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Commune Internationaliste du Rojava : Quelle est-elle en 2020 et où va t’elle ? Entretien avec des membres du Tekosîna Anarsîst (PDF)

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Résistance 71

4 novembre 2020

De rares nouvelles de l’intérieur du Rojava avec cet entretien en compagnie de membres du groupe Tekosîna Anarsîst (Lutte Anarchiste), que nous avons traduit et publié en deux parties. Jo nous en a fait un superbe PDF.
Cet entretien répond à quelques questions qui se posaient concernant le Confédéralisme Démocratique et la Commune du Rojava. Existaient-ils toujours ? Ont-ils été trahis depuis 2016 ? Qui est en charge et qui y fait quoi ? Réponses, points de vue et perspectives…

Rojava-Entretien-avec-TA
(version PDF, traduction R71)


Commune Internationaliste du Rojava

Confédéralisme Démocratique : Excellent entretien avec des membres de Tekosina Anarsist / Lutte Anarchiste du Rojava… Analyse, compte-rendu de terrain et perspective pour une révolution sociale prise entre le marteau et l’enclume (suite et fin)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, gilets jaunes, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 29 octobre 2020 by Résistance 71

 

 

Un an après l’invasion turque du Rojava : un entretien avec des membres du Tekosîna Anarsîst sur la participation anarchiste dans l’expérience révolutionnaire de la Syrie du Nord-Est [2/2]

 

CrimethInc

 

Octobre 2020

url de l’article original :

https://crimethinc.com/2020/10/11/one-year-since-the-turkish-invasion-of-rojava-an-interview-with-tekosina-anarsist-on-anarchist-participation-in-the-revolutionary-experiment-in-northeast-syria

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

1ère partie

2ème partie

 

—Quels scénarios différents pouvez-vous imaginer pour ce qui pourrait se passer dans la région ? Comment peuvent des actions ou des développements en dehors de la région déterminer lequel de ces scénarios pourrait bien se produire ?

Garzan: Il est difficile d’imaginer des scénarios positifs. Il y a beaucoup de facteurs extérieurs qui vont influer sur le développement de la situation, mais je peux penser à trois scénarios possibles.

1- Nous pourrions voir une désescalade progressive du conflit et la stabilisation de la région. Ceci demanderait des négociations entre l’auto-administration et l’état syrien sous médiation russe, parvenant à une sorte de statut d’autonomie. Ceci mènerait probablement le parti d’opposition politique lié au MSD (Meclîsa Sûrîya Demokratîk, l’organe de l’administration autonome travaillant au niveau national syrien) à participer aux élections en Syrie, à pousser pour des réformes démocratiques et de reconnaissance des Kurdes et autres minorités ainsi que de formaliser un degré d’auto-administration du NE de la Syrie.

2- On pourrait bien aussi voir une continuation de l’invasion turque. Ceci pourrait se produire si elle obtient le feu vert pour attaquer Kobané et occuper la ville qui a mis un coup d’arrêt à Daesh, ou peut-être quelques autres villes frontalières comme Dirbesiye ou Derik. L’auto-admnistration ne peut plus permettre à la Turquie d’occuper plus de territoire, donc ce scénario mènerait sans doute à une résistance “sans retenue” contre l’invasion. Ceci mènera aussi à la réorganisation de Daesh si les forces d’occupation parvennent aux prisons où sont détenus les prisonniers de Daesh, ceci déstabilisera plus profondément la région.

3. Dans ce scénario, désiré par les révolutionnaires, le régime Erdogan s’effondre. Il est très possible que la guerre sur bien des fronts produisent une grave crise dans l’état turc. Idéalement, la révolution du Rojava pourrait devenir un modèle pour de pareilles révolutions en Turquie et au Moyen-Orient, ouvrant ainsi la possibilité à un mouvement révolutionnaire bien plus vaste.

Les conflits variés et les dynamiques de pouvoir au Moyen-Orient pourraient ouvrir ou fermer des opportunités pour que l’auto-administration du NE de la Syrie coopère avec différents acteurs de la région. Les états qui ont une population kurde signifiante comme la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie mais aussi le Liban et l’Arménie, vont influencer ces développements, ainsi que les puissances politiques qui ont fait levier sur la situation en Syrie, la Russie et les Etats-Unis. Les prochaines présidentielles en Amérique pourraient bien marquer un changement dans leur politique extérieure. Ce n’est un secret pour personne que Trump et Erdogan n’ont pas seulement des relations personnelles fortes, mais qu’ils sont également associés en affaires. Bien sûr l’opinion publique peut aussi jouer un grand rôle. La résistance du peuple kurde a gagné l’attention des médias et la sympathie tout autour du monde.

Şahîn: Sur beaucoup des facteurs susmentionnés nous n’avons aucun contrôle. Donc, il est important de nous projeter sur notre position dans différents scénarios et ce que cela veut dire pour l’organisation d’aujourd’hui, notre réseau de connexions et notre préparation. Anticiper peut nous aider à déterminer ce que nous allons faire aujourd’hui afin de prendre les bonnes décisions sur les choses qui sont en notre pouvoir et sur lesquelles nous pouvons influer.

Il est essentiel de voir au-delà des possibilités de cette région et agir internationalement. Aucune place au monde qui ose défier la fondation même de l’état-nation, du capitalisme et du patriarcat, peut réussir en étant isolée. La lutte du peuple du Rojava est quelque chose que nous devons traduire, transmettre dans différents contextes. Il ne s’agit pas de faire un copié/collé, mais de traduire, d’adapter. Nos Şehîd, nos camarades qui sont tombé(e)s, sont une grande inspiration pour nous et quand nous parlons de ce sujet, les mots de ş. Helîn Qaraçox (Anna Campbell) résonnent vraiment :

Si nous voulons être victorieux, nous devons admettre que notre combat d’aujourd’hui est un combat pour le tout ou rien. Le temps est venu de la bravoure et de la prise de décision, le temps de la coordination et de l’organisation, c’est le temps de l’action.

Nous désirons voir plus de gens dire qu’ils soutiennent le Rojava ou le YPJ par exemple, apprendre ce que cela veut dire en profondeur, regarder autour d’eux et rechercher leur propre Kobané ; pas au sens littéral, mais en regard des valeurs  que nous avons créées collectivement et le besoin de les défendre. Nous pouvons trouver de tels défis dans bien des aspects de nos vies. Nous avons seulement besoin du désir de changer (incidemment un de nos livres préférés…). Le Rojava ne peut pas survivre seul malgré tout le soutien qu’il reçoit. Une forte implication révolutionnaire doit aussi se développer en parallèle et ce à un niveau global.

—En quoi la présence anarchiste a changé en Syrie au cours des années, du tout début à la formation des  IRPGF et de TA ? Quels développements ou pressions ont causé ces changements ?

Garzan: Des anarchistes sont venus au Rojava inspirés par les idées du mouvement révolutionnaire, l’esprit de la solidarité internationale et la volonté de contribuer à la création d’une société sans État. Au début, tous les internationalistes furent intégrés dans des unités YPG/J, mais au fil du temps, quelques groupes autonomes se formèrent. L’IRPGF  fut le premier groupe anarchiste à publiquement annoncer sa présence au Rojava. Ils étaient focalisés sur l’effort et l’action militaire, le combat contre l’EIIL / Daesh et aussi à produire des matériaux de promotion afin de faire savoir au monde que des anarchistes combattaient au Rojava. Ce fut une étape importante pour donner une visibilité aux anarchistes prenant part à la révolution. Pourtant le IRPGF ne fut pas capable de développer une structure solide pouvant soutenir tout cela et après une année d’activité et une autre année d’inactivité, le mouvement fut officiellement dissous.

Tekoşîna Anarşîst est née avec l’intention d’apprendre la révolution dans une perspective anarchiste et de traduire ces expériences à nos mouvements pas seulement au niveau militaire mais aussi sur les plans idéologique, politique et social.

L’interaction avec d’autres groupes révolutionnaires au Rojava nous a forcé à réfléchir plus profondément sur ce que veut dire l’organisation révolutionnaire, comment nous comprenons ce qu’est l’implication, comment nous conceptualisons une stratégie ayant des buts sur le long terme…

Şahîn: Beaucoup d’anarchistes qui arrivent ici ont déjà des critiques de la base du caractère sub-culturel fondée sur une identité libérale d’un certain anarchisme occidental. Mais quand vous êtes ici, ces critiques s’appliquent quotidiennement sur un plan personnel. C’est une culture très différente et il y a beaucoup de gens et de structures existantes ayant une longue histoire de la lutte Donc notre groupe plutôt petit n’est pas quelque chose d’extraordinaire ici. Nous sommes forcés d’être plus conservateurs dans nos comportements afin de comprendre et d’apprendre les codes sociaux et révolutionnaires locaux ainsi que les conventions, ceci incluant les langues locales et de fonder notre relation sur la confiance plutôt que sur le style de vie.

Ça n’est pas toujours facile, mais cela en vaut la peine. Ce qui est écrit sur votre T-shirt n’a aucune importance (on ne porte pas de T-shirts de toute façon et les gens ici ne parlent pas anglais), ce qui en a est votre façon d’agir quotidiennement, quelles sont les valeurs que vous colportez. Ceci nous amène une profondeur et une sincérité relationnelles que nous avons souvent cherchées là d’où nous venons sans jamais vraiment le trouver. Chaque défi amène de nouvelles réflexions et de nouvelles perspectives, et nous changeons ici en bien des façons. Un des rôles de l’organisation est d’offrir une plateforme commune pour ces réflexions et expériences ainsi la leçon que chaque personne apprend peut devenir une leçon pour toutes et tous, ainsi nous pouvons nous développer de façon plus collective.

La même chose vaut pour notre approche de la connaissance, des capacités, des analyses. Nos camarades qui travaillent avec le mouvement des femmes ne le font pas pour devenir des spécialistes, mais plutôt ils aident au développement de tous, tout comme les camarades qui ont une expertise en médecine de combat. Ils doivent s’assurer que les collectifs s’adaptent et se développent au moins au niveau de base.. Nous nous assurons que tout le monde ait un accès à la théorie, l’idéologie, la philosophie et autres perspectives de manière générale. Avec les projets d’ordre pratique, les gens organisés en groupes de travail deviennent inévitablement plus spécialisés, mais nous devons inclure d’autres camarades et ouvrir l’éducation à tous.

Nous considérons très important d’avoir une organisation qui interagit grandement avec les locaux et les autres groupes, ce de manière quotidienne. Certains camarades vont travailler des mois dans des zones différentes, mais cela sert toujours de base à établir nos perspectives et nos futurs objectifs ensemble. Nous devons aussi préciser que bon nombre d’anarchistes viennent ici sans rejoindre TA ou d’autres structures. TA ne représente pas tous les anarchistes et autres révolutionnaires internationalistes de la région.

Ceren: Au travers de la révolution au Rojava, il y a une chose qui n’a pas changé, la majorité des femmes anarchistes qui viennent ici ne choisissent pas de rejoindre notre structure anarchiste mais de rejoindre les YPJ (Unités de Défense Populaires Féminines), ou autre partie du mouvement ici. Beaucoup de camarades ont vu les approches du mouvement des femmes très compatibles avec leurs visions politiques anarchistes. Je pense que c’est souvent quelque chose qui est sous-estimé par les anarchistes en provenance de là où nous venons, il y a des anarchistes ici, surtout des femmes, dont la politique anarchiste les mène à s’organiser de façon différente de nous.

TA est une structure anarchiste au Rojava. Les tendances anarchistes et les camarades sont présents dans le mouvement lui-même. Les plus grands changements que nous avons vu s’opérer l’ont été en fait en nous-mêmes. Notre collectif a pas mal galéré pour développer une plus profonde compréhension de notre propre politique et aussi des idées et des pratiques du mouvement ici, et nous sommes devenus beaucoup plus proche du mouvement local en bien des points, bien qu’il y ait toujours des différences. Je pense que le mouvement du Rojava est aussi plus en phase de nous comprendre.

—Donnez-nous un compte-rendu de vos expériences avec TA en tant qu’expérience d’intervention et de solidarité anarchistes.

Şahîn: Je crois que la façon dont nous sommes venus ici et avons agis est une expérience anarchiste d’intervention et de solidarité. Nos commentaires ci-dessus devraient clarifier la différence entre charité et solidarité, nous essayons de vivre ici. Au sein de cette solidarité, il y a aussi un espace pour les points de vue critiques et une marge de progression après certains échecs. une chose tangible est sans doute l’approche concernant les camarades homosexuels, queer et trans. Nous pensons essentiel que ces camarades puissent rejoindre l’expérience ici, mais dans le même temps il est aussi très important de comprendre à quel point ce sujet est très sensible ici. De l’expérience passée, nous cherchons à être productif et encourageant, à créer un environnement conducteur d’expérience positive tout en navigant les conditions bien particulières de la région, cela peut parfois être très troublant et ceci n’a pas toujours été approché de la manière la plus raisonnable par certains internationalistes.

[…]

Şahîn: Un autre exemple particulier d’intervention anarchiste et de solidarité serait l’analyse du besoin de médecine de terrain en zone de combat. Nous avons vu qu’au sein de la lutte populaire de laquelle nous apprenons chaque jour, il y a une petit niche que nous pouvons remplir. Nous en avons parlé dans un entretien préalable (previous interview🙂

Nos équipes ne furent pas les premières et pas les seules à travailler comme équipe médicale de combat dans le NE syrien, mais surtout au début, c’était assez rare. En y regardant de plus près nous nous apercevons qu’il y avait trois objectifs avec ce type de travail, apprendre et être prêts à chaque fois que le besoin s’en fait sentir, gagner la confiance au travers de notre travail et apporter de l’aide aux camarades blessés le plus vite possible. Deuxièmement, coopérer avec les forces locales de façon à montrer au travers de la pratique que ceci est un boulot important, poussant pour développer ce rôle au sein des FDS.

Et troisièmement, de voir comment nous pouvions partager des techniques vitales avec des camarades intéressés afin de multiplier ceux capables de faire ce boulot, organiser l’éducation pour d’autres groupes afin de fournir toujours plus d’aide aux premières lignes du front. Nous avons vu que ce n’est pas suffisant d’être un groupe d’infirmiers de combat et que chacun devait être capable d’aider un camarade dans le besoin tout autant que de se soigner soi-même. Nous nous sommes entraînés et des camarades d’autres structures révolutionnaires et récemment pour la première fois, nous avons donné un cours de premiers secours aux forces de la FDS, ce qui fut une étape importante, tout autant que jouissive à effectuer. Ici, chacun est un élève et un enseignant en même temps ; ce que nous apprenons, nous le transmettons les uns aux autres.

—En tant qu’anarchistes, comment décririez-vous les but qui vont amené au Rojava ? A quel point pensez-vous avoir atteint ces objectifs ? Avez-vous noté une quelconque idiotie depuis que vous êtes là ?

Garzan: TA est composé d’anarchistes en provenance de beaucoup d’endroits du monde et ayant des expériences pratiques bien différentes, mais le but a toujours été de soutenir cette révolution et d’en apprendre quelque chose afin d’être toujours plus capables d’organiser des mouvements révolutionnaires dans nos endroits. Ce soutien et cet effort d’apprentissage appartiennent aux buts à court terme et se passe jour après jour et nous pouvons dire que nous apportons notre grain de sel à la construction de cette révolution. Les objectifs à plus long terme devront être analysés plus tard. Maintenant, nous sommes une structure bien plus consolidée au Rojava. Elle est connue ici et au dehors, les anarchistes font partie de la révolution avec d’autres organisations. Mais les idées qui ont inspiré cette révolution vont bien au-delà du Rojava, rassemblant tous ces mouvements révolutionnaires différents afin de se dresser comme Un contre la modernité capitaliste.

Ainsi, l’idée originale de venir, d’apprendre et de retourner est restée la même pour nous. Pour d’autres, les amis que nous avons rencontrés ici, la connexion avec cette société, avec le projet révolutionnaire, mena à faire une reconnaissance plus longue à cette terre et à ces gens. Un endroit comme celui-ci, un territoire autonome où des révolutionnaires venant de partout dans le monde peuvent se rencontrer et discuter librement, offre l’opportunité de mettre en pratique l’idée de construire une société révolutionnaire, avec toutes les contradictions que cela comporte, un endroit pour apprendre et pour développer ensemble la société dont nous avons tous rêvé.

Botan: Beaucoup d’internationalistes viennent ici pour apprendre à quoi ressemble une révolution dans la vie réelle. Beaucoup d’entre nous pensent que c’est important d’amener et d’élever les principes anarchistes que nous voyons cette révolution avoir la capacité d’intégrer et de bénéficier. Beaucoup de gens viennent ici parce qu’ils ne peuvent pas être les témoins inactifs du génocide des Kurdes, des Arméniens et autres peuples. Bien entendu, le rôle des femmes dans la révolution et le point de focalisation sur l’écologie sociale sont largement respectés et attirent bien des participants en provenance de l’occident.

Şahîn: Avec la croissance du collectif et aussi avec les erreurs faites ces dernières trois années, nous y avons réfléchi et avons procédé à quelques changements d’objectifs. Ceci arrive avec l’expérience développée et la capacité de confiance que nous avons construite, ainsi que les possibilités se présentant qui le rendent possible à imaginer. Il y a certains moments de notre passé dont nous ne sommes pas fiers, mais il y a aussi des résultats que nous n’aurions pas pu imaginer 2 ou 3 ans en arrière.

Alors que certains de nos buts prennent une forme plus concrète, ils amènent aussi des défis à plus court-terme. Par exemple, en tant qu’anarchistes, un de nos buts est la libération des genres, la lutte pour la libération des femmes est un des modèles d’inspiration. C’est une chose de la dire, une autre de la mettre en pratique. La population non-mâle doit devenir une force motrice de l’organisation. […]

En tant qu’anarchistes, nous sommes contre l’État, le capitalisme, le patriarcat etc, mais nous sommes plus intéressés de parler de ce que nous soutenons, comment y parvenir, comment le défendre, qu’est-ce que veut dire l’auto-défense populaire au sens plus large et profond. Avec le temps et l’expérience, à la fois positive et négative, nous avons l’intention de distiller des perspectives communes et une direction. Cela veut dire tracer une carte à reculons, visant la destination lointaine, l’utopie, essayent de voir où nous convergeons (tout en apprenons en quoi nous divergeons) et tirer de l’expérience que nous avons de nos expériences personnelles mélangées aux leçons de la vie ici pour créer une analyse commune afin de comprendre ensemble quelle serait la prochaine borne kilométrique que nous devrions atteindre.

Ceci nous aide à comprendre comment nous focaliser et à choisir des stratégies particulières et les tactiques attenantes. Pas nécessairement un modèle indéfectible, mais avec le temps nous en sommes venus à la conclusion qu’avoir une certaine formalité et des principes communs dans la façon de s’organiser peut nous aider à nommer et à travailler contre les hiérarchies informelles “invisibles” et la stagnation. C’est probablement une antinomie des buts que beaucoup d’entre nous avaient en arrivant ici.

—En quoi vos efforts ont-ils aidé à développer une horizontalité et une autonomie au travers de la société au Rojava ?

Garzan: En premier lieu, nous devons souligner que nous sommes une petite et jeune organisation en comparaison avec la taille et l’historique du mouvement de libération kurde et nous devons être humbles concernant notre capacité d’influence sur ce qui se passe autour de nous. De plus, note point de focalisation étant militaire, cela nous a tenu à l’écart de la société civile au début et les forces armées ne sont pas le meilleur endroit pour expérimenter l’horizontalité. Le temps passant, nous avons été de plus en plus connectés avec la société civile, rencontrant des familles, des voisins et des organisations locales et ce spécifiquement après avoir développé notre capacité à communique en kurmanci, la langue kurde.

Nous comprenons l’autonomie comme autogestion, comme la capacité de subvenir à différents besoins et résoudre des problèmes sans créer une dépendance envers des facteurs extérieurs. Dans le domaine médical, nous travaillons en soutien des hôpitaux et de l’infrastructure médicale et nous en venons à connaître les médecins, les infirmiers et infirmières, les chauffeurs, les cuisiniers. Maintenant nous travaillons sur l’éducatif, partageant ce que nous avons appris ces dernières années et aussi sur un projet de production de masse de garrots bricolés individuellement en coordination avec le comité de santé. Nous avons aussi découvert que bien peu de gens connaissent quelque chose au sujet de l’anarchisme, seuls les plus politisés qui sont curieux au sujet d’autres mouvements politiques. Mais l’horizontalité et l’autonomie ne sont pas propres à l’anarchisme. Bien des camarades et amis que nous avons rencontrés ici sont motivés par ces mêmes valeurs.

Après quelques années ici donc, nous avons mieux appris comment la société civile fonctionne dans cette région. La dynamique patriarcale et les structures de clans familiaux sont très présents et les dynamiques hiérarchiques sont souvent interconnectées mêlées à un sentiment de respect et d’appartenance à la communauté. Dans le même temps, la guerre, la révolution et la lutte de libération ont fait que tout le monde pense au sujet de la politique et de la société. Pour les Kurdes, l’opportunité d’exprimer leur propre identité, de dire ouvertement qu’ils sont kurdes, d’apprendre leur langue à l’école, les a rendu encore plus attentifs et éveillés sur l’oppression dont ils faisaient l’objet. Pour les autres minorités des histoires similaires peuvent être racontées, même si certains pensent maintenant que l’hégémonie arabe a maintenant été remplacée par une hégémonie kurde sans qu’il y ait de grands changements.

Ceci est un vaste sujet avec les Arabes, parce qu’il y a un grand nombre de clans et de groupes parmi la population arabe et la plupart d’entre elle ont aussi subit une grande répression de la part du régime baathiste syrien. Celles qui prennent activement part aux efforts et aux structures de l’auto-administration amènent une grande motivation et un grand espoir pour un futur auto-organisé, sans qu’elles aient pu l’imaginer auparavant. Et pour eux, voir des internationalises comme nous, est toujours une source de plaisir, de joie et de curiosité. Ils nous demandent pourquoi nous sommes venus ici, pourquoi ne retournons-nous pas chez nous, si la Syrie est mieux que nos pays respectifs ? Lorsque nous parlons politique, ils écoutent souvent, comme si on leur racontait des histoires d’autres lieux, d’autres époques. Parfois je me demande s’ils nous écoutent parce qu’is sont vraiment intéressés ou s’ils nous trouvent “exotiques”. Mais avec ceux avec qui nous développons des relations sur le long terme, ils apprennent à nous connaître et à nous faire confiance et nous pouvons construire une relation amicale et des connexions plus profondes.

Ceren: Honnêtement, je ne pense pas que nos efforts aient aidé ou diminué le développement de l’horizontalité et l’autonomie dans la société ici. Mais je peux voir comment la société a approfondi notre compréhension de ces choses. Ceci n’est en rien de nouvelles idées ici. Les principes d’autonomie et l’auto-organisation sont parties intégrantes du Confédéralisme Démocratique, qui est développé quotidiennement en pratique par le peuple devenu totalement impliqué dans l’auto-administration de leurs communautés, ce à différents niveaux et nous apprenons beaucoup des méthodes utilisées par le mouvement et qu’il utilise pour engager les gens dans ce processus et des problèmes et erreurs qui sont aussi survenus. Nous avons remarqué que les pratiques que nous avons apprises du mouvement ici telle que le tekmil (une forme de critique collective) ont été très utiles à briser les hiérarchies informelles dans une certaine mesure et d’adoucir quelques uns des éléments coercitifs de hiérarchie lorsque ce fut nécessaire, de cette façon la hiérarchie ne peut exister au-delà de ce qui est strictement nécessaire.

—Quels facteurs avez-vous vu contribuer au renforcement des structures hiérarchiques de contrôle au Rojava ? Quels éléments de la société ont-ils été les plus résistants à maintenir ou à défendre une véritable horizontalité ?

Mahir: Certaines parties de la société ici ont aussi une mentalité très féodale et patriarcale ce qui veut dire que la société est alors fondée sur des hiérarchies strictes et sur le dogmatisme. L’homme est l’oppresseur au sein de la famille alors que la femme et les enfants sont sous sa coupe et sont obligés de “satisfaire” ses désirs. dans les tribus, il y a aussi une structure hiérarchique… Ici, les gens ont vécu sous l’oppression étatique toute leur vie. Ils ont du faire face à beaucoup de répression afin de créer des modes différents d’organisation. Ils n’avaient pas le droit de s’assembler et de créer des entreprises, d’acheter de la terre ni même de la cultiver, ni de construire leur propre maison. Ils n’avaient l’autorisation que de récolter le blé et de le vendre à l’état. Ceci veut dire que les peuples différents et les minorités étaient empêchés de s’organiser de manière coopérative, ce qui est l’essence même de toute société. Ceci crée quelques problèmes en termes d’auto-organisation et de travail collectif.

D’un autre côté, contre ces hiérarchies, nous avons l’avant-garde de cette révolution : les femmes. Elles en ont assez des hiérarchies et de la domination patriarcale. Elles sont celles qui ont le plus d’énergie pour continuer et pousser plus avant la révolution, mais elles ne sont pas seules. Les ouvriers et les paysans luttent pour créer plus de coopératives et développer celles qui existent déjà, afin de prendre les décisions par eux-mêmes au sujet des récoltes et de savoir qu’en faire. Le comité économique crée beaucoup de coopératives pur les fruits et légumes, pour les masques anti-corona et pour les produits pharmaceutiques. Le système hevserok (un système de co-présidence nécessitant une parité homme/femme) est en place dans chaque structure de l’administration autonome. Il y a un très gros effort pour éviter de construire un monopole du pouvoir pyramidal, créant des forces différentes pour les groupes ethniques variés comme les Sutoro (les forces de sécutité issues des communautés assyriennes et syriaques) ou les HPC (unités de défense populaire de voisinages organisées au niveau municipal local et coordonnées avec les YPG/J).

Il est bon ici de mentionner la méthode de tekmil : critique et auto-critique basée sur une approche horizontale en provenance de la philosophie “hevaltî”. Une approche révolutionnaire de la camaraderie, une façon de non pas se développer soi-même mais de toujours soutenir les camarades dans leur développement, de croire que chacun possède la capacité de changer. Vous valorisez chaque critique que vous recevez de quelque heval que ce soit (camarade) et vous êtes responsable de critiquer chaque camarade en accord avec les mêmes principes et les mêmes valeurs. Vous ne donnez pas plus ou moins de critique selon que vous appréciez ou non la personne. Ceci ne tient aucun compte des responsabilités ou de la position occupée, dans le tekmil, tout le monde est égal, nous partageons les mêmes valeurs et les mêmes buts et utilisons la critique et l’auto-critique pour aller de l’avant.

Şahîn: Le facteur essentiel est toujours l’amitié et la confiance entre camarades, assurant un environnement sain où la critique et l’auto-critique peuvent être présentées si une dynamique hiérarchique se développe. En un mot, hevaltî. Pour être capable de supporter notre heval, nous avons besoin d’empathie, pour nous écouter les uns les autres et comprendre nos perspectives et nos sentiments, de trouver la volonté d’apprendre et de trouver des solutions au lieu de se bloquer sur les obstacles. Pour trouver ces solutions, nous devons aussi être curieux sur ce que nous faisons, nous devons cesser de concevoir l’organisation politique comme une souffrance que nous devons endurer jusqu’à ce que nous atteignons la liberté. Nous devons nous préoccuper de créer la vie que nous voulons vivre ici et maintenant. Nous devons être impliqués non seulement à une certaine auto-discipline, mais aussi être impliqués avec nos camarades et ce pour quoi nous luttons, d’en prendre la responsabilité et de maintenir l’intégrité organisationnelle. Penser et agir de manière collective veut aussi dire être conscient de la dynamique de groupe et d’organisation et ne pas avoir peur des contradictions qui vont inévitablement se produire et à ce moment de donner crédit et valeur au travail des camarades tout en maintenant le moral spécifiquement dans ces temps où c’est le plus difficile à faire. Le comment nous sommes reliés aux autres peut changer nos possibilités d’aller de l’avant.

—Aujourd’hui aux Etats-Unis, il y a beaucoup de discussions au sujet d7une guerre civile potentielle. Que peuvent apprendre les gens autour du monde de l’expérience syrienne de guerre civile ?

Botan: Il y a eu des discussions sur une potentielle guerre civile à venir aux Etats-Unis et il semble que cela atteint une proportion fiévreuse. Je pense qu’il n’est pas réaliste de s’attendre à une lutte pour la terre comme vous le voyez ici en Syrie, les Américains n’ont en général pas la même relation à la terre et les fascistes au pouvoir ont déjà le contrôle total de tout le territoire. Il est plus probable que si une résistance armée voit le jour depuis le bas de la société, ce sera quelque chose de similaire à ce que fut l’Irish Republican Army (IRA) dans les villes d’Irlande ce siècle passé, ce en terme de la majorité de la population. Néanmoins, les communautés ayant le plus de connexion avec la terre sur le sol US et ayant une très forte identité à ce sujet sont les communautés natives américaines. Elles ont une histoire de résistance et ont le potentiel révolutionnaire pour mener à bien une véritable transformation de la société de ce qui est appelé “L’Amérique du Nord”

[Note de R71: Nous partageons bien évidemment cet avis et l’avons exprimé de longue date…]

Şahîn: Une des leçons clef est de ne pas se faire inutilement des ennemis. rechercher les points de convergence, non de conflit, lorsqu’on rencontre et s’organise avec d’autres gens. Je pense que c’est une erreur que de fonder votre politique sur le partage d’un même ennemi, d’une même haine. Restez attentif sur ce qu’est le but de l’essence de votre politique. Pas seulement sur un point de vue stratégique mais aussi, faute de mieux en ce monde, sur un plan philosophique. En fin de compte tout le monde parvient à cette question fondamentale “comment vivre la vie ?” et si nous partageons cela avec ceux et celles avec qui nous vivons et nous organisons, de qui nous apprenons, nous devons avoir quelque chose de plus substantiel que de dire “Nous sommes ici ensemble parce que nous détestons tous Erdogan, Trump, les nazis, le patriarcat, le racisme, et…” Rechercher les choses qui nous connectent avec les gens dont nous partageons la vie, en dehors de tous ces concepts creux tels que “Américains” ou “blancs”, et vivre la plus profonde signification de la joie de vivre (et de lutter) peut permettre aux gens de comprendre que ces choses qui les faisaient détester les autres ne sont pas si importantes après tout.

Encore et encore, l’histoire nous montre que nous n’aurons peut-être jamais toutes les cartes en main pour empêcher une guerre civile. Mais nous ne devons en aucun cas la romantiser, nous devrions agir pour minimiser l’impact et la taille et la force des forces contre lesquelles nous aurons peut–être à lutter. Il est bon d’être prêt, mais ne jamais sous-estimer l’importance de l’organisation sociale tout en bâtissant des réseaux et en aucun cas devons-nous romantiser la guerre.

Ceren: La guerre est l’ultime expression du patriarcat. C’est un jeu où la méthode principale pour bouger les pièces est la coercition. Parfois l7ennemi crée une telle réalité qu’il est nécessaire d’entrer en guerre, mais ce n’est pas quelque chose que nous aimons ou que nous voyons comme un but, c’est quelque chose qui parfois se produit sur le chemin vers la réalisation de notre objectif de réaliser une vie libre. Nous n’avons aucunement peur, ni n’avons honte, ni ne sommes hésitants ou incertains au sujet de la nécessité de l’auto-défense. Notre haine de la guerre ne nous en rend pas moins prêts à la faire pour défendre et lutter pour la liberté et la vie ; en fait, cela aiguise la compréhension de ce que nous faisons. Notre clarté et notre amour de la vie et de la liberté nous distinguent de notre ennemi ; ce sont des choses sacrées et une grande source de force.

Abdullah Ocalan a observé que chaque créature du vivant possède un mécanisme d’auto-défense et les camarades de la montagne vivent si près de la nature et passent leur temps à apprendre de toute la vie qui les entoure. Une grande connaissance au sujet de l’auto-défense est venue des plantes et des animaux. Ce en quoi nous prenons part est un mécanisme d’auto-défense qui fait partie de la fabrique même de la société. Une guerre civile est nécessairement chaotique et n’est pas nécessairement une révolution, mais gagner une guerre ne libère pas non plus une société de la colonisation, du patriarcat et du capitalisme. Ce travail est une lutte constante au sein de nous-mêmes et de la société et c’est une situation où tout le monde doit être sur le pont, éveillé et actif.

Honnêtement, je me fais du souci sur la façon dont cette révolution est souvent comprise là d’où je viens, comme une chose qui est glorieuse, violente et singulière. Une révolution est un processus de cicatrisation, ce qui est rendu beaucoup plus difficile en subissant des attaques constantes. Quand il y a un cessez-le-feu, les avancées que nous faisons dans la révolution sont énormes et lors des temps de grande violence et de menace, nous faisons l’expérience du plus d’échecs et nous nous retrouvons en train de compromettre des choses importantes. Je voudrais recommander que les camarades soient autant excités à construire quelque chose qui vaut la peine d’être défendu qu’ils ne le sont au sujet de l’esthétique de la lutte armée.

La vérité est que la guerre peut épuiser les gens, et quand elle dure suffisamment longtemps, les gens sont de plus en plus fatigués et acceptent des choses qu’ils n’auraient jamais acceptées auparavant, ce simplement dans l’espoir que la guerre se termine. Il y a des gens ici qui pensent à fuir simplement parce qu’ils veulent que leurs enfants puissent vivre sans guerre. Cela demande une forte connexion sociale et une profonde fondation éthique pour qu’une société fasse face à l’ennemi et refuse d’accepter la domination. C’est ce que nous avons appris de cette guerre civile. [NdT: la notion de “guerre civile” en Syrie est à prendre avec des pincettes, c’est un autre sujet, voir nos article sur Résistance 71]

Aussi loin que ce soit réaliste, nous allons construire une vie libre. Comment allons nous y arriver c’est ce que nous nous figurons ensemble, collectivement, chaque jour. Il est irréaliste de sélectionner des méthodes et des approches qui ne sont pas formulées en relation du but ultime de la construction d’une vie libre, ainsi attendez-vous à ce que ces méthodes et approches fassent avancer la lutte pour une vie libre. Si nous voulons la victoire, nous devons nous laisser mener par notre objectif et non pas par nos impulsions ou parce qui nous est familier mais qui n’a pas encore fonctionné. C’est aussi quelque chose que nous apprenons du mouvement ici. Nous devons demeurer ouverts pour toujours essayer de nouvelles choses, de faire des erreurs et d’apprendre de celles-ci. Au-delà de ça je ne me concerne pas trop sur ce qui est réaliste et ce qui ne l’est pas, parce que notre capacité à évaluer de telles choses a été altérée par notre socialisation dans un système qui ne cherche qu’à détruire votre capacité d’imaginer et de croire en toute possibilité en dehors de lui. Je pense que tous les révolutionnaires doivent avoir en ce sens ce grain de folie, nous croyons en l’impossible, ainsi nous changeons ce qui est possible.

—Ces dernières années de lutte, qu’avez-vous appris qui puisse être changé par les armes et ce qui ne peut pas l’être ? Quels sont les avantages et les inconvénients d’organiser des groupes armés qui ont un rôle distinct hors des autres aspects de la vie sociale et de la lutte ?

Şahîn: Ceci en revient encore à la question des exemples et des leçons que nous prenons des YPG et YPJ et de la révolution du Rojava. Il est facile de penser à la libération comme quelque chose qui ne se passe que dans des moments héroïques, sur le champ de bataille. C’est important de s’en rappeler quand ça se produit, mais il y a plus que cela. Un des aspects important de la lutte que les gens ont tendance à moins faire attention est la fabrique sociale qui fournit la fondation de le défense de toute révolte ou lutte de libération. Si on se focalise seulement sur l’entrainement pour la lutte armée et le conflit, si nous analysons les victoires selon d’une perspective militaire, alors nous ne parviendrons pas à des changements plus profonds.

Pour chaque combattant du YPG ou combattante du YPJ, il y a une famille prête à ouvrir sa porte, partager son toit, offrir des couvertures, de la nourriture, tout ce qu’ils ont. Pour chaque entrainement militaire, il y a aussi une éducation idéologique. Pas seulement dans les académies militaires, mais aussi dans la société et dans les espaces autonomes féminins. Tout ceci ne s’est pas produit en un jour et n’est en rien une coïncidence. Il y a tant que nous devons inclure dans notre pensée lorsque nous parlons de liberté et d’auto-défense de la communauté. Certaines de ces choses sont en contradiction les unes avec les autres, ce qui est une raison de plus de s’assurer que nous recherchions les bons outils pour empêcher une masculinité trop prononcée et toxique lorsque nous nous entrainons aux tactiques de terrain.

Le succès demande un engagement complet et sur le long terme pour redéfinir la culture, ceci ne se fera pas en un entrainement. Bon nombre de soldats expérimentés venant d’en dehors de la Syrie sont venus ici et se sont plaints de la “mauvaise organisation militaire” des FDS. Et bien, personne ne pense qu’il n’y a rien à améliorer et d’un point de vue technique quelques unes de ces critiques sont probablement justes. Mais, ils ne sont pas constructifs, parce qu’ils ne montrent aucune volonté d’aller plus loin dans leur compréhension de ce sur quoi la libération ici est basée. Ils viennent avec cette typique mentalité du “blanc colonialiste qui sait tout”, “sauveur” de la situation. Nous conseillerions à quiconque de chercher plus profondément ce sur quoi la révolution du Rojava et le paradigme d’auto-défenses sont fondés, spécifiquement pour les camarades qui sont intéressés ou qui pratiquent la lutte armée, l’entrainement tactique ou l’auto-défense.

Botan: il est aussi très important pour tous ceux qui essaient de comprendre le rôle des armes comment l’utilisation des drones a fondamentalement changé la nature de la guerre ici. Fonder sa compréhension du conflit ici et de la situation tactique sur les images du temps de la bataille de Raqqa par exemple, donne l’impression que le combat se fait essentiellement au moyen d’armes légères. En fait, jusqu’au retrait des Américains, un large facteur qui jouait en notre faveur était la couverture aérienne. Avec le glissement sur le terrain des Américains étant nos alliés et l’ennemi Daesh vers un ennemi turc comme menace principale, la nature des batailles de terrain a changé considérablement. Ceci rend la stratégie, la cohésion et toutes ces choses mentionnées dans les paragraphes précédents, de toute première importance. Il y a ici de moins en moins de place pour dette image iconique du dur à cuire à la Kalachnikov qui veut “combattre le mal” d’une façon très directe et cinématographique, une image qui fut toujours une grande simplification de toute façon.

Ceren: Une arme ne peut pas vous enseigner comment aimer. Il est plus facile d’apprendre à un révolutionnaire comment tirer au fusil que pour un homme qui aime la guerre, les armes et le combat d’apprendre à faire la révolution et ce indépendamment du fait qu’il ou elle soit un bon tireur. Chaque jour de la semaine, je préfèrerait être au front avec un révolutionnaire qui n’a jamais tiré un coup de fusil mais qui comprend avec une clarté totale pourquoi nous luttons et ce que nous défendons, plutôt que d’être avec un militaire plus aguerri mais sans idéologie. Des armes et tout l’entrainement militaire au monde n’apprêtent pas les gens à faire ce qui est nécessaire, pas quand nous défendons une révolution.. Peut-être que dans une armée impérialiste, armes et entrainement sont suffisants, mais nous ne sommes pas dans une armée impérialiste, nous n’avons pas les moyens qu’ils ont, nous, nous avons havaltî. Les armes ne construisent pas une révolution, elles ne sont que partie de sa défense. Sans toutes les parties du système d’auto-défense fonctionnant ensemble, le Rojava ne pourrait pas exister et n’existerait pas.

Une chose intéressante au sujet d’un fusil est qu’il peut produire un effet équilibrant. La plupart des femmes peuvent être physiquement dominées par au moins un homme dans nos vies. Mais un femme avec une AK-47 et la connaissance et le confiance de l’utiliser, dans un système qui soutient le développement de son auto-détermination, et bien, change pas mal de choses… Ce n’est pas suffisant, mais c’est quelque chose. En ce qui concerne les inconvénients à organiser des groupes armés, un des inconvénients est le type de personne qui ont tendance à y venir. Les groupes armés généralement attirent un autre type de personne que les autres groupes de personnes. Les hommes sont socialisés pour avoir une relation de violence qui est finalement destructrice. Ils doivent renverser cette tendance en eux-mêmes. Il y a même pas d’anarchistes qui n’ont pas travaillé sur ce point avant de rejoindre un groupe armé.

Bien des camarades femmes ou non-mâles sont rejetés de ces groupes par une dynamique patriarcale ou ne se présentent pas en première instance parce que tant d’autres projets échoueraient sans le travail invisible qu’ils produisent que bien souvent des hommes n’entreprennent pas car peu glorieux ou pas “sexy”, aussi parce qu’ils n’ont pas eu accès à un processus d’apprentissage d’utilisation des armes qui en fait les aide à progresser au lieu de les déchirer intérieurement. Il est aussi important pour les hommes de regarder sérieusement le fondement de leur politique. Les groupes armés “de gauche” ne peuvent simplement pas être une version “éveillée” du LARPing (NdT: jeu de rôle d’action), ou une façon de faire les mêmes choses que les membres des milices d’extrême-droite, mais avec un vernis esthétique différent. Les aspects armés de l’auto-défense ne doivent jamais être séparés des autres parties de la lutte révolutionnaire.

Une éducation politique et pratique, un amour de la liberté et de la vie et un profond respect pour la liberté des femmes sont absolument essentiels pour tout militant armé. Autrement, que faisons-nous ici ?…

Diyar: Il est aussi important de contraster la connexion que les combattants du Rojava ont avec la société locale, les eux sont indissociables, avec la situation aux Etats-Unis et en occident. Un bon nombre d’espaces anarchistes aux Etats-Unis sont principalement blancs et classe-moyenne, les situant en dehors des espaces des communautés noires et amérindiennes d’où la résistance à l’état américain a surgi historiquement et organiquement. En pratique, bon nombre  de projets d’auto-défenses anarchistes ne défendent quoi que ce soit en dehors de leur sous-espace culturel. Ceci mène à l’existence de projets “spécialisés”, plutôt qu’un moyen réel de “défense de communauté” Ceci ne se manifeste pas seulement dans une dynamique raciale, le développement de groupes spécialisés sert aussi à isoler d’autres anarchistes et membres de cette communauté. Plutôt que de devenir efficace dans les techniques et tactiques d’auto-défense ou d’en faire un acquis commun dans nos cercles, bon nombre de ceux qui s’y impliquent “rejoignent” une organisation armée, ou font de cela leur principal mode d’implication politique.

La concentration aux “Etats-Unis” de construire une “culture des armes de gauche” n’a pas résulté en une culture de l’auto-défense, mais plutôt d’une autre branche d’activisme politique, souvent dominée par les hommes. Pour circonscrire cela, il est important de comprendre ce que nous défendons exactement. A quelle communauté appartenons-nous ? Sans répondre à cette question en théorie et en pratique, nous ne ne pouvons pas faire de progrès vraiment marquant. Nous ne devons pas attendre que cette crise s’approfondisse pour résoudre ces contradictions. Ceci ne veut pas dire “ne vous entrainez pas, ne vous préparez pas” jusqu’à ce que ceci soit résolu, mais vous devriez toujours rechercher à faire de la résolution de ces contradictions une chose tangible à cause de nos méthodes d’entrainement et de préparation et non malgré elles.

—Finalement, avez-vous des conseils pour les gens qui sont passés au travers d’évènements traumatiques au cours de conflit armé et qui tentent de réintégrer leurs communautés ? Qu’avez-vous appris des gens qui ont organisé ou combattu au Rojava et qui sont ensuite retournés chez eux ?

Botan: Il est important pour les amis qui retournent de rester en contact avec les camarades et de rester en contact les uns avec les autres. Il y a eu des cas de suicide parmi ceux qui sont retournés en occident, pas seulement à cause des évènements traumatiques subis mais aussi à cause du manque de l’expérience de vie acquise ici. La modernité capitaliste est cruelle et isolatrice. La connexion aux autres et avoir un espace de communication au sujet de la santé mentale sans en éprouver de honte sont des facteurs clef pour gérer ces problèmes. Il y a un mythe qui veut que la guerre soit l’étalon or de la mesure de tout autre traumatisme. Ceci peut créer une hiérarchie de la souffrance.

Ceren: Quelque chose que nous avons appris de nos amies du mouvement des femmes est qu’une vie en bonne santé est une vie libre et que nous devons rendre des initiatives dans notre vision de la vie libre. Nous nous trouvons souvent dans des situations où nous devons réagir, devons donner une réponse. Malgré cela, une responsabilité que nous ne pouvons pas négliger est de développer pro-activement des façons de vivre qui ne sont pas des réactions au système actuel ou aux circonstances, mais construites plutôt sur des fondations hors du système hégémonique. (NdT: très en phase avec notre “il n’y a pas de solution au sein du sytème et ne saurait y en avoir”…) Nous avons besoin d’une plus profonde compréhension de ce que nous essayons de décrire lorsque nous utilisons des mots comme “traumatisme”. Nous avons besoin de communautés qui soient compatibles avec la vie révolutionnaire. Franchement, l’individualisme et autres formes de libéralisme sont aliénant pour les camarades qui reviennent du Rojava à cause de ce qu’ils ont appris à vivre ici avec leurs camarades.

Nos communautés ont besoin de s’intégrer dans la lutte révolutionnaire pour la liberté. Ce dont on a besoin n’est pas pour le camarade qui retourne chez lui/elle de se réintégrer dans une communauté qui est comme celle qu’il a quittée avant de venir au Rojava. Ce dont on a besoin est d’une réunion de cette communauté et de ce/cette camarade alors qu’ils sont maintenant en développement mutuel.

Nous ne pouvons pas nous changer sans changer le système social dont nous faisons partie. Aucune solution individuelle résoudra les problèmes aussi profonds que ceux auxquels nous faisons face. Il est toujours plus viable et plus révolutionnaire de construire des solutions collectives, gérer de lourds évènements ne fait pas exception. Ici, nous avons vu qu’il était possible pour nous de vivre au travers de choses que nous n’aurions pas imaginer dans d’autres contextes, grâce à la manière dont nous vivons ensemble. Afin de pouvoir faire face aux choses les plus dires et les plus pénibles, nous devons avoir force et résiliance et nos sommes plus forts et plus résiliants lorsque connectés aux autres et partageons une vie collective faire d’amour les uns pour les autres et pour la lutte de la liberté. Des bouquins entiers pourraient être écrits sur hevaltî, ou camaraderie, sans même égratigner la surface de ce que cela veut dire de regarder vos camarades dans les moments les plus durs et de savoir que vous allez lutter ensemble et croire les uns envers les autres jusqu’à la fin. Nous faisons face à tout ensemble, les choses peuvent être un peu chaotiques parfois, mais la lourdeur des choses devient plus légère lorsqu’on porte le fardeau ensemble.

Il y a aussi ce concept de “donner un sens”. Quand des amis tombent şehîd, c’est très dur de ressentir leur perte, mais le sens que nous donnons à leur sacrifice et à ce pour quoi ils se sont battus nous tirent vers l’avant et nous donne plus de force. On ne peut jamais baisser les bras ou devenir fatalistes, lorsque nous nous percevons comme des sujets révolutionnaires, nous avons le pouvoir de changer les choses et pouvons ainsi vivre de notre force. Selon le sens que vous lui donner, chaque personne que cous connaissez qui tombe şehîd, peut devenir destructeur des capacités de la personne à gérer la lutte et sa connexion avec la vie, ou cela peut renforcer la motivation de lutter pour la liberté. Lorsque nous pensons à nos amis tombés au combat, cela nous rappelle le caractère sacré de chaque moment passé avec le/la disparue et avec les camarades en vie, ainsi nous pouvons toujours plus remarquer la présence des autres autour de nous et voir notre propre rôle dans leurs vies et nos responsabilités envers eux et envers le şehîd,

Nous honorons nos camarades en prenant en compte leur lutte. La joie et la douleur existent dans chaque moment, espoir et désespoir, présence et absence… Lequel des deux nous sensibilise t’il le plus ? Qu’honorons-nous et faisons de la place pour ? L’approche que nous avons va aussi affecter nos camarades parce que nos joies et nos peines sont partagées. Si nous ressentons la douleur le plus, nos camarades vont aussi la ressentir, cela s’amplifie et devient plus lourd à supporter. Si nous paniquons, cela peut envoyer une onde de choc vers chacun de nous. Si nous ressentons la joie, le moral se multiplie et nous devons tous plus forts.

Essentiellement, nous conseillerions qu’aucun camarade ne devrait essayer de faire face à ces choses seul. Nous avons besoin d’amour, de but et nous avons besoin de vie commune ayant une forte fondation dans la lutte pour la liberté. Ces choses nous donnent une véritable fondation pour venir à bout de quoi que ce soit.

Tekoşîna Anarşîst, le 9 octobre 2020

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Lectures complémentaires :

Confédéralisme Démocratique

Abdullah Ocalan Confédéralisme Démocratique

Textes fondateurs pour un changement politique radical

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

Confédéralisme Démocratique : Excellent entretien avec des membres de Tekosina Anarsist / Lutte Anarchiste du Rojava… Analyse, compte-rendu de terrain et perspective pour une révolution sociale prise entre le marteau et l’enclume (1ère partie)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 24 octobre 2020 by Résistance 71

Un entretien particulièrement bien vu et utile  car il permet d’évaluer beaucoup mieux la situation interne au Rojava qui n’est, comme nous l’avons souvent répété, ni blanche ni noire, mais possède une énorme variété de paramètres à prendre en considération. Nous n’avons que peu d’information filtrant de la région et de la situation réelle de terrain au-delà de toutes les propagandes possibles des entités impliquées conflictuerllement ou pseudo-conflictuellement dans la zone. Il est donc difficile de comprendre tous les tenants et aboutissements du terrain. Cet entretien est une véritable torche qui éclaire une bonne partie de la situation, ce depuis 2011.

Le mouvement Tekosina Anarsist (TA) ou “Lutte Anarchiste” a été créé à l’automne 2017 au Rojava, il y a donc trois ans. Ce mouvement est international et est essentiellement une unité médicale de combat qui dispense à la fois des soins dans les zones de combat et forme des équipes médicales pour les unités kurdes du Rojava. L’an dernier, un membre italien de TA, Lorenzo Orsetti, a été tué dans les zones de combat du Rojava.

Cet entretien repositionne historiquement la lutte pour le Confédéralisme Démocratique dans cette région du monde et partout ailleurs, comme le préconise Abdullah Ocalan dans son manifeste pour le Confédéralisme Démocratique (CD) de 2011, qui n’a pas grand chose à voir avec le “Contrat Social du Rojava” pondu en 2016 et régissant le Rojava comme un proto-état à l’inverse du CD qui invoque l’abolition de l’État et des institutions. C’est donc avec un immense plaisir que nous avons traduit cet entretien, qui répond à bien des questions et des spéculations. Nous remercions les intervenants de cet éclairage si nécessaire.

~ Résistance 71 ~

“Chaque orage commence avec une simple goutte de pluie. Sois cette goutte !”
(devise du Tekosîna Anarsîst)

Tekosîna Anarsîst / Rojava

Un an après l’invasion turque du Rojava : un entretien avec des membres du Tekosîna Anarsîst sur la participation anarchiste dans l’expérience révolutionnaire de la Syrie du Nord-Est [1/2]

CrimethInc

Octobre 2020

url de l’article original :
https://crimethinc.com/2020/10/11/one-year-since-the-turkish-invasion-of-rojava-an-interview-with-tekosina-anarsist-on-anarchist-participation-in-the-revolutionary-experiment-in-northeast-syria

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

1ère partie
2ème partie

Il y a un an, avec la bénédiction de Donald Trump, les forces militaires turques ont envahi le Rojava, cherchant à procéder à un nettoyage ethnique afin de réarranger de force la région, commettant de nombreuses exécutions sommaires et déplaçants des centaines de milliers de personnes. Depuis 2012, la région autonome du Rojava est l’hôte d’une expérience multi-ethnique d’auto-détermination politique et d’émancipation féminine tout en combattant Daesh / EIIL. Des anarchistes ont participé à la résistance à l’invasion et à l’occupation turque, certains dans des équipes médicales de combat en Syrie et d’autres comme membres d’une campagne de solidarité internationale. Jusqu’à aujourd’hui, les forces turques continuent d’occuper une bande de territoire en Syrie, mais elles ont été bloquées dans leur conquête de la région complète.
Des anarchistes du monde entier ont été impliqués dans l’expérience du Rojava depuis bien des années, rejoignant les rangs des YPJ ou des YPG (les Unités de Protection du Peuple) lors de la défense de la province et de la ville de Kobané contre l’EIIL, formant plus tard leurs propres organisations, incluant les Forces de Guerilla Populaires Révolutionnaires Internationales (FGPRI) et plus récemment en 2017, le Tekoşîna Anarşîst (Lutte Anarchiste ou TA). Dans l’entretien extensif qui s’ensuit, plusieurs participants au TA comparent leurs expériences dans le combat contre Daesh et contre la Turquie, explorent ce qu’il s’est passé en Syrie depuis l’invasion [turque], évaluent l’efficacité des interventions anarchistes au Rojava et discutent de ce que les gens du monde entier peuvent apprendre des luttes se déroulant dans cette région.
Ceci constitue un document historique très important qui tire sa source de plusieurs années d’expérience de terrain et de réflexion. Pour les anarchistes qui s’opposent à toutes formes de hiérarchie et de force coercitive centralisée, la mise en place et la création des organisations armées d’auto-défense posent toute une série de question épineuses. Alors que l’entretien qui s’ensuit ne répond pas définitivement à toutes ces questions possibles, il est éclairant et informatif pour toute discussion concernant ces sujets.
~ CrimethInc ~

—Que s’est-il passé depuis l’attaque du Rojava par la Turquie en Octobre 2019 ?

Garzan: Nous avons discuté préalablement de la crise humanitaire qui a suivi l’occupation turque. Depuis cette invasion, le Rojava a vécu la plus longue période de temps sans une ligne de front active. Il y a toujours des opérations anti-Daesh et ses cellules dormantes à Deir Ezzor et occasionnellement des attaques turques à Aïn Issa, Manbij et Til Temir, mais les FDS ou “Forces Démocratiques Syriennes”, la structure parapluie des forces militaires combattant pour défendre la zone autonome auto-administrée du Nord-Est de la Syrie, prennent ce temps pour se préparer contre la prochaine attaque majeure turque. Les académies militaires entrainent de nouvelles forces, les villes proches de la ligne de front préparent leurs systèmes de défense. Les corps diplomatiques de l’auto-administration travaillent pour parvenir à un accord avec différentes forces dans en en dehors de la Syrie, poussant pour des solutions politiques, parce que cette révolution recherche la paix, mais sait aussi qu’elle doit être prête pour faire la guerre.

Mazlum: L’incursion militaire de la Turquie et de ses suppléants dans le nord-est syrien est un processus qui continue jusqu’à aujourd’hui. L’attaque de cette région implique toutes les bombes et roquettes qui se sont abattues sur les maisons des gens, toutes les cultures céréalières qui ont été brûlées et tous ces gens qui ont été tués y compris nos camarades ainsi qu’un grand nombre d’enfants, chaque balle qui a été tirée sur cette terre, chaque maison perdue, et tous ces gens qui sont maintenant des réfugiés dans leur propre pays ; mais tout ceci n’est qu’une partie de ce qui se passe. L’état turc mène aussi un type de guerre spécialisé dans le domaine de l’information et de la propagande, du renseignement et de l’espionnage, limitant la liberté des femmes, bloquant les accès à l’eau et d’autres ressources essentielles, éradiquant la culture, sabotant l’économie et mettant en péril l’écologie. La Turquie joue une diplomatie de guerre sur une très grande échelle.

Par exemple, après avoir capturé Serêkaniye en 2020, la Turquie a transformé le seul cimetière des FDS de la ville, là où des combattants ayant combattus Daesh ont été enterrés, en une base militaire pour les factions djihadistes de la SNA. Ceci pour montrer comment cette guerre est menée.

Imaginez une grand ligne de front, très intense. Puis imaginez l’équivalent de cela se situant chaque jour dans toutes les sphères de la vie, sauf celle de lutter physiquement avec des armes. C’est ce qu’il s’est passé depuis le début de l’invasion en 2018 à Afrin et maintenant après la prise de la ville de Serêkaniye en 2019. L’invasion n’a jamais cessé. Cette une guerre de basse intensité dans laquelle la tension demeure constante mais où il n’y a que très rarement des clashes et des combats. Le plus grand des évènements prend place à un niveau différent, mettre en place les conditions politiques dans la région et préparer la voie pour las prochaine offensive militaire.

Botan: Il y a aussi eu les histoires avec les prisonniers de Daesh, les émeutes de prison et les évasions. L’auto-administration ne reçoit que très peu de soutien pour gérer ces prisonniers de Daesh de manière judiciaire. Elle continue d’avoir la responsabilité de s’en occuper tout en préparant la défense contre la prochaine agression turque. La Turquie a aussi ciblé les révolutionnaires au moyen d’attaques par drones dans des zones civiles, par exemple, l’assassinat de trois femmes de l’Étoile de Kongra à Kobané en juin.

—Comment est-ce que l’invasion turque et le COVID19 ont affecté la vie des gens au Rojava ?

Garzan: La première vague COVID de mars a infecté moins de 50 personnes, grâce à la fois à la réponse préventive de l’auto-administration et aussi à l’embargo qui a rendu très difficile de voyager. Malheureusement il y a eu une seconde contamination en septembre qui a commencé depuis l’aéroport de Qamislo, contrôlé par l’état syrien et qui s’est étendue à toutes les villes principales du nord de la Syrie. Nous avons quelques 1800 cas connus et 70 morts, mais il est possible que le chiffre soit supérieur car nous manquons de facilités médicales. L’auto-administration fut proactive au début, interdisant les voyages entre les villes et encourageant le port de masques. Il y a aussi eu un couvre-feu pour les magasins et les endroits publics, sauf pour les magasins d’alimentation et les pharmacies, qui n’étaient autorisés à ouvrir que quelques heures dans la matinée. De manière générale, les gens prirent plus au sérieux ce virus lors de la seconde contamination, mais après des années de guerre, i est difficile de faire prendre au sérieux quelque chose qu’on ne voit pas. Les mesures de distanciation sociale ont peu de prise sur une société si fondamentalement axée sur la communauté et à partager la vie ensemble.

Vous pouvez lire des discussions plus détaillées sur la question de la part de volontaires médicaux internationalistes sur la façon dont le nord-est syrien gère la pandémie du coronavirus. Il y a des mises à jour régulières sur le  Rojava Information Center.

—Décrivez la différence entre combattre l’EIIL / Daesh et la Turquie. Quels sont les différents défis, tactiquement, politiquement et aussi émotionnellement ?

Garzan: La différence la plus évidente est la technologie militaire utilisée par l’ennemi. Daesh combattait avec des armes légères et de la petite artillerie ; ils se spécialisaient dans les voitures piégées, les attaques suicides et des Engins Explosifs Improvisés (EEI) très bien faits. L’état turc lui, combat avec des milices, par procuration, qui ont des chars et du soutien aérien au moyen d’avions de combat et de drones. Il y a très peu de soldats turcs sur les lignes de front, mais sur le terrain, l’ennemie est le même qu’auparavant. Il a été très bien documenté le fait que les combattants de Daesh mettent le drapeau noir de l’état islamique au rancard et sortent les bannières rouges de l’état turc. Ils ont maintenant le soutien total d’une armée qui fait partie de l’OTAN. Ceci nous a forcé à changer de tactique, comment nous bougeons, comment nous défendons à la fois nos forces militaires et les civils. Les lignes de front ne sont plus les tranchées où se formèrent les YPG/YPJ, ni non plus les zones de désert que les FDS ont libérées de Daesh. Maintenant, la ligne de front est partout où les avions turcs et les drones peuvent voler.

C’est aussi un gros défi politiquement. Quand nous combattions Daesh, tout le monde savait que ceci était un combat pour l’humanité, afin de stopper une sorte de fascisme théocratique qui utilisait la torture brutale et les exécutions publiques comme propagande. Mais maintenant que la Turquie continue ce que Daesh n’a pas pu finir, les défis sont bien plus gros. Non seulement les forces turques ont une technologie bien plus avancée que celle de Daesh, mais leur guerre politique et médiatique est bien plus forte, ce qui force les FDS et l’auto-administration à faire de plus gros efforts dans les relations diplomatiques avec les autres puissances afin de défendre le territoire libéré. Maintenir des relations diplomatiques veut aussi dire forger un narratif que d’autres forces puissent soutenir parce que si l’auto-administration parle ouvertement de l’horizon révolutionnaire et de Confédéralisme Démocratique, c’est à dire, de dépasser le cadre des états-nations et de mettre à bas le capitalisme et le patriarcat, il sera alors facile pour Erdogan d’obtenir le feu vet des autres puissances pour balayer le territoire libéré.

Şahîn: Il y a un risque accru pour les internationaux, particulièrement ceux qui combattent sur le front avec des armes. Plusieurs états qui ne poursuivaient pas leurs “citoyens” pour être venus ou venir ici pour combattre Daesh, ont changé leur politique ou arrêté de regarder ailleurs et poursuivent maintenant judiciairement ceux qui retournent. Et pas seulement les combattants. Ceci ne devrait en rien affecter la décision de venir, mais il est important de bien comprendre les risques et les positions dans lesquelles on peut se trouver afin de les minimiser au maximum tout en ne diminuant en rien notre volonté de lutter.

Une autre différence, et pour moi celle-ci fut énorme, est émotionnelle. Les dernières années contre Daesh, nous étions à l’offensive, nous étions le camp libérateur. Aussi dangereux que l’ennemi fut, il y avait une façon de combattre. Se battre contre la Turquie, nous étions sur la défensive, dans des situations où parfois la ligne de front était derrière nous et nous ne pouvions pas vraiment savoir comment les choses allaient se passer. Il est important de comprendre qu’il y aura encore des marches en avant, que nous allons continuer à défendre cette terre et à récupérer ce qui a été perdu. Mais dans cette réalité, le processus fait payer certaines factures. C’est un des pires tests mental qu’on puisse se voir infliger. Mais si nous ne pouvons pas percevoir la possibilité de la victoire, alors on ne peut jamais gagner. C’est à dire que nous devons y croire fortement et être plus malins afin d’identifier le talon d’Achille de l’ennemi. Il peut être bien caché, mais ce serait une grave erreur que de penser et de dire que simplement parce qu’ils sont plus gros et plus forts, ils doivent être imbattables.

Mazlum: Le défi émotionnel en ce qui me concerne et l’application d’une discipline militaire dans des situations où les vies de personnes furent directement menacées et où nous pouvions les aider. Pourtant, par ordre de la chaîne de commandement, nous ne pouvions pas le faire, faire ce que nous considérions comme nécessaire en accord avec notre propre jugement. Il y a eu beaucoup de situations comme celle-là. Par exemple une fois, nous avons appris que plusieurs camarades avaient été touchés par une attaque de drone quelques kilomètres plus loin sur la route. Nous savions qu’ils étaient blessés mais toujours en vie. Nous savions également que le drone tournait toujours autour de la zone, en attente que des équipes de secours arrivent pour aider les blessés et les tirer comme des lapins. Pour cette raison, un ordre strict fut émis de ne bouger sous aucun prétexte et nous pouvions parfaitement comprendre cet ordre après avoir été les témoins de camarades tués en pareille circonstance pour ne pas avoir respecté une certaine discipline et qui s’étaient déplacés au moment où on leur avait dit de ne pas bouger quelques soient les circonstances.

En même temps, nous savions que nos camarades étaient en train de saigner et que souvent la différence entre la vie et la mort est matière de quelques secondes en de telles circonstances. Calculant froidement, nous savions que le choix était de laisser quelques camarades certainement mourir et envoyer une unité médicale de combat à leur secours, qui serait plus que certainement bombardée et aussi tuée. En de tels moments, on ne peut qu’imaginer ce qui se passe dans la tête de nos camarades blessés et ce que vous ressentiriez si vous étiez là-bas, allongés en train de saigner et brûlés, cloués au sol, réalisant que vous êtes utilisés comme un piège. Ceci est une situation tactique et psychologique avec laquelle nous avons à faire face. Cette stratégie est sciemment utilisée par l’armée turque, capitalisant sur l’impact psychologique des attaques aériennes et de la surveillance des drones armés de missiles.

Les FDS ont déjà fait l’expérience de tout ça en 2016-17 dans des combats autour d’Al-Bab, lorsque la Turquie a utilisé un drone de surveillance et des frappes aériennes. Lors de la guerre contre Daesh, nous pouvions voir les positions des djihadistes frappées depuis les airs. Maintenant nous sommes les cibles froidement observées par les opérateurs entraînés de drones de la seconde plus grosse armée de l’OTAN.


Communes Libres du Rojava

—Comment la relation entre l’auto-administration et les Etats-Unis a t’elle changé cette année écoulée ? Que paraissent être les priorités des Etats-Unis dans la région ?

Şahîn: On pouvait rencontrer les militaires américains lorsque nous étions au front contre Daesh, dans les hôpitaux de terrain, sur les points d’artillerie et dans le soutien aérien. Ceci ne se passe plus sur le front contre la Turquie. La Turquie a commencé son offensive quelques jours après que Trump ait annoncé le retrait américain de Syrie. Ceci fut une mise en scène : Les Etats-Unis ne laisseraient pas si facilement les champs de pétrole et ils ne l’ont pas fait. dans les mois qui ont précédé l’invasion turque, les Etats-Uns se sont positionnés comme négociateur, faisant différents arrangements avec les FDS et la Turquie au prétexte d’assurer une “solution pacifique”. A la fin, frustrant bien des gens, les FDS ont coopéré, abandonnant plusieurs positions défensives, retirant toute arme lourde sur une bande de 30km de la frontière turque, diminuant le nombre de militaires dans les check points frontaliers et laissant les véhicules militaire turcs patrouiller la zone libérée avec les véhicules américains.

Tout ça n’avait pas d’importance. Trump a pris sa décision à l’emporte pièce. Finalement, toutes ces étapes n’ont fait qu’affaiblir la défense et rendu la tache plus facile à Erdogan et à ses milices par procuration d’envahir la zone.

Pas tout le monde en Syrie du nord-est est un révolutionnaire. Certains ont vu les Etats-Unis comme une force positive considérant qu’ils aidèrent à chasser Daesh et étaient du côté des “camarades du Rojava”, qui représentent une véritable alternative au régime de Bachar Al Assad, à l’EIIL / Daesh ou à l’Armée Libre Syrienne (ALS), soutenue par la Turquie, les groupes djihadistes aussi soutenus par la Turquie dans l’occupation du nord de la Syrie. Après cette trahison, tout le monde dans la région a compris l’autre tranchant de cette double épée qu’est la politique américaine. Au travers de cette société, des sentiments de méfiance devinrent rapidement apparents.

Les FDS comprennent que la guerre civile en Syrie comprend des défis complexes. En conséquence, elles n’ont pas pris la voie de la riposte et de la vengeance, mais ont essayé de se positionner afin de faire avancer la défense du peuple le plus possible. Sur le terrain, cela veut dire que la coopération avec l’armée américaine continue dans certains endroits, bien que les FDS comprennent parfaitement que les Etats-Unis ne retourneront jamais leurs armes contre la Turquie pour défendre la Syrie du Nord-Est. Ces contradictions sont difficiles à comprendre et les FDS donnent des responsabilités à beaucoup de groupes différents et qui sont bien difficiles à réaliser.

Garzan: En ce qui concerne les priorités des Etats-Unis, nous pouvons en fait citer henry Kissinger : “L’Amérique n’a ni amis ni ennemis, elle n’a que des intérêts.” Il y a plusieurs agendas derrière la politique américaine et parfois ils ne sont même pas en accord l’un avec l’autre. Les contradictions entre la Maison Blanche et le Pentagone se sont vues à plusieurs reprises. Quand Trump a déclaré que les troupes américaines resteraient en Syrie seulement pour sécuriser le contrôle des réserves pétrolières, se retirant de la frontière du nord alors que la Turquie se préparait à envahir, ceci fut une indication de priorités différentes. D’un côté, la Maison blanche voulait faire plaisir à Erdogan qui se rapprochait trop de la Russie et menaçait la stabilité de l’OTAN ; d’un autre côté, le Pentagone voulait contrôler l’expansion de l’influence iranienne dans le croissant chiite et freiner les avances des milices chiites acquises lors de leurs combats contre Daesh en Irak et en Syrie. La Syrie orientale possède de grandes ressources pétrolières et gazières et l’administration américaine voulait empêcher les milices chiites de gagner le contrôle sur celles-ci tout en empêchant l’Iran d’établir un couloir complet chiite connectant l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Liban.

Sur le terrain, ceci se traduit par de gros véhicules blindés avec le drapeau américain sur les routes, se déplaçant et distribuant des bonbons aux enfants dans les villages. Ils en partageaient les photos sur les réseaux sociaux, essayant de sortir de cette image datant d’un an où les Kurdes jetèrent des pierres et des tomates à leurs véhicules après la trahison qui mena à l’invasion turque. La coalition (à savoir les FDS) a mené des opérations contre Daesh et soutenu les raids des forces anti-terroristes contre les cellules dormantes de Daesh, mais aussi mené des opérations dans des zones contrôlées par les Turcs comme celle qui a soi-disant tué le leader de l’EIIL Abou Bakhar al-Baghdadi. Cette opération reçut une publicité et audience internationale, mentionnant aussi parfois le soutien en renseignement fournit par les FDS.

—Avec le recul, comment les combattants du Rojava ont-ils vu les relations avec le gouvernement américain qui mena à l’invasion turque ?

Mazlum: Juste six mois avant l’invasion turque, en octobre 2019, les FDS battaient militairement Daesh dans la bataille de Baghouz Fawqani après plusieurs années de combats qui furent généralement soutenus par la “communauté internationale”. En rapport à cela, il y eut une certaine assomption, ou peut-être plus un espoir, qu’à cause de cela, la CI ne permettrait pas l’invasion qui mènerait au massacre des populations de la Syrie du Nord-Est. Tout le monde se posa la question. Maintenant nous pouvons regarder tout cela a posteriori et demander : qu’est-ce que cette communauté internationale ? Comprenons-nous cela comme tout le monde, toutes les institutions et les médias du monde qui prennent une position politique active et parlent de ce sujet ? Ou bien n’est-ce qu’un groupe de leaders politiques de pays avec leurs ministères et intérêts géopolitiques personnels ? Si c’est cette dernière, alors on ne peut s’attendre à rien d’autre de ces entités qui vendent des armes à la Turquie aujourd’hui, condamnent la guerre demain et le jour suivant, réaffirme l’importance et le soutien de l’OTAN et de cette alliance, tout en menant des vagues de répression contre le peuple kurde et le mouvement de libération dans leurs pays en même temps.

Un manque de confiance fondamental de l’establishment politique et des états est quelque chose que les anarchistes partagent avec un grand nombre de personnes en Syrie du NE. “Pas d’amis sauf les montagnes” (Ji bilî çiya hevalên me tune ne), comme dit le dicton kurde. Et si nous comprenons le vocable de “communauté internationale” comme tout le monde, institutions et médias du monde, nous pouvons dire qu’il est important que les gens parlent sur ce qu’il se passe et dissémine l’info. Mais honnêtement, si nous devons avoir un espoir pour que la communauté internationale arrête l’invasion, elle devra non seulement protester contre celle-ci, mais aussi la combattre et perturber la guerre économique turque. Aussi, nous pouvons constater que nous-mêmes en tant qu’anarchistes n’avons pas un mouvement révolutionnaire suffisamment fort pour donner un exemple qui pourrait être suivi.

La question qui se pose à nous est donc : A quel point pouvons-nous nous fier à ce terme si vague de “communauté internationale”, quand nous avons besoin de défendre et de changer nos sociétés ici et maintenant ? Et qu’est-ce que nous pouvons construire sur quoi nous reposer pour que nous ne soyons pas seuls quand les bombes tomberont sur nos têtes ? Pas seulement en terme d’être physiquement présents avec nos camarades à ce moment, mais plutôt dans l’échelle de la sincérité de ressentir avec nos cœurs que ce que nous défendons et ce pour quoi nous combattons est connecté à d’autres gens et peuples et endroits autour du monde ?

—En quoi la relation entre l’auto-administration et la Russie a t’elle changé ?

Garzan: Les relations avec la Russie ont été difficiles depuis qu’ils ont abandonné la ville d’Afrin à l’invasion turque en 2018. Ceci fut une énorme trahison. Ceci provoqua le fait que l’auto-administration dût plus dépendre des Etats-Unis, jusqu’à ce que ceux-ci firent la même chose en abandonnant aux Turcs les villes de Serêkaniye et de Gire Spi. Après ça, on peut voir comment l’auto-administration a pris plus d’initiatives en relations diplomatiques avec la Fédération de Russie, cherchant à court-circuiter le régime afin de négocier avec ceux qui prennent vraiment les décisions en Syrie. Il est important d’avoir présent à l’esprit le nombre de Kurdes qui vivent en Russie, bien plus que ceux qui vivent aux Etats-Unis, ce qui aide quand on parle diplomatie.

Leur politique semble toujours vouloir chercher à trouver un équilibre entre les relations avec les Etats-Unis et la Russie. Par exemple, Ilham Ahmed, le représentant du Conseil Démocratique Syrien, a visité Moscou quelques mois après une conférence avec la Maison Blanche. Après les accords sur les champs pétroliers de Deir Ezzor avec une obscure compagnie américaine du nom de Delta Crescent*, des négociations concernant les champs gaziers se sont ouvertes avec Gazprom, la plus grosse entreprise énergétique liée au gouvernement russe, La Russie est un état très pragmatique en ce qui concerne la diplomatie, mais la Russie se focalise plus sur la Turquie, pas seulement sur des négociations ayant trait à des ventes d’armes et autres intérêts économiques, mais aussi pour éloigne la Turquie de l’OTAN et affaiblir la suprématie des Etats-Unis.

(*) note de R71: renseignements pris, Delta Crescent Energy est une entreprise pétrolière enregistré dans l’état du Delaware aux USA (état paradis fiscal qui facilite les exemption d’impôts etc…) en août 2019. En partenariat sont James Reese (ex-officier de l’armée US, membre de l’unité commando Delta Force, d’où le nom de l’entreprise…) et fondateur de la firme TigerSwan, firme de “sécurité, de logistique et de gestion de risque” louant ses services à des entreprises privées et au gouvernement américain, en clair, une boîte de barbouzeries en tout genre, et un autre associé du nom de John Dorrier, ex-exécutif de l’entreprise pétrolière britannique GulfSands qui a travaillé auparavant en Syrie. Donc associés: un pétrolier et un garde du corps de luxe…
Toute l’opération est soutenues par Mike Pompeo, ministre des affaires étrangères de Trump et ex-directeur de la CIA… bref c’est du pillage en bande organisée au plus haut niveau entrepreneurial et gouvernemental. Tout le monde sait, personne ne dit rien, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes oligarque.

–*–

—Quelles sont maintenant les dynamiques de pouvoir entre le gouvernement d’Al-Assad et l’auto-administration ?

Şahîn: L’Armée Arabe Syrienne (AAS), la force militaire de l’état syrien est présente sur quelques lignes de front contre la Turquie, bien que ce soit plus une question de diplomatie venant de leur part. Il y a un ennemi commun mais des buts différents. Donc, ils sont moins motivés à combattre la Turquie et une relation différente avec les alliés.

Le conflit avec le régime Assad est plus politique et économique. Les camarades ne perdent ni leur temps ni leur énergie et ressources à contester l’AAS et ceci ne serait en rien le meilleur choix. Les négociations ont échoué parce que les deux positions opposées étaient trop différentes et trop intransigeantes pour trouver une voie commune. Assad essaie d’affaiblir la révolution en offrant de meilleurs prix aux paysans, en coupant l’électricité et tactiques de ce genre. Il n’a aucun soutien dans la population kurde du NE de la Syrie, mais ceci est plus complexe au sein des populations arabes et assyriennes. Il essaie de jouer la carte du diviser pour mieux régner. Les camarades savent cela. C’est déjà un des objectifs de la révolution, du confédéralisme démocratique, de ne pas fonder la société sur une identité nationale ou ethnique unique, mais de trouver le chemin pour que les différentes communautés puissent vivre ensemble, peut-être avec des zones semies-autonomes sur le même territoire. Ceci est un des points clefs de la solution sans état qui constitue la proposition d’Ocalan.

Garzan: Le gouvernement Assad est fondé sur la logique de l’état-nation. Il a survécu à cette guerre grâce à des interventions extérieures, essentiellement de la Russie, mais aussi par l’influence interne de factions nationalistes dures, comme le parti national socialiste de Syrie. Ceci leur rend impossible d’accepter la proposition de la nation démocratique et du modèle confédéral proposé par l’auto-administration. Lorsque les négociations sont au point mort, le régime revient aux stratégies que tous les états emploient pour assurer leur hégémonie : la violence et la répression. A l’été 2019, une vague d’incendies a ravagé les cultures agricoles du NE syrien.

Le blé est une des ressources principales de la région, donc ceci fut un coup terrible pour l’économie de l’auto-administration. Au début, les gens pensèrent que c’était l’œuvre de Daesh, mais il se trouva que la plupart des personnes qui furent arrêtées alors qu’elles mettaient le feu étaient membres des services de renseignements du régime Assad. En novembre, en conséquence de l’invasion turque, la menace commune à l’intégrité du territoire syrien mena à des négociations qui résultèrent en un accord de déploiement commun autour de la frontière turque. Les deux forces sont au front pour combattre les Turcs et leurs milices proxies, mais les négociations politiques ne progressent pas. La Russie commence maintenant une procédure de médiation, soutenant publiquement quelques demandes de l’auto-administration sur le comité de constitution et les pourparlers de paix de Genève, ainsi que de faire de la Syrie un état fédéral. Le régime n’est pas satisfait de cela mais sa dépendance du soutien russe fait qu’il lui est difficile de s’opposer aux décisions russes.

—A posteriori dans les premières phases de la révolution syrienne, y a t’il eu des opportunités manquées dans le processus ?

Garzan: Il est très intéressant de réfléchir sur les premières années de la révolution, le soi-disant “printemps arabe”, afin d’analyser comment les évènements s’enchaînent pour nous mener là où nous en sommes aujourd’hui. En ces temps, il y a presque 10 ans, bien des forces différentes s’opposaient au régime d’Al-Assad. En bref, nous pouvons dire que la première vague de soulèvement démocratique s’est effondrée lorsque la situation a dégénéré en conflit armé, mais l’histoire est bien plus compliquée que ça. Cette vague de soulèvements démocratiques fut diverse et organique, comme les conseils locaux organisés dans les différentes villes en vue d’une perspective révolutionnaire. Un réseau de conseils locaux émergea, influencé par la vie et le travail d’Omar Aziz, un anarchiste syrien qui prit une part active dans les soulèvements jusqu’à ce qu’il soit arrêté et tué dans les prisons de Damas.

(NdT: Omar Aziz ou “Abou Kamel”, 1949-2013, anarchiste syrien, diplômé de l’université de Grenoble, promoteur des conseils populaires, fondtreur du premier conseil populaire à Damas en 2011 dans le district de Barzeh, mort en détention des suites de maltraitance et de malnutrition comme bon nombre de prisonniers politiques en Syrie.)

Ces soulèvements reçurent un soutien des sociétés occidentales et le régime savait à quel point un mouvement pouvait être dangereux lorsqu’il gagne le soutien de l’opinion publique occidentale.

Du côté militaire, la création de l’Armée Syrienne Libre (ASL) en opposition à l’AAS a marqué le début de la “guerre civile”. Le régime Assad voulait et œuvrait à écraser les forces révolutionnaires et permettre à d’autres courants de gagner le contrôle sur les soulèvements populaires. L’escalade militaire endommagea les mouvements socialistes, démocratiques et séculiers, tandis que des groupes salafistes furent plus utilisés à opérer clandestinement comme une force insurgée. Lorsque Daesh a commencé à s’infiltrer en Syrie en 2013 [depuis l’Irak], plusieurs factions islamistes de l’ASL trahirent et rejoignirent L’EIIL/Daesh. Lorsqu’Al-Bagdhadi déclara le califat à Mossoul en 2014 et que leurs forces se déplacèrent vers la Syrie depuis l’Irak, elles commencèrent à avancer sur les arrières de l’ASL Avec le régime d’un côté et Daesh de l’autre, les territoires sous contrôle de l’opposition furent écrasés sous les bannières du califat.

Au Rojava, la situation fut différente. L’expérience du mouvement kurde sur la résistance à long terme, spécifiquement avec ces trente dernières années de guerre contre l’état turc, lui a donné les moyens de naviguer sur les flots tumultueux des évènements. Au début, le mouvement kurde fut capable d’écarter les représentants du régime Assad avec une utilisation minimale de la force, simplement e étant bien plus nombreux que les soldats syriens et les forçant à partir. Les Kurdes saisirent cette opportunité pour commencer une révolution pendant ces temps convulsifs, mais ils maintinrent leurs distances avec les mouvements arabes d’opposition par manque de confiance et par surprécaution. Nous ne devrions pas oublier l’oppression qu’ont subi les Kurdes en tant que minorité ethnique, avec leur langue non reconnue officiellement, leur nationalité mise en question, leur chance de finir en prison ou de vivre dans la pauvreté bien supérieure que les personnes de la majorité ethnique.

Et bien sûr, il y eut aussi des divisions au sein même de la population kurde, les milices armées kurdes furent divisées entre les YPJ/YPG loyales au YPD, parti politique dévoué aux idées du confédéralisme démocratique, les milices liées au PDK-Syrie, parti politique affilié au PDK ou parti démocratique kurde d’Irak (NdT: créé et sponsorisé par la CIA depuis l’époque de Saddam Hussein, mené par le clan Barzani), le parti politique le plus influent de la zone kurde d’Irak, et d’autres milices sans affiliation claire particulière. Les milices kurdes furent impliquées dans quelques combats avec l’AAS, mais les plus gros clashes commencèrent lorsque les unités de défenses populaires YPG et YPJ (unités populaires féminines de protection combattantes) accrochèrent le groupe islamiste du Jahbat Al-Nosra, la branche d’Al Qaïda en Syrie. Alors que les combats et la guerre s’intensifiaient, les factions plus faibles furent absorbées par les plus fortes ou furent juste démantelées. Quand l’EIIL commença à pénétrer en Syrie en 2013, les factions en opposition durent choisir un camp, avec Daesh ou contre. A cette époque commença une coopération entre les YPG et YPJ et des groupes d’opposition révolutionnaires formant une alliance Euphrates Volcano. L’EIIL gagna du terrain et monta en puissance et commença le siège de la ville de Kobané, là où éventuellement Daesh fut vaincu. Les FDS commencèrent leur offensive contre le califat. Cette vidéo (This video ) offre une revue complète du devenir des territoires durant le conflit.

Il est difficile de vraiment cerner ce qui aurait pu se passer différemment. On peut imaginer des scénarios différents, mais ils ne seront que de la pure spéculation subjective.

La première idée qui vient à l’esprit est que si Bachar Al-Assad avait négocié avec l’opposition pendant les premiers mois des soulèvements, on peut imaginer un processus de transition dans lequel quelques réformes auraient été mises en place dans l’état syrien, quelques concessions auraient été faites à l’opposition et une partie de cette opposition intégrerait l’état en accord avec une stratégie de diviser pour mieux régner. Ceci aurait isolé les mouvements cherchant un changement radical ; d’un côté le mouvement révolutionnaire kurde et de l’autre les groupes salafistes comme Al-Nosra. Dans ce scénario on peut imaginer une opposition politique kurde essayant de faire passer des propositions auprès d’un gouvernement transitoire, ce qui aurait plus que vraisemblablement refusé. Toute tentative de poussée révolutionnaire dans la zone kurde aurait été écrasée par l’AAS, qui n’aurait pas été occupée à défendre les grandes villes dans ce scénario. Ce scénario ne suggère aucune opportunité pour une meilleure situation révolutionnaire.

Un second scénario aurait pu impliquer une plus grande coordination organique entre l’opposition révolutionnaire et le mouvement kurde, par laquelle le régime aurait été mis à bas avant qu’il ne puisse consolider le soutien de la Russie. Je crois que c’était le scénario dont avait le plus peur Bachar al-Assad et c’est pour cela qu’il a mis tant d’effort à écraser l’opposition, bombardant les mobilisations de protestation et faisant relâcher les islamistes des prisons pour s’assurer que l’opposition soit bien contrôlée par les groupes salafistes. Un autre facteur qui a rendu ce scénario  difficile a réaliser fut le manque d’un mouvement révolutionnaire arabe pré-existant en Syrie qui aurait pu développer des connexions organiques avec le mouvement révolutionnaire kurde avant la révolution. Une fois la première balle tirée, les urgences de la guerre rendent difficile l’établissement de nouvelles passerelles. L’alliance “Euphrates Volcano” ci-dessus mentionnée fut un bon pas dans cette direction.

Ça aurait peut=être pu se produire plus tôt, mais l’opposition était une mosaïque de différents groupes et factions, ce qui rendait difficile l’établissement d’une coordination avec une organisation formelle comme le mouvement de libération kurde. Maintenant on peut aussi critiquer le mouvement kurde de ne pas avoir plus pousser pour ce scénario, mais nous devons aussi comprendre que la première rencontre majeure entre le YPG et l’ASL fut dans la bataille d’Alep durant laquelle le front Al-Nosra a fréquemment bombardé les voisinages kurdes de Sheikh Maqssod. Ces clashes rendirent la coordination avec l’opposition encore plus difficile. Manis dans un scénario ayant une meilleure coordination, Bachar al-Assad serait tombé.

Dans un troisième scénario potentiel dans lequel les choses auraient pu en être bien différentes, Kobané aurait pu tomber aux mains de Daesh en 2014. Dans ce cas, la révolution aurait été écrasée, Erdogan pourrait souffler, et le califat serait devenu de plus en plus fort. Fin de partie. Ceci aurait pu avoir des effets géopolitiques massifs. Il n’y a aucune opportunité révolutionnaire dans ce scénario. Dans un autre scénario potentiel, celui dont rêvait les soutiens de la cause kurde, il y aurait eu connexion entre les trois cantons le long de la frontière turque qui ont une population kurde considérable Après la libération de Kobané, Le YPG/YPJ a commencé une campagne qui libéra Serêkaniye et Tal Abyad, connectant ainsi les cantons de Kobané et de Ciziré.

Les opérations pour se connecter avec le dernier canton , Afrin, se mirent en route des deux directions. Ceci était le scénario qui faisait le plus peur à la Turquie : une frontière complète sour le contrôle des forces révolutionnaires kurdes aurait été un véritable cauchemar for le régime Erdogan, Quand Manjib fut libérée sur le front de Konané et que le front d’Afrin commença à glisser vers Tel Rifat, la Turquie lança l’opération “Bouclier sur l’Euphrate”, mesure désespérée pour bloquer la mise en place d’un couloir complet sous contrôle kurde le long de la frontière. La course pour Al-Bab devint une folle situation de toute première importance. La coopération entre l’état turc et l’état islamique de Daesh joua un rôle capital, l’EIIL se retirant pour laisser l’armée turque prendre le contrôle de ces territoires. Lorsque les soldats turcs arrivèrent aux portes d’Al-Bab, le rêve de connecter les cantons entre eux prit fin.

Finalement, il faut mentionner quelque chose au sujet de la création des Forces de Défense Syriennes (FDS). Elle fut un parapluie militaire créé en partie pour permettre à la coalition internationale menée par les Etats-Unis, de soutenir les forces kurdes sans mettre en colère la Turquie. La Turquie menaçait les Etats-Unis de quitter l’OTAN si les US soutenaient les YPG/J, alors les Etats-Uns ont mis au point le parapluie des FDS plutôt que de soutenir directement les YPG/J. Pour le mouvement de libération kurde, cette étape était nécessaire pour assurer la survie du Rojava, pour continuer de combattre Daesh sans que la Turquie n’écrase la révolution. dans le même temps, cela créa une dépendance envers l’hégémonie impérialiste mondiale, ceci avec tous les problèmes contradictoires que cela entraîne. S’il y avait déjà eu en place un mouvement révolutionnaire international fort à ce moment là, les choses auraient pu se passer bien différemment.

Aujourd’hui, nous en sommes là à cause de ce qui s’est passé auparavant et nous devons apprendre de tout ça. En tant qu’internationalistes, nous pouvons voir que notre rôle, bien que très médiatisé par certains médias, n’a été que très marginal et symbolique. Nous sommes bien loin de pouvoir mobiliser les quelques 50 000 internationalistes ou plus qui se sont mobilisés pour la guerre et la révolution espagnoles et la plupart d’entre nous n’étions pas des révolutionnaires très expérimentés lorsque nous sommes arrivés ici. Mais nous avons l’opportunité d’apprendre de la lutte en Syrie et de transmettre ces expériences aux autres mouvements révolutionnaires. Une leçon qui est très claire est que les mouvements révolutionnaires demandent du temps et de l’expérience pour être préparés à jouer un rôle signifiant dans tout conflit, car la seule façon possible est en développant une organisation et en devenant un mouvement de masse connecté avec la société.

A suivre…

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Lectures complémentaires :

Confédéralisme Démocratique

Abdullah Ocalan Confédéralisme Démocratique

Textes fondateurs pour un changement politique radical

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

+

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Déclaration de la Commune Internationaliste du Rojava à propos de l’invasion turque en cours

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 10 octobre 2019 by Résistance 71

 

Déclaration de la Commune Internationaliste du Rojava

 

Jour X – Le moment est venu – La guerre a commencé !

Nous appelons à mobilisation, à défendre le Rojava

 

0ctobre 2019

 

Source:

https://internationalistcommune.com/jour-x-le-moment-est-venu-la-guerre-a-commence/

 

Il y a quelques heures, l’État fasciste turc a commencé son opération d’occupation sur les territoires libérés du nord-est de la Syrie.

Des avions de guerre turcs attaquent les villes et villages de Serekaniye et Gire Spi. Qamishlo, Derik et beaucoup d’autres endroits le long de la frontière sont sous le feu de l’artillerie lourde. Les forces d’autodéfense de la Fédération démocratique du Nord-Est de la Syrie réagissent avec sévérité aux attaques des hordes de fascistes, des centaines de milliers de combattants et la population civile à leurs côtés sont prêts à combattre jusqu’au bout. La situation est claire, nous appelons à une résistance mondiale.

Les forces impérialistes ont décidé de déclarer la guerre. Les troupes sur le terrain agitent les drapeaux de la Turquie et de l’État islamique, mais la décision a été prise non seulement à Ankara mais aussi dans les palais de Washington, Moscou, Paris et Berlin.

Depuis le début, la Révolution du Rojava a été une révolution internationaliste. Une révolution pour libérer non seulement la population kurde en Syrie, mais aussi le Moyen-Orient des siècles de colonialisme, d’oppression et de dictature. Et c’est une révolution internationaliste, parce que beaucoup d’internationalistes ont rejoint cette révolution, en première ligne contre l’État islamique et le fascisme turc, nous avons aidé dans les hôpitaux, planté des arbres et travaillé pour construire une société démocratique et écologique, basée sur la libération des femmes. Et de nombreux révolutionnaires se sont joint.es à la lutte dans le monde entier, parce que la révolution en Syrie nous a montré à tous qu’un autre monde n’est pas seulement théoriquement possible, mais qu’il est en train de se construire dans la vie quotidienne.

Aujourd’hui, le moment est venu de montrer ce que nous avons construit au cours des dernières années en termes de camaraderie et d’internationalisme à travers le monde. Aujourd’hui, le moment est venu de remettre l’internationalisme en pratique en défendant la révolution, et à travers elle, nous défendrons nos espoirs, nos souhaits et nos rêves.

Même si nous nous opposons à la deuxième plus grande armée de l’OTAN, avec des milliers de gangs islamistes comme chair à canon, nous savons que derrière cette révolution se cachent des millions de révolutionnaires, ami.es, sœurs et frères. Et avec elles et eux tous, avec vous tous, nous augmenterons notre protestation politique au niveau de la résistance politique, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’exportations d’armes vers la Turquie, jusqu’à ce que le régime fasciste turc soit vaincu.

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A lire:

Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique

 

Résistance et solidarité: Avec le Rojava contre la guerre de la Turquie (Commune Internationaliste du Rojava)

Posted in actualité, altermondialisme, écologie & climat, colonialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 31 janvier 2019 by Résistance 71


Réseau Résistance Rébellion International

 

Avec le Rojava contre la guerre de la Turquie

 

Commune Internationaliste du Rojava

 

24 janvier 2019

 

url de l’article:

http://internationalistcommune.com/stand-with-rojava-oppose-turkeys-war/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistsance 71 ~

 

Une fois de plus, la menace d’une autre guerre pointe son nez sur le nord de la Syrie. Les troupes turques et leurs mercenaires islamistes se massent aux frontières de la Fédération Démocratique du Nord de la Syrie qui s’auto-gouverne ; ces régions à prédominance kurde aussi connues sous le nom de Rojava. Les Turcs et leurs sbires se préparent à une invasion qui causera de nombreux morts et le déplacement, la migration, de dizaines voire de centaines de milliers de personnes civiles.

La situation sur le terrain est extrêmement tendue. Les populations de Mandjib et de Kobané ont formé un bouclier humain afin de protester contre l’invasion turque et se sont préparées à la guerre. Les Unités de Défense Populaires et Féminines (YPG et YPJ), tout comme les milices locales ne font pas que défendre leurs terres, mais elles défendent l’espoir. L’espoir d’une vie meilleure qui s’étend bien au-delà de la Syrie du nord. Un espoir qui a inspiré un bon nombre d’internationalistes du monde entier de venir ici au Rojava et de se joindre à la lutte.

Le week-end à venir, ils appelleront pour des journées mondiales d’action commune pour parler et manifester contre la menace de l’invasion turque.

“Sable et mort”

Peu de temps avant Noël, le président Trump a annoncé qu’il ordonnait le retrait des troupes américaines de Syrie, laissant la route libre à une invasion anticipée de longue date du Rojava par la Turquie et ses sbires mercenaires islamistes par procuration. Pourquoi ce changement si soudain de direction ? Depuis l’effondrement de l’URSS, les préoccupations principales des Etats-Unis et de ses alliés de l’OTAN au Moyen-Orient ont été d’affirmer leur contrôle et leur influence et d’affaiblir les positions de la Russie et de l’Iran dans la région. En œuvrant à ces objectifs, les états de l’OTAN ont mené une guerre partout dans la région, ont aidé les groupes terroristes islamistes, ont établi des milices et ont soutenu des régimes dictatoriaux.

Aujourd’hui, cette stratégie est en lambeaux, tandis que la Russie et l’Iran ont réussi à étendre leur influence dans la région. A l’exception d’Israël et de l’Arabie Saoudite, les Etats-Unis sont relativement seuls maintenant que l’allié de l’OTAN Turquie, elle aussi, tourne le dos à la coalition et recherche activement un rapprochement avec la Russie et l’Iran. A cet égard, il serait logique pour Washington d’essayer d’obtenir un accord avec Ankara pour les ramener dans le moule, sacrifiant la Syrie du Nord dans le processus. D’après Trump, il n’y a pas grand chose à y gagner pour les Etats-Unis de toute façon, mis à part du “sable et la mort”. De manière admise, beaucoup de personnes au sein de l’establishment américain ne voient pas les choses de cette façon., ils ne veulent pas laisser le champ libre à l’Iran ni à la Russie et ils ne veulent pas dépendre exclusivement de la Turquie.

Dès que Trump eut fini d’appeler Erdogan au téléphone, il se retrouva dans la ligne de mire de sévères critiques et a dû rapidement faire marche arrière. Le scenario suivant ne fut pas pour rien dans ce revirement: Bachar al Assad annonça que l’armée syrienne prendrait la place des Etats-Unis, bien entendu avec le soutien de la Russie et de l’Iran.

En réponse à l’annonce surprise de Trump, la France déclara que ses troupes demeureront en Syrie et rapidement, Trump revint sur ses décisions précédentes, disant qu’il était d’accord pour ralentir le processus. Après un attentat suicide revendiqué par l’EIIL/EI, qui tua plusieurs militaires américains à Mandjib le 16 janvier, l’affirmation non vérifiée de Trump disant que l’EI/Daesh avait été vaincu fut encore une fois prouvée fausse. Il apparaît pour l’heure, que les forces de la coalition maintiendront une présence sur le terrain à la fois pour continuer le combat contre l’EIIL et aussi pour protéger leurs alliés kurdes d’une attaque de la Turquie.


Confédéralisme Démocratique

Remonter le temps ?

Est-ce que cela veut dire que le peuple du Rojava et sa révolution sont maintenant en sécurité ? Pas du tout. Ni Assad, ni la Russie, ni aucune des puissances occidentales ne sont concernés par la protection de la population de la Syrie du Nord, ni de la sécurité des Kurdes ou de quelque autre minorité de la région que ce soit et certainement pas préoccupés par la sécurité et la libération des femmes et de la révolution démocratique en cours dans la région du Rojava. Ceci est devenu on ne peut plus évident l’an dernier après l’invasion de la région d’Afrin par l’armée turque et ses alliés des groupes djihadistes, ce avec le consentement à la fois de la Russie et de l’occident.

Cette fois encore, c’est la Russie qui a les cartes en main. S’il devait y avoir un accord entre Moscou et Ankara, alors Poutine pourra ordonner à Assad de se retirer et donner le feu vert à Erdogan pour l’invasion. Cet accord concernerait la situation à Idlib, une des dernières régions de Syrie qui n’a pas encore été ramenée sous le contrôle du régime. Erdogan pourrait être d’accord pour retirer ses groupes islamistes du Front de Libération National (Jabhat al-Wataniya lil-Tahrir) de la région d’Idlib, permettant ainsi une offensive des forces gouvernementales syriennes contre la forteresse islamiste. En retour, Assad offrirait le Rojava à la Turquie.

Bref, le Rojava demeure en très grand danger. Pour imaginer ce qu’une nouvelle guerre ferait aux gens d’ici, il n’y a qu’à regarder la situation dans les régions kurdes du sud-est de la Turquie ou dans la région d’Afrin occupée. Spécifiquement pour les femmes, une occupation par les forces cléricales fascistes serait un vrai désastre. Quant à Afrin, ce serait un retour en arrière et annulerait tout ce qui a été obtenu en termes de libération des femmes.

De nombreux appels contre la guerre ont été lancés ces dernières semaines. La demande est faite pour que les états et les entreprises impliqués dans la guerre en Syrie arrêtent Erdogan et arrêtent de vendre des armes à la Turquie. D’autres demandes suggérèrent d’établir une zone de contrôle aérien contre les avions de guerre turcs. Ces appels sont urgents, mais il est douteux qu’ils soient entendus par les états et les entreprises. S’ils sont entendus, rien ne se fera par gentillesse, mais seulement parce qu’ils seront forcés de le faire. et cela ne se produira pas sans une certaine mise sous pression par la base.

Protéger l’écologie mésopotamienne

“Nous aussi allons défendre le Rojava !” explique un internationaliste français dans une de nos vidéos publiées par la Commune Internationaliste #resistancediaries. La résistance contre le fascisme turque ne se fait pas seulement au Rojava. Quelques douzaines de Kurdes et leurs alliés se sont mis en grève de la faim, en rotation, demandant la fin de la mise à l’isolement du leader du PKK Abdullah Ocalan. Des actions solidaires avec des grèves de la faim ont été organisées dans le monde entier, impliquant à la fois des militants kurdes et des prisonniers politiques turcs, avec en premier lieu la députée HDP Leyla Güven, qui en est à sa 78ème journée de grève de la faim.

Dimanche et lundi prochains sont prévues des actions de solidarité dans des pays autour du monde en plus de la Commune Internationaliste et au groupe activiste féministe allemand Gemeinsam Kämpfen, beaucoup de groupes écologistes ont répondu à l’appel de la campagne du “Rendre le Rojava Vert de Nouveau” et du mouvement écologiste de Mésopotamie, ainsi que d’activistes écologistes du Canada, de groupes anti-chasse britanniques et du mouvement anti-charbon allemand Ende Gelände.

Ces dernières années, un mouvement écologiste divers, coloré et parfois radical a pris racine en Mésopotamie. Ce mouvement a pris naissance suite à la dévastation écologique ayant cours dans toute la région en résultat des guerres impérialistes qui y sont menées, de la négligence environnementale de la politique régionale. La production pétrolière, la construction de barrage hydro-électrique, la déforestation, la désertification et l’énorme chaos écologique dû aux puits de pétrole en feu, du bombardement des usines et de l’utilisation d’armes à munition à l’uranium appauvri pendant les guerres de ces dernières décennies, ne sont juste que quelques exemples de ce marasme écologique.

Ce mouvement est toujours petit, mais il pose des questions très importantes. Les gens de la région ont aussi trouvé des réponses. Dès le début, la révolution sociale du Rojava fut aussi conçue comme une révolution écologique en poursuivant le but d’une société décentralisée auto-gouvernée et en harmonie avec la nature. Le but est de parvenir à établir un système municipal ayant une agriculture, une source d’énergie et unité de recyclage décentralisées. Une vision sociale déjà conçue par des éco-socialistes comme Murray Bookchin.

Révolution et reboisement

Malheureusement, dans bien des cas, ces idéaux ne demeurent que cela: des idéaux. A cause de la terrible situation économique, les embargos et la guerre, les initiatives écologiques sont le plus souvent mises sur la touche. Mais il y a de gros progrès au Rojava, spécifiquement dans le domaine du reboisement. Ces dernières décennies, le gouvernement syrien a coupé dans la région, le peu de forêt qui y restait. Ceci mena à une désertification accrue et à un sévère manque de retenues d’eau. Mais avec la révolution, petit à petit les arbres reviennent.

Ce processus est soutenu par la campagne internationaliste du “Rendre le Rojava Vert de Nouveau”, qui construit une ferme arboricole sur le site de la Commune Internationaliste du Rojava (CIR). Les internationalistes ont déjà replanté des milliers d’arbres et sont construites des stations d’épuration pour l’eau et des centres de traitement des déchets. Des modèles pour le recyclage de l’eau sont en train d’être développés pour les municipalités locales.

Par dessus tout doit-être résolu le problème de manque d’eau, c’est un problème urgent dans tout le nord de la Syrie et au Moyen-Orient au sens large. La guerre du pouvoir dans la région est toujours au sujet de l’eau. Le manque d’eau est devenu un gros problème pour bien des gens. Les paysans ont toujours été dépendants de l’eau des rivières pour l’irrigation, eau qui provient de rivières ayant leurs sources dans le nord de la Turquie avant de redescendre à travers la Syrie et l’Irak.

Erdogan le sait: quiconque contrôle l’eau, contrôle la vie. L’état turc a, depuis bien des années, construit des super barrages hydro-électriques dans le sud-est du pays, comme celui de Hasyankeyf. C’est pourquoi le niveau de l’eau des rivières les plus importantes de la région: l’Euphrate, le Tigris et la Xabur, décroit tout le temps. Des régions entières se désertifient, pas seulement au Rojava mais aussi en Irak.

Il y a quoi qu’il en soit, une solution partielle à ce problème: le reboisement peut singulièrement inverser l’assèchement des sols. Il y a aussi le système de filtrage qui empêche l’eau de se polluer et d’être perdue. La CIR fat aussi des recherches en ce domaine avec le développement d’un système aquifère noir et gris.

Renforcer la résistance

Mais maintenant, même la fragile graine du réveil écologique du Rojava est menacée par la guerre d’Erdogan. Cette guerre pourrait non seulement provoquer de bien grandes misères et souffrances humaines et de destructions matérielles, mais elle pourrait aussi détruire le mode de vie écologique des gens. A Afrin, l’armée turque a mis le feu à des oliveraies pendant son invasion il y a un an.

Non seulement la guerre en Syrie, mais aussi la guerre Iran-Irak et les deux invasions de l’Irak ont causé d’énormes dégâts. Les fumées des brasiers des puits pétroliers allumés lors de l’invasion militaire américaine de l’Irak contenaient des milliers de tonnes de dioxide de soufre, d’oxydes d’azote et  de monoxyde de carbone. De plus, se répandirent des métaux lourds cancérigènes comme le cadmium, le chromium et le plomb. Les bombardements ont touché les usines irakiennes, les raffineries, les oléoducs, les usines d’engrais et chimiques, les barrages et les centrales énergétiques. En résultat, des milliers et des milliers de moutons, de dromadaires moururent de la pollution de l’eau et de l’air.

Dernier cas et non des moindres, les tonnes d’uranium appauvri résultant des munitions tirées et jonchant le territoire continuent de polluer la terre et l’eau aujourd’hui. Jusqu’à aujourd’hui, des milliers d’enfants souffrant de cancers et autres maladies causées par les radiations doivent être hospitalisés en Irak. Tout cela est causé par l’uranium appauvri qui demeure sur place.

Une image similaire semble émerger en Syrie: ces dernières années, des champs pétroliers ont été incendiés encore et encore, des factions belligérantes ont utilisé des agents chimiques comme le sarin ou des agents chimiques incendiaires comme le phosphore blanc. La lutte pour l’eau et la destruction guerrière de la nature nous montrent clairement pourquoi l’écologie et la lutte contre la guerre et l’impérialisme sont inter-reliées. C’est pourquoi tant de groupes soutiennent les actions des 27 et 28 janvier. La guerre d’Erdogan doit être empêchée afin de sauver bien des vies, pour protéger la révolution et pour stopper toujours plus de destruction de l’environnement.

Notre réponse à la menace de la guerre doit être le renforcement de la résistance et les jours d’actions communes montrent dans quelles directions la résistance doit se développer. Cela doit être clair: le nord de la Syrie est l’affaire de toutes et tous. Le Rojava n’est pas seulement une affaire pour le mouvement anti-guerre et pacifiste ou pour les initiatives solidaires autour du Kurdistan. Il concerne tout le monde. Si nous nous comportons intelligemment, nous pouvons retourner les menaces d’Erdogan en des forces progressistes offensives et ainsi connecter entre elles les forces féministes, écologistes, socialistes et libertaires.

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Lectures complémentaires:

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Pierre_Bance_Lheure_de_la_commune_des_communes_a_sonne

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Louise-Michel_De-la-commune-a-la-pratique-anarchiste

Manifeste pour la Société des Sociétés

Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

Effondrer le colonialisme

6ème_déclaration_forêt.lacandon

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

Les Gilets Jaunes ne sont pas seuls !… Partout des luttes d’émancipation réelle existent, appel de la Commune Internationaliste du Rojava

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, gilets jaunes, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 6 janvier 2019 by Résistance 71

… Ci-dessous un texte daté de décembre dernier de la Commune Internationaliste du Rojava (CIR) reconnaissant l’inter-liaison de leur lutte et de celles en cours ailleurs dont celle des Gilets Jaunes de France. Ajoutons la lutte des Zapatistes du sud-mexicain au Chiapas, les communes libres de la province voisine d’Oaxaca, la lutte de la nation Mapuche en Argentine et au Chili, celle des Mohawks à cheval sur deux pays et quelques provinces (états) d’Amérique du Nord, toutes les luttes des peuples colonisés et exploités,  compris le peuple de France.
Cet appel de la Commune Internationaliste du Rojava entre dans le cadre d’une conscience commune pour la lutte émancipatrice que l’humanité a entreprise et qui tend à converger en un Réseau de Résistance et de Rébellion International.
Gilets Jaunes ! Nous ne sommes pas seuls ! le but et le chemin de l’émancipation sociale sont collectifs et communs à l’humanité. C’est ensemble que nous vaincrons !
Mitakuye Oyasin disent nos frères Lakota, nous sommes tous inter-reliés et il est grand temps que nous puisions de nouveau à notre racine commune, celle de notre humanité organique qui seule fait de nous de véritables humains et non pas ces zombies sous contrôle de la dictature de la division politique et de la société marchande.
Gilets Jaunes, Communes du Rojava, Chiapas zapatiste, commune d’Oaxaca, Zomia d’Asie du Sud et du Sud-Est, luttes émancipatrices des peuples opprimés, tout cela est un gigantesque atelier planétaire où nous forgeons pas à pas notre humanité à venir. Le temps de l’oligarchie touche à sa fin. En bons morpions parasites, ils s’accrochent et s’accrocheront, mais inéluctablement, ils sombreront dans les oubliettes de l’humanité en marche, la notre, celle du peuple mondial réalisant son évolution sociale finale. Il n’y a pas encore eu de révolution dans l’histoire et il ne saurait y en avoir qu’une nous disait Albert Camus en 1951, elle vient et rien ne l’arrêtera plus…

~ Résistance 71 ~

 

 

A toutes les forces démocratiques: Défendez la Fédération Démocratique du Nord-Est de la Syrie!

Déclaration et appel à l’action de la Commune Internationaliste du Rojava

 

Commune Internationaliste du Rojava

 

20 décembre 2018

 

url de l’article original:

http://internationalistcommune.com/a-toutes-les-forces-democratiques-defendez-la-federation-democratique-du-nord-est-de-la-syrie-declaration-et-appel-a-laction-de-la-commune-internationaliste-du-rojava/

 

Moins d’un an après le début de la guerre criminelle d’agression contre le canton d’Afrin, la population du Nord-Est de la Syrie est à nouveau confrontée à une agression de l’État fasciste turc et de ses alliés islamistes. Les menaces du dictateur turc Recep Tayyip Erdogan ne sont ni des paroles vaines, ni une propagande électorale ni une simple provocation. Les attaques du camp de réfugiés de Maxmur et de plusieurs villages de Shengal le 13 décembre, l’ont rendu une fois de plus limpide. En fait, il s’agit de la dernière expression des aspirations néo-ottomanes expansionnistes du régime AKP-MHP et de l’annonce ouverte d’une guerre meurtrière d’extermination contre la révolution dans le Nord-Est de la Syrie et dans tout le Moyen-Orient.

Depuis le début de la révolution, l’État turc, le régime syrien, les puissances impérialistes avec les États-Unis et la Russie en tête, ont tout mis en œuvre pour étouffer cette révolution. Mais ni les gangs d’islamistes meurtriers, qu’ils soient sous le drapeau d’Al-Nusra, la soi-disante FSA ou le drapeau noir de l’État islamique, ni l’embargo, la réclusion, l’isolement et la guerre d’agression ouverte n’ont pu briser la courageuse résistance de la population.

Au cours des six dernières années de cette lutte, les peuples du Nord-Est de la Syrie, au prix de sacrifices et d’efforts considérables, ont prouvé au monde leur attachement à une vie de liberté. La libération de Raqqa par les Forces Démocratiques Syriennes et l’approche jour après jour de l’anéantissement complèt du califat, marque le début d’une nouvelle phase stratégique en Syrie et dans l’ensemble de la région. Avec la destruction du règne de terreur de l’État Islamique, l’alliance tactico-militaire entre les forces de défense du Nord-Est de la Syrie et les puissances impérialistes placées sous le drapeau de la Coalition Internationale perd de plus en plus de son importance.

Peu importe les contradictions qui peuvent exister entre les pouvoirs hégémoniques régionaux et internationaux, ils sont tous d’accord sur un point: la révolution dans le Nord-Est de la Syrie, sa structure administrative démocratique, la mise en place d’un secteur public écologique et communal et le moteur principal la révolution, la libération des femmes des chaînes millénaires d’un système de domination patriarcal, constitue la plus grande menace pour leurs intérêts hégémoniques et doit être annihilée. Ces dernières années, la révolution de Rojava et du Nord-Est de la Syrie est devenue une source d’espoir sans précédent pour tous ceux et toutes celles qui recherchent une vie au-delà de l’État, du capital et du patriarcat. C’est un phare qui peut montrer aux opprimé.e.s et aux exploité.e.s de cette Terre le moyen de sortir des ténèbres de la modernité capitaliste, et a prouvé une fois pour toutes que la «fin de l’histoire» proclamée par les puissants n’est qu’un pur mensonge. C’est l’exemple vivant que même aujourd’hui, au 21ème siècle, un autre monde est possible.

La guerre d’agression contre Afrin, le soutien international aux massacres des populations civiles, les pluies de bombes de l’OTAN sur nos amis, les chars allemands Leopard, sous les chenilles desquels notre espoir devait être anéanti, ont été la première expression claire du nouveau front impérialiste contre la révolution au Moyen-Orient et un présage de ce à quoi nous devons nous attendre. Les personnes présentes sur place, comme nous-mêmes, ont appris d’Afrin: nous ne pouvons compter uniquement que sur notre propre force. Nous ne donnons aucun crédit aux déclarations des forces internationales et ne ferons appel à personne. Nous avons bien appris à reconnaître nos amis et nos ennemis, et nous savons que nos seuls alliés dans cette lutte peuvent être les forces internationales démocratiques et révolutionnaires, tous ceux et celles qui rêvent d’un monde différent et avec qui nous luttons pour un avenir libre.

Nous appelons tout le monde à se préparer à une nouvelle phase de résistance, d’action et de combat collectif. Tous ceux et celles qui étaient dans la rue pour la défense d’Afrin cette année, qui ont organisé de nombreux comités de solidarité, qui ont fait de la Journée Mondiale pour Afrin une expression de la solidarité mondiale et qui tremblaient avec nous pour chaque mètre, pour chaque rue de Kobanê.

Tous ceux et celles qui, en Europe et dans le monde entier, ont clairement exprimé leur colère et leur dégoût pour les ennemis de l’humanité, les bellicistes et les partisans du fascisme turc.

Notre message était et est sans équivoque: si la guerre contre la révolution est internationale, notre résistance l’est aussi. Montrons ensemble que cette révolution est notre combat à tous et à toutes, que le Rojava est notre espoir et notre perspective et que nous défendrons notre avenir ensemble.

Que les attaques aient lieu dans cette phase n’est pas une coïncidence. Le système capitaliste international agit aujourd’hui dans une position de faiblesse. La crise structurelle de la civilisation étatiste ne peut plus être dissimulée et chaque jour de plus en plus de personnes commencent à se lever et à lutter contre ce système oppressif. Nous le voyons dans les rues de France, lors de la manifestation contre le sommet du G20 à Buenos Aires en Argentine, lors de la grève des femmes, du #NiUnaMenos et des manifestations dans la forêt d’Hambach. Les puissances de l’ordre ancien tentent de rester en vie au moyen de l’état d’urgence, du terrorisme d’État et du fascisme à visage découvert, mais leurs jours sont comptés si nous nous organisons et prenons position face aux attaques contre nos vies. Profitons de la force que nous avons tirée de la révolution et intensifions notre combat. Si nous reconnaissons notre puissance commune, nous pourrons envoyer ce système dans les décombres de l’histoire une fois pour toutes. Contre l’offensive de la modernité capitaliste, il est essentiel d’organiser partout la défense et le soulèvement de la modernité démocratique.

Pour nous, Commune Internationaliste du Rojava, une nouvelle phase commence également aujourd’hui. Nous nous sommes réunis au Rojava pour soutenir les structures civiles de cette révolution, apprendre, comprendre et faire avancer ce chantier ensemble avec la population. Comme elle l’est pour les peuples du Rojava, cette guerre nous est imposée. Mais si l’ennemi ne nous laisse pas d’autre choix, nous ne resterons pas les bras croisés, nous contribuerons de toutes nos forces et de toutes nos compétences à la préparation de la résistance et à la défense de la société et de la révolution. Nous ferons tout ce qui est nécessaire pour apporter notre contribution à cette résistance. Nous serons aux côtés de la population contre l’attaque fasciste. Nous sommes peut-être venu.e.s ici des régions les plus diverses de la Terre avec des visions et des travaux divers, mais cette terre est également devenue notre maison au cours des dernières années. Dans cet esprit, nous participerons également à la mobilisation sociale générale du gouvernement autonome dans le Nord-Est de la Syrie, qui a débuté le 12 décembre.

Tenez vous aussi aux côtés de la révolution, faites entendre votre voix, descendez ensemble dans la rue, rejoignez les comités de solidarité et les groupes de résistance existants et créez-en de nouveaux.

Lancer des actions de désobéissance civile pour sensibiliser à la situation au Rojava et envoyer un clair signe de solidarité.

Épaule contre épaule contre le fascisme!

Longue vie à la solidarité internationale!

La révolution triomphera, le fascisme sera écrasé!

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Six textes fondamentaux pour nous aider à  y parvenir, ensemble, à  lire, relire et diffuser sans aucune modération:

 

Déclaration des Unités de Défenses Féminines du Rojava (décembre 2018)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, colonialisme, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 4 janvier 2019 by Résistance 71


Manifeste du Confédéralisme Démocratique

 

Nous défendons le nord syrien et le Rojava parce que nous croyons en un monde sans fascisme et sans patriarcat

 

Déclaration des Unités de Défenses Féminines (YPJ) du Rojava

 

Décembre 2018

 

url de l’article original:

https://www.ypjrojava.org/We-defend-Northern-Syria-and-Rojava-because-we-defend-a-world-without-fascism-and-patriarchy

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Erdogan et les fascistes de l’AKP-MHP ont montré avec les récents bombardements des gens déjà déplacés du camp de Maxmur et des Yazidis au Sengal, leur volonté d’envahir le Rojava / Syrie du Nord et d’introduire le fascisme dans le Kurdistan et au-delà. Depuis longtemps l’état turc a maintenu de fortes connexions avec Daesh / État islamique. Pour nous, il a toujours été clair qu’ils ne sont que les visages différents d’un même ennemi.

Cette unité fasciste de l’état turc, ses mercenaires et Daesh, sont confrontés par les camarades et la société ici en Syrie du Nord et dans tout le Kurdistan. Après l’invasion brutale et sans relâche d’Afrin, l’état turc membre de l’OTAN, menace une fois de plus d’attaquer la zone nord-syrienne, où la révolution sociale fait de grands pas avec ses femmes en première ligne.

Au moment où nos camarades combattent Daesh à Deir ez Zor, avançant et libérant Hajin, d’autres continuant à attaquer les envahisseurs d’Afrin, nous répondons par un cri de liberté à la menace contre la révolution. Ceci est devenu notre révolution, parce qu’en tant qu’internationalistes, nous avons appris, vu et vécu, que le peuple habitant le nord de la Syrie crée la base pour une société communale libre fondée sur la démocratie organique, l’écologie et l’égalité de genre.

L’opposition au fascisme, au féodalisme, au patriarcat et à toutes les formes d’oppression nous unifie nous les femmes de différents endroits, de différentes cultures et traditions. Nous sommes venues ici pour être confrontées à ce que cela veut dire de construire un processus révolutionnaire d’y prendre part, et de développer tout ce dont il a besoin en le défendant si besoin est.

Ce n’est pas seulement une défense physique mais aussi une défense idéologique. C’est aussi une révolution de femmes ! Le front contre l’oppression est partout.

Les relations politiques et économiques que toute organisation ou tout état maintient avec la Turquie sont de la même manière responsables de cette situation et de la guerre à venir. Un seul exemple réside dans l’état allemand qui vend des chars à la Turquie et qui maintient une “bonne diplomatie” avec les fascistes. Tout ceci contribue à ce que la Turquie continue sa tradition de coloniser et de massacrer les gens.

En tant qu’internationalistes, nous prenons les armes contre l’état turc également à cause de la collaboration d’autres états dans cette guerre. C’est pour cette raison que nous nous opposons au fascisme de manière plus forte pour défendre la révolution du Rojava. Nous partageons la même lutte avec les peuples kurdes, arabes, assyriens, turkmènes et une grande variété d’autres contre le système étatique, le patriarcat et le capitalisme. Les graines d’une vie libre sont déjà en train d’être semées dans le monde entier. Nous développerons une résistance partout. Nous avons besoin que tout le monde, camarades, se sente responsable, non pas à juste attendre la guerre mais à l’empêcher maintenant ! Le temps est venu de se dresser contre le fascisme ! Nos endroits sont nombreux tout autant que nos méthodes dans cette bataille. Garder le silence veut dire être complice, montrons du doigt nos ennemis et ciblons-les, rendons la situation visible de toutes et tous, organisons-nous, commencez à partager et à disséminer les belles idées qui sont la base fondamentale de cette révolution.

En tant que combattantes internationalistes nous pensons que nous devenons des femmes libres lorsque nous faisons face aux attaques de l’ennemi épaule contre épaule ; nous rappelant tous les camarades qui ont combattu pour la liberté jusqu’à la fin, parmi eux des milliers de femmes, notre réponse à ces menaces est celle-ci: Résistance illimitée !

Leur courage et amour pour la vie est un exemple pour nous toutes alors que nous leur emboitons le pas.

Nous vaincrons !

Longue vie à la lutte des peuples pour la liberté !

Longue vie à la résistance du Rojava et du nord-syrien !

Statement of YPJ international

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Textes complémentaires:

Six textes fondamentaux pour nous aider à  y parvenir, ensemble, à  lire, relire et diffuser sans aucune modération:

 

Déclaration de solidarité de la Commune Internationaliste du Rojava aux Gilets Jaunes (vidéos et texte)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 16 décembre 2018 by Résistance 71

Dans l’esprit de la création d’un Réseau de Résistance et de Rébellion International dont le souffle émane du Chiapas zapatiste mexicain, soutien du confédéraclisme démocratique, nous relayons avec grand plaisir cette déclaration de soutien au mouvement des Gilets Jaunes depuis les communes libres confédérées du Rojava dans le nord-syrien. Vous trouverez ci-dessous deux vidéos et le texte en français.

Nous sommes au courant des différents problèmes rencontrés par les populations kurdes vivant en confédéralisme démocratique dans le Nord de la Syrie, alors que certains groupes de leur population se sont vendus à l’impérialisme occidental. Nous ne soutenons en rien les organisations traîtres du “contrat social du Rojava”, mais continuons à soutenir le Confédéralisme Démocratique tel qu’envisagé par Abdullah Ocalan à la fin des années 1990 et dont la Commune Internationaliste est une des représentantes.

Le temps est venu pour une confédération des mouvements de communes libres autogérées, pratiquées au Chiapas, au Rojava et dont les Gilets Jaunes peuvent s’inspirer à l’instar des compagnon(e)s de Commercy dans la Meuse dont nous avons relayé l’appel à la Commune.

A bas l’État, à bas les institutions, à bas la société marchande, à bas l’argent et le salariat ! Pour une société des sociétés, confédération des Communes Libres.

Il n’y a pas de solutions au sein du système et ne saurait y en avoir !

Qu’on se le dise !

Fraternellement à toutes et tous.

Merci à Pierre Bance pour nous avoir communiqué les liens des vidéos.

~ Résistance 71 ~

 

Note aux Gilets Jaunes et à tous ceux intéressés: le site d’où émane la déclaration et la vidéo ci-dessous est multilingue et la plupart des informations sont traduites et publiées en français. Bonne lecture !

 

 

En solidarité avec les Gilets Juanes, déclaration de la Commune Internationaliste du Rojava

 

Commune Internationaliste du Rojava (CIR)

 

Décembre 2018

 

Source: 

http://internationalistcommune.com/en-solidarite-avec-le-gilet-jaunes-declaration-de-la-commune-internationaliste-de-rojava/

Le site en français:

http://internationalistcommune.com/category/lang-other/lang-fre/

 

 

 

Aux gilets jaunes, à celles et ceux qui manifestent, qui sont sur les barricades et blocages, qui occupent leurs lycées et leurs facs, qui sont en grève, qui s’organisent. Nous nous adressons à vous en tant que Commune Internationaliste depuis le Rojava, le Kurdistan de l’Ouest, au Nord de la Syrie.

Nous suivons avec attention depuis plus d’un mois la révolte populaire qui a lieu en France. Nous avons été impressionné.e.s, aussi bien par la détermination des manifestant-e-s que par le niveau de répression policière et étatique. Nous adressons notre solidarité à toutes celles et ceux qui en font les frais. Force à vous, votre résistance est populaire jusqu’ici, où tout le monde espère d’heureux développements, à l’heure où nous sommes ici menacées d’une nouvelle guerre par l’Etat turc.

La France a connu une longue histoire de résistances et soulèvements populaires, qu’on ne saurait réduire à la Révolution française et à Mai 68, mais dans laquelle s’inscrivent aussi les révoltes paysannes du Moyen-Age, toutes les résistances locales, régionales, d’indépendance contre la colonisation par l’état, les mouvements ouvriers, les luttes des travailleurs et travailleuses immigrées, celles des quartiers populaires, les milliers d’années de lutte incessante des femmes contre le système patriarcal.

La Commune de Paris, qui est un exemple de la possibilité de la prise du pouvoir par le peuple est aussi une inspiration majeure pour les révolutionnaires du monde entier.

Dans ce sens, l’appel de Commercy, que nous avons aussi relayé, a été pour nous une source d’espoir et l’un signe que le mouvement pouvait mener à cette « chose très importante, que partout le mouvement des gilets jaunes réclame sous diverses formes, bien au-delà du pouvoir d’achat ! », à ce « pouvoir au peuple, par le peuple, pour le peuple. »

C’est ce qui s’expérimente maintenant ici au Rojava, où les différents peuples s’organisent sans état-nation, à partir des assemblées démocratiques des communes, au sein d’un système appelé le confédéralisme démocratique.

Bien sûr, réorganiser une société, sans état, n’est pas une chose facile. Bien sûr cela demande du temps, de l’investissement, de la formation, mais cela peut aussi nous remplir de la joie la plus intense.

Il s’agit de retrouver la manière de vivre librement en tant que société. Des milliers de personnes se souviendront des jours passés sur les ronds-points, les routes, dans les rues, les lycées bloqués, comme des moments particulièrement important et significatifs. Les enfants en parleront pendant des mois. Pourquoi ? Parce que dans ces rassemblements, c’est la société qui surgit de nouveau. Les gens y (re)découvrent ce que cela signifie de vivre communalement.

Pour achever cela, il est plus que jamais nécessaire de briser une fois pour toute le mythe de l’Etat-nation, celui d’une fausse unité républicaine. Il faut abattre les frontières qui nous séparent bien sûr mais aussi retrouver la capacité de revendiquer des identités multiples, immigrées, de faire revivre nos cultures, nos langues « regionalisées ».

Il nous faut aussi, en tant que femmes, reprendre ce qui nous a été volé, faire entendre nos voix, prendre place dans tous les espaces de la société.

Il nous faut aussi construire un autre système économique, socialiste, contrôlé et géré par le peuple, sur la base d’une production coopérative, auto-gerée et écologique, débarrassée de l’exploitation des humain-e-s et de la nature.

Il nous faut enfin, en tant que jeunes, avec notre esprit de résistance, devenir les forces motrices d’un mouvement qui n’acceptera aucune compromission.

Tout le monde à compris que « gagner » ce mouvement ce n’est pas gagner de trompeuses augmentations du SMIC ni de réelles améliorations du pouvoir d’achat. Gagner, c’est dépasser le stade de la revendication et commencer, en s’appuyant sur les structures alternatives existantes, à construire un autre système, d’auto-gouvernement. Gagner c’est faire face aux contradictions. C’est essayer, se tromper, réessayer encore. C’est ne jamais perdre l’espoir que nous pouvons nous émanciper de l’état et des structures d’oppression existantes, que nous pouvons vivre libres.

Solidarité avec les gilets jaunes et toutes celles et ceux qui résistent, en France et partout dans le monde !

A bas le fascisme turc !

Bijî Berxwedana Frensa ! Bijî berxwedana Rojava !

Bijî Rêber Apo !

Jin Jiyan Azadî !

= = =

Lectures complémentaires:

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Pierre_Bance_Lheure_de_la_commune_des_communes_a_sonne

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique

Compilation Howard Zinn

6ème_déclaration_forêt.lacandon

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

Résistance politique et changement de paradigme… Rojava kurde de l’intérieur: entretien avec deux anarchistes allemands

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, documentaire, guerre iran, guerre Libye, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 12 juin 2017 by Résistance 71

A lire:

Notre dossier sur le Rojava et la révolution sociale kurde

« Le confédéralisme démocratique » (Abdullah Ocalan, 2011)

Un exemple de « Charte confédérative » (Michel Bakounine, 1895)

~ Résistance 71 ~

 

“Au sein de la révolution kurde”, entretien avec des anarchistes allemands

 

La Voie du Jaguar

 

11 juin 2017

 

url de l’article en français:

http://www.lavoiedujaguar.net/Au-sein-de-la-revolution-kurde 

 

Depuis leur victorieuse défense de Kobané contre Daech en 2014, le mouvement de résistance kurde — en particulier le YPG (la milice des hommes) et le YPJ (la milice des femmes) — a retenu l’attention des médias internationaux. Durant cette même période, leur expérience dans la constitution d’une société apatride dans les cantons autonomes du Rojava a fasciné les anarchistes à travers le monde. Cependant, afin de comprendre la résistance kurde du Rojava (Kurdistan de l’Ouest), il est nécessaire d’avoir une vision plus large des luttes pour la liberté et l’autonomie dans la région.

Compte rendu d’un entretien mené en 2015 en Allemagne avec deux membres d’un réseau anarchiste international qui ont passé du temps au Bakur (Kurdistan du Nord), leur permettant ainsi d’en apprendre plus sur les luttes se déroulant là-bas. Leur récit débute par un rappel historique sur l’émergence du mouvement kurde et du « nouveau modèle » adopté par le PKK au cours de la dernière décennie. Ensuite, ils décrivent en quoi leurs expériences au Kurdistan ont changé leur compréhension des luttes anarchistes en d’autres points du globe.

Pourriez-vous nous donner le contexte historique de l’émergence du mouvement kurde et décrire les luttes qui se déroulent aujourd’hui au Bakur (Kurdistan du Nord) ?

Eh bien, l’histoire commence il y a très longtemps avec des gens assis autour d’un feu en Haute Mésopotamie. Il y a environ quatre mille trois cents ans, une nouvelle structure sociétale commence à se mettre en place au Moyen-Orient, une forme très vigoureuse d’organisation sociale qui ébranle les anciennes structures communautaires en place : l’État des prêtres sumériens. Le processus historique ayant mené à la révolution du Rojava ne peut être compris sans la reconnaissance de la longue tradition de résistance et de soulèvements dans les régions kurdes se situant autour des chaînes montagneuses de Zagros et Tauros. Il s’agit probablement de la première région ayant été l’objet d’une colonisation par le système étatique, alors en formation et dont les racines se situent en Basse Mésopotamie (aujourd’hui le Nord-Irak, et qui est également l’ancêtre de l’État tel que nous le connaissons aujourd’hui en Occident). Le PKK et le mouvement kurde s’inscrivent dans cette longue tradition de résistance antigouvernementale et se définissent comme la 29e insurrection kurde dans l’histoire. Les régions kurdes se sont toujours trouvées aux abords d’empires puissants et ont été confrontées à des attaques par quasiment chacune des structures impériales qui ont émergé dans la région depuis quelques milliers d’années. Grâce au terrain montagneux et au mode d’organisation sociétale décentralisée adopté dans les villages par les Kurdes, ces régions n’ont jamais été totalement conquises ou assimilées. En conséquence, depuis des millénaires ils ont dû faire face à des efforts des puissances étrangères pour conquérir leur territoire et nommer des élites kurdes sous un mode féodal afin d’assurer l’obéissance et empêcher (ou tout du moins isoler) toute forme de rébellion.

Si nous avançons rapidement jusqu’au XXe siècle, nous voyons que ces dynamiques sont toujours d’actualité lorsque émerge le système d’États-nations. L’État turc a été fondé en 1923 à la suite de l’effondrement de l’Empire ottoman, lequel avait dirigé les territoires kurdes situés à l’est mais leur avait cependant accordé une indépendance culturelle et même politique. Durant la Première Guerre mondiale, les Ottomans s’étaient alliés avec les Empires centraux, établissant des liens politiques et idéologiques particuliers avec l’Allemagne, liens qui subsistent encore aujourd’hui. Après la défaite des Empires centraux et l’effondrement de l’Empire ottoman, les groupes nationalistes turcs ont combattu pour leur propre État. Depuis sa fondation, l’idéologie de ce nouvel État était de ce fait ultranationaliste. Ils ont proclamé la Turquie comme étant un État pour tous les Turcs et défini les personnes vivant à l’intérieur de ses frontières comme faisant partie de la grande nation turque, liant ainsi l’État à un sentiment de supériorité ethnique. En conséquence, toutes les personnes revendiquant une origine ethnique ou identité différente, que ce soient les Assyriens, les Arméniens, les Kurdes ou autres, étaient traitées comme des traitres et des terroristes séparatistes. Jusque dans les années 1990, le kurde et tout autre langage autre que le turc étaient officiellement interdits en Turquie — non seulement au niveau de l’appareil d’État mais également dans la sphère privée.

Nous faisons référence à toute cette histoire car il est important de comprendre l’âpreté des conditions dans lesquelles a été fondé le Partiya Karkeren Kurdistan (PKK), le Parti des travailleurs du Kurdistan. Le mouvement kurde contemporain est apparu lors de la révolte des jeunes de 1968 en Turquie, où le principe révolutionnaire se répandait par le biais des organisations socialistes, des étudiants radicaux, des travailleurs et des paysans. Dans les années 1970, un groupe d’amis kurdes et turcs s’est retrouvé à Ankara autour d’Abdullah Öcalan, de Kemal Pir, de Haki Karer et d’autres ; ces amis ont commencé à discuter de la question kurde au travers d’un prisme révolutionnaire. Une de leurs principales idées était que le Kurdistan était une colonie interne et devait être libérée de l’oppression coloniale afin d’y mettre en place l’utopie socialiste. Le PKK fut ainsi fondé en 1978 et il a été organisé autour de préceptes issus de la théorie marxiste-léniniste. Sous ce « vieux principe » comme ils l’appellent aujourd’hui, le PKK avait pour but d’établir une avancée politique et de commencer une guerre révolutionnaire afin de libérer les territoires kurdes et d’y établir un État kurde, lequel serait ensuite utilisé pour instaurer le socialisme.

Dans le climat fortement oppressant de la Turquie des années 1970, beaucoup n’attendaient que la possibilité de se battre pour une vie meilleure et la stratégie ainsi que la conviction du PKK se répandirent rapidement. En 1984, ils ont commencé une guérilla qui s’est transformée en une violente guerre civile. La guérilla s’est attiré un considérable soutien au sein de la société ; d’ailleurs dans beaucoup de régions il n’était pas possible de la séparer de la population dans son ensemble. En guise de réponse, l’armée turque, la police militaire ainsi que les services secrets ont mis en place des campagnes de représailles pour combattre les rebelles et intimider la population. Sous les auspices du programme anticommuniste « Gladio » supporté par l’OTAN, ils ont détruit quatre mille villages et tué plus de quarante mille personnes.

À la suite de ce bain de sang, le mouvement de libération kurde a commencé un processus de réflexion et d’autocritique au début des années 1990. En plus d’être confrontée à une violente répression menée par l’État et des groupes paramilitaires, la guérilla était minée par des problèmes internes, certains leaders du PKK se comportant comme des seigneurs de guerre avec une logique militaire fondée sur la vengeance sanguinaire. Il était devenu clair qu’une simple lutte militaire ne résoudrait rien. Le « vieux principe » avait mené à une guerre implacable et ne pourrait jamais répondre aux problèmes sociaux dans les territoires kurdes ni les défendre efficacement contre les menaces extérieures. Le PKK a déclaré unilatéralement un cessez-le-feu en 1993, mettant fin à la guerre civile afin de créer un espace au mouvement pour qu’il puisse formuler un nouveau concept amenant à une transformation sociétale. Le mouvement kurde a fait face à beaucoup de revers et de défis pendant ce processus de réflexion : efforts répétés de l’État turc pour provoquer des situations susceptibles de mener à une nouvelle guerre civile, kidnapping et emprisonnement du leader du PKK Abdullah Öcalan et ascension de partis kurdes avec un mode de fonctionnement de type féodal, tel que le clan Barzani au Nord-Irak. Malgré ces défis, entre 1993 et 2005, le mouvement kurde a développé ce qu’ils appellent aujourd’hui le « nouveau principe », lequel changerait profondément la stratégie et les objectifs du mouvement kurde.

Un souffle important vers un processus de changement interne est venu du mouvement des femmes kurdes. Des milliers de femmes ont rejoint les forces de la guérilla pendant la guerre civile. Souvent, elles se sont retrouvées en conflit avec des commandants démodés qui ont tenté de les maintenir dans des rôles sexuels traditionnels et de ne pas les traiter de manière égale. En réponse, elles ont établi des groupes de guérilla féminins complètement autonomes, ce qui était un acte tout à fait révolutionnaire dans leur contexte culturel. Elles ont repris le droit de combattre dans la bataille et se sont organisées par elles-mêmes, au sein du mouvement, mais en prenant leurs propres décisions de manière autonome. Comme nos amis nous ont dit, il y avait aussi une différence dans leur façon de combattre : dans les unités masculines ou mixtes, le comportement compétitif persistait, héritage de plusieurs générations de la société hiérarchique qui, à ce jour, constitue toujours un problème. La dynamique chez les combattantes était moins compétitive que parmi leurs collègues masculins ; nous pouvons voir des preuves à cet effet dans le nombre de combattants tombés au front. La plupart des victimes ont eu lieu lors de retours de mission, où l’attitude d’effronterie et de fierté victorieuse chez les combattants masculins était très courante. En revanche, dans les unités de femmes, leur vigilance tendait à être à plus long terme, et leurs combattantes se sont révélées être moins vulnérables en raison de cet excès de confiance potentiellement mortel.

En plus des unités militaires autonomes, les femmes kurdes ont également formé des comités sociaux et politiques pour discuter du problème de l’oppression patriarcale. Aujourd’hui, la tête dirigeante du mouvement des femmes est le Komalen Jinen Kurdistan (KJK), la Confédération des femmes au Kurdistan, qui fait partie du KCK, la confédération générale, mais prend des décisions de manière autonome. En outre, le mouvement des femmes maintient un droit de veto sur les décisions prises par des groupes d’hommes ou des assemblées générales. Sous leur influence, le mouvement kurde a contesté les schémas patriarcaux et hiérarchiques enchâssés depuis longtemps dans leurs modèles d’organisation.

Le processus de changement vers un nouveau paradigme a également été poussé de l’avant par une aile idéologique au sein du PKK formée autour de leur président Abdullah Öcalan, qui a avancé l’idée de confédéralisme démocratique après avoir entrepris une analyse historique approfondie du système hiérarchique du Moyen-Orient, voire au-delà de ce territoire. Il a souligné que les problèmes de pouvoir, d’oppression et de violence ont émergé du processus historique de civilisation lui-même, à commencer par les anciens États prêtres sumériens qui avaient précédé et qui, initialement, représentaient un défi pour l’adoption de formes plus égalitaires, souvent matriarcales, d’organisation sociale. Les problèmes d’oppression, de guerre et de quête du pouvoir sont liés à l’institutionnalisation des relations patriarcales dans les structures de l’État ainsi que dans le sacerdoce. Le système capitaliste, l’État-nation et l’industrialisme sont des concepts ayant évolué sur ces modes hiérarchiques et ayant été dominés par des modes de pensée masculine. Öcalan a également mis en relief les idées de l’anarchiste américain Murray Bookchin qui a réalisé une analyse du potentiel utopique du confédéralisme démocratique où il soulignait l’importance d’adopter un nouveau paradigme écologique, démocratique et libéré des rôles sexuels traditionnels. Au centre de la conception de ce « nouveau paradigme » du PKK se trouvait l’idée de communalisme, où chaque partie de la société devrait s’organiser et se rassembler dans une confédération communautaire décentralisée.

Inspiré par ce nouveau paradigme, le Komalen Ciwaken Kurdistan (KCK), la Confédération des sociétés du Kurdistan, a été fondée en 2005.On y retrouve, à sa base, un système de conseils dans les quartiers, les villages et les villes, servant de puissant contre-pouvoir civil afin de favoriser le développement de l’autonomie de l’État-nation et de l’économie capitaliste. Le KCK forme le noyau principal du système de conseils dans le Kurdistan, y compris les délégués de toutes les régions kurdes participantes. Ils élisent un organe exécutif dont le mandat est de travailler sur des questions importantes pour toutes les régions, comme la représentation diplomatique au niveau mondial, des propositions idéologiques et stratégiques et des questions de défense. Ils administrent également des Forces de défense populaires (HPG) comprenant les ailes armées de toutes les parties du mouvement. Au cours de la dernière décennie, malgré de lourdes conditions de répression et de guerre, le mouvement dans le nord du Kurdistan a créé des structures pour une société démocratique, écologique et libérée des rôles sexuels traditionnels.

Comme le KCK, qui englobe les structures de l’autonomie démocratique dans le Kurdistan, le Demokratik Toplum Kongresi (DTK), le Congrès de la société démocratique, comprend le système de conseils dans la région de Bakur, dans le nord du Kurdistan, qui tombe à l’intérieur des frontières de l’État-nation turc. La structure fédérée du DTK commence au plus bas niveau de village ou de voisinage soit le quartier, la ville et, finalement, la plus grande région de Bakur. Au plus haut niveau de la fédération, l’assemblée DTK, se situent des délégués révocables provenant de plus de cinq cents organisations de la société civile, de syndicats et de partis politiques, avec un quota de genre de quarante pour cent, de postes réservés aux minorités religieuses dans les assemblées, ainsi que d’un cosystème de sièges où un poste est réservé à un homme et l’autre à une femme. Dans la forme classique de base, les participants tentent de résoudre les problèmes locaux à un niveau local et c’est seulement s’ils n’arrivent pas à trouver de solution qu’ils se dirigent au niveau suivant. Les personnes non kurdes prennent part à certains des regroupements, y compris les membres des communautés azerbaïdjanaises et araméennes. En outre, les jeunes s’organisent d’eux-mêmes, à la fois à l’intérieur de ces structures et de façon parallèle, sous le slogan « Le capitalisme est un homme — nous sommes un mouvement créé des pouvoirs unifiés des femmes et des jeunes. » Ce sentiment souligne l’importance de la jeunesse et de l’organisation des femmes à surmonter les héritages enracinés de la hiérarchie dans la société kurde, mais reflète aussi la philosophie que la jeunesse n’est pas réellement une question d’âge, mais plutôt un état d’esprit très semblable au slogan zapatiste preguntando caminando, c’est-à-dire avancer tout en s’interrogeant.

Cette structure fédérée des assemblées et organisations civiles a été créée pour résoudre des problèmes communs et soutenir l’auto-organisation de l’ensemble de la population à travers des processus démocratiques partant de la base jusqu’au sommet. Ainsi, plutôt que d’être défini uniquement en termes d’ethnicité ou de territoire, le concept d’autonomie démocratique propose des structures locales et régionales à travers desquelles les différences culturelles peuvent être librement exprimées. En conséquence, il existe une variété haute en couleur d’organisations éducatives, culturelles et sociales et d’expériences d’économie de coopération qui se développent autour du Kurdistan du Nord. Il vaut la peine de mettre en évidence les commissions de médiation, qui visent à trouver un consensus entre les parties en conflit et donc une entente à long terme, plutôt que de reporter le problème par la punition. Cela conduit souvent à longues discussions, mais reflète aussi un concept de responsabilité collective dans lequel l’accusé ne devrait pas être exclu par des sanctions ou de la détention, mais devrait plutôt être mis au courant de l’injustice et du mal qu’a causés son comportement. Cela a rendu les tribunaux de l’État superflus dans de nombreux fiefs du mouvement de libération kurde. Parallèlement à ces commissions de médiation et d’autres conseils, on peut trouver des centres sociaux pour les jeunes et pour les femmes à tous les niveaux de la société, offrant des activités allant de cours de langue kurde et de séminaires politiques à des groupes de musique et de théâtre.

C’est dans ce contexte que nous devons comprendre le succès de la révolution en cours au Rojava. Le mouvement kurde peut jeter un regard sur quarante ans de lutte radicale, avec ses échecs, ses réflexions et ses avancées. Même si la formation de l’autonomie démocratique au Kurdistan du Nord s’est avérée être beaucoup plus chaotique, empêtrée avec les anciennes structures de l’État, et aux prises dans une guerre sociale et écologique plutôt que militaire, il n’en demeure pas moins qu’elle est largement comparable aux processus actuellement en cours au Rojava.

Une question que les anarchistes se sont posée à propos de cette lutte est de savoir à quel point la récente orientation antiautoritaire de la lutte kurde — incluant les structures de confédéralisme démocratique, les principes de la libération des femmes et ainsi de suite — est venue d’en haut vers le bas, à partir d’Abdullah Öcalan vers la direction du PKK. Il y aurait une contradiction apparente si une révolution antiautoritaire avait été dirigée d’en haut ! Quel est votre point de vue sur la relation entre l’idéologie des leaders de ces organisations et la transformation des rapports sociaux et des structures dans le Kurdistan ?

Voilà un point assez important, à propos duquel nous discutons beaucoup et qui, du moins en Allemagne, est lié à une certaine crainte découlant de mauvaises expériences dans les luttes révolutionnaires. Bien sûr, la question du leadership et de l’initiative est l’une des plus difficiles lorsque nous traitons de l’auto-organisation et c’est aussi difficile pour le mouvement kurde. Les vraies questions sont : comment peut-il y avoir un changement révolutionnaire radical dans la société ? Qui évalue la nécessité ? Qui prend les décisions au sujet de l’orientation ? La réponse doit être : tout le monde, pour tout, toujours. Peut-être que l’évolution du mouvement kurde et du PKK peut offrir un exemple utile, qui doit encore être pleinement compris dans le monde occidental. Öcalan et le PKK n’agissent pas simplement à partir d’un motif idéologique ou d’un système dogmatique fixes, comme la seule et unique vraie voie du marxisme-léninisme affirmée par les anciens États socialistes. Quand nous ne regardons pas au-delà de l’image et nous ne nous renseignons pas davantage, peut-être que l’image du socialisme révolutionnaire — leader barbu et sombre, guérillero désintéressé — nous trompe.

Ce que nous voyons dans le Kurdistan aujourd’hui, à la fois au Rojava et dans le nord, c’est une nouvelle démarche par laquelle l’ensemble de la société est en voie d’en arriver à un nouvel état de conscience. Si nous envisageons la persistance de l’État et de l’oppression patriarcale comme un problème de personnes qui demeurent inconscientes des possibilités de résistance, nous voyons l’importance de l’activation de la conscience de la société. Dans toutes les parties du Kurdistan où le mouvement de libération s’organise, nous retrouvons des comités de formation qu’ils appellent académies. Une académie peut prendre de nombreuses formes différentes, mais nous pouvons plus facilement le comprendre comme un espace collectif pour former une conscience commune. Certains pourraient être aussi simples qu’un groupe de discussion qui se réunit une fois par semaine, mais il y en a aussi de plus intensifs et à long terme, dans lesquels tous les militants participent (et au cours des dernières années tous les membres de la société qui veulent participer peuvent s’y joindre). Les académies sont toujours liées à d’autres organisations sociales ; les groupes de jeunes et le mouvement des femmes ont leurs propres académies, tandis que d’autres groupes organisent des académies générales pour tout le monde. Chacun de ces groupes souligne l’auto-émancipation, et dans ces institutions les propositions faites par Öcalan et le PKK sont discutées et critiquées intensément. Ces dirigeants ne sont pas les seuls à suggérer des propositions : chaque institution, chaque comité, et chaque individu peuvent propager leurs propres idées.

Cette pratique développée sur la base du processus d’éducation politique au sein de l’ancien PKK, où le standard pour chaque combattant militant et guérillero était de recevoir à la fois une formation militaire et idéologique. Le nouveau paradigme ayant émergé, il est devenu clair que l’objectif était non seulement de créer une avant-garde philosophique bien éduquée comme dans l’ancien système-cadre du léninisme, mais aussi de libérer la conscience de littéralement chaque personne prenant part dans le processus de formation de la nouvelle société. Ceux qui veulent s’auto-organiser ont à réfléchir sur leur relation avec le monde, ce qui signifie un approfondissement de leur démarche d’exploration philosophique.

Une méthode souvent utilisée dans ces académies est ce que nous pourrions appeler l’analyse associative. Lors de l’étude d’un certain sujet, chacun le propose à ses propres associations, par le biais d’un processus où chaque personne partage ses impressions et ses expériences, tandis que d’autres écoutent attentivement et s’efforcent de comprendre la personne, un consensus pouvant alors être formé. Sur un plan théorique, cette approche altère la possibilité d’« objectivité » et met en place une forme de subjectivités multiples. Lorsque vous identifiez votre propre position face à une certaine thèse, incluant à la fois votre propre volonté d’agir ainsi que les craintes qui surgissent en vous, alors ce qui est nécessaire deviendra plus clair sur le plan stratégique.

Aujourd’hui, le rôle et la position des militants du PKK et du PAJK (le parti des femmes) ont changé par rapport aux années 1980 et 1990. Leur image de soi s’est accrue de façon à être plus près de ce que nous pouvons envisager comme une personnalité de militante anarchiste : luttant pour leur autodétermination et une aide mutuelle. Sous l’ancien paradigme, le militant avait besoin d’être désintéressé et de faire preuve d’abnégation. Bien que cette conception ne soit pas totalement disparue, elle est en train de changer et les discussions au sein du mouvement rejettent les dichotomies et soutiennent, à la fois, la lutte pour une démarche individuelle d’autotransformation ainsi que pour la beauté et la force collectives. Comme la conception du rôle des militants a changé, ils ont rejeté l’idée dépassée de devenir une avant-garde. Au lieu de cela, ils se limitent à vivre sous la forme d’une vie ascétique et laïque bien organisée, fondée sur l’idée que la lutte pour nos amis et pour la révolution est la meilleure façon dont une vie peut être vécue.

Quelles leçons avez-vous tirées de votre temps passé au Kurdistan pour les luttes radicales en Allemagne et au-delà de ses frontières ?

Tout d’abord, mon engagement avec le mouvement de libération kurde, comme lutte historique et société dans la rébellion, m’a effectivement rendu possible de croire à nouveau, non seulement que ce monde est absolument inacceptable, mais aussi en la possibilité de se battre pour un autre monde. Je voudrais appeler cette reconquête le pouvoir de l’imagination, qui a déclenché un énorme sentiment de motivation mais aussi un certain sentiment de gravité chez beaucoup de nos amis. Il est abasourdissant de voir la grande conscience collective dans la société kurde.

En jetant un regard en arrière sur la vie métropolitaine occidentale, il semble évident que le patriarcat et le capitalisme se sont propagés dans chaque sphère de nos vies. Je pense que nous avons fait d’énormes bonds dans la compréhension de notre propre histoire et de la société, à travers la discussion avec nos amis du mouvement de la jeunesse kurde. En particulier, l’accent mis sur la philosophie et la perception de soi a clairement fait ressortir à quel point nous, anarchistes ou gauche radicale, sommes entravés par le moralisme. Nous avons appris à fonder nos actions sur ces notions de bon/mauvais, vrai/faux, et la culpabilité/pitié qu’on nous a serinés par le biais de la religion et du monde universitaire et de la théorie, plutôt que sur nos attachements communs réels et éthiques ainsi que nos amitiés. Pour démarrer la démarche nous permettant de nous libérer, nous avons à surmonter la personnalité libérale bourgeoise et le comportement capitaliste et à vaincre l’état interne suscité par cette mentalité.

En revanche, en Allemagne et plus largement dans l’Ouest, nous sommes confrontés à l’individualisme et au libéralisme intériorisés, non seulement dans la société en général, mais aussi au sein de notre « scène » politique — une scène ayant une tendance générale vers des modes de vie nihilistes et des politiques fondées sur l’identité. Dans mon observation, la plupart des militants de notre scène politique, ainsi que la majorité des jeunes libéraux, accordent une priorité absolue à la « liberté » de l’individu, suivant simplement les penchants qui leur viennent, dans un environnement où tout est autorisé. En même temps, il y a un sentiment de soumission et donc une acceptation d’un environnement immuable prédéterminé. Cela conduit souvent, d’une part, à un sentiment de paralysie pessimiste, de désespoir et de dépression et, d’autre part, à un réenracinement de la culpabilité — alimentée à même les identités découlant des structures de pouvoir qu’ils critiquent (blanc, classe moyenne, privilégiée) et la submersion dans diverses formes de scènes de vie commercialisées (punk, hardcore, gauche radicale, « anarchiste »)… qui tous deux mènent et découlent de cet individualisme omniprésent. Je pense qu’il pourrait être intéressant d’analyser l’impact des rébellions de la jeunesse de 1968, car il a donné un énorme souffle à ce développement. Nous sommes confrontés à des masses de gens autour de nous qui blâment l’inconscience de la société, des politiciens, des flics, ou des épouvantails fascistes, mais qui ont totalement perdu leur emprise sur la réalité ainsi que sur leurs propres responsabilités et agenda. Au lieu de cela, la plupart d’entre nous continuons à vivre le mythe libéral de la réussite économique et de la retraite, fuyant dans les études, le travail, les loisirs, l’activisme politique privatisé, les vacances, les partis, les médicaments, la consommation, le suicide !

La ligne est mince entre la conception occidentale de l’anarchisme et le libéralisme. Bien que les anarchistes classiques comme Emma Goldman aient reconnu l’importance de la liberté positive, « la liberté pour », le libéralisme met l’accent sur la liberté négative, ou la « liberté de », l’idée que les gens sont libres dans la mesure où ils ne sont pas contraints par des lois et des règlements. Cette compréhension de la liberté se glisse facilement dans la philosophie de l’individualisme, de la propriété privée, et du capitalisme, niant complètement la relation dialectique entre l’individu et la société, et le fait que les êtres humains ont toujours vécu dans des communautés en tant qu’individus sociaux, liés par des règles et des valeurs communes. Nous pensons que les valeurs humaines sont déterminées socialement et que les règles et les règlements sociaux pour les défendre ne représentent pas de restrictions à une certaine liberté préexistante, mais font partie des conditions d’une vie libre, qui doit inclure les libertés individuelle et collective. Comme un contre-exemple à la « liberté » libérale des anarchistes des scènes de la gauche radicale de l’Ouest, il convient de mentionner que le mouvement de la jeunesse kurde est sérieusement en lutte stricte contre l’utilisation et l’abus de drogues, parce que l’État turc essaie clairement de détruire le mouvement non seulement avec des gaz lacrymogènes et des arrestations, mais aussi avec tous les moyens disponibles de contre-insurrection modernes, y compris le soutien au trafic de drogues et à la prostitution. Nous pensons qu’il doit y avoir une réflexion collective sur la façon dont le consumérisme, l’individualisme et d’autres formes de libéralisme agissent comme fonctions de contre-insurrection et de savoir à quel point nous les avons intériorisées dans nos mentalités et nos comportements. Nous avons besoin d’organiser une autodéfense contre les attaques de ces idéologies capitalistes qui nous réduisent à rien de plus que des consommateurs et des entrepreneurs/travailleurs indépendants piégés.

Contrairement à ces illusions libérales, nos expériences avec des camarades dans le mouvement kurde nous ont donné une perspective sur l’importance de résoudre cette polarisation de l’Ouest entre l’individu et la société, en mettant l’accent sur les valeurs et l’éthique collectives plutôt que des points de vue politiques et identitaires. Inspirés par l’exemple du mouvement kurde, je pense que nous devrions étudier et récupérer notre histoire dans le cadre du processus d’élaboration de la conscience de soi pour résoudre le dilemme de l’Ouest, auquel nous sommes confrontés. Grâce à la critique de la civilisation et à l’analyse de notre patrimoine communal et démocratique, nous pouvons développer la conscience historique et la confiance dans ce que nous faisons. Abdullah Öcalan a essayé, dans ses écrits en prison, de se plonger assez profondément dans le contexte historique de la lutte des Kurdes, de façon à avoir l’occasion de le comparer à des expériences antérieures de luttes révolutionnaires. Plusieurs membres du PKK ressortent aujourd’hui cette histoire pour réaliser une réflexion critique sur leur idéologie et leurs stratégies, l’intégrant dans leur processus d’autoquestionnement et de création de leur propre philosophie de libération — qui est peut-être une mythologie révolutionnaire.

En même temps, cela ne signifie pas de se laisser aller à la nostalgie. Au lieu de cela, il faut nous inspirer de la force rénovatrice de la jeunesse, de toujours aller de l’avant tout en questionnant. Ne soyez pas effrayé par l’autodéveloppement ; soyez ouvert à la critique et apprenez de ses erreurs et de celles des autres. Laissez le processus de changement révolutionnaire commencer par vous-même. Peut-être est-ce aussi une bonne chose dont les anarchistes européens doivent se rappeler : le processus révolutionnaire n’est jamais quelque chose en dehors de vous ; il doit être identique à votre propre progrès vers la liberté, pour que vous deveniez une partie symbiotique d’une société libre. Je pense que chaque militant anarchiste devrait accepter notre responsabilité historique ainsi que la possibilité de recueillir et d’agencer notre pouvoir collectif afin de construire et défendre une société fondée sur la créativité, la diversité et l’autonomie. Mais cela signifie que nous avons à vivre selon la façon dont nous pensons et dont nous parlons. Donc, nous devons balayer nos idées libérales dans la poubelle de l’histoire. Seulement alors, serons-nous en mesure d’aller au-delà d’un accord théorique commun et d’être en mesure de « tout changer », comme vous dites !

Le lien entre les anarchistes ou gauche radicale et la lutte de libération kurde semble être fort en Allemagne, avec beaucoup d’anarchistes actifs dans les efforts de solidarité et qui s’inspirent grandement du Rojava et d’ailleurs dans le Kurdistan. Pouvez-vous parler de l’histoire de ces liens de solidarité ? Quelles seraient certaines des formes concrètes que cette solidarité ait pu prendre ?

Dans un premier temps, des groupes de solidarité ont émergé du mouvement des squats en Allemagne. Depuis les années 1990, des camarades allemands ont rejoint la lutte de la guérilla. Certains d’entre eux sont morts à la guerre, comme Shehid Ronahi (Andrea Wolf). Elle devait disparaître car elle était persécutée par l’État allemand pour ses actions dans la Fraction armée rouge, elle avait rejoint les rangs du PKK et elle avait combattu en tant qu’internationaliste. Plusieurs militants allemands ont aussi rejoint la lutte kurde armée et il y a donc des camarades, plus âgés, qui peuvent partager leurs expériences et réfléchir sur les erreurs qui ont été faites à cette époque. Dans les années 1990, il y avait beaucoup de problèmes, provenant des deux côtés, entre la gauche allemande et le mouvement kurde. D’une part, le PKK était encore ancré dans l’ancien paradigme et fortement axé sur la lutte au Kurdistan, à l’exclusion de tout le reste, ce qui faisait en sorte qu’il était difficile d’établir une vraie relation d’amitié. D’autre part, les Allemands ont maintenu nos modèles classiques de maintien à distance, critiquant sans comprendre, et démontrant l’arrogance de la métropole. Lorsque Öcalan a été arrêté et que le mouvement a eu à lutter durement pour survivre, cette solidarité ténue s’est fracturée.

Heureusement, comme le nouveau paradigme a commencé à émerger, un nouveau processus d’apprentissage a débuté, même s’il prenait forme très lentement et timidement depuis longtemps. Certains camarades allemands ont à nouveau visité le Kurdistan et été en contact avec des organisations de la diaspora, tandis que d’autres ont rejoint la lutte de la guérilla. Le PKK se perçoit lui-même comme internationaliste et il considère le fait que les liens internationaux soient renforcés comme étant d’une très grande valeur pour toutes les parties. Il a toujours été difficile de s’organiser avec les communautés kurdes dans la diaspora et, honnêtement, cela demeure un gros problème à ce jour. Bien qu’il y ait beaucoup de Kurdes vivant en Europe, les liens entre eux et d’autres radicaux européens ne sont pas très forts. Plusieurs raisons l’expliquent : l’une d’elles est le fait que la société allemande est très raciste et que beaucoup de communautés de migrants s’organisent seulement parmi leur propre peuple, comme une sorte de mécanisme d’autodéfense. De plus, le nationalisme tend à être plus fort chez les Kurdes de la diaspora, et la société de la diaspora est encore souvent organisée le long des lignes féodales. Dans les années 1990, il y avait des manifestations communes, et aujourd’hui les Allemands et les groupes kurdes marchent encore une fois à nouveau ensemble. Par contre, au niveau de l’auto-organisation commune, nous demeurons encore faibles.

Après l’attaque de l’année dernière de Shengal et le siège de Kobané, l’attention fut aussitôt ravivée et l’ensemble de la scène radicale de l’Allemagne a réagi. Depuis, les choses ont commencé à bouger lentement, de plus en plus de gens ont essayé de retrouver leur voie en retournant au Rojava et certains se sont joints aux rangs de la GPJ/YPJ.

Quelles suggestions feriez-vous aux anarchistes de partout ailleurs sur la façon d’apprendre et de faire preuve de solidarité avec la lutte pour la libération kurde ?

Nous pensons que les anarchistes doivent envisager la lutte de la libération kurde comme leur propre lutte, comme une lutte internationaliste. Le fait d’apprécier les camarades du Kurdistan peut nous aider à outrepasser les illusions libérales dont nous avons discuté. Il doit y avoir une reconnaissance, une conscience de responsabilité sur le dilemme du Moyen-Orient. L’ouverture d’esprit et la volonté de s’engager philosophiquement et théoriquement avec l’idéologie du mouvement est important, de sorte que nous pouvons exprimer ces possibilités dans de nombreuses langues et couleurs. Ce qui exige que nous soutenions aussi la lutte pour les questions de communication, qui peut être l’une des nombreuses façons de la soutenir sur le plan technique. En outre, il y a toujours eu une chaleureuse invitation à se rendre effectivement au Kurdistan pour apprendre, critiquer et affiner ses idées sur l’organisation locale et internationale. Comme nos amis kurdes l’ont souligné à plusieurs reprises, c’est finalement à ceux d’entre nous qui vivent dans les métropoles occidentales de construire nos propres mouvements révolutionnaires — il s’agit du plus grand soutien que nous puissions leur donner, car c’est une occasion de défense mutuelle. D’aussi loin que nous ayons pu l’entendre, l’aide pratique est nécessaire sur plusieurs thèmes : la connaissance de l’ingénierie, des trucs médicaux et de toutes sortes de choses pratiques peut s’avérer être utile.

Pouvez-vous nous faire une mise à jour sur la récente vague de répression antikurde par l’État qui se déroule en Turquie ? Comment le mouvement kurde répond-il à cette violence ?

Actuellement, nous sommes dans une situation d’escalade. En réponse à la lourde défaite électorale de son parti aux élections législatives du 7 juin 2015, le président turc, Erdogan, a déclaré la guerre à la population kurde et a donc mis fin au processus de paix, engagé par Öcalan en 2013. Depuis le massacre qui a coûté la vie à trente-quatre jeunes radicaux kurdes et turcs dans la ville frontalière de Suruç, sur le chemin pour Kobané, à la fin du mois de juillet, il y a eu des milliers d’arrestations et de bombardements des camps de la guérilla du PKK, à la fois dans Bakur (Kurdistan du Nord / sud-est de la Turquie) et dans les territoires du Medya défense dans Bashur (Kurdistan du Sud / nord de l’Irak). Le conflit militaire est en hausse, avec de nombreux militants et des civils abattus par l’État, alors que les attaques, pogroms contre les Kurdes et d’autres mouvements sociaux ont eu lieu, pendant des semaines, dans le nord du Kurdistan et dans toute la Turquie. Plus récemment, l’armée turque a assiégé la ville de Cizre pendant une semaine, tandis que les ultranationalistes turcs ont attaqué les Kurdes et les bureaux de la HDP (un parti politique kurde) dans tout le pays. Beaucoup de magasins kurdes ont été incendiés par les partisans de l’AKP, Parti de la justice et du développement conservateur de M. Erdogan, ainsi que par des membres d’organisations fascistes comme les Loups gris, l’organisation de jeunesse fasciste du Parti du mouvement nationaliste. Des attaques similaires contre les Kurdes et les autres opposants à la guerre ont eu lieu en Europe ces derniers jours et, alors que l’État allemand garde le silence sur ces attaques par des nationalistes turcs, des militants kurdes ont été criminalisés et arrêtés.

Dans le visage de cette violence, le mouvement a développé un modèle appelé la théorie de la légitime défense ou la théorie de la rose. C’est une métaphore fondée sur l’idée que chaque être vivant doit défendre sa propre beauté qui lutte pour survivre. Tous les êtres doivent créer des méthodes d’autodéfense en fonction de leur propre façon de vivre, en grandissant et en se liant avec d’autres et, où l’on ne vise pas à détruire son ennemi, mais plutôt à l’obliger à changer son intention de passer à l’attaque. Les guérilleros discutent de cela comme d’une stratégie défensive au sens militaire, mais ils travaillent également à d’autres échelles. Dans son essence, nous pouvons l’envisager comme une méthode d’auto-émancipation. Pendant longtemps, les guérilleros du PKK n’ont rien fait, prenant pour acquis que l’État turc poursuivrait les négociations, parce qu’ils savaient qu’ils ne pouvaient pas les vaincre militairement. Si vous êtes assez fort et suivez votre chemin, la violence ne sera pas nécessaire ; cela devient tout simplement une question d’organisation. Cette compréhension de l’autodéfense fait également partie du nouveau paradigme.

Étant donné le contexte géopolitique complexe de la lutte des Kurdes, pris entre différents États hostiles et forces armées, que pensez-vous que cela prenne pour qu’une révolution antiautoritaire s’enracine véritablement et soit la dernière dans la région ?

Eh bien, comme nous l’avons appris de l’étude d’autres révolutions à travers l’histoire : la seule occasion de durer pour une révolution est de se propager, d’élargir ses horizons et de surmonter toutes les frontières établies destinées à la contenir. Comme nos camarades kurdes l’expliquent, il y a deux piliers de la lutte révolutionnaire. Le premier et le plus important est le processus de construction de l’autonomie démocratique ; il réfère à la simple question sur la façon dont nous voulons vivre, sur la façon d’organiser nos vies quotidiennes. À l’heure actuelle, il est difficile de mettre l’emphase sur cette question, parce que toute la région est mise à feu et prise dans la guerre. Voilà pourquoi le second pilier est l’autodéfense par tous les moyens nécessaires. Les deux sont essentiels et doivent être appliqués à différents niveaux. Les soulèvements révolutionnaires à travers l’histoire, en Europe et ailleurs, où l’un ou l’autre de ces piliers a été négligé, ont été inévitablement vaincus.

Il est vraiment important de renforcer la position révolutionnaire dans le Kurdistan, non seulement militairement, mais aussi par l’élaboration de la communication avec des camarades du monde entier. Comme le soulèvement révolutionnaire en Turquie et le soutien au sein de l’Occident se développent, il y a moins de possibilités pour d’autres puissances régionales d’attaquer le mouvement kurde. En outre, afin élargir notre propre perspective, nous devons reconnaître l’énorme potentiel que l’expérience de ce mouvement nous offre. Depuis le début, ils se sont organisés au sein d’une situation qui était plus désespérée que la nôtre et, pourtant, ils ont réussi. Je dirais que c’est, d’une certaine manière, le fait de traiter avec un danger concret qui les rendait si forts. En outre, il serait tout à fait productif d’échanger des expériences. Les méthodes et outils de mouvements anarchistes de l’Ouest sont très créatifs et pourraient offrir beaucoup de soutien sur les questions spécifiques d’auto-organisation.

Nous retrouvons au Moyen-Orient, à l’heure actuelle, une étrange situation d’équilibre relatif de puissances, avec le Rojava positionné dans l’œil du cyclone. C’est la grande vision de la politique de l’islam sunnite, poussé de l’avant principalement par les gouvernements de la Turquie et de l’Arabie Saoudite. On y retrouve aussi les États chiites de l’Iran, l’Irak et les restes du régime Assad en Syrie. Enfin, il y a l’OTAN, duquel la Turquie est membre et où elle affirme ses propres intérêts. Au centre, nous y retrouvons aussi l’État islamique (Daech), une armée de zombies qui ne peut plus être contrôlée par personne, même si elle a probablement été créée et soutenue pour écraser la résistance kurde et le régime de Damas. Donc, dans cette situation chaotique, le Rojava est encore nécessaire pour l’OTAN, par exemple, parce qu’il est la seule option locale fiable qui soit en mesure d’infliger une défaite à Daech. Alors oui, le Rojava est en quelque sorte coincé entre toutes ces puissances militaires. Par contre, comme nous l’avons appris dans le cadre de nombreuses révolutions, la guerre n’est pas simplement une question de mathématiques. Elle est plus liée à une certaine façon de combattre et à une question de conscience. Nous devrions en tirer des leçons.

Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par cette « façon de combattre », ou forme spécifique de conscience dans la lutte armée, qui fait le caractère distinctif de la résistance kurde ?

Permettez-moi de partager une histoire qu’un ami m’a racontée une fois. Il a pris part à la guerre dans les monts Qandil en 2011. À cette époque, il y avait une alliance pragmatique entre la Turquie et l’Iran : les deux avaient un problème avec le mouvement kurde et avaient peur des possibilités militaires dont disposait la guérilla. Qandil forme l’extrémité sud des territoires de défense Mediya, les montagnes contrôlées par la guérilla dans les régions frontalières de l’Iran, de l’Irak et de la Turquie. Il m’a raconté une situation où un millier et demi de pasdaran, les régiments d’infanterie de l’Iran, ont tenté de prendre d’assaut la colline où les guérilleros se cachaient. Il y avait seulement une trentaine de camarades qui défendaient leur montagne. Il a expliqué que ce que l’armée iranienne a tenté d’utiliser contre eux étaient seulement leurs balles et leur crainte de la punition par ses dirigeants. Ils couraient aveuglément vers le sommet et ont été défaits. Ils n’avaient aucune conviction, aucune énergie, aucune amitié entre eux. D’autre part, m’a-t-il dit, quand ses camarades ont défendu leur position, ils n’ont pas simplement utilisé leurs armes. Ils se battaient pour leurs villages pillés, pour leurs familles brisées, gardant à l’esprit leurs amis tombés et ayant conscience que l’armée qui les attaquait ferait brûler les montagnes et les forêts derrière eux et détruirait la nature de leurs terres. Ils se sont battus pour ceux qui étaient trop faibles pour se tenir seuls, pour tous les membres de la société qui se tenaient derrière eux et les soutenaient en retour. Peut-être est-ce difficile à comprendre si vous ne le ressentez pas vous-même. Leur énergie a été soutenue par une longue lignée d’amis, par l’oppression historique connue, par une protection mutuelle — un amour pour la vie et la conviction de croire en eux-mêmes.

Toutes ces choses vous viennent en premier, dit-il, quand vous êtes assis à côté de vos amis dans votre position de garde et que vous élevez vos armes pour vous défendre : votre confiance en vos camarades, votre gratitude pour ceux qui croient en une société libre vivant dans les vallées et qui cultivent les jardins et vous nourrissent, votre tristesse à propos des horreurs que l’État a fait subir à vos amis et à vos familles. Et à la fin, il y a la balle que vous tirez sur celles qui viennent dans votre direction. Comment pourraient-ils éventuellement gagner, a-t-il demandé en souriant.

Même le combattant qui, objectivement, est plus faible peut produire une grande force, si elle se bat pour son propre bien et pour ceux à qui appartient son cœur, sans être poussée dans une direction ou par une idéologie ou encore d’être pressée de faire quelque chose qu’elle ne veut pas faire. Ceux qui se battent pour leur société et les relations symbiotiques qu’ils ont protégées et nourries entre eux sauront toujours vaincre les méthodes conventionnelles fondées sur la destruction ou sur des intérêts et stratégies hégémoniques fondées sur l’hostilité. Il m’a rappelé les mots que des amis philosophiques de l’Ouest avaient déjà dits une fois : la réalité reliée à vos propres désirs a une signification révolutionnaire. Si vous savez vraiment ce pour quoi vous vous battez, si vous percevez les éléments essentiels de la situation dans laquelle vous vous trouvez, vous pouvez le relier à votre volonté de vivre, ce qui vous donnera une beauté même au-delà de la mort. Cette guérilla m’a appris qu’ils se considèrent eux-mêmes comme les gardiens de la vie, en utilisant leurs propres capacités pour protéger la vie de leur société. Cela m’a beaucoup impressionné.

Il pose aussi la question : d’où va venir l’énergie révolutionnaire pour l’Occident ? Nous comprenons à peine notre propre situation, pressés par des décisions pragmatiques fondées sur un système de dépendances complexe. Peut-être cela est-ce la leçon que nous devons apprendre pour nous-mêmes : quelle est la réalité de notre situation commune que nous devons comprendre pour commencer ? C’est la raison même pour laquelle aucune autre armée en ce moment ne peut repousser les forces de Daech en Syrie. En défendant Kobané, les GPJ/YPJ ont fondé leur défense sur cette même conscience. Personne ne pouvait croire qu’ils libéreraient leur ville ; cela va au-delà du rationalisme. C’est fondé plus sur la foi en vous-même et sur la conviction en votre propre énergie révolutionnaire, qui évolue à partir de votre désir de vivre. C’est cette chose qui été presque évacuée hors de vous si vous avez été élevé dans le capitalisme occidental.

Un autre ami a ajouté que si vous voulez vraiment créer une nouvelle société fondée sur des relations non oppressives, vous essayez de construire quelque chose qui n’existe pas encore. Un quelque chose qui fait partie d’un nouveau monde, d’un autre monde. Comment pourriez-vous comprendre de façon rationnelle, à partir de votre point de vue aujourd’hui ? Ce n’est pas écrit dans les livres. Vous auriez besoin de devenir fou pour outrepasser le statu quo ; vous devez être convaincu par votre fantaisie et par votre désir. Voilà votre problème en Europe, a-t-il conclu : vous avez oublié comment faire cela.

Rojava syrien et confédéralisme démocratique… Une vision pédagogique de l’intérieur…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , on 27 mars 2017 by Résistance 71

Excellent entretien avec un prof d’anglais bénévole qui a passé plus d’un an au Rojava, province kurde du nord de la Syrie, qui essaie de mettre en place les concepts du Confédéralisme Démocratique tel qu’envisionné par Abdullah Öcalan, le leader kurde du PKK emprisonné en Turquie depuis 1999.
Cet entretien montre de manière la plus objective possible les réussites et les problèmes de cette révolution sociale qu’on voudrait être un modèle, mais qui bataille constamment avec tant de réalités du terrain.
Une vision réaliste qui ne nous aide que mieux à comprendre. Seul le peuple kurde possède la capacité de prendre son destin en main et de mener cette révolution plus avant, si la solidarité s’impose, elle ne doit en aucun cas se transformer en ingérence.
Seuls les peuples pourront s’émanciper par et pour eux-mêmes, les expériences du Rojava et du Chiapas, adaptées à leur environnement politico-culturel particulier, nous donnent quelques clefs supplémentaires.
~ Résistance 71 ~

Pour en savoir plus: lire le “Confédéralisme Démocratique” d’Abdullah Öcalan

 

De retour de la révolution du rojava

Entretien avec Peter Loo (professeur d’anglais bénévole au Rojava)

 

Novara Media / Ballast

 

25 Mars 2017

 

Source:

http://www.revue-ballast.fr/de-retour-de-revolution-rojava/

 

Une révolution socialiste, féministe, pluri-ethnique et écologiste prend forme depuis près de cinq ans : quelque part en Syrie, au nord d’un pays divisé par la guerre, en région autonome kurde : le Rojava. L’anthropologue libertaire américain David Graeber va jusqu’à la qualifier de « l’un des rares points lumineux » de la région et de l’une « des grandes expériences démocratiques du monde ». Les principaux ennemis de la révolution ? Le fascisme théocratique de Daech et l’autocratie turque. Nous suivons avec un vif intérêt l’évolution de la situation et traduisons, pour le lectorat francophone, cet entretien de Peter Loo paru il y a trois mois de cela dans les colonnes du site Novara Media : professeur d’anglais bénévole, il a passé plus d’un an sur place dans le cadre du groupe de solidarité anticapitaliste Plan C Rojava. Et livre, à son retour, une analyse pédagogique de la situation, soucieux des grandes réalisations autant que des limites certaines.

Pourriez-vous d’abord détailler un peu la chronologie de la révolution au Rojava ?

Eh bien, commençons par évoquer rapidement les origines de la révolution. Beaucoup de gens omettent de parler des origines, alors que c’est crucial pour comprendre la dynamique de toute la révolution. Le Parti de l’union démocratique (PYD) qui a mené la révolution était actif dans le nord de la Syrie, ou Kurdistan occidental (Rojava signifie « ouest » en kurmanji) depuis 2003. Avant lui, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), auquel est affilié le PYD, avait l’autorisation du régime d’utiliser la région comme base d’activités contre l’État turc, jusqu’à son expulsion en 1998. Les premières manifestations contre le président syrien Bachar El-Assad ont débuté début 2011 ; au printemps, le PYD a entrepris de se consacrer à l’organisation de la communauté kurde en formant des comités locaux et des unités d’autodéfense — les précurseurs du YPG, ainsi que des forces féminines du YPG. Cela devait constituer la base sociale de la révolution. Mi-juillet 2012, alors que le mouvement social contre El-Assad s’étaient transformé en conflit militaire sanglant impliquant plusieurs puissances étrangères, ces forces d’autodéfense, renforcées par des guérilleros formés par le PKK, expulsèrent les forces du régime de plusieurs villages et villes du Nord. Les forces de défense du PYD prirent alors le contrôle des grandes routes et évincèrent le régime des infrastructures clés — en causant très peu de violences et de victimes.

La géographie a joué évidemment un rôle crucial : les zones à majorité kurde où le PYD pouvait s’organiser furent les premières à se soulever et à expulser les forces du régime. Dans les zones sans forte majorité kurde, les forces d’El-Assad parvinrent à se maintenir. Ici, à Qamishlo, où 20 % environ de la population soutient le régime, il y eut des affrontements violents mais le régime réussit à garder le contrôle de plusieurs bâtiments publics. Juillet 2012 marqua l’émergence du Rojava en tant que force à part dans le conflit syrien. Les cantons qui furent créés se déclarèrent contre El-Assad (quoique plaidant pour une destitution électorale, sans recourir à la force), tout en restant en dehors de la constellation de groupes rebelles syriens en voie de fragmentation. Les relations entre le Rojava et l’Armée syrienne libre — ASL/FSA : les forces militaires initialement formées par les rebelles — sont complexes : les exemples de coopération comme de conflit entre le Rojava et les différentes composantes de l’ASL sont nombreux  depuis le début de la révolution. Ce récit des origines de la révolution en tant qu’insurrection est contesté par ceux qui critiquent la révolution du Rojava et son refus de rejoindre plus largement le soulèvement anti-Assad. Émanant surtout de Grande-Bretagne, ces critiques incluent Robin Yassin-Kassab et Leila al-Shami, les auteurs de Burning Country. Dans cet ouvrage, qui ne parle que brièvement du Rojava, les auteurs affirment que le retrait des forces d’El-Assad avait été « apparemment coordonné » avec le PYD, dont l’arrivée au pouvoir était un fait accompli précédemment accepté par le régime afin de libérer des troupes des missions de surveillance pour leur permettre de combattre les rebelles ailleurs. Ces deux récits sont incompatibles ; j’avoue ne pas avoir de réponse définitive : peut-être que les choses seront plus claires dans les prochains mois, lorsque les relations entre le Rojava et le régime syrien seront éclaircies.

L’argument du fait accompli n’explique pas, pour autant, les victimes militaires des premiers jours, ni pourquoi les hostilités continuent, de façon sporadique. Je ne crois pas en l’existence d’une conspiration. Il semble plus probable que, reconnaissant que la situation politique au Rojava a changé avec l’insurrection, El-Assad a reconsidéré sa position politique concernant cette partie de la Syrie, probablement pour garder ses options ouvertes sur le long terme. Depuis ses débuts, la révolution s’est étendue géographiquement et socialement. Deux de ses trois cantons sont directement reliés (Kobané et Ciziré) et les combats continuent afin qu’ils le soient au canton d’Efrin. Un système basé sur la décentralisation (le système confédéral) et la construction de « communes » au niveau local a été institué ; une organisation économique qui privilégie les coopératives et assure la satisfaction des besoins primaires est en place. Un bouleversement majeur des relations entre les hommes et les femmes est également en cours. Il s’agit d’une des plus passionnantes luttes politiques entreprises de nos jours, à la fois du point de vue de son échelle et de sa portée — d’autant plus impressionnante que le conflit est toujours en cours en Syrie et que les pays voisins affichent leur hostilité vis-à-vis d’elle.

Nous reviendrons sur les relations entre révolution et régime. Ainsi, la révolution a débuté en tant que mouvement dirigé par le PYD principalement soutenu par des Kurdes ?

Exactement. Après ce qu’on pourrait appeler la phase insurrectionnelle de la révolution (consistant à écarter le régime du pouvoir), la phase suivante fut celle de la consolidation politique et de l’application d’un programme politique. Ce programme repose sur trois principes essentiels : un système de démocratie citoyenne (en relation avec les partis politiques officiels et doté d’une certaine forme de représentativité) que l’on appelle « confédéralisme démocratique » ; la révolution des femmes ; un programme écologique — de loin le moins développé des trois aspects pour le moment. Consolider ce programme au-delà du PYD ou de la communauté kurde ont été les tâches immédiates de la révolution. Plusieurs petits partis politiques sont aujourd’hui actifs dans la révolution : ils travaillent ensemble sous le nom de « TEV-DEM » (Mouvement pour une société démocratique). Bien évidemment, tout le monde ne soutient pas ce qu’il se passe. L’ENKS, une coalition de seize partis dominée par Massoud Barzani, le président du gouvernement régional du Kurdistan irakien (GRK), a publiquement critiqué beaucoup de choses qui ont lieu au Rojava. Barzani ne partage pas la vision politique du PYD. Il calque le GRK sur les États pétroliers, comme Dubaï, et applique, en ce moment même, un embargo contre le Rojava, avec son allié turc — ce qui cause toutes sortes de problèmes… En raison de ces tensions, Carl Drott, de l’université d’Oxford, a déclaré : « Parfois, il semble que la seule politique cohérente du KCN [ENKS] est de s’opposer à tout ce que fait le PYD. »

Plus important encore, la révolution a comme priorité de gagner le soutien et la confiance de toutes les communautés présentes au Rojava. Ces communautés — Arabes, Syriaques, Tchétchènes, Arméniens, Turkmènes, etc.— s’impliquent en nombre grandissant au fil du temps, au fur et à mesure qu’elles voient les idées de la révolution (et ses avantages) mises en pratique, de même qu’elles constatent que le régime ne reviendra pas. Les raisons de soutenir la révolution vont des plus politiquement motivées, telles que le souhait d’un Kurdistan libre, la confiance en la politique d’Abdullah Öcalan [le leader emprisonné du PKK, ndlr] et sa vision du confédéralisme et un désir plus concret de paix, de sécurité et de services de base que la révolution apporte à la vie quotidienne. Les YPG et YPJ sont aimés par quasiment tout le monde ici ; ce soutien s’est étendu à l’alliance militaire (les Forces syriennes démocratiques, FSD/SDF) conclue avec d’autres milices progressistes des différentes ethnies de la région. La révolution a démarré du sein de la communauté kurde et le travail à mener pour qu’elle soit soutenue par d’autres communautés est une priorité cruciale. Cela suppose de travailler avec les milliers de réfugiés arabes fuyant le conflit du reste de la Syrie et qui sont empêchés de se rendre en Europe par l’État turc. Une partie de mon travail avec le TEV-DEM consiste à consolider ce soutien des communautés. La communauté syriaque, par exemple, est fortement divisée entre le régime et la révolution, et chaque faction possède ses propres unités militaires et sa propre police. Quand on traverse les quartiers syriaques, cette division saute aux yeux : ici, la rue est pleine de portraits d’El-Assad et de drapeaux du régime ; là, il y a un checkpoint pro-révolution avec des slogans révolutionnaires sur tous les murs.

Abordons la question épineuse des relations entre le régime d’El-Assad et le PYD. En quoi consistent-elles, en résumé ?

Comme je l’ai dit, la révolution n’a pas mis partout le régime à la porte. Ici, à Qamishlo, il est encore présent. Ainsi, lorsqu’Alep a été « libérée » récemment, de bruyantes festivités pour la victoire d’El-Assad ont eu lieu dans certains quartiers — et le régime continue de payer les salaires de certains fonctionnaires, comme les instituteurs. De temps en temps, des escarmouches éclatent dans des villes où le régime est encore présent, comme ici ou à Hasseke. La révolution s’est constituée en tant que force indépendante du large mouvement de rébellion — très diversifié — contre El-Assad. Elle a pu compter sur le soutien de mouvements sociaux étrangers, de partis politiques progressistes, mais également sur celui, plus controversé, de puissances comme les États-Unis et, parfois, de la Russie. Cela a, dans une certaine mesure, empêché El-Assad ou, plus probablement à l’heure actuelle, l’État turc de l’annihiler purement et simplement, bien que la situation soit toujours périlleuse. Aujourd’hui, les positions que va prendre le régime vis-à-vis du Rojava ne sont pas encore claires, et vice-versa. Pour le moment, aucun des deux camps n’a d’avantages militaires probants pour l’emporter sur le terrain. Après la défaite des rebelles, quasiment assurée avec la réoccupation d’Alep, cela peut complètement changer. Par exemple, le YPG et le YPJ, qui défendaient le quartier kurde d’Alep, Sheiq Maqsoud, et qui ont également soutenu les forces d’El-Assad à certains moments de la bataille, se sont désormais retirées, pour ne laisser que les Asayish, la police armée, dans le quartier.

Ces relations avec le régime ont été beaucoup critiquées. Au début du soulèvement syrien, la possibilité d’une large alliance entre Arabes et Kurdes semblait proche mais celle-ci a échoué, pour plusieurs raisons. Parmi celles-ci figurait un chauvinisme arabe latent, fruit de décennies de régime colonial au Rojava, et l’une des causes de la réticence du régime et des rebelles à voir l’autonomie kurde proclamée. La montée en puissance des forces islamistes du côté rebelle a également bloqué une alliance à grande échelle entre révolution Rojava et rebelles. Des accords ont été conclus à échelle locale, avec les forces présentes dans les cantons, comme les FSD, mais une large alliance avec les grandes factions rebelles est restée au point mort. Cette opportunité manquée, si tant est qu’elle fût possible, a probablement déterminé l’issue du reste du conflit.

Les cantons du Rojava ont connu une expansion rapide, particulièrement dans les zones à forte présence arabe. Pourriez-vous nous parler de votre expérience quant à l’accueil des différentes ethnies au sein de la révolution et de la façon dont cela fut perçu ?

Depuis 2015, les zones contrôlées par les cantons se sont largement étendues grâce aux offensives menées par ceux-ci contre Daech. Il est indéniable que cela est d’abord dû à un réseau de cantons, en permanence reliés les uns aux autres. Ces offensives, menées par des forces principalement kurdes sur des régions majoritairement arabes, ont causé quelques problèmes. J’ai eu l’occasion de me rendre sur le front à Salouk en décembre [2016]. L’offensive sur Raqqa faisant reculer la ligne de front, les gens ont été autorisés à retourner dans leurs villages. Les villageois que j’ai rencontrés semblaient globalement pencher en faveur des unités des FSD, avec qui ils entraient en contact. Cependant, tous les villageois ne soutenaient pas les actions en cours, d’autant que beaucoup, nous a-t-on dit, avaient été ou étaient encore des sympathisants de Daech. Nous avons visité un tabur (unité militaire) victime d’un attentat-suicide plus tôt dans l’année ; son auteur était quelqu’un de connu, originaire du village d’à côté. Les zones contrôlées par le système confédéral augmentant, des ajustements ont dû être faits pour accueillir le nombre croissant de participants non-kurdes. J’ai mentionné les FSD comme exemple de coalition militaire multi-ethnique, laquelle a représenté un pas en avant pour la révolution. L’actuelle dénomination officielle de la région, « Système fédéral démocratique de Syrie du Nord », témoigne du projet multi-ethnique que la révolution essaie de construire. On a notamment entendu l’un des coprésidents du système confédéral, Mansur Salem, un Arabe syrien, insister dans un discours récent sur le fait que construire ce soutien multi-ethnique était un défi politique clé pour la révolution.

Dans quelle mesure les « gens ordinaires » s’approprient-ils l’idéologie de la révolution au Rojava ?

Les visiteurs qui s’attendraient à une expérience révolutionnaire transcendantale seront déçus. Un travail exceptionnel y est accompli et il existe une bonne couverture médiatique, produite pour une audience occidentale ; mais, au-delà du front, la manière dont la révolution se manifeste est souvent subtile ou simplement pas aussi développée que ce à quoi on pourrait s’attendre. Diffuser les valeurs de la révolution dans d’autres communautés est un travail en cours. À titre d’exemple, les niveaux les plus élevés du système confédéral, en particulier les villes, sont bien développés, alors que le niveau le plus bas, à savoir la commune — institution de quartier où s’organise la participation la plus directe dans les assemblées politiques et les comités, sur des thèmes politiques —, n’est pas aussi répandu que ce que l’on pourrait croire. Les raisons remontent aux origines de la révolution et à la dynamique de cette phase insurrectionnelle que nous avons évoquée. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce sont les niveaux les plus élevés du système qui tentent de développer les niveaux de base de la participation politique. Une large part du travail est consacrée à accroître la place des communes, numériquement et géographiquement. Cela implique de trouver des ressources matérielles et d’éduquer les gens, dans les communautés locales, sur les valeurs de la révolution, ainsi que sur le fonctionnement, parfois complexe, du système. L’élément le plus visible de la révolution est sans doute le rôle des femmes dans la société.

L’image souvent renvoyée par la révolution est celle de la libération des femmes et du rôle de premier plan des YPJ dans la volonté de transformer les relations de genre. Comment cela affecte-t-il la vie quotidienne au Rojava ? Est-ce vraiment un aspect fondamental du mouvement ?

Une critique de gauche en Europe, comme on peut le voir dans un article récent de Gilles Dauvé, avance que la révolution des femmes au Rojava est limitée aux seules femmes des YPJ. Si c’était le cas, on ne pourrait pas considérer que le Rojava connaît une révolution des femmes. Après tout, l’État israélien enrôle des femmes comme soldats, et Kadhafi était connu pour avoir des gardes du corps féminins. L’histoire est pleine d’exemples de femmes jouant un rôle prépondérant dans les luttes sociales ou les conflits militaires, pour retrouver ensuite une position sociale de soumission une fois les hostilités terminées. Mais ce n’est pas là que s’arrête la révolution des femmes au Rojava. De même qu’elle ne s’arrête pas au 40 % de représentation féminine dans tous les comités, ni à l’égalité en termes de prise de parole (ce qui est en soi un pas qui va au-delà de ce qui se pratique dans la majorité des États occidentaux). Sous toutes ces conquêtes manifestes, il y a le développement long, patient, du mouvement politique des femmes : l’éducation politique pour que les femmes développent leurs capacités, pour que les futures organisatrices prennent confiance en elles ; des actions de (ré)éducation et d’intervention contre les hommes ayant commis des abus ; l’activité des comités de femmes à tous les niveaux du système confédéral ; et le travail infatigable du Kongreya Star (« Congrès des étoiles ») — la forme d’organisation du mouvement des femmes ici.

Encore une fois, ce n’est pas un processus sans accrocs. Ces changements se font dans une société massivement conservatrice où la violence contre les femmes, les meurtres pour l’honneur, les mariages forcés, la différence considérable entre les salaires, ainsi que les caractéristiques habituelles du patriarcat étaient extrêmement courants avant la révolution. Le mouvement travaille dur pour fédérer tout le monde, assurer des positions fermes, prendre des mesures immédiates si nécessaire, ou adopter une approche sur le long terme si cela s’avère plus efficace. À l’image de tout le reste, ici, le mouvement partage des traits communs avec les mouvements occidentaux, mais il conserve de nombreuses différences. Le travail politique qui sous-tend le mouvement des femmes au Rojava est collectivement appelé « jinéologie », qui signifie « la science des femmes ». Öcalan est, sans surprise, un théoricien jinéologiste de premier plan ; il a développé une vaste argumentation consacrée aux racines historiques du patriarcat, qui a renversé une société matriarcale et pacifique. Le capitalisme est considéré comme intrinsèquement patriarcal et Öcalan, qui est la référence principale du mouvement, soutient que « la nécessité d’inverser le rôle des hommes revêt une importance révolutionnaire ».

Certains pans de son argumentation sont plus problématiques pour une partie des féministes occidentales. Par exemple, l’approche jinéologique du genre peut passer pour essentialiste, car elle assigne des caractéristiques définies aux genres. Les féministes queer trouveront cette idéologie très provocante. Les comportements en matière de sexualité sont aussi très différents que ceux en vigueur en Occident : les relations sexuelles entre les cadres sont globalement interdites, et il y a toujours, dans le reste de la société, une forte pression sur la question de l’abstinence jusqu’au mariage. Dans de nombreuses interviews, lorsque la question queer est soulevée, la réponse standard se résume souvent à : « Nous n’avions jamais vu de personne gay au Rojava, avant. » Cette question sera, je l’espère, prise peu à peu en compte — j’ai entendu des rapports selon lesquels des politiques LGBT étaient mises en place dans certaines zones.

Vous dites que la jinéologie ne se conforme pas complètement au féminisme occidental. Peut-on affirmer la même chose pour le mouvement apoïste [ou « confédéralisme démocratique », théorisé par Öcalan, ndlr] en général ?

Oui, absolument. Beaucoup de débats sur le PKK sont construits en réponse à la question « Est-ce une organisation anarchiste ? » : ils tournent en rond parce qu’ils ne parviennent pas à effectuer une analyse concrète du mouvement lui-même. Au même titre que le PKK n’a jamais été, historiquement, une organisation ouvertement marxiste-léniniste, il ne peut pas non plus être qualifié de mouvement anarchiste. Le PKK et ses organisations sœurs s’autodéfinissent comme « apoïstes » — un mouvement construit autour d’Abdullah Öcalan et de ses travaux très… éclectiques. Les mouvements qui se fondent sur sa vision politique sont contradictoires, en particulier après le développement du « nouveau paradigme » qui suivit l’arrestation d’Öcalan en 1999. Ce paradigme a modifié de manière significative de nombreux pans de la vision politique du PKK. Bien que celui-ci ait désormais formellement abandonné la revendication d’un État kurde indépendant et l’ait remplacé par son modèle de confédéralisme démocratique, c’est encore un mouvement hiérarchique, avec une discipline stricte pour les cadres et un culte de la personnalité autour d’Öcalan. Leur conception de la révolution ne s’inscrit pas dans les limites des conceptions des mouvements révolutionnaires classiques, mais se définit comme suit : « Ni l’idée anarchiste de l’abolition de la totalité de l’État immédiatement, ni l’idée communiste de la prise de contrôle de la totalité de l’État immédiatement. Avec le temps, nous organiserons des alternatives pour chaque section de l’État contrôlée par le peuple, et quand elles réussiront, la partie correspondante de l’État sera dissoute. » Par ailleurs, et c’est important, leur critique du capitalisme ou, selon leurs termes, de la modernité capitaliste, est relativement opaque — une opacité que le manque de traduction en anglais de leurs textes ne contribue pas à éclaircir — ; elle n’est aussi certainement pas aussi fondamentale que celle provenant de la tradition marxiste. Bien que le mouvement apoïste intègre de nombreuses valeurs des traditions socialiste et anarchiste, c’est quelque chose de différent et distinct.

Deux autres volontaires internationaux, anarchistes revendiqués, ont publié récemment un article sur le site Plan C. L’article donne une série de raisons pertinentes et majeures sur les freins d’ordre pratique à la mise en œuvre de la solidarité au Rojava, et pour cela il mérite vraiment d’être lu. Il met en avant le fait (non contesté) que travailler au Rojava n’est pas neutre. Les choix des lieux et des personnes avec qui on travaille vont renforcer certains groupes, individus et dynamiques plutôt que d’autres, et on doit en être conscients. Mon interprétation de cette lecture est qu’elle reprend l’argument implicite, commun à beaucoup dans la gauche anti-autoritaire, en faveur du peuple ou des mouvements sociaux plutôt que des partis organisés. Le problème spécifique au Rojava, c’est que le mouvement apoïste a transcendé les limites de ses partis politiques et qu’il est aussi un mouvement social de masse comprenant des éléments d’auto-organisation au-delà des partis. Je dirais que la gauche révolutionnaire devrait soutenir le PYD et les mouvements apoïstes au Moyen-Orient plutôt qu’un « peuple » à la définition floue, et potentiellement fictif. Ils représentent une force progressiste très grande — peut-être la plus grande — au Moyen-Orient, et une large part de leur politique fait écho à la nôtre. Montrer un engagement sérieux dans un réel travail de solidarité aide à fonder le terrain commun à partir duquel on peut créer un dialogue avec ces mouvements. J’adorerais pouvoir débattre avec eux de certains pans de la vision apoïstes (par exemple, les définitions et critiques du capitalisme), mais cela ne peut sans doute se produire que si l’on peut justifier d’une certaine expérience.

Revenons-en aux communes : quelle est leur importance ?

Au niveau local, elles sont très importantes pour résoudre les problèmes mineurs, souligner les problèmes majeurs, et fonctionner comme la courroie de transmission sur le terrain des idées de la révolution. En plus d’organiser les réunions locales et les comités, les niveaux les plus bas du système servent de pôles pour mobiliser les gens sur les questions d’autodéfense, pour les manifestations et les rassemblements. Lorsque nous participons à un événement politique, nous partons d’habitude des Mala Gel (« Maison du peuple » — concrètement : centre social) de notre quartier en bus par grands convois, et lorsque nous organisons des événements, les communes locales sont une ressource vitale pour se connecter directement avec les gens. Je n’ai pas pu étudier suffisamment ce système, complexe, pour pouvoir estimer dans quelle mesure les idées de la base sont entendues plus haut dans le système fédéral, au travers des diverses délégations élues et des comités thématiques. Pour l’anecdote, j’ai rencontré ici un marxiste-léniniste européen convaincu que les anarchistes n’avaient rien compris à la révolution, et que les communes avaient un rôle très accessoire dans le processus. Pour lui, la révolution était dominée par le PYD ; le YPG et le YPJ en étant les bras.Quand il a rencontré l’un des partis marxistes-léninistes internationaux qui réalise ici un travail communautaire solide en promouvant et installant des communes, toute son attitude a changé. Peut-être que certains à gauche sont un peu optimistes sur le développement du système des communes, mais il existe bel et bien et il est en expansion ; nous devons simplement ne pas confondre nos désirs avec les réalités.

L’une des plus importantes interrogations à gauche est: quel type d’économie est en train d’être mise en place ?

La Syrie du Nord a été historiquement sous-développée par le régime syrien, qui l’a traitée comme une colonie intérieure. Les colons arabes étaient encouragés à s’installer autour des exploitations des réserves pétrolières découvertes dans la région. L’autre secteur principal de l’économie, la production agricole, était strictement encadré. Ce qui est désormais le canton d’Efrin a vu au fil du temps ses nombreuses forêts remplacées par des plantations d’oliviers tandis que, dans les années 1970, le régime répandait la rumeur selon laquelle une maladie de la tomate particulièrement vicieuse s’étendait depuis la Turquie, afin d’orienter la conversion de la production agricole du canton de Cizire vers le blé. Pendant l’hiver, conduire dans la campagne du canton de Cizire et de ses champs désertiques à perte de vue est une expérience lugubre. Des efforts sont menés aujourd’hui pour diversifier l’agriculture, pour des raisons à la fois écologiques et économiques. La révolution n’a donc pas hérité de beaucoup de moyens de production à grande échelle. Les quelques sites productifs d’envergure ont été socialisés. Il y a, il me semble, une usine de ciment, des puits de pétrole et, dans le campagne de Manbij, le barrage de Tishrin. Ici, à Qamishlo, on dénombre environ soixante « fabriques » qui emploient chacune au maximum vingt employés. Certaines sont le fait d’initiatives privées, d’autres sont gérées en coopératives. L’organisation du commerce et de la logistique se font aussi à petite échelle au Rojava. Lors de l’expulsion du régime, on comptait peu de larges systèmes logistiques — organisation des transports, ou systèmes de logistique intégrée, que les grandes chaînes de supermarché possèdent — qui pouvaient être socialisés. Le petit réseau ferré est hors service et le régime tient l’aéroport de Qamishlo, qui n’abrite qu’une ligne intérieure vers Damas, avec des trains peu fréquents.

Dans une très bonne interview menée par Janet Biehl, le conseiller pour le développement économique dans le canton de Cizire présente les « trois économies » qui fonctionnent en parallèle au Rojava. Vous pouvez lire l’article vous-même. En bref, il y a l’« économie de guerre », l’« économie ouverte » (c’est-à-dire le secteur privé) et l’« économie sociale ». Pour le moment, l’économie de guerre — le pain et le pétrole subventionnés, par exemple — domine, avec l’économie sociale des coopératives, qui est présentée comme porteuse d’espoir pour l’avenir. Évidemment, le danger est qu’en cas de levée de l’embargo le secteur privé soit de nouveau autorisé — en particulier pour ce qui est des infrastructures coûteuses, comme les raffineries pétrolières et l’industrie lourde —, et que l’économie sociale soit complètement écrasée par cette concurrence. Je ne voudrais pas m’aventurer à prédire l’avenir de l’économie, bien que les défis futurs semblent clairs, mais je trouve décevant que certains, à gauche, n’apportent pas leur soutien à ce qui se passe ici parce que la propriété privée persiste, ainsi que la production marchande et la relation salariale. Cette sorte de purisme du « tout ou rien » provient souvent d’une réflexion très abstraite, très éloignée d’une prise en compte des difficultés d’un changement social concret. Aucune révolution n’a encore réussi à abolir les relations capitalistes — encore moins en l’espace de quelques années, en pleine guerre de proximité internationale et sous embargo ! Bien que la critique de la modernité capitaliste apoïste ne soit certainement pas une critique marxiste, la stratégie économique au Rojava est largement une stratégie progressiste — avec des points d’interrogation quant à l’avenir. Elle mérite notre solidarité. Ne pas apporter notre soutien au prétexte que le capitalisme fonctionnera encore dans un futur plus ou moins prévisible me semble être une vision à bien court terme. Il est intéressant de constater qu’on soutient souvent des luttes sociales non communistes, jusqu’au moment où elles atteignent la capacité de changer significativement le monde, et que, dès lors, nombreux sont ceux qui retirent leur soutien. Il faut adopter une vision à plus long terme du changement social, qui le reconnaisse comme un procès compliqué et contradictoire. Ce n’est pas parce que la révolution ici ne met pas immédiatement en place le communisme que nous ne devons pas la soutenir.

Quelle est la composition dominante des volontaires internationaux ? Avec quelles attentes viennent-ils ; sont-elles confirmées ou déçues ?

En général, les gens qui arrivent ici forment un mélange entre idéalistes et une frange plus réaliste. À un certain moment, à partir des seules sources d’Internet, on pouvait croire que la majorité des volontaires étaient des aventuriers, des gens de gauche bien intentionnés, voire des gens de droite qui n’étaient là que pour combattre Daech. Même si cela a pu être le cas à un moment, ce ne l’est certainement plus aujourd’hui. Les YPG ont remarqué les conceptions et les comportements problématiques de certains de ses volontaires et sont devenus plus sélectifs. Sans surprise, il y a beaucoup de volontaires issus de la diaspora kurde, mais, au-delà, la majorité des volontaires que j’ai rencontrés ou dont j’ai entendu parler sont des gens de gauche. Il y a une présence relativement importante de camarades turcs venus d’organisations marxistes-léninistes ou maoïstes, par exemple. Les autres volontaires sont majoritairement européens ou nord-américains, et ils sont pour la plupart dans des unités militaires, parmi lesquelles un tabur international dévoué — le Bataillon de la liberté internationale. Les gens chez eux ont probablement vu dans les médias certaines des photos géniales prises par la « brigade Bob Crow » anglophone. Du fait des barrières de langage, des difficultés du voyage et de l’identification d’un endroit où la personne peut être utile, il n’y a pas beaucoup de volontaires internationaux dans la société civile. J’espère que cela deviendra plus facile avec le temps. Pour le moment, si les gens veulent être volontaires ici, ils devraient penser à quelles compétences ils détiennent ou peuvent acquérir avant de partir. Par exemple, si les gens sont intéressés, se former pour être professeur d’ESL (anglais comme seconde langue) est un excellent moyen d’être utile : la demande est très importante.

Pensez-vous que la présence de volontaires internationaux est un apport pour le mouvement ?

Il existe des compétences spécifiques pour lesquelles la demande est élevée, pour les équipes médicales, par exemple. Sinon, les volontaires peuvent au minimum travailler à établir des liens entre le Rojava et le reste du monde. Ainsi, les gens ici savent qu’ils ne sont pas seuls et le reste du monde découvre un peu plus ce qui se passe. C’est bien sûr une grande responsabilité, pour ceux qui en ont la compétence, de rapporter ce qu’ils ont vu et de faire le portrait d’une révolution entière à partir de leur expérience. Ceux qui le font doivent tenter d’être honnêtes sur ce qu’ils ont vu, ce qu’ils pensent, et les limites de l’expérience personnelle. Il n’est pas surprenant, quoique décevant, de voir des critiques émanant de certains pans de la gauche qualifier la majorité des volontaires d’« aventuriers orientalistes », d’« islamophobes cachés » ou de « fantaisistes ayant le complexe du héros ». Même si certains rentrent bien dans ces catégories, la plupart des volontaires — en particulier les camarades politiquement actifs qui ont répondu aux appels aux volontaires — ne sont en rien comme cela. Le YPG prend d’ailleurs des mesures pour filtrer et évacuer ces types de volontaires. Il est stupéfiant de constater que même ce qui est considéré comme une valeur historique incontestée du mouvement communiste — l’internationalisme — est la cible d’attaques de la part de ceux qui se considèrent eux-mêmes comme appartenant à la gauche. Il semble qu’il y ait aujourd’hui plus de volontaires de gauche appartenant à des structures préexistantes — ou peut-être utilisent-ils simplement les médias plus efficacement. Quoi qu’il en soit, marteler le fait que c’est une lutte progressiste qui a besoin du soutien de la gauche internationale, et qui se considère comme partie prenante d’un mouvement international, est une tâche politique à laquelle nous pouvons tous participer.

Quel est l’impact le plus significatif de la révolution pour le moment ?

La révolution a libéré le peuple de la région de la domination du régime d’El-Assad et de Daech. Elle a aussi apporté des progrès importants pour ce qui est de la libération des femmes et la démocratie directe. Sur le plan international, la révolution a donné une impulsion massive aux luttes au nord de la frontière à Bakour et en Turquie, ainsi qu’aux révolutionnaires au-delà. Même s’il faut garder la tête froide, il y a de nombreuses leçons à tirer de cette révolution. Au minimum, le Rojava sert à rappeler que la révolution est toujours possible là où des révolutionnaires sont organisés, déterminés, et prêts à risquer leur vie.

Un commentaire final ?

La révolution ne correspond pas ici au fantasme parfait de certains révolutionnaires occidentaux. Cela n’a pas été le soulèvement spontané de l’immense majorité des gens, ils n’ont pas aboli l’État (à supposer que cela soit possible) ou le capitalisme, et il y a encore des problèmes à régler. Malgré le fait que ce n’est pas le communisme ici et maintenant, cette révolution a besoin d’applaudissements et de soutiens. Comme toutes les révolutions, elle n’est pas apparue achevée une fois pour toutes, elle se construit sur le tas, en faisant face à beaucoup d’opposition. Contrairement à de nombreuses révolutions, celle-ci est assez difficile à définir : les étiquettes « anarchiste » ou « révolution sans État » obscurcissent plus qu’elles ne font voir. Ce que nous savons cependant, c’est que cette révolution impulse des formes de démocratie populaires, la libération des femmes et certaines formes d’économie de la solidarité. La vie au Rojava est meilleure pour les gens que dans la plupart des régions du Moyen-Orient. Pour ceux qui sont effrayés de voir des révolutionnaires ayant un réel pouvoir de changer les choses plutôt que de se maintenir à jamais dans la « résistance », je voudrais citer Murray Bookchin (dont l’influence sur la lutte ici est clairement exagérée dans certains milieux) : « Les anarchistes peuvent appeler à l’abolition de l’État, mais une coercition d’une certaine forme sera nécessaire pour prévenir le retour de l’État bourgeois en pleine force et avec une terreur débridée. Le fait qu’une organisation libertaire échoue, du fait de la peur déplacée de créer un “État”, à prendre le pouvoir quand elle le peut, avec le soutien des masses révolutionnaires, est au mieux de la confusion, au pire une perte totale de ses nerfs. »

Ceux qui adoptent une position d’ultragauche au Rojava, et qui placent la révolution hors de portée, mettent plus en évidence les faiblesses de leur propre positionnement politique que celles de la révolution qui se met en place ici. Une vraie révolution est une masse de contradictions dont la plupart doivent être affrontées à mesure qu’elles apparaissent. Ce qui fait qu’il est particulièrement important pour la gauche libertaire de soutenir cette révolution, c’est qu’elle affronte ces contradictions sans en passer par la dictature d’un parti politique. Il y a d’autres moyens pour la gauche d’exprimer sa solidarité avec le Rojava, et la lutte plus large dont il est un des éléments dans la région, que d’écrire des articles et de partager des trucs sur Facebook. Diffuser des informations sur ce qui se passe ici est bien sûr important, mais les exigences des organisations politiques qui soutiennent la révolution ici, et qui en ont la capacité, sont bien plus élevées. En Grande-Bretagne, par exemple, le groupe de solidarité pour le Rojava du Plan C travaille avec des structures dirigées par des Kurdes, qui organisent des débats et des manifestations ; il a rassemblé de l’argent, notamment pour un bus-école et du matériel médical, et envoie maintenant des volontaires pour faire du travail civil. Il y a quelques groupes de solidarité kurdes qui travaillent dur en Grande-Bretagne également, qui font du très bon travail. Si on les compare à avec des campagnes de solidarité au long cours comme les campagnes de solidarité pour la Palestine, les campagnes de solidarité des Kurdes sont encore très jeunes au Royaume-Uni. L’intensification massive du rôle contre-révolutionnaire de la Turquie, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières, susceptible de s’étendre à l’Irak cette année, augmente encore la nécessité de cette solidarité. Des structures nationales efficaces de solidarité doivent être rejointes ou créées, et fédérées à un niveau international. C’est un peu cliché, mais nous ne pouvons pas oublier ce slogan : « La solidarité n’est pas un mot, c’est une arme. »

 

Titre original : « A real revolution is a mass of contradictions: Interview with a Rojava Volunteer », 01 février 2017 — traduit de l’anglais, pour Ballast, par Jean Ganesh et Farid Belkhatir