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Gilets Jaunes An I : Petit cadeau pour réflexion et action collective…

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Résistance 71

 

17 novembre 2019

 

En ce jour de l’An I du mouvement des Gilets Jaunes, nous vous offrons deux textes d’analyse politique vitaux, mis en page par Jo à notre requête, pour cette occasion, textes permettant sans aucun doute une meilleure compréhension de notre réalité  d’opprimés sous l’État et la dictature marchande.

Le premier est un texte souvent cité mais rarement lu datant de 1967:
« La société du spectacle » de Guy Debord et le second un texte de Murray Bookchin de 1995, « Le municipalisme libertaire », texte devenu fondateur dix ans plus tard pour le mouvement des communes libres en zone autonome du Rojava.

 

Guy_Debord_La_societe_du_spectacle

 

Murray_Bookchin_Le_municipalisme_libertaire

Comme le disait le grand éducateur et penseur critique brésilien Paulo Freire, il ne suffit pas de comprendre notre réalité pour nous adapter et réformer, mais de la comprendre pour l’intégrer et radicalement changer notre société pour l’abolition de la relation dominant / dominé, oppresseur-exploiteur / opprimé-exploité et donc notre émancipation définitive.

Le mouvement des Gilets Jaunes en entrant dans sa seconde année de lutte doit intégrer la compréhension de notre réalité et agir collectivement à la racine profonde des choses, ces deux textes essentiels ci-dessus permettent d’y voir plus clair.

Réflexion – Compréhension – Intégration – Action – Émancipation

Pour une société des sociétés…

Bon Anniversaire à toutes et tous les Gilets Jaunes !

 

2018-2019: Ce mouvement des Gilets Jaunes qui rend les rues de France jaunes de monde

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Le jaune est mis…

 

Un an de rues de France jaunes de monde

 

Résistance 71

 

15 novembre 2017

 

17 novembre 2018 – 17 novembre 2019… Mouvement des Gilets Jaunes : Un an de lutte sociale, de présence massive de terrain sur les ronds-points, dans les rues, devant les organes de pouvoir et de propagande de France. La résurgence des Gaulois réfractaires qui n’ont pas oublié qu’en chacun de nous sommeille un communard est enfin arrivée et dure.

Beaucoup a déjà été dit et écrit sur le mouvement des Gilets Jaunes avec la litanie habituelle de bonnes choses et d’inepties. Que pouvons-nous en dire le plus succinctement possible ? 

Le mouvement des Gilets Jaunes est :

  • Unique dans sa longévité
  • Unique dans sa résistance à la cooptation ce qui explique le point #1
  • Unique dans son refus instinctif du moule de communication sociétal
  • Unique dans son rassemblement par delà les scissions politiques induites
  • Unique dans son mode opératoire de communication des ronds-points
  • Unique dans la convergence d’un apolitisme de partis devenu militant
  • Unique dans sa réappropriation de la communication
  • Unique dans sa résilience
  • Unique dans sa capacité d’adaptation

Où est le mouvement à cet instant précis de l’histoire ?

Il nous semble que le mouvement, bien qu’en cours de transformation, se dirige vers toujours plus de dialogue de sourd avec un État et des “pouvoirs publics” autistes et dont les fonctions sont de protéger les privilèges et le système en place. Le fait depuis plusieurs mois, d’accepter l’encadrement et la déclaration / autorisation officielle des manifestations ne fait plus beaucoup avancer les choses et se doit d’être dépassé. On voit certains “leaders” entrer dans divers organes médiatiques, la vigilance est de mise !

Quel avenir ?

Tout dépend en fait des objectifs qu’on se fixe. Ces objectifs ne peuvent être décidés qu’en réunions / assemblées populaires locales. Ce qui a commencé à se faire à l’instigation des Gilets Jaunes de Commercy dans la Meuse très tôt dans le mouvement et a gagné du terrain, surtout dans les provinces. La coordination, pour être efficace, doit dépasser le cadre local et les initiatives des Assemblées des Assemblées ont enclenché un véritable processus de décision populaire et de volonté de reprendre en main l’affaire politique sans passer par des intermédiaires s’avérant toujours corrompus. Ceci doit se généraliser sur l’ensemble du territoire. Que fleurissent les assemblées populaires !

Il est bien entendu que pour la vaste majorité des personnes impliquées, la préoccupation primordiale est les conditions de vie au quotidien. C’est une évidence et personne ne le discutera. Cependant, nous devons comprendre que l’objectif n’est pas et ne doit pas devenir une “amélioration cosmétique” des conditions de notre exploitation et de notre oppression au cours de notre vie quotidienne, mais un changement profond, radical ( étymologiquement: depuis la racine des choses) de la société. Comprendre véritablement notre réalité et œuvrer ensemble pour la transformer positivement dans le sens de l’égalité et de l’harmonie sociale pour toutes et tous.

Pour que ceci se produise, il est indispensable que le plus de personnes comprennent finalement qu’il n’y a pas de solution au sein de ce système marchand étatico-capitaliste, fondé sur la division et la préservation du rapport dominant/dominé induit et en aucun cas inéluctable et qu’ainsi il ne peut pas y avoir de solution au sein du système en place qui, à terme, ne génère que chaos social, exploitation intensifiée, répression de toute dissidence et annihilation de toute volonté de résister afin de préserver coûte que coûte le statu quo oligarchique et son hégémonie culturelle.

Le mouvement des Gilets Jaunes démontre depuis un an que les sans noms, tous autant que nous sommes, avons toujours cette fibre instinctive de la révolte, et ce, à n’en pas douter, à la grande surprise de l’oligarchie et de ses sbires de terrain que sont les politiciens, les médias et autres cerbères futiles, qui nous pensaient anesthésiés dans la ouate chloroformée de la société du spectacle marchand et de sa culture débilitante. Mais que nenni ! La résurgence du peuple s’est activée, il convient maintenant de la transformer en une révolution sociale qui balaiera une fois pour toute les vestiges de cette société mortifère, gérée depuis les burlingues feutrés des cartels industrio-financiers transnationaux.

Notre émancipation finale ne pourra se produire que lorsque nous aurons individuellement et collectivement, par une prise de conscience politique radicale et définitive, compris que nous avons été artificiellement cloitrés dans un carcan politico-social dans sa dimension étatico-capitaliste et que cet état de fait, tout artificiel et construit qu’il est n’est en rien une fatalité et peut parfaitement être déconstruit comme toute création humaine. Pour ce faire, il nous faut lâcher prise des antagonismes, analyser et intégrer toute différence comme une complémentarité qui à terme, en œuvrant ensemble nous unira et nous renforcera. Ceci est la condition sine qua non de notre émancipation combinée avec la mise en place des associations libres gérées localement, régionalement et au niveau de la “nation” révisée dans son concept, par des assemblées populaires seules capables de prendre les décisions pour le bien commun et de les mettre en application par la grâce des membres des associations libres comprenant qu’ils agissent et travaillent non plus de manière aliénée, mais pour la satisfaction de tous.

Le mouvement des Gilets Jaunes a vu émerger publiquement le concept du Referendum d’Initiative Citoyenne ou Populaire (RIC / RIP) qui présente l’intérêt de faire réfléchir les gens collectivement sur des sujets d’ordre politiques et économiques ; son inconvénient étant qu’il soit une revendication demeurant au sein du système étatique qui est au delà de toute réforme et rédemption politique. L’État et les rouages capitalistes du spectacle marchand sont par design des entités construites contre toute velléité de révolution sociale puisque entités de la perpétuation de la division et de l’exploitation du plus grand nombre par le plus petit nombre dans un rapport synthétique dominant / dominé. Néanmoins le concept du RIC / RIP est bon hors de ce contexte, en l’appliquant dans une gestion autonome par assemblées qui pourraient demander l’avis direct du peuple sur des questions référendaires.

Tout ce qui sort du travail de réflexion collectif et qui tend à faire consensus est une bonne chose, mais doit être appliqué en dehors du système existant. Nous devons recréer notre réalité et non pas réformer celle qui a été inventée pour nous et nous laissant pour compte en chemin il y a déjà bien longtemps. 

A cet égard, l’action de grève générale reconduisible du 5 décembre à venir pourrait s’avérer être un tremplin adéquat pour enfoncer les coins des assemblées et conseils ouvriers et des travailleurs afin de faire péter les verrous du carcan social, si ces conseils pouvaient se mettre en place à cette occasion. Toutes les factions de lutte radicale depuis le XIXème siècle ont prôné la grève illimitée et expropriatrice comme arme absolue contre le pouvoir du capital. Ceci a déjà été mis en pratique lors des grandes grèves ouvrières du nord de l’Italie en 1920 sous l’impulsion d’anarchistes comme Errico Malatesta. Ceci s’est reproduit en Espagne 36, et dans la révolution des conseils de Budapest en 1956. Le plus grand mouvement récent en France fut la grève sauvage ilimitée ouvrière de 1968 qui déborda le système et ses garde-chiourmes des syndicats, ce fait constitua le véritable “Mai 68”, le mouvement étudiant ne venant que s’y greffer et le pourrir par infiltration des taupes d’usage. 

N’oublions pas qu’avant la révolution russe d’octobre 1917, il y eut les prémisses de 1905 et la création du premier “soviet” ou conseil ouvrier à St Petersbourg par une majorité d’anarchistes. Quand les révolutionnaires clamaient “Tout le pouvoir aux soviets !” cela voulait dire tout le pouvoir aux conseils ouvriers/populaires, cela voulait dire à terme, la fin du système étatique et la reprise du pouvoir par le peuple qui le rediluerait en lui-même pour de nouveau vivre dans une société contre l’État et organisée de la sorte. Lénine et Trotsky furent envoyés pour casser cet anti-système qui fait tant trembler et à juste titre, l’oligarchie transnationale. Ainsi, ce n’est pas un hasard si nous, à Résistance 71, aidons à clamer “Tout le pouvoir aux ronds-points !” depuis très tôt dans le mouvement des Gilets Jaunes.

C’est dans cette formule imagée bien entendu que réside une bonne partie de la solution.

Le mouvement des Gilets Jaunes a aussi vu l’ouverture de Maisons du Peuple dans plusieurs villes et certains repensent le concept de nos anciens, celui des Bourses du Travail. Tout cela va dans le bon sens et se doit de s’étendre.

Enfin, pour reprendre une expression moderne très prisée, pensons que chaque quartier, chaque voisinage, chaque lieu de travail que nous voulons désaliéné, chaque commune (bientôt libre et librement associée…) sont des ZAD… des Zones A Défendre, parce que nous voulons en faire des zones de vie décente et heureuse, de vie collective riche et pleine où nous viv(r)ons sainement, ensemble, par delà tous les antagonismes et conflits de la société marchande caduque et non pas conserver ces mouroirs sociaux actuels, négateurs de nos êtres dans l’avilissement de l’avoir à tout prix pour le seul profit du plus petit nombre.

Les Zapatistes du Chiapas au Mexique ont mis 10 ans de préparation clandestine entre 1984 et 1994 avant de sortir au grand jour et de mettre en action leur révolution sociale qui existe toujours aujourd’hui plus forte que jamais, 25 ans plus tard. Chaque société est différente mais complémentaire, il ne nous faudra pas 10 ans pour mettre en place une nouvelle société si nous savons utiliser à bon escient analyse et conseils fournis par l’histoire.

Il ne tient qu’à nous de dire NON ! Ensemble.

De réfléchir et d’agir ensemble pour l’émancipation de notre société.

Les entités du pouvoir coercitif de la division que sont l’État et son mode de production dit capitaliste ont fait leur temps, n’ont amené que perversion, chaos, guerres, dévastations, exploitation et oppression en un volume bien plus conséquent que les quelques positrons qui en émergèrent. Ils sont au bout du rouleau, ils ne peuvent plus régner que dans la terreur et le massacre généralisé, ils se meurent… Achevons-les et par là-même, mettons fin à notre misère par notre renaissance sociale.

Le pouvoir, la capacité de décider et d’agir pour le bien de tous, c’est NOUS et personne d’autre qui l’avons. Qu’on se le dise une bonne fois pour s’en convaincre définitivement !

Longue vie aux Gilets jaunes !

A bas l’État ! A bas la marchandise ! A bas l’argent ! A bas le salariat !

Vive les communes libres émancipées !

Pour que nos Êtres priment sur leur Avoir…

 

Collectif Résistance 71
Novembre 2019

= = =

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

Autres textes utiles à intégrer notre réalité pour la transformer depuis la racine :

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Pierre_Kropotkine_La_Commune_de_Paris_PDF

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

Francis_Cousin Ce n’est qu’un début…

Il y a 50 ans… Mai 68

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

 

Textes des Gilets Jaunes issus des Assemblées des Assemblées:

AdA_Montceau_les_mines_Proposition_axes_travail

AdA_Marche_Jaune

compte-rendu-complet-2e-ada-stnazaire

AssDesAss-2-Appel-pour-un-acte-national-pour-lannulation-des-peines

AssDesAss-2-Appel-pour-des-assemblées-citoyennes

AssDesAss-2-Appel-pour-une-convergence-écologique

Tract_Gilets_Jaunes

 

Un an de Gilets Jaunes… Réflexion stratégique pour le week-end du 16-17 novembre 2019

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Essai stratégique sur le week-end parisien des 16 et 17 novembre 2019

 

Des Gilets Jaunes parmi tant d’autres

 

Novembre 2019

 

Source: 

https://paris-luttes.info/nouvel-article-no-10749-10749?lang=fr

 

Quelques pistes de réflexion pour le week-end du 16 et 17 novembre : ne pas retomber encore une fois dans l’immobilisme qui a gagné le mouvement des Gilets jaunes depuis plusieurs mois. Comment dépasser les dispositifs de répression massifs qui seront présents ? Propositions et stratégies.

Les arrêtés préfectoraux sont de nouveau à jour depuis le samedi 9 novembre, les interdictions de manifestations seront sûrement renouvelées dans les périmètres de l’Ouest parisien. Nous sommes face à deux problèmes : la mobilisation des forces de répression et ce qui en découle : contrôles « préventifs », nombreuses interpellations, encadrement du cortège… L’autre problème est celui de la jonction des groupes en un véritable cortège.

Le 21 septembre dernier, plusieurs poches de manifestants ont réussi à atteindre les Champs de manière plus ou moins prononcée, sans réussir à se regrouper en une masse importante. La stratégie ultra-agressive de la préfecture ne nous permet plus de rester dans un lieu statique en attendant l’agrégation de petits groupes pour former un véritable cortège. La mobilité permanente des manifestants se traduit de plus en plus par la fuite face à la machine policière ; phénomène accentué par la variabilité du nombre de manifestants dans la rue.

Le samedi 16 novembre sur Paris, si nous voulons arracher petit à petit les quartiers riches aux dominants, nous devrons prendre en considération la forme que prendra l’occupation policière, c’est-à-dire celle d’un espace bunkerisé. Nous ne pouvons pas les déloger en les attaquant de front, mais seulement en les dispersant.

Partons du principe que la nécessité de retrouver les Champs est devenue une logique défensive. Depuis le nouveau préfet et sa tactique « post-16 mars », il ne faut plus chercher à fortifier ou à défendre une base fixe, ne plus attendre d’être encerclés pour riposter. Face au quadrillage des lieux les plus stratégiques, notre technique doit se baser sur le harcèlement, le découragement, la distraction des forces de l’ordre. Depuis, chaque lieu de rendez-vous annoncé se trouve être totalement maîtrisé par les flics : c’est pourquoi un point de rassemblement dans un secteur non centralisateur serait à notre avantage. Nous devons nous élancer à partir de lieux non interdits afin de concentrer un maximum de force. Pour avoir l’avantage, il faut dès le début de la matinée pouvoir, avec le nombre, décrocher les policiers de leurs fonctions de contrôle statique et les amener au plus vite à leur devoir de maintien de l’ordre actif dans les quartiers interdits. Lorsque l’effet de masse prendra, la stratégie n’est que pratique et se développera selon les circonstances.

Développons au maximum des réflexions sur les contournements possibles de l’occupation policière. Réfléchissons à réduire l’implication des voltigeurs, forcer les compagnies de CRS à ne faire que des allers-retours, avoir comme objectif : la désorganisation. Utilisons les départs de feu pour scinder la vague policière, amenons les camions à eau en première ligne pour rendre difficile l’incursion des unités mobiles dans nos rangs. Nous connaîtrons des moments de faiblesse, de panique dus aux armes de la police et à la dispersion des groupes. Il nous faut trouver le moyen de se regrouper malgré les poursuites incessantes de la police. Pour entretenir le flux et le reflux des manifestants, il faudrait selon l’ampleur des manifestations, proposer d’autres secteurs de rassemblements dans le début de soirée. Ce qui nous permettrait d’alimenter notre motivation à tenir la rue, et voir dans la journée de samedi plusieurs phases, plusieurs batailles. Pour ne pas se sentir écrasé et permettre une prolongation de l’effort. La multiplicité des moments que recouvrira cette journée générera le refus de partir. Pour ne pas se sentir essoufflé et sans horizon au fil de la journée !

– Avoir plusieurs étapes dans la journée de samedi.

– Une phase le matin, l’après-midi, le soir. 

– Se donner des moments de répit, pour résister jusqu’à tard.

Encore une semaine pour réenvisager nos tactiques, du moins prendre en compte une diversification de nos modes d’action en fonction des différentes situations. Une semaine pour ramener le plus de monde possible !

Des Gilets jaunes parmi tant d’autres

= = =

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 


Vive la Commune !

Guerres colonialistes: Déclaration du CNI-EZLN sur les peuples originels en lutte

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CNI-EZLN / Gilets Jaunes : Même combat !
Nous sommes tous des colonisés !

 

Déclaration jointe du Congrès National Indigène CNI-CGI et de l’EZLN sur les agressions récentes des capitalistes, de leurs gouvernements et de leurs cartels contre les peuples originels du Mexique

Aux peuples du monde
Aux réseaux de résistance et de rébellion
Aux membres nationaux et internationaux de la Sixième
A la presse :

Nous les peuples, nations, tribus et barrios du Congrès National Indigène et du Conseil de Gouvernance Indigène ainsi que l’Armée Zapatiste de Libération Nationale, condamnons les évènements suivants:

Nous dénonçons les attaques sur les communautés natives de Nahua de San Mateo Cuanala San Lucas Nextetelco, San Gabriel Ometoxtla, Santa María Zacatepec, et de José Ángeles voisinage de la municipalité de Juan C. Bonilla. Le 30 octobre courant, la police fédérale mexicaine, la police de l’état de Puebla et la Garde Nationale ont frappé et ont tiré des balles en caoutchouc sur les membres de la communauté, incluant des femmes et des enfants ainsi que des personnes âgées.

Cette répression fut appliquée sur nos compagnons dans un effort de pousser de l’avant l’empoisonnement de la rivière Metlapanapa au sein d’un projet de construction d’égoûts pour la zone industrielle de Huejotzingo, Puebla, connue sous le nom de “cité du textile”. Ceci fait aussi partie d’un projet géant d’infrastructure urbano-industrielle connu sous le nom de “Projet Intégré Morelos”, qui a déjà coûté la vie à notre compañero Samir Flores.

Nous condamnons la lâche attaque du 3 novembre sur Wixarika et Tepehuana de la communauté de San Lorenzo de Azqueltán, municipality of Villa Guerrero, Jalisco, par les propriétaires terriens Fabio Ernesto Flores Sánchez (alias La Polla), Javier Guadalupe Flores Sánchez, et Mario Flores, accompagnés de trois camions pleins d’individus armés agissant en totale impunité. Ils ont monté une embuscade et battu des membres de la communauté et des autorités locales, blessant grièvement nos compañeros Ricardo de la Cruz González, Noé Aguilar Rojas, et Rafael Reyes Márquez, qui sont toujours à l’hôpital.

Ces tentatives d’assassinat qui ont été commises en toute impunité, ont l’intention de mettre un coup d’arrêt à la digne lutte historique de ces communautés à défendre leurs terres. Cette terre est convoitée par ceux qui, parce qu’ils ont de l’argent, pensent qu’ils sont les propriétaires de la région et ils ont de longue date été dépendant de la complicité du gouvernement, qui lui veut offrir ces terres communales pour des millions de dollars de contrats ainsi qu’effacer de l’histoire le peuple Tepecano.

Nous demandons le retour en sécurité de nos compañeros Carmelo Marcelino, Chino et Jaime Raquel Cecilio du Frente Nacional por la Liberación de los Pueblos (Front de Libération Nationale des Peuples) de l’état de Guerrero qui ont disparu le 22 octobre alors qu’ils revenaient d’Acapulco vets Huamuchapa. Ce crime est l’acte le plus récent de la criminalisation, de la persécution, des meurtres et de la disparition de tous ceux de l’état de Guerrero et à travers le Mexique, qui luttent pour la protection des territoires indigènes contre la dévastation capitaliste.

Nous dénonçons également la disparition depuis plusieurs heures entre les mains de la police d’Oaxaca, de notre compagnon Fredy Garcia du Comité de Defensa de Derechos Indígenas après qu’il fut convoqué pour une réunion avec des fonctionnaires du gouvernement. La police a accusé de manière absurde Garcia dans une tentative de le criminaliser ainsi que le comité et leur digne lutte contre la répression et la dépossession capitalistes. Nous demandons la libération immédiate et sans condition de notre compañero Fredy Garcia !

Les capitalistes, leurs cartels et leurs gouvernements utilisent des groupes armés, que ce soit de la police ou de l’armée du mauvais gouvernement, des troupes paramilitaires ou le crime organisé, pour imposer mort et dépossession sur les peuples originels. Pour nos peuples, tout ceci veut dire violence, terreur, et rage ; pour eux, cela veut dire impunité et la garantie que leurs crimes contre des peuples entiers se transformeront en purs profits et bénéfices.

Dans l’attente,

Novembre 2019

Pour la totale reconstituion de nos peuples

Plus jamais un Mexique sans nous !

National Indigenous Congress
Indigenous Governing Council
Zapatista Army for National Liberation

= = =

Lectures complémentaires:

Nous_sommes_tous_des_colonisés (PDF)

Pierre_Clastres_De l’ethnocide

Pierre_Clastres_Echange-et-pouvoir-philosophie-de-la-chefferie-indienne

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Aime_Cesaire_Discours_sur_le_colonialisme

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Manifeste pour la Société des Sociétés

Comprendre-le-systeme-legal-de-loppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-peter-derrico1

Comprendre-le-systeme-legal-doppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-steven-newcomb1

Meurtre par décret le crime de génocide au Canada

Un_manifeste_indigène_taiaiake_alfred

6ème_déclaration_forêt.lacandon

kaianerekowa Grande Loi de la Paix

La Grande Loi du Changement (Taiaiake Alfred)

Païens en terre promise, décoder la doctrine chrétienne de la découverte

 

Analyse politique: Sur la Commune avec l’Internationale Situationniste (Guy Debord)

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Sur la Commune

 

Guy Debord, Raoul Vaneigem, Attila Kotanyi

Internationale Situationniste, 1962

1

« Il faut reprendre l’étude du mouvement ouvrier classique d’une manière désabusée, et d’abord désabusée quant à ses diverses sortes d’héritiers politiques ou pseudo-théoriques, car ils ne possèdent que l’héritage de son échec. Les succès apparents de ce mouvement sont ses échecs fondamentaux (le réformisme ou l’installation au pouvoir d’une bureaucratie étatique) et ses échecs (la Commune ou la révolte des Asturies) sont jusqu’ici ses succès ouverts, pour nous et pour l’avenir. » (Notes éditoriales d’I.S. 7)

Note de R71: Les initiales I.S veulent dire: Internationale Situationniste, mouvement artistique et politique créé par Debord en 1957. C’est justement en 1962 que l’I.S prend son ampleur politique dans la critique radicale de la société du spectacle marchand, qui culminera en 1967 avec la publication de “La société du spectacle” et la participation des situationnistes à mai 68. L’I.S s’auto-dissoudra en 1972.

2

La Commune a été la plus grande fête du XIXème siècle. On y trouve, à la base, l’impression des insurgés d’être devenus les maîtres de leur propre histoire, non tant au niveau de la déclaration politique « gouvernementale » qu’au niveau de la vie quotidienne dans ce printemps de 1871 (voir le jeu de tous avec les armes ; ce qui veut dire : jouer avec le pouvoir). C’est aussi en ce sens qu’il faut comprendre Marx : »la plus grande mesure sociale de la Commune était sa propre existence en actes ».

3

Le mot de Engels : « Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat » doit être pris au sérieux, comme base pour faire voir ce que n’est pas la dictature du prolétariat en tant que régime politique (les diverses modalités de dictatures sur le prolétariat, en son nom).

4

Tout le monde a su faire de justes critiques des incohérences de la Commune, du défaut manifeste d’un appareil. Mais comme nous pensons aujourd’hui que le problème des appareils politiques est beaucoup plus complexe que ne le prétendent les héritiers abusifs de l’appareil de type bolchevik, il est temps de considérer la Commune non seulement comme un primitivisme révolutionnaire dépassé dont on surmonte toutes les erreurs, mais comme une expérience positive dont on n’a pas encore retrouvé et accompli toutes les vérités.

5

La Commune n’a pas eu de chefs. Ceci dans une période historique où l’idée qu’il fallait en avoir dominait absolument le mouvement ouvrier. Ainsi s’expliquent d’abord ses échecs et succès paradoxaux. Les guides officiels de la Commune sont incompétents (si on prend comme référence le niveau de Marx ou Lénine, et même Blanqui). Mais en revanche les actes « irresponsables » de ce moment sont précisément à revendiquer pour la suite du mouvement révolutionnaire de notre temps (même si les circonstances les ont presque tous bornés au destructif – l’exemple le plus connu est l’insurgé disant au bourgeois suspect qui affirme qu’il n’a jamais fait de politique : « c’est justement pour cela que je te tue »).

6

L’importance vitale de l’armement général du peuple est manifestée, dans la pratique et dans les signes, d’un bout à l’autre du mouvement. Dans l’ensemble on n’a pas abdiqué en faveur de détachements spécialisés le droit d’imposer par la force une volonté commune. La valeur exemplaire de cette autonomie des groupes armés a son revers dans le manque de coordination : le fait de n’avoir à aucun moment, offensif ou défensif, de la lutte contre Versailles porté la force populaire au degré de l’efficacité militaire ; mais il ne faut pas oublier que la révolution espagnole s’est perdue, et finalement la guerre même, au nom d’une telle transformation en « armée républicaine ». On penser que la contradiction entre autonomie et coordination dépendait grandement du degré technologique de l’époque.

7

La Commune représente jusqu’à nous la seule réalisation d’un urbanisme révolutionnaire, s’attaquant sur le terrain aux signes pétrifiés de l’organisation dominante de la vie, reconnaissant l’espace social en termes politiques, ne croyant pas qu’un monument puisse être innocent. Ceux qui ramènent ceci à un nihilisme de lumpenprolétaire, à l’irresponsabilité des pétroleuses, doivent avouer en contrepartie tout ce qu’ils considèrent comme positif, à conserver, dans la société dominante (on verra que c’est presque tout).

« Tout l’espace est déjà occupé par l’ennemi… Le moment d’apparition de l’urbanisme authentique, ce sera de créer, dans certaines zones, le vide de cette occupation. Ce que nous appelons construction commence là. Elle peut se comprendre à l’aide du concept de trou positif forgé par la physique moderne. » (Programme élémentaire d’urbanisme unitaire, I.S. 6)

8

La Commune de Paris a été vaincue moins par la force des armes que par la force de l’habitude. L’exemple pratique le plus scandaleux est le refus de recourir au canon pour s’emparer de la Banque de France alors que l’argent a tant manqué. Durant tout le pouvoir de la Commune, la Banque est restée une enclave versaillaise dans Paris, défendue par quelques fusils et le mythe de la propriété et du vol. Les autres habitudes idéologiques ont été ruineuses à tous propos (la résurrection du jacobinisme, la stratégie défaitiste des barricades en souvenir de 48, etc.).

9

La Commune montre comment les défenseurs du vieux monde bénéficient toujours, sur un point ou sur un autre, de la complicité des révolutionnaires ; et surtout de ceux qui pensent la révolution. C’est sur le point où les révolutionnaires pensent comme eux. Le vieux monde garde ainsi des bases (l’idéologie, le langage, les moeurs, les goûts) dans le développement de ses ennemis, et s’en sert pour regagner le terrain perdu. (Seule lui échappe à jamais la pensée en actes naturelle au prolétariat révolutionnaire : la Cour des Comptes a brûlé). La véritable « cinquième colonne » est dans l’esprit même des révolutionnaires.

10

L’anecdote des incendiaires, aux derniers jours, venus pour détruire Notre-Dame, et qui s’y heurtent au bataillon armé des artistes de la Commune, est riche de sens : elle est un bon exemple de démocratie directe. Elle montre aussi, plus loin, les problèmes encore à résoudre dans la perspective du pouvoir des conseils. Ces artistes unanimes avaient-ils raison de défendre une cathédrale au nom de valeurs esthétiques permanentes, et finalement de l’esprit des musées, alors que d’autres hommes voulaient justement accéder à l’expression ce jour-là, en traduisant par cette démolition leur défi à une société qui, dans la défaite présente, rejetait toute leur vie au néant et au silence ? Les artistes partisans de la Commune, agissant en spécialistes, se trouvaient déjà en conflit avec une manifestation extrémiste de la lutte contre l’aliénation. Il faut reprocher aux hommes de la Commune de n’avoir pas osé répondre à la terreur totalitaire du pouvoir par la totalité de l’emploi de leurs armes. Tout porte à croire qu’on a fait disparaître les poètes qui ont traduit à ce moment la poésie en suspens de la Commune. La masse des actes inaccomplis de la Commune permet que deviennent « atrocités » les actes ébauchés, et que les souvenirs soient censurés. Le mot « ceux qui ont fait les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau » explique aussi le silence de Saint-Just.

11

Les théoriciens qui restituent l’histoire de ce mouvement en se plaçant du point de vue omniscient de Dieu, qui caractérisait le romancier classique, montrent facilement que la Commune était objectivement condamnée, qu’elle n’avait pas de dépassement possible. Il ne faut pas oublier que, pour ceux qui ont vécu l’évènement, le dépassement était là.

12

L’audace et l’invention de la Commune ne se mesurent évidemment pas par rapport à notre époque mais par rapport aux banalités d’alors dans la vie politique, intellectuelle, morale. Par rapport à la solidarité de toutes les banalités parmi lesquelles la Commune a porté le feu. Ainsi, considérant la solidarité des banalités actuelles (de droite et de gauche) on conçoit la mesure de l’invention que nous pouvons attendre d’une explosion égale.

13

La guerre sociale dont la Commune est un moment dure toujours (quoique ses conditions superficielles aient beaucoup changé). Pour le travail de « rendre conscientes les tendances inconscientes de la Commune » (Engels), le dernier mot n’est pas dit.

14

Depuis près de vingt ans, en France, les chrétiens de gauche et les staliniens s’accordent, en souvenir de leur front national anti-allemand, pour mettre l’accent sur ce qu’il y eut dans la Commune de désarroi national, de patriotisme blessé, et pour tout dire de « peuple français demandant par pétition d’être gouverné » (selon la « politique stalinienne » actuelle), et à la fin poussé au désespoir par la carence de la droite bourgeoise apatride. Il suffirait, pour recracher cette eau bénite, d’étudier le rôle des étrangers venus combattre pour la Commune : elle était bien, avant tout, l’inévitable épreuve de force où devait se mener l’action en Europe depuis 1848 de « notre parti », comme disait Marx.

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Lectures complémentaires:

L’essentiel-et-l’indispensable-de-Raoul_Vaneigem

Michel_Bakounine_La_Commune_de_Paris_et_la_notion_detat

Pierre_Kropotkine_La_Commune_de_Paris_PDF

Louise-Michel_De-la-commune-a-la-pratique-anarchiste

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Inevitable_anarchie_Kropotkine

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

Anarchisme, stéréotypes, confusionnisme et influences bourgeoises

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, gilets jaunes, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 10 novembre 2019 by Résistance 71

 

Les influences bourgeoises sur l’anarchisme

 

Luigi Fabbri

1917

 

Texte du communiste anarchiste italien Luigi Fabbri écrit à l’époque de la Première Guerre mondiale, abordant les problèmes posés par les stéréotypes de l’anarchisme dans la culture populaire et l’effet négatif que cela a eu sur le mouvement anarchiste actuel.

Note de R71: Une fois de plus, nous sommes ici avant 1928 et la publication du livre d’Edward Bernays (neveu de Sigmund Freud), “Propaganda, comment manipuler l’opinion en démocratie” ; ce qui veut dire que le mot “propagande” employé souvent ici, l’est dans son sens de l’époque: la promotion, la méthode de dissémination d’une idée, en l’occurence ici: l’anarchie. Il n’y a pas de connotation péjorative ni manipulatrice lorsque ce mot est employé. Il s’agit tout simplement du mot usuel employé à l’époque dans la littérature pour nommer l’action de propager une idée, ainsi “faire la propagande anarchiste” c’est promouvoir l’Idée par tous les moyens disponibles.

Littérature violente et anarchisme 

Afin d’éviter les malentendus, nous devons d’abord clarifier nos termes. Il n’y a pas de théorie de « l’anarchisme violent ». L’anarchisme est une combinaison de doctrines sociales qui ont pour base commune l’élimination de l’autorité coercitive humaine sur l’humain ; et la majorité de ses partisans répudient toutes les formes de violence et ne la considèrent légitime seulement comme forme de légitime défense. Mais comme il n’y a pas de ligne précise séparant la défense et l’offense, et que le concept de défense peut être compris de manières très diverses, il apparaît de temps à autre des actes violents, commis par des anarchistes comme une forme de rébellion individuelle dirigé contre des chefs d’Etat et des représentants de la classe dirigeante. 

Nous classerons ces manifestations de violence individuelle comme « anarchisme violent », et cela uniquement pour des raisons de commodité, et non parce que le nom reflète la réalité. En fait, tous les mouvements politiques, sans exception, ont eu des périodes durant lesquelles des actes de rébellion violents ont été commis en leur nom – généralement quand ces mouvements se sont trouvés à un point d’extrême opposition aux institutions politiques ou sociales dominantes. Actuellement, le mouvement qui se trouve, ou semble se trouver, au premier plan et en opposition absolue aux institutions dominantes est l’anarchisme ; il est donc logique que les manifestations de violence contre ces institutions dominantes prennent le nom et certaines caractéristiques particulières de l’anarchisme. 

Cela dit, je veux faire une brève remarque sur quelque chose qui semble passer inaperçu : l’influence de la littérature sur les manifestations de la rébellion violente et l’influence qu’elle reçoit de tels actes. 

Naturellement, je laisserai de côté la littérature classique, bien que vous trouverez certainement une justification pour les crimes politiques dans Cicéron, la bible, Shakespeare, Alfieri, et dans tous les ouvrages historiques passés de main en main dans la jeunesse. Dans les histoires de Judith dans la Bible et de Brutus dans l’histoire antique, même avec Orsini et Agesilao Milano dans l’histoire moderne, on trouve toute une série de crimes politiques pour lesquels les historiens et les poètes ont parfois fait des excuses injustifiées. 

Mais je ne veux pas parler de ces crimes, car cela me porterait trop loin, car il ne serait pas difficile d’y voir le jeu de circonstances diverses qui leur donnent des caractéristiques diverses. Je veux seulement me référer à cette littérature qui a un rapport direct et ouvert avec le type d’acte politique actuellement caractérisé comme « anarchiste ». 

Depuis 1880, des actes d ‘ »anarchisme violent » se sont continuellement produits, le plus grand nombre arrivant dans la période 1891-1894, surtout en France, en Espagne et en Italie, je ne sais pas si quelqu’un l’a remarqué, mais précisément dans cette période là florissait, surtout en France, la littérature sensationnaliste qui ne cessait de glorifier au septième ciel tout acte « anarchiste » violent, y compris même le moins compréhensible et justifiable ; et sa langue était vraiment une instigation à la propagande par le fait. 

Les écrivains qui se sont consacrés à ce type de sport littéraire violent étaient presque tous complètement en dehors du mouvement anarchiste ; les écrivains étaient extrêmement rares chez qui le plaidoyer littéraire et artistique coïncidait avec une persuasion théorique vraie et naturelle, à une acceptation consciente des doctrines anarchistes. Presque tous travaillaient dans leur vie privée et publique en totale contradiction avec les choses terribles et les idées qu’ils préconisaient dans leurs articles, leurs romans, leurs histoires ou leurs poèmes. Il arrive très fréquemment que l’on trouve des déclarations « anarchistes » très violentes dans les œuvres d’écrivains largement connus pour appartenir à des partis diamétralement opposés à l’anarchisme. Même parmi ceux qui, un instant, semblaient avoir embrassé sérieusement les idées anarchistes, un ou deux seulement ont maintenu cette direction intellectuelle par la suite. (Les seuls que je puisse rappeler sont Mirbeau et Eekhoud.) Les autres, après seulement deux ou trois ans, sont venus soutenir des idées totalement contraires à celles qu’ils avaient auparavant promues avec une telle virulence. 

Ravachol, qui même parmi les anarchistes est le type de rebelle violent qui reçoit le moins de sympathie, a trouvé de nombreux apologistes parmi les lettrés, de Mirbeau à Paul Adam, plus tard un mystique militariste, qui a parlé du terrible dynamiteur de la manière la plus paradoxale possible. : « Enfin, » pour paraphraser Paul Adam, « en ces temps de scepticisme et de bassesse, un saint nous est né ». Mais il n’était pas un saint comme le « saint de Fogazzaro » pour qui aujourd’hui Paul Adam pourrait être enclin à écrire des excuses. La chose la plus curieuse est que les types littéraires avaient tendance à approuver le plus les actes de rébellion que les militants anarchistes approuvaient le moins en raison de leur caractère antisocial extrêmement évident. 

Qui ne se souvient pas de l’expression inhumaine, esthétiquement plaisante pourtant, de Laurent Tailhade (qui devint plus tard un nationaliste militariste) lors d’un banquet donné par « La Plume », la célèbre revue intellectuelle parisienne, lors de l’épidémie d’explosions de dynamite en 1893 ? Lors de ce banquet pour les poètes et les écrivains, Tailhade, en référence aux attentats à la bombe, a prononcé la phrase bien connue ; « Qu’importe les victimes si le geste est beau? » Inutile de dire que les militants anarchistes désapprouvaient cette théorie esthétique de la violence au nom de leur philosophie et de leur mouvement ; mais la phrase a été parlée et a eu son effet. 

Le nationaliste Maurice Barrès, qui avait écrit un roman singulièrement individualiste, L’Ennemi des lois, que les anarchistes diffusaient comme propagande, écrivit un article peu après la décapitation d’Émile Henry (dont l’acte fut sévèrement jugé par Élisée Reclus) rempli d’admiration et d’enthousiasme. Je n’ose en reproduire même un petit fragment, parce qu’en Italie on ne peut pas dire certaines choses, même sous les auspices de la documentation littéraire ; mais celui qui veut satisfaire sa curiosité peut lire le « Journal » de Paris, le 28 mai 1894 et s’en aller pleinement éclairé à ce sujet. 

En ce qui concerne Vaillant, qui était un anarchiste qui a lancé une bombe au parlement français, nous ne pouvons pas oublier ce qui a été écrit au lendemain de son exécution par François Coppée, le célèbre poète nationaliste, allié et candidat des clercs : « Après avoir lu les détails de la décapitation de Vaillant, je suis resté pensif … Malgré moi, un autre spectacle a brusquement défilé dans mon esprit : j’ai vu un groupe d’hommes et de femmes se serrer les uns contre les autres au milieu d’un cirque, sous le regard de la multitude, tandis que de tous les côtés de l’immense amphithéâtre rugissait le cri effrayant : « Aux lions ! », et près du groupe les gardiens du lion ouvrent la cage des bêtes Oh, pardonnez-moi sublimes chrétiens de l’époque ! de la persécution, toi qui es mort pour affirmer notre douce foi du sacrifice et du bien, pardonne-moi que j’apporte ta mémoire devant les hommes mélancoliques de notre temps ! … mais dans les yeux de l’anarchiste marchant à la guillotine brillante, oh douleur ! , la même flamme d’intrépides folies qui a illuminé vos yeux ! «  

Quelque chose de semblable serait dit plus tard à propos des assassins par le célèbre psychologue et littéraire Henri Leyret dans le livre « En plein faubourg ». Peu de temps après, Leyret rassembla dans un volume et présenta au public les phrases du « bon juge » Magnaud. Je pourrais aller beaucoup plus loin en reproduisant des défenses enthousiastes et des excuses pour la violence anarchiste par des écrivains comme Edward Conte, Séverine, [Lucien] Descaves, [Victor] Barrucand, etc. 

À la fin de 1897, le drame Les Mauvais bergers d’Octave Mirbeau, dans lequel la rhétorique la plus violente et la plus révolutionnaire coulait dans les rivières, fut produit à Paris. Il a été reçu avec beaucoup d’enthousiasme par les intellectuels de cette ville. Comme la veille de la prise de la Bastille, quand les poètes flagorneurs et la reine elle-même, les lettrés et tous les esprits intelligents de l’aristocratie et de la noblesse s’enthousiasmaient pour les brillants paradoxes encyclopédistes, les dames à la mode se prêtaient volontairement à la récitation de satire mordante de Beaumarchais et ravie des fantaisies anarchistes de Rabelais, les intellectuels bourgeois de nos jours se plaisent à se plonger dans la poésie et à exagérer les explosions de colère qui jaillissent parfois des profonds mystères de la souffrance humaine. 

Émile Zola lui-même, après être entré dans la mêlée avec un coup de semonce, son Germinal, un sombre roman de destruction, glorifia les anarchistes à Paris et poétisa même la figure de Salvat, le dynamiteur, dans le caractère duquel il est facile de se reconnaître. plus violent qu’il ne l’était en réalité – Vaillant. Lisez Mêlée Sociale de Clemenceau, Pages Rouges de Séverine, Sous le sabre de Jean Ajalbert, Soleil des Morts de Mauclair, Chanson des Gueux et Les Blasphèmes de Jean Richepin et Idylles Diaboliques d’Adolphe Retté ; feuilletez des revues littéraires aristocratiques comme « Mercure de France », « La Plume », « La Revue blanche », « Entretiens politiques et littéraires » et vous trouverez, en prose ou en poésie, dans la critique d’art comme dans les critiques de théâtre et de livre, expressions littéraires d’une telle violence que vous ne les trouverez jamais dans les magazines anarchistes réels, tout comme vous ne les entendrez jamais sur les lèvres des anarchistes réels. 

Il est compréhensible que les lettrés soient venus à exprimer des expressions dans une telle contradiction avec leurs croyances réelles. L’artiste recherche la beauté plutôt que l’utilité dans une attitude ; à cause de cette approche que l’anarchiste social peut comprendre sans l’approuver suscite l’enthousiasme chez le poète ou l’écrivain. L’acte de rébellion qui ne tient pas compte de ses effets, est moralement condamnable comme tout autre acte de cruauté, bien que commis avec les meilleures intentions ; l’acte d’un chirurgien qui coupe une jambe alors que seule l’amputation d’un orteil est nécessaire serait également répréhensible. Mais ces types de considérations sociales et humaines, ces distinctions, sont méprisés par les individus qui aiment la rébellion non pour ses objectifs, mais pour son propre intérêt et pour sa beauté esthétique. 

Ces individus sont avant tout des artistes et des écrivains éduqués à l’école de Nietzsche (qui n’a jamais été anarchiste) qui considèrent toutes les actions, aussi tragiques ou sublimes soient-elles, uniquement d’un point de vue esthétique et ignorent les concepts de bien et de mal, d’utile et nuisible. 

De la pensée anarchiste, ils n’ont entrevu rien au-delà de l’émancipation individuelle ; ils ont négligé le problème social, c’est-à-dire le côté humaniste de l’anarchisme. De cette façon, ils sont venus à concevoir une « anarchie » implacable dans laquelle on peut vénérer un Émile Henry, mais avec lui un Passatore, un Nero ou un Ezzelino da Romano. Il faut comprendre que les actes de tels individus n’ont d’importance que parce que la prose et la poésie, le drame ou le roman, la plume ou le pinceau, y trouvent une source de beauté et de forme. On sait combien l’amour d’une belle phrase, d’une expression originale ou d’un vers vibrant peut fausser et déformer les pensées innées et vraies d’un écrivain. Leopardi, qui s’écriait poétiquement : « Armez-les, prenez-les ici », était en pratique peu disposé et avait peu d’aptitude à les prendre réellement. comme Paul Adam, il aurait appelé quelqu’un de fou qui lui aurait demandé avec sérieux s’il approuvait le meurtre de sang-froid d’un ermite par Ravachol (qu’il qualifiait pourtant de « saint »). 

Dans l’appréciation d’un acte, l’élément esthétique est complètement différent de l’élément social et politique. Eh bien, à une doctrine (l’anarchisme) qui se fonde sur le raisonnement scientifique et qui est éminemment sociopolitique, ils attribuent à tort cette esthétique paradoxale qui est uniquement et purement applicable à la poésie et à l’art. Dans toutes les théories de la rénovation et de la révolution, l’art et la poésie sont certes des facteurs d’importance secondaire et ne doivent jamais, absolument jamais, s’imposer ou avoir le droit de guider l’action individuelle ou collective uniquement pour des effets esthétiques. 

Indépendamment de la valeur intrinsèque d’une idée, l’art la saisit et l’embellit au gré de la fantaisie, quitte à la modifier totalement à la recherche de nouvelles formes d’expression. C’est le sort de toutes les idées nouvelles et audacieuses qui, par nature, se prêtent à la fantaisie artistique. L’histoire de la littérature est la preuve que l’art est par nature rebel et novateur. Tous les poètes, tous les romanciers, tous les dramaturges étaient à l’origine des rebelles, même s’ils échangèrent plus tard leur costume de bohème contre la robe de l’universitaire ou du courtisan. 

Mais, revenant sur le sujet, je répète qu’il y a une relation minimale ou inexistante, en dehors de certaines expressions et formes artistiques, entre le mouvement anarchiste social avec ses bases sociologiques et politiques et l’épanouissement de la littérature « anarchiste » ; et vous trouverez la preuve que les militants anarchistes sont souvent des savants et des philosophes, et seulement dans de rares cas, des écrivains et des poètes. Comme nous l’avons vu, les apologistes de la violence anarchiste ont souvent été des réactionnaires politiques. Et malgré le fait que pendant un moment ils se disent anarchistes, tôt ou tard ils retourneront dans un autre camp et deviendront des nationalistes comme Paul Adam, des militaristes comme Tailhade, ou des socialistes comme Mauclair.

S’il est vrai que l’art est l’expression de la vie sous une forme agréable, la littérature actuelle, si saturée de l’esprit anarchiste, est une conséquence de la situation sociale dans laquelle nous nous trouvons et de la période rebelle dans laquelle nous vivons. 

Mais à leur tour certains types de littérature « anarchiste » violentes exercent une influence sur le mouvement que nous ne pouvons négliger d’examiner. L’esthétique paradoxale de cette littérature a eu d’énormes répercussions dans le monde anarchiste en ce sens qu’elle a beaucoup contribué à l’occultation des aspects socialistes et humanitaires de l’anarchisme et qu’elle a influencé pas un petit peu le développement de la tendance terroriste. 

Mais que cela soit compris : il s’agit de quelque chose de spécifique, et je ne prétends pas que nous devions freiner l’art et la littérature, même dans le but de défendre la société ou d’améliorer le cours du mouvement révolutionnaire. 

Permettez-moi de rappeler un incident. Quand Émile Henry jeta une bombe dans un café en 1894, presque tous les anarchistes que je connaissais alors réalisèrent que c’était un acte illogique et inutilement cruel, et ils ne cachèrent pas leur dégoût et leur désapprobation. Mais au cours de son procès Henry a donné son auto-défense célèbre, qui est un véritable bijou littéraire -admi même par Lombroso lui-même [Cesare Lombroso, un criminaliste réactionnaire] – et après sa décapitation beaucoup d’écrivains non-anarchistes ont loué l’homme exécuté, sa logique et son ingéniosité, que l’opinion des anarchistes a changé (généralement, en tout cas), et l’acte de Henry a trouvé des apologistes et des imitateurs. Comme on peut le voir, l’esthétique littéraire a finalement ignoré l’aspect social, ou, plus exactement, l’aspect antisocial de l’acte, et la doctrine anarchiste actuelle n’a pas à être reconnaissante pour le service léger prêté par la littérature. 

Ce type de littérature est la meilleure propagande terroriste, une propagande pour laquelle on chercherait en vain, dans n’importe quelle publication, des livres, des pamphlets et des périodiques qui seraient la véritable expression du mouvement anarchiste. Qui ne se souvient pas, pour ne citer qu’un cas de plus, le magnifique article de Rastignac sur Angiolillo (publié dans le « Tribuna » conservateur à Rome) ? Malgré le fait que l’auteur dans ce cas a déclaré beaucoup de vérités, à ceux-ci il a ajouté de nombreuses idées fausses, et Errico Malatesta, qui est communément considéré comme l’un des anarchistes les plus violents, mais qui en réalité est l’un des plus calmes et raisonnables entrant dans la lutte pour combattre ces idées erronées. En raison de l’influence de ce type de littérature violente, et pour aucune autre raison, il n’a pas manqué une personne pour mettre en pratique l’une des invectives les plus violentes écrites par le poète Rapisardi après qu’il a été imprimé dans plusieurs numéros de la revue terroriste « Pensiero e Dinamite » [Pensée et Dynamite] ; et cette personne était une jeune Sicilienne cultivée et à l’aise qui a souffert de 12 ans de prison à cause de cela. Quel gâchis. 

Certes, Rastignac, comme Rapisardi, pouvaient protester, et avoir raison, contre les accusations de complicité, même indirectes. Mais cela ne contredit pas mon affirmation selon laquelle la suggestion littéraire et artistique peut être – et je ne suis pas le premier à le dire – le déterminant non seulement de certains actes déjà accomplis, mais aussi de la direction mentale des terroristes « anarchistes » qui ont jamais apprécié les inductions de Reclus ou Kropotkine, ou la logique squelettique mais humanitaire de Malatesta. 

Influences bourgeoises sur l’anarchisme 

Nous avons dit dans le chapitre précédent que la littérature bourgeoise, cette littérature qui trouve dans l’anarchisme la raison d’une attitude esthétique nouvelle et violente, contribue indubitablement à la production d’une mentalité individualiste et antisociale chez les anarchistes. 

Les lettrés et les artistes, sans se soucier de savoir si elle peut s’appliquer à la vie quotidienne, ont trouvé un élément de beauté dans les actes des individus qui, avec la puissance de leur intelligence et avec le mépris souverain pour leurs propres vies et celles des autres , se mettent, avec un violent acte de rébellion, hors du cours commun de l’humanité. Pour ces artistes et écrivains, la beauté du geste prend la place de l’utilité sociale, à laquelle ils ne se soucient pas. Ainsi, ils ont idéalisé la figure du dynamiteur anarchiste car même dans ses manifestations les plus tragiques, il présente des caractéristiques indéniables d’originalité et d’attractivité. Cette idéalisation littéraire et artistique a exercé son influence sur de nombreux anarchistes qui, par ignorance ou par méconnaissance de la raison et de la logique ou du tempérament, l’ont prise pour une propagation d’idées, même si elle n’est qu’une manifestation artistique. 

Dans certains cercles anarchistes, les plus impulsifs et les moins avertis, on n’a pas compris que ces écrivains, qui semblent rivaliser en émettant des paradoxes les plus extravagants, n’ont pas de convictions doctrinales ou théoriques anarchistes. Ils font des excuses à Ravachol et à Émile Henry de la même manière qu’en d’autres occasions, ils auraient présenté des excuses aux voleurs de grand chemin. Il ne fait aucun doute que le bandit qui assaille et tue un voyageur fournit un sujet littéraire plus utile que le petit voleur ou le pickpocket dans les rues ; le premier peut fournir le sujet d’un drame ou d’un roman, tandis que le second se prête uniquement à la comédie ou à la farce. Cependant, aucun individu sain d’esprit ne peut nier que le bandit embusqué est mille fois pire que le petit voleur. 

Ces poseurs littéraires, peut-être sans le vouloir, offensent les anarchistes déchus jusque dans les éloges qu’ils leur adressent, parce que leurs éloges tirent leur force et leur motivation précisément de ce qui, selon les principes anarchistes, est douloureux et déplorable, bien que peut-être une nécessité historique. La mentalité bourgeoise y voit [les terroristes anarchistes] une attitude qui se diffuse ensuite dans le milieu anarchiste et tend à y former une mentalité [bourgeoise] comme elle. 

De même, dans la bourgeoisie, vous trouverez plus de pardon pour le meurtrier qui prend sa vie à la communauté humaine que pour le voleur qui, en dernière analyse, ne prend rien du patrimoine vital de la société, mais change simplement la place et la propriété des choses. De même, en changeant les termes et en mettant de côté les comparaisons injurieuses, certains anarchistes apprécient beaucoup plus ceux qui tuent dans un moment de rébellion violente qu’ils n’apprécient le militant obscur qui, par une vie de travail constant, produit des changements beaucoup plus radicaux dans la conscience et les événements. 

Je répète ce que j’ai déjà dit : les anarchistes ne sont pas tolstoïens – ils reconnaissent que la violence (qui est toujours une chose laide, qu’elle soit individuelle ou collective) est souvent nécessaire, et que personne ne devrait condamner ceux qui ont sacrifié leur vie à cette nécessité. Mais nous ne traitons pas de cela, mais de la tendance, dérivée des influences bourgeoises, à ignorer les objectifs et à faire de l’action la préoccupation primordiale. 

Selon moi, les anarchistes qui accordent une importance primordiale aux actes de rébellion sont peut-être des révolutionnaires et des anarchistes, mais ils sont beaucoup plus révolutionnaires qu’anarchistes. J’ai connu beaucoup d’anarchistes qui s’embarrassent peu ou pas du tout de la théorie anarchiste et n’essaient même pas d’en apprendre, mais sont des révolutionnaires enflammés dont les critiques et la propagande n’ont d’autre fin que le révolutionnaire, celui de la rébellion pour la rébellion . Et plus ils sont ardents et intransigeants, plus tôt ils abandonnent notre camp et croisent celui des partis autoritaires et légaux, leur foi dans une révolution qui approche rapidement s’évapore au contact de la réalité et leur énergie se dissipe dans des conflits trop violents dans leur environnement social.

L’influence de l’idéologie bourgeoise sur ces individus est indéniable. L’importance maximale concédée à un acte de violence ou de rébellion est la fille de l’importance maximale concédée par la doctrine politique bourgeoise à quelques « grands hommes » en comparaison de celui concédé à la société dans son ensemble. Et cette influence pernicieuse anéantit chez beaucoup d’anarchistes le sens de la relativité à travers laquelle nous accordons toute son importance actuelle, de sorte qu’aucune méthode révolutionnaire ne sera rejetée a priori, mais chacun sera considéré par rapport à la fin désirée sans confondre son caractère spécial, ses fonctions et ses effets. 

Nous avons donc déterminé deux formes d’influence bourgeoise sur l’anarchisme : celle qui se manifeste par la grande importance attachée aux actes révolutionnaires plutôt que par les buts que de tels actes doivent avoir ; l’autre est celle de la littérature bourgeoise décadente des temps récents qui idéalise les formes les plus antisociales de rébellion individuelle. Il y a très peu de séparation entre ces deux formes, et pour cette raison je n’ai pas pu les considérer séparément. 

La bourgeoisie a exercé une influence extraordinaire sur l’anarchisme lorsqu’elle s’est donnée pour mission de produire une propagande anarchiste. Alors que cela semble un paradoxe, il est vrai qu’une grande partie de la propagande anarchiste a été produite par la bourgeoisie. Malheureusement, cependant, ce qu’ils ont produit a été totalement inutile à la propagation d’idées vraiment libertaires ; mais cela ne change rien au fait qu’ils ont voulu ardemment attribuer à tout le mouvement anarchiste les effets de cette fausse propagande. 

Au moment de la pire persécution des anarchistes, il arrive que tous les marginaux de la société actuelle, et parmi eux beaucoup de criminels, en viennent à croire sérieusement que l’anarchie est telle que décrite dans les journaux bourgeois, c’est-à-dire quelque chose de très bien adapté aux habitudes antisociales. Bien que pour des raisons différentes, c’est un fait que ces individus se trouvent, comme les anarchistes, dans un état de rébellion continue contre l’autorité constituée ; cela donne lieu à cette perception erronée et l’encourage. En prison et en exil forcé, nous sommes souvent entrés en contact avec des criminels de droit commun qui se disent anarchistes, sans naturellement avoir jamais lu un seul périodique ou pamphlet anarchiste et n’ayant jamais entendu parler d’anarchie en dehors de la presse bourgeoise. 

Et ainsi ils croient que l’anarchie est précisément celle qui est décrite dans les périodiques réactionnaires les plus condamnables, et à ce titre ils l’approuvent ou la désapprouvent. Pensez-y, à ceux qui approuvent, le type d’anarchie qui devrait être ! Je me souviens d’avoir connu un homme condamné pour crimes communs, un faussaire intelligent et un poète, qui se croyait sérieusement anarchiste et l’avait dit à ses juges. L’un d’eux lui a demandé comment il avait pu justifier ses crimes à la lumière des idées qu’il prétendait professer. Il a répondu : « Ce que vous appelez le crime est un principe d’anarchie : lorsque tous les hommes se livreront à la délinquance débridée (ce sont ses mots exacts), alors viendra ou sera l’anarchie. Comme on peut le voir, il a embrassé l’anarchie, mais dans le sens donné par les dictionnaires bourgeois, dans le sens du désordre, de la confusion, du chaos. 

Cette propagande bourgeoise a aussi ses effets même parmi ceux qui ne veulent rien avoir à faire avec les anarchistes. Dans les réservoirs de Naples, j’ai rencontré des camorristas [membres de la mafia napolitaine] qui croyaient que les anarchistes constituaient vraiment une société de malfaiteurs et méritaient, à ce titre, d’être aux côtés de la « société honorable du peuple camorra ».  » A Trémiti, cette ville d’exil, on me raconta un modeste banquet d’anarchistes et de socialistes auxquels deux ou trois camorristas étaient invités – les seuls exilés non politiques de l’île – par simple décence humaine n’ayant rien à voir avec la politique ; et quand ils sont arrivés au pain grillé, et à la grande surprise, l’un des camorristas a soulevé sa tasse à l’union des « trois partis : camorra, anarchists, et socialistes » – contre le gouvernement ! 

Le toast a été reçu avec un rire tumultueux, car il est communément connu que la camorra s’allie facilement avec le gouvernement et contre les socialistes et les anarchistes. Mais cela nous montre comment la mentalité des criminels de droit commun a fini par accepter comme une véritable anarchie ce qui est distribué par les journaux sur la prise de la police. Cette propagande traîtresse explique pourquoi dans la période de 1889 à 1894, nous avons vu tant de cas où des voleurs et des faussaires communs se sont déclarés anarchistes, donnant à leurs actes une apparence pseudo-politique. Ils ont lu que l’anarchie était l’idéal des voleurs de meurtriers et ils se sont dit : « Je suis un voleur, par conséquent, je suis un anarchiste. » 

Cela explique aussi le fait, qui a tellement impressionné Lombroso, que de nombreux criminels de droit commun se déclarent anarchistes après avoir été incarcérés – mais pas avant, notez-le bien. Quand ils sentent le talon de l’autorité sur leur dos, ils pensent aux anarchistes, qui dans leur esprit sont les criminels les plus terribles en raison de leur haine de l’autorité, et quand ils entrent dans leurs cellules, ils attrapent le premier clou qui leur tombe entre les mains. écris sur le mur, « le papier des délinquants », « Viva l’anarchia! » 

Mais ce phénomène ne dure pas longtemps. Ils se rendent vite compte qu’en se qualifiant eux-mêmes d’anarchistes, ils courent un plus grand risque que de voler et de tuer, que la lueur anarchiste influence les tribunaux pour augmenter leur punition sans diminuer l’antipathie que leurs actes suscitent. De plus, ils ont trouvé dans la majorité des anarchistes une indifférence glaciale et une méfiance extraordinaire à l’égard de leurs conversations improvisées sur « l’idée » – quand quelqu’un ou quelqu’un d’autre ne les bouscule pas ; et puis ils cessent de s’appeler anarchistes. 

Des traces de cette propagande bourgeoise persistent cependant parmi les anarchistes actuels. Certains ont pris au sérieux les sophismes de quelques délinquants géniaux et ont fini par théoriser sur la légitimité du vol ou de la contrefaçon de l’argent. D’autres sont allés à la recherche de circonstances atténuantes, parlant de « vol à des fins de propagande », produisant ainsi les phénomènes de Pini et de Ravachol. Ces deux hommes étaient des hommes sincères, mais pour cela ils n’étaient pas moins victimes du sophisme qui est la progéniture de la propagande perverse des périodiques et de la calomnie bourgeoise. L’exception n’a jamais été la règle, parce que les anarchistes qui, de bonne foi, acceptaient l’idée de brigandage, n’étaient en pratique jamais capables de voler autant qu’une aiguille ; tandis que ceux qui se livraient vraiment au brigandage se gardaient bien de le faire « pour la propagande » et cessèrent bientôt de se dire anarchistes – et continuèrent à être des voleurs ordinaires. 

Cette tendance a disparu chez les anarchistes. Mais surtout il montre ce qui était possible à cause d’une influence complètement d’origine bourgeoise – une influence provoquée par une campagne de mensonges et de persécution contre les anarchistes. « Les anarchistes », disent-ils, « veulent arracher des biens à ceux qui les possèdent, et pour cette raison, les anarchistes sont des voleurs. » 

Il n’est pas surprenant, alors, que certains qui s’appellent ou se croient anarchistes – surtout ceux qui ont seulement entendu parler de l’anarchisme par ceux qui le diffament – je le répète, il n’est pas surprenant que certains, en particulier les gens incultes ou impulsifs, ou ceux déficient en capacité de raisonnement, ont cru et admis toutes les absurdités propagées sur l’anarchisme. Mais qui peut nier que, s’ils se trompent, c’est la mauvaise foi de la bourgeoisie qui en est responsable, étant donné que rien dans les doctrines ou les programmes anarchistes ne peut justifier ces aberrations et ces déviations ? À la fin, nous dirons qu’il semble exagéré, même pour ceux qui n’ont jamais vécu dans le milieu anarchiste, que beaucoup deviendront anarchistes à cause de la propagande trompeuse des écrivains et des journalistes bourgeois. 

Les esprits des hommes, surtout des jeunes, assoiffés par le mystérieux et l’extraordinaire, se laissent aisément entraîner par la passion du nouveau vers ce qui, froidement examiné dans le calme qui suit l’enthousiasme initial, est absolument et définitivement répudié. Cette fièvre pour les choses nouvelles, cet esprit audacieux, ce zèle pour l’extraordinaire a amené aux rangs anarchistes les types les plus exagérément impressionnables, et en même temps les types les plus vides et les plus frivoles, des gens qui ne sont pas repoussés par l’absurde, mais qui, au contraire, s’y engagent. Ils sont attirés par des projets et des idées justement parce qu’elles sont absurdes, et donc l’anarchisme leur est venu à être connu précisément pour le caractère illogique et le ridicule que l’ignorance et la calomnie bourgeoise ont attribués aux doctrines anarchistes. 

Ces personnes sont les éléments qui contribuent le plus à discréditer l’idéal anarchiste, car de cet idéal ils extrapolent une infinité de ramifications fausses et ridicules, d’erreurs grossières, de déviations et de dégénérations, croyant au contraire défendre l’anarchisme « pur »… Ces individus n’entrent guère dans le monde de l’anarchisme quand ils réalisent que l’anarchisme, tel qu’il est conçu par les philosophes anarchistes, les économistes et les sociologues, est très différent de ce qu’ils croient et apprennent à aimer en lisant les écrits trompeurs des écrivains bourgeois. Ils découvrent que le mouvement suit un cours bien différent de ce qu’ils avaient imaginé ; en un mot, ils observent qu’ils ont devant eux une idée, un programme complètement organique, cohérent, positif et possible – parce qu’il a été conçu avec l’appréciation de la relativité des choses, sans laquelle la vie devient impossible. Le caractère sérieux, positif et logique de l’anarchisme les irrite, et ils trouvent un réconfort rapide en rejoignant cette masse amorphe qui ne sait pas ce qu’elle veut ou ce qu’elle pense, mais elle est implacable pour démolir et discréditer tout ce que les autres font de sérieux et en employant le langage abusif et autoritaire propre à son tempérament et l’origine bourgeoise de son état mental. 

Et même lorsque leurs idées et leurs critiques sont justifiées à l’origine, elles les exagèrent et les déforment de telle sorte qu’un ennemi déclaré ne puisse pas faire pire. Ils sont comme ceux qui voient que les boulangers font mal cuire du pain et soutiennent ensuite qu’il est nécessaire de détruire les fours, ou ceux qui deviennent convaincus qu’un terrain aride a besoin d’eau et entreprennent ensuite de l’inonder d’une rivière. 

Aucun de ces individus ne serait venu à notre camp sans l’attrait exercé sur eux par une propagande « anarchiste » bidon et bourgeoise. Toute la campagne bourgeoise de l’invention invective, calomnieuse et pure agit comme un miroir pour tous ces types marginalisés – marginalisés intellectuellement, matériellement, psychologiquement et physiologiquement – qui s’alignent toujours sur l’absurde, l’insolite, le terrible et l’illogique. 

Pour s’en convaincre, il suffit d’avoir la patience de feuilleter des recueils de deux ou trois périodiques parmi les plus respectables et les plus acceptables d’il y a 15 ou 20 ans. Il suffit de feuilleter toute la littérature occasionnelle de cette période qui se réfère aux anarchistes et à l’anarchisme et n’est pas d’origine anarchiste, mais émane plutôt des cercles bourgeois, policiers et même soi-disant scientifiques. Magazines et journaux, conservateurs et démocratiques, ont inventé et proféré mille mensonges vicieux à notre sujet. 

Qui ne se souvient pas I misteri dell’Anarchia [« Mystères de l’Anarchie »], écrit par un hack sans scrupules ? Il n’y a aucune histoire incroyable non attribuée aux anarchistes, que ce soit dans les romans, les magazines de livres, ou les journaux prestigieux. Le désir de satisfaire l’appétit public pour des choses nouvelles et étranges amène les romanciers, les journalistes et les pseudo-scientifiques à inventer un tourbillon de mille démons, et à attribuer fréquemment aux anarchistes, en pleine connaissance de cause des dommages que ça cause, plus de force que de force réellement existante – des quantités incroyablement gonflés, et des moyens et des méthodes que les anarchistes n’ont jamais eu entre leurs mains. Si cela, d’un certain point de vue, attire le type de sympathisants le plus inconscient, il donne aussi une lueur de véracité à toutes les idées ridicules et à toutes les intentions cruelles attribuées aux anarchistes. En fin de compte, « Mystères de l’Anarchie » est apparue comme une véritable histoire à l’esprit de beaucoup. 

En raison de la façon fantastique dont les écrivains et les journalistes bourgeois présentent le mouvement anarchiste, il arrive souvent qu’après que quelque chose arrive qui soit intéressant et valable, ou du moins puisse susciter une certaine admiration, il s’ensuit souvent de nombreux fantasmes morbides ; et beaucoup de fous, beaucoup de perdants dans la lutte sociale, deviennent attirés par l’anarchisme d’une manière semblable à celle où, dans certains endroits et dans certaines mentalités primitives, la figure d’un Tiburzi ou d’un Mussolino, bandits renommés, devient attrayante parce que de leurs actes parfois imaginaires. Les victimes les plus tourmentées par l’injustice sociale peuvent facilement être amenées à approuver, par la réaction et la vengeance, le caractère belliqueux et sanglant que les écrivains bourgeois attribuent à l’anarchiste. 

Combien de fois les « convertis » par la presse bourgeoise sont venus me voir et m’ont demandé ce qu’ils devaient faire pour être admis dans la « secte » et s’ils rencontreraient des difficultés à se présenter à la « société des anarchistes » ! Et quand je leur demande ce qu’ils croient être les anarchistes, ils répondent : « Ceux qui veulent tuer les riches et ceux qui gouvernent pour distribuer leur richesse et gouverner pour que tout le monde en ait un peu ». Ah ! Certes, ils n’ont pas lu les pamphlets de Malatesta, ni les livres de Kropotkine, ni les écrits de Malato ; ils ont simplement lu les stupidités dans le « Tribuna » ou dans « Osservatore Romano » [journal officiel du Vatican]. 

Cet état psychologique impressionnable des dépossédés a été très bien décrit par Henry Leyret dans une étude de la banlieue de Paris. Pendant une période de terreur anarchiste, selon Leyret, les habitants du quartier se sentaient entraînés par les conditions extrêmement désastreuses dans lesquelles ils vivaient et par le spectacle des scandales bancaires, à sympathiser avec les anarchistes les plus violents. « Ce qu’est l’anarchisme, ce qui vaut la peine, le public ne sait rien, ou même moins … Les anarchistes sont considérés d’un seul point de vue, nous sommes tous comparés à Vaillant qui, c’est indéniable, suscite une certaine sympathie. par le fait d’être guillotiné, cela amène le public à accepter les théories du complot … Les gens se complaisent dans un mystère et sont plus amoureux d’une personne quand il apparaît enveloppé d’une puissance occulte, attribuant aux anarchistes une formidable organisation secrète. »(Henri Leyret, En plein faubourg, page 257). 

Et cette chose mystérieuse qui séduisait les plus misérables était décrite comme « anarchisme » dans la presse populaire, qui était remplie, en ce temps-là comme toujours, d’histoires fantastiques d’affreuses réunions anarchistes, d’horribles complots, de codes, de dates, de noms faux et déformés, et tout cela destiné à attirer l’attention du public sur l’anarchisme. Peut-être, qui sait, d’un certain point de vue, cela aurait pu être pour le mieux parce que cela a suscité l’intérêt et la discussion sur l’anarchisme. Mais ce léger bénéfice potentiel – un bénéfice qui, d’ailleurs, aurait pu être obtenu simplement en disant la vérité et en présentant les faits, qui sont en eux-mêmes suffisamment intéressants – reste neutralisé par toute la confusion et la distorsion des idées qui ont été créées dans le camp anarchiste. 

Il est vrai que ceux qui viennent à nous, attirés par la clameur de cette propagande bourgeoise trompeuse, améliorent certainement leurs idées et rejettent beaucoup de paillettes qu’ils prenaient autrefois pour du blé ; mais il est aussi vrai, malheureusement, qu’en raison du tempérament qui les prédisposait à répondre à la propagande bourgeoise, il subsistait des résidus d’influence bourgeoise. Parmi ceux qui prennent une direction mentale erronée, il y en a peu qui savent, ou sont assez forts, pour la rectifier. 

Et ainsi nous avons ceux qui viennent dans nos rangs dans l’esprit de représailles, à cause de la haine semée dans leurs cœurs par la misère et le désespoir, qui viennent précisément parce qu’ils croient que l’anarchie est l’esprit de représailles violentes et de vengeance décrites par la bourgeoisie ; et ils ont refusé d’accepter la véritable conception de l’anarchisme, c’est-à-dire la négation de la violence et la sublimité de l’amour comme fondement de la solidarité. Pour ces individus, l’anarchisme a continué d’être la violence, la bombe, le poignard, par une étrange confusion de cause et d’effet, de moyens et de fins ; et c’est tellement vrai que quand Parsons a déclaré que l’anarchisme n’est pas la violence, et que Malatesta a déclaré que l’anarchisme n’est pas la bombe, presque tous ces gens les ont pris pour des renégats. Il y en a beaucoup qui veulent fortement corriger ces erreurs, ces vilaines distorsions bourgeoises, qui se souviennent que l’anarchisme n’est pas l’idéalisation de la vengeance, que la révolution que veulent les anarchistes est une révolution d’amour, pas de haine, que la violence doit être considérée comme le venin mortel qui n’est employable que comme contre-venin imposé par les nécessités de la lutte, et non par le désir de causer des dommages. Ceux qui détiennent ces idées, même s’ils sont les plus désintéressés, sont appelés vils et lâches par ceux dont les cerveaux sont infectés par la théorie bourgeoise selon laquelle, en tant que loi de fer, la violence devrait être employée. 

L’anarchie est l’idéal pour abolir l’autorité violente et coercitive de l’être humain sur l’être humain dans tous les domaines, qu’ils soient économiques, religieux ou politiques. Pour être anarchiste, il suffit d’embrasser cette idée et par conséquent de travailler autant que possible à propager le concept que seule l’action directe et révolutionnaire du peuple peut mener à une émancipation sociale et économique complète. Tous ceux qui nourrissent ces sentiments, qui tiennent ces idées et les luttent et les répandent sont indubitablement anarchistes, même si leur sens moral répugne à un acte de rébellion ou de vengeance commis par quelqu’un qui se dit anarchiste, ou même quand ils sont convaincus que tous les actes de rébellion individuelle sont préjudiciables à la cause. Ces personnes peuvent se tromper dans leurs opinions, mais cela ne signifie pas qu’ils ne sont pas des anarchistes cohérents, convaincus et conscients. 

Il y a, par exemple, des anarchistes végétariens qui incluent dans leurs croyances le végétarisme ; mais bon dieu, il serait très étrange que ces gens soutiennent que ceux qui ne sont pas végétariens ne sont pas de vrais anarchistes. Il est également étrange qu’il y ait ceux qui soutiennent que les gens qui n’approuvent pas ou ne ressentent pas de sympathie pour des actes individuels violents ne sont pas des anarchistes. La propagande par le fait peut être utile ou nuisible. mais il ne fait pas partie intégrante de la doctrine anarchiste ; c’est simplement une méthode de lutte qui peut être discutée, admise en totalité ou en partie, ou totalement exclue ; mais cela ne constitue pas un article de foi (pour se prévaloir d’une expression catholique) sans lequel il n’y a pas de salut, sans lequel on ne peut être anarchiste. Ceux qui croient le contraire et excommunient papalement les autres, simplement parce qu’ils ne ressentent pas une sympathie écrasante pour Ravachol ou pour Émile Henry, sont victimes de la vile propagande de la bourgeoisie, sur la foi de laquelle ils croient réellement que l’anarchisme est violence. Malheureusement nous avons encore beaucoup de ces intelligences myopes dans notre camp … Mais l’influence bourgeoise ne se termine pas avec la question de la violence, qui a tellement divisé nos énergies et sur laquelle j’ai longuement exposé parce que c’est si important, et à laquelle je reviendrai plus tard. 

Peut-être que quelqu’un se souviendra de ma polémique avec notre ami Zavattero au sujet de la famille et de l’amour dans la société future. J’ai noté alors que parmi beaucoup d’anarchistes il y a une tendance déplorable à accepter comme leur propre théorie tout, ou du moins beaucoup, ce que la bourgeoisie a inventé pour combattre l’anarchisme. Nous avons déjà vu comment cela s’est produit avec la question de la violence. Cela s’est produit également avec la question des relations sexuelles. 

Afin de nous discréditer, les écrivains bourgeois, utilisant comme prétexte notre critique de la nature autoritaire de la famille actuelle et de la domination des femmes par les hommes, ils en ont déduit que nous voulons l’abolition de la famille, et pour cela nous voulons les femmes en commun, la promiscuité, les enfants sans père connu, les relations incestueuses, la violence sexuelle, et tout ce qui est le plus sauvage, et en même temps, la chose la plus ridicule imaginable. En réalité, la doctrine anarchiste, depuis le début, n’a rien fait d’autre que d’exhorter la purification des affections de toutes les intrusions et de toutes les sanctions étrangères, qu’elles soient législatives ou cléricales, politiques ou religieuses ; et avec cela, l’émancipation des femmes, leur liberté et leur égalité avec les hommes, et la liberté d’aimer sans la coercition de la nécessité économique ou toute autre autorité extérieure à l’amour même – en un mot, la rédemption de la famille, restituée à ses bases naturelles : l’amour réciproque et la liberté de choisir. 

Je ne veux pas dire que ce concept sain de l’amour et de la famille a été répudié par les anarchistes. Je ne veux pas accepter le concept brutal et vilisant de la bourgeoisie – tout le contraire. Mais cette calomnie bourgeoise exerce encore une certaine influence. Même si l’immense majorité des anarchistes adhèrent au vrai concept d’amour libre basé sur l’union libre, nous n’avons pas manqué de temps en temps ceux qui, connaissant les critiques bourgeoises, ont confondu la liberté d’aimer avec la promiscuité. 

Même si elle est déguisée, cette théorie amorphe de l’amour a une origine bourgeoise. C’est une conséquence de la manie de nombreux révolutionnaires à adopter comme idéal ce que les conservateurs refusent avec horreur, même si les conservateurs nous attribuent ces choses à des fins destructrices. 

La même chose s’est produite en ce qui concerne l’organisation. Les anarchistes ont toujours soutenu que la vie n’est pas possible sans association et solidarité, et que la lutte et la révolution ne sont pas possibles sans une organisation préexistante des révolutionnaires. Mais il est plus commode pour les écrivains bourgeois de nous peindre comme des promoteurs de l’anarchie dans le sens de la confusion, du chaos ; et ils commencent à dire que nous sommes des agents du chaos, des ennemis de toute organisation. Et avec cela ils désinterprètent Nietzsche puis Stirner. Beaucoup d’anarchistes avalent l’appât et deviennent sérieusement promoteurs du chaos, des stirnerites, des nietzschéens et d’autres absurdités similaires. Ils rejettent l’organisation, la solidarité et le socialisme ; certains finissent même par sanctifier la propriété privée et, de cette manière, finissent par jouer le jeu de l’individualiste bourgeois. Leurs idées deviennent, pour reprendre l’expression de Filippo Turati, l’exagération de l’individualisme bourgeois. 

L’origine de cette manie d’accepter comme bon tout ce que nos ennemis croient mauvais peut être trouvé dans chaque esprit humain – contradiction et contraste : « Mon ennemi croit que c’est mauvais, mais comme mon ennemi n’est jamais juste, ce qu’il croit mauvais est au contraire une excellente chose ». Il y en a beaucoup plus que nous ne le pensons, surtout parmi les révolutionnaires, qui font cette équation, qui par chance peut parfois être correcte, mais qui en elle-même est extrêmement trompeuse. 

« Ah, vous nous appelez malfaiteurs, eh bien, oui, nous sommes des malfaiteurs ! Combien de fois cette phrase a glissé de la bouche de certains anarchistes – ils ont même un « hymne des malfaiteurs ». Dans une certaine mesure, cela peut passer et même apparaître comme un beau geste de défi à l’ennemi. Mais on ne peut admettre avec sérieux que les anarchistes sont des malfaiteurs … Mais au contraire, à force de répéter ce paradoxe, certains finissent par le prendre comme la vérité démontrée. « Quod erat demostrandum! » puis s’écrie triomphalement la bourgeoisie qui, après nous avoir appelés voleurs, incendiaires, ennemis de la famille et méchants, entend avec satisfaction l’exclamation de ce paradoxe, bien que ce ne soit qu’un geste de défi. Il faut donc éviter cela et ne pas trop aimer les paradoxes. 

Nous ferions mieux de chercher ce qui nous plaît indépendamment de ce que font nos ennemis. Ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de propager nos idées sans nous demander si la bourgeoisie est d’accord ou pas d’accord avec nous. 

Pour résumer, nous devons nous assurer que notre mouvement emprunte sa propre voie, indépendamment de l’influence directe ou indirecte de la calomnie et de l’idéologie bourgeoise, indépendamment, que ce soit dans le sens positif ou négatif, de la conduite des conservateurs. Et nous ferons un travail révolutionnaire et éminemment libertaire, dans la mesure où la théorie libertaire nous montre que nous devrions nous affranchir socialement et individuellement de toutes les influences qui ne dérivent pas et ne répondent pas directement à nos propres intérêts, à notre liberté, et à nos désirs. 

Les anarchistes et l’usage de la violence 

Nous discuterons rapidement de la « violence » verbale actuellement très en vogue parmi les factions révolutionnaires, en particulier ce type d’abus verbal qui a le démérite de gaspiller et de déformer les idées, de diviser les gens et de semer la rancœur, de jeter des barrières entre ceux qui, il semblerait, serait autrement en accord. Cette propagande violente et polémique est plus douloureuse que la coupe d’un couteau quand il est utilisé contre des camarades ; et quand il est utilisé contre des adversaires, il a précisément l’effet inverse de celui prévu. Elle fait que le public s’éloigne de nos idées et érige un mur qui nous sépare et qui nous réduit à être des rêveurs éternels. 

Je vais maintenant m’occuper de la question de la violence – pas seulement de la variété verbale – par rapport à l’anarchisme et à la lutte révolutionnaire contre la bourgeoisie et l’État. 

Parlant de la dégénérescence verbale d’un secteur de l’anarchisme (ou de ce qui passe pour l’anarchisme) sous l’influence de la bourgeoisie qui influence certains esprits souffrants à accepter tout ce que la bourgeoisie souhaitait croire de l’anarchisme – j’ai raison de répéter ce que j’ai dit beaucoup à d’autres endroits et que je ne me lasserai jamais de répéter : l’anarchie est la négation de la violence, et son objet final est la paix entre les êtres humains. Si je n’ai pas employé exactement ces mots dans d’autres endroits, le sentiment est identique. 

L’anarchie est la négation de l’autorité, dans la mesure où il est possible de l’éliminer dans la société humaine. Une société anarchique ne sera possible que lorsqu’aucune personne ne pourra, ou n’en aura les moyens, faire à une autre personne, sauf par la persuasion, faire ce qu’ils ne veulent pas faire. Nous ne pouvons pas prévoir si l’élimination de l’autorité morale sera également possible dans un proche avenir. Peut-être n’est-il pas possible qu’elle disparaisse totalement, et je ne sais même pas s’il est souhaitable qu’elle disparaisse totalement – mais elle diminuera certainement proportionnellement à l’importance et à l’élévation de la conscience individuelle dans tous les secteurs de la société. 

Il y a une certaine autorité qui vient de l’expérience ou de la science qu’il n’est pas possible de rejeter et qu’il serait fou de rejeter, comme il serait fou de se rebeller contre les méthodes de guérison de la maladie de l’autorité médicale, pour un maçon de ne pas suivre les plans de l’architecte dans la construction d’une maison, ou pour un navigateur de ne pas suivre les instructions du pilote dans la navigation d’un navire. Le malade, le maçon et le marin obéissent volontairement au médecin, à l’architecte et au pilote parce qu’ils ont librement accepté la direction technique de leur part. Eh bien, quand une société est établie dans laquelle il n’y a pas d’autres formes d’autorité que celles de la technique, de la science et de l’influence morale, personne ne peut nier que c’est une société anarchiste. 

Nous ne jouons pas avec des mots. J’ai l’intention de parler de la violence réelle, celle de la force matérielle utilisée contre une personne ou des personnes violant ou réduisant leur liberté, contre leur (s) volonté (s) et causant des dommages ou de la douleur – ou simplement la menace d’utiliser une telle force. On ne peut pas dire que nous réussirons jamais une anarchie parfaite et une paix sociale parfaite – puisque rien n’est parfait en ce monde – mais il est indéniable que l’absence de violence coercitive est la condition sine qua non de l’organisation sociale anarchiste. 

Naturellement donc, la violence ne serait possible et nécessaire que comme une forme d’autodéfense contre la violence antisociale en dehors du pacte social librement accepté, violence destinée à violer la liberté et la tranquillité du peuple. Les suspects et ceux qui font la sourde oreille au terme « pacte social » vont pleurer au plus haut des cieux – comme si nous, les anarchistes sociaux, voulions établir un état ou un système de vie obligatoire pour tous. C’est totalement faux. Errico Malatesta, dans sa brochure « Entre paysans » a esquissé la question dans les termes suivants : 

« En ces matières », a déclaré George, l’un des personnages du dialogue, « ce que nous voulons faire par la force est de mettre en commun les matériaux primaires du sol, les instruments de travail, les bâtiments, et tous l’existant. En ce qui concerne les moyens d’organiser la production et la distribution des produits, les gens feront ce qu’ils veulent … On peut prévoir avec certitude que dans certains endroits le communisme sera établi, dans d’autres le collectivisme, dans d’autres systèmes peut-être différents, et plus tard, quand les résultats des divers systèmes auront été vus et pesés, ce qui paraîtra le meilleur sera communément adopté : ce qui est essentiel, c’est que personne ne cherche à commander le reste, ni s’approprier la terre et les moyens de production. Nous devons faire attention à ceci afin d’empêcher que cela commence à se produire … «  

Et aux questions de ce que nous ferions si quelqu’un s’opposait à ce que les autres aient acceptés d’être dans l’intérêt commun, ou si certains violaient les libertés des autres avec force, ou si certains refusaient de travailler et préjudicient aux intérêts des autres, Malatesta répond : 

« Dans le pire des cas … s’il y avait ceux qui ne voulaient pas travailler, nous serions réduits à les jeter hors de la communauté en leur donnant les matériaux et les outils nécessaires pour qu’ils puissent travailler séparément … Alors (quand quelqu’un attenterait de violer la liberté d’autres) il serait naturellement nécessaire de recourir à la force, étant donné qu’il est injuste que la majorité opprime la minorité, le contraire ne l’est pas non plus : comme les minorités ont droit à l’insurrection, les majorités ont le droit à l’autodéfense … «  

Dans ces cas, la liberté individuelle n’est pas ignorée parce que « toujours et dans tous les domaines, les êtres humains auront le droit indéniable de disposer de matériaux et d’outils de travail », ce qui leur permettra, bien sûr, de se séparer. Il faut comprendre que le même raisonnement vaut pour les minorités, qui auront toujours le droit de se rebeller contre une majorité qui voudrait violer leurs désirs et leurs libertés, puisque si cela se produisait, l’anarchie n’existerait que de nom, pas de fait. Mais même dans ce cas, il s’agirait d’une violence défensive, non offensive, dont la nécessité montrerait, en dernière analyse, que l’anarchie n’a pas encore triomphé. 

Je pense, en référence à une future société libertaire et socialiste, que le minimum de violence possible devrait être utilisé, et seulement à des fins défensives, jamais à des fins offensives. Je parle de la violence dirigée contre les êtres humains, étant donné que la lutte pour la vie contiendra toujours une certaine violence, dirigée, sinon contre les êtres humains, certainement contre les forces aveugles de la nature. Comme l’ont montré Gauthier, Kropotkine, Lannesan et d’autres, la lutte pour la vie entre les hommes devrait être supplantée par l’association, l’entraide, la lutte contre la nature, afin d’obtenir le maximum de bien-être possible. 

En ce qui concerne le passé, il sera nécessaire de faire une étude historique complète pour déterminer quels sont les cas de violence sociale qui ont été bénéfiques et qui ont été nocifs, qui ont été utiles et qui ont nui au bien-être et au progrès humain. De nombreuses guerres semblent avoir eu des effets bénéfiques, même si la guerre en elle-même est une chose mauvaise. Mais on pourrait, en les étudiant bien, découvrir aussi leurs effets nocifs. étant donné que les événements historiques ne peuvent être absolument divisés entre le bien et le mal, entre l’utile et le nuisible. Mais nous laisserons de côté le passé, sur lequel je pense en général que les exemples les plus utiles de violence sociale ont été massivement ceux des diverses révolutions contre les tyrannies qui ont opprimé politiquement et économiquement leurs peuples. 

Personne n’a encore mis en doute l’utilité de certains cas de violence individuelle et collective de la part de Harmodius ou de Felice Orsini, de la rébellion de Spartacus – bien que minée par des pillages – aux rebondissements infinis de la grande Révolution française. Mais, je le répète, nous laisserons le passé parce que ce qui nous préoccupe, c’est le présent, et surtout ce qui concerne l’anarchisme. 

Ainsi, par exemple, peut-on dire qu’aujourd’hui la violence dans la lutte est toujours condamnable ? Certainement pas. Un journal à Rome qui m’a posé cette question a obtenu la réponse – qu’ils ont choisi de ne pas imprimer – que nous ne choisissons pas délibérément la violence pour l’amour de la violence elle-même, mais parce que les conditions particulières de la lutte nous forcent à l’employer. Dans la société actuelle, la violence est partout et nous absorbons son influence et sa provocation à travers tous les pores ; et nous devons souvent dévorer pour éviter d’être dévoré. 

C’est certainement une chose douloureuse qui contredit nos sentiments anarchistes. Mais que pouvons-nous faire ? Nous n’avons pas encore le pouvoir de choisir certaines formes de vie sociale par rapport aux autres, de choisir les types de relations humaines les plus en harmonie avec nos idées. Du moment où nous ne voulons pas être seulement une école de discussion philosophique, mais aussi un mouvement révolutionnaire, nous devons employer les méthodes exigées de nous par la situation et que nos adversaires nous influencent à utiliser, du fait des méthodes qu’ils emploient eux-mêmes. 

En ce sens, nous pouvons dire que les anarchistes et les révolutionnaires se trouvent dans un état de légitime défense dans leur rébellion contre l’oppression et l’exploitation. Les opprimés et les exploités ne sont jamais les premiers à employer la violence, car la violence originelle vient de ceux qui oppriment et exploitent – précisément parce que l’exploitation et l’oppression sont des formes de violence continues bien plus terribles que tout acte impatient de rébellion individuelle ou même de peuple en rébellion. Il est de notoriété publique que même la plus sanglante des révolutions n’a pas créé autant de victimes qu’une guerre unique de courte durée, ou même d’une seule année de misère ouvrière.

Pouvons-nous en conclure que les anarchistes désapprouvent toujours la violence sauf en cas de légitime défense contre des attaques personnelles ou collectives isolées et passagères ? Pas même dans tes rêves. et quiconque voudrait nous attribuer une idée aussi stupide est ignorant et mal intentionné. Mais il serait aussi ignorant et mal intentionné de prétendre que nous sommes toujours et à tout prix en faveur de la violence. La violence, en plus d’être en soi en contradiction avec la philosophie de l’anarchisme, est une chose qui nous attriste parce qu’elle cause des larmes et de la douleur. Il peut s’imposer par la nécessité, mais si ce serait une faiblesse impardonnable de le condamner quand cela est nécessaire, il serait aussi répréhensible de l’employer quand ce serait irrationnel, inutile ou contraire à nos intérêts. 

En résumé, et cela vaut pour tous les révolutionnaires, nous ne devrions jamais abdiquer notre propre jugement. Si nous voulons publier un article, éditer une brochure, organiser une conférence ou une réunion, nous mesurons toujours si cela vaut la peine de dépenser du temps et de l’argent, et nous décidons affirmativement quand nous concluons que les résultats probables valent l’effort nécessaire pour les obtenir. Alors pourquoi ne devrions-nous pas utiliser le même processus décisionnel quand le coût, comme le note justement Malatesta, est représenté dans des vies humaines – pour voir si ce coût obtiendra, au minimum, le même effet ou un effet équivalent qu’une autre forme de la propagande obtiendrait ? Certes, dans les questions de ce genre, il n’est pas possible de faire une mesure précise du pour et du contre de tous les actes ; mais dans le sens relatif, les considérations mentionnées précédemment conservent leur importance : en règle générale, la raison doit être préférée au hasard ou à l’irrationnel. 

Pour donner un exemple, si à un moment donné il fallait le triomphe d’une révolution pour mettre le feu à une bibliothèque, moi qui aime les livres, je considérerais comme un crime de m’opposer à l’incendie, même si je considère le feu comme un malheur. La violence de l’innovateur, aussi implacable soit-elle, est toujours employée avec une pensée aimante : « Il commet des cruautés avec compassion », dit Giovanni Bovio. De même, l’amour est le guide lorsque la chirurgie est effectuée sur une personne malade. Mais que dirions-nous d’un chirurgien qui opérerait simplement pour le plaisir d’opérer ? 

Pour donner un exemple plus approprié, en Russie toutes les attaques contre le gouvernement, ses représentants et ses partisans sont considérées comme justifiées même par nos adversaires et nos partisans les plus modérés – même lorsque des personnes innocentes sont blessées. Mais les mêmes gens désapprouveraient ces actes s’ils étaient aveuglément commis contre des passants dans la rue, des spectateurs de théâtre ou des gens assis dans un café. 

« La nouvelle société ne doit pas commencer par un acte ignoble », a déclaré Nicola Barbato dans sa déclaration mémorable devant un tribunal militaire. Il serait vil de pécher par un excès de sentimentalité quand une action révolutionnaire est requise ; mais il serait également erroné d’espérer le triomphe d’une révolution violente guidée par la haine, qui, comme Malatesta l’a souligné dans un article il y a douze ou quatorze ans, nous conduirait à une nouvelle tyrannie même si elle se couvrait du manteau anarchie. 

Langage violent dans les polémiques et la propagande 

Une des raisons pour laquelle la propagande révolutionnaire, et surtout anarchiste, est si difficile à écouter et si peu convaincante est qu’elle utilise une forme et un langage si abusifs que, au lieu de susciter la sympathie, elle repousse – avec l’intérêt de ceux qui l’écoute. 

Je me souviens de la première fois que les périodiques anarchistes tombaient sous mon regard ; leur style, plutôt que de me persuader, m’offensait, et je ne serais probablement jamais devenu anarchiste si, au-delà de la lecture de périodiques, je n’avais pas eu mon intérêt troublé par une bonne discussion avec un ami et une lecture attentive au calme, livres et brochures non virulentes. Et je me souviens aussi que ce qui a attiré mon attention sur l’anarchisme et qui a suscité ma sympathie pour l’anarchie, c’est précisément le langage abusif avec lequel elle a été attaquée par des écrivains bourgeois de toutes les nuances pendant la période 1892-1893. 

En lisant ces attaques violentes, j’ai senti la faiblesse des arguments autoritaires ; c’est précisément la misère des arguments contre l’anarchisme qui m’a convaincu, d’une part, du caractère raisonnable de l’anarchisme, et d’autre part, que lorsque le but de la propagande est de convaincre plutôt que d’écraser, plus l’argument est pauvre plus il y a abus de language. Depuis lors, chaque fois que j’ai entrepris une polémique, je ne me suis jamais senti aussi sûr de moi-même que lorsque j’ai été grossièrement attaqué : « Vous êtes enragé, c’est parce que vous avez tort », je me le dis bien à moi-même en pensant à mon adversaire. 

Et je suis heureux que mon attitude soit exposée par tous les anarchistes scientifiques et culturels les plus remarquables, et est démontrée par l’efficacité de leur propagande. Pierre Kropotkine, rappelant la fondation de « Le Révolté », note : 

« Notre périodique était modéré dans la forme mais révolutionnaire en substance … Les périodiques socialistes ont souvent tendance à se plonger dans une jérémiade sur les conditions existantes … la misère et la souffrance, etc., sont décrites dans des couleurs vives. Pour contrer les Effets dépressifs produit par ces lamentations, elles reviennent alors à la magie des mots violents, avec lesquels ils tentent d’inciter leurs lecteurs … Je crois, au contraire, qu’un périodique révolutionnaire doit se consacrer, avant tout, à accueillir les signes qui partout sont le prélude à l’avènement d’une nouvelle ère, la germination de nouvelles formes de vie sociale, la rébellion croissante contre les vieilles institutions … Ce qui fait que le travailleur sent que son cœur bat à l’unisson avec le cœur de l’humanité tout autour du monde entier, celui qui prend part à la rébellion contre l’injustice séculière, en essayant de créer de nouvelles conditions sociales … Je considère que cela devrait être la mission première d’un périodique révolutionnaire. «  

Étant donné que l’objectif de la propagande est de persuader, il est nécessaire de savoir comment utiliser un langage approprié. Je me souviens d’un anarchiste français qui, dans des articles, des conférences et même dans des conversations personnelles, appelait ses adversaires de « bestiaux », prêtres ou hommes d’affaires, républicains ou socialistes, ou même des anarchistes qui ne partageaient pas ses opinions. Imaginez un adversaire qui nous a traités si grossièrement. Si l’affaire ne s’est pas terminée par un combat à coups de poing, il est au moins certain qu’il ne nous persuadera jamais, même s’il avait pour lui toute la raison du monde. 

Devrions-nous alors mettre des gants pour lutter contre nos ennemis et avec ceux qui découragent le public ? Certainement pas, mais il est toujours préférable que l’abus soit employé dans des arguments verbaux, plutôt que dans des formes non verbales. Il est clair que les gens ont dans une certaine mesure ouvert les yeux et haïssent ceux qui les dominent, il n’est donc pas nécessaire d’avoir peur de parler. 

Dans certaines circonstances, il serait vil et dangereux de calmer son indignation. Mais s’indigner toujours, quoi qu’il arrive, même quand on parle de matérialisme historique, d’individualisme ou de concentration du capital, est puéril et comporte le risque que nos adversaires ne nous prennent pas au sérieux, s’habituant à des mots et à des phrases hyperboliques qui finissent par perdre leur efficacité complètement. 

Je connais des terres relativement libres où il n’y a pas d’obstacles à la propagande écrite, où la fantaisie la plus débridée peut être utilisée pour attaquer l’univers entier avec la plus violente dynamite littéraire et bombes incendiaires à la disposition de quiconque veut attaquer la « vile bourgeoisie ». La police de ces pays n’a rien à craindre, car ceux qui écrivent avec tant de fureur épuisent bientôt tout leur répertoire de rhétorique dure et n’ont aucun effet sur leurs lecteurs. Ce qui est pire, c’est que, le jour où il est vraiment nécessaire d’élever le ton dans les articles et les discours, les écrivains et les orateurs sont impuissants à produire la moindre impression sur un public déjà fatigué de leur virulence. Et alors la propagande perd les trois quarts de sa valeur. 

Nous sommes souvent stridents dans la propagande non pour convaincre, mais plutôt pour renverser nos adversaires, ou pour produire un « joli » geste littéraire. Ce fut le cas de Tailhade, qui écrivit des excuses admirables en prose et en vers pour chaque attaque politique physiquement violente, mais qui plia ses tentes après un an de prison et rejoignit le parti nationaliste parce que cela aurait eu de mauvaises conséquences s’il avait continué l’apologie anarchiste. 

Le « joli geste » peut être bon et utile, mais seulement quand il est fait avec bravoure et dignité, quand l’insolence est ouvertement lancée à l’ennemi et quand la responsabilité est acceptée. Alors le mot est fait chair et se traduit par la propagande par le fait. Plus d’une fois, nous avons vu timidement penser à ces anarchistes qui, lorsqu’ils étaient présentés à l’occasion, étaient des héros devant des baïonnettes ou des tribunaux ; et, en revanche, nous avons vu beaucoup de grandes gueules terribles se taire quand le danger s’est présenté, ou, pire encore, devenir des figures de ridicule, comme certains des rédacteurs les plus stridents de « Semper Avanti » de Livourne, et de « Ordine » de Turin, qui écrivit dans les années 1893-1894 avec une bombe à dynamite sur le bureau du rédacteur en chef, mais qui, une fois traduite en justice, renonça à l’anarchisme, invita le curé à témoigner de ses bons caractères après avoir reçu la communion. et d’autres choses encore pire. C’est moins dommageable lorsque le langage abusif a un mérite artistique ou incarne un concept substantiellement correct ; mais dans l’immense majorité des cas, les énoncés les plus abusifs s’expriment dans un vocabulaire qui provoque le rire ou la douleur. 

Naturellement, ce qui précède doit être pris avec un grain de sel, car, malheureusement, dans certains milieux, le langage strident de la propagande et de la polémique est devenu si habituel que beaucoup le croient indispensable et seront offensés par mes paroles. Mais je ne parle pas de ces camarades vaillants et loyaux, ou mieux dit, oui, je parle d’eux, mais afin de les convaincre des faits précédents – que c’est préjudiciable à la propagation de nos idées pour persister dans des méthodes inadéquates , méthodes qui sont nuisibles. Si ceux qui lisent ce que je dis sont des personnes raisonnables, cela ne les dérangera pas que je pique une plaie. Il ira sans aucun doute irriter les rares personnes qui savent qu’elles font un travail diabolique aux fins de la vanité ou du succès personnel, ou de la gloire pseudo-révolutionnaire. 

La vérité est que beaucoup de ceux qui parlent lourdement et fortement savent aussi comment travailler efficacement ; et il y a ceux qui ne se limitent pas à employer des termes modérés, mais qui sont aussi modérés en substance, en actes. J’admire le premier et déplore le second, et je me sens plus proche du premier, même si nous pouvons être séparés par des différences doctrinales ou tactiques. Mais la vérité reste la même – les choses devraient être faites en gardant l’objectif en tête. 

Le but de la propagande et de la polémique est de convaincre et de persuader. Eh bien, nous ne pouvons pas convaincre et nous ne pouvons pas persuader avec un langage abusif, des insultes et des invectives, mais plutôt avec la courtoisie et les effets éducatifs de notre attitude et de nos actions. Ce n’est que lorsqu’une force qui nous menace ou nous opprime place un obstacle matériel sur notre route, un obstacle que nous ne pouvons surmonter sans recourir à la violence – que ce soit une opposition à notre propagande, un obstacle à notre mouvement ou une limitation brutale de notre liberté et à notre bien-être – alors seulement la violence est logique ; mais ensuite être « violent » dans les mots serait très ridicule. Pour présenter un exemple, je dirais qu’il est ridicule de tenter de convaincre les gens par la violence, tout comme il serait ridicule de tenter de gagner une insurrection avec de simples arguments écrits ou oraux. 

En accord avec ce que j’ai déjà dit, tous ceux qui crient le plus violemment ne sont pas lâches, tout comme tous ceux qui parlent modérément ne sont pas faits de métal de héros, mais les dégâts causés à notre propagande par les habitudes des premiers sont incommensurablement plus grand que les dommages causés par les habitudes des derniers. Si demain, dans la lutte matérielle, ceux qui ne prêchent pas et ne se comportent pas comme des hommes durs et machos se montreraient des lâches, ce serait mauvais, mais ce serait un mal inaperçu. Mais si ceux qui se plaignent de choses terribles et attirent l’antipathie de ceux qui ne sont pas d’accord avec eux, se montreraient lâches, l’effet serait désastreux. Et les gens et nos adversaires auraient des raisons plausibles, à première vue, de ne pas nous prendre au sérieux. 

La vérité est que dans les temps de calme, le mot grossier qui est une gifle morale dans le visage devient pratiquement une nécessité quand nous nous trouvons face à un fait qui nous indigne ou nous oppose à la malhonnêteté reconnue. Mais le mot dur de protestation et la gifle morale dans le visage sont beaucoup plus efficaces le moins ils sont employés. 

Essayez plutôt d’utiliser un langage de forme modérée, mais qui exprime en substance ce que vous voulez dire complètement et sans compromis ; et essayez d’habituer vos lecteurs à la forme polie de la polémique. Alors, quand pour une bonne raison vous devez élever le ton de votre voix, voyez si vous n’êtes pas mieux compris que vous ne le seriez si vous criez constamment comme un démon. 

Dans la propagande, il est toujours nécessaire de trouver un accord qui résonne dans le cœur humain, et cela sera impossible si vous vous habituez à la violence. Après la première impression, l’habitude prend le dessus. C’est comme une personne qui est d’abord énormément impressionnée en entendant simplement la décharge d’un revolver, mais qui plus tard ne devient plus à l’écoute quand elle est au champ de tir. Et nous devons constamment nous bouger pour attirer l’attention sur nos arguments. 

On pourrait objecter, et avec raison, que nous vivons dans une atmosphère de violence et de mal telle qu’il n’est pas toujours possible de préserver la sérénité désirable. Personne ne le contesterait ; mes observations n’ont de valeur suggestive que pour ceux qui se consacrent à la propagande. De même, il est vrai qu’il existe des institutions et des personnes vers lesquelles il n’est pas possible d’être tolérant, envers lesquelles nous avons le sacro-saint devoir, comme dit notre poète, de les combattre « sans respect et sans politesse ». Par exemple, quand on parle du gouvernement, il serait stupide de chercher des euphémismes. 

La vérité est que quand on parle mal des personnes détestables, il faut bien se garder de leur attribuer des actions qu’ils n’ont pas commises, afin de ne pas leur donner un prétexte pour protester et proclamer leur bonté et leur honneur. Par excès d’indulgence dans ce genre d’exagération, nous avons donné à nos adversaires l’expression ironique : « Il pleut, c’est la faute du gouvernement! » Mais tous les gouvernements, même s’ils ne sont pas responsables de la pluie, causent des dommages beaucoup plus graves, et il n’est pas nécessaire d’avoir peur de les attaquer. On n’attaque jamais assez les gouvernements, les prêtres et les patrons, et si la polémique et la propagande sont utilisées uniquement contre eux, rien ne doit être dit, sauf ce que j’ai déjà mentionné. 

Mais la « violence » du langage dans la polémique et la propagande, la « violence » verbale et écrite, qui a parfois entraîné la violence physique contre les personnes, la « violence » que je déplore avant tout, est celle qui est employée contre d’autres progressistes. des partis, plus ou moins révolutionnaires, pas ce qui compte, qui sont composés d’opprimés et exploités comme nous, des gens comme nous qui désirent apporter des changements positifs dans la situation sociopolitique actuelle. Les partis qui aspirent au pouvoir deviendront sans doute, lorsqu’ils l’atteindront, des ennemis des anarchistes. Mais comme c’est encore lointain, car leurs intentions peuvent être bonnes et nous voudrions aussi nous débarrasser de beaucoup de maux qu’ils veulent éliminer, et comme nous avons beaucoup d’ennemis communs contre lesquels nous pourrions peut-être lancer plus d’une bataille il est inutile, quand cela ne porte pas préjudice à nos intérêts, de les traiter abusivement, étant donné que ce qui nous divise maintenant est une différence d’opinion ; et de traiter quelqu’un abusivement parce que elle ou il ne pense pas ou ne travaille pas comme nous est une grande présomption, un acte antisocial. 

La propagande et la polémique dirigées contre les éléments des autres partis devraient, avant tout les attirer, les persuader de la valeur de notre raisonnement. Ce que nous avons déjà dit en termes généraux, que ceux qui sont traités comme mauvais se persuadent qu’ils sont mauvais, s’applique très bien à des éléments assimilables – jeunes, travailleurs, esprits déjà éveillés, ceux qui sont déjà sur la route de la vérité. L’impact de l’abus les retarde sur cette voie plutôt que de les faire avancer. Certains de leurs dirigeants peuvent être des traîtres, mais dites-moi, sommes-nous certains qu’il n’y a pas de personnes qui travaillent de la même manière parmi nous ? Devrions-nous les attaquer tous, les rassembler tous dans le même filet, alors que ce que nous voulons, c’est s’attaquer à ceux qui travaillent traîtreusement, et pas à tout le monde dans le parti entier ? Certainement beaucoup de leurs doctrines sont dans l’erreur, mais pour démontrer leur erreur il n’est pas nécessaire de les insulter ; certaines de leurs méthodes sont nuisibles à la cause révolutionnaire, mais en travaillant différemment, à notre manière, et en utilisant l’exemple et la démonstration raisonnée, nous leur montrerons que nos méthodes sont meilleures. 

Tous les commentaires de cette brochure m’ont paru suggérés à cause d’un phénomène que j’ai observé dans notre propre camp. Nous sommes tellement habitués à crier sur tout, que nous avons progressivement perdu notre appréciation de la valeur des mots et de leurs différences de sens. Les mêmes adjectifs dépréciatifs servent également à tarer le prêtre, le monarchiste, le républicain, le socialiste et même les anarchistes qui ont le malheur de ne pas penser comme nous – et c’est un défaut fondamental. 

Sans vouloir m’appesantir sur les innombrables fois où j’ai entendu les termes de « mystificateurs », de « clercs », de « fous », de « lâches » et d’autres raffinements similaires parmi les bons camarades, il suffira de donner un exemple que j’ai trouvé. (et cite avec dégoût) dans un périodique qui se dit « anarchiste ». Dans la colonne des lettres, ils ont un correspondant appelé Fulano (pas son vrai nom) qui promet que « lors du prochain congrès des anarchistes sociaux à Rome, je leur jetterai une bombe ». Cela paraîtrait une plaisanterie, une plaisanterie à coup sûr, si tout le périodique n’avait pas été un témoignage de cette phrase rancunière, presque haineuse. 

C’est un lieu commun que les bagarres sont les plus fréquentes entre frères … et cela fait une misérable fraternité. Je voudrais exhorter contre ces méthodes douloureuses et tristes. Pour moi, la seule méthode adéquate semble être de ne pas recourir aux insultes, ou tout au plus de se limiter à mettre à nu ceux qui utilisent un langage abusif ou qui viennent semer la confusion et la discorde dans notre camp. 

Je crois toujours qu’il vaut mieux apprendre à se connaître et surtout travailler sans perdre de vue le fait que nous avons devant nous notre ennemi, notre véritable ennemi qui attend le moment de notre faiblesse pour nous attaquer. Jamais, à la manière des partis où l’action est la seule raison d’être. pourrait-on dire avec plus de raison que la paresse est le pire des vices – et la discorde est la première. 

Pas toujours, surtout de la part de ceux qui savent utiliser la plume, en abusent contre des camarades ou contre nos amis dans des partis ayant des buts similaires, le type le plus grossier, qui n’est peut-être pas le pire. Combien de slashs donnés avec une malignité sacrée, combien d’ironies élégantes, combien de sarcasmes, combien de ridicule nous utilisons parfois pour renverser un adversaire ! Ces armes sont utilisées en particulier lorsque nous savons que nous n’avons pas raison, quand nos consciences nous disent que nous attaquons quelqu’un qui ne le mérite pas et mérite à la place nos éloges. Ensuite, pour paraître supérieure, la propagande devient doublement préjudiciable, car non seulement nous ne convainquons pas la personne que nous attaquons, mais nous dégoûtons aussi ceux qui le tiennent en estime. 

Un autre grave défaut en polémiquant contre ou en critiquant quelqu’un est la présomption a priori de mauvaise foi. Naturellement, quand nous traitons avec quelqu’un qui travaille traîtreusement, nous ne devrions pas avoir peur de le dire. Mais pour traiter quelqu’un de mauvaise foi, il est nécessaire de présenter une preuve évidente à quiconque. Il suffira de présenter une telle preuve pour mettre fin à une polémique. Et si la preuve ne va pas de soi et qu’il n’y a pas de certitude absolue, ce serait une erreur de fonder une polémique grossière sur des présomptions vagues et simples. Il est préférable, même si l’on soupçonne le contraire, de supposer la bonne foi dans ses adversaires, sans hésiter à les faire souffrir quand leur mauvaise foi deviendra plus tard évidente. 

En général, quand on parle de propagande prosélyte ou de polémique, il est nécessaire de construire la discussion sur une base de bonne foi mutuellement admise, étant donné que le but est de convaincre le plus grand nombre d’auditeurs qui sympathisent avec son adversaire. Si je discute de la conquête du pouvoir public avec le chef d’un parti politique, je sais combien il sera difficile de le convaincre, mais ce qui m’intéresse avant tout, c’est que ceux qui le suivent écoutent ce que je dis. 

En outre, nous devons traiter les idées des autres et de leurs personnes avec respect lorsque nous en discutons avec des personnes que nous ne connaissons pas. Imaginez si nous avions des discussions avec d’autres anarchistes dans des endroits éloignés. Que diraient-ils si on les traitait comme s’ils étaient fous et traîtres, se basant sur une interprétation arbitraire d’un événement isolé, ou sur quelques phrases prononcées à notre sujet, ou sur un article d’un périodique, etc. ? Que diraient-ils si on leur attribuait des idées qu’ils n’avaient pas, tendant à penser qu’ils étaient mauvais plutôt que bons ? Que diraient-ils, en somme, si nous ne les traitions pas comme des camarades sincères, mais plutôt comme des adversaires mal intentionnés que nous voulons dénigrer et anéantir ? Ils diraient que nous sommes des gens ignorants, malveillants et intolérants qui ont l’intention d’étrangler la voix de ceux qui ne pensent pas comme nous. Ils diraient que nous désirons diffamer plutôt que de les convaincre, à cause d’un esprit de suprématie et d’un désir de détruire leur réputation. 

Et étant donné que nous parlons de langage abusif, parlons aussi, avant de terminer ce qui n’est pas dirigé contre des personnes, mais contre des idées, et que nous pouvons appeler « violence rhétorique ». 

Quand nous nous livrons à la propagande, nous avons l’habitude, pour faire la plus grande impression, de parler et d’écrire de manière figurée, par des moyens de contraste, d’hyperbole, de similitude. C’est une méthode naturelle et à laquelle nous devons revenir lorsque nous nous adressons à des personnes incultes ou d’esprit simple, et en tant que telles très impressionnables, et à qui nous pouvons inculquer davantage nos idées. vivement et profondément à travers l’imagerie plutôt que par le raisonnement froid et mathématique. 

Mais cette méthode a un danger. Alors que nous avons tous une tendance naturelle à exagérer les arguments et les images lorsque nous écrivons ou parlons de choses qui nous excitent, cette même exagération neutralise parfois l’effet de nos mots. Soyons clairs. Il me semble que nous, les anarchistes, ne devons pas faire trop de distinctions : les gouvernements monarchiques, théocratiques, socialistes, républicains sont pour nous presque égaux et nous devons tous les combattre. Mais si nous faisons des distinctions, nous ne devrions pas les faire en faveur des pires formes de gouvernement. 

A cause de cela, on ne peut pas dire que le mensonge profane est pire que le mensonge religieux. Le mensonge religieux est toujours le plus puissant et le plus venimeux de tous, d’une manière beaucoup plus préjudiciable que celle du mensonge profane qui, non par le mérite intrinsèque, mais par sa faiblesse inhérente, est moins venimeuse. Laissez-moi vous expliquer : si vous souffrez d’un mal de dents ; vous ne feriez certainement pas sérieusement valoir que c’est pire qu’une attaque d’apoplexie. Ce n’est certainement pas bon de souffrir de l’une ou l’autre de ces choses, mais si une distinction doit être faite, franchement, nous préférerions le mal de dents. N’êtes-vous pas d’accord ? 

Voici ce que dit Malato à propos de la révolution russe, en se disputant avec certains camarades qui soutiennent, par amour de l’hyperbole, que les choses sont pires en France qu’en Russie. C’est une exagération qui entraîne comme conséquences le désintérêt du mouvement russe et l’abstention de la protestation menée par les intellectuels et les ouvriers à Paris en faveur des révolutionnaires russes. [Ces lignes ont été écrites avant que les bolcheviks ne prennent le contrôle et ne trahissent la révolution russe.] Ce qu’il faut dire, c’est que si le gouvernement français est plus libéral qu’en Russie, ce n’est pas par son mérite, mais parce que les Français savent faire une révolution, une commune, et par conséquent, ont su résister à la violence réactionnaire. Ce qu’il faut dire, c’est : nous voulons que le peuple russe sache mieux faire que le peuple français, et qu’il le fasse mieux … 

Laissons donc de côté les exagérations inutiles, les abus inutiles et les polémiques fratricides, et travaillons à quelque chose d’autre, aussi petit soit-il, au lieu de perdre notre temps à claquer nos mâchoires. 

= = =

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

Novembre 2018 ~ Novembre 2019… Le bouleversement des Gilets Jaunes

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 8 novembre 2019 by Résistance 71

Très bonne analyse de ce compagnon Gilet Jaune qui doit être lue et diffusée sans modération. En ce qui nous concerne, nous rajouterons que le Mouvement des Gilets Jaunes deviendra irrésistible quand la compréhension collective s’articulera sur le fait qu’il n’y a pas de solutions au sein du système, qu’il n’y en a jamais eu et qu’il ne saurait y en avoir et qu’il est donc vain, futile et inepte que de vouloir le réformer, le rendre plus « vertueux » pour une énième fois qui ne sera qu’un échec supplémentaire.
Dans cette optique de notre réalité objective, cessons de perdre notre temps en vains projets rêveurs, la lutte se doit de converger suivant la ligne directrice de:
A bas l’État ! A bas la marchandise ! A bas l’argent ! A bas le salariat !
Pour que naisse et fleurisse la société des sociétés de la diversité complémentaire ayant lâché prise de tous les antagonismes.

~ Résistance 71 ~

 

 

Le bouleversement des Gilets Jaunes

 

Manif-Est Info et Rébellyon

 

7 novembre 2019

 

Source:

https://manif-est.info/Le-bouleversement-des-Gilets-Jaunes-1198.html

 

Il y a presque un an jour pour jour surgissait le mouvement des gilets jaunes. Un an de manifestations chaque samedi, d’assemblées générales, de ronds-points habités et de maisons du peuple occupées. Un an d’élaboration politique et d’expérimentation sociale. Une année d’existence qui sera dignement fêtée à n’en pas douter le 17 novembre prochain, date anniversaire du mouvement.

A bien des égards ce mouvement a pris une ampleur historique, par sa longévité, par sa cadence maintenue actes après actes, par son hétérogénéité, par sa conflictualité, par la violence de la répression à laquelle il a été confronté, aussi bien dans la rue que dans les tribunaux…

Et c’est sans doute cette ampleur historique qui a fait tant couler d’encre à son sujet.

(Article initialement paru sur Rebellyon en juin dernier, augmenté de quelques mises à jour.)

Indéniablement, le mouvement des Gilets jaunes est venu bousculer, voire bouleverser l’ordre politique des choses. Et ce à tous les niveaux, aussi bien dans les hautes sphères institutionnelles que dans les marges révolutionnaires.

Au sein de la gauche radicale, extraparlementaire, nombreux furent ceux qui au début regardèrent avec beaucoup de scepticisme voire une franche hostilité ce mouvement indéfinissable né des réseaux sociaux et en dehors de toute sphère militante. Puis, le mouvement avançant, s’épaississant, gagnant en intensité, nombreux furent ceux qui s’y plongèrent. Car demeurer indifférent à ce qui prenait corps sous nos yeux devenait impossible.

Cela a été dit et répété, le mouvement des Gilets Jaunes surprend d’abord par son hétérogénéité politique et sociale et par les contradictions qui le traversent. Des critiques, souvent salutaires, sont venues pointer du doigt les plus néfastes de ces contradictions. La pénétration du confusionnisme et du complotisme dans le mouvement, les tentatives de récupération politique, la croyance en des mesures salvatrices telles que le mirage du RIC [1], les mauvais relents patriotiques… D’autres contradictions ont été résolues par le mouvement lui-même, dans la manière dont il chemine. Le piège de la représentation politique a par exemple été admirablement évité. Aucun parti n’incarne encore aujourd’hui le mouvement, aucun dialogue selon les règles du jeu politique institutionnel n’est envisagé et, chaque fois qu’une personne a cherché à se positionner en intermédiaire entre le pouvoir et le mouvement, elle s’est immédiatement attirée les foudres des Gilets Jaunes. La preuve si il en est, les quelques listes estampillées Gilets Jaunes pour les élections européennes ont rencontré un succès quasi inexistant. Bien sûr il existe des figures du mouvement, plus ou moins pertinentes, mais elles ne font offices à la rigueur que de baromètre de certaines tendances du mouvement n’ayant aucun pouvoir décisionnel sur lui. Car une autre des caractéristiques fortes de ce mouvement tient dans son horizontalité et dans son caractère diffus et rhizomatique [2] .

Nous considérons que ce bouleversement politique opéré par les Gilets Jaunes est puissant et bénéfique à bien des égards. Et nous aimerions verser ici quelques éléments d’analyses de ce bouleversement.

Se penser en sujet politique

Ce qui est d’abord frappant dans le mouvement des Gilets Jaunes, c’est l’irruption dans le champ politique d’individus s’y étant toujours tenus à l’écart d’une manière ou d’une autre. Sociologiquement et géographiquement, c’est un mouvement qui est né des zones périphériques. Zones périurbaines voire complètement rurales aussi bien que périphéries des grandes villes. Ce sont ces zones géographiques qui ont fait l’objet de nombreuses analyses ces dernières années, en proies à la désindustrialisation, au déclassement social ou à la peur qu’il suscite, et dont les habitants sont parmi les premiers tributaires de la disparition des services public. Ce n’est pas pour rien que des régions comme le Nord-Est, le Nord ou le Sud-Ouest sont devenues des bastions du mouvement. De la même manière, des collectifs forts de Gilets Jaunes se sont structurés dans les zones périphériques des grandes villes, on pense notamment au collectif Gilet Jaune Rungis ile-de-France qui a multiplié les actions de blocage des zones industrielles et logistiques franciliennes ou encore à la popularité du mouvement dans les quartiers Nord de Marseille.

Nombreux sont les Gilets Jaunes issus de ces régions qui se positionnent sans doute pour la première fois en tant que sujet politique à travers ce mouvement. Celui-ci marque l’irruption dans le champ politique d’une somme d’individus à qui l’on a dit, répété et fait comprendre depuis un certain temps déjà que la politique n’était pas leur affaire, qu’ils n’avaient pas à se prononcer sur le devenir du bien commun, qu’ils n’avaient pas à revendiquer quoique ce soit, que ce qui régie leur existence n’était pas leur histoire. Qu’ils n’avaient à la rigueur qu’à élire de temps en temps et que finalement la politique était une affaire sérieuse réservée à des professionnels.

Le mouvement des Gilets Jaunes c’est donc l’irruption dans le champ politique d’individus qui, en se réunissant, se donnent la possibilité d’aspirer à un peu plus que ce qu’on leur octroi habituellement, par la manifestation, l’occupation, le blocage et le sabotage. C’est finalement l’histoire assez classique et récurrente d’une partie du peuple qui décide qu’elle mérite mieux que les miettes que le pouvoir consent à lui laisser, qui considère que la précarité, l’humiliation et la galère ne sont décidément pas des situations acceptables. C’est en somme à une réactualisation de la lutte des classes que nous avons affaire ici.

La question révolutionnaire

Ce qui est assez remarquable dans le mouvement des Gilets Jaunes c’est le retour ou plutôt la centralité de la question économique comme moteur de la révolte. Un certain nombre de personnes se sont révoltées en estimant que leurs conditions matérielles d’existence n’étaient pas acceptables ni vivables. Elles ont aussi estimé que ces conditions de vie n’avaient rien de naturelles et légitimes car produites par un système économique capitaliste s’étant développé au cours de l’histoire contre une partie conséquente de la population et aujourd’hui organisé par un système politique que l’on pourrait, à l’instar de Grégoire Chamayou [3], qualifier de libéralisme autoritaire.

Bien sûr les derniers mouvements sociaux, au premier rangs desquels le mouvement contre la loi travail, se sont structurés autour de la contestation du système économique et politique. Mais ce qui change avec les Gilets Jaunes, c’est que la critique porte sur l’ensemble du système, dans ses dimensions écologiques, sociales, économiques et politiques. C’est une révolte offensive contrairement aux mouvements sociaux qui, même s’ils portent en eux les conditions de leur dépassement c’est-à-dire la critique générale du système, visent d’abord à se défendre d’une réforme en particulier.

D’emblée le mouvement porte la question révolutionnaire, non pas en la formulant précisément ou de manière programmatique, même si on a pu entendre à de nombreuses la foule en jaune scander le mot « Révolution », mais plutôt dans le rapport de force établi avec le pouvoir politique directement dans la rue, en dehors du champs politique institutionnel, à travers cette volonté manifeste de rompre avec les institutions. Cette aspiration révolutionnaire à voir la chute d’un régime politique n’étant pas programmatique elle contient en elle la peur de l’inconnu. Elle n’exclut pas non plus d’emblée l’apparition des « monstres » qui peuvent aussi émerger de ces temps « clairs-obscurs » que Gramsci dépeignait avec tant de lucidité et qui ont hanté le siècle dernier. C’est sans doute ce qui a poussé un certain nombre de militants de la gauche radicale à plonger dans le mouvement des Gilets Jaunes, cette aspiration révolutionnaire et cette nécessité d’en chasser les franges les plus conservatrices et réactionnaires.

Et alors, doit-on craindre la Révolution ? La différer ? La repousser ? La draper de pureté ? Attendre la réunion des conditions objectives ?

Les Gilets Jaunes auront finalement rappelé que la question révolutionnaire n’est pas l’apanage de la gauche radicale, c’est-à-dire qu’elle n’est pas l’apanage de spécialistes, mais bien l’affaire de tous. Ils auront aussi contribué à produire, par leurs actes, une réactualisation de la question révolutionnaire. En d’autres termes, comment penser aujourd’hui une rupture radicale avec l’existant qui serait l’affaire du plus grand nombre et plus seulement celle d’une minorité éclairée.

Le mouvement a su également élargir le champ de ses revendications à mesure qu’il durait. C’est ainsi qu’on a pu voir émerger des manifestations de femmes gilets jaunes organisées en parallèle des manifestations hebdomadaires, des mobilisations en soutien aux gilets jaunes blessés ou frappés par la répression ou encore la création d’un village de gilet jaune au contre-sommet du G7 dans le sud-ouest.

Autonomie du mouvement

Une autre caractéristique observable du mouvement des Gilets Jaunes est cet effet de ruissellement du mouvement autonome sur le mouvement des Gilets Jaunes. Ce ruissellement s’observe d’abord dans la pratique. Le mouvement des Gilets Jaunes est par définition autonome. C’est-à-dire qu’il s’organise et se déploie en dehors de toute médiation institutionnelle, qu’il n’est pas représenté par un quelconque parti ou syndicat. Cela ne signifie pas qu’il ne contient pas en son sein des membres de partis ou de syndicats, mais son devenir ou plutôt ses multiples devenirs ne sont régies par aucune organisation officielle. Ce à quoi les Gilets Jaunes aspirent, de meilleurs conditions de vie, voire même une autre vie, ils ne pensent pouvoir l’obtenir que par le rapport de force conflictuel et non par la médiation.

La preuve en est chaque samedi, acte après acte. La manifestation sauvage, avec l’occupation du rond-point, a été l’incarnation la plus symbolique du mouvement des Gilets Jaunes. Rien n’est prévu à l’avance ou très peu, aucun service d’ordre, aucune négociation avec les pouvoirs publics.

Le cortège de tête a sans doute créé un précédent aux manifestations sauvages des Gilets Jaunes. Et les images d’émeutes, de casses et de barricades sans cesse ressassées par les chaînes d’info en continu ont très probablement contribué à imprégner l’imaginaire collectif d’un certains nombres de réflexes que l’on retrouve aujourd’hui dans la rue. Jamais le Black Bloc n’a été une tactique aussi à la mode qu’aujourd’hui, avec le risque aussi de la fétichisation par laquelle cette tactique deviendrait une fin en soi, la marque d’une appartenance identitaire et perdrait de son sens pratique.

Le mouvement des Gilets Jaunes est constitué d’un archipel de groupe Gilets Jaunes. Ces derniers se réunissent sur des bases affinitaires, géographiques, professionnelles voir au gré du hasard. Ce qui prévaut, c’est l’autonomie et la singularité de chaque groupe et le rapport d’horizontalité qui structure les groupes entre eux. La vie commune qui s’est développée sur les ronds-points est une tentative de vivre autrement, en communautés autogérées prenant en charge leurs conditions matérielles d’existences. Un essai d’autonomie appliqué à la vie quotidienne. Les Gilets Jaunes comme contre-société.

Enfin n’oublions pas la proposition des Gilets Jaunes de Commercy de fonctionner en assemblées organisées autour de maisons du peuple selon des principes égalitaires, inspirées du municipalisme libertaire. Proposition qui fut reprise par les Gilets Jaunes de Saint-Nazaire puis ceux de Caen avec notamment l’ouverture d’une maison du peuple dans ces deux villes. Dans une certaine mesure, les maisons du peuple constituent le prolongement urbain de ces vies communes esquissées sur les ronds-points occupés et créent des bases d’organisation pour le mouvement. Et cette Assemblée des assemblées née dans le Nord Est de la France a essaimé, pour preuve la 4ème édition de cette grande assemblée a été organisé à Montpellier le week-end dernier et a réuni plus de 600 personnes venues de tous le pays. Parmi toutes les discussions, propositions, décisions qui ont émaillé ces journées, une déclaration à retenue particulièrement l’attention : les gilets jaunes ont exprimé leur intention de prendre part à la grande grève contre la réforme des retraites qui va débuter le 5 décembre prochain.

Ce ruissellement, il s’opère également des Gilets jaunes vers d’autres mouvements sociaux. On voit de plus en plus de Gilets Jaunes colorer des mouvements sociaux, conflits, luttes ou grèves telles que par exemple les dernières manifestations intersyndicales ou les marches pour le climat. Et même si ces rencontres sont encore assez timides, gageons qu’à l’avenir elles soient de plus en plus fréquentes, surtout si les Gilets Jaunes investissent ces mouvements de toutes leurs expériences et pratiques politiques décrites ci-dessus. C’est en cela aussi, que le mouvement des Gilets jaunes est venu bouleverser le champ politique classique. En témoigne le dernier congrès national de la CGT tenu à Dijon le printemps dernier et où le mouvement des Gilets Jaunes était au centre des débats. De nombreux militants de base se revendiquant également Gilet Jaune, l’un n’empêchant pas l’autre bien au contraire, ont notamment reproché à la tête de l’organisation son manque de soutien affiché au mouvement [4].

On voit désormais des gilets jaunes colorer nombre de mobilisations aussi bien nationalement qu’internationalement. De la même manière certain-es retirent ou vêtissent le gilets fluorescents au gré des mobilisations, démontrant par la même que si le gilet jaune en tant que symbole fait communauté il n’en reste pas moins un signifiant politique dépassable.

Il paraît complexe et hasardeux de présager la manière dont tout cela va évoluer. Mais, à n’en pas douter, le mouvement des Gilets Jaunes laisse des traces dont on a pas fini de voir les effets. Toute cette expérience collective vécue et accumulée, ces réflexes partagés, cette répression subie ensemble, cette vie commune éprouvée, cette intelligence collective développée samedi après samedi, tout cela façonne une mémoire et une manière de se penser dans le monde. Il ne reste plus qu’à espérer que les luttes futures soient irriguées de cette énergie nouvelle déployée par les Gilets Jaunes. Et que ces contre-sociétés aperçues ici et là s’approfondissent.

Un Gilet Jaune parmi d’autres (pour la première version de cet article).

Notes

[1] https://larotative.info/le-piege-du-referendum-d-3095.html

[2] La théorie du Rhizome — développée par Gilles Deleuze et Félix Guattari — est l’un des éléments de la « French Theory ». Il s’agit d’une structure évoluant en permanence, dans toutes les directions horizontales, et dénuée de niveaux. Elle vise notamment à s’opposer à la hiérarchie en pyramide (ou « arborescence »). Wikipédia.

[3] Chamayou Grégoire, La société ingouvernable — Une généalogie du libéralisme autoritaire, la Fabrique, 2018, 362 pages

[4] https://www.liberation.fr/france/2019/05/16/au-congres-de-la-cgt-la-crise-des-gilets-jaunes-entre-les-lignes_1727522

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie