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Résistance et nouveau paradigme politique: L’esprit zapatiste

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 13 février 2018 by Résistance 71

A lire également complémentarité oblige:

Manifeste de la societe des societes

effondrer le colonialisme

6ème_déclaration_forêt.lacandon

 

El votàn Zapata

 

Georges Lapierre

 

Octobre 2017

 

Source: https://www.lavoiedujaguar.net/El-Votan-Zapata

 

Dans un recoin du Mexique, le peuple zapatiste s’est soulevé en armes le 1er janvier de l’année 1994. Il était animé par un esprit, el votán Zapata. El votán Zapata c’est seulement l’esprit prophétique. Mais cet esprit prophétique n’est pas celui d’un homme, d’un individu, d’un prophète marchant à la tête de son peuple et faisant en sorte que les eaux se retirent devant lui. Le sous-commandant Moisés n’est pas lui-même prophète, ce nom ou ce surnom est seulement le signe de la prophétie, celui d’un monde à venir et à construire : « Votre jour était notre nuit, notre jour sera votre nuit. » Ce n’est pas non plus l’esprit révolutionnaire et religieux. Ce n’est pas annoncer ce qui va nécessairement arriver ; c’est s’engager dans ce qui advient, ne pas annoncer le mouvement, mais devenir mouvement, épouser son propre mouvement, redevenir humain en quelque sorte ; l’esprit prophétique est tout simplement l’esprit pragmatique, il est se réalisant.

Cet esprit pragmatique ou prophétique est celui des Indiens zapatistes, il n’est pas nécessairement le nôtre, nous pouvons même nous sentir exclus. Les zapatistes ne cherchent pas à imposer leur point de vue sur le monde comme point de vue unique sur le monde. Chacun est appelé à s’organiser à sa manière, selon son propre point de vue. C’est une cosmovision à rebrousse-poil de la nôtre (a contrapelo) et, représentant une véritable déflagration de nos certitudes les plus enfouies, elle ébranle notre subjectivité la plus profonde. Ne sommes-nous pas les enfants d’une civilisation qui s’impose comme point de vue unique sur le monde, celui des marchands ? Et faire la révolution ne serait-ce pas imposer un autre point de vue tout aussi unique sur le monde ? La vision que nous proposent les zapatistes, celle d’un monde qui contiendrait plusieurs mondes, prend à rebours la conception marxiste de la révolution à laquelle nous restons encore trop souvent attachés, quoi que nous en disions, dans les profondeurs de notre être, dans les profondeurs de ce que nous sommes. Les zapatistes portent la critique au cœur de notre monde, ils n’opposent pas un point de vue unique à un point de vue unique, un universalisme à un universalisme. Cette idée de pluralité (ou de « pluriversalité ») marque véritablement une rupture, c’est comme une grenade à fragmentations lancée au centre de l’unicité, en plein milieu de l’Un, de l’Unique !

La résistance des peuples face à l’hégémonie capitaliste est bien réelle. Cette résistance est une critique réelle du monde marchand, mais elle reste statique, elle fait du surplace, elle peut bien s’organiser et se construire, mais elle reste bloquée à la défense d’un mode de vie, elle s’attarde seulement à défendre son point de vue, elle n’est pas porteuse de l’idée qui lui permettrait d’aller au-delà de ce qu’elle défend, elle n’est pas animée par l’esprit prophétique, par le souffle qui met en branle le mouvement, l’ollin. El votán Zapata est ce souffle. L’idée de pluriversalité est ce souffle, elle est en porte-à-faux avec celle d’un monde unique et universel, elle offre un véritable changement de perspective : il n’y a pas un point de vue unique et universel sur l’homme et le monde, mais différents points de vue, c’est-à-dire différents modes de vie, qui sont différents modes d’adaptations aux milieux géographiques : l`humain naît de la diversité.

Le cinquième Congrès national indigène s’est ouvert sur un coup de théâtre dont les échos et le bruit vont alimenter la rumeur pendant un certain temps et hanter les têtes fragiles. La pièce a commencé le premier jour de la rencontre, lundi, et à huis clos. Elle se jouait entre les délégués du CNI et la comandancia de l’EZLN au grand complet ; et impossible de s’approcher de l’auditorium pour écouter aux portes !

Pourtant vers cinq heures de l’après-midi, tous ont dû sortir pour aller manger et, malgré un cordon de sécurité qui nous interdisait de les rejoindre, le secret, tout relatif, des délibérations a filtré et notre curiosité a été satisfaite. Enfin nous avons fini par savoir ce qui se tramait et ce qui pouvait bien les retenir pour un débat si long et si intense ! D’ailleurs ce débat, tout particulièrement animé, n’était pas terminé et il allait reprendre après le repas pour se poursuivre jusqu’au soir.

Mais qu’est-ce qui pouvait bien susciter une telle discussion ?

Profitant d’une ouverture de la future élection présidentielle, sous certaines conditions [1], à des candidats indépendants, la comandancia avait proposé aux délégués du CNI de présenter une candidate à l’élection présidentielle de 2018. Une telle proposition, prenant à contre-pied les convictions les plus affirmées concernant le rejet des partis et, plus généralement, de la politique, a dérouté bien des gens et suscité un lever de boucliers, non seulement parmi les délégués, mais aussi parmi les adhérents à la Sexta présents à ce rendez-vous. Les zapatistes seraient-ils retombés dans leur travers et leurs vieux démons, plus exactement, leur vieux démon au singulier : le ou la politique ?

Ce cinquième Congrès national indigène eut lieu au Cideci-Unitierra, San Cristóbal de Las Casas, Chiapas, du 9 au 14 octobre 2016. Nous sommes maintenant en octobre 2017, un an exactement s’est écoulé, et sans doute beaucoup d’encre, depuis l’annonce de la participation du Congrès national indigène à l’élection de 2018 : le Conseil indigène de gouvernement (CIG) est constitué. Il est formé de couples (une conseillère, un conseiller) nommés par leurs assemblées (communales, régionales ou de quartiers) et en tenant compte de la répartition géographique des peuples indiens dans tout le Mexique. Il y a actuellement environ 141 conseillères et conseillers (de 35 peuples et de 62 régions) et à l’heure où j’écris, ils rendent visite avec d’autres délégués aux cinq caracoles zapatistes. La porte-parole de ce Conseil indigène de gouvernement, et qui sera candidate à l’élection présidentielle de 2018, est désignée, il s’agit d’une jeune femme indienne Maria de Jesús Patricio Martínez, Marichuy, qui fait partie du Congrès national indigène (CNI) depuis 1996. Elle vient de faire enregistrer sa précandidature à l’INE (Institut national électoral). Actuellement elle participe à la tournée et elle est reçue par les conseils de bon gouvernement dans les caracoles des zones zapatistes.

« Considérant que l’offensive contre les peuples ne cessera pas mais qu’elle augmentera jusqu’à ce que la dernière trace de ce que nous sommes en tant que peuples porteurs d’un profond mécontentement, se métamorphosant aussi en de nouvelles et diverses formes de résistances et de rébellions, le cinquième Congrès national indigène a décidé d’initier une consultation ; cette consultation auprès de nos peuples a pour fin d’abattre d’en bas le pouvoir que ceux d’en haut nous imposent, nous apportant un panorama de mort, de violence, de pillage et de destruction. » (Communiqué du CNI suite à ce cinquième Congrès national intitulé « Que retiemble en sus centros la tierra » [2].)

Comment entendre cette initiative zapatiste ? Ou, plus précisément, comment faire entendre cette initiative à des Européens, à des gens qui sont comblés de marchandises et qui vivent dans le royaume merveilleux de Walt Disney ?

El votán Zapata est l’esprit qui ne meurt jamais ou, plus exactement, qui meurt et qui toujours renaît. C’est l’esprit de révolte, l’esprit rebelle, l’esprit du guerrier qui sourd de la montagne et qui s’étend dans la vallée, c’est l’esprit des hautes plaines et des déserts arides, c’est l’esprit sioux, l’esprit apache, l’esprit Zapata. Il touche à l’imaginaire d’un peuple ou des peuples, il se confond donc avec la réalité, une autre réalité que celle que nous connaissons, nous qui nous nous mouvons dans le monde de l’apparence. Les jeunes, parfois la saisissent ou les rêveurs, les poètes, les voyants et les voyous, les suicidés de la société. Les zapatistes nous plongent au cœur de la réalité, au cœur de notre époque, au cœur de notre temps, au cœur du Mexique contemporain, au cœur de la guerre. Pouvons-nous entendre cela ?

Sous le fallacieux prétexte de faire la guerre au narcotrafic, l’État mexicain, appuyé par les États-Unis (cf. plan Mérida) et soutenu par l’Europe des banquiers et des marchands, mène, depuis plus de dix ans, une guerre contre-insurrectionnelle d’une ampleur inouïe [3]. Il s’agit de faire place nette aux multinationales et à leurs projets « extractivistes » (mines, pétrole, monoculture, déforestation) et d’infrastructures (ports, barrages, voies de communication), et d’en finir une bonne fois pour toutes avec la résistance des peuples et, plus généralement, de la population, à cette nouvelle occupation de leur territoire et à cette mainmise sur leur vie. Cette guerre vise principalement les peuples qui vivent encore sous le régime ou sous le modèle communaliste, il s’agit de détruire leur capacité à reproduire leur vie communale, réduisant ainsi à néant leur possibilité d’exister en marge d’un capitalisme triomphant. C’est que, d’une part, leur résistance était, en soi, une critique réelle, effective, du capitalisme, la seule véritable critique du capitalisme, et que, d’autre part, le capitalisme en tant qu’aliénation de la pensée se nourrit de tout ce qui n’est pas aliéné, il se nourrit de toutes les formes de vie qui reposent sur une conception de l’échange autre que celle du marchand.

Plus qu’une offensive étatique, nous sentons bien que nous avons affaire à une offensive d’une tout autre dimension, celle d’un état d’esprit, d’un point de vue totalitaire sur le monde, d’une idéologie, celle d’Ubu roi. Les pataphysiciens pouvaient bien rigoler et faire preuve d’un humour décapant, leur lucidité annonçait l’horreur d’aujourd’hui : le pouvoir sans borne de l’individualisme conquérant et triomphant, s’érigeant sur des monceaux de cadavres. Et nous voyons les militaires, les policiers, les paramilitaires et les parapoliciers des cartels de la drogue unir leurs forces pour faire disparaître les personnes jugées indésirables, assassiner, massacrer, torturer, et semer la terreur dans les villages et les quartiers populaires. Sous la pression « géologique » d’un marché planétaire, nous assistons dans les entrailles du pays à une recomposition de la classe sociale qui gouverne le Mexique. Rien n’arrête ce mouvement aveugle, puissant et obstiné : s’appuyer sur cette complicité occulte de classe pour s’enrichir au plus vite et par tous les moyens. Parfois des scandales éclatent et des gouverneurs trop pressés et trop gourmands se font prendre la main dans le sac, toujours trop tard, entre-temps, ils ont pu, avec l’appui de tout l’appareil d’État et la complicité des bandes criminelles, mettre à feu et à sang toute une région. Cette classe sociale se reconstitue en s’appuyant sur le trafic de l’amapola (opium) ; ce trafic lui apporte des sommes considérables lui permettant d’étendre ses ramifications en profondeur et de prendre peu à peu le contrôle de l’ensemble de l’activité marchande du pays. Telle est la réalité du Mexique aujourd’hui, et cette réalité est celle d’une guerre sociale à outrance. La disparition de 43 étudiants de l’école rurale d’Ayotzinapa et l’assassinat de six personnes à Iguala (Guerrero) dans la nuit du 26 au 27 septembre 2014 montrent à l’évidence cette complicité d’intérêts qui définit une classe sociale : sous le regard de l’armée et avec la participation active des forces fédérales, la police municipale d’Iguala a pu enlever 43 étudiants et les faire disparaître [4], puis un commando a pu assassiner six personnes et se lancer à une chasse à l’homme avant de torturer à mort [5], pour l’exemple, un normalien. Cette même police municipale s’était livrée pendant des années à l’extorsion, la prise d’otages et l’assassinat en toute impunité.

C’est au sein d’un tel contexte social et politique qui s’annonçait dès la fin du XXe siècle, que sont apparus sur la scène publique, en janvier 1994, les zapatistes. Et ils y sont toujours ! Qui sont-ils ? Serait-ce Defensa Zapatista, cette gamine à la langue bien pendue capable même d’en remontrer au fameux sous-commandant Galeano ex-subcomandante Marcos ? Oui, oui, c’est bien possible. Ce sont en premier lieu des Indiens, c’est-à-dire des personnes qui se définissent par une culture qui leur est propre et qui repose sur un vivre ensemble autour d’un bien commun ; cette culture s’oppose en tout point à la civilisation occidentale, chrétienne et capitaliste, qui privilégie l’individualisme marchand au détriment de la communalité et de l’intérêt commun. Ensuite ce sont des Indiens en guerre contre un système, ledit système capitaliste qui repose sur la spéculation concernant les échanges marchands à venir. Dans el votán Zapata, Zapata n’incarne pas l’esprit de la guerre en tant qu’individu, il incarne l’esprit de la lutte en tant qu’être collectif, c’est le peuple en arme, le peuple en guerre, le peuple qui se soulève. Il est véritablement l’être du peuple indien en guerre. Et c’est bien ce que sont actuellement les zapatistes dans ce recoin du Sud-Est mexicain. Ils ne font pas la guerre avec des bombes, des avions, des hélicoptères, ils n’en ont pas les moyens, mais cela ne signifie pas qu’ils ne sont pas en guerre contre tout un monde et que tout un monde ne leur fait pas la guerre. Dans ce jeu de la guerre, la puissance de feu et de destruction est du côté de l’Empire, qui hésite jusqu’à présent à s’en servir par crainte d’une réaction de la société mexicaine et internationale qu’il ne maîtriserait pas ou qu’il maîtriserait mal [6], mais il reste à l’affût de la moindre provocation qui justifierait un massacre de la population en lutte ; du côté zapatiste, à partir de cette situation en équilibre précaire à laquelle je viens de faire allusion, il leur reste l’intelligence stratégique leur permettant de sortir de l’isolement social dans lequel ils sont maintenus (ou dans lequel on cherche à les maintenir).

L’existence des zapatistes ne tient qu’à leur détermination de guerriers ; que cette détermination se relâche, et ils seront emportés comme fétus de paille. Les États-Unis, la CIA et le gouvernement du Mexique ont surtout cherché à isoler les zapatistes ; cette guerre dite de basse intensité consiste principalement pour ces stratèges à tenter de réduire l’influence zapatiste et à la maintenir dans des limites qu’ils jugent acceptables et surtout contrôlables. Ils ont ainsi mis en œuvre toute une politique d’assistance généralisée qui profite principalement à certains caciques indigènes et métis, et ont favorisé la création de groupes paramilitaires locaux fortement armés et instruits à la lutte antiguérilla par les militaires eux-mêmes. Cette politique a été intense et visible surtout au début avec des conséquences tragiques comme l’assassinat programmé de 45 personnes à Acteal en décembre 1997, elle s’est poursuivie, mais plus discrètement, jusqu’à nos jours. Pour reprendre avec une intensité accrue aujourd’hui en réponse à la dernière initiative zapatiste.

Face à cette situation, les zapatistes ont riposté dans deux directions : ils ont cherché à rompre l’état de siège dans lequel le gouvernement voulait les maintenir, ce fut le sens de l’« autre campagne » en 2006, qui s’est déroulée au moment de l’élection présidentielle marquée par la victoire très contestable de Felipe Calderón, représentant de la droite, sur López Obrador, représentant de la gauche progressiste. L’année 2006 fut aussi marquée par la terrible répression des opposants à l’aéroport à Atenco, où nous pouvons voir comme une menace et comme la violente réaction de l’État mexicain, tous partis confondus, à l’« autre campagne » [7]. Parallèlement à cette direction, les zapatistes ont continué à renforcer intérieurement leur autonomie vis-à-vis de l’État mexicain. Ils ont ainsi abouti à la création de zones autonomes que je qualifierai d’irréductibles, ne laissant aucune prise sur eux, ne laissant pas la moindre ouverture entrebâillée par laquelle l’État mexicain pourrait s’immiscer petit à petit dans leur vie. Ils refusent tout subside de la part du gouvernement. Ce sont véritablement des zones autonomes incorruptibles, absolument imperméables à toute influence, à toute velléité d’influence ou de pression venues de l’extérieur. Ce sont bien les zapatistes qui décident à travers leurs assemblées de base dans un mouvement de va et vient continuel entre le Comité clandestin révolutionnaire et la population zapatiste.

N’importe quel quidam peut déclarer la guerre au capital, cela ne mange pas de pain, mais mener une guerre contre le capital, c’est une autre histoire et arriver à tenir pendant plus de vingt ans, c’est encore une autre histoire ! Nous éprouvons parfois quelques difficultés à saisir cet aspect d’une telle proposition : construire un autre monde. La mollesse d’une vie soumise nous interdit d’en percevoir toute la rigueur.

J’ai tracé d’une façon bien sommaire le cadre dans lequel s’inscrit l’initiative zapatiste de présenter une candidate indienne à l’élection présidentielle de 2018 : reprendre l’offensive là où l’État et l’ensemble des forces contre-insurrectionnelles ne l’attendent pas, l’élection présidentielle ; et mettre cette offensive sous le feu des projecteurs, sous les lumières d’une élection nationale, en plein jour en quelque sorte (alors que l’on pouvait s’attendre que cette offensive soit cachée, occultée, clandestine). Ensuite nous avons affaire à une candidate qui ne cherche pas à être élue, qui refuse l’argent de l’Institut national électoral, qui est la porte-parole d’un gouvernement déjà constitué : le Conseil indigène de gouvernement. On aura beau dire, c’est tout de même une manière de prendre tout le monde dominant, tous ceux d’en haut, à contre-pied et nous en revenons à l’art du football et à Defensa Zapatista. Voilà une femme indienne, qui selon les vues de ceux d’en haut, se trouve tout en bas de l’échelle sociale, qui va parler aux Mexicains, aux gens sans qualité, à ceux qui sont tout en bas, justement, et pour ne rien leur proposer : à eux de s’organiser, à eux de se défendre, à eux de réagir, ils n’ont rien à attendre d’elle, comme ils n’ont rien à attendre des autres candidats !

Comme dans toute initiative de ce genre, la part d’incertitude est grande, cette initiative se présente à la fois comme un pari et un défi. Elle est, dans le sens précis du terme, une provocation. Elle ne provoque pas, comme nous pourrions le croire, le gouvernement, ni les riches, ni cette classe de nouveaux riches qui se constitue, ni l’État mexicain, non, elle provoque la société mexicaine, elle provoque la population mexicaine, elle provoque les Mexicains. Confrontés au mal qui les touche, confrontés à un malheur commun, sauront-ils organiser et construire une réponse collective ou bien vont-ils opter pour un individualisme frileux et « sauve-qui-peut » sous la tutelle des gagnants ? Et nous ignorons comment les Mexicains vont réagir. Les zapatistes l’ignorent, mais le gouvernement aussi l’ignore et il s’inquiète, les riches aussi l’ignorent et ils s’inquiètent, la classe des nouveaux riches aussi, l’État aussi l’ignore. C’est un pari sur l’homme et la femme, c’est un pari sur nous-mêmes et sur notre futur.

¡Viva Zapata !

Notes

[1] Avoir le soutien de 1 % des électeurs (plus de 800 000 signatures de soutien) sur au moins dix-sept États et être majoritaire dans trois États. C’est loin d’être gagné !

[2] « Que tremble en ses centres la terre », paroles de l’hymne national mexicain reprises par le CNI comme titre pour le compte-rendu de ces journées.

[3] En 2014, le Mexique se trouvait en troisième position derrière la Syrie et l’Irak quant aux pertes civiles dues aux conflits armés (International Institute for Strategic Studies, 2015).

[4] Les plus hauts responsables de l’État savent très bien ce que sont devenus les 43 normaliens.

[5] Il fut écorché vif.

[6] En 1994, la société mexicaine avait manifesté massivement contre la guerre et la terrible répression dans laquelle s’était engagé le gouvernement, et des négociations pour la paix eurent lieu.

[7] Cette année allait aussi être marquée par la « commune » d’Oaxaca, vaste mouvement social de rejet du gouverneur et de ce qu’il pouvait bien représenter.

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Vision politique: marxistes… « Take a walk on the wild side »…

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« Candy came from out on the Island
In the back room she was everybody’s darling
But she never lost her head
Even when she was giving head
She says, « Hey, babe,
Take a walk on the wild side. »
Said, « Hey, babe,
Take a walk on the wild side. »
And the colored girls go
« Doo do doo do doo do do doo… »
(Walk on the Wild Side)
~ Lou Reed, Transformer, 1972 ~

= = =

Le plus extraordinaire, c’est que ce que dit Ortiz dans cet article est ce que disent les anarchistes depuis toujours… Depuis le grand débat entre Bakounine et Marx lors de la première internationale (AIT), les anarchistes expliquent en long en large et en travers que le marxisme n’est qu’un capitalisme d’état, que Marx soi-même était un social-démocrate qui pensait faire arriver le “parti d’avant-garde” du prolétariat au pouvoir par les urnes… Dans la première section du “Manifeste du Parti Communiste”, K. Marx, F. Engels, 1848, les auteurs disent ceci: “Cette organisation des prolétaires en une classe et conséquemment en un parti politique [le parti communiste] est toujours empêché par la concurrence entre les travailleurs eux-mêmes. Mais elle resurgit toujours plus forte, plus ferme, plus puissante. Elle force une reconnaissance législative des intérêts particuliers des travailleurs en prenant avantage de la division au sein de la bourgeoisie elle-même. C’est ainsi que la loi sur les 10 heures fut passée en Angleterre…

Dans la section 2 ils disent ceci en parlant des mesures à prendre pour le prolétariat une fois sa suprématie politique achevée: “Ces mesures seront bien sûr différentes selon les pays, mais néanmoins dans les pays les plus avancés, ce qui suit sera généralement applicable: [s’en suit ici une liste de 10 points voici ce qui est dit en points 5, 6 et 7…]

5. Centralisation du crédit dans les mains de l’État au moyen d’une banque nationale avec un capital d’État et un monopole exclusif.

6. Centralisation des moyens de communication et des transports aux mains de l’État

7. Extension des usines et des instruments de production propriété de l’État…

Ainsi la “révolution prolétarienne” ne serait qu’un réformisme faisant passer l’État, ses mécanismes et ses institutions de mains d’oppresseurs à de nouvelles mains d’oppresseurs par le truchement de la dictature du “partie d’avant-garde” et de sa nomenclature à terme forcément corrompue si elle ne l’est pas dès le départ.

Certes les deux compères ont pondu une litanie de préfaces aux éditions suivantes de leur manifeste les adaptant aux circonstances historiques, mais ils n’ont jamais corrigé une ligne du texte per se ; Engels y allant même de ses propres préfaces après la mort de Marx. De fait Marx et Engels n’ont jamais résolu la contradiction de deux concepts qu’ils portaient dans leur idéologie: celui de la Commune révolutionnaire et celui fondé sur le suffrage universel… L’ont-ils seulement voulu ? Savaient-ils même que cette contradiction existait dans leur raisonnement ?…

Engels dans une lettre à Kaustsky datée du 29 juin 1891 sur la critique du programme d’Erfurt dit ceci concernant des “points délicats, mais essentiels”: “premièrement, une chose absolument certaine, c’est que notre Parti de la Classe Ouvrière ne peut arriver à la domination que sous la forme de la république démocratique. Cette dernière est même la forme spécifique de la dictature du prolétariat, comme l’a déjà démontré la grande révolution française. […] Deuxièmement: […] A mon avis, le prolétariat ne peut utiliser que la forme de la république une et indivisible. […] Ainsi donc, république unitaire. […] Comment organiser cette autonomie et comment on peut se passer de la bureaucratie, c’est ce que nous ont démontré l’Amérique et la première république française. (sic)…
Ne sont-ils pas beaux les “révolutionnaires” anti-bourgeois ?…

Une question à poser aux marxistes “repentis” est la suivante: pourquoi ne pas admettre l’Idée anarchiste qui prône les associations libres depuis le départ puisqu’elle correspond à ce en quoi ils tendent à penser aujourd’hui en essayant de le dire différemment et en essayant de vendre la salade de Marx et Engels ?

L’État et la fonction économique capitaliste qui l’a phagocyté depuis la première révolution industrielle sont des cellules politico-sociales cancéreuses en phase métastatique et doivent être éradiquées dans un changement radical qui amènera la société des sociétés où la complémentarité remplacera les antagonismes induits nourrissant la division initiale de la société humaine.

Qu’on en finisse avec Marx et la pseudo-révolution ! Qu’on en vienne à la société des sociétés qui aplatira la pyramide de la domination en rediluant le pouvoir dans le peuple, là où il est particulièrement et naturellement soluble.

~ Résistance 71 ~

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Le communisme ou la barbarie, Rosa Luxembourg déjà nous mettait en garde

 

Jean Ortiz

 

1er février 2018

 

url de l’article orignal:

https://www.legrandsoir.info/le-communisme-ou-la-barbarie-rosa-luxembourg-deja-nous-mettait-en-garde.html

 

Depuis, l’idée communiste a pris du plomb dans l’aile. Les sondages en témoignent. Faut-il pour autant céder à l’air du temps, militer en fonction des sondages ?

Le capitalisme fait montre quotidiennement de sa dangerosité, de son obsolescence, même s’il peut durer encore très longtemps. La crise majeure du système permet de vérifier la pertinence des idées de Marx, de décrypter la nouvelle phase de la mondialisation financière, les dégâts de la « sacro-sainte » loi du marché, du capitalisme mondialisé, qui porte les logiques de rentabilité à un niveau inouï. Le partage de la valeur ajoutée entre travail et capital devient de plus en plus vertigineusement inégal. Le système s’avère incapable de répondre aux besoins fondamentaux de l’humanité ; ce n’est d’ailleurs pas son objectif. Il a affaibli, brisé les liens sociaux, brouillé tous les repères, transformé la société en jungle, plongé l’humanité dans un gouffre abyssal…

Si la crise est systémique, elle ne peut donc que s’aggraver. Elle exige de nous, communistes, de mettre en œuvre un processus vers une autre organisation sociale, de caractériser les changements structurels majeurs que nous souhaitons, de donner un contenu nouveau à l’hypothèse communiste. Il convient de dire ce à quoi nous aspirons : la révolution communiste, même si cela est à contre-courant du quasi consensus « libéral » d’aujourd’hui. Ne pas lâcher sur les mots ni sur leurs contenus peut permettre de reconquérir une partie de ceux qui ont renoncé à la conscience et au combat politiques de classe et qui subissent ; ce, sans aucune nostalgie anachronique de ce qui a échoué, mais en réfléchissant à un communisme d’aujourd’hui. Il faut oser dire où nous voulons aller, sans peur des caricatures anti-communistes, persiflées et matraquées par les uns et des autres (le communisme serait par nature criminel…) ; s’il nous faut renouveler les questionnements, on ne saurait renoncer à des marqueurs idéologiques identitaires, aux valeurs communistes originelles, à un mouvement de fond, et permanent, vers une autre organisation sociale, plus horizontale, plus autogérée, plus humaine, pleinement démocratique, plus appuyée sur l’appropriation sociale des secteurs clés, les « communs », la socialisation du pouvoir, et sur une intervention constante (des salariés, des usagers…), un contrôle à tous les niveaux exercé d’en bas par les travailleurs et les citoyens.

L’idée communiste n’est pas invalidée par l’échec du « communisme d’Etat », où le Parti se substituait au peuple et finissait par coloniser l’Etat ; l’autoritarisme, perversion du communisme, n’était pas dans la nature du projet révolutionnaire. Nous, militants, avons trop souvent confondu le commun et la collectivisation. Le communisme reste une grande utopie concrète qui porte une critique radicale du capitalisme, et ouvre la possibilité, révèle la nécessité, de son dépassement. En cette année anniversaire de mai 1968 -j’avais alors 20 ans, et j’étais écartelé par la difficulté extrême de l’essentiel : la convergence, les actions communes entre la classe ouvrière et les étudiants-, en cette année anniversaire de mai 1968, il serait aussi incompréhensible que suicidaire de lâcher l’horizon communiste. Commémorer mai 1968, c’est aussi partir de l’idée communiste pour construire une alternative de rupture avec le capitalisme, c’est également travailler à l’insurrection la plus belle, celle des consciences. La révolution à laquelle je crois encore et toujours peut ouvrir la voie au communisme. Encore et toujours. Serais-je un archaïque qui a de l’avenir ?

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Lectures connexes:

Inevitable_anarchie_Kropotkine

Manifeste de la societe des societes

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Errico_Malatesta_écrits_choisis

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

Appel au Socialisme (PDF)

Contre le marxisme et pour la société anarchiste (G. Landauer)

Les marxistes et leur anthropologie (Pierre Clastres)

 

Résistance au colonialisme: Mise en demeure du Canada, du Québec et du CMK par le conseil des femmes mohawk (Mohawk Nation News)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, canada USA états coloniaux, colonialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 3 février 2018 by Résistance 71

Accusations de vol en association pour la Canada, Québec et la Conseil Mohawk de Kahnawake (CMK)

 

Mohawk Nation News

 

1er février 2018

 

url de l’article original:

http://mohawknationnews.com/blog/2018/02/01/grand-theft-charges-against-canada-que-mck/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

 

Une mise en demeure d’objection a été envoyée au Canada, à la province du Québec et au Conseil Mohawk de Kahnawake (NdT: comme souvent mentionné ici, ne jamais oublier que les conseils de bandes au Canada ou de tribus aux Etats-Unis, ne sont que des entités gouvernementales, créées par l’état colonial pour gérer sa domination dans les territoires autochtones. Ces “conseils” n’ont absolument aucune légitimité au sein de la gouvernance traditionnelle des nations premières. Ils fonctionnent selon le modèle de représentation étatique, inconnu et refusé par le mode traditionnel ; en l’occurrence pour les Mohawks, les Iroquois et leurs amis et alliés, seule Kaiainerekowa ou la Grande Loi de la Paix fait référence, tout le reste n’est qu’usurpation organisée…), qui ont lancé une attaque afin de forcer la main d’onkwehonweh (peuple de l’île de la Grande Tortue) à payer des impôts illégaux. Ils sautèrent de joie lorsque tous sauf deux abandonnèrent leur droit de naissance.

Par courrier recommandé avec A/R

Notification d’objection – Feb. 1, 2018.
Aux : Entreprises privées du Canada, Québec et leur sous-fifre du CMK
Référence: Saisie illégale de biens et destruction de commerces de skaroniati de la communauté Kanion-ke-haka (mohawk) de Kahnawake au sein de kanien-keh aussi connu sous le nom de rotino-shonni-onwe (peuple de la confédération iroquoise)
De: kenonhontsa-kwenio  (les femmes) sont les véritables progénitrices naturelles du sol de notre peuple. (Chaque onkwehonweh (personne naturelle) a le devoir de soutenir la volonté du peuple, personnalisée dans les 49 familles originales et leurs alliés et amis de l’iile de la Grande Tortue.

Ceci est une tentative de vol et d’extorsion de ressources absolument illégale de la part des entreprises privées coloniales que sont le “Canada” et la “province du Québec”.

Kaianerekowa (la Grande Loi de la Paix) et teioheteh (le wampum deux rangées) qui protègent le droit de naissance original des peuples véritables de l’île de la Grande Tortue sont violés. Ces transgressions criminelles commettent des crimes et essaient de détruire la viabilité des peuples en essayent de les taxer illégalement. Les peuples originels sont exonérés de tout imposition.

Objection: A tout empiètement par des entités entrepreneuriales coloniales sur un quelconque de nos territoires. Les squatteurs corporatistes essaient de manière flagrante de voler nos fonds et produits au travers de menaces, de mensonges et de subterfuges pour nous retirer notre libre utilisation et plaisir d’être sur nos terres, Nous, onkwehonwe avons lutté pour maintenir à flot notre propre économie. Le NAFTA (NdT: traité de libre-échange en Amérique du Nord entre les USA, le Canada et le Mexique) prétend avoir le droit de libre-échange mais nie aux peuples originels notre droit de naissance d’être auto-suffisants et auto-gérés. (NdT: ceci est un arrangement entre les entités coloniales régissant au nom de la “couronne” les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, ces trois états-nations nient et refusent aux peuples autochtones originels tout droit à l’auto-détermination et à la complète souveraineté. La loi coloniale affirme que si souveraineté il y a eu, elle fut automatiquement oblitérée par l’assertion de souveraineté des couronnes britannique et espagnole… Elle est pas belle la vie sous le soleil du christianorum dominorum ??…)

Le CMK ne fait que représenter la volonté des entités coloniales que sont le Canada et le Québec et non pas celle de Kanionkehaka. (NdT: peuple mohawk)

Bases d’action:

Alors que kenonhontsa-kwenio sont les véritables nourrices de la terre, de l’eau et de l’air d’Onowareke (Île de la Grande Tortue) depuis le début.

Alors que la Déclaration des Droits des Peuples Indigènes (DDPI) de l’ONU de laquelle le Canada est signataire, affirme que toutes les entreprises coloniales doivent obtenir notre consentement et notre permission pour empiéter sur nos terres, le Canada, le Québec et leurs sbires des conseils ne peuvent pas nous forcer, nous menacer et nier notre existence sur nos terres.

Ainsi Onkwehonwe ordonne à ces entreprises privées de se désister de leur carnage. Cette imposition sur nous n’est en rien une “réconciliation”, ce n’est de fait que la continuation de leur programme de génocide.

NOUS, les kenonhontsa-kwenio des rotino-shonni-onwe, faisons remarquer cette objection comme étant juste et de plein droit et que:

Le Canada, le Québec et leurs sbires sont donc expressément ordonnés de cesser immédiatement et de se désister de leur carnage perpétré sur notre terre-mère et sa progéniture.

Nos droits humains, spirituels, politiques et économiques doivent être respectés. Toutes ces entités doivent communiquer avec nous au travers des voies diplomatiques pour discuter ce qui sera notre arrangement entre nos deux peuples.

Pour les raisons présentées ci-dessus, NOUS, les kenonhontsa-kwenio déclarons ce qui suit:

Si ces entreprises et leurs entités devaient briser notre droit de naissance, des mesures nécessaire devront être prises. Vous êtes prévenus.

Kanion’ke:haka de rotino’shonni:onwe (peuple Mohawk de la confédération Iroquoise):

Peuple passé, présent et futur.

rotiniahton ronathhion-ni rotiskare:wake

= = =

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Voie Lakota et Crazy Horse ou de l’universalité de la Résistance…

Posted in actualité, altermondialisme, canada USA états coloniaux, colonialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 2 février 2018 by Résistance 71

Résistance 71

2 février 2018

 

La force, même cachée, induit la résistance, nous dit le proverbe Lakota. Chaque nation a eu, a ou aura son « Vercingétorix », les grands résistants des peuples autochtones du continent des « Amériques » à l’invasion, l’occupation et la domination euro-chrétienne sont nombreux, parmi les principaux, le leader Crazy Horse ou Cheval Fou est dans une catégorie à part. Il est entré vivant dans la légende.
Depuis sa mort en septembre 1877, son esprit vit dans les générations qui ont suivi et au-delà du cercle de la tradition orale de son peuple Lakota.
Pour comprendre l’essence de la résistance à toute oppression, nous avons choisi de traduire de larges extraits de deux livres de Joseph M. Marshall III, historien et conteur Lakota qui nous illumine la voie Lakota de la vie et de la mort pour mieux nous présenter ce grand héros de la résistance au colonialisme occidental que fut Tasunke Witko, Son Cheval est Fou.

Comme d’habitude, Jo de JBL1960 nous a fait un superbe pdf de ce résumé de notre traduction d’extraits de deux des livres de Marshall: « La voie Lakota » et « L’aventure Crazy Horse ». C’est à leur lecture que l’on se rend compte de l’universalité profonde de toute voie fondée sur la loi naturelle et de toute résistance à l’oppression, quelle qu’elle soit et d’où qu’elle vienne…
Il est temps de nous rendre aussi compte que nous sommes tous inter-reliés parce que de fait… Nous sommes bien tous des colonisés !…

« La voie Lakota » & « L’aventure Crazy Horse »
Traduction d’extraits de Résistance 71
Version pdf de Jo:

La_voie_Lakota_et_Crazy_Horse (Joseph Marshall III)

 

Résistance politique: Coopération et socialisme (Pierre Kropotkine)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 19 janvier 2018 by Résistance 71

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Coopération et socialisme

 

Pierre Kropotkine

 

Les Temps Nouveaux, juillet/août 1895

 

Il faut se reporter aux années trente et quarante de ce siècle pour réaliser l’enthousiasme avec lequel on envisageait alors la coopération, ou bien « l’association », comme on disait en France, et pour apprécier l’audace de Proudhon qui osa l’attaquer de front.

L’association, dans les idées d’alors, devait tout changer. Pour éviter de payer un tribut formidable aux intermédiaires du commerce, un groupe d’ouvriers se cotisait pour acheter ensemble un sac de farine, et la revendre aux membres du groupe au prix de revient, plus quelques frais minimes d’administration. Et, peu à peu, à force de privations et de luttes, ce groupe réussissait à en attirer d’autres et à se fournir mutuellement tout ce qu’ils consommaient à 20 ou 30 pour 100 au-dessous des prix chez les fournisseurs marchands.

Ce petit essai devait peu à peu réformer le monde. La petite coopération ferait tache d’huile, elle finirait par englober tous les travailleurs. Elle supprimerait les intermédiaires. Pain, viande, logement seraient fournis au prix de revient : le travailleur s’émanciperait du vautour-intermédiaire. Il gagnerait l’habitude de l’association, de la gérance de ses propres affaires. Il toucherait du doigt les avantages du communisme et acquerrait graduellement des vues plus larges sur les rapports nationaux et internationaux.

Puis, en utilisant une part des bénéfices pour élargir les affaires, on créerait des groupes producteurs. Au lieu d’acheter le drap ou les chaussures au fabricant capitaliste, on formerait des associations de production qui fourniraient aux associations de consommateurs tout ce qu’elles achètent aujourd’hui aux vautours capitalistes. Peu à peu, ceux-ci seraient éliminés de la production, aussi bien que de la consommation. Et si les travailleurs réussissaient à forcer l’État à leur ouvrir crédit pour la production (projet Louis Blanc, repris plus tard par Lassalle et encore en vogue dans la démocratie socialiste), la révolution économique serait faite.

Le travailleur, affranchi du capitaliste, se trouverait en possession de l’outillage nécessaire pour produire. Il jouirait du produit intégral de son travail. Les bons de travail aidant, pour permettre à l’ouvrier d’acheter sans attendre que la vente de ses produits soit faite, c’était la révolution sociale accomplie.

Il ne serait pas juste de traiter le mouvement coopératif d’insignifiant. Au contraire. En Angleterre et en Écosse, plus de 1.600.000 personnes et ménages font partie des coopératives de consommation. Les coopératives se rencontrent partout, surtout dans les villes et villages du Nord. Leurs affaires se chiffrent par des milliards de francs. Et la coopérative centrale, en gros, à Manchester, qui fournit tout aux coopératives locales, est un établissement formidable, dont les magasins à plusieurs étages couvrent tout un quartier, sans parler de ses immenses magasins dans les docks de Liverpool. Elle envoie ses cinq ou six vaisseaux chercher le thé en Chine, elle achète le sucre aux Indes, le beurre au Danemark, les cotonnades aux grands producteurs, et ainsi de suite… — « Supposez une révolution sociale à Manchester, demandai-je aux administrateurs, pourriez-vous nourrir et vêtir toute la cité, et distribuer les produits dans tous les quartiers ? — Avec notre matériel, nos arrangements et les hommes de bonne volonté, ce serait fait en vingt-quatre heures. Fournissez l’argent ou le crédit pour acheter, — il n’y aurait pas l’ombre de difficulté », fut la réponse immédiate.

Et c’est vrai. Il faut voir l’établissement pour comprendre la justesse de l’affirmation.

En outre, la tendance est depuis quelque temps de fonder des associations de production sur une large échelle, qui fabriquent le nécessaire. Après nombre d’échecs, les coopérateurs anglais ont réussi à faire bien marcher leurs fabriques de chaussures, leurs moulins à farine, leurs boulangeries. Un tiers du pain mangé par les 686.000 habitants de Glasgow est déjà fourni par les coopératives.

En un mot, les coopérateurs anglais et écossais ont eu un succès considérable ; ils sont une force qui grandit encore. Seulement, ce succès est tel que les premiers coopérateurs s’en seraient détournés avec dégoût ; car, jusqu’à ces dernières trois ou quatre années, où l’esprit socialiste a commencé à envahir les coopératives, aussi bien que la bourgeoisie elle-même, les coopératives anglaises restaient les forteresses du bourgeoisisme ouvrier.

Quant à leurs effets directs sur le bien-être de l’ouvrier, ils sont bien minces.

Nos lecteurs suisses se souviennent de la misère qui régnait à la Chaux-de-Fonds en 1877-78. On ouvrit alors une cantine municipale, où l’on avait un bon repas à bas prix. Mais déjà, deux mois après l’ouverture de la cantine, le loyer des chambres dans un rayon d’un demi-kilomètre de la cantine avait monté d’au moins cinq francs par mois. — « Mais monsieur peut bien payer cinq francs de plus pour la chambre, puisqu’il sera à deux pas de la cantine », répondaient ces dames avec un doux sourire.

Le gros bourgeois anglais a fait plus : il a imposé le partage des bénéfices dus aux coopératives. Il y a quelques années, un coopérateur de Newcastle nous amena chez un vieux mineur qui devait nous initier aux avantages de la coopération, et il le fit en ces termes :

« Eh bien, vous voyez. Avec 9 shillings de salaire par semaine, je vis aujourd’hui tout aussi bien que je vivais, il y a vingt ans, avec 16 shillings. Et cela, grâce à la coopérative. La maisonnette m’appartient ; je l’ai achetée par la coopérative et n’ai plus de loyer à payer. Sur tout ce que j’achète, j’économise au moins trente pour cent. Et mes neuf shillings suffisent là où seize suffisaient à peine. »

On prévoit notre question : « Mais pourquoi ne gagnait-il plus que 9 shillings au lieu de 16 ? » et l’on prévoit aussi la réponse : — « Le travail ne marche pas ; nous ne travaillons que trois jours par semaine ! »

Autrement dit : puisque le capitaliste a tout avantage à tenir une armée de mineurs, qu’il ne fera travailler que trois jours par semaine et qui, au moment où les prix du charbon montent, pourront doubler la production — il le fait. Il fait en grand ce que les bonnes dames de la Chaux-de-Fonds faisaient en petit. Il profite de la coopérative.

Ces deux petits tableaux — deux petits coins de la réalité — résument toute l’histoire des coopératives. La coopérative peut accroître le bien-être de l’ouvrier ; cela va sans dire. Mais pour que l’ouvrier ne perde pas tout l’avantage à la suite de salaires rognés, de chômages exagérés, de rentes sur la terre et, partant, des loyers montant toujours, et des impôts toujours grandissants, — pour que l’avantage acquis par la suppression de l’intermédiaire ne soit pas volé par le seigneur foncier, le banquier, le patron et l’État, il faut qu’il attaque de front cette nouvelle coopérative de vautours ; il faut qu’il lutte avec eux par la famine ou la torche des grèves, par la conspiration et la révolte. Et s’il ne le fait pas — il a travaillé pour l’autre coopérative, celle des vautours.

On en arrive toujours au même point. La lutte, la guerre contre l’exploiteur, reste toujours la seule arme de l’exploité.

Mais il y a pire.

Tandis que la lutte, par la grève, la guerre aux machines, la guerre contre le seigneur foncier (qui prend mille caractères divers selon les localités), et la révolte contre l’État, unit les travailleurs, — ces expédients, tels que la coopérative, les divisent.

En effet, jusqu’à ces dernières trois ou quatre années, il n’y avait pas en Angleterre pires patrons que les coopérateurs. Leurs congrès de 1886 et 1887 étaient frappants sous ce rapport. L’égoïsme des coopérateurs, surtout dans le Nord, a été un des plus grands obstacles au développement du socialisme dans cette partie de l’Angleterre. La peur de perdre le peu qu’ils avaient acquis après tant de luttes — l’homme aime toujours ce pour quoi il a lutté — s’élevait comme une barrière contre toute propagande de solidarité, soit dans les grèves, soit dans la propagande des idées socialistes. Il était bien plus facile de convertir un jeune bourgeois au socialisme que d’y amener un coopérateur.

Cela change aujourd’hui, empressons-nous de le dire à haute voix. Certainement, cela change ; mais le « comment » du changement est hautement instructif. Cela change, parce que d’autres ont mieux fait à côté.

En effet, lors de la dernière grève des mineurs du Yorkshire, tout le monde lisait avec stupéfaction que la coopérative en gros de Manchester avait versé 125.000 francs d’un coup au fonds gréviste. On imagine l’effet de ce cadeau sur l’issue de la grève. Mais ils ont fait mieux. On nous affirme que la coopérative centrale avait ouvert un crédit de près d’un million de francs aux petites coopératives locales dans les villages de mineurs, et quiconque sait combien la négation de tout crédit est un article de foi chez les coopérateurs, appréciera encore mieux cette avance qui permit aux coopératives locales d’ouvrir crédit aux mineurs.

Des amis dignes de foi nous affirment, en outre, que dans les nouvelles associations de production, les relations entre ouvriers-ouvriers et ouvriers-patrons changent complètement, et nous nous empressons d’admettre qu’il en soit ainsi.

Mais d’où vient donc ce vent nouveau qui souffle dans les coopératives ?

— Des « théoriciens », parbleu ! Les coopératives aussi se ressentent du souffle de socialisme qui fait aujourd’hui des recrues jusque dans le camp ennemi des bourgeois.

Deux courants se dessinaient nettement, il a cinquante ans, au sein des socialistes. Les uns voulaient. Être « pratiques » et se lançaient dans une série d’expédients. « Puisque les travailleurs ne sont pas communistes, disaient-ils, il faut les rendre communistes par intérêt personnel. La coopérative, basée sur l’égoïsme personnel, les habituera au communisme. » Et pendant cinquante ans on a fait la pratique de cet expédient, avec les résultats que l’on connaît.

Mais, heureusement, il y avait aussi des « théoriciens », des « écervelés », parmi les socialistes. Ils n’ont pas voulu entendre parler d’esprit communiste développé par l’étroit égoïsme pécunier. Ils ont tourné le dos aux expédients (tout comme nous, anarchistes, tournons aujourd’hui le dos aux expédients politiques et économiques). Ils ont suivi leur évolution naturelle.

Deux lignes divergentes se sont ainsi produites de cette façon. Les hommes aux expédients ont suivi l’une, les socialistes ont suivi l’autre. — « Vous êtes des théoriciens, des rêveurs, des insensés, des fous, a-t-on dit à ceux-ci ; vous devriez devenir pratiques, faire de la coopération et le reste ! » À quoi ils répondaient avec un mépris hautain et suivaient leur voie — la voie de la propagande et de la révolte contre tout l’ensemble de la civilisation actuelle, contre toutes les formes de l’exploitation à la fois.

Et ils avaient mille fois raison. Les deux lignes ont divergé de plus en plus. Et voilà que maintenant lorsque le socialisme, dans son entier, et l’anarchie, dans son entier, ont fait impression profonde sur les idées du siècle, lorsque la révolte contre toute exploitation économique et étatiste a fait des recrues dans toutes les couches sociales, — les « expédientistes » aussi sont atteints, et leur ligue commence à verser dans le courant socialiste.

Elle sera forcée d’y verser entièrement. Autrement, elle appartiendrait au monde qui s’en va, et serait condamnée à disparaître.

Peut-on demander, après cela, si les socialistes ont eu raison de refuser les compromis et de rester « théoriciens », comme les bourgeois aimaient à dire ? S’ils rentraient dans le courant coopérateur — faux à son origine même, puisque basé sur l’affranchissement partiel de l’individu, dans une partie minime seulement de ses servitudes, — si le courant socialiste versait dans la coopération, il y était noyé, il devenait méconnaissable, il y perdait son essence même ; il devenait ni chair ni poisson — un compromis.

Mais il a préféré rester dans son isolement. Plutôt être une poignée que de perdre ses traits distinctifs, de sacrifier le meilleur de sa pensée ! Et il a fini par forcer l’autre courant à donner tout ce qu’il devait donner, à se développer entièrement et, alors, verser ses eaux dans le courant socialiste.

Absolument la même chose arrive avec le courant anarchiste. Nous savons que dans la révolution sociale l’association des consommateurs et des producteurs sera une des formes de la société naissante. Mais pas cette association ayant pour but d’encaisser sa plus-value ou son bénéfice. Et nous propageons toute notre pensée, nous soufflons toute notre révolte contre le monde qui s’en va. Nous propageons nos idées partout, dans l’union ouvrière, dans la coopération comme dans les masses ouvrières non organisées — et en faisant cela, — puisque nous sommes dans le vrai, — nous finirons par faire verser tous ces courants partiels dans un grand courant : — l’anarchie.

Analyse politique: Les Mayas zapatistes nous montrent la voie… Du feu à la parole, entretien avec Jérôme Baschet

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Entretien avec Jérôme Baschet sur l’expérience zapatiste d’autogouvernement

mercredi 3 janvier 2018, par Alizé Lacoste Jeanson, Jérôme Baschet

Source: https://www.lavoiedujaguar.net/Entretien-avec-Jerome-Baschet-sur-l-experience-zapatiste-de-l-autonomie

Le Comptoir : Vous êtes historien, enseignant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris jusqu’en 2016 et à l’Université autonome du Chiapas à San Cristóbal de Las Casas encore aujourd’hui, où vous vivez depuis 1997. Qu’est-ce qui vous a amené au Mexique, et quel est votre rôle à l’université de San Cristóbal de Las Casas ?

Jérôme Baschet : C’est en effet une trajectoire de vingt ans, pendant laquelle j’ai mené en parallèle mon intérêt pour les dynamiques contemporaines au Mexique et mon enseignement et mes recherches comme historien du Moyen Âge. Mais le déplacement progressif de l’équilibre entre ces deux versants de mon activité m’a conduit, il y a un an, à mettre fin à mon enseignement à l’EHESS, à Paris. C’est vous dire dans quel sens penche la balance…

Comment liez-vous votre recherche d’historien à l’actualité du zapatisme auquel vous avez consacré quatre ouvrages ?

Je dirais surtout que mon expérience au Chiapas a complètement transformé mon travail comme historien. Enseigner le Moyen Âge européen à des étudiants mexicains a été pour moi l’occasion de repenser cette période à partir de ses prolongements outre-Atlantique, dans les structures du monde colonial qui resteraient incompréhensibles si l’on ne prenait en compte le rôle que l’Église a joué dans leur consolidation. Sur des points plus spécifiques, la connaissance des conceptions des peuples mayas a constitué un point d’appui important pour l’étude comparée des conceptions de la personne humaine et pour atteindre, par différence, une meilleure compréhension des représentations propres à l’Occident médiéval (c’est ce à quoi est consacré Corps et âmes. Une histoire de la personne au Moyen Âge, publié l’an dernier et qui comporte un versant comparatiste).

Enfin, l’inspiration zapatiste m’est apparue d’emblée très féconde, bien sûr dans une perspective politique, mais aussi d’un point de vue historiographique. On peut y découvrir de riches filons pour reprendre l’examen de nos conceptions de l’histoire et de la temporalité, et notamment pour lutter contre la tyrannie du présent, qui s’impose dans notre monde toujours plus pressé, en manque de temps et soumis à la dictature de l’urgence. C’est ce que les historiens ont pris l’habitude de dénommer « présentisme » et que les zapatistes identifient comme le règne d’un « présent perpétuel ». C’est à en préciser les caractéristiques et à explorer les chemins qui permettent d’en sortir qu’est consacré mon prochain livre, qui paraîtra au début de l’année prochaine et qui, une fois encore, trouve son appui principal dans l’expérience zapatiste.

Comme pour la problématique de la tyrannie du présent, il semble que le mouvement zapatiste intègre des constructions théoriques et trouve les moyens de lutter par la pratique quotidienne. Est-ce que cela provient des années de clandestinité durant lesquelles les zapatistes de l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale) se sont intégrés aux communautés pour s’en inspirer ?

En effet, l’EZLN a été fondée, en 1983, comme un foyer de guérilla guévariste relativement classique. Pour de multiples raisons, elle s’est rapidement transformée en organisation armée des communautés indiennes. Cette organisation n’est pas restée extérieure au monde indigène ; elle s’est « indianisée ». Les militants formés au marxisme-léninisme racontent leur expérience comme une heureuse défaite, au cours de laquelle leur vision du monde initiale, carrée et pétrie de certitudes, s’est retrouvée « toute cabossée ». C’est sans doute cette expérience initiale qui a amorcé un profond et constant processus d’autotransformation, dans lequel c’est, le plus souvent, l’expérience concrète qui prime. Ce qui n’empêche pas l’EZLN d’être dotée d’une notable créativité théorique.

Dans l’expérience zapatiste, le rapport entre théorie et pratique me semble bien exprimé par l’expression qui invite à caminar preguntando [avancer en posant des questions]. C’est le refus des postures dogmatiques et avant-gardistes, sûres de savoir où guider les « masses ». Il faut avancer sans certitude et sans garantie. C’est la force des questions qui se posent à chaque pas qui permet d’ouvrir un chemin qui n’est pas tracé d’avance.

« Les théories non seulement ne doivent pas s’isoler de la réalité, mais doivent chercher en elles les leviers qui leur sont parfois nécessaires quand elles se retrouvent dans une impasse conceptuelle. Les théories rondes, complètes, achevées, cohérentes, sont parfaites pour présenter un examen professionnel ou remporter un prix, mais généralement elles sont réduites en miettes au premier coup de vent de la réalité. » Sous-commandant Marcos, « Sentir le rouge », Saisons de la digne rage (Climats, 2009)

Pouvez-vous nous décrire le rapport de forces au moment de l’insurrection du 1er janvier 1994 ?

L’essor de l’EZLN au Chiapas a été impressionnant pendant les années de clandestinité. Dans la région que l’on appelle la « forêt Lacandone », presque tous les villages étaient devenus zapatistes. Leur implantation était également forte dans les hauts plateaux du Chiapas, région où se trouve San Cristóbal de Las Casas, la capitale historique de l’État. Ce sont probablement des centaines de milliers d’Indiens qui ont pris part, directement ou indirectement, au soulèvement lors duquel quatre villes du Chiapas ont été occupées par l’EZLN, sans compter les nombreuses organisations qui, sans être zapatistes, ont profité du soulèvement pour se mobiliser et notamment pour lancer leurs propres occupations de terres.

S’agissant des zapatistes, leur équipement militaire était des plus rudimentaires (de simples fusils de chasse pour certains) ; le rapport de forces avec l’armée fédérale mexicaine était, sur ce plan, des plus déséquilibrés. Mais la connaissance du terrain et l’intégration avec les communautés indiennes ont toutefois constitué des facteurs favorables ; lorsque l’armée fédérale, en février 1995, a lancé une offensive visant à éliminer tous les dirigeants de l’EZLN, elle a échoué. Surtout, en position d’infériorité sur le plan militaire, la justesse des causes défendues par l’EZLN a suscité une énorme solidarité au plan national, et aussi international ; c’est très certainement ce qui a permis au zapatisme de poursuivre son chemin jusqu’à aujourd’hui.

Enfin, puisque vous me posez une question sur « le rapport de forces », j’ajouterai que les zapatistes ont souvent dit, avec l’humour qui les caractérise, qu’ils disaient « merde au rapport de forces ». Une manière de signaler que s’ils avaient attendu que le rapport de forces leur soit favorable, ils n’auraient jamais rien entrepris…

Comment résumer les presque dix années de combat politique au niveau local et national qui ont suivi, jusqu’à la création des Caracoles (escargots en espagnol, qui désignent les bâtiments où se prennent les décisions pour chaque zone) en 2003 ?

Les zapatistes eux-mêmes ont souvent divisé cette histoire en deux parties : le feu et la parole. Elles sont très inégales en durée. Le feu des fusils a retenti pendant douze jours seulement. Puis, les zapatistes ont accepté le cessez-le-feu exigé par la population mexicaine et proposé par le gouvernement. S’est alors ouverte l’étape de la parole. Des « dialogues » ont eu lieu avec le gouvernement fédéral, dans la cathédrale de San Cristóbal d’abord, sous les auspices de l’évêque Samuel Ruiz, puis dans la petite ville de San Andrés Sakamch’en de los Pobres, où les délégations zapatiste et gouvernementale signent une première série d’accords portant sur les droits et la culture indigènes, en 1996. À partir de là, en même temps qu’ils poursuivaient le dialogue avec la « société civile » mexicaine et internationale (à travers toute une série d’initiatives, comme la Rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme, à l’été 1996), les zapatistes n’ont eu de cesse de lutter pour obtenir la transcription constitutionnelle des Accords de San Andrés, ce que le président d’alors, Ernesto Zedillo, a refusé. Obtenir cette reconnaissance constitutionnelle était l’objectif de la Marche de la couleur de la terre jusqu’à Mexico, en 2001, qui a permis de plaider en sa faveur à la tribune du Parlement. Mais en vain. Une nouvelle rupture est alors intervenue : tirant les conclusions de l’échec d’un chemin très légaliste, les zapatistes décident de mettre en pratique, dans les faits, l’autonomie reconnue aux peuples indiens dans les Accords de San Andrés, à défaut d’en avoir obtenu la reconnaissance constitutionnelle. C’est le début d’une nouvelle étape, qui dure jusqu’à aujourd’hui.

Comment s’est traduite cette autonomie sur la prise de décisions collectives et à quelle échelle ?

C’est un véritable système politique d’auto-gouvernement qui s’est mis en place, sur un territoire assez ample, de l’ordre d’une région comme la Bretagne. Il se développe à trois échelles. D’abord, les communautés, c’est-à-dire les villages, qui, dans la tradition indienne, ont leur assemblée, qui est le lieu de parole et d’élaboration des décisions collectives. Puis les communes autonomes, qui ont commencé à se constituer à partir de 1994 et qui sont aujourd’hui au nombre de vingt-sept (une commune, au Mexique, c’est très grand ; cela peut représenter des dizaines de villages, voire une centaine). Enfin, en 2003, les zapatistes ont créé cinq conseils de bon gouvernement, qui sont des instances régionales qui coordonnent l’action de plusieurs communes.

À chacun de ces trois niveaux, il y des assemblées et des délégués élus pour des mandats non renouvelables, révocables à tout moment, sans salaire ou avantage matériel (ce qui fait une différence considérable avec les structures institutionnelles au Mexique). Ces fonctions sont conçues comme des « charges », dans une véritable éthique du service rendu à la communauté et un souci concret d’opérer une dispersion des fonctions politiques, qui sont effectivement partagées entre tous, hommes et femmes, acteurs ordinaires de la vie collective. Malgré des manquements et des défauts toujours à corriger, on peut bien dire que, dans l’autonomie, « le peuple dirige et le gouvernement obéit », comme on peut le lire sur les panneaux placés à l’entrée des territoires zapatistes.

La manière de prendre les décisions ne peut évidemment pas être la même aux trois niveaux. Au niveau de la communauté, l’assemblée, une instance traditionnelle, est le lieu de prise de décision ; même s’il existe aussi un représentant communautaire élu qui joue un certain rôle. Au niveau de la commune, le conseil municipal interagit avec l’assemblée municipale. De même au niveau de la région, le conseil de bon gouvernement soumet ses propositions à l’assemblée régionale, qui se réunit plus rarement : les propositions peuvent être approuvées s’il y a un accord suffisant ; sinon, les représentations des communautés sont chargées de soumettre le projet à discussion dans les villages et reviennent à l’assemblée suivante avec leur accord, leur refus ou des propositions d’amendement ; on réalise alors un nouveau projet, qui peut être approuvé directement ou bien être à nouveau renvoyé pour discussion dans les villages. Cela peut paraître long, mais c’est la condition pour qu’un projet, véritablement discuté et approprié par tous et toutes, ait quelque chance d’être convenablement mis en pratique.

Y a-t-il eu, ou y a-t-il encore, des résistances au niveau local ?

Les difficultés sont immenses et les conditions dans lesquelles se déploie l’autonomie très précaires. De fait, il a fallu une détermination considérable et une énorme capacité de résistance pour en arriver là où en sont aujourd’hui les zapatistes. Ils ont d’abord fait face aux attaques de l’armée fédérale, puis des groupes paramilitaires, qui, à partir de 1996, ont constitué la principale stratégie du gouvernement mexicain pour se débarrasser des zapatistes. Le résultat : des dizaines de milliers de déplacés et le massacre d’Acteal, en 1997, où quarante-cinq hommes, femmes et enfants ont été assassinés. Depuis les années 2000, les gouvernements ont opté pour d’autres formes de division au sein des villages indiens. D’une part, ils cherchent à attirer les zapatistes hors de l’organisation en faisant miroiter l’argent des « programmes sociaux » qui sont autant de moyens de contrôle de la population. De l’autre, ils encouragent des groupes non zapatistes à s’emparer des terres des zapatistes, en échange d’appui pour des projets productifs. Les familles zapatistes sont parfois chassées de leurs maisons, leurs biens incendiés, et en 2014, le maestro zapatiste Galeano a été assassiné à La Realidad.

Qu’en est-il de l’autonomie alimentaire, énergétique et au niveau de l’éducation et de la santé ?

L’autonomie n’est pas l’autarcie : il ne s’agit pas du tout de se refermer sur soi, comme en témoignent les nombreuses initiatives nationales et internationales que les zapatistes multiplient en parallèle à la construction de l’autonomie.

Bien entendu, l’autosuffisance alimentaire est importante. Les zapatistes y parviennent pour les produits essentiels. Ils cultivent aussi du café, sur de petites parcelles familiales, qui est commercialisé par des coopératives et des réseaux de distribution solidaire (au Mexique, dans plusieurs pays d’Amérique et d’Europe). La vente du café permet aux familles zapatistes de se procurer les biens élémentaires qui ne sont pas produits dans les communautés.

En matière d’énergie, l’autonomie est moins avancée, mais il est assez répandu au Mexique, et surtout dans un État comme le Chiapas où se trouvent les principaux barrages hydroélectriques du pays, de lutter contre les tarifs élevés de l’électricité en faisant des branchements sauvages et en les défendant contre les fonctionnaires de l’entreprise productrice.

C’est en matière de santé et d’éducation que l’autonomie a le plus avancé. Les zapatistes ont mis en place leur propre système de santé, avec des cliniques dans chaque région, des microcliniques dans les communes et des « promoteurs de santé » dans les villages. Pour l’éducation, ils ont construit des centaines d’écoles, primaires et secondaires, formé des centaines d’enseignants et conçu un projet éducatif propre, adapté à leur culture, à leur horizon politique et à leur intérêt pour les luttes de tous les peuples du monde. À noter aussi que les conseils autonomes rendent la justice, une justice autre, de médiation et sans recours à la prison, à laquelle les non-zapatistes ont aussi volontiers recours.

Tout cela fonctionne évidemment sans la moindre aide gouvernementale (les zapatistes se refusent à recourir au moindre argent venant des instances constitutionnelles). Il est très intéressant de voir que l’ensemble du système de santé et d’éducation fonctionne sans recourir au salaire. Bon nombre d’enseignants restent paysans et cultivent leurs propres terres pendant les pauses du calendrier scolaire, et ils bénéficient de l’engagement de la communauté de les aider à les cultiver ou de subvenir à leurs besoins. Pour la santé, ce sont surtout des formes de travail collectif auxquelles tous collaborent qui permettent de faire fonctionner les cliniques. On a donc des formes d’organisation collective qui s’efforcent d’échapper aux catégories capitalistes du salaire et de l’argent.

Peut-on dire qu’en pratique il y a eu sécession entre le Chiapas et l’État mexicain ? Comment qualifier leurs relations ?

Sécession, au sens de ne plus collaborer avec les institutions de l’État, de s’en séparer presque complètement, oui, assurément. Mais pas du tout au sens d’un processus dont l’objectif serait de se rendre indépendant du Mexique. Les zapatistes se sentent mexicains et affichent volontiers leur nationalisme. L’autonomie, telle qu’ils l’entendent, n’est pas un projet indépendantiste. C’est une conception du politique qui se construit sans l’État, ou si l’on veut, contre l’État, au sens de Pierre Clastres.

On peut donc parler de sécession, mais aussi de destitution, au sens de ce qui rend le pouvoir inutile. De fait, dans leurs territoires, les zapatistes ont œuvré — c’est-à-dire lutté durement — pour rendre les institutions mexicaines parfaitement inutiles (même si, comme on l’a vu, celles-ci ne se laissent évidemment pas faire). La destitution suppose donc la résistance, la lutte contre, mais aussi un art de faire croître des formes d’organisation propres, pour que puissent se déployer les manières de vivre que les gens considèrent leurs. On peut, si l’on veut, appeler cela destitution ou sécession ; mais aussi autonomie, comme le font les zapatistes. Entendue en son sens politique radical, antiétatique, l’autonomie est une notion forte.

Alors que l’autonomisation semble être un moyen et une fin qui porte ses fruits au Chiapas, pensez-vous qu’il faut encore tenter de résister à l’emprise du capitalisme au niveau international, en prenant part ou en perturbant les réunions internationales du type COP (Conférences des parties) ou celle de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) en ce moment [10-13 décembre 2017], comme le fait la Via Campesina par exemple ? Ou faut-il plutôt envisager, comme ce qui a lieu de manière plus ou moins désordonnée avec les ZAD, une réappropriation des territoires zone par zone, qui s’accompagne d’une reprise en main des capacités de décision et de gestion au niveau local ?

Une construction territorialisée de l’autonomie me semble en effet pouvoir porter ses fruits, comme au Chiapas ou sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et ailleurs. Mais elle ne peut être une fin en soi (il faut d’ailleurs dire, au passage, qu’une politique de l’autonomie ne peut avoir de fin, au sens où elle ne peut jamais prétendre être pleinement réalisée). Tant qu’elle reste un espace qui tente de se libérer au milieu de la marée noire capitaliste, une expérience d’autonomie est nécessairement limitée, agressée, minée de l’intérieur… Alors oui, bien sûr, il faut s’affronter à l’emprise du capitalisme à une échelle internationale, même si les actions réalisées à l’occasion des sommets et rencontres internationales ne sont pas les seules possibles.

Pour revenir aux zapatistes, ils consacrent beaucoup d’énergie à la construction de l’autonomie, mais aussi à la mise en œuvre d’initiatives nationales (comme en ce moment, la formation d’un Conseil indien de gouvernement au niveau national et la tentative d’inscrire sa porte-parole comme candidate indépendante à l’élection présidentielle de 2018) et à l’organisation de rencontres internationales. Il y a eu la rencontre dite « intergalactique » de 1996, mais aussi, entre autres, le Festival mondial de la digne rage en 2008, le Festival mondial des résistances et des rébellions en 2014, les rencontres consacrées aux arts et aux sciences, en 2016 et 2017, ou encore le séminaire international « La pensée critique face à l’hydre capitaliste », en mai 2015 (les interventions de l’EZLN à ce séminaire sont devenues un livre, qui sera bientôt disponible en français). Le titre de cette dernière rencontre suggère, à lui seul, que nous avons un ennemi global commun, dont la puissance destructrice redoutable (mais pas invincible) se fait sentir sur l’ensemble de la planète ; et face à cet ennemi notre objectif ne peut être que de l’affronter (avec intelligence) et de faire en sorte qu’il soit vaincu. En outre, les zapatistes ont appelé, depuis 2005 et sous une forme renouvelée depuis 2013, à la constitution d’un réseau planétaire de luttes et de résistances, qu’ils appellent la Sexta.

Bref, nous ne devrions pas opposer, comme deux termes entre lesquels il faudrait choisir, les expériences de construction territorialisée et la perspective d’une lutte plus ample contre le capitalisme. Construire (territorialement) et attaquer (l’ennemi global) ne peuvent qu’aller de pair. Construire des lieux et des expériences qui donnent consistance à ce que nous voulons est une base indispensable, mais le risque est de s’enfermer dans des îlots et de s’isoler, ce qui serait une option de courte vue et bien illusoire. Ne serait-ce que pour se maintenir, les expériences territorialisées doivent chercher à tisser des liens au-delà d’elles, à contribuer aux autres luttes et au renforcement de la capacité globale d’action contre l’hydre capitaliste.

Pensez-vous que le succès du zapatisme soit lié à l’histoire du Mexique et à la présence de communautés aux traditions encore fortes au Chiapas ou estimez-vous au contraire qu’il y a des raisons d’espérer qu’on puisse s’autonomiser et rendre l’État inutile ailleurs ?

Il y a certes des particularités liées notamment à l’impact historique de la Révolution mexicaine ; et le maintien de formes de vie communautaires n’ayant pas été détruites par la guerre totale que le monde de l’Économie mène contre tout ce qui ne répond pas à ses normes est assurément un avantage. Pour autant, il serait erroné de penser que ce qu’ont fait les zapatistes serait venu naturellement ou facilement : il a fallu construire la force collective nécessaire pour se dresser — au pire moment du triomphe néolibéral — contre un état de fait implacable et contre un rapport de forces qui semblait éminemment défavorable.

Si les zapatistes se gardent bien d’ériger leur expérience en modèle et soulignent qu’elle n’est pas reproductible telle quelle, il me semble que la logique de l’autonomie n’est pas du tout spécifique aux peuples indiens ou au Mexique. L’idée d’une politique non étatique, dont le principe consiste à éprouver que nous sommes capables de nous gouverner nous-mêmes, est enracinée dans les expériences historiques de très nombreuses régions du monde. S’il y a bien quelque chose à célébrer, en ce centenaire de la Révolution russe, c’est la lutte anonyme de tous ceux et celles qui ont inventé et donné corps aux conseils (soviets) paysans, ouvriers et de soldats, qui auraient pu constituer une forme non étatique d’autogouvernement populaire. Bien d’autres expériences pourraient être citées, des communes d’Aragon et Catalogne en 1936-1937 au Kurdistan actuel. En Europe aujourd’hui, les expériences sont plus restreintes, mais elles ne sont pas inexistantes. Ce qui se joue sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, ou dans d’autres espaces parfois urbains, comme le quartier libre des Lentillères à Dijon, est, pour cela, d’une grande importance. Développer ces capacités à faire par nous-mêmes, à nous gouverner nous-mêmes, c’est faire un pas qui donne consistance à l’autonomie et tend à rendre inutile le pouvoir d’État. Mais il ne faut pas oublier que notre ennemi est plus vaste encore : c’est le monde de l’Économie. De fait, l’autonomie n’a de sens que si elle permet de faire croître des manières de vivre que nous éprouvons comme nôtres, c’est-à-dire qui sont à la fois exemptes de la dépossession étatique et de l’hétéronomie de la marchandise.

Résistance politique: Voie populaire, voie prolétaire ?… (Nestor Makhno)

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Juste un petit rappel sur ce qu’est le prolétariat. Est prolétaire toute personne qui n’a pour seule alternative pour survivre dans le monde actuel que de vendre sa force de travail contre une rémunération devant assurer sa pitance, personne condamnée au travail aliéné vampirisé par la classe capitaliste parasite. Ceci revient à dire que 99,9% de l’humanité est prolétaire, de l’ouvrier agricole au médecin en passant par l’enseignant, le flic et le bidasse. Cela nous confère à tous une sérieuse convergence d’intérêt n’est-il pas ?
~ Résistance 71 ~

 

 

Les voies du pouvoir prolétarien

 

Nestor Makhno (1932)

 

Cela fait bien longtemps que l’intelligentsia socialiste d’avant-garde a formulé, de manière plus ou moins achevée, les fins de la lutte historique du prolétariat contre la bourgeoisie et que les prolétaires, adoptant sans aucun correctif cette formulation de l’intelligentsia, sont rentré sous sa direction dans cette lutte. Cela a été un triomphe incontestable pour l’intelligentsia qui donné ainsi pour but de mener le prolétariat à l’émancipation complète par le biais par la destruction du pouvoir et de l’Etat bourgeois, devant faire place à un Etat et un pouvoir « prolétarien ».

Bien naturellement, ni l’intelligentsia, ni le prolétariat lui-même n’ont pas épargné leur efforts et connaissances pour démontrer devant la plus grande audience le mal commis par l’Etat bourgeois. Grâce à cela ils ont pu développer et renforcer parmi les masses laborieuses l’idée d’un pouvoir « prolétarien » qui devrait résoudre tous leurs problèmes. Selon cette conception, le prolétariat utiliserait ainsi, à travers son pouvoir et Etat de classe, le seul moyen existant, pour lui et les autres classes, de se libérer de la bourgeoisie et d’instaurer un principe égalitaire et libre dans les relations entre les hommes. Une telle prédestination du pouvoir « prolétarien » nous a toujours semblé, à nous anarchistes, grossièrement erronée. Nos camarades des temps passés se sont constamment insurgés contre cette conception et ont démontré l’égarement déteste lorsque ceux-ci distinguaient le pouvoir « prolétarien » du pouvoir d’Etat en général, en désignant au premier une mission qui lui était profondément étrangère.

Les socialistes étatiques sont pourtant restés fidèle à leur école autoritaire et c’est avec cette acception qu’ils ont appréhendé la Grande Révolution russe, révolution d’une profondeur et ampleur sociales encore inconnue jusque là. Quant à nous, anarchistes, nous nous sommes arraché à leur prédestination du pouvoir « prolétarien ». Au cours de cette polémique, nous avons démontré aux étatiste de tout Etat, qu’il soit bourgeois ou prolétarien, ne tend par sa nature même qu’à exploiter l’homme, qu’à détruire en chacun comme en tous toutes les qualités naturelles de l’esprit humain qui poussent à la liberté et à la solidarité qui la fonde. Cela nous a valu, de la part des socialistes étatistes, une haine encore plus grande. Or, l’existence et la pratique du pouvoir prolétarien en Russie ont confirmer et confirment sans cesse la justesse de notre analyse. L’Etat « prolétarien » a mis de plus en plus sa nature à nu et prouvé que son caractère prolétarien était simple fiction, ce que les prolétaires ont pu constater dès les premières années de la révolution, d’autant plus qu’ils ont contribué eux-même à l’installer.

Le fait que le pouvoir « prolétarien », au cours de sa dégénérescence, ne s’est révélé être qu’un pouvoir d’Etat tout court est devenu indiscutable et l’a amené à ne plus dissimuler savamment son vrai visage. Par sa pratique, il a abondamment prouvé que ses fins et celles de la Grande Révolution russe n’avaient absolument rien de commun. Au cours de toutes ces années d’hypocrisie, il n’a pu soumettre pacifiquement les fins de la révolution russe aux siennes propres et à du affronter tout ceux qui menaçaient de mettre à nu son essence véritable – une plaie immense et purulente sur le corps de la révolution -, dont la lâcheté et la fourberie apportent la mort et la dévastation à tous sans exception, en premier lieu à ceux qui tentent d’être indépendants et d’agir librement.

On peut se demander: comment se fait-il que cela se soit passé ainsi? Selon Marx et Lénine, le pouvoir « prolétarien » ne devait en aucun cas ressembler au pouvoir bourgeois. Une partie de l’avant-garde du prolétariat n’aurait-elle pas sa part de responsabilité dans ce résultat?

De nombreux anarchistes sont enclins à penser que le prolétariat n’y est pour rien, ayant été dupé par la caste des intellectuels socialistes, laquelle aspirerait, au cours d’une série d’événement purement socio-historique et en vertu de la logiques des transformations étatiques inévitables, à remplacer le pouvoir de la bourgeoisie par le sien propre. Ce serait pour cette raison que l’intelligentsia socialiste s’efforcerait de diriger en permanence la lutte du prolétariat contre le monde capitaliste et bourgeois.

A mon avis, cette formulation n’est, ni tout à fait exacte, ni vraiment suffisante. L’expérience révolutionnaire de la Russie nous fournit d’abondantes données objectives à ce sujet. Elle nous montre de façon irréfutable que le prolétariat n’a nullement été homogène au cours de la révolution. Ainsi, le prolétariat urbain, lorsqu’il a participé au renversement dans de nombreuses ville du pouvoir de l’ennemi de classe – la bourgeoisie – , a hésité un moment entre les voies de la révolution de Février et d’Octobre 1917. Ce n’est qu’après un certain temps, à la suite de la victoire militaire d’Octobre sur Février, qu’une partie notable du prolétariat urbain à commencé à fusionner avec une partie de ses frères, les partisans directs des conquêtes d’Octobre. Bientôt, cette partie du prolétariat non seulement a oublié de défendre elle-même ses conquête, mais s’est en plus pressée de rallier le parti bolchevik au pouvoir qui a su flatter immodérément en lui inculquent un goût pour les privilèges politiques, économiques et juridiques de classe. Imbue de ses privilèges de classe, cette partie du prolétariat s’est éprise d’un égal amour pour son « Etat prolétarien de classe ». Bien évidemment, le parti social démocrate bolchevik l’a entièrement soutenue et encouragée dans cette évolution, car celle-ci ouvrait devant lui une large arène pour appliquer son programme propre qui consistait à utiliser la lutte révolutionnaire pratique du prolétariat pour se soumettre l’ensemble de celui-ci puis de s’emparer au nom du pouvoir d’Etat, Chemin faisant, pour mieux se singulariser, le parti social démocrate bolchevik s’est transformé en parti « communiste bolchevik », ne se privant aucunement d’user de la démagogie la plus effrontée, ne dédaignant aucun moyen, n’hésitant pas au besoin de voler des programmes d’autres formations politiques; tout ce la dans l’unique but de mieux faire adhérer le prolétariat, auquel il promettait son aide indéfectible, alors qu’en fait il n’avançait que vers son propre but. C’est en cela que ce parti a incarné au mieux les espérances historiques de la caste intellectuelle: replacer au pouvoir la bourgeoisie et exercer ce pouvoir à quelque prix que ce soit. Une partie du prolétariat ne s’est pas opposé à ses vues, bien au contraire, elle s’est reconnue dans ses action et ne s’en est faite la complice.

Cette partie du prolétariat avec pourtant été éduquée durant des générations dans l’idée que le prolétariat ne s’émanciperait de la bourgeoisie que lorsqu’il ne briserait son pouvoir, à détruire son organisation étatique afin d’édifier la sienne propre. Néanmoins, cette partie du prolétariat a aidé le parti bolchevik-communiste à organiser son « pouvoir prolétarien » et à édifier son état de classe.

La voie suivie et les moyens employés n’ont pas tardé à rendre cette partie du prolétariat semblable en tous points à la bourgeoisie renversée, tout aussi impudente et arrogante, ne craignant pas abuser de la violence la plus féroce pour asseoir sa domination sur le peuple et la révolution.

Il va sans dire que cette violence était toute naturelle chez la caste intellectuelle du parti, car elle était préparée durant de longues années à l’utiliser et s’en est grisée. Quand à la masse du prolétariat – l’esclave muet d’hier -, la violence exercée sur ses semblable lui est profondément étrangère. Occupée à édifier son « Etat de classe », une partie du prolétariat a donc été amenée à se comporter, par l’usage de la violence d’une manière répugnante à l’égard de la liberté individuelle, de la liberté de parole et d’expression de quelqu’organisation révolutionnaire que ce soit, à partir du moment où elle divergeait d’avec l’impudence du « pouvoir prolétarien ». Cette partie du prolétariat s’est empressée d’occuper, sous la direction du parti bolchevik communiste, les places laissées vacante par les despotes de la bourgeoisie renversée, devenant à son tour une maîtresse tyrannique, n’hésitant pas à user pour cela de la violence la plus horrible, sans aucun discernement, contre tous ceux qui s’opposaient à ses visées. Ce comportement a été en même temps habilement masqué par la « défense de la révolution ».

Cette violence a été surtout exercée sur le corps de la révolution russe au profit des intérêts étroit d’une partie du prolétariat et du parti bolchevik-communiste, et au nom de leur domination complète sur toutes les autres classes laborieuses. On ne peut y voir seulement un égarement passager du prolétariat. Encore une fois, nous pouvons constater avec beaucoup de netteté comment tout pouvoir d’Etat manifeste impudemment sa nature, le qualificatif de prolétarien n’y changeant absolument rien.

A mon avis, c’est pour toutes ces raisons que tous les camarades étrangers, qui n’ont pas connu cette expérience, doivent étudier avec soin toutes les étapes de la révolution russe, en particulier le rôle qu’y ont joué la parti bolchevik-communiste et la partie du prolétariat qui l’a suivi. Cela afin de se garder de tomber dans les mêmes erreurs, à la suite de la démagogie éhontée des bolchevik et de leurs partisans, à propos de l’utilité du « pouvoir prolétarien ».

Il est également vrai que la lutte actuelle de tous nos camarades contre le mensonge bolchevik doit être menée à l’aide de sérieuses connaissances de ce qu’ils peuvent proposer eux-même aux larges masses à la place de ce « pouvoir prolétarien ». Les beaux slogans ne suffisent pas, bien que souvent la masse n’y soit pas indifférente. Cette lutte s’y déroule à partir de situation concrètes et amène à se poser continuellement les questions vitales et pressantes: comment et quels moyens d’actions sociales les masses laborieuses doivent-elles employer pour s’émanciper totalement?

Il convient de répondre à de telles questions le plus directement possible et avec la plus grande clarté. C’est une nécessité essentielle, non seulement pour pouvoir mener une lutte active contre le monde capitaliste et bourgeois, mais aussi pour notre mouvement anarchiste, car c’est d’elle que dépendra l’influence de nos idée sur le début et l’issue de cette lutte. Cela signifie donc que le prolétariat ne doit pas répéter l’erreur commise par ses frère de Russie, c’est a dire de ne pas s’occuper d’organiser un « pouvoir prolétarien », sous la baguette quelconque d’un parti, même dit « prolétarien », mais uniquement d’organiser la satisfaction des besoins de tous et de défendre la révolution contre toutes sortes de pouvoir d’Etat.