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Résistance politique: L’oligarchie nous rejoue le coup des années 1930…

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 22 mars 2017 by Résistance 71

Très bonne analyse Robert. Maintenant ce que tu proposes en solution mais dont tu ne dis pas le nom ressemble à s’y méprendre à la société anarchiste, même si tu en dis peu… Encore un petit effort, nous avons dit il y a quelques temps que tu suivais les pas de Murray Bookchin… Encore un petit effort, tu y es presque. Le message n’en sera que plus fort ! Boycott du vote, boycott des institutions, pour la mise en place de la société des sociétés.

IL N’Y A PAS DE SOLUTIONS AU SEIN DU SYSTEME !!

~ Résistance 71 ~

 

La gauche ne fera pas au prolétariat « le coup des années trente”

 

Robert Bibeau

 

22 mars 2017

 

url de l’article:

http://www.les7duquebec.com/7-au-front/la-gauche-ne-fera-pas-au-proletariat-le-coup-des-annees-trente/

 

Cette semaine notre éditorial jette un regard croisé sur le texte intitulé « Des Croix-de-Feu à Marine Le Pen », dont vous pourrez prendre connaissance en annexe de la présente (1).

« Le coup des années Trente »

Il est très intéressant que l’auteur ait perçu que présentement dans la politique mondiale on nous refait le « coup des années Trente ». Le grand capital international nous rejoue la mise en scène des années de Grande Dépression qui avait préparé la Seconde Guerre mondiale; ceci, en prévision de la Troisième guerre mondiale que les capitalistes anticipent.

Nous allons démontrer le fonctionnement de cette entourloupe historique via un détour par l’analyse des élections américaines, une puissance économique sur le déclin qui est devenue un théâtre prioritaire de la prochaine guerre. Pour ces mises en scène historiques – passée et présente – quatre groupes d’acteurs sont requis : A) la droite classique.  B) La gauche classique. C) Les phalanges de l’extrême-droite fasciste – franquiste – Croix-de-Feu – corporatiste – militariste – nazi – néonazi – populiste, les noms varient, mais pas l’idéologie, qui reflète celle de la cinquième colonne que voici : D) les sectes et groupuscules de l’extrême gauche tonnants forts des mots dénaturés comme « capitalisme, communisme, révolution, classe sociale, pacifisme, révoltée indignée, antiracisme, féminisme, etc. ». Cette faction est chargée de crédibiliser l’ensemble de la mise en scène; de faire paraitre la droite fasciste-populiste pour ce qu’elle n’est pas (une menace à la démocratie bourgeoise, alors qu’elle en est une émanation bancale); et de repousser la populace votante (les masses du peuple affirment-elles) vers l’extrême droite. Voilà ce que le grand capital manigance avec la complicité de ces différents acteurs.

La mise en scène mondiale – l’exemple américain

Reprenons la mise en scène générale pour les États-Unis d’aujourd’hui. Une telle mise en scène demande des années de préparation, elle n’a rien de spontané ni d’improvisé. Toutefois, on ne doit pas imaginer une loge de francs-maçons, une section du Bilderberg Group, ou une bande mafieuse de sionistes comploteurs manipulant les ficelles derrière les rideaux.  Non, les éléments de puzzle se mettent en place mécaniquement – naturellement – une crise dans un secteur boursier, financier, industriel, appelant spontanément les mêmes faux-fuyants qu’auparavant – les acteurs derrière les rideaux se contentant d’assurer le positionnement des pièces, le bon fonctionnement de l’ensemble, vers la catastrophe puisqu’aucune réforme ne peut sauver le système.

Concrètement ça donne ceci : la crise boursière – financière – bancaire – monétaire de 2008, une crise économique majeure que ni Dieu, ni César, ni tribun ne pouvait contrer, une autre crise systémique dont est parsemée l’histoire du vampire capitaliste en décrépitude, les États bourgeois (communiste – socialiste – néolibéral – mondialiste – tiers-mondiste), tous archiendettés, n’avaient que deux choix devant cette crise systémique : A) L’AUSTÉRITÉ que l’on pourrait résumer par « faisons payer le prolétariat » via des mesures fiscales radicales imaginées par les fiscalistes. B) Faisons tourner la PLANCHE À BILLETS, libéralisons le crédit, dispersons la monnaie de pacotille et « faisons payer la prochaine génération du prolétariat » vocifèrent les monétaristes.

Chacun aura compris que les États bourgeois sous la gouvernance des factions de gauche de la bourgeoisie adoptèrent la voie monétariste et ont fait tourner la planche à billets pour maintenir autant de programmes sociaux que possible (afin de maintenir la consommation des ménages) proposant même le Revenu universel et autres chimères dans cette galère en perdition alors que la dette souveraine explosait, que la monnaie de singe s’épandait comme du chiendent, préparant le prochain krach boursier catastrophique, prélude à la prochaine Grande Dépression et à la guerre nucléaire. Ainsi, aux États-Unis, sous le règne des monétaristes et de Barak Obama la dette a plus que doublé au cours de ses mandats (2). Que les bobos et les petits bourgeois, qui vivent aux crochets de l’État, se rassurent cependant, la manne gouvernementale ne fera pas défaut sous Donald et l’indice Dow Jones en liesse est à son apogée depuis l’élection de la faction des fiscalistes. La dette souveraine américaine devrait connaitre de nouveaux sommets avant la fin du mandat du milliardaire.

 

Pendant ce temps dans les pays où l’aile droite de l’échiquier bourgeois assure la gouvernance de l’État providence (sic) la voie fiscaliste fut privilégiée faisant pleuvoir les mesures fiscales d’austérité sur la classe prolétarienne en peine, pourtant à peine plus austère que celles préconisées par la gauche modérée (ceux qui massacre modérément le prolétariat). Les mesures de soutien au capital ont ici la priorité sous le ridicule prétexte de relancer l’emploi alors que plus les milliards de déductions fiscales caracolent plus les taux de chômage s’envolent (pas les taux officiels… les taux réels). Évidemment, plus de subventions et moins de taxation aux corporations entrainent les déficits publics au fond de l’abysse d’où ici aussi la planche à billets de fausses monnaies est appelée à la rescousse d’où on doit conclure que monétariste de gauche à la Keynes-Galbraith ou fiscaliste de droite à la Tea Party c’est du pareil au même.

Pendant ce temps à l’extrême droite de l’échiquier politique bourgeois, les Croix-de-feu, fasciste, Tea-Partiste, néonazies, racistes, islamophobes, le Peniste, et les populistes de tout bord s’agitent comme il leur a été intimé de s’exécuter par leur maitre à penser. Ceux-là, dans les pays à gouvernance de gauche bourgeoise, déclament que tout va mal parce que l’État providence (sic) ne frappe pas assez les déshérités, les ouvriers, les fonctionnaires, les bobos parasitaires, les chômeurs et les désœuvrés, les immigrés chassés de leurs foyers par la guerre imposée à leur bourgeoisie nationale mal « alignée ». Les médias mainstream – « people et de formatage de l’opinion » soutiennent énergiquement cette faction en montant en épingle tout incident ou un homme bronzé ou une femme voilée est impliquée accréditant ainsi toutes suspicions xénophobes alambiquées. Même chose pour les traités de libre-échange, la crise et le chômage viendraient de l’étranger alors que la crise économique systémique sévit partout, nationalement et internationalement. Mais pour qui veut désigner des boucs émissaires de la misère, tout est « bonne affaire ».

Aux États-Unis le régime de Barack Obama a joué ce rôle et tout en expulsant 2,5 millions de « chicanos » vers le Mexique, et en construisant le tiers de la barrière mexicaine-américaine; tout en remplissant les prisons américaines; tout en approfondissant le déficit et en menant de multiples guerres d’agression; tout en faisant exploser la dette souveraine, Barack prêchait hypocritement la bonne entente et la résignation à la souffrance, encensé en cela par la go-gauche qui lui livra le Nobel de la Paix. Cette fourberie ridicule était nécessaire pour crédibiliser la manœuvre de revers qui se préparait par-derrière. En effet, chaque mesure d’encens brulée pour le thuriféraire Barack Obama préparait l’avènement du sous-commandant Donald Trump, mais jusqu’à récemment les médias à la solde ne soupçonnaient pas le « coup monté ».

Pendant ce temps à l’extrême droite de l’échiquier politique bourgeois les Croix-de-feu, les fascistes, les néonazies, les racistes et islamophobes, les le Peniste et les populistes de tout acabit s’agitent comme il leur a été intimé de s’exécuter. Dans les pays à gouvernance de la face droite de Janus ils critiquent le pouvoir de ne pas en faire assez pour mâter les déshérités, les pauvres, les assistés sociaux “profiteurs” (sic), les immigrés « spoliateurs » (sic), les chômeurs « menteurs » (sic), les fonctionnaires et les bobos « parasites », et surtout les ouvriers qui comme chacun sait ne sont pas prêts à se sacrifier pour le salut de la patrie – l’État bourgeois et les profits – (ceci n’est exprimé qu’aux  rencontres privées dans les salons feutrés des banquiers, aux assemblées de l’AIPAQ, du MEDEF et de la Chambre de commerce). Pour mémoire, se  rappeler  les visites à l’AIPAC des candidats aux élections présidentielles américaines, et les déclarations de la candidate Clinton aux rencontres avec les financiers de Wall Street.

Le rôle de la gauche et de l’extrême gauche

Concomitant au précédent mouvement, à l’extrême gauche de l’échiquier politique bourgeois – tapis dans l’ombre – négligé jusque-là par les médias menteurs (people, de formatage ou de gouvernance) la multitude des groupuscules formant la  go-gauche, des trotskistes agités, aux maoïstes enragés, en passant par les communistes disqualifiés, et les marxistes-léninistes empêtrés, toutes engeances confondues, qui n’en finissent plus de se déchirer  – de se diviser – de se segmenter – de se fractionner, de se sectariser – dogmatiser, parce que désœuvrés, inutilisés, puisque la bourgeoisie n’avait pas besoin de les faire chanter au temps de la prospérité et de l’hypocrite État providence déqualifié – la go-gauche est tout à coup rappelée sur le devant de la scène comme aux bonnes années du Front Populaire et du Programme commun pour y jouer exactement le même rôle, accréditer les uns et les autres, les  renforcer et repousser le prolétariat vers l’extrême-droite que tous ces “imbéciles utiles” prétendent pourtant combattre.

Aux États-Unis, où la gauche n’a pas la même importance que sur le vieux  continent, le grand capital l’ayant marginalisée dans les années cinquante (Mac Cartisme), l’extrême gauche vaillante n’en joue pas moins son rôle à la mesure de son importance. D’abord, en tapotant amicalement leur ami Barack pour ne pas en faire assez pour fermer Guantanamo; pour avoir trop utilisé les meurtres extrajudiciaires pour assassiner les opposants; pour avoir trop avantagé les compagnies d’assurance privée avec l’“Obama Care” honni par les ouvriers démunis les forçant ainsi à se replier vers Donald Trump l’imprévisible (sic); critiquant aussi Obama de ne pas fermer assez de mines de charbon jetant des milliers de mineurs sur le pavé, ne faut-il pas sauver l’atmosphère avec la vie de la classe ouvrière ? Les mineurs se voyant ainsi pousser dans les bras de Donald le prévisible. Le critiquant aussi de ne pas fermer assez de puits de pétrole et de pipelines jetant des milliers d’ouvriers dans l’indigence sous le regard indifférent des sectes écologistes petites-bourgeoises davantage préoccupées des droits des animaux que de ceux des prolos. Bien entendu les sectes d’extrême gauche ne manquèrent pas de critiquer du bout des lèvres – sans jamais manifester lors de son intronisation – les désastreuses aventures guerrières de Barak et de Hillary aux quatre coins de la Terre, affichant ainsi leur parti-pris réformiste, ce dont le prolétariat se souviendra. Comme on le voit, la gauche a tissé elle-même la corde pour se pendre, car il y a longtemps qu’elle est devenue le fief de la petite bourgeoisie pléthorique et les prolétaires n’ont rien à faire de cette gauche de parterre.

Il faut comprendre que pour la gauche mondiale, de toute obédience, il s’agissait de remplir son devoir de critique pacifiste afin d’assouvir sa morale de paix béate et permettre à Obama de se défausser de ses crimes de guerre – de ses « crimes contre l’humanité » sur le dos du Congrès, à majorité républicaine, le véritable ennemi de l’extrême gauche. Enfin, pas un mot de la part des sectes gauchistes à propos de la dette souveraine qui demain fera s’effondrer l’économie boursière américaine ce qui jettera sur le pavé des millions d’Américains « moyens » comme ils aiment à le radoter. Vous savez ces moyens riches, ou ces moyens pauvres, c’est selon, que la nouvelle gauche divise en classe sociale d’après leur revenu hebdomadaire – un prolétaire changeant de classe sociale chaque semaine suivant les retenus (fiscales) sur son salaire.

L’extrême gauche joue également un rôle de sous-fifre au service de la fraction de gauche modérée, démocrate en Amérique, socialiste, communiste et sociale-démocrate ou poutiniste en Europe. Ici, il s’agit de dénoncer et de s’indigner des billevesées des candidats de droite (scandale de la main baladeuse de Donald, scandale de ses déclarations dénonçant la pègre, les bandes de rues et le trafic de drogue « chicanos ». Scandale à propos du mur déjà construit. Scandale de la lutte contre le terrorisme et les amalgames. Scandale à propos des femmes, faisant littéralement pâmé les féministes gauchistes) autant d’épiphénomènes qui dissimulent la profonde crise économico -politico – sociale qui bouleverse l’ensemble des sociétés capitalistes dans un monde désemparer. Au lieu de profiter de ces nuages de fumée lancer par l’équipe de la grande criminelle de guerre Hilary Clinton contre le futur grand criminel de guerre Donald Trump, pour bien démontrer que ce n’est pas la droite – les fascistes – les Croix-de-Feu – les populistes – les Tea-Partistes – les Le Penistes (ajoutez le nom de la secte de droite de votre région) qui sont le problème de l’humanité. Cette tactique d’indignation sélective ne vise qu’à mobiliser le prolétariat derrière la faction « libérale-démocrate » du capital lors de la guerre mondiale à venir. C’est le mode de production capitaliste qui est le problème et pour résoudre tous les problèmes secondaires qui en découlent il ne faut surtout pas soutenir les réformes ni l’aile gauche du capital, mais renverser l’État gestionnaire de ce mode de production moribond. La preuve ? Lors des deux guerres mondiales précédentes, la gauche « d’avant-garde » a inféodé au capital la classe prolétarienne sur laquelle elle jouissait d’une ascendance certaine et elle a poussé le prolétariat vers les Croix-de-feu, et voyez où en est la classe prolétarienne aujourd’hui. C’est une trahison que le prolétariat ne leur pardonnera pas.

La classe prolétarienne

 

Voilà la position du prolétariat révolutionnaire au temps des Croix-de-Feu, du fascisme, du franquisme, du corporatisme, du nazisme, du militarisme, et aujourd’hui au temps du « populisme » contre lequel on voudrait mobiliser la classe prolétarienne au secours de l’aile libérale démocratique bourgeoise tout aussi criminelle que la précédente. On ne vote pas – on ne manifeste pas – contre Trump, ni contre Geert Wilders (PVV), ni contre Marine Le Pen (FN), ni pour soutenir Fillon, Hamon, Macron, ou Mélenchon. Le prolétariat révolutionnaire ne vote pour aucun de ces polichinelles et manifeste contre tous – et surtout contre le mode de production capitaliste en décrépitude que nous ne souhaitons pas réformer, mais éliminer. Heureusement, il est apparent que si présentement la classe prolétarienne mondiale ne sait pas vers qui se tourner elle sait parfaitement à qui ne pas se fier et elle refuse de se mobiliser par dizaines de millions derrières les fauteurs de guerre, ce qui on le voit dans les différents États bourgeois embêtent fortement le grand capital dépité. On ne nous refera pas le « coup des années Trente ».

 

NOTES

 

(1)   Titre original « Des croix de feu à Marine ».   Par hugambrules.  Le 8.03.2017  sur http://les-tribulations-de-l-ecocolo-ecoconome.over-blog.com/2017/03/des-croix-de-feu-a-marine.html

(2)   La dette américaine de Reagan à Obama.

Merdia et pressetituée: degré zéro du crétinisme propagandiste marchand atteint avec succès…

Posted in actualité, altermondialisme, désinformation, guerre Libye, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, Internet et liberté, média et propagande, militantisme alternatif, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, police politique et totalitarisme, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, presse et média, résistance politique, sciences et technologies, technologie et totalitarisme, terrorisme d'état, Union Europeenne et nouvel ordre mondial with tags , , , , , , , , , , , , , on 18 mars 2017 by Résistance 71

De nuisance à menace: le prix de la vérité

 

Paul Craig Roberts

 

16 mars 2017

 

url de l’article original:

http://www.paulcraigroberts.org/2017/03/16/nuisance-threat-high-cost-truth-paul-craig-roberts/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Je suis convaincu que les Etats-Unis et probablement tout le monde occidental, c’est à dire l’empire américain, sont maintenant entrés dans une ère dans laquelle le respect de la vérité n’existe ni dans les institutions publiques, ni dans les institutions privées. Nous avons pu observer cet avènement depuis déjà un certain temps. Pensez par exemple au 3 août 2002, une époque récente en ce qui nous concerne, mais une période hors de la conscience politique de tous ceux plus jeunes que 33 ans aujourd’hui. A l’été 2002, le monde a été préparé par la propagande américaine à l’invasion de l’Irak. Le 3 août de cette année là, la prestigieuse publication britannique de “The Economist” résuma la pensée consensuelle de l’opinion dominante en deux phrases lapidaires: “Les choix honnêtes sont d’abandonner et d’accepter ou alors de retirer Mr Hussein du pouvoir en Irak avant qu’il n’ait sa bombe atomique. Aussi douloureux que cela nous soit, notre vote va à la guerre.

Comme Lewis Lapham, moi-même et bien d’autres demandions à l’époque: quelle bombe ? La seule preuve de l’existence d’une bombe était fabriquée et tout le monde savait qu’elle l’était. Les inspecteurs du nucléaire de l’ONU avaient conclu que les fameuses armes de destruction massive irakiennes étaient une création de la propagande américaine. Le président George W. Bush reconnut éventuellement que l’Irak n’avait pas de telles armes. Le ministre des AE Colin Powell a dit que les mensonges qui lui furent imposés par déception par le régime Bush pour dire devant l’ONU que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive, furent une tâche indélébile sur sa carrière. (NdT: sauf que Powell n’a pas été trompé, il savait pertinemment ce qu’il faisait…)

Bien qu’il fut connu que l’invasion de l’Irak en 2003 par les Etats-Unis avait entièrement été fondée sur des mensonges, les troupes américaines n’en furent pas évacuées pour autant et ce jusqu’en 2011 et qu’elles furent retirées ou pas, elles sont bel et bien de retour maintenant. Rien de ces faits avérés n’eut d’impact sur la bonne opinion que Washington et les médias ont d’eux-mêmes.

Enhardis, Washington et sa horde pressetituée ont menti au sujet de la Libye et ont détruit ce pays prospère. Ils ont menti au sujet de l’utilisation par Assad d’armes chimiques pour “gazer son propre peuple” et auraient détruit aussi la Syrie si la Russie ne s’était pas interposée.

Bloqués par la Russie, Obama, Hillary et Victoria Nuland se sont retournés contre elle, d’abord en renversant le gouvernement démocratiquement élu d’Ukraine et lorsque le peuple de Crimée vota massivement et pratiquement à l’unanimité pour son rattachement à la Russie, le régime Obama et ses putes des médias ont fabriqué une “invasion russe de l’Ukraine”.

Cette fausse accusation, répétée inlassablement jusqu’à aujourd’hui par la pressetituée occidentale, est devenue la justification pour des sanctions économiques contre la Russie que Washington a fait imposer par ses vassaux européens et ce entièrement à leurs dépends, ce qui montrent parfaitement le niveau crasse de couardise des gouvernements impliqués. Si Washington leur ordonne “sautez!”, le premier ministre britannique, le chancelier allemand et le président français demandent en chœur: “de quelle hauteur ?…”

Une des raisons pour laquelle Donald Trump a été élu président fut son implication à normaliser les relations avec la Russie et à reconsidérer la prolongation de l’OTAN, un quart de siècle après que son objectif de départ eut cessé d’exister après l’effondrement de l’URSS. L’implication de Trump constitua une menace directe au pouvoir et aux sources de profit du complexe militaro-industriel et de la sécurité américain, dont les 1000 milliards de dollars de budget annuel demandent l’existence justificative d’une menace majeure que seule la Russie peut fournir.

En conséquence, la Russie et son président ont été diabolisés. La propagande américaine et ses mensonges éhontés, a semé la peur de la Russie et de Poutine au travers de l’empire américain. Le réponse de l’empire à ceux qui confrontent cette propagande avec des faits et la vérité est de les dénoncer comme des “agents russes” ou des “dupes de Poutine”. La haine de la Russie qui a été inculquée par les nouveaux cons et la pressetituée a eu pour résultat de voir le sénateur républicain McCain, représentant l’Arizona (à la grande honte des Arizoniens), étiqueter lors d’une session sénatoriale le sénateur Rand Paul du Kentucky, comme quelqu’un qui “travaille maintenant pour Vladimir Poutine”, parce qu’il objectait qu’un tout petit pays comme le Montenegro devinsse un membre de l’OTAN.

http://news.antiwar.com/2017/03/15/sen-john-mccain-rand-paul-is-working-for-vladimir-putin/

Lorsque mon site internet a été inclus dans la liste de plus de 200 sites soi-disant “agents ou dupes des Russes” par un groupe secret appelé “PropOrNot”, j’ai questionné l’origine du financement d’une telle entreprise aussi bien camouflée qu’une opération de blanchiment d’argent offshore. J’en ai fait une blague qui a beaucoup amusé les Russes.

Comme personne ne sait ce qu’est PropOrNot, le site n’a aucune crédibilité. Alors les forces va t’en guerre ont monté l’affaire de plusieurs crans avec l’affaire de la bibliothèque de l’université d’Harvard. Sur ce site internet, quelqu’un a posté ce qui est essentiellement la liste de PropOrNot. Harvard ne dit rien de cette liste ni n’explique pourquoi quiconque devrait la croire. Cette liste est attribuée à une assistante professeur en média et communication du nom de Melissa Zindars, enseignant dans une institution qui n’est pas citée. C’est une liste, dit-elle, qu’elle utilise dans ses classes pour enseigner aux élèves comment ils peuvent éviter les “mensonges et fausses nouvelles”. En d’autres termes, la liste est un reflet de sa propre ignorance et de ses préjugés.

Comme l’a observé un lecteur, Melissa ne fait que montrer sa propre endoctrination par les médias pressetitués, les médias de masse américains, putes de la CIA: “Je lis, regarde, écoute très largement des sources d’information des médias de masse (New York Times, Washington Post, Boston Globe, Wall Street Journal, Forbes) et aussi de The Atlantic de la NPR et d’autres sources locales et alternatives ayant une perspective différente (Truth Out).”

Donc, nous avons le monde occidental informé par la bibliothèque de l’université de Harvard de qui il peut prendre ses informations sûres, le tout sur la base des préjugés d’une sombre inconnue. Ceux qu’on peut lire et écouter en toute sécurité sont les médias pressetitués qui mentent à tour de bras et qui servent la cause de la guerre et de l’état policier.

Quand on est le témoin d’un tel niveau de corruption de ce qui prétend être la meilleure université des Etats-Unis et qui est au sommet de 24 années de rien d’autres que des mensonges en provenance des trois derniers présidents ayant fait deux tours en fonction et qui entre eux ont massacré et disloqué des millions de personnes dans bien des pays et qui ne sont aucunement tenus pour responsables des millions de vies détruites, on ne peut cesser de réellement comprendre que pour les Etats-Unis et ses états vassaux corrompus, la vérité est quelque chose qui doit être évitée à tout prix.

Lorsque Trump s’est effondré sous la pression et a viré son conseiller à la sécurité, le gén. Flynn, il donna sans le vouloir un certain crédit à l’accusation de dire que quiconque cherche à normaliser les relations avec la Russie est un “agent russe2 et qu’être un “agent russe” veut dire que vous êtes coupable de trahison et méritez d’être destitué si vous êtes le président des Etats-Unis.

La conséquence du départ de Flynn a été de permettre aux forces russophobes de définir comme trahison le simple désir d’une détente avec la Russie. Si ceci avait été imposé aux présidents américains durant la première guerre froide, la vie sur la planète terre n’existerait probablement plus aujourd’hui.

Ce qui fait peur au sujet des Etats-Unis et de l’Europe n’est pas simplement la naïveté et l’insouciance d’un grand pourcentage de leurs populations ; ce qui fait peur est la volonté des médias, des hauts-fonctionnaires, des militaires et des membres des organsiations professionnelles de mentir pour préserver leur carrière. Essayez de trouver un quelconque remord parmi tous ces menteurs au sujet du fait que leurs mensonges exposent l’humanité a l’annihilation thermo-nucléaire. On ne le trouve nulle part. Ils n’en ont rien à cirer. Laissez moi ma Mercédès et ma mansion pour une autre année.

Le Saker, être particulièrement observateur, dit que la révolution colorée menée par les nouveaux cons, le parti démocrate, la pressetituée, la gôche libérale bobo/progressiste et par quelques républicains contre le président Trump ne fait que “délégitimer le processus démocratique complet qui mena Trump au pouvoir et sur lequel les Etats-Unis ont construit leur société.” La conséquence de cela, poursuit le Saker, est que “l’illusion de la démocratie et du pouvoir du peuple” a été détruite à la fois intra muros et à l’étranger. L’image propagandiste de la “démocratie américaine” a perdu sa crédibilité. Alors que la fausse image s’effondre, ainsi s’effondre aussi le pouvoir qui fut fondé sur l’autorité construite par la propagande.

Le Saker demande: “Faisons nous face à une horreur sans fin ou à une fin horrible ?”

Comme l’a dit George Orwell il y a quelques décennies: “Dans une époque de mensonge universel, dire la vérité est un acte révolutionnaire.

C’est comme çà que le voient les criminels qui nous dirigent et c’est aussi la façon dont ces putes des médias le voient. Si vous dites la vérité en Amérique (NdT: et en France et partout dans l’empire du crime occidental), vous êtes le pourvoyeur de fausses nouvelles et possiblement un traître. (NdT: pourquoi Roberts ne dit-il pas ici que ce sont toutes ces ordures du pouvoir et facilitant le pouvoir qui sont les traîtres à leurs peuples et que nous les tiendront pour responsables de leurs crimes…)

Aussi longtemps que vous soutiendrez ce site, je continuerai à faire face aux conséquences évidentes que cela implique. Et qui sait… peut-être que Néo va pointer le bout de son nez ?

Politique de l’histoire: La France amnésique au passé réglementé ou comment retrouver l’histoire de France ~ 3ème partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, documentaire, France et colonialisme, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 17 mars 2017 by Résistance 71

“Après 70 ans d’excavations et de fouilles extensives sur la terre d’Israël, les archéologues ont trouvé que les actions du patriarque sont des histoires de légende ; nous n’avons pas séjourné en Egypte, ni fait un exode, nous n’avons pas conquis la terre. Il n’y a pas non plus de mention de l’empire de David et de Salomon. Ceux qui s’y intéressent savent tout cela depuis des années, mais Israël est un peuple têtu et ne veut pas en entendre parler.”
~ Professeur Ze’ev Herzog
, chef du département d’archéologie et d’études de l’ancien Proche-Orient à l’université de Tel-Aviv, dans un entretien avec le magazine Ha’aretz le 29 octobre 1999~

“Que les historiens ‘hautement acclamés’ respectent les lois d’airain qui conditionnent la ‘liberté de leur atelier’: qu’ils dialoguent moins avec les prélats, les ministres, les ‘hommes d’affaires’ qu’avec les archives, accessibles à tous, dans le ‘silence’ et vérifiables par tous, et leurs stylos ou leurs ordinateurs ; que, libérés de la tutelle de l’argent ‘extérieur’ des missions privées ou publiques, ils réclament des financements universitaires pour générer des recherches dont ils auront l’initiative, la maîtrisxe et les instruments archivistes. Dégagés du soupçon de complaisance ou de dépendance à l’égard des puissants, ils n’en seront que meilleurs experts de la ‘société’ dite “civile’. Quant aux jeunes chercheurs, il est urgent que, soustraits à la norme des desiderata des bailleurs de fonds et ainsi mis en mesure de tenir la tête droite, ils puissent aider l’histoire contemporaine française à retrouver la voie de l’indépendance.”

~ Annie Lacroix-Riz, professeure émérite d’histoire contemporaine, Université de Paris VII, “L’histoire contemporaine sous influence”, 2004 ~

  

La France pays au passé amnésique et réglementé

 

Présentation, extraits et analyse du livre de Jean-Paul Demoule*:

“On a retrouvé l’histoire de France”, Robert Laffont, 2012 et Folio “Histoire”, 2013

 

par Résistance 71

 

Février 2017

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

 

Mis en page par Jo de JBL1960, le PDF:

On a retrouvé l’histoire de france (Jean Paul Demoule)

 

(*) Archéologue, professeur emeritus d’archéologie à l’université de Paris I-Sorbonne. Ancien président de l’Institut Nationale de Recherches Archéologiques Préventives (INRAP) de sa création en 2002 à 2008.

Les textes historiques et l’archéologie moderne confirment ce que nous disait déjà Pierre Kropotkine à la fin du XIXème siècle, à savoir que le Moyen-Age fut également une “révolution politique” sous la forme de l’émancipation de certains gros bourgs (villes) s’émancipant de la domination des seigneurs et de l’autorité royale, elle-même restreinte à quelques fiefs autours des terres du roi et à quelques alliances au poids plus qu’aléatoire, c’est ainsi que poursuit Demoule:

l’apparition d’une bourgeoisie tirant sa richesse du contrôle de l’artisanat et des échanges va changer la donne. Les bourgeois (leur nom signifie simplement à l’origine “habitants du bourg” ou d’une ville) souhaitent s’émanciper de l’égide des seigneurs locaux, laïques ou ecclésiastiques, qui ont pris de plus en plus d’importance avec l’affaiblissement progressif du pouvoir royal à partir du démantèlement de l’empire de Charlemagne. Artisans et commerçants exigent de participer au pouvoir politique, obtiennent par écrit des libertés et font de leurs villes des communes.” Ce que Kropotkine appela les “communes médiévales du XIème au XIVème siècle”, c’est à dire des fédérations de communes comme celles unies dans la fameuse ligue hanséatique et d’autres qui ont fait la gloire des grandes cités médiévales comme Laon, Reims, Bruges, Francfort, Gênes, Lvov et Novgorod.

Ainsi, ces nouveaux bourgeois ont leur conseil municipal, leur garde civique, leurs lois, à la différence des campagnes environnantes ; ils se jurent aussi mutuellement aide et protection. […] Curieusement, une rupture aussi fondamentale et qui détermine tout le destin futur de nos sociétés, est fort peu mis en relief dans l’histoire officielle de France et de l’Europe.

[…] C’est donc une autre vision du Moyen- Age qu’il faut maintenant avoir, débarrassée de ses mythes, positifs (Clovis) ou négatifs (“on n’est plus au Moyen-Age !”) et de ses amnésies (les Francs germaniques, les communautés juives). Non plus une “longue nuit barbare” entre la brillante Antiquité et la plus brillante encore Renaissance, mais une période d’un millénaire marquée aussi bien par une révolution industrielle et technique que par une évolution des mentalités. Le christianisme s’y met certes en place, mais de manière lente et variée. Elle voit aussi avec l’autonomie progressive des villes communales les premières revendications de libertés politiques depuis la fin des démocraties grecques et de la République romaine, autonomie inscrite dans le sol de ces villes et dans leur dynamisme économique. L’archéologie a joué un rôle fondamental pour ces révisions historiques. Si les textes se font de plus en plus abondants à partir de la Renaissance, l’étude de la culture matérielle à travers l’archéologie reste essentielle et ce jusqu’à nos jours.

La seconde partie du livre de Jean-Paul Demoule est consacrée aux leçons enseignées par l’archéologie et il insiste sur une des fonctions essentielles de l’archéologie: la dénonciation des faussaires du passé et ceux-ci sont légions. Ainsi du “saint suaire” de Turin expertisé comme remontant au XIVème siècle en passant par les facéties affabulatoires de l’archéologue japonais Fujimura et le faux total de la “première preuve archéologique de l’existence du christ” en 2002 avec l’arrestation du faussaire israélien Oded Golan, Demoule nous dit que:

“… L’archéologie biblique où se combinent intérêt financier et intérêt idéologique, est sans aucun doute celle qui concentre le plus grand nombre de faux, on peut encore citer la tablette gravée sur pierre dite de “Joachaz”, qui évoque la réparation du grand temple de Salomon, conformément à un passage de la bible.

De fait, l’histoire officielle de la France, celle que nos élites politiques et intellectuelles veulent mettre en avant a dû s’accommoder de trois grandes défaites successives:

La première est celle des Gaulois face aux Romains. Nos ‘ancêtres les Gaulois’ sont avant tout des vaincus, qui plus est, décrits par leur vainqueur comme des barbares. […] Vercingétorix a été hissé au rang de figure christique, avec ses cheveux blonds mi-longs, à l’instar des représentations modernes de Jésus… Enfin l’idée que les Gaulois ont été ‘civilisés’ par les Romains est finalement une ultime consolation. A quelque chose malheur est bon.

A ce titre, il est effarant de constater que ce qu’on nous répète à longueur de bouquin d’histoire scolaire insipide au sujet de “nos ancêtres les Gaulois”, ne couvre en fait que la toute fin d’une civilisation qui a essaimé en Europe du Danube à l’Irlande pendant plus de 800 ans !.. Le problème de l’establishment est le suivant: reconnaître la splendeur de la civilisation celtique, gauloise, ne peut aller de pair qu’avec la reconnaissance du fait que la société a pu fonctionner pendant tous ces siècles sous une alternance d’égalitarisme et d’aristocratie, jamais chapeautée par une quelconque forme d’État ou de centralisation. Or, il est impératif de maintenir le côté “barbare sympathique” de nos ancêtres avant de continuer la légitmité du fondement de l’État moderne: le droit romain. C’est pourquoi les livres scolaires d’histoire couvrent la Gaule pré-romaine et la conquête de la Gaule par César au pas de charge en une ou deux pages lapidaires, pour enchaîner sur ce qui légitime le marasme sociétal actuel: la société colonisée gallo-romaine, marquée et infusée du droit romain puis du christianisme. C’est sur la combinaison des deux doctrines qu’est fondée l’histoire officielle de la France, occultant à dessein la véritable originalité et efficacité tant politique qu’économique de “nos ancêtres les Gaulois”.

Mais les Gallo-Romains ont à leur tours été vaincus:

L’Empire s’est effondré et ses provinces gauloises avec lui. Vaincus en outre par les barbares germanique, les Francs, ce sur quoi on insiste peu. Au moins la langue gallo-romaine s’est-elle conservée, sous la forme du français, langue qui n’est pas celle des vainqueurs (les Francs) même si elle leur empreunte le nom, un paradoxe. Les barbares ont été néanmoins ‘civilisés’ à leur tours puisque leur chef Clovis s’est converti au christianisme ; reste que cette période des ‘rois fainéants’ n’est pas la plus glorieuse de notre histoire. Alors on la maquille, on ‘francise’ les noms francs: Clovis (Hlodowig), Charlemagne (Karl der Grosse, Charles le Grand), Aix la Chapelle (Aachen)…

Mais les Francs ont été vaincus à leur tour, pas militairement mais culturellement. […] Ainsi, dès le ‘francisé’ Charlemagne, le Moyen-Age commence à devenir fréquentable…

Alors quelles leçons peut-on tirer de l’histoire, quelle est au bout du compte notre histoire, celle de la France sans amnésie ? Jean-Paul Demoule nous dit que répondre à ces questions est une des grandes fonctions de l’archéologie d’une part, mais surtout de l’archéologie préventive, car si la France créait en 1846 l’École Française d’Athènes, l’un des plus vieux instituts archéologiques du monde, ce n’est qu’en 2002 que fut créé l’INRAP officialisant l’archéologie préventive dans le pays.

Au-delà de la mythologie de BD incarnée par Indiana Jones et Lara Croft, l’archéologie est une science qui sert à mieux comprendre notre histoire, à débusquer les mythes et les mensonges, ce qui permet de mieux comprendre le présent et d’anticiper l’avenir. Si l’historien fouille les archives et les textes anciens et modernes, l’archéologue fouille le terrain de la vie quotidienne. Ce n’est pas un hasard si, de l’avis des plus experts, les poubelles sont la source d’une connaissance infinie sur les civilisations passées. Ainsi pour Demoule et la grande majorité des archéologues:

L’archéologie sert avant tout à se comprendre dans le monde, dans le temps et dans son territoire… L’archéologie apporte les preuves matérielles, que le passé dont nous parlent les livres a vraiment existé.

[…] Il y a dix mille ans, la France, comme le reste de l’Europe, était entièrement recouverte de forêts, des chênes, des tilleuls et autres espèces tempérées ou méditerranéennes. Des aurochs, des sangliers, des cerfs, des ours, des loups, des lynx, des chevreuils, parfois des chevaux sauvages vivaient en abondance sous le couvert de cette forêt vierge. Elle n’existe plus, peu à peu éradiquée par l’agriculture, dans un processus qui a débuté dès le Néolithique il y a sept à huit mille ans. Seules en subsistent encore quelques reliques, comme la forêt d’Urho Kekkonen en Finlande ou celle de Bialowieza en Pologne. En France quelques centaines d’hectares en ont été préservés avec la forêt de Massane (Pyrénées Orientales).

[…] Ainsi, comme le prouve l’archéologie, la Gaule n’était pas recouverte de forêts où circulaient des druides et sangliers, mais son espace était ouvert et cultivé et les campagnes jalonnées de villages et de grandes fermes. Les grands abattages s’accentuèrent encore à l’époque romaine et pendant la première moitié du Moyen-Age.

[…] Ainsi, les paysages méditerreanéens de maquis et de garrigues ne sont pas plus sauvages: ils sont le produit de huit mille ans d’agriculture et d’élevage, tout comme les bocages et les prés de la France tempérée.

[…] Les fouilles archéologiques permettent de suivre l’arrivée en Europe au Moyen-Age du rat noir d’Asie et celle de la sinistre peste amenée par ses puces.

[…] Ainsi, lorsque nous cheminons dans un paysage de campagne, nous pouvons le découvrir, avec un peu d’attention, d’un tout autre œil, en complétant éventuellement notre regard par l’information archéologique disponible sur la région. Ce chemin est peut-être parcouru depuis deux ou trois mille ans. Cette limite de champ a peut-être été tracée à l’époque romaine. Cette haie date du Moyen-Age. Le paysage est un musée vivant que nous parcourons, que nous habitons et nous pouvons ainsi comprendre et nous approprier cette terre.

Ceci nous fait toucher du doigt la chose la plus importante d’une nation: sa relation avec la terre, qui avec le temps devient culturelle. Ce qui fit dire à Gustav Landauer en 1911: “La question sociale, la révolution sociale, est une question agraire.” Montrant ainsi l’importance de l’attachement à la terre non pas en tant que propriété générant des revenus, mais en tant que patrimoine collectif d’un groupe de personnes partageant les mêmes valeurs, les mêmes aspirations au bonheur.

La propriété quant à elle s’est généralisée avec la sédentarisation des sociétés humaines durant la “révolution agricole” de Néolithique, il y a environ 7000 ans en Europe et en France. De la même manière s’est généralisée la division de la société et la création de disparités, d’inégalités d’abord politiques (cf Pierre Clastres), puis économiques. Ainsi nous pouvons toujours nous poser la question de savoir pourquoi acceptons-nous l’inégalité et le pouvoir de quelques-uns, alors que nous formons l’immense majorité, surtout depuis le boum démographique allant de pair avec la révolution agricole sédentariste du Néolithique ? Pourquoi l’inégalité nous semble t’elle si naturelle ? Pourquoi acceptons-nous notre domination ? Ce n’est qu’au XVIIème et XVIIIème siècles que deux conceptions de la “nature humaine” se sont affrontées: celle de Jean-Jacques Rousseau (l’égalité est naturelle à l’humain) et celle de l’Anglais Thomas Hobbes (l’inégalité est dans la nature humaine).

Ici, Demoule reprend: “L’archéologie nous permet de poser autrement le débat, car l’inégalité et la violence ont une histoire.

[…] Les sociétés humaines les plus anciennes, celles antérieures à Homa Sapiens (Cro-Magnon), l’homme moderne, offrent très peu d’indices sur de fortes inégalités et sur la violence. Les observations ont été un temps biaisées par des préjugés issus des travaux de Konrad Lorenz, puis, à sa suite par ceux d’un mouvement scientifique américain des années 1970: la ‘sociobiologie’, qui s’était proclamée ‘Nouvelle Synthèse’ et selon lequel la société serait organisée autour de ‘mâles dominants’ s’efforçant de favoriser la prolifération de leurs gènes. Toutefois, lorsque des groupes de singes en liberté ont commencé à être observés non plus seulement par des zoologues ou ethnologue mâles, mais aussi par des femmes ethnologues, on s’est aperçu que les rapports sociaux chez nos cousins primates pouvaient être plus complexes et plus riches.

[…] Comme l’a rappelé l’anthropologue Maurice Godelier, des études génétiques ont montré que les jeunes singes d’un groupe donné ne descendaient pas majoritairement des mâles dominants ; ces derniers ne parvenaient pas à imposer aux femelles la reproduction de leurs gènes supposés tels.”

On ne remarque de même pas plus de traces de disparités sociales et de violence à l’époque paléolithique (hommes de Tautavel et de Néanderthal, mis en scène dans les films “La guerre du feu” et “Ao, le dernier Neanderthal”. Demoule rejoint la paléonthologue Marylène Patou-Mathis, grande spécialiste mondiale de la période néanderthalienne pour dire que l’on a très peu retrouvé de traces de violence sur les squelettes étudiés et que si parfois des fractures étaient décelées, la plupart étaient cicatrisées, ce qui veut dire que la personne avait survévu à sa blessure et que cela ne voulait absolument pas dire que la blessure résultait de violences d’humain à humain. Les hommes de Néanderthal, très fins chasseurs, devaient néanmoins approcher le gros gibier de près pour le tuer et les accidents de chasse tout comme les accidents domestiques devaient être nombreux. De plus, il est prouvé archéologiquement que Néanderthal enterrait ses morts et qu’aucunes différences sociales n’ont été notées dans les sépultures.

Un grand réchauffement climatique il y a environ 12 000 ans a permis l’arrivée et la sédentarisation des premiers agriculteurs en Europe et en France depuis le proche orient. La supplantation prend plusieurs milliers d’années durant lesquelles il n’y a toujours pas de disparité sociale notoire, ni de traces de violence collective. L’établissement plus avant dans cette période du Néolithique verra les chasseurs-cueilleurs de plus en plus repoussés vers le nord et la population sédentarisée par l’agriculture et l’élevage, s’accroître. Il y aura dès ce moment un accroissement des dispartités sociales et un certain début de domination d’une frange de la population sur l’autre. C’est également à cette période que sont archéologiquement répertoriées, les premières grandes violences collectives qu’on peut appeler “guerre”. Demoule ajoute:

Ce sont dans les vallées du Nil, du Tigre et de l’Euphrate, que vont rapidement apparaître au IVème millénaire avant notre ère, les premières sociétés étatiques et urbaines du monde. Par contraste, on assistera en Europe, pendant les 4 millénaires qui vont suivre, à une alternance, selon les régions, de sociétés fortement inégalitaires et de sociétés qui le sont beaucoup moins. Après la révolution de l’agriculture en apparaît donc une autre, tout aussi fondamentale: celle de l’inégalité.

Cette situation pose plusieurs questions: y a t’il un lien nécessaire entre augmentation de la population et inégalité sociale ? Pourquoi le pouvoir (note de R71: comme organe séparé de la société) apparaît-il ? Est-il irréversible ? D’où vient la volonté de dominer ses semblables ? Pourquoi accepter d’être dominé ?

Ici, Demoule note trois faits archéologiques notoires en étudiant cette période:

  • Les progrès techniques
  • Le prestige social
  • L’émergence du pouvoir

Il poursuit:

L’ethnologie nous montre que la puissance d’un notable se fondait sur sa capacité à rassembler des richesses mais aussi à les redistribuer afin de se constituer une ‘clientèle’, elle même capable de lui venir en aide, y compris en cas d’affrontement physique. […] L’émergence des chefferies du Néolithique et des âges du bronze et du fer, comme les efforts collectifs qui les accompagnèrent, reposa sur la capacité de ces dominants à manipuler de manière efficace et subtile la force, l’intérêt matériel et les promesses spirituelles. […] Mais le pouvoir des chefs ne fut pas croissant et linéaire pendant toutes ces périodes.

De tout ceci résulta des alternances entre hautes et basses disparités en Europe. En ce qui concerne plus précisément la France, voici ce que nous dit Demoule:

C’est au IVème siècle avant notre ère, à l’âge du fer, que s’élevèrent des citadelles dans tout le quart nord-est du pays, comme celle du mont Lassois, près de Chatillon-sur-Seine, au pied duquel a été retrouvée la sompteuse tombe de la princesse de Vix. […] A partir du IIIème siècle, l’apparition des villes fortes gauloises, les oppida, fut cette fois irréversible. Ceci fut même accéléré par la conquête romaine qui dota la Gaule d’une économie urbaine sous l’égide de l’empire. Là. Les différences sociales y étaient manifestes.

Avec la division politique puis économique de la société créant les inégalités, vient se greffer une relation au pouvoir à laquelle on ne semble pas pouvoir échapper en un tel contexte: celle d’avec la religion. De fait l’État ne peut exister que de par l’alliance du chef guerrier, du prêtre et du juge, plus tard viendra se greffer à ce triumvirat du contrôle, le financier, le banquier.

Ainsi comme nous le dit Demoule: “Créant les dieux à leur image, les sociétés humaines à partir de l’âge du bronze se représentaient les puissances surnaturelles selon un panthéon hiérarchisé, organisé sous les ordres d’un roi des dieux et selon des divinités plus ou moins puissantes, au sein duquel les querelles de pouvoir n’étaient pas absentes. Une rupture radicale intervint au cours du dernier millénaire avant notre ère avec l’émergence des monothéismes. Cette notion entièrement nouvelle d’un dieu mâle unique accompagna la naissance des premiers empires et l’ambition d’une conquête universelle du monde. Cette idée apparut avec l’empire perse et le zoroastrisme, pus chez ses voisins. Le judaïsme, en étroit contact avec les Perses, la développa et le christianisme, l’un de ses prolongements, l’offrit à l’empire romain, qui l’imposa à tous ses sujets. Pourtant l’archéologie nous montre que les résistances furent fortes. Jusqu’au VIIème siècle au moins, les pratiques païennes persistèrent dans les campagnes, notamment par le dépôt d’objets dans les tombes.; et les dieux gaulois dont les noms avaient été romanisés par l’occupant, furent christianisés et transformés en saints locaux, avec leurs sources et leurs guérisons miraculeuses, tandis que les églises recouvraient les anciens sanctuaires. […] La coïncidence entre une vision impériale du monde et des promesses de bonheur futur en échange d’une obéissance présente ne peut guère être due au hasard.

Puis Demoule analyse le lien entre les religions officielles et le pouvoir politique:

Toutes les religions officielles furent étroitement liées au pouvoir politique, qu’elles justifiaient et qui les soutenait. L’église catholique représentait une force économique considérable sous le Moyen-Age et l’ancien régime, à travers les terres qu’elle possédait et par la dîme, impôt en nature ou en argent, du dixième environ des revenus, alors principalement agricoles, prélevés avant tous les autres impôts. On sait que le clergé formait le premier ordre de l’ancien régime, avant celui des nobles et du tiers d’état, qui regroupait tous les autres. Cette toute puissance de l’église, en contradiction avec l’enseignement théorique des évangiles, posa parfois problème. […]

Demoule termine son chapitre sur le pouvoir en se référant à l’anthropologue politique français Pierre Clastres (1932-1977) qui dévoua sa carrière anthropologique à l’étude du pouvoir et de l’État dans les sociétés humaines, anthropologue que nous avons nous-mêmes très souvent cité tant il est évident qu’il a mis le doigt sur une des clefs les plus importantes de l’évolution sociale humaine. Voici ce que Demoule nous dit:

Un autre ethnologue français, Pierre Clastres, a émis, pour les sociétés humaines en général, l’hypothèse que la tendance normale dans un groupe est la résistance collective aux excès du pouvoir. Dans une société encore peu complexe, les notables doivent s’attacher leurs obligés en redistribuant en permanence les richesses qu’ils réussissent à grand-peine à accumuler. Dans une société guerrière où le prestige est lié aux prouesses au combat, les grands guerriers doivent remettre sans cesse leur titre en jeu, jusqu’au jour où ils finissent par être éliminés. L’émergence de sociétés inégalitaires ne serait donc pas la norme, mais l’exception et le résultat d’un dysfonctionnement de ces mécanismes de contrôle. Finalement, l’inégalité ne serait pas naturelle…

Le livre de Jean-Paul Demoule se termine sur une question qui nous est essentielle: Qu’est-ce qu’être français(e) ?

Une nation est une âme, un principe spirtituel… C’est une grande solidarité. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible: le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune.” (Ernest Renan)

Demoule rebondit et affirme: “Qu’est-ce qu’une nation ? Elle n’est pas biologique mais ‘spirituelle’, c’est une communauté de citoyens librement consentie, en cela elle est un ‘plébiscite de tous les jours’. […] Il lui faut deux choses: le désir présent de ‘vivre ensemble’ et la possession d’un passé commun, d’un héritage collectif. Cette seconde part est justement le propos de ce livre. J’ai rappelé que l’archéologie pouvait être détournée, mise au service de mauvaises causes, avec des conséquences sanglantes. […] Comme nous l’avons vu, le premier ‘Français’ fut un émigré d’Afrique de la famille des Homo habilis et Homo erectus qui traversèrent la Méditerranée ou la contournèrent il y a environ un million et demi d’années. Une autre vague d’émigration certaine fut celle qui amena en France Homo sapiens, toujours depuis l’Afrique, à travers le proche-orient puis l’Europe orientale et centrale, il y a environ 40 000 ans. Cette nouvelle espèce, on le sait depuis peu (2010), se croisa avec les descendants locaux d’erectus, les hommes de Neanderthal. Puis une nouvelle vague d’émigration amena toujours du proche-orient, l’agriculture et l’élevage néolithiques jusqu’en France, il y a 7 à 8000 ans, absorbant les chasseurs-cueilleurs locaux. Et cela n’a jamais cessé, ne serait-ce que parce que la France est géographiquement, l’ultime péninsule de l’Eurasie et que les vagues et mouvements successifs d’émigration viennent buter sur ses côtes. […] A chacune des époques, depuis un million et demi d’années, ont vécu sur notre territoire actuel un certain nombres de communautés humaines, réunions d’individus qui souhaitaient vivre ensemble ou qui, si ce n’était plus le cas, se sont dispersés puis réunis et réorganisés autrement. C’est pourquoi, à côté du mythe de la ‘pureté’ ethnique et nationale, il faut aussi pulvériser le mythe de ‘l’origine’. Il n’y a pas d’origine de la France, pas de jour où la France aurait commencé. Certains invoquent le fameux baptême de Clovis, que je me suis efforcé, après d’autres, de démystifier.

[…] Ce n’est pas notre ascendance biologique qui nous constitue en communauté de citoyens. C’est, pour reprendre Ernest Renan, ce ‘plébiscite de tous les jours’ qui fait que nous acceptons d’être ensemble et aussi bien que nous pouvons le refuser.

Les archéologues ne sont pas seulement là pour fouiller le sol. Ils ont la belle et forte responsabilité d’expliquer à tous les résultats de leurs recherches et de chercher un sens et des clefs aux trajectoires des sociétés passées, à la façon dont elles ont pu vivre et s’organiser. Ils ont aussi la charge de dénoncer les manipulations de l’histoire. […] Cette communauté de ‘citoyens français’, en tant que nation, n’a cependant que deux siècles d’existence. Elle date de la révolution française et du romantisme, un espace-temps presque infime en regard des civilisations et des sociétés qui se sont succédées sur notre territoire depuis 1 500 000 ans, c’est à dire quelques 60 000 générations. […] Certes nous sommes français, mais nous sommes aussi européens. Ces 1500 millénaires de notre histoire ne sont pas séparables de notre continent tout entier. […] C’est le libre choix collectif qui fait qu’une communauté se fait ou se dissout, comme nous en avons vu de nombreuses s’effondrer au fil de l’histoire, surtout lorsque le pacte social était rompu et que le profit du travail collectif était trop inégalement réparti.

Nous n’avons pas besoin de mythes, nous avons besoin de savoir pourquoi nous vivons ensemble ; nous avons besoin de comprendre l’histoire du sol sur lequel nous vivons et, quels que soient les lieux où ont vécu naguère nos propres ancêtres biologiques, de connaître les impasses qui ont conduit à la catastrophe certaines des sociétés passées.

Le livre s’achève sur 20 pages d’appendices et de bibliographie.

Nous encourageons nos lecteurs à se procurer et à lire entièrement ce livre essentiel et facile à comprendre, écrit par un des plus grands archéologues français de l’ère moderne, afin de recadrer cette histoire de France enfin retrouvée.

La morale anarchiste ~ 1ère partie ~ (Pierre Kropotkine)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 16 mars 2017 by Résistance 71

 

Pierre Kropotkine (1889)

 

1ère partie

2ème partie

Réalisé par Jo de JBL1960, le PDF du texte entier:

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

I

L’histoire de la pensée humaine rappelle les oscillations du pendule, et ces oscillations durent déjà depuis des siècles. Après une longue période de sommeil arrive un moment de réveil. Alors la pensée s’affranchit des chaînes dont tous les intéressés — gouvernants, hommes de loi, clergé — l’avaient soigneusement entortillée. Elle les brise. Elle soumet à une critique sévère tout ce qu’on lui avait enseigné et met à nu le vide des préjugés religieux, politiques, légaux et sociaux, au sein desquels elle avait végété. Elle lance la recherche dans des voies inconnues, enrichit notre savoir de découvertes imprévues ; elle crée des sciences nouvelles.

Mais l’ennemi invétéré de la pensée — le gouvernant, l’homme de loi, le religieux — se relèvent bientôt de la défaite. Ils rassemblent peu à peu leurs forces disséminées ; ils rajeunissent leur foi et leurs codes en les adaptant à quelques besoins nouveaux. Et profitant de ce servilisme du caractère et de la pensée qu’ils avaient si bien cultivé eux-mêmes, profitant de la désorganisation momentanée de la société, exploitant le besoin de repos des uns, la soif de s’enrichir des autres, les espérances trompées des troisièmes — surtout les espérances trompées — ils se remettent doucement à leur œuvre en s’emparant d’abord de l’enfance par l’éducation.

L’esprit de l’enfant est faible, il est si facile de le soumettre par la terreur ; c’est ce qu’ils font. Ils le rendent craintif, et alors ils lui parlent des tourments de l’enfer ; ils font miroiter devant lui les souffrances de l’âme damnée, la vengeance d’un dieu implacable. Un moment après, ils lui parleront des horreurs de la Révolution, ils exploiteront un excès des révolutionnaires pour faire de l’enfant « un ami de l’ordre ». Le religieux l’habituera à l’idée de loi pour le faire mieux obéir à ce qu’il appellera la loi divine, et l’avocat lui parlera de loi divine pour le faire mieux obéir à la loi du code. Et la pensée de la génération suivante prendra ce pli religieux, ce pli autoritaire et servile en même temps — autorité et servilisme marchent toujours la main dans la main — cette habitude de soumission que nous ne connaissons que trop chez nos contemporains.

Pendant ces périodes de sommeil, on discute rarement les questions de morale. Les pratiques religieuses, l’hypocrisie judiciaire en tiennent lieu. On ne critique pas, on se laisse mener par l’habitude, par l’indifférence. On ne se passionne ni pour ni contre la morale établie. On fait ce que l’on peut pour accommoder extérieurement ses actes à ce que l’on dit professer. Et le niveau moral de la société tombe de plus en plus. On arrive à la morale des Romains de la décadence, de l’ancien régime, de la fin du régime bourgeois.

Tout ce qu’il y avait de bon, de grand, de généreux, d’indépendant chez l’homme s’émousse peu à peu, se rouille comme un couteau resté sans usage. Le mensonge devient vertu ; la platitude, un devoir. S’enrichir, jouir du moment, épuiser son intelligence, son ardeur, son énergie, n’importe comment, devient le mot d’ordre des classes aisées, aussi bien que de la multitude des pauvres gens dont l’idéal est de paraître bourgeois. Alors la dépravation des gouvernants — du juge, du clergé et des classes plus ou moins aisées — devient si révoltante que l’autre oscillation du pendule commence.

La jeunesse s’affranchit peu à peu, elle jette les préjugés par-dessus bord, la critique revient. La pensée se réveille, chez quelques-uns d’abord ; mais insensiblement le réveil gagne le grand nombre. La poussée se fait, la révolution surgit.

Et chaque fois, la question de la morale revient sur le tapis. — « Pourquoi suivrais-je les principes de cette morale hypocrite ? » se demande le cerveau qui s’affranchit des terreurs religieuses. — « Pourquoi n’importe quelle morale serait-elle obligatoire ? ».

On cherche alors à se rendre compte de ce sentiment moral que l’on rencontre à chaque pas, sans l’avoir encore expliqué, et que l’on n’expliquera jamais tant qu’on le croira un privilège de la nature humaine, tant qu’on ne descendra pas jusqu’aux animaux, aux plantes, aux rochers pour le comprendre. On cherche cependant à se l’expliquer selon la science du moment.

Et — faut-il le dire ? — plus on sape les bases de la morale établie, ou plutôt de l’hypocrisie qui en tient lieu — plus le niveau moral se relève dans la société. C’est à ces époques surtout, précisément quand on le critique et le nie, que le sentiment moral fait les progrès les plus rapides ; c’est alors qu’il croît, s’élève, se raffine.

On l’a vu au dix-huitième siècle. Dès 1723, Mandeville, l’auteur anonyme qui scandalisa l’Angleterre par sa « Fable des Abeilles » et les commentaires qu’il y ajouta, attaquait en face l’hypocrisie sociale connue sous le nom de morale. Il montrait comment les coutumes soi-disant morales ne sont qu’un masque hypocrite ; comment les passions, que l’on croit maîtriser par le code de morale courante, prennent au contraire une direction d’autant plus mauvaise, à cause des restrictions mêmes de ce code. Comme Fourier le fit plus tard, il demandait place libre aux passions, sans quoi elles dégénèrent en autant de vices ; et, payant en cela un tribut au manque de connaissances zoologiques de son temps, c’est-à-dire oubliant la morale des animaux, il expliquait l’origine des idées morales de l’humanité par la flatterie intéressée des parents et des classes dirigeantes.

On connaît la critique vigoureuse des idées morales faites plus tard par les philosophes écossais et les encyclopédistes. On connaît les anarchistes de 1793 et l’on sait chez qui l’on trouve le plus haut développement du sentiment moral : chez les légistes, les patriotes, les jacobins qui chantaient l’obligation et la sanction morale par l’Être suprême, ou chez les athéistes hébertistes qui niaient, comme l’a fait récemment Guyau, et l’obligation et la sanction de la morale.

« Pourquoi serai-je moral ? » Voilà donc la question que se posèrent les rationalistes du douzième siècle, les philosophes du seizième siècle, les philosophes et les révolutionnaires du dix-huitième siècle. Plus tard, cette question revint de nouveau chez les utilitariens anglais (Bentham et Mill), chez les matérialistes allemands tels que Büchner, chez les nihilistes russes des années 1860-70, chez ce jeune fondateur de l’éthique anarchiste (la science de la morale des sociétés) — Guyau — mort malheureusement trop tôt ; voilà, enfin, la question que se posent en ce moment les jeunes anarchistes français.

Pourquoi, en effet ?

Il y a trente ans, cette même question passionna la jeunesse russe. — « Je serai immoral », venait dire un jeune nihiliste à son ami, traduisant en un acte quelconque les pensées qui le tourmentaient. — « Je serai immoral et pourquoi ne le serai-je pas ? »

— « Parce que la Bible le veut ? Mais la Bible n’est qu’une collection de traditions babyloniennes et judaïques — traditions collectionnées comme le furent les chants d’Homère ou comme on le fait encore pour les chants basques ou les légendes mongoles ! Dois-je donc revenir à l’état d’esprit des peuples à demi barbares de l’Orient ?

« Le serai-je parce que Kant me parle d’un catégorique impératif, d’un ordre mystérieux qui me vient du fond de moi-même et qui m’ordonne d’être moral ? Mais pourquoi ce « catégorique impératif » aurait-il plus de droits sur mes actes que cet autre impératif qui, de temps en temps, me donnera l’ordre de me soûler ? Un mot, rien qu’un mot, tout comme celui de Providence ou de Destin, inventé pour couvrir notre ignorance !

— « Ou bien serai-je moral pour faire plaisir à Bentham qui veut me faire croire que je serai plus heureux si je me noie pour sauver un passant tombé dans la rivière que si je le regarde se noyer ?

— « Ou bien encore, parce que mon éducation est telle ? parce que ma mère m’a enseigné la morale ? Mais alors, devrai-je aussi m’agenouiller devant la peinture d’un christ ou d’une madone, respecter le roi ou l’empereur, m’incliner devant le juge que je sais être un coquin, seulement parce que ma mère — nos mères à nous tous — très bonnes, mais très ignorantes, nous ont enseigné un tas de bêtises ?

« Préjugés, comme tout le reste, je travaillerai à m’en défaire. S’il me répugne d’être immoral, je me forcerai de l’être, comme, adolescent, je me forçais à ne pas craindre l’obscurité, le cimetière, les fantômes et les morts, dont on m’avait inspiré la crainte. Je le ferai pour briser une arme exploitée par les religions ; je le ferai, enfin, ne serait-ce que pour protester contre l’hypocrisie que l’on prétend nous imposer au nom d’un mot, auquel on a donné le nom de moralité. »

Voilà le raisonnement que la jeunesse russe se faisait au moment où elle rompait avec les préjugés du « vieux monde « et arborait ce drapeau du nihilisme, ou plutôt de la philosophie anarchiste : « Ne se courber devant aucune autorité, si respectée qu’elle soit ; n’accepter aucun principe, tant qu’il n’est pas établi par la raison. »

Faut-il ajouter qu’après avoir jeté au panier l’enseignement moral de leurs pères et brûlé tous les systèmes de morale, la jeunesse nihiliste a développé dans son sein un noyau de coutumes morales, infiniment supérieures à tout ce que leurs pères avaient jamais pratiqué sous la tutelle de l’Évangile, de la « conscience », du « catégorique impératif », ou de « l’intérêt bien compris » des utilitaires ?

Mais avant de répondre à cette question : « Pourquoi serais-je moral ? », voyons d’abord si la question est bien posée ; analysons les motifs des actes humains.

II

Lorsque nos aïeux voulaient se rendre compte de ce qui pousse l’homme à agir d’une façon ou d’une autre, ils y arrivaient d’une façon bien simple. On peut voir jusqu’à présent les images catholiques qui représentent leur explication. Un homme marche à travers champs et, sans s’en douter le moins du monde, il porte le diable sur son épaule gauche et un ange sur son épaule droite. Le diable le pousse à faire le mal, l’ange cherche à l’en retenir. Et si l’ange a eu le dessus, et l’homme est resté vertueux, trois autres anges s’emparent de lui et l’emportent vers les cieux. Tout s’explique ainsi à merveille.

Nos vieilles bonnes d’enfants, bien renseignées sur ce chapitre, vous diront qu’il ne faut jamais mettre un enfant au lit sans déboutonner le col de sa chemise. Il faut laisser ouverte, à la base du cou, une place bien chaude, où l’ange gardien puisse se capitonner. Sans cela, le diable tourmenterait l’enfant jusque dans son sommeil.

Ces conceptions naïves s’en vont. Mais si les vieux mots disparaissent, l’essence reste toujours la même.

La gent éduquée ne croit plus au diable ; mais, comme ses idées ne sont pas plus rationnelles que celles de nos bonnes d’enfants, elle déguise le diable et l’ange sous un verbiage scolastique, honoré du nom de philosophie. Au lieu de « diable », on dira aujourd’hui « la chair, les passions ». « L’ange » sera remplacé par les mots « conscience » ou « âme ». — « reflet de la pensée d’un Dieu créateur » ou du « grand architecte », — comme disent les francs-maçons. Mais les actes de l’homme sont toujours représentés comme le résultat d’une lutte entre deux éléments hostiles. Et toujours l’homme est considéré d’autant plus vertueux que l’un de ces deux éléments — l’âme ou la conscience — aura remporté plus de victoires sur l’autre élément — la chair ou les passions.

On comprend facilement l’étonnement de nos grands-pères lorsque les philosophes anglais, et plus tard les encyclopédistes, vinrent affirmer, contrairement à ces conceptions primitives, que le diable et l’ange n’ont rien à voir dans les actions humaines, mais que toutes les actions de l’homme, bonnes ou mauvaises, utiles ou nuisibles, dérivent d’un seul motif : la recherche du plaisir.

Toute la confrérie religieuse et surtout la tribu nombreuse des pharisiens crièrent à l’immoralité. On couvrit les penseurs d’invectives, on les excommunia. Et lorsque plus tard, dans le courant de notre siècle, les mêmes idées furent reprises par Bentham, John Stuart Mill, Tchernychevsky, et tant d’autres, et que ces penseurs vinrent affirmer et prouver que l’égoïsme ou la recherche du plaisir est le vrai motif de toutes nos actions, les malédictions redoublèrent. On fit contre leurs livres la conspiration du silence, on en traita les auteurs d’ignares.

Et cependant, que peut-il y avoir de plus vrai que cette affirmation ?

Voilà un homme qui enlève le dernier morceau de pain à l’enfant. Tout le monde s’accorde à dire qu’il est un affreux égoïste, qu’il est guidé exclusivement par l’amour de soi-même.

Mais voici un autre homme, que l’on s’accorde à reconnaître vertueux. Il partage son dernier morceau de pain avec celui qui a faim, il ôte son vêtement pour le donner à celui qui a froid. Et les moralistes, parlant toujours le jargon religieux, s’empressent de dire que cet homme pousse l’amour du prochain jusqu’à l’abnégation de soi-même, qu’il obéit à une passion tout autre que celle de l’égoïste.

Et cependant, en y réfléchissant un peu, on découvre bien vite que, si différentes que soient les deux actions comme résultat pour l’humanité, le mobile a toujours été le même. C’est la recherche du plaisir.

Si l’homme qui donne sa dernière chemise n’y trouvait pas du plaisir, il ne le ferait pas. S’il trouvait plaisir à enlever le pain à l’enfant, il le ferait ; mais cela le répugne, il trouve plaisir à donner son pain ; et il le donne.

S’il n’y avait pas inconvénient à créer de la confusion, en employant des mots qui ont une signification établie pour leur donner un sens nouveau, on dirait que l’un et l’autre agissent sous l’impulsion de leur égoïsme. D’aucuns l’ont dit réellement, afin de mieux faire ressortir la pensée, de préciser l’idée en la présentant sous une forme qui frappe l’imagination — et de détruire en même temps la légende qui consiste à dire que ces deux actes ont deux motifs différents — ils ont le même motif de rechercher le plaisir, ou bien d’éviter une peine, ce qui revient au même.

Prenez le dernier des coquins : un Thiers, qui massacre trente-cinq mille Parisiens ; prenez l’assassin qui égorge toute une famille pour se vautrer dans la débauche. Ils le font, parce que, en ce moment, le désir de gloire, ou bien celui de l’argent, priment chez eux tous les autres désirs : la pitié, la compassion même, sont éteintes en ce moment par cet autre désir, cette autre soif. Ils agissent presque en automates, pour satisfaire un besoin de leur nature.

Ou bien, laissant de côté les fortes passions, prenez l’homme petit, qui trompe ses amis, qui ment à chaque pas, soit pour soutirer à quelqu’un la valeur d’une chose, soit par vantardise, soit par ruse. Prenez le bourgeois qui vole sou à sou ses ouvriers pour acheter une parure à sa femme ou à sa maîtresse. Prenez n’importe quel petit coquin. Celui-là encore ne fait qu’obéir à un penchant : il cherche la satisfaction d’un besoin, il cherche à éviter ce qui, pour lui, serait une peine.

On a presque honte de comparer ce petit coquin à quelqu’un qui sacrifie toute son existence pour la libération des opprimés, et monte à l’échafaud, comme une nihiliste russe, tant les résultats de ces deux existences sont différents pour l’humanité ; tant nous nous sentons attirés vers l’un et repoussés par l’autre.

Et cependant, si vous parliez à ce martyr, à la femme que l’on va pendre, lors même qu’elle va monter à l’échafaud, elle vous dirait qu’elle ne donnerait ni sa vie de bête traquée par les chiens du tsar, ni sa mort, en échange de la vie du petit coquin qui vit de sous volés aux travailleurs. Dans son existence, dans la lutte contre les monstres puissants, elle trouve ses plus hautes jouissances. Tout le reste, en dehors de cette lutte, toutes les petites joies du bourgeois et ses petites misères lui semblent si mesquines, si ennuyeuses, si tristes ! — « Vous ne vivez pas, vous végétez, répondrait-elle ; moi, j’ai vécu ! »

Nous parlons évidemment des actes réfléchis, conscients de l’homme, en nous réservant de parler plus tard de cette immense série d’actes inconscients, presque machinaux, qui remplissent une part si immense de notre vie. Eh bien ! dans ses actes conscients ou réfléchis, l’homme recherche toujours ce qui lui fait plaisir.

Un tel se soûle et se réduit chaque jour à l’état de brute, parce qu’il cherche dans le vin l’excitation nerveuse qu’il ne trouve pas dans son système nerveux. Tel autre ne se soûle pas, il renonce au vin, lors même qu’il y trouve plaisir, pour conserver la fraîcheur de la pensée et la plénitude de ses forces, afin de pouvoir goûter d’autres plaisirs qu’il préfère à ceux du vin. Mais, que fait-il, sinon agir comme le gourmet qui, après avoir parcouru le menu d’un grand dîner, renonce à un plat qu’il aime cependant, pour se gorger d’un autre plat qu’il lui préfère ?

Quoi qu’il fasse, l’homme recherche toujours un plaisir, ou bien il évite une peine.

Lorsqu’une femme se prive du dernier morceau de pain pour le donner au premier venu, lorsqu’elle ôte sa dernière loque pour en couvrir une autre femme qui a froid, et grelotte elle-même sur le pont du navire, elle le fait parce qu’elle souffrirait infiniment plus de voir un homme qui a faim ou une femme qui a froid, que de grelotter elle- même ou de souffrir elle-même de faim. Elle évite une peine, dont ceux-là seuls qui l’ont sentie eux-mêmes peuvent apprécier l’intensité.

Quand cet Australien, cité par Guyau, dépérit à l’idée qu’il n’a pas encore vengé la mort de son parent ; quand il s’étiole, rongé par la conscience de sa lâcheté, et ne revient à la vie qu’après avoir accompli l’acte de vengeance, il fait un acte, parfois héroïque, pour se débarrasser d’un sentiment qui l’obsède, pour reconquérir la paix intérieure qui est le suprême plaisir.

Quand une troupe de singes a vu l’un des siens tomber sous la balle du chasseur, et vient assiéger sa tente pour lui réclamer le cadavre, malgré les menaces du fusil ; lorsque enfin le vieux de la bande entre carrément, menace d’abord le chasseur, le supplie ensuite et le force enfin par ses lamentations à lui restituer le cadavre, et que la troupe l’emporte avec gémissements dans la forêt, les singes obéissent à un sentiment de condoléances plus fort que toutes les considérations de sécurité personnelle. Ce sentiment prime en eux tous les autres. La vie même perd pour eux ses attraits, tant qu’ils ne se sont pas assurés qu’ils ne peuvent plus ramener leur camarade à la vie. Ce sentiment devient si oppressif que les pauvres bêtes risquent tout pour s’en débarrasser.

Lorsque les fourmis se jettent par milliers dans les flammes d’une fourmilière que cette bête méchante, l’homme, a allumée, et périssent par centaines pour sauver leurs larves, elles obéissent encore à un besoin, celui de sauver leur progéniture. Elles risquent tout pour avoir le plaisir d’emporter ces larves qu’elles ont élevées avec plus de soins que mainte bourgeoise n’a élevé ses enfants.

Enfin, lorsqu’un infusoire évite un rayon trop fort de chaleur, et va rechercher un rayon tiède, ou lorsqu’une plante tourne ses fleurs vers le soleil, ou referme ses feuilles à l’approche de la nuit, — ces êtres obéissent encore au besoin d’éviter la peine et de rechercher le plaisir — tout comme la fourmi, le singe, l’Australien, le martyr chrétien ou le martyr anarchiste.

Rechercher le plaisir, éviter la peine, c’est le fait général (d’autres diraient la loi) du monde organique. C’est l’essence même de la vie.

Sans cette recherche de l’agréable, la vie même serait impossible. L’organisme se désagrégerait, la vie cesserait.

Ainsi, quelle que soit l’action de l’homme, quelle que soit sa ligne de conduite, il le fait toujours pour obéir à un besoin de sa nature. L’acte le plus répugnant, comme l’acte indifférent ou le plus attrayant, sont tous également dictés par un besoin de l’individu. En agissant d’une manière ou d’une autre, l’individu agit ainsi parce qu’il y trouve un plaisir, parce qu’il évite de cette manière ou croit éviter une peine.

Voilà un fait parfaitement établi ; voilà l’essence de ce que l’on a appelé la théorie de l’égoïsme.

Eh bien, sommes-nous plus avancés après être arrives à cette conclusion générale ?

— Oui, certes, nous le sommes. Nous avons conquis une vérité et détruit un préjugé qui est la racine de tous les préjugés. Toute la philosophie matérialiste, dans ses rapports avec l’homme, est dans cette conclusion. Mais, s’ensuit-il que tous les actes de l’individu soient indifférents, ainsi qu’on s’est empressé d’en conclure ? — C’est ce que nous allons voir.

III

Nous avons vu que les actions de l’homme, réfléchies ou conscientes, — plus tard nous parlerons des habitudes inconscientes — ont toutes la même origine. Celles que l’on appelle vertueuses et celles que l’on dénomme vicieuses, les grands dévouements comme les petites escroqueries, les actes attrayants aussi bien que les actes répulsifs dérivent tous de la même source. Tous sont faits pour répondre à un besoin de la nature de l’individu. Tous ont pour but la recherche du plaisir, le désir d’éviter une peine.

Nous l’avons vu dans le chapitre précédent qui n’est qu’un résumé très succinct d’une masse de faits qui pourraient être cités à l’appui.

On comprend que cette explication fasse pousser des cris à ceux qui sont encore imbus de principes religieux. Elle ne laisse pas de place au surnaturel ; elle abandonne l’idée de l’âme immortelle. Si l’homme n’agit toujours qu’en obéissant aux besoins de sa nature, s’il n’est, pour ainsi dire, qu’un « automate conscient », que devient l’âme immortelle ? que devient l’immortalité, —— ce dernier refuge de ceux qui n’ont connu que peu de plaisirs et trop de souffrances et qui rêvent de trouver une compensation dans l’autre monde ?

On comprend que, grandis dans les préjugés, peu confiants dans la science qui les a si souvent trompés, guidés par le sentiment plutôt que par la pensée, ils repoussent une explication qui leur ôte le dernier espoir.

Mais que dire de ces révolutionnaires qui, depuis le siècle passé jusqu’à nos jours, chaque fois qu’ils entendent pour la première fois une explication naturelle des actions humaines (la théorie de l’égoïsme si l’on veut) s’empressent d’en tirer la même conclusion que le jeune nihiliste dont nous parlions au début et qui s’empressent de crier : « À bas la morale ! »

Que dire de ceux qui après s’être persuadés que l’homme n’agit d’une manière ou d’une autre que pour répondre à un besoin de sa nature, s’empressent d’en conclure que tous les actes sont indifférents ; qu’il n’y a plus ni bien, ni mal ; que sauver, au risque de sa vie, un homme qui se noie, ou le noyer pour s’emparer de sa montre, sont deux actes qui se valent ; que le martyr mourant sur l’échafaud pour avoir travaillé à affranchir l’humanité, et le petit coquin volant ses camarades, se valent l’un et l’autre — puisque tous les deux cherchent à se procurer un plaisir ?

Si encore ils ajoutaient qu’il ne doit y avoir ni bonne ni mauvaise odeur ; ni parfum de la rose ni puanteur de l’assa fœtida, parce que l’un et l’autre ne sont que des vibrations de molécules ; qu’il n’y a ni bon ni mauvais goût parce que l’amertume de la quinine et la douceur d’une goyave ne sont encore que des vibrations moléculaires ; qu’il n’y a ni beauté ni laideur physiques, ni intelligences ni imbécillité, parce que beauté et laideur, intelligence ou imbécillité ne sont encore que des résultats de vibrations chimiques et physiques s’opérant dans les cellules de l’organisme ; s’ils ajoutaient cela, on pourrait encore dire qu’ils radotent, mais qu’ils ont, au moins, la logique du fou.

Mais puisqu’ils ne le disent pas, — que pouvons-nous en conclure ?

Notre réponse est simple. Mandeville qui raisonnait de cette façon en 1723 dans la « Fable des Abeilles », le nihiliste russe des années 1868-70, tel anarchiste parisien de nos jours raisonnent ainsi parce que, sans s’en rendre compte, ils restent toujours embourbés dans les préjuges de leur éducation chrétienne. Si athéistes, si matérialistes ou si anarchistes qu’ils se croient, ils raisonnent exactement comme raisonnaient les pères de l’Église ou les fondateurs du bouddhisme.

Ces bons vieux nous disaient en effet : « L’acte sera bon s’il représente une victoire de l’âme sur la chair ; il sera mauvais si c’est la chair qui a pris le dessus sur l’âme ; il sera indifférent si ce n’est ni l’un ni l’autre. Il n’y a que cela pour juger si l’acte est bon ou mauvais. » Et nos jeunes amis de répéter après les pères chrétiens et bouddhistes : « Il n’y a que cela pour juger si l’acte est bon ou mauvais. »

Les pères de l’Église disaient : « Voyez les bêtes ; elles n’ont pas d’âme immortelle : leurs actes sont simplement faits pour répondre à un des besoins de la nature ; c’est pourquoi il ne peut y avoir chez les bêtes ni bons ni mauvais actes ; tous sont indifférents ; et c’est pourquoi il n’y aura pour les bêtes ni paradis ni enfer — ni récompense ni châtiment. » Et nos jeunes amis de reprendre le refrain de saint Augustin et de saint Çakyamouni et de dire : « L’homme n’est qu’une bête, ses actes sont simplement faits pour répondre à un besoin de sa nature ; c’est pourquoi il ne peut y avoir pour l’homme ni bons ni mauvais actes. Ils sont tous indifférents. »

C’est toujours cette maudite idée de punition et de châtiment qui se met en travers de la raison ; c’est toujours cet héritage absurde de l’enseignement religieux professant qu’un acte est bon s’il vient d’une inspiration surnaturelle et indifférent si l’origine surnaturelle lui manque. C’est encore et toujours, chez ceux mêmes qui en rient le plus fort, l’idée de l’ange sur l’épaule droite et du diable sur l’épaule gauche. « Chassez le diable et l’ange et je ne saurai plus vous dire si tel acte est bon ou mauvais, car je ne connais pas d’autre raison pour le juger. »

Le curé est toujours là, avec son diable et son ange et tout le vernis matérialiste ne suffit pas pour le cacher. Et, ce qui est pire encore, le juge, avec ses distribution de fouet aux uns et ses récompenses civiques pour les autres, est toujours là, et les principes mêmes de l’anarchie ne suffisent pas pour déraciner l’idée de punition et de récompense.

Eh bien, nous ne voulons ni du curé ni du juge. Et nous disons simplement : « L’assa fœtida pue, le serpent me mord, le menteur me trompe ? La plante, le reptile et l’homme, tous trois, obéissent à un besoin de la nature. Soit ! Eh bien, moi, j’obéis aussi à un besoin de ma nature en haïssant la plante qui pue, la bête qui tue par son venin et l’homme qui est encore plus venimeux que la bête. Et j’agirai en conséquence, sans m’adresser pour cela ni au diable, que je ne connais d’ailleurs pas, ni au juge que je déteste bien plus encore que le serpent. Moi, et tous ceux qui partagent mes antipathies, nous obéissons aussi à un besoin de notre nature. Et nous verrons lequel des deux a pour lui la raison et, partant, la force. »

C’est ce que nous allons voir, et par cela même nous verrons que si les saint Augustin n’avaient pas d’autre base pour distinguer entre le bien et mal, le monde animal en a une autre bien plus efficace. Le monde animal en général, depuis l’insecte jusqu’à l’homme, sait parfaitement ce qui est bien et ce qui est mal, sans consulter pour cela ni la bible ni la philosophie. Et s’il en est ainsi, la cause en est encore dans les besoins de leur nature : dans la préservation de la race et, partant, dans la plus grande somme possible de bonheur pour chaque individu.

IV

Pour distinguer entre ce qui est bien et ce qui est mal, les théologiens mosaïques, bouddhistes, chrétiens et musulmans avaient recours à l’inspiration divine. Ils voyaient que l’homme, qu’il soit sauvage ou civilisé, illettré ou savant, pervers ou bon et honnête, sait toujours s’il agit bien ou s’il agit mal, et le sait surtout quand il agit mal ; mais, ne trouvant pas d’explication à ce fait général, ils y ont vu une inspiration divine. Les philosophes métaphysiciens nous ont parlé à leur tour de conscience, d’impératif mystique, ce qui d’ailleurs n’était qu’un changement de mots.

Mais, ni les uns ni les autres n’ont su constater ce fait si simple et si frappant que les animaux vivant en société savent aussi distinguer entre le bien et le mal, tout à fait comme l’homme. Et, ce qui est plus que leurs conceptions sur le bien et le mal sont absolument du même genre que celles de l’homme. Chez les représentants les mieux développés de chaque classe séparée — poissons, insectes, oiseaux, mammifères — elles sont même identiques.

Les penseurs du dix-huitième siècle l’avaient bien remarqué, mais on l’a oublié depuis, et c’est à nous qu’il revient maintenant de faire ressortir toute l’importance de ce fait.

Forel, cet observateur inimitable des fourmis, a démontré par une masse d’observations et de faits, que lorsqu’une fourmi, qui a bien rempli de miel son jabot, rencontre d’autres fourmis au ventre vide, celles-ci lui demandent immédiatement à manger. Et parmi ces petits insectes, c’est un devoir pour la fourmi rassasiée de dégorger le miel, afin que les amis qui ont faim puissent s’en rassasier à leur tour. Demandez aux fourmis s’il serait bien de refuser la nourriture aux autres fourmis de la même fourmilière quand on a eu sa part ? Elles vous répondront par des actes qu’il est impossible de ne pas comprendre, que ce serait très mal. Une fourmi aussi égoïste serait traitée plus durement que des ennemis d’une autre espèce. Si cela arrivait pendant un combat entre deux espèces différentes, on abandonnerait la lutte pour s’acharner contre cette égoïste. Ce fait est démontré par des expériences qui ne laissent aucun doute.

Ou bien, demandez aux moineaux qui habitent votre jardin s’il est bien de ne pas avertir toute la petite société que vous avez jeté quelques miettes de pain dans le jardin, afin que tous puissent participer au repas. Demandez-leur si tel friquet a bien agi en volant au nid de son voisin les brins de paille que celui-ci avait ramassés et que le pillard ne veut pas se donner la peine de ramasser lui-même. Et les moineaux vous répondront que c’est très mal, en se jetant tous sur le voleur et en le poursuivant à coups de bec.

Demandez encore aux marmottes si c’est bien de refuser l’accès de son magasin souterrain aux autres marmottes de la même colonie, et elles vous répondront que c’est très mal, en faisant toute sorte de chicanes à l’avare.

Demandez enfin à l’homme primitif, au Tchoukche, par exemple, si c’est bien de prendre à manger dans la tente d’un des membres de la tribu en son absence. Et il vous répondra que si l’homme pouvait lui-même se procurer sa nourriture, c’eût été très mal. Mais s’il était fatigué ou dans le besoin, il devait prendre la nourriture là où il la trouvait ; mais que, dans ce cas, il eût bien fait de laisser son bonnet ou son couteau, ou bien même un bout de ficelle avec un nœud, afin que le chasseur absent puisse savoir en rentrant qu’il a eu la visite d’un ami et non d’un maraudeur. Cette précaution lui eût évité les soucis que lui donnerait la présence possible d’un maraudeur aux environs de sa tente.

Des milliers de faits semblables pourraient être cités ; des livres entiers pourraient être écrits pour montrer combien les conceptions du bien et du mal sont identiques chez l’homme et chez les animaux.

La fourmi, l’oiseau, la marmotte et le Tchouktche sauvage n’ont lu ni Kant ni les saints Pères, ni même Moïse. Et cependant, tous ont la même idée du bien et du mal. Et si vous réfléchissez un moment sur ce qu’il y a au fond de cette idée, vous verrez sur-le-champ que ce qui est réputé bon chez les fourmis, les marmottes et les moralistes chrétiens ou athées, c’est ce qui est utile pour la préservation de la race — et ce qui est réputé mauvais, c’est ce qui lui est nuisible. Non pas pour l’individu, comme disaient Bentham et Mill, mais bel et bien pour la race entière.

L’idée du bien et du mal n’a ainsi rien à voir avec la religion ou la conscience mystérieuse : c’est un besoin naturel des races animales. Et quand les fondateurs des religions, les philosophes et les moralistes nous parlent d’entités divines ou métaphysiques, ils ne font que ressasser ce que chaque fourmi, chaque moineau pratiquent dans leurs petites sociétés :

Est-ce utile à la société ? Alors c’est bon. — Est-ce nuisible ? Alors c’est mauvais.

Cette idée peut être très rétrécie chez les animaux inférieurs, ou bien elle s’élargit chez les animaux les plus avancés, mais son essence reste toujours la même.

Chez les fourmis, elle ne sort pas de la fourmilière. Toutes les coutumes sociables, toutes les règles de bienséance ne sont applicables qu’aux individus de la même fourmilière. Il faut dégorger la nourriture aux membres de la fourmilière — jamais aux autres. Une fourmilière ne fera pas une seule famille avec une autre fourmilière, à moins de circonstances exceptionnelles, telle que la détresse commune à toutes les deux. De même les moineaux du Luxembourg, tout en se supportant mutuellement d’une manière frappante, feront une guerre acharnée à un moineau du square Monge qui oserait s’aventurer au Luxembourg. Et le Tchouktche considérera un Tchouktche d’une autre tribu comme un personnage auquel les usages de la tribu ne s’appliquent pas. Il est même permis de lui vendre (vendre, c’est toujours plus ou moins voler l’acheteur : sur les deux, il y en a toujours un de dupe), tandis que ce serait un crime de vendre aux membres de sa tribu : à ceux-ci on donne sans jamais compter. Et l’homme civilisé, comprenant enfin les rapports intimes, quoique imperceptibles au premier coup d’œil, entre lui et le dernier des Papouas, étendra ses principes de solidarité sur toute l’espèce humaine et même sur les animaux. L’idée s’élargit, mais le fond reste toujours le même.

D’autre part, la conception du bien et du mal varie selon le degré d’intelligence ou de connaissance acquises. Elle n’a rien d’immuable.

L’homme primitif pouvait trouver très bon, c’est-à-dire très utile à la race, de manger ses vieux parents quand ils devenaient une charge (très lourde au fond) pour la communauté. Il pouvait aussi trouver bon — c’est-à-dire toujours utile pour la communauté — de tuer ses enfants nouveau-nés et de n’en garder que deux ou trois par famille afin que la mère pût les allaiter jusqu’à l’âge de trois ans et leur prodiguer sa tendresse.

Aujourd’hui, les idées ont changé ; mais les moyens de subsistance ne sont plus ce qu’ils étaient dans l’âge de pierre. L’homme civilisé n’est pas dans la position de la famille sauvage qui avait à choisir entre deux maux : ou bien manger les vieux parents, ou bien se nourrir tous insuffisamment et bientôt se trouver réduits à ne plus pouvoir nourrir ni les vieux parents ni la jeune famille. Il faut bien se transporter dans ces âges que nous pouvons à peine évoquer dans notre esprit, pour comprendre que, dans les circonstances d’alors, l’homme demi-sauvage pouvait raisonner assez juste.

Les raisonnements peuvent changer. L’appréciation de ce qui est utile ou nuisible à la race change, mais le fond reste immuable. Et si l’on voulait mettre toute cette philosophie du règne animal en une seule phrase, on verrait que fourmis, oiseaux, marmottes et hommes sont d’accord sur un point.

Les chrétiens disaient : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse à toi ». Et ils ajoutaient: « Sinon, tu seras expédié dans l’enfer ! »

La moralité qui se dégage de l’observation de tout l’ensemble du règne animal, supérieure de beaucoup à la précédente, peut se résumer ainsi : « Fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent dans les mêmes circonstances. »

Et elle ajoute :

« Remarque bien que ce n’est qu’un conseil ; mais ce conseil est le fruit d’une longue expérience de la vie des animaux en sociétés et chez l’immense masse des animaux vivant en sociétés, l’homme y compris, agir selon ce principe a passé à l’état d’habitude. Sans cela, d’ailleurs, aucune société ne pourrait exister, aucune race ne pourrait vaincre les obstacles naturels contre lesquels elle a à lutter. »

Ce principe si simple est-il bien ce qui se dégage de l’observation des animaux sociables et des sociétés humaines ? Est-il applicable ? Et comment ce principe passe-t-il à l’état d’habitude et se développe toujours ? C’est ce que nous allons voir maintenant.

V

L’idée du bien et du mal existe dans l’humanité. L’homme, quelque degré de développement intellectuel qu’il ait atteint, quelque obscurcies que soient ses idées par les préjugés et l’intérêt personnel, considère généralement comme bon ce qui est utile à la société dans laquelle il vit, et comme mauvais ce qui lui est nuisible.

Mais d’où vient cette conception, très souvent si vague qu’à peine pourrait-on la distinguer d’un sentiment ? Voilà des millions et des millions d’êtres humains qui jamais n’ont réfléchi à l’espèce humaine. Ils n’en connaissent, pour la plupart, que le clan où la famille, rarement la nation — et encore plus rarement l’humanité — comment se peut-il qu’ils puissent considérer comme bon ce qui est utile à l’espèce humaine, ou même arriver à un sentiment de solidarité avec leur clan, malgré leurs instincts étroitement égoïstes ?

Ce fait a beaucoup occupé les penseurs de tout temps. Il continue de les occuper, et il ne se passe pas d’année que des livres ne soient écrits sur ce sujet. À notre tour, nous allons donner notre vue des choses ; mais relevons en passant que si l’explication du fait peut varier, le fait lui-même n’en reste pas moins incontestable ; et lors même que notre explication ne serait pas encore la vraie, ou qu’elle ne serait pas complète, le fait, avec ses conséquences pour l’homme, resterait toujours. Nous pouvons ne pas nous expliquer entièrement l’origine des planètes qui roulent autour du soleil, — les planètes roulent néanmoins, et l’une nous emporte avec elle dans l’espace.

Nous avons déjà parlé de l’explication religieuse. Si l’homme distingue entre le bien et le mal, disent les hommes religieux, c’est que Dieu lui a inspiré cette idée. Utile ou nuisible, il n’a pas à discuter : il n’a qu’à obéir à l’idée de son créateur. Ne nous arrêtons pas à cette explication — fruit des terreurs et de l’ignorance du sauvage. Passons.

D’autres (comme Hobbes) ont cherché à l’expliquer par la loi. Ce serait la loi qui aurait développé chez l’homme le sentiment du juste et de l’injuste, du bien et du mal. Nos lecteurs apprécieront eux-mêmes cette explication. Ils savent que la loi a simplement utilisé les sentiments sociaux de l’homme pour lui glisser, avec des préceptes de morale qu’il acceptait, des ordres utiles à la minorité des exploiteurs, contre lesquels il se rebiffait. Elle a perverti le sentiment de justice au lieu de le développer. Donc, passons encore.

Ne nous arrêtons pas non plus à l’explication des utilitaires. Ils veulent que l’homme agisse moralement par intérêt personnel, et ils oublient ses sentiments de solidarité avec la race entière, qui existent, quelle que soit leur origine. Il y a déjà un peu de vrai dans leur explication. Mais ce n’est pas encore la vérité entière. Aussi, allons plus loin.

C’est encore, et toujours, aux penseurs du dix-huitième siècle qu’il appartient d’avoir deviné, en partie du moins, l’origine du sentiment moral.

Dans un livre superbe, autour duquel la prêtaille a fait le silence et qui est en effet peu connu de la plupart des penseurs, même antireligieux, Adam Smith a mis le doigt sur la vraie origine du sentiment moral. Il ne va pas le chercher dans des sentiments religieux ou mystiques, — il le trouve dans le simple sentiment de sympathie.

Vous voyez qu’un homme bat un enfant. Vous savez que l’enfant battu souffre. Votre imagination vous fait ressentir vous-même le mal qu’on lui inflige ; ou bien, ses pleurs, sa petite face souffrante vous le disent. Et si vous n’êtes pas un lâche, vous vous jetez sur l’homme qui bat l’enfant, vous arrachez celui-ci à la brute.

Cet exemple, à lui seul, explique presque tous les sentiments moraux. Plus votre imagination est puissante, mieux vous pourrez vous imaginer ce que sent un être que l’on fait souffrir ; et plus intense, plus délicat sera votre sentiment moral. Plus vous êtes entraîné à vous substituer à cet autre individu, et plus vous ressentirez le mal qu’on lui fait, l’injure qui lui a été adressée, l’injustice dont il a été victime — et plus vous serez poussé à agir pour empêcher le mal, l’injure ou l’injustice. Et plus vous serez habitué, par les circonstances, par ceux qui vous entourent, ou par l’intensité de votre propre pensée et de votre propre imagination à agir dans le sens où votre pensée et votre imagination vous poussent — plus ce sentiment moral grandira en vous, plus il deviendra habitude.

C’est là ce qu’Adam Smith développe avec un luxe d’exemples. Il était jeune lorsqu’il écrivit ce livre infiniment supérieur à son œuvre sénile, « L’Économie Politique ». Libre de tout préjugé religieux, il chercha l’explication morale dans un fait physique de la nature humaine, et c’est pourquoi pendant un siècle la prêtaille en soutane ou sans soutane a fait silence autour de ce livre.

La seule faute d’Adam Smith est de n’avoir pas compris que ce même sentiment de sympathie, passé à l’état d’habitude, existe chez les animaux tout aussi bien que chez l’homme.

N’en déplaise aux vulgarisateurs de Darwin, ignorant chez lui tout ce qu’il n’avait pas emprunté à Malthus, le sentiment de solidarité est le trait prédominant de la vie de tous les animaux qui vivent en sociétés. L’aigle dévore le moineau, le loup dévore les marmottes, mais les aigles et les loups s’aident entre eux pour chasser, et les moineaux et les marmottes se solidarisent si bien contre les animaux de proie que les maladroits seuls se laissent pincer. En toute société animale, la solidarité est une loi (un fait général) de la nature, infiniment plus importante que cette lutte pour l’existence dont les bourgeois nous chantent la vertu sur tous les refrains, afin de mieux nous abrutir.

Quand nous étudions le monde animal et que nous cherchons à nous rendre compte de la lutte pour l’existence soutenue par chaque être vivant contre les circonstances adverses et contre ses ennemis, nous constatons que plus le principe de solidarité égalitaire est développé dans une société animale et passé à l’état d’habitude, — plus elle a de chances de survivre et de sortir triomphante de la lutte contre les intempéries et contre ses ennemis. Mieux chaque membre de la société sent sa solidarité avec chaque autre membre de la société — mieux se développent, en eux tous, ces deux qualités qui sont les facteurs principaux de la victoire et de tout progrès — le courage d’une part, et d’autre part la libre initiative de l’individu. Et plus, au contraire, telle société animale ou tel petit groupe d’animaux perd ce sentiment de solidarité (ce qui arrive à la suite d’une misère exceptionnelle, ou bien à la suite d’une abondance exceptionnelle de nourriture), plus les deux autres facteurs du progrès — le courage et l’initiative individuelle — diminuent ; ils finissent par disparaître, et la société, tombée en décadence, succombe devant ses ennemis. Sans confiance mutuelle, point de lutte possible ; point de courage, point d’initiative, point de solidarité — et point de victoire ! C’est la défaite assurée.

Nous reviendrons un jour sur ce sujet et nous pourrons démontrer avec luxe de preuves comment, dans le monde animal et humain, la loi de l’appui mutuel est la loi du progrès, et comment l’appui mutuel, ainsi que le courage et l’initiative individuelle qui en découlent, assurent la victoire à l’espèce qui sait mieux les pratiquer. Pour le moment, il nous suffira de constater ce fait. Le lecteur comprendra lui-même toute son importance pour la question qui nous occupe.

Que l’on s’imagine maintenant ce sentiment de solidarité agissant à travers les millions d’âges qui se sont succédé depuis que les premières ébauches d’animaux ont apparu sur le globe. Que l’on s’imagine comment ce sentiment peu à peu devenait habitude et se transmettait par l’hérédité, depuis l’organisme microscopique le plus simple jusqu’à ses descendants, — les insectes, les reptiles, les mammifères et l’homme, — et l’on comprendra l’origine du sentiment moral qui est une nécessité pour l’animal, tout comme la nourriture ou l’organe destiné à la digérer.

Voilà, sans remonter encore plus haut (car ici il nous faudrait parler des animaux compliqués, issus de colonies de petits êtres extrêmement simples), l’origine du sentiment moral. Nous avons dû être extrêmement court pour faire rentrer cette grande question dans l’espace de quelques petites pages, mais cela suffit déjà pour voir qu’il n’y a là rien de mystique ni de sentimental. Sans cette solidarité de l’individu avec l’espèce, le règne animal ne se serait jamais développé ni perfectionné. L’être le plus avancé sur la terre serait encore un de ces petits grumeaux qui nagent dans les eaux et qui s’aperçoivent à peine au microscope. Existerait-il même, car les premières agrégations de cellules ne sont-elles pas déjà un fait d’association dans la lutte ?

A suivre...

Technologie et totalitarisme: Fichage des contestataires au compteur Linky par la gendarmerie…

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Fichage de citoyens contestant les compteurs Linky

 

Source anonyme

 

14 mars 2017

 

Samedi 11 mars, alors qu’avait lieu à Ardin (79) une réunion d’information citoyenne sur les compteurs communicants Linky et cie, les participants se sont aperçus que la gendarmerie était en train de relever les plaques d’immatriculation des véhicules garés sur le parking de la salle municipale.

Aussitôt, les gens sont sortis de la salle et ont bloqué (pacifiquement) le véhicule de gendarmerie, exigeant la restitution de la liste. Les gendarmes ont appelé à la rescousse leur supérieure hiérarchique qui a accepté la destruction de la dite liste… mais après l’avoir discrètement photographiée.

La vidéo de la destruction de la liste, qui prouve donc bien la réalité du fichage des citoyens qui osent s’informer sur les nombreux problèmes causés par les compteurs communicants, est visible ici :

Video : https://youtu.be/RIQ4oBHM-lM

Le quotidien la Nouvelle République a couvert cette affaire le jour même :

Article La Nouvelle République

http://www.lanouvellerepublique.fr/Deux-Sevres/Actualite/24-Heures/n/Contenus/Articles/2017/03/12/Linky-on-releve-aussi-les-immatriculations-3030212

D’après les informations que nous avons pu recueillir, il apparait que cette pratique totalement antidémocratique, qui relève aussi de l’intimidation, est mise en oeuvre à chaque réunion publique concernant les compteurs Linky et que ce sont les préfets qui, en coordination avec l’entreprise Enedis, ordonnent aux gendarmes d’établir de telles listes.

Il est nécessaire que les autorités françaises, responsables du déploiement imposé des compteurs communicants, et confrontées au refus de plus en plus généralisé sur tout le territoire, s’expliquent sur ces méthodes indignes.

De même, pour une parfaite édification des citoyens-électeurs, il est nécessaire que les candidats à l’élection présidentielle se positionnent sur ces méthodes policières injustifiables mais aussi, plus généralement, sur la question des compteurs communicants Linky, Gazpar et cie.

Pour mémoire, un rassemblement est organisé mercredi 22 mars (11h30/15h) à Paris, devant la maison de la Radio où tous les candidats ayant déposé les fameuses 500 signatures seront interviewés à tour de rôle.

Les citoyens exigent le droit de refuser les compteurs communicants pour chaque commune et, lorsque la commune ne prend pas cette position, le droit de refus pour les particuliers.

Rassemblement national “STOP LINKY” le 22 mars 2017 de 11h30 à 15h devant la Maison de la Radio, 116 Av. Du Pdt Kennedy à Paris

Tous les pitres candidats à la présidentielle seront là !

Venez nombreux !

Commune de Paris : L’abécédaire de Louise Michel

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, militantisme alternatif, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 14 mars 2017 by Résistance 71

“Le socialisme est la tendance de la volonté d’Hommes unifiés de créer quelque chose de nouveau pour la réalisation d’un idéal.”

“L’État ne s’établira jamais au sein de l’individu. Il n’est jamais devenu une qualité individuelle, il n’a jamais été volontaire. Il réside dans le centralisme du commandement et de la discipline au lieu d’être dans le centre qui régit le monde de l’esprit, c’est à dire la pensée libre, pulsant comme un battement de cœur…”

“Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents. Le socialiste englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons.

“Le socialisme, disons le clairement que les marxistes l’entendent bien, ne dépend pas, pour la possibilité de sa réalisation, de quelque forme de technologie que ce soit ni de la satisfaction des besoins. Le socialisme est possible à tout moment, si suffisamment de personnes le désirent. Mais il sera toujours différent selon le niveau de technologie disponible, rien ne commence de rien… Le capitalisme ne va pas nécessairement se transformer en socialisme ; il doit périr. Le socialisme ne va pas nécessairement se produire, ni du reste le socialisme capitaliste d’état prolétaire des marxistes et ceci n’est pas plus mal. Pourtant, le socialisme peut venir, doit venir, si nous le voulons, si nous le créons.”

~ Gustav Landauer, “Appel au socialisme”, 1911 ~

 

L’abécédaire de Louise Michel

 

Mars 2017

 

Source: http://www.revue-ballast.fr/labecedaire-de-louise-michel/

 

Lire les mémoires de Louise Michel

 

L’institutrice et poétesse Louise Michel disparut en 1905, année de la séparation des Églises et de l’État et de la première phase de la révolution russe. Celle que la presse surnomma « la grande druidesse de l’anarchie » fut l’une des figures de la Commune de Paris et appuya, déportée en Nouvelle-Calédonie, la lutte des Kanak contre le régime colonial au nom des idéaux qui l’avaient justement poussée dans les rangs de la Commune. Elle fut libertaire et n’en était pas moins, pour reprendre les mots de l’un de ses biographes, « ouverte à toutes les tendances du socialisme révolutionnaire1 ». Elle fut féministe et insistait sur la nécessité de lier le combat pour l’égalité entre les sexes à celui du prolétariat tout entier. Elle fut ardente défenseuse des animaux et ne manquait pas de rappeler que leur exploitation, par les humains, était à l’origine de son implication révolutionnaire. Elle fut bien souvent minoritaire et continuait d’en appeler à « la vile multitude » : le peuple, la masse des déshérités, ceux qui font face à la « gueule des canons » et aux « appétits des parasites ». « Tout va ensemble », lançait-elle : on ne saurait mieux dire.

Anarchie : « L’anarchie seule peut rendre l’homme conscient, puisqu’elle seule le fera libre ; elle sera donc la séparation complète entre les troupeaux d’esclaves et l’humanité. Pour tout homme arrivant au pouvoir, l’État c’est lui, il le considère comme le chien regarde l’os qu’il ronge, et c’est pour lui qu’il le défend. Si le pouvoir rend féroce, égoïste et cruel, la servitude dégrade ; l’anarchie sera donc la fin des horribles misères dans lesquelles a toujours gémi la race humaine. » (Mémoires, 1886)

Bêtes : « Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes. Depuis la grenouille que les paysans coupent en deux, laissant se traîner au soleil la moitié supérieure, les yeux horriblement sortis, les bras tremblants cherchant à s’enfouir sous la terre, jusqu’à l’oie dont on cloue les pattes, jusqu’au cheval qu’on fait épuiser par les sangsues ou fouiller par les cornes des taureaux, la bête subit, lamentable, le supplice infligé par l’homme. Et plus l’homme est féroce envers la bête, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent. […] C’est que tout va ensemble, depuis l’oiseau dont on écrase la couvée jusqu’aux nids humains décimés par la guerre. […] Et le cœur de la bête est comme le cœur humain, son cerveau est comme le cerveau humain, susceptible de sentir et de comprendre. » (Mémoires, 1886)

Culture : « À quoi bon le sens des arts, si c’est pour l’étouffer chez les multitudes, et ne le cultiver qu’à grands frais chez quelques vaniteux artistes ? » (« L’Ère nouvelle », 1887)

Domination : « Dominer c’est être tyran, être dominés c’est être lâches ! » (Mémoires, 1886)

Exploiteurs : « Supposez des Rothschilds quelconques, possédant toutes les mines d’or et de diamants de la terre, qu’en feraient-ils sans les mineurs ? Qui donc extrairait l’or du sable, le diamant de la gemme ? Donnez aux exploiteurs des carrières de marbre sans personne pour en tailler, pour en arracher les blocs… Que ces gens-là le sachent, ils sont incapables de tirer parti de rien sans les travailleurs : mangeront-ils la terre si personne ne la fait produire ? » (« L’Ère nouvelle », 1887)

Femme : « Esclave est le prolétaire, esclave entre tous est la femme du prolétaire. […] Partout, l’homme souffre dans la société maudite ; mais nulle douleur n’est comparable à celle de la femme. » (Mémoires, 1886)

Grève : « Refuse paysan, ton fils pour aller égorger les autres peuples, ta fille, pour les plaisirs des maîtres ou des valets ; apprends leur la révolte afin qu’ils aient enfin la Sociale, la République du genre humain. Refuse tes deniers pour payer les limiers qui te mordent, refuse tout, afin que vienne plus vite la grève dernière, la grève de misère. » (« Prise de possession », 1890)

Humanité : « Les Anglais font des races d’animaux pour la boucherie ; les gens civilisés préparent les jeunes filles pour être trompées, ensuite ils leur en font un crime et un presque honneur au séducteur. Quel scandale quand il se trouve de mauvaises têtes dans le troupeau ! Où en serait-on si les agneaux ne voulaient plus être égorgés ? Il est probable qu’on les égorgerait tout de même, qu’ils tendent ou non le cou. Qu’importe ! Il est préférable de ne pas le tendre. Quelquefois les agneaux se changent en lionnes, en tigresses, en pieuvres. C’est bien fait ! Il ne fallait pas séparer la caste des femmes de l’humanité. » (Mémoires, 1886)

Inégalité : « Si l’égalité entre les deux sexes était reconnue, ce serait une fameuse brèche dans la bêtise humaine. En attendant, la femme est toujours, comme le disait le vieux Molière, le potage de l’homme. Le sexe fort descend jusqu’à flatter l’autre en le qualifiant de beau sexe. Il y a fichtre longtemps que nous avons fait justice de cette force-là, et nous sommes pas mal de révoltées, prenant tout simplement notre place à la lutte, sans la demander. — Vous parlementeriez jusqu’à la fin du monde ! Pour ma part, camarades, je n’ai pas voulu être le potage de l’homme, et je m’en suis allée à travers la vie, avec la vile multitude, sans donner d’esclaves aux Césars. » (Mémoires, 1886)

Justice : « Mais pourquoi me défendrais-je ? Je vous l’ai déjà déclaré, je me refuse à le faire. Vous êtes des hommes, qui allez me juger ; vous êtes devant moi à visage découvert ; vous êtes des hommes et moi je ne suis qu’une femme, et pourtant je vous regarde en face. Je sais bien que tout ce que je pourrai vous dire ne changera rien à votre sentence. Donc un seul et dernier mot avant de m’asseoir. Nous n’avons jamais voulu que le triomphe de la Révolution ; je le jure par nos martyrs tombés sur le champ de Satory, par nos martyrs que j’acclame encore ici hautement, et qui un jour trouveront bien un vengeur. Encore une fois, je vous appartiens ; faites de moi ce qu’il vous plaira. Prenez ma vie si vous la voulez ; je ne suis pas femme à vous la disputer un seul instant. […] J’ai fini… Si vous n’êtes pas des lâches, tuez-moi… » (Le procès de Louise Michel : compte-rendu de la Gazette des Tribunaux, audience du 16 décembre 1871)

Kanaky : « Quand Ataï [chef kanak, ndlr] fit révolter les tribus contre l’occupation française pour reprendre leur liberté, on les combattit avec des obusiers de montagnes, contre des sagaies (ce qui donna la victoire à ce qu’on appelle la civilisation) sur ce qu’il est convenu d’appeler la sauvagerie. C’était très beau pour les Canaques, de se dresser contre l’artillerie moderne avec la sagaie, la fronde et quelques vieux fusils à pierre obtenus par de longues années de louage à Nouméa. » (« Prise de possession », 1890)

La Commune : « Pas de discours, un immense cri, un seul, “Vive la Commune !” […] Si un pouvoir quelconque pouvait faire quelque chose, c’eût été la Commune composée d’hommes d’intelligence, de courage, d’une incroyable honnêteté, qui tous de la veille ou de long temps, avaient donné d’incontestables preuves de dévouement et d’énergie. Le pouvoir, incontestablement les annihila, ne leur laissant plus d’implacable volonté que pour le sacrifice, ils surent mourir héroïquement. » (La Commune, troisième partie, 1898)

Machines : « Nous ne pouvons plus vivre comme nos aïeux de l’âge de pierre, ni comme au siècle passé, puisque les inventions successives, puisque les découvertes de la science ont amené la certitude que tout produira au centuple quand on utilisera ces découvertes pour le bien-être général, au lieu de ne laisser qu’une poignée de rapaces s’en servir pour affamer le reste. Les machines, dont chacune tue des centaines de travailleurs, parce qu’elles n’ont jamais été employées que pour l’exploitation de l’homme par l’homme, seraient, étant à tous, une des sources de richesses infinies pour tous. Jusqu’à présent le peuple est victime de la machine ; on n’a perfectionné que les engrenages qui multiplient le travail : on n’a pas touché à l’engrenage économique qui déchire le travailleur sous ses dents. » (« L’Ère nouvelle », 1887)

Ni Dieu ni maître : « Toujours ceux qui s’attaquèrent aux dieux et aux rois furent brisés dans la lutte ; pourtant les dieux sont tombés, les rois tombent, et bientôt se vérifieront les paroles de Blanqui : “Ni Dieu ni maître !” » (« L’Ère nouvelle », 1887)

Organisation : « Les femmes ne doivent pas séparer leur cause de celle de l’humanité, mais faire partie militante de la grande armée révolutionnaire. […] Nous voulons, non pas quelques cris isolés, demandant une justice qu’on n’accordera jamais sans la force ; mais le peuple entier et tous les peuples debout pour la délivrance de tous les esclaves, qu’ils s’appellent le prolétaire ou la femme, peu importe. » (Mémoires, 1886)

Paris : « Versailles étend sur Paris un immense linceul rouge de sang ; un seul angle n’est pas encore rabattu sur le cadavre. Les mitrailleuses moulent dans les casernes. On tue comme à la chasse ; c’est une boucherie humaine : ceux qui, mal tués, restent debout ou courent contre les murs, sont abattus à loisir. […] La Commune n’a plus de munitions, elle ira jusqu’à la dernière cartouche. La poignée de braves du Père-Lachaise se bat à travers les tombes contre une armée, dans les fosses, dans les caveaux au sabre, à la baïonnette, à coups de crosse de fusil : les plus nombreux, les mieux armés, l’armée qui garda sa force pour Paris assomme, égorge les plus braves. Au grand mur blanc qui donne sur la rue du Repos, ceux qui restent de cette poignée héroïque sont fusillés à l’instant. Ils tombent en criant : “Vive la Commune !” » (La Commune, quatrième partie, 1898)

Questions particulières : « Je ne m’occupe guère des questions particulières, étant, je le répète, avec tous les groupes qui attaquent soit par la pioche, soit par la mine, soit par le feu, l’édifice maudit de la vieille société ! » (Mémoires, 1886)

Riches : « Les crève-de-faim, les dents longues, sortent des bois ; ils courent les plaines, ils entrent dans les villes : la ruche, lasse d’être pillée, bourdonne en montrant l’aiguillon. Eux qui ont tout créé, ils manquent de tout. Au coin des bornes, il y a longtemps qu’ils crèvent, vagabonds, devant les palais qu’ils ont bâtis : l’herbe des champs ne peut plus les nourrir, elle est pour les troupeaux des riches. » (« L’Ère nouvelle », 1887)

Suffrage universel : « Peut-on encore parler du suffrage universel sans rire ? Tous sont obligés de reconnaître que c’est une mauvaise arme ; que du reste le pouvoir en tient le manche, ce qui ne laisse guère aux bons électeurs que le choix des moyens pour être tonquinés ou endormis. » (« Prise de possession », 1890)

Trompe-l’œil : « J’en vins rapidement à être convaincue que les honnêtes gens au pouvoir y seront aussi incapables que les malhonnêtes seront nuisibles, et qu’il est impossible que jamais la liberté s’allie avec un pouvoir quelconque. Je sentis qu’une révolution prenant un gouvernement quelconque n’était qu’un trompe-l’œil ne pouvant que marquer le pas, et non ouvrir toutes les portes au progrès ; que les institutions du passé, qui semblaient disparaître, restaient en changeant de nom, que tout est rivé à des chaînes dans le vieux monde et qu’il est ainsi un bloc destiné à disparaître tout entier pour faire place au monde nouveau heureux et libre sous le ciel. » (Mémoires, 1886)

Urnes : « Il y avait longtemps que les urnes s’engorgeaient et se dégorgeaient périodiquement sans qu’il fut possible de prouver d’une façon aussi incontestable que ces bouts de papier chargés disait-on de la volonté populaire et qu’on prétendait porter la foudre, ne portent rien du tout. La volonté du peuple ! avec cela qu’on s’en soucie de la volonté du peuple ! Si elle gêne, on ne la suit pas. » (« Prise de possession », 1890)

Vampire : « Comme l’anthropophagie a passé, passera le capital. Là est le cœur du vampire, c’est là qu’il faut frapper. C’est là comme dans la légende de Hongrie que le pieu doit être enfoncé aussi bien pour la délivrance de ceux qui possèdent que pour celle des déshérités. » (« Prise de possession », 1890)

Wagons : « On nous entassa quarante dans des wagons à bestiaux hermétiquement fermés et privés de lumière, nous donnant pour tout potage un peu de biscuit et quelques bidons d’eau. […] Plusieurs d’entre nous étaient devenus fous. Pensez donc ! » (La Commune, 1898)

XVIIIe arrondissement : « J’entends encore l’appel et je pourrais dire tous les noms. Aujourd’hui c’est l’appel des fantômes. Les comités de vigilance de Montmartre ne laissaient personne sans asile, personne sans pain. On y dînait avec un hareng pour quatre ou cinq, mais on n’épargnait pas pour ceux qui en avaient besoin les ressources de la mairie, ni les moyens révolutionnaires des réquisitions. Le XVIIIe arrondissement était la terreur des accapareurs et autres de cette espèce. Quand on disait “Montmartre va descendre !” les réactionnaires se fourraient dans leurs trous, lâchant comme des bêtes poursuivies les caches où les vivres pourrissaient, tandis que Paris crevait de faim. » (Mémoires, 1886)

Yeux : « Je reviens aux duretés de l’homme pour l’animal. […] Les pauvres bêtes ne pouvant ni vivre ni mourir cherchent à s’ensevelir sous la poussière ou dans des coins de fumier ; on voit, au grand soleil, briller comme un reproche leurs yeux devenus énormes et toujours doux. Les couvées d’oiseaux sont pour les enfants qui les torturent ; s’ils échappent, les raquettes sont tendues à l’automne, le long des sentiers du bois ; ils y meurent, pris par une patte et voletants, désespérés jusqu’à la fin. Et les vieux chiens, les vieux chats, j’en ai vu jeter aux écrevisses. Si la femme qui jetait la bête était tombée dans le trou, je ne lui aurais pas tendu la main. J’ai vu, depuis, les travailleurs des champs traités comme des bêtes et ceux des villes mourir de faim ; j’ai vu pleuvoir les balles sur les foules désarmées. J’ai vu les cavaliers défoncer les rassemblements avec les poitrines de leurs chevaux ; la bête, meilleure que l’homme, lève les pieds de peur d’écraser, fonce à regret sous les coups. » (Mémoires, 1886)

Zèle : « Malgré les dénonciations de quelques imbéciles à ce sujet et sur mes opinions politiques, ma classe marchait d’autant mieux que j’avais le zèle de la première jeunesse ; je la faisais avec passion. Les amis de l’ordre, qui daignaient s’occuper de moi, me disaient rouge, c’est–à–dire républicaine. » (Mémoires, 1886)

Résistance politique: militantisme contre révolution sociale

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, militantisme alternatif, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 13 mars 2017 by Résistance 71

Ce texte, écrit et diffusé il y a 45 ans au lendemain dirons-nous de mai 1968, interpelle, triture, fait grincer des dents, dérange, énerve, botte le cul, mais au bout du compte remet la pendule à l’heure sur la problématique du “militantisme”. Écrit sous une forme auto-critique par d’anciens militants ouvriers, il est toujours d’actualité aujourd’hui et comme toujours, lorsqu’un texte âgé parait toujours d’actualité c’est que dans la vaste majorité des cas, rien n’a été résolu sur le sujet.

Bien au-delà d’une critique sur le réformisme socialo-communiste, il identifie le militantisme comme une imposture contre-révolutionnaire en regard de la révolution sociale toujours pas réalisée.

A l’heure de la nouvelle mascarade électorale en cours de finalisation en 2017, ce texte dérangeant parce si politiquement lucide, continue de faire réfléchir… Et c’est tant mieux car on en a tous bien besoin !

~ Résistance 71 ~

 

Le militantisme stade suprême de l’aliénation

 

Organisation des Jeunes Travailleurs Révolutionnaires

 

 1972

 

Source:

https://infokiosques.net/lire.php?id_article=536

 

« Ce que nous disons des militants est dur et sans appel. Nous ne sommes prêts effectivement à aucun compromis avec eux, ce ne sont pas des révolutionnaires qui se trompent ou des semi révolutionnaires, mais des gens qui restent en deçà de la révolution. Mais cela ne veut nullement dire que

1° nous nous mettons en dehors de cette critique, si nous tenons à être clairs et nets, c’est d’abord à l’égard de nous-mêmes, et que

2° nous condamnons le militant en tant qu’individu et faisons de cette condamnation une affaire morale. Il ne s’agit pas de retomber dans la séparation des bons et des méchants. Nous ne sous estimons pas la tentation du : « plus je gueule contre les militants, plus je prouve que je n’en suis pas et plus je me mets à l’abri de la critique ! » »

~ OJTR, 1972 ~

Le révolutionnaire est au militant ce que le loup est à l’agneau.

À la suite du mouvement des occupations de mai 68 on a vu se développer à la gauche du Parti Communiste et de la CGT un ensemble de petites organisations qui se réclament du trotskisme, du maoïsme et de l’anarchisme. Malgré le faible pourcentage de travailleurs qui ont rejoint leurs rangs, elles prétendent disputer aux organisations traditionnelles le contrôle de la classe ouvrière dont elles se proclament l’avant-garde.

Le ridicule de leurs prétentions peut faire rire, mais en rire ne suffit pas. Il faut aller plus loin, comprendre pourquoi le monde moderne produit ces bureaucraties extrémistes, et déchirer le voile de leurs idéologies pour découvrir leur rôle historique véritable. Les révolutionnaires doivent se démarquer le plus possible des organisations gauchistes et montrer que loin de menacer l’ordre du vieux monde l’action de ces groupes ne peut entraîner au mieux que son reconditionnement. Commencer à les critiquer, c’est préparer le terrain au mouvement révolutionnaire qui devra les liquider sous peine d’être liquidé par eux.

La première tentation qui vient à l’esprit est de s’attaquer à leurs idéologies, d’en montrer l’archaïsme ou l’exotisme (de Lénine à Mao) et de mettre en lumière le mépris des masses qui se cache sous leur démagogie. Mais cela deviendrait vite fastidieux si l’on considère qu’il existe une multitude d’organisations et de tendances et qu’elles tiennent toutes à bien affirmer leur petite originalité idéologique. D’autre part cela revient à se placer sur leur terrain. Plus qu’à leurs idées il convient de s’en prendre à l’activité qu’ils déploient au « service de leurs idées » : le MILITANTISME.

Si nous nous en prenons globalement au militantisme ce n’est pas parce que nous nions les différences qui existent entre l’activité des diverses organisations. Mais nous pensons que malgré et même justement à cause de leur importante ces différences ne peuvent bien s’expliquer que si on prend le militantisme à la racine. Les diverses façons de militer ne sont que des réponses divergentes à une même contradiction fondamentale dont aucune ne détient la solution.

En prenant parti de fonder notre critique sur l’activité du militant nous ne sous-estimons pas l’importance du rôle des idées dans le militantisme. Simplement à partir du moment où ces idées sont mises en avant sans êtres reliées à l’activité il importe de savoir ce qu’elles cachent. Nous montrerons le hiatus qu’il y a entre les deux, nous relierons les idées à l’activité et dévoilerons l’impact de l’activité sur les idées : chercher derrière le mensonge la réalité du menteur pour comprendre la réalité du mensonge.

Si la critique et la condamnation du militantisme est une tâche indispensable pour la théorie révolutionnaire, elle ne peut être faite que du « point de vue » de la révolution. Les idéologues bourgeois peuvent traiter les militants de voyous dangereux, d’idéalistes manipulés, leur conseiller d’occuper leur temps à travailler ou à le passer au Club Méditerranée ; ils ne peuvent pas s’attaquer au militantisme en profondeur car cela revient à mettre en lumière la misère de toutes activités que permet la société moderne. Nous ne cachons pas notre parti pris, notre critique ne sera pas « objective et valable de tous les points de vue ».

Cette critique du militantisme est inséparable de la construction des organisations révolutionnaires, non seulement parce que les organisations de militants devront être combattues sans relâche, mais aussi parce que la lutte contre la tendance au militantisme devra être menée au sein même des organisations, révolutionnaires. Cela sans doute parce que ces organisations, tout au moins au départ, risquent d’être composées pour une part non négligeable d’anciens militants « repentis », mais aussi parce que le militantisme se base sur l’aliénation de chacun d’entre nous. L’aliénation ne s’élimine pas d’un coup de baguette magique et le militantisme est le piège particulier que le vieux monde tend aux révolutionnaires.

Ce que nous disons des militants est dur et sans appel. Nous ne sommes prêts effectivement à aucun compromis avec eux, ce ne sont pas des révolutionnaires qui se trompent ou des semi révolutionnaires, mais des gens qui restent en deçà de la révolution. Mais cela ne veut nullement dire que :

1° nous nous mettons en dehors de cette critique, si nous tenons à être clairs et nets, c’est d’abord à l’égard de nous-mêmes, et que

2° nous condamnons le militant en tant qu’individu et faisons de cette condamnation une affaire morale. Il ne s’agit pas de retomber dans la séparation des bons et des méchants. Nous ne sous estimons pas la tentation du : « plus je gueule contre les militants, plus je prouve que je n’en suis pas et plus je me mets à l’abri de la critique ! »

LE MASOCHISME

Faisons l’effort de surmonter l’ennui que secrète naturellement les militants. Ne nous contentons pas de déchiffrer la phraséologie de leurs tracts et de leurs discours. Interrogeons-les sur les raisons qui les ont poussés, eux, personnellement, à militer. Il y n’a pas de question qui puisse embarrasser plus un militant. Au pire ils vont partir dans des baratins interminables sur l’horreur du capitalisme, la misère des enfants du tiers monde, les bombes à fragmentation, la hausse des prix, la répression… Au mieux ils vont expliquer que ayant pris conscience – ils tiennent beaucoup à cette fameuse « prise de conscience » – de la véritable nature du capitalisme ils ont décidé de lutter pour un monde meilleur, pour le socialisme (le vrai pas l’autre). Enthousiasmés par ces perspectives exaltantes ils n’ont pu résister au désir de se jeter sur la manivelle de la ronéo la plus proche. Essayons d’approfondir la question et portons nos regards non plus sur ce qu’ils disent mais sur ce qu’ils vivent.

Il y a une énorme contradiction entre ce qu’ils prétendent désirer et la misère et l’inefficacité de ce qu’ils font. L’effort auquel ils s’astreignent et la dose d’ennui qu’ils sont capables de supporter ne peuvent laisser aucun doute : ces gens là sont d’abord des masochistes. Non seulement au vu de leur activité on ne peut croire qu’ils puissent désirer sincèrement une vie meilleure, mais encore leur masochisme ne manifeste aucune originalité. Si certains pervers mettent en œuvre une imagination qui ignore la pauvreté des règles du vieux monde, ce n’est pas le cas des militants ! Ils acceptent au sein de leur organisation la hiérarchie et les petits chefs dont ils prétendent vouloir débarrasser la société, et l’énergie qu’ils dépensent se moule spontanément dans la forme du travail. Car le militant fait partie de cette sorte de gens à qui 8 ou 9 heures d’abrutissement quotidien ne suffisent pas.

Lorsque les militants tentent de se justifier ils n’arrivent qu’à étaler leur manque d’imagination. Ils ne peuvent concevoir autre chose, une autre forme d’activité que ce qui existe actuellement. Pour eux, la division entre le sérieux et l’amusant, les moyens et les buts n’est pas liée a une époque déterminée. Ces catégories sont éternelles et indépassables : on ne pourra être heureux plus tard que si on se sacrifie maintenant. Le sacrifice sans récompense de millions de militants ouvriers, des générations de l’époque stalinienne ne fait rien bouger dans leurs petites têtes. Ils ne voient pas que les moyens déterminent les fins et qu’en acceptant de se sacrifier aujourd’hui ils préparent les sacrifices de demain.

On ne peut qu’être frappé par les innombrables ressemblances qui rapprochent militantisme et activité religieuse. On retrouve les mêmes attitudes psychologiques : esprit de sacrifice, mais aussi intransigeance, volonté de convertir, esprit de soumission. Ces ressemblances s’étendent au domaine des rites et des cérémonies : prêches sur le chômage, processions pour le Vietnam, références aux textes sacrés du marxisme-léninisme, culte des emblèmes (drapeaux rouges). Les églises politiques n’ont-elles pas aussi leurs prophètes, leurs grands prêtres, leurs convertis, leurs hérésies, leurs schismes, leurs pratiquants-militants et leurs non-pratiquants-sympathisants ! Mais le militantisme révolutionnaire n’est qu’une parodie de la religion. La richesse, la démence, la démesure des projets religieux lui échappent ; il aspire au sérieux, il veut être raisonnable, il croit pouvoir gagner en échange un paradis ici-bas. Cela ne lui est même pas donné. Jésus Christ ressuscite et monte au ciel, Lénine pourrit sur la Place Rouge.

Si le militant peut être assimilé au croyant en ce qui concerne la candeur de ses illusions il convient de le considérer tout autrement en ce qui concerne son attitude réelle. Le sacrifice de la carmélite qui s’emprisonne pour prier pour le salut des âmes a des répercussions très limitées sur la réalité sociale. Il en va tout autrement pour le militant. Son sacrifice risque d’avoir des conséquences fâcheuses pour l’ensemble de la société.

LE DÉSIR DE LA PROMOTION

Le militant parle beaucoup des masses. Son action est centrée sur elles. Ils s’agit de les convaincre, de leur faire « prendre conscience ». Et pourtant le militant est séparé des masses et de leurs possibilités de révolte. Et cela parce qu’il est SEPARÉ DE SES PROPRES DESIRS.

Le militant ressent l’absurdité de l’existence que l’on nous impose. En « décidant » de militer, il tente d’apporter une solution à l’écart qui existe entre ses désirs et ce qu’il a réellement la possibilité de vivre. C’est une réaction contre sa prolétarisation contre la misère de sa vie. Mais il s’engage dans une voie sans issue.

Bien qu’insatisfait, le militant reste incapable de reconnaître et d’affronter ses désirs. IL EN A HONTE. Cela l’entraîne à remplacer la promotion de ses désirs par le désir de sa promotion. Mais les sentiments de culpabilité qu’il entretient sont tels qu’il ne peut envisager une promotion hiérarchique dans le cadre du système, ou plutôt il est prêt à lutter pour une bonne place si il gagne en même temps la garantie que ce n’est pas pour son propre compte. Son militantisme lui permet de s’élever, de se mettre sur un piédestal, sans que cette promotion apparaisse aux autres et à lui-même pour ce qu’elle est. (Après tout, le pape n’est lui aussi que le serviteur des serviteurs de Dieu !)

Se mettre au service de ses désirs ne revient nullement à se réfugier dans sa coquille et n’a rien à voir avec l’individualisme petit bourgeois. Tout au contraire cela ne peut passer que par la destruction de la carapace d’égoïsme dans laquelle nous enferme la société bourgeoise et le développement d’une véritable solidarité de classe. Le militant qui prétend se mettre au service du prolétariat (« Les ouvriers sont nos maîtres » Geismar) ne fait que se mettre au service de l’idée qu’il a des intérêts du prolétariat. Ainsi par un paradoxe qui n’est qu’apparent, en se mettant véritablement au service de soi-même on en revient à aider véritablement les autres et cela sur une base de classe, et en se mettent au service des autres on en vient à protéger une position hiérarchique personnelle.

Militer, ce n’est pas s’accrocher à la transformation de sa vie quotidienne, ce n’est pas se révolter directement contre ce qui opprime, c’est au contraire fuir ce terrain. Or ce terrain est le seul qui soit révolutionnaire pourvu que l’on sache que notre vie de tous les jours est colonisée par le capital et régie par les lois de la production marchande. En se politisant, le militant est à la recherche d’un rôle qui le mette au-dessus des masses. Que ce « au-dessus » prenne des allures « d’avant-gardisme » ou d’« éducationnisme » ne change rien à l’affaire. Il n’est déjà plus le prolétaire qui n’a rien d’autre à perdre que ses illusions ; il a un rôle à défendre. En période de révolution, quand tous les rôles craquent sous la poussée du désir de vivre sans entrave, le rôle de « révolutionnaire conscient » est celui qui survit le mieux.

En militant, il donne du poids à son existence, sa vie retrouve un sens. Mais ce sens, il ne le trouve pas en lui-même dans la réalité de sa subjectivité, mais dans la soumission à des nécessités extérieures. De même que dans le travail il est soumis à un but et à des règles qui lui échappent, il obéit en militant aux « nécessités de l’histoire ».

Évidemment, on ne peut pas mettre tous les militants sur le même plan. Tous ne sont pas atteints aussi gravement. On trouve parmi eux quelques naïfs qui, ne sachant comment utiliser leurs loisirs, poussés par la solitude et trompés par la phraséologie révolutionnaire se sont égarés ; ils saisiront le premier prétexte venu pour s’en aller. L’achat de la télévision, la rencontre de l’âme sœur, la nécessité de faire des heures supplémentaires pour payer la voiture déciment les rangs de l’armée des militants !

Les raisons qui poussent à militer ne datent pas d’aujourd’hui. En gros elles sont les mêmes pour les militants syndicalistes, catholiques et révolutionnaires. La réapparition d’un militantisme révolutionnaire de masse est liée à la crise actuelle des sociétés marchandes et au retour de la vieille taupe révolutionnaire. La possibilité d’une révolution sociale apparaît suffisamment sérieuse pour que les militants misent sur elle. Le tout est renforcé par l’écroulement des religions.

Le capitalisme n’a plus besoin des systèmes de compensation religieux. Parvenu à maturité, il n’a pas à offrir un supplément de bonheur dans l’au-delà mais tout le bonheur ici-bas, dans la consommation de ses marchandises matérielles, culturelles et spirituelles (l’angoisse métaphysique fait vendre !). Dépassés par l’histoire, les religions et leurs fidèles n’ont plus qu’à passer à l’action sociale ou au… maoïsme.

Le militantisme gauchiste touche essentiellement des catégories sociales en voie de prolétarisation accélérée (lycéens, étudiants, enseignants, personnels socio-éducatifs….) qui n’ont pas la possibilité de lutter concrètement pour des avantages à court terme et pour lesquels devenir véritablement révolutionnaire suppose une remise en question personnelle très profonde. L’ouvrier est beaucoup moins complice de son rôle social que l’étudiant ou l’éducateur. Militer est pour ces derniers une solution de compromis qui leur permet d’épauler leur rôle social vacillant. Ils retrouvent dans le militantisme une importance personnelle que la dégradation de leur position sociale leur refusait. Se dire révolutionnaire, s’occuper de la transformation de l’ensemble de la société, permet de faire l’économie de la transformation de sa propre condition et de ses illusions personnelles.

Dans la classe ouvrière le syndicalisme a le quasi-monopole du militantisme, il assure au militant des satisfactions immédiates et une position dont l’avantage peut se mesurer concrètement. L’ouvrier tenté par le militantisme se tournera très probablement vers le syndicalisme. Même les comités de lutte antisyndicaux ont tendance à devenir un syndicalisme nouvelle manière. L’activité politique n’est pour les militants ouvriers que le prolongement de l’action syndicale. Le militantisme tente peu les ouvriers et notamment les jeunes ouvriers parce que ce sont les prolétaires les plus lucides en ce qui concerne la misère de leur travail en particulier et de leur vie en général. Déjà peu tentés, dans leur ensemble, par le syndicalisme, ils le sont encore moins par un gauchisme aux avantages fumeux.

Ceci dit, quand dans la tourmente révolutionnaire le règne des marchandises et de la consommation s’écoulera, le syndicalisme dont le sérieux se basait sur la revendication sera prêt pour survivre à passer au militantisme révolutionnaire. Il reprendra les mots d’ordre les plus extrémistes et sera alors beaucoup plus dangereux que les groupes gauchistes. Déjà ne voit-on pas, à la suite de mai 68, la CFDT mêler le mot d’autogestion à son charabia néo-bureaucratique !

LE TRAVAIL POLITIQUE

Le temps « libre » que lui laissent ses obligations professionnelles ou scolaires, le militant va le consacrer à ce qu’il appelle lui-même le « travail politique ». Il faut tirer et distribuer des tracts, fabriquer et coller des affiches, faire des réunions, prendre des contacts, préparer des meetings… Mais ce n’est pas telle ou telle action considérée isolement qui suffit à caractériser le travail militant. Le simple fait de composer un tract dans le but de le tirer et de le distribuer ne peut être considéré en soi comme un acte militant. Si il est militant c’est parce qu’il s’insère dans une activité qui a une logique particulière.

C’est parce que l’activité du militant n’est pas le prolongement de ses désirs, c’est parce qu’elle obéit à une logique qui lui est extérieure, qu’elle se rapproche du travail. De même que le travailleur ne travaille pas pour lui, le militant ne milite pas pour lui. Le résultat de son action ne peut donc pas être mesuré au plaisir qu’il en retire. Il va donc l’être suivant le nombre d’heures dépensées, le nombre de tracts distribués. La répétition, la routine dominent l’activité du militant. La séparation entre exécution et décision renforce le côté fonctionnaire du militant.

Mais si le militantisme se rapproche du travail il ne peut pas lui être assimilé. Le travail est l’activité sur laquelle se fonde le monde dominant, il produit et reproduit le capital et les rapports de production capitalistes ; le militantisme lui n’est qu’une activité mineure. Si le résultat du travail et son efficacité, par définition, ne se mesurent pas à la satisfaction du travailleur ils ont l’avantage d’être mesurables économiquement. La production marchande, par le biais de la monnaie et du profit crée ses étalons et ses instruments de mesure. Elle a sa logique et sa rationalité qu’elle impose au producteur et au consommateur. Au contraire, l’efficacité du militantisme, « l’avancée de la révolution », n’ont pas encore trouvé leurs instruments de mesure. Leur contrôle échappe aux militants et à leurs dirigeants. Dans l’hypothèse, évidemment, où ces derniers se soucient encore de la révolution ! On en est donc réduit à comptabiliser le matériel produit et distribué, le recrutement, les actions menées ; ce qui évidemment ne mesure jamais ce que l’on prétend mesurer. Tout naturellement on en vient à considérer que ce qui est mesurable est une fin en soi. Imaginez le capitaliste qui ne trouvant pas de moyen d’évaluer la valeur de sa production déciderait de se rabattre sur la mesure des quantités d’huile consommées par des machines. Très vite, sous la pression de contre-maîtres consciencieux, les ouvriers videraient de l’huile dans le caniveau pour faire progresser… la production. Incapable de poursuivre le but proclamé, le militantisme ne fait que singer le travail.

S’appliquant consciencieusement à imiter le travail, les militants sont fort mal placés pour comprendre les perspectives ouvertes d’un côté par le mépris de plus en plus répandu à l’égard de toutes les contraintes et de l’autre par les progrès du savoir et de la technique. Les plus intelligents d’entre eux se rangent aux côtés des idéologues de la bourgeoisie moderniste, pour demander que l’on réduise les horaires ou que l’on humanise la répugnante activité. Que ce soit au nom du capital ou de la révolution, tous ces gens-là se montrent incapables de voir au-delà de la séparation entre temps de travail et temps de loisirs, entre activité consacrée à la production et activité consacrée à la consommation.

Si nous sommes obligés de travailler, la cause n’est pas naturelle, elle est sociale. Travail et société de classe vont de pair. Le maître veut voir l’esclave produire parce que seul ce qui est produit est appropriable. La joie, le plaisir que l’on trouve dans une activité quelconque, cela ne peut être capitalisé, accumulé, traduit en argent par le capitaliste, alors il s’en fout. Lorsque nous travaillons nous sommes entièrement soumis à une autorité, à une loi extérieure, notre seule raison d’être c’est ce que nous produisons. Toute usine est un racket, où l’on pompe notre sueur et notre vie pour les transformer en marchandises.

Le temps passé à travailler est un temps où nous devons non pas satisfaire directement nos désirs mais sacrifier en attendant cette réparation ultérieure qu’est le salaire. C’est exactement le contraire du jeu, où le déroulement et le rythme de ce qu’on fait a pour maître le plaisir que l’on y prend. Le prolétariat en s’émancipant abolira le travail. La production des denrées nécessaires à notre survie biologique ne sera plus alors que le prétexte à la libération de nos passions.

LA RÉUNIONITE

Une caractéristique significative du militantisme est le temps passée en réunions. Laissons de côté les débats consacrés à la grande stratégie : où en sont nos camarades de Bolivie, à quand la prochaine crise économique mondiale, la construction du parti révolutionnaire avance-t-elle… Contentons nous de nous pencher sur les réunions concernant le « travail quotidien ». C’est peut-être là que s’étale le mieux la misère du militantisme. À part quelques cas désespérés, les militants eux-mêmes se plaignent du nombre de ces « réunions qui n’avancent pas ». Même si les militants aiment se réchauffer entre eux ils ne peuvent pas ne pas souffrir de la contradiction évidente entre d’une part leur volonté d’agir et d’autre part le temps perdu en de vaines discussions, en des débats sans issue. Ils sont condamnés à rester dans une impasse car ils s’en prennent à la « réunionite » sans voir que c’est tout le militantisme qui est en cause. La seule façon d’éliminer la réunionite revient à fuir dans un activisme de moins en moins en prise sur la réalité.

QUE FAIRE ? COMMENT S’ORGANISER ? Voilà les questions qui sous-tendent et provoquent les réunions. Or ces questions ne peuvent jamais, être réglées, leur solution n’avance jamais, parce que lorsque les militants se les posent, ils se les posent comme séparées de leur vie. La réponse n’est pas au rendez-vous parce que la question n’est pas posée par celui qui possède la solution concrète. On peut se réunir pendant des heures, se triturer le cerveau, cela ne fera pas surgir le support pratique qui manque aux idées. Alors que ces questions sont des bagatelles pour le prolétariat révolutionnaire, parce que pour lui les problèmes de l’action et de l’organisation se posent concrètement, font partie de sa lutte, ils deviennent le PROBLÈME pour les militants. La réunionite est le complément nécessaire de l’activisme. En fait, le problème posé est toujours celui-là : comment fusionner avec le mouvement des masses tout en restant séparé de lui. La solution de ce dilemme est soit de fusionner réellement avec les masses en retrouvant la réalité de ses désirs et les possibilités de leur réalisation, soit de renforcer leur pouvoir en tant que militants, en se rangeant au côté du vieux monde contre le prolétariat. Les grèves sauvages montrent qu’il y a des risques !

Dans ses rapports avec les masses, le militantisme reproduit ses tares internes, notamment ses tendances à la réunionite. On rassemble des gens et on les compte. Pour certains du genre AJS, se montrer et se compter devient même le summum de l’action !

Ces questions de l’action et de l’organisation, séparées déjà du mouvement réel, se trouvent mécaniquement séparées entre elles. Les diverses orientations du gauchisme concrétisent cette séparation. On trouve d’un côté avec les maos et l’ex-GP [Gauche prolétarienne] le pôle de l’action, et de l’autre avec les trotskistes et la Ligue Communiste [ancêtre de la LCR] le pôle de l’organisation. On fétichise soit l’action, soit l’organisation pour sortir de l’impasse où en se séparant des masses le militantisme s’est plongé. Chacun protège sa crétinerie particulière en se gaussant de l’orientation des groupes concurrents.

LA BUREAUCRATIE

Les organisations de militants sont toutes hiérarchisées. Certaines organisations non seulement ne s’en cachent pas mais auraient même plutôt tendance à s’en vanter. D’autres se contentent d’en parler le moins possible. Enfin certains petits groupes essaient de le nier.

De même qu’elles reproduisent ou plutôt singent le travail les organisations militantes ont besoins de « patrons ». Ne pouvant bâtir leur union à partir de leurs problèmes concrets, les militants sont naturellement portés à considérer que l’unification des décisions ne peut découler que de l’existence d’une direction. Ils n’imaginent pas que la vérité commune puisse jaillir des volontés particulières de sortir de la merde, elle doit être balancée et imposée du haut. Ils se représentent donc nécessairement la révolution comme un choc entre deux appareils d’état hiérarchisés, l’un étant bourgeois, l’autre prolétarien.

Ils ne savent rien de la bureaucratie, de son autonomie et de la façon dont elle résout ses contradictions internes. Le militant de base croit naïvement que les conflits entre dirigeants se réduisent à des conflits d’idées et que là, où on lui dit qu’il y a unité il y a effectivement unité. Sa grande fierté est d’avoir su discerner l’organisation ou la tendance pourvu de LA bonne direction. En adhérant à telle ou telle chapelle il adopte un système d’idées comme on enfile un costume. N’en ayant vérifié aucune base il sera prêt à en défendre toutes les conséquences et à répondre à toutes les objections avec un dogmatisme incroyable. À une époque où les curés sont déchirés par les crises spirituelles, le militant conserve la foi.

Forcé de tenir compte du mépris de plus en plus répandu à l’égard de toute forme d’autorité le militantisme a produit des rejetons d’un type nouveau. Certaines organisations prétendent qu’elles n’en sont pas et surtout dissimulent leur direction. Les bureaucrates se cachent pour mieux pouvoir tirer les ficelles.

Certaines organisations traditionnelles essaient de mettre en place des formes d’organisation parallèles permanentes ou pas. Elles espèrent, au nom de « l’autonomie prolétarienne », récupérer ou tout au moins influencer des gens qui leur auraient autrement échappé.

On peut citer le Secours Rouge, I’OJTR et les Assemblées Ouvriers Paysans du PSU… De même, certains journaux indépendants ou satellites d’organisations prétendent n’exprimer que le point de vue des masses révolutionnaires ou de groupes autonomes de la base. Mentionnons les Cahiers de Mai, Le technique en Lutte, L’outil des travailleurs… Là où on refuse de poser clairement et les questions d’organisation et les questions de théorie sous le prétexte que l’heure de la construction du parti révolutionnaire n’est pas encore venue ou au nom d’un spontanéisme de pacotille (« nous ne sommes pas une organisation, mais un rassemblement de braves mecs, une communauté », etc.) , on peut être sûr qu’il y a de la bureaucratie et même souvent du maoïsme. L’avantage du trotskisme, c’est que son fétichisme de l’organisation le contraint à afficher la couleur ; il récupère en le disant. L’avantage du maoïsme (nous ne parlons pas de maoïsme pur et archéo-stalinien du genre Humanité Rouge) c’est qu’il crée les conditions de son propre débordement ; à force de jouer les équilibristes de la récupération il va se casser la gueule.

OBJECTIVITÉ ET SUBJECTIVITÉ

Les systèmes d’idées adoptés par les militants varient suivant les organisations, mais ils sont tous minés par la nécessité de masquer la nature de l’activité qu’ils cachent et la séparation des masses. Aussi retrouve-t-on toujours au cœur des idéologies militantes la séparation entre objectivité et subjectivité conçue de façon mécanique et ahistorique.

Le militant qui se dévoue au service du peuple, même si il ne nie pas que son activité a des motivations subjectives, refuse de leur accorder de l’importance. De toute façon ce qui est subjectif doit être éliminé au profit de ce qui est objectif. Le militant refusant d’être mu par ses désirs en est réduit à invoquer les nécessités historiques considérées comme extérieures au monde des désirs. Grâce au « socialisme scientifique », forme figée d’un marxisme dégénéré, il croit pouvoir découvrir le sens de l’histoire et s’y adapter. Il se grise avec des concepts dont la signification lui échappe : forces productives, rapports de production, loi de la valeur, dictature du prolétariat etc. Tout cela lui permet de se rassurer sur le sérieux de son agitation. Se mettant en dehors de « sa critique » du monde, il se condamne à ne rien comprendre à la marche de celui-ci.

La passion qu’il n’arrive pas à mettre dans sa vie quotidienne, il la reporte dans sa participation imaginaire au « spectacle révolutionnaire mondial ». La terre est ravalée au rang d’un théâtre de polichinelle où s’affrontent bons et méchants, impérialistes et anti-impérialistes. Il compense la médiocrité de son existence en s’identifiant aux stars de ce cirque planétaire. Le comble du ridicule a certainement été atteint avec le culte du « CHE ». Économiste délirant, piteux stratège, mais beau gosse, Guevara aura eu au moins la consolation de voir ses talents hollywoodiens récompensés. Un record dans la vente des posters !

Qu’est-ce que la subjectivité, sinon le résidu de l’objectivité, ce qu’une société fondée sur la reproduction marchande ne peut intégrer ? La subjectivité de l’artiste s’objective dans l’œuvre d’art. Pour le travailleur séparé des moyens de production et de l’organisation de sa propre production, la subjectivité reste à l’état de manies, de fantasmes… Ce qui s’objective le fait par la grâce du capital, et devient lui même capital. L’activité révolutionnaire comme le monde qu’elle préfigure dépasse la séparation entre objectivité et subjectivité. Elle objective la subjectivité et investit subjectivement le monde objectif. La révolution prolétarienne c’est l’irruption de la subjectivité !

Il ne s’agit pas de retomber dans le mythe d’une « vraie nature humaine », de l’« essence éternelle » de l’homme qui, réprimé par la Société, chercherait à revenir au grand jour. Mais si la forme et le but de nos désirs varient, ils ne se réduisent nullement au besoin de consommer tel ou tel produit. Déterminée historiquement par l’évolution et les nécessités de la production marchande, la subjectivité ne se plie nullement aux besoins de la consommation et de la production. Pour récupérer les désirs des consommateurs la marchandise doit s’adapter sans cesse. Mais elle reste incapable de satisfaire la volonté de vivre en réalisant totalement et directement nos désirs. À l’avant-garde de la provocation marchande, les vitrines subissent de plus en plus souvent la critique du pavé !

Ceux qui refusent de tenir compte de la réalité de LEURS désirs au nom de la « Pensée matérialiste » risquent de ne pas voir le poids de NOS désirs leur retomber sur la gueule.

Les militants et leurs idéologues, même diplômés de l’université, sont de moins en moins aptes à comprendre leur époque et à coller à l’histoire. Incapables de sécréter une pensée un tant soit peu moderne, ils en sont réduits à aller fouiller dans les poubelles de l’histoire pour y récupérer des idéologies qui ont fait, déjà depuis un certains temps, la preuve de leur échec : anarchisme, léninisme, trotskisme… Pour rendre le tout plus digeste ils l’assaisonnent d’un peu de maoïsme ou de castrisme mal compris. Ils se réclament du mouvement ouvrier mais confondent son histoire avec la construction d’un capitalisme d’état en Russie ou l’épopée bureaucratique-paysanne de « la longue marche » en Chine. Ils se prétendent marxistes, mais ne comprennent pas que le projet marxiste d’abolition du salariat, de la production marchande et de l’État, est indissociable de la prise du pouvoir par le prolétariat.

Les penseurs « marxistes » sont de plus en plus incapables de reprendre l’analyse des contradictions fondamentales du capitalisme qu’avait inaugurée Marx. Ils vont s’engluer sur le terrain de l’économie politique bourgeoise, tout en rabâchant des bêtises sur la loi de la valeur travail, la baisse tendancielle du taux de profit, la réalisation de la plus-value. Malgré leurs prétentions, ils ne comprennent rien à la marche du capitalisme moderne. Se croyant obligés d’utiliser un vocabulaire marxiste, dont ils ne connaissent pas le mode d’emploi, ils se coupent des quelques possibilités d’analyse qui restent à l’économie politique. Leurs « recherches » ne valent pas celles du premier disciple de Keynes venu.

MILITANTS ET CONSEILS OUVRIERS

Les organisation militantes s’autonomisent au-dessus des masses qu’elles ont la prétention de représenter. Elles sont naturellement amenées à considérer que ce n’est pas la classe ouvrière qui fait la révolution mais « les organisations de la classe ouvrière ». Il convient donc de renforcer ces dernières. Le prolétariat devient à la limite une matière brute, du fumier sur lequel va pouvoir s’épanouir cette rose rouge qu’est le Parti Révolutionnaire. Les nécessités de la récupération exigent qu’on ne parle pas trop de ça à l’extérieur ; c’est là que commence la démagogie.

L’autonomie des buts des organisations militantes doit être dissimulée. L’idéologie sert à ça. L’on proclame bien haut que l’on est au service du peuple, que l’on n’agit pas pour son bien propre et que si jamais pendant un court moment on est obligé de prendre le pouvoir on n’en abusera pas. Une fois que la classe ouvrière aura été bien éduquée on se dépêchera de lui rendre.

L’histoire des conseils ouvriers montre que systématiquement les organisations dites ouvrières ont cherché à jouer leur propre jeu et tirer les marrons du feu ; cela pour les meilleurs motifs évidemment. Pour assurer leur pouvoir, elles ont cherché à limiter, à récupérer et à détruire les formes d’organisation que le prolétariat s’était données : soviets territoriaux, comités d’usine.

Les soviets russes ont été magouillés, puis liquidés par le parti et l’État bolchevique. En 1905 Lénine ne leur accorde pas d’importance. En 1917, au contraire, on proclame : « tout le pouvoir au soviets ». En 1921 les soviets qui ont servi de marchepied pour prendre le pouvoir deviennent gênants ; les ouvriers et les marins de Cronstadt qui réclament des soviets libres sont écrasés par l’armée rouge.

En Allemagne, le gouvernement social-démocrate des « commissaires du peuple » se charge de liquider les conseils ouvriers au nom de la révolution.

En Espagne, de nouveau les communistes s’occupent de faire disparaître les formes de pouvoir populaire. Cela devait permettre de mieux développer la lutte contre le fascisme !

Ce n’est pas la peine d’accumuler les exemples. Toutes les expériences historiques ont confirmé l’antagonisme qui oppose prolétariat révolutionnaire et organisation militante. L’idéologie la plus extrémiste peut cacher la position la plus contre-révolutionnaire. Si certaines organisations ont pu cependant se battre à coté du prolétariat jusqu’à la défaite commune comme la Ligue Spartacus et la CNT-FAI anarcho-syndicaliste, rien ne prouve que ces organisations n’aurait pas commencé à lutter pour leur propre pouvoir une fois l’adversaire vaincu.

La chine n’est ni plus ni moins qu’un vulgaire capitalisme d’État. La production marchande et l’esclavage salarié n’ont pas été abolis par la prise de pouvoir « communiste ».Au contraire, en rompant avec le pillage de la Chine par les impérialistes, cette prise du pouvoir pouvait seule permettre d’accumuler le capital et d’industrialiser sur place. Le culte de la personnalité et les pressions idéologiques pour faire participer le peuple à la « lutte sur le front de la production » n’ont pas éliminé des méthodes plus classiques. Témoin cette publicité [reproduite en illustration sur une demie page de la brochure originale] pour des savonnettes.

Nos bureaucrates locaux qui s’extasient devant la « dialectique » de Mao et le renouveau de la théorie qu’apporterait le soi-disant anti-bureaucratisme de la révolution culturelle, seront déçus par la Chine rouge comme ils ont été déçus par la Russie stalinienne.

Les militants pour s’être cloîtrés en politique n’en restent pas moins des individus sociaux, soumis à l’influence de leur milieu. Lorsque ça chauffe, beaucoup peuvent passer dans le camp de la révolution. On a bien vu des délégués syndicaux prendre la tête de séquestrations ! Mais la désertion massive des militants sera d’autant plus probable que les conseils et les révolutionnaires conseillistes seront plus forts. Le mouvement peut être aidé dans ses succès par le renfort de nombreux militants, mais en cas d’erreurs ou de flottements le balancier jouera dans l’autre sens. Les organisations militantes seront renforcées par l’apport de prolétaires cherchant à se rassurer.

La liquidation des conseils ouvriers a été rendu possible par leur faiblesse, leur incapacité de faire appliquer en leur sein les règles de la démocratie directe et à prendre effectivement tout le pouvoir en écrasant tous les pouvoirs qui leur étaient extérieurs. Les organisations militantes ne sont en fait que la propre faiblesse extériorisée du prolétariat qui se retourne contre lui.

Les travailleurs feront de nouveau des erreurs. Ils ne trouveront pas immédiatement la forme adéquate de leur pouvoir.

 

Moins les masses auront d’illusions sur le militantisme, plus le pouvoir des conseils aura de chance de se développer. Discréditer et ridiculiser les militants, voilà la tâche qui revient dès maintenant aux révolutionnaires. Cette tâche sera parachevée par la critique en acte que constituera la naissance d’organisations conseillistes. Ces organisations sauront très bien se passer d’une direction et d’un appareil bureaucratique. Produit de la solidarité de travailleurs combatifs, elles seront de libres associations d’individus autonomes. Rien ne leur sera plus étranger que l’endoctrinement idéologique ou l’embrigadement organisationnel. Elles montreront par leurs idées, mais surtout par leur comportement dans les luttes, qu’elles ne risquent jamais de poursuivre des intérêts distincts de ceux de l’ensemble du prolétariat.

Le développement du capitalisme moderne qui se traduit par l’occupation de tout l’espace social par les marchandises, par la généralisation du travail salarié, mais aussi par la dégradation des valeurs morales, le mépris du travail et des idéologies, augmentera la violence du choc. Les prolétaires iront beaucoup plus vite et beaucoup plus loin que par le passé. Si des organisations de militants ont pu jadis jouer un rôle révolutionnaire pendant un certains temps, cela ne sera plus possible. Ces organisations ne pourront être rapidement que de plus en plus contre-révolutionnaires lors des prochaines grandes batailles de la lutte des classes. Coincés entre le prolétariat et le vieux monde, elles ne pourront survivre qu’en servant de rempart à ce dernier.

Si les syndicalistes et autres militants essaient de prendre en main le ravitaillement puis l’organisation de la production et du maintien de l’ordre pour répondre aux « défaillances » du capital et de l’État et se mettent au « service des ménagères », il faudra les traiter pour ce qu’ils sont : une nouvelle classe dirigeante en formation. Les conseillistes devront se battre pour que les commissions et délégués affectés à des tâches particulières soient responsables UNIQUEMENT devant les assemblées générales de la base et révocables à tout moment. Les adhérents d’une organisation quelconque, élus au sein des conseils n’auront pas à être les représentants de leur organisation mais les délégués des ouvriers. Les conseils doivent être TOUT LE POUVOIR ET NON UN SIMULACRE DE POUVOIR affaibli de l’intérieur par la division et les tentatives d’accaparement des organisations. On ne nous refera pas le coup des soviets russes transformés en foire politicarde par les Partis ou des colonnes armées communistes, socialistes, anarchistes, trotskistes s’affrontant et se disputant armes et influence pendant la guerre d’Espagne. Les conseils devront prendre en main et unifier toutes les tâches que nécessitera la destruction de l’ordre bourgeois et traiter en ennemis tous ceux qui leur contesteraient ce droit !

Organisation des Jeunes Travailleurs Révolutionnaires