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De la bible aux évangiles: la falsification typologique servant le mythe religieux et le dogme de la domination (Dr. Ashraf Ezzat)

Posted in actualité, altermondialisme, colonialisme, documentaire, pédagogie libération, philosophie, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 21 février 2017 by Résistance 71

“c’est la foi qui rend vraies les reliques et non pas elles qui rendent vraie la foi.”
(Umberto Ecco)

“Le peuple n’a pas plus de voix consultative dans l’État que dans l’église: son rôle est d’obéir et de croire…”
(Pierre-Joseph Proudhon)

A lire: notre dossier sur les falsifications des écrits bibliques et leur origine (Dr. Ashraf Ezzat)

 

La fuite de la sainte famille en Egypte est-elle un mythe ?

Plus grands que les pyramides d’Egypte sont les mythes et les mauvaises conceptions au sujet de cette ancienne terre

 

Dr. Ashraf Ezzat

 

12 février 2017

 

url de l’article original:

https://ashraf62.wordpress.com/2017/02/12/holy-familys-flight-into-egypt-is-myth/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Beaucoup des histoires bibliques ont été faussement et coercitivement associées à l’histoire et la terre de l’Egypte ancienne, comme l’histoire des patriarches israélites, Abraham et Joseph et bien sûr, la célèbre histoire de l’Exode, alias l’histoire du Pharaon et de Moïse.

Une des histoires bibliques les plus connues qui fut également liée de manière mensongère à l’Egypte antique fut celle de “la fuite de la sainte famille en Egypte”. Aussi loin que je sache, il n’y a eu qu’une seule sainte famille avec laquelle l’Egypte antique fut familière, celle du roi Osiris (le dieu assassiné qui ressucita d’entre les morts), mère Isis (l’épouse fidèle qui fut mise enceinte par l’esprit saint d’Osiris) et leur fils Horus, le fils de dieu (vivant).

Alors qu’on nous a fait croire que le dieu des Israélites protégeait Moïse et son peuple alors qu’ils sortaient d’Egypte, on se s’attendait donc pas à ce que ce dieu une fois de plus, envoie ses anges pour protéger l’enfant Jésus et sa mère durant leur voyage à travers l’Egypte.

Mais cette perception commune ne peut pas être plus loin de la vérité, car ni l’histoire de l’Exode, ni celle de la fuite de la sainte famille ne se sont produites en terre d’Egypte. Ces deux contes bibliques sont simplement des mythes qui ont été propagés par les autorités falsificatrices rabbiniques et christologiques.

Le conte populaire de l’évènement de la sainte famille cherchant refuge en Egypte est une de celles dont l’église copte (égyptienne) est particulièrement fière. Les premiers monastères et églises égyptiens furent de fait érigés dans les endroits visités par la sainte famille, selon les dires, lors de son voyage prédestiné en Egypte. La route supposée empruntée par la maman et l’enfant Jésus lors de leur voyage alla des terrains rugueux et escarpés du Sinaï jusqu’au-delà du Nil où ils arrivèrent au Mont Qussqam, environ 325km au sud du Caire, en passant par le delta du fleuve.

Le monastère d’Al-Muharraq se niche au pied de la partie occidentale de la montagne. Il fut construit dans la zone où il fut dit que la sainte famille demeura pendant plus de 6 mois. Leur temps sur place fut passé essentiellement dans une grotte qui devint dans l’ère chrétienne copte, l’autel de l’église de la vierge Marie, construite au bout de l’aile ouest du monastère. L’autel de pierre est devenu un lieu de pélerinage chrétien car il fut dit que l’enfant Jésus l’utilisa pour se reposer pendant les mois qu’il passa dans la grotte.

L’histoire du Christ, la fuite de l’enfant de Bethléem avec sa famille à destination de l’Egypte et l’éventuel retour du Christ de son sanctuaire égyptien n’est pas un évènement historique vérifiable (NdT: comme toute l’affaire du Christ du reste…) mais plutôt toute cette histoire fut construite sur une base mythique, ou sur ce que les érudits bibliques voudraient définir comme une prophétie.

Pour être encore plus spécifique, cette histoire fut concoctée comme une interprétation déformée de ce célèbre verset de la bible hébraïque: “Je rappelle mon fils d’Egypte” (Hosea 11:1)

La raison pour laquelle nous la qualifions d’interprétation déviée est parce que dans le verset de la bible, il n’y a aucune spécification sur qui était ce fils de dieu. En même temps qu’Hosea, bon nombre furent appelés fils de dieu. Même des rois et empereurs reçurent cette sainte qualification. Nous savons par exemple, que les rois assyriens et égyptiens étaient référés en tant que “fils de dieu”. Comme nous l’avons mentionné plus tôt, Horus était un fils de dieu.

Si nous jugions sur un critère typologique auquel les écritures bibliques ont notoirement adhéré dans leurs narratifs, nous devrions penser à Moïse comme étant le personnage du “mon fils” dans ce verset de la bible. Mais il y a un inconvénient dans cette vague prophétie… Dans sa version originale hébreue, le texte ne dit rien de l’Egypte ; en fait, il est plutôt dit ceci: “De Mizraïm vient mon Fils”. Ironiquement, au temps de l’écriture du livre d’Hosea, vers le VIIIème siècle AEC, la terre d’Egypte n’était pas appelée “Mizraïm”.

L’Egypte antique était connue sous le nom de “Copte/Gopte”, qui fut plus tard prononcé en langue grecque “Aegyptus”. Mizraïm était un ancien terme arabe pour désigner n’importe quelle zone urbaine. En ce sens, toute ville majeure de l’ancien proche-orient comme Damas, Tyre et Palmyre étaient appelées “Mizraïm” par les nomades des antiques Arabie et Yémen.

D’une certaine manière, ceci devrait attirer notre attention sur l’origine arabe des Israélites et de leurs lois mosaïques, comme nous l’avons détaillé dans notre livre “Egypt Knew No Pharaohs Nor Israelites”. Contrairement à ce que les masses ont été contraintes de croire tout au long de ces siècles de falsification et de mensonges, toutes les anciennes histoires des Israélites se sont passées dans le Yémen antique et non pas en Palestine. Ceci, bien évidememnt, si tant est qu’elles soient des histoires vraies. Le nom de “Hosea/Hoshea” est autant arabe qu’”Ismaïl” et “Hussein”, tout autant que ses histoires, prophéties et son livre.

La vague prophétie du “d’Egypte vient mon fils” fut plus tard très intelligememnt exploitée par l’église catholique romaine dans ses évangiles (en grec). Seule l’évangile de Mathieu utilise cette vieille prophétie biblique. Employant la même technique littérale de la typologie, Mathieu (ou qui que ce soit qui utilisa ce nom comme couverture) a tissé un drame complètement différent pour l’enfant Jésus et sa mère et ce dès la vieille histoire de Moïse.

Comme la libération de Moïse et de ses Israélites ne s’est produite qu’alors qu’ils quittaient l’Egypte, la même chose (parallèle typologique) se doit de se produire dans l’histoire de Jésus Christ. Juste comme le pharaon d’Egypte ordonna le meurtre de tout enfant premier-né israélite, Mathieu a dû rendre Hérode responsable d’un même ordre ainsi cela servirait d’impératif narratif dramatique pour leur fuite en Egypte.

“… Voyez, un ange de dieu est apparu en rêve à Joseph et lui dit: ‘Lève-toi, prends le jeune enfant et sa mère, fuit vers l’Egypte et restez-y jusqu’à ce que je t’envoie un message ; car Hérode va rechercher le jeune enfant pour Le détruire.” (Mathieu 2:13)

Un schéma de typologie rabbinique ancien était ici à l’œuvre. La typologie en théologie chrétienne et en exégèse biblique est une doctrine ou une technique littérale qui relie (fictivement) l’Ancien Testament au Nouveau Testament. Des évènements, personnes ou prophéties de l’Ancien Testament sont vus comme des préfigurations typiques ou sont surclassés par des anti-types, évènements ou aspects du Christ ou de sa révélation décrits dans le Nouveau Testament.

C’est comme un jeu de mots dans lequel les scribes bibliques ont dupliqué/copié un ancien conte miraculeux. Dans le processus, ils ont fini par créer des parallèles dramatiques et géographiques à une vieille histoire de la bible qui rendront leur nouvelle histoire sacrée aux yeux des masses inéduquées. Le but final de ce truc typologique est de créer l’illusion d’une prophétie qui dit vrai et se réalise.

La fuite en Egypte est un évènement biblique décrit dans les évangiles de Mathieu (Mathieu 2:13-23), dans lequel Joseph s’est enfui en Egypte avec Marie et l’enfant Jésus après une visite magique, car ils ont été mis au courant donc que le roi Hérode avait l’intention de tuer les enfants de cette zone.

L’évangile de Luc ne mentionne pas cet évènement, narrant plutôt que la sainte famille alla au temple de Jérusalem, et de là directement à Nazareth. Certains critiques en tirent ainsi la conclusion que la naissance et la jeunesse de l’enfant Jésus selon Luc et Mathieu sont toutes deux des fabrications. Ce thème qu’on retrouve dans l’évangile de Mathieu est très semblable à celui de Moïse pour une audience judaïque et la fuite en Egypte illustre juste ce thème typologique et mensonger.

Dans leur fuite de la fureur du roi Hérode, la sainte famille, de manière compréhensible, devait éviter les routes fortement empruntées, elles ont donc suivi des chemins inconnus et on a dit qu’ils furent guidés par les anges de dieu. Leur route fut choisie pour eux, jour après jour, par des vallées cachées et des plateaux non répertoriés, dans les vastes étendues désertiques du Sinaï. Comme Moïse et son peuple israélite, Marie et l’enfant Jésus ont dû errer pendant un bon moment dans les étendues sauvages du Sinaï. Le vieux scenario de l’Exode devait servir de storyboard pour la nouvelle histoire de la fuite en Egypte.

Ainsi. doit-on se demander ce qui fut la source de notre information sur la description complète du voyage de la sainte famille en Egypte ? Les voies tortueuses empruntées par celle-ci à travers le Sinaï et leurs voyages subséquents en Egypte furent narrés par le pape Théophile, 23ème patriarche d’Alexandrie (384-412 de notre ère). Il mentiona dans ses annales tant célébrées, qu’au soir du 6 novembre, après une longue et humble prière, la Vierge Marie lui est apparue. Celle-ci lui relata dans les détails le voyage de la sainte famille en Egypte et lui donna pour instruction d’enregistrer par écrit ce qu’il avait vu et entendu.

Voilà, la messe était donc dite : toute cette histoire de “la fuite en Egypte de la sainte famille” n’est en fait rien d’autre qu’un “rêve” et parce que ce fut le rêve du pape Théophile, les masses naïves et fidèles l’acceptèrent simplement comme une réalité, pour un autre miracle divin qui devait une fois de plus se dérouler en Egypte.

Mais, là encore, qui est ce pape Théophile qui a donc eu toute la confiance de la vierge Marie au point tel qu’elle s’est révélée à lui dans un des ses rêves bénis ? Théophile était le pape d’Alexandrie et le patriarche du saint siège de St Marc de l’église copte d’Alexandrie juste au tournant du IVème siècle de notre ère. Il devint pape dans une période de conflit entre les nouvellement dominants chrétiens et l’ancien establishmeent religieux égyptien à Alexandrie, chaque section étant soutenue par un segment de la population d’Alexandrie. Ce fut durant sa papauté, suivie de celle de son neveu, le tristement célèbre pape Cyrille, que la persécution des fervents des anciennes croyances et traditions égyptiennes, devint violente et sans pitié.

Les anciens temples égyptiens furent profanés, fermés ou brûlés. Les Egyptiens furent interdits de maintenir leurs anciens rites et on leur refusa toute autorisation d’entrée dans leurs temples et sanctuaires partout en Egypte et spécifiquement à Alexandrie. Le “Serapeum”, le dernier sanctuaire qui survécut de l’ancienne bibliothèque d’Alexandrie fut détruit et brûlé, car l’éclise copte voulait être la seule source de connaissance et d’autorité pour la nouvelle Egypte chrétienne.

Edward Gibbon a décrit le pape Théophile comme “…l’ennemi perpétuel de la paix et de la vertu, un méchant homme austère, dont les mains furent alternativement polluées par l’or et par le sang.”

Note de Résistance 71: Edward Gibbon, historien anglais (1737-1794), connu pour son œuvre phare: “L’histoire du déclin et de la chute de l’empire romain” (1776), grand critique des églises et de la religion organisée bien que converti au catholicisme. A enseigné à Oxford.

Les parchemins et les livres qui gravèrent la connaissance et la sagesse anciennes de l’humanité furent étiquetés (par Théophile et son neveu Cyrille), crasse et hérésie païennes ne méritant qu’à être livrées aux flammes. Après le départ de Théophile, l’intolérance et la violence religieuses à Alexandrie monta vers de nouveaux sommets sous la papauté de son neveu Cyrille.

Il conserva sa politique de tensions sectaires outrageantes qui menèrent au meurtre de la philosophe héléniste Hypatie par une foule de chrétiens fanatiques. Hypatie était une des dernières érudites de l’ancienne bibliothèque d’Alexandrie. Elle enseignait la philosophie, les mathématiques, la physique et l’astronomie dans la ville ancienne d’Alexandrie (NdT: d’où l’auteur Ashraf Ezzat est originaire et dont il connaît très bien l’histoire…), Hypatie fut kidnappée, dévêtue, mutilée en association et brûlée vive dans une église. La nouvelle de l’assassinat d’Hypatie provoqua une énorme critique et dénonciation de Cyrille qui ne voyait en la grande philosophe qu’une sorcière païenne.

L’assassinat brutal d’Hypatie a d’une certain façon, marqué la fin de l’ancien monde de la connaissance et de la sagesse. Alors que les masses naïves croyaient dans le rêve de Théophile sur la “vierge Marie”, l’aube de l’âge de l’obscurantisme se profilait à l’horizon. Une nouvelle ère naissait du narratif mensonger biblique au sujet de l’Egypte antique, une nouvelle ère obscurantiste, faite de dogmes intolérants, de faux prophètes et de fausses prophéties.

Quand un peuple reprend en compte sa politique et son économie… Le confédéralisme démocratique du Rojava

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A lire à titre complémentaire:

« Le confédéralisme démocratique » (Abdullah Ocalan, 2011, traduit par Résistance 71)

« Le Rojava syrien » sur Résistance 71

 

Economie coopérative: la voie du Rojava

 

X. Haval (dinamopress.it décembre 2016)

 

20 février 2017

 

Source française:

http://www.alternativelibertaire.org/?Economie-cooperative-La-voie-du

 

Encerclé par des forces hostiles, sous-équipé en infrastructures, le Kurdistan syrien doit pourtant relever un défi de taille : produire pour nourrir sa population. Loin des utopies étatistes et de la collectivisation forcée des staliniens de jadis, l’Auto-administration du Rojava encourage la libre association des productrices et producteurs.

L’administration autogérée leur a attribué la terre. Ils produisent sans engrais chimiques et vendent des légumes, du maïs et du lait aux sociétaires de la coopérative à un prix plus bas que celui du marché. Chaque part sociale vaut cent dollars. Celui qui n’a pas cette somme peut offrir sa force de travail ou s’unir à d’autres. Quand il y a besoin, les sociétaires s’entraident en passant une journée ensemble dans les champs. « Nous planterons aussi un bois et quand le projet sera terminé nous nous lancerons dans l’agrotourisme. Nous sommes en train de réaliser notre rêve », raconte Azad, visiblement ému.

Il fait partie d’une coopérative agricole avec 5.000 autres sociétaires dans le canton de la Cizîrê au Rojava. Il y a trois ans, dans ces contrées, les coopératives n’existaient pas. Puis, une révolution a commencé au nord de la Syrie, à seulement 400 km ­d’Alep ; improbable. Et pourtant elle existe, elle grandit et alimente depuis l’espoir dans le monde entier en portant loin son horizon grâce au fait qu’elle a fait de la coexistence la clé pour rendre la communauté plus forte. La voie inexplorée du Rojava est parcourue par beaucoup de personnes diverses et disposées à apprendre et à corriger le tir chaque jour.

« Quand la révolution a commencé en 2011, nous savions que le conflit allait se transformer en une guerre entre chiites et sunnites. Nous autres avons choisi une troisième voie, celle du vivre-ensemble, raconte Haval Jalil, coprésident de Tev-Dem [1]. Notre voie est celle d’une révolution culturelle qui passe avant tout par le renforcement de la communauté. » Nous sommes à Qamislo, 200.000 habitants, capitale du canton de la Cizîrê, non loin de la Turquie.

La région du Rojava s’est déclarée autonome en 2012 et, depuis, elle expérimente une forme d’autogouvernement inspiré des principes du confédéralisme démocratique, la théorie politico-sociale qui représente l’aboutissement de trente années de luttes du mouvement de libération kurde. Le confédéralisme démocratique préconise le dépassement du modèle de ­l’État-nation par des communautés organisées sur un modèle de démocratie directe, et poursuit le projet d’une société fondée sur la coexistence des cultures et des religions diverses, l’écologie, le féminisme, l’économie sociale et l’autodéfense populaire.

Une révolution est en cours

Une expérience unique au monde, au cœur d’un Proche-Orient meurtri par la guerre, la répression brutale et les fondamentalismes. Une expérience qui peut paraître incroyable si on ne la voit pas de ses propres yeux, surtout dans le contexte de l’atroce conflit syrien.

Je n’y suis pas resté longtemps mais je peux témoigner qu’une véritable révolution est en cours. Durant les trois dernières années, l’auto-administration portée par le Tev-Dem, l’organisation qui sert de lien entre les partis kurdes syriens et les mouvements sociaux, a été impliquée dans la réorganisation des institutions et l’élaboration de nouvelles lois.

L’unité organisationnelle et décisionnelle de base de la communauté est le komin (commune). Les komin sont organisés principalement sur une base territoriale, mais il y en a aussi sur des bases féminines et ethno-confessionnelles spécifiques. Dans chaque quartier, Il y a sept ou huit komin qui élisent des représentants dans les conseils de quartiers, puis dans les conseils de ville. Dans les komin on élabore les propositions, les demandes, et on répond collectivement aux besoins de la communauté. Dans les conseils de villes, les propositions de lois de l’Auto-administration démocratique (DSA) circulent pour être améliorées. Chacun des trois cantons du Rojava – Cizîrê, Kobanê et Efrîn – a aujourd’hui une administration séparée.

Il y a juste un an, une bonne partie de ces territoires était contrôlée par Daech. Les milices YPG (mixtes) et YPJ (féminines) ont récupéré une grande partie du territoire au travers de batailles très dures. Aujourd’hui, seul le canton d’Efrîn est encore séparé du reste du Rojava par une étroite zone occupée par l’armée turque, à laquelle Daech a cédé du terrain sans opposer de résistance. Malgré cette discontinuité territoriale, l’élection du premier « gouvernement confédéral du Rojava-Syrie du nord-est » est prévue pour l’an prochain, à travers le système de démocratie directe construit ces trois dernières années.

Mais le cœur battant de la révolution kurde, c’est la stratégie de transition du modèle économique capitaliste vers un nouveau paradigme : l’économie sociale. « Nous voulons une économie constituée à 80 % de coopératives. Nous ne croyons pas à un modèle socialiste qui interdirait l’initiative privée. ­Notre idée est que chaque personne ait un rôle économique actif dans la société et que le changement arrive graduellement à travers la participation des gens », explique Haval Rachid, coprésident du département Économie. Au Kurdistan, chaque charge publique est toujours attribuée à deux représentants, un homme et une femme, qui ont la fonction de coprésidents.

Il y a trois ans de cela, les coopératives n’existaient pas dans cette partie de la Syrie à l’exception de quelques unes, isolées et mal vues car liées au régime d’Assad. Aujourd’hui, dans le canton de Cizîrê, elles sont plus de 100 et elles se multiplient à une vitesse impressionnante. Kasrik est une coopérative agricole fondée il y a quatre mois à 120 kilomètres de Qamislo dans la direction d’Alep. Aujourd’hui, elle compte plus de 5.000 sociétaires et consommateurs ou consommatrices habitant près des villes de Girê Xurma [2] et de Dirbesye. « La DSA nous a attribué 5.000 hectares de terre. Notre projet est de long terme. Dans huit ans, nous prévoyons d’arriver à produire et à transformer la majeure partie des produits agricoles et d’élevage. Déjà, nous vendons des légumes, du maïs et du lait d’un troupeau de 1.250 chèvres. Environ 8% de ce qui est produit va aux travailleurs, le reste est réinvesti dans notre projet jusqu’à ce qu’il soit abouti », nous explique Azad, un des habitants et habitantes qui se sont uni.es pour donner vie à cet ambitieux projet.

Autosuffisance alimentaire

« Nous produisons sans intrants chimiques et vendons les produits à nos sociétaires à un prix plus bas que celui du marché. Chaque part sociale vaut 100 dollars. Celui qui n’a pas l’argent peut devenir sociétaire en offrant sa force de travail en échange, ou en se joignant à d’autres personnes. Quand nous en avons besoin, les sociétaires viennent nous aider par groupes sur une journée dans les champs. Nous comptons planter aussi un bois et, quand le projet sera fini, nous nous lancerons dans l’agrotourisme. Nous sommes en train de réaliser notre rêve », poursuit Azad, visiblement ému.

Les coopératives agricoles sont les seules qui ont un soutien direct de la DSA. À cause de l’embargo et des très faibles ressources économiques, les contributions sont minimes mais symboliquement nécessaires pour marquer l’importance de l’autosuffisance alimentaire. Beaucoup de coopératives sont encouragées par le mouvement des femmes Kongra Star, qui en a déjà formé une cinquantaine. Il s’agit pour la plupart de coopératives à petite échelle : agriculture, élevage, artisanat, restauration, transformation alimentaire.

Lorin est une coopérative qui prépare des conserves en utilisant des produits de saison. « Nous avons commencé il y a six mois. Nous préparons des conserves pour les vendre dans la communauté et au marché. Au début, nos maris n’approuvaient pas mais après ils ont compris. ­L’unique capital que nous avons est celui qui est entre nos mains et nous voulons l’utiliser pour participer », explique Sozda, une des nouvelles travailleuses sociétaires. « Nous avons aussi pour projet de créer une coopérative agricole pour cultiver directement les légumes que nous transformons. »

Havgartin, 26.000 sociétaires

Les coopératives naissent de différentes façons : à l’initiative des mouvements sociaux, des gens, des komin (à qui il est demandé d’en former au moins une), ou par transmission. Dans ce domaine, le rôle le plus actif est joué par Havgartin, la plus grande coopérative de la région qui compte 26.000 sociétaires.

« L’idée est née il y a un an dans le village de Zargan, pendant la crise du sucre. Nous étions sous embargo et les commerçants capitalistes spéculaient sur les prix des produits de base. C’est alors qu’est née l’idée de former une coopérative pour acheter du sucre et le revendre à un prix inférieur à celui du marché. Du sucre, nous sommes passés à beaucoup d’autres produits de première nécessité en proposant à tous les komin d’adhérer, dans chaque ville du canton. Au début, la coopérative agissait seulement comme grossiste, maintenant nous distribuons aussi les produits des autres coopératives et nous investissons 5% des profits dans la création de nouvelles coopératives. Huit coopératives supplémentaires sont nées dans le sillage de Havgartin », explique Zafer, membre du conseil d’administration. « Notre objectif final est de soustraire le marché au contrôle des commerçants et des grossistes qui ne socialisent pas les profits pour la communauté. Pour y parvenir, nous voulons aussi créer une banque pour promouvoir la constitution de nouvelles coopératives. »

Deux choses retiennent fortement notre attention dans ce processus absolument unique : la vitesse avec laquelle la société est en train de se réorganiser à partir d’un modèle jusqu’ici inexploré, et la capacité des gens à apprendre, à échanger et à corriger le tir si besoin. « Nous sommes en train d’expérimenter un nouveau chemin, nous cherchons à apprendre des erreurs que nous faisons chaque jour. Nous n’avons pas les réponses à toutes les demandes. Nous voudrions par exemple connaître davantage les expériences de coopératives dans d’autres pays et les bonnes idées qui peuvent être utiles à notre processus », conclut Zafer tout en nous servant un autre thé, pendant qu’à la télévision défilent, sans interruption, les images de la guerre, avec son atroce brutalité et ses inextricables contradictions.

X. Haval (Dinamopress.it, décembre 2016), traduit par Rémi (AL Lorient)

 

Résistance politique: État, monopole de la violence pseudo-légitime contre la coopération émancipatrice…

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Les violences de la police n’ont rien d’accidentelles

 

Mathieu Rigouste*

 

Entretien avec Ballast

 

17 février 2017

 

url de l’article original:

http://www.revue-ballast.fr/mathieu-rigouste-violences-de-police-nont-rien-daccidentel/

(*) Sociologue, auteur d’un livre fondé sur sa thèse de doctorat en sciences sociales,L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine,” (2009). Il a publié 5 autres ouvrages dont le dernier en date (2016): “État d’urgence et business de la sécurité”, Niet Éditions,

Le directeur de la Police nationale s’est ému de l’appel lancé par Libération, il y a deux jours de cela, qui exhortait à l’exemplarité de celle-ci : « Lorsqu’ils commettent des actes contraires à la loi ou à la déontologie, [les policiers] sont sanctionnés judiciairement et/ou administrativement », lança-t-il sans ciller. Théo L. : 22 ans, violé au moyen d’une matraque policière en février 2017. Adama Traoré : 24 ans, asphyxié par des gendarmes en juillet 2016. Rémi Fraisse : 21 ans, tué par un tir de grenade offensive en octobre 2014. Trois noms — on pourrait bien sûr étendre la liste — volontiers repeints en « bavures » : de regrettables cas individuels, isolés, finalement exceptionnels. Le sociologue Mathieu Rigouste, auteur d’État d’urgence et business de la sécurité, se porte en faux : la police et les forces de l’ordre doivent être analysées en tant que système, cadre et structure, et non plus considérées comme une somme d’agents autonomes et plus ou moins « bons » ou « méchants », « républicains » ou « honnêtes ». Entretien avec ce partisan libertaire de l’« autodéfense populaire ».

Q: Vous analysez la dimension structurelle de la logique sécuritaire, dans la France d’aujourd’hui. Les débats sur les violences policières masquent souvent cette dimension : ils se concentrent, émotionnellement, sur les individus qui forment le corps policier afin d’expliquer ces violences…

Ces considérations émotionnelles évitent de penser les structures de la violence d’État, les aspects systémiques et systématiques, et donc d’attaquer le problème à la racine. C’est pour ça qu’elles sont produites et mises en circulation de façon industrielle par l’éducation nationale, les grands médias, la classe dirigeante, les nouvelles technologies du divertissement et la plupart des institutions chargées de la légitimation des dominations. De larges pans des classes dominées intègrent ces appareils de dépolitisation. Et les institutions médiatiques et idéologiques tournent à plein régime pour légitimer la police. Du fait divers aux dessins animés, des séries policières aux journaux télévisés, on diffuse des storytellings dans lesquels les policiers « nous défendent » et tuent en toute légitimité. L’intense travail de production d’une « culture antiterroriste » a différents effets. Il semble qu’il renforce les mystifications dominantes auprès des strates sociales dominées les plus privées de moyens de construction d’une pensée autonome et contradictoire. Mais il émerge aussi des cultures de critique radicale dans tous les lieux qui subissent de plein fouet la police et son monde. La lutte, la grève, la révolte sont autant de situations au cours desquelles l’ordre des discours dominants peut être rompu collectivement et par lesquelles on peut apprendre ensemble à penser les racines des oppressions. On peut critiquer les réactions émotionnelles mais je crois qu’on ferait mieux de construire des moyens d’auto-éducation collective et populaire pour enquêter, se former et propulser des pensées critiques.

Q: Votre thèse de sociologie a débouché sur l’ouvrage L’Ennemi intérieur — La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine : que teniez-vous à mettre en évidence ?

Il s’agissait d’analyser la construction des figures de l’ennemi intérieur dans la pensée militaire française, depuis la guerre d’Algérie jusqu’au milieu des années 2000. En suivant l’évolution de la figure de l’immigré post-colonial dans les archives de l’Institut des hautes études de la Défense nationale, cette recherche a permis de montrer comment une doctrine militaire et coloniale de terreur d’État — la doctrine de la guerre (contre)-révolutionnaire — avait pu continuer à évoluer dans l’armée française et inspirer la restructuration de la « pensée de défense et de sécurité » dans les états-majors militaires et policiers, politiques et économiques durant toute la Ve République. J’y ai formulé l’hypothèse plus large que la guerre coloniale constituait une matrice de l’ordre sécuritaire, un répertoire fondamental des restructurations du pouvoir dans l’ère contemporaine. Depuis, je m’intéresse plus généralement au développement du capitalisme sécuritaire, c’est-à-dire à la progression continue du marché du contrôle, qui permet d’aborder — me semble-t-il — de nombreux aspects des bouleversements en cours dans les formes de l’impérialisme.

Q: Qu’est-ce qui avait motivé votre démarche et votre méthodologie dans ce long travail ?

Je vois mon travail d’enquête comme une sorte d’artisanat ; je fabrique des outils pour et au travers des luttes sociales afin de les mettre à disposition des divers ateliers où des mouvements d’émancipation élaborent leurs propres armes. Je signe ces recherches pour qu’on puisse venir me demander des comptes, mais les réflexions qui les structurent sont construites collectivement, au cœur même des luttes auxquelles je prends part. Et je crois que toute pensée de l’émancipation ne peut être élaborée que collectivement, par les premières et premiers concernés, avec les alliés qu’elles et ils se choisissent. Ce sujet est venu de lui-même. J’ai grandi à Gennevilliers, une banlieue ouvrière — enfin, de moins en moins, car la « gauche plurielle » y mène un processus de « rénovation urbaine » intense depuis le début des années 1990 — où les classes populaires, en grande partie issues de la colonisation, se débattent entre misère économique et sociale, police, prison, racisme, sexisme et autres formes de mépris politique. Je ne savais pas trop bien pourquoi j’étais arrivé jusqu’à la fac, alors je m’y suis employé à analyser les mécanismes de conjugaison de ces dominations, dans l’idée de piller des savoirs et de construire des outils pour se libérer collectivement.

Q: À l’occasion de Nuit Debout et des manifestations contre la loi El Khomri, les centres urbains — alors plutôt peuplés de populations blanches et des classes dites moyennes —, ont expérimenté la brutalité des répressions policières, bien connue par les habitants des quartiers populaires depuis des décennies. Faut-il être personnellement touché par un phénomène pour lutter contre ? Comment faire prospérer cette lutte au-delà des personnes qui le subissent directement ?

On ne perçoit jamais aussi bien la profondeur d’une condition que lorsqu’on l’expérimente, que la plupart des conditions sociales ne se choisissent pas et que c’est encore bien différent d’expérimenter une situation par choix ou par nécessité. Mais les médias indépendants et les luttes contre les violences policières propulsent des moyens d’analyse, des idées et des pratiques, des pensées et des faits qui bousculent les réalités perçues dans différentes classes sociales et territoires. Il s’agirait peut-être de réussir à mieux coordonner, à mieux associer toutes ces plateformes. Il semble primordial que les premiers et premières concernés par chaque régime de domination trouvent ensemble les moyens de s’unir et de s’auto-organiser. La question des alliances en découle. Et il existe une infinité de possibilités d’intersections permettant aux luttes, aux formes d’organisation et d’autonomie et aux mouvements de libération de se rencontrer pour s’entraider. Je crois que c’est dans ces combats communs que des groupes ayant des expériences différentes peuvent tenter d’associer leurs histoires.

Q: Vous étiez présent sur le plateau de l’émission « Ce soir ou jamais », en mai 2016 : la comparaison avec les violences policières aux États-Unis n’a alimenté qu’une posture de minimisation. Le fait que le débat se réduise à une question de degrés de violence n’empêche-t-il pas toute analyse critique ?

La rhétorique du « c’est pire ailleurs » est une méthode classique de délégitimation de la critique qui suggère « soyez contents, fermez-la et sinon, cassez-vous ailleurs », sous-entendu « rentrez chez vous ». Mais c’est aussi toujours l’occasion de montrer que les puissances impérialistes partagent des structures communes, notamment dans la manière dont la police, la prison, les médias et les autorités œuvrent par des formes industrielles de coercition à maintenir des modèles de socio-apartheid. Bien entendu le champ médiatique est structuré pour empêcher ces critiques d’être formulées clairement. On peut s’en indigner : c’est une réaction spontanée lorsque, pour de nombreuses raisons, on a intégré les propagandes d’État sur la « liberté d’expression » et celle des médias. Mais cette indignation empêche souvent de comprendre que l’ensemble du champ médiatique est organisé dans le but de légitimer le faisceau des autres institutions. Tenter de parler aux classes dominées à travers l’institution médiatique est un véritable champ de bataille. Je crois que nous avons intérêt à nous auto-former collectivement à la prise de parole publique, afin que que chacun.e, depuis sa condition d’oppression et ses pratiques de résistance, puisse formuler et partager la complexité de sa propre pensée critique. Pour cela, je pense qu’il faut là encore se doter de structures d’autonomisation visant la création et le partage de savoirs émancipateurs.

Q: Les débats sur la violence policière, milieux militants compris, glissent souvent sur la question de la nécessité d’un corps policier dans une société donnée… 

C’est un débat fondamental : il s’impose forcément si on s’intéresse à la violence d’État. Est-ce une dérive qu’on peut corriger pour en « revenir » à un « État de droit » ? Ou est-ce la fonction de la police d’être violente ? Et, dans ce cas-là, faut-il remettre en cause toute la société qui la produit ? Quoi qu’il en soit, à travers ce débat émergent des positions communes, des lignes de consensus mais s’y délimitent aussi des lignes de tensions et de ruptures qui permettent de construire des alliances et de désigner des cibles communes, notamment de circonscrire les collaborateurs de la violence d’État qui se présentent en alliés. Pour maintenir une société autoritaire et inégalitaire, il faut la légitimer — cela s’obtient par de l’idéologie, du divertissement, de l’aménagement des désirs mais aussi par de la coercition. Les violences que la police distribue n’ont rien d’accidentel malgré ce que les médias dominants et la classe politique matraquent dans leurs discours. On peut entrer en lutte contre les violences policières de différentes manières, mais on en vient presque forcément à percevoir le caractère systématique de ces violences d’État. Il s’agit de se doter d’outils pour cartographier cette mécanique. On découvre alors que Par exemple, si de nouvelles pratiques ne viennent pas directement « d’en haut », elles les violences policières font système pour maintenir l’ordre social.peuvent émerger depuis les policiers en service. Elles remontent alors parfois lorsqu’elles perdurent et peuvent être validées, instituées ou tolérées, si leur impact ne s’écarte pas des objectifs généraux de chaque strate de pouvoir à l’intérieur et au-dessus de l’institution policière. La police est structurée comme une machine à produire et distribuer de la violence pour maintenir l’ordre social, économique et politique — elle est réglée, de manière rationnelle et bureaucratique. Dès lors, elle dysfonctionne régulièrement et peut être sabotée.

Mais la critique est absurde si elle sert à asseoir des postures hautaines de milieux politiques radicaux, parfois bien isolés des classes populaires et des mondes qui subissent la férocité de l’État. On peut mettre en cause l’existence de la police, de l’État et de toute forme de domination, mais c’est en cheminant entre opprimé.e.s, notamment dans les luttes pour la survie et pour une vie digne, qu’on peut créer des formes de solidarité réelles qui ouvrent sur des critiques vraiment radicales parce qu’elles découlent de pratiques collectives associées à ces réalités. À partir de là, on peut commencer à imaginer pouvoir se débarrasser des institutions qui nous pourrissent la vie plutôt que de chercher à les réformer. Ce qui importe vraiment, je crois, c’est que la critique soit menée horizontalement, qu’elle émerge d’en bas, de constats réels issus de la confrontation au monde et pas qu’elle soit assénée depuis des positions de principes surplombantes. Si quelqu’un avait la recette de l’émancipation, ça se saurait ! Il y a plein de révolutionnaires dans les classes populaires, dont une partie qui s’ignore. Dans les quartiers comme ailleurs, tout le monde a une conscience politique ; notre problème réside plutôt dans le fait que l’État réussit à empêcher l’auto-organisation révolutionnaire des opprimé.e.s. Je crois en la nécessité de construire ce mouvement révolutionnaire, mais je pense qu’il passe par des solidarités concrètes face aux galères de la vie avant de tracer de grandes perspectives théoriques.

Q* Lénine appelait à remplacer la police bourgeoise par « une milice populaire » de tous les citoyens de 15 à 65 ans, invoquant une « réforme dictée par toute la marche de la révolution ». Quel type d’organisation cela pourrait-il donner, aujourd’hui, si un régime émancipateur venait à prendre le pouvoir en France ?

Le Lénine de L’État et la Révolution appelait à se débarrasser de l’État, mais en prenant le pouvoir pour faire un « État socialiste », qui devrait disparaître ensuite. Or il nous a démontré par la pratique l’erreur de cette stratégie. Après le renversement de l’État tsariste par l’insurrection populaire en février, le parti bolchévique prend effectivement l’État en octobre 1917. Il convoque le « pouvoir des Soviets » tout en refermant le moment révolutionnaire. Une bureaucratie se remet alors en place autour d’une administration, d’une police, d’une armée, qui accompagneront le développement d’un capitalisme d’État puis d’un impérialisme russe, après la restauration des classes dominantes. L’enchevêtrement historique du pouvoir et de la guerre met en œuvre un phénomène de « concurrence mimétique » au cœur de la lutte des classes. Cette dynamique traverse les modèles de contre-révolution et de contre-insurrection. Il s’agit de pousser un mouvement d’émancipation qui devient menaçant, à entrer en concurrence avec l’État pour la prise du pouvoir. En l’amenant à employer des armes et des techniques similaires, des moyens et des cibles semblables, on le dirige finalement vers des formes identiques à celles de l’État. La contre-insurrection tente parallèlement d’éliminer les forces de libération pour laisser surgir les concurrences autoritaires susceptibles de commander le mouvement de l’intérieur. Au point que le mouvement révolutionnaire qui cherche à prendre le pouvoir d’État s’engage dans une restructuration toujours plus bureaucratique qui permettra de restituer une domination de classe, si l’ancien régime est renversé. Le mouvement révolutionnaire qui s’engage dans cette voie commence généralement à poursuivre des « ennemis intérieurs » en son propre sein, à créer des structures « de sécurité » pour cela.

J’avais tenté de raconter, dans une préface au Manuel du guérilléro urbain, comment un « complexe de Marighella » répond au « complexe de Salan » (contre-guérilléro devenu guérilléro OAS puis ennemi intérieur de l’État gaulliste), dont Carl Schmitt parle dans sa Théorie du partisan. Car Marighella — révolutionnaire brésilien à la tête de l’Armée de libération nationale — affirme effectivement qu’il faut former des services de renseignement intérieurs à la guérilla, chargés de purger les supposés infiltrés. Ces services devront, dit-il, constituer les états-majors policiers fondateurs du nouvel État, lorsqu’il sera conquis. Il nous montre, malgré lui, qu’en cherchant à prendre l’État, l’ALN est entrée en concurrence mimétique avec l’appareil bureaucratique et a commencé à lui ressembler en préparant les formes du proto-État, c’est-à-dire la fin du processus révolutionnaire et la restauration des systèmes de dominations. L’ALN a finalement été écrasée et le mouvement révolutionnaire brésilien a survécu en prenant des formes bien plus horizontales. La contre-insurrection propulse la « concurrence mimétique » en accompagnant la fascination de ses unités les plus féroces pour « l’ennemi (intérieur) ». Ainsi, des militaires en sont venus à faire de la (contre-)guérilla en se passionnant pour les théories révolutionnaires. Et des baqueux [membres de la BAC, brigade anti-criminalité, ndlr] s’habillent en Ünkut (la marque de Booba), copient le langage et les codes de la rue, adoptent des pratiques et des postures « mafieuses » ou, même, depuis peu, renversent les slogans et certaines pratiques du mouvement contre la loi Travail et son monde (manifs sauvages, de nuit, cagoulées…).

Comme nous le montrent au quotidien les peuples révolutionnaires du Chiapas ou du Rojava, la révolution est un mouvement continu qui ne peut pas passer par la reprise en main des formes de la domination, dont l’État fait partie. Et même si les langues coloniales les appellent parfois « polices communautaires », ce sont des formes d’autodéfense populaire collectives qui sont expérimentées et non « une police » comme appareil d’État, ni même « de la police » comme dispositif de pouvoir. En revanche, comme on l’observe dans certaines régions du Mexique et dans différentes configurations historiques, des « autodéfenses populaires » qui ne sont pas directement et continuellement l’expression d’un mouvement de libération collective, qui ne seraient pas l’incarnation quotidienne du peuple en armes, semblent condamnées à voir resurgir leur affiliation à des systèmes mafieux et para-étatiques — et donc à se transformer en police. Je crois donc que la locution « régime émancipateur » est piégée et inopérante parce qu’elle pourrait laisser croire à des manières d’émanciper les gens et à des formes d’État assimilables à de l’autonomie populaire. L’Histoire nous démontre en permanence que, si personne ne se libère tout seul, personne ne libère les autres non plus. Les formes étatiques qui se sont déclarées « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » ont généralement démontré, au contraire, la colonialité du pouvoir centralisé. L’expression « se gouverner soi-même » utilisée au Chiapas notamment, est une traduction en espagnol qui trahit en fait les expressions indigènes auxquelles elle renvoie, lesquelles ne parlent pas de « bon gouvernement » mais plutôt de « bonne manière de faire les choses ». Et pourtant l’expression « buen gobierno » fait sens dans tout le Mexique, même auprès des anarchistes, dans sa manière d’être utilisée pour désigner justement des formes d’autonomisation populaires.

Quel que soit le nom qu’on donne aux formes réelles d’autodéfense et d’auto-organisations, la logique de police, de gouvernement et de gestion s’abolit en même temps que les classes et les rapports de domination, à travers le processus révolutionnaire. Il ne peut exister d’émancipation que par la transformation des conditions réelles d’existence au quotidien, par la mise en commun et l’autonomisation concrète des classes dominées. Tandis que la contre-insurrection tente de nous renfermer sur la guerre et la mise en dépendance, de nous pousser à faire la guerre pour la gagner, et à nous transformer en reflet du pouvoir, nous cherchons à déstructurer l’ancien système et à construire autre chose. Dans l’interstice des monstres, la répression oblige le mouvement révolutionnaire à se défendre. Le champ de bataille impose la guerre. Mais si le mouvement de libération choisit de se structurer pour prendre l’État, il commence à creuser sa propre tombe… Mais, dans les fissures du vieux monde, émergent partout des résistances et des formes d’auto-organisations qui nous invitent à penser la révolution comme un mouvement sans fin, un mouvement de lutte contre toutes les formes de domination, un mouvement en auto-construction permanente de nouvelles formes de vie émancipatrices.

Q: Le continuum entre police et justice est régulièrement tracé : est-on dans une logique d’institutions qui défendent leur pré carré au sein de l’État ou d’une alliance de ces institutions avec les gouvernements qui se succèdent ?

Ce sont deux logiques qui coexistent réellement et ne sont pas contradictoires. Les institutions policières et judiciaires se reproduisent historiquement en assurant le maintien de l’ordre pyramidal de la société. Elles sont intimement liées notamment parce qu’elles partagent la production de l’incarcération de masse et les aspects répressifs du socio-apartheid. Michel Foucault avait sûrement raison d’observer que la Justice ayant de plus en plus besoin de la police, elle lui est de plus en plus subordonnée. Mais aucune institution n’est pour autant homogène ni monolithique. Chacune est un champ de bataille où des fractions se font concurrence tout en cherchant à protéger leur marché commun. Pour autant, les états-majors policiers et judiciaires partagent le même système d’intérêts et de privilèges, avec des fractions des classes dirigeantes et possédantes. Mes recherches ont tendance à observer que la police et la justice sont structurées par des logiques internes de champs, des logiques externes entre champs en même temps que par des logiques transversales de classes et de strates.

Q: Une partie de la population, militants syndicaux compris, s’était insurgée contre les « casseurs ». Les oppositions entre « bons et mauvais manifestants » et l’instrumentalisation de la part des gouvernants ont-ils alors affaibli le mouvement ?

Je n’ai pas perçu d’insurrection de la population générale contre les « casseurs ». Le mouvement a commencé sur des bases habituelles quant aux formes instituées et inoffensives de mobilisation. Mais c’est en rejoignant les possibilités de formes offensives, autonomes et libres du cortège de tête, que des strates très diversifiées des classes populaires et de la petite-bourgeoisie en voie de précarisation ont pu se confronter différemment aux questions des matériels de protection physique, de protection de son anonymat et aux pratiques de sabotage. Je crois que c’est ce qui a permis de fissurer la figure d’ennemi intérieur forgée par les appareils médiatico-policiers. Des centaines, parfois des milliers de précaires et de personnes issues de strates privilégiées, des jeunes des centres-villes et d’autres de banlieue, des ados et des vieux, des travailleuses syndiquées ou non, des chômeurs et des lycéennes se sont auto-organisés collectivement à travers le cortège de tête mais aussi dans de multiples blocages et occupations. Tous ont participé à cette forme de lutte digne et joyeuse dans laquelle il était légitime d’attaquer des banques, des agences immobilières, des magasins de luxe… Du coup, la figure du déglingo qui vient tout péter parce qu’il est, au choix, selon le territoire à réprimer, « un voyou ethnique » ou un « gauchiste antiflic », a été considérablement fragilisée. Tout cela a eu des impacts aussi sur ce grand retour de la classe ouvrière au devant de la scène politico-médiatique mais aussi de la culture populaire. À l’intérieur de la CGT, depuis plusieurs grands mouvements, des bases s’autonomisent face à leur bureaucratie. Comme le monde ouvrier en général, elles n’ont pas particulièrement peur de l’emploi de la contre-attaque et des pratiques d’action et de démocratie directes y trouvent de nouveaux échos. Le sabotage est peut-être l’une des formes de contre-attaque les mieux partagées dans l’histoire par le mouvement ouvrier, les mouvements révolutionnaires, les résistances antifascistes et anticolonialistes, les luttes des prisonniers et celles des esclaves. Je crois en la diversité stratégique. On peut concevoir des puzzles de luttes, de tactiques et de cibles dont la diversité brouille les capacités de prévision du contrôle et multiplie les probabilités de défaillance des mécaniques institutionnelles. On peut réussir à associer les luttes autonomes et forger des complicités pour que les tactiques se renforcent les unes les autres plutôt que de se gêner ou de se faire concurrence.

Q: Que faire des policiers militant dans des syndicats de gauche ? Comment aborder la fameuse question des « contradictions internes » de la police ?

Plutôt que de véritables contradictions, il y a de la concurrence interne dans la police, des lignes d’opposition pour son commandement et des frictions à sa tête. Il existe aussi des conflits entre strates sociales dominantes et dominées dans la production du travail policier. La syndicalisation des institutions policières et carcérales est structurelle ; elle permet à l’État de gérer la « grogne » permanente de ses agents en contexte sécuritaire, c’est-à-dire en situation de mobilisation intensive. Elle permet également, comme d’autres bureaucraties syndicales, de maintenir l’ordre social et politique à l’intérieur d’une corporation. Les dirigeants de ces syndicats peuvent continuer leurs carrières directement dans les hautes strates de l’État comme dans les préfectures, ou pantoufler dans le privé, notamment dans l’intelligence économique ainsi que dans le « conseil et l’audit », pour les industriels. À la marge de cette syndicalisation structurelle, il y a quelques minorités « de gauche » dont le militantisme consiste généralement à en appeler à un modèle républicain mythologique qui aurait été trahi et qu’il faudrait rétablir, mais aussi à demander « plus de moyens » pour ce « service public ». L’expression politico-médiatique de ces « syndicats de gauche » tente de faire croire à une pluralité de discours et au mythe de la pluralité démocratique jusqu’à l’intérieur des institutions d’État. Mais elle permet aussi de légitimer certaines stratégies d’État parfois en contradictions avec les revendications des syndicats de police majoritaires. Dans la réalité, l’État conjugue toujours des politiques « de gauche » et « de droite », des formes de hard et de soft power, des dispositifs de conquête des cœurs et des esprits, des moyens biopolitiques et des dispositifs d’écrasement nécro et thanatopolitiques.

Je ne crois pas beaucoup en la défection de policiers par suite de critiques idéologiques ou d’analyses sociologiques, ni parce qu’on les aurait appelés à « rejoindre les luttes ». La police est justement l’institution qui a inventé des modes de sélection et de domestication de ses agents qui lui permettent d’éviter des ruptures de ce type. Cela consiste à trier et former des agents ayant tendance à renforcer leurs convictions dans le métier à mesure qu’ils produisent des violences de plus en plus « illégitimes » et à mesure qu’ils se confrontent aux colères sociales qui surgissent face à leurs violences. J’ai plutôt l’impression que c’est l’intensité, la diversité, la créativité des luttes sociales qui approfondissent les lignes de tension et de concurrence dans la police ainsi qu’entre la police et les autres institutions et qui peuvent donc faire augmenter les probabilités de dysfonctionnements et d’impuissance dans l’appareil. Des policiers et des militaires ne « rompent les rangs » que lorsque l’État n’est plus capable de leur assurer une « sécurité » minimale face aux contre-attaques populaires. Lorsqu’il ne peut plus légitimer le degré de violence qu’il leur demande de fournir. Mais aussi lorsqu’il n’a plus les moyens de les rémunérer assez pour cela. Cela nous renvoie à la nécessité de construire les moyens de la grève générale illimitée et un mouvement de libération capable de proposer un niveau d’organisation sociale crédible, des formes de vie sociale libres, autonomes, égalitaires et joyeuses qui montrent à l’ensemble des forces en présence que la vie est bien plus digne et promet plus de justice sociale du côté des mouvements d’émancipation que du côté de leur écrasement.

Q: Comme dans de nombreuses villes de France, un collectif dénonçant les violences policières s’est créé à Strasbourg, plus précisément autour de l’affaire du meurtre d’Hocine Bouras, jeune homme abattu par un gendarme lors d’un transfèrement le 26 août 2014. Quels moyens d’action sont les plus pertinents, selon vous, afin que ces collectifs puissent avoir plus de portée ?

La construction de leur autonomie est l’axe central. En se donnant leurs propres moyens de s’organiser, de penser et de lutter, ces collectifs peuvent ensuite trouver des moyens de s’associer ou de coopérer sur certains plans avec d’autres forces auto-organisées. Chaque collectif a besoin de différents types de soutien (argent, lieux de réunion et d’organisation, présence dans les manifs et rassemblements, médias indépendants…), et à chacun de déterminer l’aide qu’il veut recevoir, sa provenance ainsi que les frontières de ses alliances. Une fois cela admis, je crois qu’on peut s’activer pour mettre en synergie des lieux et des collectifs autonomes permettant notamment aux luttes des classes les plus populaires de profiter de ce que le mouvement libertaire réussit à faire éclore : des lieux et des moyens ainsi que des répertoires de pratiques et d’idées liées à l’autonomisation notamment. La construction dans les villes et les campagnes, puis un jour dans chaque quartier et chaque village, de comités d’autodéfense populaire face à la police et à toutes les violences d’État peut être un premier mouvement en direction d’une entraide réelle des luttes contre toutes les formes de dominations. Nous pouvons réussir à faire coopérer avec les luttes d’autodéfense populaire, des lieux autonomes de production alimentaire, vestimentaire, énergétique, des projets de santé communautaire et d’éducation populaire. Il s’agirait de mettre en commun tous les moyens de briser les mises en dépendance qui assurent la reproduction du système impérialiste.

Vie et œuvre de Gustav Landauer ~ 2ème partie ~

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Gaël Cheptou

 

12 mars 2015

 

A Contre-Temps

 

Source: http://acontretemps.org/spip.php?article557

 

A lire: « Appel au Socialisme », de Gustav Landauer (seconde édition 1919)

 

1ère partie

2ème partie

vie_et_oeuvre_gustav_landauer (PDF réalisé par JBL1960)

1910.– La rupture est consommée avec les ouvriers anarchistes qui refusent de le suivre dans son projet d’implantation communautaire au motif que l’émancipation du prolétariat passerait nécessairement par la lutte de classe révolutionnaire et la destruction de l’État, alors que la fondation de communautés ne ferait que renforcer le système économique en place. Dans une lettre qu’il adresse à Max Nettlau, au détour d’une critique de Kropotkine, transparaît le regret de devoir constater le faible écho que rencontre, en Allemagne et à l’étranger, son anarchisme :

« Vous savez que je suis un hérétique. Mais vous ne savez peut-être pas à quel point je le suis. Je vénère notre Kropotkine en tant que puissance intellectuelle, en tant que nature, en tant qu’être humain, en tant qu’homme, en tant que travailleur de l’esprit ; mais je dois pourtant avouer que, pour moi, La Science moderne et l’anarchie ne contient en grande partie que des platitudes et n’est souvent rien de plus qu’une compilation tendancieuse de connaissances mal digérées. Allez-y, lapidez-moi. Dans tous les pays, je trouve que le mouvement anarchiste est un mouvement d’épigones. Pour ma part, je n’ai pas du tout envie de trouver mes conceptions chez les autres ; peut-être avez-vous vu avec quel plaisir, dans les derniers numéros du Sozialist , j’ai traduit les idées de Bakounine sur la philosophie et la science, bien que je désapprouve certains points essentiels de son matérialisme et de son atomisme. Mais c’était un esprit philosophique, tout différent de nos compilateurs d’aujourd’hui.

 Compte tenu de cet état de choses – en supposant toutefois qu’il est tel que je le vois – je me dois d’abandonner la réserve que j’observe par décence et de dire franchement que l’on fait du tort au mouvement anarchiste en ne tenant absolument aucun compte de mes conceptions et de mes analyses – ou en les écartant, comme l’a fait Domela Nieuwenhuis, par quelques phrases hors de propos. Je ne veux vraiment pas dire qu’un homme vieux et malade comme Kropotkine doive débattre avec moi. Pour lui, tout cela ne serait qu’une sorte de “kantisme” ou de “mystique”, mais certainement pas du “communisme”. Mais j’ai quelques raisons de penser qu’il devrait bien se trouver, en Angleterre, en Amérique et en France, par exemple, de jeunes camarades qui, comprenant l’allemand, tout en étant productifs dans leur langue, pourraient se fixer comme tâche de traduire certains de mes articles. Ce n’est pas la vanité qui parle ici – j’ai bien trop conscience de ma propre valeur pour cela – mais le désir d’agir selon mes forces. Je suis sur le point de publier mon petit livre Aufruf zum Sozialismus  ; ce que je dis dans ce livre, ainsi que dans mon livre Die Revolution , mais aussi dans certains articles que j’ai écrits dans le Sozialist , j’aimerais pouvoir le dire, en effet, aussi à des lecteurs de langue française et anglaise. Le champ d’action est très étroit en Allemagne ; et nous n’avons pas les moyens de l’élargir rapidement. C’est déjà un petit miracle si le Sozialist existe aujourd’hui et que nous puissions, à côté, publier ceci ou cela. [28] »

En octobre, il publie dans le Sozialist un article simple, beau et saisissant, intitulé « Polizisten und Mörder » (Policiers et meurtriers). Commentant un entrefilet qui racontait comment deux policiers qui, alors qu’ils étaient encore prêts quelques heures auparavant à tuer sur ordre des manifestants anti-jaunes, avaient sauvé au péril de leur vie un ouvrier alcoolisé appelant à l’aide dans les eaux sombres d’un canal, Landauer cite ce passage de L’Entraide de Kropotkine : « C’est le fond de la psychologie humaine. À moins que les hommes soient affolés sur le champ de bataille, ils “ne peuvent pas y tenir” d’entendre appeler au secours et de ne pas répondre. [29] » Puis il en vient à décrire en termes forts et expressifs un monde où l’État, la violence et la mort ont remplacé l’esprit communautaire, où des mécanismes aveugles se sont substitués à l’humanité vivante, où les hommes portent des masques, jouent le rôle qui leur est socialement assigné :

« S’il se passe de terribles choses entre nous, cela ne tient ni à notre nature, ni à notre être, ni à notre espèce. La faute de ce qui se passe entre nous vient de ce que nous ne tenons pas ce que nous promettons ; que nous ne sommes pas ce que pourtant nous sommes. Les choses iront mieux quand les hommes ne joueront plus aucun rôle ; quand ils se comporteront les uns envers les autres, c’est-à-dire quand ils ordonneront leurs relations entre eux, tels qu’ils sont en vérité. Aujourd’hui, les habits que nous endossons se livrent un combat à mort, mais ce sont les hommes vivants qui en reçoivent les blessures dans le corps et dans l’âme. L’uniforme militaire et la blouse de travail sont aujourd’hui les dirigeants de la vie ; la chair qui s’y trouve est comme l’automate mécanique et obéissant. Rétablissez l’ordre de la nature ; comprenez bien le mot du sage Socrate : connais-toi toi-même ! Connais-toi toi-même, tel que tu es vraiment, derrière la défroque que tu endosses, et n’agis point selon les lois de la défroque, mais selon l’être des hommes. Connais-toi toi-même, et reconnais ton prochain et ton semblable dans celui qui se tient devant toi. Reconnais-le derrière le masque dont il est affublé tout comme toi. Nous sommes tous ensemble des corps nus d’êtres humains, et nous nous laissons déchirer les entrailles et empoisonner jusqu’à la moelle par les tuniques de Nessus dont nous enveloppe cette odieuse société de mascarade que personne ne veut être et que pourtant nous sommes tous. [30] »

« Les choses iront mieux quand les hommes ne joueront plus aucun rôle ; quand ils se comporteront les uns envers les autres, c’est-à-dire quand ils ordonneront leurs relations entre eux, tels qu’ils sont en vérité » : on retrouve, ici, une idée puissante de Landauer, qu’il exprimera ainsi dans son Appel au socialisme  : « Le socialisme doit revenir à ses héritiers légitimes, pour qu’il devienne ce qu’il est [déjà]. » Le socialisme, l’unité de l’espèce, est déjà là, existe déjà comme « fait mystique » [31], atemporel, mais sans apparaître dans la réalité, car les hommes, les individus empiriques, isolés et dispersés, continuent d’ordonner leurs relations selon les règles de l’État et du Capital (qui sont plus que de simples choses puisqu’ils ont « absorbé » les relations humaines). Ce qui permet à Landauer de développer une critique « mystique » – et non pas seulement éthique – de la société capitaliste, en ce qu’elle est un monde du faux et de la séparation auquel se livrent les hommes, de rejeter toute forme d’évolutionnisme (le socialisme n’est pas un futur qui n’existe pas encore, mais quelque chose que l’on transforme en réalité) et d’occuper une position « intempestive », surplombant l’actualité journalière et politique.

« […] Cette odieuse société de mascarade que personne ne veut être et que pourtant nous sommes tous » : dans les écrits de cette époque, en effet, dont ce texte-ci et, en particulier, celui qui s’intitule « Si les hommes d’État sont faibles, le peuple l’est plus encore ! » – dans lequel il développe sa conception de l’État [32] –, on retrouve, souvent, la trace de l’influence de La Boétie, dont il traduit De la servitude volontaire pour le Sozialist.

1911.– Parution de son œuvre majeure, l’Appel au socialisme, qui exercera une profonde influence sur toute une génération d’intellectuels et de militants allemands [33]. Comme l’indique le titre, le socialisme dépend de la volonté des hommes – puisqu’on peut y appeler. Il ne viendra pas automatiquement à partir d’un certain stade de développement des forces productives ; il ne naîtra pas du capitalisme, période non pas de progrès mais de décadence et de maladie morales – dont la description occupe une place importante dans le livre – qui affectent tous les hommes. « Le socialisme est possible à toute époque quand un nombre suffisant d’hommes le veulent. [34] » Landauer règle férocement ses comptes avec le marxisme social-démocrate, « exotérique » dirait-on aujourd’hui :

« Ils n’ont d’yeux que pour les formes extérieures, négligeables, superficielles de la production capitaliste qu’ils se plaisent à nommer production sociale […] Le marxisme est philistin, et pour le philistin, rien n’est plus important, plus formidable, plus sacré que la technique et le progrès […] C’est alors – lorsque nous considérons le culte sans bornes que voue à la technique le petit-bourgeois progressiste – que nous commençons à nous rapprocher de l’origine du marxisme. La source du marxisme, ce n’est pas l’étude de l’histoire, ce n’est pas non plus Hegel, ni Smith ou Ricardo, ni l’un des socialistes d’avant Marx, ni l’époque de la révolution démocratique, et encore moins la volonté des hommes et leur besoin de culture et de beauté. La source du marxisme, c’est la vapeur. Il y a des vieilles femmes qui lisent l’avenir dans le marc de café ; Karl Marx, quant à lui, lit l’avenir dans la vapeur. [35] »

Pour lui, les marxistes, dans leur obsession de la masse et de l’État, sont tout bonnement incapables de voir ce qu’il peut y avoir de socialiste « dans une cité-État du Moyen Âge, un district villageois allemand, un mir russe, une allmend suisse [terre communale] ou une colonie communiste » [36]. Fondé sur la communauté villageoise et familiale, se nourrissant – à l’opposé des révolutionnaires « tablerasistes » (Gross !) qui rejettent en bloc toutes les traditions communautaires de la civilisation occidentale – de certaines expériences historiques populaires comme les ligues de la guerre des Paysans, le socialisme est avant tout une question agraire. La lutte de classes reste évidemment une nécessité vitale pour les prolétaires, tant qu’ils ne sont pas « sortis du capitalisme », mais au prix d’un enfermement toujours plus étroit, plus mortel, dans le cercle infernal du capitalisme, là où, déshumanisés, sans joie (« Qui sait aujourd’hui ce qu’est la joie ? »), ils sont transformés « en numéro », en un « appendice des rouages de la machine ». Car « tout ce qui se passe à l’intérieur de la production capitaliste, nous enfonce plus profondément dans celle-ci… » [37]. Le prolétariat ne saurait en sortir, donc, qu’en s’abolissant lui-même comme classe-du-capital et « en entrant dans d’autres relations » [38].

Le capital, tout comme l’État, est, en effet, pour Landauer un certain type de relation sociale et une « marotte » ou un « spectre » – des abstractions intériorisées et vivantes, donc qu’il convient de démystifier, de dissiper au moyen de la « critique du langage » qui vient ici se confondre avec l’anarchisme et l’individualisme :

« Le résultat fondamental de l’anarchisme ou de l’individualisme est le suivant : il n’y a, dans la société humaine [empiriquement, concrètement] que des individus et que le faire et le laisser-faire des individus. On se fait anarchiste quand on dit que les prétendus rapports sociaux ne sont rien d’autre que le comportement des hommes ; que la société n’est qu’un ensemble de fins humaines ; que la servitude dans laquelle se trouvent les masses est une servitude volontaire qu’elles pourraient secouer si seulement elles avaient l’esprit clair et une volonté ferme ; que l’État n’est point un groupe plus ou moins nombreux de gouvernants, mais un fantôme ou une marotte, un état singulier de l’âme à l’intérieur de l’homme, qui le conduit à se condamner lui-même à la misère et l’asservissement, en acceptant d’être soldat ou autre. Donc l’anarchisme, tel qu’il est apparu dans le monde depuis Étienne de La Boétie et selon l’expression la plus claire que Max Stirner lui a donnée, on pourrait le définir comme l’application pratique de la critique du langage [39] : l’État, cet État dans lequel les hommes habitent, cela n’existe pas ; c’est l’idée d’État qui réside dans les hommes et qui y fait des ravages ; le capital, ce capital dont les hommes auraient besoin pour travailler, cela n’existe pas ; il y a des liens entre les hommes qui leur permettent de travailler et d’échanger – ou il y a absence de liens, ce qui fait naître le parasitisme, l’exploitation et le monopole, etc. Ainsi, on rattache l’autorité, l’oppression et l’exploitation à la domination d’idées ou d’abstractions pétrifiées, considérées comme sacro-saintes et comme réelles, qui se sont naturellement données des formes concrètes, qui se sont développées pour devenir des organismes artificiels, car les hommes, en se rendant eux-mêmes irréels, ont du même coup rendu réel l’irréel ; et l’anarchisme, ou l’individualisme, est la révolte de l’individu singulier vivant contre ces spectres qui se sont fortifiés par l’immobilité et la non-vitalité millénaires des hommes. L’anarchisme est un principe rationnel, anhistorique, c’est le sursaut du droit de raison individualiste contre tout féodalisme sacralisé […]. [Mais] l’anarchie, ou la liberté, n’est qu’un principe négatif. Il rappelle à chaque individu du peuple que sa liberté est toujours indestructiblement présente. Ce principe tue les idoles et détruit les fausses reliques sacrées : État ? Capital ? Oh, il vous suffit de vouloir, vous les individus, de penser et de vouloir ; dès lors, l’État et le Capital n’existent pour vous que dans la mesure où ceux qui refusent de penser et de vouloir peuvent vous faire obstacle. Certes, ils peuvent vous faire obstacle dans bien des cas ; mais, dans certains cas, vous pouvez faire immédiatement usage de votre liberté, en réalisant ensemble, comme un seul homme, ce que vous pensez et voulez tous individuellement de la même manière.

Il n’y a pas que des fausses reliques, certaines sont authentiques. Elles sont fausses quand elles sont imposées de l’extérieur ; elles sont authentiques quand, nées à l’intérieur des individus, elles forment un lien unissant les hommes. […] On fait appel aux individus quand il s’agit de se libérer des idoles et des spectres de ces pouvoirs abstraits qui nous trompent et nous oppriment. Mais, en vérité, il n’y a d’individus ni dans la nature ni dans l’histoire. L’anarchie est seulement la face négative de ce qu’est, positivement, le socialisme . L’anarchie est l’expression de l’émancipation de l’homme par rapport aux idoles de l’État, de l’Église, du Capital ; le socialisme est l’expression de la véritable et authentique union des hommes, authentique parce qu’elle provient de l’esprit individuel, qu’elle s’épanouit dans l’esprit de l’individu comme ce qui reste éternellement un et le même, comme idée vivante, qu’elle naît sous la forme d’une alliance libre entre les hommes. [40] »

Landauer rappelle, alors, l’idée anarchiste fondamentale que la Ligue socialiste a, selon lui, exhumée, sauvée et revivifiée : « La liberté ne peut être créée, elle ne peut être qu’expérimentée. Il ne faut pas dire : aujourd’hui, nous ne sommes pas libres, mais demain, par on ne sait quel coup de baguette magique, nous serons libres ; il faut dire : nous avons tous sans exception la liberté en nous et nous devons seulement la faire passer dans la réalité extérieure. [41] »

Dans un petit article, à l’occasion d’une grève des garçons boulangers à Berlin, il constate une absence totale de forces créatrices dans le mouvement, alors qu’il faudrait, selon lui, au lieu de faire ou de soutenir la grève (« lutte de classes capitaliste »), permettre à la population de cuire elle-même son pain en construisant des fours coopératifs ou communautaires. Ce serait là du véritable socialisme, car, tout en luttant contre l’envahissement du pain chimique et fade de l’industrie alimentaire, on ferait ainsi renaître des traditions et des cultures artisanales englouties par le capitalisme et on favoriserait la diversité individuelle – l’individualité – dans l’unité [42]. 

Face au danger de guerre (seconde crise marocaine), Landauer renforce son action antimilitariste ; une brochure – La suppression de la guerre par l’autodétermination du peuple –, qu’il rédige sous la forme de questions-réponses, imprimée à 100 000 exemplaires, est interdite et confisquée avant sa diffusion. Il conçoit le plan d’un « congrès ouvrier libre » : il appelle la classe ouvrière à s’auto-organiser, à prendre ses propres affaires en main, à rompre avec les bureaucraties politique et syndicale et à opposer à la guerre la « grève générale active ». Dans son esprit, le « congrès ouvrier libre », une assemblée de délégués ouvriers, sur le modèle des « sections » de Paris pendant la Révolution française, pourrait se substituer au système de gouvernement en place, sous la forme d’un socialisme de conseils.

1912.– Il commence à travailler pour le Börsen-Courier comme critique de théâtre.

En février, il prononce une conférence sur le thème « Judaïsme et socialisme » devant le « groupe local Berlin-Ouest du mouvement sioniste » où, bien qu’il se dise « sioniste aux six septièmes », il s’oppose au sionisme politique, car, rappelle-t-il, il n’existera aucun « peuple », y compris juif, tant que tous les peuples ne seront pas organisés sur la base de communautés socialistes [43].

Parution de l’article « Das Glückhafte Schiff » (La nef fortunée, 15 mai) : la communauté humaine ne vient pas par la voie de la guerre ou de l’État, mais elle naît du travail, de l’entraide, du bon et joyeux voisinage qui soudent ensemble les hommes, les communes et les peuples, en les aidant à surmonter les puissances naturelles hostiles. Landauer fait la proposition de constituer en Europe un vaste territoire neutre et indépendant qui, suivant la ligne des régions-frontières, irait de la Savoie à la mer du Nord, en passant par la Suisse et l’Alsace-Lorraine.

Traduction, et publication dans le Sozialist, d’un extrait des Jours d’exil d’Ernest Cœurderoy : « Une fête universelle à Lisbonne ».

1913.– Il publie, dans le recueil Du judaïsme, édité par l’association des étudiants juifs Bar Kochba de Prague, son texte programmatique : « Sind das Ketzergedanken ? » (Ces pensés sont-elles hérétiques ?) [44]. Combinant anarchisme et judaïsme, repoussant et l’assimilation allemande et le nationalisme juif (« Le fait d’insister sur sa propre nationalité est une faiblesse »), il déclare que la régénération du peuple juif, dont la situation diasporique préfigurerait la communauté qui vient, va de pair avec la régénération de l’humanité tout entière.

Prenant prétexte d’un appel de l’écrivain Paul-Hyacinthe Loyson aux socialistes d’Allemagne et de France, publié dans la revue Les Droits de l’homme, il rédige un essai sur le problème de la guerre franco-allemande. Il critique violemment Gustave Hervé qui vient de retourner sa veste de « sans-patrie » et prend position contre les thèses que Charles Andler avait formulées à propos du « socialisme impérialiste allemand ». L’antimilitarisme et la lutte contre la guerre ne sauraient dépendre des engagements que prendraient les socialistes étrangers d’agir dans le même sens. Et cela, d’autant plus, et de toute façon, qu’on ne peut rien attendre des socialistes de parti, qui ne cherchent qu’à conquérir le pouvoir dans l’État, « régime de violence, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur » :

« Il y a des guerres seulement parce qu’il y a des États ; et il y aura des guerres aussi longtemps qu’il y aura des États. Les pauvres hommes affolés pensent que c’est l’inverse et que les États, avec leur puissance militaire, sont nécessaires pour empêcher l’ennemi de venir et d’assujettir le peuple ; chaque peuple se considère comme pacifique parce qu’il sait qu’il l’est ; et il considère que son voisin est belliqueux parce qu’il croit que le gouvernement du voisin représente l’esprit du peuple. Tous les gouvernements sont belliqueux parce qu’ils ont la violence pour tâche et vocation. Ainsi, celui qui veut vraiment la paix, doit avoir conscience qu’il est, dans chaque pays, pour le moment, seulement le porte-parole d’une toute petite minorité et qu’il ne doit pas subordonner ses résolutions à quelque parti politique que ce soit à l’étranger. Le monde peut sombrer dans la folie la plus folle – du moment que je ne manque pas à mon devoir envers ma conscience. »

Pour Landauer, la lutte contre la guerre doit, donc, se transformer en une lutte pour la réorganisation des peuples dans le sens du socialisme libertaire : « La paix, ce n’est pas l’absence de guerre ; la paix, ce n’est pas une pure négation ; la paix, c’est l’organisation positive de la liberté et de la justice. La paix, c’est l’édification du socialisme. [45] »

En décembre, il participe à la fondation de l’Association d’implantation agricole Communauté à Wittenberg. Mais, déjà, la Ligue socialiste est entrée en déclin.

1914.– En juin, il participe aux activités du Forte-Kreis, cercle de réflexion internationale créé à Postdam dans le but d’empêcher la guerre et d’œuvrer à l’entente entre les peuples (avec Romain Rolland, Walter Rathenau, Martin Buber, etc.). Il se dissout au début la guerre.

Lorsque la guerre éclate – et contrairement à certains de leurs amis, comme Martin Buber, Fritz Mauthner ou Erich Mühsam qui succombent à la fièvre nationaliste –, Gustav Landauer et Hedwig Lachmann restent obstinément fidèles à leurs positions antimilitaristes et pacifistes. Landauer se retrouve de nouveau isolé politiquement.

1915.– Le Sozialist doit suspendre sa parution à la suite de l’incorporation de Max Müller, qui en était l’éditeur, le rédacteur et le compositeur. La diffusion de l’Aufruf zum Sozialismus est interdite. En avril, Landauer se rend en Suisse où il entre en contact avec des écrivains expressionnistes (Ludwig Rubiner, René Schickele) et des socialistes-religieux (Leonhard Ragaz, Jean Matthieu). De retour en Allemagne, un conseil de révision le déclare inapte à la guerre. Il prend part aux activités du Bund Neues Vaterland (Ligue de la nouvelle patrie) qui lutte pour la paix et contre les annexions, et collabore à la revue Der Aufbruch (Renouveau) d’Ernst Joël, organe du mouvement de la jeunesse et d’un socialisme éthique.

En réponse à des critiques qui considèrent que le Sozialist, plutôt que de chercher à découvrir et raviver des manifestations authentiques passées d’esprit communautaire, doit se concentrer sur l’organisation et l’agitation, Landauer écrit :

« Je maintiens que les grands hommes de tous les temps et de tous les peuples doivent nous servir de collaborateurs vivants, et cela surtout tant que les contemporains prétendument vivants ne sont pas à la hauteur de leur tâche. Pour moi, les morts vivent, de même qu’à mes yeux un très grand nombre de vivants sont morts. C’est toujours la malheureuse histoire de camarades qui jugent la feuille non pas par rapport à ce qu’elle leur donne, mais par rapport à la valeur de la propagande qu’offrent les numéros. Le Sozialist est fait pour être lu, pour être lu avec application et réflexion. [46] »

1916.– Dans la Frankfurter Zeitung du 6 février, paraît l’essai « Ein Weg deutschen Geistes » (« Un chemin de l’Esprit allemand »), où il suit la ligne de l’évolution qui mène de Goethe à Georg Kaiser, en passant par A. Stifter.

Il prononce le discours d’ouverture (« Judaïsme et socialisme ») à l’inauguration du Foyer populaire juif où il dispense un cours sur le socialisme.

Au cours de l’été, la Zentralstelle Völkerrecht (Comité central pour le droit international) est fondée par des délégués de la Ligue de la nouvelle patrie et de la Ligue allemande des droits de l’homme. Le Comité entend œuvrer en faveur d’une paix de conciliation. Landauer, qui en dirige la section berlinoise, avait rédigé l’appel constitutif initial avec le libéral Ludwig Quidde.

Il donne plusieurs conférences littéraires sur Shakespeare, Hölderlin, Goethe et Kaiser.

En décembre, il écrit au président américain T.W. Wilson une lettre dans laquelle il avance l’idée d’un nouvel ordre de paix fondée sur une ligue des nations.

1917.– En mai, en raison de la situation du ravitaillement à Berlin, la famille Landauer s’installe à Krumbach, en Bavière.

1918.– Mort de Hedwig Lachmann, le 21 février, d’une pneumonie. Bouleversé, Landauer ne s’en remettra pas. Il se décide, après de longues hésitations, à accepter la proposition qui lui est faite au Théâtre de Düsseldorf d’occuper un poste de dramaturge et de prendre en charge la revue Masken. Mais il n’aura pas le temps de s’installer à Düsseldorf, car la révolution éclate en Bavière le 7 novembre et le nouveau président bavarois, Kurt Eisner, l’invite « aussi vite que sa santé le permet » à venir contribuer à la « révolution des consciences ». Il devient, sur recommandation de Mühsam, membre du Conseil ouvrier révolutionnaire et, ainsi, du Conseil d’ouvriers, de paysans et de soldats de Munich. Il fait également partie du Conseil national provisoire bavarois.

Parution de l’essai Die vereinigten Republiken Deutschlands und ihre Verfassung (Les républiques unies d’Allemagne et leur constitution) : la révolution lui fait entrevoir la possibilité historique d’une Allemagne socialiste, fédéraliste, décentralisée, organisée sur le système des conseils et des corporations, une ligue de républiques allemandes autonomes, chacune enracinée dans sa culture et son histoire propres, en opposition à l’Allemagne prussienne, au jacobinisme bolchevique et à la démocratie parlementaire. Il critique, en particulier, les élections, se prononce contre le vote secret qui, fondé sur l’individu isolé et non pas sur les communautés humaines existantes ou en devenir, parachève, selon lui, l’atomisation des hommes dans la société moderne. Il appelle « à revenir à la démocratie authentique, telle qu’elle est préfigurée dans les assemblées communales et provinciales du Moyen Âge, de Norvège et de Suisse, et en particulier dans les réunions des sections de la Révolution française. [47] »

1919.– En janvier, en faisant paraître ses Briefe aus der französischen Revolution, il s’efforce de recueillir l’expérience de la Révolution française et d’en tirer les enseignements pour la période à venir, en laissant parler les principaux acteurs au travers de leurs lettres. Il publie également une nouvelle édition – dite « édition de la Révolution » – de son Appel au socialisme et un recueil d’articles d’avant-guerre (Rechenschaft). Dans une lettre à son cousin Hugo, il écrit, fidèle à lui-même : « Ce n’est pas la dictature mais l’abolition du prolétariat qui doit être le mot d’ordre » [48].

Le 12 janvier, les résultats de l’USPD d’Eisner aux élections au Parlement régional bavarois sont catastrophiques (2,5 %) ; bien qu’opposé à ces élections, Landauer se présente, à la demande d’Eisner, dans la circonscription de Krumbach, comme candidat « sans-parti » sur une liste de l’USPD : il obtient 92 voix. Le 21 février, Eisner est assassiné alors qu’il se rend au nouveau Parlement pour remettre sa démission à Auer, son successeur – qui est lui grièvement blessé, en représailles, une heure plus tard, en plein Parlement. Landauer prononce le discours funèbre. En réaction, il soumet au Conseil central des propositions visant à prendre des otages pour se protéger et à procéder à des arrestations pour enrayer la « contre-révolution universitaire ». Bien qu’attaché à son idéal de non-violence, il estime que le recours à la force – et à la censure – est parfois nécessaire pour défendre le socialisme des conseils contre les forces de la bourgeoisie.

La classe ouvrière se soulève. La vacance du pouvoir qui s’est ouverte avec les attentats est comblée de nouveau par les conseils. Landauer s’engage, alors, en faveur de la socialisation des moyens de production, ainsi que de la presse, pour briser le monopole idéologique de la contre-révolution. Le 7 avril, le jour de son anniversaire, la « République des conseils » est proclamée à Munich : il devient commissaire du peuple à l’Instruction publique et à la Culture. Les communistes n’y participent pas. Le 13, un putsch des troupes contre-révolutionnaires du gouvernement social-démocrate Hoffmann, réfugié à Bamberg, est repoussé, mais les communistes saisissent l’occasion pour prendre le pouvoir et proclament la deuxième République des conseils (d’Eugen Leviné). Landauer se sent moralement tenu de proposer sa collaboration au nouveau Comité révolutionnaire, qui décline ses services. Il se retire dans la banlieue de Munich, chez la veuve de Kurt Eisner. Le 1er mai, alors que les troupes gouvernementales contre-révolutionnaires reprennent la ville, il est arrêté à la suite d’une dénonciation. « Les gens criaient hourra ! hourra !, tapaient dans les mains et agitaient des mouchoirs. La foule criait : “Réglez-lui son compte à ce chien, ce juif, cette canaille !”. [49] » Le lendemain, il est battu à mort par la soldatesque dans la cour de la prison centrale de Stadelheim. « Tuez-moi donc ! Et vous vous dites des hommes ! » auraient été ses derniers mots [50].

 

1] « Vor fünfundzwanzig Jahren » (1913), in : G. Landauer, Zwang und Befreiung, Cologne, Hegner, 1968, pp. 47-53.

[2] « Dühringianer und Marxist », Der Sozialist, 22 octobre 1892, in : Landauer AS 2, pp. 114-121 (ici p. 121).

[3] Encore que, dans le texte « Quelques mots à propos de l’anarchisme » (1897), il fasse preuve de compréhension à l’égard des auteurs d’attentats anarchistes et prenne leur défense.

[4] Ein Weg zur Befreiung der Arbeiter-Klasse, Berlin, Adolf Marreck, 1895, p. 6. Voir, dans le même esprit, son texte « Sortir de l’État » d’août 1895. Il est à noter que les Œuvres choisies n’ont pas repris la brochure de Landauer. Qui pourrait être rééditée, pourtant.

[5] « Anarchismus-Sozialismus », Der Sozialist, 7 septembre 1895, in : Landauer AS 2, pp. 179-185 (ici, pp. 179-180).

[6] Voir, à ce propos, en particulier, Joachim Willems, Religiöser Gehalt des Anarchismus und anarchistischer Gehalt der Religion ? Die jüdisch-christlich-atheistische Mystik Gustav Landauers zwischen Meister Eckhart und Martin Buber, Albeck bei Ulm, 2001, pp. 23-26, pp. 82-87, et passim.

[7] Plus tard, Kropotkine, à qui Landauer avait fait remarquer la confusion à laquelle pouvait prêter, dans L’Entraide, l’emploi indistinct du mot « individualisme » tout particulièrement en Allemagne [voir plus bas ce que Landauer entend par cette notion], explique qu’il fait une distinction entre l’« individualité », si étroitement liée à l’« entraide », et l’atomisation concurrentielle-capitaliste. Voir la lettre de P. Kropotkine à G. Landauer du 9 novembre 1903, in : Edmund Silberner, « Unbekannte Briefe Peter Kropotkins an Gustav Landauer », Cahiers internationaux d’histoire économique et sociale, n° 9, 1978, pp. 114-115.

[8] « Zur Entwicklungsgeschichte des Individuums », in : Landauer AS 2, pp. 45-68 (ici, p. 68). D’où, par la suite, l’extrême méfiance de Landauer envers toutes les expériences d’épanouissement de la personnalité ; d’où son rejet catégorique tant de la psychanalyse freudienne que des formes de vie nouvelles et sans attaches de la bohème ; d’où, enfin, sa violence polémique à l’égard d’Otto Gross qui, dans le mouvement anarchiste, était la figure où semblaient se rejoindre les diverses tentatives de « réalisation de soi-même ». Sur ce sujet, on lira l’étude de Guillaume Paoli, Landauer, Gross, Mühsam : histoires de famille, publiée dans ce numéro.

[9] Cité d’après : Siegbert Wolf, Gustav Landauer zur Einführung, Hambourg, 1988, p. 13.

[10] Ibid., p. 21. Voir aussi « Quelques mots à propos de l’anarchisme » (10 juillet 1897), texte reproduit dans ce numéro, où il est dit : « … l’anarchisme ne peut pas, à notre époque, être un mouvement de masse, mais seulement un mouvement d’individus, de pionniers. […] En Allemagne, une grande partie des ouvriers commence à se réjouir plus ou moins ouvertement qu’il y ait des anarchistes dans leur pays, tout en considérant qu’il n’est pas possible pour eux d’être anarchiste ou qu’il n’est pas nécessaire qu’ils le soient. »

[11] Selon Rudolf Rocker, Im Sturm der Zeiten, manuscrit IISG, p. 70.

[12] « Der Dichter als Ankläger », Der Sozialist, 5 février 1898, in : Laudauer AS 1, pp. 62-68. Ce n’est que sous l’impulsion de Buber, vers 1908-1910, que Landauer, redécouvrant son identité juive, va se préoccuper réellement du judaïsme et de l’antisémitisme.

[13] Voir l’étude de Walter Fähnders et Christoph Knüppel « Gustav Landauer et Les Mauvais Bergers »Cahiers Octave Mirbeau, n° 3, 1996, pp. 73-90 –, reprise, en version révisée, dans ce numéro.

[14] Lettre à Hedwig Lachmann du 10 mars 1899 (Landauer Lebensgang, op. cit., tome 1, p. 12). Joachim Willems estime que Landauer tendait alors à s’identifier à Eckhart, cf. Religiöser Gehalt des Anarchismus, op. cit., p. 31.

[15] Kropotkine exprime cette même et grandiose vision unitaire de l’espèce dans son langage scientifique-scientiste : « Quand le physiologue parle de la vie d’une plante ou d’un animal, il y voit plutôt une agglomération, une colonie de millions d’individus séparés, qu’une personnalité unie et indivisible. Il vous parle d’une fédération d’organes digestifs, sensuels, nerveux, etc., tous très intimement liés entre eux, tous subissant le contrecoup du bien-être ou du malaise de chacun, mais vivant chacun de sa vie propre. Chaque organe, chaque portion d’organe, à son tour, est composé de cellules indépendantes qui s’associent pour lutter contre les conditions défavorables à leur existence. L’individu est tout un monde de fédérations, il est tout un “cosmos” à lui seul ! […] Bref, chaque individu est un cosmos d’organes, chaque organe est un cosmos de cellules, chaque cellule est un cosmos d’infiniment petits ; et dans ce monde complexe, le bien-être de l’ensemble dépend entièrement de la somme de bien-être dont jouit chacune des moindres parcelles microscopiques de la matière organisée. » (P. Kropotkine, L’Anarchie. Sa philosophie. Son idéal. Conférence qui devait être faite le 6 mars 1896 dans la salle de Tivoli-Vauxhall à Paris, Paris, Stock, 1896, pp. 11-12.)

[16] « Durch Absonderung zur Gemeinschaft », in : Landauer AS 7, pp. 131-148. L’influence de Maître Eckhart sur sa pensée est ici manifeste : Eckhart considère que tout individu porte en lui une petite étincelle divine, le « fond de l’âme » (Seelengrund), et qu’il peut parvenir à l’unio mystica, à l’union avec Dieu, s’il se concentre tout entier sur ce « Dieu en moi », par le « détachement » (Abgeschiedenheit), par le renoncement au monde et le dépouillement total de soi. Selon Eckhart, seul l’individu vraiment « pauvre en esprit » peut laisser la divinité « percer » en lui. « […] Car il n’y a vraiment de pauvreté en esprit que lorsque l’homme est à tel point libéré de Dieu et de toutes ses œuvres que Dieu, s’Il voulait opérer dans l’âme, devrait être lui-même le Lieu de son opération » (traduction : Alain de Libera, in : Eckhart, Traités et sermons, Paris, Flammarion, 1995, p. 353). Voir Joachim Willems, Religiöser Gehalt, op. cit., pp. 62-67.

[17] Landauer avait déjà traduit des textes de Déjacque, notamment l’article du Libertaire intitulé « L’autorité – La dictature » (connu plus tard sous le titre « À bas les chefs ! ») qui parut dans le Sozialist en octobre 1895.

[18] Le couple part aussi en Angleterre pour échapper au déshonneur social en Allemagne, puisque Landauer est encore marié et qu’un divorce d’avec Margarethe Leuschner est impossible en raison de son état de santé.

[19] Selon Max Nettlau, cité par Heiner Becker, op. cit., p. 112.

[20] « Peter Kropotkin », Der Sozialist, Noël 1912, 15 janvier et 15 février 1913, in : Landauer AS 1, pp.191-204. Bien qu’il l’ait annoncé à plusieurs reprises, il n’est jamais entré dans une critique de fond des idées de Kropotkine.

[21] Pierre Kropotkine, La Conquête du pain, Paris, Stock, 1892 (deuxième édition), p. 34 (souligné dans le texte).

[22] « Anarchistische Gedanken über Anarchismus », Die Zukunft, vol. 37, n° 4, 1901, pp. 134-140, in : Landauer AS 2, pp. 274-281 (ici, p. 277.)

[23] Laquelle est la mère du cinéaste américain Mike Nichols (1931-2014).

[24] G. Landauer, La Révolution, op. cit., p. 39.

[25] Ibid., p. 55.

[26] Voir « Les syndicalistes révolutionnaires français », texte représentatif reproduit dans de ce numéro.

[27] « Der erste Mai », Der Sozialist, 1er mai 1909, in : Landauer AS 3, pp. 78-83.

[28] Voir Matzigkeit, op. cit., pp. 130-131 (lettre à Max Nettlau du 10 août 1910).

[29] Pierre Kropotkine, L’Entraide, un facteur de l’évolution, Montréal, Ecosociété, 2001, p. 340.

[30] « Polizisten und Mörder », Der Sozialist, 13 octobre 1910, in : G. Landauer, Der werdende Mensch, Postdam, 1921, pp. 73-77. [Non repris apparemment – la chose est surprenante – par Siegbert Wolf dans les Œuvres choisies].

[31] Voir Joachim Willems, op. cit., p. 178.

[32] « Schwache Staatsmänner, schwächeres Volk ! », Der Sozialist , 15 juin 1910. Texte reproduit dans ce numéro.

[33] On lit par exemple, en 1925, les lignes suivantes à propos de Landauer dans L’Internationale, l’organe théorique de la FAUD : « Pour nous, il est clair que son Aufruf zum Sozialismus est son œuvre la plus importante ; nous considérons que c’est même ce qu’on a écrit de meilleur en Allemagne sur le socialisme » (Fritz Oerter, « Gustav Landauer », L’Internationale, 1925, n° 4, pp. 23-28, ici p. 25.)

[34] Aufruf zum Sozialismus, Francfort/Main, EVA, 1967, p. 108.

[35] Ibid., pp. 97-98.

[36] Ibid., p. 93. Certains passages du livre rappellent, d’ailleurs, la lettre de Marx à Vera Zassoulitch.

[37] Ibid., respectivement p. 133 et p. 122.

[38] [our reprendre une expression qu’il emploie dans son article « Schwache Staatsmänner, schwächeres Volk ! ».

[39] Pour Stirner, on sait que, par exemple, « le droit est une marotte dont nous a gratifié un fantôme » (L’Unique et sa propriété, traduction de Robert L. Reclaire, Paris, Stock, 1900, p. 251.)

[40] « Individualismus », Der Sozialist, 15 juillet 1911, in : Landauer AS 2, pp. 83-89.

[41] Ibid.

[42] « Brot », Der Sozialist, 1er juin 1911, in : Landauer AS 3, pp. 83-86.

[43] « Judentum und Sozialismus », in : Landauer AS 5, pp. 347-351.

[44] « Sind das Ketzergedanken ? », Ibid., pp. 362-368.

[45] « Deutschland, Frankreich und der Krieg », Der Sozialist, 1er mars 1913, in : Landauer AS 4, pp. 153-164.

[46] Ulrich Linse, Organisierter Anarchismus im deutschen Kaiserreich von 1871, Berlin, 1969, pp. 298-299.

[47] « Die vereinigten Republiken Deutschlands und ihre Verfassung », in : Landauer AS 4, pp. 254-260, ici p. 256.

[48] Lettre de Gustav Landauer à Hugo Landauer, du 29 janvier 1919, in : Lebensgang, op. cit., tome 2, p. 369.

[49] D’après une lettre d’Else Eisner, citée par S. Wolf, Landauer AS 4, p. 40.

[50] Rocker, op. cit., p. 123.

Présidence Trump… Repose en paix (Paul Craig Roberts)

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Article de PCR qui suit l’analyse du Saker d’il y a quelques jours: « La présidence Trump est finie !… »

Le but de tout cela ? Le chaos politico-social. Trump est-il un dupé ou est-il partie du plan ? L’avenir le dira… Tout ce merdier arrive à grands pas en France. Voter c’est acquiescer, voter c’est être complice de ces criminels de la politique professionnelle, du mensonge permanent et du conflit, guerre sans fin, du consensus du statu quo oligarchique… Il n’y a pas de solution au sein du système, il n’y en a jamais eu et n’y en aura jamais ! qu’on se le dise !…

~ Résistance 71 ~

 

La présidence de Trump: Repose en paix

 

Paul Craig Roberts

 

16 février 2017

 

url de l’article original:

http://www.paulcraigroberts.org/2017/02/16/trump-presidency-rip/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Donald Trump a t’il surestimé son pouvoir présidentiel ? La réponse est oui.

Steve Bannon, le conseiller principal de Trump, est-il politiquement inexpérimenté ? La réponse est oui.

Nous pouvons conclure suite aux réponses à ces deux questions que Trump est submergé et qu’il va payer un lourd tribut.

Combien ?

Le New York Times rapporte que “les agences de renseignement américaines ont cherché à apprendre si la campagne électorale de Trump était de mèche avec les Russes au sujet du hacking et autres efforts pour influencer les élections.”

L’ancien espion de la NSA John Schlinder a tweeté qu’un collègue haut placé dans la communauté du renseignement lui avait envoyé un courriel disant que l’état profond avait déclaré une guerre nucléaire à Trump et qu’il “mourait en prison”.

https://sputniknews.com/us/201702151050723578-intelligence-community-war-trump/

Il est très possible que cela se produise.

A la fin de la seconde guerre mondiale, le complex militaro-industriel et de la sécurité décida que le flot de revenus et de bénéfices ainsi que le pouvoir, émanant de la guerre et des menaces de guerre, étaient bien trop important pour être abandonnés dans une ère de paix. Ce complexe manipula un faible et inexpérimenté président Truman de s’engager dans une guerre froide totalement inutile avec l’URSS. Le mensonge fut créé et accepté par le peuple américain naïf, mensonge disant que le communisme internationaliste avait l’intention de conquérir le monde. Ceci était un mensonge transparent, parce que Staline avait purgé le système et fait assassiné Léon Trotski et tous les communistes qui croyaient en une révolution mondiale. “Le socialisme dans un seul pays” avait déclaré Staline.

Les experts universitaires, sachant pertinemment où leurs tartines étaient beurrées, s’accommodèrent et contribuèrent même au mensonge et à la falsification. Dès 1961, le pouvoir extrême du complexe militaro-industriel devint très apparent au président Eisenhower, un général 5 étoiles qui fut en charge de l’invasion américaine de l’Europe occidentale occupée par les Allemands durant la seconde guerre mondiale. Le pouvoir privé, que le complexe militaro-industriel (nom donné par Eisenhower lui-même) exerçait, dérangea tellement “Ike” lui-même que sa dernière adresse au peuple américain au soir de sa présidence fut pour le mettre en garde contre la subversion de la démocratie (NdT: si tant est qu’elle existait avant… une simple analyse historique prouve que non, mais c’est une autre histoire… disons que c’était devenu bien pire…):

“Jusqu’au dernier des conflits mondiaux, les Etats-Unis ne possédaient pas d’industrie d’armement. Les fabricants américains de charrues pouvaient le moment venu et suivant la demande, forger tout aussi bien des épées. Mais maintenant, nous ne pouvons plus prendre le risque d’une gestion d’urgence de notre défense nationale, on nous a forcé à créer une industrie d’armement permanente et ce à grande échelle. De plus, trois millions et demi d’hommes et de femmes sont directement engagés dans le secteur de la défense. Nous dépensons annuellement en sécurité militaire plus que les revenus nets de toutes les entreprises américaines combinées.

Cette conjoncture d’un grand et vaste secteur militaire et d’une importante industrie de l’armement est une nouvelle expérience pour l’Amérique. L’influence totale, économique, politique et même spirituelle, s’en fait ressentir dans chaque ville, dans chaque état, dans chaque bureau du gouvernement fédéral. Nous reconnaissons le besoin impératif d’un tel développement. Pourtant, nous ne devons pas manquer de comprendre ses graves implications. Notre travail, nos ressources et notre mode de vie sont tous impliqués, ainsi que la structure même de notre société.

Dans les conseils gouvernentaux, nous devons nous réfréner de l’acquisition d’une influence non mandatée, qu’elle soit recherchée ou pas, par le complexe militaro-industriel. Le potentiel pour la montée désastreuse d’un pouvoir mal placé existe et persistera.

Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertees ou les processus démocratiques. Nous ne devons rien prendre pour acquis. Seuls des citoyens alertes et informés peuvent forcer le meilleur maillage de cette énorme machine militaro-industrielle de la défense avec nos objectifs et méthodes pacifiques et ce de façon à ce que la sécurité et la liberté puissent prospérer de concert.”

L’avertissement d’Eisenhower était d’une grande justesse. Mais cela reposait sur le concept “de citoyens alertes et informés”, ce que les Etats-Unis ne possèdent pas. La population américaine est, dans les grandes largeurs, grandement insouciante et se dirige, sous la houlette de tout le spectre politique de l’extrême gauche à l’extrême droite, vers l’auto-destruction.

Les médias de presse écrite et audiovisuelle, qui servent de propagandistes pour les élites du complexe militaro-industriel et de Wall Street, s’assurent que les Américains ne sont exposés qu’à une information bidon et totalement orchestrée. Chaque foyer ou personne qui allume sa télé ou lit les journaux/magazines, est programmé pour vivre dans une réalité falsifiée, orchestrée qui ne sert que le plus petit nombre du sommet de la pyramide du pouvoir et du contrôle.

Trump a défié cet establishment sans réaliser vraiment que celui-ci était bien plus puissant que le président des Etats-Unis.

Voici ce qui s’est produit: Pendant le second terme de la présidence d’Obama, la Russie et son président (Poutine) furent diabolisés par le complexe militaro-industriel et les nouveaux cons(ervateurs) utilisant les médias pressetitués.. La diabolisation a facilité la capacité des médias pressetitués comme le Washington Post, le New York Times, CNN, MSNBC et le reste de la clique, d’associer le contact avec la Russie et des articles questionnant les tensions orchestrées entre les Etats-Unis et la Russie avec des activités suspicieuses, voire même de trahison. Trump et ses conseillers étaient par trop inexpérimentés pour comprendre que la conséquence de l’élimination politique de Flynn était en place pour valider cette association (amalgame) orchestrée de la connexion de la présidence de Trump avec le renseignement russe.

Maintenant nous avons les putes des médias et de la politique qui posent des questions du genre de celles qui furent utilisées pour noircir le président Nixon et le forcer à démissionner: “Qu’est-ce que le président savait et quand l’a t’il su ?…” Trump savait-il que le général Flynn avait parlé avec l’ambassadeur russe des semaines avant que Trump a dit qu’il l’avait fait ? Est-ce que Flynn a commis l’irréparable ? Parler à un Russe, parce que Trump lui a dit de le faire ?…

Les fournisseurs de bobards (“fake news”) tels que le NYT, le WP, CNN, MSNBC et le reste de ces détestables menteurs en série, utilisent des allusions totalement irresponsables afin d’emmêler le président Trump dans une toile d’araignée de la trahison. Voici une des manchettes du NYT: “Les aides-de-camp de la campagne Trump ont eu des contacts répétés avec le renseignement russe.” Ce à quoi nous assistons est une campagne gérée par l’état profond utilisant ses putes des médias pour piéger Trump et amener sa destitution.

Ceux qui sont à la manœuvre pour renverser le résultat de l’élection présidentielle US de 2016 sont si confiants en leur succès, qu’ils déclarent publiquement leur préférence pour un coup de palais à la démocratie (NdT: disons à la mascarade de démocratie, mais là n’est pas le sujet de PCR…). Le méga sioniste, chien de guerre nouveau con Bill Kristol a exprimé sa préférence pour un coup d’état en provenance de l’état profond sur le président élu Donald Trump.

http://www.breitbart.com/big-government/2017/02/15/bill-kristol-backs-deep-state-president-trump-republican-government/

La “gauche/libérale/progessiste” s’est alignée avec le 1% contre la classe salariale étiquetée “raciste, misogyne et homophobe”, qualifiée des “déplorables de Trump” (NdT: par Hillary Clinton durant sa campagne…), classe qui a essentiellement élu Trump. Même ce tâcheron mal informé de musicien, Moby, s’est senti obligé de poster des non-sens flagrants sur Facebook en déclarant: “1-le dossier russe contre Trump est vrai. 100% vrai, le gouvernement russe le fait chanter, pas seulement parce qu’il s’est fait pisser dessus par des putes russes, mais pour des choses bien plus graves et 2-l’administration Trump est en collusion avec le gouvernement russe et elle l’a été depuis le tout premier jour.

Maintenant que Trump a été marqué du sceau “d’associations avec le renseignement russe”, les idiots républicains, d’après Bloomberg, “ont rejoint les appels des démocrates pour avoir une enquête sur les contacts entre les membres de l’équipe Trump et les agents du renseignement russe ce mercredi (15 février), ceci indiquant un péril politique croissant au sein du parti alors que de nouveaux rapports émergent sur les contacts extensifs entre les deux.

https://www.bloomberg.com/politics/articles/2017-02-14/flynn-s-ouster-sparks-new-gop-calls-for-wider-russia-probe?cmpid=BBD021517_BIZ

Bien sûr, il n’y a absolument aucune preuve de ces soi-disants contacts, mais les faits réels ne font pas partie de la campagne visant à déposer Trump.

L’acceptation de la démission de Flynn par Trump est utilisée par ses opposants comme une confirmation de leurs fausses accusations disant que le président des Etats-Unis est compromis par le renseignement russe. Comprenant son erreur, la Maison Blanche a essayé de contrer sa bourde (l’acceptation d e la démission de Flynn) en disant que Flynn a été écarté parce que Trump avait perdu confiance en lui, pas parce qu’il avait fait quelque chose d’illégal ou avait des connexions avec le renseignement russe. Mais aucun des opposants de Trump n’écoute quoi que ce soit et la CIA continue à alimenter la pressetituée de bobards.

Depuis le tout début j’avais prévenu que Trump manquait singulièrement d’expérience et de connaissance pour choisir un gouvernement qui lui serait fidèle et servirait son agenda. Trump a maintenant viré la seule personne sur laquelle il pouvait vrament compter. La conclusion la plus évidente est celle-ci: Trump est de la viande froide.

L’effort du peuple américain pour ramener le gouvernement sous contrôle via Trump a été défait et vaincu par l’état profond.

L’argument de Chris Hedges qui dit que la révolution est maintenant la seule façon pour les Américains de reprendre le contrôle de leur pays, continue à gagner en crédibilité.

Voici les mots qui ont condamné Trump lorsqu’il a déclaré la guerre à l’establishment avant même d’avoir assemblé son armée:

“Il n’y a rien que ne fera pas l’establishment politique, aucun mensonge qu’il ne proférera pas, pour conserver son prestige et le pouvoir à vos dépends. L’establishment de Washington et les corporations médiatiques et financières qui le financent, n’existe que pour une seule raison: se protéger et s’enrichir. Ceci représente un carrefour dans l’histoire de notre civilisation qui déterminera si oui ou non, nous, le peuple, allons reconquérir le contrôle de notre gouvernement. L’establishment politique qui essaie de nous en empêcher est le même groupe responsable de nos désastreux rapports commerciaux, de l’immigration illégale massive et de politiques économiques et étrangères qui ont saigné ce pays à blanc.

L’establishement politique a amené la destruction sur nos usines et sur nos boulots alors qu’ils s’échappent vers le Mexique, la Chine et d’autres pays du monde. C’est une structure de pouvoir mondiale qui est responsable des décisions économiques qui ont volé notre classe ouvrière et nos salariés, qui a vidé notre pays de sa richesse et mis ce fric dans les poches d’une poignée de grandes entreprises et d’entités politiques.”

Résistance au colonialisme: Frankenstein et les Indiens (Steven Newcomb)

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Frankenstein et les peuples natifs ou l’expression d’une ironie

Le Frankenstein de Mary Shelley sanglota sur les actes ignobles commis par les chrétiens européens [sur les Indiens]

 

Steven Newcomb

 

14 février 2017

 

url de l’article original:

https://indiancountrymedianetwork.com/news/opinions/frankenstein-native-peoples-expression-irony/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

A lire: « Païens en terre promise, décider la doctrine chrétienne de la découverte », Steven Newcomb, Fulcrum, 2008 (version française PDF, traduction Résistance 71, mise en page JBL1960, 2016)

 

Si ce n’était pas à cause de mon bon ami Peter d’Errico, je ne saurais pas que Mary Shelley mentionne les Amérindiens dans son célèbre livre d’horreur “Frankenstein”. Peter est une des seules personnes que je connaisse qui a en fait lu le livre plutôt que de se référer aux films d’Hollywood sur cette histoire. Dans le “Frankenstein” de Shelly, une jeune Arabe du nom de “Safie” est instruite par son tuteur Félix. Un des livres qui est utilisé pour son éducation est “Ruines d’empire” du Comte Volney. Des leçons, le monstre de Shelley dit: “J’ai entendu parler de la découverte de l’Amérique et j’ai pleuré avec Safie sur le triste sort de ses habitants originels.

Quelle parfaite expression de l’ironie: le monstre de Shelley pleure sur les actes monstrueux commis par les chrétiens européens contre les peuples originels de ce continent, connu sous le nom de “Continent des Amériques”. Il y a une autre ironie en regard du Frankenstein de Mary Shelley, livre qui d’après certains érudits, est un des tous premiers livres de science-fiction: son histoire fut joué en premier lieu sous forme de pièce de théâtre en 1823, la même année que la décision de fiction légale par la Cour Suprême des Etats-Unis dans son verdict de l’affaire Johnson c. M’Intosh, décision qui a eu pour résultat tant de destruction pour nos nations originelles et qui est toujours vu et considéré aujourd’hui comme un précédent légal valide et actif.

La fiction de la CS dans sa décision Johnson c. M’intosh suit ce que John Steinbeck appelait “le schéma de la réalité contrôlé et façonné par la pensée de l’écrivain.La décision de Johnson c. M’Intosh est un schéma de réalité créé par l’esprit du juge John Marshall, utilisant des idées préexistantes et sous-jacentes à la sémantique de la domination que l’on trouve dans la langue anglaise. Une idée que Marshall créa dans son rendu de la décision qu’il écrivit pour la cour unanime, est que la liberté des nations originelles de ce continent a été “nécessairement diminuée” par le “peuple chrétien” supposément en “découvrant” des terres “habitées” par des non-chrétiens (“natifs qui étaient païens”).
Etant donné l’effort de la cour de Marshall pour utiliser l’expression d’idées dans la décision de l’affaire Johnson comme moyen d’essayer de mettre un terme à la liberté des nations originelles du continent, quelle ne fut pas l’ironie du sort de voir que la fameuse cloche de la liberté de Philadelphie se fissura lorsqu’elle résonna lors de la processon des funérailles du juge Marshall, comme l’a décrit Alfred Steinberg en 1835:

“Tandis que la dépouille du juge Marshall était portée dans les rues de Philadelphie vers les embarcadères pour qu’elle soit restituée à Richmond en Virginie, les autorités de la ville lui rendirent un grand honneur. Elles ordonnèrent que la Cloche de la Liberté qui avait sonné l’indépendance des Etats-Unis depuis len beffroi de l’Independance Hall le 4 juillet 1776, sonna en l’honneur du juge Marshall. Durant son carillonage, la cloche se fendit soudain et une grande fissure apparut sur son flanc.”

Quelle synchronicité ironique: la Cloche de la Liberté est morte durant un effort de la faire sonner en l’honneur du juge Marshall, que le peuple des Etats-Unis tient en haute estime, mais qui a tant fait pour tuer la liberté de nos nations originelles. Mary Shelley a utilisé son personnage de Frankenstein comme moyen de commenter de telles injustices. Témoin de l’instruction reçue par le jeune Safie, le monstre pose une question qui semble capturer à merveille la contradiction entre l’injustice de la décision de Johnson c. M’Intosh écrite par le juge Marshall et la haute estime que lui porte le peuple américain.

En parlant des leçons d’histoire dont il a été le témoin, Frankenstein déclare: “Ces superbes narrations m’ont rempli de sentiments étranges. L’Homme fut-il en fait à un moment donné si puissant, si vertueux et magnifique et pourtant à la fois si méchant et vil ?” Le monstre continue avec un commentaire qui semble capturer les vues contradictoires de Marshall, dépendant de la perspective de chacun: “Il apparaît à un moment donné comme un héritier du principe du mal et à un autre moment tout ce qui pourrait être considéré de noble et de divin.” Puis le monstre dit: “Pendant très longtemps je n’ai pas pu concevoir comment un homme pouvait aller de l’avant et tuer un de ses semblables ni même pourquoi il y avait des lois et des gouvernements, mais quand j’ai entendu les détails du vice et du massacre, j’ai cessé de me poser la question…

Ici Frankenstein semble suggérer que ces “détails historiques de vice et de massacre” fournissent une réponse à la question du “Pourquoi y a t’il des lois et des gouvernements ?” Ceci ne répond pas en tout cas à ce que les lois et les gouvernements soient utilisés comme moyens de perpétrer le vice et le massacre, comme nous le trouvons fréquemment dans l’histoire des lois et des gouvernements des Etats-Unis (gouvernement fédéral ET les gouvernements des états) qui sont utilisés contre les nations originelles de ce continent et résultant dans le type d’histoires tragiques aur lesquelles sanglota le monstre de Mary Shelley.

Frankenstein continue ses réflexions et dit: “Chaque conversation des villageois ont ouvert maintenant de nouvelles préoccupations pour moi.” Il continue:

Tandis que j’écoutais l’enseignement que Félix donnait à l’Arabe [Safie], l’étrange système de la société humaine me fut expliqué. J’ai appris au sujet de la division de la propriété, d’immense richesse et de pauvreté abjecte ; du rang, de la descendance, de l’ancestralité et du sang noble.

La propriété est le point de focus de la décision de l’affaire Johnson c. M’Intosh. Marshall l’indiqua lorsqu’il écrivit que “le droit de la société de prescrire ces règles par lesquelles la propriété peut être acquise et préservée n’est pas et ne peut pas être remis en cause.Le verdict de Johnson c. M’Intosh, qui fait partie intégrante du système légale foncier des Etats-Unis d’Amérique a eu pour résultat l’accumulation “d’une très grande richesse” pour les Etats-Unis et une “pauvreté abjecte” pour les nations originelles de ce continent.

Le Dr David Nichols dans son livre Lincoln and the Indians, fournit des détails à fendre le cœur sur ce que les peuples originels ont expérimenté comme résultat de leur appauvrissement sous la colonisation états-unienne de ce sous-continent nord-américain. Dans cet exemple au Kansas, le superintendant des affaires indiennes Coffin “a estimé le nombre de réfugiés indiens être entre 10 à 16 000.” Il a dit au haut-commissaire Dole: “Ils sont dans un état de destitution des plus déplorables, certains d’entre eux sont morts de faim et ont gelé [sic] à mort après la désastreuse bataille.” Nichols note “qu’ils manquent de provisions de toute sorte” et cite un médecin de l’armée américaine qui a décrit le degré de pauvreté extrême et la souffrance des Indiens, dans ce cas précis au Kansas:

Il est impossible pour moi de décrire l’état de délabrement de leur condition. Lere seule protection contre la neige sur laquelle ils s’allongent est l’herbe de la prairie et contre le vent des morceaux et lambeaux de tissus fixés et tendus entre deux poteaux. Certains d’entre eux avaient des vêtements mais beaucoup n’avaient que des vêtements en lambeaux qui ne masquaient pas leur nudité et j’ai même vu sept d’entre eux d’un âge variant entre 3 et 15 ans n’ayant absolument rien pour se couvrir.”

Nichols résume en déclarant: “Il y avait très peu de nourriture et la maladie fit des ravages.” Cette information citée nous ramène aux mots du monstre de Mary Shelley:

Les paroles des leçons m’incitèrent à l’introspection. J’ai appris que les possessions les plus estimées par vos semblables sont une belle et pure ascendance unifiée par des richesses. Un humain peut-être respecté avec seulement un seul de ces avantages, mais sans aucun des deux, il était considéré, à de rares exceptions près, comme un vagabond et un esclave, condamné à gaspiller son énergie pour le profit du petit nombre choisi !

La description fournie ci-dessus du Dr Nichols ne nous donne juste qu’un tout petit aperçu de l’incroyable degré de souffrance qui fut infligé aux peuples et nations originels par le verdict de l’affaire Johnson c. M’Intosh et son héritage, ainsi qu’avec la loi et la politique fédérales indiennes de manière générale. Le Frankenstein de Shelley pose une question qui fournit un cadre de référence pour le verdict de l’affaire Johnson c. M’Intosh et le code de la domination. C’est une question que ceux souffrant et mourant dans les vents glacés des prairies du Kansas auraient pu se poser: “Ai-je été un monstre, une vermine sur la terre, que tout le monde fuyait et déshérité de tous ?

Dressez-vous avec nous à Standing Rock !

Mni Wiconi: l’eau c’est la vie !

Albert Camus, la liberté de la presse et la censure de l’État (1939)

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« La révolte est le fait de l’homme informé, qui possède la conscience de ses droits. »

« Tout révolté, par le seul mouvement qui le dresse face à l’oppresseur, plaide donc pour la vie, s’engage à lutter contre la servitude, le mensonge et la terreur et affirme le temps d’un éclair, que ces trois fléaux font régner le silence entre les hommes, les obscurcissent les uns aux autres et les empêchent de se retrouver dans la seule valeur qui puisse les sauver du nihilisme, la longue complicité des hommes aux prises avec leur destin. »

~ Albert Camus, « L’homme révolté », 1951 ~

 

Un manifeste inédit d’Albert Camus sur la liberté de la presse

 

(Publié en exclusivité par “LE MONDE  INTERNATIONAL” du 18/03/2012)

 

Sources:

http://jbonillasaus.blogspot.jp/2012/03/un-manifeste-inedit-d-albert-camus-sur.html

et

http://arretsurinfo.ch/un-manifeste-inedit-dalbert-camus-sur-la-liberte-de-la-presse/

 

Février 2017

 

Le manifeste que nous publions a été rédigé par Albert Camus (1913-1960) près de trois mois après le début de la seconde guerre mondiale. Il a alors 26 ans. Non signé, le texte est authentifié. Il est aussi d’actualité. Il pourrait tenir lieu de bréviaire à tous les journalistes et patrons de journaux qui aspirent à maintenir la liberté d’expression dans un pays en guerre ou soumis à la dictature, là où le patriotisme verrouille l’information.  » Toutes les contraintes du monde ne feront pas qu’un esprit un peu propre accepte d’être malhonnête « , écrit Camus, pour qui résister, c’est d’abord ne pas consentir au mensonge. Il ajoute :  » Un journal libre se mesure autant à ce qu’il dit qu’à ce qu’il ne dit pas. « 

Cet article de Camus devait paraître le 25 novembre 1939 dans Le Soir républicain, une feuille d’information quotidienne vendue uniquement à Alger, dont Camus était le rédacteur en chef et quasiment l’unique collaborateur avec Pascal Pia. Mais l’article a été censuré. En Algérie, sa terre natale, qu’il n’a, à l’époque, jamais quittée hormis pour de brèves vacances, Camus jouit d’un petit renom. Il a déjà écrit L’Envers et l’Endroit (1937) et Noces (mai 1939). Il a milité au Parti communiste pour promouvoir l’égalité des droits entre Arabes et Européens, avant d’en être exclu à l’automne 1936 – il a consenti à cette exclusion, tant les reniements politiques du parti l’écoeuraient.

Secrétaire de la maison de la culture à Alger, il a monté la première compagnie de théâtre de la ville, adapté Le Temps du mépris, de Malraux, et joué des classiques. Sa première pièce, Révolte dans les Asturies, coécrite avec des amis, a été interdite par Augustin Rozis, le maire d’extrême droite d’Alger. Le jeune Camus, orphelin d’un père mort en 1914, fils d’une femme de ménage analphabète, fait de la littérature une reconnaissance de dette. Fidélité au milieu dont il vient, devoir de témoignage.

Pascal Pia, vieil ami d’André Malraux, l’a recruté en 1938 comme journaliste polyvalent pour Alger républicain, quotidien qui entendait défendre les valeurs du Front populaire. Ce journal tranchait avec les autres journaux d’Algérie, liés au pouvoir colonial et relais d’une idéologie réactionnaire. Ainsi Camus a publié dans Alger républicain une série d’enquêtes qui ont fait grand bruit, la plus connue étant  » Misère de la Kabylie « .

Camus est pacifiste. Mais une fois la guerre déclarée, il veut s’engager. La tuberculose dont il est atteint depuis ses 17 ans le prive des armes. Alors il écrit avec frénésie. Dans Alger républicain puis dans Le Soir républicain, qu’il lance le 15 septembre 1939, toujours avec Pascal Pia. Ces deux journaux, comme tous ceux de France, sont soumis à la censure, décrétée le 27 août. Par ses prises de position, son refus de verser dans la haine aveugle, Camus dérange. L’équipe, refusant de communiquer les articles avant la mise en page, préfère paraître en laissant visibles, par des blancs, les textes amputés par la censure. Au point que certains jours, Alger républicain et surtout Le Soir républicain sortent avec des colonnes vierges.

Moins encore qu’en métropole, la censure ne fait pas dans la nuance. Elle biffe ici, rature là. Quoi ? Des commentaires politiques, de longs articles rédigés par Camus pour la rubrique qu’il a inventée,  » Sous les éclairages de guerre « , destinée à mettre en perspective le conflit qui vient d’éclater, des citations de grands auteurs (Corneille, Diderot, Voltaire, Hugo), des communiqués officiels que n’importe qui pouvait pourtant entendre à la radio, des extraits d’articles publiés dans des journaux de la métropole (Le Pays socialiste, La Bourgogne républicaine, Le Petit Parisien, le Petit Bleu, L’Aube)…

Ce n’est jamais assez pour le chef des censeurs, le capitaine Lorit, qui ajoute d’acerbes remarques sur le travail de ses subalternes lorsqu’ils laissent passer des propos jugés inadmissibles. Comme cet article du 18 octobre, titré « Hitler et Staline ». « Il y a là un manque de discernement très regrettable « , écrit le capitaine. Ironie, trois jours plus tard, à Radio-Londres (en langue française), les auditeurs peuvent entendre ceci : « La suppression de la vérité, dans toutes les nouvelles allemandes, est le signe caractéristique du régime nazi. »

Le 24 novembre, Camus écrit ces lignes, qui seront censurées : « Un journaliste anglais, aujourd’hui, peut encore être fier de son métier, on le voit. Un journaliste français, même indépendant, ne peut pas ne pas se sentir solidaire de la honte où l’on maintient la presse française. A quand la bataille de l’Information en France ? «  Même chose pour cet article fustigeant le sentiment de capitulation :  » Des gens croient qu’à certains moments les événements politiques revêtent un caractère fatal, et suivent un cours irrésistible. Cette conception du déterminisme social est excessive. Elle méconnaît ce point essentiel : les événements politiques et sociaux sont humains, et par conséquent, n’échappent pas au contrôle humain  » (25 octobre).

Ailleurs, sous le titre  » Les marchands de mort « , il pointe la responsabilité des fabricants d’armes et l’intérêt économique qu’ils tirent des conflits. Il préconise  » la nationalisation complète de l’industrie des armes « qui  » libérerait les gouvernements de l’influence de capitalistes spécialement irresponsables, préoccupés uniquement de réaliser de gros bénéfices  » (21 novembre). Il n’oublie pas le sort des peuples colonisés en temps de guerre, dénonçant la  » brutalisation  » des minorités et les gouvernements qui  » persistent obstinément à opprimer ceux de leurs malheureux sujets qui ont le nez comme il ne faut point l’avoir, ou qui parlent une langue qu’il ne faut point parler « .

Bien que les menaces de suspension de leur journal se précisent, Albert Camus et Pascal Pia ne plient pas. Mieux, ils se révoltent. Pascal Pia adresse une lettre à M. Lorit où il se désole queLe Soir républicain soit traité comme  » hors la loi  » alors qu’il n’a fait l’objet d’aucun décret en ce sens. Parfois le tandem s’amuse des coups de ciseaux. Pascal Pia racontera que Camus, avec malice, fit remarquer à l’officier de réserve qui venait de caviarder un passage de La Guerre de Troie n’aura pas lieu qu’il était irrespectueux de faire taire Jean Giraudoux, commissaire à l’information du gouvernement français…

Le Soir républicain est interdit le 10 janvier 1940, après 117 numéros, sur ordre du gouverneur d’Alger. Camus est au chômage. Les éventuels employeurs sont dissuadés de l’embaucher à la suite de pressions politiques. Tricard, le journaliste décide de gagner Paris, où Pascal Pia lui a trouvé un poste de secrétaire de rédaction à Paris Soir. La veille de son départ, en mars 1940, il est convoqué par un commissaire de police, qui le morigène et énumère les griefs accumulés contre lui.

L’article que nous publions, ainsi que les extraits cités ci-dessus, ont été exhumés aux Archives d’outre-mer, à Aix-en-Provence. Ces écrits, datant de 1939 et 1940, ont été censurés par les autorités coloniales. Ils n’ont pas été mis au jour par les spécialistes qui se sont penchés sur l’oeuvre de Camus. Notamment Olivier Todd, à qui on doit la biographie Albert Camus, une vie (Gallimard 1996). Ni dans Fragments d’un combat 1938-1940 (Gallimard,  » Cahiers Albert Camus  » n° 3, 1978), de Jacqueline Lévy-Valensi et André Abbou, qui réunit des articles publiés par Camus alors qu’il habitait en Algérie.

C’est en dépouillant carton par carton que nous avons découvert les articles manquants d’Alger républicain et du Soir républicain dans les rapports de censure. Car cette dernière a pour qualité d’être une greffière rigoureuse. De même que les services des renseignements généraux, qui notent tous les faits et gestes des individus qu’ils surveillent – ce fut le cas d’Albert Camus en Algérie. C’est ainsi qu’ont surgi, sous nos yeux, les mots, les phrases, les passages et même les articles entiers qui n’avaient pas l’heur de plaire aux officiers chargés d’examiner les morasses des pages des journaux.

 » Ces archives-là n’ont pas été utilisées « , confirme le spécialiste Jean-yves Guérin, qui a dirigé le Dictionnaire Albert Camus (Robert Laffont, coll.  » Bouquins « , 2009). Même confirmation d’Agnès Spiquel, présidente de la Société des études camusiennes.

Dans l’inédit publié ici, Camus considère que  » la vertu de l’homme est de se maintenir en face de tout ce qui le nie « . DansL’Homme révolté, il ne dit pas autre chose, estimant que la révolte,  » c’est l’effort pour imposer l’Homme en face de ce qui le nie « .

 » Les quatre commandements du journaliste libre « , à savoir la lucidité, l’ironie, le refus et l’obstination, sont les thèmes majeurs qui traversent son oeuvre romanesque, autant qu’ils structurent sa réflexion philosophique. Comme le football puis le théâtre, le journalisme a été pour Camus une communauté humaine où il s’épanouissait, une école de vie et de morale. Il y voyait de la noblesse. Il fut d’ailleurs une des plus belles voix de cette profession, contribuant à dessiner les contours d’une rigoureuse déontologie.

C’est aux lecteurs algériens que Camus a d’abord expliqué les devoirs de clairvoyance et de prudence qui incombent au journaliste, contre la propagande et le  » bourrage de crâne « . A Combat, où Pascal Pia, son mentor dans le métier, fait appel à lui en 1944, Camus poursuit sa charte de l’information, garante de la démocratie pour peu qu’elle soit  » libérée  » de l’argent :  » Informer bien au lieu d’informer vite, préciser le sens de chaque nouvelle par un commentaire approprié, instaurer un journalisme critique et, en toutes choses, ne pas admettre que la politique l’emporte sur la morale ni que celle-ci tombe dans le moralisme. « 

En 1951, il laisse percer sa déception dans un entretien donné à Caliban, la revue de Jean Daniel :  » Une société qui supporte d’être distraite par une presse déshonorée et par un millier d’amuseurs cyniques (…) court à l’esclavage malgré les protestations de ceux-là mêmes qui contribuent à sa dégradation.  »

Macha Séry

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Le manifeste censuré de Camus

En 1939, peu après le déclenchement de la guerre, et alors que la presse est déjà souvent censurée, l’écrivain veut publier dans le journal qu’il dirige à Alger un texte vibrant qui invite les journalistes à rester libres. Ce texte fut interdit de publication. Il est inédit. Et il reste très actuel:

« Il est difficile aujourd’hui d’évoquer la liberté de la presse sans être taxé d’extravagance, accusé d’être Mata-Hari, de se voir convaincre d’être le neveu de Staline.

Pourtant cette liberté parmi d’autres n’est qu’un des visages de la liberté tout court et l’on comprendra notre obstination à la défendre si l’on veut bien admettre qu’il n’y a point d’autre façon de gagner réellement la guerre.

Certes, toute liberté a ses limites. Encore faut-il qu’elles soient librement reconnues. Sur les obstacles qui sont apportés aujourd’hui à la liberté de pensée, nous avons d’ailleurs dit tout ce que nous avons pu dire et nous dirons encore, et à satiété, tout ce qu’il nous sera possible de dire. En particulier, nous ne nous étonnerons jamais assez, le principe de la censure une fois imposé, que la reproduction des textes publiés en France et visés par les censeurs métropolitains soit interdite au Soir républicain – le journal, publié à Alger, dont Albert Camus était rédacteur en chef à l’époque – , par exemple. Le fait qu’à cet égard un journal dépend de l’humeur ou de la compétence d’un homme démontre mieux qu’autre chose le degré d’inconscience où nous sommes parvenus.

Un des bons préceptes d’une philosophie digne de ce nom est de ne jamais se répandre en lamentations inutiles en face d’un état de fait qui ne peut plus être évité. La question en France n’est plus aujourd’hui de savoir comment préserver les libertés de la presse. Elle est de chercher comment, en face de la suppression de ces libertés, un journaliste peut rester libre. Le problème n’intéresse plus la collectivité. Il concerne l’individu.

Et justement ce qu’il nous plairait de définir ici, ce sont les conditions et les moyens par lesquels, au sein même de la guerre et de ses servitudes, la liberté peut être, non seulement préservée, mais encore manifestée. Ces moyens sont au nombre de quatre : la lucidité, le refus, l’ironie et l’obstination. La lucidité suppose la résistance aux entraînements de la haine et au culte de la fatalité. Dans le monde de notre expérience, il est certain que tout peut être évité. La guerre elle-même, qui est un phénomène humain, peut être à tous les moments évitée ou arrêtée par des moyens humains. Il suffit de connaître l’histoire des dernières années de la politique européenne pour être certains que la guerre, quelle qu’elle soit, a des causes évidentes. Cette vue claire des choses exclut la haine aveugle et le désespoir qui laisse faire. Un journaliste libre, en 1939, ne désespère pas et lutte pour ce qu’il croit vrai comme si son action pouvait influer sur le cours des événements. Il ne publie rien qui puisse exciter à la haine ou provoquer le désespoir. Tout cela est en son pouvoir.

En face de la marée montante de la bêtise, il est nécessaire également d’opposer quelques refus. Toutes les contraintes du monde ne feront pas qu’un esprit un peu propre accepte d’être malhonnête. Or, et pour peu qu’on connaisse le mécanisme des informations, il est facile de s’assurer de l’authenticité d’une nouvelle. C’est à cela qu’un journaliste libre doit donner toute son attention. Car, s’il ne peut dire tout ce qu’il pense, il lui est possible de ne pas dire ce qu’il ne pense pas ou qu’il croit faux. Et c’est ainsi qu’un journal libre se mesure autant à ce qu’il dit qu’à ce qu’il ne dit pas. Cette liberté toute négative est, de loin, la plus importante de toutes, si l’on sait la maintenir. Car elle prépare l’avènement de la vraie liberté. En conséquence, un journal indépendant donne l’origine de ses informations, aide le public à les évaluer, répudie le bourrage de crâne, supprime les invectives, pallie par des commentaires l’uniformisation des informations et, en bref, sert la vérité dans la mesure humaine de ses forces. Cette mesure, si relative qu’elle soit, lui permet du moins de refuser ce qu’aucune force au monde ne pourrait lui faire accepter : servir le mensonge.

Nous en venons ainsi à l’ironie. On peut poser en principe qu’un esprit qui a le goût et les moyens d’imposer la contrainte est imperméable à l’ironie. On ne voit pas Hitler, pour ne prendre qu’un exemple parmi d’autres, utiliser l’ironie socratique. Il reste donc que l’ironie demeure une arme sans précédent contre les trop puissants. Elle complète le refus en ce sens qu’elle permet, non plus de rejeter ce qui est faux, mais de dire souvent ce qui est vrai. Un journaliste libre, en 1939, ne se fait pas trop d’illusions sur l’intelligence de ceux qui l’oppriment. Il est pessimiste en ce qui regarde l’homme. Une vérité énoncée sur un ton dogmatique est censurée neuf fois sur dix. La même vérité dite plaisamment ne l’est que cinq fois sur dix. Cette disposition figure assez exactement les possibilités de l’intelligence humaine. Elle explique également que des journaux français comme Le Merleou Le Canard enchaîné puissent publier régulièrement les courageux articles que l’on sait. Un journaliste libre, en 1939, est donc nécessairement ironique, encore que ce soit souvent à son corps défendant. Mais la vérité et la liberté sont des maîtresses exigeantes puisqu’elles ont peu d’amants.

Cette attitude d’esprit brièvement définie, il est évident qu’elle ne saurait se soutenir efficacement sans un minimum d’obstination. Bien des obstacles sont mis à la liberté d’expression. Ce ne sont pas les plus sévères qui peuvent décourager un esprit. Car les menaces, les suspensions, les poursuites obtiennent généralement en France l’effet contraire à celui qu’on se propose. Mais il faut convenir qu’il est des obstacles décourageants : la constance dans la sottise, la veulerie organisée, l’inintelligence agressive, et nous en passons. Là est le grand obstacle dont il faut triompher. L’obstination est ici vertu cardinale. Par un paradoxe curieux mais évident, elle se met alors au service de l’objectivité et de la tolérance.

Voici donc un ensemble de règles pour préserver la liberté jusqu’au sein de la servitude. Et après ?, dira-t-on. Après ? Ne soyons pas trop pressés. Si seulement chaque Français voulait bien maintenir dans sa sphère tout ce qu’il croit vrai et juste, s’il voulait aider pour sa faible part au maintien de la liberté, résister à l’abandon et faire connaître sa volonté, alors et alors seulement cette guerre serait gagnée, au sens profond du mot.

Oui, c’est souvent à son corps défendant qu’un esprit libre de ce siècle fait sentir son ironie. Que trouver de plaisant dans ce monde enflammé ? Mais la vertu de l’homme est de se maintenir en face de tout ce qui le nie. Personne ne veut recommencer dans vingt-cinq ans la double expérience de 1914 et de 1939. Il faut donc essayer une méthode encore toute nouvelle qui serait la justice et la générosité. Mais celles-ci ne s’expriment que dans des coeurs déjà libres et dans les esprits encore clairvoyants. Former ces coeurs et ces esprits, les réveiller plutôt, c’est la tâche à la fois modeste et ambitieuse qui revient à l’homme indépendant. Il faut s’y tenir sans voir plus avant. L’histoire tiendra ou ne tiendra pas compte de ces efforts. Mais ils auront été faits.

Albert Camus

L’article que nous publions devait paraître le 25 novembre 1939 dans  » Le Soir républicain « , un quotidien limité à une feuille recto verso que Camus codirige à Alger. L’écrivain y définit ”les quatre commandements du journaliste libre » : lucidité, refus, ironie et obstination.

Notre collaboratrice Macha Séry a retrouvé ce texte aux Archives nationales d’outre-mer, à Aix-en-Provence (Lire son texe plus haute). Camus dénonce ici la désinformation qui gangrène déjà la France en 1939. Son manifeste va plus loin. Il est une réflexion sur le journalisme en temps de guerre. Et, plus largement, sur le choix de chacun, plus que celui de la collectivité, de se construire en homme libre.