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Société contre l’État… Pour une meilleure compréhension du système pyramidal et sa mise à bas définitive

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, gilets jaunes, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 25 septembre 2022 by Résistance 71

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Dès que l’État n’est plus à même d’imposer l’union forcée, l’union surgit d’elle-même, selon les besoins naturels. Renversez l’État, la société fédérée surgira de ses ruines, vraiment une, vraiment indivisible, mais libre et grandissant en solidarité par sa liberté même.”
~ Pierre Kropotkine ~

« Anarchisme: Le nom donné à un principe de théorie et de conduite de la vie sous lequel la société est conçue sans gouvernement, l’harmonie dans une telle société étant obtenue non pas par la soumission à la loi ou par l’obéissance à l’autorité, mais par les consentements libres conclus entre des groupes territoriaux et professionnels variés, librement constitués pour les fonctions simples de production et de consommation et également pour la satisfaction d’une variété infinie de besoins et d’aspirations d’être civilisé. Dans une société développée selon ces lignes de conduite, les associations volontaires qui commencent déjà à couvrir tous les secteurs de l’activité humaine, prendraient une plus grande extension pour finir par se substituer elles-mêmes pour l’état et de ses fonctions. »
– Pierre Kropotkine (début de la définition de l’anarchisme qu’il écrivit pour la 11ème édition de L’Encyclopedia Britannica, 1910) –

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Pour une meilleure critique des pyramides humaines…

Est-ce une guerre de classe… ou juste une politique de caste ?

Faon Noir

Juillet 2022

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

Septembre 2022

La terminologie de classe est une tentative démodée de catégoriser socio-économiquement les humains au sein de la société industrielle.

Les marxistes, spécifiquement les ex-marxistes, comme toutes les tendances gauchistes inspirées par le marxisme, se sont reposés sur la même vieille catégorisation tripartite de la société remontant à Aristote, maintenant divisée en trois grandes classes. Les sociologues contemporains des écoles marxistes de sociologie vont utiliser les statistiques des revenus moyens pour montrer qu’ils ont raison à ce sujet ; à savoir que la classe moyenne existe et qu’elle sombre dans la pauvreté ces dernières décennies, alors que le groupe des plus riches continue de s’enrichir et à devenir de plus en plus puissant. Tout cela est vrai, pourtant dans un des plus petits aspects du mastodon. Cela nous montre où sont situés la plupart des gens en termes de revenus, mais pas grand chose au sujet de tous ces gens et où ils se situent sur la courbe. Que ces gens ne font en rien partie d’une classe unifiée au sein du modèle de la tripartite “classe moyenne / prolétaire”, “pauvre / lumpen” ou “riche”. En réalité, ou en fait plus proche de ce que je qualifierai de réalité sociale, une moyenne statistique ne représente au mieux où une courbe en cloche est située au sein du spectre des données organisées de façon linéaire.

Avoir vécu des années sur le lieu de travail, dans les rues, hors du monde académique et universitaire, révèlera que le monde est bien plus complexe et est un endroit très fluide et dynamique, qui n’est pas fait de catégories et de classes, mais de personnes. Spécifiquement de groupes de personnes s’organisant constamment et complotant pour le pouvoir. Soit pour en acquérir toujours plus ou pour maintenir leurs “droits acquis”.

Cette interprétation marxiste des plus étriquées a aussi un autre but que de montrer les inégalités sociales que créent le capitalisme. C’est utile pour cacher ou ignorer la construction de privilège ou la consolidation de ces mêmes groupes de l’intelligentsia de la classe moyenne gauchisante ou de cette petite bourgeoisie qu’on trouve souvent en soutien des partis politiques de centre-gauche, des ONG, des syndicats ou gérant de manière plus pervasive une grande portion du secteur “à but non-lucratif”, surtout de ce secteur plus vocal au sujet des injustices sociales. Ils luttent pour leur propre élévation sur l’échelle sociale, en conflit avec ceux qu’il perçoivent, avec un certain niveau de justesse, limiter leur accès à de plus grandes position de pouvoir.

Idem pour les “riches”. Si vous me demandiez par exemple, qui est la personne / famille la plus riche de la planète, c’est une question à laquelle personne ne peut donner une réponse définitive. Une question aussi complexe : qui sont les “riches” ? La richesse est une notion plus complexe que ce qu’on vaut, mais les super-riches ne représentent pas que leur valeur monétaire… Ils utilisent aussi d’autres sortes de biens et de monnaies comme ressources, les métaux précieux et maintenant le Big Data. Les super riches tendent aussi à être des gens super-connectés. Leur richesse n’aurait pas grand sens si elle n’était pas un facteur de pouvoir au sein des réseaux sociaux.

La question de leur puissance est encore plus compliquée lorsqu’on regarde leurs plans politiques et leurs réseaux. Et même parmi les super-riches, il y a des factions, des milieux, des gangs, qui jouent au Monopoly avec cette escroquerie économique du monde. Depuis que Trump s’en est venu en politique, par exemple, il est devenu clair qu’il n’y avait pas qu’un seul gang de pouvoir aux Etats-Unis, que le plus dégoûtant d’entre tous, celui de ces suprémacistes blancs, chrétiens ultra-conservateurs, s’est engagé dans une bataille sans précédent contre l’establishment néolibéral, le gang dominant de ces dernières décennies. Ceci est même vrai dans une règle totalitaire comme la Chine, qui a différentes factions luttant au sein du PCC, jusqu’à des vendettas occasionnelles afin de consolider le pouvoir. Partout dans les sociétés capitalistes il y a des moindres riches de la classe moyenne supérieure, jusqu’aux mega-milliardaires, qui ont différents intérêts dans l’industrie, ou de degré dans leurs entrées politiques, et différentes positions, ce de la “gauche progressiste” de la famille Rothschild et de Georges Soros à l’extrême droite ultra-conservatrice de Murdoch et des frères Koch.

C’est pourquoi catégoriser les “riches” est toujours plus compliqué que cela ne paraît ; mais pour moi, les ultra-riches ne sont pas si importants qu’ils ne le furent en tant qu’antagonistes sociaux. Je sais qu’ils font de très mauvaises choses, qu’ils s’engagent dans des plans immondes qui maintiennent des milliards de personnes dans la misère. Et ils tiennent les rênes apparemment sur les gouvernements, les médias, les ONG, pour lesquels vous travaillez peut-être et la plupart des entreprises pour lesquelles vous travaillez.

Mais vous pourrez remarquer que votre centre de ressources progressiste local pour les sans-abris est plutôt géré par des gens de la classe moyenne. Ceci est adéquat puisque cela a à voir avec un service de charité, structuré de manière notoire sur cette même vieille relation binaire chrétienne ente ceux qui ont plus et ceux qui ont moins ou entre les plus éduqués et les moins éduqués. Le jour où vous verrez un centre de ressource pour sans-abris géré par des sans-abris, on ne sera plus dans la charité mais plutôt dans l’autonomie Pourtant les relations sociales continuent d’être structurées en hiérarchies entre castes de différents niveaux de privilège.

La société, étant elle-même un grand plan pyramidal ouvert, est donc remplie d’une myriade de gens impliqués dans des jeux plus ou moins crapuleux qui privent d’autres d’avoir la même qualité de vie dont ils bénéficient. Quand ce ne sont pas des familles blanches nucléaires se prélassant dans leurs bulles bien confortables dans les campagnes, ce sont les yuppies des villes dans leurs beaux appartements s’amusant avec leur gang d’amis sur toile de fond artistique. Vous pourriez noter un niveau de disparités et de consolidation de privilège, au sein du milieu sans-abris et des prisonniers. Mais comme d’habitude, il y a une part de bons motifs économiques derrière toute cette construction de privilège. Dans les grandes villes ciblées par une gentrification intense, les locataires ont intérêt à s’organiser avec des amis ou à construire un réseaux d’amis, afin de partager les loyers entre gens qu’ils connaissent de façon à ce que les loyers restent le plus bas possible.

Ceci donne aussi à ceux qui ont l’esprit le plus radical, la possibilité de mettre en œuvre des grèves de loyer sur une plus grande échelle et de faire plus de campagnes anti-expulsion et anti-augmentation de loyers, qui ont plus d’effet que juste des locataires isolés remplissant des formulaires de plainte. L’organisation collective est un puissant vaisseau amiral pour gagner plus de pouvoir.

Mais une fois de plus, quand on gagne plus de pouvoir, qu’est-ce qu’on en fait ? Quand des groupes de pairs créent leurs coops de logement et de travail ou même gèrent collectivement des squats là où ils existent toujours, quelle place reste t’il dans le monde au bout du compte, pour tous ces outsiders ayant moins de pouvoir ou pas de pouvoir du tout ?  Pour ceux qui finissent, une fois de plus, en bout de queue des machinations sociales de construction de privilège. Être “socialement bizarre”, désaxés ou trop “déclencheur” les rend en apparence plus horizontaux, démocratiques, collectivistes dans leurs plans et encore exclusifs pour ceux qui sont handicapés, âgés, genres ou pas suffisamment efficaces en relation sociale pour s’intégrer. Parce que, comme pour le reste de la société, ces projets sont produits au travers de dynamiques inclusives / exclusives, qui génèrent l’exclusion sociale en tant que produit de transformation et déchet.

D’une manière ou d’une autre, cela revient à se heurter à des portes closes, des murs, des barrières, toujours plus de nuits passées sur les trottoirs ou au mieux à naviguer dans des endroits de location avec des co-locataires mentalement dérangés… ainsi donc la hiérarchie sociale de la prison est maintenue en place. Bien sûr tout ça est du domaine des propriétaires et des “patrons” qui possèdent vos vies et vous tiennent par les couilles (i.e la relation de classe), mais comment les gens ne renforcent-ils pas cela par la dynamique de caste ? Ainsi, même lorsque ces plans sont considérés comme charitables, la séparation qu’ils induisent, voilà un truc sur lequel ces marxistes récents dits situationnistes, avaient raison, est toujours par essence et de manière fonctionnelle, aliénant. Il n’y a cependant aucun doute sur le bien que font certaines de ces personnes, ce malgré la structure aliénante et aliénée dans laquelle elles travaillent.

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Comment fonctionne un système de caste ?

Essentiellement, avec la reproduction des cultes identitaires, des clans ou des familles et de manière plus importante leurs cultures reliées, ce qui leur permet de se connecter les unes aux autres. La culture, y compris les représentations culturelles, est le lien qui les relie ; alors que les cultures sont utilisées comme moyen de renforcer le status quo de caste, qu’elles redéfinissent leur morale et établissent les frontières de la relation inclusion / exclusion tout en servant d’autres impératifs de contrôle. Ce ne sont pas des schémas que l’on observe au travers de grosses catégories sociales comme les classes, qui ne se sont définies que par leur activité économique productive mutuelle. La caste reproduit ses propres systèmes de représentations et de relations par delà sa simple activité socio-économique. La première actualisant l’autre et fournissant une sorte de notoriété, de prestige, de luxe ou autre chose ayant une valeur sociale ajoutée. Un sens de privilège sans vraiment en fournir un sens.

J’approfondirai plus là-dessus dans un prochain texte sur les contre-cultures et la normalisation, mais dans les riches trous à rats urbains de l’occident, nous pourrions avoir été les témoins ces dernières années, d’un mouvement émanant des parties des sub-cultures punks vers les castes supérieures snobinardes de la citoyenneté artistique. La mode des styles de vie urbains “in” a été revigorée par ce qui fut significatif des milieux marginaux : tatouages, piercings, code vestimentaire noir et coupes de cheveux asymétriques, même la meute de chiens (qui pour certains, a été remplacée par des enfants…), tout cela est maintenant bien prévisible, éléments sans surprise de l’environnement urbain, que l’on trouve dans quasiment toutes les grandes métropoles de la planète, même en dehors de l’occident.

Ceci fut un moyen de faire partie de la foule “in”, d’être accepté non seulement dans les squats, mais dans les espaces de location privés, de pouvoir avoir accès à des boulots décents dans des endroits “modes” et, le plus important, avoir un bon volume de relations sociales. Ce sera controversé que de dire que la même normalisation du milieu LGBTQ+ s’est opérée en tant qu’identité sociale et que cela a joué les mêmes rôles socio-économiques ayant les mêmes buts, tant bien même que par lui-même ce milieu représente un fourre-tout (NdT : en français dans le texte original) de différentes identités de genres minoritaires et de préférences sexuelles rassemblées dans une catégorie, pour que chacun sous cette bannière s’identifie indépendamment de sa signification en accord avec la sensibilité de chacun.

L’idée n’est pas de critiquer quelques sub-cultures que ce soit pour leurs valeurs ni même de blâmer les modes de vie urbains pour les avoir normalisés, mais de regarder comment fonctionne la dynamique de caste, grâce en grande partie à l’utilisation de signifiants culturels et de leur politique inhérente. Réaliser aussi comment l’individu ou la personne en tant que telle, est réduite au silence et rendue invisible par ces politiques de caste, ce malgré toutes les célébrités des médias sociaux, qui n’existent pas pour et par elles-mêmes par qui littéralement posent sur une scène au travers toute une série de représentations préfabriquées. Il n’y a pas de pronoms non genrés pour les personnes, seulement pour des objets inanimés ou des groupes dans une certaine mesure. (NdT : en anglais et son “it” neutre)

Ceci est, de mon point de vue, la cause la plus profonde derrière l’épidémie de meurtres de masse que nous éprouvons ici aux Etats-Unis. Bien que quelques unes de ces actions aient été fondées sur des idéologies démentes de haine contre des groupes minoritaires plus ou moins spécifiques, beaucoup de ces meurtres de masse sont souvent commis par des désaffranchis, des désaxés, des mâles socialement isolés qui, pour une raison ou une autre, n’ayant pas de meilleur analyse de ce qui leur arrive dans ce monde, décide de se venger de ceux qu’ils perçoivent comme leurs oppresseurs directs. C’est à dire, les castes sociales et leur environnement. Et d’une certaine façon, il est vrai que la dynamique de foule / de meute tend à rendre le groupement humain en général plus oppresseur tout en perdant de vue la conscience alors que leur nombre augmente dans un contexte donné.

Si la gauche comprenant vraiment les dynamiques de l’exclusion sociale, de l’oppression et du privilège, comment elles fonctionnent, alors peut-être pourrait-elle aider dans une bonne mesure contre une telle propagation de la violence meurtrière qui ne fait que bénéficier à toujours plus de contrôle despotique de la place publique. Mais la gauche est demeurée coincée, comme le savent quelques critiques anarchistes, dans une spirale sans fin d’analyse dépassée des dynamiques politique et sociale, le tout centré sur des représentations infantiles bien connues produites par les marxistes. Les castes sont définies par bien plus que juste l’activité productive de leurs membres et de la même manière, la reproduction socio-culturelle qui les définit, va bien au delà de leurs simples rôles socio-économiques productifs, quand elles en ont un en commun, même si l’on considère la société comme étant une méta-usine.

Le problème du comment les gauchistes pourrait l’améliorer en analysant mieux ne me concerne pas. Mais pourtant, je trouve de plus en plus difficile de ne pas payer attention aux flinguages de masse et en fait l’approche du “pas dans mon jardin” de ces problèmes sociaux pourrait bien ne pas trop s’appliquer facilement ici alors que tout le monde peut être potentiellement affecté par ces éruptions soudaines de violence interpersonnelle extrême.

Le but d’une telle perspective sur les relations sociales qui nous entourent est de ne pas être trompés par des croyances abusives dans la radicalité de nos “projets” ou de nos initiatives et de les regarder avec une loupe plus réalistiquement critique , montrant leurs insuffisances et leurs faiblesses se mettant en travers de la voie vers l’anarchie totale ou la révolution social que vous recherchez. Reproduire des relations de caste peut intrinsèquement amenuiser toute tentative visant à l’équité, l’autonomie et l’association libre.

Comme je l’ai dit trop souvent, les anarchistes et les nihilistes ont une opportunité spécifique, souvent gâchée, de créer une table rase sociale qui nie à la fois les dynamiques de construction de privilège en remettant en question les problèmes plus profond de la propriété et de la construction de capital tout en rendant aussi nul et non avenu le problème du “progrès social” poussé des décennies durant par la gauche, au travers de schéma de relations basées sur l’association libre.

Comme il n’y a pas besoin de travailler dans l’industrie si nous choisissons plutôt de libérer les biens et de créer des communs sur tout, où tout le monde peut en jouir sans les pièges et les inconvénients de la bureaucratie et de la propriété, passer de l’assistanat à “l’acquisition de terre” ; nous sommes toujours privés d’une relation immédiate avec le monde naturel. Il n’y a pas besoin de logement bon marché si vous trouvez le moyen d’occuper les espaces pour vivre et spécifiquement dans le partage. Il n’y a pas besoin de meilleures conditions de travail si vous abolissez le besoin d’argent, d’abord, afin d‘avoir de bonnes conditions de vie, d’être capable de faire des amis, des amants, des complices ou simplement d’avoir de bonnes conversations avec d’autres êtres humains, peu importe d’où ils viennent. Il n’y a aucun besoin de ces abris démoralisant pour sans-abris si vous avez des squats organisés où tout le monde a sa chance de vivre ensemble et desquels d’autres projets d’occupation des sols peuvent mûrir.

non

Le pouvoir de dire NON ! Est celui qui n’est pas reconnu par l’agencement libéral, ni non plus par les supposés “radicaux”. Et en fait, les marxistes ont une tendance historique à repousser la négation, car pour eux, la révolution est un processus évolutionniste dans lequel, d’abord, nous devons créer les conditions pour que les prolos puissent être capables de nier l’État et le capital… comme s’ils avaient trouvé le secret de l’immortalité !

Donc, comme pour le reste de la bourgeoisie libérale, enfreindre la loi, rechercher des plaisirs contre les moralités dominantes, sera réserver à l’espace privé, celui de la caste, de a communauté ou de la famille… ou à des groupes se réunissant sur des îles privées (NdT : ici, allusion directe à “l’affaire Epstein”…) et les immoralismes plus dangereux tels que le viol, les abus et autres violences sexuelles ou non, pourront aussi avoir lieu grâce à la bulle de sécurité promise dans l’espace clos privé, dans des milieux où cela ne pouvait pas se produire au grand jour.

Mais ceci est il bien une négation ou juste la reconstruction du même vieux schéma de l’appropriation et de l’exploitation, héritée des moralités dominantes ? Une transgression n’est pas nécessairement une négation d’un ordre, mais plutôt la contradiction qui le précède, dans la veine du “les règles sont faites pour être enfreintes”. L’”anti” principe n’est pas un non-principe ou une absence de principe ; c’est un contre par un sans. Satan existe(rait) parce qu’il y a(aurait) dieu. Ainsi le braqueur de banque ou le mineur de crypto est toujours à la recherche du gros pognon, simplement innovant dans leur mission de compléter l’impératif capitaliste bien connu (à moins bien entendu qu’il jettent le fric glâné dans les rues pour tout le monde…). Je ne dis pas que ce n’est pas bien… simplement que cela ne représente pas la négation d’un ordre de valeur…

La négation absolue de tous les ordres, la remise en question de tout, est ce qui est nécessaire pour retourner le pouvoir de la totalité sur nous-mêmes. Ainsi nous ne pouvons pas vraiment éviter ou abolir ces relations de caste qui nous séparent à la fois des autres et de nous-mêmes, ainsi que du monde qui nous entoure, sans mettre ces valeurs, ces impératifs sous le froid broyeur, la logique concrète de la négation totale.

La propriété n’est pas seulement le vol. Fondamentalement, “La propriété” n’est pas seulement quelque chose qui existe. Votre zone de confort connue comme votre foyer ou commune d’amis, ou mansion en haut de la colline… ne sont que des espaces privatisés inventés par les territorialisations capitalistes et renforcés par des murs, des portes et des serrures. Cela n’est “réel” qu’aussi loin que c’est une construction relationnelle, établie et protégée par la menace de violence judiciaire ou interpersonnelle. Vous ne pouvez pas prétendre à l’anarchisme, encore moins au “communisme”, tout en même temps jouir de ces privilèges qui vous sont donnés par un système de caste invisible et non-dit. Bien sûr vous le pouvez quand même, mais cela relève plus de la bonne vieille hypocrisie victorienne, renforcée par ces bonnes vieilles idéologies victoriennes, prétendant s’opposer au système dominant. Vous pouvez choisir d’être conservateur et donc d’être moins hypocrite de fait, pourtant le status quo du système de caste sera maintenu, simplement plus dénudé et évident. Mon postulat, qui n’est pas vraiment important à considérer, est que le libéralisme classique du XIXème siècle a maintenu la civilisation occidentale dans un système qui n’a pas évolué en système de caste officiel absolu ; du moins ceci fut retardé par un bon siècle de luttes de classe définies.

Quoi qu’il en soit, le domaine sauvage, naturel, ne connaît pas ces territorialisations. Et ne se soucie pas de savoir qui s’en soucie. Les sauvages ne se soucient que de leur subsistance, protection, plaisir et bien-être. Quoi que ce soit d’autre, toute tentative d’arrangement à quelque niveau de la sphère du système de caste, veut dire devenir plus “civilisé”, ou sur-civilisé, ceci étant les murs les plus intangibles et pourtant les plus reconnaissables de la civilisation, définis par la culture plus que par la politique et l’économique. Un vagabond peut profiter et bouffer au râtelier des hôtels de luxe ou des cafés chics afin d’éviter partiellement la misère liée au fait d’être sans-abri, il peut même errer dans les parties étudiantes  ou les clubs privés snobs, mais ce qui le chassera de ces sphères ne sera pas leur compte en banque, le statut officiel, ni même leur bord politique, ce sera leur apparence physique, leur tenue, leur façon de parler et leur étiquette, ou manque d’étiquette en ce cas précis. Car ce sont des standards culturels qui font de ces catégories sociales, des castes. Pas des classes, parce que, répétons-le, les castes sont des regroupements culturellement définis, bien plus que socio-économiquement définis.

[…]

Les sauvages ne se contentent-il pas de rechercher le pouvoir sur leur propre existence ? Pourquoi rechercheraient-il un plus grand pouvoir, si ce n’est pour chasser les buts définis par les dynamiques du pouvoir dominant ? Pour avoir le privilège qu’ils envient tant aux castes au dessus d’eux, ou pour “régner en enfer plutôt que de servir au paradis ?”

Peut-être parce que de telles dynamiques comme le terrorisme du système judiciaire sont intrinsèquement liées à ce pouvoir. Que le but ne serait pas de devenir une autre couche de ce système judiciaire, comme la culture sortante paraît le faire.

Là réside toute l’importance de la thèse initiale de cette tension. Le fait que les tendances marxistes de la gauche ont depuis le départ, adopté l’analyse de la lutte de classe de façon à forcer brutalement l’émancipation des gens, ce uniquement au travers de leur système hiérarchique. C’est pourquoi ils seront toujours confinés, mentalement restreints, à la notion que toute auto-défense, tout pouvoir indépendant et toute libération ne puissent être obtenus que par des moyens sociaux de masse ; ceci réflète plus profondément, le besoin de gain de pouvoir d’une caste plus ou moins spécifique de personnes “intelligentes” de la classe moyenne, par dessus ce qu’ils percevront toujours comme la masse du peuple qui est dans l’obscurité et qui a besoin de sauveurs ou d’organisateurs ou de leaders révolutionnaires charismatiques et au sang chaud afin de les sortir de leur transe politique induite.

rebellion

Je ne veux pas dire que ce fut le cas pour ces rebelles intrépides et éveillés tels Fred Hampton. Geronimo, Novatore ou Harriet Tubman. Ils étaient plus à mon avis, comme ces chats sauvages qui minèrent les pouvoirs consolidés de leur temps, de cette société soumise à une caste prédominante. Il va sans dire… qu’ils ne furent pas non plus de cette caste des arrogants sales gosses de la classe moyenne des banlieues, blanches et affamée de pouvoir.

Ainsi les marxistes ont besoin de ce vague modèle cartésien d’une catégorie sociale, la classe, qui est définie de manière inhérente par une position au sein d’une chaîne de production de la société industrielle. Tout comme de leur point de vue, on ne peut être rien d’autre qu’un travailleur ou un prolétaire (peut-être incluant un sous-prolétaire, “lumpen” prolo) afin de prendre part à la lutte des classes vers la libération de tous les travailleurs. Mais ces leaders, organisateurs ont-ils jamais été de ces travailleurs pour lesquels ils affirment mener la libération ? Ne postulent-ils pas en fait pour leur propre prise de.pouvoir par dessus les prolétaires, en utilisant la force de travail de ces travailleurs afin de pousser vers une dynamique du changement de pouvoir, où cette caste de l’intelligentsia atteindra un plus haut statut de privilégié au sein des processus de production ?

Dans la société néolibérale, le mieux qu’ils puissent faire est d’obtenir des positions de cols blancs bien payés. Peut-être même une entrée dans la politique étatique au sein d’un parti minoritaire. Ce qui n’empêche pas la veule corruption des avocats et autres profiteurs fonciers prenant de hautes positions de pouvoir au sein des partis dominants. Mais, pour redire l’évidence d’auparavant, ils courent tous après la même saucisse, simplement au travers de modes et de moyens légèrement différents. Et comme au bon vieux temps de l’URSS, ils auront les plus hautes positions dans la société !

Alors vous êtes “anticapitalistes” ? Super. Mais “anticapitalistes”, juste comme les “antifas”, est une position négative, ce qui ne dit pas grand chose sur le type de monde que vous voulez en lieu et place de l’ordre existant. Qu’est-ce que cela veut dire pour vous dans la vie quotidienne, au delà de quelques manifs et leur lot de graffitis ?…

Peut-être êtes-vous communistes ? Super aussi. Étant donné que c’est toujours subversif de l’être dans bien des parties du monde occidental, cela vous donne un petit côté rebelle tranchant. Mais une fois de plus, quel communisme ? Si vous parlez de la Commune, de quelle commune parlez-vous ? La forme communale de propriété dont nous parlait Marx soi-même, celle que les Grecs anciens inventèrent, ces propriétaires terriens patriarcaux et esclavagistes, qui n’étaient pas si différents de ceux qu’on nomme les “pères fondateurs” [des Etats-Unis] ? La Commune des Amis, où tout ce dont vous avez besoin est de devenir un “ami” afin d’y être intégré et d’y être considéré comme un égal ? Qu’est-ce que vous appelez un “ami” alors ?…

Mon intention ici n’est pas de trainer quiconque dans la boue avec leurs projets grandioses, mais de comprendre ce que les gens recherchent vraiment et pour quel intérêt spécifique. Comme un Stirner le dirait : Tant que la Commune n’est pas la mienne, ou aussi longtemps qu’elle frappe à ma porte, elle m’est étrangère, elle ne veut rien dire pour moi, car elle n’est que le bénéfice d’un petit groupe d’autres personnes.

Non seulement cela ne me bénéficie pas beaucoup, mais une bien vague masse de “prolos” camarades ou “amis” desquels je peux faire partie ou non, selon l’analyse faite par le groupe leader en charge, définit les catégories sociales et leurs narratifs (ceci est aussi connu sous le vocable de “politiciens identitaires”) et seulement si je me retrouve inclus en tant que camarade prolétaire pourrais-je bénéficier d’éventuels miettes de cette nomenklatua. Je bouffe les miettes des prolos de manière régulière en tant que partie de mes moyens de survie et pour objectifs écologiques secondaires, mais ce n’est jamais comme rétribution de mes services sous l’aile de cette catégorie sociale.

Le monde n’est pas dirigé par le fric, mais par les narratifs et leurs représentations.

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Il y a eu des époques où les humains ne pouvaient pas vivre sans dieu ; ou sans la chasse ou sans le feu. De la même manière, “un monde mené par l’argent” est un narratif matérialiste capitaliste, de la fin de l’ère industrielle. Un tel narratif, comme tous les autres, n’existe que par son système de soutien des relations au pouvoir. Pourtant il ne sera pas nécessairement sensé, le plus souvent il ne l’est pas. Si vous vous laissez définir et mener par cela, attirer par un groupe ou un autre, vous vous laissez encore et toujours avoir et contrôler par les groupes qui font que cela puisse se faire, puis cela devient un fait inévitable de l’existence. Ainsi donc ce groupe devient de facto une caste qui vous est supérieure… les hiérarques possédant tous les secrets de votre libération retardée à tout jamais. Accepter que tout cela me définisse, c’est accepter les rouages et les gonds de leur contrôle sur moi.

Ne laissons aucun doute à mes détracteurs potentiels et disons leur que la gauche marxiste n’a été utilisée ici que comme un exemple parmi bien d’autres itérations possibles. L’extrême-droite appelée aussi maintenant “Alt droite” pour “droite alternative”, comme nous pouvons le constater depuis plusieurs années, tend à avoir plus de succès en ce moment à leurs jeux de gain de domination sur une autre masse de gens bien mois éduqués / intelligents pour le bénéfice de leur caste. Ils sont après tout, connectés à des groupes spécifiques, ceux de l’aspect de la vieille droite blanche suprématiste du riche establishment, luttant pour retrouver le pouvoir qu’ils ont apparemment perdu dans l’après-guerre, surtout après le succès du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis et dans l’ère de l’ordre néolibéral. En lieu et place de classe, ils vont utiliser les plus rétrogrades catégories sociales de races et/ou d’identité nationale. Ils furent après tout, le premier groupe identitaire du monde moderne, dans ce monde républicain, industriel et post-religieux, où le scientisme et les états-nations remplacèrent implacablement les vieilles idéologies religieuses.

La droite Alt rétrograde, plus libérale au sens classique que de fait conservatrice (et bien moins “libertarienne”), a aussi eu ses propres prêtres et papes de la justice sociale, se penchant sur des définitions brutales et superficielles de “l’humain” comme s’il devait être plus vieux et plus emprunt de droiture que la récente corruption LGBTQ+, les identités sociales des femmes et des non-blancs, affaiblissant leur ancienne domination sur les corps. Est-ce que ces nouvelles catégories produites par le neo-gauchisme et reproduites par les empires des réseaux sociaux, emmenés et créés par des mâles blancs normatifs soit dit en passant, sont plus authentiques ou véritables ? J’en doute fortement.

La seule identité sociale qui est réelle et précise est la vôtre, ou la mienne. La question que vous posez n’a pas de réponse toute faite. C’est la seule, sortie de votre définition même officielle de citoyen et entrepreneuriale mise en place par l’État peu de temps après votre naissance en tant qu’être physiquement vivant, qui peut vous définir.

Qui êtes-vous ! Ou qu’êtes-vous ?

Suis-je, moi, l’auteur de ces lignes, en position de mieux le savoir que vous-même ? Tout ce que je sais avec certitude, c’est que vous n’êtes peut-être pas ce que vous prétendez être, mais quelque chose de plus, de moins ou autre. Allez savoir… Peut-être même que vous existez !…

= = =

“L’État est une société d’assurance mutuelle entre le propriétaire terrien, le général militaire, le juge, le prêtre et plus tard, le capitaliste, afin de soutenir l’autorité de l’un l’autre sur le peuple et pour exploiter la pauvreté des masses tout en s’enrichissant eux-mêmes.
Telle fut l’origine de l’État, telle fut son histoire et telle est son essence actuelle.”
~ Pierre Kropotkine ~

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Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir ! (Résistance 71)

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

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Résistance politique : le séisme Gilets Jaunes (David Graeber)

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Les Gilets Jaunes montrent à quel point le terrain bouge sous nos pieds

David Graeber*

Décembre 2018

(*) David Graeber (1961-2021) anthropologue politique anarchiste, fut professeur à la London School of Economics après avoir été viré de Yale pour raisons politiques. Il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages de recherche tels : “Fragments d’anthropologie anarchiste”, “Dette : les 5000 premières années”, “Bullshit jobs”, “Possibilités” et son dernier ouvrage avant son décès, conjointement avec l’archéologue David Wengrow “L’Aube de tout, une nouvelle histoire de l’humanité” dont nous traduirons et publierons de larges extraits avant la fin de l’année. Il fut un des activistes proéminents du mouvement Occupy Wall Street et une figure de la gauche académique anglo-saxonne.

=> Lire David Graeber sur Résistance 71 et sur notre page “anthropologie politique”.

Cela me frappe que la profonde confusion, voire même l’incrédulité, démontrées par les commentateurs français, plus même, par les commentateurs mondiaux, devant chaque acte successif du drame des Gilets Jaunes, approchant maintenant rapidement un climax insurrectionnel (NdT: Graeber avait raison en décembre 2018, ce fut très très chaud jusqu’en février 2019, l’Élysée fut bien près de tomber…), soit le résultat d’une presque totale incapacité de prendre en compte que les manières dont le pouvoir, le travail et les mouvements alignés contre le pouvoir, ont changé ces 50 dernières années et particulièrement depuis 2008. Les intellectuels [de gauche] ont pour l’essentiel fait un pathétique travail de compréhension de ces changements.

Laissez-moi commencer par offrir deux suggestions en ce qui concerne la source d’une partie de cette confusion :

1. Dans une économie totalement financiarisée, seuls ceux très proches des moyens de création monétaire (essentiellement, les investisseurs et les classes professionnelles de la gestion), sont en position d’employer le langage de l’universalisme. En résultat, toutes demandes politiques étant basées sur des intérêts et des besoins particuliers, ont eu tendance à être traitées comme des manifestations de l’identité politique et dans le cas de la base sociale des Gilets Jaunes, ceci ne peut donc pas être imaginé comme autre chose que proto-fasciste.

2. Depuis 2011, il y a eu une transformation mondiale des assomptions de sens commun sur ce que devrait vouloir dire de participer à un mouvement de masse démocratique, du moins au sein de ceux ayant le plus de chances d’y participer. Les vieux modèles “verticaux” avant-gardistes d’organisation ont rapidement laissé la place à un ethos d’horizontalité où la pratique démocratique égalitaire et l’idéologie sont ultimement deux aspects de la même chose. L’incapacité de comprendre cela donne la fausse impression que des mouvements comme celui des Gilets Jaunes sont anti-idéologiques, voire même nihilistes.

Laissez-moi vous présenter quelques données de fond au sujet de ces assertions.

Depuis que les Etats-Unis ont largué en rase campagne l’étalon or en 1971, nous avons été les témoins d’un profond glissement de la nature du capitalisme. La vaste majorité des profits entrepreneuriaux maintenant ne dérivent plus de la production ni même du marketing de quoi que ce soit, mais de la manipulation du crédit, de la dette et des “loyers régulés”. Alors que les gouvernements et les bureaucraties financières deviennent de plus en plus imbriqués, il devient de plus en plus difficile de les distinguer l’un de l’autre, la richesse et le pouvoir tout particulièrement, le pouvoir de créer l’argent (c’est à dire le crédit), devient aussi la même chose. C’est ce sur quoi nous attirions l’attention lors du mouvement Occupy Wall Street lorsque nous avons parlé des fameux “1%”, ceux qui ont la capacité de tourner leur richesse vers l’influence politique et cette influence politique, en retour, vers plus de richesse…

Malgré cela, les politiciens et les commentateurs des médias refusent systématiquement de reconnaître les nouvelles réalités, par exemple, dans le discours public, il est toujours de bon ton de parler de la politique fiscale comme étant le moyen principal du gouvernement de lever des revenus pour financer ses opérations, alors que c’est en fait devenu de plus en plus le moyen de 1) s’assurer que le moyen de la création de crédit ne puisse jamais être démocratisé (car seul un crédit officiellement approuvé est acceptable en paiement d’impôts) et 2) de redistribuer le pouvoir économique d’un secteur social à un autre.

Depuis 2008, les gouvernements ont injecté du nouvel argent dans le système, qui, en accord avec le célèbre effet de Cantillon, a eu tendance à augmenter de manière disproportionnée la richesse de ceux qui détiennent les biens financiers et les alliés technocrates des classes professionnelles gestionnaires. En France, bien évidemment, ceux-ci sont exactement les macronistes. Les membres de ces castes ressentent qu’ils sont la personnification de tout possible universalisme, leurs conceptions de l’universalisme étant fermement enracinées dans le marché, ou de manière de plus en plus importante, cette atroce fusion entre le marché et la bureaucratie qui constitue l’idéologie régnante de ce qui est appelé le “centre politique”. Les travailleurs, dans cette nouvelle réalité centrée se voient de plus en plus refuser toute possibilité à l’universalisme, car ils ne peuvent pas se le permettre financièrement. [celui-ci étant devenu une commodité]

La capacité d’agir pour la planète par exemple, plutôt que par les exigences de la survie, est maintenant un effet secondaire direct des formes de création monétaire et de la distribution gestionnaire des loyers ; quiconque est forcé de ne penser qu’à soi ou aux besoins immédiats de sa famille est perçu comme affirmant et démontrant une certaine identité ; et alors que certaines identités pourraient être être pardonnées de manière bien condescendante, celle de la “classe travailleuse blanche” ne peut prendre que la forme de racisme. On a vu la même chose aux Etats-Unis, où des commentateurs libéraux, gauchisant, ont réussi à argumenter que les mineurs de charbon des Appalaches avaient voté pour Bernie Sanders, un juif socialiste, et que ceci ne pouvait être quelque part que l’expression d’un racisme ; tout comme il en va de même avec cette étrange insistance que les Gilets Jaunes doivent être des fascistes, même s’ils ne l’ont pas encore compris.

Ceci représente des instincts profondément anti-démocratiques.

Pour bien comprendre l’appel du mouvement [des Gilets Jaunes], c’est à dire, l’émergence soudaine et la propagation comme une traînée de poudre, d’une politique véritablement démocratique, voire même insurrectionnelle, je pense qu’il y a ici deux facteurs très largement ignorés à prendre en considération.

Le premier est que le capitalisme financier implique un nouvel alignement des forces de classe, surtout la caste techno-manageuriale qui emploie de plus en plus de personnes dans une foule de “bullshit jobs” en tant que redistribution systémique néolibérale, contre une classe du travail qui est maintenant mieux vue comme la “classe de l’attention”, comme ceux qui bichonnent, s’occupent, entretiennent des “producteurs” plus que démodés. Un effet paradoxal de la numérisation est qu’alors que cela a rendu la production industrielle infiniment plus efficace, cela a rendu aussi la santé, l’éducation et autre secteur social de plus en plus sans travail, donc ceci combiné avec la diversion des ressources vers la caste administrative sous un régime néolibéral (en attente de coupes sévères dans les budgets sociaux, ce qui est en marche…), cela veut dire que pratiquement partout, ce sont les enseignants, les infirmières, les personnels sociaux et para-médicaux et autres membres de la caste des services qui se sont retrouvés au front pour la contestation et la militance du travail… [où sont les ouvriers de plus en plus remplacés par une technologie IA ?…]

Les clashes entre les ambulanciers et les forces de police à Paris la semaine dernière peuvent être pris comme un symbole vivant des nouvelles forces en présence. Une fois de plus, le discours public n’a pas encore compris les nouvelles réalités qui se font jour, mais avec le temps, nous allons devoir nous poser de toutes nouvelles questions : non pas quelles formes de travail peuvent être automatisées par exemple, mais lesquelles désirerions-nous qu’elles le soient et lesquelles ne le désirerions-nous pas ; pendant combien de temps allons-nous encore continuer de maintenir en place un système dans lequel plus vous travaillez à aider les autres et moins vous êtes payés pour le faire ?

Secondo, les évènements de 2011, à commencer avec les “printemps arabes” et avec les places des mouvements Occupy, paraissent avoir marqué une cassure fondamentale dans le sens commun politique. Une manière de savoir qu’à un moment donné une révolution mondiale a eu lieu est que les idées qui étaient considérées comme folie peu de temps auparavant deviennent les assomptions de base de la vie politique. La structure horizontale, sans leader et de démocratie directe adoptée par le mouvement Occupy Wall Street par exemple, était presque universellement considéré comme idiotique de manière caricaturale et non pratique à l’emploi et dès que le mouvement fut supprimé, fut prononcé comme la raison de son “échec”. Cela était sans doute exotique de tirer non seulement sur l’ambulance de la tradition anarchiste, mais aussi sur le féminisme radical et même sur certaines formes de spiritualité indigène.

Mais il est maintenant devenu clair que c’est devenu le mode par défaut d’organisation démocratique partout, de la Bosnie au Chili en passant par Hong Kong et le Kurdistan. Si un mouvement démocratique de masse émerge, c’est la forme qu’il peut maintenant prendre le plus souvent. En France, Nuit Debout fut peut-être le premier à embrasser l’horizontalité à grande échelle, mais le fait qu’un mouvement originellement de travailleurs ruraux et de petites villes de province et de travailleurs indépendants, ait spontanément adopté une variation de ce modèle, montre juste à quel point nous sommes immergés dans un nouveau sens commun de la véritable nature de la démocratie.

La seule caste de personnes qui ne semble pas être capable de saisir cette nouvelle réalité est celle des intellectuels. Tout comme durant Nuit Debout, beaucoup de ces “leaders” auto-proclamés ont semblé incapables ou sans intérêt à accepter l’idée que les formes horizontales d’organisation étaient en fait une forme d’organisation (ils ne pouvaient pas comprendre la différence essentielle entre le rejet pur et simple d’une hiérarchie d’organisation pyramidale et le chaos total), ainsi maintenant, les intellectuels de gauche comme de droite affirment que les Gilets Jaunes sont “anti-idéologiques”, incapables de comprendre que pour des mouvements sociaux horizontaux, l’unité de la théorie et de la pratique (ce qui pour les anciens mouvements sociaux radicaux tendaient plus à se produire en théorie qu’en pratique), existe de fait dans la pratique. Ces nouveaux mouvements n’ont besoin en rien d’une avant-garde intellectuelle pour leur fournir une idéologie parce qu’ils en ont déjà une : le rejet de l’avant-garde intellectuelle et l’adoption de la multiplicité et de la démocratie horizontale sans leadership.

Il y a un rôle pour les intellectuels dans ces mouvements, certainement, mais cela devra impliquer moins de parlotte et plus d’écoute.

Aucune de ces nouvelles réalités, que ce soit celle des relations argent-pouvoir ou la nouvelle compréhension de la démocratie, ne va cesser d’être dans un futur proche, quoi qu’il arrive dans le prochain acte du drame en cours. Le terrain a bougé sous nos pieds, et nous avons tout intérêt à penser où réside notre allégeance : avec la pourriture universaliste du pouvoir financier, ou avec ceux qui agissent au quotidien se préoccupant de rendre la société possible et meilleure.

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Voir notre dossier « Gilets Jaunes »

4 textes modernes pour changer notre réalité

« Du chemin de la société vers son humanité réalisée » (Résistance 71, 2019)

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Tout le pouvoir aux ronds-points !…

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La société organique spirituelle pour un changement de paradigme politique avec Gustav Landauer et Saul Newman (2ème partie)

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L’anarcho-mysticisme de Gustav Landauer et la critique de la théologie politique*

Saul Newman

2020

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

Juillet 2022

(*) théologie politique : croisée du chemin entre la philosophie politique et la théologie chrétienne, comment des concepts religieux, des croyances peuvent être sous-jacents à des modes d’organisation politiques, économiques et sociaux

1ère partie

2ème partie

Le texte de Saul Newman en format PDF made in Jo ;
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Esprit / Geist

L’esprit (Geist) est le référent central de la pensée anarcho-mystique de Landauer. Comme nous l’avons vu, des communautés d’esprit, fondées sur l’association volontaire et les affinités naturelles, sont opposées aux communautés artificielles sans esprit, comme l’état-nation par exemple. L’esprit est ce qui cimente la communauté en un tout de manière non-coercitive et ce qui permet la rédemption de l’humanité de la forme appauvrie dans laquelle elle se trouve aujourd’hui. De plus, comme nous l’avons vu, l’esprit est totalement différent de la théologie, qui implique l’obéissance à une révélation divine et qui, selon les termes de Schmitt, se transcrit directement en obéissance politique. Comment devons-nous donc comprendre cette notion, de concept d’esprit, de Geist ? Alors que la façon dont Landauer déploie parfois le terme est peu clair, il a l’intention de se référer à cette sorte de force non-coercitive qui, à certains moments et sous certaines circonstances, ravive les peuples et les cultures. C’est quelque chose qui fournit à la vie son sens et sa sacralité et imbibe le présent de joie, de force et de vitalité.

Il associe l’esprit de manière diverse avec le raffinement culturel, avec une vitalité intérieure qui unifie un peuple ou une communauté, avec une disposition vers la liberté, l’amour et la solidarité ; avec aussi, comme on l’a vu, la théologie mystique chrétienne par laquelle l’âme parvient à s’unifier avec dieu. Landauer parle de la grande époque de l’esprit, moments de l’histoire et de la culture humaines où cette vitalité était évidente, comme dans le moyen-âge chrétien. Alors qu’aujourd’hui, sous les conditions exploiteuses et oppressives du capitalisme et de l’état, l’esprit est dans un état de dissipation et de déclin, jusqu’à ce que soit latent chez les gens, comme une sorte de principe évolutionnaire, comme un héritage biologique de générations précédentes ; il peut être réveillé.

Le socialisme pour Landauer, offre l’opportunité d’un renouveau spirituel. De fait, dans un ouvrage tardif, “Appel au Socialisme” (1911), il argumente que le socialisme doit être vu comme uns disposition spirituelle, une nouvelle façon de vivre le présent. En ce sens, l’anarchisme, comme politique préfiguratrice et le socialisme sont très étroitement reliés. En fait, Landauer décrit le socialisme comme “anarchie et fédération”. Le socialisme et l’anarchisme ne sont pas deux systèmes sociaux distincts, mais se réfère à un mode de vie autonome, libre et coopératif. Le socialisme de Landauer est définitivement non-marxiste. Pour Landauer, le marxisme est autoritaire, centraliste et étranger au véritable esprit du socialisme. Le marxisme est non-spirituel parce qu’il tente de transformer le socialisme et une science et un parti politique, finissant comme une idéologie étriquée et doctrinaire, qui n’a rien à voir avec le socialisme véritable.

Les anarchistes du XIXème siècle et spécifiquement Bakounine, rejetèrent aussi les prétensions du marxisme, affirmant que cela mènerait à de nouvelles formes d’autoritarisme. La science est incapable de saisir les forces de la vie dans leur spontanéité et leur vitalité ou, pour le dire en termes de Landauer, leur esprit. Le problème du marxisme, aux yeux de Landauer,  était sa doctrine du matérialisme historique qui affirmait être capable de prédire les révolutions par une observation scientifique des lois du développement historique et du mode de production économique.

Prendre l’histoire de manière matérialiste et transformer toute l’existence humaine en une série de processus corporels c’était terminer dans un certain idéalisme : de fait pour Landauer, l’idéalisme n’est que le revers du matérialisme. La notion d’esprit (Geist) de Landauer est une alternative à la fois au matérialisme et à l’idéalisme. L’esprit résiste à la tendance du matérialisme à tout réduire au corporel ; tandis qu’il est la célébration de la spontanéité et de la richesse de la vie, il ne peut pas être enfermé dans des abstractions métaphysiques ni des tendances rigides d’une philosophie idéaliste. Alors que le socialisme est bien entendu associé à certains idéaux éthiques, le problème est que de ne voir le socialisme que comme un idéal, un état de perfection auquel parvenir, cela veut dire qu’il est constamment repoussé dans le futur, alors que Landauer lui est intéressé par ce qui peut être fait dans “l’ici et maintenant”. Ici réside l’esprit du socialisme, par opposition à l’idéal socialiste, c’est quelque chose de très présent, un potentiel qui peut être réalisé dans les relations quotidiennes, dans l’ici et le maintenant.

Allant de paire avec cette notion positive et affirmative d’esprit, nous devons aussi considérer sa dimension “négative”. Je veux dire par là la façon dont l’émergence d’un véritable esprit dépend d’abord du nettoyage du terrain de toutes fausses idées, illusions, abstractions métaphysiques ; ce que Landauer appelle, citant Stirner, des “fantômes”. Nous avons été bernés par tous ces fantômes sur dieu, l’état, le capital et l’individu : ainsi donc, comme nous l’avons vu, l’insistance de Landauer sur ce que nous devions nous retirer de ce monde d’illusions et nous engager dans une auto-destruction métaphorique. Ici, Landauer crédite le nominalisme de Stirner avec la destruction des abstractions métaphysiques, qui ne sont qu’un résidu de la religion.

A la fois Landauer et Stirner s’engagent dans une pensée négative et même une “théologie négative”, au centre de laquelle est le désir d’obtenir un centre de vide au-delà des illusions du monde et des catégories conceptuelles qui nous ont trompé et desquelles une nouvelle réalité pourrait émerger. La maxime de Stirner “Toutes choses ne sont rien pour moi”, trouve un écho distinct dans la pensée de Landauer. De plus, nous observons dans le travail de Landauer sur le linguiste Fritz Mauther, une pensée sceptique qui appelle au questionnement de la fonction représentative du langage lui-même.

Le langage crée une série de concepts et d’abstractions qui obscurcissent et aliènent la réalité. Afin d’avoir un contact plus direct et sans intermédiaire avec la réalité, nous devons d’abord contourner cette illusion. Il y a un désir, puis,  pour connecter avec une expérience mystique au-delà des noms et des concepts , ce n’est qu’en comprenant le néant au cœur de ces structures que nous pouvons y parvenir.

Landauer et le tournant impolitique

Un examen de la pensée mystique de Landauer trouve d’importants parallèles avec quelques approches récentes en philosophie politique continentale, particulièrement avec ce qui a été nommé la “pensée italienne”. D’après Roberto Esposito, la “pensée italienne”, se référant a divers penseurs italiens comme Agamben, Cacciari, Negri, Tronti at autres, est largement concernée par le problème de la théologie politique, cherchant à étendre les termes de l’analyse au delà des confinements du paradigme schmittien. Ce qui est commun à cette approche est la tentative de penser au delà des représentations et, en particulier, de penser la politique au delà la représentation théologique du pouvoir, c’est à dire au delà la souveraineté. Rappelons-nous que pour Schmitt, la fonction de la souveraineté est de représenter la société, de lui donner sa forme, un ordre et un sens en établissant en endroit transcendant et sacré pour l’autorité dans un monde autrement d’immanence sécularisée.

Pour Esposito, le problème avec ce type de théologie politique, est que bien que cela réponde à la neutralisation du politique que Schmitt vouait comme la tendance centrale de la modernité, dans sa tentative de contenir le politique au sein d’un ordre souverain, cela se termine en une nouvelle forme de dépolitisation : “une théologie politique, mais dont la politique est une politique de dépolitisation. Cette contradiction insolvable ou ce paradoxe, “théologise” la dépolitisation en une nouvelle forme politique. Nous trouvons une préoccupation similaire chez Massimo Cacciari et sa discussion de katechon, la mystérieuse figure théologique qui retarde et restreint la venue de l’Antéchrist mais qui, ce faisant, retarde aussi l’évènement que l’Antéchrist précède toujours : la seconde venue du Christ.

Pour Cacciari, le katechon, central à la théologie politique et que Schmitt associe à la souveraineté et l’empire chrétien, est une figure bien ambigüe : bien qu’elle ait pour intention de retenir ou de restreindre l’anomie qui sera amené par le règne de l’Antéchrist, en association avec la forme politique de souveraineté et d’empire, il va sans dire, dans sa fonction représentative ou politico-théologique, il est impossible d’éviter l’incarnation de cette même anomie qu’il est supposée maintenir à l’écart. Le problème de la théologie politique, selon Cacciari, est qu’elle est enfermée dans un conflit entre un point singulier unifié d’autorité et sa fonction de médiatrice et de représentante d’une multiplicité.

Cette critique de la théologie politique, suivant les termes du débat Schmitt-Peterson, a aussi été poursuivie par Agamben, qui a recherché à déplacer la souveraineté au travers de la notion d’oïkonomie, dérivant de la doctrine trinitaire et en montrant que ce n’est qu’un côté de la machine de gouvernement économique, dont les effets sont dispersés, dont l’autorité est déléguée (du Père au Fils aux Anges) et qui n’a pas de centre souverain unifié.

Pourtant, ce qui est curieux dans toutes ces approches, visant à être contre l’idée de souveraineté et sa capacité de représentation, est qu’elles rejettent, ou contournent, la question de l’anarchisme, qui, comme je l’ai défendu, est le rejet le plus radical de la souveraineté. Au lieu de cela, leurs analyses tendent se référer à “l’anarchie”, mais pour signifier, pour Agamben par exemple, la fondation ontologiquement anarchique non fondée de gouvernement économique ou, pour Cacciari, simplement le désordre, le chaos.

Alors qu’il y a de vagues allusions à une lecture alternative de l’anarchie, ainsi pour Agamben, l’anarchisme est invoqué de manière biaisée comme une possibilité de rédemption cachée derrière les voiles de la machine gouvernementale anarchique, la possibilité de ce qu’il appelle “l’ingouvernable”, il reste un petit espace pour une lecture plus positive et émancipatrice de l’anarchisme et leur traitement de cette question de manière générale demeure totalement ambigu et inadéquat.

Si, comme je l’ai suggéré, une rencontre avec l’anarchisme est nécessaire pour toute critique réelle de la théologie politique de la souveraineté, et pourtant si c’est aussi le cas que l’anarchisme révolutionnaire du XIXème siècle est tombé dans son propre piège politico-théologique, alors nous devons considérer ce que l’alternative, l’anarchisme mystique de Landauer a à offrir quelques unes de ces approches critiques contemporaines de la théologie politique. Il y a deux parallèles clefs que je voudrais adresser ici.

Premièrement, je pense que l’idée de Landauer d’une expérience mystique peut nous aider à comprendre l’idée “d’impolitique”, qu’Esposito contraste avec les déterminations de souveraineté de la théologie politique. Esposito définit l’impolitique comme l’horizon négatif de la politique : c’est ce qui résiste la fonction de représentation souveraine. Mais en même temps, l’impolitique n’est pas une simple négation du politique, mais en constitue plutôt sa limite : “L’impolitique est le politique, vu comme sa limite la plus extérieure.” Ceci n’est pas la même chose que l’apolitique ou l’anti-politique : cela ne réfère pas à une sorte d’espace utopique en dehors du politique, en dehors des relations de pouvoir. Mais plutôt, en regardant le politique depuis un autre espace qui lui est hétérogène, il essaie de le saisir, d’appréhender au sein de cette dimension ce qui est plus politique que lui-même, ce qui dépasse sa propre limite et catégories représentatives ; une intensité qui ne peut pas être exprimée au sein de ses catégories existantes.

La tentative de Landauer de parvenir à une expérience mystique au delà du pouvoir représentatif du langage et des concepts, en tant qu’expérience négative de détachement, est une façon de capturer exactement ce moment d’intensité. De plus, comme j’ai essayé de le montrer, ce détachement des institutions politiques et sociales existantes, et même d’une vue prescrite socialement du soi, n’est pas un désengagement des luttes politiques et de la véritable communauté de vie mais, plutôt, leur pré-condition. En s’effaçant des formes établies de la politique, cela ouvre un espace pour des formes autonomes d’engagement, d’organisation et d’association.

L’importance de la pensée mystique de Landauer ici devient même encore plus apparente lorsque nous la comparons avec deux autres penseurs qui sont souvent invoqués comme ayant une influence clef sur le “virage impolitique” : Simone Weil et Georges Bataille. Avec Weil, mystique chrétienne, qui a aussi pas mal d’affinités avec l’anarchisme, il y a une certaine emphase sur l’expérience mystique, comme l’attention de l’âme envers dieu. De manière similaire, à Landauer, cette expérience mystique est comprise dans un sens négatif en termes de détachement, du vide de l’âme et des pensées de tout attachement aux mots et au langage afin de permettre à la vérité de pénétrer. (NdT : nous sommes ici très proche des concepts de “vide interstitiel” et de lâcher-prise que l’on trouve dans le Zen et ses principes méditatifs…)

Cet acte de “dé-création”, que Weil assimile à la mort, nous rappelle de la notion de Landauer de l’auto-destruction métaphorique qui devient la pré-condition pour une plus grande connectivité avec le monde et les autres. De fait, les deux penseurs sont concernés, bien que de manière différente, par la connexion individuelle à la communauté au travers d’une forme de communion spirituelle. L’étude de Weil sur la condition moderne du “déracinement” qui voit les individus aliénés d’un travail qui a du sens et spirituellement enrichissant, de leur passé, de leur culture et par dessus tout, de la vie en communauté, semble refléter directement la préoccupation de Landauer sur la condition contemporaine de”non-esprit”.

Pour les deux penseurs, il y a une préoccupation pour un renouvellement spirituel au travers de l’établissement d’une nouvelle signification du terme d’enracinement dans la vie de la communauté et même avec les traditions et cultures passées qui autrefois donnèrent un sens et de la vitalité au peuple.

Une emphase similaire sur la communion mystique peut être trouvée chez Georges Bataille. Ici, l’expérience mystique est comprise en termes d’une transgression extatique du moi au travers de moments d’excès “souverain”, comme par exemple l’érotisme, l’auto-sacrifice et la mort. Bien qu’abordé en termes plus violents que la notion de détachement mystique de Landauer et de Weil, il y a toujours le même point de focalisation sur la transcendance des limites de l’individu en tant que figure séparée, discontinue, vers une plus grande fusion ou continuité avec les autres.

La notion de communion mystique de Bataille a été reprise par des penseurs continentaux plus récents, bien que d’une perspective plus critique. Jean-Luc Nancy argumente que la communauté, dans le sillage de l’effondrement du communisme (d’état, NdT), ne peut plus être un retour à quelque idée organique ou essentielle de communauté basée sur la nostalgie de traditions partagées, de culture et d’identité. De telles communautés d’immanence risquent toujours de nouvelles formes de totalitarisme, dans lequel la différence est éclipsée par l’unité, dans laquelle les individus sont avalés dans des collectifs aliénants.

Pourtant, tandis que cette critique du communautarisme et de la communauté organique pourrait paraître jurer avec l’intérêt de Landauer dans les traditions et cultures locales, je pense qu’il y a une bien plus grande résonance ici dans la tentative de penser l’individu et la communauté ensemble de telle façon qu’aucun des deux ne soit effacé, Ici, l’idée de singularité, plutôt que celle d’individualité, devrait être déployée pour un meilleur effet. La communauté pourrait de fait être pensée en termes de relation d’ouverture, ce qui rend des identités fermées et souveraines impossibles. Ceci serait comme l’idée de Landauer sur la communauté mystique sans frontières et sans état souverain.

Aussi, et malgré certaines réserves que Landauer exprima au sujet de l’individualisme de Stirner, un parallèle peut être fait entre la communauté mystique sans souveraineté et l’idée en apparence paradoxale de Stirner sur “l’union des égoïstes” : une association volontaire libre, acéphale, sans forme et décentralisée, une sorte de groupe d’affinité, qui, à l’encontre des communautés établies comme “l’État” ou “la société”, n’impose aucune obligation de lien sur ceux qui y participent. Le plus important pour les deux penseurs (Landauer et Stirner), c’est que ces opportunités ne sont pas composées d’identités pré-définies comme les “citoyens” ni même les “individus”, mais plutôt de formes ouvertes de subjectivité en mouvement, en flux, devenant une auto-constitution, ce que l’on pourrait appeler des “singularités”.

Une préoccupation similaire de repenser la communauté au delà de la souveraineté, en termes de relations d’ouverture et de co-appartenance plutôt que d’identité et de frontières, peut aussi être trouvée chez Esposito et Agamben. Esposito tente de penser au delà de la logique “immunitaire” de l’état bio-politique, où le désir profond de protéger et de sécuriser la vie et l’identité du corps social de ce qui pourrait le contaminer ou le menacer, est transcendé par des compréhensions alternatives de communalité définie par le don et même la dette, impliquant la réciprocité, la mutualité et l’obligation.

Agamben d’un autre côté, parle de la “communauté à venir” formée de “singularités”, une nouvelle sorte de figure politique post-souveraineté, qui ne peut pas être assimilée au sein des structures représentatives de l’état et dont l’apparence dans des réunions spontanées et des manifestations suggère la possibilité d’une toute nouvelle forme de post-identité de la politique. Ceci est une sorte de communauté ouverte, amorphique, sans identité ni frontières, quelque chose qu’il associe particulièrement avec les réfugiés et les gens apatrides, mais qui peut aussi s’appliquer à d’autres formes autonomes et sans état, c’est à dire des communautés anarchistes, aussi loin que de telles communautés de singularités ne puissent pas être représentées au sein de catégories normales politiques ou identitaires, comme une nation, une ethnie, une religion, ou même une classe, elles sont une menace inacceptables pour l’État. Nous pouvons alors parler d’une nouvelle politique de “désidentification” ou, dans les termes de Landauer, de “séparation”, dont le but est non pas la reconnaissance d’identités existantes, mais plutôt la tentative de créer de nouvelles manières d’être, de nouvelles formes de vie autonome et de communauté.

Un geste de désidentification peut être observé dans le port de masques et le camouflage d’identité qui l’on voit souvent dans les manifestations de nos jours, essentiellement associé avec les “Black Blocs” anarchistes. Ceci est plus qu’une mesure de contre-surveillance, mais plutôt un abandon symbolique de son identité et l’affirmation de l’anonymat dans un espace de liberté dans lequel on crée de nouvelles formes d’affinité et d’appartenance en opposition à l’état et sa souveraineté. Agamben prédit alors que, “la nouveauté de la politique à venir est telle que ce ne sera plus une lutte pour la conquête ou le contrôle de l’État, mais une lutte entre l’État et le non-État (l’humanité), une dislocation insurmontable entre quelque singularité que ce soit et l’organisation de l’État.” (NdT : voir aussi les travaux de l’anthropologue politique James C. Scott et notamment son travail sur Zomia et “l’art de ne pas être gouverné” que nous avons traduits sur Résistance 71…)

Conclusion

Aujourd’hui, cette lutte entre l’État et le non-État semble se jouer sous la forme de manifestations de masse qui se déroulent dans le monde et dans lesquelles les gens retirent collectivement leur servitude volontaire et refusent de reconnaître la légitimité symbolique non seulement de leur gouvernement, mais de plus en plus, de tout le système politico-économique qui affirme représenter leurs intérêts. La question qui demeure pour nous est le comment interpréter au mieux un tel phénomène. Aussi loin qu’ils remettent en question le pouvoir représentatif de la souveraineté et personnifient en lieu et place des formes alternatives d’organisation autonome et de vie politique, ils invoquent, je dirais, un nouveau type d’attitude politique qui possède une orientation anarchiste.

Et c’est ici, comme je l’ai affirmé, que la pensée “impolitique” de Landauer, inspirée par ce que j’ai appelé l’anarcho-mysticisme et caractérisé par des idées de retrait mystique, de pensée négative et de nouvelles formes de communauté et d’association, nous donne une véritable vision intérieure interprétant la réalité. Que la pensée politique de Landauer puisse être considérée, ou pas, comme une nouvelle formule de théologie politique radicale, se tenant aux côtés d’autres articulations radicales comme la théologie de la libération, l’athéisme chrétien, l’anarchisme chrétien, la théologie écologique ou toute autre approche émancipatrice des temps millénaristes post-séculiers dans lesquels nous nous trouvons, l’anarcho-mysticisme est, au bas mot, une voie de penser politiquement sans et en dehors de la souveraineté.

Bibliographie

Agamben Giorgio, (2014) ‘What Is a Destituent Power (or Potentiality)?’ trans. Stephanie

Wakefield, Environment and Planning D: Society and Space 32 (2014): 65–74.

Agamben, Giorgio, The Coming Community, trans. M. Hardt. Minneapolis: University of Minnesota Press, 1993.

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Le texte de Saul Newman en format PDF made in Jo ;
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Saul_Newman

Saul Newman : 
Ph.D en Science Politique de l’université de Nouvelle-Galles-du-Sud (Australie) et co-directeur de l’Unité de Recherche sur la Théorie Politique Contemporaine de l’University of London (Goldsmiths). Il est spécialiste des théories politiques radicales et a extensivement publié sur le sujet (livres et articles), notamment sur le “post-anarchisme”, la théologie politique et des penseurs comme Max Stirner, Gustav Landauer.

Lire Gustav Landauer sur Résistance 71 (format PDF) :

L’appel au socialisme (traduction Résistance 71) et Texte complet

Vie et Œuvre de Gustav Landauer 

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Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

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La société organique spirituelle pour un changement de paradigme politique avec Gustav Landauer et Saul Newman (1ère partie)

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Superbe essai du professeur Saul Newman que nous publions ici en deux parties et compilation PDF. La société future, celle de notre émancipation finale, la Commune Universelle de notre humanité enfin réalisée sera une société organique spirituelle (et non pas religieuse…), qui nous verra opérer un grand retour à la loi naturelle en tant qu’espèce humaine. Le système étatico-capitaliste se meurt, achevons-le et allons de l’avant… Comment, lisez la suite !
A bas l’État, à bas la marchandise, à bas l’argent et à bas le salariat, tout le reste n’est que pisser dans un violon !
~ Résistance 71 ~

gustav-landauer_biblio

L’anarcho-mysticisme de Gustav Landauer et la critique de la théologie politique*

Saul Newman

2020

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

Septembre 2022

(*) théologie politique : croisée du chemin entre la philosophie politique et la théologie chrétienne, comment des concepts religieux, des croyances peuvent être sous-jacents à des modes d’organisation politiques, économiques et sociaux. Ceci peut également s’appliquer à d’autres religions comme l’Islam par exemple pour qui la théologie politique est inhérente.

1ère partie

2ème partie

Résumé

Cet article explore la pensée anarcho-mystique de Gustav Landauer comme réponse critique à la théologie politique centrée sur la souveraineté. Il a été disputé que la pensée politique de Landauer, centrale à tout ce qui est de retraite, retranchement mystique des institutions étatiques existantes et des relations sociales qui en résultent, effectue un déplacement radical du concept de souveraineté de l’État au travers l’émergence de nouvelles formes autonomes de subjectivité, d’affinité et de communauté. L’article commence avec une discussion de la réponse critique de Carl Schmitt à l’anarchisme, qui, j’argumente, est le registre par lequel nous devons interpréter sa version de la théologie politique. Je me tourne ensuite sur l’articulation originale de Landauer sur l’anarchisme, définie au travers d’une auto-transformation spirituelle ou micro-politique et de l’expérience mystique, comme manière de décentraliser la souveraineté. Finalement, je développe quelques parallèles entre Landauer et des interventions récentes dans la pensée (im)politique italienne, dans laquelle la fonction de la représentation souveraine de la théologie politique est radicalement mise en question. Je conclus en disant que l’anarcho-mysticisme, en tant qu’engagement avec la théologie politique, ne fait pas que seulement élargir cette catégorie, mais offre une manière d’interpréter de nouvelles formes d’activisme politique et de protestation dans lesquelles la représentation souveraine est fondamentalement délégitimisée.

[NdT : Nous nous focalisons ici sur ce qui est dit de la pensée de Landauer et n’avons pas traduit la première partie de ce texte sur Carl Schmitt]

Les pensées de Landauer sur l’anarchisme

Gustav Landauer était un penseur socialiste, anarchiste, juif, allemand et un activiste qui, en 1919, fut assassiné par des forces paramilitaires d’extrême-droite (NdT: les corps-francs) après l’écrasement de la république de Bavière. L’implication directe de Landauer dans la révolution communiste allemande de la fin de la première guerre mondiale aura représenté une des forces principales de la déstabilisation politique dont Schmitt voulait défendre l’ordre social contre. Ce qui revient à dire que Landauer, pour Schmitt, aurait sans doute été la figure emblématique de l’ennemi. Ici, je veux argumenter que l’anarchisme plus hérétique de Landauer, inspiré par une pensée mystique, est peut-être une réponse plus efficace à la théologie politique centrée sur la souveraineté, que la marque de fabrique révolutionnaire plus familière de l’anarchisme. En mettant face à face le “spirituel” plutôt que le matériel contre le théologique et en faisant la promotion de manières autonomes de vivre et de s’associer plutôt que de prôner un assaut direct sur l’État, Landauer évite de tomber dans le piège de la théologie politique qui attend quasiment toutes formes de politiques révolutionnaires.

Anarchiste avoué, Landauer avait en fait une relation ambivalente avec bon nombre d’anarchistes de son époque. L’assassinat par un anarchiste du président américain McKinley en 1901 mena Landauer à critiquer l’utilisation de la violence par les anarchistes en tant qu’outil révolutionnaire. Dans un essai intitulé “Pensées anarchistes sur l’anarchisme” (publié en 1901), Landauer argumentait que cette sorte de “propagande par les faits” n’était pas seulement contre-productive et même quelque peu vaniteuse et arrogante de la part de certains anarchistes, mais qu’elle allait contre l’orientation éthique de l’anarchie, qui est par essence non-violente et opposée à toute forme de coercition et de domination. Il était donc impossible, selon Landauer, de construire une société anarchiste sur la base de la violence. L’action révolutionnaire devrait plutôt refléter les principes éthiques et les idéaux de l’ordre social qu’on voulait créer, plutôt que de n’être qu’un moyen vers une fin : “Toute violence est soit despotisme soit autorité. Ce que les anarchistes doivent comprendre est que le but ne peut être atteint que s’il se reflète déjà dans son, ses moyens. La non-violence et la non-coercition ne peuvent pas être atteintes par la violence.

Ceci invoque l’idée de politique pré-figurative, qui est un ethos anti-instrumentaliste qui refuse de sacrifier ou de subordonner les moyens aux fins ; un refus qui peut mener certains à réfuter l’anarchisme de Landauer comme étant anti-politique mais qui, pourrais-je argumenter, mène à une expérience différente et plus intense de la politique. Les anarchistes “politiques” qui conseillèrent la violence comme moyen envers une fin qu’est la révolution “n’étaient pas suffisamment anarchistes”, selon Landauer.

En fait, pour Landauer, l’anarchisme ne devrait pas être vu du tout comme une fin, comme une certains sorte de société qu’on chercherait à établir, car ceci automatiquement impliquerait l’imposition d’une vision particulière de la société aux autres. “Ceux qui veulent amener la liberté au monde, ce qui sera toujours leur idée de la liberté, sont des tyrans et non pas des anarchistes.Plutôt que de rechercher l’anarchisme comme un but à atteindre, il devrait être quelque chose du présent ; c’est au sujet de la façon dont chacun vit dans l’ici et maintenant. L’anarchisme est une certaine forme de disposition, une façon d’être et de se conduire de se positionner aux autres. En fait, l’anarchisme implique une certaine forme de transformation spirituelle de soi-même et l’accomplissement d’un certain niveau de compréhension et de maîtrise de soi.Pour moi, quelqu’un qui n’a pas de maître, quelqu’un de libre, un individu, un anarchiste, est quelqu’un qui est son propre maître, qui est sorti des tréfonds, le désir lui disant qui il ou elle veut vraiment être. Ce désir est sa vie.

Pourtant cette maîtrise de soi demande une sorte d’auto-immolation en relation très étroite avec une expérience mystique. Pour Landauer, l’anarchisme est la rédemption spirituelle et la renaissance de l’humanité, mais qui passe au travers du tumulte de l’âme individuelle. L’éthique de la préfiguration, si importante dans l’anarchisme, est aussi spirituelle qu’un projet politique. C’est parfois obscur et seulement accessible par une expérience mystique, plutôt que quelque chose qui pourrait s’articuler comme une vision rationnelle des relations sociales : “Seulement lorsque l’anarchie devient pour nous, un rêve noir et profond et non pas une vision atteignable au travers de concepts, alors notre éthique et nos actions peuvent devenir UN.

Néanmoins, la concentration sur le soi ne doit pas être confondu avec un individualisme soliptique ou un désengagement de la politique. Au contraire, pour Landauer, nous devrions toujours agir dans le monde extérieur, nous impliquer dans des coopératives et des associations, construire des communautés et des organisations locales etc. Nous pouvons plutôt voir la forme individualiste, singulière de l’anarchisme en termes d’une sorte de micro-politique dans laquelle la transformation de la société et des institutions politiques au sens plus large, commence avec la transformation de l’individu et de ses relations immédiates avec les autres.

L’État en tant que relation

L’emphase sur la micro-politique est la base de la formulation originale de Landauer sur l’État, qu’il voit comme composé d’une série de relations individuelles : “L’État est une relation sociale ; une certaine façon pour les gens d’être en relation.” C’est ici que la pensée de Landauer représente une véritable césure de la théologie politique. Au lieu de voir l’État comme une institution simple, absolue, séparée de la société, comme Schmitt et les révolutionnaires anarchistes du XIXème siècle le voyaient, bien que de manière différente, Landauer le voit de la façon la plus ordinaire, en des termes quotidiens, comme une relation multiple entre des individus. Ainsi, l’État est désaffranchi de toute sacralité, de toute unité, de toue transcendance, il est démuni, en d’autres termes, de la dimension de souveraineté. La souveraineté n’est agitée que comme simplement une illusion pour masquer la banalité et l’inutilité déconcertantes de l’État.

C’est comme si Landauer dit que le pouvoir n’existe pas vraiment ou plutôt, s’il existe, c’est simplement une relation sociale produite par nos relations quotidiennes avec les autres. Notre sens de domination de l’état sur nous provient en réalité d’une sorte d’auto-domination, il en va de même en ce qui concerna la domination des autres, ce sont les deux faces de la même pièce. Ceci est un commentaire sur notre servitude volontaire, une idée que Landauer emprunte à l’écrivain humaniste français du XVIème siècle Etienne de la Boétie. Celui-ci affirmait que le pouvoir ne dépendait pas de la coercition mais de notre obéissance volontaire et de la soumission de notre propre pouvoir au sien. Ceci voulait dire que le pouvoir du tyran sur nous n’est en fait qu’une illusion et que cela n’était en fait que notre pouvoir sous une forme aliénée. Landauer fait exactement la même remarque dans son essai intitulé “Faibles hommes d’état, peuple encore plus faible !” (1910)

L’homme d’état, ou souverain, est de fait faible. Il est comparé à un compositeur, un individu singulièrement imparfait qui donne néanmoins l’illusion du pouvoir parce qu’il commande un orchestre, pourtant ce que l’audience, pour continuer dans cette métaphore, ne comprend pas c’est que son pouvoir provient vraiment de l’orchestre qu’il commande et non pas de lui-même. De la même manière, le pouvoir souverain dérive de l’obéissance de ceux qu’il gouverne. Il est, d’après Landauer et La Boétie, un individu faible et couard. Mais la véritable faiblesse réside dans l’obéissance volontaire, la docilité et le laisser-faire des masses qui permettent de se laisser gouverner. Dans l’analyse de Landauer, à la fois l’homme d’état et le public sont pris dans la spirale d’une illusion spéculative, l’homme d’état ne reconnaissant pas sa propre impuissance et le peuple ne reconnaissant pas son propre pouvoir. L’État n’a donc aucun pouvoir réel, aucune substance, aucun “esprit” [NdT: ce que Landauer appelle “Geist” en allemand, mot qui a cette consonance mystique qu’il n’a pas en français et est donc difficile à traduire…]. En fait, Landauer se réfère à l’État comme une “entité non spirituelle”, une coquille vide maintenu seulement par “l’ignorance et la passivité du peuple”. Voir l’État comme étant tout puissant, c’est s’engager dans un fétichisme qui finit par donner à l’illusion une forme réelle.

L’analyse de Landauer est une tentative de déloger la souveraineté en la désacralisant, en niant son esprit. Ceci est donc en contraste direct avec la théologie politique de Schmitt qui est concernée par revigorer cet esprit. De plus, le message de Landauer sur notre servitude volontaire est essentiellement émancipateur. Disant que nous sommes complice du pouvoir de l’État et que nous le produisons et le reproduisons dans nos relations et interactions quotidiennes. Nous pouvons aussi renverser la vapeur en nous comportant différemment, avec une relation différente envers les autres et envers nous-mêmes. “Ceci peut être détruit en créant de nouvelles relations sociales.En d’autres termes, c’est précisément parce que l’homme d’état dérive son pouvoir du peuple que son pouvoir est si précaire, qu’il peut-être renversé par le peuple formant des relations non dominantes et autonomes entre ses membres. C’est parce que la domination de l’État sur nous est simplement la réflexion de notre propre auto-domination que nous pouvons nous libérer de ce lien en nous détournant simplement de ce pouvoir. La révolution est moins un assaut direct et violent sur le pouvoir politique qu’un travail éthique conduit sur soi-même et qui résulte en une rédemption spirituelle dans laquelle la volonté d’être libre est réclamée par les individus.

Profondément influencé par l’idée de l’anarchiste individualiste allemand Max Stirner de l’insurrection ou du “soulèvement” [Empörung], Landauer pensait que toute forme de révolution commence d’abord avec un changement de soi. C’est comme si la révolution contre des institutions externes, contre un état souverain, doit d’abord commencer avec la mise à bas des institutions intérieures, intériorisées, d’un état d’esprit étatique ou autoritaire de cette, comme le dirait Landauer, disposition “non spirituelle” en chacun de nous qui mène à la création de nouvelles formes de pouvoir étatique dans le sillage de chaque révolution. L’État est plus dans nos têtes et nos cœurs, bien plus même, que dans le monde extérieur des relations sociales.

L’expérience mystique

Pour bien saisir cette notion de retrait de soi des institutions, nous devons comprendre l’anarchisme de Landauer comme une forme de mysticisme ; une façon de penser et une approche du monde qui dérivent en grande partie des traditions mystiques chrétiennes et, en particulier, du théologien des XIIIème-XIVème siècles, Maître Eckhart, dont les sermons radicaux et les écrits menèrent à des accusations d’hérésie. L’idée d’Eckhart de l’unité mystique de l’âme ou de l’UN avec Dieu fut d’une influence clef sur la compréhension de “l’esprit” par Landauer et de l’expérience mystique.

NdT : Si maître Eckhart était allemand, Gustav Landauer fut un de ceux qui firent la transcription des textes anciens d’Eckhart en allemand moderne. Il avait une profonde connaissance du sujet.

Il y a plusieurs éléments de la pensée mystique de Landauer auxquels je voudrais ici emprunter, avec pour but d’exciter au sujet des implications de son anarchisme pour la critique de la théologie politique. J’ai déjà fait allusion à l’idée de séparation ou de détachement des relations sociales existantes et particulièrement des institutions politiques, comme une manière de gagner une autonomie en rapport à celles-ci et de mettre en valeur des relations alternatives. Afin que l’individu puisse réclamer son autonomie, il ou elle doit se détacher du monde extérieur et retourner en lui ou elle-même. Ce retour à l’intérieur de soi implique même une sorte d’auto-destruction métaphorique, mais c’est cela, paradoxalement, qui permet qu’on ressente une connexion plus profonde avec le monde. Comme l’a dit Landauer dans un essai sur le mysticisme intitulé “De la séparation à la communauté” (1901) :

Je fais ceci afin de me sentir UN avec le monde dans lequel mon moi s’est dissout. Tout comme quelqu’un qui se jette à l’eau pour se suicider, je saute dans le monde, mais au lieu de la mort, je trouve la vie. Le moi se tue afin que le moi du monde puisse vivre. Ainsi, même si cela n’est pas absolu, ce qui veut vraiment dire “isolé”, la réalité que je crée, c’est la réalité qui est importante pour moi, née en moi-même, mise en place par moi-même et venant à la vie en moi-même.

Ce qui est important ici n’est pas seulement de quitter le monde extérieur, mais aussi de se quitter soi-même, de quitter une certaine conception pré-existante de soi-même. L’auto-annihilation spirituelle dont parle Landauer est, en même temps, une création d’un nouveau soi plus profondément connecté avec la vie et avec le monde. L’acte d’auto-rédemption ou d’auto-création, est nécessairement précédé d’un nettoyage du terrain, d’une destruction de soi pré-existant, qui demeure attaché aux conditions et aux relations sociales existantes. Nous trouvons une idée tout à fait similaire chez Maître Eckhart, qui conseille de se détourner du monde matériel externe et de se tourner vers l’intérieur de soi afin d’y trouver la liberté et de réaliser une connexion bien plus proche avec dieu. Mais ceci implique aussi un départ de soi : “Commencez par vous-même et donc quitter votre vous. Véritablement, si vous n’abandonnez pas votre vous-même, alors où que vous preniez refuge, vous y trouverez des obstacles et du tumulte et ce, où que ce soit.

De fait, pour Landauer, le désengagement ou le retrait de relations extérieurement définies, de rôles et d’identités du soi est la précondition à de nouvelles formes de communalisme pour qu’une véritable communauté émerge :

Mais nous ne pouvons trouver la communauté dont nous avons besoin et que nous désirons aussi loin que nous, la nouvelle génération, nous séparons des vieilles communautés. Si nous faisons de cette séparation, une séparation radicale et si nous, en tant qu’individus séparés, nous autorisons à couler au plus profond de notre être et d’y atteindre notre centre, celui de notre nature la plus cachée, alors nous trouverons la plus ancienne et la plus complète des communautés : une communauté qui englobe non seulement toute l’humanité, mais l’univers entier. Quiconque découvre cette communauté en lui-même sera éternellement béni et heureux et un retour aux communautés arbitraires et banales d’aujourd’hui deviendra impossible.”

Par cette séparation mystique, la grande distinction entre l’individu et la communauté est effacée. L’individu se découvre lui-même ou elle-même dans une communauté et la communauté se découvre elle-même dans l’individu. L’individu devient une sorte de conduit pour la communauté, mais pas dans le sens où il est éclipsé par celle-ci. C’est plutôt une expérience mystique de communion avec les autres, avec le monde, avec la nature, les individus deviennent comme le dit Landauer “L’étincelle électrique de quelque chose de plus grand, de quelque chose englobant tout.De plus, Landauer comprenait la communauté comme quelque chose étant supérieure à la somme de ses parties, plus qu’une collection d’individus. Nous avons plutôt une sorte de figure composée dans laquelle individu et communauté parviennent à une union extatique, dans laquelle chacun trouve un sens plus profond de soi-même.

Communauté mystique

La nouvelle communauté est mystique, une communauté impossible qui comprend, comme le dit Landauer, non seulement toute l’humanité mais aussi l’univers tout entier. Comment peut-on concevoir une telle communauté ? L’absence de véritables frontières bien définies et de limites ne rend-il pas une telle communauté impensable ? Il y a sans aucun doute un élément utopique dans cette communauté, une utopie qui est partagée par des penseurs juifs comme Martin Buber, pour qui la communauté est aussi définie par une profonde affinité spirituelle. (NdT : qui se caractérisera par le mouvement des khiboutzim, dont l’idée embrasse en apparence une telle vision de la communauté, mais qui en réalité, est un instrument de contrôle sioniste en “milieu hostile”, au service d’un état colonial et génocidaire… Landauer se rapprocha du concept mais s’en détacha, de la même manière qu’il se détacha du sionisme qu’il comprît dans sa vraie nature étatiste coloniale)

Mais la communauté mystique de Landauer doit en même temps être distingué de la communauté messianique. Pour Buber, seule la communauté messianique pourrait transcrire des idéaux religieux en forme politique et sociale, c’est à dire de devenir une “véritable” communauté, alors que la communauté mystique, quoi que réflexive sur les idéaux religieux, était essentiellement irréalisable. Jusqu’à ce que l’idée de Landauer de communauté résiste la politisation directe et ne prenne pas une forme distincte, ça n’est peut être pas du tout utopique du tout. Au moins et à l’encontre de Buber, elle ne peut pas être facilement assimilée en théologie politique parce qu’elle évite toute sorte de transcription directe de la théologie au politique.

La distinction entre anarcho-mysticisme et théologie politique devient plus nette si l’on contraste la notion de communauté de Landauer avec celle de Schmitt. La compréhension politico-théologique de la communauté de Schmitt est définie par la souveraineté, par un principe transcendant d’autorité politique qui maintient la communauté en place et définit ses frontières politiques conceptuelles. Et il en va de cette figure de souveraineté que les membres de cette communauté doivent leur allégeance et leur loyauté et pour ça ils doivent être prêts à se sacrifier eux-mêmes. (NdT : toujours cette notion de dette envers la “communauté-système”) Schmitt invoque l’idée d’une communauté politique cimentée par la foi et l’obéissance à l’autorité politique ainsi que par une animosité envers l’autre, l’étranger, l’outsider. Ceci fait parallèle à une communauté religieuse ancrée dans sa foi et son obéissance à une révélation divine.

Ceci est entièrement différent avec la communauté mystique anarchiste de Landauer dans laquelle il n’y a pas de souveraineté ou de forme centralisée d’autorité politique et dans laquelle un déterminant théologique est totalement absent. Au lieu d’une communauté tenue étroitement ensemble par l’obéissance et la foi aveugle, Landauer perçoit et pense à une forme totalement volontaire de participation. Comprise en ces termes, la notion de communauté de Landauer est complètement opposée à la communauté artificielle de l’état-nation. Bien que Schmitt et Landauer voient la communauté en terme “spirituel”, l’une définie théologiquement et l’autre mystiquement, elles ne pourraient pas être plus radicalement différentes l’une de l’autre. Pour Landauer, l’État en tant que communauté est le summum du “manque d’esprit / Ungeist” parce qu’il contraint les gens dans une fausse unification dans laquelle ils vivent une vie atomisée en isolation sans véritable esprit d’affinité. En ce sens, l’état-nation est une anti-communauté :Là où il n’y a pas d’esprit pas de compulsion interne, il y a une force externe, une régimentation, l’état. Là où il y a esprit, il y a société. Lorsque manque d’esprit il y a, l’état apparaît. L’État est un remplacement, un Ersatz de l’esprit.

Alors que Landauer rejette la communauté de l’état-nation, il évoque parfois l’idée de nation en tant que communauté de l’esprit, mais là il pense à la façon dont les racines partagées de traditions culturelles et les coutumes peuvent former la base d’une véritable affinité entre les gens. bien que ceci puisse paraître en porte-à-faux avec sa notion de communauté universelle mentionnée auparavant, son idée de la communauté nationale est sans état et donc par conséquent sans frontières et donc, complètement opposée à toutes formes de nationalisme, que Landauer déteste tout particulièrement : “L’État avec ses frontières et les nations et leurs conflits sont les substituts d’un manque d’esprit des membres de la communauté.

A suivre…

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Saul_Newman

Saul Newman : 

Ph.D en Science Politique de l’université de Nouvelle-Galles-du-Sud (Australie) et co-directeur de l’Unité de Recherche sur la Théorie Politique Contemporaine de l’University of London (Goldsmiths). Il est spécialiste des théories politiques radicales et a extensivement publié sur le sujet (livres et articles), notamment sur le “post-anarchisme”, la théologie politique et des penseurs comme Max Stirner, Gustav Landauer.

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La nouvelle société des sociétés sera spirituelle ou ne sera pas… Trouver la voie du milieu, aujourd’hui avec Simone Weil (OSRE)

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« Le totalitarisme moderne est au totalitarisme catholique du XIIe siècle ce qu’est l’esprit laïque et franc-maçon à l’humanisme de la renaissance. L’humanité se dégrade à chaque oscillation. Jusqu’où cela ira-t-il ? »
~ Simone Weil, “La pesanteur et la grâce”, 1940 ~

« L’enracinement reste peut-être le besoin le plus important de l’âme humaine. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir. Participation naturelle, c’est-à-dire amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l’entourage. Chaque être humain a besoin d’avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle par l’intermédiaire dees milieux dont il fait naturellement partie. »
~ Simone Weil, “L’enracinement”, 1943 ~

“Ecarter les croyances combleuses de vides, adoucisseuses des amertumes. Celle à l’immortalité. Celle à l’utilité des péchés : etiam peccata. Celle à l’ordre providentiel des événements — bref les « consolations » qu’on cherche ordinairement dans la religion.
Aimer Dieu à travers la destruction de Troie et de Carthage, et sans consolation. L’amour n’est pas consolation, il est lumière.”
~ Simone Weil, “La pesanteur et la grâce”, 1940 ~

“Tout ce qui est fait par amour est fait par delà le bien et le mal.”
~ Friedrich Nietzsche, “Le gai savoir”, 1882 ~

SW2

Simone Weil : Rencontre avec dieu

Camille Mordelynch

22 juillet 2022

Source: https://rebellion-sre.fr/simone-weil-rencontre-avec-dieu/

Simone Weil est une météorite dans le ciel de la pensée. Professeur de philosophie, ouvrière, militante syndicale, combattante et mystique chrétienne, elle fût, le temps de sa courte vie, un esprit libre et indocile, aussi lumineux qu’aucun carcan doctrinal ne pût le brider. Au-dessus de tout parti idéologique, à rebours de quelque chapelle dogmatique qui soit, Weil brille par son grand amour – à entendre au sens de quête – pour la vérité : « J’aimais mieux mourir que vivre sans elle.» (S. Weil, Autobiographie spirituelle). Cette vérité, qui a valeur de bien absolu, ne peut être conçue que comme transcendante, surnaturelle, et par là même anhistorique, approchée de plus ou moins près par les différentes civilisations. Passionnée par le génie de l’esprit grec, elle voit dans ses mythes et dans la philosophie antique une anticipation, une préfiguration de ce qui sera pour elle l’image culminante de la vérité : la figure du Christ.

« Le Christ aime qu’on lui préfère la vérité, car avant d’être le Christ il est la vérité. Si on se détourne de lui pour aller vers la vérité, on ne fera pas un long chemin sans tomber dans ses bras » (Autobiographie spirituelle).

Si Simone rejette son judaïsme initial et le Dieu qu’elle présente comme cruel et vengeur dans l’Ancien Testament, elle finit par embrasser un christianisme d’amour qui, bien que n’ayant jamais été concrétisé par le baptême à cause de sa méfiance vis-à-vis de l’Eglise institutionnelle et censeure, l’a rendue chrétienne au sens étymologique du terme : disciple du Christ. Sa spiritualité est la confluence de ses influences qui, par absence de cloisonnement, se sont nourries mutuellement : elle réussit le pari de conjuguer à la fois la pensée grecque comme la sagesse orientale, l’inspiration marxiste et socialiste de ses débuts, et sa fascination profonde pour le Christ et son message, percevant l’ensemble comme autant de réverbérations de la vérité. Celles-ci n’en sont par ailleurs pas restées à de simples spéculations métaphysiques, mais ont raisonné jusque dans son vécu : passée par l’usine pour endurer la condition ouvrière et donner corps à son engagement auprès des travailleurs, elle s’enrôlera dans la guerre d’Espagne en 1936 puis dans la résistance, tout en rencontrant le Christ au cours d’expériences mystiques.

Dans son recueil Attente de dieu, Simone Weil raconte avoir été d’abord touchée par la beauté des chants d’une procession dans un village portugais, voyant l’essence populaire du christianisme : « Là j’ai eu soudain la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves, que des esclaves ne peuvent pas ne pas y adhérer, et moi parmi les autres ». Puis, lors d’une visite dans une chapelle à Assise, elle est submergée par une force qui la pousse à se mettre à genoux. Enfin, à la récitation du poème Amour de George Herbert, elle est saisie par la présence du Christ : « C’est au cours d’une de ces récitations que, comme je vous l’ai écrit, le Christ lui-même est descendu et m’a prise. Dans mes raisonnements sur l’insolubilité du problème de Dieu, je n’avais pas prévu la possibilité de cela ». Cette révélation, cette levée du voile suivant son étymologie latine revelare, est le geste de la vérité au sens grec et platonien du terme : la vérité, l’alètheia, est dévoilement ; elle transperce le voile des apparences. Dans l’expérience mystique, c’est Dieu qui transperce le voile et se manifeste sous le mode de l’amour ; mais un tel contact, s’il gagne le cœur, est un défi pour la raison. Comment l’intelligence peut-elle consentir à ce qui la dépasse ? Et comment, dès lors, penser ensemble un Dieu qui est absolutisation de l’amour, et le mal sur Terre ? Cette question parcourt la pensée weilienne. Pour quiconque que la souffrance d’autrui affecte, l’écharde de la foi, épine tant conceptuelle que morale, est de faire coexister la perfection d’un Dieu-Bien et omnipotent, avec un monde chaotique qui, même né de Lui, ne connaît que son miroir inverse : un malheur qui s’abat indistinctement sur les bons comme sur les mauvais. Simone Weil concevait ce monde comme le règne de la pesanteur, cette force descendante qui dirige tout vers le bas. Pesanteur matérielle, pesanteur morale : tout ce qui se rapporte à de la bassesse, qu’il s’agisse de la force gravitationnelle qui précipite les corps au sol ou des vicissitudes de l’âme qui la pousse à dominer, à posséder, à se rapporter à soi. La pesanteur nous place à une distance infinie de Dieu : nous sommes infiniment loin de Dieu, parce qu’infiniment loin du Bien. Ici-bas, nous ne connaissons que le mal ; telle est, pour nous, la tragédie de la pesanteur, mais aussi, paradoxalement, notre plus grande chance. Nous sommes au point où le mal est extrême, « point où l’amour est tout juste possible » écrit Simone Weil dans La pesanteur et la grâce (PG). Mais cela ne débouche sur aucun pessimisme existentiel ; au contraire pour elle, il s’agit là d’une faveur : « C’est un grand privilège, car l’amour qui unit est proportionnel à la distance » (PG). L’écart incommensurable qui nous sépare de Dieu donne la mesure de l’amour nécessaire pour s’unir : seul un amour incommensurable peut vaincre un éloignement infini. Plus on est loin, et plus il faut d’amour pour venir jusqu’à l’autre ; Dieu est celui qui a fait le premier pas, et qui n’a cessé de le faire, de son amour sans faille. C’est lui qui, dans la Création, « renonce à tout pour que nous soyons quelque chose » (PG), lui qui, dans l’incarnation, traverse l’épaisseur du temps et de l’espace pour s’abaisser jusqu’à nous. A nous, maintenant, de le recevoir, nous laissant toucher par son amour. Comment ? Simone Weil parle de l’attention, cette mise à disposition de nous-même offerte à la rencontre avec Dieu. Par l’attention, il s’agit d’accueillir Dieu en lui laissant l’espace nécessaire pour venir à notre rencontre. L’attention est comparable à une prière profonde qui n’est qu’attente, et qui exige de faire le vide en et autour de soi :

« L’attention est un effort, le plus grand des efforts peut-être, mais c’est un effort négatif. […] La pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer. […] Les biens les plus précieux ne doivent pas être cherchés, mais attendus » (PG)

Le vide que réclame l’attention n’est pas un vide privatif, pas une néantisation qui serait pure négation, mais un vide qui accueille la présence de Dieu. Il faut pouvoir endurer et accepter le vide, sans consolation, pour laisser Dieu venir le combler. Pour ce faire, Weil pense un dépouillement extrême, à la fois objectif et spirituel, qui passe par un renoncement aux biens matériels, avec pour seul vêtement intérieur celui de l’humilité : tel est le prix de la vérité. L’attention demande donc de faire taire l’ego : il faut accepter sa condition d’étant né de Dieu, et maintenu à l’existence par lui, pour intégrer le fait de n’être rien en dehors de l’intercession divine. Il faut concéder à n’être, par soi, strictement rien. Simone ira jusqu’à parler du « suicide du je », cet ego encombrant, source d’illusions et d’idolâtrie, qui s’aveugle et s’enorgueilli sur ses capacités. Nous devons être capables de détruire le je pour être pleinement attentifs, autrement dit réceptifs, à la rencontre avec Dieu :

« Il faut reconnaître que rien dans le monde n’est le centre du monde, que le centre du monde est hors du monde, que nul ici-bas n’a le droit de dire je. Il faut renoncer en faveur de Dieu, par amour de Lui et de la vérité, à ce pouvoir illusoire qu’Il nous a accordé de penser à la première personne. Il nous l’a accordé pour qu’il nous soit possible d’y renoncer par amour. » (PG)

Il faut aimer la vérité jusqu’à se mettre à nu, jusqu’à s’anéantir soi-même. Mais cela nécessite de renoncer à ce qui, fatalement, nous commande en ce monde : la pesanteur. Comment déjouer la loi naturelle qui nous pousse à l’expression de notre puissance, à la domination, à l’égoïsme ? Comment renoncer à être, abandonnant tout, y compris soi-même, dans l’attention soutenue ? « Cela est contraire à toutes les lois de la nature : la grâce seule le peut. », écrit Weil. Une seule force est capable de contrer l’implacable pesanteur : la grâce. La grâce est le mouvement ascendant qui lutte contre la descente de la pesanteur, la force qui, comme les plantes qui défient l’attraction terrestre, fait croître vers le haut. Mais cette élévation ne se fait que dans un second temps, qui suit un abaissement : la grâce est la montée, mais une montée qui ne passe que par l’amoindrissement. La pesanteur entraîne tout vers le bas : la grâce, elle, ne va vers le bas que pour grandir. « Abaisser quand on veut élever. » écrit Simone, là réside le cœur du christianisme : la croix est le levier du monde. Elle est le point de renversement où Dieu tout puissant meurt en esclave ; où le Bien absolu, maculé du sang innocent, s’humilie dans la mort infâme. Mais, aussi incompressible que ce pût l’être pour les juifs et les grecs disait Saint-Paul, c’est précisément là que réside toute sa grandeur. A nous, maintenant, d’imiter la kénose divine ; mais cela, on ne le fait pas par nos propres moyens. Assumer le vide, aller à sa néantisation, ce n’est pas l’œuvre de la volonté ; c’est celle de la grâce qui nous pousse à nous « décréer » : la grâce, estime Simone, est un processus de décréation. Dans la Création, Dieu a renoncé à être tout pour que nous puissions être quelque chose : il a permis l’existence d’une réalité extérieure à la sienne, indépendante de lui, et par là même indifférente au Bien. Dieu s’est retiré, et c’est ce qui explique le mal en ce monde. A nous maintenant de consentir au mouvement inverse, d’abdiquer, de « renoncer à être » écrit Simone, pour que Dieu soit tout.

« La création est un acte d’amour et elle est perpétuelle. À chaque instant notre existence est amour de Dieu pour nous. Mais Dieu ne peut aimer que soi-même. Son amour pour nous est amour pour soi à travers nous. Ainsi, lui qui nous donne l’être, il aime en nous le consentement à ne pas être. Notre existence n’est faite que de son attente, de notre consentement à ne pas exister. » (PG)

La mystique weilienne est une prouesse d’humilité, qui pense un don d’amour infini dont nous ne pouvons nous faire que le réceptacle. Dans la Création, Dieu a consenti par amour à se retirer, à renoncer à sa toute-puissance, tolérant un monde sous domination d’une mécanique implacable, à l’épreuve du mal : mais le mal ne peut atteindre le Bien pur. La lumière divine, faisceau de vérité, perce les couches qui nous en sépare pour descendre jusqu’à nous et infiltrer l’âme : à nous, en retour, de l’accueillir, de nous abandonner à la grâce, pour ne faire plus qu’un.

Camille Mordelynch

NOTE

1 « Nous, nous prêchons Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens […] » ( 1 Co 1-23)

2 « La grâce comble, mais elle ne peut entrer que là où il y a un vide pour la recevoir, et c’est elle qui fait ce vide. » (PG)

“Dans le péché deux choses se brisent : la communion des hommes entre eux et la communion de l’homme avec dieu. Le souci de l’autre et de l’universel s’enferme dans l’égoïsme et dieu devient le rival d’un trône que l’homme convoite. La communauté de biens de Jérusalem n’est pas seulement une pratique sociale et économique accommodante : elle contient toute la métaphysique de la déchéance de l’humanité, dont elle est une tentative de réparation. 

On peut interpréter le mode de vie des premiers chrétiens comme une remontée de l’homme à son origine, empruntant le chemin inverse à celui de la chute : s’élever du privé au souci du commun et de l’universel, se dresser contre la possession de l’Avoir, pour retrouver l’Être de dieu. La dénaturation du christianisme primitif par l’église elle-même, qui se constituera comme une institution de pouvoir s’alliant aux classes dirigeantes, apparaît dès lors d’autant plus flagrante. Le moment de bascule, celui qui donne à la propriété son statut de droit naturel dans la théologie chrétienne, s’opère certainement après la divinisation de l’homme, où toute l’attention est portée à la place qu’il occupe dans le monde, au sommet de la hiérarchie d’une création qu’il domine…”

~ Camille Mordelynch, “Le Christ contre l’Avoir”, 2020 ~

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Lecture complémentaire sur Résistance 71 :

Léon Tolstoï sur la politique et la religion, textes choisis (PDF)

L’Appel au socialisme de Gustav Landauer et l’anarcho-mysticisme (PDF)

Et l’incontournable et puissant :

“L’Antéchrist” de Friedrich Nietzsche, 1895 (PDF)

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L’anarchisme est la rédemption spirituelle et la renaissance de l’humanité…

Astyle

Retour avec… « Apartheid » de Zénon

Posted in actualité, altermondialisme, crise mondiale, gilets jaunes, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 5 septembre 2022 by Résistance 71

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On ne peut se libérer de sa tristesse que si on aime cette terre d’une passion inébranlable, dit Don Juan. Un guerrier est toujours heureux parce que son amour est inaltérable et que sa bien-aimée, la terre, l’embrasse et lui octroie des cadeaux inestimables. La tristesse n’appartient qu’à ceux qui détestent ce qui les abrite. »
~ Castaneda ~

“Ceux qui luttent ne sont pas sûrs de gagner, mais ceux qui ne luttent pas ont déjà perdu.”
~ Bertold Brecht ~

“L’État avec ses frontières et les nations avec leurs conflits sont des substituts pour un esprit non existant du peuple et de la communauté ; l’idée de l’État est une imitation artificielle de l’esprit, une illusion.”
~ Gustav Landauer ~

Apartheid

Une double origine et deux destinées

Au commencement était l’harmonie. L’Humanité originelle vivait en parfaite osmose avec les lois naturelles ; dans un respect teinté de vague superstition envers les règnes du minéral, du végétal et de l’animal dont elle était issue et représentait la somme. Cette espèce se nourrissait des fruits de la chasse, de la pêche et de la cueillette, absorbée par l’instant présent et profondément unie à sa tribu et son territoire… Les sociétés de nos lointains ancêtres existaient ainsi, dans l’innocente inconscience de toute notion de « bien » ou de « mal ».

D’incalculables générations se succédèrent. Jusqu’à ce qu’apparaisse, il y a soixante siècles sur le plateau de Sumer, une créature nouvelle, extérieurement apparentée à l’Humain, mais différente dans sa psyché, sa nature profonde et son rapport à l’environnement. Avec elle se développèrent de façon concomitante les premières cités-états, l’écriture, le système sexagésimal, l’usure, entre autres composantes encore actuelles de ce que nous avons coutume d’appeler « civilisation ». De cette époque nous est également échu un héritage spirituel, depuis l’exode à Babylone du peuple Hébreu et les apports de la mythologie sumérienne au livre de la Genèse.

Poussée par un irrépressible instinct expansionniste, cette seconde humanité a essaimé jusqu’à coloniser peu à peu l’ensemble des peuples du monde. Non qu’elle ait « cru et se soit multipliée », comme indiqué dans l’ancien testament, ni qu’elle se soit développée en parallèle et dans l’ombre de la première, comme le pensent nombre d’individus conscients de cette coexistence. Sa lente et inexorable croissance a plus exactement été le fruit d’une hybridation ; d’une fusion génétique et sociale des deux lignées jusqu’à entremêler leurs composantes au fil de notre évolution. Quoique de proportions variables selon les individus, ces deux ascendances et les tendances qui leur sont liées sont depuis des millénaires inscrites en notre psyché, aussi bien individuelle que collective.

Depuis lors n’a cessé de se dérouler en nous une véritable lutte intestine entre nature et culture… Cette dernière aura de victoire en victoire enferré l’espèce originelle dans la domesticité, les lois, les notions, la morale. Lui aura inculqué l’amour de la forge et l’art de la guerre. Aura expurgé les peuples premiers de la richesse de leur vision, de la simplicité de leurs rêves pour leur substituer des murailles pour horizon et l’obsession de l’or comme pulsation dans les veines. Les cités-états se sont agglomérées en nations puis en empires. Les ruches industrieuses ont poussé comme des chancres en lieu et place des forêts primitives. Et l’intuition ancestrale a lentement cédé le pas au rationalisme sectaire des temps modernes.

La prédation d’abord improvisée, puis de plus en plus structurée par les institutions politiques et religieuses fut le moteur de notre évolution depuis la cité d’Ur jusqu’à nos jours. Les conquérants de contrées entières découvrirent la supériorité de l’impôt sur le bénéfice immédiat du pillage. Et la vassalité s’inscrivit dans les mœurs comme nouvelle conformité sociale… Les rapports de force entre possédants et masses laborieuses ont depuis connu plusieurs formes et divers degrés, sans qu’aucun système de gouvernance ne remette en cause le pouvoir des uns sur les autres. Tous les régimes sans exception auront vu fleurir, sous des dehors plus ou moins raffinés, l’exploitation et l’accaparement des fruits du labeur par une caste de décideurs exemptés des devoirs communs.

Le tabou religieux de l’usure fut progressivement levé en Occident entre la fin du Moyen-Âge et le début de la Renaissance. Alors apparurent de nouvelles puissances d’argent, qui concurrencèrent  bientôt les États dans le processus d’émission monétaire, et commencèrent à s’immiscer dans les décisions publiques. La création de la banque d’Angleterre fut l’évènement-pivot à partir duquel le pouvoir politique fut progressivement transféré des couronnes royales aux places financières, qui devinrent en capacité de subventionner des guerres afin de remodeler à leur guise le paysage géopolitique européen.

Ces mêmes banques ont financé toutes les entreprises coloniales, et participé à l’export à travers le globe d’une conception de la société uniquement basée sur le profit, dans laquelle aussi bien la tête couronnée que le chef de village autochtone deviendraient leurs supplétifs. Des pourvoyeurs de main-d’œuvre corvéable à merci, propre à satisfaire leur insatiable appétit de pouvoir, l’argent leur étant déjà acquis. Nous étions entrés dans l’ère moderne… La grande ambition des puissants n’était plus de posséder le monde ou les hommes, mais de les transformer selon leur bon vouloir ou leur caprice du moment.

L’urbanisation galopante, la division et la spécialisation du travail, la technicité toujours accrue et plus récemment, l’informatisation tous azimuts nous ont conduits à une dépendance quasi-totale vis-à-vis des propriétaires de l’appareil de production. Hier instrument pour façonner les choses, la machine est devenue l’outil servant à remodeler l’homme. Et tandis que la concentration entre quelques mains de toutes les ressources mondiales atteint son comble, les possédants annoncent  l’avènement prochain de la fusion humaine avec leur technologie… Six-mille ans d’évolution nous ont ainsi menés à la plus folle croisée des chemins de notre histoire : nous pouvons poursuivre la fuite en avant débutée alors au cœur du Moyen-Orient, ou nous remémorer nos racines et danser autour des flammes de l’incendie des grands centres-villes.

Sous l’apparente uniformité d’une trajectoire commune, deux archétypes humains ont longtemps cohabité sans parvenir à se dégager l’un de l’autre. D’une part celui resté profondément attaché à sa nature et ses origines, à sa lumière intérieure et sa joie enfantine, et de l’autre celui mécanique et froid comme l’acier dont l’unique obsession est d’« avancer », peu importe où il se trouve ni où il aille. Le temps présent des Révélations voit déjà poindre l’apparition au grand-jour de ces deux souches constitutives, et l’inévitable scission de l’Humanité en deux espèces distinctes à l’avenir : la première, qui cherchera et retrouvera une existence en accord avec les lois universelles, puis la seconde, qui poursuivra sa quête matérialiste jusqu’à la perdition définitive du transhumanisme.

Non seulement l’actualité récente, mais aussi nos choix individuels des deux dernières décennies témoignent en ce sens… La ségrégation des technocrates envers les réfractaires, celle des adeptes du tout vaccinal vis-à-vis des sceptiques. Celle des bellicistes à l’égard des acteurs de paix, et celle des gens formatés contre les esprits libres, sont autant d’indices qu’un indéniable fossé se creuse entre les individus liés par un équilibre organique, et les personnes uniquement absorbées par le désir de se répandre au-delà d’elles-mêmes à travers le regard d’autrui.

Peu de gens sont à ce stade pleinement polarisés sur l’une ou l’autre tendance. De là découlent de nombreux dilemmes et conflits intérieurs ou interpersonnels. Mais la spoliation généralisée dont nous assistons aux prémices à l’aube du « grand reset » commence à faire se distinguer ces deux courants : celui de ceux qui suivront ce penchant pour la prédation réciproque jusqu’à la « guerre de tous contre tous ». Et, à l’autre bout du spectre, celui des êtres que ces circonstances invitent à l’entraide ; œuvrant à l’éclosion de nouveaux modes de partage et d’échanges au sein des réseaux de solidarité qui partout s’organisent. À terme, les ruines de l’ancien monde appartiendront à ses  actionnaires pyromanes, tandis que les générations futures redécouvriront que les terres brûlées sont les plus fertiles.

Ces deux modèles seront alors devenus incompatibles. Les raisons-mêmes de leur imbrication au fil de l’Histoire seront celles de leur schisme définitif… L’une de ces deux espèces courra toujours plus avant vers une chimère d’immortalité qui causera sa perte. L’autre se sait condamnée depuis le premier jour, et l’accepte. Ces attitudes d’esprit détermineront le rapport de force à venir entre l’armée des clones du nouvel ordre mondial et les clans de nouveaux sauvages. La génération des cyborgs s’évanouira dans des poussières de nanoparticules et une Humanité nouvelle apparaîtra, transfigurée par cette expérience d’ingénierie cosmique.

Cette révolution n’impliquera pas pour autant un retour au mode de vie de nos ancêtres. On ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière. Nous serons en revanche devenus capables de faire le tri des technologies qui nous affranchissent de celles qui nous aliènent, et cesserons alors d’en être esclaves. Mais surtout, nous serons sevrés de cette folle et vaine prétention de maîtriser quoi que ce soit de l’avenir. Nous existerons de nouveau pleinement dans l’instant présent ; conscients que rien ne saurait être gravé dans le marbre, comme l’a merveilleusement illustré la destruction des Georgia Guidestones. Face à ce qui arrive, la première des préparations est mentale et consiste à s’ouvrir sans résistance à l’inconnu.

L’enjeu de ce retour aux fondamentaux n’est rien moins que notre survie à brève échéance. Notre évolution nous a menés au pied d’un mur devant lequel il est impossible de faire demi-tour. Nous devons dès à présent, pour espérer pouvoir le franchir, nous connaître sous toutes les coutures et dans toutes nos dimensions. Assumer aussi bien nos zones d’ombres que nos parties lumineuses. La connaissance de soi est la vocation de notre conscience et la raison d’être du libre-arbitre. Une fois dépassée cette épreuve de maturité collective, nous retrouverons enfin l’harmonie ; non celle inconsciente des origines, mais cette fois née d’une union librement consentie avec le grand Tout. Lorsqu’un jour, les générations futures se pencheront sur cette étrange période de notre histoire, elles constateront que cette longue errance n’avait d’autre but que de nous révéler à nous-mêmes et s’extasieront, pleines de joie, devant l’incommensurable intelligence à l’œuvre dans l’Univers.

Zénon – juillet 2022

Le texte en PDF dans une très belle réalisation de Jo :

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R71 ON NE SE SOUMETTRA PAS

Août 2021 ~ Août 2022 : Top 10 PDF (pause estivale)

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, altermondialisme, crise mondiale, démocratie participative, guerres hégémoniques, média et propagande, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, santé et vaccins, science et nouvel ordre mondial, sciences et technologies, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 10 août 2022 by Résistance 71

 

lecture1

 

Résistance 71

Août 2022

  1. « Le véritable Anthony Fauci, Bill Gates, Big Pharma et la guerre globale contre la démocratie et la santé publique », Robert F. Kennedy Jr
  2. « Un monde sans cancer, l’histoire de la vitamine B17 ». G. Edward Griffin
  3. « La pédagogie des opprimés », Paulo Freire
  4. « Guerre de l’avoir contre guerre de l’être », Collectif Guerre de Classe
  5. « Manifeste pour la société des sociétés », Collectif Réistance 71
  6. « Bref manifeste pour un futur proche », Francis Cousin
  7. « La théorie russo-ukrainienne de l’origine abiotique profonde du pétrole », compilation J.F. Kenney et al.
  8. « Solution de l’aporie anthropologique politique de Pierre Clastres », Collectif Résistance 71
  9. « Le mythe biblique et la falsification historique », Dr Ashraf Ezzat, révisé JBL1960, novembre 2021
  10. « Du chemin de la société vers son humanité réalisée », Collectif Résistance 71

Sans oublier notre bibliothèque PDF gratuits de quelques 300 lectures vitales à notre éveil politique, PDF réalisés par Jo depuis 2016…
Nous désirerions ajouter ces trois textes que nous pensons également être d’une importance capitale à lire et diffuser :

Nous désirons aussi attirer l’attention des lecteurs sur ce petit livre que Paulo Freire publia en exil en Chili en 1969, « Extension ou communication » dont nous avons traduit l’essentiel. Information des plus utiles par les temps qui courent…

Note de lecture : Nous profitons de cette pause estivale pour lire le dernier bouquin publié par l’anthropologue anarchiste David Graeber, peu de temps avant sa mort en septembre 2020 (décès dû à l’injection OGM, arme biologique soi-disant « anti-COVID » ?…), livre de recherche écrit conjointement avec l’archéologue anglais David Wengrow : « The Dawn of Everything, a New History of Humanity » ou en français « L’Aube de tout, une nouvelle histoire de l’humanité » (éditions Penguin Books, 2021), livre qui est devenu en quelques mois un bestseller international décrit le plus souvent comme « révolutionnaire ! » et dont James C. Scott a écrit : « Une réécriture osée et vivifiante de l’histoire intellectuelle de l’anthropologie et de l’archéologie. » Nous pensons bien évidemment en traduire (ce que nous pensons être) l’essentiel en français. La recherche profonde (150 pages de notes bibliographiques) de Graeber et de Wengrow est tout à fait complémentaire de nos analyses de 2017 et 2019 mentionnées ci-dessus.

MaJ du 13 août 2022 : Derniers contes en date de RIEN dans une belle mise en page de Jo :
RIEN_histoires-doh-au-pays-des-khons-khonte-de-mille-et-une-vies

Bonne lecture à toutes et à tous !…

 

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Sortir de l’hypnose…

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Lire, analyser, comprendre pour un changement faste de notre société, 8ème partie : Anarchie et société des sociétés et pause estivale 2022 (Résistance 71)

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, documentaire, gilets jaunes, militantisme alternatif, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, technologie et totalitarisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , on 2 août 2022 by Résistance 71

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« C’est notre conviction et notre mode de pratique que pour se rebeller et lutter, aucun leader, patron, messie ou sauveur n’est nécessaire. Pour lutter, les gens ont besoin d’un sens de la honte, d’un peu de dignité et de beaucoup d’organisation. Pour le reste… Cela sert le collectif… ou pas. »
~ SCI Marcos ~

Résistance 71

2 août 2022

1ère partie : introduction
2ème partie : Histoire, anthropologie et archéologie
3ème partie : Science
4ème partie : religion et philosophie
5ème partie : spirituel et arts
6ème partie : analyse politique
7ème partie : colonialisme
8ème partie : anarchie et société des sociétés

Nous vous laissons avec une saine lecture pour les semaines à venir, Résistance 71 se met en veilleuse, pause estivale jusqu’à la première semaine de septembre. Dans ce dernier segment de lecture, nous récapitulons nos pages sur la pensée et la pratique anarchistes menant vers l’avenir de notre société humaine, celui de la société des sociétés émancipée de toutes les escroqueries et impostures étatico-marchandes.
Nous le disons et répétons sans cesse : il n’y a a et ne saurait  avoir de solution au sein du système, la seule option viable pour l’humanité est de se départir du paradigme de contrôle tyrannique et mortifère mis en place depuis des siècles et arrivant au bout du bout du banc et ayant la volonté de se métamorphoser une énième fois en ce monstre froid au nouveau visage, celui de la dictature technotronique, déjà en phase avancée. Il suffit de dire NON ! et de reprendre notre liberté individuellement et collectivement, liberté usurpée il y a bien longtemps, au point que plus personne ne se rappelle de quoi il s’agit vraiment.
Quelques lectures pour vous en rappeler, et comprendre pourquoi et comment agir !…
Solidarité Union Persévérance Réflexion Action (directe), devenons S.U.P.R.A résistants au Nouvel Ordre Mondial qui pense et met en place notre extermination et esclavagisme post-modernes.
A la rentrée, nous publierons quelques textes essentiels sur la reconquête de la spiritualité pour une société équilibrée avec les pensées lumineuses de Gustav Landauer et de Simone Weil, pour que le « souffle du dragon » revigore notre société décadente et sans esprit aucun et la mène enfin vers sa réalité universelle de diversité, de complémentarité et de bien-être doucereux pour toutes et tous.

A lire et diffuser sans aucune modération pour mieux comprendre anarchie et société des sociétés :

Les pages ci-dessus contiennent déjà un grand nombre de lectures en format PDF, ci-dessous, 10 textes à notre sens vitaux pour aider à la facilitation d’un changement radical de paradigme politique et notre émancipation finale :

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Faire tomber les mythes historico-anthropologiques sur l’État pour finir par… « N’être plus gouvernés »…

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Pour un ¡Ya Basta! mondial…

N’être pas gouvernés

Roméo Bondon

Mai 2018

Source: https://www.revue-ballast.fr/netre-pas-gouvernes/

L’attention des anthropologues s’est bien souvent restreinte au « sauvage », à l’ailleurs, cette altérité en apparence si franche qu’elle semble parfaitement objectivable. La géographie, elle, bien qu’elle ait des racines libertaires certaines1, s’est aussi largement constituée comme science coloniale et étatique2. Peu nombreuses sont les recherches portant sur les « autres » d’ici, souvent présentés, du reste, comme d’archaïques ruraux déjà dépassés par l’avancée de l’Histoire3. Peu nombreuses aussi sont les études géographiques s’arrachant du cadre des États-nations4. Et si l’étrange, dont la différence fait aussi l’intérêt, n’était pas nécessairement lointain dans le temps et l’espace, ni aussi marginal qu’on pourrait le penser ? Et si l’Histoire s’était faite en majeure partie à l’écart de l’État, ou en tout cas contre ses premières formes (États rizicoles en Asie, proto-États dans l’Europe médiévale, jusqu’à leur consolidation progressive à l’époque moderne5) ? L’expérience en cours dans le bocage nantais, à « la ZAD », peut s’inscrire dans ce que le politologue James C. Scott a défini comme des « Zomia Studies », domaine de recherche ouvert avec son ouvrage Zomia, au sous-titre éloquent en ce contexte de lutte(s) : « ou l’art de ne pas être gouverné ».

« La Zomia est la dernière région du monde dont les peuples n’ont pas été intégrés à des États-nations6 ». Zone de deux millions et demi de kilomètres carrés en Asie du Sud-Est, la Zomia est avant tout une construction géographique dont les caractéristiques politiques et culturelles s’opposent fondamentalement à tout type d’État — en l’occurrence celui fondé sur la riziculture sédentaire autour des collines et montagnes de cette partie de l’Asie. « Zone refuge » formée de multiples « zones de morcellement7 », la Zomia n’obéit pas à des frontières fixes ; plus précisément, elle s’inscrit contre ces dernières, les fuyant à mesure qu’elles se sont étendues. Bien que la ZAD (Zone à défendre) de Notre-Dame-des-Landes se soit inscrite dans la délimitation stricte d’une ZAD (Zone d’aménagement différé) créée dans les années 1970, c’est sa pluralité d’identités, fédérées contre un projet et le monde qui le porte, qui la caractérise. Si l’on remplace dans le texte de James C. Scott le terme de « colline », propre à son terrain d’étude, par celui de « bocage », la ZAD apparaît comme un lieu exemplaire illustrant ce qu’est une Zomia. « Les collines ne sont pas seulement un espace de résistance politique : elles sont une zone de refus culturel8 ». C’est justement cet ajout que ne veulent pas voir les pourfendeurs de la ZAD, et qui les empêche d’en comprendre la portée.

Certes, le combat politique le plus visible a été gagné avec l’abandon du projet d’aéroport. Mais la lutte s’est toujours inscrite aussi contre une normalisation des comportements, dans la revendication d’une altérité qui se décline politiquement — des naturalistes en lutte aux autonomes, en passant par des paysans reconvertis — aussi bien que dans les pratiques — une agriculture à la marge des impératifs productivistes imposés par les subventions, des projets s’ancrant sur un territoire réduit mais en interdépendance avec celui-ci (là où la mondialisation implique une déterritorialisation des produits). Dans la région d’Asie qui occupe l’auteur, « “Habitants des forêts” ou “personnes des collines” est synonyme de non-civilisé9 » : n’est-ce pas comme tel que sont traités les opposants, traqués par une troupe de CRS détruisant toute habitation considérée comme précaire sur son passage ? Pour James C. Scott, « plus vous laissez de traces, plus grande est votre place dans l’histoire10 » : les archives sont matérielles ; l’Histoire qui en résulte est nécessairement partielle. De même qu’il ne reste plus rien du centre universitaire de Vincennes aujourd’hui, si ce n’est une clairière11, les autorités souhaitent que la lutte, victorieuse une fois, ne le soit pas de manière pérenne à travers une installation permanente. Les constructions collectives sont détruites pour cette même raison : elles symbolisent ce dont l’État ne veut pas, à savoir la mutualisation, la mise en commun, à rebours d’une jeune tradition propriétaire qui se veut originelle12. Le refus par l’État de tout projet collectif va dans ce sens ; la destruction d’un lieu au nom aussi symbolique que « La Ferme des Cent Noms » également. Car « même les structures sociales et les types d’habitats dans les collines pourraient être utilement envisagées comme des choix politiques13 ». L’utilisation de matériaux de récupération et légers sur la ZAD, comme dans les arbres à Bure ou à l’Amassada à deux pas des Causses, est une décision dictée par la nécessité de construire vite, mais est surtout la traduction d’une volonté de montrer qu’autre chose est possible : des chantiers collectifs pour des cabanes, des hangars, un phare, des habitations aussi diverses qu’il y a d’habitants, comme autant de pieds de nez à l’imposition de chantier décrétés « d’utilité publique ».

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Se fédérer contre, se diviser pour

Sur la ZAD peut-être plus que sur les autres sites en lutte, la diversité dans les profils d’habitants est la règle. Cette multiplicité s’est unie contre un projet, alors même que les installations sont diverses et les raisons de continuer la lutte aussi. Là où le cauteleux Nicolas Hulot a appelé à « ne pas confondre écologie et anarchie », les habitants de la ZAD prouvent que les deux sont indissociables dans leur combat. Une fois de plus, l’anarchie souffre de son image défigurée par ceux qui ont le pouvoir de le faire depuis plus d’un siècle. Qui mieux que le géographe libertaire Élisée Reclus pour rappeler que l’attention au milieu comme à la terre et l’anarchie s’associent bien plus qu’ils ne s’opposent ? Lui qui déplore les conséquences de l’industrialisation de son époque sur les montagnes et cours d’eau14 a également œuvré toute sa vie pour la réalisation de ses principes : « Notre destinée, c’est d’arriver à cet état de perfection idéale où les nations n’auront plus besoin d’être sous la tutelle ou d’un gouvernement ou d’une autre nation ; c’est l’absence de gouvernement, c’est l’anarchie, la plus haute expression de l’ordre15. » Les occupants de la ZAD l’avaient depuis le début annoncé : ils luttaient « contre l’aéroport et son monde » — Hulot n’a retenu que le premier de ces combats. L’aéroport étant abandonné, place au monde qui l’a porté : « Nous savons tous que ce que nous aurons à arracher demain sera le maintien de l’usage commun d’un territoire insoumis et ouvert, qui en inspire d’autres. Et que pour ce faire, nous devons construire des formes inédites16. »

Même si ce sont les barricades qui sont les plus visibles, la lutte est avant tout idéologique ; elle dessine un nouveau front entre les tenants de la propriété, l’État, et ceux qui souhaitent bâtir une vie hors d’un cadre uniformisé, dans un ensemble de projets collectifs. James C. Scott oppose une « agriculture d’évasion », qu’il perçoit comme faisant partie de « formes de culture destinées à se soustraire à l’appropriation étatique17 », à une agriculture sédentaire, pratiquée dans les plaines asiatiques et promue par les États pour fixer les populations. Les propositions d’installation sur la ZAD se veulent à la marge des cadres réglementaires habituellement mobilisés mais n’excluent pas d’être intégrées à un territoire dépassant la zone. Le grand écart avec l’État se situe dans la manière dont ces installations souhaitent durer. La « Ferme des Cent Noms » en est l’exemple le plus frappant : ce sont des projets collectifs qui étaient jusqu’à peu proposés, sans titre de propriété individuel. Le collectif des Cent Noms regroupait une vingtaine de personnes travaillant aux alentours de la ferme éponyme ; les chantiers collectifs, comme ceux menés au Très Petit Jardin en dépit des nuages de lacrymo, participent à la réalisation par tous d’un projet qui ne s’arrête pas à une personne. Étendre cette communalisation serait rendre les occupants invisibles pour les instances de régularisation agricoles (MSA et chambres d’agriculture) ; c’est cela même qui gêne tant l’État. « Les dirigeants étatiques considèrent comme presque impossible d’instaurer une souveraineté effective sur une population constamment en mouvement, qui n’a pas de forme permanente d’organisation, qui ne se sédentarise pas, dont le gouvernement est éphémère, dont les formes de subsistance sont flexibles et peuvent changer18».

L’impossible souveraineté, et dès lors l’improbable autorité étatique sur ces projets, implique un emploi de la force pour les détruire. La seule alternative proposée passe par la propriété individuelle. À cela, les habitants de la ZAD pourraient opposer l’histoire coloniale de l’État français et ceux qui lui ont résisté. C’est cette même altérité qui a été combattue dans une Algérie colonisée par la loi Warnier (1873), interdisant toute indivision des terres et permettant l’accaparement de plus de terres encore par les colons. S’appuyant sur d’autres exemples historiques, situés pour leur part en forêt, Jean-Baptiste Vidalou a rappelé la connivence entre la colonisation et l’aménagement du territoire, la colonisation et l’action violente de l’État, là où ce dernier peine à se faire « respecter »19. La propriété en indivision décrétée par les opposants au transformateur électrique de Saint-Victor-et-Melvieu, village où s’est bâti l’Amassada, est une manière de lutter contre une confrontation par trop déséquilibrée entre un propriétaire et l’État. Celui-ci trouve face à lui une pluralité d’habitants, qu’il ne sait dès lors comment traiter autrement que par la force.

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Se diviser contre, se fédérer pour

On pourrait appliquer à chaque territoire en lutte ce que l’anthropologue Pierre Clastres relevait de ses observations chez les Guarani et dans ses lectures ethnographiques : une Zomia, la ZAD ou le Chiapas, ces espaces se définissent comme un « tout fini » parce qu’ils sont « un Nous indivisé ». Pour Clastres, « la communauté primitive peut se poser comme totalité parce qu’elle s’institue comme unité20 ». En dépit d’un essentialisme problématique chez l’auteur, on peut néanmoins souligner que ce même processus est visible à Notre-Dame-des-Landes et sur nombre de territoires en lutte : un combat fédère et englobe dès lors, sous un seul nom, une multitude de choix. Ce « Nous indivisé » que forment les « zadistes » peut également s’atomiser pour contraindre au mieux l’avancée des forces de l’ordre, en utilisant leur terrain. Cette connaissance de l’espace, les habitants de la ZAD la partagent avec les Ariégeois lors de la guerre des Demoiselles au XIXe siècle ou les Cévenols au XVIIe lors de la guerre des Camisards, chacun des deux territoires s’étant opposé à l’avancée de la puissance étatique. Comme le rappelle Jean-Baptiste Vidalou, la pratique quotidienne de la forêt était un atout dans la dispersion des habitants ou le regroupement opportun. Au sein de la ZAD, s’il y a division, c’est avec bienveillance — du moins, tant que faire se peut —, entre les différents choix de vie expérimentés : « Il y avait dans l’air comme un esprit joyeux de jacquerie et de partage : “On se côtoyait aussi bien autour d’un repas que derrière une barricade”. Gilles s’anime : “Au cours de ces moments intenses, les étiquettes disparaissent”, les identités deviennent poreuses, “de l’anarcho-communiste au paysan, du punk au naturaliste, on ne sait plus qui est qui”21. »

S’il y a division, c’est aussi sous la contrainte, comme outil stratégique pour éviter de s’enfoncer dans un conflit sans fin — c’est la « stratégie d’autodéfense administrative », soit l’acceptation, par une délégation, de proposer des projets d’installation individuels va dans ce sens. Mais il ne fait aucun doute que ces derniers n’auront d’individuel que le nom : le nom de celui ou celle qui subira les obligations imposées par l’UE et l’État à toute exploitation agricole. La multifonctionnalité des paysans, réclamée par l’OCDE dès les années 1990 et décrétée dans les années 2000 avec la réforme de la PAC, est pourtant au principe de ce qu’est la paysannerie. L’impératif « post-productif » lancé aux campagnes aujourd’hui croit être novateur en mêlant travail sur la terre et préservation du paysage : c’était pourtant un processus à l’œuvre bien avant que l’agriculture industrielle ne s’immisce au cœur des pratiques paysannes. Seulement, alors que l’accroissement normatif est avant tout dirigé vers les monocultures céréalières, chacun y est sujet comme s’il était aussi néfaste sur le plan environnemental — et les projets portés à Notre-Dame-des-Landes n’y feront peut-être pas exception. Bien que l’étude soit datée, les affirmations du sociologue rural Henri Mendras prophétisant La Fin des paysans (1967) peuvent encore être lues avec profit : « c’est le passage de la logique paysanne à la rationalité économique dans la gestion des exploitations qui résume et symbolise le conflit de civilisation et la transformation du paysan en producteur agricole22 ». C’est aujourd’hui le mouvement inverse qui effraie l’État et déclenche sa logique répressive.

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L’indivision est un principe fondamental de ces luttes, laissant à la diversité des projets la possibilité de s’étendre sans entrave. Mais la fédération de chacun autour d’un combat ne s’opère pas seulement contre un monde ou une agression ; elle se construit également pour un avenir commun. Des expérimentations similaires se retrouvent sur chacun des territoires en lutte ou en passe de l’être : des projets agricoles ayant à cœur de revenir à l’autonomie paysanne, des lieux de vie communs où échanger et partager comme à l’Amassada de Saint-Victor-et-Melvieu, des bibliothèques comme celle du Taslu à la ZAD, communes elles-aussi… L’importance des moyens mis en œuvre pour déloger les habitants de la ZAD indique la crainte de l’État de voir son autorité remise en cause. Mais, peut-être plus encore, c’est de voir émerger un contre-pouvoir qui, au lieu de combattre frontalement, ne souhaite que rester à l’écart et prouver que ce qu’il fait est possible, qui effraie. Ce qui se joue à Notre-Dame-des-Landes prouve que se poser à la marge n’est pas une attitude si absurde que ça ; que c’est plutôt encourager l’inacceptable — de l’agriculture industrielle à la financiarisation de la culture, de la précarisation des travailleurs au délaissement des plus démunis — qui est inimaginable.

Notes :

Élisée Reclus et Pierre Kropotkine ont tous deux appliqué leur raisonnement géographique à leur anarchisme, et inversement. Le premier a écrit une Nouvelle Géographie Universelle (1876–1894) aussi bien que L’Évolution, la révolution et l’idéal anarchique (1902) ; le second appuie sa théorisation de l’entraide sur les observations qu’il a pu mener en Sibérie. Sur leurs travaux et parcours respectifs, voir Philippe Pelletier, Géographie et anarchie : Reclus, Kropotkine, Metchnikoff, Éditions du Monde libertaire, 2013.↑

L’Institut Géographique National (IGN) est issu du Service Géographique de l’Armée (SGA) ; les colonies françaises ont servi de terrain à de nombreux géographes, constituant un courant à part entière — la géographie coloniale — dont la géographie tropicale puis du développement sont issues.↑

Pour des approches hétérodoxes, voir Jeanne Favret-Saada, Les Mots, la Mort, les Sorts, Gallimard, 1977 et Yvonne Verdier, Façons de dire, façons de faire, Gallimard, 1979.↑

Le géographe libertaire canadien Simon Springer revient sur cette connivence dans son ouvrage Pour une géographie anarchiste (2018) : les géographes ont d’abord été mobilisés dans des contextes belliqueux — Emmanuel De Martone a par exemple été convoqué pour la modification des frontières européennes suite à la Première Guerre mondiale — puis pour l’aménagement du territoire. Par ailleurs, si le marxisme, à la suite de David Harvey, est bien représenté dans la discipline, l’anarchisme était jusqu’à peu quasiment inexistant.↑

Voir Philippe Contamine (dir.), Guerre et concurrence entre les États européens du XIVe au XVIIIe siècle, PUF, 1998.↑

James C. Scott, Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, Seuil, 2013, p. 9.↑

Ibid., p. 29.↑

Ibid., p. 44.↑

Ibid., p. 54.↑

Ibid., p. 61.↑

Voir Virginie Linhart, Vincenne, l’université perdue, coproduction Arte France, Agat films & Cie, 2016.↑

Le droit de propriété est défini comme droit naturel et imprescriptible dans l’article deux de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen ; la Loi du partage du 5 juin 1793 réduit la possibilité d’user de biens communaux. Tout comme le mouvement des enclosures en Angleterre, l’avènement de la propriété privée comme droit est historique, datable donc, et non naturel.↑

James C. Scott, op. cit., p. 59.↑

« Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes », Revue des Deux Mondes, 1864, réédité aux éditions Barthillat, 2019.↑

Élisée Reclus, « Développement de la liberté dans le monde » (1851), dans Écrits sociaux, Héros-Limite, 2012.↑

Collectif Mauvaise Troupe, Saisons – nouvelles de la zad, éditions de l’Éclat, 2017.↑

James C. Scott, op.cit., p. 47.↑

Ibid., p. 67.↑

Voir Jean-Baptiste Vidalou, Être forêts, habiter des territoires en lutte, La Découverte, 2017.↑

Pierre Clastres, Archéologie de la violence, la guerre dans les sociétés primitives, éditions de l’Aube, 2013, p. 43.↑

Gaspard d’Allens et Lucile Leclair, Les Néo-paysans, Seuil / Reporterre, 2016, p. 62.↑

Henri Mendras, La Fin des paysans, Acte Sud, 1992, p. 24.↑

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Lectures anthropologiques complémentaires sur Résistance 71 :

Notre page “Anthropologie politique”

Notre page “Pierre Clastres”

Zomia et le travail de James C Scott, nos traductions :

“L’art de ne pas être gouvernés” et “Contre le grain, une histoire profonde des premiers états”

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Changement de paradigme politique : simple introduction à l’anarchisme communiste

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Un petit texte simple et clair écrit en 1919, histoire de mettre simplement les choses en perspective et de choisir en commençant par refuser le jeu truqué qu’on nous fait jouer depuis des siècles. Rien n’est inéluctable… Qu’on se le dise !
~ Résistance 71 ~

L’anarchisme communiste en termes simples et clairs

Leonard Augustine Motler

1919

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

Ceci est un vieil argument qui ne s’applique plus maintenant. La très vaste majorité des assassinats et des actes forcenés récents n’ont pas été perpétrés par des anarchistes. Il n’y a absolument rien dans l’anarchisme qui incite à poser des bombes ou tuer des gens.

Il est bien sûr vrai que certains anarchistes ont choisi de lancer des bombes, tout comme il y a eu des catholiques qui coupèrent leurs femmes en morceaux. Si vous pensez que le meurtre commis par le Dr Crippen n’est pas un argument contre le pape, alors une action violente commise par un anarchiste ne prouve rien contre l’anarchisme. (NdT : allusion faite ici à l’assassinat de la femme du Dr Crippen en Angleterre par son mari en 1910, qui l’empoisonna, la découpa en morceau pour l’enterrer dans sa cave avant de fuir au Canada avec sa maîtresse, il fut arrêté, jugé, condamné à mort et pendu…)

Si vous donnez un coup de pied à un chien. Il va sans doute vous mordre, mais cela ne prouve en rien que le chien est anarchiste, weslayien ou mormon. La même chose se passe dans la vie : des tyrans se retrouvent avec une lame plantée dans leur corps. Mais les gens qui coupèrent la tête du roi Charles n’étaient pas des anarchistes. Ils étaient considérés comme très pieux.

Maintenant, l’anarchisme…

Le mot veut dire “sans règle” ou “sans gouvernement”. Que dites-vous, sans gouvernement ? Comment le pays pourrait-il être géré ? Ce serait simplement le chaos total.

Si vous dites “ce sera le chaos”, alors vous dites peut-être la chose la plus méchante jamais dite contre un gouvernement. Que diriez-vous d’un homme qui dirait que s’il quittait sa famille pendant une semaine, ils s’entre-tueraient ? Vous diriez que cette personne est un ignorant en affaire familiale.

C’est exactement ce que vous suggérez au sujet du gouvernement. Un gouvernement qui ne peut pas être jeté, sans que les gens se tombent dessus avec des matraques ou autre est assez pathétique.

En premier lieu, pourquoi les gens devraient-ils commencer à se battre les uns contre les autres ? Parce que certains ont trop et d’autres pas assez, voire rien du tout. Ce sont le même type de personnes.

Pourquoi certaines personnes devraient avoir des chaussures toutes rafistolées tandis que les autres auraient des dizaines de paires de chaussures dont ils ne se servent même pas ?

Pourquoi est-ce que les magasins sont bourrés de nouveaux vêtements et que vous ne pouvez même pas vous en payer des neufs et que vos vêtements sont rapiécés ?

Pourquoi ? Parce que nous avons un gouvernement tellement intelligent, géré par des gens si intelligents. Voilà pourquoi.

Je ne veux pas en rajouter inutilement, mais regardez par exemple la guerre. Dès que les Allemands se sont retirés en deçà du Rhin, on a eu plus d’un million de personnes sans travail. Pensez-vous vraiment que nous aurions pu faire pire que ça ?

Bien sûr que non.

Si vous voulez que quelque chose soit fait, alors il faut le faire vous-même.

Où en est-on ? On en est au fait que 46 millions de personnes ont besoin de nourriture, de vêtements, de maisons, de travail. Je ne veux pas dire la classe travailleuse seulement. Nous voulons nous débarrasser de ce joli nom. Un branleur est un branleur que ce soit un clodo ou un duc. Quand tout le monde se mettra au travail, alors nous aurons bien plus pour tout le monde. Le principe n’est pas de partager pour qu’on ait tous pareil, mais de produire et d’avoir ce qui est bon pour vous, pour tous. Est-ce qu’un duc peut, doit manger plus qu’un quidam ?

Ces questions vont survenir :

Qui va faire le sale boulot ?

Qui aura une voiture et qui marchera ?

Qui mangea le saumon et qui mangera la petite friture ?

Etc, etc…

Le gars qui pose ce genre de q uestions semble penser que sans un gouvernement décérébré pour lui botter le cul, la nation britannique est une nation d’abrutis (NdT : ceci vaut bien entendu pour TOUT gouvernement…). QUE PENSEZ-VOUS DE ÇA ?…

Les gens ne peuvent-ils pas reprendre la terre et y faire pousser des choses dessus ? Ne peuvent-ils pas reprendre les usines et les faire tourner pour et par eux-mêmes ?

Il est bien évident que je ne veux pas ici dire “Est-ce que des gugusses quelconques peuvent prendre la place des ex-patron et vous dire comment gérer si vous les laisser faire…”

Non, non, non. Une fois foutu dehors gouvernement et capitalistes, allons-nous de nouveau nous laisser diriger par une nouvelle clique de ce grand cirque ?

Anarchisme veut dire, sans règle. C’est à dire “foutez-nous la paix !” Et quand les gens commencent à mettre ça en pratique, il n’y a aucun besoin de tyrans, petits ou grands, simples ou colorés.

Communisme, veut dire “commun”, travailler ensemble pour le bien de tous. En conséquence, les gens seront préparés à accepter les ex-capitalistes comme leurs pairs dans le travail aussi loin que ces gens soient utiles dans ce qu’ils font. Et en travaillant ensemble en coopération étroite, les gens seront bien moins en danger qu’un tyran ne résuscite ainsi que ses sbires comme dans leur “bon vieux temps”…

Tout ça c’est très bien dites-vous, mais révolution veut dire bain de sang !

Terrible n’est-ce pas !

Quand le gouvernement a dit (NdT : ceci est écrit juste après la 1ère guerre mondiale…) : “Allez les garçons, en rang et donnez une leçon à ces Allemands, comme ça nous pourrons saisir leurs colonies et tout ce qu’on pourra accaparer. A mort la bête berlinoise !” Est-ce que quelqu’un a dit : Mais cela veut dire bain de sang ? Hum… (NdT : en fait, si, les anarchistes signataires du “Manifeste des 35” de février 1915 contre l’alliance et l’entente cordiale contre l’Allemagne, disant que les anarchistes ne pouvaient en aucun cas soutenir le bain de sang étatico-capitaliste et appelaient à la désobéissance civile. Ce manifeste fut signé entre autres par Errico Malatesta, Emma Goldman, Alexandre Berkman, Alexandre Schapiro…)

On ne peut pas apprendre à nager sans se mouiller. Mais parce que la révolution peut vouloir dire bain de sang, il n’y a aucune raison qu’elle le soit effectivement.

Combien de gens sont armés ? Pourquoi n’y a t’il pas assez d’armes arme les travailleurs pour donner un spectacle de Far-West ?

Les soldats et la police feront le sale boulot, s’ils sont d’accord, pour leurs bons maîtres.

Qui sont les soldats et la police ?

Ils sont pris depuis la classe travailleuse. Ce pourrait être des boulangers, des tailleurs ou des cordonniers. Ils pourraient bien être des maçons et des charpentiers. Est-ce suffisant pour les capitalistes ?

Non, non, non…

Après avoir volé l’essentiel de ce que les gens gagnent, et posséder toutes les terres, ils veulent que quelqu’un les protège du peuple, alors ils ont la police. Ils veulent aussi quelqu’un pour les protéger de ces étrangers dégénérés, alors ils ont l’armée et la marine. 

Quand la révolution survient, les capitalistes vont être si entichés du VIEUX PAYS, qu’ils vont collecter tout le butin qu’ils peuvent et se barrer avec la caisse en Amérique du Sud.

Et ils laisseront derrière eux la police et l’armée se battre contre la classe travailleuse.

Si c’est pas bizarre ça hein ?

On ne peut pas être naturellement du côté des capitalistes, que vous soyez n’importe quelle sorte de travailleur, policier, soldat, marin ou aviateur.

On ne peut pas être du côté du gouvernement, qui ne fait que gérer le pays pour le compte et les bénéfices exclusifs des capitalistes.

Rejoignez les rangs des anarchistes communistes…

DÈS MAINTENANT !

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Lectures complémentaires :

Petit précis sur la société et l’État (Résistance 71)

L’anarchie pour la jeunesse (révisé 2022)

Le monde nouveau Pierre Besnard

Errico Malatesta, écrits choisis

L’anarchisme, Daniel Guérin

Anarchisme, de la théorie à la pratique Rudolph Rocker

De la Commune à la pratique anarchiste, Louise Michel 

Du chemin de la société vers son humanité réalisée, Résistance 71

Astyle