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A la recherche de l’esprit perdu… Recherche sur un anarchisme spirituel (Peter Lamborn Wilson)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique with tags , , , , , , , , , , on 25 octobre 2021 by Résistance 71

JZ3

Texte titilleur de conscience pour le moins, les lecteurs reconnaîtront dans cet essai de Wilson datant de 2002, certains sujets que nous avons abordés, pour certains abondamment sur ce blog. Nous vivons la fin d’une ère ceci est indéniable, nous ne devons pas nous laisser imposer la suite des évènements comme c’est le cas depuis ce fameux néolithique qui ne cesse de servir de référence à notre déchéance. Le système étatico-capitaliste se meurt et il est en train de muter en une entité qui nie l’humanité et cherche à l’annihiler. Nous devrons puiser très profond pour en sortir et au contraire réaliser notre humanité. Le combat qui s’annonce sera d’anthologie et fera l’Histoire. N’oublions jamais que nous sommes les ancêtres de la 7ème génération à venir, celle-ci chantera nos louanges comme les initiateurs de la grande (r)Evolution qui réalisa notre humanité vraie. C’est de cela qu’il s’agit et c’est sur quoi nous sommes engagés, la lutte sera épique et entrera dans la légende des siècles…
~ Résistance 71 ~

“Qu’est-ce que l’État ? C’est le signe achevé de la division dans la société, en tant qu’il est l’organe séparé du pouvoir politique: la société est désormais divisée entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le subissent. La société n’est plus un Nous indivisé, une totalité une, mais un corps morcelé, un être social hétérogène… »
~ Pierre Clastres ~

“Dès que l’État n’est plus à même d’imposer l’union forcée, l’union surgit d’elle-même, selon les besoins naturels. Renversez l’État, la société fédérée surgira de ses ruines, vraiment une, vraiment indivisible, mais libre et grandissant en solidarité par sa liberté même.”
~ Pierre Kropotkine ~

L’état n’est pas quelque chose qui peut être détruit par une révolution, mais il est un conditionnement, une certaine relation entre les êtres humains un mode de comportement humain, nous le détruisons en contractant d’autres relations, en nous comportant différemment.
~ Gustav Landauer ~

HakimBey1

Anarchisme spirituel

Peter Lamborn Wilson alias Hakim Bey

2002

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

1.

Le conservatisme de l’âge de pierre (tribal, égalitaire, proto-chamanique, chasseur / cueilleur / jardinier, économie du don et du partage, etc)

Les cités-états sumériennes (4ème millénaire AEC), l’effritement de l’organisation politique originelle non-stratifiée, l’émergence de la séparation (cf les recherches de Pierre Clastres)

Enkidu de Gilgamesh : la domestication de “l’homme sauvage”

La bonne vieille cause et l’éternel évangile, ce que William Blake appelle le druidisme, a toujours été en fait l’accoutrement de notre chamanisme de l’âge de pierre et de la “déesse” du paganisme.

Vs

Les 6000 ans de fumisterie et d’illusion illuminati : la religion d’état (et de l’État)

L’émergence de l’argent comme la sexualité des morts.

2.

L’âge du bronze : le paganisme du dieu guerrier, menant au paganisme impérial de l’âge du fer, celui de Rome, de la Grande Bête de la révélation ; contre cela, l’église de ses débuts apparaît comme une dialectique de la résistance, spécifiquement dans sa forme Essene ou Nazarite/Ebionite, le zèle, la gnostique, la réforme sociale (les marchands chassés du temple, l’évangile des pauvres, etc) et le mysticisme néo-platonicien.

VS

“Le don de Constantin”, l’appropriation du christianisme par Rome elle-même (tout juste comme les rois prêtres sumériens s’approprièrent la spiritualité néolithique en tant que “contenu censuré” des cultes du temple).

Le christianisme, à l’origine un culte gnostique radical (“le royaume de dieu est en vous”), fonctionne maintenant comme une religion d’état, impliquant de sévères contradictions et une culture schizophrène, etc.

3.

Mais toute religion est enracinée dans une contradiction de base : le contenu spirituel du vieil âge de pierre (le mythos clastrien pour ainsi dire) plaqué sur l’idéologie de l’âge du métal, celle de la séparation hégémonique (voir plus spécifiquement l’Enuma Elish ou la “génèse babylonienne” où le dieu de la guerre Marmuk tue la déesse néolithique Tiamat). La religion tente constamment de dépasser ou de rectifier cette contradiction. Mais les marchands retournent toujours au temple et la rectification est une nouvelle fois transformée et dénoncée comme hérésie, apostasie, ombres magiques et crime rituel.

Les sectes hérétiques du millénaire parlent de restaurer l’âge d’or ; ce rêve dérive de souvenirs réels (stockés dans les mythes) de l’âge de pierre et de la société grosso modo égalitaire des chasseurs, cueilleurs, de l’économie du don et du partage et de la société chamano-païenne.

4.

Spiritualité ne veut pas dire religion. La spiritualité est le créatif imaginaire (l’esprit, NdT: ce que Landauer appelait le “Geist” en allemand) du social, la religion son opposé négatif, son “spectre” comme le disait Blake : l’aliénation de cette créativité dans des pouvoirs et puissances d’oppression. Mais, à cause de paradoxes dialectiques complexes, le noyau de la spiritualité est souvent trouvé engoncé dans des coquilles religieuses, spécifiquement en ce qui concerne les mystiques comme maître Eckhart et les Franciscains spirituels ; et le poison de la religion souvent teinte les hérésies, spécifiquement si elles gagnent un véritable pouvoir.

5.

Dans les temps religieux, tout le discours et la pratique non-autoritaires seront exprimés en termes religieux, en général sous des vocables d’hérésie, de schisme, d’apostasie, de magie noire etc… mais parfois comme dans une “réforme su sein de l’église” ou des formes marginales mais permises d’excès comme le communisme monastique par exemple.

Les historiens de l’anarchisme qui tracent cela jusqu’aux cyniques grecs de l’antiquité et en ligne directe vers les Lumières avec rien entre les deux, échouent dans leur appréciation de la réalité de la mentalité que chaque âge doit expérimenter quelque chose de la liberté (si seulement même son rêve) dans la douleur de perdre son humanité. L’histoire de l’anarchie comme conscience plus qu’idéologie réside dans une archéologie de la résistance spirituelle. Nous devons lire de nouveau les hérétiques (voir par exemple l’excellent travail de Raoul Veneigem sur l’hérésie de l’esprit libre)

6.

Le problème du dualisme gnostique ; des formes extrêmes de spiritualité identifient souvent le monde social avec le monde naturel et les condamnent tous deux. Elles rejettent la “création divine” et son “dieu créateur” comme étant mauvais et détestent même “l’âme” en tant que principe de vie. Seul, “l’esprit” satisfait ces extrémistes. Leur haine du corps devient même plus exagérée et aggravée que celle de l’église (qui au moins condamne le suicide et promet la résurrection du corps).

Le problème du dualisme hante l’anarchisme, je pense. La haine de dieu de Proudhon est peut-être dérivée de ses lectures précoces de la littérature gnostique dualiste (peut-être alors qu’il la mettait en page en tant qu’ouvrier typographe), une sorte de catharisme séculier. Le matérialisme athéiste à la Bakounine, peut paraître bizarrement immatériel parfois, mené par ses propres “lutins”, impératifs catégoriques, adoration aveugle de la science, de la primauté de la machine sur l’humain et d’une étrange asexualité (NdT: cette remarque est assez fausse, Bakounine respectait certes la science mais ne l’adorait en rien, il se méfiait à juste titre d’une société menée par la science qui “ne s’occuperait bientôt plus de science” avait-il prédit, suffit de regarder notre société pour voir que Bakounine avait raison dès la fin XIXème…).

La haine du corps chrétienne / dualiste occupe le cœur secret de notre “crise environnementale”, même nous, en tant que post-chrétiens, ne pouvons échapper au motif de la conquête de la nature, qui colore la pensée progressiste de pratiquement tous les XIXème et XXème siècles.

Il est possible qu’une aide pour nous aider à surmonter un tel crypto-dualisme provienne d’une approche allant du “moniste panthéiste” aux modèles chamanique et païen, ce que T. McKenna a appelé la Résurrection Archaïque, non pas un retour à l’âge de pierre mais un retour de l’âge de pierre.

7.

Que nous en soyons satisfaits ou non, nous faisons partie de l’ère post-Lumière et la “science” nous pose le problème de la téléologie (ou téléonomie comme l’appelait Henri Bergson (NdT: dans “Le hasard et la nécessité”, la vue téléonomique voit le monde régit par une finalité). Nous croyons vraiment en la mort de dieu. L’aspect spectral des Lumières, ce qu’Adorno appelait “la cruelle instrumentalisation de la Raison, aplatit la conscience permise en une grande carte en 2 dimensions 2D. Toute manifestation du sens menacerait le monopole du “hasard brut”, “de la collision aléatoire des particules”, des modèles comportementaux mécanistes de la conscience. “”La nuit de Newton”.

Ainsi cette peste contemporaine de l’incohérence : nous en sentons tous les germes tapis derrière quelque écran filtrant une lumière hygiénique. Effondrement de la morale. Aucune pensée pendant sept générations. Mettre fin aux incendies de forêts en coupant les forêts. “La société n’existe pas” nous disait dame baronne Margaret Thatcher.

8.

Le mouvement du social au niveau de l’inconscient constituait en lui-même une sorte d’(anti)religion. Après tout, qu’elle preuve y a t’il du matérialisme athée ? c’est tout aussi tordu que dieu, vraiment, l’absence de sens.

Le parti communiste comme un autre empire romain.

Et la faiblesse philosophique de l’anarchisme réside sûrement quelque part près de la ligne de fracture entre l’incohérence et la morale. Comment peut-il exister une façon correcte de vivre dans un univers absurde ? Implication existentielle ? Saut dans le noir ? Mais pourquoi ne pas simplement prendre sa propre part ou plus même encore ? Quel esprit peut dire Nan ? (Voir Stirner / Nietzsche)

Nietzsche bien sûr a fini dans la folie et signa sa dernière lettre “Dionysos et le crucifié”, un dieu ressuscité, mais seulement dans un abysse sans parole. Peut-être devons-nous considérer l’exigence d’une “rude moralité” et peut-être même une sorte de sens, de cohérence, même si inexprimable, ou même “spirituel”.

9.

Avec l’effondrement actuel du social et le triomphe du capital global, nous, rebu brisé, pouvons sourire et dire que le mondialisme est juste le nouvel internationalisme, l’étape véritablement finale du Capital et que bientôt, les moyens de production seront mûrs pour tomber entre les mains du prolétariat mondial. Ou alors, nous pourrions admettre avec morgue que la totalité nous a englouti, que l’Histoire est morte, que l’aliénation est universelle, que les dernières expropriations ont été effectuées, que la combinaison des buts de la logique, de la technologie et de l’argent se termine avec l’élimination de l’humain. La pollution de l’espace-temps de Virillo, le Grand Accident. Ou nous pourrions refuser d’accepter la dichotomie et demander l’impossible. Mais qu’est-ce que l’impossible si ce n’est pas une sorte de spiritualité ?..

Si la religion et l’idéologie nous ont toutes deux trahi, peut-être avons-nous besoin d’un nouveau paradigme. Mais chaque “nouvelle“ vision du monde a ses ancêtres. Le post-modernisme ne veut pas simplement dire de compulser les poubelles de l’histoire pour construire toujours plus de commodités et d’attitudes “révolutionnaires” Disons que nous voulons essayer d’imaginer un mouvement véritablement écolo non-autoritaire basé sur un fédéralisme anarcho-proudhonien et une entraide kropotkinienne, ce qui constitue de fait la “plomberie anarchiste” de base, mais ancrée en une certaine forme de spiritualité. Où pouvons-nous aller voir pour chercher une inspiration _ Avons-nous une “tradition” en ce domaine ?

10.

Une généalogie de la résistance ? Une “chaîne de transmission dorée” passant de l’esprit autonomiste de l’âge de pierre d’âge en âge ?

Puisque nous avons mentionne l’Europe médiévale, commençons par là , malheureusement nous allons devoir ignorer l’ère classique, l’Orient etc… Le taoïsme par exemple ou le soufisme et l’extrémisme chii’te, la cabale radicale (Sabbatai Sevi et Jacob Frank), l’hindouisme (spécifiquement le tantrique ou les syncrétistes radicaux comme Kabir ou le parti terroriste du Bengale, ainsi que le chamanisme tribal et son histoire de l’âge de pierre à aujourd’hui. Restons-en au christianisme, si ce n’est que pour la fait que la plupart d’entre nous le considère comme l’ennemi par excellence. 

Sujet pour recherche :

Joachim di Fiori et les Franciscains spirtituels;

Beghards & Beguines—Confrérie de l’esprit libre;

Les Adamites (le retour littéral à L’Age d’Or);

L’aile radicale de l’hermétisme de la Renaissance comme Giordano Bruno, conduit au bûcher pour hérésie en 1600 et l’alchimiste Paracelsus, qui soutint la révolte paysanne de 1525 contre Luther et les princes ;

La réforme radicale, ni catholique, ni protestante ; anabaptistes et le “communisme biblique”

Les spiritualistes (Sebastian Franck, Schwenckfeld, Paracelsus) qui prêchèrent une église invisible exogène sans dogmes, sans sacrements, sans prêtrises ni autorités ;

Les Libertins

La Famille de l’Amour

Les Rose-Croix, l’idée de la “tolérance radicale”, l’influence de l’alchimie soufiste et de la cabale juive

Les mystiques allemands, Eckhart, Tauter, Suso, puis plus tard Jacob Boehme et les piétistes hermétiques (Jane Leade et les philadelphiens de Londres)

La révolution anglaise (voir Christopher Hill et J.P Thompson), Diggers, Ranters, Levellers, Seekers, les hommes de la 5ème monarchie et les Mugletoniens (la mère de William Blake était muggletonienne), les premiers Quakers, les Antinomiens, plus tars les Chapelles des blasphémeurs ;

La franc-maçonnerie de gauche ; John Tolan, les druides et les libre-penseurs, Paine et Blake en tant que “druides”. Les sociétés maçonniques derrière la révolution française.

William Blake, sine qua non

Les branches de gauche du romantisme allemand et britannique

Charles Fourier en tant que socialiste hermétique

Les romantiques américains : Thoreau, Emerson, S. Peral Andrews, le spiritualisme et la réforme radicale, la “religion de la Nature” (influence amérindienne native)

Gustav Landauer,

Gh. Scholem, W. Benjamin;

Le surréalisme spécifiquement dans sa fascination de l’hermétisme, aussi R. Callois et George Bataille ;

Le retour du chamanisme (depuis au moins le XVIIIème siècle)

Le néo-paganisme

Les hérésies universalistes

Les cultes psychédéliques, le “cérémonialisme enthéogénique” etc…

11.

La critique de la civilisation a besoin d’une forte science pour elle-même. Une science post-Lumière avec sa “matière morte” et sa crypto-métaphysique a besoin de sa révolution kuhnienne. La restauration du sens. Le réenchantement du paysage. Pas juste un mythe sorellien mais un vrai mythe, la subversion surréaliste, surrationaliste, surrégionaliste demande une spiritualité puissante centrée sur la terre, une hypothèse Gaïa qui est plus qu’hypothétique, une expérience spirituelle. Une Extase interne (voir Bakhtin), le festival de la conscience comme magie.

Dans ce contexte, l’hermétisme se recommande de lui-même de par sa vue néo-platonicienne rectifiée de la matière comme esprit, la doctrine de la Terre comme être vivant. (Nicolas de Cusa, Pico, Ficino, les néo-platoniciens de Cambridge…) L’hermétisme n’est pas une religion mais une science de l’esprit et de l’imagination, empirique, expérimentale. Il est plus proche de nous historiquement que le chamanisme ou les voies orientales, plus culturellement familier (bien que très étrange c’est certain). Il est compatible avec les mystiques chrétien, musulman, juif et hindou, peut-être aussi avec la taoïsme et le bouddhisme, certainement avec la rose-croix et la maçonnerie et avec la plupart des grandes hérésies.

12.

Je ne veux pas argumenter pour une “spiritualité anarchiste” ou un “anarchisme spirituel” sur le principe. Par leurs fruits tu les reconnaîtra. “Recherche” ici veut dire participation, une volonté d’halluciner et d’être entraînés au delà de la censure de la raison illuminée, peut-être même un peu dans le démoniaque. Psychonautes dans des bathysphères psychiques…

—October 2002

“Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents. Le socialiste englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons.”
“La terre et l’esprit [Geist] sont donc la solution du socialisme… Les socialistes ne peuvent en aucune manière éviter le combat contre la propriété foncière. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire !”
~ Gustav Landauer ~

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir ! (Résistance 71)

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

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Taoïsme et anarchie : vagabondages sans but, un chemin

Posted in actualité, chine colonialisme, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 9 octobre 2021 by Résistance 71

“La voie qui peut être exprimée par la parole n’est pas la voie éternelle ; le nom qui peut être nommé n’est pas le Nom Eternel. L’être sans nom est l’origine du ciel et de la terre ; avec un nom, il est l’origine de toutes les choses.”

“Revenir à son origine s’appelle être au repos. Être au repos s’appelle revenir à la vie. Revenir à la vie s’appelle être constant.”

~ Lao Tseu, Tao Te King, I, c. VIème s. AEC ~

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Taoïsme : Extraits et introduction à l’œuvre de Tchouang-Tseu

Compilation de Résistance 71 depuis la traduction de l’UNESCO, 1969

Octobre 2021

NdR71 : Lisez Tchouang-tseu et son narratif des interventions et conseils de Lao-Tan / Lao-tseu à Confucius ainsi que son analyse historique de la société humaine plus de 2000 ans avant Pierre Clastres et l’anthropologie politique. Certains passages peuvent-être DIRECTEMENT appliqués à ce que nous vivons aujourd’hui. Effarant d’actualité et lumineux de profond bon sens. La sagesse est universelle et fait fi des facteurs spatio-temporels. Lao-tseu, Tchouang-tseu sont dans la lignée des pré-socratiques par delà les mers et les continents, le temps et les contingences. A lire et diffuser sans modération. Ces penseurs sont l’antidote absolu contre la connerie humaine et leurs écrits sont parties intégrantes du patrimoine spirituel de l’humanité… Ils doivent être (re)lus de toute urgence…

Le texte complet en français “Nan Hoa Chen King”, Chouang-tseu œuvre complète en format PDF, il est constitué de 33 chapitres alternant les anecdotes, les paraboles, les allégories et le narratif philosophique sur le Tao, son principe, la nature et la gestion des affaires humaines en accord avec le principe. Une foule de personnages rend le narratif passionnant parfois truculent. En cela, le Tchouang-tseu est plus agréable à lire que le Tao Te King de Lao-tseu, plus court, plus dense, ce sont deux grands ouvrages taoïstes totalement complémentaires, devenus de grands monuments de la pensée humaine. A rapprocher des “fragments” pré-socratiques (Vème s. AEC), seuls équivalents en provenance d’occident.

Tchouang-Tseu: vers 369 – 286 AEC (pour donner un ordre d’idée, Tchouang-tseu a vécu dans la période où le Gaulois Brennos conquît Rome, près de 3 siècles avant la conquête de la Gaule par Jules César). Issu de la caste marchande de la production de laque, il en partit pour vivre dans l’errance et  la pauvreté. Il est postérieur à Lao Tseu qui écrivit le Tao Te King, il est le dernier grand penseur et praticien du taoïsme de l’antiquité.

La pensée de Tchouang-Tseu prône la recherche du bonheur primitif de l’humanité, ce bonheur universel en harmonie avec le tao régissant l’univers. Le message de Tchouang-Tseu est distillé au fil de son œuvre au moyen d’histoires courtes et d’anecdotes mettant en scène des situations où sont décrits la vertu et le non-agir propre à la voie taoïste de la recherche de l’harmonie perdue.

Extraits de l’œuvre :

Ciel et Terre

[…] Qui saisit l’unité originelle réussit dans toutes ses entreprises ; qui est sans préjugé obtient la soumission des mânes et des esprits.

Le sage dit : “Le tao recouvre et soutient tous les êtres.” Infinie est sa grandeur ! Le sage doit faire table rase de son esprit pour le comprendre : pratiquer le non-agir, voilà le ciel, exprimer le sans-parole, voilà la vertu. Aimer les Hommes et être bon envers les êtres ; voilà la bonté. Considérer comme identiques les différences, voilà la grandeur. Ne se montrer ni hautain ni excentrique, voilà la largeur d’esprit. Embrasser la variété des différences, voilà la richesse. S’attacher à la vertu voilà la règle.

[…] L’homme vertueux chevauche la lumière dans laquelle il s’anéantit avec son corps. On dit que son rayonnement éclaire l’immensité. Il va jusqu’au bout de son destin et de ses possibilités. L’univers entier en est rempli de bonheur, toutes les préoccupations du monde disparaissent et tous les êtres retrouvent leur nature originelle. Cela s’appelle s’identifier avec l’indistinction primordiale.

[…] Qui reconnaît son ignorance n’est pas un grand ignorant ; qui reconnaît son égarement n’est pas un grand égaré. Un grand égaré ne prend jamais conscience de son égarement ; un grand ignorant ne prend jamais conscience de son ignorance.

[…]

La voie du ciel

Qu’il est tranquille l’esprit du sage ! Il est le miroir de l’univers et de tous les êtres. Le vide, la tranquillité, le détachement, l’insipidité, le silence, le non-agir, sont le niveau de l’équilibre de l’univers, la perfection de la voie et de la vertu. Le sage demeure toujours en repos. Ce repos conduit au vide, un vide qui est plénitude, une plénitude qui est totalité. Ce vide confère à l’âme une tranquillité qui fait que toute action accomplie est efficace. Qui garde sa tranquillité n’agit pas. Il laisse ce soin à ceux qui reçoivent mission d’agir. […] Ceci constitue le principe de tous les êtres.

[…] Qui comprend la vertu du ciel et de la terre est censé retrouver le principe premier. Celui-là participe à l’harmonie du ciel. Qui fait régner la paix du monde participe à l’harmonie des hommes, celui-là éprouve la joie des hommes. Qui participe à l’harmonie du ciel partage la joie du ciel

Joie suprême

[…] La vie d’un homme s’accompagne dès la naissance, de soucis de toute espèce  ; s’il vit longtemps, il tombe dans l’abrutissement et finit par se soucier de ne pas mourir. Combien cette condition est misérable et s’éloigne du bien-être du corps.

[…] Dans le non-agir selon moi, réside la vraie joie. […] Le vrai et le faux ici-bas ne sauraient être définis, mais le non-agir permet de déterminer le vrai du faux. Si la joie suprême est de faire la personne, seul le non-agir conserve l’existence. Le ciel n’agit pas, d’où sa limpidité ; la terre n’agit pas, d’où sa stabilité. Ainsi les deux s’accordent pour ne pas agir et cependant par eux, toutes choses se transforment et se produisent.

[…]

La femme de Tchouang-Tseu étant morte, Houei-tseu s’en fut lui offrir ses condoléances. Il trouva Tchouang-tseu assis les jambes écartées, chantant et battant la mesure sur une écuelle. Houei-tseu lui dit : “Que vous ne pleuriez pas la mort de celle qui fut la compagne de votre vie et qui éleva vos enfants, c’est déjà assez, mais que vous chantiez en battant l’écuelle, c’est trop fort !”

“Pas du tout, dit Tchouang-tseu. Au moment de sa mort, je fus naturellement affecté un instant, mais réfléchissant sur le commencement, je découvris qu’à l’origine elle n’avait pas de vie ; non seulement elle n’avait pas de vie, mais pas même de forme, non seulement pas de forme, mais même pas de souffle. Quelque chose de fuyant et d’insaisissable se transforme en souffle, le souffle en forme, la forme en vie et maintenant voici que la vie se transforme en mort. Tout cela ressemble à la succession des quatre saisons de l’année. En ce moment, ma femme est couchée tranquillement dans la Grande Maison (NdR71: le ciel et la terre protecteur de l’être). Si je me lamentais en sanglotant bruyamment, cela signifierait que je ne comprends pas le cours du destin. C’est pourquoi je m’abstiens.”

[…] La vie n’est qu’un emprunt ; c’est par cet emprunt qu’on naît La vie n’est que poussière et ordure. La mort et la vie se succèdent comme le jour et la nuit. D’ailleurs toi et moi sommes ici à contempler un exemple de transformation. Si la transformation me saisit pourquoi en aurais-je horreur ?

[…]

Avoir une pleine compréhension de la vie

Celui qui comprend vraiment la vie ne se préoccupe pas de ce sur quoi sa vie ne peut rien faire : celui qui comprend vraiment le Destin ne se préoccupe pas de ce que son intelligence ne peut rien faire.

[…] “N’avez-vous jamais entendu parler du comportement de l’homme parfait ? demanda maître Pien. L’homme parfait oublie qu’il a un foie et une vésicule biliaire, ne se soucie ni de ses oreilles, ni de ses yeux ; il se promène sans but en dehors du monde poussiéreux et trouve sa liberté dans la pratique du non-agir. Cela veut dire qu’il agit sans rien attendre et guide les hommes sans les contraindre…”

===

Qu’est ce que ces Hommes Vrais ?.. Les Hommes Vrais de l’antiquité se laissaient conseiller même par des minorités. Ils ne recherchaient aucune gloire, ni militaire, ni politique. Leurs insuccès ne les chagrinaient pas, leurs succès ne les enflaient pas. Aucune hauteur ne leur donnait le vertige. L’eau ne les mouillait pas, le feu ne les brûlait pas ; parce qu’ils s’étaient élevés jusqu’aux régions sublimes du Principe. — Les Hommes Vrais anciens, n’étaient troublés par aucun rêve durant leur sommeil, par aucune tristesse durant leur veille. Le raffinement dans les aliments leur était inconnu. Leur respiration calme et profonde pénétrait leur organisme jusqu’aux talons ; tandis que le vulgaire respire du gosier seulement, comme le prouvent les spasmes de la glotte de ceux qui se disputent ; plus un homme est passionné, plus sa respiration est superficielle. — Les Hommes Vrais anciens ignoraient l’amour de la vie et l’horreur de la mort. Leur entrée en scène, dans la vie, ne leur causait aucune joie ; leur rentrée dans les coulisses, à la mort, ne leur causait aucune horreur. Calmes ils venaient, calmes ils partaient, doucement, sans secousse, comme en planant. Se souvenant seulement de leur dernier commencement (naissance), ils ne se préoccupaient pas de leur prochaine fin (mort). Ils aimaient cette vie tant qu’elle durait, et l’oubliaient au départ pour une autre vie, à la mort. Ainsi leurs sentiments humains ne contrecarraient pas le Principe en eux ; l’humain en eux ne gérait pas le céleste. Tels étaient les Hommes Vrais.

Alors pourquoi haïrais-je la mort, le commencement de mon prochain contentement ? Le Sage s’attache au tout dont il fait partie, qui le contient, dans lequel il évolue. S’abandonnant au fil de cette évolution, il sourit à la mort prématurée, il sourit à l’âge suranné, il sourit au commencement, il sourit à la fin ; il sourit et veut qu’on sourie à toutes les vicissitudes. Car il sait que tous les êtres font partie du tout qui évolue.

~ Tchouang-tseu, le principe, Œuvre ~

La nature régit le monde. Par l’effet de cette nature, les êtres courbes sont devenus tels, sans intervention du quart de cercle ; les êtres droits, sans qu’on ait employé la ligne ; les ronds et les carrés, sans le compas et l’équerre. Tout se tient dans la nature, sans liens, sans colle, sans vernis. Tout devient, sans violence, par suite d’une sorte d’appel ou d’attraction irrésistible. Les êtres ne se rendent pas compte du pourquoi de leur devenir ; ils se développent sans savoir comment ; la norme de leur devenir et de leur développement étant intrinsèque. Il en fut ainsi de tout temps ; il en est encore ainsi ; c’est une loi invariable. Alors pourquoi prétendre ficeler les hommes et les attacher les uns aux autres, par des liens factices de bonté et d’équité, par les rites et la musique, cordes colle et vernis des philosophes politiciens ? Pourquoi ne pas les laisser suivre leur nature ? Pourquoi vouloir leur faire oublier cette nature ?…

~ Tchouang-tseu, Œuvre, chapitre 8 ~

Dans l’être qui naît, certaines lignes déterminées spécifient sa forme corporelle. Dans cette forme corporelle est renfermé le principe vital. Chaque être a sa manière de faire, qui constitue sa nature propre. C’est ainsi que les êtres descendent du Principe. Ils y remontent, par la culture taoïste mentale et morale, qui ramène la nature individuelle à la conformité avec la vertu agissante universelle, et l’être particulier à l’union avec le Principe primordial, le grand Vide, le grand Tout. Ce retour, cette union, se font, non par action, mais par cessation. Tel un oiseau, qui, fermant son bec, cesse son chant, se tait. Fusion silencieuse avec le ciel et la terre, dans une apathie qui paraît stupide à ceux qui n’y entendent rien, mais qui est en réalité vertu mystique, communion à l’évolution cosmique.”

~ Tchouang-tseu, Œuvre, chapitre 12 ~

“Lao-tzeu dit : Infini en lui-même, le Principe pénètre par sa vertu les plus petits des êtres. Tous sont pleins de lui. Immensité quant à son extension, abîme quant à sa profondeur, il embrasse tout et n’a pas de fond. Tous les êtres sensibles et leurs qualités, toutes les abstractions comme la bonté et l’équité sont des ramifications du Principe, mais dérivées, lointaines. C’est ce que le sur-homme seul comprend ; Confucius, Sage vulgaire, s’est trompé sur ce point. Aussi, quand il gouverne, le sur-homme ne s’embarrasse pas dans ces détails, et par suite le gouvernement du monde n’est pour lui qu’un poids léger. Il ne s’occupe que du manche (la barre du gouvernail), et se garde d’entrer en contact avec les affaires. De haut son coup d’œil domine tout. Aucun intérêt particulier ne le touche. Il ne s’enquiert que de l’essence des choses. Il laisse faire le ciel et la terre, il laisse aller tous les êtres, sans la moindre fatigue d’esprit, puisqu’il est sans passion. Ayant pénétré jusqu’au Principe et identifié son action avec la sienne, il rejette la bonté et l’équité artificielles, les rites et la musique conventionnels. Car l’esprit du sur-homme est dominé par une idée unique et fixe, ne pas intervenir, laisser agir la nature et le temps.”

~ Tchouang-tseu, Œuvre, chapitre 13 ~

La leçon de Lao-Tan à Confucius :

“Une autre fois, Confucius ayant visité Lao-tan, lui exposa ses idées sur la bonté et l’équité. Ecoutez, lui dit celui-ci, les vanneurs n’y voient pas, à force de poussière ; quand les moustiques sont légion, impossible de reposer. Vos discours sur la bonté et l’équité me produisent un effet analogue ; j’en suis aveuglé, affolé. Allons ! laissez les gens tranquilles ! Croyez ce que vous voudrez, en théorie ; mais pratiquement, pliez au vent, acceptez les changements survenus dans le monde, ne battez pas la caisse pour rappeler le fils évadé (ce qui reste de l’antiquité ; comparez chapitre 13 E). Les oies sauvages sont naturellement blanches, les corbeaux sont naturellement noirs ; aucune dissertation ne changera rien à ce fait. Il en est de même des temps successifs, et des hommes de ces temps. Vos discours ne feront pas, des corbeaux d’aujourd’hui, des oies d’antan. Vous ne sauverez pas ce qui reste du monde antique ; son heure est venue. Quand les eaux se dessèchent, les poissons s’amassent dans les trous, et cherchent à sauver leur vie, en s’enduisant mutuellement des viscosités qui les couvrent. Pauvre expédient ! Ils auraient dû se disperser à temps, et gagner les eaux profondes. — Après cette visite, Confucius resta trois jours sans parler. Ses disciples lui demandèrent enfin : Maître, comment avez vous réfuté Lao-tan ? — En la personne de cet homme, j’ai vu le dragon, dit Confucius. Le dragon se replie visible, puis s’étend invisible, produisant le temps couvert ou le temps serein, sans que personne comprenne rien à sa puissante mais mystérieuse action. Je suis resté bouche bée devant cet homme insaisissable. Il est de trop forte envergure pour moi. Que pouvais-je dire pour le réfuter ?

Confucius dit à Lao-tan : J’ai donné mes soins aux Odes, aux Annales, aux Rites et à la Musique, aux Mutations, à la Chronique. Je me suis appliqué longtemps à l’étude de ces six traités, et me les suis rendus familiers. J’ai parlé devant soixante-douze princes déréglés, leur exposant les principes des anciens souverains, des ducs de Tcheou et de Chao, pour leur amendement. Aucun d’eux n’a profité de mes discours. C’est difficile de persuader pareilles gens ! — Quel bonheur ! dit Lao-tzeu, qu’aucun d’eux ne vous ait écouté ! S’ils l’avaient fait, ils seraient devenus pires. Vos six traités, ce sont des vieilleries, récits de faits qui sont arrivés dans des circonstances qui ne sont plus, de gestes qui seraient déplacés dans les circonstances actuelles. Que déduire de l’empreinte d’un pied, sinon qu’elle a été faite par un pied ? Qui ? pourquoi ? comment ? et autres circonstances, l’empreinte est muette sur tout cela. Il en est de même des empreintes laissées par les faits dans l’histoire ; elles ne nous apprennent pas la réalité telle qu’elle fut, vivante et vraie. — Chaque temps a sa nature, comme chaque être a la sienne ; nature à laquelle rien ne peut être changé. Les hérons se fécondent en se regardant, certains insectes en bourdonnant, d’autres sont hermaphrodites, d’autres font autrement. Il n’y a qu’à les laisser faire, chaque espèce d’après sa nature. La nature ne se modifie pas, le destin ne se change pas, le temps ne peut être arrêté, l’évolution ne peut être obstruée. Laissez tout aller son cours naturel, et vous n’aurez que des succès : allez à l’encontre, et vous n’aurez que des insuccès. — Confucius se confina chez lui durant trois mois, pour méditer cette leçon. Au bout de ce temps, il alla trouver Lao-tzeu. J’y suis maintenant, lui dit-il. Les corbeaux et les pies couvent, les poissons imprègnent leur frai, le sphex naît par transformation d’une araignée ; les hommes ont des enfants successifs, la naissance de chaque cadet faisant pleurer l’aîné. Voilà longtemps que moi K’iou je me tenais à l’écart de l’évolution naturelle, ou tentais même de la faire revenir en arrière. C’est pour cela que je n’ai pas réussi à faire évoluer l’humanité. — Bien ! dit Lao-tzeu. Maintenant, K’iou, tu as trouvé la clef.

~ Tchouang-tseu, Œuvre, chapitre 14 ~

Pierre Clastres et l’anthropologie politique moderne résumés plus de 2000 ans avant leur formulation…

Tout au commencement, les hommes étaient simples, comme la nature à ses débuts. Alors aucun trouble dans les mouvements naturels, aucun désordre venant des forces physiques. Le cours des saisons était régulier, aucun être ne souffrait, pas de morts prématurées, ni théories ni sciences. Ce fut l’âge de la parfaite unité et union, de l’homme avec la nature et des hommes entre eux. Personne n’intervenait dans l’ordre naturel. Tout suivait son cours spontanément. — Cependant la décadence vint. Elle commença par les institutions de Soei-jenn et de Fou-hi (production artificielle du feu, lois du mariage et de la famille), qui parurent un progrès, mais inaugurèrent la ruine de la simplicité et de la promiscuité premières. La décadence s’accentua au temps de Chenn-noung et de Hoang-ti (abandon de la vie nomade, agriculture, formation de l’État), le bien-être augmentant, mais aux dépens de la spontanéité ancienne. Elle s’accentua bien davantage, quand Yao et Chounn, régnant, introduisirent l’amendement systématique (par les lois et les écoles), la pratique obligatoire d’un soi-disant bien conventionnel. C’en fut fait des mœurs primitives. Depuis lors les hommes substituèrent leurs théories à l’instinct inné, et la paix disparut de l’empire. Enfin le progrès des lettres et des sciences, acheva d’éteindre ce qui restait de la simplicité naturelle, et remplit les esprits de distractions. Aussi tout n’est plus que désordre et perversion.

~ Tchouang-tseu, Œuvre, chapitre 15 ~

“J’ai rapporté des discours d’autrui, afin de mettre bien au jour certaines controverses ; ceux qui discutent étant enclins à faire grand cas de la thèse de leur parti, et à trop ignorer celle du parti adverse. Les hommes que j’ai cités ainsi, ce sont mes anciens, mes devanciers. Non que je considère tout ancien comme une autorité. Bien loin de là ! Celui qui n’a pas été jusqu’au fond des choses, quelque ancien qu’il soit, il n’est pas à mes yeux une autorité, il ne devrait pas à mon avis avoir d’influence. Ce peut être un conteur de choses anciennes (Confucius), ce n’est pas un maître ès choses anciennes. — J’ai parlé sans art, naturellement, suivant l’impulsion de mon sens intime ; car seules ces paroles là plaisent et durent. En effet, préalablement à tous les discours, il préexiste une harmonie innée dans tous les êtres, leur nature. Du fait de cette harmonie préexistante, mon verbe, s’il est naturel, fera vibrer celui des autres, avec peu ou pas de paroles. De là les axiomes connus : Il est un verbe sans paroles. … Il n’est parfois pas besoin de paroles. … Certains ont parlé toute leur vie sans rien dire. … Certains, qui se sont tus durant toute leur vie, ont beaucoup parlé.

~ Ibid. chapitre 27 ~

Des politiciens

Un certain Ts’ao-chang, politicien de Song, fut envoyé par son prince au roi de Ts’inn. Parti en assez modeste équipage, il revint avec une centaine de chars, chargés des cadeaux reçus du roi de Ts’inn, auquel il avait plu extrêmement. Il dit à Tchoang-tzeu : Jamais je ne pourrais me résoudre à vivre comme vous dans une ruelle de village, mal vêtu et mal chaussé, maigre et hâve à force de faim et de misère. J’aime mieux courtiser les princes. Cela vient encore de me rapporter cent charretées de présents. — Tchoang-tzeu répondit : Je sais le tarif du roi de Ts’inn. Au chirurgien qui lui ouvre un abcès il donne une charretée de cadeaux ; il en donne cinq charretées à celui qui lui lèche ses hémorroïdes. Plus le service qu’on lui rend est vil, mieux il le paye. Qu’avez vous bien pu lui faire pour recevoir encore plus que celui qui lui lèche ses hémorroïdes ? Débarrassez-moi de votre présence !

Détourner les hommes du vrai, et leur enseigner le faux, cela ne profite pas. Et puis, dans ce qu’il fait, cet homme cherche son propre avantage. Agir ainsi, ce n’est pas agir comme le ciel, cela ne profite donc pas. Si vous introduisiez un marchand dans la hiérarchie de vos officiers, l’opinion publique s’en offenserait. Elle s’offenserait bien davantage, si vous faisiez ministre ce trafiquant en politique. Cet homme ne réussira à rien, et ne finira pas bien. Il est des crimes extérieurs, que le bourreau punit. Il est des crimes intérieurs (l’ambition de Confucius), que le yinn et le yang châtient (usure du corps, mort prématurée). Seul le Sage échappe à la sanction pénale.

~ Ibid. chapitre 32 ~

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LaoTseu

Vagabondage sans but : la linguistique du chaos de Tchouang-tseu (larges extraits)

Hakim Bey

1990

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

Octobre 2021

Le taoïsme a t’il une “métaphysique” ?

Il est certain que le taoïsme postérieur, influencé par le bouddhisme et le néo-confucianisme, développa une cosmologie, une ontologie, une théologie, une téléologie et même une eschatologie élaborées, mais ces ajouts “médiévaux” peuvent-ils être parties intégrantes des textes classiques comme le Tao Te King de Lao-tseu, le Tchouang-tseu ou le Li-tseu ?

Et bien oui et non. Le taoïsmne religieux a certes établi une telle connexion ; mais comme le fit si justement remarquer J. Needham, les maoïstes de notre siècle furent capables de faire une lecture marxiste du taoïsme ou du moins de son Tao Te King. Il ne fait aucun doute que toute lecture d’un texte “spirituel” peut trouver une validité dans la meure où l’esprit est par définition indéfini. Le texte du Tao Te King a prouvé être particulièrement malléable.

Mais non seulement Tchouang-tseu n’a pas de métaphysique, mais il condamne et fait dérailler toute métaphysique. Le supernaturel et le matérialisme lui apparaissent tous deux également bizarroïdes. Son seul principe cosmogonique est celui du “chaos”. De manière assez singulière, le seul outil philosophique qu’il utilise est la logique, bien que ce soit la logique du rêve. Il ne fait aucune mention d’un principe divin, du but de l’être ni d’une immortalité personnelle. Il est au-delà du bien et du mal, se moque de la morale et tourne même le yoga en dérision.

Le texte de Tchouang-tseu est sans aucun doute unique dans les écritures catégorisées comme religieuses pour sa tout à fait remarquable anti-métaphysique. On peut qualifier le texte de “révélation”, non pas parce qu’il révèle une connaissance révélée de manière exogène, hors du soi, comme les autres écrits affirment le faire, mais parce qu’il transmet une voie sûre vers la “réalisation spirituelle”. L’AUTO-réalisation, dans ce temps de vie, dans ce corps, dans cette vie quotidienne. Si on pouvait résumer cette voie ou méthode en un mot, on pourrait avancer le mot de spontanéité et si ce terme devait être “défini”, on pourrait mentionner la phrase “wei wu wei” on action / non-action.

L’univers vient à l’existence spontanément, comme le dit Kuo Hsiang, la recherche d’un “dieu” (ou agens) de cette création est un exercice de régression infinie vers le vide. Le Tao n’est pas “dieu”, comme le croit toujours des traducteurs chrétiens de l’ouvrage. Le Tao se produit, il est. A l’échelle humaine, la misère ne surgit que de l’unique capacité humaine à tomber hors de l’harmonie avec le Tao, sa tendance à ne pas être spontané.

Tchouang-tseu n’a aucun intérêt de savoir pourquoi les humains sont si ineptes (aucun concept de “pêché” ici) ; sa seule préoccupation est de renverser le processus et de “retourner” vers le flot, la fluidité. Le “retour” est une action. Le flot lui-même n’est pas une action mais un état, d’où le paradoxe “action / non-action”. Le concept de wu wei joue un tel rôle central dans le taoïsme qu’il survit même dans l’époque moderne du taoïsme religieux comme étant la vérité DERRIERE toutes métaphysiques et rituels. Dans les grands rites communaux et expiatoires du taoïsme de culte comme il est pratiqué par exemple sur l’île de Taïwan ou à Honolulu aujourdhui, au moins une personne, le prêtre, doit atteindre l’union avec le Tao et doit le faire par un processus de vider sa conscience de toute “déité”, de tous principes métaphysiques. Pour ce qui est du très ancien taoïsme “philosophique”, nous pouvons dire qu’il a le wu wei en lieu et place de métaphysique.

Le but de Lao-tseu semble avoir été de convertir l’empereur au taoïsme sur l’assomption que si le dirigeant ne fait rien (wu wei), l’empire va se gérer de lui-même.

En revanche, Tchouang-tseu ne montre quasiment aucun intérêt à conseiller les dirigeants et ses exemples pris de “véritables humains” sont pratiquement toujours des gens de la classe laborieuse (des bouchers, des tailleurs de pierre, des cuisiniers) ou des ermites parias ou des bandits. Si on peut dire que Tchouang-tseu se fasse l’avocat d’un programme social, et je ne suis pas convaincu qu’il le fasse, ceci n’a certainement rien a voir avec des valeurs ou structures impériales, bureaucratiques et confucéennes. Son programme pourrait être résumé en une expression : VAGABONDAGE SANS BUT.

Tchouang-tseu est plus anarchiste que Lao-tseu, mais est-il “anarchiste” ? Je pense que oui, pas parce qu’il veut renverser le gouvernement mais parce qu’il pense le gouvernement être impossible, pas qu’il tomberait si bas que d’épouser un “-isme”, mais parce qu’il voit le chaos comme l’essence de tout devenir.

Laissez-moi d’abord définir quelques termes. J’appelle la “linguistique hermétique” le concept que dieu révéla le langage et qu’il existe une chose appelée la transmission de l’essence par le langage. Cette transmission peut être directe (L’hébreu et l’arabe sont des langues “parlées” par dieu) comme dans la linguistique néo-platonicienne. Elle peut-être “hermétique” (ou occulte comme dans la Kabale) ou même méta-linguistique, mais dans les deux cas cela sauve le langage d’une relativité et d’une opacité crues.

Contre cette théorie traditionnelle du langage, nous les modernes, avons développé une linguistique nihiliste dans laquelle les mots ne transmettent rien de l’essence et en fait ne communiquent pas vraiment quoi que ce soit mis à part le langage lui-même. Je trace ce courant à Nietzsche, à Saussure et son expérience cauchemardesque avec les anagrammes en latin et éventuellement à dada.

[…]

Tchouang-tseu distingue trois sortes de discours et il les utilise tous trois lui-même.

Le premier est parler depuis un endroit. En second lieu, parler avec poids marche 7 fois sur dix. C’est l’aphorisme, la déclaration faite d’autorité / d’expertise, parlé depuis une position en avant des autres.. La troisième catégorie est celle qui intéresse Tchouang-tseu le plus et il l’appelle le “parler par débordement”. “Je l’utilise fréquemment et je laisse la vapeur générée trouver ses propres voies de propagation.”

[…]

Une bonne partie des écritures taoïstes, à la fois canoniques et hétérodoxes, ont été produites de cette façon. […] Comme Nietzsche et G. Bataille l’ont suggéré, le mythe de la rareté n’est qu’un moyen de contrôle par appauvrissement alors que la véritable nature du monde est un débordement d’excès constant. En terme de langage, cette surabondance de sens est trop importante pour pouvoir être gérée par la conscience humaine, d’où l’intervention des esprits, des “muses” et autre sources hors de la conscience. Les écrits taoïstes servent de monument à la “générosité de l’être” ou au débordement perpétuel de la cornucopée du Tao. Au faîte le plus ambigu et chaotique de son expression, cela “sauve” le langage lui-même à la fois de la tyrannie de tout dieu mais aussi de l’abysse de la solitude.

FIN

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Les textes intégraux en format PDF du Tao Te King de Lao-tseu et de l’œuvre de Tchouang-tseu sur Résistance 71 :

Lao_Tseu_Tao_Te_King

Taoisme_Tchouang Tseu_Œuvre

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Notre nouvelle page : Taoïsme et ses deux textes fondateurs le Tao Te King et le Nan Hoa Tchen King de Lao-tseu et Tchouang-tseu

Posted in actualité, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés with tags , , , , on 6 octobre 2021 by Résistance 71

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Taoïsme et ses deux textes fondateurs

Symbole trois en un… et bien plus (Résistance 71)

Posted in actualité, altermondialisme, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie with tags , , , on 3 octobre 2021 by Résistance 71

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Résilience, Résistance, Héroïsme…

Le chemin du changement de paradigme politique vers la société des sociétés de notre humanité réalisée (Gustav Landauer)

Posted in actualité, altermondialisme, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 24 septembre 2021 by Résistance 71

GL1

Anarchisme, socialisme

Gustav Landauer

Journal pour l’Anarchisme et le Socialisme (1895)

Journal for Anarchism and Socialism — Voici ce que dit notre journal

L’anarchie est le but que nous poursuivons : l’absence de domination et d’État ; la liberté de l’individu. Le socialisme est le moyen par lequel nous voulons atteindre et sécuriser cette liberté : solidarité, partage et travail coopératif.

Certains prétendent que nous avons inversé les choses en faisant de l’anarchie notre but et du socialisme notre moyen. Ils voient l’anarchie comme quelque chose de négatif, comme l’absence d’institutions, alors que le socialisme incarnerait l’ordre social positif. Ils pensent que le positif devrait être le but et le négatif le moyen nous aidant à détruire ce qui nous empêche d’atteindre le but. Ces gens ne comprennent pas que l’anarchie n’est pas simplement un concept abstrait de liberté mais que notre notion de vie libre et d’activité libre inclut ce qui est concret et positif. Il y a du travail, distribué équitablement , mais ce ne sera de manière calculée, avec pour seul but d’être le moyen de développer et de renforcer nos forces naturelles si riches, d’avoir un impact sur nos frères humains, la culture et la nature afin aussi de jouir pleinement des richesses de la société.

Quiconque n’est pas aveuglé par les dogmes des partis politiques reconnaîtra que l’anarchie et le socialisme ne sont pas opposés mais co-dépendants. Un véritable travail coopératif et une véritable communauté ne peuvent exister que lorsque les individus sont libres, et des individus libres ne peuvent exister que là où nos besoins sont satisfaits par la solidarité fraternelle.

Il est obligatoire de lutter contre les fausses affirmations de la démocratie-sociale disant que le socialisme et l’anarchie sont aussi opposés que l’eau et le feu. Ceux qui affirment cela habituellement argumentent ainsi : le socialisme veut dire la “socialisation”. Ce qui veut dire que la société, un terme vague qui comprend tous les humains qui vivent sur terre, sera amalgamée, unifiée et centralisée. Les soi-disants “intérêts de l’humanité” deviennent la plus haute des lois et les intérêts particuliers de certains groupes sociaux et d’individus deviennent secondaires. L’anarchie d’un autre côté, veut dire individualisme, c’est à dire le désir des individus d’assujettir le pouvoir sans aucune limite, ce qui veut dire atomisation et égoïsme. Ainsi il en découle que nous obtenons deux concepts totalement opposés  la socialisation et le sacrifice de l’individu d’un côté et l’individualisation et l’égocentrisme de l’autre.

Je pense qu’il est possible de démontrer l’erreur de ces assomptions en faisant une simple allégorie. Imaginons une ville faisant à la fois l’expérience de la pluie et du soleil. Si quelqu’un suggérait que la seule façon de protéger la ville de la pluie était de construire un gigantesque toit qui recouvrirait tout et qui serait toujours là qu’il pleuve ou non, alors ceci serait une solution “socialiste” en accord avec la pensée social-démocrate. D’un autre côté, si quelqu’un suggérait qu’en cas de pluie, chaque personne pouvait se servir d’un parapluie mis à disposition par la ville et que ceux qui arriverait en retard n’aurait pas de chance, alors ceci serait une solution dite “anarchiste”. Pour nous, anarchistes socialistes, les deux solutions nous apparaissent tout aussi ridicule l’une que l’autre. Nous ne voulons ni forcer les gens sous un toit commun et nous ne voulons pas non plus de bagarre entre ceux qui arrivent à temps et ceux qui sont en retard pour prendre un parapluie. Lorsque c’est utile, nous pouvons partager un toit commun, aussi loin qu’il puisse être retiré lorsqu’il n’est pas utile. dans le même temps, les gens peuvent avoir leur propre parapluie aussi loin qu’ils sachent comment le gérer. Et en regard de cela, ceux qui veulent être mouillés et bien personne ne va les forcer à rester secs.

Laissons de côté les allégories, voici ce dont nous avons besoin : des associations de l’humanité dans les affaires qui concernent les intérêts de l’humanité, des associations de gens particuliers dans les affaires qui les concernent, des associations de groupes sociaux dans les affaires qui les concernent, des associations de deux personnes dans les affaires qui les concernent et l’individualisation des affaires de ce qui ne concerne qu’une seule personne. En lieu et place de l’état national et de l’état mondial dont rêvent les sociaux-démocrates, nous anarchistes, voulons un ordre libre d’associations multiples, colorées, entremêlées. Cet ordre sera basé sur le principe que tous les individus sont au plus près de leurs propres intérêts et que leurs chemises leur est plus proche que leurs vestons. Il ne sera que très rare de s’adresser à l’humanité afin de gérer un problème spécifique, il n’y a a donc aucun besoin d’un “parlement” mondial et se toute autre institution globale.

Il y a des affaires qui concernent toute l’humanité, mais dans ces cas de figure, les groupes différents trouveront une façon de les résoudre par le consensus. Prenons le cas du transport international et des horaires de train si compliqués par exemple. Ici, les représentants de chaque pays trouvent des solutions malgré l’absence d’un pouvoir de coordiination supérieur et la raison en est simple : la nécessité le veut. Il n’est donc pas surprenant que je trouve le Reichskurbuch comme étant la seule publication bureaucratique valant la peine d’être lue. Je suis convaincu que ce livre recevra bien plus d’honneurs dans le futur que tous les libres de droit de toutes les nations confondus !

D’autres affaires qui auront besoin d’une attention globale sont : les mesures, les termes techniques et scientifiques, et les statistiques, qui sont importantes pour la planification économique, bien qu’elles soient bien moins importantes que ce qu’en pensent les sociaux-démocrates, qui veulent en faire le trône sur lequel assoir la domination globale des peuples. Ceux qui ne sont pas condamnés à l’ignorance par les conditions que la puissante force au dessus d’eux, va bientôt faire usage des statistiques appropriées sans institution globale. Il y aura probablement une organisation quelconque qui compile et compare les différentes données statistiques mais elle ne jouera pas un rôle signifiant et ne sera jamais une force politique puissante.

Y a t’il des intérêts communs au sein d’une nation ? Il y en a quelques-uns : la langue, la littérature, les arts, les coutumes, et les rites qui ont tous des caractéristiques nationales. Mais, dans un monde sans domination, sans “territoires annexés” ni de concept de “terre nationale” (qui doit être à la fois défendue et élargie), de tels intérêts ne voudront pas dire ce qu’ils veulent dire aujourd’hui. Le conseil de “travail national” par exemple, disparaîtra complètement. Le travail sera structuré d’une manière qui ne suit ni la langue ni l’ethnographie. Pour les conditions de travail dans les communautés locales, la géographie et la géologie sont très importantes. Mais qu’est-ce que notre état-nation a à voir avec ces réalités ?

En parlant de travail, il y a différents courants de pensée au sein du camp anarchiste. Certains anarchistes propagent le droit à la libre consommation. Ils pensent que tous les individus doivent produire en accord avec leurs capacités et consommer selon leurs besoins. Ils pensent que personne sauf les intéressés ne peut connaître sa propre capacité de travail et ses propres besoins. La vision est d’avoir des maisons de dépôt remplies par le travail volontaire effectué en accord avec les besoins des gens. Le travail sera fait parce que chacun comprendra que la satisfaction des besoins de chacun demande un effort collectif. Des statistiques et une information sur les conditions de travail dans les communautés spécifiques donneront les directives sur la quantité à produire et combien de travail sera nécessaire., en prenant en compte à la fois la technologie et la main d’œuvre disponibles. Le besoin de travailleurs sera l’objet d’annonces publiques à tous ceux capables d’y subvenir. Ceux qui refusent de travailler, entièrement ou partiellement, alors même qu’ils peuvent le faire, seront socialement ostracisés.

Je pense que ceci est un résumé précis et non biaisé des idées des communistes. Je veux maintenant expliquer pourquoi je considère ces notions sur l’organisation du travail comme étant insuffisantes et injustes. Je ne les pense pas impossibles. Je pense que le communisme et le droit à la consommation libre peuvent exister. Mais je pense aussi que bien des gens choisiront l’option de ne pas travailler. La mise au ban social n’aura que peu d’effet sur eux, ils s’assureront du respect et du soutien de ceux qui pensent et agissent comme eux.

Ceci n’est pourtant pas le plus gros problème. Celui-ci est qu’une nouvelle autorité morale serait créée, une de celles qui déclare “les meilleurs êtres humaines” comme étant ceux qui travaillent le plus, ceux qui sont prêts à faire les boulots les plus durs et les plus sales et qui se sacrifient pour les faibles, les fainéants et les profiteurs. La contrainte d’une telle moralité et des récompenses sociales induites seront bien pires et bien plus dangereuses que la plus acceptable des contraintes que nous connaissions : l’égoïsme. J’en suis arrivé à cette conclusion après une très longue contemplation du sujet. Une société fondée sur la contrainte de la moralité sera bien plus unidimensionnelle et injuste qu’une société fondée sur la contrainte de l’intérêt particulier.

Les anarchistes qui partagent cette opinion voient une connexion entre le travail des individus et leur consommation. Ils veulent organiser le travail sur la base de l’égoïsme naturel. Ce qui veut dire que ceux qui travaillent travailleront essentiellement pour eux-mêmes. En d’autres termes, ceux qui rejoignent une ligne spécifique de travail le feront parce qu’ils y voient un gain personnel pour eux-mêmes, ceux qui travailleront plus le feront parce qu’ils ont plus de besoins à satisfaire, ceux qui font les boulots les plus durs et plus insalubres (boulots qui devront toujours être faits même si de manière moins vile qu’aujourd’hui), le feront parce que, contrairement à aujourd’hui, ces travaux seront les plus valorisés et les mieux payés.

La critique de ce type d’organisation du travail peut-être faite sur trois niveaux : d’abord. on voit qu’il y a une injustice contre les intellectuellement ou physiquement faibles, secundo, on peut craindre que les richesses individuelles puissent être encore accumulées et qu’une nouvelle forme d’exploitation ne survienne et tertio, on peut être concerné par le fait qu’une classe exclusive de producteurs gagnera en privilèges et donc voudra les défendre.

Je considère toutes ces préoccupations comme infondées. Il est vrai qu’il y aura une différentiation du travail. Mais si les gens sont bien éduqués et leurs talents convenablement nourris, alors chacun trouvera un travail qui lui convient et qui colle à ses qualifications. Les personnes âgées, les handicapés peuvent contribuer en bien des points et nous nous occuperons d’eux comme nous nous occupons de nos enfants. Le principe d’entraide deviendra alors tout à fait central.

Il sera impossible aux individus d’accumuler des richesses menant à l’exploitation car tout le monde en société anarchiste comprendra que l’usage commun de la terre et des moyens de production est dans l’intérêt de tous les individus. Ainsi, ceux qui travaillent le plus dur pourront avoir un avantage en matière de possession personnelle mais ils ne gagneront aucun moyen d’exploiter les autres.

Finalement, aucun groupe n’y gagnera à devenir exclusif. Il serait instantanément boycotté. Si un groupe devait gagner un certain avantage dans un secteur donné de production, de nouveaux producteurs apparaîtront et il ne se passera pas longtemps avant qu’un nouvel équilibre ne s’établisse. Lorsque les travailleurs vont et viennent librement et lorsqu’il y a une réelle libre concurrence parmi des hommes libres et égaux, alors les inégalités permanentes deviennent impossibles.

Il n’est pas inconcevable que l’organisation du travail, comme je l’ai décrite plus haut, puisse prendre deux formes simultanément dans des régions différentes ou dans des domaines différents du travail. L’expérience pratique déterminera très rapidement la forme la plus faisable et efficace. En tous les cas, le but des deux formes est le même : la liberté de l’individu sur la base d’une solidarité économique. Il n’y a aucune raison d’argumenter  voire de se disputer au sujet de l’organisation du travail dans la société du futur. Il est bien plus important de combiner nos forces afin d’établir les conditions sociales permettant l’apparition des expériences pratiques qui détermineront et résoudront ces affaires.

L’anarchie n’est pas un système sans vie ni un système de pensées toutes prêtes. L’anarchie est la Vie ; la vie qui nous attend après que nous nous soyons enfin libérés du carcan [étatico-capitaliste] qui nous restreint et contraint.

NdR71 : Ici, Landauer n’aborde pas une problématique pourtant essentielle : celle de l’argent et du salariat. Pour qu’une transformation efficace et durable ne se produise dans nos rapports avec les institutions (étatiques et économiques), il est impératif d’établir que la nouvelle relation émancipatrice ne pourra s’opérer qu’en dehors de tout rapport institutionnel, marchand, monétaire et salarial. La société des sociétés si chère à Gustav Landauer et à bon nombre d’anarchistes, dont nous faisons partie, ne pourra voir le jour qu’après avoir renoncé à toute relation étatique, marchande, monétaire et salariale sous quelque forme que ce soit, car il est évident pour qui réfléchit de manière critique et radicale qu’il n’y a pas et ne saurait y avoir de solution au sein du système qui est par essence un nœud inextricable de corruption aliénatrice.

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Voir notre page “Gustav Landauer et la société des sociétés”

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir ! (Résistance 71)

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

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Résistance politique : Errico Malatesta, retour sur une vie

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état, Union Europeenne et nouvel ordre mondial with tags , , , , , , , , , on 23 septembre 2021 by Résistance 71

Malatesta_A

Errico Malatesta, retour sur une vie

Le Monde Libertaire

20 septembre 2021

Source:
https://monde-libertaire.fr/?article=Des_idees_et_des_luttes_Errico_MALATESTA

« La légende est plus vraie que l’histoire, plus intéressante. » Cette citation d’Errico Malatesta au sujet de la Commune de Paris de 1871 pourrait parfaitement s’appliquer à sa vie. On la connaît par les rapports de police essentiellement consacrés à noircir le personnage pour mieux l’enfermer, mais quid de sa vie intérieure, ses sentiments, son introspection. Très difficile exercice car il parlait assez peu de lui-même, tout consacré à une cause, l’anarchie à laquelle il consacrera un livre éponyme. Certes, il existe des articles, des discours, des propos enflammés d’amis, de compagnons qui magnifient le militant charismatique, lui qui voulait rester discret, au service des autres. Vittorio Giacopino publie chez Lux, un livre « roman historique » pour faire vivre la légende. Rien n’est faux, mais il fait parler Malatesta au plus près de ses lettres à ses amis, de ses réflexions. Enfermé vivant dans un petit appartement rue Andrea-Doria à Rome, surveillé, perquisitionné, harcelé par les nervis fascistes de Mussolini, il se remémore sa vie d’aventures, son départ en Amérique du Sud, ses voyages à Londres, un internationaliste qui rencontre Bakounine à Saint-Imier, se lie avec Pierre Kropotkine. 

La Révolution universelle

La Commune de Paris de 1871 sera sa prise de conscience de la nécessité de se battre pour un monde meilleur, il y pense encore en 1931, un an avant sa mort et croit toujours dans la Révolution universelle. « Nous ne reconnaissons d’autre patrie que la révolution universelle, d’autre ennemi que la tyrannie sous quelque forme qu’elle se présente. »

Ses premières actions relèvent du coup de poing, des initiatives à la hâte, des échecs, des procès, de la prison, mais toujours « je ne peux que nourrir du mépris pour ceux qui non seulement ne veulent rien faire, mais se complaisent à blâmer et maudire ceux qui agissent. » Alors, il agit toujours à l’affût d’une action, d’un espoir à relayer. « La foi, ce n’est pas une croyance aveugle : c’est le résultat d’une volonté ferme alliée à une forte espérance. »

Les souvenirs remontent à la surface, des regrets jamais, de la nostalgie parfois comme son séjour à Paris et le retour des communards en 1880, son exclusion de l’Internationale et le mépris de Marx à l’encontre des « anarchistes qui ne représentent pas les vrais travailleurs, mais des gens déclassés avec certains travailleurs abusés, comme troupe. »

Ses propos sont d’une actualité étonnante, bien qu’écrits au début du XXème siècle. « Tout le système social en vigueur est fondé sur la force brutale mise au service d’une petite minorité qui exploite et opprime la grande masse. » Il y oppose Le programme anarchiste qui se conclut ainsi « Nous voulons donc abolir radicalement la domination et l’exploitation de l’homme par l’homme. Nous voulons que les hommes, unis fraternellement par une solidarité consciente, coopèrent volontairement au bien-être de tous. […] Nous voulons pour tous le pain, la liberté, l’amour et la science. »

Une solidarité consciente

Ses regrets ? Oui sans doute le ralliement de Kropotkine et de quelques anarchistes à la guerre en 1914. Et puis aussi la révolution soviétique, même si au début il croit dans cette lumière qui se lève à l’Est, mais il écrit aussi en 1919 qu’en réalité « il s’agit de la dictature d’un parti, ou plutôt des chefs d’un parti […] qui préparent les cadres gouvernementaux qui serviront à ceux qui viendront après pour profiter de la révolution et la tuer. » Dans Pensiero et Volontà, il dénonce Lénine en ces termes, « lui, avec les meilleures intentions, fut un tyran, l’étrangleur de la Révolution russe, et nous qui ne pûmes l’aimer vivant, nous ne pouvons le pleurer mort. » Rappelons que Cronstadt, Mahkno et l’Ukraine, l’élimination des anarchistes sont passés par là. 

« Faire les anarchistes »

En 1920, se développe dans le Nord de l’Italie, une mobilisation ouvrière sans pareil, Malatesta en fait partie évidemment. Il faut occuper les usines et paralyser le système bourgeois. Cependant, les socialistes modérés, les syndicats limitent l’ampleur de la mobilisation et le reflux ne tarde pas à se faire sentir. Il en résultera des attentats du désespoir. 

Poursuivi par les fascistes, il se réfugie à Rome où la situation sera encore pire qu’à Milan. Isolé, il sent ses forces le quitter, entouré par les séides de Mussolini. Alors que faire, Errico Malatesta ? « Faire les anarchistes ; nous unir, nous organiser, approfondir les problèmes d’aujourd’hui et de demain. […] Ce qui importe le plus, c’est que le peuple, les hommes, perdent l’instinct et les habitudes grégaires que l’esclavage millénaire leur a insufflés, et apprennent à penser et à agir librement. Et c’est à cette grande œuvre de libération que les anarchistes doivent se consacrer. »

Francis Pian

Errico Malatesta, Vittorio Giacopino. Ed. LUX, 2018

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Errico Malatesta sur Résistance 71

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

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Sur la piste de l’esprit de la société (Hakim Bey)

Posted in actualité, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, sciences et technologies, société des sociétés, technologie et totalitarisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 21 septembre 2021 by Résistance 71

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Anarchisme spirituel : sujets de recherche

Peter Lamborn Wilson (alias Hakim Bey)

Octobre 2002

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

Septembre 2021

1.

Conservatisme de l’âge de pierre (tribal, essentiellement égalitaire, proto-chamanique, chasseur / cueilleur / jardinier, économie du don, etc…)

Les villes-états summériennes (4ème millénaire AEC) : la cassure de la politique originele humanine non-stratifiée, l’émergence de la séparation (voir Pierre Clastres)

Enkidu de Gilgamesh: domestication de “L’homme sauvage”.

La bonne vieille cause et l’éternel évangile, ce que Blake appela le druidisme, a en fait toujours été le déguisement de notre chamanisme de l’âge de pierre et de la déesse du paganisme contre l’escroquerie illuminati vieille de 6000 ans : la religion d’état.

L’émergence de l’argent comme sexualité des morts.

2.

L’âge de bronze : paganisme du dieu de la guerre, menant au paganisme impérial de Rome dans l’âge de fer, la Grande Bête de la Révélation ;

contre cela, l’église originelle apparaît comme une dialectique de la résistance, spécifiquement dans sa forme Essène ou Nazaréenne / Ebionite, Zèle, gnostisme, réforme sociale (les prêteurs et les marchands hors du temple, les évangiles du pauvre etc) et le mysticisme néo-platonicien contre “le don de Constantin”, l’appropriation du christianisme par Rome (tout comme les rois-prêtres summériens s’approprièrent la spiritualité néolithique en tant que “contenu censuré” des cultes du temple…)

Le christianisme qui fut originellement un culte gnostique radical (“Le royaume de dieu est en vous”) fonctionne pathétiquement maintenant comme une religion d’état baignant dans de sévères contradictions et une culture schizophrénique.

3.

Mais toute religion est ancrée dans une contradiction basique : le contenu spirituel de l’âge de pierre (le mythos clastrien si on veut) placardé sur l’idéologie de la séparation hégémonique de l’âge du métal. (voir spécifiquement l’Enuma Elish ou “la génèse babylonienne” où le dieu de la guerre Marduk tue la déesse néolithique Tiamat…) La religion tente constamment de dépasser ou de rectifier cette contradiction. Mais les prêteurs et les marchands retournent toujours au temple et la rectification est une fois de plus transformée en hérésie, apostasie, ombres magiques et crime rituel.

Des sectes hérétiques millénaires parlent de restaurer l’âge d’or : ce rêve dérive de souvenirs réels (stockés dans les mythes) de cet âge de pierre égalitaire des chasseurs / cueilleurs / jardiniers, de l’économie du don et de la société chamano-païenne.

4.

La spiritualité n’est pas religion. La spiritualité est le créatif imaginaire du social (l’esprit, NdT: ce que Landauer appelle le “Geist”…), la religion son opposé ou sa négation, son “spectre” comme le dit si bien Blake : “l’aliénation de cette créativité dans des pouvoirs d’opposition.” Mais, à cause de paradoxes complexes de la dialectique, la graine, le joyau de la spiritualité est souvent trouvé dans les coquilles de la religion, spécifiquement avec les mystiques comme avec Maître Eckhardt et les Franciscains spirituels, et le poison de la religion souvent entache les hérésies, spécifiquement si elles gagnent un véritable pouvoir.

5.

Dans des temps religieux tout discours ou pratique non-autoritaire sera exprimé en termes religieux, souvent en ces termes : hérésie, schisme, apostasie, magie, sorcellerie etc… mais parfois aussi comme “réforme de l’église” ou comme des formes excessives marginales mais permises (comme par exemple le communisme monastique, le monachisme)

Les historiens de l’anarchisme qui le trace jusqu’aux cyniques grecs directement aux Lumières avec rien entre les deux, ne savent pas apprécier la réalité de la mentalité : chaque âge traversé doit faire l’expérience de quelque chose de la liberté (si seulement même son rêve) sous peine de perdre son humanité. L’histoire de l’anarchisme en tant que conscience (plutôt que d’idéologie) réside enterrée dans toute une archéologie de résistance spirituelle. Nous devons lire de nouveau les hérétiques (voir par exemple le travail de Raoul Vaneigem sur l’hérésie de l’esprit libre).

6.

Le problème du dualisme gnostique, une forme extrême de spiritualité qui identifie souvent le monde social avec le monde naturel et les condamne tous deux. Ils rejettent le “dieu de la création” comme étant le mal et exècre “l’âme” comme principe de vie. Seul “l’esprit” satisfait de tels extrémistes. Leur détestation du corps devient plus exagéré et sévère que celle de l’église même (qui condamne au moins le suicide et promet la résurrection du corps)

Le problème du dualisme hante l’anarchisme, je pense. La haine de dieu de Proudhon a pu dériver de ses lectures initiales de la littérature gnostique dualiste (lorsqu’il la mettait sous presse en tant qu’ouvrier typographe), une sorte de catharisme séculier. Le matérialisme athéiste à la Bakounine, peut paraître bizarrement immatériel parfois, piloté par ses propres démons, ses impératifs catégoriques, adoration aveugle de la science, la machine primant l’humain et une étrange asexualité.

Une aide possible pour résoudre un tel crypto-dualisme pourrait bien venir d’une approche “moniste panthéiste” au moyen de modèles chamaniques et païens, ce que T. McKenna appelait “le renouveau archaïque”, pas un retour à l’âge de pierre, mais un retour de l’âge de pierre…

7.

Parce que nous sommes tous de la génération post-lumière que cela nous plaise ou non, la “science” nous pose le problème de la téléologie (ou téléonomique comme l’appelait Bergson). Nous croyons vraiment en la mort de dieu. L’aspect spectral des lumières, ce qu’Adorno  (?) appelait “l’instrumentalisation cruelle de la raison”, aplatit la conscience permise en une grande carte 2-D. toute manifestation de sens menacerait le monopole de “accident brutal”, de la “collision sauvage des particules”, des modèles mécanistes / comportementaux de la conscience.” (“Newton’s Night”).

D’où cette peste contemporaine de la futilité : nous sentons tous ses germes rampant derrière une sorte de fin canevas de lumière hygiénique. L’effondrement de la morale, de l’éthique. Aucune pensée pendant sept générations. Arrêtons les feux de forêts en coupant les arbres et en se débarrassant des forêts. “La société n’existe pas.” Nous disait déjà la baronne Lady Margaret Thatcher.

8.

Le mouvement du social au niveau de l’inconscient constituait en lui-même une sorte d’(anti)religion. après tout, quelle preuve existe t’il pour un matérialisme athéiste ? Tout aussi foireux que dieu, vraiment ; l’absence de sens.

Le parti communiste comme encore un autre saint empire romain.

Et la faiblesse philosophique de l’anarchisme sans doute réside quelque part près de la ligne de fracture entre le non-sens et l’éthique. Comment pourrait-il y avoir une bonne façon de vivre dans un univers absurde ? Par l’implication existentielle ? Un grand saut dans le noir ? Mais pourquoi ne pas simplement découper sa propre part ou plus encore ?

Bien sûr Nietzsche devint fou et signa sa dernière lettre “Dionysos et le Crucifié”, un dieu qui renaît, mais seulement dans un abysse silencieux. Nous devons sans doute considérer l’exigence d’une “dure moralité” et peut-être une sorte de sens, bien qu’inexprimable, ou même “spirituel”.

9.

Maintenant, avec l’effondrement du social et le triomphe du capital global, nous, le reliquat pulvérisé, pouvons arborer un visage heureux et dire que le mondialisme est le nouvel internationalisme, l’étape finale du Capital et que bientôt, les moyens de production vont tomber bien mûrs entre les mains d’un prolétariat mondial éveillé. Ou, nous pourrions admettre amèrement que la totalité nous a englobés, que l’Histoire est morte, que l’aliénation est universelle, que les clôtures des terres sont parachevées, que la logique des moyens combinés de la technologie et de l’argent se termine avec l’élimination de l’humain. La pollution de l’espace-temps de Virillo, le Grand Accident. Ou, nous pourrions refuser d’accepter cette dichotomie, continuer en demandant l’impossible. Mais qu’est-ce que l’impossible si ce n’est une forme de spiritualité ?

Si à la fois la religion et l’idéologie nous ont trahis, alors peut-être avons-nous besoin d’un nouveau paradigme. Mais chaque “nouvelle” vision du monde a ses ancêtres. Le post-modernisme n’a pas eu besoin de signifier de simplement aspirer les déchets de l’histoire pour construire plus de commodités et d’attitudes “révolutionnaires”. Disons que nous désirons essayer d’imaginer un mouvement vert non-autoritaire basé sur un anarcho-fédéralisme proudhonien et l’entraide de Kropotkine, une “plomberie anarchiste” de base là vraiment, mais ancré dans une forme de spiritualité. Qu’est-ce qui pourrait nous inspirer ? Avons-nous une “tradition” en ce domaine ?

10.

Une généalogie de la résistance ? une “chaîne de transmission dorée” passant l’esprit autonomiste de l’âge de pierre au travers des âges ?

Puisque nous avons mentionné l’Europe médiévale, commençons par là : malheureusement, nous devrons ignorer l’ère classique, l’Orient etc.. le taoïsme par exemple ou le soufisme et aussi l’extrémisme chiite, la Cabale radicale (Sabbatai Sevi et Jacob Frank), l’hindouisme (spéc- tantrique ou les syncrétistes extrémistes comme Kabir ou le parti terroriste du Bengale), aussi le chamanisme tribal et son histoire de l’âge de pierre à aujourd’hui. Nous en resterons au christianisme, peut-être simplement parce que la plupart d’entre nous a été éduquée à le considérer comme l’Ennemi par excellence.

Sujet de recherche :

Joachim de Fiori et les Franciscains spirituels ; Beghards & Beguines, les frères du libre-esprit

Les Adamites (Le retour littéral à l’âge d’or, allèrent nus à la recherche “d’un signe”);

L’aile radicale de l’hermétisme de la Renaissance, spécifiquement Giordano Bruno, brûlé au bûcher pour hérésie en 1600 et l’alchimiste Paracelsus, qui soutint la révolte paysanne de 1525 contre Luther et les princes ;

La Réforme radicale, ni catholique, ni protestante. Les anabaptistes et le “communisme de la bible”

Les spiritualistes : Sebastian Frank, Schwenckfeld, Paracelsus, qui prêchaient pour une église invisible exotérique sans dogme, sans sacrements, sans ministères ni autorités

Les Libertins;

La famille de l’amour;

Les Rose-Croix, l’idée de la “tolérance radicale”, l’influence de l’alchimie soufiste et de la Cabale juive

Les mystiques allemands : Eckhardt, Tauler, Suso puis plus tard, Jacob Boehme et les piétistes hermétiques (Jane Leade et les Philadelphiens de Londres) ; 

La révolution anglaise (voir Christopher Hill et J,P Thompson), Digger, Ranters, Levellers, Seekers, les hommes de la 5ème monarchie et les muggletoniens, les Quakers originaux, les autonomistes, plus tard les chapelles des blasphémeurs

La franc-maçonnerie de gauche : John Toland, les druides et les libres-penseurs. Paine et Blake comme “druides”. Les sociétés maçonniques derrière la révolution française.

William Blake — sine qua non;

L’aile gauche du romantisme allemand et anglais ; Charles Fourier en tant que socialiste hermétique, les romantiques américains, Henry David Thoreau, S. Pearl Andrews, la réforme spiritualiste et radicale, la “religion d ela nature” et toute l’influence de la culture amérindienne.

Gustav Landauer, Gh Scholem, W. Benjamin; Surrealism (spécifiquement la fascination de l’hermétisme) — aussi R. Callois and G. Bataille;

Le retour du chamanisme (depuis au moins le XVIIIème siècle)

Le néo-paganisme, les hérésies universalistes, les cultes psychédéliques, le “cérémonialisme enthéogénique” etc…

11.

La critique de la civilisation a besoin d’une science forte. La science post-lumière avec sa crypto-métaphysique de la “matière morte” a besoin d’une révolution khunienne. La restitution du sens. Le ré-enchantement du paysage. Pas seulement un mythe sorélien mais un vrai mythe. Une spiritualité surréaliste centrée sur la Terre, une hypothèse Gaïa qui serait plus qu’hypothétique, une expérience spirituelle. Une extase en tant qu’entase (voir Bakhtin), un festival de conscience comme magie.

Dans ce contexte, l’hermétisme se recommande de lui-même à cause de sa vision rectifiée néo-platonicienne de la matière comme esprit, la doctrine de la terre comme être vivant. (Nicolas de Cusa, Pico, Ficino, les néo-platoniciens de Cambridge etc…). L’hermétisme n’est pas une religion mais une science de l’esprit et de l’imagination, empirique, expérimentale ; historiquement plus proche de nous que le chamanisme ou les voies orientales, culturellement familière (bien que toujours bien étrange). Compatible avec le mysticisme chrétien, islamique, juif et hindou, peut-être aussi avec le taoïsme et le bouddhisme, très certainement avec la Rose-Croix et la Maçonnerie et avec la plupart des grandes hérésies.

12.

Je ne veux pas argumenter pour une “spiritualité anarchiste” ou un “anarchisme spirituel” sur le principe. C’est par ses fruits que tu les connaîtras. “Recherche” ici veut dire participation, une volonté d’halluciner et d’être renversé au-delà du censeur de la raison des lumières, peut-être même dans le démoniaque. Psychonautes dans les batysphères du psychisme.

Hakim Bey sur Résistance 71

Photo d’illustration du haut tirée du film « Le miroir », Andreï Tarkovski, 1974

Pistes pour trouver la voie de la société des sociétés : une réflexion critique ~ 2ème partie ~

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TAZ
Des Zones Autonomes Temporaires (ZAT)…
à une Zone Autonome Permanente Planétaire (ZAPP)

Pour une solution vers la société des sociétés par-delà les impostures et les guéguerres de clochers stériles qui divisent le mouvement de résistance radicale au système étatico-capitaliste.
Seul mot d’ordre viable pour notre émancipation finale :
A bas l’État ! A bas la marchandise ! A bas l’argent ! A bas le salariat !
Tout le reste n’est que pisser dans un violon. N’oubliez pas ça alors que commence à donner la fanfare de la mascarade étatico-politico-marchande du cirque électoral pour 2022. Mettre à bas dictature et illusions !
Vive la Commune Universelle de notre humanité réalisée dans la complémentarité de notre diversité !
~ Résistance 71 ~

Anarchisme

Hakim Bey

2009

Qu’est-ce que l’anarchisme ?

Le Prophète Mahomet a dit que tous ceux qui vous saluent par « Salam ! » (paix) doivent être considérés comme musulmans. De la même manière, tous ceux qui s’appellent eux-mêmes « anarchistes » doivent être considérés comme des anarchistes (à moins qu’ils ne soient des espions de la police) – c’est-à-dire, qu’ils désirent l’abolition du gouvernement. Pour les soufis, la question « Qu’est-ce qu’un musulman? » n’a absolument aucun intérêt. Ils demandent, au contraire, « Qui est ce musulman ? Un dogmatique ignorant ? Un coupeur de cheveux en quatre ? Un hypocrite ? Ou bien est-ce celui qui tend à expérimenter la connaissance, l’amour et la volonté comme un tout harmonieux ? »

« Qu’est-ce qu’un anarchiste ? » n’est pas la bonne question. La bonne question c’est : « Qui est cet anarchiste ? Un dogmatique ignorant ? Un coupeur de cheveux en quatre ? Un hypocrite ? Celui-là qui proclame avoir abattu toutes les idoles, mais qui en vérité n’a fait qu’ériger un nouveau temple pour des fantômes et des abstractions ? Est-ce celui qui essaye de vivre dans l’esprit de l’anarchie, de ne pas être dirigé / de ne pas diriger – ou bien est-ce celui qui ne fait qu’utiliser la rébellion théorique comme excuse à son inconscience, à son ressentiment et à sa misère ? »

Les querelles théologiques mesquines des sectes anarchistes sont devenues excessivement ennuyeuses. Au lieu de demander des définitions (des idéologies), posez la question : « Qu’est-ce que tu sais ? », « quels sont tes véritables désirs ? », « que vas-tu faire à présent ? » et, comme Diaghilev le dit au jeune Cocteau : « Étonne-moi ! »

Qu’est-ce que le gouvernement ?

Le gouvernement peut être décrit comme une relation structurée entre les êtres humains par laquelle le pouvoir est réparti inégalement, de telle manière que la vie créatrice de quelques-uns est réduite pour l’accroissement de celle des autres. Ainsi, le gouvernement agit dans toutes les relations dans lesquelles les intervenants ne sont pas considérés comme des partenaires à part entière agissant dans une dynamique de réciprocité. On peut ainsi voir à l’œuvre le gouvernement dans des cellules sociales aussi petites que la famille ou « informelles » comme les réunions de voisinage – là où le gouvernement ne pourra jamais toucher des organisations bien plus grandes comme les foules en émeute ou les rassemblements de passionnés par leur hobby, les réunions de quaker ou de soviets libres, les banqueteurs ou les œuvres de charité.

Les relations humaines qui s’engagent sur un tel partenariat peuvent, au travers d’un processus d’institutionnalisation, sombrer dans le gouvernement – une histoire d’amour peut évoluer en mariage, cette petite tyrannie de l’avarice de l’amour ; ou bien encore une communauté spontanée, fondée librement afin de rendre possible une certaine manière de vivre désirée par tous ses membres, peut se retrouver dans une situation où elle doit gouverner et exercer une coercition à l’encontre de ses propres enfants, au travers de règles morales mesquines et des reliquats d’idéaux autrefois glorieux.

Ainsi, la tâche de l’anarchie n’est jamais destinée à perdurer qu’à court terme. Partout et toujours les relations humaines seront concrétisées par des institutions et dégénéreront en gouvernements. Peut-être que l’on pourrait soutenir que tout cela est « naturel »… Mais quoi ? Son opposé est tout aussi « naturel ». Et s’il ne l’était pas, alors on pourrait toujours choisir le « non-naturel », l’impossible.

Cependant, nous savons que les relations libres (non gouvernées) sont parfaitement possibles, car nous en faisons l’expérience assez souvent – et plus encore lorsque nous luttons pour les créer. L’anarchiste choisit la tâche (l’art, la jouissance) de maximiser les conditions sociales afin de provoquer l’émergence de telles relations. Puisque c’est ce que nous désirons, c’est ce que nous faisons.

Et les criminels ?

Les considérations ci-dessus peuvent être comprises comme impliquant une forme d’« éthique », une définition mutable de la justice dans un contexte existentiel et situationniste. Les anarchistes ne devraient probablement considérer comme « criminels » que ceux qui contrarient délibérément la réalisation des relations libres. Dans une société hypothétique sans prison, seuls ceux que l’on ne peut dissuader de telles actions pourront être livrés à la « justice populaire » ou même à la vengeance.

Aujourd’hui, cependant, nous ferions bien de réaliser que notre propre détermination à créer de telles relations, même de manière imparfaite et utopique, nous placera inévitablement dans une position de « criminalité » vis-à-vis de l’État, du système légal et probablement de la « loi non écrite » du préjugé populaire. Depuis longtemps être un martyr révolutionnaire est passé de mode – le but présent est de créer autant de liberté que possible sans se faire attraper.

Comment fonctionne une société anarchiste ?

Une société anarchiste œuvre, partout où deux ou plusieurs personnes luttent ensemble, dans une organisation de partenariat original, afin de satisfaire des désirs communs (ou complémentaires). Aucun gouvernement n’est nécessaire pour structurer un groupe de potes, un dîner, un marché noir, un tong (ou une société secrète d’aide mutuelle), un réseau de mail ou un forum, une relation amoureuse, un mouvement social spontané (comme l’écosabotage ou l’activisme anti-SIDA), un groupe artistique, une commune, une assemblée païenne, un club, une plage nudiste, une Zone Autonome Temporaire. La clé, comme l’aurait dit Fourier, c’est la Passion – ou, pour utiliser un mot plus moderne, le désir.

Comment pouvons-nous y parvenir ? En d’autres termes, comment maximiser la potentialité que de telles relations spontanées puissent émerger du corps putrescent d’une société asphyxiée par la gouvernance ? Comment pouvons-nous desserrer les rênes de la passion afin de recréer le monde chaque jour dans une liberté originelle du « libre esprit » et d’un partage des désirs ? Une question à deux balles – et qui ne vaut réellement pas beaucoup plus puisque la seule réponse possible ne relève que de la science-fiction.

Très bien. Mon sens de la stratégie tend vers un rejet des vestiges des tactiques de l’ancienne « Nouvelle Gauche » comme la démo, la performance médiatique, la protestation, la pétition, la résistance non-violente ou le terrorisme aventurier. Ce complexe stratégique a été depuis longtemps récupéré et marchandisé par le Spectacle (si vous me permettez un excès de jargon situationniste).

Deux autres domaines stratégiques, assez différents, semblent bien plus intéressants et prometteurs. Le premier est le processus résumé par John Zerzan [1] dans Elements of Refusal – c’est-à-dire, le refus de mécanismes de contrôle étendus et largement apolitiques inhérents aux institutions comme le travail, l’éducation, la consommation, la politique électorale, les « valeurs familiales », etc. Les anarchistes pourraient tourner leur attention vers des manières d’intensifier et de diriger ces « éléments ». Une telle action pourrait bien tomber dans la catégorie traditionnelle de l’« agitprop », mais éviterait la tendance « gauchiste » à institutionnaliser ou « fétichiser » les programmes d’une élite ou avant-garde révolutionnaire autoproclamée.

L’action dans le domaine des « éléments du refus » est négative, « nihiliste » même, tandis que le second secteur se concentre sur les émergences positives d’organisations spontanées capables de fournir une réelle alternative aux institutions du Contrôle. Ainsi, les actions insurrectionnelles du « refus » sont complétées et accrues par une prolifération et une concaténation des relations du « partenariat original ». En un sens, c’est là une version mise à jour de la vieille stratégie « Wobbly » [2] d’agitation en vue d’une grève générale tout en bâtissant simultanément une nouvelle société sur les décombres de l’ancienne au travers de l’organisation des syndicats. La différence, selon moi, c’est que la lutte doit être élargie au-delà du « problème du travail » afin d’inclure tout le panorama de la « vie de tous les jours » (dans le sens de Debord).

J’ai essayé de faire des propositions bien plus spécifiques dans mon essai Zone Autonome Temporaire (Autonomedia, NY, 1991) ; donc, je me restreindrai ici à mentionner mon idée que le but d’une telle action ne peut être désigné proprement sous le vocable de « révolution » — tout comme la grève générale, par exemple, n’était pas une tactique « révolutionnaire », mais plutôt une « violence sociale » (ainsi que Sorel l’a expliqué). La révolution s’est trahie elle-même en devenant une marchandise supplémentaire, un cataclysme sanglant, un tour de plus dans la machinerie du Contrôle – ce n’est pas ce que nous désirons, nous préférons laisser une chance à l’anarchie de briller.

L’anarchie est-elle la Fin de l’Histoire ?

Si le devenir de l’anarchie n’est jamais « accompli » alors la réponse est non – sauf dans le cas spécial de l’Histoire définie comme auto-valorisation privilégiée des institutions et gouvernements. Mais, l’histoire dans ce sens est déjà probablement morte, a déjà « disparu » dans le Spectacle, ou dans l’obscénité de la Simulation. Tout comme l’anarchie implique une forme de « paléolithisme psychique », elle tend traditionnellement vers un état post-historique qui refléterait celui de la préhistoire. Si les théoriciens français ont raison, nous sommes déjà entrés dans un tel état. L’histoire comme l’histoire (dans le sens de récit) continuera, car il se pourrait que les humains puissent être définis comme des animaux racontant des histoires. Mais l’Histoire, en tant que récit officiel du Contrôle, a perdu son monopole sur le discours. Cela devrait, sans aucun doute, travailler à notre avantage.

Comment l’anarchie perçoit-elle la technologie ?

Si l’anarchie est une forme de « paléolithisme », cela ne signifie nullement que nous devrions retourner à l’Âge de la pierre. Nous sommes intéressés par un retour au Paléolithique et non en lui. Sur ce point, je crois que je suis en désaccord avec Zerzan et le Fifth Estate [3] ainsi qu’avec les futuro-libertariens de CaliforniaLand. Ou plutôt, je suis d’accord avec eux tous, je suis à la fois un luddite et un cyberpunk, donc inacceptable pour les deux partis.

Ma croyance (et non ma connaissance) est qu’une société qui aurait commencé à approcher une anarchie générale traiterait la technologie sur la base de la passion, c’est-à-dire, du désir et du plaisir. La technologie de l’aliénation échouerait à survivre à de telles conditions, alors que la technologie de l’amélioration survivrait probablement. La sauvagerie, cependant, jouerait aussi nécessairement un rôle majeur dans un tel monde, car la sauvagerie est le plaisir. Une société basée sur le plaisir ne permettra jamais à la techné [4] d’interférer avec les plaisirs de la nature.

S’il est vrai que toute techné est une forme de médiation, il en va de même de toute culture. Nous ne rejetons pas la médiation per se (après tout, tous nos sens sont une médiation entre le « monde » et le « cerveau »), mais plutôt la tragique distorsion de la médiation en aliénation. Si le langage lui-même est une forme de médiation alors nous pouvons « purifier le langage de la tribu » ; ce n’est pas la poésie que nous haïssons, mais le langage en tant que contrôle.

Pourquoi l’anarchie n’a-t-elle pas marché auparavant ?

Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? Elle a marché des milliers, des millions de fois. Elle a fonctionné durant 90 % de l’existence humaine, le vieil Âge de la pierre. Elle marche dans les tribus de chasseurs/cueilleurs encore aujourd’hui. Elle marche dans toutes les « relations libres » dont nous avons parlé auparavant. Elle marche chaque fois que vous invitez quelques amis pour un piquenique. Elle a « marché » même dans les « soulèvements ratés » des soviets de Munich ou de Shanghai, de Baja California en 1911, de Fiume en 1919, de Kronstadt en 1921, de Paris en 1968. Elle a marché pour la Commune, les enclaves de Maroons, les utopies pirates. Elle a marché dans les premiers temps du Rhodes Island et de la Pennsylvanie, à Paris en 1871, en Ukraine, en Catalogne et en Aragon.

Le soi-disant futur de l’anarchie est un jugement porté précisément par cette sorte d’Histoire que nous croyons défunte. Il est vrai que peu de ces expériences (sauf pour la préhistoire et les tribus primitives) ont duré longtemps – mais cela ne veut rien dire quant à la valeur de la nature de l’expérience, des individus et des groupes qui vécurent de telles périodes de liberté. Vous pouvez peut-être vous souvenir d’un bref, mais intense amour, un de ces moments qui aujourd’hui encore donne une certaine signification à toute votre vie, avant et après – un « pic d’expérience ». L’Histoire est aveugle à cette portion du spectre, du monde de la « vie de tous les jours » qui peut aussi devenir à l’occasion la scène de l’« irruption du Merveilleux ». Chaque fois que cela arrive, c’est un triomphe de l’anarchie. Imaginez alors (et c’est la sorte d’histoire que je préfère) l’aventure d’une importante Zone Autonome Temporaire durant six semaines ou même deux ans, le sens commun de l’illumination, la camaraderie, l’euphorie – le sens individuel de puissance, de destinée, de créativité. Aucun de ceux qui ont jamais expérimenté quelque chose de ce genre ne peut admettre, un seul moment, que le danger du risque et de l’échec pourrait contrebalancer la pure gloire de ces brefs moments d’élévation.

Dépassons le mythe de l’échec et nous sentirons, comme la douce brise qui annonce la pluie dans le désert, la certitude intime du succès. Connaître, désirer, agir – en un sens nous ne pouvons désirer ce que nous ne connaissons déjà. Mais nous avons connu le succès de l’anarchie pendant un long moment maintenant – par fragments, peut-être, par flashes, mais réel, aussi réel que la mousson, aussi réel que la passion. Si ce n’était pas le cas, comment pourrions-nous la désirer et agir peu ou prou à sa victoire ?

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Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir ! (Résistance 71)

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

vivre_libre

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De l’antagonisme à la complémentarité : Nietzsche et la tradition anarchiste 8ème partie « Nietzsche et les anarchistes » (Max Leroy)

Posted in actualité, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 17 septembre 2021 by Résistance 71

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« Querelles de clochers, orthodoxie, militantisme austère, foi sacrificielle, sectarisme, postures moralisatrices et culpabilisantes… Chacun chasse le déviant et l’hérétique, traque le mot en trop, guette celui qui manque. Tel groupuscule exclut et tel journal évince. Les chapelles s’entre-déchirent sous les lazzis de l’adversaire. Le socialisme radical a passé trop de temps à épurer ses rangs et à chercher des poux dans la tête de ses partisans, toujours en quête d’un Homme qui n’existe que dans les manuels. »
~ Max Leroy ~

Nietzsche et les anarchistes

Max Leroy

2014

2ème partie

1ère partie

3ème partie

4ème partie

5ème partie

6ème partie

7ème partie

8ème partie

Ce texte est la très belle conclusion du livre de Max Leroy “Dionysos au drapeau noir, Nietzsche et les anarchistes” (Résistance 71 )

Le compagnonnage ne fait plus de doute. La diversité de ces parcours peut cependant étonner : syndicalistes espagnols, activistes anti-fascistes, poètes, chanteurs, fils d’ouvriers ou héritiers, philosophes et bourlingueurs… Plusieurs d’entre eux connurent la prison. Certains l’exil. D’autres la mort violente. Mais en dépit de leur diversité et de leurs dissonances évidentes, des lignes de force émergent sans peine : l’insoumission, la solitude, l’élan, la vitalité, le refus des carcans idéologiques, la méfiance à l’endroit des foules, l’autonomie, le rejets des utopies et de l’Absolu. Révolte et mélancolie. Cœurs écorchés mais fiers. Tous, surtout, partagèrent la même passion pour la liberté. Mot fanfaron et creux ? Le prix payé par trop d’entre eux dénie tout droit à l’interrogation. Leur liberté, cela s’entend, mais aussi celle de tous ceux qui, le dos fourbu ou les yeux baissés, n’aimeraient jurer que par elle.

Ces libertaires aiment la vie, pourtant si dure, cette vie qui brise les plus démunis et broie si souvent les âmes moins aguerries. La vie pleine, ascendante, hardie et ardente. La vie contre les passions tristes et la main froide du temps. La vie envers et contre tout. Sans commander ni s’incliner, sans diriger ni obéir.

Loin des machines, des garde-chiourmes, des patrons.

Loin des agioteurs, des affairistes, des usuriers.

Loin des trônes, des transactions, des princes.

Loin du pouvoir.

Loin de l’avoir.

Nietzsche a escorté, d’un pas posthume, ces trajectoires incandescentes. Sa présence ne fut jamais de tout repos : on ne peut aimer le philosophe allemand d’un cœur béat. Il y a des âmes qui éraflent ceux qui tentent de s’y lover. Nombre de ces héritiers luttèrent contre ce père coupable d’avoir écrit que les anarchistes n’étaient que “le déchet de la société présente”.

Note de résistance 71 : L’auteur se réfère ici selon sa propre note, à un écrit de la “Volonté de puissance” de Nietzsche, publié chez Gallimard en 2004. Hors, Nietzsche n’a JAMAIS écrit “La volonté de puissance”, il n’en avait que des notes éparses. C’est sa sœur Elisabeth (1846-1935), qui a “compilé” et “écrit” ce qui devait être la continuité du testament philosophique de Nietzsche après “Ainsi parlait Zarathoustra”. Tout texte publié sous le titre “La volonté de puissance” par Nietzsche est une falsification et ce texte a grandement participé à la mauvaise interprétation que bien des gens ont fait de Nietzsche et de sa philosophie. La sœur de Nietzsche s’est rapprochée des nazis et a sans aucun doute trahi la pensée de son frère en long en large et en travers, elle se maria avec un activiste antisémite… Nietzsche refusa d’aller au mariage de sa sœur. Celle-ci partit un temps avec son mari fonder une communauté “aryenne” au Paraguay, qui fut un échec. Elisabeth manipula les archives et écrits non publiés de son frère de sa mort en 1900 à la sienne en 1935. Elle n’autorisa la publication de l’autobiographie de son frère “Ecce homo” qu’après que celle-ci n’ait été caviardée de quelques écrits très critiques à son égard. La liste est longue…

Ainsi de Landauer, Rocker ou bien de Serge qui tinrent explicitement à reléguer ce qui, dans son œuvre, ébrèche la dignité humaine et s’oppose à l’émancipation de tous, et spécialement des plus humbles. Trier sans trahir, prélever sans renier — tâche impossible ?

Camus dit de la servitude qu’elle fut la grande passion du XXème siècle. Les barbelés et les tranchées, les bombes à fission et les déportations, les corvées de bois et les pelotons d’exécution, tel fut, de fait, la funeste valse du siècle. Il y eut des républiques qui torturèrent au nom des droits de l’Homme et des pays socialistes qui remplirent leurs camps de travail de révolutionnaires. Il y eut des révolutionnaires qui aimèrent le pouvoir qu’ils condamnaient naguère et des démocraties qui bombardèrent des populations entières, il y eut des innocents crevés dans le fond des prisons et des coupables élus à la tête de nations. Il y eut tout cela et plus encore… “La vérité est que nous ne sommes que quelques-uns à ne pas pouvoir se passer de liberté”, écrivit un jour Louis Calaferte, nous aimerions tant qu’il se soit trompé.. La vérité ? Parlons-en ! Ceux qui glosent en son nom et trop souvent vendent leur esprit comme d’autres vendent leur corps, ceux-là suivirent souvent  la marche ou l’air du temps : intellectuels fascistes, staliniens, maoïstes hier et néoconservateurs aujourd’hui, grands libéraux ou chantres de la mondialisation heureuse… Colonnes de chars ou de journaux… Croupions d’État ou des marchands…

Nos anarchistes eurent au moins un mérite : celui de ne jamais gagner. Perdants magnifiques au grand jeu de la gloire et des galons. Leur honneur ne s’achète pas d’une légion. Bien sûr, ils furent parfois confus et excessifs. Bien sûr ils eurent du mal à se faire entendre de leur vivant. Bien sûr. Mais leur voix nous rappelle à jamais que la révolte sera sans répit : toute révolution aura besoin de ces électrons insolemment libres pour lui rappeler qu’elle risque encore comme de juste, de trahir ses propres idéaux.

Nietzsche agit comme antidote à la médiocrité, à la rancœur, à l’apathie, à la désinvolture et à la dérision. Mais que l’on y prenne garde : l’élixir tourne parfois les têtes plus que de raison…

Si l’individualisme peut à l’évidence être entendu comme la possibilité pour chaque individu d’exister réellement, en pleines possessions de son autonomie, et non plus comme sujet et rouage d’une machine politique, cléricale ou marchande, et, s’il peut s’articuler sans la moindre peine avec des agencements collectifs et révolutionnaires, il peut aussi prêter main forte au système capitaliste en ce que ce dernier se réjouit de l’éclatement des sociétés et des peuples en électrons égotistes.

Dans sa formulation stirnienne, l’individualisme n’est  qu’une modalité, esthétisée et lyrique, de la guerre de tous contre tous, ce qu’Engels mit pertinemment en évidence dans “La situation de la classe laborieuse en Angleterre” : “Cette indifférence brutale, cet isolement insensible de chaque individu au sein de ses intérêts particuliers, sont d’autant plus répugnants et blessants que le nombre de ces individus confinés dans cet espace réduit est plus grand. Et même si nous savons que cet isolement de l’individu, cet égoïsme borné sont partout le principe fondamental de la société actuelle, ils ne se manifestent nulle part avec une impudence, une assurance si totales qu’ici, précisément dans la cohue de la grande ville. La désagrégation de l’humanité en monades dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière, cette atomisation du monde est poussée ici à l’extrême.

Une mise en garde que l’on retrouve aussi sous la plume d’un révolutionnaire désenchanté formé au matérialisme historique, nous nommons Régis Debray, lorsqu’il écrivit dans “A l’ombre des lumières”, qu’un certain nietzschéisme de gauche, dans son expression la plus individualiste, “peut faire bon ménage avec le consumérisme ambiant”. Les questions de société s’avancent ainsi sur la scène et relèguent le combat social, par trop fané, dans les loges de l’Histoire : on ne veut plus changer de vie mais vivre la sienne.. Plus de normes, plus de limites, de règles et d’interdits, plus d’institutions — ontologiquement répressives — ni d’autorité — par essence fasciste — seulement le pur instant de jouissance sans entraves et supposément subversive. “Si la mondialisation libérale c’est le marché sans l’État, la critique ultra-gauche de l’État lui aura bien servi la soupe.

Il est des anarcho-nietzschéens qui se complaisent dans l’élitisme et le dédain. Frisson de celui qui se croit seul contre tous, dandy et damné, martyr et outlaw. Caprices de l’individu autocentré et auto-réalisé, sans passé ni parents, sans attaches ni ancrages et mu par ses seuls désirs. Orgueil du petit maître, radicalisme chic et mépris du plouc. Le rejet définitif qu’ils affichent parfois pour la morale et non point seulement la morale monothéiste et bourgeoise, les coupe durablement du peuple dont ils peuvent, par ailleurs, se faire les défenseurs, sécession d’autant plus dommageable qu’il œuvrent à renverser la société capitaliste et qu’un tel projet ne se fera jamais sans la participation, plus ou moins active, dudit peuple. Si la toxicité du bien et du mal, en tant qu’ils forment un ordre moral venu d’en haut, n’est plus à démontrer, on aurait tort de faire litière de toutes appréciations éthiques, nous ne pouvons vivre en société sans recourir à un socle minimal de valeurs communes et partagées de tous, ce qu’Orwell, ce tory anarchiste, remarquable, nommait la “common decency” ou la décence ordinaire et que Bruce Bégoût dans un de ses ouvrages, a défini comme une catégorie politique et anthropologique an-archiste puisqu’elle inclut en elle “la critique de tout pouvoir institué au profit d’un accomplissement sans médiation du sens du juste et de l’injuste.” L’hubris nietzschéenne appliquée à l’anarchisme produit de périlleuses mixtions, d’où l’invitation salutaire de Camus à penser la liberté dans une perspective collective : la liberté absolue fait en dernière instance la loi du plus fort…

Le grand mal de la gauche, c’est l’anesthésie de la vie”, écrit Paul Ariès dans son appel au “Bien vivre” et au “Socialisme gourmand”. Querelles de clochers, orthodoxie, militantisme austère, foi sacrificielle, sectarisme, postures moralisatrices et culpabilisantes… Chacun chasse le déviant et l’hérétique, traque le mot en trop, guette celui qui manque. Tel groupuscule exclut et tel journal évince. Les chapelles s’entre-déchirent sous les lazzis de l’adversaire. Le socialisme radical a passé trop de temps à épurer ses rangs et à chercher des poux dans la tête de ses partisans, toujours en quête d’un Homme qui n’existe que dans les manuels.

Nous aimons mieux miser sur l’homme fait de chair et d’os. Sortons de l’ombre les mesquineries, les jalousies, les passions tristes, les faiblesses, les égoïsmes, les avarices, les petitesses et les incompréhensions — celles qui échappent à la pureté catégorique des hommes sans mains et des slogans platoniciens. Ne rechignons pas à plonger les concepts dans le bain de solvant du réel, quitte à risquer leur éventuelle et parcellaire décomposition. Le déclin d’une illusion n’est jamais un recul, bien au contraire, il assure le seul chemin qui existe pour nous, matérialistes déniaisés : la concrétude d’un monde terrestre, sans cieux ni limbes, sans anges ni démons. Les paradis, qu’ils soient rouges ou noirs, sont voués à l’enfer.

La littérature anarchiste contemporaine reste trop souvent gorgée de vœux pieux : ouvrons séance tenante, toutes les prisons et les frontières, abolissons la papier monnaie et l’argent, supprimons le travail, abattons l’État, mettons fin au salariat etc. Demain matin, l’Homme nouveau déjeunera à la table fraîchement purgée de l’oppression, de la méchanceté, du malheur et du verglas. Nous signons certes ; voilà qui est sans risques (et amuse les nantis). L’absolutisme et la pureté condamnent toute action et l’isolent dans dans le gel des bonnes intentions. Parier sur l’utopie  entrave les luttes effectives : le premier songe-creux venu qui, par crainte de disconvenir à la blancheur de ses idéaux, refuse de se mêler à la boue du vivant fait, qu’il le veuille ou non, l’affaire du système qu’il entend briser…

Les raisons de désespérer ne manquent pas.

L’avenir semble sans issue, sinon celle de nos maîtres, de droite comme de gauche, ont tracé, tracent et traceront sans nous.

Le navire humain prend l’eau de toutes parts, l’eau glacée du calcul marchand.

Restera t’il assez de ces perdants magnifiques ?

Ceux qui, depuis que la terre tourne, disent non.

Non comme un Oui.

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L’intégrale de Nietzsche en PDF sur Résistance 71

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Pistes pour trouver la voie de la société des sociétés : paléolithisme et technologie… une réflexion critique ~ 1ère partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 16 septembre 2021 by Résistance 71

HakimBey1

Reconnaître, analyser et contre-carrer l’écrasement technologique totalitaire qui mène le monde à la perte de l’humanité et à la dictature technotronique en proposant une solution pour la réalisation de notre être et donc de notre humanité. Dans ce monde qui s’enferme dans la dictature sanitaire, outil de l’oppression finale par une « élite » auto-proclamée, psychopathe et hors sol, ce texte de Hakim Bey résonne on ne peut plus juste.
~ Résistance 71 ~

Paléolithisme et Technologie : un papier engagé 

par Hakim Bey

2008

Ce n’est pas parce que l’A.O.A. (1) parle sans cesse de « Paléolithisme » que vous devez penser que nous avons l’intention de nous projeter en arrière dans l’Âge de la Pierre.

Nous n’avons aucun intérêt à revenir « à la campagne » si le deal doit comprendre la vie barbante d’un enfoiré de paysan – nous ne voulons pas non plus du « tribalisme » s’il nous vient avec les tabous, les fétiches et la malnutrition. Nous n’avons aucune querelle avec le concept de culture – en ce compris la technologie ; pour nous le problème commence avec la civilisation.

Ce que nous aimons dans la vie paléolithique a été résumé par l’École des Peuples Sans Autorité de l’anthropologie : l’élégante nonchalance de la société de chasseurs/cueilleurs, la journée de travail de deux heures, l’obsession de l’art, la danse, la poésie et l’amour, la « démocratisation du chamanisme », la culture de la perception – en bref, la Culture.

Ce que nous n’aimons pas au sujet de la civilisation peut être réduit à la progression suivante : la « Révolution Agraire » ; l’émergence des castes ; la Cité et son culte du contrôle hiérarchique (« Babylone ») ; l’esclavage ; le dogme ; l’impérialisme (« Rome »). La suppression de la sexualité au « travail » sous l’égide de l’« autorité ». « L’Empire n’a jamais pris fin ».

Un paléolithisme psychique basé sur la haute technologie – post-agraire, post-industrielle, « Zéro-travail », nomade (ou « Cosmopolite sans Racine ») – une Société du Paradigme Quantique – ceci constitue la vision idéale du futur selon la Théorie du Chaos aussi bien que de la « Futurologie » (selon le sens du terme donné par R.A. Wilson & T. Leary).

Pour le présent : nous rejetons toute collaboration avec la Civilisation de l’Anorexie et de la Boulimie, avec les personnes, si honteuses de ne jamais souffrir, qu’elles s’inventent des tuniques de pénitence pour elles-mêmes et pour les autres – ou avec ceux qui se gargarisent sans compassion et ensuite gerbent le vomi de leur culpabilité réprimée par de longs joggings et de longues diètes. Tous nos plaisirs et toutes nos auto-disciplines nous appartiennent par la Nature – nous ne nous nions jamais nous-mêmes, nous n’abandonnons jamais rien ; mais certaines choses nous ont abandonnés et nous ont quittés, car nous sommes trop grands pour elles. Je suis à la fois l’homme des cavernes et le mutant explorateur d’étoiles, homme de confiance et le prince libre. Un jour, un chef indien fut invité à la Maison Blanche pour un banquet. Alors que la nourriture circulait, le Chef remplit son plateau, trois fois. À la fin, la personne à côté de lui dit, « Chef, he he, ne pensez-vous pas que c’est un peu beaucoup ? » « Ugh » répond le chef, « un peu beaucoup c’est juste assez pour le Chef ! »

Néanmoins, certaines doctrines de la « Futurologie » restent problématiques. Par exemple, même si nous acceptons le potentiel libératoire de nouvelles technologies comme la télé, les ordinateurs, la robotique, l’exploration spatiale, etc., nous voyons toujours un gouffre entre le potentiel et la réalité. La banalisation de la télé, la yuppification des ordinateurs et la militarisation de l’espace suggèrent que ces technologies en elles-mêmes ne fournissent aucune garantie « déterminée » par leur utilisation libératoire.

Même si nous rejetons l’holocauste nucléaire comme une autre Diversion Spectaculaire orchestrée afin de distraire notre attention des problèmes réels, nous devons néanmoins admettre que la « Destruction Mutuelle Assurée » et la « Guerre Propre » tendent à enflammer notre enthousiasme pour certains aspects de l’Aventure High-Tech. L’Anarchisme Ontologique garde son affection pour le Ludique en tant que tactique : si une technologie donnée, peu importe combien admirable soit-elle en potentiel (dans le futur), est utilisée afin de m’opprimer ici et maintenant, alors je dois soit utiliser les armes de sabotage ou bien me saisir des moyens de production (ou peut-être, encore plus important, des moyens de communication). Il n’y a pas d’humanité sans technique – mais, il n’y a aucune technique qui vaille plus que mon humanité.

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Nous rejetons l’anarchisme anti-technologie irréfléchi – pour nous-mêmes, du moins (il y en a qui aiment jouer aux cultivateurs) – et nous rejetons le concept de déterminisme technologique. Pour nous, toutes les formes de déterminisme apparaissent tout aussi bêtes – nous ne sommes les esclaves ni de nos gènes ni de nos machines. Ce qui est « naturel » est ce que nous imaginons et ce que nous créons. « La Nature n’a pas de Lois – seulement des habitudes ».

La vie pour nous n’est ni le Passé – ce pays de fantômes légendaires amassant leurs biens sépulcraux ternis – ni le Futur, dont les citoyens mutants aux cerveaux bulbeux gardent si jalousement les secrets de l’immortalité, du vol au-delà de la vitesse de la lumière, du génie génétique et de la disparition de l’État. Aut nunc aut nihil (2). Chaque moment contient une éternité qui doit être pénétrée – cependant, nous nous perdons dans des visions perçues au travers des yeux du corps, dans une nostalgie de perfections à naître.

Les réalisations de mes ancêtres et de mes descendants ne sont rien de plus pour moi qu’un conte amusant ou instructif – je ne les appellerai jamais mes réussites, même pour excuser ma propre petitesse. Je me forge à moi-même une licence pour leur voler tout ce dont j’ai besoin – le paléolithisme psychique ou la haute technologie – ou, pour ce qui concerne le splendide détritus de la civilisation elle-même, les secrets des Maîtres Occultes, les plaisirs de la frivole noblesse et la vie bohème (3).

La décadence (4) joue un grand rôle dans la santé de l’Anarchie Ontologique – nous prenons ce que nous voulons de chaque côté. Les esthètes décadents n’engagent pas de guerres stupides ou ne submergent pas leur conscience avec une avidité et un ressentiment microcéphaliques. Ils cherchent l’aventure dans l’innovation artistique & dans la sexualité non-ordinaire plutôt que dans la misère des autres. L’A.O.A. admire et est l’émule de leur paresse, de leur dédain pour la stupidité de la normalité, de leur expropriation des sensibilités aristocratiques. Pour nous, ces qualités s’harmonisent paradoxalement avec celles de l’Antique Âge de la Pierre et de sa santé débordante, de son ignorance de la hiérarchie, de la culture de la vertu plutôt que de la Loi. Nous demandons la décadence dans la maladie, et la santé dans l’ennui !

Ainsi, l’A.O.A. offre un support sans réserve à tous les peuples indigènes et tribaux dans leurs luttes pour une autonomie complète – et en même temps, aux plus sauvages et plus irréalistes spéculations et demandes des futurologues. Le paléolithisme du futur (qui pour nous, en tant que mutants, existe déjà) sera atteint sur une grande échelle uniquement au travers d’une technologie massive pour l’Imagination & d’un paradigme scientifique qui va au-delà de la mécanique quantique dans le royaume de la théorie du chaos et des hallucinations de la fiction spéculative.

En tant que Cosmopolites sans Racine nous posons la réclamation pour toutes les beautés du passé, de l’orient, des sociétés tribales – tout cela doit et peut être nôtre, même les trésors de l’Empire : à nous de les partager. Et, en même temps, nous demandons une technologie qui transcende l’agriculture, l’industrie, la simultanéité même de l’électricité, un hardware qui se recoupe avec le corps spongieux de la conscience, qui embrasse la puissance des quarks, des particules voyageant en arrière dans le temps, des quasars et des univers parallèles.

Les idéologues querelleurs de l’anarchisme & du libertarianisme prescrivent tous la même utopie congénitale à leurs diverses marques de visions étriquées, allant de la commune de paysans à la Cité Spatiale L-5. Nous disons que mille fleurs éclosent – sans jardinier pour tailler leurs tiges et lutter pour quelque schéma moralisateur ou eugénique. Le seul véritable conflit est celui entre l’autorité du tyran et l’autorité du moi réalisé – tout autre conflit est une illusion, une projection psychologique, un verbiage pompeux.

En un sens, les fils & les filles de Gaïa n’ont jamais quitté le paléolithique ; en un autre sens, toutes les perfections du futur sont déjà nôtres. Seule l’insurrection « résoudra » ce paradoxe – seul le soulèvement contre la fausse conscience en nous-mêmes et dans les autres balayera la technologie de l’oppression et de la pauvreté du Spectacle. Dans cette bataille, un masque peint ou un fouet de chamane peut se révéler aussi vital que la confiscation des communications satellites ou du réseau d’ordinateurs secret.

Notre seul critère pour juger d’une arme ou d’un outil est sa beauté. Les moyens sont déjà la fin, en un certain sens ; l’insurrection est déjà notre aventure ; Devenir C’EST Être. Passé et Futur existent en nous et pour nous, l’alpha et l’oméga. Il n’y a pas d’autres dieux devant ou après nous. Nous sommes libres dans le TEMPS – et nous serons libres dans l’ESPACE aussi.

= = =

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir ! (Résistance 71)

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

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