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Que se passe t’il au Rojava ? Le Confédéralisme Démocratique y est-il trahi ?

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, canada USA états coloniaux, colonialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 16 septembre 2017 by Résistance 71

“Le confédéralisme démocratique est le paradigme contrasté du peuple opprimé. Le confédéralisme démocratique est un paradigme social non-étatique. Il n’est aucunement contrôlé par un état. Dans le même temps, il est le modèle d’organisation culturel d’une nation démocratique.”

“Le confédéralisme démocratique est fondé sur la participation de la base du peuple. Ses processus de décision reposent sur les communautés. Les plus hauts niveaux de représentation ne servent uniquement qu’à la coordination et la mise en application de la décision des communautés qui envoient des délégués dans les assemblées générales.

~ Abdullah Ocalan ~

 

Lire notre dossier Rojava et notre traduction du “Manifeste du Confédéralisme Démocratique”

Merci à « Bertrand / La Cariatide »

 

Que se passe t’il au Rojava ?

 

Résistance 71

 

15 septembre 2017

 

La révolution sociale du Rojava est-elle en train d’être assassinée par l’empire ?…

Bref récapitualtion pour ceux qui prendraient le train en marche: le Rojava est la province du nord de la Syrie où vit une conséquente population kurde. Sous l’influence politique de transfuges du PKK (Parti Ouvrier Kurde) turc, les Kurdes de Syrie se sont regroupés de manière autonome en appliquant depuis déjà une dizaine d’années un modèle de société égalitaire, géré sur le modèle du Confédéralisme Démocratique (CD, dont l’analyse et le plan général fut écrit en 2011 par le leader du PKK, emprisonné en Turquie: Abdullah Ocalan) et de ses assemblées populaires.

La mise en pratique du CD s’est amplifiée dans la région du Rojava depuis les débuts de l’agression par procuration de l’empire occidental et ses alliés régionaux (Turquie, Jordanie, Israël, Qatar, Arabie Saoudite) sur le peuple syrien afin de s’emparer des ressources naturelles du pays et contrôler l’acheminement du gaz qatari (Exxon-Mobil) vers l’Europe. Ainsi depuis 2012, les milices combattantes de la province autonome kurde du Rojava ont combattu les incursions de l’EIIL (Daesh), libérées les populations Yézidis dans les montagnes des massacres à leur encontre perpétrés par les “djihadistes” de l’armée mercenaire de l’OTAN qu’est Daesh, repoussées les assauts de ces mêmes mercenaires sur la ville principale de Kobané et maintenues actifs les modes de fonctionnements de la société autonome, autogérée et égalitaire mise en place au Rojava par ses populations depuis 2004.

Le CD est le résultat de la profonde réflexion politique d’Abdullah Ocalan, qui à la fin des années 1990 abandonna, ainsi que le PKK, peu à peu l’idéologie marxiste-léniniste ne pouvant mener qu’à la dictature du capitalisme d’état, pour adopter un mode organisationnel directement inspiré du communalisme écologique et municipalisme libertaire, pensé par l’ex-marxiste devenu anarchiste Murray Bookchin et soutenu par sa compagne Janet Biehl, qui s’est rendue au Rojava à plusieurs reprises. Le CD, tel qu’envisagé par Ocalan, est une société fondée sur l’association libre confédérée des communes, où les décisions politiques et économiques sont prises par les conseils et assemblées populaires et où les délégués n’ont aucun pouvoir, seulement le mandat d’expliquer et d’écouter pour rendre compte.

Les circonstances de la guerre en Syrie et les interactions multiples auxquelles ont dû faire face les communautés avec les différents intervenants, a rendu nécessaire la mise en place d’une entité de “communication” issue d’un parti le PYD (2003), branche du PKK turc au Rojava. Techniquement, les cadres du PYD rendent des comptes aux assemblées populaires de leur lieu de fonction.

Avec la poussée et incrustation américaine dans le nord de la Syrie depuis 2015, le Rojava a décidé en 2016 de se donner une constitution de 96 articles, appelée “Contrat Social du Rojava”, qui a été provisoirement mis en application et qui doit être ratifié par une assemblée constituante cette année.

Or, lorsqu’on lit ce “contrat social” du Rojava (2016) après avoir lu le “Manifeste pour un Confédéralisme Démocratique” d’A. Ocalan (2011), on se rend très vite compte que le “contrat social” émergeant n’est en rien issus du modèle de CD tel que l’a pensé son fondateur et tel qu’il fut mis en pratique sur le terrain du Rojava, dans les communes autonomes, depuis plus de 10 ans et surtout depuis 2011. Il s’agit en fait de la constitution d’un état sur un modèle occidental centralisé, bien sûr édulcoré et mis au “goût local” avec ses provisions pour la multi-ethnicité et le féminisme, bonnes choses en elles-mêmes, mais noyées dans une structure d’assemblée législative aux mandats non révocables de 4 ans, avec un contrôle de la dite assemblée par un comité soi-disant indépendant mais… néanmoins nommé par l’assemblée, avec des gouverneurs nommés, des commissions, ces conseils supérieurs de l’exécutif, judiciaire, aucune mention faite aux assemblées populaires ; bref à notre sens, une véritable mascarade qui ne mènera à terme qu’à l’établissement d’un état kurde, d’un “Kurdistan Occidental”, sur un modèle politique hiérarchique classique dit “pyramidal”, qui verra les décisions à terme, être prises en haut pour redescendre et être appliquées “en bas”.

De fait, le “contrat social” du Rojava est si éloigné du “Manifeste pour un CD” d’Ocalan, qu’on peut légitimement se demander s’il n’a pas été pondu dans les burlingues de Washington par quelques juristes impérialistes à la solde. Pourquoi donc ?

La vaste région historique du “Kurdistan” s’étale en fait sur 4 pays et leurs frontières modernes: la Turquie (ex-empire Ottoman défait en 1918), la Syrie (dont les frontières modernes sont le résultat du détricotage de l’empire Ottoman au profit de deux autres empires: l’anglais et le français de l’époque), l’Irak (ex-empire Ottoman) et l’Iran et possède sa population endémique à l’endroit depuis le néolithique. Cette région de nos jours est toujours l’enjeu du grand cirque du contrôle géopolitique entre les “grandes puissances” pour des raison d’accès, de communication, de ressources naturelles (gaz et pétrole) et de contrôle des populations au profit de l’entité coloniale sioniste locale. La guerre par procuration en Syrie fait partie d’un aussi vaste projet de déstabilisation de la région au profit de l’empire anglo-américano-sioniste et de ses satellites ; depuis 2011, l’empire y utilise, ainsi qu’en Irak, son armée mercenaire djihadiste de l’EIIL ou Daesh, Ne pouvant évincer militairement le régime de Damas, aidé par la Russie, l’Iran et le Hezbollah, l’empire s’est résolu à une partition de la Syrie, concertée avec ses alliés. Le but de l’empire est de contrôler un couloir de terres allant de l’Iran à la Méditerranée, celui-ci passe par les Kurdistans irakien et syrien. L’affaire se complique dans la mesure où le Kurdistan indépendant irakien n’a absolument rien à voir avec le CD du Rojava. Le Kurdistan irakien est géré depuis l’après Saddam Hussein par un chef de guerre mafieux local du nom de Barzani. Le but de l’empire est de lier les deux entités kurdes du nord. Ceci n’est pas possible dans le contexte du CD, il faut donc court-circuiter le système démocratique en place et y mettre ses pions corrompus qui à terme, s’allieront avec les Kurdes d’Irak.

C’est le but non avoué de cette “constitution / contrat social” de mascarade pour entériner un “sous-état” kurde au nord de la Syrie, sous contrôle de l’empire, qui y installera ses bases militaires et contrôlera les ressources pétrolières via la mafia locale à y établir comme ce fut fait au Kurdistan irakien.

De fait, il devient assez clair que le Confédéralisme Démocratique du Rojava a été trahi, et se retrouve étouffé pas à pas jusqu’à son estompage total au fil du temps au profit d’en entité étatique dont il sera aisé de faire varier le degré de dictature comme dans tout état existant, le tout au profit des intérêts impérialistes et coloniaux occidentaux dans la région. Ceci fait partie du plan impérialiste de partition de la Syrie, état moderne résultant lui-même d’un précédent détricotage colonial et aux “frontières” factices tout comme les états voisins.

Peu d’information filtre depuis l’an dernier du Rojava. Nous avons soutenu et soutenons la véritable initiative du  CD du Rojava depuis quelques années et pensons qu’elle devrait être considérée par le peuple syrien et tous les peuples de la région, arabes, turc, assyrien, arménien et autres comme le mode d’interaction et d’organisation sociales pour l’avenir. Puissent les peuples du monde en venir à considérer ces expériences du Rojava, du Chiapas, et celles à plus petite échelle comme à plus grande, comme expériences politiques d’intérêt à adapter dans et pour chaque société. Au demeurant, il nous est impossible de soutenir l’initiative fantoche du “contrat social” du Rojava tel qu’il est mis en place aujourd’hui et qui ne peut mener à terme qu’à l’étatisation, à la centralisation définitive du système politique et économique de cette région qui se veut autonome et sans État et qui verrouillera le peuple de nouveau dans un système à pouvoir divisé, oligarchique et coercitif, principe de la dictature à géométrie variable constitutif de tout état.

Nous remercions en cette occasion de mise au point un de nos lecteurs et commentateur assidu, “La Cariatide / Bertand”, qui par son titillement critique nous a incité à revisiter cette affaire du Rojava au sujet de laquelle les infos fiables se faisaient de plus en plus rares… et pour cause… Ce qui nous laissa assoupis dans ce secteur d’analyse.

C’est en prenant le temps de lire les textes officiels, que peu de gens lisent en fait, qu’on apprend les choses qui permettent, avec le recul nécessaire, de se forger un avis critique.

En l’occurence, nous révisons notre positon sur le Rojava en affirmant toujours avec passion: Vive le Rojava du véritable confédéralisme démocratique ! et dans le même temps: Non à la mascarade étatique pro-impérialiste du “contrat social du Rojava”, trahison dans le fond et dans la forme, sous l’égide yankee, du confédéralisme démocratique tel qu’il a été pensé et doit continuer à être mis en application pour et par le peuple constitué en assemblées populaires seules habilitées à la prise de décision depuis la base, localement, régionalement et confédérativement !

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confederalisme_democratique (Version PDF en français)

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Résistance politique: La révolution sociale du Rojava syrien a t’elle été trahie ?…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, politique et social, résistance politique with tags , , , , , , on 3 juillet 2017 by Résistance 71

Nous en avons discuté assez longuement avec “pastèque” récemment sur ce blog, il semblerait que la révolution sociale kurde du Rojava, le confédéralisme démocratique mis en place depuis 2005 par le PKK (ex-marxiste devenu libertaire) et son exrtension syrienne du YPG et consolidé depuis 2012, ait été trahie par une clique de corrompus à la solde de l’empire. Le choix kurde des Yanks est sans aucun doute la mauvaise carte à jouer, comme l’explique bien l’article ci-dessous.

Ce qui est néanmoins particulièrement frustrant est que les sources d’information en provenance du Rojava sont rares et  biaisées et que des médias kurdes, apparus de nulle part en très peu de temps, font le lit des intérêts impérialistes dans la région et ne sont donc pas vraiment fiables. La question est: y a t’il des gens sur le terrain pouvant encore rendre compte de ce qu’il se passe avec la révolution sociale ? Qu’en dit le peuple kurde du nord de la Syrie ? Les conseils populaires ont ils décidé de ce revirement politique ou est-ce le seul fait d’une clique de corrompus au service de l’empire ? Il ne fait absolument aucun doute que, comme à leur habitude, les Yankees trahiront quelque accord qu’ils ont avec les Kurdes et les largueront en rase campagne pour être décimés par la réaction contre-révolutionnaire, turque et/ou syrienne. On ne peut ignorer l’histoire et ses enseignements qu’à ses propres périls.

~ Résistance 71 ~

Les Kurdes vont peut-être devoir faire face à l’armée turque en Syrie mano a mano

 

Veterans Today

 

30 juin 2017

 

Url de l’article original:

http://www.veteranstoday.com/2017/06/30/kurds-may-face-turkish-army-in-syria-one-to-one/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Récemment, le président turc Recep Tayyip Erdogan a annoncé qu’il se préparait à mener une nouvelle opération militaire dans le nord de la Syrie afin d’y prévenir l’émergence d’un état kurde. La Turquie a déjà confirmé qu’elle était très sérieuse à ce sujet au vu des récentes attaques aériennes menées par Ankara sur les positions kurdes et par de constantes escarmouches entre les deux côtés. De plus, la Turquie a redéployé quelques unes de ses unités blindées dans la zone d’occupation d’Azaz.

A cet égard, les officiels kurdes ont poussé Assad et ses associés à les protéger contre toutes menaces extérieures. D’après l’expert syrien Ziad Shibli, les Kurdes syriens peuvent faire face à l’agression turque seuls dû à quelques causes objectives.

En fait, les Kurdes continuent à jouer un double jeu pour leurs propres intérêts. En jouant avec les Etats-Unis, les autorités kurdes (NdT: quoi ? pas “d’autorité” en confédéralisme démocratique…) font de leur mieux pour briser les liens avec le gouvernement syrien et ses alliés. Ils ont vendu leur loyauté pour des stocks d’armes. Particulièrement, le Pentagone a fait livrer plus de 100 camions bourrés d’armes et de munitions, incluant 12 000 fusils, 10 000 mitrailleuses, 4000 lance-grenades et 300 mortiers et ce juste pour cette dernière semaine.

Mais ces armes ne sont pas utilisées pour combattre l’EIIL/EI. Il n’est un secret pour personne que les formations kurdes ont laissé les terroristes s’échapper de la ville de Raqqa assiégée pour renforcer leurs positions à Palmyre et à Deir ez-Zor. Plus tard ces faits furent confirmés par la chaîne Al-Arabya, qui a aussi annoncé que le conseil civil de la ville de Raqqa, établi par les Kurdes avec le soutien des Etats-Unis, a amnistié des douzaines de terroristes de l’EIIL.

De manière évidente, les acteurs de ces formations kurdes contredisent les intérêts de Damas (NdT: et surtout ceux de la révolution sociale du Rojava, que l’auteur ne mentionne même pas dans cet article, prouvant que bien des “alternatifs” pédalent encore et toujours pour le statu quo oligarchique et son outil étatique de répression et d’oppression…)  et de son allié principal dans la lutte contre le terrorisme: la Russie.

D’après les médias russes, les leaders de la Syrian Defense Force (SDF) ont ignoré les conseillers militaires russes qui avaient persuadé le haut commandement militaire syrien d’utiliser ses unités pour protéger les enclaves kurdes près d’Afrin et de Manbij ; mais en collaborant avec les Etats-Unis, les Kurdes se sont levés contre l’Armée Arabe Syrienne (AAS).

Et pourtant, juste après une menace de clashes directs avec la Turquie, les leaders de la SDF ont commencé à penser à une assistance de Damas et aussi de l’armée de l’air russe. Clairement, les Kurdes comprennent qu’ils ne devraient pas se reposer sur les Américains dans cette affaire. Il est fort peu probable que Washington se dresse contre son allié de l’OTAN. Si les contradictions sur l’affaire kurde entre la Turquie et les Etats-Unis empirent, Ankara interdirait l’utilisation de sa base aérienne d’Incirlik par l’armée américaine.

Personne n’aime les traîtres. Apparemment, les Kurdes vont demeurer seuls face aux forces armées turques. Ni Damas, ni Moscou ne leur fourniront une assistance et seuls les leaders kurdes en sont responsables.

Note de Résistance 71: Cette dernière phrase en dit long… Si la décision de jouer dans le camp yankee a été prise par une poignée de “dirigeants”, alors ceux-ci ont aussi trahi la révolution sociale du Rojjava et le confédéralisme démocratique, de fait ils ont usurpé un pouvoir qu’ils n’ont aucunement puisque le pouvoir est géré par le peuple réuni en conseils. Il n’y a pas de “dirigeants” en confédéralisme démocratique…

Questions brûlantes: qui a pris ces décisions ? Sous l’´égide, les pots-de-vin de qui ? Ceci n’est-il pas un coup monté pour permettre aux turcs de faire ce qu’ils ont toujours voulu faire et font très bien: réprimer et génocider toute opposition ?… Ainsi cela permettrait de se débarrasser de la plus que gênante révolution du Rojava à moindre coût et satisfaire au projet de partition et de balkanisation de la Syrie…

A méditer…

Résistance politique et changement de paradigme… Rojava kurde de l’intérieur: entretien avec deux anarchistes allemands

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A lire:

Notre dossier sur le Rojava et la révolution sociale kurde

« Le confédéralisme démocratique » (Abdullah Ocalan, 2011)

Un exemple de « Charte confédérative » (Michel Bakounine, 1895)

~ Résistance 71 ~

 

“Au sein de la révolution kurde”, entretien avec des anarchistes allemands

 

La Voie du Jaguar

 

11 juin 2017

 

url de l’article en français:

http://www.lavoiedujaguar.net/Au-sein-de-la-revolution-kurde 

 

Depuis leur victorieuse défense de Kobané contre Daech en 2014, le mouvement de résistance kurde — en particulier le YPG (la milice des hommes) et le YPJ (la milice des femmes) — a retenu l’attention des médias internationaux. Durant cette même période, leur expérience dans la constitution d’une société apatride dans les cantons autonomes du Rojava a fasciné les anarchistes à travers le monde. Cependant, afin de comprendre la résistance kurde du Rojava (Kurdistan de l’Ouest), il est nécessaire d’avoir une vision plus large des luttes pour la liberté et l’autonomie dans la région.

Compte rendu d’un entretien mené en 2015 en Allemagne avec deux membres d’un réseau anarchiste international qui ont passé du temps au Bakur (Kurdistan du Nord), leur permettant ainsi d’en apprendre plus sur les luttes se déroulant là-bas. Leur récit débute par un rappel historique sur l’émergence du mouvement kurde et du « nouveau modèle » adopté par le PKK au cours de la dernière décennie. Ensuite, ils décrivent en quoi leurs expériences au Kurdistan ont changé leur compréhension des luttes anarchistes en d’autres points du globe.

Pourriez-vous nous donner le contexte historique de l’émergence du mouvement kurde et décrire les luttes qui se déroulent aujourd’hui au Bakur (Kurdistan du Nord) ?

Eh bien, l’histoire commence il y a très longtemps avec des gens assis autour d’un feu en Haute Mésopotamie. Il y a environ quatre mille trois cents ans, une nouvelle structure sociétale commence à se mettre en place au Moyen-Orient, une forme très vigoureuse d’organisation sociale qui ébranle les anciennes structures communautaires en place : l’État des prêtres sumériens. Le processus historique ayant mené à la révolution du Rojava ne peut être compris sans la reconnaissance de la longue tradition de résistance et de soulèvements dans les régions kurdes se situant autour des chaînes montagneuses de Zagros et Tauros. Il s’agit probablement de la première région ayant été l’objet d’une colonisation par le système étatique, alors en formation et dont les racines se situent en Basse Mésopotamie (aujourd’hui le Nord-Irak, et qui est également l’ancêtre de l’État tel que nous le connaissons aujourd’hui en Occident). Le PKK et le mouvement kurde s’inscrivent dans cette longue tradition de résistance antigouvernementale et se définissent comme la 29e insurrection kurde dans l’histoire. Les régions kurdes se sont toujours trouvées aux abords d’empires puissants et ont été confrontées à des attaques par quasiment chacune des structures impériales qui ont émergé dans la région depuis quelques milliers d’années. Grâce au terrain montagneux et au mode d’organisation sociétale décentralisée adopté dans les villages par les Kurdes, ces régions n’ont jamais été totalement conquises ou assimilées. En conséquence, depuis des millénaires ils ont dû faire face à des efforts des puissances étrangères pour conquérir leur territoire et nommer des élites kurdes sous un mode féodal afin d’assurer l’obéissance et empêcher (ou tout du moins isoler) toute forme de rébellion.

Si nous avançons rapidement jusqu’au XXe siècle, nous voyons que ces dynamiques sont toujours d’actualité lorsque émerge le système d’États-nations. L’État turc a été fondé en 1923 à la suite de l’effondrement de l’Empire ottoman, lequel avait dirigé les territoires kurdes situés à l’est mais leur avait cependant accordé une indépendance culturelle et même politique. Durant la Première Guerre mondiale, les Ottomans s’étaient alliés avec les Empires centraux, établissant des liens politiques et idéologiques particuliers avec l’Allemagne, liens qui subsistent encore aujourd’hui. Après la défaite des Empires centraux et l’effondrement de l’Empire ottoman, les groupes nationalistes turcs ont combattu pour leur propre État. Depuis sa fondation, l’idéologie de ce nouvel État était de ce fait ultranationaliste. Ils ont proclamé la Turquie comme étant un État pour tous les Turcs et défini les personnes vivant à l’intérieur de ses frontières comme faisant partie de la grande nation turque, liant ainsi l’État à un sentiment de supériorité ethnique. En conséquence, toutes les personnes revendiquant une origine ethnique ou identité différente, que ce soient les Assyriens, les Arméniens, les Kurdes ou autres, étaient traitées comme des traitres et des terroristes séparatistes. Jusque dans les années 1990, le kurde et tout autre langage autre que le turc étaient officiellement interdits en Turquie — non seulement au niveau de l’appareil d’État mais également dans la sphère privée.

Nous faisons référence à toute cette histoire car il est important de comprendre l’âpreté des conditions dans lesquelles a été fondé le Partiya Karkeren Kurdistan (PKK), le Parti des travailleurs du Kurdistan. Le mouvement kurde contemporain est apparu lors de la révolte des jeunes de 1968 en Turquie, où le principe révolutionnaire se répandait par le biais des organisations socialistes, des étudiants radicaux, des travailleurs et des paysans. Dans les années 1970, un groupe d’amis kurdes et turcs s’est retrouvé à Ankara autour d’Abdullah Öcalan, de Kemal Pir, de Haki Karer et d’autres ; ces amis ont commencé à discuter de la question kurde au travers d’un prisme révolutionnaire. Une de leurs principales idées était que le Kurdistan était une colonie interne et devait être libérée de l’oppression coloniale afin d’y mettre en place l’utopie socialiste. Le PKK fut ainsi fondé en 1978 et il a été organisé autour de préceptes issus de la théorie marxiste-léniniste. Sous ce « vieux principe » comme ils l’appellent aujourd’hui, le PKK avait pour but d’établir une avancée politique et de commencer une guerre révolutionnaire afin de libérer les territoires kurdes et d’y établir un État kurde, lequel serait ensuite utilisé pour instaurer le socialisme.

Dans le climat fortement oppressant de la Turquie des années 1970, beaucoup n’attendaient que la possibilité de se battre pour une vie meilleure et la stratégie ainsi que la conviction du PKK se répandirent rapidement. En 1984, ils ont commencé une guérilla qui s’est transformée en une violente guerre civile. La guérilla s’est attiré un considérable soutien au sein de la société ; d’ailleurs dans beaucoup de régions il n’était pas possible de la séparer de la population dans son ensemble. En guise de réponse, l’armée turque, la police militaire ainsi que les services secrets ont mis en place des campagnes de représailles pour combattre les rebelles et intimider la population. Sous les auspices du programme anticommuniste « Gladio » supporté par l’OTAN, ils ont détruit quatre mille villages et tué plus de quarante mille personnes.

À la suite de ce bain de sang, le mouvement de libération kurde a commencé un processus de réflexion et d’autocritique au début des années 1990. En plus d’être confrontée à une violente répression menée par l’État et des groupes paramilitaires, la guérilla était minée par des problèmes internes, certains leaders du PKK se comportant comme des seigneurs de guerre avec une logique militaire fondée sur la vengeance sanguinaire. Il était devenu clair qu’une simple lutte militaire ne résoudrait rien. Le « vieux principe » avait mené à une guerre implacable et ne pourrait jamais répondre aux problèmes sociaux dans les territoires kurdes ni les défendre efficacement contre les menaces extérieures. Le PKK a déclaré unilatéralement un cessez-le-feu en 1993, mettant fin à la guerre civile afin de créer un espace au mouvement pour qu’il puisse formuler un nouveau concept amenant à une transformation sociétale. Le mouvement kurde a fait face à beaucoup de revers et de défis pendant ce processus de réflexion : efforts répétés de l’État turc pour provoquer des situations susceptibles de mener à une nouvelle guerre civile, kidnapping et emprisonnement du leader du PKK Abdullah Öcalan et ascension de partis kurdes avec un mode de fonctionnement de type féodal, tel que le clan Barzani au Nord-Irak. Malgré ces défis, entre 1993 et 2005, le mouvement kurde a développé ce qu’ils appellent aujourd’hui le « nouveau principe », lequel changerait profondément la stratégie et les objectifs du mouvement kurde.

Un souffle important vers un processus de changement interne est venu du mouvement des femmes kurdes. Des milliers de femmes ont rejoint les forces de la guérilla pendant la guerre civile. Souvent, elles se sont retrouvées en conflit avec des commandants démodés qui ont tenté de les maintenir dans des rôles sexuels traditionnels et de ne pas les traiter de manière égale. En réponse, elles ont établi des groupes de guérilla féminins complètement autonomes, ce qui était un acte tout à fait révolutionnaire dans leur contexte culturel. Elles ont repris le droit de combattre dans la bataille et se sont organisées par elles-mêmes, au sein du mouvement, mais en prenant leurs propres décisions de manière autonome. Comme nos amis nous ont dit, il y avait aussi une différence dans leur façon de combattre : dans les unités masculines ou mixtes, le comportement compétitif persistait, héritage de plusieurs générations de la société hiérarchique qui, à ce jour, constitue toujours un problème. La dynamique chez les combattantes était moins compétitive que parmi leurs collègues masculins ; nous pouvons voir des preuves à cet effet dans le nombre de combattants tombés au front. La plupart des victimes ont eu lieu lors de retours de mission, où l’attitude d’effronterie et de fierté victorieuse chez les combattants masculins était très courante. En revanche, dans les unités de femmes, leur vigilance tendait à être à plus long terme, et leurs combattantes se sont révélées être moins vulnérables en raison de cet excès de confiance potentiellement mortel.

En plus des unités militaires autonomes, les femmes kurdes ont également formé des comités sociaux et politiques pour discuter du problème de l’oppression patriarcale. Aujourd’hui, la tête dirigeante du mouvement des femmes est le Komalen Jinen Kurdistan (KJK), la Confédération des femmes au Kurdistan, qui fait partie du KCK, la confédération générale, mais prend des décisions de manière autonome. En outre, le mouvement des femmes maintient un droit de veto sur les décisions prises par des groupes d’hommes ou des assemblées générales. Sous leur influence, le mouvement kurde a contesté les schémas patriarcaux et hiérarchiques enchâssés depuis longtemps dans leurs modèles d’organisation.

Le processus de changement vers un nouveau paradigme a également été poussé de l’avant par une aile idéologique au sein du PKK formée autour de leur président Abdullah Öcalan, qui a avancé l’idée de confédéralisme démocratique après avoir entrepris une analyse historique approfondie du système hiérarchique du Moyen-Orient, voire au-delà de ce territoire. Il a souligné que les problèmes de pouvoir, d’oppression et de violence ont émergé du processus historique de civilisation lui-même, à commencer par les anciens États prêtres sumériens qui avaient précédé et qui, initialement, représentaient un défi pour l’adoption de formes plus égalitaires, souvent matriarcales, d’organisation sociale. Les problèmes d’oppression, de guerre et de quête du pouvoir sont liés à l’institutionnalisation des relations patriarcales dans les structures de l’État ainsi que dans le sacerdoce. Le système capitaliste, l’État-nation et l’industrialisme sont des concepts ayant évolué sur ces modes hiérarchiques et ayant été dominés par des modes de pensée masculine. Öcalan a également mis en relief les idées de l’anarchiste américain Murray Bookchin qui a réalisé une analyse du potentiel utopique du confédéralisme démocratique où il soulignait l’importance d’adopter un nouveau paradigme écologique, démocratique et libéré des rôles sexuels traditionnels. Au centre de la conception de ce « nouveau paradigme » du PKK se trouvait l’idée de communalisme, où chaque partie de la société devrait s’organiser et se rassembler dans une confédération communautaire décentralisée.

Inspiré par ce nouveau paradigme, le Komalen Ciwaken Kurdistan (KCK), la Confédération des sociétés du Kurdistan, a été fondée en 2005.On y retrouve, à sa base, un système de conseils dans les quartiers, les villages et les villes, servant de puissant contre-pouvoir civil afin de favoriser le développement de l’autonomie de l’État-nation et de l’économie capitaliste. Le KCK forme le noyau principal du système de conseils dans le Kurdistan, y compris les délégués de toutes les régions kurdes participantes. Ils élisent un organe exécutif dont le mandat est de travailler sur des questions importantes pour toutes les régions, comme la représentation diplomatique au niveau mondial, des propositions idéologiques et stratégiques et des questions de défense. Ils administrent également des Forces de défense populaires (HPG) comprenant les ailes armées de toutes les parties du mouvement. Au cours de la dernière décennie, malgré de lourdes conditions de répression et de guerre, le mouvement dans le nord du Kurdistan a créé des structures pour une société démocratique, écologique et libérée des rôles sexuels traditionnels.

Comme le KCK, qui englobe les structures de l’autonomie démocratique dans le Kurdistan, le Demokratik Toplum Kongresi (DTK), le Congrès de la société démocratique, comprend le système de conseils dans la région de Bakur, dans le nord du Kurdistan, qui tombe à l’intérieur des frontières de l’État-nation turc. La structure fédérée du DTK commence au plus bas niveau de village ou de voisinage soit le quartier, la ville et, finalement, la plus grande région de Bakur. Au plus haut niveau de la fédération, l’assemblée DTK, se situent des délégués révocables provenant de plus de cinq cents organisations de la société civile, de syndicats et de partis politiques, avec un quota de genre de quarante pour cent, de postes réservés aux minorités religieuses dans les assemblées, ainsi que d’un cosystème de sièges où un poste est réservé à un homme et l’autre à une femme. Dans la forme classique de base, les participants tentent de résoudre les problèmes locaux à un niveau local et c’est seulement s’ils n’arrivent pas à trouver de solution qu’ils se dirigent au niveau suivant. Les personnes non kurdes prennent part à certains des regroupements, y compris les membres des communautés azerbaïdjanaises et araméennes. En outre, les jeunes s’organisent d’eux-mêmes, à la fois à l’intérieur de ces structures et de façon parallèle, sous le slogan « Le capitalisme est un homme — nous sommes un mouvement créé des pouvoirs unifiés des femmes et des jeunes. » Ce sentiment souligne l’importance de la jeunesse et de l’organisation des femmes à surmonter les héritages enracinés de la hiérarchie dans la société kurde, mais reflète aussi la philosophie que la jeunesse n’est pas réellement une question d’âge, mais plutôt un état d’esprit très semblable au slogan zapatiste preguntando caminando, c’est-à-dire avancer tout en s’interrogeant.

Cette structure fédérée des assemblées et organisations civiles a été créée pour résoudre des problèmes communs et soutenir l’auto-organisation de l’ensemble de la population à travers des processus démocratiques partant de la base jusqu’au sommet. Ainsi, plutôt que d’être défini uniquement en termes d’ethnicité ou de territoire, le concept d’autonomie démocratique propose des structures locales et régionales à travers desquelles les différences culturelles peuvent être librement exprimées. En conséquence, il existe une variété haute en couleur d’organisations éducatives, culturelles et sociales et d’expériences d’économie de coopération qui se développent autour du Kurdistan du Nord. Il vaut la peine de mettre en évidence les commissions de médiation, qui visent à trouver un consensus entre les parties en conflit et donc une entente à long terme, plutôt que de reporter le problème par la punition. Cela conduit souvent à longues discussions, mais reflète aussi un concept de responsabilité collective dans lequel l’accusé ne devrait pas être exclu par des sanctions ou de la détention, mais devrait plutôt être mis au courant de l’injustice et du mal qu’a causés son comportement. Cela a rendu les tribunaux de l’État superflus dans de nombreux fiefs du mouvement de libération kurde. Parallèlement à ces commissions de médiation et d’autres conseils, on peut trouver des centres sociaux pour les jeunes et pour les femmes à tous les niveaux de la société, offrant des activités allant de cours de langue kurde et de séminaires politiques à des groupes de musique et de théâtre.

C’est dans ce contexte que nous devons comprendre le succès de la révolution en cours au Rojava. Le mouvement kurde peut jeter un regard sur quarante ans de lutte radicale, avec ses échecs, ses réflexions et ses avancées. Même si la formation de l’autonomie démocratique au Kurdistan du Nord s’est avérée être beaucoup plus chaotique, empêtrée avec les anciennes structures de l’État, et aux prises dans une guerre sociale et écologique plutôt que militaire, il n’en demeure pas moins qu’elle est largement comparable aux processus actuellement en cours au Rojava.

Une question que les anarchistes se sont posée à propos de cette lutte est de savoir à quel point la récente orientation antiautoritaire de la lutte kurde — incluant les structures de confédéralisme démocratique, les principes de la libération des femmes et ainsi de suite — est venue d’en haut vers le bas, à partir d’Abdullah Öcalan vers la direction du PKK. Il y aurait une contradiction apparente si une révolution antiautoritaire avait été dirigée d’en haut ! Quel est votre point de vue sur la relation entre l’idéologie des leaders de ces organisations et la transformation des rapports sociaux et des structures dans le Kurdistan ?

Voilà un point assez important, à propos duquel nous discutons beaucoup et qui, du moins en Allemagne, est lié à une certaine crainte découlant de mauvaises expériences dans les luttes révolutionnaires. Bien sûr, la question du leadership et de l’initiative est l’une des plus difficiles lorsque nous traitons de l’auto-organisation et c’est aussi difficile pour le mouvement kurde. Les vraies questions sont : comment peut-il y avoir un changement révolutionnaire radical dans la société ? Qui évalue la nécessité ? Qui prend les décisions au sujet de l’orientation ? La réponse doit être : tout le monde, pour tout, toujours. Peut-être que l’évolution du mouvement kurde et du PKK peut offrir un exemple utile, qui doit encore être pleinement compris dans le monde occidental. Öcalan et le PKK n’agissent pas simplement à partir d’un motif idéologique ou d’un système dogmatique fixes, comme la seule et unique vraie voie du marxisme-léninisme affirmée par les anciens États socialistes. Quand nous ne regardons pas au-delà de l’image et nous ne nous renseignons pas davantage, peut-être que l’image du socialisme révolutionnaire — leader barbu et sombre, guérillero désintéressé — nous trompe.

Ce que nous voyons dans le Kurdistan aujourd’hui, à la fois au Rojava et dans le nord, c’est une nouvelle démarche par laquelle l’ensemble de la société est en voie d’en arriver à un nouvel état de conscience. Si nous envisageons la persistance de l’État et de l’oppression patriarcale comme un problème de personnes qui demeurent inconscientes des possibilités de résistance, nous voyons l’importance de l’activation de la conscience de la société. Dans toutes les parties du Kurdistan où le mouvement de libération s’organise, nous retrouvons des comités de formation qu’ils appellent académies. Une académie peut prendre de nombreuses formes différentes, mais nous pouvons plus facilement le comprendre comme un espace collectif pour former une conscience commune. Certains pourraient être aussi simples qu’un groupe de discussion qui se réunit une fois par semaine, mais il y en a aussi de plus intensifs et à long terme, dans lesquels tous les militants participent (et au cours des dernières années tous les membres de la société qui veulent participer peuvent s’y joindre). Les académies sont toujours liées à d’autres organisations sociales ; les groupes de jeunes et le mouvement des femmes ont leurs propres académies, tandis que d’autres groupes organisent des académies générales pour tout le monde. Chacun de ces groupes souligne l’auto-émancipation, et dans ces institutions les propositions faites par Öcalan et le PKK sont discutées et critiquées intensément. Ces dirigeants ne sont pas les seuls à suggérer des propositions : chaque institution, chaque comité, et chaque individu peuvent propager leurs propres idées.

Cette pratique développée sur la base du processus d’éducation politique au sein de l’ancien PKK, où le standard pour chaque combattant militant et guérillero était de recevoir à la fois une formation militaire et idéologique. Le nouveau paradigme ayant émergé, il est devenu clair que l’objectif était non seulement de créer une avant-garde philosophique bien éduquée comme dans l’ancien système-cadre du léninisme, mais aussi de libérer la conscience de littéralement chaque personne prenant part dans le processus de formation de la nouvelle société. Ceux qui veulent s’auto-organiser ont à réfléchir sur leur relation avec le monde, ce qui signifie un approfondissement de leur démarche d’exploration philosophique.

Une méthode souvent utilisée dans ces académies est ce que nous pourrions appeler l’analyse associative. Lors de l’étude d’un certain sujet, chacun le propose à ses propres associations, par le biais d’un processus où chaque personne partage ses impressions et ses expériences, tandis que d’autres écoutent attentivement et s’efforcent de comprendre la personne, un consensus pouvant alors être formé. Sur un plan théorique, cette approche altère la possibilité d’« objectivité » et met en place une forme de subjectivités multiples. Lorsque vous identifiez votre propre position face à une certaine thèse, incluant à la fois votre propre volonté d’agir ainsi que les craintes qui surgissent en vous, alors ce qui est nécessaire deviendra plus clair sur le plan stratégique.

Aujourd’hui, le rôle et la position des militants du PKK et du PAJK (le parti des femmes) ont changé par rapport aux années 1980 et 1990. Leur image de soi s’est accrue de façon à être plus près de ce que nous pouvons envisager comme une personnalité de militante anarchiste : luttant pour leur autodétermination et une aide mutuelle. Sous l’ancien paradigme, le militant avait besoin d’être désintéressé et de faire preuve d’abnégation. Bien que cette conception ne soit pas totalement disparue, elle est en train de changer et les discussions au sein du mouvement rejettent les dichotomies et soutiennent, à la fois, la lutte pour une démarche individuelle d’autotransformation ainsi que pour la beauté et la force collectives. Comme la conception du rôle des militants a changé, ils ont rejeté l’idée dépassée de devenir une avant-garde. Au lieu de cela, ils se limitent à vivre sous la forme d’une vie ascétique et laïque bien organisée, fondée sur l’idée que la lutte pour nos amis et pour la révolution est la meilleure façon dont une vie peut être vécue.

Quelles leçons avez-vous tirées de votre temps passé au Kurdistan pour les luttes radicales en Allemagne et au-delà de ses frontières ?

Tout d’abord, mon engagement avec le mouvement de libération kurde, comme lutte historique et société dans la rébellion, m’a effectivement rendu possible de croire à nouveau, non seulement que ce monde est absolument inacceptable, mais aussi en la possibilité de se battre pour un autre monde. Je voudrais appeler cette reconquête le pouvoir de l’imagination, qui a déclenché un énorme sentiment de motivation mais aussi un certain sentiment de gravité chez beaucoup de nos amis. Il est abasourdissant de voir la grande conscience collective dans la société kurde.

En jetant un regard en arrière sur la vie métropolitaine occidentale, il semble évident que le patriarcat et le capitalisme se sont propagés dans chaque sphère de nos vies. Je pense que nous avons fait d’énormes bonds dans la compréhension de notre propre histoire et de la société, à travers la discussion avec nos amis du mouvement de la jeunesse kurde. En particulier, l’accent mis sur la philosophie et la perception de soi a clairement fait ressortir à quel point nous, anarchistes ou gauche radicale, sommes entravés par le moralisme. Nous avons appris à fonder nos actions sur ces notions de bon/mauvais, vrai/faux, et la culpabilité/pitié qu’on nous a serinés par le biais de la religion et du monde universitaire et de la théorie, plutôt que sur nos attachements communs réels et éthiques ainsi que nos amitiés. Pour démarrer la démarche nous permettant de nous libérer, nous avons à surmonter la personnalité libérale bourgeoise et le comportement capitaliste et à vaincre l’état interne suscité par cette mentalité.

En revanche, en Allemagne et plus largement dans l’Ouest, nous sommes confrontés à l’individualisme et au libéralisme intériorisés, non seulement dans la société en général, mais aussi au sein de notre « scène » politique — une scène ayant une tendance générale vers des modes de vie nihilistes et des politiques fondées sur l’identité. Dans mon observation, la plupart des militants de notre scène politique, ainsi que la majorité des jeunes libéraux, accordent une priorité absolue à la « liberté » de l’individu, suivant simplement les penchants qui leur viennent, dans un environnement où tout est autorisé. En même temps, il y a un sentiment de soumission et donc une acceptation d’un environnement immuable prédéterminé. Cela conduit souvent, d’une part, à un sentiment de paralysie pessimiste, de désespoir et de dépression et, d’autre part, à un réenracinement de la culpabilité — alimentée à même les identités découlant des structures de pouvoir qu’ils critiquent (blanc, classe moyenne, privilégiée) et la submersion dans diverses formes de scènes de vie commercialisées (punk, hardcore, gauche radicale, « anarchiste »)… qui tous deux mènent et découlent de cet individualisme omniprésent. Je pense qu’il pourrait être intéressant d’analyser l’impact des rébellions de la jeunesse de 1968, car il a donné un énorme souffle à ce développement. Nous sommes confrontés à des masses de gens autour de nous qui blâment l’inconscience de la société, des politiciens, des flics, ou des épouvantails fascistes, mais qui ont totalement perdu leur emprise sur la réalité ainsi que sur leurs propres responsabilités et agenda. Au lieu de cela, la plupart d’entre nous continuons à vivre le mythe libéral de la réussite économique et de la retraite, fuyant dans les études, le travail, les loisirs, l’activisme politique privatisé, les vacances, les partis, les médicaments, la consommation, le suicide !

La ligne est mince entre la conception occidentale de l’anarchisme et le libéralisme. Bien que les anarchistes classiques comme Emma Goldman aient reconnu l’importance de la liberté positive, « la liberté pour », le libéralisme met l’accent sur la liberté négative, ou la « liberté de », l’idée que les gens sont libres dans la mesure où ils ne sont pas contraints par des lois et des règlements. Cette compréhension de la liberté se glisse facilement dans la philosophie de l’individualisme, de la propriété privée, et du capitalisme, niant complètement la relation dialectique entre l’individu et la société, et le fait que les êtres humains ont toujours vécu dans des communautés en tant qu’individus sociaux, liés par des règles et des valeurs communes. Nous pensons que les valeurs humaines sont déterminées socialement et que les règles et les règlements sociaux pour les défendre ne représentent pas de restrictions à une certaine liberté préexistante, mais font partie des conditions d’une vie libre, qui doit inclure les libertés individuelle et collective. Comme un contre-exemple à la « liberté » libérale des anarchistes des scènes de la gauche radicale de l’Ouest, il convient de mentionner que le mouvement de la jeunesse kurde est sérieusement en lutte stricte contre l’utilisation et l’abus de drogues, parce que l’État turc essaie clairement de détruire le mouvement non seulement avec des gaz lacrymogènes et des arrestations, mais aussi avec tous les moyens disponibles de contre-insurrection modernes, y compris le soutien au trafic de drogues et à la prostitution. Nous pensons qu’il doit y avoir une réflexion collective sur la façon dont le consumérisme, l’individualisme et d’autres formes de libéralisme agissent comme fonctions de contre-insurrection et de savoir à quel point nous les avons intériorisées dans nos mentalités et nos comportements. Nous avons besoin d’organiser une autodéfense contre les attaques de ces idéologies capitalistes qui nous réduisent à rien de plus que des consommateurs et des entrepreneurs/travailleurs indépendants piégés.

Contrairement à ces illusions libérales, nos expériences avec des camarades dans le mouvement kurde nous ont donné une perspective sur l’importance de résoudre cette polarisation de l’Ouest entre l’individu et la société, en mettant l’accent sur les valeurs et l’éthique collectives plutôt que des points de vue politiques et identitaires. Inspirés par l’exemple du mouvement kurde, je pense que nous devrions étudier et récupérer notre histoire dans le cadre du processus d’élaboration de la conscience de soi pour résoudre le dilemme de l’Ouest, auquel nous sommes confrontés. Grâce à la critique de la civilisation et à l’analyse de notre patrimoine communal et démocratique, nous pouvons développer la conscience historique et la confiance dans ce que nous faisons. Abdullah Öcalan a essayé, dans ses écrits en prison, de se plonger assez profondément dans le contexte historique de la lutte des Kurdes, de façon à avoir l’occasion de le comparer à des expériences antérieures de luttes révolutionnaires. Plusieurs membres du PKK ressortent aujourd’hui cette histoire pour réaliser une réflexion critique sur leur idéologie et leurs stratégies, l’intégrant dans leur processus d’autoquestionnement et de création de leur propre philosophie de libération — qui est peut-être une mythologie révolutionnaire.

En même temps, cela ne signifie pas de se laisser aller à la nostalgie. Au lieu de cela, il faut nous inspirer de la force rénovatrice de la jeunesse, de toujours aller de l’avant tout en questionnant. Ne soyez pas effrayé par l’autodéveloppement ; soyez ouvert à la critique et apprenez de ses erreurs et de celles des autres. Laissez le processus de changement révolutionnaire commencer par vous-même. Peut-être est-ce aussi une bonne chose dont les anarchistes européens doivent se rappeler : le processus révolutionnaire n’est jamais quelque chose en dehors de vous ; il doit être identique à votre propre progrès vers la liberté, pour que vous deveniez une partie symbiotique d’une société libre. Je pense que chaque militant anarchiste devrait accepter notre responsabilité historique ainsi que la possibilité de recueillir et d’agencer notre pouvoir collectif afin de construire et défendre une société fondée sur la créativité, la diversité et l’autonomie. Mais cela signifie que nous avons à vivre selon la façon dont nous pensons et dont nous parlons. Donc, nous devons balayer nos idées libérales dans la poubelle de l’histoire. Seulement alors, serons-nous en mesure d’aller au-delà d’un accord théorique commun et d’être en mesure de « tout changer », comme vous dites !

Le lien entre les anarchistes ou gauche radicale et la lutte de libération kurde semble être fort en Allemagne, avec beaucoup d’anarchistes actifs dans les efforts de solidarité et qui s’inspirent grandement du Rojava et d’ailleurs dans le Kurdistan. Pouvez-vous parler de l’histoire de ces liens de solidarité ? Quelles seraient certaines des formes concrètes que cette solidarité ait pu prendre ?

Dans un premier temps, des groupes de solidarité ont émergé du mouvement des squats en Allemagne. Depuis les années 1990, des camarades allemands ont rejoint la lutte de la guérilla. Certains d’entre eux sont morts à la guerre, comme Shehid Ronahi (Andrea Wolf). Elle devait disparaître car elle était persécutée par l’État allemand pour ses actions dans la Fraction armée rouge, elle avait rejoint les rangs du PKK et elle avait combattu en tant qu’internationaliste. Plusieurs militants allemands ont aussi rejoint la lutte kurde armée et il y a donc des camarades, plus âgés, qui peuvent partager leurs expériences et réfléchir sur les erreurs qui ont été faites à cette époque. Dans les années 1990, il y avait beaucoup de problèmes, provenant des deux côtés, entre la gauche allemande et le mouvement kurde. D’une part, le PKK était encore ancré dans l’ancien paradigme et fortement axé sur la lutte au Kurdistan, à l’exclusion de tout le reste, ce qui faisait en sorte qu’il était difficile d’établir une vraie relation d’amitié. D’autre part, les Allemands ont maintenu nos modèles classiques de maintien à distance, critiquant sans comprendre, et démontrant l’arrogance de la métropole. Lorsque Öcalan a été arrêté et que le mouvement a eu à lutter durement pour survivre, cette solidarité ténue s’est fracturée.

Heureusement, comme le nouveau paradigme a commencé à émerger, un nouveau processus d’apprentissage a débuté, même s’il prenait forme très lentement et timidement depuis longtemps. Certains camarades allemands ont à nouveau visité le Kurdistan et été en contact avec des organisations de la diaspora, tandis que d’autres ont rejoint la lutte de la guérilla. Le PKK se perçoit lui-même comme internationaliste et il considère le fait que les liens internationaux soient renforcés comme étant d’une très grande valeur pour toutes les parties. Il a toujours été difficile de s’organiser avec les communautés kurdes dans la diaspora et, honnêtement, cela demeure un gros problème à ce jour. Bien qu’il y ait beaucoup de Kurdes vivant en Europe, les liens entre eux et d’autres radicaux européens ne sont pas très forts. Plusieurs raisons l’expliquent : l’une d’elles est le fait que la société allemande est très raciste et que beaucoup de communautés de migrants s’organisent seulement parmi leur propre peuple, comme une sorte de mécanisme d’autodéfense. De plus, le nationalisme tend à être plus fort chez les Kurdes de la diaspora, et la société de la diaspora est encore souvent organisée le long des lignes féodales. Dans les années 1990, il y avait des manifestations communes, et aujourd’hui les Allemands et les groupes kurdes marchent encore une fois à nouveau ensemble. Par contre, au niveau de l’auto-organisation commune, nous demeurons encore faibles.

Après l’attaque de l’année dernière de Shengal et le siège de Kobané, l’attention fut aussitôt ravivée et l’ensemble de la scène radicale de l’Allemagne a réagi. Depuis, les choses ont commencé à bouger lentement, de plus en plus de gens ont essayé de retrouver leur voie en retournant au Rojava et certains se sont joints aux rangs de la GPJ/YPJ.

Quelles suggestions feriez-vous aux anarchistes de partout ailleurs sur la façon d’apprendre et de faire preuve de solidarité avec la lutte pour la libération kurde ?

Nous pensons que les anarchistes doivent envisager la lutte de la libération kurde comme leur propre lutte, comme une lutte internationaliste. Le fait d’apprécier les camarades du Kurdistan peut nous aider à outrepasser les illusions libérales dont nous avons discuté. Il doit y avoir une reconnaissance, une conscience de responsabilité sur le dilemme du Moyen-Orient. L’ouverture d’esprit et la volonté de s’engager philosophiquement et théoriquement avec l’idéologie du mouvement est important, de sorte que nous pouvons exprimer ces possibilités dans de nombreuses langues et couleurs. Ce qui exige que nous soutenions aussi la lutte pour les questions de communication, qui peut être l’une des nombreuses façons de la soutenir sur le plan technique. En outre, il y a toujours eu une chaleureuse invitation à se rendre effectivement au Kurdistan pour apprendre, critiquer et affiner ses idées sur l’organisation locale et internationale. Comme nos amis kurdes l’ont souligné à plusieurs reprises, c’est finalement à ceux d’entre nous qui vivent dans les métropoles occidentales de construire nos propres mouvements révolutionnaires — il s’agit du plus grand soutien que nous puissions leur donner, car c’est une occasion de défense mutuelle. D’aussi loin que nous ayons pu l’entendre, l’aide pratique est nécessaire sur plusieurs thèmes : la connaissance de l’ingénierie, des trucs médicaux et de toutes sortes de choses pratiques peut s’avérer être utile.

Pouvez-vous nous faire une mise à jour sur la récente vague de répression antikurde par l’État qui se déroule en Turquie ? Comment le mouvement kurde répond-il à cette violence ?

Actuellement, nous sommes dans une situation d’escalade. En réponse à la lourde défaite électorale de son parti aux élections législatives du 7 juin 2015, le président turc, Erdogan, a déclaré la guerre à la population kurde et a donc mis fin au processus de paix, engagé par Öcalan en 2013. Depuis le massacre qui a coûté la vie à trente-quatre jeunes radicaux kurdes et turcs dans la ville frontalière de Suruç, sur le chemin pour Kobané, à la fin du mois de juillet, il y a eu des milliers d’arrestations et de bombardements des camps de la guérilla du PKK, à la fois dans Bakur (Kurdistan du Nord / sud-est de la Turquie) et dans les territoires du Medya défense dans Bashur (Kurdistan du Sud / nord de l’Irak). Le conflit militaire est en hausse, avec de nombreux militants et des civils abattus par l’État, alors que les attaques, pogroms contre les Kurdes et d’autres mouvements sociaux ont eu lieu, pendant des semaines, dans le nord du Kurdistan et dans toute la Turquie. Plus récemment, l’armée turque a assiégé la ville de Cizre pendant une semaine, tandis que les ultranationalistes turcs ont attaqué les Kurdes et les bureaux de la HDP (un parti politique kurde) dans tout le pays. Beaucoup de magasins kurdes ont été incendiés par les partisans de l’AKP, Parti de la justice et du développement conservateur de M. Erdogan, ainsi que par des membres d’organisations fascistes comme les Loups gris, l’organisation de jeunesse fasciste du Parti du mouvement nationaliste. Des attaques similaires contre les Kurdes et les autres opposants à la guerre ont eu lieu en Europe ces derniers jours et, alors que l’État allemand garde le silence sur ces attaques par des nationalistes turcs, des militants kurdes ont été criminalisés et arrêtés.

Dans le visage de cette violence, le mouvement a développé un modèle appelé la théorie de la légitime défense ou la théorie de la rose. C’est une métaphore fondée sur l’idée que chaque être vivant doit défendre sa propre beauté qui lutte pour survivre. Tous les êtres doivent créer des méthodes d’autodéfense en fonction de leur propre façon de vivre, en grandissant et en se liant avec d’autres et, où l’on ne vise pas à détruire son ennemi, mais plutôt à l’obliger à changer son intention de passer à l’attaque. Les guérilleros discutent de cela comme d’une stratégie défensive au sens militaire, mais ils travaillent également à d’autres échelles. Dans son essence, nous pouvons l’envisager comme une méthode d’auto-émancipation. Pendant longtemps, les guérilleros du PKK n’ont rien fait, prenant pour acquis que l’État turc poursuivrait les négociations, parce qu’ils savaient qu’ils ne pouvaient pas les vaincre militairement. Si vous êtes assez fort et suivez votre chemin, la violence ne sera pas nécessaire ; cela devient tout simplement une question d’organisation. Cette compréhension de l’autodéfense fait également partie du nouveau paradigme.

Étant donné le contexte géopolitique complexe de la lutte des Kurdes, pris entre différents États hostiles et forces armées, que pensez-vous que cela prenne pour qu’une révolution antiautoritaire s’enracine véritablement et soit la dernière dans la région ?

Eh bien, comme nous l’avons appris de l’étude d’autres révolutions à travers l’histoire : la seule occasion de durer pour une révolution est de se propager, d’élargir ses horizons et de surmonter toutes les frontières établies destinées à la contenir. Comme nos camarades kurdes l’expliquent, il y a deux piliers de la lutte révolutionnaire. Le premier et le plus important est le processus de construction de l’autonomie démocratique ; il réfère à la simple question sur la façon dont nous voulons vivre, sur la façon d’organiser nos vies quotidiennes. À l’heure actuelle, il est difficile de mettre l’emphase sur cette question, parce que toute la région est mise à feu et prise dans la guerre. Voilà pourquoi le second pilier est l’autodéfense par tous les moyens nécessaires. Les deux sont essentiels et doivent être appliqués à différents niveaux. Les soulèvements révolutionnaires à travers l’histoire, en Europe et ailleurs, où l’un ou l’autre de ces piliers a été négligé, ont été inévitablement vaincus.

Il est vraiment important de renforcer la position révolutionnaire dans le Kurdistan, non seulement militairement, mais aussi par l’élaboration de la communication avec des camarades du monde entier. Comme le soulèvement révolutionnaire en Turquie et le soutien au sein de l’Occident se développent, il y a moins de possibilités pour d’autres puissances régionales d’attaquer le mouvement kurde. En outre, afin élargir notre propre perspective, nous devons reconnaître l’énorme potentiel que l’expérience de ce mouvement nous offre. Depuis le début, ils se sont organisés au sein d’une situation qui était plus désespérée que la nôtre et, pourtant, ils ont réussi. Je dirais que c’est, d’une certaine manière, le fait de traiter avec un danger concret qui les rendait si forts. En outre, il serait tout à fait productif d’échanger des expériences. Les méthodes et outils de mouvements anarchistes de l’Ouest sont très créatifs et pourraient offrir beaucoup de soutien sur les questions spécifiques d’auto-organisation.

Nous retrouvons au Moyen-Orient, à l’heure actuelle, une étrange situation d’équilibre relatif de puissances, avec le Rojava positionné dans l’œil du cyclone. C’est la grande vision de la politique de l’islam sunnite, poussé de l’avant principalement par les gouvernements de la Turquie et de l’Arabie Saoudite. On y retrouve aussi les États chiites de l’Iran, l’Irak et les restes du régime Assad en Syrie. Enfin, il y a l’OTAN, duquel la Turquie est membre et où elle affirme ses propres intérêts. Au centre, nous y retrouvons aussi l’État islamique (Daech), une armée de zombies qui ne peut plus être contrôlée par personne, même si elle a probablement été créée et soutenue pour écraser la résistance kurde et le régime de Damas. Donc, dans cette situation chaotique, le Rojava est encore nécessaire pour l’OTAN, par exemple, parce qu’il est la seule option locale fiable qui soit en mesure d’infliger une défaite à Daech. Alors oui, le Rojava est en quelque sorte coincé entre toutes ces puissances militaires. Par contre, comme nous l’avons appris dans le cadre de nombreuses révolutions, la guerre n’est pas simplement une question de mathématiques. Elle est plus liée à une certaine façon de combattre et à une question de conscience. Nous devrions en tirer des leçons.

Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par cette « façon de combattre », ou forme spécifique de conscience dans la lutte armée, qui fait le caractère distinctif de la résistance kurde ?

Permettez-moi de partager une histoire qu’un ami m’a racontée une fois. Il a pris part à la guerre dans les monts Qandil en 2011. À cette époque, il y avait une alliance pragmatique entre la Turquie et l’Iran : les deux avaient un problème avec le mouvement kurde et avaient peur des possibilités militaires dont disposait la guérilla. Qandil forme l’extrémité sud des territoires de défense Mediya, les montagnes contrôlées par la guérilla dans les régions frontalières de l’Iran, de l’Irak et de la Turquie. Il m’a raconté une situation où un millier et demi de pasdaran, les régiments d’infanterie de l’Iran, ont tenté de prendre d’assaut la colline où les guérilleros se cachaient. Il y avait seulement une trentaine de camarades qui défendaient leur montagne. Il a expliqué que ce que l’armée iranienne a tenté d’utiliser contre eux étaient seulement leurs balles et leur crainte de la punition par ses dirigeants. Ils couraient aveuglément vers le sommet et ont été défaits. Ils n’avaient aucune conviction, aucune énergie, aucune amitié entre eux. D’autre part, m’a-t-il dit, quand ses camarades ont défendu leur position, ils n’ont pas simplement utilisé leurs armes. Ils se battaient pour leurs villages pillés, pour leurs familles brisées, gardant à l’esprit leurs amis tombés et ayant conscience que l’armée qui les attaquait ferait brûler les montagnes et les forêts derrière eux et détruirait la nature de leurs terres. Ils se sont battus pour ceux qui étaient trop faibles pour se tenir seuls, pour tous les membres de la société qui se tenaient derrière eux et les soutenaient en retour. Peut-être est-ce difficile à comprendre si vous ne le ressentez pas vous-même. Leur énergie a été soutenue par une longue lignée d’amis, par l’oppression historique connue, par une protection mutuelle — un amour pour la vie et la conviction de croire en eux-mêmes.

Toutes ces choses vous viennent en premier, dit-il, quand vous êtes assis à côté de vos amis dans votre position de garde et que vous élevez vos armes pour vous défendre : votre confiance en vos camarades, votre gratitude pour ceux qui croient en une société libre vivant dans les vallées et qui cultivent les jardins et vous nourrissent, votre tristesse à propos des horreurs que l’État a fait subir à vos amis et à vos familles. Et à la fin, il y a la balle que vous tirez sur celles qui viennent dans votre direction. Comment pourraient-ils éventuellement gagner, a-t-il demandé en souriant.

Même le combattant qui, objectivement, est plus faible peut produire une grande force, si elle se bat pour son propre bien et pour ceux à qui appartient son cœur, sans être poussée dans une direction ou par une idéologie ou encore d’être pressée de faire quelque chose qu’elle ne veut pas faire. Ceux qui se battent pour leur société et les relations symbiotiques qu’ils ont protégées et nourries entre eux sauront toujours vaincre les méthodes conventionnelles fondées sur la destruction ou sur des intérêts et stratégies hégémoniques fondées sur l’hostilité. Il m’a rappelé les mots que des amis philosophiques de l’Ouest avaient déjà dits une fois : la réalité reliée à vos propres désirs a une signification révolutionnaire. Si vous savez vraiment ce pour quoi vous vous battez, si vous percevez les éléments essentiels de la situation dans laquelle vous vous trouvez, vous pouvez le relier à votre volonté de vivre, ce qui vous donnera une beauté même au-delà de la mort. Cette guérilla m’a appris qu’ils se considèrent eux-mêmes comme les gardiens de la vie, en utilisant leurs propres capacités pour protéger la vie de leur société. Cela m’a beaucoup impressionné.

Il pose aussi la question : d’où va venir l’énergie révolutionnaire pour l’Occident ? Nous comprenons à peine notre propre situation, pressés par des décisions pragmatiques fondées sur un système de dépendances complexe. Peut-être cela est-ce la leçon que nous devons apprendre pour nous-mêmes : quelle est la réalité de notre situation commune que nous devons comprendre pour commencer ? C’est la raison même pour laquelle aucune autre armée en ce moment ne peut repousser les forces de Daech en Syrie. En défendant Kobané, les GPJ/YPJ ont fondé leur défense sur cette même conscience. Personne ne pouvait croire qu’ils libéreraient leur ville ; cela va au-delà du rationalisme. C’est fondé plus sur la foi en vous-même et sur la conviction en votre propre énergie révolutionnaire, qui évolue à partir de votre désir de vivre. C’est cette chose qui été presque évacuée hors de vous si vous avez été élevé dans le capitalisme occidental.

Un autre ami a ajouté que si vous voulez vraiment créer une nouvelle société fondée sur des relations non oppressives, vous essayez de construire quelque chose qui n’existe pas encore. Un quelque chose qui fait partie d’un nouveau monde, d’un autre monde. Comment pourriez-vous comprendre de façon rationnelle, à partir de votre point de vue aujourd’hui ? Ce n’est pas écrit dans les livres. Vous auriez besoin de devenir fou pour outrepasser le statu quo ; vous devez être convaincu par votre fantaisie et par votre désir. Voilà votre problème en Europe, a-t-il conclu : vous avez oublié comment faire cela.

Rojava syrien et confédéralisme démocratique… Une vision pédagogique de l’intérieur…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , on 27 mars 2017 by Résistance 71

Excellent entretien avec un prof d’anglais bénévole qui a passé plus d’un an au Rojava, province kurde du nord de la Syrie, qui essaie de mettre en place les concepts du Confédéralisme Démocratique tel qu’envisionné par Abdullah Öcalan, le leader kurde du PKK emprisonné en Turquie depuis 1999.
Cet entretien montre de manière la plus objective possible les réussites et les problèmes de cette révolution sociale qu’on voudrait être un modèle, mais qui bataille constamment avec tant de réalités du terrain.
Une vision réaliste qui ne nous aide que mieux à comprendre. Seul le peuple kurde possède la capacité de prendre son destin en main et de mener cette révolution plus avant, si la solidarité s’impose, elle ne doit en aucun cas se transformer en ingérence.
Seuls les peuples pourront s’émanciper par et pour eux-mêmes, les expériences du Rojava et du Chiapas, adaptées à leur environnement politico-culturel particulier, nous donnent quelques clefs supplémentaires.
~ Résistance 71 ~

Pour en savoir plus: lire le “Confédéralisme Démocratique” d’Abdullah Öcalan

 

De retour de la révolution du rojava

Entretien avec Peter Loo (professeur d’anglais bénévole au Rojava)

 

Novara Media / Ballast

 

25 Mars 2017

 

Source:

http://www.revue-ballast.fr/de-retour-de-revolution-rojava/

 

Une révolution socialiste, féministe, pluri-ethnique et écologiste prend forme depuis près de cinq ans : quelque part en Syrie, au nord d’un pays divisé par la guerre, en région autonome kurde : le Rojava. L’anthropologue libertaire américain David Graeber va jusqu’à la qualifier de « l’un des rares points lumineux » de la région et de l’une « des grandes expériences démocratiques du monde ». Les principaux ennemis de la révolution ? Le fascisme théocratique de Daech et l’autocratie turque. Nous suivons avec un vif intérêt l’évolution de la situation et traduisons, pour le lectorat francophone, cet entretien de Peter Loo paru il y a trois mois de cela dans les colonnes du site Novara Media : professeur d’anglais bénévole, il a passé plus d’un an sur place dans le cadre du groupe de solidarité anticapitaliste Plan C Rojava. Et livre, à son retour, une analyse pédagogique de la situation, soucieux des grandes réalisations autant que des limites certaines.

Pourriez-vous d’abord détailler un peu la chronologie de la révolution au Rojava ?

Eh bien, commençons par évoquer rapidement les origines de la révolution. Beaucoup de gens omettent de parler des origines, alors que c’est crucial pour comprendre la dynamique de toute la révolution. Le Parti de l’union démocratique (PYD) qui a mené la révolution était actif dans le nord de la Syrie, ou Kurdistan occidental (Rojava signifie « ouest » en kurmanji) depuis 2003. Avant lui, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), auquel est affilié le PYD, avait l’autorisation du régime d’utiliser la région comme base d’activités contre l’État turc, jusqu’à son expulsion en 1998. Les premières manifestations contre le président syrien Bachar El-Assad ont débuté début 2011 ; au printemps, le PYD a entrepris de se consacrer à l’organisation de la communauté kurde en formant des comités locaux et des unités d’autodéfense — les précurseurs du YPG, ainsi que des forces féminines du YPG. Cela devait constituer la base sociale de la révolution. Mi-juillet 2012, alors que le mouvement social contre El-Assad s’étaient transformé en conflit militaire sanglant impliquant plusieurs puissances étrangères, ces forces d’autodéfense, renforcées par des guérilleros formés par le PKK, expulsèrent les forces du régime de plusieurs villages et villes du Nord. Les forces de défense du PYD prirent alors le contrôle des grandes routes et évincèrent le régime des infrastructures clés — en causant très peu de violences et de victimes.

La géographie a joué évidemment un rôle crucial : les zones à majorité kurde où le PYD pouvait s’organiser furent les premières à se soulever et à expulser les forces du régime. Dans les zones sans forte majorité kurde, les forces d’El-Assad parvinrent à se maintenir. Ici, à Qamishlo, où 20 % environ de la population soutient le régime, il y eut des affrontements violents mais le régime réussit à garder le contrôle de plusieurs bâtiments publics. Juillet 2012 marqua l’émergence du Rojava en tant que force à part dans le conflit syrien. Les cantons qui furent créés se déclarèrent contre El-Assad (quoique plaidant pour une destitution électorale, sans recourir à la force), tout en restant en dehors de la constellation de groupes rebelles syriens en voie de fragmentation. Les relations entre le Rojava et l’Armée syrienne libre — ASL/FSA : les forces militaires initialement formées par les rebelles — sont complexes : les exemples de coopération comme de conflit entre le Rojava et les différentes composantes de l’ASL sont nombreux  depuis le début de la révolution. Ce récit des origines de la révolution en tant qu’insurrection est contesté par ceux qui critiquent la révolution du Rojava et son refus de rejoindre plus largement le soulèvement anti-Assad. Émanant surtout de Grande-Bretagne, ces critiques incluent Robin Yassin-Kassab et Leila al-Shami, les auteurs de Burning Country. Dans cet ouvrage, qui ne parle que brièvement du Rojava, les auteurs affirment que le retrait des forces d’El-Assad avait été « apparemment coordonné » avec le PYD, dont l’arrivée au pouvoir était un fait accompli précédemment accepté par le régime afin de libérer des troupes des missions de surveillance pour leur permettre de combattre les rebelles ailleurs. Ces deux récits sont incompatibles ; j’avoue ne pas avoir de réponse définitive : peut-être que les choses seront plus claires dans les prochains mois, lorsque les relations entre le Rojava et le régime syrien seront éclaircies.

L’argument du fait accompli n’explique pas, pour autant, les victimes militaires des premiers jours, ni pourquoi les hostilités continuent, de façon sporadique. Je ne crois pas en l’existence d’une conspiration. Il semble plus probable que, reconnaissant que la situation politique au Rojava a changé avec l’insurrection, El-Assad a reconsidéré sa position politique concernant cette partie de la Syrie, probablement pour garder ses options ouvertes sur le long terme. Depuis ses débuts, la révolution s’est étendue géographiquement et socialement. Deux de ses trois cantons sont directement reliés (Kobané et Ciziré) et les combats continuent afin qu’ils le soient au canton d’Efrin. Un système basé sur la décentralisation (le système confédéral) et la construction de « communes » au niveau local a été institué ; une organisation économique qui privilégie les coopératives et assure la satisfaction des besoins primaires est en place. Un bouleversement majeur des relations entre les hommes et les femmes est également en cours. Il s’agit d’une des plus passionnantes luttes politiques entreprises de nos jours, à la fois du point de vue de son échelle et de sa portée — d’autant plus impressionnante que le conflit est toujours en cours en Syrie et que les pays voisins affichent leur hostilité vis-à-vis d’elle.

Nous reviendrons sur les relations entre révolution et régime. Ainsi, la révolution a débuté en tant que mouvement dirigé par le PYD principalement soutenu par des Kurdes ?

Exactement. Après ce qu’on pourrait appeler la phase insurrectionnelle de la révolution (consistant à écarter le régime du pouvoir), la phase suivante fut celle de la consolidation politique et de l’application d’un programme politique. Ce programme repose sur trois principes essentiels : un système de démocratie citoyenne (en relation avec les partis politiques officiels et doté d’une certaine forme de représentativité) que l’on appelle « confédéralisme démocratique » ; la révolution des femmes ; un programme écologique — de loin le moins développé des trois aspects pour le moment. Consolider ce programme au-delà du PYD ou de la communauté kurde ont été les tâches immédiates de la révolution. Plusieurs petits partis politiques sont aujourd’hui actifs dans la révolution : ils travaillent ensemble sous le nom de « TEV-DEM » (Mouvement pour une société démocratique). Bien évidemment, tout le monde ne soutient pas ce qu’il se passe. L’ENKS, une coalition de seize partis dominée par Massoud Barzani, le président du gouvernement régional du Kurdistan irakien (GRK), a publiquement critiqué beaucoup de choses qui ont lieu au Rojava. Barzani ne partage pas la vision politique du PYD. Il calque le GRK sur les États pétroliers, comme Dubaï, et applique, en ce moment même, un embargo contre le Rojava, avec son allié turc — ce qui cause toutes sortes de problèmes… En raison de ces tensions, Carl Drott, de l’université d’Oxford, a déclaré : « Parfois, il semble que la seule politique cohérente du KCN [ENKS] est de s’opposer à tout ce que fait le PYD. »

Plus important encore, la révolution a comme priorité de gagner le soutien et la confiance de toutes les communautés présentes au Rojava. Ces communautés — Arabes, Syriaques, Tchétchènes, Arméniens, Turkmènes, etc.— s’impliquent en nombre grandissant au fil du temps, au fur et à mesure qu’elles voient les idées de la révolution (et ses avantages) mises en pratique, de même qu’elles constatent que le régime ne reviendra pas. Les raisons de soutenir la révolution vont des plus politiquement motivées, telles que le souhait d’un Kurdistan libre, la confiance en la politique d’Abdullah Öcalan [le leader emprisonné du PKK, ndlr] et sa vision du confédéralisme et un désir plus concret de paix, de sécurité et de services de base que la révolution apporte à la vie quotidienne. Les YPG et YPJ sont aimés par quasiment tout le monde ici ; ce soutien s’est étendu à l’alliance militaire (les Forces syriennes démocratiques, FSD/SDF) conclue avec d’autres milices progressistes des différentes ethnies de la région. La révolution a démarré du sein de la communauté kurde et le travail à mener pour qu’elle soit soutenue par d’autres communautés est une priorité cruciale. Cela suppose de travailler avec les milliers de réfugiés arabes fuyant le conflit du reste de la Syrie et qui sont empêchés de se rendre en Europe par l’État turc. Une partie de mon travail avec le TEV-DEM consiste à consolider ce soutien des communautés. La communauté syriaque, par exemple, est fortement divisée entre le régime et la révolution, et chaque faction possède ses propres unités militaires et sa propre police. Quand on traverse les quartiers syriaques, cette division saute aux yeux : ici, la rue est pleine de portraits d’El-Assad et de drapeaux du régime ; là, il y a un checkpoint pro-révolution avec des slogans révolutionnaires sur tous les murs.

Abordons la question épineuse des relations entre le régime d’El-Assad et le PYD. En quoi consistent-elles, en résumé ?

Comme je l’ai dit, la révolution n’a pas mis partout le régime à la porte. Ici, à Qamishlo, il est encore présent. Ainsi, lorsqu’Alep a été « libérée » récemment, de bruyantes festivités pour la victoire d’El-Assad ont eu lieu dans certains quartiers — et le régime continue de payer les salaires de certains fonctionnaires, comme les instituteurs. De temps en temps, des escarmouches éclatent dans des villes où le régime est encore présent, comme ici ou à Hasseke. La révolution s’est constituée en tant que force indépendante du large mouvement de rébellion — très diversifié — contre El-Assad. Elle a pu compter sur le soutien de mouvements sociaux étrangers, de partis politiques progressistes, mais également sur celui, plus controversé, de puissances comme les États-Unis et, parfois, de la Russie. Cela a, dans une certaine mesure, empêché El-Assad ou, plus probablement à l’heure actuelle, l’État turc de l’annihiler purement et simplement, bien que la situation soit toujours périlleuse. Aujourd’hui, les positions que va prendre le régime vis-à-vis du Rojava ne sont pas encore claires, et vice-versa. Pour le moment, aucun des deux camps n’a d’avantages militaires probants pour l’emporter sur le terrain. Après la défaite des rebelles, quasiment assurée avec la réoccupation d’Alep, cela peut complètement changer. Par exemple, le YPG et le YPJ, qui défendaient le quartier kurde d’Alep, Sheiq Maqsoud, et qui ont également soutenu les forces d’El-Assad à certains moments de la bataille, se sont désormais retirées, pour ne laisser que les Asayish, la police armée, dans le quartier.

Ces relations avec le régime ont été beaucoup critiquées. Au début du soulèvement syrien, la possibilité d’une large alliance entre Arabes et Kurdes semblait proche mais celle-ci a échoué, pour plusieurs raisons. Parmi celles-ci figurait un chauvinisme arabe latent, fruit de décennies de régime colonial au Rojava, et l’une des causes de la réticence du régime et des rebelles à voir l’autonomie kurde proclamée. La montée en puissance des forces islamistes du côté rebelle a également bloqué une alliance à grande échelle entre révolution Rojava et rebelles. Des accords ont été conclus à échelle locale, avec les forces présentes dans les cantons, comme les FSD, mais une large alliance avec les grandes factions rebelles est restée au point mort. Cette opportunité manquée, si tant est qu’elle fût possible, a probablement déterminé l’issue du reste du conflit.

Les cantons du Rojava ont connu une expansion rapide, particulièrement dans les zones à forte présence arabe. Pourriez-vous nous parler de votre expérience quant à l’accueil des différentes ethnies au sein de la révolution et de la façon dont cela fut perçu ?

Depuis 2015, les zones contrôlées par les cantons se sont largement étendues grâce aux offensives menées par ceux-ci contre Daech. Il est indéniable que cela est d’abord dû à un réseau de cantons, en permanence reliés les uns aux autres. Ces offensives, menées par des forces principalement kurdes sur des régions majoritairement arabes, ont causé quelques problèmes. J’ai eu l’occasion de me rendre sur le front à Salouk en décembre [2016]. L’offensive sur Raqqa faisant reculer la ligne de front, les gens ont été autorisés à retourner dans leurs villages. Les villageois que j’ai rencontrés semblaient globalement pencher en faveur des unités des FSD, avec qui ils entraient en contact. Cependant, tous les villageois ne soutenaient pas les actions en cours, d’autant que beaucoup, nous a-t-on dit, avaient été ou étaient encore des sympathisants de Daech. Nous avons visité un tabur (unité militaire) victime d’un attentat-suicide plus tôt dans l’année ; son auteur était quelqu’un de connu, originaire du village d’à côté. Les zones contrôlées par le système confédéral augmentant, des ajustements ont dû être faits pour accueillir le nombre croissant de participants non-kurdes. J’ai mentionné les FSD comme exemple de coalition militaire multi-ethnique, laquelle a représenté un pas en avant pour la révolution. L’actuelle dénomination officielle de la région, « Système fédéral démocratique de Syrie du Nord », témoigne du projet multi-ethnique que la révolution essaie de construire. On a notamment entendu l’un des coprésidents du système confédéral, Mansur Salem, un Arabe syrien, insister dans un discours récent sur le fait que construire ce soutien multi-ethnique était un défi politique clé pour la révolution.

Dans quelle mesure les « gens ordinaires » s’approprient-ils l’idéologie de la révolution au Rojava ?

Les visiteurs qui s’attendraient à une expérience révolutionnaire transcendantale seront déçus. Un travail exceptionnel y est accompli et il existe une bonne couverture médiatique, produite pour une audience occidentale ; mais, au-delà du front, la manière dont la révolution se manifeste est souvent subtile ou simplement pas aussi développée que ce à quoi on pourrait s’attendre. Diffuser les valeurs de la révolution dans d’autres communautés est un travail en cours. À titre d’exemple, les niveaux les plus élevés du système confédéral, en particulier les villes, sont bien développés, alors que le niveau le plus bas, à savoir la commune — institution de quartier où s’organise la participation la plus directe dans les assemblées politiques et les comités, sur des thèmes politiques —, n’est pas aussi répandu que ce que l’on pourrait croire. Les raisons remontent aux origines de la révolution et à la dynamique de cette phase insurrectionnelle que nous avons évoquée. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce sont les niveaux les plus élevés du système qui tentent de développer les niveaux de base de la participation politique. Une large part du travail est consacrée à accroître la place des communes, numériquement et géographiquement. Cela implique de trouver des ressources matérielles et d’éduquer les gens, dans les communautés locales, sur les valeurs de la révolution, ainsi que sur le fonctionnement, parfois complexe, du système. L’élément le plus visible de la révolution est sans doute le rôle des femmes dans la société.

L’image souvent renvoyée par la révolution est celle de la libération des femmes et du rôle de premier plan des YPJ dans la volonté de transformer les relations de genre. Comment cela affecte-t-il la vie quotidienne au Rojava ? Est-ce vraiment un aspect fondamental du mouvement ?

Une critique de gauche en Europe, comme on peut le voir dans un article récent de Gilles Dauvé, avance que la révolution des femmes au Rojava est limitée aux seules femmes des YPJ. Si c’était le cas, on ne pourrait pas considérer que le Rojava connaît une révolution des femmes. Après tout, l’État israélien enrôle des femmes comme soldats, et Kadhafi était connu pour avoir des gardes du corps féminins. L’histoire est pleine d’exemples de femmes jouant un rôle prépondérant dans les luttes sociales ou les conflits militaires, pour retrouver ensuite une position sociale de soumission une fois les hostilités terminées. Mais ce n’est pas là que s’arrête la révolution des femmes au Rojava. De même qu’elle ne s’arrête pas au 40 % de représentation féminine dans tous les comités, ni à l’égalité en termes de prise de parole (ce qui est en soi un pas qui va au-delà de ce qui se pratique dans la majorité des États occidentaux). Sous toutes ces conquêtes manifestes, il y a le développement long, patient, du mouvement politique des femmes : l’éducation politique pour que les femmes développent leurs capacités, pour que les futures organisatrices prennent confiance en elles ; des actions de (ré)éducation et d’intervention contre les hommes ayant commis des abus ; l’activité des comités de femmes à tous les niveaux du système confédéral ; et le travail infatigable du Kongreya Star (« Congrès des étoiles ») — la forme d’organisation du mouvement des femmes ici.

Encore une fois, ce n’est pas un processus sans accrocs. Ces changements se font dans une société massivement conservatrice où la violence contre les femmes, les meurtres pour l’honneur, les mariages forcés, la différence considérable entre les salaires, ainsi que les caractéristiques habituelles du patriarcat étaient extrêmement courants avant la révolution. Le mouvement travaille dur pour fédérer tout le monde, assurer des positions fermes, prendre des mesures immédiates si nécessaire, ou adopter une approche sur le long terme si cela s’avère plus efficace. À l’image de tout le reste, ici, le mouvement partage des traits communs avec les mouvements occidentaux, mais il conserve de nombreuses différences. Le travail politique qui sous-tend le mouvement des femmes au Rojava est collectivement appelé « jinéologie », qui signifie « la science des femmes ». Öcalan est, sans surprise, un théoricien jinéologiste de premier plan ; il a développé une vaste argumentation consacrée aux racines historiques du patriarcat, qui a renversé une société matriarcale et pacifique. Le capitalisme est considéré comme intrinsèquement patriarcal et Öcalan, qui est la référence principale du mouvement, soutient que « la nécessité d’inverser le rôle des hommes revêt une importance révolutionnaire ».

Certains pans de son argumentation sont plus problématiques pour une partie des féministes occidentales. Par exemple, l’approche jinéologique du genre peut passer pour essentialiste, car elle assigne des caractéristiques définies aux genres. Les féministes queer trouveront cette idéologie très provocante. Les comportements en matière de sexualité sont aussi très différents que ceux en vigueur en Occident : les relations sexuelles entre les cadres sont globalement interdites, et il y a toujours, dans le reste de la société, une forte pression sur la question de l’abstinence jusqu’au mariage. Dans de nombreuses interviews, lorsque la question queer est soulevée, la réponse standard se résume souvent à : « Nous n’avions jamais vu de personne gay au Rojava, avant. » Cette question sera, je l’espère, prise peu à peu en compte — j’ai entendu des rapports selon lesquels des politiques LGBT étaient mises en place dans certaines zones.

Vous dites que la jinéologie ne se conforme pas complètement au féminisme occidental. Peut-on affirmer la même chose pour le mouvement apoïste [ou « confédéralisme démocratique », théorisé par Öcalan, ndlr] en général ?

Oui, absolument. Beaucoup de débats sur le PKK sont construits en réponse à la question « Est-ce une organisation anarchiste ? » : ils tournent en rond parce qu’ils ne parviennent pas à effectuer une analyse concrète du mouvement lui-même. Au même titre que le PKK n’a jamais été, historiquement, une organisation ouvertement marxiste-léniniste, il ne peut pas non plus être qualifié de mouvement anarchiste. Le PKK et ses organisations sœurs s’autodéfinissent comme « apoïstes » — un mouvement construit autour d’Abdullah Öcalan et de ses travaux très… éclectiques. Les mouvements qui se fondent sur sa vision politique sont contradictoires, en particulier après le développement du « nouveau paradigme » qui suivit l’arrestation d’Öcalan en 1999. Ce paradigme a modifié de manière significative de nombreux pans de la vision politique du PKK. Bien que celui-ci ait désormais formellement abandonné la revendication d’un État kurde indépendant et l’ait remplacé par son modèle de confédéralisme démocratique, c’est encore un mouvement hiérarchique, avec une discipline stricte pour les cadres et un culte de la personnalité autour d’Öcalan. Leur conception de la révolution ne s’inscrit pas dans les limites des conceptions des mouvements révolutionnaires classiques, mais se définit comme suit : « Ni l’idée anarchiste de l’abolition de la totalité de l’État immédiatement, ni l’idée communiste de la prise de contrôle de la totalité de l’État immédiatement. Avec le temps, nous organiserons des alternatives pour chaque section de l’État contrôlée par le peuple, et quand elles réussiront, la partie correspondante de l’État sera dissoute. » Par ailleurs, et c’est important, leur critique du capitalisme ou, selon leurs termes, de la modernité capitaliste, est relativement opaque — une opacité que le manque de traduction en anglais de leurs textes ne contribue pas à éclaircir — ; elle n’est aussi certainement pas aussi fondamentale que celle provenant de la tradition marxiste. Bien que le mouvement apoïste intègre de nombreuses valeurs des traditions socialiste et anarchiste, c’est quelque chose de différent et distinct.

Deux autres volontaires internationaux, anarchistes revendiqués, ont publié récemment un article sur le site Plan C. L’article donne une série de raisons pertinentes et majeures sur les freins d’ordre pratique à la mise en œuvre de la solidarité au Rojava, et pour cela il mérite vraiment d’être lu. Il met en avant le fait (non contesté) que travailler au Rojava n’est pas neutre. Les choix des lieux et des personnes avec qui on travaille vont renforcer certains groupes, individus et dynamiques plutôt que d’autres, et on doit en être conscients. Mon interprétation de cette lecture est qu’elle reprend l’argument implicite, commun à beaucoup dans la gauche anti-autoritaire, en faveur du peuple ou des mouvements sociaux plutôt que des partis organisés. Le problème spécifique au Rojava, c’est que le mouvement apoïste a transcendé les limites de ses partis politiques et qu’il est aussi un mouvement social de masse comprenant des éléments d’auto-organisation au-delà des partis. Je dirais que la gauche révolutionnaire devrait soutenir le PYD et les mouvements apoïstes au Moyen-Orient plutôt qu’un « peuple » à la définition floue, et potentiellement fictif. Ils représentent une force progressiste très grande — peut-être la plus grande — au Moyen-Orient, et une large part de leur politique fait écho à la nôtre. Montrer un engagement sérieux dans un réel travail de solidarité aide à fonder le terrain commun à partir duquel on peut créer un dialogue avec ces mouvements. J’adorerais pouvoir débattre avec eux de certains pans de la vision apoïstes (par exemple, les définitions et critiques du capitalisme), mais cela ne peut sans doute se produire que si l’on peut justifier d’une certaine expérience.

Revenons-en aux communes : quelle est leur importance ?

Au niveau local, elles sont très importantes pour résoudre les problèmes mineurs, souligner les problèmes majeurs, et fonctionner comme la courroie de transmission sur le terrain des idées de la révolution. En plus d’organiser les réunions locales et les comités, les niveaux les plus bas du système servent de pôles pour mobiliser les gens sur les questions d’autodéfense, pour les manifestations et les rassemblements. Lorsque nous participons à un événement politique, nous partons d’habitude des Mala Gel (« Maison du peuple » — concrètement : centre social) de notre quartier en bus par grands convois, et lorsque nous organisons des événements, les communes locales sont une ressource vitale pour se connecter directement avec les gens. Je n’ai pas pu étudier suffisamment ce système, complexe, pour pouvoir estimer dans quelle mesure les idées de la base sont entendues plus haut dans le système fédéral, au travers des diverses délégations élues et des comités thématiques. Pour l’anecdote, j’ai rencontré ici un marxiste-léniniste européen convaincu que les anarchistes n’avaient rien compris à la révolution, et que les communes avaient un rôle très accessoire dans le processus. Pour lui, la révolution était dominée par le PYD ; le YPG et le YPJ en étant les bras.Quand il a rencontré l’un des partis marxistes-léninistes internationaux qui réalise ici un travail communautaire solide en promouvant et installant des communes, toute son attitude a changé. Peut-être que certains à gauche sont un peu optimistes sur le développement du système des communes, mais il existe bel et bien et il est en expansion ; nous devons simplement ne pas confondre nos désirs avec les réalités.

L’une des plus importantes interrogations à gauche est: quel type d’économie est en train d’être mise en place ?

La Syrie du Nord a été historiquement sous-développée par le régime syrien, qui l’a traitée comme une colonie intérieure. Les colons arabes étaient encouragés à s’installer autour des exploitations des réserves pétrolières découvertes dans la région. L’autre secteur principal de l’économie, la production agricole, était strictement encadré. Ce qui est désormais le canton d’Efrin a vu au fil du temps ses nombreuses forêts remplacées par des plantations d’oliviers tandis que, dans les années 1970, le régime répandait la rumeur selon laquelle une maladie de la tomate particulièrement vicieuse s’étendait depuis la Turquie, afin d’orienter la conversion de la production agricole du canton de Cizire vers le blé. Pendant l’hiver, conduire dans la campagne du canton de Cizire et de ses champs désertiques à perte de vue est une expérience lugubre. Des efforts sont menés aujourd’hui pour diversifier l’agriculture, pour des raisons à la fois écologiques et économiques. La révolution n’a donc pas hérité de beaucoup de moyens de production à grande échelle. Les quelques sites productifs d’envergure ont été socialisés. Il y a, il me semble, une usine de ciment, des puits de pétrole et, dans le campagne de Manbij, le barrage de Tishrin. Ici, à Qamishlo, on dénombre environ soixante « fabriques » qui emploient chacune au maximum vingt employés. Certaines sont le fait d’initiatives privées, d’autres sont gérées en coopératives. L’organisation du commerce et de la logistique se font aussi à petite échelle au Rojava. Lors de l’expulsion du régime, on comptait peu de larges systèmes logistiques — organisation des transports, ou systèmes de logistique intégrée, que les grandes chaînes de supermarché possèdent — qui pouvaient être socialisés. Le petit réseau ferré est hors service et le régime tient l’aéroport de Qamishlo, qui n’abrite qu’une ligne intérieure vers Damas, avec des trains peu fréquents.

Dans une très bonne interview menée par Janet Biehl, le conseiller pour le développement économique dans le canton de Cizire présente les « trois économies » qui fonctionnent en parallèle au Rojava. Vous pouvez lire l’article vous-même. En bref, il y a l’« économie de guerre », l’« économie ouverte » (c’est-à-dire le secteur privé) et l’« économie sociale ». Pour le moment, l’économie de guerre — le pain et le pétrole subventionnés, par exemple — domine, avec l’économie sociale des coopératives, qui est présentée comme porteuse d’espoir pour l’avenir. Évidemment, le danger est qu’en cas de levée de l’embargo le secteur privé soit de nouveau autorisé — en particulier pour ce qui est des infrastructures coûteuses, comme les raffineries pétrolières et l’industrie lourde —, et que l’économie sociale soit complètement écrasée par cette concurrence. Je ne voudrais pas m’aventurer à prédire l’avenir de l’économie, bien que les défis futurs semblent clairs, mais je trouve décevant que certains, à gauche, n’apportent pas leur soutien à ce qui se passe ici parce que la propriété privée persiste, ainsi que la production marchande et la relation salariale. Cette sorte de purisme du « tout ou rien » provient souvent d’une réflexion très abstraite, très éloignée d’une prise en compte des difficultés d’un changement social concret. Aucune révolution n’a encore réussi à abolir les relations capitalistes — encore moins en l’espace de quelques années, en pleine guerre de proximité internationale et sous embargo ! Bien que la critique de la modernité capitaliste apoïste ne soit certainement pas une critique marxiste, la stratégie économique au Rojava est largement une stratégie progressiste — avec des points d’interrogation quant à l’avenir. Elle mérite notre solidarité. Ne pas apporter notre soutien au prétexte que le capitalisme fonctionnera encore dans un futur plus ou moins prévisible me semble être une vision à bien court terme. Il est intéressant de constater qu’on soutient souvent des luttes sociales non communistes, jusqu’au moment où elles atteignent la capacité de changer significativement le monde, et que, dès lors, nombreux sont ceux qui retirent leur soutien. Il faut adopter une vision à plus long terme du changement social, qui le reconnaisse comme un procès compliqué et contradictoire. Ce n’est pas parce que la révolution ici ne met pas immédiatement en place le communisme que nous ne devons pas la soutenir.

Quelle est la composition dominante des volontaires internationaux ? Avec quelles attentes viennent-ils ; sont-elles confirmées ou déçues ?

En général, les gens qui arrivent ici forment un mélange entre idéalistes et une frange plus réaliste. À un certain moment, à partir des seules sources d’Internet, on pouvait croire que la majorité des volontaires étaient des aventuriers, des gens de gauche bien intentionnés, voire des gens de droite qui n’étaient là que pour combattre Daech. Même si cela a pu être le cas à un moment, ce ne l’est certainement plus aujourd’hui. Les YPG ont remarqué les conceptions et les comportements problématiques de certains de ses volontaires et sont devenus plus sélectifs. Sans surprise, il y a beaucoup de volontaires issus de la diaspora kurde, mais, au-delà, la majorité des volontaires que j’ai rencontrés ou dont j’ai entendu parler sont des gens de gauche. Il y a une présence relativement importante de camarades turcs venus d’organisations marxistes-léninistes ou maoïstes, par exemple. Les autres volontaires sont majoritairement européens ou nord-américains, et ils sont pour la plupart dans des unités militaires, parmi lesquelles un tabur international dévoué — le Bataillon de la liberté internationale. Les gens chez eux ont probablement vu dans les médias certaines des photos géniales prises par la « brigade Bob Crow » anglophone. Du fait des barrières de langage, des difficultés du voyage et de l’identification d’un endroit où la personne peut être utile, il n’y a pas beaucoup de volontaires internationaux dans la société civile. J’espère que cela deviendra plus facile avec le temps. Pour le moment, si les gens veulent être volontaires ici, ils devraient penser à quelles compétences ils détiennent ou peuvent acquérir avant de partir. Par exemple, si les gens sont intéressés, se former pour être professeur d’ESL (anglais comme seconde langue) est un excellent moyen d’être utile : la demande est très importante.

Pensez-vous que la présence de volontaires internationaux est un apport pour le mouvement ?

Il existe des compétences spécifiques pour lesquelles la demande est élevée, pour les équipes médicales, par exemple. Sinon, les volontaires peuvent au minimum travailler à établir des liens entre le Rojava et le reste du monde. Ainsi, les gens ici savent qu’ils ne sont pas seuls et le reste du monde découvre un peu plus ce qui se passe. C’est bien sûr une grande responsabilité, pour ceux qui en ont la compétence, de rapporter ce qu’ils ont vu et de faire le portrait d’une révolution entière à partir de leur expérience. Ceux qui le font doivent tenter d’être honnêtes sur ce qu’ils ont vu, ce qu’ils pensent, et les limites de l’expérience personnelle. Il n’est pas surprenant, quoique décevant, de voir des critiques émanant de certains pans de la gauche qualifier la majorité des volontaires d’« aventuriers orientalistes », d’« islamophobes cachés » ou de « fantaisistes ayant le complexe du héros ». Même si certains rentrent bien dans ces catégories, la plupart des volontaires — en particulier les camarades politiquement actifs qui ont répondu aux appels aux volontaires — ne sont en rien comme cela. Le YPG prend d’ailleurs des mesures pour filtrer et évacuer ces types de volontaires. Il est stupéfiant de constater que même ce qui est considéré comme une valeur historique incontestée du mouvement communiste — l’internationalisme — est la cible d’attaques de la part de ceux qui se considèrent eux-mêmes comme appartenant à la gauche. Il semble qu’il y ait aujourd’hui plus de volontaires de gauche appartenant à des structures préexistantes — ou peut-être utilisent-ils simplement les médias plus efficacement. Quoi qu’il en soit, marteler le fait que c’est une lutte progressiste qui a besoin du soutien de la gauche internationale, et qui se considère comme partie prenante d’un mouvement international, est une tâche politique à laquelle nous pouvons tous participer.

Quel est l’impact le plus significatif de la révolution pour le moment ?

La révolution a libéré le peuple de la région de la domination du régime d’El-Assad et de Daech. Elle a aussi apporté des progrès importants pour ce qui est de la libération des femmes et la démocratie directe. Sur le plan international, la révolution a donné une impulsion massive aux luttes au nord de la frontière à Bakour et en Turquie, ainsi qu’aux révolutionnaires au-delà. Même s’il faut garder la tête froide, il y a de nombreuses leçons à tirer de cette révolution. Au minimum, le Rojava sert à rappeler que la révolution est toujours possible là où des révolutionnaires sont organisés, déterminés, et prêts à risquer leur vie.

Un commentaire final ?

La révolution ne correspond pas ici au fantasme parfait de certains révolutionnaires occidentaux. Cela n’a pas été le soulèvement spontané de l’immense majorité des gens, ils n’ont pas aboli l’État (à supposer que cela soit possible) ou le capitalisme, et il y a encore des problèmes à régler. Malgré le fait que ce n’est pas le communisme ici et maintenant, cette révolution a besoin d’applaudissements et de soutiens. Comme toutes les révolutions, elle n’est pas apparue achevée une fois pour toutes, elle se construit sur le tas, en faisant face à beaucoup d’opposition. Contrairement à de nombreuses révolutions, celle-ci est assez difficile à définir : les étiquettes « anarchiste » ou « révolution sans État » obscurcissent plus qu’elles ne font voir. Ce que nous savons cependant, c’est que cette révolution impulse des formes de démocratie populaires, la libération des femmes et certaines formes d’économie de la solidarité. La vie au Rojava est meilleure pour les gens que dans la plupart des régions du Moyen-Orient. Pour ceux qui sont effrayés de voir des révolutionnaires ayant un réel pouvoir de changer les choses plutôt que de se maintenir à jamais dans la « résistance », je voudrais citer Murray Bookchin (dont l’influence sur la lutte ici est clairement exagérée dans certains milieux) : « Les anarchistes peuvent appeler à l’abolition de l’État, mais une coercition d’une certaine forme sera nécessaire pour prévenir le retour de l’État bourgeois en pleine force et avec une terreur débridée. Le fait qu’une organisation libertaire échoue, du fait de la peur déplacée de créer un “État”, à prendre le pouvoir quand elle le peut, avec le soutien des masses révolutionnaires, est au mieux de la confusion, au pire une perte totale de ses nerfs. »

Ceux qui adoptent une position d’ultragauche au Rojava, et qui placent la révolution hors de portée, mettent plus en évidence les faiblesses de leur propre positionnement politique que celles de la révolution qui se met en place ici. Une vraie révolution est une masse de contradictions dont la plupart doivent être affrontées à mesure qu’elles apparaissent. Ce qui fait qu’il est particulièrement important pour la gauche libertaire de soutenir cette révolution, c’est qu’elle affronte ces contradictions sans en passer par la dictature d’un parti politique. Il y a d’autres moyens pour la gauche d’exprimer sa solidarité avec le Rojava, et la lutte plus large dont il est un des éléments dans la région, que d’écrire des articles et de partager des trucs sur Facebook. Diffuser des informations sur ce qui se passe ici est bien sûr important, mais les exigences des organisations politiques qui soutiennent la révolution ici, et qui en ont la capacité, sont bien plus élevées. En Grande-Bretagne, par exemple, le groupe de solidarité pour le Rojava du Plan C travaille avec des structures dirigées par des Kurdes, qui organisent des débats et des manifestations ; il a rassemblé de l’argent, notamment pour un bus-école et du matériel médical, et envoie maintenant des volontaires pour faire du travail civil. Il y a quelques groupes de solidarité kurdes qui travaillent dur en Grande-Bretagne également, qui font du très bon travail. Si on les compare à avec des campagnes de solidarité au long cours comme les campagnes de solidarité pour la Palestine, les campagnes de solidarité des Kurdes sont encore très jeunes au Royaume-Uni. L’intensification massive du rôle contre-révolutionnaire de la Turquie, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières, susceptible de s’étendre à l’Irak cette année, augmente encore la nécessité de cette solidarité. Des structures nationales efficaces de solidarité doivent être rejointes ou créées, et fédérées à un niveau international. C’est un peu cliché, mais nous ne pouvons pas oublier ce slogan : « La solidarité n’est pas un mot, c’est une arme. »

 

Titre original : « A real revolution is a mass of contradictions: Interview with a Rojava Volunteer », 01 février 2017 — traduit de l’anglais, pour Ballast, par Jean Ganesh et Farid Belkhatir

Au lieu de la mascarade politique proposée… Intéressez-vous au Confédéralisme Démocratique: l’exemple du Rojava kurde

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 11 mars 2017 by Résistance 71

… parce qu’il n’y a pas de solutions au sein du système ! qu’il n’y en a jamais eu et n’y en aura jamais ! Boycott du vote qui n’est que la validation pseudo-citoyenne du consensus du statu quo oligarchique. Notre rapport à l’État est un rapport de soumission inutile. Changeons notre attitude ! Union pour une résurgence de la nature sociale profonde et universelle humaine, celle de la société des sociétés…

~ Résistance 71 ~

 

“Il est souvent dit que l’etat-nation se préoccupe de la destinée des gens du commun. Ceci est faux. Il est plutôt le gouverneur national du système capitaliste mondial, un vassal de la modernité capitaliste qui est plus intriqué dans les structures dominantes du capital que nous ne tendons à le dire généralement: c’est une colonie du capital et ce indépendamment du nationalisme avec lequel il se présente, il sert de la même manière les processus capitalistes d’exploitation. Il n’y a aucune autre explication pour la redistribution des plus horribles des guerres menées par la modernité capitaliste. Ainsi donc, par là-même, l’état-nation n’est pas avec les peuples, il est au contraire un ennemi des peuples !”
~ Abbdullah Öcalan ~

A lire: “Le confédéralisme démocratique”, Abdullah Öcalan, 2011

 

Le confédéralisme démocratique du Rojava

 

Entretien avec l’historien Raphaël Lebrujah

 

Octobre 2016

 

Source:

http://lagueuleouverte.info/Le-confederalisme-democratique-du-Rojava

 

Dans le Kurdistan syrien, un peuple enclavé, isolé, mais éduqué et responsable construit une nouvelle société tout en luttant efficacement contre DAECH. Une pratique concrète d’écologie sociale.

Au Kurdistan syrien(1), trois provinces forment une région appelée Rojava ; il s’y déroule aujourd’hui une expérience sociale originale et passionnante. Occultée, dans son contenu, hormis son aspect « vitrine » (des femmes font la guerre en première ligne), par la plupart des médias grand public , cette expérience n’a pas eu d’équivalent dans le monde depuis le Chiapas (au Mexique à partir de 1994), voire pour de très courtes périodes pendant la Guerre d’Espagne ou la Commune de Paris. Cette expérience unique de « municipalisme libertaire » a été théorisée par Murray Bookchin (2), elle est portée, depuis 2012, par le projet politique mis en place par le PYD (Parti d’union démocratique). Ce projet est fondé sur celui du PKK, plus particulièrement de son leader historique et charismatique, toujours emprisonné, Abdullah Ocalan. 
Notre rencontre avec Raphael Lebrujah, jeune historien revenu de ce pays, une fin d’après-midi de mi-septembre , près de la Place de la République, non loin de l’endroit où se tenait « Nuit debout », incendie de printemps quasi réduit en cendres maintenant, nous précise l’historique et nous fait vivre cette actualité, non sans rapport justement avec ce qui aurait pu/pourrait se jouer à « Nuit debout » : la mise en place d’une société parallèle sans Etat.

La Gueule Ouverte : Bonjour Raphaël, avant tout, peux-tu nous dire comment un parti marxiste-léniniste, comme le PKK, façon Staline (c’est en tout cas sous ce jour qu’il était présenté jusqu’ici et encore parfois) a pu devenir communaliste, selon la théorie de Bookchin ?

C’est toute une histoire, ça ne s’est pas fait en un jour ! Fondé en 1978, le PKK était, à la base, un parti marxiste léniniste classique. Mais dès ses prémisses, depuis 1972, ses animateurs n’étaient pas des léninistes « puristes » car ils accordaient une grande importance à la liberté individuelle, malgré une propension à tuer leurs propres opposants de l’ »aile gauche » trotskiste du parti – on est léniniste ou on ne l’est pas ! Tiers-mondiste, soutenu d’abord par plusieurs Etats dont l’URSS, la Grèce et l’Arménie puis par la Syrie et le Liban où des militants du PKK auront des camps d’entraînement dès 1978, avant de se battre du côté des Palestiniens au Liban en 1984, le PKK a fini par étendre la guérilla en Turquie. Il est vite déclaré « groupe terroriste » par la communauté internationale, ce qui va l’isoler. 
Née sur les ruines de l’Empire Ottoman en 1923, la Turquie est très centraliste et jacobine. Ses fondateurs, liés à la Franc-Maçonnerie du Grand Orient de France, puissante sous la IIIe République, suivaient le même principe simple « une langue, une nation, un peuple, un Etat », un principe qui avait guidé la nation française sur la voie de l’intégration plus ou moins forcée des minorités de la métropole comme par exemple la bretonne ou l’occitane… Mais la Turquie est bien plus polyethnique que la France- il y a 70 ethnies- et elle n’a jamais pu résoudre le problème kurde qu’elle s’est mise en tête, dès le début, de traiter par la répression, et donc ce fut réprimer ce parti, très populaire chez les Kurdes, le PKK. L’obsession assimilatrice de l’Etat turc dirigé alors par une junte militaire qui bloque toute solution politique, échoue continuellement et le PKK se met en guerre, estimant que les Kurdes sont colonisés. Cependant très vite, le PKK va se trouver dans une impasse militaire et dans un grand isolement politique et international. 
Les années 90 sont très dures pour les Kurdes : après les gazages en 1988 de villages par le régime de Damas – l’opération Anfal avait fait 200 000 morts- arrive la chute de l’URSS et le soutien de l’OTAN accru à la Turquie qui, pour soumettre la population kurde va implanter des supplétifs kurdes, les « gardes de villages », servant dans les régions très rurales du Kurdistan à combattre le PKK. La répression est terrible, le PKK et les Kurdes sont très isolés, des villages kurdes sont soumis, d’autres rasés – d’où des exodes massifs de population. Les Turcs ont voulu exterminer la culture kurde en parquant les Kurdes dans des villes, dans des espaces urbains très concentrés. Ils l’ont très mal vécu. 
Dans la même période, Ocalan est emprisonné en 1998, suite à une incroyable souricière montée au Kenya, où Ocalan était à ce moment-là, par la CIA, le Mossad et l’Armée turque réunis… il est condamné à mort, mais la possibilité d’une adhésion de la Turquie à l’Union Européenne lui sauve la tête : il est simplement emprisonné et il continue son activité politique en prison. On peut s’étonner qu’il n’ait pas été liquidé discrètement mais il semble que, pour le pouvoir d’Ankara, la détention d’Ocalan soit aussi un moyen de pression sur les Kurdes.
Parallèlement, dans le PKK, dès 1992, avec le soutien d’Ocalan, la question des femmes est en train de mûrir, la place de la femme va devenir autonome. Elles fondent leur propre organisation armée et en 1995, elles deviennent indépendantes dans le parti. On parle d’un « parti dans le parti ». La principale instigatrice en est Sakine Cansiz, qui a été assassinée à Paris en 2013. Les femmes vont, par exemple, pouvoir décider de leurs propres opérations militaires sans l’aval des hommes. Ocalan lui-même veut que les hommes fassent les tâches ménagères pour que les femmes puissent se former. Ils-elles ont une idée pour les hommes : « il faut tuer l’homme en nous. »
Elles-ils finissent par créer une « science des femmes » qui est la la Jineolojî, en 2011, un savoir par les femmes pour les femmes. Il y a des côtés essentialistes, en s’inspirant d’auteures féministes radicales, mais pas seulement : on veut aussi retourner à une vie « naturelle », la dimension écologique y est prégnante.

La Gueule Ouverte : Comment cela se passe-t-il, concrètement, la mise en place de ce régime, le « confédéralisme démocratique », ainsi appelé par Ocalan, et le type de société en cours de réalisation au Rojava, la région autonome kurde du nord de la Syrie ? Le Rojava – rappelons-le – est en guerre contre Daech mais en paix avec le régime de Bachar El Assad.

L’abandon du léninisme par le PKK, à partir de 1995, et l’élaboration, sous l’impulsion d’Ocalan (3), qui lit en prison Murray Bookchin (et surtout correspond avec lui, par son avocat), du Confédéralisme démocratique est sans précédent dans l’histoire du mouvement social.

Note de Résistance 71: Ceci n’est pas tout à fait exact, en effet toute la formation politique et sociale clandestine de 1983 à 1994 qui a mené à l’éclosion et l’avènement du mouvement (néo)zapatiste du Chiapas au Mexique, a aussi dû abandonner le marxisme-léninisme de base pour totalement s’adapter aux conditions indigènes des peuples de descendance Maya de la région. Cette mesure fut tout à l’honneur des théoriciens venus aider les populations locales dont le sub Marcos faisat déjà partie. C’est par l’ajustement de leur modèle politique rigide vers une gouvernance d’assemblée totalement décentralisée que le Chiapas zapatiste est devenu un succès et un modèle social.
Ainsi l’EZLN est passé très très rapidement d’un fond marxiste-maoïste (le modèle politique initial ayant été plus proche de celui du “Sentier Lumineux” péruvien) à un modèle anarcho-indigéniste sans aucune structure centralisée et où le pouvoir est redilué dans le peuple via les assemblées de bon gouvernement dans les Caracoles. Ceci correspond de fait au mode de gouvernance ancestral des populations autochtones. Le 1er janvier 1994 a vu les zapatistes sortir de l’ombre et rester dans la lumière de la gouvernance populaire depuis. Cela fait maintenant 23 ans que la région autonome zapatiste du Chiapas montre l’exemple au monde au gré de ses succès et réalisations politico-sociales.
Le Rojava syrien est aujourd’hui, depuis 2012 et les évènements en Syrie, un autre espoir d’avènement du confédéralisme démocratique. Nous le disons et le répétons, le changement de paradigme politico-social est une question de volonté dans notre changement d’attitude envers les institutions qui nous gouvernent. Il suffit de dire NON ! d’abord idividuellement, puis très rapidement collectivement au gré de la résurgence du communisme primordial qui est partie intégrante de la nature humaine. La société étatique et son apogée capitaliste est une perversion de la nature humaine, son cancer arrivé en phase terminale.

Le PKK abandonne dès lors le centralisme et l’idée de prendre le pouvoir. 
Se mettent en place au Rojava des comités de base, des comités de quartiers, des comités municipaux, pour chaque commune et des comités de cantons. Il y a quatre niveaux et cette démocratie est décentralisée au maximum. L’idée est que plus on règle un problème au niveau local, avec les compétences locales, mieux cela se passe. C’est bien le principe de subsidiarité, celui de la « compétence suffisante ». Il n’y a pas d’instance supérieure : il n’y a plus d’Etat. Mais il y a des échanges commerciaux entre les communes du Rojava, même pendant la guerre. C’est que le Rojava existe et ce qui compte, avant la religion, pour les Kurdes, c’est bien l’identité kurde, une appartenance commune qui rassemble au-delà de considérations ethniques ou religieuses très diverses, foisonnantes même au Rojava. Cette identité s’actualise pour les Kurdes de cette région dans ce projet politique et une nouvelle façon de vivre. Et cette identité intègre, par la force des choses, des non-Kurdes car les Kurdes eux-même peuvent être minoritaires dans certains villages. C’est bien cette autonomie – et non pas indépendance d’un Etat kurde- qui permet cette ouverture aux non-Kurdes.
Il peut y avoir des conseils en dehors de ces conseils, par exemple des conseils de femmes qui vont s’organiser quand il y a une oppression sexiste. Le conseil sera alors non mixte, avec des personnes concernées. De même, des conseils de chrétiens, s’il y a une oppression de chrétiens… des conseils de jeunes aussi. Chacun a le droit de créer sa « commune », il existe même un « conseil du cinéma » !
Un principe très fort est qu’aucune politique n’a de légitimité démocratique si elle n’a été proposée, discutée et décidée directement par le peuple, et non par de quelconques représentants ou substituts. Ce sont les personnes concernées qui décident. C’est seulement l’administration de ces directives politiques qui peut être confiée à des conseils, des commissions ou des collectifs d’individus qualifiés, éventuellement élus, qui exécutent le mandat populaire sous contrôle public et en rendant des comptes aux assemblées qui prennent les décisions… Et si ces élus n’exécutent pas le contrat, ils peuvent être révoqués, bien évidemment, c’est tout à fait le contraire de la démocratie « représentative » qui est, pour le tout-venant occidental : « la démocratie » – car il n’en connait pas d’autre. C’est tout à fait l’idée de Bookchin, mise en pratique, et le PKK devient en quelque sorte libertaire. Mais tout s’est mis en place progressivement, d’abord par l’éducation des militants qui vont lire énormément, tout en intégrant de nouveaux auteurs à leur corpus idéologique, Bookchin en premier lieu mais également Bakounine, Rosa Luxembourg, révolutionnaire très populaire, une figure martyre – entre parenthèses il y a tout un culte des femmes « martyres », dont la combattante kurde Zilan, morte en 1996 – et, ils lisent aussi, ce qui est plus surprenant, Noam Chomsky et des structuralistes comme Michel Foucault. Le travail intellectuel, et aussi la musique – et les chants collectifs, c’est quelque chose que de les voir chanter en groupes ! – sont très investis par les Kurdes : chaque association a une « commission culture ».
Ces principes se traduisent par des résultats tout à fait impressionnants en terme d’organisation sociale. Et les combattants, ce sont, pour moi, des « moines-soldats » : ils se battent et ils étudient !

La Gueule Ouverte : c’est important, cette question des femmes, tu parlais d’un culte des martyres. Rosa Luxembourg, en effet, fut une femme politique remarquable, parce qu’elle proposait un point de vue dissident marqué par sa position de femme – rappelons qu’elle a été de celles/ceux qui ont proposé une approche marxiste-conseilliste, très horizontale et égalitaire, en opposition au léninisme -. Malgré le cliché qui intéresse nombre de journalistes, celui des « femmes combattantes », il y a un point nodal ici : la combinaison entre la lutte philosophico-sociale pour l’égalité entre femmes et hommes, à partir de la place « traditionnelle » des femmes autour de la vie et des ses différentes expressions (procréation, éducation, cuisine, ménage…) et la guerre militaire contre Daech ? Et dans ce cadre, il y aurait donc accord entre hommes et femmes ?

Le mouvement d’émancipation des femmes dans le PKK se voit comme quelque chose de collaboratif : elles doivent lutter contre les oppressions des hommes mais aussi dans l’esprit de les éduquer à ne pas être des oppresseurs. A mon avis, c’est différent d’un féminisme occidental que j’appelle « oppositionnel » c’est à dire un féminisme qui dénonce à juste titre les causes des oppressions mais les mecs, chez nous, ne sont pas formés à ça. C’est un problème que je constate. Alors qu’au PKK, il y a une collaboration entre les sexes. 
Donc devenu d’inspiration libertaire, le PKK est contre la formation d’un Etat-nation car Ocalan a pris acte de l’échec de toutes les guerres de décolonisation sur la base de l’indépendance nationale. Ceci dans la mesure où, arrivés au pouvoir, les libérateurs d’hier se font vite oppresseurs d’ethnies minoritaires. On l’a vu dans le cas de l’Algérie indépendante, cela peut être parlant pour les Français très liés à cette colonisation : on a vu que les Berbères ont vite été réprimés dès 1962 par le FLN arrivé au pouvoir. Mais c’est le cas de toutes les expériences de libération nationale. 
Il y a aussi une autocritique très vive de Ocalan, à partir de 1995 avec cet abandon total du léninisme, cette critique très forte qu’ils avaient fait de la violence envers leurs propres opposants et il critique cette idée de prendre le pouvoir, malgré, et c’est paradoxal, cette tentation qui pourrait être la leur car le PKK est bien une organisation armée. 
Ce qui est le plus étonnant c’est bien que, maintenant, au Rojava, la violence est toujours la dernière solution, et qu’elle est,autant que possible, évitée. Le PYD est très respectueux des droits fondamentaux, et même des droits de minorités très réactionnaires, bourgeoises, de minorités voulant le retour du patriarcat, et opposées au régime et à la collectivisation. Ils ont par exemple le droit, et ils le prennent, d’organiser des manifestations contre le régime. Et même, la collectivisation n’est pas une collectivisation au sens habituel du terme. Il s’agit d’une collectivisation où l’argent ne va pas être centralisé : il va bien rester au niveau de la Commune. Et des compromis sont faits avec les petits propriétaires qui vont participer à la gestion de la Commune : impliqués, ils n’ont pas l’impression d’être spoliés mais bien de participer. Il y a une volonté de discuter avec tous les acteurs, y compris ceux qui ne sont pas du tout d’accord avec vous, pour faire fonctionner la société : on pourrait dire qu’on y pratique une « culture du dissensus ». Cette volonté de discuter se concrétise aussi dans la guerre menée contre DAECH – l’Etat Islamique est soutenu soit dit en passant par la Turquie ! – et dans les capacités qu’ont les Kurdes à créer et nouer des alliances locales avec des tribus qui s’allient d’habitude avec les Islamistes, à réaliser même des renversements d’alliance. Et paradoxalement, l’enclavement du Rojava et la dure guerre en cours contre DAECH n’a pas porté le régime à se durcir contre ses opposants : la peine de mort y est toujours abolie et l’emprisonnement maximal est de 20 ans. On aurait pu craindre tout autre chose, pensez donc aux dérives passées par exemple dans l’URSS isolée d’après la Révolution de 1917, mais ce n’est pas le seul cas !… Isolé, en guerre, le Rojava a renforcé ses pratiques libertaires. Les Kurdes ne pratiquent pas d’exécutions sommaires, ne torturent pas leurs prisonniers et ne commettent pas d’exactions. Les combattant-e-s peuvent même dans certains cas, refuser des ordres et déposer leur commandant s’il ne satisfait pas à certaines exigences.

***
Voilà qui est bien enthousiasmant ! Mais nous, Alain, Christian et Patrick, les trois compères de « La gueule ouverte » qui échangeons, ce soir-là, avec Raphaël Lebrujah, nous méfions de l’illusion lyrique. Il y a, tout intuitivement, une contradiction, au moins apparente, entre les pratiques libertaires et les pratiques de guerre qui exigent une discipline drastique, nous semble-t-il, encore que nous n’en soyons pas des spécialistes, c’est le moins que l’on puisse dire. Il faudrait aller y voir de plus près.
Le Rojava, c’est loin et c’est intéressant, passionnant même : une utopie en marche ? En écoutant Raphaël, beaucoup de questions se posent à nous. Nous entendons bien plus qu’un « son de cloche », c’est un avis sans doute éclairé (4) mais il nous faudrait vraiment voir cela de plus près, par nous-mêmes. Sur la question de la peine de mort, par exemple : que faire si des comités locaux décident de transgresser la loi commune ? Plus globalement et fondamentalement, jusqu’où va l’autonomie des conseils ? En regardant chez nous, en France et en Europe, des expériences de ce type sont, à moindre échelle, déjà en place ici et il est sans doute plus efficace d’aller voir et d’agir à quelques pas de chez nous, par exemple à Notre-Dame-des-Landes.
…

Comment s’inspirer de ce modèle pour créer des zones d’autonomie en France ou en Europe, dans des conditions hors d’une guerre « chaude » ? La question se pose à nous, elle est posée à Raphaël et nous devisons dans ce sens. Pour nous tous, c’est une question majeure.

Il y a des différences structurelles évidentes : le Rojava est une région agricole, et une région pauvre, même si elle est considérée comme le « grenier » de la Syrie. Le gros de la classe moyenne a quitté le Rojava. Mais le Rojava n’est pas une région misérable, on y mange à sa faim. Peu centralisée et peu technologique, elle a tout d’une région possiblement « résiliente ». Il n’en va pas de même en France, pays moderne, citadin, avec une agriculture industrielle, un pays où les habitants ne connaissent que la démocratie représentative. Il faudrait de considérables changements dans les représentations sociales autour de la démocratie et plus encore dans les pratiques quotidiennes pour que la grande majorité des gens aillent jusqu’à prendre leur destin en main. Le semi-échec de « Nuit debout » le montre. Outre la population qui a participé quotidiennement aux commissions de « Nuit debout », ce mouvement est resté jusqu’ici minoritaire dans le pays et le feu n’a pas pris, même si des « Nuit Debout » sont nées dans nombre de villes françaises et européennes. Peut-être en irait-il ainsi de tout pays connecté à la mégamachine mondialiste, avec une classe moyenne importante et dans lequel le système de protection sociale fonctionne encore relativement ? Par contre, la région autonome du Rojava est tout autre, et isolée, coupée du monde, sous embargo. Mais le pire n’est pas sûr, les changements radicaux sont toujours le fait de minorités, selon la sociologue fameuse Margareth Mead. 
En France, ce modèle de fonctionnement social s’actualise d’ailleurs, ou s’en rapproche au moins par bien des aspects, dans divers lieux, qui se veulent permanents, si l’on examine l’autogestion des ZAD (zones à défendre), comme Notre-Dame-des Landes ou d’autres lieux construits en sociétés parallèles. Des lieux menacés, dans leur pérennité, par le pouvoir en place qui les supporte s’il ne peut les faire évacuer. On y trouve naturellement une population dont le projet est bien de vivre indépendamment du pouvoir en place et de l’Etat français, de construire une société sans reproduire des structures de pouvoir, sans doute de vivre d’une manière à la fois nouvelle et ancienne, à inventer au quotidien. Dans une proximité avec le Rojava, cette population se distancie des circuits et des réseaux habituels et se déconnecte volontairement du broyeur libéral. 
L’idée et le slogan « Zad partout » s’apparentent bien à un projet de « communalisme », un projet qui se forge dans des expériences concrètes. Il s’agit peut-être du seul véritable projet politique alternatif aujourd’hui.

Notes et références :

(1) le Kurdistan est à cheval sur 4 états : la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran

(2) Murray Bookchin (1921-2006) (bibliographie trouvée sur wikipédia) : 
Murray Bookchin (trad. Helen Arnold et Daniel Blanchard), Pour une société écologique  : Recueil de textes et préface inédite de l’auteur, Paris, Christian Bourgois ed, 1976 (ISBN 2267000350).
Murray Bookchin, Une société à refaire : vers une écologie de la liberté, Montréal, Éditions Écosociéte, 2011 (réimpr. 1992) (ISBN 9782923165561).
Murray Bookchin, Sociobiologie ou écologie sociale, Lyon, Atelier de création libertaire, 1999 (réimpr. 1993) (ISBN 9782905691682, lire en ligne).
Murray Bookchin et Dave Foreman, Quelle écologie radicale ? : écologie sociale et écologie profonde en débat, Lyon, Atelier de création libertaire/Silence, 1994 (ISBN 9782905691279, lire en ligne).
Murray Bookchin, Pour un municipalisme libertaire, Lyon, Ed. Atelier de création libertaire, 1er janvier 2003 (ISBN 9782905691880 et 2905691883, lire en ligne).
Murray Bookchin (préf. Hervé Kempf), Qu’est-ce que l’écologie sociale, Lyon, Éditions Atelier de création libertaire, 2012 (réimpr. 2003) (1re éd. 1989) (ISBN 9782351040584, lire en ligne).
Au-delà de la rareté – L’anarchisme dans une société d’abondance, textes pionniers 1965-70, présentation Vincent Gerber, Écosociété, 2016, 280 p., (ISBN 9782897192396), texte intégral.

(3) Abdullah Ocalan : Le confédéralisme démocratique (2011) – dont le PDF est d’accès libre de droits sur internet. Ici : http://www.freedom-for-ocalan.com/francais/Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique.pdf

(4) Raphaël Lebrujah : blog sur médiapart. https://blogs.mediapart.fr/laterreur/blog?page=4

Quand un peuple reprend en compte sa politique et son économie… Le confédéralisme démocratique du Rojava

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A lire à titre complémentaire:

« Le confédéralisme démocratique » (Abdullah Ocalan, 2011, traduit par Résistance 71)

« Le Rojava syrien » sur Résistance 71

 

Economie coopérative: la voie du Rojava

 

X. Haval (dinamopress.it décembre 2016)

 

20 février 2017

 

Source française:

http://www.alternativelibertaire.org/?Economie-cooperative-La-voie-du

 

Encerclé par des forces hostiles, sous-équipé en infrastructures, le Kurdistan syrien doit pourtant relever un défi de taille : produire pour nourrir sa population. Loin des utopies étatistes et de la collectivisation forcée des staliniens de jadis, l’Auto-administration du Rojava encourage la libre association des productrices et producteurs.

L’administration autogérée leur a attribué la terre. Ils produisent sans engrais chimiques et vendent des légumes, du maïs et du lait aux sociétaires de la coopérative à un prix plus bas que celui du marché. Chaque part sociale vaut cent dollars. Celui qui n’a pas cette somme peut offrir sa force de travail ou s’unir à d’autres. Quand il y a besoin, les sociétaires s’entraident en passant une journée ensemble dans les champs. « Nous planterons aussi un bois et quand le projet sera terminé nous nous lancerons dans l’agrotourisme. Nous sommes en train de réaliser notre rêve », raconte Azad, visiblement ému.

Il fait partie d’une coopérative agricole avec 5.000 autres sociétaires dans le canton de la Cizîrê au Rojava. Il y a trois ans, dans ces contrées, les coopératives n’existaient pas. Puis, une révolution a commencé au nord de la Syrie, à seulement 400 km ­d’Alep ; improbable. Et pourtant elle existe, elle grandit et alimente depuis l’espoir dans le monde entier en portant loin son horizon grâce au fait qu’elle a fait de la coexistence la clé pour rendre la communauté plus forte. La voie inexplorée du Rojava est parcourue par beaucoup de personnes diverses et disposées à apprendre et à corriger le tir chaque jour.

« Quand la révolution a commencé en 2011, nous savions que le conflit allait se transformer en une guerre entre chiites et sunnites. Nous autres avons choisi une troisième voie, celle du vivre-ensemble, raconte Haval Jalil, coprésident de Tev-Dem [1]. Notre voie est celle d’une révolution culturelle qui passe avant tout par le renforcement de la communauté. » Nous sommes à Qamislo, 200.000 habitants, capitale du canton de la Cizîrê, non loin de la Turquie.

La région du Rojava s’est déclarée autonome en 2012 et, depuis, elle expérimente une forme d’autogouvernement inspiré des principes du confédéralisme démocratique, la théorie politico-sociale qui représente l’aboutissement de trente années de luttes du mouvement de libération kurde. Le confédéralisme démocratique préconise le dépassement du modèle de ­l’État-nation par des communautés organisées sur un modèle de démocratie directe, et poursuit le projet d’une société fondée sur la coexistence des cultures et des religions diverses, l’écologie, le féminisme, l’économie sociale et l’autodéfense populaire.

Une révolution est en cours

Une expérience unique au monde, au cœur d’un Proche-Orient meurtri par la guerre, la répression brutale et les fondamentalismes. Une expérience qui peut paraître incroyable si on ne la voit pas de ses propres yeux, surtout dans le contexte de l’atroce conflit syrien.

Je n’y suis pas resté longtemps mais je peux témoigner qu’une véritable révolution est en cours. Durant les trois dernières années, l’auto-administration portée par le Tev-Dem, l’organisation qui sert de lien entre les partis kurdes syriens et les mouvements sociaux, a été impliquée dans la réorganisation des institutions et l’élaboration de nouvelles lois.

L’unité organisationnelle et décisionnelle de base de la communauté est le komin (commune). Les komin sont organisés principalement sur une base territoriale, mais il y en a aussi sur des bases féminines et ethno-confessionnelles spécifiques. Dans chaque quartier, Il y a sept ou huit komin qui élisent des représentants dans les conseils de quartiers, puis dans les conseils de ville. Dans les komin on élabore les propositions, les demandes, et on répond collectivement aux besoins de la communauté. Dans les conseils de villes, les propositions de lois de l’Auto-administration démocratique (DSA) circulent pour être améliorées. Chacun des trois cantons du Rojava – Cizîrê, Kobanê et Efrîn – a aujourd’hui une administration séparée.

Il y a juste un an, une bonne partie de ces territoires était contrôlée par Daech. Les milices YPG (mixtes) et YPJ (féminines) ont récupéré une grande partie du territoire au travers de batailles très dures. Aujourd’hui, seul le canton d’Efrîn est encore séparé du reste du Rojava par une étroite zone occupée par l’armée turque, à laquelle Daech a cédé du terrain sans opposer de résistance. Malgré cette discontinuité territoriale, l’élection du premier « gouvernement confédéral du Rojava-Syrie du nord-est » est prévue pour l’an prochain, à travers le système de démocratie directe construit ces trois dernières années.

Mais le cœur battant de la révolution kurde, c’est la stratégie de transition du modèle économique capitaliste vers un nouveau paradigme : l’économie sociale. « Nous voulons une économie constituée à 80 % de coopératives. Nous ne croyons pas à un modèle socialiste qui interdirait l’initiative privée. ­Notre idée est que chaque personne ait un rôle économique actif dans la société et que le changement arrive graduellement à travers la participation des gens », explique Haval Rachid, coprésident du département Économie. Au Kurdistan, chaque charge publique est toujours attribuée à deux représentants, un homme et une femme, qui ont la fonction de coprésidents.

Il y a trois ans de cela, les coopératives n’existaient pas dans cette partie de la Syrie à l’exception de quelques unes, isolées et mal vues car liées au régime d’Assad. Aujourd’hui, dans le canton de Cizîrê, elles sont plus de 100 et elles se multiplient à une vitesse impressionnante. Kasrik est une coopérative agricole fondée il y a quatre mois à 120 kilomètres de Qamislo dans la direction d’Alep. Aujourd’hui, elle compte plus de 5.000 sociétaires et consommateurs ou consommatrices habitant près des villes de Girê Xurma [2] et de Dirbesye. « La DSA nous a attribué 5.000 hectares de terre. Notre projet est de long terme. Dans huit ans, nous prévoyons d’arriver à produire et à transformer la majeure partie des produits agricoles et d’élevage. Déjà, nous vendons des légumes, du maïs et du lait d’un troupeau de 1.250 chèvres. Environ 8% de ce qui est produit va aux travailleurs, le reste est réinvesti dans notre projet jusqu’à ce qu’il soit abouti », nous explique Azad, un des habitants et habitantes qui se sont uni.es pour donner vie à cet ambitieux projet.

Autosuffisance alimentaire

« Nous produisons sans intrants chimiques et vendons les produits à nos sociétaires à un prix plus bas que celui du marché. Chaque part sociale vaut 100 dollars. Celui qui n’a pas l’argent peut devenir sociétaire en offrant sa force de travail en échange, ou en se joignant à d’autres personnes. Quand nous en avons besoin, les sociétaires viennent nous aider par groupes sur une journée dans les champs. Nous comptons planter aussi un bois et, quand le projet sera fini, nous nous lancerons dans l’agrotourisme. Nous sommes en train de réaliser notre rêve », poursuit Azad, visiblement ému.

Les coopératives agricoles sont les seules qui ont un soutien direct de la DSA. À cause de l’embargo et des très faibles ressources économiques, les contributions sont minimes mais symboliquement nécessaires pour marquer l’importance de l’autosuffisance alimentaire. Beaucoup de coopératives sont encouragées par le mouvement des femmes Kongra Star, qui en a déjà formé une cinquantaine. Il s’agit pour la plupart de coopératives à petite échelle : agriculture, élevage, artisanat, restauration, transformation alimentaire.

Lorin est une coopérative qui prépare des conserves en utilisant des produits de saison. « Nous avons commencé il y a six mois. Nous préparons des conserves pour les vendre dans la communauté et au marché. Au début, nos maris n’approuvaient pas mais après ils ont compris. ­L’unique capital que nous avons est celui qui est entre nos mains et nous voulons l’utiliser pour participer », explique Sozda, une des nouvelles travailleuses sociétaires. « Nous avons aussi pour projet de créer une coopérative agricole pour cultiver directement les légumes que nous transformons. »

Havgartin, 26.000 sociétaires

Les coopératives naissent de différentes façons : à l’initiative des mouvements sociaux, des gens, des komin (à qui il est demandé d’en former au moins une), ou par transmission. Dans ce domaine, le rôle le plus actif est joué par Havgartin, la plus grande coopérative de la région qui compte 26.000 sociétaires.

« L’idée est née il y a un an dans le village de Zargan, pendant la crise du sucre. Nous étions sous embargo et les commerçants capitalistes spéculaient sur les prix des produits de base. C’est alors qu’est née l’idée de former une coopérative pour acheter du sucre et le revendre à un prix inférieur à celui du marché. Du sucre, nous sommes passés à beaucoup d’autres produits de première nécessité en proposant à tous les komin d’adhérer, dans chaque ville du canton. Au début, la coopérative agissait seulement comme grossiste, maintenant nous distribuons aussi les produits des autres coopératives et nous investissons 5% des profits dans la création de nouvelles coopératives. Huit coopératives supplémentaires sont nées dans le sillage de Havgartin », explique Zafer, membre du conseil d’administration. « Notre objectif final est de soustraire le marché au contrôle des commerçants et des grossistes qui ne socialisent pas les profits pour la communauté. Pour y parvenir, nous voulons aussi créer une banque pour promouvoir la constitution de nouvelles coopératives. »

Deux choses retiennent fortement notre attention dans ce processus absolument unique : la vitesse avec laquelle la société est en train de se réorganiser à partir d’un modèle jusqu’ici inexploré, et la capacité des gens à apprendre, à échanger et à corriger le tir si besoin. « Nous sommes en train d’expérimenter un nouveau chemin, nous cherchons à apprendre des erreurs que nous faisons chaque jour. Nous n’avons pas les réponses à toutes les demandes. Nous voudrions par exemple connaître davantage les expériences de coopératives dans d’autres pays et les bonnes idées qui peuvent être utiles à notre processus », conclut Zafer tout en nous servant un autre thé, pendant qu’à la télévision défilent, sans interruption, les images de la guerre, avec son atroce brutalité et ses inextricables contradictions.

X. Haval (Dinamopress.it, décembre 2016), traduit par Rémi (AL Lorient)

 

Résistance politique: Rojava kurde, compte-rendu de terrain d’une expérience de confédéralisme démocratique

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Lire sous l’article nos deux dossiers sur le Rojava autonome kurde et sur le Confédéralisme Démocratique.

~ Résistance 71 ~

 

Une coopérative de femmes au Rojava

Hawzhin Azeez*

23 janvier 2017

(*) Militante kurde féministe, titulaire d’un doctorat en sciences politiques et relations internationales ; elle est spécialisée dans la reconstruction des sociétés d’après-guerre, dans l’édification de la Nation et la démocratisation.

url de l’article original:
http://www.revue-ballast.fr/cooperative-de-femmes-rojava/

Le Rojava, territoire autonome kurde au nord de la Syrie, suscite l’enthousiasme de nombreux militants de l’émancipation — jusqu’à, pour certains d’entre eux, s’y rendre afin de prendre les armes, comme autrefois face à Franco, contre l’organisation théocratico-fasciste Daech. Le Parti de l’Union démocratique, issu du PKK turc, les branches militaires YPG-YPJ et l’action populaire quotidienne ont en effet de quoi nourrir l’espoir, en cette région ravagée par le fondamentalisme religieux, le despotisme étatique et l’ingérence des puissances internationales : le Rojava promeut, et entend pratiquer, l’autogouvernement des communautés locales, le socialisme démocratique, l’écologisme libertaire et le féminisme — gardons-nous bien sûr de croire à quelque (nouveau) Paradis sur terre, qui plus est par temps de guerre… Hawzhin Azeez, militante kurde et féministe, a fait partie du Conseil de reconstruction de Kobanê : elle participa, une année durant, au redressement de la ville après sa libération. Elle nous conduit aujourd’hui au cœur d’une coopérative de femmes et nous rappelle la nature de leur projet politique, par-delà le présent conflit : s’organiser et se développer dos aux circuits capitalistes. ☰ Par Hawzhin Azeez

Zahra Shexo se penche sur sa machine à coudre et, d’une main méticuleuse et experte, laisse le tissu courir entre ses doigts et sous l’aiguille de la machine. Une douzaine de voix et de rires de femmes se mélange au bruit mécanique et répétitif des machines. Cette salle de couture est une vaste pièce, kaléidoscope de matières, d’échantillons, de fils et d’accessoires aux couleurs variées. Zahra est l’actuelle administratrice de la coopérative textile Amargê, de la ville de Kobanê. Les gens de l’extérieur avaient entendu parler de la révolution du Rojava en 2014, lorsque le groupe terroriste Daech avait tenté de prendre le contrôle de Kobanê. Une bataille épique s’en était suivie. Quoiqu’en sous-nombre et sans l’armement lourd dont leurs opposants disposaient, la résistance tenace des combattants kurdes du YPG et du YPJ parvint à défendre Kobanê ; elle fut libérée le 26 janvier 2015. De nombreux efforts avaient été entrepris dans le nord kurde afin d’implanter des réseaux d’assemblées populaires, avant même les Printemps arabes, les soulèvements de 2011 contre Assad et la révolution du Rojava en 2012 (qui attira la fureur de Daech). La coopérative Amargê en est un bon exemple : créée il y a six ans, elle a toujours eu pour objectif de fournir aux femmes de Kobanê des opportunités économiques. Actuellement, dix-sept d’entre elles y travaillent.

Les réseaux d’assemblées populaires et de coopératives que le peuple du Rojava a mis en place se basent sur le modèle radical du Confédéralisme Démocratique, fondé par le leader kurde Abdullah Öcalan — en prison depuis 1999 et condamné à perpétuité en 2002 —, inspiré, bien avant 2011, par les travaux de l’écologiste américain Murray Bookchin. L’idéologie du Confédéralisme démocratique d’Öcalan comporte trois piliers : une société autonome et démocratique, une écologie durable et l’égalité de genre. Le modèle économique du Rojava s’inscrit dans ce cadre pour mettre en œuvre une économie alternative basée sur un modèle social communautaire. Les coopératives participent d’un réseau autonome d’assemblées populaires dont l’objectif est la liberté pour tous. Ce sont des entreprises autonomes et démocratiques, fondées à l’échelon local, qui visent à répondre aux besoins économiques de la communauté tout en lui proposant des alternatives accessibles. Par exemple, les coopératives de femmes s’efforcent de fabriquer des produits qui soient saisonniers, artisanaux et locaux, souvent vendus sur le marché à des prix plus bas — augmentant dès lors la demande.

Les coopératives sont aussi un lieu d’exercice de pratique démocratique, avec comme principe fondamental « Un membre, une voix » : les profits sont répartis à égalité entre tous les membres, contrairement au système de marché capitaliste, fondé sur la logique de l’investissement (le profit y est proportionnel en fonction des parts détenues dans une affaire). Des milliers de coopératives fonctionnent dans plus de cent pays dans le monde — dont le Royaume-Uni, l’Espagne, le Canada, les États-Unis ou encore l’Inde —, mais, au Rojava, nous en avons une conception quelque peu différente. L’importance du système coopératif tient aux efforts de démocratisation de tous les secteurs de la société, économie comprise. Ainsi, la mise à disposition de moyens et la recherche de nouvelles pistes permettant aux groupes traditionnellement marginalisés — comme les femmes — de participer activement à l’économie locale sont un aspect essentiel de ce modèle démocratique radical. Plus encore, il contribue à installer, à échelle populaire, des pratiques effectives de démocratie, tout en décentralisant et en amoindrissant le pouvoir de contrôle du marché par l’État. Les coopératives permettent à la communauté de produire des biens d’origine locale et d’y créer des emplois, offrant ainsi la possibilité aux travailleurs non-qualifiés d’acquérir des compétences.

Avec la guerre, ses répercussions sur l’économie de la région du Rojava et l’embargo en cours imposé par la Turquie, ce système répond à un problème récurrent rencontré par cette communauté. Les cantons de la Fédération démocratique du Rojava et le nord de la Syrie ont une économie basée sur l’agriculture et l’élevage : les coopératives constituent une forme d’organisation et de développement économique à part entière, contestant les fondements mêmes de la société capitaliste et patriarcale. Au Rojava, les coopératives de femmes sont créées et encadrées par l’organisation fédératrice féminine Kongreya Star (« Congrès Étoile »), qui supervise l’ensemble. Le mouvement des femmes remonte à 2005, alors que la région était encore sous l’autorité du régime de Bachar el-Assad, mais il s’avérait déjà bien organisé lorsque la révolution du Rojava éclata le 19 juillet 2012. Les femmes du Rojava avaient développé une certaine expérience en matière d’auto-organisation ; depuis, elles jouent un rôle prépondérant dans l’organisation de la société : elles dirigent des programmes idéologiques, des conseils, des communes et des coopératives dans les secteurs de l’éducation, de l’économie, de l’autodéfense, des affaires sociales, de la justice, de l’écologie, de l’art… Chaque canton a son quartier général, chaque ville du canton a son propre bureau et son équipe de Kongreya Star — avec l’aide du Conseil économique des femmes, ces équipes soutiennent la création et le fonctionnement des coopératives.

D’après Midya Qamishlou, ingénieure agronome et représentante du Conseil économique des femmes de Qamishlou, il existe une dizaine de coopératives de femmes — dans le textile, la restauration, l’industrie agricole et laitière — dans cette seule ville. Midya note que « les femmes peuvent gagner de 30 000 à 45 000 livres syriennes par mois [soit 75 à 85 euros, ndlr] ». Elle affirme aussi que ces coopératives « permettent aux femmes de prendre confiance en elles et de soutenir leur famille en cette crise économique. Mais le plus important, c’est le rôle qu’elles jouent dans l’effort collectif pour une vie libre pour tous, et en particulier pour les femmes. Elles participent au défi lancé contre la structure patriarcale de la société, en s’assurant de l’instauration d’une égalité. Lorsque les femmes reprennent leur rôle traditionnel de contributrices principales de l’économie, les hommes ne peuvent qu’en prendre conscience et revoir leur perception du rôle des femmes dans la société ». L’une des plus connues, la coopérative Warshin, travaille dans le textile ; Shieler, dans les produits laitiers ; Dastar est un conglomérat de plusieurs petites coopératives de conserves ; Adar est une coopérative boulangère. Selon Midya, un nouveau genre de coopératives voit le jour depuis peu, qui s’éloigne des premiers modes d’organisation : les marchés de femmes, organisés en étals tenus et dirigés par elles, vendant leurs propres produits de fabrication artisanale. L’objectif est d’étendre ces marchés dans toutes les villes du canton de Cezire1. Aujourd’hui, le marché des femmes de Derik est sur le point d’ouvrir ; à Qamishlou et Amude, on en élabore les plans et le futur emplacement.

La communauté s’éloigne ainsi des pratiques capitalistes traditionnelles, encourage les travailleurs à s’émanciper de la figure traditionnelle de l’employeur (et de l’exploitation qui en découle sur le plan des salaires et des conditions de travail), bâtit un endroit où il est possible de s’organiser et développer une conscience idéologique propre. La guerre actuelle contre Daech, les combats constants contre le gouvernement Assad, les bombardements menés par les États-Unis, la Russie et le régime en place, la récente invasion de la Syrie par la Turquie et l’annexion de Jerablus avec le concours de l’Armée syrienne libre — qui compte différents groupes terroristes islamiques — ont conduit à la destruction de centaines de villages, de fermes et de foyers, ont contraint des milliers de personnes à se déplacer. Le taux de chômage s’est mis à augmenter dans la région. Parallèlement, chaque canton a accueilli des milliers de réfugiés de Manbij, Raqqa et Bab, soumettant l’économie locale à une forte pression. Le choix de subvenir aux besoins d’une communauté victime d’un embargo, à qui les pays voisins ont fermé leurs frontières et qui empêchent jusqu’aux convois humanitaires de traverser la zone, a confirmé que ce nouveau modèle est une politique indispensable à la survie et à l’autodéfense de la communauté.

La Société coopérative Kasrek — l’une des plus grandes, située dans la région de Dirbesiye — s’articule autour de plusieurs projets, portant principalement sur la production agricole et l’élevage. Elle regroupe 4 000 personnes : chaque membre a participé au projet à hauteur d’environ 100 dollars en achetant des « parts ». Le gouvernement lui a attribué près de 15 000 hectares de terres où des légumineuses (pois, pois chiches, lentilles), du blé et du cumin ont commencé à être plantés. Dix hectares sont dédiés aux légumes, notamment à des serres pour la culture de tomates, de persil, de concombres, d’ail, d’oignons, de radis, de laitues, d’épinards ou de carottes. Le projet prévoit également des terres destinées au bétail et à des arbres fruitiers, dont des oliviers. Un troupeau de moutons de 1 000 têtes a déjà été acheté — l’objectif étant d’augmenter le cheptel afin de créer à terme une industrie laitière. Pour assurer la pérennité de ce projet, la coopérative a fait l’achat d’engins agricoles et ouvert une clinique vétérinaire. La coopérative Hevgirtin, dans la ville de Tirbispiye, s’avance à grande échelle et regroupe différentes activités : née il y a six mois, elle possède plusieurs antennes dans le canton de Cezire. Son objectif est de fournir à la communauté des vivres à meilleur prix ainsi que d’autres produits de base. Dans la ville d’Hesekê, la première coopérative de femmes a vu le jour en juin 2016, avec le projet de produire du muhammara, une sauce à base de piment rouge. Les coopératives travaillent souvent ensemble ; les produits d’Hesekê sont par exemple vendus dans les coopératives Hevgirtin. La coopérative Amûde assure, quant à elle, la subsistance de plus de 2 000 familles.

Si le modèle coopératif permet de subvenir aux besoins des communautés, l’objectif à long terme des dirigeants de la région est plus complexe. À l’époque du régime de Bachar el-Assad, le gouvernement syrien — à l’instar du Kurdistan Nord en Turquie aujourd’hui — a sciemment appliqué une politique de sous-développement, notamment dans le domaine des infrastructures, de l’éducation et de la santé, créant des dilemmes économiques encore présents. Toutes les grandes industries, les usines et les principaux producteurs étaient établis à l’extérieur du Rojava, essentiellement dans les zones à forte concentration arabe. Le Rojava est donc confronté à un défi continu : le développement de sa capacité économique à long terme. Au vu de l’instabilité actuelle en Syrie et du risque que le conflit se prolonge, conserver son indépendance vis-à-vis du gouvernement et avoir la garantie d’une situation socio-économique opérationnelle s’avère essentiel à la pérennité du Rojava. L’objectif principal est, à l’avenir, d’encourager l’industrialisation sans toutefois ouvrir le marché national aux marchés occidentaux comme il se fait habituellement. Un autre objectif essentiel est de faire en sorte que la région du Rojava ne devienne pas tributaire de ressources extérieures — comme c’est le cas du Kurdistan du Sud, au nord de l’Irak, dont l’économie repose désormais totalement sur le pétrole et donc sur les investisseurs et les marchés étrangers. L’embargo dont le Rojava fait en ce moment l’objet, ainsi que la fermeture des frontières, interdisent l’importation de pétrole, de coton, de blé ou d’autres ressources naturelles produites dans la région. Pour la même raison, il ne dépend pas non plus d’une aide extérieure ; de nombreuses ONG et organisations, qui propagent traditionnellement l’idéologie néolibérale du capitalisme, n’ont pas pu passer la frontière et contaminer la région : la fermeture des frontières du Rojava avec la Turquie et le Kurdistan irakien est peut-être un mal pour un bien… Le Kongreya Star et le Conseil économique continuent pendant ce temps de créer toujours plus de coopératives afin de protéger la société et de résister au capitalisme.

Toutes les photographies de l’article sont de Hawzhin Azeez.

Texte traduit de l’anglais par Cihan Gunes et Maude Morrison, pour Ballast.

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Le Rojava autonome kurde

Le Confédéralisme Démocratique (Abdullah Öcalan)