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Gilets Jaunes !… La révolution sociale ici et maintenant ! (Raoul Vaneigem)

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Tout commence ici et maintenant

 

Raoul Vaneigem

 

17 janvier 2020

 

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/Tout-commence-ici-et-maintenant

 

À celles et ceux de Commercy,

Dans le désir d’apporter ma contribution personnelle au débat crucial sur la Commune et le communalisme, je prends la liberté de vous communiquer quelques réflexions. Faites-en l’usage qui vous plaira. Mon nom est de peu d’importance, seule l’efflorescence des idées est indispensable à la conscience d’un mouvement insurrectionnel qui peu à peu gagne le monde entier.

Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas altérer le sens de mes propos (mais cela va de soi) et de m’envoyer un simple accusé de bonne réception.

Merci. Bons débats.

¡Viva la revolución !

 

Jusqu’à présent le capitalisme n’a vacillé qu’en raison de ses crises de développement interne, de ses flux de croissance et de décroissance. Il a progressé de faillite en faillite. Jamais nous n’avons réussi à le faire tomber, si ce n’est en de très brèves occasions où le peuple a pris en main sa propre destinée.

Ce n’est pas jouer les prophètes que de l’affirmer : nous sommes entrés dans une ère où la conjoncture historique est favorable à l’essor du devenir humain, à la renaissance d’une vie ivre de liberté.

C’en est assez des murs de lamentations ! Trop d’hymnes funèbres minent en sourdine le discours anticapitaliste et lui donnent un arrière-fond de défaite.

Je ne nie pas l’intérêt d’observatoires du désastre. Le répertoire des luttes s’inscrit dans la volonté de briser la mondialisation financière et d’instaurer une internationale du genre humain. Je souhaite seulement que viennent s’y ajouter les avancées expérimentales, les projets de vie, les apports scientifiques dont la poésie individuelle et collective jalonne trop discrètement ses territoires.

Revendiquer les droits de la subjectivité est un acte solitaire et solidaire. Rien n’est plus exaltant que de voir les individus se libérer de leur individualisme comme l’être se libère de l’avoir. Il y faudra du temps ? Sans doute mais apprendre à vivre c’est apprendre à briser la ligne du temps et bannir du présent le retour au passé, où se creusent les abîmes du futur.

Un devenir maintenu au stade fœtal pendant dix mille ans resurgit comme on voit un objet du passé remonter des tréfonds de la terre.

C’est un brin de paille dans la charrette de foin de l’obscurantisme universel. Une étincelle infime y a mis le feu. Le monde entier s’embrase.

Voir s’affirmer dans cette insurrection plébéienne une radicalité, dont je n’ai cessé d’affiner la conscience, suffit à ma jubilation. Il en va de ma propre vie d’ajouter quelques gouttes d’eau à l’océan de solidarité festive qui bat sous mes fenêtres. Car le peuple n’est plus une foule aveugle, c’est un ensemble d’individus résolus d’échapper au décervelage individualiste, c’est un nombre d’anonymes que leur qualité de sujet prémunit contre la réification. Ils ont révoqué leur statut d’objet, ils ont déserté le troupeau quantitativement manipulable par les tribuns de droite et de gauche.

J’ai écrit un jour : « La vie est une vague, son reflux n’est pas la mort, c’est la reprise de son élan, le souffle de son essor. » Je manifestais par-là mon refus de l’emprise mortifère à laquelle nous acquiesçons si servilement. J’invite ici à réfléchir sur les implications que le propos revêt dans les pratiques d’autodéfense que met en œuvre la puissance poétique croissante des insurrections mondiales.

La terre est notre territoire. Ce territoire a les dimensions de notre existence personnelle. Il est local et il est global, car il ne s’écoule pas un seul instant sans que nous tentions de démêler, en nous et dans le monde, les bonheurs qui nous échoient et les malheurs qui nous accablent. Nous évoluons en permanence entre ce qui nous fait vivre et ce qui nous tue.

Il n’y a que chez l’individualiste (ce crétin converti de sujet en objet) que la préoccupation de soi devient nombriliste, que le calcul égoïste l’emporte sur la générosité solidaire, qu’une liberté fictive enrôle dans les cohortes de la servitude volontaire et de la résignation hargneuse.

Occuper le territoire de notre existence, c’est y apprendre à vivre, non à survivre. D’où la question : comment vivre sans briser le joug des multinationales de la mort ?

Prendre le loisir de l’insurrection permanente. Le temps de la vie n’est pas celui de l’économie. Le capitalisme s’est pris au piège de la rentabilité à court terme. Notre détermination vitale joue, elle, sur le long terme.

Tenir bon, frapper la finance à coups répétés, multiplier les zones de gratuité relèvent d’une guérilla de harcèlement qui réclame plus d’ingéniosité que de violence (ainsi que l’illustrent la levée des péages autoroutiers, le libre passage aux caisses de supermarché, le blocage de l’économie).

L’État hors la loi. Le capitalisme et son gendarme étatique ne nous feront pas de cadeau. Ils combattront l’émergence de zones d’où seront bannies oppression étatique et réification marchande. Ils savent que nous le savons et croient nous faire ramper chétivement sous la menace de leurs gros bataillons.

Leur jactance cependant les aveugle. Ce qu’ils nous délivrent est bel et bien un cadeau. Ils ne nous lèguent rien de moins qu’une raison qui annule la raison d’État. À réformer, à remodeler la démocratie à coups de matraque et de mensonges, le gouvernement tourne à la dictature. Il fait dès lors jouer contre lui le droit imprescriptible à la dignité humaine. Il justifie la désobéissance civile en recours attitré contre l’inhumanité.

Oui, notre droit de vivre garantit désormais la légitimité du peuple insurgé.

Ce droit met hors la loi l’État qui le bafoue.

L’autodéfense participe de l’auto-organisation. Elle nous place devant une alternative : la laisser sans armes est un acte suicidaire, la militariser la tue. Notre seule ressource est d’innover, de dépasser la dualité des contraires, l’opposition entre le pacifisme et la guérilla. L’expérience est en cours, elle ne fait que commencer.

L’armée zapatiste de libération nationale (EZLN) possède, comme toute armée, une structure verticale. Cependant sa fonction a pour but de garantir la liberté et l’horizontalité des assemblées où les individus prennent collectivement les décisions jugées les meilleures pour toutes et pour tous. Les femmes ont obtenu, par vote démocratique, la garantie que l’EZLN interviendrait uniquement à titre défensif, jamais dans un but offensif. La seule présence d’une force armée a suffi jusqu’à ce jour à dissuader le gouvernement d’écraser les zapatistes en recourant à l’armée et aux paramilitaires. Rien n’est joué, tout se joue en permanence.

La situation au Rojava est différente. La guerre menée par l’internationale du profit a condamné la résistance populaire à répondre sur le terrain de l’ennemi, avec ses armes traditionnelles. C’était un état d’urgence. Pourtant, la place prépondérante des femmes, la volonté de fonder des communes libérées du communautarisme, le rejet de la politique affairiste et la primauté accordée à l’humain laissent augurer un renouvellement radical des modes de lutte.

Évidemment, ces exemples ne sont pas un modèle pour nous, mais de leur caractère expérimental, nous pouvons tirer des leçons.

Fédérer les luttes. Ce qui manque le plus cruellement aux insurrections qui gagnent peu à peu notre terre menacée de toutes parts, c’est une coordination internationale. Si la naissance du mouvement zapatiste n’a pas été étouffée sur-le-champ, c’est en raison d’une mobilisation immédiate des consciences. Une onde de choc a secoué l’apathie générale.

Bien que le mouvement des gilets jaunes ait arraché l’intelligence populaire à une longue léthargie, la veulerie médiatique, le martèlement de la langue de bois, de la novlangue qui inverse le sens des mots ont repris le dessus et ont accru considérablement l’efficacité de la machine à crétiniser. On aurait pu supposer qu’une vague d’indignation et de protestations mondiales — un « J’accuse » universel — libère Julien Assange et protège les lanceurs d’alerte. L’épaisseur du silence a démontré que l’ère des assassins s’installe à pas feutrés. Le cimetière est le modèle social programmé. Allons-nous le tolérer ?

Ni triomphalisme ni défaitisme ! La vie a poussé un cri qui ne s’éteindra pas. Qu’il nous suffise d’en propager la conscience aux quatre coins du monde. Nous détenons une puissance créatrice inépuisable. Elle a le pouvoir de supplanter par les rythmes de la vie retrouvée l’ennuyeuse danse macabre où le vivant pourrit.

En nous dépouillant de nos moyens d’existence, l’État ne nous protège plus contre le crime, il est le crime. Notre légitimité, c’est de l’abattre. La défense de la vie, de la nature, du sens humain l’implique.

L’abattre ? Non. Ainsi conçu, le projet s’entache d’une connotation militaire et fanfaronne dont les exemples du passé incitent à se méfier. Ne convient-il pas plutôt de le vider par l’intérieur, de recueillir et de prendre en charge ce bien public dont il était censé garantir les acquis et qu’il a vendu aux intérêts privés ? C’est cela la Commune. Non ?

Libre à chacune et à chacun de décortiquer par le haut l’État et le système mafieux dont il est le bras oppressif. On a vu se multiplier sous le scalpel de la précision analytique nombre de dévoilements et de dénonciations dénudant le roi jusqu’à la carcasse de son inhumanité transhumaniste.

Ils pointaient du doigt les basses œuvres ourdies dans les coulisses dorées du théâtre élyséen. Ils montraient comment la réalité forgée par les exploiteurs tend par l’énormité de leur mensonge à se substituer à la réalité que vivent les exploités. Comment nous sommes enrôlés de force dans un monde à l’envers où nous ne sommes que des pions manipulés par des débiles.

Ce sont d’implacables réquisitoires contre l’État mais l’État les repoussera du pied, tant que, ce pied, nous ne l’aurons pas tranché.

Le gouvernement légifère au mépris des souffrances du peuple de la même façon que les aficionados de la corrida en éclipsent la douleur animale. Pour ma part, je ne puis m’insurger que devant l’innocence opprimée. J’ai toujours choisi d’éradiquer la misère du vécu — à commencer par la mienne — afin d’abolir, en l’attaquant par le bas, le système du haut qui en est cause.

Redescendons sur notre terre ! Le scandale n’est pas là-haut, où les sociologues et les économistes atterrés examinent l’amoncellement d’immondices, il est ici, au bas de la pyramide, il est dans le fait que nous abandonnons entre les mains d’incompétents et d’escrocs des domaines qui nous touchent de près : l’éducation, la santé, le climat, l’environnement, la sécurité, les finances, les transports, la détresse des déshérités et des migrants.

Notre paupérisation paie le prix des guerres pétrolières, des raids de prédation sur le cuivre, le tungstène, les terres rares, les plantes capturées par les brevets pharmaceutiques. Allons-nous continuer de financer de nos taxes et de nos impôts l’arrachement de nos ressources et l’interdiction d’en gérer l’usage ?

Les chiffres d’affaires et leurs gestionnaires se moquent des écoles comme des lits et des soins dont l’hôpital a besoin. Nous sommes là à béer devant la crapuleuse inhumanité que les gouvernants drapent dans le cilice ouaté de leur arrogance. Qu’avons-nous à faire de leurs discours contre la violence, le viol, la pédophilie alors que la prédation, base de l’économie, est prônée partout et assénée aux enfants avec la férule de la concurrence et de la compétition ?

À quel ignoble degré d’esclavage consenti un peuple doit-il descendre pour accepter que les riches gestionnaires de sa misère le dépouillent de cette existence, de cette famille, de cet environnement qu’il est capable de gérer lui-même ? La faillite de l’État est la victoire à la Pyrrhus des multinationales du « profit en pure perte ». C’est à nous de jouer, et jouer en faveur de la vie, c’est la laisser gagner.

Qu’avons-nous à faire de leurs ministères et de leurs bureaucraties qui ont pour mission de démontrer que l’enrichissement des riches améliore la condition des pauvres ; que le progrès social consiste à diminuer les retraites, les allocations de chômage, les gares, les trains, les écoles, les hôpitaux, la qualité de l’alimentation.

Quand allons-nous nous réapproprier ce qui appartient à l’humanité et est là à notre portée ? Car ce bien public est ce qui nous touche de plus près, il fait partie de notre existence, de notre famille, de notre environnement.

À l’encontre des institutions prétendument dirigeantes, nous érigeons en exigence absolue que la liberté humaine révoque les libertés du profit, que la vie importe plus que l’économie, que l’objet manipulé cède le pas au sujet, que le travailleur, produit et producteur de l’infortune, apprenne à devenir le créateur du monde en créant sa propre destinée.

Les pollueurs et les incendiaires de la planète usent de l’écologie comme d’un détergent pour laver l’argent sale. Pendant ce temps, au bar du mensonge quotidien, les consommateurs trinquent aux mesures en faveur du climat alors qu’à dix mètres de chez eux se livre le combat contre les pesticides, contre les industries Seveso, contre les nuisances du profit. Comment n’y voir pas la preuve que nos luttes sont locales et internationales ?

Le village, le quartier, la région n’ont pas besoin d’un ministère pour promulguer l’interdiction des entreprises toxiques dès l’instant qu’ils la fondent sur des pratiques et des expérimentations nouvelles, telles que la permaculture, la réinvention de produits utiles, agréables et de qualité.

Promouvoir des transports gratuits est une réponse plausible à la privatisation des chemins de fer et des réseaux autoroutiers par le biais de l’escroquerie gouvernementale.

L’autoconstruction est en mesure de battre en brèche la spéculation immobilière. Stimuler la recherche d’énergies non polluantes (centrale solaire ?) est de nature à nous débarrasser du pétrole, du nucléaire, du gaz de schiste. Quant au ministère de l’éducation concentrationnaire, il ne résistera pas aux écoles de la vie que les initiatives individuelles et familiales propagent partout.

Laissons l’affairisme sortir ou non de l’euro, ce n’est pas notre problème. La vraie question est de prévoir la disparition de l’argent et de concevoir des coopératives favorisant l’échange de biens et de services, par le recours, ou non, à une monnaie non cumulable. Que ces solutions, praticables dans de petites entités, soient ensuite fédérées régionalement et internationalement marquera d’un tournant décisif le cours de l’organisation traditionnelle des choses.

Jusqu’à nos jours, la quantité a été privilégiée. On ne raisonnait qu’en termes de grands ensembles. Le règne du nombre, du chiffre, des statistiques imposait aux foules grégaires un désordre où l’ordre répressif apparaissait illusoirement comme un facteur d’équilibre.

Vivre la Commune. La commune autogérée est le pouvoir du peuple par le peuple. De même que la structure patriarcale familiale fut la base de l’État, sacré ou profane, la Commune et ses assemblées autogérées feront battre le cœur de la générosité individuelle. De même que la religion avait jadis été le cœur factice d’un monde sans cœur, la vie humaine imprime désormais son rythme au monde nouveau. Elle abandonne l’ancien à l’épuisante tachycardie des spéculations boursières.

L’insurrection pacifique est une guérilla démilitarisée. Elle doit avoir pour base et pour but l’auto-organisation des communes autonomes. Notre ennemi le plus redoutable est moins l’autorité du maître que la résignation des esclaves. L’abolition de l’État, en tant qu’organe de répression, passe par le développement croissant de la désobéissance civile. La résistance, l’opiniâtreté et l’ingéniosité des Gilets jaunes m’a suggéré d’appeler « pacifisme insurrectionnel » ou « insurrection pacifique » la détermination d’affronter la violence de la répression étatique et de tenir bon sans verser dans le gauchisme paramilitaire, le rétrobolchévisme et autres palinodies guévaristes.

Éviter le face-à-face avec la puissance répressive de l’ennemi implique de nouveaux angles d’approche dans le traitement des conflits. Jusqu’à présent ce qui a fait preuve de la plus grande efficacité, c’est la résolution, à la fois ferme et fluctuante, des Gilets jaunes. C’est leur façon d’intervenir là où on ne les attend pas, de frapper, de harceler, d’apparaître, de s’éloigner et d’être omniprésents. Ce qui leur tient lieu de « couteau sans manche dont la lame a disparu », c’est une insolite et surprenante inventivité. Ainsi que l’exprimait poétiquement un insurgé : « Nous ne tirons pas avec une arme, nous tirons avec notre âme. »

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Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

Lectures complémentaires:

GDC_mis_au_point_sur_lextreme_gauche_du_capital

GDC_troisieme_guerre_mondiale_ou_revolution_sociale

Commune_des_Communes_rencontre_Commercy_18-19_janvier_2020

Murray_Bookchin_Ecologie_Sociale_1982

Tintin_Vive-la-Revolution_1989_2010

tract-GDC-A_bas_les_greves_des_impostures_marchandes

Voline_La_synthese_anarchiste

Murray_Bookchin_Ecoute_Camarade

Murray_Bookchin_Le_municipalisme_libertaire

Guy_Debord_La_societe_du_spectacle

TAZ_Fr

Charles_Mcdonald_Anthropologie_Conferences-Causerie-et-Analyses

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

L’abbcedaire de Raoul Vaneigem

Paulo_Freire_Extension ou Communication

Leducation-comme-pratique-de-la-liberte_Paulo_Freire_1965

Pierre_Kropotkine_La_Commune_de_Paris_PDF

Tract_Gilets_Jaunes

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

Pierre_Bance_Lheure_de_la_commune_des_communes_a_sonne

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

 

 

 

L’encyclopédie anarchiste Sébastien Faure (Préface)

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« Le Tao recouvre et soutient tous les êtres. Infinie est sa grandeur. Le sage doit faire table rase de son esprit pour le comprendre ; pratiquer le non-agir, voilà le ciel ; exprimer le sans-parole, voilà la vertu. Aimer les hommes et être bon envers les êtres, voilà la bonté. Considérer comme identique les différences, voilà la grandeur. Ne se montrer ni hautain ni excentrique, voilà la largeur d’esprit. Embrasser la variété des différences, voilà la richesse. S’attacher à la vertu, voilà la règle. »
~ Tchouang Tseu, 3ème siècle AEC ~

 

Note de Résistance 71: Vous trouverez le lien vers « L’encyclopédie anarchiste » en ligne sous la préface de S. Faure… Bonne lecture !

 

Préface de l’Encyclopédie Anarchiste

 

Sébastien Faure

1934

 

Aux Anarchistes Révolutionnaires de toutes tendances et de tous pays

 

Chers Compagnons,

Depuis longtemps je songe et je travaille à un projet dont l’exécution sera, pour la diffusion des Idées Anarchistes à travers le Monde, d’une exceptionnelle utilité.

Ce projet, d’accord avec les camarades de tous les pays, et grâce à l’appui qui m’est apporté par « l’œuvre Internationale des Editions Anarchistes », je le réalise en publiant « L’Encyclopédie Anarchiste ».

IMMENSE UTILITÉ DE CET OUVRAGE – LES SERVICES QU’IL RENDRA

Il s’agit d’un ouvrage destiné à embrasser, dans la mesure du possible, toutes les conceptions et toute la documentation se rapportant au mouvement anarchiste et, par extension, au mouvement social tout entier.

Le puissant intérêt de cet ouvrage consistera :

1° à grouper toutes les connaissances que peut et doit posséder un militant révolutionnaire ;

2° à les présenter dans un ordre méthodique, en conformité d’un plan général bien conçu et bien exécuté ;

3° à les exposer sous une forme simple, claire, précise, vivante, à la portée de tous ;

4° à les traduire en diverses langues, afin de les répandre à peu près partout.

* * *

Des considérations multiples et d’ordres divers m’ont insensiblement amené à l’idée de cet ouvrage et graduellement convaincu de son immense utilité.

Je veux indiquer brièvement les services essentiels que cette Encyclopédie anarchiste rendra à nos camarades du monde entier et à la Cause magnifique qu’ils ont embrassée :

a) Sur presque toutes choses – et c’est logique – les Anarchistes ont une façon de concevoir, de sentir, d’apprécier, de vouloir et d’agir qui n’appartient qu’à eux, et les sépare de tous les autres. Cela étant, il est naturel qu’ils possèdent une multitude d’idées et, cent fois pour une, j’ai eu l’occasion et la joie de constater cette extraordinaire richesse de conceptions personnelles.

Mais que de fois aussi j’ai eu le regret d’observer que, chez Ia plupart, ces conceptions sont en vrac, c’est-à-dire : pèle-mêle, sans classement, sans ordre, sans méthode !

Telle que je la conçois, cette Encyclopédie anarchiste aura l’énorme avantage d’ajouter aux idées et aux connaissances que possède chaque anarchiste, celles qui lui font défaut et d’introduire, dans cet ensemble plus ou moins disparate, broussailleux et touffu, le classement et l’ordonnance qui, mettant chaque idée à la place qu’elle doit rationnellement occuper, confère à celle-ci toute la force et toute la clarté désirables.

b) La littérature anarchiste est déjà fort copieuse. Rares, très rares sont les compagnons, les curieux, les chercheurs et les studieux qui ont les moyens de se procurer et le temps de « potasser » les livres, brochures, journaux, revues et écrits innombrables où se reflète, sous une forme extrêmement variée et intéressante, la Pensée anarchiste.

Il serait pourtant de la plus vive utilité, que tous ceux – anarchistes ou non – qui désirent se renseigner exactement sur l’ Anarchisme, pussent le faire sans être dans la nécessité de compulser une foule d’écrits, dont chacun ne traite que d’un aspect spécial ou d’un problème fragmentaire de l’Anarchisme.

Sorte de synthèse claire et condensée de l’Anarchisme, cette Encyclopédie sera une œuvre relativement complète, conçue et présentée dans un ordre déterminé et qui, intelligemment et facilement consultée, renseignera chacun – à son gré et selon ses besoins de documentation – sur l’ensemble et sur le détail des conceptions anarchistes.

c) De toutes les doctrines sociales, aucune n’est ignorée, méconnue, déformée, travestie, ridiculisée autant que l’Anarchisme ; l’intérêt de tous ceux qui détiennent actuellement le Pouvoir se confond, ici, avec l’intérêt de tous ceux qui ambitionnent de le conquérir.

Eh bien ! sans être un catéchisme ni un évangile, cet ouvrage sera un recueil unique et complet, aussi bien qu’un guide impartial et sûr, en même temps qu’un répertoire précieux que, en toutes circonstances, pourront consulter avec fruit ceux qui désireront s’instruire et se documenter exactement, loyalement.

d) Un camarade voudra-t-il traiter publiquement – par l’écrit ou la parole – un sujet ressortissant à la propagande anarchiste ? Il lui suffira, après avoir rassemblé, par la méditation, les idées que lui suggère le sujet à traiter, d’ouvrir cette « Encyclopédie anarchiste » à la page voulue et il y trouvera des considérations, des thèses et une documentation adéquates au sujet à développer. Il n’aura plus qu’à ajouter à ses propres idées et à celles qui lui seront fournies par cette recherche, les illustrations qu’il empruntera aux événements les plus récents.

Que de propagande en perspective !

e) Par essence et par définition, l’Anarchisme est international. Il est donc indispensable que tout anarchiste non seulement possède une notion claire des courants d’idée et des méthodes de lutte qui existent dans le pays qu’il habite, mais encore qu’il se mette et se tienne à la page de tout ce qui a trait au mouvement anarchiste mondial.

La vie internationale tient, en effet, elle est appelée à prendre de plus en plus, une si large place, qu’un homme de notre temps ne peut plus se contenter d’une information locale, régionale ou nationale. Toutes les parties du monde ont, par des traits multiples et importants, par le jeu des répercussions et des contre-coups, une existence commune et, pour ainsi dire, solidaire. Accords ou discordances politiques, ententes ou conflits économiques, manifestations scientifiques et artistiques, mouvements sociaux : tout, à l’heure actuelle, revêt un caractère mondial. Le militant trouvera, dans cette Encyclopédie anarchiste, nombre de renseignements et de précisions qui l’aideront à se guider dans l’étude extrêmement complexe de la vie sociale universelle.

Par ce qui précède – et sans que j’insiste davantage – on doit être pénétré du haut intérêt et de l’utilité considérable de cette Encyclopédie anarchiste.

On en sera plus profondément encore convaincu, quand on en connaîtra le plan général.

PLAN GÉNÉRAL DE L’ENCYCLOPÉDIE ANARCHISTE

Destinée à réunir et à exposer, aussi complètement que possible, les principes, les tendances, le but et les méthodes de l’Anarchisme, cette Encyclopédie comprendra cinq parties.

Note du numériseur : Il semblerait qu’à ce jour (2008), seule la première partie a été rédigée. Les quatre autres resteront en suspens suite à la mort de Sebastien Faure en 1942.

PREMIERE PARTIE. – Dictionnaire anarchiste. Aspect philosophique et doctrinal de l’Anarchisme.

Exposé des principes, théories, conceptions, tendances et méthodes de la Pensée et de l’Action véritablement révolutionnaires, c’est-à-dire anarchistes.

Les mots qui figurent dans cette partie « Dictionnaire » ont été rationnellement choisis. La plupart de ces mots possèdent, du point de vue anarchiste, une signification spéciale et une portée particulière. Les autres se rapportent au vocabulaire indispensable à tous ceux qui, désireux de se documenter exactement ou de propager l’Idéal anarchiste, ont le devoir de connaître le sens exact des mots dont ils sont appelés à se servir et la somme d’idées et de connaissances que chacun de ces mots représente, afin de n’en faire usage qu’à bon escient et d’en extraire toutes les considérations qui en découlent.

Sachez, chers compagnons, que cette première partie de « L’Encyclopédie anarchiste », résu­ mera tout l’ensemble des connaissances dont vous avez soif et dont l’acquisition fera de vous des militants sérieux et des propagandistes compétents.

Il vous suffira de consulter ce dictionnaire anarchiste pour vous documenter sur l’ensemble et sur les détails de notre Doctrine.

La forme  » dictionnaire  » – et c’est pour cela qu’elle a été adoptée – facilitera, simplifiera et activera vos recherches.

DEUXIEME PARTIE. – Histoire de la Pensée et de l’Action anarchistes, pays par pays.

C’est un drame d’une intense émotion et d’un enseignement précieux que l’historique substantiel et précis du mouvement anarchiste international.

Rédigé par des compagnons puissamment documentés, cet historique vous fera connaître les magnifiques efforts tentés par les camarades du monde entier. Vous pourrez suivre ainsi les progrès qu’ils ont réalisés, connaître les atroces persécutions qu’ils ont subies et les prodiges d’activité qu’ils ont accomplis ; et le récit de cette Epopée superbe de l’Esprit de Révolte se soulevant, sous les formes les plus diverses et les plus héroïques, contre l’ Autorité et ses crimes, stimulera votre propre énergie et décuplera votre courage, par le fait même que vous puiserez dans cet exposé fidèle, véridique et bourré de précisions, de faits et de statistiques, la certitude que, en dépit des persécutions et des embûches, l’Anarchisme se développe, à travers le monde, et apporte à l’Humanité la seule Doctrine qui, tôt ou tard, la rendra maîtresse de ses destinées et la libérera totalement, définitivement.

Cette étude historique aura pour résultat de mettre en lumière ce fait unique et d’un enseignement capital : que la fermeté des principes, voire leur rigidité, peut s’allier à une extraordinaire diversité d’applications, à une prodigieuse variété de moyens de lutte.

Elle établira, en outre, que, tout en tenant compte, ainsi qu’il sied, des circonstances de temps et de lieu, la doctrine anarchiste s’affirme beaucoup plus constante, et l’action libertaire bien plus continue, dans le temps et l’espace, que tous les autres mouvements internationaux : syndicalisme, socialisme, communisme, qui se flattent de transformer le monde à grand renfort de décisions, de mots d’ordre et de règlementations s’appuyant sur une discipline de fer et de rigoureuses sanctions.

TROISIEME PARTIE. – Vie et Œuvre des principaux militants ayant appartenu ou appartenant au mouvement anarchiste : philosophes, théoriciens, écrivains, orateurs, artistes, agitateurs, hommes d’action. (Ordre alphabétique).

A I’exception de quelques théoriciens puissants dont les œuvres traduites dans presque toutes les langues sont universellement répandues et dont le nom, qui brille d’un exceptionnel éclat, est étroitement lié au mouvement anarchiste, un grand nombre de compagnons ayant, par leurs écrits, leurs discours ou leur Action, contribué au développement de I’Anarchisme, sont ignorés du grand public et insuffisamment connus des libertaires eux-mêmes.

Les uns ont eu à subir – et pour cause – la conspiration du silence, les autres ont été jetés en prison ou envoyés au bagne ; ceux-ci sont tombés dans l’oubli, et ceux-là ont été accablés d’injures ou victimes des plus odieuses calomnies.

L’Encyclopédie Anarchiste ne tressera pas de couronnes à ces, inconnus, méconnus, persécutés ou diffamés ; elle ne les élèvera pas au rang des demi-Dieux ; elle n’en fera ni des héros, ni des martyrs. Les anarchistes dédaignent, ils méprisent ces procédés dont ils laissent le monopole aux Partis politiques qui, pour capter la confiance aveugle des foules et hisser leurs chefs au Pouvoir, ont besoin d’entourer ceux-ci d’un culte idolâtre.

Mais cet ouvrage – que nous voulons être un monument élevé à la pensée et à l’action anarchistes – projettera la lumière nécessaire sur la personne, sur l’effort, sur l’action de nos chers militants, disparus ou vivants ; il rendra justice à leur activité et à leur désintéressement.

Et les plus indifférents seront obligés de reconnaître que, de tous les mouvements sociaux qui, depuis un siècle, agitent l’humanité et tendent à la faire sortir de l’ornière et à la jeter sur des pistes nouvelles, il n’en est pas un qui ait suscité plus d’ardente sincérité et de réel dévouement ; pas un qui puisse s’enorgueillir d’aussi magnifiques caractères, d’exemples aussi frappants de dignité ; pas un qui soit à même de mettre en ligne une pléiade aussi nombreuse et aussi brillante de lutteurs et de propagandistes sans ambition ni arrivisme ; pas un qui compte des apôtres à la vie plus belle, à l’esprit plus élevé, à la volonté plus ferme, au cœur plus généreux.

QUATRIEME PARTIE. – Vie et Œuvre des hommes qui, sans être à proprement parler des anarchistes, ont, néanmoins, dans le domaine de la Philosophie, de la Science, des Lettres, des Arts et de l’Action, contribué à l’émancipation humaine par leur lutte contre la routine mortifère, contre les traditions paralysantes, contre les méthodes et forces stérilisantes de leur temps. (Ordre alphabétique.)

Les anarchistes n’ont pas sans cesse sur les lèvres le mot « Justice ». Mais leur conscience est pénétrée du sentiment profond de cette vertu aussi rare qu’admirable, car ils s’efforcent à la pratiquer dans toute la mesure du possible, et en toutes circonstances.

Aussi, sont-ils persuadés qu’ils manqueraient aux plus élémentaires devoirs d’équité, s’ils n’attribuaient pas la place qui Ieur revient à ceux qui : philosophes, savants, écrivains, artistes, éducateurs, hommes de révolte, ont contribué – si peu que ce soit, sans être spécifiquement anarchistes et, parfois même, à leur insu – au déblaiement de la route, au renversement des obstacles, à la ruine des préjugés, à la transformation des méthodes, au perfectionnement des formes, en un mot au labeur séculaire d’une humanité s’acheminant, douloureusement et lentement, vers des sommets toujours plus élevés, des horizons toujours plus vastes et une beauté de plus en plus rayonnante.

Les anarchistes savent que, si leur Idéal n’est plus considéré, de nos jours, comme une hallucination de cerveaux en délire et un enfantement d’imaginations maladives ayant soif d’absolu, ce résultat n’est pas le salaire de leurs seuls efforts. Ils ont conscience qu’ils sont les bénéficiaires du travail opiniâtre et le plus souvent ingrat, des grands précurseurs. Ils conçoivent que, si l’heure de la révolte est relativement proche, il est juste d’en faire remonter le mérite – en partie du moins – aux illustres et héroïques semeurs qui ont jeté, avant eux, le bon grain.

Ils se rendent compte que, pour être féconde et positivement libératrice, il est indispensable que la Révolution, quand elle éclatera, soit l’aboutissant et comme le point terminus d’une longue évolution prédisposant les esprits à accueillir avec faveur, la naissance du Monde nouveau et à en favoriser le développement et la stabilité, en s’adaptant aux nouvelles formes de vie.

Pour ces motifs, L’Encyclopédie Anarchiste consacrera sa quatrième partie à l’exposé de la Vie et de l’Œuvre de cette légion d’hommes grands par le coeur, l’esprit et la volonté, qui ont collaboré, sans qu’ils se réclament de l’Anarchisme, à l’élaboration d’une mentalité nouvelle, à l’édification d’une philosophie et d’une morale plus humaines, à la gestation d’Idées, de sentiments et de modes de vie supérieurs, à la formation de générations traversées par le grand souffle émancipateur .

CINQUIEME PARTIE. – Catalogue des livres, brochures, journaux, revues et publications de toutes sortes, de propagande anarchiste ou anarchisante. (Ordre par pays et par langues.)

Dans les quatre premières parties de cette Encyclopédie, il sera fréquemment fait mention des ouvrages dans lesquels se trouvent exposées les théories anarchistes. Ce catalogue présentera ceux ci, langue par langue, en conformité d’un classement rationnel. Le lecteur pourra, ainsi, se reporter facilement aux ouvrages cités, les consulter dans leur entier et y puiser la documentation dont il aura besoin.

On sera étonné de l’incroyable richesse de la littérature anarchiste et anarchisante et de l’abondance des œuvres de premier ordre qu’y peuvent rencontrer les personnes studieuses, désireuses de se renseigner sur toutes les doctrines sociales.

PRÉCIEUSES INDICATIONS

Tel est le plan général de cette « Encyclopédie Anarchiste ».

On peut estimer qu’il est vaste ; en réalité, il sera plus vaste encore que, à première vue, on serait disposé à le croire.

Je m’explique :

1) D’une part, toutes les tendances, toutes les thèses qui, dans leur ensemble, constituent l’Anarchisme, y seront impartialement exposées. Eliminer, de propos délibéré, une seule de ces thèses, c’eût été faire œuvre de partisans et non d’éducateurs consciencieux : c’eût été enlever à ce mouve­ment, une partie de son ampleur, de sa majesté ; c’eût été mutiler volontairement l’Anarchisme, en le privant d’un de ses traits distinctifs.

Sous peine d’être incomplète et de trahir son but, cette Encyclopédie doit être le reflet de toutes les conceptions s’inspirant de l’Anarchisme ; elle doit abandonner à chacun de ses lecteurs, le soin de choisir entre les diverses tendances et de se rallier librement à celle qui, à ses yeux, se rapproche le plus de l’exactitude, et cadre le mieux avec son tempérament.

Ennemi de toute contrainte, l’Anarchiste n’impose jamais : il expose, il propose, il attire l’attention, il provoque la réflexion, il suscite la méditation. Quand il convie à se prononcer, ceux qui l’écoutent ou le lisent, il ne se croit autorisé à le faire, qu’après avoir placé ses lecteurs ou ses auditeurs en face des aspects multiples et parfois opposés de la thèse soumise à l’examen et à la controverse. Il s’inscrirait en faux contre I’essence même de l’Anarchisme si, pour faire triompher son propre point de vue, il passait son silence les autres ou, de sa propre autorité, en étouffait l’expression.

2° D’autre part, un anarchiste et, à plus forte raison, un militant est dans I’obligation de connaître le mouvement social dans toutes ses manifestations et non pas uniquement dans ses rapports avec l’Anarchisme qui n’est, en réalité, qu’une des variétés de ce mouvement. S’il veut examiner un problème non seulement sur le plan idéal et idéologique, mais encore sur celui des réalités, il est nécessaire qu’il soit éclairé, renseigné, documenté sur tous les faits, chiffres et précisions qui touchent à ce problème.

Pour répondre à cette nécessité, l’Encyclopédie Anarchiste doit être une mine dans laquelle le lecteur puisera à pleines mains les indications de toute nature qui lui sont indispensables.

C’est pourquoi, je me suis adressé à des collaborateurs qui, en se spécialisant, ont acquis : en philosophie, en histoire, en science, en art, en sociologie, des connaissances sûres, substantielles et étendues.

J’ai demandé : au philosophe de nous dévoiler la profondeur, la subtilité et la justesse de ses cogitations ; au sociologue de nous concéder le fruit de ses études ; à l’homme de science de nous faire bénéficier de ses recherches et constatations ; à l’écrivain de nous renseigner sur les trésors d’imagination et de savoir que renferment les bibliothèques ; à l’artiste de nous faire connaître et aimer les merveilles où s’avère le sens pur de la beauté ; au médecin de nous enseigner l’art de lutter contre les maladies qui déciment l’espèce et, par 1’hygiène, de doter les humains de la robustesse et de l’endurance désirables ; à l’éducateur de nous initier au problème délicat de la formation des intelligences qui s’éveillent, des jugements qui se forment et des cœurs qui s’épanouissent.

J’ai demandé au « Sans-Dieu » de nous indiquer les motifs profonds de son athéisme, au « Sans-Patrie » de nous exposer les causes de son anti-patriotisme ; au « Sans-Etat » de nous faire connaître les raisons de son anti-étatisme ; au « Sans-Propriété » de nous dire le pourquoi de son anti-capitalisme, au « Sans-Maitre » de nous ouvrir son cœur pour que nous y découvrions les ressorts puissants de ses farouches révoltes.

Oui : à tous ceux qui ont qualité pour énoncer quelque chose de véritablement intéressant et nouveau sur la multitude des questions qui tourmentent actuellement la conscience humaine, j’ai demandé de s’exprimer loyalement, franchement, librement dans cette Encyclopédie que je voudrais être une page nouvelle ct lumineuse dans l’évolution sociale.

Et tout cet ouvrage témoignera que mon appel a été entendu et que ma requête a été exaucée.

* * *

Ceci est singulier, mais exact : l’Anarchisme envahit tous les domaines qu’embrasse l’activité humaine : politique, économie sociale, religion, morale, patrie, famille, arts, sciences, etc …

Il a son mot à dire, son point de vue à exprimer, ses conclusions à formuler sur toutes les questions que posent le cours des événements, la marche des idées, la vie sentimentale, le développement complexe de la Société.

C’est pourquoi le lecteur aura la très agréable surprise et la très vive satisfaction de trouver dans cet ouvrage – bien qu’il porte un titre en apparence limitatif – des études extrêmement variées concernant nombre de sujets, principes, théories et faits que les esprits étroits ont le tort de considérer comme étant en dehors de l’Anarchisme.

Les intelligences obtuses assignent à l’Anarchisme les limites d’une doctrine sociale, enfermée dans quelques formules lapidaires et ayant pour fin l’assouvissement des appétits les plus grossiers et des instincts les plus bas, par le « chambardement » des Institutions actuelles.

Il suffira à ces ignorants de consulter cette Encyclopédie, pour apprendre – enfin – que l’Anarchisme a son point de départ dans les poussées les plus nobles, que les convictions anarchistes ne se développent et ne s’affermissent que dans les cerveaux les plus clairs, les jugements les plus sûrs, les cœurs les plus affectueux, les volontés les plus fortes et les consciences les plus droites, et que le but de l’Anarchisme est d’élever tous les Individus, sans distinction de sexe ni de race, par le Bien­Etre et la Liberté, jusqu’aux purs sommets de la sensibilité et de la raison.

Chers Compagnons,

Tous les partisans de l’Autorité et de sa fille : la Contrainte, tous les défenseurs de ce qu’on appelle bien à tort « l’Ordre Social », basé sur l’Etat et la Propriété, sur la Patrie et la Religion, sur le Code et la Morale officielle, sont les détracteurs systématiques de l’Anarchisme.

Ils dénaturent à plaisir les fondements de notre doctrine ; ils ridiculisent à l’envi nos principes et nos méthodes d’action ; ils nous prêtent, sans compter, les desseins les plus vils ou les intentions les plus folles ; ils entravent avec acharnement notre propagande, par l’étouffement et la répression.

Pour tous, l’Anarchisme est l’ennemi et nous sommes, en effet, les ennemis déterminés de toutes les Autorités qui s’exercent et, au surplus, ne peuvent s’exercer que par la contrainte, la violence et la persécution.

Depuis des temps immémoriaux, deux principes se disputent I’empire des êtres et des choses : le principe d’Autorité et le principe de Liberté.

Pour conserver les multiples profits qu’ils tirent du Principe d’Autorité dont ils se réclament, et plutôt que de se les voir ravis tout à fait, les tenants de l’Autorité ont été obligés de faire des concessions, d’admettre des tempéraments et de donner leur acquiescement à un régime social paraissant concilier ces deux principes contradictoires, en accordant à chacun d’eux, la juste part qui lui est dûe.

« Dans ces conditions, disent-ils, l’Etat, expression souveraine de l’Autorité légitime, est le plus ferme soutien et le garant le plus sûr de la liberté de chacun. »

Dans cette alliance de l’Autorité et de la Liberté, il n’y a qu’une mystification, un trompe-­l’œil venant s’ajouter aux inombrablesduperies dont les pauvres et les asservis ont été, dans le passé, les victimes.

Les Anarchistes ont assumé la charge de démasquer et de combattre ce mensonge.

Peu nombreux ils sont et en ce qui concerne effectifs, ressources, moyens de combat, ils sont inexprimablernent inférieurs à leurs ennemis.

Ceux-ci possèdent un outillage de guerre perfectionné ; ils ont pour eux l’Etat avec tout son cortège de Magistrats, de Policiers et de Soldats, sans compter l’appui de l’Ecole, de la Caserne et de la Sacristie. Ils ont la formidable puissance de la Richesse et de la Presse qui lui obéit.

C’est contre cette ligue inombrable et solidement organisée, que, minorité infime et à peu près dépourvue de l’outillage dont leurs adversaires sont si abondamment approvisionnés, les Anarchistes mènent le combat.

Ils savent que la lutte sera longue et pénible ; ils n’ignorent pas que beaucoup d’entre eux, et les meilleurs, succomberont ; mais ils savent aussi que cette guerre implacable se terminera par leur victoire, parce qu’ils ont pour eux et avec eux, ces armes invincibles : la Vérité et la Justice, soutenues par des convictions inébranlables.

Puisse cette Encyclopédie, à laquelle les Antiautoritaires du monde entier ont donné, de plein cœur, leur précieuse collaboration, contribuer largement à la fécondité de cette victoire, en amenant à la petite armée des champions de la Liberté de nombreuses et vaillantes recrues et en plaçant dans leurs mains l’armement qui leur est nécessaire.

Pour la Rédaction de

« L’Encyclopédie Anarchiste »

SÉBASTIEN FAURE

Autres rédacteurs:

C. Alexandre

L. Barbette

G. Bastien

P. Besnard

Dr. Madeleine Pelletier

G. Brocher

E. Delaunay

 

 

L’Encyclopédie Anarchiste en ligne

(Cliquez sur le lien)

 


« Tous les êtres ne font qu’un,
La vie et la mort sont identifiées… »
~ Tchouang Tseu ~

Gilets Jaunes et Assemblée de la Commune des Communes les 18-19 janvier 2020 Commercy (Meuse)

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Veuillez laisser l’État…
dans les WC où vous l’avez trouvé en entrant !

 

Résistance 71

 

11 janvier 2020

 

Les 18 et 19 janvier prochains se tiendra à Commercy dans la Meuse la première rencontre nationale des communes libres et des initiatives municipalistes.

Ci-dessous le programme et infos de contact en format PDF.

Allons-y nombreux ! Cette initiative est le début du grand remplacement… de la machine étatique inique par la conscience associée du peuple uni en confédération des Communes Libres, agissant pour et par le peuple dans le seul souci du bien commun.

Le programme de l’Assemblée des Communes Libres:
Commune_des_Communes_rencontre_Commercy_18-19_janvier_2020

 

Qu’on se le dise !…
A bas l’État, à bas la marchandise, à bas le salariat !

 

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

+

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

Résistance politique : Déclaration EZLN 1er janvier 2020… 26 ans de guerre contre l’oubli

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Paroles du comité révolutionnaire indigène clandestin du commandement général de l’Armée Nationale de Libération Zapatiste (EZLN) à l’occasion du 26ème anniversaire du début de la guerre contre l’oubli

 

Subcommandante Moisès, EZLN

 

1er janvier 2020

 

Bonsoir, bonjour, bonne nuit et aube à toutes, à tous et à tou*te*s,

Compañeras et compañeros bases d’appui zapatistes,

Compañeros et compañeras commandantes et commandants zapatistes,

Autorités autonomes zapatistes,

Compañeras et compañeros miliciens, miliciennes, insurgées et insurgés,

Congrès national indigène – Conseil indigène de gouvernement,

Sexta nationale et internationale,

Réseaux de résistance et de rébellion,

Sœurs et frères du Mexique et du monde,

Par ma voix parle la voix de l’Armée zapatiste de libération nationale.

« Canek a dit :

Dans un livre que j’ai lu, qu’autrefois dans les temps anciens les seigneurs ont voulu former des armées pour défendre les terres qu’ils gouvernaient.

Ils ont d’abord convoqué les hommes les plus cruels car ils supposaient qu’ils étaient accoutumés au sang ; et ainsi ils ont recruté leurs troupes parmi les gens des prisons et des abattoirs.

Mais il est bientôt arrivé que, lorsque ces gens se sont trouvés face à l’ennemi, ils ont pâli et jeté leurs armes.

Ils ont alors pensé aux plus forts : aux travailleurs des carrières et aux mineurs.

Ils leur ont donné des armures et des armes lourdes.

Ainsi ils les ont envoyés se battre.

Mais il est arrivé que la seule présence de l’adversaire a rendu leurs bras faibles et leurs cœurs défaillants.

Puis ils ont recouru, sur de bons conseils, à ceux qui, sans être sanguinaires ni forts, étaient courageux et avaient quelque chose à défendre en justice : comme la terre qu’ils travaillent, la femme avec laquelle ils dorment et les enfants dont la grâce les réjouit.

C’est ainsi que, le moment venu, ces hommes se sont battus avec une telle fureur qu’ils ont dispersés leurs adversaires et se sont libérés à jamais de leurs menaces et de leurs discordes. »

Sœurs, frères,

Il y a vingt-six ans, un soir comme celui-ci, nous sommes descendus de nos montagnes vers les grandes villes pour défier le puissant.

Nous n’avions alors rien d’autre que notre mort.

Une mort double, car nous mourions de la mort et nous mourions de l’oubli.

Et nous avons dû choisir.

Choisir entre mourir comme des animaux ou mourir comme des êtres humains qui se battent pour la vie.

Alors le jour s’est levé sur ce 1er janvier avec le feu dans nos mains.

Le puissant que nous affrontions alors était le même qui nous méprise aujourd’hui.

Il avait un autre nom et un autre visage, mais il était et il est toujours le même aujourd’hui.

Il s’est passé alors ce qui s’est passé et s’est ouvert un espace pour la parole.

Nous avons alors ouvert notre cœur au cœur frère et compagnon.

Et notre voix a trouvé soutien et réconfort dans toutes les couleurs du monde d’en bas.

Le puissant a triché, il a joué un tour, il a menti et il a suivi son plan pour nous détruire.

Tout comme le fait le puissant d’aujourd’hui.

Mais nous avons résisté et brandi bien haut le drapeau de notre rébellion.

Avec l’aide de toutes les couleurs du monde entier, nous avons commencé à construire un projet de vie dans ces montagnes.

Persécutés par la force et le mensonge du puissant, alors comme maintenant, nous nous sommes obstinés tenacement à construire quelque chose de nouveau.

Nous avons connu des échecs et des erreurs, c’est vrai.

Nous en ferons sûrement d’autres sur notre long chemin.

Mais nous ne nous sommes jamais rendus.

Nous ne nous sommes jamais vendus.

Nous n’avons jamais capitulé.

Nous avons cherché toutes les voies possibles pour que la parole, le dialogue et l’accord soient les voies pour construire la paix avec justice et dignité.

Mais, alors comme maintenant, le puissant a fait la sourde oreille et s’est caché derrière le mensonge.

Comme pour le puissant de maintenant, le mépris a été et est encore l’arme qui accompagne ses militaires, policiers, gardes nationaux, paramilitaires et programmes anti-insurrectionnels.

Tous les puissants, ceux qui ont été en place et ceux de maintenant, ont fait la même chose.

Autrement dit, ils ont essayé et essayent de nous détruire.

Et chaque année tous les puissants se consolent et se font des illusions en pensant qu’ils en ont fini avec nous.

Ils disent qu’il n’y a plus de zapatistes.

Que nous ne sommes plus que très peu en résistance et en rébellion.

Qu’il ne reste peut-être plus qu’un seul zapatiste.

Et ils célèbrent chaque année leur victoire.

Et chaque année, les puissants se félicitent en disant qu’ils en ont fini avec les rébellions indigènes.

Que nous sommes déjà vaincus, disent-ils.

Mais chaque année, nous, zapatistes, nous nous montrons et nous crions :

Nous sommes là !

Et nous sommes de plus en plus nombreux.

Comme toute personne au cœur honnête peut le voir, nous avons un projet de vie.

Dans nos communautés fleurissent les écoles et les hôpitaux.

Et la terre est travaillée collectivement.

Et nous nous soutenons collectivement.

Nous sommes donc une communauté.

Une communauté de communautés.

Les femmes zapatistes ont leur propre voix, leur propre chemin.

Et leur destin n’est pas la mort violente, l’enlèvement, l’humiliation.

L’enfance et la jeunesse zapatistes ont santé, éducation et différentes options d’apprentissage et de diversion.

Nous conservons et défendons notre langue, notre culture, notre façon de faire.

Et nous accomplissons tenacement notre devoir de peuples gardiens de la Terre Mère.

Tout cela a été possible grâce à l’effort, au sacrifice et au dévouement des peuples organisés.

Et tout cela a été possible grâce au soutien d’individus, de groupes, de collectifs et d’organisations du monde entier.

Avec eux, elles, elleux, nous nous sommes engagés à construire la vie avec leur soutien.

Ainsi nous pouvons dire sans honte que nos avancées, nos réalisations, nos victoire se doivent à leur soutien et à leur aide.

Les erreurs, les revers et les échecs sont de notre seule responsabilité.

Mais, de même que notre vie a avancé et grandi, la force de la bête qui veut tout manger et tout détruire elle aussi a grandi.

La machine de mort et de destruction qu’on appelle le système capitaliste a grandi elle aussi.

Et la faim de la bête n’est pas rassasiée.

Elle est prête à tout pour son profit.

Peu lui importe de détruire la nature, des peuples entiers, des cultures millénaires, des civilisations entières.

La planète elle-même est détruite par les attaques de la bête.

Mais l’hydre capitaliste, la bête destructrice, cherche d’autres noms pour se cacher, attaquer et vaincre l’humanité.

Et un de ces noms derrière lesquels se cache la mort est « mégaprojet ».

« Mégaprojet » signifie détruire un territoire entier.

Tout.

L’air, l’eau, la terre, les gens.

Avec le mégaprojet, la bête ne fait qu’une bouchée des villages entiers, des montagnes et des vallées, des rivières et des lacs, des hommes, des femmes, des autr@s, des petits garçons et petites filles.

Et une fois qu’elle a fini de détruire, la bête va ailleurs en faire autant.

Et la bête qui se cache derrière les mégaprojets a sa ruse, son mensonge, sa tricherie pour convaincre.

La bête dit que c’est pour le progrès.

Elle dit que, grâce à ces mégaprojets, les gens auront un salaire et les nombreux avantages de la modernité.

Et sur ce discours de progrès et de modernité nous voulons nous rappeler ici un compañero du Congrès national indigène qui a été assassiné cette année : notre frère et compañero Samir Flores Soberanes.

Et nous nous souvenons de lui parce qu’il se demandait et demandait pour qui est ce progrès dont on parle tant.

Autrement dit notre frère Samir demandait où va cette route qu’ils appellent « progrès », ce nom que porte comme une enseigne la bête des mégaprojets.

Et il se répondait que cette route mène à la destruction de la nature et à la mort des communautés originaires.

Alors il a dit clairement qu’il n’était pas d’accord, et il s’est organisé avec ses compañeras et compañeros, et a résisté, et n’a pas eu peur.

Et c’est pourquoi le puissant qui est en place maintenant l’a fait tuer.

Il a été assassiné par le mauvais gouvernement parce que le travail de contremaître du mauvais gouvernement est de veiller à ce que la bête, le puissant, obtienne son profit.

Regardez et écoutez : le premier à saluer les mégaprojets et à dire qu’ils sont bons, c’est le grand capital, le grand patron.

Et il a le cœur content, le grand capitaliste, parce qu’avec les mégaprojets il va faire de gros profits.

Mais ni le contremaître ni le puissant ne disent clairement que ces mégaprojets vont semer la mort partout où ils avancent.

Il y a quelques jours, nos sœurs zapatistes ont organisé une Rencontre internationale de femmes qui luttent.

Elles nous disent, nous parlent, nous enseignent, nous éduquent avec ce qu’elles ont vu et entendu dans cette rencontre.

Et ce qu’elles nous montrent est comme un enfer pour les femmes et les enfants.

Elles nous parlent de meurtres, de disparitions, de viols, de mépris et de violence diabolique.

Et toute cette horreur se produit dans le progrès et ce qu’ils appellent la civilisation moderne.

Et il y a quelques jours, nous étions aussi avec les peuples compañeros du Congrès national indigène – Conseil indigène de gouvernement.

Et nous étions aussi au Forum pour la défense du territoire et de la Terre Mère.

Et dans ces rencontres, nous avons écouté avec inquiétude ce qu’ils racontent.

Et ils nous parlent de villages désertés, de leurs habitants expulsés.

De tueries des délinquants, parfois illégales et parfois légales. En d’autres termes, il n’est pas rare que ce soit les gouvernements eux-mêmes qui font ces atrocités.

De petites filles et petits garçons victimes d’abus et vendus comme des animaux.

De jeunes hommes et femmes dont la vie a été détruite par les drogues, la délinquance et la prostitution.

De commerces subissant des extorsions, de la part parfois de voleurs et parfois de fonctionnaires.

De sources polluées.

De lacs et de lagunes asséchés.

De rivières qui charrient des ordures.

De montagnes détruites par les mines.

De forêts rasées.

D’espèces animales en extinction.

De langues et de cultures assassinées.

De paysannes et de paysans qui avant travaillaient leurs propres terres, et qui maintenant sont des péons qui travaillent pour un patron.

Et de la Mère Terre qui meurt.

Alors, en tant que zapatistes que nous sommes, nous disons clairement que seul un imbécile peut dire que les mégaprojets sont bons.

Un imbécile ou un être malveillant et rusé qui sait qu’il ment et peu lui importe que sa parole cache la mort et la destruction.

Alors le gouvernement et tous ses défenseurs devraient dire clairement ce qu’ils sont : si ce sont des imbéciles ou des menteurs.

Il y a un an, en décembre 2018, le contremaître qui commande maintenant l’hacienda qui s’appelle « Mexique » a fait un simulacre pour demander la permission de la Terre Mère de la détruire.

Alors il s’est trouvé quelques personnes déguisés en Indiens et ils ont posé sur la terre un poulet, une boisson et des tortillas.

Ainsi le contremaître croit que la Terre Mère lui donne la permission de la tuer et de faire un train qui devrait porter le nom de famille du contremaître.

Il le fait parce qu’il méprise les peuples originaires et parce qu’il méprise la Terre Mère.

Et de plus, le contremaître ne s’en tient pas là, il a aussi défié tous les peuples indiens et dit que peu lui importait ce que nous pensons et ressentons, que « cela plaise ou non » aux indigènes, il va faire ce que lui a ordonné son patron, c’est-à-dire le puissant, c’est-à-dire le grand capital.

Tout comme les contremaîtres du temps de Porfirio Díaz.

C’est ce qu’il a dit, et c’est ce qu’il dit, car il y a quelques semaines il a fait un autre simulacre, une prétendue consultation où il a seulement informé qu’il y a beaucoup de bonnes choses dans les mégaprojets, mais il n’a rien dit de tous les malheurs qu’entraînent ces mégaprojets pour les gens et la nature.

Et de toute façon, seules quelques personnes ont participé à cette consultation pour dire qu’elles voulaient les mégaprojets.

Si c’est ainsi qu’il méprise les pensées et les sentiments des gens, alors il va mépriser tout autant la nature et les villages.

Et il le fait parce que son patron n’a rien à faire des gens ou de la nature, il ne se soucie que de ses profits.

« Que cela leur plaise ou non », dit le gouvernement.

Ça veut dire « que vous soyez vivants ou morts », on va le faire.

Et nous, les peuples zapatistes, nous l’entendons comme un défi, comme s’il disait qu’il a la force et l’argent, et à voir qui s’oppose à son mandat.

Il dit que ce qui va se faire, c’est ce qu’il dit, pas ce que disent les peuples, et que peu lui importe leurs raisons.

Alors nous, les peuples zapatistes, nous relevons notre part de ce défi.

Et nous savons que le contremaître actuel des puissants nous pose certaines questions.

Autrement dit, il nous demande ceci :

« Les peuples zapatistes sont-ils prêts à perdre tout ce qu’ils ont avancé avec leur autonomie ? »

« Les peuples zapatistes sont-ils prêts à subir des disparitions, des emprisonnements, des assassinats, des calomnies et des mensonges pour défendre la terre qu’ils gardent et dont ils prennent soin, la terre où ils naissent, élèvent leurs enfants, croissent, vivent et meurent ?

Et avec ces questions, le contremaître et ses gardes nous donnent le choix « vivants ou morts, mais il faut obéir ».

En d’autres termes, il nous demande si nous sommes prêts à mourir en tant que société alternative, en tant qu’organisation, en tant que peuples originaires aux racines mayas, en tant que gardiens de la Terre Mère, en tant qu’individus et individues zapatistes.

Alors nous, peuples zapatistes, nous continuons notre façon d’être et notre calendrier.

Dans nos montagnes, nous avons fait l’offrande à la Terre Mère.

Au lieu de boisson, nous lui avons donné à boire le sang de nos morts dans la lutte.

Au lieu de poulet, nous lui avons offert notre chair.

Au lieu de tortillas, nous avons fait l’offrande de nos os, car nous sommes faits de maïs.

Et nous avons fait cette offrande non pour demander à la terre la permission de la détruire, ou de la vendre, ou de la trahir.

Nous avons fait cette offrande seulement pour avertir la Terre Mère que nous la défendrons.

Nous la défendrons jusqu’à la mort si nécessaire.

Et alors nous avons compté le nombre de personnes qu’il faut pour défendre la terre.

Et il s’est avéré qu’il suffit d’une seule personne zapatiste.

Il suffit d’une femme zapatiste, ou un homme zapatiste, ou un*e zapatiste, qu’il soit vieux, ou jeune, ou enfant.

Il suffit qu’une personne zapatiste s’obstine à défendre la terre pour qu’elle, notre mère, sache qu’elle n’est pas seule et abandonnée.

Il suffit qu’une personne s’obstine dans la résistance et la rébellion.

Alors nous sommes allés chercher dans le cœur collectif que nous sommes.

Nous cherchons seulement une personne qui soit zapatiste et qui soit prête à tout.

À tout.

Et nous avons trouvé non une, ni deux, ni cent, ni mille, ni dix mille, ni cent mille.

Nous avons trouvé tout ce qui s’appelle Armée Zapatiste de Libération Nationale, prête à tout pour défendre la terre.

Alors nous avons la réponse à la question que nous pose le contremaître.

Et la réponse est :

« Oui, nous sommes prêts à disparaître comme proposition d’un nouveau monde. »

« Oui, nous sommes prêts à être détruits en tant qu’organisation. »

« Oui, nous sommes prêts à être anéantis en tant que peuples originaires aux racines mayas. »

« Oui, nous sommes prêts à mourir en tant que gardiens et gardiennes de la terre. »

« Oui, nous sommes prêts à être battus, emprisonnés, séquestrés et assassinés en tant qu’individus zapatistes. »

Ainsi le contremaître a sa réponse.

Mais comme c’est notre façon d’être, à nous zapatistes, notre réponse comporte aussi une question que nous posons aux contremaîtres :

« Les mauvais gouvernements sont-ils prêts à essayer de nous détruire À TOUT PRIX, à nous battre, à nous emprisonner, à nous faire disparaître et à nous assassiner ? »

Sœurs, frères, frères*sœurs,

Compañeros, compañeras et compañeroas,

Vous vous appelons,

En tant que Congrès national indigène – Conseil indigène de gouvernement,

En tant qu’individus, groupes, collectifs et organisations de la Sexta nationale et internationale…

En tant que réseaux de résistance et de rébellion…

En tant qu’êtres humains…

À vous demander à quoi vous êtes prêts, prêtes et prêt*e*s pour arrêter la guerre menée contre l’humanité, chacun dans sa propre géographie, son propre calendrier et à son propre mode.

Et quand vous aurez votre réponse selon votre pensée, faites-la connaître aux patrons et contremaîtres.

Tous les jours et en tous lieux, la bête pose à l’humanité la même question.

Il ne manque que la réponse.

C’est tout.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain.

Au nom des femmes, hommes et autres zapatistes.

Sous-commandant insurgé Moisés.

Mexique, 31 décembre 2019 – 1er janvier 2020.

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/Paroles-du-Comite-clandestin-revolutionnaire-indigene-Commandement-general-de-l

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Lectures complémentaires:

Murray_Bookchin_Ecologie_Sociale_1982

Voline_La_synthese_anarchiste

Murray_Bookchin_Ecoute_Camarade

Murray_Bookchin_Le_municipalisme_libertaire

Guy_Debord_La_societe_du_spectacle

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

TAZ_Fr

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Nous_sommes_tous_des_colonisés (PDF)

Pierre_Clastres_Echange-et-pouvoir-philosophie-de-la-chefferie-indienne

Leducation-comme-pratique-de-la-liberte_Paulo_Freire_1965

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

Un monde sans argent: le communisme

6ème_déclaration_forêt.lacandon (Zapatista)

 

Texte d’inspiration pour 2020 : Le discours de Stockholm Albert Camus (Nobel littérature 1957)

Posted in actualité, crise mondiale, France et colonialisme, gilets jaunes, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 3 janvier 2020 by Résistance 71

Nous avions gardé sous le coude et commencerons l’année 2020 avec ce texte, l’enjeu le mérite très certainement. Il s’agit ici d’un des discours sans aucun doute les plus profonds et plus poignants du XXème siècle, celui que fit Albert Camus lors de la cérémonie de remise de son prix Nobel de littérature en 1957 à Stockholm.
2020 s’annonce être une année puissante pour toutes les luttes politiques et sociales dans le monde à commencer par la France, terre nourricière de toutes les Communes. Puisse ce texte toujours éclairer la voie de la justice réelle au gré d’une abnégation sans faille et d’une austérité créatrice. 
Albert Camus écrivit dans le journal clandestin de la résistance « Combat » créé en 1941 et en fut le rédacteur en chef entre 1944 et 1947. Il se rangea aux côtés du CNR et fut déchiré par le destin de son pays natal, l’Algérie. Albert Camus est un homme de la complémentarité , qui chercha toujours à tenter de gommer les antagonismes lorsque c’était possible. En cela mais pas que, il demeure un homme de l’universel dont la pensée ne peut qu’accompagner le grand mouvement politico-social en marche depuis novembre 2018, pour que surgisse enfin, la société des sociétés, unie dans sa complémentarité achevée.
La bande audio du discours de Camus lors de la cérémonie de son prix Nobel est sous le texte… Si cela ne vous donne pas la chair de poule, on ne sait pas ce qui le fera…

~ Résistance 71 ~

 

“On peut dire qu’il n’y a pas encore eu de révolution dans l’histoire, il ne peut y en avoir qu’une qui serait une révolution définitive. Le mouvement qui semble achever la boucle en entame déjà une nouvelle à l’instant même où le gouvernement se constitue. Les anarchistes, Varlet en tête, ont bien vu que gouvernement et révolution sont incompatibles au sens direct. Il implique contradiction, dit Proudhon, que le gouvernement puisse être jamais révolutionnaire et cela pour la raison toute simple qu’il est gouvernement.’  […] S’il y avait une seule fois révolution, en effet, il n’y aurait plus d’histoire. Il y aurait unité heureuse et mort rassasiée.“
~ Albert Camus ~

 

Discours de Stockholm (Prix Nobel de Littérature)

 

Albert Camus

 

10 décembre 1957

 

En recevant la distinction dont votre libre Académie a bien voulu m’honorer, ma gratitude était d’autant plus profonde que je mesurais à quel point cette récompense dépassait mes mérites personnels. Tout homme et, à plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je le désire aussi. Mais il ne m’a pas été possible d’apprendre votre décision sans comparer son retentissement à ce que je suis réellement. Comment un homme presque jeune, riche de ses seuls doutes et d’une œuvre encore en chantier, habitué à vivre dans la solitude du travail ou dans les retraites de l’amitié, n’aurait-il pas appris avec une sorte de panique un arrêt qui le portait d’un coup, seul et réduit à lui-même, au centre d’une lumière crue ? De quel cœur aussi pouvait-il recevoir cet honneur à l’heure où, en Europe, d’autres écrivains, parmi les plus grands, sont réduits au silence, et dans le temps même où sa terre natale connaît un malheur incessant ? 

J’ai connu ce désarroi et ce trouble intérieur. Pour retrouver la paix, il m’a fallu, en somme, me mettre en règle avec un sort trop généreux. Et, puisque je ne pouvais m’égaler à lui en m’appuyant sur mes seuls mérites, je n’ai rien trouvé d’autre pour m’aider que ce qui m’a soutenu, dans les circonstances les plus contraires, tout au long de ma vie : l’idée que je me fais de mon art et du rôle de l’écrivain. Permettez seulement que, dans un sentiment de reconnaissance et d’amitié, je vous dise, aussi simplement que je le pourrai, quelle est cette idée. Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n’ai jamais placé cet art au-dessus de tout. 

S’il m’est nécessaire au contraire, c’est qu’il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et, s’ils ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel.

Le rôle de l’écrivain, du même coup, ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. Ou, sinon, le voici seul et privé de son art. Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions d’hommes ne l’enlèveront pas à la solitude, même et surtout s’il consent à prendre leur pas. Mais le silence d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain de l’exil, chaque fois, du moins, qu’il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence et à le faire retentir par les moyens de l’art. 

Aucun de nous n’est assez grand pour une pareille vocation. Mais, dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s’exprimer, l’écrivain peut retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu’il accepte, autant qu’il peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d’hommes possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font proliférer les solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir- le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression.

Pendant plus de vingt ans d’une histoire démentielle, perdu sans secours, comme tous les hommes de mon âge, dans les convulsions du temps, j’ai été soutenu ainsi par le sentiment obscur qu’écrire était aujourd’hui un honneur, parce que cet acte obligeait, et obligeait à ne pas écrire seulement. Il m’obligeait particulièrement à porter, tel que j’étais et selon mes forces, avec tous ceux qui vivaient la même histoire, le malheur et l’espérance que nous partagions. Ces hommes, nés au début de la Première Guerre mondiale, qui ont eu vingt ans au moment où s’installaient à la fois le pouvoir hitlérien et les premiers procès révolutionnaires, qui ont été confrontés ensuite, pour parfaire leur éducation, à la guerre d’Espagne, à la Seconde Guerre mondiale, à l’univers concentrationnaire, à l’Europe de la torture et des prisons, doivent aujourd’hui élever leurs fils et leurs œuvres dans un monde menacé de destruction nucléaire. Personne, je suppose, ne peut leur demander d’être optimistes. Et je suis même d’avis que nous devons comprendre, sans cesser de lutter contre eux, l’erreur de ceux qui, par une surenchère de désespoir, ont revendiqué le droit au déshonneur, et se sont rués dans les nihilismes de l’époque. Mais il reste que la plupart d’entre nous, dans mon pays et en Europe, ont refusé ce nihilisme et se sont mis à la recherche d’une légitimité. Il leur a fallu se forger un art de vivre par temps de catastrophe, pour naître une seconde fois, et lutter ensuite, à visage découvert, contre l’instinct de mort à l’œuvre dans notre histoire.

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que, partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l’occasion, sait mourir sans haine pour lui. C’est elle qui mérite d’être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C’est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l’honneur que vous venez de me faire. 

Du même coup, après avoir dit la noblesse du métier d’écrire, j’aurais remis l’écrivain à sa vraie place, n’ayant d’autres titres que ceux qu’il partage avec ses compagnons de lutte, vulnérable mais entêté, injuste et passionné de justice, construisant son œuvre sans honte ni orgueil à la vue de tous, toujours partagé entre la douleur et la beauté, et voué enfin à tirer de son être double les créations qu’il essaie obstinément d’édifier dans le mouvement destructeur de l’histoire. 

Qui après cela attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante . Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin. Quel écrivain dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ? Quant à moi, il me faut dire une fois de plus que je ne suis rien de tout cela. Je n’ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d’être, à la vie libre où j’ai grandi. 

Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m’a aidé sans doute à mieux comprendre mon métier, elle m’aide encore à tenir auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent dans le monde la vie qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs. Ramené ainsi à ce que je suis réellement, à mes limites, à mes dettes, comme à ma foi difficile, je me sens plus libre de vous montrer pour finir, l’étendue et la générosité de la distinction que vous venez de m’accorder, plus libre de vous dire aussi que je voudrais la recevoir comme un hommage à toux ceux qui, partageant le même combat n’en ont reçu aucun privilège, mais ont connu au contraire malheur et persécution. Il me restera alors à vous en remercier, du fond du cœur, et à vous faire publiquement, en témoignage personnel de gratitude, la même et ancienne promesse de fidélité que chaque artiste vrai, chaque jour, se fait à lui-même, dans le silence.

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Discours de Camus Stockholm 1957 (audio) :

 

 

 

Murray Bookchin: « Qu’est-ce que l’écologie sociale ? » texte intégral en format PDF

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Dans ce texte d’introduction réédité de 1988, Murray Bookchin replace le concept “écologique” dans son contexte historico-social essentiel à sa juste compréhension, son intégration en vue de sa transformation en profondeur dans une société réellement émancipée de la dictature étatico-marchande. Il y décrit également la volonté élitiste de mettre en place une nouvelle gouvernance transnationale, nommée depuis « Nouvel Ordre Mondial » et de notre devoir de nous y opposer.

« Qu’est-ce que l’écologie sociale ? » est une excellente application dans un domaine spécifique de la méthode de pédagogie critique de Paulo Freire décrite dans sa “Pédagogie des opprimés” (1970) et aussi un excellent précurseur dans sa teneur et sa conclusion, de nos analyses de 2017 (“Manifeste pour la société des sociétés”) et 2019 (“Résolution de l’aporie anthropologique politique de Pierre Clastres”). Toutes ces lectures sont complémentaires et mènent à la même conclusion concernant notre société, sa réalité objective et le meilleur dénouement à lui apporter pour sa transformation radicale abandonnant le modèle erroné et contre-nature de la division, de la domination et de l’exploitation par l’État et la dictature marchande.
Nous publions sous cette introduction révisée de Bookchin, le PDF intégral de ce texte de 1982 “Qu’est-ce que l’écologie sociale ?” Puisse le plus grand nombre y trouver une inspiration et une motivation à l’action réfléchie et non plus pilotée par les dogmes de la falsification marchande, comme celui de l’escroquerie du changement climatique anthropique…
~ Résistance 71 ~

 

 

Nouvelle introduction à “Qu’est-ce que l’écologie sociale ?” (1982)

 

Murray Bookchin

1988

 

Aux énormes problèmes de fond que crée l’ordre social actuel s’ajoutent les énormes problèmes de fond créés par une mentalité qui a commencé à se développer bien avant la naissance du capitalisme, et que ce dernier a entièrement absorbée. Je veux parler de la mentalité structurée par les notions de hiérarchie et de domination, où la domination de l’homme sur l’homme a donné naissance au concept de la domination de la nature comme « destin ». Voire comme nécessité de l’humanité. Que la pensée écologique ait commencé à faire passer l’idée que cette conception du « destin » de l’humanité est pernicieuse a tout lieu de nous réconforter. Toutefois, on ne comprend pas encore clairement comment cette conception est apparue, pourquoi elle persiste et comment l’éliminer. Il faut bien plutôt étudier les origines de la hiérarchie et de la domination si l’on veut porter remède au désastre écologique. Le fait que la hiérarchie sous toutes ses formes – domination des vieux sur les jeunes, des hommes sur les femmes, de l’homme sur l’homme dans le rapport de classe, de caste, d’ethnie ou sous toutes les autres formes de stratifications sociales – ne soit pas reconnue comme un système de domination plus ample que le rapport de classe est une des carences les plus évidentes de la pensée radicale. Aucune libération n’est possible, aucune tentative d’harmoniser les rapports humains et les rapports entre les hommes et la nature ne pourra réussir si l’on n’a pas éradiqué toutes les hiérarchies, et pas seulement les classes sociales, toutes les formes de domination, et pas seulement l’exploitation économique.

Ces idées constituent le coeur même de ma conception de l’écologie sociale. Je souligne l’adjectif social en matière écologique pour introduire un autre concept clef : aucun des principaux problèmes écologiques auxquels nous nous affrontons aujourd’hui ne pourra être résolu sans un changement social profond. Les implications de cette idée n’ont pas encore été assimilées entièrement par le mouvement écologique. Si on les porte à leur conclusion logique, cela signifie qu’on ne peut pas songer à transformer la société actuelle un petit peu à la fois, par de petits changements. En outre, ces petits changements peuvent n’être que des coups de frein réduisant un peu la vitesse effrénée avec laquelle la biosphère est en train d’être détruite. Certes il nous faut gagner autant de temps que possible, dans cette course contre le « biocide », et il faut tout mettre en oeuvre pour ne pas nous faire dépasser. Néanmoins, le biocide se poursuivra si nous ne parvenons pas à convaincre les gens qu’un changement radical est indispensable et qu’il faut s’organiser à cette fin. Il nous faut accepter le fait que la société capitaliste actuelle doit être remplacée par ce que j’appelle la société écologique, une société qui implique les changements sociaux radicaux indispensables pour éliminer les abus perpétrés contre l’environnement.

La nature de cette société écologique exige aussi des réflexions et des débats sérieux. Certaines conclusions sont évidentes. Une société écologique doit être non hiérarchique, sans classes, si l’on veut éliminer l’idée même de domination sur la nature. À ce sujet, on ne peut éviter de revenir aux fondements de l’anarchisme tels que les propose un Kropotkine, aux grands idéaux éclairés de raison, de liberté, d’émancipation par l’instruction, tels que les proposent un Malatesta ou un Berneri. Mieux encore, les idéaux humanistes qui guidèrent par le passé les théoriciens de l’anarchisme doivent être retrouvés dans leur entièreté et prendre la forme d’un humanisme écologique qui incarne une nouvelle rationalité, une nouvelle conception de la science et de la technologie : autant de thèmes que je présente dans cet ouvrage.

Si je rappelle les idéaux éclairés des penseurs libertaires, ce n’est pas seulement en fonction de mes prédilections idéologiques. Il s’agit plutôt d’idées qui ne peuvent être mises de côté par aucune personne engagée dans la lutte écologique. Aujourd’hui, dans le monde entier, les mouvements écologiques sont mis devant des choix inquiétants. D’une part on voit se diffuser, venant d’Amérique du Nord, une sorte d’épidémie spirituelle antirationaliste : au nom du retour à la nature, elle évoque des atavismes irrationnels, des mysticismes, des religions « païennes ». Le culte de « déesses », des traditions « paléolithiques » ou « néolithiques » selon les goûts, des rituels de type vaudou ou autres, tout ce courant de « l’écologie profonde » se présente comme une nouvelle spiritualité. Le phénomène n’est pas innocent : il est souvent teinté d’un néo-malthusianisme perfide qui ne voit pas de mal à laisser mourir de faim les pauvres, surtout les victimes des pénuries dans le tiers monde, pour « freiner l’évolution démographique ». La Nature, nous dit-on, doit être « libre de suivre son cours » ; la faim, les pénuries ne seraient pas causées par les industries agroalimentaires ni par l’exploitation des sociétés transnationales, ni par les rivalités impérialistes, ni par les guerres civiles nationalistes : elles ne proviennent que de la surpopulation. Ainsi les problèmes écologiques sont vidés de tout contenu social et réduits à une interaction mythique de « forces naturelles » prenant souvent des intonations racistes qui puent le fascisme.

D’un autre côté, on voit émerger un mythe technocratique selon lequel la science et la technique pourraient résoudre tous les maux dont souffre l’environnement. Comme dans les utopies de FI. G. Wells, on nous demande de croire qu’il nous faut une nouvelle élite qui planifie la solution de la crise écologique. Ce genre de fantaisies sont implicites dans la conception du « vaisseau spatial terre » (pour reprendre la métaphore grotesque de Buckminster Fuller), qui pourrait être manipulé par l’ingénierie génétique, nucléaire, électronique, politique… On nous rebat les oreilles avec des idées comme la nécessité d’une plus grande centralisation de l’État, de la création de méga-États, parallèle effrayant avec les sociétés transnationales. Et de même que la mythologie s’est diffusée parmi les écolo-mystiques, les partisans du primitivisme en version écologique, de même la théorie des systèmes a-t-elle acquis une grande popularité parmi les écolo-technocrates, champions du futurisme version écologique. Dans les deux cas, les idéaux libertaires des Lumières – la valorisation de la liberté, de l’instruction, de l’autonomie individuelle – sont niés par la prétention symétrique de ces deux courants de courir à reculons vers un « passé obscur », mythifié et sinistre, ou de se catapulter vers un « avenir » radieux, mais tout autant mythifié et tout autant sinistre.

Le message de l’écologie sociale n’est ni primitiviste ni technocratique. Elle cherche à définir la place de l’humanité dans la nature – place singulière, extraordinaire – sans tomber dans un monde préhistorique antitechnologique ni partir sur un vaisseau de science-fiction. L’humanité fait partie de la nature, même si elle diffère profondément de la vie non humaine par la capacité qu’elle a de penser conceptuellement et de communiquer symboliquement. La nature, pour sa part, n’est pas un écran panoramique à regarder passivement : c’est l’ensemble de l’évolution, l’évolution dans sa totalité, tout comme l’individu est toute sa biographie et non pas la somme des données numériques qui mesurent son poids, sa taille, voire son « intelligence ». Les êtres humains ne sont pas une forme de vie parmi les autres, juste un peu spécialisée pour occuper une des niches écologiques du monde naturel. Ce sont des êtres qui, potentiellement, peuvent rendre consciente l’évolution biotique et l’orienter consciemment. Je ne prétends pas par là que l’humanité ne parviendra jamais à avoir une connaissance suffisante de la complexité du monde naturel pour pouvoir prendre le gouvernail de l’évolution naturelle et la diriger à son gré. Ce que je dis sur la spontanéité, dans le chapitre publié ci-après, m’incite à conseiller la plus grande prudence dans les interventions sur le monde naturel.

Nos interventions peuvent être créatrices ou destructrices, et c’est là le plus grand problème à discuter dans toute réflexion sur nos interactions avec la nature. Si nos potentialités humaines sont énormes, rappelons-nous qu’aujourd’hui nous sommes encore moins qu’humains.

Notre espèce est encore divisée par des antagonismes entre les âges, les sexes, les classes, les revenus, les ethnies, etc. Il est absurde de parler de « l’humanité » en termes zoologiques, comme le font aujourd’hui tant d’écologistes, de traiter les gens comme une espèce parmi d’autres et non comme des êtres sociaux qui vivent dans des créations institutionnelles complexes. Une humanité éclairée, consciente de toutes ses potentialités dans une société écologiquement harmonieuse, n’est qu’un espoir et non une réalité présente ; un « devoir être », non un « étant ». Tant que nous n’aurons pas créé cette société écologique, nos capacités de nous entretuer et de dévaster la planète continueront de faire de nous une espèce encore moins évoluée que les autres. Parvenir à notre pleine humanité est un problème social, qui dépend de changements institutionnels et culturels fondamentaux : ne pas le voir, c’est réduire l’écologie à la zoologie et faire de toute tentative de réaliser une société écologique une chimère.

Murray Bookchin

Burlington, Vermont, 1988

 

 

Version PDF (réalisation de Jo) du texte intégral:

Murray_Bookchin_Ecologie_Sociale_1982

 


Notre page « Murray Bookchin »

 

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 


… (R)évolution

Gilets Jaunes, grève générale et révolution sociale : L’exemple des Conseils Ouvriers italiens de 1920

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 26 décembre 2019 by Résistance 71

 


Italie 1919-20 occupation des usines

 

Les conseils ouvriers italiens (Turin, 1920)

 

Source: Matière et Révolution (2008)

http://www.matierevolution.fr/spip.php?article278

 

LES ORIGINES DES CONSEILS D’USINE

A Turin, le 27 octobre 1906 fut signé un contrat collectif de travail entre la F.I.O.M. (Fédération des Ouvriers de la Métallurgie) et l’usine automobile « Itala » qui instituait, pour trancher les éventuelles controverses sur l’application du contrat un organisme d’entreprise appelé : « Commission Interne » : organisme étroitement lié à la vie de l’entreprise composé d’ouvriers de l’usine et élu par le personnel ; la C.I. se plaçait donc dans une position autonome vis à vis des organisations horizontales et verticales du syndicat, même si quelquefois elle assumait un rôle encore plus collaborationniste que le syndicat lui-même.

Toutefois, c’est précisément la C.I. qui devait représenter la base organique sur laquelle se développera ensuite le Conseil d’usine.

Dans l’immédiat après-guerre, en août 1919, à Turin, dans le plus grand établissement de la Fiat, Fiat-Centre, la Commission Interne en fonction démissionne et le problème de sa réintégration se pose.

Au cours des discussions prévaut la proposition d’un élargissement de la dite Commission, réalisable à travers l’élection d’un commissaire pour chaque atelier. A la Fiat-Centre sont ainsi élus 42 commissaires correspondant aux 42 ateliers en activité. Ces 42 commissaires constituent le premier Conseil d’usine.

L’exemple est vite suivi à la Fiat-Brevets et dans toutes les autres usines de Turin. L’expérience des Conseils s’étend presque aussitôt à d’autres centres industriels, hors du Piémont.

A la mi-octobre 1919, à la première assemblée des Comités exécutifs des Conseils d’usine, sont représentés 30.000 ouvriers.

La rapide affirmation des Conseils ne s’explique cependant pas si l’on ne montre pas les principes fondamentaux sur lesquels ils reposent, c’est-à-dire la théorie qui s’échafaude autour d’eux : théorie non inventée par quelque fervent génie, mais germée sur le terrain même des faits comme nous le montrerons pas à pas.

Si, en fait, les Conseils étaient restés des « Commissions internes élargies » avec les mêmes fonctions de coopération et de concordat ils n’auraient pas pu constituer le plus efficient des instruments de classe dans cette période d’extrême tension révolutionnaire qui fut le premier après-guerre.

 LA THEORIE DES CONSEILS

Schématiquement, la théorie des Conseils, qui fut élaborée par les groupes d’avant-garde du prolétariat turinois durant l’après-guerre, se fonde sur une série de thèses que l’on peut regrouper ainsi :

a) Le Conseil d’usine se forme et s’articule autour de toutes les structures complexes et vivantes de l’entreprise ; il en fouille les secrets, il en saisit les leviers et les équipements, il en enveloppe le squelette de son propre tissu. Il adhère intimement à la vie de l’établissement moderne, dans les plans et les méthodes, dans les procès de production, dans les multiples spécialisations du travail, dans la technique avancée d’organisation interne.

Par ces caractères qui lui viennent de son expression immédiate dans les secteurs-base de l’entreprise, atelier par atelier, et en plus des fonctions qui lui sont attribuées, le Conseil d’usine, à la différence des organisations syndicales, produit deux faits nouveaux d’une grande force révolutionnaire :

  • En premier lieu : au lieu d’élever chez l’ouvrier la mentalité du salarié, il lui fait découvrir la conscience de producteur avec toutes les conséquences d’ordre pédagogique et psychologique que cette « découverte » comporte.
  • En second lieu : le Conseil d’usine éduque et entraine l’ouvrier à la gestion, il lui donne une compétence de gestion, il lui donne jour après jour les éléments utiles à la conduite de l’entreprise. Conséquemment à ces deux faits nouveaux, même le plus modeste et le plus obscur travailleur comprend aussitôt que la conquête de l’usine n’est plus une chimère magique ou une hypothèse confuse mais le résultat de sa propre émancipation. Ainsi aux yeux des masses, l’expropriation perd ses contours mythiques, assume des linéaments précis et devient une évidence immédiate, une certitude précise en tant qu’application de leur capacité à s’autogouverner.

b) Les Conseils, à la différence des partis et des syndicats, ne sont pas des associations contractuelles ou au moins à tendances contractuelles mais plutôt des organisations naturelles, nécessaires et indivisibles.

Ce n’est pas un dirigeant ou une hiérarchie qui organise des individus grégaires dans un groupe politique déterminé ; dans les Conseils, l’organisation est ce même processus productif qui encadre fonctionnellement et organiquement tous les producteurs. Pour cela, les Conseils représentent le modèle d’une organisation unitaire des travailleurs, par delà leurs vues philosophiques ou religieuses particulières ; dans ce cas, l’unité est réelle parce qu’elle est le produit non d’une entente, d’un compromis, d’une combinaison mais d’une nécessité.

L’unité interne du Conseil d’usine est tellement forte qu’elle rompt et fond deux résistantes barrières de division entre les travailleurs : celle qui sépare les organisés des inorganisés et celle qui sépare les manuels des techniciens.

Dans le Conseil, chacun a sa place parce que le Conseil rassemble tout le monde, intéresse tout le monde jusqu’à ce qu’il s’identifie avec tout le personnel de l’usine.

C’est une organisation unitaire et générale des travailleurs de l’usine.

c) Les Conseils représentent la réelle préfiguration de la société socialiste ; le mouvement des Conseils constitue le processus de formation moléculaire de la société socialiste.

Ainsi l’avènement du socialisme n’est plus pensé comme une institution bureaucratique pyramidale mais comme une naissante et continuelle création de la base.

Les thèmes traditionnels de la rhétorique socialiste (et bolchévique en l’espèce) comme « conquête du pouvoir politique » ou « dictature du prolétariat » ou « État ouvrier » sont évidés de leur contenu mythique et remplacés par une vision moins formelle, moins mécanique et moins simpliste des problèmes révolutionnaires.

Dans la ligne des Conseils se trouve le réalisme révolutionnaire qui abat l’utopisme de propagande, qui ensevelit la « métaphysique du pouvoir ».

Et même quand dans certains groupes survit une nomenclature désormais inadéquate, c’est l’interprétation nouvelle, c’est la pratique nouvelle qui en rompt les schémas, les apriorismes, les fixations logiques et phraséologiques (et ce sont ces mêmes groupes d’éducation anarchiste qui en forcent la répudiation totale). C’est ainsi que les Conseils deviennent en même temps une expérience et un exemple, une enclave dans la société d’aujourd’hui et une semence de la société de demain.

d) Les Conseils, s’ils représentent sur le plan général de la stratégie révolutionnaire l’organisation générale, finale et permanente du socialisme (alors que le mouvement politique vaut seulement comme organisation particulière, instrumentale et contingente, « pour le socialisme »), constituent aussi sur le plan tactique une force complémentaire de masse, un instrument auxiliaire du mouvement politique.

Les Conseils possèdent en fait une grande potentialité offensive comme unités d’entreprises et développent en phase révolutionnaire la même fonction qu’accomplissent, durant une agitation, les commissions internes et les comités de grève.

D’autre part, en phase de repli et de résistance, les Conseils disposent d’une grande capacité de défense. La réaction, qui peut dissoudre sans trop de difficultés les partis et les syndicats, en fermant leurs sièges et en interdisant leurs réunions, se heurte, quand elle se trouve face aux Conseils, aux murs mêmes de l’usine, à l’organisation de l’établissement ; et ne peut les dissoudre sans abattre ces murs, sans dissoudre cette organisation. Les Conseils, sous des noms divers, ou même au stade semi-officiel, survivront toujours.

 LE MOUVEMENT DES CONSEILS

Deux groupes politiques distincts contribuèrent à l’élaboration de la théorie des Conseils : un groupe de socialistes et un groupe d’anarchistes.

Aucun autre groupe politique ne fut présent dans le mouvement, même si tous les groupes politiques italiens s’intéressèrent au phénomène. Par contre furent présents de larges groupes de travailleurs sans parti, témoins du caractère d’unité prolétarienne du mouvement.

Le groupe socialiste se constitua dans les dernières années de la guerre autour du Grido del Popolo,feuille de la section turinoise du parti socialiste. La figure de premier plan était Antonio Gramsci, qui sera plus tard le leaderd’une des deux fractions qui concourront à la fondation du parti communiste d’Italie. Personnages de second plan : Tasca, Togliatti, Terracini et Viglongo.

Mais si tout ce groupe contribua à la fondation de l’hebdomadaire L’Ordine Nuovo,dont le premier numéro sortit le ler mai 1919, il n’y eut en fait que deux forces animatrices des Conseils du côté socialiste : d’une part l’esprit de Gramsci, de l’autre les groupes d’avant-garde, d’authentiques bien qu’obscurs ouvriers turinois. Et ces deux forces passeront sans tâches dans l’histoire et sauveront le nom des Conseils.

Du côté anarchiste, notons la collaboration assidue et qualifiée de Carlo Petri (pseudonyme de Pietro Mosso (3)) à L’Ordine Nuovo.Carlo Petri, assistant à la chaire de philosophie théorétique de l’Université de Turin est l’auteur d’un essai sur Le système Taylor et les Conseils des producteurs et d’autres écrits défendant le Communisme anarchiste.

Mais la contribution anarchiste se rencontre surtout dans le travail d’organisation pratique des Conseils effectué par deux anarchistes, ouvriers métallurgistes : Pietro Ferrero (4), secrétaire de la F.I.O.M., section turinoise et Maurizio Garino (5) (qui a donné un apport de souvenirs personnels et d’observations critiques à ces notes sur les Conseils), et par tout un groupe : le Groupe Libertaire Turinois (6), dont ils faisaient partie.

Le Groupe Libertaire Turinois s’était déjà distingué non seulement par sa présence dans les luttes ouvrières avant et pendant la guerre mais surtout par les lignes directrices qu’il avait données au problème de l’action des libertaires dans les syndicats. Ce groupe avait en fait soutenu la nécessité d’opérer dans les syndicats fussent-ils réformistes (et peuvent-ils ne pas l’être ? se demandait-il) afin de pouvoir y établir les plus larges contacts avec les masses laborieuses.

Sous cet aspect, la critique que L’Ordine Nuovo faisait à l’U.S.I. (organisation syndicaliste révolutionnaire) ne pouvait qu’être approuvée par ces anarchistes même si la forme de cette critique n’était pas la plus apte à convaincre les nombreux groupes d’ouvriers sincèrement révolutionnaires qui étaient à l’U.S.I.

Le Groupe Libertaire Turinois fut ainsi au centre des luttes de classes à Turin durant les quatre années de l’après-guerre et donna en la personne de Pietro Ferrero, assassiné par les fascistes le 18 décembre 1922, un de ses meilleurs militants à la résistance anti-fasciste. Nous verrons aussi plus loin quelle part notable eurent les anarchistes dans l’élaboration de la théorie des Conseils et quelles adjonctions théoriques ils apportèrent aux points énoncés au chapitre IV du présent essai.

[…]

LA CONTRIBUTION DES ANARCHISTES

La contribution des anarchistes à l’élaboration de la théorie des Conseils peut être résumée dans ces deux « adjonctions » théoriques essentielles :

a) Ce n’est que pendant une période révolutionnaire que les Conseils peuvent avoir une efficience révolutionnaire, qu’ils peuvent se constituer en outils valides pour la lutte des classes et non pour la collaboration de classes. En période contre-révolutionnaire les Conseils finissent par être « phagocités » par l’organisation capitaliste qui n’est pas toujours opposée à une cogestion morale de la part des travailleurs. C’est pourquoi avancer l’idée des Conseils dans une période contre-révolutionnaire signifie lancer des diversions inutiles et porter un préjudice grave à la formule même des Conseils d’usine en tant que mot d’ordre révolutionnaire.

b) Les Conseils résolvent à moitié le problème de l’État : ils exproprient l’État de ses fonctions sociales mais ils ne lèsent pas l’État dans ses fonctions antisociales ; ils réduisent l’État à un pléonasme mais ils n’éliminent pas ce pléonasme, ils vident l’appareil étatique de son contenu mais ils ne le détruisent pas. Mais puisqu’on ne peut vaincre l’État en l’ignorant, du fait qu’il peut faire sentir sa présence à tout moment en mettant en marche son mécanisme de contrainte et de sanction, il faut détruire aussi ce mécanisme. Les Conseils ne peuvent accomplir cette opération et pour cela ils demandent l’intervention d’une force politique organisée ; le mouvement spécifique de la classe, qui porte à terme une telle mission. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut éviter que le bourgeois, jeté à la porte dans ses vêtements d’industriel ne rentre par la fenêtre déguisé en policier.

La question soulevée dans la polémique entre L’Ordine Nuovo et le Soviet nous semble ainsi résolue. Les « ordinovistes » sous-évaluaient le problème de l’État dans le sens de son « isolement » (7) ; les « soviétistes » le sur-évaluaient dans le sens de son « occupation » ; les anarchistes le centraient correctement dans le sens de sa  » liquidation  » réalisée sur le terrain politique. Les occasions, les documents, les réunions dans lesquels les anarchistes répétèrent les thèses sur les Conseils, énoncées au chapitre IV, et complétèrent ces thèses avec les « additifs » résumés ci-dessus, furent multiples.

La première occasion fut offerte par le Congrès National de l’U.S.I. qui se tint à Parme en décembre 1919. Déjà avant le Congrès, dans Guerra di Classe (Guerre de Classe), l’organe de l’U.S.I., le problème des Conseils avait été examiné par Borghi, Garinei, et Giovannetti et l’Ordine Nuovo sous la plume de Togliatti (p.t.) avait souligné la méthode critique subtile avec laquelle avait été traitée la question dans ce journal.

Au Congrès de l’U.S.I., auquel les Conseils d’usine avaient envoyé leur adhésion et même un délégué, l’ouvrier Matta de Turin, on discuta longuement des Conseils en n’ayant cependant pas toujours une connaissance suffisante du sujet (ainsi les Conseils furent comparés au syndicalisme industriel des I.W.W. ; ce qui ne correspond pas à la réalité, même si théoriquement Gramsci reconnaissait avoir emprunté des idées au syndicaliste nord-américain De Leon) et avec l’intention de faire passer le mouvement des Conseils comme une reconnaissance implicite du syndicalisme révolutionnaire, alors que les Conseils en étaient au contraire une critique et un dépassement.

A la fin du Congrès, cette importante résolution dans laquelle sont condensées les observations positives du débat, fut approuvée :

« Le Congrès salue chaque pas en avant du prolétariat et des forces politiques vers la conception pure du socialisme niant toute capacité de démolition ou de reconstruction à l’institution historique, typique de la démocratie bourgeoise, qui est le parlement, coeur de l’État ;

« Considère la conception soviétiste de la reconstitution sociale comme antithétique de l’État et déclare que toute superposition à l’autonome et libre fonctionnement des soviets de toute la classe productrice, unie dans l’action défensive contre les menaces de la réaction et par les nécessités administratives de la future gestion sociale, sera considérée par le prolétariat comme un attentat au développement de la révolution et à l’avènement de l’égalité dans la liberté ;

« Déclare pour ces raisons toute sa sympathie et son encouragement à ces initiatives prolétariennes que sont les Conseils d’usine, qui tendent à transférer dans la masse ouvrière toutes les facultés d’initiative révolutionnaire et de reconstruction de la vie sociale, en mettant cependant bien en garde les travailleurs contre toutes déviations possibles et escamotages réformistes de la nature révolutionnaire de telles initiatives, contrevenant ainsi aux intentions d’avant-garde de la meilleure partie du prolétariat.

« Invite spécialement cette partie du prolétariat à considérer les nécessités de préparer les forces d’attaque révolutionnaire à l’affrontement de classes, sans quoi la prise en charge de la gestion sociale de la part du prolétariat ne sera pas possible » (8).

Le Congrès cerna ensuite dans ces termes les dangers de déviation contenus dans les Conseils d’usine : 

a) « Les Conseils d’usine peuvent dégénérer en de simples commissions internes pour le bon fonctionnement de l’usine, pour l’augmentation de la production au profit de la bourgeoisie, pour dénouer les controverses internes ;

b) « On pourrait invertir la logique du processus révolutionnaire, et croire que l’anticipation des formes de la future gestion sociale suffise à faire tomber le régime actuel ;

c) « On pourrait oublier que l’usine appartient au patron parce qu’il y a l’État – le gendarme – qui la défend ;

d) « Il ne faudrait pas tomber dans l’erreur consistant à croire que la question de forme résoudra la question de la substance de la valeur idéale d’un mouvement déterminé ».

La discussion fut plus ample au sein de l’Union Anarchiste Italienne qui se préparait à tenir son Congrès National à Bologne du 1er au 4 juillet 1920.

Déjà dans la première moitié de juin, les camarades Ferrero et Garino avaient présenté la motion défendue auparavant à la Bourse du Travail de Turin, au Congrès anarchiste piémontais. Celui-ci l’approuva et délégua le camarade Garino pour la soutenir au Congrès national (9). Le 1er juillet parut dans Umanità Novaun long et exhaustif rapport du camarade Garino, dans lequel sont exposés les principes inspirateurs du mouvement et de l’action des Conseils (10). Au Congrès, le camarade Garino, sur la base du rapport déjà publié illustra la motion approuvée par le Congrès anarchiste piémontais. Après des interventions remarquables de Borghi, Sassi, Vella, Marzocchi, Fabbri, une résolution fut adoptée, qui malgré l’ingénuité de certaines expressions, reprend les thèmes essentiels de la motion de Turin.

En voici le texte :

« Le Congrès – tenant compte que les Conseils d’usine et d’atelier tirent leur importance principale du fait de l’imminente révolution et qu’ils pourront être les organes techniques de l’expropriation et de la nécessaire et immédiate continuation de la production, et sachant que tant que la société actuelle existera ils subiront l’influence modératrice et conciliatrice de celle-ci ; « Considère les Conseils d’usine comme étant des organes aptes à encadrer, en vue de la révolution, tous les producteurs manuels et intellectuels, sur le lieu même de leur travail, et en vue de réaliser les principes anarchistes-communistes. Les Conseils sont des organes absolument anti-étatiques et sont les noyaux possibles de la future gestion de la production industrielle et agricole ;

« Le considère en outre comme étant aptes à développer chez l’ouvrier salarié la conscience du producteur, et comme étant utiles à l’acheminement de la révolution en favorisant la transformation du mécontentement de la classe ouvrière et de la paysanerie en une claire volonté expropriatrice ;

« Invite donc les camarades à appuyer la formation des Conseils d’usine et à participer activement à leur développement pour les maintenir, aussi bien dans leur structure organique que dans leur fonctionnement, sur ces directives, en combattant toute tendance de déviation collaborationniste et en veillant à ce que tous les travailleurs de chaque usine participent à leur formation (qu’ils soient organisés ou non) ».

En outre, au Congrès de Bologne fut votée une seconde motion sur les Soviets qui réaffirmait selon des principes identiques l’impossibilité historique et politique d’expériences libertaires en phase de ressac contre-révolutionnaire.

Un autre document important se ressentant largement de l’influence des anarchistes est le manifeste lancé dans L’Ordine Nuovo du 27 mars 1920 (11) qui est adressé aux ouvriers et paysans d’Italie pour un Congrès national des Conseils et qui est signé par la rédaction du journal, par le Comité exécutif de la section turinoise du Parti Socialiste, par le Comité d’étude des Conseils d’usine turinois et par le Groupe Libertaire Turinois.

Mais le Congrès n’eut pas lieu car d’autres événements pressaient.

[…]

AUX OUVRIERS METALLURGISTES ! 

Errico Malatesta

Umanita Nova, 10 septembre 1920

Vous vous êtes emparés des usines, vous avez fait ainsi un pas important vers l’expropriation de la bourgeoisie et la mise à la disposition des travailleurs des moyens de production. Votre acte peut être, doit être le début de la transformation sociale. Le moment est plus propice que jamais. Le gouvernement est impuissant et n’ose vous attaquer. Tout le prolétariat, des villes et des campagnes, vous regarde avec une fébrile anxiété et est prêt à suivre votre exemple.

Si vous demeurez unis et fermes vous pourrez avoir fait la révolution sans qu’une goutte de sang ne soit versée. Mais pour que cela soit réalité, il faut que le gouvernement sente que vous êtes fermement décidés à résister en utilisant s’il le faut les moyens les plus extrêmes. Si au contraire il vous croit faibles et hésitants, il se tiendra sur ses gardes et tentera d’étouffer le mouvement en massacrant et en persécutant. Mais même si le gouvernement tente de réprimer, en particulier s’il essaie, tout le prolétariat s’insurgera pour vous défendre. Cependant un danger vous menace : celui des transactions et des concessions.

Sachant qu’ils ne peuvent vous attaquer de front, les industriels vont essayer de vous leurrer. Ne tombez pas dans le piège.

Le temps n’est plus aux pourparlers et aux pétitions. Vous jouez le tout pour le tout, tout comme les patrons. Pour faire échouer votre mouvement, les patrons sont capables de concéder tout ce que vous demandez. Et lorsque vous aurez renoncé à l’occupation des usines et qu’elles seront gardées par la police et l’armée, alors gare à vous !

Ne cédez donc pas. Vous avez les usines, défendez-les par tous les moyens.

Entrez en rapport d’usine à usine et avec les cheminots pour la fourniture des matières premières ; mettez-vous d’accord avec les coopératives et les gens. Vendez et échangez vos produits sans vous occuper des ex-patrons.

Il ne doit plus y avoir de patrons, et il n’y en aura plus, si vous le voulez.

SANS REPANDRE UNE SEULE GOUTTE DE SANG 

Nous avons dit que la nouvelle méthode d’action révolutionnaire entreprise par les ouvriers métallurgistes de prendre possession des usines, si elle était suivie par toutes les autres catégories de travailleurs, de la terre, des mines, du bâtiment, du chemin de fer, des dépôts de marchandises de tout genre, des moulins, des fabriques de pâtes alimentaires, des magasins, des maisons, etc., amènerait la révolution, qui se ferait même sans répandre une seule goutte de sang. Et ce qui semblait être jusqu’à hier un rêve, commence aujourd’hui à être une chose possible, étant donné l’état d’âme du prolétariat et la rapidité par laquelle les initiatives révolutionnaires se propagent et s’intensifient.

Mais cet espoir que nous avons ne signifie pas que nous croyons au repentir des classes privilégiées et à la passivité du gouvernement. Nous ne croyons pas aux déclins paisibles. Nous connaissons toute la rancoeur et toute la férocité de la bourgeoisie et de son gouvernement. Nous savons qu’aujourd’hui, comme toujours, les privilégiés ne renoncent que s’ils sont obligés par la force ou par la peur de la force. Et si pour un instant nous pouvions l’oublier, la conduite quotidienne et les propos exprimés tous les jours par les industriels et par le gouvernement avec leurs gardes royales, leurs carabiniers, leurs sbires soudoyés en uniforme ou non, sont là pour nous le rappeler. Il y aurait là pour nous le rappeler, le sang des prolétaires, le sang de nos camarades assassinés.

Mais nous savons aussi que le plus violent des tyrans devient bon s’il a la sensation que les coups seront tous pour lui.

Voilà pourquoi nous recommandons aux travailleurs de se préparer à la lutte matérielle, de s’armer, de se montrer résolus à se défendre et à attaquer.
Le problème est, et reste, un problème de force.

La phrase sans une seule goutte de sang, prise au pied de la lettre, restera, malheureusement !, une façon de dire. Mais il est certain que plus les travailleurs seront armés, plus ils seront résolus à ne s’arrêter devant aucune extrémité, et moins la révolution répandra de sang.

Cette noble aspiration de ne pas répandre de sang ou d’en répandre le moins possible, doit servir comme encouragement à se préparer, à s’armer toujours plus. Parce que plus nous serons forts et moins de sang coulera.

[…]

= = =

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

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