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Matérialisme historique: Marx, anarchisme, plagiat et trahison de la révolution sociale (avec Rudolph Rocker)

Posted in actualité, altermondialisme, documentaire, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état on 26 mai 2018 by Résistance 71

Plus on lit des analyses et l’historiographie du mouvement socialiste qui vit le jour en Europe dès le début du XIXème siècle avec la première révolution industrielle, comme celle ci-dessous de Rudolf Rocker en 1925 ou de recherche historique comme celle effectuée dans le remarquable ouvrage de Mark Leier “Bakunin, a Biography”, Thomas Dunne Books, 2006 qui analyse en profondeur la relation Marx / Bakounine via leurs écrits et correspondances diverses, on se rend compte non seulement à quel point la pensée de Marx tient du plagiat, mais aussi à quel point elle a perverti le mouvement révolutionnaire prolétaire existant en le divisant. A un tel point qu’on puisse légitimement se demander si elle ne fut pas une manœuvre délibérée et commanditée par l’oligarchie en place, terrifiée du grand mouvement révolutionnaire en marche et qui ne pouvait pas être contrôlé de l’intérieur sous sa forme anarchiste, mais qui le pouvait parfaitement sous la forme d’un “parti politique” (le parti communiste) cherchant à s’approprier le pouvoir dans un tumulte électoral et parlementaire piloté par une oligarchie jouant sur les deux tableaux et donc sur du velours.
Il y a donc du grain à moudre dans cette analyse lumineuse de Rudolf Rocker qui nous fait observer le marxisme et ses fondateurs Marx et Engels sous un angle d’approche novateur et plus pertinent que le catéchisme habituel sur le sujet.
~ Résistance 71 ~

“L’attaque de Engels sur Bakounine fut un bon exemple d’arrogance académique méprisante et de matérialisme historique à son niveau absolu de pire vulgarité. […] Là où Marx et Engels virent l’expansion de la production économique comme élément essentiel de la liberté humaine et ainsi soutinrent les Etats-Unis plutôt que le Mexique et l’Allemagne plus que les Slaves, Bakounine quant à lui argumentait qu’il était possible de créer des sociétés plus libres sans aucun rapport avec les niveaux économiques ; qu’il était possible pour des sociétés moins développées de faire la révolution sociale et d’enlever ces obstacles, ces systèmes sociaux et structures d’empire, d’état, d’église et de capitalisme, qui empêchaient les gens de contrôler leurs propres vies.”

“En 1848, les différences théoriques opposant Marx et Bakounine, différences de personnalité et de philosophie, les menèrent dans des directions différentes. Alors que l’Europe s’enrageait, Bakounine se jeta sur les barricades de Paris et de Dresde tandis que Marx commencerait sa longue marche au British Museum..”

~ Mark Leier, “Bakunin, a Biography”, 2006 ~

 

 

Marx et l’anarchisme

 

Rudolph Rocker

1925

I

Il y a quelques années, peu après la mort de Frédéric Engels, Edouard Bernstein, un des plus illustres membres de la communauté marxiste, étonna ses amis par quelques découvertes notables. Bernstein manifesta publiquement ses doutes quant à l’exactitude de l’interprétation matérialiste de l’histoire, de la théorie marxiste de la plus value et de la concentration du capital ; il alla même jusqu’à attaquer la méthode dialectique, arrivant à la conclusion qu’il n’était pas possible de parler d’un socialisme critique. Homme prudent, Bernstein garda pour lui ses découvertes jusqu’à ce que meure le vieil Engels, et alors seulement il les rendit publiques au grand effroi des prêres marxistes. Mais même cette prudence ne put le sauver, car on l’attaqua de tous côtés. Kautsky écrivit un livre contre l’hérétique, et le pauvre Edouard se vit obligé de déclarer au congrès de Hanovre qu’il était en état de péché mortel et qu’il se soumettait à la décision de la majorité scientifique.

Avec tout cela, Bernstein n’avait rien révélé de nouveau. Les raisons qu’il opposait aux fondements de la doctrine marxiste existaient déjà à l’époque où lui-même continuait encore à se faire l’apôtre fidèle de l’église marxiste. Ces arguments avaient été pris çà et là dans la littérature anarchiste, et le seul fait important était qu’un social-démocrate parmi les plus connus se réclamait d’eux pour la première fois. Personne ne niera que la critique de Bernstein avait produit une forte impression dans le camp marxiste : il avait ébranlé les fondements les plus importants de l’économie métaphysique de Karl Marx et il n’est pas surprenant que les respectables représentants du marxisme orthodoxe s’en soient vivement émus.

Tout cela ne serait pas très grave s’il n’y avait un autre inconvénient bien pire. Depuis près d’un siècle, les marxistes ne cessent de prêcher que Marx et Engels furent les inventeurs du socialisme dit scientifique ; une distinction artificielle s’est créée entre les socialistes dits utopiques et le socialisme scientifique des marxistes, différence qui existe seulement dans l’imagination de ces derniers. Dans les pays germaniques, la littérature socialiste a été monopolisée par les théories marxistes, et tout social-démocrate les considère comme de purs produits, absolument originaux, des découvertes scientifiques de Marx et de Engels.

Mais ce rêve s’est lui aussi évanoui : les recherches historiques modernes ont établi d’une manière incontestable que le socialisme scientifique n’était rien de plus qu’une conséquence des vieux socialismes anglais et français, et que Marx et Engels ont connu à la perfection l’art de revêtir le plumage d’autrui. Après les révolutions de 1848, commença en Europe une réaction terrible ; la Sainte Alliance revint tendre ses filets dans tous les pays avec l’intention d’étouffer la pensée socialiste qui produisait une littérature d’une très grande richesse tant en France qu’en Belgique, Angleterre, Allemagne, Espagne et Italie. Cette littérature tomba presque totalement dans l’oubli pendant cette période d’obscurantisme qui commença à partir de 1848. Beaucoup d’œuvres parmi les plus importantes furent détruites, et rares sont les exemplaires qui trouvèrent refuge dans la tranquillité de certaines grandes bibliothèques publiques ou chez des particuliers. C’est seulement à la fin du XIX° siècle et au début du XX° que cette littérature a été redécouverte et aujourd’hui, nous sommes remplis d’admiration devant les idées fécondes que l’on trouve dans les vieux écrits des écoles postérieures à Fourier et à Saint-Simon, dans les œuvres de Considérant, Demasi, Mey et de tant d’autres.

De la même manière, on y a trouvé l’origine du socialisme dit scientifique. Notre vieil ami W. Tcherkesoff fut le premier à offrir un ensemble de tous ces faits ; il démontra que Marx et Engels ne sont pas les inventeurs des théories qui furent considérées pendant tant de temps comme leur patrimoine intellectuel[1] ; il arriva même à prouver que certains des travaux marxistes parmi les plus fameux, comme le Manifeste communiste par exemple, n’étaient en réalité rien d’autre que des traductions libres du français, faites par Marx et Engels. Tcherkesoff a d’ailleurs eu le plaisir de voir ses affirmations relatives au Manifeste communiste, reconnues par Avanti, organe central de la social-démocratie italienne,[2] après que l’auteur ait eu l’idée de comparer le Manifeste communiste avec le Manifeste de la Démocratie de Victor Considérant, paru cinq ans avant l’opuscule de Marx et de Engels.

Le Manifeste communiste est considéré comme une des premières œuvres du socialisme scientifique et le contenu de ce travail a été tiré des écrits d’un utopiste, car le marxisme inclut Fourier dans les socialistes utopiques. Voilà une des ironies les plus cruelles que l’on puisse imaginer, et cela ne constitue pas assurément une recommandation favorable quant à la valeur scientifique du marxisme. Victor Considérant fut un des premiers écrivains socialistes que Marx connut ; il le mentionne déjà à une époque où il n’était pas encore socialiste lui-même. En 1842, la Allgemeine Zeitung attaqua la Rheinische Zeitung dont Marx était rédacteur en chef, lui reprochant de sympathiser avec le communisme. Marx répondit alors par un éditorial[3] dans lequel il déclarait : « Des œuvres comme celles de Leroux, Considérant et plus particulièrement le livre perspicace de Proudhon, ne peuvent être critiquées à partir de quelques observations superficielles ; il faut les étudier à fond avant de vouloir en faire la critique ». Le socialisme français a exercé la plus grande influence sur le développement de Marx ; mais de tous les écrivains socialistes de France, c’est P. J. Proudhon qui l’a le plus puissamment marqué.

Il est même évident que le livre de Proudhon Qu’est-ce que la propriété ? incita Marx à embrasser le socialisme. Les observations critiques de Proudhon sur l’économie nationale et les diverses tendances socialistes firent découvrir, avant Marx, un inonde nouveau, et ce fut principalement la théorie de la plus-value, développée elle aussi par le génial socialiste français, qui causa la plus forte impression sur l’esprit de Marx. L’origine de la doctrine de la plus value, cette grandiose « découverte scientifique » dont s’enorgueillissent tous nos marxistes, nous la trouvons dans les écrits de Proudhon. Grâce à celui-ci Marx parvint à connaître cette théorie, qu’il modifia plus tard, après l’étude des socialistes anglais Bray et Thompson. Marx alla jusqu’à reconnaître publiquement la grande signification scientifique de Proudhon et, dans un livre aujourd’hui complètement disparu de la vente,[4] il qualifia l’œuvre de celui-ci, Qu’est-ce que la propriété ?, de « premier manifeste scientifique du prolétariat français ». Cette œuvre n’a plus été éditée par les marxistes, ni traduite, malgré les grands efforts des représentants officiel du marxisme pour divulguer, dans toutes les langues, les écrits de leur maître. Ce livre a été oublié, on sait pourquoi ; sa réimpression ferait découvrir au monde le colossal contresens et l’insignifiance de tout ce que Marx a écrit plus tard au sujet de l’éminent théoricien de l’anarchisme.

Marx n’a pas été influencé seulement par les idées économiques de Proudhon, mais aussi par les théories anarchistes du grand socialiste français, et dans un de ses travaux de cette période, il combat l’Etat sous la même forme que l’avait fait Proudhon.

II

Tous ceux qui ont étudié attentivement l’évolution socialiste de Marx devront reconnaître que l’œuvre de Proudhon Qu’est-ce que la Propriété ? fut celle qui le convertit au socialisme. Ceux qui ne connaissent pas de près les détails de cette évolution et ceux qui n’ont pas eu la curiosité de lire les premiers travaux socialistes de Marx et de Engels, jugeront étrange et invraisemblable cette affirmation, car dans ses travaux postérieurs, Marx parle de Proudhon avec ironie et mépris, et ce sont précisément ces écrits que la social-démocratie publie de nouveau et réimprime constamment.

C’est ainsi que prend corps, petit à petit, l’opinion suivant laquelle Marx fut, dès le début, l’adversaire théorique de Proudhon et qu’il n’a jamais existé, entre eux deux, aucun point de contact. Il est vrai que, quand on lit ce que le premier a écrit à propos du second dans Misère de la philosophie, dans le Manifeste communiste et dans la nécrologie qu’il publia dans le Sozialdemokrat de Berlin, peu après la mort de Proudhon, il n’est pas possible d’avoir une autre opinion.

Dans Misère de la philosophie il attaque Proudhon de la pire manière, usant de tous les recours pour démontrer que les idées de celui-ci n’ont pas de valeur et qu’elles n’ont aucune importance, ni comme socialistes ni comme critique de l’économie politique : « Monsieur Proudhon – dit-il – a le malheur d’être compris d’une étrange manière ; en France il a le droit d’être un mauvais économiste, car on le considère comme un bon philosophe allemand ; en Allemagne, il peut être un mauvais philosophe, puisqu’il y est considéré comme le meilleur économiste français. En ma qualité d’Allemand et d’économiste, je me vois obligé de protester contre cette double erreur ».[5]

Et Marx va plus loin encore : il accuse Proudhon, sans avancer aucune preuve, d’avoir plagié les idées de l’économiste anglais Bray. Il écrit : « Nous croyons avoir trouvé dans le livre de Bray[6] la clé de tous les travaux passés, présents et à venir de Monsieur Proudhon ». Il est intéressant d’observer comment Marx, qui a utilisé tant de fois les idées d’autrui et dont le Manifeste communiste n’est en réalité qu’une copie du Manifeste de la Démocratie de Victor Considérant, traite les autres de plagiaires. Mais poursuivons. Dans le Manifeste communiste, Marx dépeint Proudhon comme un représentant bourgeois et conservateur.[7] Et dans la nécrologie qu’il écrivit dans le Sozialdemokrat (1865) nous lisons les mots suivants : « Dans une histoire, rigoureusement scientifique, de l’économie politique, ce livre (il se réfère à Qu’est-ce que la propriété ?) méritera à peine d’être mentionné. Car de semblables ouvrages jouent dans les sciences exactement le même rôle que dans la littérature de nouvelles ». Et dans le même article nécrologique, Marx réitère son affirmation comme quoi Proudhon manque totalement de valeur en tant qu’économiste, opinion qu’il émettait déjà dans Misère de la philosophie.

Il est facile de comprendre que de pareilles assertions, lancées par Marx contre Proudhon, devaient répandre la croyance, et pour mieux dire la conviction, qu’entre lui et le grand écrivain français il n’existait pas la moindre parenté. En Allemagne, Proudhon est presque totalement inconnu. Les éditons allemandes de ses œuvres, faites autour de 1840, sont épuisées. L’unique livre qui a été de nouveau publié en allemand est Qu’est-ce que la propriété ?, et même cette édition a été diffusée dans un cercle restreint. Cette circonstance explique le fait que Marx soit parvenu à effacer les traces de sa première évolution socialiste. Que son opinion ait été bien différente au début, nous avons eu l’occasion de le voit plus haut, et les conclusions qui suivent corroborent notre affirmation. Etant rédacteur en chef de la Rheinische Zeitung, un des principaux journaux de la démocratie allemande, Marx arriva à connaître les écrivains socialistes les plus importants de France, alors que lui-même n’était pas encore socialiste. Nous avons déjà mentionné une de ses citations dans laquelle il fait allusion à Victor Considérant, Pierre Leroux et Proudhon, et il ne fait pas de doute que Considérant, et spécialement Proudhon, ont été les maîtres qui l’amenèrent au socialisme. Qu’est-ce que la propriété ? a exercé, de toute évidence, la plus grande influence dans la maturation politique de Marx ; ainsi, à la période mentionné, il qualifia le génial Proudhon du plus « conséquent et sagace des écrivains socialistes ».[8] En 1843 la Rheinische Zeitung fut supprimée par la censure prussienne ; Marx partit pour l’étranger, et durant cette période, il poursuivit son évolution vers le socialisme. La dite évolution se constate très bien dans ses lettres à l’écrivain Arnold Ruge, et mieux encore, dans son livre La Sainte Famille ou Critique de la critique critique, qu’il publia conjointement avec Frédéric Engels. Le livre, paru en 1845, avait pour objet la contestation de la nouvelle tendance du penseur Bruno Bauer.[9] En plus de questions philosophiques, cette œuvre s’occupe aussi d’économie politique et de socialisme, et ce sont précisément ces parties qui nous intéressent ici.

De tous les travaux que publièrent Marx et Engels, La Sainte Famille est l’unique qui n’a pas été traduit en d’autres langues,[10] et dont les socialistes allemands ne firent pas d’autre édition. Il est vrai que Frantz Mehring, héritier littéraire de Marx et de Engels, a publié, à la charge du Parti socialiste allemand, La Sainte Famille avec d’autres écrits correspondant à la première période de l’activité socialiste de leurs auteurs, mais ceci se fit soixante ans après la sortie de la première édition, et, d’autres part, la réédition était destinée aux spécialistes, car son coût était excessif pour un travailleur. A côté de cela, Proudhon est connu d’une manière si limitée en Allemagne, que très peu se seront rendu compte de la profonde différence existant entre les premiers jugements que Marx émettait sur lui et ceux qu’il soutiendra plus tard.

Et cependant, ce livre démontre clairement le processus évolutif du socialisme chez Marx et l’influence puissante que Proudhon a exercé sur lui. Tout ce que les marxistes ont attribué ensuite à leur maître, Marx le reconnaissait, dans La Sainte Famille, comme les mérites de Proudhon. Voyons ce qu’il dit à ce sujet à la page 36 : « Tous les développements de l’économie politique supposent la propriété privée. Cette hypothèse de base, l’économie politique la considère comme un fait inattaquable ; elle ne la soumet à aucun examen et même, pour reprendre l’aveu naïf du Say,[11] n’en parle qu’accidentellement. Et voici Proudhon qui soumet la propriété privée, base de l’économie politique, à un examen critique, au premier examen catégorique aussi impitoyable que scientifique. C’est là le grand progrès scientifique qu’il a réalisé, un progrès qui révolutionne l’économie politique et rend pour la première fois possible une véritable science de l’économie politique. L’ouvrage de Proudhon Qu’est-ce que la propriété ? est aussi important pour l’économie politique moderne que l’ouvrage de Sieyès Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? pour la politique moderne ».

Il est intéressant de comparer ces paroles de Marx avec celles qu’il a écrites ensuite à propos du grand théoricien anarchiste. Dans « La Sainte Famille » il dit que Qu’est-ce que la propriété ? a été la première analyse scientifique de la propriété privée et qu’elle a donné la possibilité de faire de l’économie nationale une véritable science ; mais dans sa nécrologie publiée dans le Sozialdemokrat, le même Marx assure que dans une histoire rigoureusement scientifique de l’économie, cette œuvre mérite à peine d’être mentionnée. Quelle est la cause d’une pareille contradiction ? Voilà une question que les représentants du socialisme dit scientifique n’ont pas encore éclaircie. En réalité, il n’y a qu’une réponse : Marx voulait cacher la fontaine dans laquelle il avait bu. Tous ceux qui ont étudié sérieusement le problème et qui ne se sentent pas entraînés par le fanatisme partisan devront reconnaître que cette explication n’est pas le fait d’un caprice.

Voyons encore ce que Marx constate quant à l’importance historique de Proudhon. A la page 52 du même livre, nous lisons : « Proudhon n’écrit pas seulement en faveur des prolétaires, mais il est un prolétaire lui-même, un ouvrier ; son œuvre est un manifeste scientifique de prolétariat français ».

Ici, comme on le voit, Marx exprime en termes précis que Proudhon est un théoricien du socialisme prolétarien et que son œuvre constitue un manifeste scientifique du prolétariat français. En revanche, dans Manifeste communiste, il assure que Proudhon incarne le socialisme petit-bourgeois et conservateur. Peut-on trouver plus grande contradiction ? Qui devons-nous croire, le Marx de La Sainte Famille ou l’auteur du Manifeste ? Et d’où provient cette divergence ? C’est une question que nous posons de nouveau, et, bien entendu, la réponse est toujours la même ; Marx voulait dissimuler au monde tout ce qu’il devait à Proudhon, et, pour lui, tous les moyens étaient bons. Il ne peut y avoir d’autre explication de ce phénomène ; les moyens que Marx employa plus tard dans sa lutte contre Bakounine prouvent à l’évidence qu’il n’était pas très délicat quant au choix de ceux-ci [Proudhon repose aussi sur un fait sordide. A (…) »[12]].

III

Les écrits politiques de Marx, à cette période, démontrent qu’il avait même été influencé par les idées anarchistes de Proudhon ; par exemple, l’article qu’il publia dans le Vorwerts de Paris.

Le Vorwerts était un journal qui paraissait dans la capitale française vers les années 1844-1845, sous la direction d’Henri Bernstein. Au début, il était seulement de tendance libérale. Mais plus tard, après la disparition des Annales franco-allemandes, Bernstein entra en relation avec les anciens collaborateurs de cette dernière publication, qui le conquirent à la cause socialiste. Le Vorwerts se convertit alors en organe officiel du socialisme et de nombreux collaborateurs de la revue de Arnold Ruge, tels Bakounine, Marx, Engels, Henri Heine, Georges Herwegh, etc. y participèrent.

Dans le numéro 68 de ce journal (7 août 1844), Marx publia une œuvre de polémique, Notes critiques du propos de l’article : Le Roi de Prusse et la réforme sociale. Il y étudia la nature de l’Etat et démontre l’incapacité absolue de cet organisme pour diminuer la misère sociale et pour supprimer le paupérisme. Les idées que l’auteur développe dans cet article sont les idées purement anarchistes et sont en parfaite concordance avec les concepts que Proudhon, Bakounine et autres théoriciens de l’anarchisme, ont établi à ce sujet. Les lecteurs pourront juger à partir du texte suivant extrait de l’étude de Marx : « Aucun gouvernement au monde n’a pris, immédiatement et sans accord avec les autorités, de mesures contre le paupérisme. Le parlement anglais envoya même des commissaires dans tous les pays d’Europe, afin de prendre connaissance des différents remèdes administratifs contre le paupérisme. Mais pour autant que les Etats sont occupés du paupérisme, ils en sont restés aux mesures d’administration et de bienfaisance ou en deçà.

  • L’Etat peut-il se comporter autrement ? 
  • L’Etat ne découvrira jamais dans l’Etat et l’organisation de la société, la raison des maux sociaux. Là où il y a des partis politiques, chacun trouve la raison de chaque mal dans le fait que son adversaire occupe sa place à la direction de l’Etat. Même les politiciens radicaux et révolutionnaires trouvent la raison non pas dans l’essence (Wesen) de l’Etat, mais dans une forme déterminée d’Etat qu’ils veulent remplacer par un autre. 
  • Du point de vue politique, l’Etat et l’organisation de la société ne sont pas deux choses différentes. L’Etat c’est l’organisation de la société. Dans la mesure où l’Etat reconnaît des anomalies sociales, il en cherche la raison, soit dans les lois naturelles qu’aucune puissance humaine ne peut plier, soit dans la vie privée qui est indépendante de l’Etat, soit dans une inadaptation de l’administration qui dépend de l’Etat. C’est ainsi que l’Angleterre trouve que la misère a sa raison d’être dans la loi naturelle, d’après laquelle la population doit toujours dépasser les moyens de subsistance. D’un autre côté, elle explique le paupérisme par la mauvaise volonté des pauvres, comme le roi de Prusse l’explique par le sentiment non-chrétien des riches et la Convention par la mentalité contre-révolutionnaire des propriétaires. C’est pourquoi l’Angleterre punit les pauvres, le roi de Prusse exhorte les riches, et la Convention guillotine les propriétaires. 
  • Enfin, tous les Etats cherchent dans des déficiences accidentelles ou intentionnelles de l’administration la cause, et par suite, dans des mesures administratives, le remède à tous leurs maux. Pourquoi ? Précisément parce que l’administration est l’activité organisatrice de l’Etat. 
  • L’Etat ne peut supprimer la contradiction entre la destination et la bonne volonté de l’Administration d’une part, ses moyens et ses possibilités d’autre part, sans se supprimer lui-même parce qu’il repose sur cette contradiction. Il repose sur la contradiction entre la vie publique et la vie privée, sur la contradiction entre l’intérêt général et les intérêts particuliers. L’administration doit donc se borner à une activité formelle et négative ; car là où la vie civile et son travail commencent cesse le pouvoir de l’administration. 

Bien plus, vis-à-vis des conséquences qui découlent de la nature non sociale de cette vie civile, de cette propriété privée, de ce commerce, de cette industrie, de ce pillage réciproque des différentes sphères civiles, vis-à-vis de ces conséquences, c’est l’impuissance qui est la loi naturelle de l’administration. Car cette division poussée à l’extrême, cette bassesse, cet esclavage de la société civile constituent le fondement sur lequel repose l’Etat moderne, de même que la société civile de l’esclavage constituait le fondement naturel sur lequel reposait l’Etat antique. L’existence de l’Etat et l’existence de l’esclavage sont inséparables. L’Etat antique et l’esclavage antique – franches oppositions classiques – n’étaient pas plus soudés l’un à l’autre que ne le sont l’Etat moderne et le monde moderne du trafic sordide, hypocrites oppositions chrétiennes ».

Cette interprétation essentiellement anarchiste de la nature de l’Etat, qui parait tellement étrange quand on évoque les doctrines postérieures de Marx, est une preuve évidente de l’origine anarchiste de sa première évolution socialiste. L’article mentionné reflète les concepts de la critique de l’Etat faite par Proudhon, critique qui trouva sa première expression dans Qu’est-ce que la Propriété ?. Cette œuvre immortelle a exercé l’influence la plus décisive dans l’évolution du communiste allemand, malgré qu’il se soit efforcé par tous les moyens – et ils ne furent pas des plus nobles – de nier les premières phases de son évolution de socialiste. Naturellement les marxistes soutinrent leur maître là-dessus et ainsi, petit à petit, se développa une fausse interprétation historique quant au caractère des premières relations entre Marx et Proudhon.

En Allemagne principalement, ce dernier étant pratiquement inconnu, les plus étranges affirmations purent circuler à propos. Mais mieux on connaît les œuvres importantes de la vieille littérature socialiste et plus on constate tout ce que le socialisme dit scientifique doit à ces utopistes, longtemps oubliés à cause de la réclame gigantesque que fit l’école marxiste ainsi que pour d’autres raisons qui contribuèrent à reléguer dans l’ombre la littérature socialiste de la première période. Et un des maîtres les plus importants de Marx, celui qui posa les bases de toute son évolution postérieure, fut précisément Proudhon, l’anarchiste si calomnié et si mal compris par les socialistes légalistes.

IV

Le 20 juillet 1870, Karl Marx écrivait à Frédéric Engels : « Les français ont besoin d’être rossés. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation des pouvoirs de l’Etat sera utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande. La prépondérance allemande, en outre, transportera le centre de gravité du mouvement européen de France en Allemagne ; et il suffit de comparer le mouvement dans les deux pays depuis 1866 jusqu’à présent, pour voir que la classe ouvrière allemande est supérieure à la française, tant au point de vue de la théorie qu’à celui de l’organisation. La prépondérance, sur le théâtre du monde, du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon ».

Marx avait raison : le triomphe de l’Allemagne sur la France traça une nouvelle voie dans l’histoire du mouvement ouvrier européen.

Le socialisme révolutionnaire et libéral des pays latins fut écarté, laissant le champ libre aux théories étatistes et anti-anarchistes du marxisme. L’évolution de ce socialisme vivant et créateur se vit contrariée par le nouveau dogmatisme de fer qui prétendait posséder une connaissance totale de la réalité sociale, alors qu’il n’était tout au plus, qu’un ensemble de phraséologie et de sophisme fatalistes, et le résultat fut la mort de toute véritable pensée socialiste.

Avec les idées, changèrent aussi les méthodes de lutte du mouvement socialiste. Au lieu des groupes révolutionnaires, assurant la propagande et l’organisation des luttes économiques, dans lesquels les internationalistes avaient vu le germe de la société future et les organes aptes à la socialisation des moyens de production et d’échanges, commença l’ère des partis socialistes et la représentation parlementaire du prolétariat. Petit à petit, on oublia la vieille éducation socialiste qui conduisait les ouvriers à la conquête de la terre et des usines, mettant à sa place la nouvelle discipline de parti qui considérant la conquête du pouvoir politique comme son idéal suprême.

Michel Bakounine, le grand adversaire de Marx, jugea avec clairvoyance, le changement de situation et, le cœur amer, il prédit qu’avec le triomphe de l’Allemagne et la chute de la Commune de Paris, commençait un nouveau chapitre dans l’histoire de l’Europe. Physiquement épuisé et tout près de la mort il écrivit, le 11 novembre 1874, ces mots importants à Ogarev :

« Le bismarckisme – qui devient militarisme, régime policier et monopole financier fusionnés dans un système s’intitulant Nouvel Etat – est en train de triompher partout. Mais peut-être que dans dix ou quinze ans l’évolution imprévue de l’espèce humaine éclairera de nouveau les sentiers de la victoire ». Bakounine se trompa en cette occasion, ne se doutant pas qu’un demi-siècle serait nécessaire ainsi qu’une terrible catastrophe mondiale, pour que le bismarckisme soit détruit.

V

De même que le triomphe de l’Allemagne en 1871 et la chute de la Commune de Paris furent les signes de la disparition de la vieille Internationale, de même la grande guerre de 1914 fût le point de départ de la banqueroute du socialisme politique.

Et ici se produit un événement singulier, véritablement grotesque, dont l’explication se trouve dans un manque total de connaissance quant à l’histoire du vieux mouvement socialiste. Bolcheviks, indépendants, communistes, etc, ne se privèrent pas d’accuser la vieille social -démocratie d’une trahison honteuse des principes du marxisme. Ils les accusèrent aussi d’avoir étouffé le mouvement socialiste dans le marais du parlementarisme bourgeois, d’avoir mal interprété l’attitude de Marx et de Engels sur l’Etat, etc. Le directeur spirituel des bolcheviks, Lénine, essaya de fonder son accusation sur des bases solides dans son célèbre ouvrage L’Etat et la Révolution qui est, d’après des disciples, la véritable et pure interprétation du marxisme. Au moyen d’une collection de citations parfaitement arrangées, Lénine prétend démontrer que les fondateurs du socialisme scientifique furent toujours des ennemis déclarés de la démocratie et du bourbier parlementaires, et que toutes leurs aspirations tendaient à la disparition de l’Etat.

Il ne faut pas oublier que Lénine fit tout récemment cette découverte quand son parti, contre toute espérance, se trouva en minorité après les élections pour l’Assemblée Constituante. Jusqu’alors les bolcheviks avaient participé, à côté des autres partis, aux élections, et faisaient bien attention de ne pas entrer en conflit avec les principes de la démocratie. Aux dernières élections de la Constituante de 1918, ils y prirent part avec un programme grandiose. Mais voyant que, malgré tout, ils restaient minoritaires, ils déclarèrent la guerre à la démocratie et provoquèrent la dissolution de l’Assemblée constituante, Lénine publiant alors L’Etat et Révolution comme justificatif personnel. La tâche de Lénine n’était pas simple, pour sûr : d’un côté il se voyait obligé de faire des concessions avancées aux tendances anti-étatiques des anarchistes, et de l’autre, de démontrer que son attitude n’était en aucune façon anarchiste, mais exclusivement marxiste. La conséquence inévitable de tout cela est que son œuvre est pleine d’erreurs qui défie toute logique sensée. Un exemple prouvera cette affirmation : Lénine, voulant accentuer le plus possible une tendance anti-étatique supposée de Marx, cite le paragraphe célèbre de la Guerre civile en France, où Marx donne son approbation à la Commune pour avoir commencé par bannir l’Etat parasitaire. Mais Lénine ne se donne pas la peine de rappeler que Marx se voyait obligé par ces paroles, – qui sont en contradiction ouverte avec toute son attitude antérieure – de faire une concession aux partisans de Bakounine, avec lesquels il poursuivait alors une lutte très aiguë.

Même Frantz Mehring – que l’on ne peut suspecter de sympathie pour les socialistes majoritaires – a dû reconnaître cette contradiction dans son dernier livre Karl Marx, où il dit : « Malgré tout l’aspect authentique des détails de cette œuvre, il est hors de doute que la pensée ici exprimée, contredit toutes les opinions que Marx et Engels proclamaient depuis le Manifeste communiste, soit un quart de siècle avant ».

Bakounine était dans le vrai en disant alors :

« L’effet de la Commune fut si formidable que les marxiens eux-mêmes, dont toutes les idées avaient été renversées par cette insurrection, se virent obligés de tirer devant elle leur chapeau. Ils firent plus : à l’inverse de la plus simple logique et de leurs sentiments véritables, ils proclamèrent que son programme et son but étaient les leurs. Ce fut un travestissement vraiment bouffon, mais forcé. Ils avaient dû le faire sous peine de se voir débordés et abandonnés de tous, tellement la passion de cette révolution avait été puissante ». (Lettre au journal La Liberté de Bruxelles, 5 octobre 1872)

VII

Lénine oublie encore quelque chose et cette chose est d’une importance capitale pour notre sujet. La voici : ce furent précisément Marx et Engels qui essayèrent d’obliger les organisations de la vieille Internationale à développer une action parlementaire, se faisant ainsi les responsables directs de l’embourbement collectif du mouvement ouvrier socialiste dans le parlementarisme bourgeois.

L’Internationale fut la première tentative pour unir les travailleurs organisés de tous les pays en une grande Union, dont l’aspiration finale serait la libération économique des travailleurs. Les idées et les méthodes des différentes sections se différenciant entre elles, il était d’une importance capitale d’établir des points de contact pour l’œuvre commune, et de reconnaître l’ample autonomie et l’autorité indépendante des diverses sections. Tant que cela se fit, l’Internationale grandit avec force et se développa dans tous les pays. Mais tout changea complètement à partir du moment où Marx et Engels s’obstinèrent à pousser les différentes fédérations vers l’action parlementaire. Ceci se produisit pour la première fois à la malheureuse conférence de Londres, en 1871, où il essayèrent de faire approuver une résolution qui se terminait par les mots suivants :

« • (…) considérant que contre le pouvoir collectif des classes possédantes le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant en parti politique distinct opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes ; que cette constitution du prolétariat en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême, l’abolition des classes ;

• que la coalition des forces ouvrières déjà obtenue par les luttes économiques doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs.

• La conférence rappelle aux membres de l’Internationale : que, dans l’état militaire de la classe ouvrière, son mouvement économique et son action politique sont indissolublement liés ».

(Résolution n° 9 de la Conférence de Londres, 17-25 septembre 1871)

Qu’une seule section ou fédération de l’Internationale adopte une telle résolution était chose fort possible, car seuls ses adhérents étaient tenus de l’appliquer ; mais que le Conseil exécutif l’impose à tous les membres de l’Internationale, et surtout s’agissant d’un sujet n’ayant pas été présenté au Congrès général, constituait un procédé arbitraire, en contradiction totale avec l’esprit de l’Internationale et qui devait soulever une protestation énergique de tous les éléments individualistes et révolutionnaires.

Le congrès honteux de La Haye, en 1872, conclut l’œuvre entreprise par Marx et Engels afin de transformer l’Internationale en une mécanique à élections, incluant à cet effet une clause qui obligeait les différentes sections à lutter pour la conquête du pouvoir politique. Marx et Engels furent donc responsables de la division de l’Internationale, avec toutes ses conséquences funestes pour le mouvement ouvrier, et ce sont eux, par l’action politique, qui provoquèrent l’embourbement et le dégénérescence du Socialisme.

VIII

Quand éclata la révolution d’Espagne en 1878, les membres de l’Internationale – presque tous anarchistes – dénoncèrent les pétitions des partis bourgeois et suivirent leur propre chemin vers l’expropriation de la terre et des moyens de production, avec un esprit socialement révolutionnaire. Des grèves générales et des révoltes éclatèrent â Alcoy, San Lucar de Barrameda, Cartagène et en d’autres endroits, qui durent être étouffées dans le sang. La ville portuaire de Cartagène résista plus longtemps, restant aux mains des révolutionnaires pendant plusieurs mois jusqu’à ce qu’elle tombe finalement sous le feu des bateaux de guerre prussiens et anglais. C’est alors que Engels attaqua sévèrement, dans le Volkstaat les bakouniniens espagnols et les invectiva pour ne pas vouloir s’allier aux républicains. Comme le même Engels aurait critiqué, s’il vivait encore, ses disciples communistes de Russie et d’Allemagne !

Après le célèbre congrès de 1891, quand les dirigeants des Jeunes furent exclus du parti social-démocrate, pour répondre à la même accusation que Lénine adressait aux opportunistes et kautskystes, ils fondèrent un parti à côté avec son organe propre : Der Sozialist à Berlin. Au début, ce mouvement fut extrêmement dogmatique et présenta des idées vraiment identiques à celles de l’actuel Parti communiste. Si on lit par exemple le livre de Teistler Le parlementarisme et la classe ouvrière, on rencontrera des concepts identiques à ceux de L’Etat et la Révolution de Lénine. De la même manière que les bolcheviks russes et que les membres du parti communiste allemand, les socialistes indépendants d’alors rejetaient les principes de la démocratie et se refusaient â participer aux parlements bourgeois sur les bases des principes réformistes du marxisme.

Et comment parlait Engels de ces jeunes qui se complaisaient, de même que les communistes, à accuser les dirigeants du parti social-démocrate de trahison envers le marxisme ? Dans une lettre à Sorge, en octobre 1891, le vieil Engels fait les aimables commentaires suivants : « Les sales Berlinois se sont convertis en accusés au lieu de continuer à se conduire en accusateurs et, ayant manœuvré comme de pauvres types, ils ont été obligés de travailler hors du parti, s’ils voulaient faire quelque chose. Il est certain, qu’il y a parmi eux des espions policiers et des anarchistes déguisés qui désirent travailler secrètement parmi nous. Avec ceux-ci il y a une quantité d’ânes, d’étudiants trompés et de clowns insolents de tout acabit. En tout, ils sont environs deux cents personnes ».

On serait véritablement curieux de savoir de quels adjectifs sympathiques Engels aurait honoré nos communistes d’aujourd’hui, qui prétendent être les gardiens des principes marxistes.

* * *

Il n’est pas possible de caractériser les méthodes de la vieille social-démocratie. Sur ce point, Lénine ne dit pas un mot et ses amis allemands moins encore. Les socialistes majoritaires doivent rappeler ce détail évocateur pour démontrer que ce sont eux les véritables représentants du marxisme ; quiconque connaît un peu d’histoire leur donnera raison. Le marxisme est responsable de l’orientation de la classe ouvrière vers l’action parlementaire et il a tracé le chemin de l’évolution poursuivie dans le parti social-démocrate allemand. C’est seulement quand on aura compris cela que l’on verra que la voie de la libération sociale nous conduit vers la terre heureuse de l’anarchisme, en passant bien au-dessus du marxisme.

[1] W. Tcherktsoff : Pages d’histoire socialiste, Les Précurseurs de l’Internationale.

[2] Cet article, intitulé Il inanifesto della democrazia, fut publié d’abord dans Avanti. (N° 1901 de l’année 1902).

[3] Rheinische Zeitung, n° 289, 16 octobre 1842.

[4] Il s’agit de la Sainte Famille, écrit en 1813 et publié en 1845 ! Cet ouvrage figure dans les Œuvres complètes (traduction Molitor) et les Editions sociales l’ont Publié dans une nouvelle traduction en 1969. Une soixantaine de pages élogieuses sont consacrées à Proudhon, que Marx défend contre les attaques d’Edgard Bauer.

[5] Marx Misère de la Philosophie. Introduction.

[6] Bray Labour’s wrougs and Labour’s remedy.

[7] Marx-Engels Das Kommunistische manifest, p. 2l.

[8] Rheinische Zeitung, 7 janvier 1843.

[9] Bruno Bauer un des participants les plus assidus du club berlinois Les Libres, où on pouvait rencontrer les figures les plus représentatives de la libre-pensée allemande (première moitié du XIX°), comme Feuerbach, l’auteur de L’essence du Christianisme, œuvre profondément athée, ou Max Stirner, auteur de L’Unique et sa propriété. La Pensée autoritaire de Karl Marx devait forcément se heurter avec les idées libres de B. Bauer, dont l’œuvre Kritik mit kirche und staat (La critique de l’Eglise et de l’Etat) fut totalement saisie par les dominicains et brûlée (première édition de 1843). La seconde édition (Berne, 1844) eut un sort meilleur, contrairement à son auteur qui fut condamné et incarcéré pour ses idées.

[10] Voir note 4.

[11] J.-B. Say, économiste français de l’époque dont les œuvres complètes furent traduites en allemand par Max Stirner. La phobie de Marx pour la pensée anarchiste française ou pour la libre-pensée allemande (une partie de son livre posthume L’idéologie allemande était destinée à minimiser l’importance de l’Unique et sa propriété de Stirner), se tournait aussi contre le sociologue Say, très commenté à l’époque par tous ceux qui critiquaient la tyrannie de l’Etat et qui tentaient de s’y soustraire.

[12] La rupture de Marx avec Proudhon repose aussi sur un fait sordide. A Paris en 1845-1846, Marx luttait contre l’influence de Karl Grün sur les Allemands émigrés. Tous les moyens étaient bons et Marx écrivit d Proudhon pour le mettre en garde contre cet individu « suspect ». En même temps, il proposait à Proudhon d’être son correspondant en France, en un mot de l’enrôler. Proudhon répondit par une longue lettre le 17 mai 1843. Il repousse fermement les accusations contre Grün et se refuse « après avoir démoli tous les dogmatismes (…) à endormir le peuple » (..) « ne nous faisons pas les chefs d’une nouvelle religion, cette religion fut-elle la religion de la logique, la religion de la raison (..). A cette condition j’entrerai avec plaisir dans votre association, sinon, non ! » . On conçoit l’effet que put faire cette, lettre sur Marx… A partir de ce moment, Proudhon était condamné. Il devenait « un parvenu de la science qui se rengorge de ce qu’il n’est pas et de ce qu’il n’a pas, (..) un crâneur et un encenseur de soi-même, etc. ! ».

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Résistance politique: Les conseils ouvriers de Bavière 1918-19

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Les Conseils Ouvriers en Bavière (1918-1919)

 

René Furth 

1970

 

La « République des conseils de Bavière » n’a dure que trois semaines, et sa zone d’influence effective n’a pas dépassé la région comprise entre Munich, Augsbourg et Rosenheim. Mais l’existence des Conseils munichois s’étend sur une durée de six mois, de novembre 1918 au 1er mai 1919. Aucun ouvrage d’ensemble n’a été consacré a leur histoire, qui fait partie encore du « refoulé » allemand. Les historiens de la « Révolution Allemande » n’évoquent que très accessoirement la tentative bavaroise, ou les Spartakistes ne jouent qu’au tout dernier moment un rôle prédominant.

Deux facteurs particuliers caractérisent la situation en Bavière :  une population rurale plus importante que dans le reste de l’Empire (51 % contre une moyenne générale de 34 %, selon les statistiques de 1907)   un séparatisme commun à toute la population, le militarisme prussien étant considéré à la fois comme le principal responsable de la guerre et comme l’incarnation parfaite d’un centralisme autoritaire et envahissant. Le séparatisme bavarois s’est cependant révélé comme une arme à double tranchant   la bourgeoisie ne tardera pas à l’utiliser contre les « étrangers » (juifs de surcroît) qui sont venus semer la pagaille en Bavière.

LE DOUBLE POUVOlR

Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1918, après une manifestation de masse organisés dans l’après-midi par le parti social-démocrate indépendant, la République est proclamée. Un Conseil provisoire des ouvriers, des soldats et des paysans est constitué. Le roi, Louis III de Bavière, apprenant qu’aucun régiment ne tirera sur les rebelles, a quitté  Munich.

Le président du Conseil provisoire, Kurt EISNER, est un journaliste et écrivain originaire de Berlin, animateur du Parti social-démocrate indépendant (U. S. P. D.) de Bavière. En février 1918, il a été condamné à la prison comme principal instigateur de la grève de la métallurgie (fin janvier). L’espoir d’EISNER, c’est qu’une Bavière démocratique subira moins durement les exigences de l’Entente victorieuse.

EISNER forme un nouveau gouvernement comprenant quatre social-démocrates « majoritaires » (S.P.D.), deux indépendants, un  non-affilié. Il annonce en même temps la convocation d’une Assemblés constituante. Fonctionnaires et employés, à la demande du nouveau gouvernement; se mettent à sa disposition. D’emblée, EISNER proclame le respect de la propriété privée et refuse toute socialisation. Il se montre préoccupé surtout du rôle respectif de l’Assemblée qu’il veut susciter et des Conseils, dans lesquels il voit essentiellement un organe de contrôle et une école de démocratie active. La ligne de partage se fera bientôt entre partisans du parlementarisme et partisans des conseils, le refus de l’Assemblée devenant un des principaux mots d’ordre des éléments les plus radicaux. En fait, il n’y aura jamais coexistence réelle des deux pouvoirs. L’alternative, Conseils ou Parlement, se pose d’ailleurs dans tout l’Empire. Le premier congrès des Conseils d’ouvriers et de soldats (du 16 au 21 décembre i918 à Berlin), à forte majorité S. P. D. se prononce pour une Assemblée nationale. En Bavière, EISNER cherche à mettre sur pied une formule de synthèse, « Conseils et Parlement ». Il juge qu’il n’a pas derrière lui des forces populaires suffisantes pour imposer les Conseils, et il sait en même temps qu’un régime strictement parlementaire l’éliminerait du pouvoir. Les élections sont fixées au 12 janvier 1919 (l’Assemblée nationale de Weimar doit être élue le 19); Le parti d’EISNER ne recueille que 3 mandats sur 156 (S.P.D. et Ligue paysanne  68; Parti démocrate  27; Parti populaire bavarois, le plus réactionnaire 38). Les communistes (un groupe Spartakiste s’est formé le 6 décembre) se prononcent pour le boycottage des élections, de même que le Conseil ouvrier révolutionnaire, dont un des animateurs est l’anarchiste Erich MUHSAM. Le 10 janvier, EISNER fait d’ailleurs arrêter douze membres du Parti communiste et du Conseil révolutionnaire, dont Max LEVIEN et MUHSAM. Une manifestation spontanée les fait libérer.

Dès que les résultats des élections sont connus, le S.P.D. et les partis de droite demandent à EISNER de se retirer.

Le 16 février, une nouvelle manifestation de masse, préparée. sur l’initiative du Conseil ouvrier révolutionnaire, exige tout le pouvoir pour les conseils. Le 21, EISNER se rend à la première réunion du Landtag (le Parlement de Bavière) pour présenter se démission de président du ministère. Il est assassiné à coups de revolver dans la rue par un  jeune aristocrate. Le lendemain, l’état de siège est décrété à Munich les journaux sont occupés et suspendus pendant dix jours, La situation devient de plus en plus confuse au niveau des institutions qui sont censées exercer le pouvoir. Le landtag se disperse. Un Conseil révolutionnaire  central se constitue : il est composé de représentants des conseils et du Conseil ouvrier révolutionnaire, d’un représentant des syndicats et d’un représentant du S.P.D. Le congrès des Conseils bavarois continue de fonctionner parallèlement à ce Conseil central ; il élit le 5 mars un nouveau gouvernement qui n’aura pas l’occasion de se manifester. De plus, à la suite d’un accord intervenu entre social-démocrates majoritaires et indépendants, le Congrès décide de remettre ses pouvoirs au Landtag, qui doit se réunir à nouveau la 17 mars. Cette réunion peut avoir lieu, et le Landtag met en place un ministère présidé par le social-démocrate HOFFMANN, dont la tâche essentielle sera par la suite la liquidation et la répression de la République des conseils.

En fait, pendant 45 jours, aucun pouvoir n’arrive à se faire reconnaître  ni à se donner les moyens d’agir. C’est le Conseil central qui s’oppose le plus résolument au gouvernement HOFFMMAN, dénoncé dès sa formation comme un instrument de la réaction. Les communistes, représentés au Conseil central, restent dans l’expectative et s’opposent à ceux qui réclament la proclamation d’une République des conseils (Max LEVIEN, pourtant, s’était prononcé en ce sens après l’assassinat d’EISNER). Les liens des communistes munichois avec les instances centrales à Berlin semblent avoir été lâches. Leurs principaux représentants sont Max LEVIEN et Eugen LEVINE, deux émigrés russes, anciens socialistes révolutionnaires qui ont quitté leur pays après la révolution da 1905. LEVINE, un des fondateurs du K. P, D., est venu de Berlin à Munich début mars pour réorganiser la rédaction du « Drapeau Rouge » et le parti. C’est sous son influence que les communistes munichois renonceront à réclamer comme premier objectif l’instauration d’une République des conseils,

L’armée reste la force la plus stable. Le 1er mars, une « résolution des délégués des casernes munichoises » a assuré le commandant militaire de la ville de la confiance des différents corps de troupe. Le S.P.D. fait bloc avec l’autorité militaire (qui proclame son attachement au « vrai socialisme ») en attendant qu’une solution parlementaire  redevienne possible. La seule opposition organisée contre les conseils est menée par la « société Thule », groupement d’extrême droite où militent de futurs chefs de file nazis.

« LES REPUBLIQUES DES CONSEILS »

La stagnation devient de plus en plus manifeste. Depuis les élections, plus aucun passage « légal » au socialisme n’est envisageable ; la République déçoit le prolétariat munichois, qui commence à exiger qu’à la révolution politique suive la révolution sociale. L’idée d’une République des conseils se répand. Dans les premiers jours d’avril, les conseils empêchent le Landtag de se réunir. Le 5, les différentes assemblées prennent des résolutions en faveur de la République des conseils.

Elle est proclamée dans la nuit du 6 au 7 par le Conseil central, avec l’accord du S. P. D., des indépendants, des syndicats et de la Ligue paysanne. Les atermoiements du S. P. D. ont sérieusement entamé sa base ouvrière   il ne prend pas le risque de se prononcer contre la République des conseils, mais ne fera rien pour la soutenir. La décision, proposée au Conseil central par l’anarchiste Gustav LANDAUER, est donc adoptée à l’unanimité. Une proclamation au peuple de Bavière, signée par le Conseil central révolutionnaire et le Conseil révolutionnaire des soldats annonce que la dictature du prolétariat est entrée dans les faits, et, comme décisions immédiates, la dissolution du Landtag et de la bureaucratie, la socialisation de la presse, la formation d’une armée rouge. « La République des conseils de Bavière suit l’exemple des peuples russes et hongrois ».

Les communistes, invités à cette réunion, n’y participent pas. LEVIWE fait une apparition au milieu Des débats, pour déclarer que le K. P. D. refuse de s’associer à toute initiative à laquelle participerait le S. P. D., compromis par sa politique de guerre, que le prolétariat n’est pas mûr pour une République des conseils qui de toute façon ne pourrait pas tenir sans l’appui de l’Allemagne du nord.

D’autres villes de Bavière proclament la République des conseils. A Munich, de pleins pouvoirs sont conférés à des « délégués du peuple ». Parmi d’autres, LANDAUER est chargé de l’éducation, Sivio CESELL (théoricien de « l’économie libre » et de la « monnaie libre ») des finances. Un certain Dr. LIPP, chargé des affaires étrangères, devra vite être suspendu pour troubles mentaux. Mais ces « délégués » ne disposent d’aucun moyen d’action, sinon de leur éloquence dans les réunions qui se succèdent. Pour l’opinion publique, trois hommes représentent la République des conseils ; LANDAUER, orateur entraînant, qui a une certaine influence auprès du prolétariat politisé, MUHSAM, connu comme poète et comme agitateur, le poète Ernst TOLLER, (affilié à l’U.S.P.D.), nommé président du Conseil central. Pour la bourgeoisie et pour une partie de la population bavaroise, ils incarnent la « bohême littéraire juive ».

Ce sont des hommes qui comptent moins sur leurs « pleins pouvoirs » que sur l’initiative créatrice et l’action autonome des masses. La suppression de l’ancien pouvoir doit laisser le champ libre à la reconstruction sociale. Mais l’annonce de la libération ne suffit pas à déclencher le processus qu’ils attendent. De toute façon, leur temps est mesuré.

Dès le 13 avril, sur l’incitation du gouvernement H0FFMAN, réfugié à Bamberg, les « troupes de sécurité républicaines » tentent un putsch contre les conseils. Certains membres du Conseil central, dont MUHSAM, sont arrêtés. L’armée rouge résiste, soutenue par les ouvriers acquis aux conseils. Le putsch est vaincu, mais il y a déjà deja victimes : 20 morts, plus de 100 blessés.

Les communistes, qui ont jusque là concrétisé leur opposition à la « pseudo-République des conseils » (Scheinräterepublick) en regroupant dans un nouveau Conseil central des « hommes de confiance » révolutionnaires élus dans les entreprises et les casernes, affirment à présent que la classe ouvrière a montré sa maturité en s’opposant au putsch et déclarent à leur tour la République des conseils. Ils ne se font sans doute guère d’illusions. Au moins, veulent-ils saisir une chance de galvaniser les forces révolutionnaires dans le reste de l’Allemagne, et laisser un exemple qui puisse stimuler les luttes dans l’avenir, C’est une illustration de ce que les Prudhommeaux appellent la « tragédie spartakiste ».

Le pouvoir, désormais, est représenté par le Conseil des « hommes de confiance » auquel participent des Indépendants et des social-démocrates ralliés au programme communiste. Il forme un comité d’action avec un exécutif de quatre hommes : LEVIEN, LEVINE, TOLLER et un  troisième russe, AXELROD. Une série de décisions est prise pour radicaliser la situation, grève générale (elle durera jusqu’au 22), confiscation du ravitaillement et des armes, socialisation du logement, arrestation d’otages. La situation devient de plus en plus difficile. Les vivres et le charbon manquent, les paysans s’opposent aux commandos de réquisition. Le manque d’informations aussi commence à ce faire sentir (les journaux ne paraissent plus). Les rumeurs les plus insensées circulent en Allemagne sur la terreur à Munich. L’antisémitisme, cette fois-ci, s’en prend aux « juifs russes ». Des corps-francs se rassemblent dans le Nord et en Haute-Bavière à partir du 20 avril, les troupes gouvernementales se mettent un marche vers Munich.

Au sein du comité d’action, les tensions se font de plus en plus vives. Le 27, l’assemblée des conseils d’entreprise rejette la politique des communistes, et élit un nouveau comité d’action, où se retrouve TULLER (qui avait été promu commandant de l’armée rouge pour le secteur nord de Munich). Les communistes se retirent du Conseil, et demandent aux travailleurs de ne pas suivre le nouveau comité d’action. EGELHOFER, un marin de Kiel, est à la tête de l’armée rouge. Le 30 avril, il fait fusiller 10 otages, dont 6 en fait sont des membres de la Société Thulé qui ont pratiqué la réquisition pour leur propre compte… avec des tampons de l’armée rouge.

Le 1er mai, les troupes gouvernementales et les corps-francs entrent dans la ville. Les combats durent plusieurs jours. Il y aura 600 morts. La répression dépasse en sauvagerie celle qui a sévi ailleurs dans la même période. LANDAUER est frappé à mort, EGELHOFER fusillé sans jugement, LEVINE est condamné à mort et fusillé. TOLLER (sauvé par un mouvement de protestation international) s’en tire avec cinq ans de forteresse. LEWIEN parvient à s’enfuir, mais disparaît en 1937 dans les purges staliniennes. Plus de 4000 peines sont prononcées. En septembre 1919 encore tombent des condamnations à mort.

Technologie et Nouvel Ordre Mondial: Le temps est venu de démanteler Facebook…

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Notre dossier Facebook et réseaux sociaux

Nous tenons à préciser que Résistance 71 n’est pas sur Facebook, ni sur twitter. Aucun de nous ni nos enfants, ni nos familles immédiates n’utilisent ces saloperies. Comme pour tout, cela demeure un choix. C’est assez simple, il suffit de dire NON ! Il suffit de boycotter, il y a pas mal de choses à boycotter. C’est TOUJOURS une affaire de choix, de décision d’abord personnelle puis dans un élan de bon sens commun, collective.
~ Résistance 71 ~

« Quand on pense qu’il suffirait que les gens n’achètent pas pour que ça ne se vendent pas… » (Coluche)

 


facebook, Pentagone et CIA

 

Il est temps de démanteler Facebook

 

Al Manar repris de Strategica

 

23 mai 2018

 

url de l’article: http://french.almanar.com.lb/904330

 

Les mises en garde  concernant le réseau social connu sous le nom de « Facebook » n’ont jamais été prises au sérieux.

Certains de nos lecteurs croyaient, en toute bonne foi, que ces avertissements concernant ce danger existentiel à l’espèce humaine, émanaient d’une prise de position subjective, ou pire, un parti pris clairement opposé à la mainmise de ce réseau social dont l’origine réelle demeure inconnue du grand public.

La première mise en garde contre l’utilisation de cet « outil » nous a été adressée et exposée de façon brutale par des spécialistes dont l’existence même est officiellement niée par leur propres employeurs.

Quoique qu’il soit encore à un stade très primitif, le réseau social n’en constitue pas moins un danger réel aussi bien pour les individus que pour toute société organisée. Son évolution à moyen terme posera un danger existentiel à l’humanité.

Les récentes acquisitions de Facebook ont un objectif monopolistique. Sa sous-traitance pour des organismes opaques, poursuivant des agendas hautement politiques, idéologiques et sécuritaires, ne sont pas de nature à rassurer.

L’exploitation des mécanismes de l’addiction chez les humains,  l’altération de leurs perceptions et la création d’une façade de relations publiques mensongères (car passant sous silence la véritable genèse et les vrais fondateurs du réseau) confèrent à Facebook un pouvoir réel de nuisance.

Sur un plan purement politique, certaines faction de ce que l’on appelle l’Etat profond et des lobbies chargés de la promotion des  politiques néoconservatrices ou pour sortir du politiquement correct, pro-sionistes, tentent de propulser Marc Zuckerberg, le PDG par désignation de Facebook, le réseau social aux couleurs inamovibles du drapeau israélien, sur le devant de la scène politique mondiale en préparation de sa candidature éventuelle à la présidence américaine.

Les auditions médiatisées  de cet individu par des commissions du Congrès US et du parlement européen sous des prétextes de protection des données suite à l’émergence contrôlée et organisée du scandale de Cambridge Analytica dans le cadre d’une lutte politique sans merci entre différentes factions du système de gouvernance transnational, ne visent pas autre chose que de le lancer sur l’arène internationale en tant que futur jeune candidat-dirigeant.

Facebook est un outil d’espionnage à plusieurs échelles, allant de la sphère privée des individus à celle publique des organisations et des corporations internationales. Il n’en est qu’à ses balbutiements pour le moment mais il peut par exemple déjà suivre vos mouvements à la trace grâce à vos smartphones même si vous n’êtes en possession d’aucun profil sur ce réseau.

Pire, Facebook dispose désormais d’un programme secret s’intéressant au plus haut point aux discussions banales et anodines de personnes ordinaires pouvant tourner autour de la météo, d’états d’âme, de salutations, de bavardages sans objet précis, de débilités, des jurons, d’onomatopées, de certaines tournures idiomatiques et même des échanges d’émoticons. A première vue, cet intérêt peut paraître banal. En réalité, ces dizaines de milliards d’inputs sémantiques alimentent des algorithmes auto-cognitifs et il a été établi que certaines inférences issues de l’observation et l’exploitation des chats privés en Syrie ou en Iran par exemple déterminent la réussite d’une révolution de type hybride ou une ingénierie sociale visant une déstructuration des rapports sociopolitiques au bénéfice d’une intervention exogène. Ces mêmes outils sont en usage avancés dans la plupart des pays européens et sont à l’état de prototype dans des pays arabes dit modérés. A quelles fins? Génération spontanée des dissensions, élargissement des clivages existants, création de nouveaux moteurs de motivation autour de thématiques sociétales (exemple de la campagne pas si spontanée #metoo axée autour du harcèlement avec un décalage vers la guerre des sexes).

Facebook veut à court terme lutter et supprimer tous les comptes qu’il qualifie de faux. C’est à dire avec pseudonymes. Cette volonté de se substituer aux états-civils et des bases de données biométriques des Etats-Nation contemporains est l’un des objectifs prioritaires de Facebook.

Encore que tout ceci n’est rien par rapport à ce qui se prépare. Après avoir commencé à vous baratiner sur la promotion de l’amitié (cela rappelle trop un des pilier de la franc-maçonnerie toutes proportions gardées), Facebook a failli vous demander si vous voulez être ami (e) avec Israël. C’est du passé. Facebook ambitionne maintenant de savoir le fond de vos pensées et s’apprête à investir l’espace pour y placer en orbite des satellites rendant impossible une déconnexion du réseau quand ce dernier l’exige.

Beaucoup de personnes ne prennent pas trop au sérieux ces menaces. Jusqu’au jour prochain où un drone d’attaque armés de missiles Hellfire utilisera les banques de données de Facebook et se trompera d’objectif en mettant à mort des personnes pour leur pensées secrètes. Ce sera peut-être vous ou moi ou toute autre personne anonyme.

C’est pour cela qu’il faut démanteler sinon réduire l’influence de ce réseau social dont l’alliance avec Google et les autres majors de l’internet nous conduira tout droit et avec le sourire vers un totalitarisme plus terrifiant que tous ceux que nous (nous l’ensemble des humains) avons connu tout au long de notre histoire mouvementée.

Si j’ai un conseil à vous donner maintenant, c’est de quitter Facebook immédiatement. Aucun profil crée sur ce réseau ne peut être supprimé. Par contre on peut refuser que nos données ne servent de monnaie virtuelle à des corporations aux motivations peu claires et aux intentions pas du tout pacifiques.

Il est grand temps de démanteler ce réseau sous peine de condamner nos enfants à vivre dans un esclavage plus abject que celui que nous croyons concevoir.

 

 

Résistance politique: Mascarade électorale et illusion démocratique (Sébastien Faure)

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Ce texte de Sébastien Faure aura 100 ans l’an prochain… Qu’y a t’il de changer ?… Pourquoi ce texte et tant d’autres de biens des penseurs anarchistes sont-ils si lucides et si visionnaires ? Pourquoi la vaste majorité des peuples ne parvient-elle pas à sortir de cette transe illusoire où elle a été plongée par tous les Mandrake de l’illusion démocratique ?

« Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison… » disait déjà Coluche il y a plus de 30 ans.
Pourquoi faudra t’il une catastrophe politico-sociale d’une ampleur inégalée pour que finisse par se mettre en place la société des sociétés qui seule peut émanciper l’humanité ?

~ Résistance 71 ~

 

Electeur, écoute

 

Sébastien Faure

 

Bureau anti-parlementaire 1919, réédition 1924

 

Chaque fois que les pouvoirs de la Chambre des Députés arrivent à expiration, c’est un cri unanime : « Enfin ! Elle va, donc disparaître, cette Chambre infâme ! Le pays va donc être débarrassé de ce Parlement maudit ! »

Ce langage traduit expressément les sentiments successifs : déception, lassitude, écœurement qu’ont fait naître, dans l’esprit public, au cours de la législature qui prend fin, l’incapacité, la corruption, l’incohérence et la lâcheté des Parlementaires.

Pourquoi faut-il que l’engouement irréfléchi du populaire, son ignorance et son inobservation le poussent à espérer que la Chambre qui va naître vaudra mieux que celle qui va mourir ?

Il est vraiment inconcevable que, périodiquement trompée, constamment abusée, la confiance de l’électeur survive aux déceptions dont il souffre et dont il se lamente ; et, pour l’être raisonnable et pensant, c’est une stupeur que de constater que les législatures se succèdent, chacune laissant derrière elle le même désenchantement, la même réprobation et que, néan­moins l’électeur persiste à considérer comme un devoir de voter.

La période électorale s’ouvre, elle est ouverte. C’est la crise qui, périodiquement, convulsionne la multitude. Elle dure offi­ciellement quelques semaines et, si l’on tient compte de l’effer­vescence qui précède et du bouillonnement qui suit cette crise, on peut dire qu’elle dure trois mois.

Trois mois durant lesquels, peuplé d’agités, le pays semble frappé de démence : candidats, comités et courtiers électoraux, tour à tour confiants dans le succès ou désespérant d’y atteindre, vont et viennent, avancent et reculent, crient et se taisent, affirment et nient, implorent et menacent, acquiescent et pro­testent, attaquent et se défendent.

C’est un spectacle fou : drame, comédie, vaudeville, bouffonnerie, farce, pantomime, tous les genres, du tragique au burlesque, s’y donnent rendez-vous et s’y rencontrent, associés, confondus.

Le malheur est que c’est aux frais du spectateur que la farce se joue et que, quels que soient les acteurs, c’est toujours lui qui paie, et qu’il paie de son travail, de sa liberté, de son sang.

Eh bien ! lecteur , avant de passer au guichet pour solder ta place, écoute-moi.

Ou plutôt écoute ce que te disent les anarchistes ; écoute attentivement et réfléchis.

Voter, c’est accepter la Servitude.

Les anarchistes n’ont jamais eu de représentant siégeant dans les assemblées parlementaires. Tu as parfois entendu traiter d’anarchistes MM. Clemenceau, Briand et d’autres par­lementaires. Ils ne le sont pas ; ils ne l’ont jamais été.

Les anarchistes n’ont pas de candidat. Au surplus un candi­dat qui se présenterait comme anarchiste n’aurait pas une seule voix, puisque les anarchistes s’abstiennent de voter,

Ils refusent de se servir du bulletin de vote que la Constitu­tion met entre leurs mains.

Ne suppose pas que ce soit pour ne pas faire comme les au­tres, pour se singulariser. Sache que les raisons pour les­quelles les anarchistes s’abstiennent sont multiples et graves.

Ces raisons les voici brièvement exposées.

L’anarchiste est et veut rester un homme libre. Il est clair que comme tous ses frères en humanité, il est astreint à subir la loi ; mais c’est à son corps défendant et quand il s’y sou­met, ce n’est pas qu’il la respecte ni qu’il estime équitable de s’incliner devant elle ; c’est parce qu’il lui est impossible de s’y soustraire.

Toutefois, il n’en accepte ni l’origine, ni le caractère, ni les fins. Tout au contraire il en proclame et se fait fort d’en démontrer l’iniquité.

À ses yeux, la loi n’est, à ce moment de l’histoire que nous vivons, que la reconnaissance et la consécration d’un régime social issu des usurpations et des spoliations passées et basé sur la domination d’une caste et l’exploitation d’une classe.

Ce régime ne peut vivre et continuer qu’en empruntant son apparente et temporaire légitimité au consentement populaire.

Il est dans l’obligation de s’appuyer sur l’adhésion bénévole de ceux qui en sont les victimes : dans l’ordre politique, les citoyens ; dans l’ordre économique, les travailleurs.

C’est pourquoi tous les quatre ans, le peuple est appelé à désigner par ses suffrages les individus à qui il entend confier le mandat de se prononcer sur toutes les questions que soulève l’existence même de la nation.

Ces questions sont réglées par un ensemble de prescriptions et de défenses qui ont force de loi et la loi dispose, contre quiconque tente d’agir contre elle et, à plus forte raison contre quiconque la viole d’une telle puissance de répression que tout geste de révolte par lequel un homme proteste contre l’injustice de la loi et tente de s’y dérober est passible des plus dures pénalités.

Or le Parlement est l’assemblée des individus à qui le suffrage dit universel a délégué le pouvoir d’édicter la loi et le devoir d’en assurer l’application. Le député et le sénateur sont avant tout des législateurs.

Comprends-tu, maintenant, électeur, l’exactitude de cette affirmation formulée par Élisée Reclus : « Voter, c’est se donner un maître ».

Eh oui ! Un maître ; puisque voter c’est désigner un député, c’est confier à un élu le mandat de formuler la règle, et lui attribuer le pouvoir, pis encore, lui imposer le devoir de la faire respecter par la force.

Un maître, puisque voter c’est renoncer à sa propre liberté et l’abdiquer en faveur de l’élu.

Toi qui votes, ne m’objecte pas que tu conserves quand même le droit de t’insurger. Mets-toi bien dans la tête que s’il t’arrive d’entrer en révolte contre l’Autorité, tu renies la signature que tu as donnée, tu violes l’engagement que tu as contracté, tu retires à ton représentant le mandat que tu lui as librement consenti.

Tu l’as envoyé au Parlement avec la mission précise d’y participer, d’y collaborer à la discussion, au vote, à la promulgation de la loi et de veiller à la scrupuleuse application de celle-ci.

C’est le Parlement qui a la charge de modifier ou d’abroger les lois ; par ton suffrage exprimé, tu as participé à la composition de ce parlement ; par ton vote, tu lui as donné pleins pouvoirs ; le parti auquel tu appartiens a des représentants au sein de cette assemblée ; le programme que tu as affirmé par ton bulletin a des porte-parole à la Chambre. Il leur appartient – tu l’as voulu – d’amender, de corriger ou d’abroger les lois qui entravent ton indépendance politique et consacrent ta servitude économique.

Enrage, proteste, indigne-toi, tu en as le droit. Mais c’est tout ce qu’il t’est permis de faire. Ne perds pas de vue que, en votant, tu as renoncé, ipso facto, à ton droit à la révolte, que tu as abdiqué en faveur des représentants de ton parti, que, pour tout dire en un mot, tu as cessé d’être libre.

Celui qui a compris cette élémentaire vérité : l’anarchiste, ne vote pas, parce qu’il veut être un homme libre, parce qu’il refuse d’enchaîner sa conscience, de ligoter sa volonté, parce qu’il entend garder, à tout instant et en toutes circonstances son droit à la révolte, à l’insurrection, à la révolution.

L’État, c’est l’ennemi.

Écoute encore. En régime représentatif, le Parlement, c’est l’État.

Théoriquement, il n’en est qu’une partie ; car, en principe, il n’est nanti que du pouvoir législatif. Mais c’est le Parlement (Chambre et Sénat réunis) qui élit le Président de la République, entre les mains de qui est centralisé le pouvoir exécutif ; et si, théoriquement, c’est la Magistrature qui détient le pouvoir judiciaire, comme c’est le Parlement qui confectionne les lois et que le pouvoir judiciaire n’a que le mandat d’en appliquer les dispositions, on voit que, somme toute, directement ou indirectement, le Parlement est, en dernière analyse, omnipotent. C’est donc lui qui est l’État.

Or, l’État, disent les Anarchistes, c’est la prise de possession du Pouvoir par la classe dominante, au détriment de la classe dominée. C’est, actuellement, l’ensemble des institutions qui régissent la nation entre les mains des chargés d’affaires de la classe capitaliste et, plus spécialement. de la haute finance, de la puissante industrie, du grand commerce et de la vaste propriété terrienne.

C’est la citadelle d’où partent les ordres qui courbent la multitude ; c’est la gigantesque forteresse où siège la force armée : troupe, gendarmerie, police, dont la fonction est de persécuter, d’arrêter, d’emprisonner et, en cas de révolte col­lective, de massacrer. qui s’insurge.

C’est le monstre qui, insatiablement, se repaît du sang et des os de tous ceux qui, par leur travail, alimentent un budget qui s’enfle démesurément.

L’État, c’est l’ennemi contre lequel il faut lutter, lutter en­core, lutter toujours, jusqu’à ce qu’il soit définitivement abattu.

En démocratie, l’État se flatte d’être l’émanation du Peuple souverain. Les partisans du système représentatif affirment que, en démocratie, c’est le peuple qui, par ses représentants, gouverne ; ils déclarent que, déléguant ses pouvoirs aux hom­mes de son choix, ce sont ses aspirations, ses besoins et ses intérêts, qu’il affirme par ses mandataires.

Ces Messieurs mentent et ils le savent bien ; mais ils répè­tent inlassablement cette imposture, dans l’espoir – hélas ! trop fondé – qu’un mensonge quotidiennement répété finit par acquérir la force d’une indiscutable vérité.

Entre l’assertion mensongère de ces théoriciens du démocratisme, assertion que dément la simple observation des réalités, et les affirmations des anarchistes, affirmations que justifient l’histoire et l’expérience, j’espère, électeur, qu’il ne t’est pas malaisé de fixer ton choix.

Ce n’est pas seulement de l’État dans les civilisations antiques, de l’État au moyen âge, de l’État incarnant le Pouvoir personnel absolu, mais bien de l’État sans exception et, par conséquent de l’État démocratique comme des autres que M. Clemenceau, qui s’y connaît, a dit, au Sénat, il n’y a que quelques années :

« Messieurs, nous connaissons l’État ; nous savons ce qu’il est et ce qu’il vaut. L’histoire de l’État est toute de sang et de boue ! »

Il ne s’agit donc pas de s’emparer de l’État, mais de l’anéantir.

Introduire des représentants de son parti dans les Assem­blées législatives, c’est y glisser une fraction de soi-même, c’est apporter à ces Assemblées l’appui de son parti ; c’est leur infuser un sang nouveau ; c’est consolider le crédit de ses Assemblées, c’est fortifier leur puissance ; c’est – puisque le Parlement et l’État ne font qu’un – servir la cause de l’État au lieu de la combattre ; c’est donc tourner le dos au but à atteindre ; c’est paralyser l’effort révolutionnaire ; c’est retar­der la libération.

L’État est le gardien des fortunes acquises ; il est le défenseur des privilèges usurpés ; il est le rempart qui se dresse entre la minorité gouvernante et la foule gouvernée ; il est la digue haute et large qui met une poignée de millionnaires à l’abri des assauts que lui livre le flot tumultueux des spoliés.

Dès lors, il est naturel, logique et fatal que les détenteurs des privilèges et de la fortune votent avec entrain et conviction, qu’ils poussent avec ardeur aux urnes, qu’ils proclament que voter c’est accomplir un devoir sacré.

Mais déconcertante et insensée serait l’attitude de ceux qui, se proclamant en faveur d’un bouleversement social qui im­plique la disparition de l’État, ferait usage du bulletin vote dont la conséquence serait, qu’on le veuille ou non, de légitimer les origines de l’État, de confirmer ses pouvoirs, de fortifier sa puissance et, par ricochet, de se faire le complice de ses forfaits.

De qui est composée la Chambre.

Électeur, aurais-tu la naïveté de croire que le Parlement rassemble l’élite de la nation ? penses-tu que la Chambre réunit les gloires de la Science et de l’Art, les illustrations de la Pensée, les compétences de l’Industrie, du Commerce et de l’Agriculture, Les probités (?) de la Finance ? Estimes-tu que le redoutable pouvoir de gouverner un peuple de quarante millions d’habitants est, dévolu aux plus honnêtes et aux plus méritants ?

Si oui, détrompe-toi. Promène tes regards sur les travées de la Chambre et vois par quels gens elles sont occupées : avocats sans cause, médecins sans clientèle commerçants douteux, industriels sans connaissances spéciales, journalistes sans talent, financiers sans scrupules, désœuvrés et riches sans occupations définies.

Tout ce monde intrigue, bavarde, marchande, agiote, fait des affaires, se démène, se bouscule et court à la recherche des plaisirs, de la richesse et des sinécures grassement rétribuées.

Cela t’étonne, électeur candide ? Une minute de réflexion dissipera ta surprise. Demande-toi comment il se fait que X, Y ou Z soient députés.

Leur siège est-il la récompense des mérites manifestes, des actions d’éclat, du bien accompli, des services rendus, qui les ont recommandés à l’estime et à la confiance publiques ?

Est-il le salaire équitable des connaissances spéciales qu’ils ont acquises, des hautes études dont ils ont parcouru le cycle brillant, de l’expérience que leur vaut une existence toute de labeur ?

A-t-on exigé d’eux, comme des professeurs, des pharmaciens, des ingénieurs, des examens, des diplômes, l’admission dans certaines écoles, le stage réglementaire ?

Regarde celui-ci doit son mandat à l’argent ; celui-là à l’intrigue ce troisième à la candidature officielle ; ce quatrième à l’appui d’un journal dont il a engraissé la caisse ; cet autre au vin, au cidre, à la bière ou à l’alcool dont, il a empli le gosier de ses mandants ; ce vieux aux coquetteries complaisantes de sa jeune femme ; ce jeune aux promesses éblouissantes qu’il a prodiguées de palmes, de bureaux de tabacs, de places et de recommandations ; tous à des procédés plus ou moins louches qui n’ont aucun rapport avec le mérite ou le talent ; tous, de toutes façons, au nombre de suffrages qu’ils ont obtenus.

Et le nombre, n’a rien à voir avec le mérite, le courage, la probité, le caractère, l’intelligence, le savoir, les services rendus, les actions d’éclat. La majorité des suffrages ne consacre ni la valeur morale, ni la supériorité intellectuelle, ni la Justice, ni là Raison.

On serait autorisé à dire que c’est plutôt le contraire.

Soyons justes : quelques hommes supérieurs se sont, de temps à autre, fourvoyés dans ces mauvais lieux ; mais c’est le très petit nombre, ils n’ont pas tardé à s’y trouver dépaysés et mal à 1’aise et à moins qu’ils n’aient insensiblement condescendu à jouer leur rôle dans le choc des coteries, à s’inspirer des passions des partis, à tenir leur place dans les intrigues de couloir et à faire le jeu du gouvernement ou de l’opposition, ils ont été rapidement mis en quarantaine et réduits à l’impuissance.

Parlementarisme est synonyme d’incompétence, d’irresponsabilité, d’impuissance, de corruption.

Au surplus, quel que soit l’homme, l’incompétence du parlementaire est une Fatalité.

Étant donné, d’une part, la complexité des rouages so­ciaux et, d’autre part, le développement des connaissances humaines, il n’est personne qui soit a même de faire face aux exigences du mandat législatif.

À notre époque, on ne peut être compétent qu’à la condi­tion de se spécialiser. Nul ne peut tout connaître ; il n’y a pas de cerveau qui puisse tout embrasser.

Et pourtant, un député devrait être marin, guerrier, diplo­mate, juriste, hygiéniste, éducateur, commerçant, industriel, financier, agriculteur, administrateur, puisqu’il est appelé à formuler son sentiment et à se prononcer par un vote précis sur toutes les questions : marine, guerre, affaires étrangères, législation, santé publique, enseignement, commerce, indus­trie, finance, agriculture, administration, etc., etc., etc.

S’il connaît bien une ou deux de ces questions – et ce serait déjà beaucoup – il ignore certainement toutes les autres. Il en résulte que neuf fois sur dix, il vote à l’aveuglette, au doigt mouillé.

Parlement est donc synonyme d’incompétence.
Synonyme aussi d’irresponsabilité.

Ici, la démonstration n’est plus à faire. Dire que le Parle­ment est irresponsable, c’est une proposition devenue si évidente qu’elle a cessé d’être en discussion.

Synonyme encore d’impuissance ; car obligé de se can­tonner dans les limites étroites d’une Constitution politique et d’un régime économique déterminés, le Parlement est l’image exacte d’un lac entouré de montagnes qui peut, de temps à autre, être agité et même tempétueux, mais qui reste toujours enfermé dans le cadre que les hauteurs envi­ronnantes tracent autour de lui.

Les bouillantes colères, les explosions d’indignation, les en­thousiasmes délirants, les serments solennels, les engagements sacrés ont tout juste, au Parlement, la valeur de ces agita­tions périodiques d’une vaste mare stagnante qui font remon­ter la vase à la surface et empuantent l’air, mais qui ne tar­dent pas à laisser retomber la boue et la puanteur dont la minuscule tempête a révélé l’accumulation dans les profon­deurs.

Synonyme, enfin, de corruption. Les brigandages avérés et plus encore, les scandales à demi étouffés ont fixé l’opinion à tel point qu’il est banal de dire d’un Parlement qu’il est pourri !

Les meilleurs se putréfient en un tel milieu, à moins qu’ils n’en sortent de temps en temps et le plus vilain tour qu’on puisse jouer à un ami c’est de l’y envoyer.

Aussi électeur, si tu as un bon camarade, garde-toi de l’inciter à être candidat ; s’il le devient, garde-toi de favoriser sa candidature et, si tu veux conserver aux idées qui sont les tiennes et qu’il prétend vouloir défendre à la Chambre, un caractère, une intelligence, un dévouement, refuse-lui ton suffrage.

Voter, c’est faire le jeu de la Réaction.

Électeur, un mot encore ; ce sera le dernier.

On ne manquera pas de te dire que ne pas voter, c’est faire le jeu de la réaction [extrême-droite].

Rien n’est plus faux. Je pourrais te faire observer que si les deux millions de travailleurs qui adhèrent à la C. G. T., si le million d’électeurs dont s’enorgueillit le Parti socialiste, si le million d’autres citoyens qui, sans être affiliés au Parti socialiste ou à la C. G. T. n’en sont pas moins les adversaires du régime capitaliste : en tout, quatre millions d’électeurs, refusaient hautement de prendre part au scrutin, cette abstention ouvertement annoncée et expliquée durant toute la période électorale et vaillamment pratiquée le jour du scrutin, porterait un coup mortel au prestige et à l’autorité du régime qu’il faut abattre. Je pourrais te dire que, en face de l’attitude de ces quatre millions d’abstentionnistes aussi conscients que résolus, le Gouvernement perdrait tout son lustre et le plus clair de sa force.

Je pourrais te dire que, étroitement unis dans une réprobation aussi catégorique du système social actuel, ces quatre millions d’hommes pourraient organiser, dans le pays, grâce aux ramifications qu’ils possèdent partout, une formidable coalition contre laquelle rien ne saurait prévaloir. Je pourrais affirmer que cette coalition dans laquelle ne tarderaient pas à entrer tous ceux que toucherait une aussi puissante propagande et même une partie des forces dont le Gouvernement dispose, serait de taille à oser, à entreprendre et à réaliser les plus vastes desseins et la transformation la plus profonde.

Que resterait-il, alors, du spectre de ta réaction qu’on agite devant toi pour te pousser aux urnes ?…

Mais voici qui te paraîtra sans doute plus décisif encore.

La Chambre qui s’en va comptait un nombre imposant des éléments de gauche. Plus de trois cents députés radicaux et radicaux socialistes, plus de cent députés socialistes. ils constituaient indubitablement une majorité écrasante.

Qu’a fait cette Chambre ? Qu’ont fait ces quatre cents Députes ?

Ils ont acclamé la guerre, ils ont adhéré avec enthousiasme à l’abominable duperie qu’on a appelée « l’Union Sacrée » ; ils ont voté tous les crédits de guerre ; ils ont apporté au Gouvernement dit « de défense nationale » leur étroite et constante collaboration ; ils n’ont rien tenté pour abréger le massacre ; ils n’ont pris aucune, mesure efficace contre la vie chère, contre l’accaparement, contre la spéculation, contre l’enrichissement scandaleux des brasseurs d’affaires ; ils ont accepté passivement la suppression de nos maigres libertés ils ont applaudi à l’écrasement de la révolution hongroise ; ils ont approuvé l’envoi des soldats, des marins, des munitions et des milliards destinés à étouffer, par la famine et par les armes, la Russie révolutionnaire ; ils ont lâchement courbé la tête, tout accepté, tout subi ; ils ont passé l’éponge sur toutes les turpitudes et sur tous les crimes.

Ils sont allés jusqu’au bout de la servilité, de la honte et de la sauvagerie.

À peine ont-ils osé ouvrir la bouche et, quand ils ont parlé, ce ne fut jamais pour faire entendre les vérités qu’il fallait dire, les imprécations sanglantes et les malédictions venge­resses, qui auraient opposé la douleur des deuils, la souffrance des ruines et l’horreur des batailles à la stérilité des sacri­fices et à la hideur des Impérialismes déchaînés.

Au terme de sa carrière, cette Chambre odieuse vient de ratifier un traité de paix qui laisse debout, plus insolents et plus guerriers que jamais tous les militarismes, qui favorise les plus atroces brigandages, qui stimule les plus détestables convoitises, qui avive les haines entre peuples et qui porte dans ses flancs la guerre de demain.

Voilà ce qu’a fait cette Chambre dont la naissance avait pourtant suscité les plus folles ’espérances et provoqué tous les optimismes.

Et maintenant, électeur, vote encore si tu l’oses.

Résistance politique: les forces de la révolution 2ème partie (Sébastien Faure)

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Lectures complémentaires:

Manifeste pour la Société des Sociétés

champs-usines-et-ateliers-par-pierre-kropotkine-1910

Dieu et lEtat_Bakounine

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Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

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Errico_Malatesta_écrits_choisis

Exemple_de_charte_confederale_Bakounine

Erich_Mühsam la liberté de chacun est la liberté de tous

Les_amis_du_peuple_révolution_française

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Appel au Socialisme (PDF)

kropotkine_science-etat-et-societé

= = =

Les forces de la révolution

Sébastien Faure

1921

1ère partie

2ème partie

Pelloutier est venu. Il a rendu au syndicalisme ce service inappréciable, dont la classe ouvrière doit garder à Pelloutier et à ceux qui ont continué son œuvre une reconnaissance immuable ; il est venu apporter au syndicalisme une doctrine, une organisation, une méthode.

La doctrine ?

Il a dit aux ouvriers : « Vous n’êtes les uns et les autres qu’une parcelle d’un grand tout. » Il a dit aux corporations : « Vous n’êtes les unes et les autres que des cellules s’agglomérant autour d’un noyau, lequel, à son tour, s’agglomère à d’autres noyaux. Vous êtes tous de la même famille ; la famille des travailleurs. Quel que soit l’outil que manie votre main, quel que soit le lieu dans lequel vous exerciez votre profession, quels que soient le patron, la, société pour lesquels vous travailliez, vous êtes frères ; vous souffrez tous des mêmes douleurs, vous êtes courbés les uns et les autres sous les mêmes humiliations, vous êtes tous victimes de la même exploitation, vous êtes voués les uns et les autres aux mêmes incertitudes du lendemain, à une vieillesse avilie par la misère, la pauvreté, les privations. Si vous êtes unis dans la détresse, vous devez être également unis dans l’effort pour vous libérer tous ensemble. » Telle a été la doctrine puissante de Pelloutier.

L’organisation ?

Pelloutier a apporté également au syndicalisme une organisation basée sur le fédéralisme. C’est d’en bas que doivent venir la poussée, l’impulsion, l’énergie, le stimulant. Ce qui est en haut n’est destiné qu’à exécuter les volontés d’en bas, qu’à enregistrer celles-ci, à en assurer l’exécution et le développement ; à tout instant et jusqu’à ce qu’elle devienne maîtresse de ses destinées d’une façon complète, la classe ouvrière peut rectifier son tir, changer sa position, indiquer de nouveau ce qu’elle veut en s’inspirant des circonstances, modifier sa manière de voir, sa tactique et ses moyens, et tout cela, à l’aide d’un mécanisme souple et libre. En bas, tout le pouvoir : inspiration, impulsion. En haut, au contraire, non pas des chefs qui ordonnent, mais simplement des agents d’exécution qui administrent.

La méthode ?

Pelloutier a enfin apporté au syndicalisme cette méthode qui se résume en deux mots : action directe.

Qu’est-ce à dire ? Le commun des mortels pense que l’action directe est celle qui se manifeste par le coup de poing et la chaussette à clous. C’est possible, cela arrive, mais ce n’est pas toute l’action directe. On entend par action directe l’action qui s’exerce sans intervention, sans interposition entre celui qui attaque et celui qui se défend… Je suis aux prises avec quelqu’un, je donne des coups, j’en reçois, je pratique l’action directe contre celui qui, dans de telles circonstances, me fait vis-à-vis. Mais voici qu’arrive un troisième ou un quatrième individu qui se jettent entre nous deux ; se mettent, soit avec l’un, soit avec l’autre, ou bien encore contre nous deux, alors il n’y a plus action directe puisqu’il y a intervention.

L’action directe de la classe ouvrière est celle que la classe ouvrière exerce directement, elle-même, elle seule, par la pression qu’elle peut exercer sur les pouvoirs publics quand il s’agit de choses touchant plus particulièrement à la législation ou à la politique, ou bien contre le patronat quand il s’agit de revendications ayant un caractère précis et restant sur le terrain purement économique ; c’est l’action directe du prolétariat contre son ennemi de classe.

Sous l’influence de Pelloutier et de ses continuateurs, sous leur pression constante, grâce à leur activité, le syndicalisme devint, pendant les quelques années qui précédèrent la guerre, une force de révolution de premier ordre, tant par le nombre croissant des syndiqués que par la solidité de ses assises, l’esprit qui animait ses militants et les méthodes qu’ils pratiquaient.

La guerre est venue, hélas ! Ce que j’ai dit tout à l’heure des chefs socialistes trouve ici malheureusement sa place en ce qui concerne les chefs syndicalistes.

Il y eut là aussi, par bonheur, quelques exceptions ; quelques hommes qui sauvèrent, en quelque sorte, l’honneur du syndicalisme menacé par la défection de ses chefs.

Aujourd’hui, il règne dans le syndicalisme tant de confusion et d’obscurité que l’on peut compter le nombre de ceux qui savent très exactement ce qu’est la C.G.T.

Il y faudrait consacrer toute une conférence et vous pensez bien que ce soir je ne pourrai pas le faire.

Cependant, il y a ici un nombre si considérable de travailleurs que, si j’ouvre une parenthèse de cinq minutes sur ce sujet, ce ne sera peut-être pas inutile.

On m’a demandé souvent : Si vous aviez à définir le syndicalisme, quelle serait votre définition ?

Voici celle que je vous propose ; elle éclaire assez bien la situation, et, en même temps, elle précède logiquement les autres développements qu’il me reste à vous fournir sur cette force de révolution qu’est le syndicalisme :

« Le syndicalisme, c’est le mouvement de la classe ouvrière en marche vers son affranchissement total par la suppression du salariat. »

« … Le mouvement », c’est-à-dire l’action, quelque chose comme la vie qui ne s’arrête jamais, quelque chose d’essentiellement actif ; « le mouvement » voilà le caractère du syndicalisme.

Mais, mouvement de qui ? Mouvement « de la classe ouvrière ». C’est un mouvement dont les éléments constitutifs nous sont nettement indiqués. Ils sont définis et limités. C’est le mouvement de la classe ouvrière, par conséquent, dirigé contre ceux qui ne font pas partie de cette classe. C’est le mouvement des travailleurs, des prolétaires, des salariés, de cette sorte de groupement naturel, instinctif, dont je parlais tout à l’heure, et qui n’admet dans son sein que les hommes et les femmes appartenant pour ainsi dire à la même famille, la famille des exploités. C’est donc un mouvement de classe, le mouvement de la classe ouvrière, en opposition avec la classe capitaliste.

Je continue : « … En marche vers son émancipation totale, vers son affranchissement total ». « Émancipation ? », « Affranchissement ? » Mais si la classe ouvrière est en marche vers son émancipation, c’est qu’elle n’est pas émancipée. Si elle est en marche vers son affranchissement, c’est qu’elle n’est pas affranchie. Et si elle n’est ni émancipée, ni affranchie, c’est qu’elle est esclave. Elle est en état d’esclavage, non plus sous la force inhumaine de cet esclavage antique qui faisait de l’esclave le bien et la chose de son maître, ni sous cette forme adoucie du servage qui attachait le serf à la glèbe, mais sous la forme détournée, hypocrite du salariat qui semble laisser libre le salarié, mais qui le condamne cependant au travail forcé, parce qu’il ne peut vivre qu’à condition de manger, qu’il ne peut manger qu’à condition de travailler, et qu’il ne peut travailler qu’à condition de trouver un maître qui l’emploie.

« Émancipation totale », ai-je dit. Il ne s’agit pas, en effet, d’émanciper seulement une aristocratie ouvrière, une minorité de travailleurs, mais la totalité des travailleurs; pas davantage, il ne s’agit d’une libération partielle ou incomplète, mais d’un affranchissement intégral, absolu, total.

Et enfin : « Par la suppression du salariat. » Quel est le moyen pour le travail de se racheter, de se libérer ? C’est de supprimer le salariat, et par conséquent aussi le patronat. L’un n’est que la conséquence de l’autre. Ainsi le mouvement syndical apparaît comme nettement révolutionnaire. Peut-on trouver une conception économique plus révolutionnaire que celle de la suppression du salariat ? Non, puisque toute l’organisation économique actuelle repose sur le profit illicite, et j’entends par là injuste, que le patron prélève sur le travail de l’ouvrier qu’il ne paye pas suffisamment.

Je ne dis pas que la suppression du salariat soit tout le problème et toute la révolution, Il n’est pas moins vrai que cette suppression du salariat et du patronat est la base même, l’assise indispensable d’un mouvement de révolution, et de révolution digne de ce nom.

Alors, nous nous trouvons en présence et en possession d’une définition complète, claire, exacte : « Le syndicalisme, c’est le mouvement de la classe ouvrière en marche vers son émancipation totale par la suppression du salariat. »

« Le mouvement », voilà le caractère, « De la classe ouvrière », voilà l’élément constitutif. « Vers son émancipation totale », voilà le but. « Par la suppression du salariat », voilà le moyen.

En résumé, le syndicalisme est donc une action engagée sur le terrain de la lutte des classes, une action qui doit être directe, parce que les ouvriers doivent trouver en eux-mêmes la force qui les inspire et les anime, et ne doivent pas rechercher ailleurs l’appui qu’ils doivent trouver dans leurs seuls moyens. Enfin, c’est un mouvement de révolution puisqu’il a pour objet de mettre fin au régime présent dont sont bénéficiaires les capitalistes.

Ainsi conçu et pratiqué, quelle force de révolution pourrait être le syndicalisme ! Ici comme dans le Parti socialiste, nous assistons également à un effort de bonne volonté accompli par un certain nombre d’hommes qui ont pris la résolution de faire retour au syndicalisme d’avant-guerre, de revenir au syndicalisme lutte de classes, au syndicalisme d’action directe, au syndicalisme révolutionnaire d’autrefois.

Ici encore, je dis: Bravo! J’assiste avec une joie très grande, très sincère, très profonde — je vous l’assure — à ce mouvement de redressement ; et dans la faible mesure de mes moyens je suis tout prêt à donner mon appui, si tant est qu’il puisse avoir quelque utilité, à ceux qui font effort dans ce sens. Seulement, je me permettrai de leur donner un conseil pour les préserver de certains dangers. Il ne s’agit pas, dans un mouvement aussi vaste que le syndicalisme, de modifier le personnel, de changer purement et simplement les hommes. Si vous changez seulement les hommes, vous n’aurez rien fait, Ce sont les méthodes qui doivent être changées, Si la machine grince, si elle ne fonctionne pas bien, si elle ne se dirige pas vers le but à atteindre ; si elle ne réalise pas ce qu’elle doit réaliser, il faut voir d’où vient ce défaut de la machine, afin d’y apporter le remède nécessaire, indispensable. Ce n’est pas dans les hommes que réside le vice du syndicalisme. Aujourd’hui, le syndicalisme est devenu une machine puissante et, en raison même de cette puissance formidable, il a pris un caractère massif, lourd, pesant. Il souffre d’un centralisme qui l’éloigne de la base fédéraliste que Pelloutier et ses continuateurs lui avaient donnée. Ce centralisme nécessite une armée formidable de fonctionnaires. Et voyez comme parfois la langue suffit à indiquer tout une situation : on les appelle des « permanent », ce qui veut dire qu’ils sont là en permanence et s’y incrustent si longtemps qu’on ne peut plus parvenir à les changer

Les mêmes personnes exercent les mêmes fonctions pendant des années et des années. Je ne fais pas le procès des personnes puisque j’ai eu soin de vous dire tout à l’heure que si vous changiez celles-ci tout en conservant les mêmes méthodes vous n’auriez rien fait. C’est dire, par conséquent, que je n’en veux pas particulièrement aux permanents actuels ; le remède ne consiste pas à remplacer ceux qui y sont par d’autres qui s’y immobiliseraient et s’y incrusteraient à leur tour. Je signale seulement ce danger qu’il y a dans le centralisme qui nécessite une armée formidable de fonctionnaires constituant une manière d’État dans l’État, et qui met au pouvoir de quelques individus, qu’on le veuille ou non, tous les ressorts puissants de cette organisation magnifique que pourrait être la C. G. T. Ils ont entre leurs mains les pouvoirs à la fois les plus absolus et les plus étendus. Centralisme, fonctionnarisme qui en découle, tel est le premier vice du syndicalisme actuel. Et comme tout se tient, tout s’enchaîne, le second provient du premier : c’est le séjour trop prolongé des mêmes personnes dans les mêmes fonctions, des mêmes hommes dans l’accomplissement du même mandat. Je trouve qu’il y a là quelque chose de grave dans ses conséquences. Les permanents qui, depuis cinq ans, dix ans — nous en connaissons même qui ont plus que ça de fonction — s’immobilisent dans leurs fonctions, finissent par perdre le contact avec la foule, par n’avoir plus le sentiment, la sensation qu’ils font partie du prolétariat, qu’ils étaient hier à l’atelier et que demain ils y retourneront. Quand ils sont restés cinq ans, dix ans dans la même fonction, ils sont devenus, en quelque sorte, bureaucrates, fonctionnaires de la C.G.T., mais n’allant pas au « boulot ». Leurs mains finissent par devenir blanches ; ne manipulant plus l’outil, ils ne connaissent plus les vicissitudes des travailleurs ; ils n’appréhendent pas, le samedi venu, le congé que peut-être on leur donnera. Ils peuvent laisser passer le chômage, leur traitement continue, ils mangent quand même. Ils sont en quelque sorte une aristocratie ouvrière…

(Interruption : mais lesquels qu’on mettra ?) (sic.)

Voici un camarade qui me demande : « Qui mettra-t-on à leur place ? » Si vous deviez tous ne pas m’écouter plus attentivement et ne pas me comprendre mieux que ce camarade, il vaudrait mieux réellement que je cessasse de parler. J’ai déjà dit et répété qu’il ne s’agit pas seulement de changer les hommes et que si vous changez purement et simplement le personne!, sans transformer et modifier les statuts, vous n’aurez rien fait. Il n’y a donc que cela qui vous turlupine et vous désirez savoir, qui sera permanent demain aux lieu et place de qui l’est aujourd’hui ? Moi, je m’en moque. Et je dis que si ceux qui détiennent un mandat ou exercent une fonction parce qu’ils ont la confiance de leurs camarades, soit en raison de leur compétence, soit parce qu’i1s sont actifs, soit parce qu’ils ont des aptitudes particulières, étaient obligés de renoncer à ce mandat ou d’abandonner cette fonction au bout d’un temps déterminé — un an, dix-huit mois ou deux ans, par exemple — j’indique la chose, c’est à vous de la rendre pratique ; il est bien évident qu’alors vous n’auriez pas cette armée de permanents dont je parlais tout à l’heure qui finissent par n’être plus des ouvriers, ou en tout cas par l’être moins. Il y a là pour eux une situation de tout repos. Une fois qu’ils y sont, ils ne tiennent pas aux mouvements de grèves, aux conflits avec les patrons. Pas d’histoires, mais une existence paisible pour eux. Et vous en êtes victimes par répercussion. Une expression populaire a bien caractérisé la chose en les comparant à des rats à l’intérieur d’un fromage. Syndicalistes, revenez à la pratique loyale et constante du fédéralisme ; et puis, assignez un terme au mandat de vos fonctionnaires. Alors, vous aurez un mouvement syndicaliste souple, vivant, combatif, toujours jeune, les fonctionnaires fussent-ils vieux, parce que se seront de jeunes secrétaires, de jeunes fonctionnaires, vieux peut-être par l’âge, mais jeunes dans leur fonction, vieux peut-être par l’expérience acquise, mais jeunes dans l’exercice de leur mandat. Vous aurez alors moins d’éléments douteux et vous donnerez au syndicalisme une force de révolution incomparable.

Autre force de révolution : le Coopératisme.

Quand on examine de quelle façon fonctionnent la plupart des coopératives, on a quelque peine à s’imaginer que le coopératisme puisse être une force de révolution appréciable ; et cependant, au même titre que le syndicalisme, vous m’entendez, la coopération pourrait être une force de révolution incalculable. Au même titre ? Pourquoi ? Parce que la coopération a pour objet de grouper le monde ouvrier sur le terrain de la consommation, comme le syndicalisme a pour objet de grouper la classe ouvrière sur le terrain de la production.

Travailleurs, vous n’êtes pas seulement des producteurs, — et en ce moment même, il y en a pas mal d’entre vous qui, frappés pur le chômage, ne peuvent pas produire, — mais vous êtes avant tout, toujours et nécessairement des consommateurs. Comprenez-vous bien l’importance qu’il y a de vous grouper sur ce terrain-là, comme il y a une énorme importance de vous grouper sur le terrain de la production ? Eh bien ! c’est précisément le rôle de la coopération.

Les bénéfices de la production vont au patronat ; or, le syndicalisme a pour objet de supprimer le patronat. Les bénéfices de la consommation vont au commerce, à tous les intermédiaires, à tous ces rongeurs qui s’interposent entre le producteur et le consommateur ; le coopératisme a et doit avoir pour but la suppression des intermédiaires ruineux.

La classe ouvrière est grugée, exploitée, spoliée de toutes façons. L’ouvrier est, en effet, contribuable, il est locataire, il est producteur et il est consommateur. Comme contribuable, il est pressuré par l’impôt, de plus en plus lourd, de plus en plus écrasant ; comme locataire, il est exploité par la rapacité des vautours ; comme producteur, il est grugé par l’âpreté au gain du patron ; comme consommateur, il est volé par le mercantilisme et les intermédiaires. Comment voulez-vous que la classe ouvrière trouve de quoi se nourrir, lorsqu’elle est obligée tout d’abord de gorger tous les voleurs dont je viens de parler ? Comment voulez-vous que la classe ouvrière puisse économiser et s’enrichir, lorsqu’elle est obligée tout d’abord de gaver et d’enrichir les milliers et les milliers de parasites dont il est question ?

On raconte, camarades (et ce sont là, en France du moins, les débuts de la coopération), on raconte la petite histoire suivante :

Un jour, se trouvant à Paris, Fourier (je crois que c’était Fourier, mais je n’en suis pas absolument sûr ; en tout cas, si ce n’était pas lui, c’était un autre, la chose n’a pas autrement d’importance), Fourier, dis-je, se trouvant à Paris et ayant besoin de manger, entre dans un restaurant. Il y mange sobrement: c’était un homme frugal. Arrivé au dessert, il demande une pomme ; on lui en apporte une et quand sonne le « quart d’heure de Rabelais », c’est-à-dire quand on lui présente la note à payer, il voit qu’on lui a compté 25 centimes pour sa pomme (aujourd’hui, c’est beaucoup plus cher !) « Vingt-cinq centimes une pomme ! » s’écrie-t-il, « et dans mon pays on ne les ramasse même pas… » Mais en réfléchissant ensuite, il se dit: « Mais, cette pomme n’est pas venue ici toute seule, on l’y a apportée ; elle a dû vraisemblablement être achetée à un marchand de demi-gros, car ce n’est certainement pas le restaurateur qui l’a achetée directement. Ce marchand de demi-gros l’a achetée lui-même à un marchand de gros, lequel l’a lui-même achetée d’un commissionnaire des Halles qui, lui, l’aura fait venir en provenance directe… Je ne suis donc plus surpris que je paie cinq sous ma pomme : il s’est trouvé quatre ou cinq flibustiers qui ont touché qui 2, qui 3, qui 5 centimes sur le prix de cette pomme et voilà pourquoi, au lieu de la payer un sou, qui est sa valeur réelle, je la paie cinq sous. C’est fantastique ! »

Alors l’idée lui vint qu’il y aurait à supprimer toute cette masse de parasites qui servent d’intermédiaires entre le producteur et le consommateur. C’est cette idée, camarades, qui est à la base de l’idée coopérative.

Les coopératives ont pour objet de se procurer directement au profit de leurs sociétaires ou de ceux qui achètent chez eux, les produits dont cette clientèle a besoin, sans faire supporter à ces produits les bénéfices que réalisent d’ordinaire tous ceux qui servent d’intermédiaires, depuis le marchand de gros jusqu’au petit détaillant, en passant par la foule des courtiers et des commissionnaires, — et vous savez combien tout ce monde-là est nombreux.

Vous voyez, camarades, qu’il y a là une pensée qui, mise à profit, et dans un esprit de transformation sociale et non pas seulement dans un esprit d’économie ou de lucre, pourrait devenir le point de départ d’une force de révolution… Malheureusement, avec leur succès (car les coopératives ont commencé à connaître la prospérité et le succès), l’état d’esprit des coopérateurs n’est plus resté le même. Aujourd’hui, c’est cette machine puissante qu’on appelle le Magasin de Gros, qui fait 140 ou 150 millions d’affaires par an ; qui a une organisation formidable et dont les bénéfices s’élèvent chaque année à des dizaines de millions! Il y a, tout autour, un nombre plus ou moins élevé de personnes qui sont attachées à la prospérité commerciale (disons le mot) de cet établissement ; de telle sorte que l’esprit de révolution, l’esprit de transformation sociale qui aurait dû diriger les initiateurs de ce mouvement et leurs continuateurs, cet esprit a presque totalement disparu. Les pratiques sont devenues défectueuses et, de révolutionnaire, l’esprit des coopérateurs est devenu, hélas ! « petit-bourgeois ».

Ici, j’indique le remède : Je suis l’adversaire de ce qu’on appelle la « ristourne » ou « boni ristourné ». Vous savez en quoi il consiste : à la fin de chaque année, de chaque exercice, on établit les comptes, on les arrête, on fait la balance et on voit les profits faits. Ces profits sont, par exemple, de 10, 12, 20 %. On en attribue une part aux sociétaires ou clients de la coopérative, à titre de remboursement, de boni ristourné ou de trop-perçu. Le reste est affecté aux frais généraux, au paiement du personnel, au fonds de réserve et, enfin, à l’extension de l’affaire. Eh bien, je suis opposé à la ristourne du boni, et voici pourquoi j’en suis l’adversaire :

La perspective de ce boni, la nécessité d’en attribuer une partie aux sociétaires et de montrer ainsi qu’on sait faire ses affaires, cette nécessité entraîne la réalisation de gros bénéfices et, naturellement, sous cette forme, la coopérative fait retour au commerce, le commerce consistant à acheter le meilleur marché possible, pour revendre le plus cher possible. Une société coopérative qui a le désir de ristourner à ses sociétaires un bénéfice appréciable est obligée de réaliser des bénéfices sérieux et, tout naturellement, elle fait retour, sans le vouloir, instinctivement, aux habitudes commerciales et aux pratiques du mercantilisme.

De plus, cette ristourne, ce boni ristourné stimule l’amour du gain chez le sociétaire, entretient chez lui le désir de voir arriver l’époque où il touchera son boni et entretient, par conséquent, chez lui aussi l’esprit de conservation sociale. En outre, ces distributions de boni entraînent une lourde comptabilité, et pour tenir cette comptabilité il faut des employés nombreux, un personnel considérable, de là aggravation des charges.

Le boni oblige à maintenir les prix commerciaux : on vend à peu près comme le voisin, comme le commerçant d’à côté, seulement on dit à la clientèle des sociétaires : « Ici, vous ne trouverez pas immédiatement une économie quelconque à venir acheter ce dont vous avez besoin chez nous, mais à la fin de l’année, vous retrouverez, sous forme de boni qui vous sera ristourné, une partie des bénéfices que nous aurons réalisés. »

Telles sont les raisons pour lesquelles je suis contre le boni ristourné. Et cependant je suis d’avis de maintenir un écart léger entre le prix de revient et le prix de vente, constituant un bénéfice brut sur lequel doivent être prélevés les frais généraux, les réserves à constituer et la mise à exécution des projets d’extension de l’affaire même. Le reste serait attribué aux œuvres sociales que doivent soutenir les coopératives.

Quand je songe qu’à Paris, ou dans la région parisienne, c’est par millions, — vous entendez : c’est par millions, — que se chiffrent les bénéfices réalisés par les entreprises coopératives !… Remarquez que je trouve tout naturel que ceux qui travaillent dans la coopérative vivent de cette coopérative : ils y consacrent leur temps, leur activité, leur savoir, il est donc parfaitement normal qu’ils en vive. Mais, cela étant, et tout se passant convenablement et raisonnablement, vous voyez d’ici, avec les millions réalisés chaque année dans la région parisienne, quelles œuvres sociales admirables on pourrait faire ! Où sont-elles les œuvres ou bien créées ou bien soutenues par le mouvement coopératif ?…

Je sais bien que, de ci de là, quelques grandes coopératives donnent quelques centaines ou quelques milliers de francs à ces œuvres, mais y a-t-il, de ce côté, un effort comparable à celui qui pourrait, qui devrait être réalisé ? Quel effort puissant d’éducation pourrait être accompli surtout en faveur de la femme et de l’enfant, qu’on pourrait intéresser ainsi au mouvement révolutionnaire : fêtes données, écoles fondées, colonies scolaires, écoles de vacances, etc. Que de bien serait fait et quelle mentalité on pourrait faire pénétrer dans ces masses qui viennent là simplement pour acheter et qui sont obligées d’y venir.

Je signale en passant cette idée. Elle n’est pas de moi : il y a longtemps qu’elle court les rues et qu’on la laisse courir… Il faudrait l’arrêter au passage et en tirer parti. Alors, pénétrée d’un esprit nouveau, renonçant aux pratiques défectueuses, s’éloignant de plus en plus de l’esprit commercial, la coopération pourrait devenir, elle aussi, une sorte de pendant au syndicalisme et une force de révolution puissant.

Et voici que j’arrive à la dernière des forces de Révolution que je veux étudier : l’Anarchisme.

C’est, selon moi, la force de révolution par excellence, la force de révolution incomparable.

J’entends bien qu’on va me dire : « Monsieur Josse, vous êtes orfèvre ! Ce n’est pas étonnant que vous vantiez votre marchandise, c’est-à-dire l’anarchisme, puisque vous êtes anarchiste. C’est tout naturel ! »

Eh ! oui, c’est tout naturel. Mais si je ne croyais pas que l’anarchisme est la meilleure de toutes les doctrines sociales, comme la plus pure et la plus haute des philosophies, si je ne l’estimais pas comme le mouvement révolutionnaire le plus noble et le plus désintéressé, et que j’en connusse un autre qui fût plus pur et plus fécond que l’anarchisme, j’irais à cet autre !

L’anarchisme, camarades, résume toutes les forces dont j’ai déjà parlé. Il en est, pour ainsi dire, comme la synthèse et les bourgeois, eux, ne s’y trompent pas : c’est plus particulièrement contre la propagande anarchiste qu’ils sévissent d’une façon implacable, car ils ont promulgué des lois spéciales contre la propagande anarchiste. On en étend, il est vrai, l’application à ceux qui ne sont pas anarchistes — c’est le cas des communistes impliqué dans le complot — mais cela n’empêche pas que c’est d’abord pour être appliquées aux anarchistes que ces lois ont été édictées. On les appelle « Lois Scélérates » comme si, dans cette scélératesse suprême qu’est la loi, il pouvait y avoir quelque chose de plus scélérat encore !…

Non seulement les bourgeois ne s’y trompent pas, mais tous les sociologues éminents, tous les philosophes, tous les penseurs qui se sont occupés de la question sociale, tous les théoriciens, même ceux des écoles qui ne sont pas anarchistes, ont reconnu très loyalement que l’anarchisme était comme le point terminus, le point culminant de l’idéal social et que c’était de ce côté là, qu’à travers mille et mille lenteurs, mille et mille difficultés, l’humanité, enfin libérée, se dirigerait un jour.

Le communisme intégral ou l’anarchisme, c’est la même chose. C’est, en effet, vers cet idéal magnifique que, quelle que soit l’école à laquelle vous apparteniez, doivent tendre vos pensées et vos désirs en vue de sa réalisation.

Nous croyons qu’il faut y aller tout de suite ; nous pensons qu’il n’est pas nécessaire de prendre une route détournée et qu’il faut nous diriger tout droit vers le but, et j’ai la certitude que, tous, vous admirez la grandeur, la noblesse et la beauté de cet idéal merveilleux. L’anarchisme est, en effet, comme la réunion de toutes les forces dont j’ai parlé ce soir, il en est, ai-je dit, la synthèse : l’anarchisme est avec la libre-pensée dans la lutte que celle-ci mène contre la religion et contre toutes les formes d’oppression intellectuelle et morale ; l’anarchisme est avec le Parti socialiste dans la lutte qu’il poursuit contre le régime capitaliste ; l’anarchisme est avec le syndicalisme dans la lutte qu’il mène pour la rédemption ouvrière contre le patronat exploiteur du travail ; l’anarchisme est avec la coopération dans sa lutte contre le parasitisme commercial et contre les intermédiaires qui sont les profiteurs de ce parasitisme. N’avais-je pas raison de dire que l’anarchisme est comme la synthèse, comme le résumé de toutes les autres forces de révolution ; qu’il les condense, les couronne et les réunit toutes ?

Oui, il en est le résumé et le couronnement ! L’anarchisme ne respecte aucune forme de la domination de l’homme sur l’homme, aucune forme de l’exploitation de l’homme par l’homme, puisqu’il attaque toutes les formes de l’autorité :

L’autorité politique: l’État.

L’autorité économique: la Propriété.

L’autorité morale: la Patrie, la Religion, la Famille.

L’autorité judiciaire : la Magistrature et la police.

Toutes les forces sociales reçoivent indistinctement les coups bien portés, vigoureux et incisifs que les anarchistes leur portent. L’anarchisme, en effet, se dresse contre toutes les oppressions, contre toutes les contraintes, il n’assigne aucune limite à son action, car il prend l’être tout entier dans sa chair, dans son esprit et dans son cœur. Il se penche sur la nature humaine, il voit les larmes tomber et le sang couler ; il se penche sur celui qui souffre et lui demande d’où viennent ses souffrances !

D’où viennent ses souffrances ? L’anarchiste sait qu’elles sont dues presque en totalité à un état social défectueux. Je mets de côté les douleurs inhérentes à la nature elle-même, mais toutes les autres souffrances, toutes les autres douleurs ont pour cause une mauvaise organisation sociale.

L’anarchiste, en se penchant sur les douleurs humaines, est apitoyé, car il a le cœur sensible, il est révolté, car il a la conscience droite, et il est résolu, parce qu’il a une volonté ferme.

Après avoir, grâce à son cerveau lucide, envisagé la vérité, l’anarchiste tend sa main secourable vers celui qui souffre et lui dit : « Lutte avec nous contre tous ceux qui te font souffrir : contre la propriété qui fait que tu es sans abri et sans pain ; — contre l’État qui t’opprime par des lois iniques et qui t’écrase par les impôts ; — contre ton patron qui exploite ton travail en te donnant pour huit, dix ou douze heures de labeur quotidien, un salaire de famine ; — contre tous les Mercantis qui te dévorent ; — contre tous les rapaces qui te grugent ; — contre toutes les Forces mauvaises, contre toutes les Puissances de l’heure !… »

Voilà ce que dit l’anarchiste à l’opprimé, au souffrant.

On pouvait espérer qu’une aussi haute philosophie, qu’une aussi pure doctrine serait épargnée par l’influence néfaste de la Guerre. Hélas ! il n’en fut rien. Je le dis à notre confusion et à notre honte ! Parmi les anarchistes les plus notoires, parmi ceux que nous avions l’habitude de considérer comme des directeurs de conscience, — non pas comme des chefs, il n’y en a pas chez nous, mais vous savez aussi bien que moi qu’il y a des voix qui sont plus écoutées que d’autres et des consciences qui semblent refléter la conscience des autres anarchistes, — nous avons eu la douleur de voir que quelques-uns de ceux-là, que nous considérions comme nos frères aînés, comme nos directeurs de conscience, ont subi la défaillance maudite ! Ils ont cru que cette guerre n’était pas comme les autres, que la France avait été attaquée et dans la nécessité de se défendre énergiquement ; ils se sont faits les collaborateurs de l’« Union sacrée » et ont pactisé avec les défenseurs de la nation, ils ont été des guerriers, des jusqu’auboutistes…

Et le malheur c’est que, depuis, eux non plus n’ont pas reconnu leur erreur ; ils s’y sont entêtés. Allez donc demander à quelqu’un qui croit avoir l’étoffe d’un chef de se désavouer lui-même ! Allez demander à quelqu’un qui jusqu’alors avait proclamé des vérités devant lesquelles on semblait s’incliner presque sans discussion, allez demander à cet homme de reconnaître qu’il a commis une erreur ! Cet homme, se crût-il anarchiste, vous regardera de haut et n’admettra jamais qu’il ait pu se tromper.

Comme tous les chefs et les meneurs de peuples, comme tous les conducteurs de foules, les anarchistes-guerriers ont été victimes de leur sot orgueil, et ils ont placé leur vanité personnelle au-dessus de tout. Et pourtant, j’imagine que lorsqu’on a commis une faute, il est convenable et digne de la reconnaître loyalement et que le seul moyen de la réparer est de la proclamer publiquement.

Nous n’avons pas eu besoin, nous, anarchistes, d’exclure ces jusqu’auboutistes, de les chasser : ils ont bien compris qu’ils n’avaient plus rien de commun avec nous, qu’il fallait qu’ils s’éliminassent d’eux-mêmes, et il sont restés chez eux.

Je ne cite personne, mais vous les connaissez tous, ceux qui, anarchistes avant la guerre, après avoir déclaré pendant vingt ans qu’il n’y avait pas de guerre sainte, que toute guerre était maudite et que, si elle survenait, le devoir de tout anarchiste était de refuser de servir, ont poussé les compagnons au massacre. Après avoir trahi, après avoir renié leur passé, ces hommes sont aujourd’hui seuls. Sans qu’on ait pris contre eux aucune sanction, sans que nous ayons formulé contre eux aucune condamnation, ils se sont condamnés volontairement à l’isolement et c’est là leur châtiment ; ils ne sont plus entourés aujourd’hui que de leur solitude et de leur abandon…

De toutes les forces de révolution que j’ai citées, l’anarchisme est peut-être la moins nombreuse. Nous ne nous faisons pas illusion sur notre puissance numérique, nous savons que nous n’avons pas, comme le Parti socialiste, le syndicalisme et la coopération des bataillons compacts : les anarchistes ont toujours été une minorité et, — rappelez- vous ce que je vous dis, — ils resteront toujours une minorité. C’est fatal.

Ah ! nous voudrions bien, nous aussi, faire du recrutement, c’est entendu et nous en faisons ; mais le recrutement n’est pas facile chez nous. D’abord, notre idéal est tellement haut et tellement large ! De plus c’est un idéal en quelque sorte illimité qui devient chaque jour, avec les événements, plus haut et plus large, de telle sorte que, pour embrasser cet idéal, le suivre et le propager, il faut des hommes pour ainsi dire supérieurs.

Je n’ai pas l’air bien modeste en disant cela, et cependant, je dois le dire parce que c’est la vérité et que c’est mon sentiment ; et puis, il n’y a pas de vanité à parler avantageusement de soi-même et de ses camarades, quand on le fait franchement et loyalement.

Oui, il faut faire partie de l’élite, il faut être un homme supérieur pour s’élever jusqu’à de telles altitudes, pour s’élever jusqu’aux sommets où plane l’idée anarchiste [Note de R71: nous ne sommes bien entendu absolument pas d’accord avec cette dernière remarque de Faure… L’élitisme est anti-anarchiste par excellence, grave erreur de Faure ici, dommage…]. Ce qui fait surtout que le recrutement anarchiste est difficile, c’est qu’il n’y a rien à gagner avec nous ; rien à gagner et tout à perdre… Nous n’avons, en effet, ni mandats, ni fonctions, ni attributions, ni rien… pas même la notoriété à offrir à nos adeptes.

Je me trompe: il y a, au contraire, beaucoup à gagner parmi nous ; mais ces gains dont je veux parler ne séduisent sans doute que cette minorité, que cette élite dont je parlais il y a un instant.

Il n’y a rien à gagner comme situation ni comme argent, mais il y a beaucoup à gagner, si l’on veut se contenter, à titre de compensation, des joies pures et nobles d’un cœur satisfait, d’un esprit tranquille, d’une conscience haute. Et, en effet, l’anarchiste trouve des joies incomparables et qui valent infiniment plus à ses yeux que des avantages matériels et que les hochets de la vanité.

Nous sommes donc une minorité, mais, tel est le sort commun de toutes les idées nouvelles ; celles-ci n’ont jamais réuni autour d’elles qu’une infime minorité. Quand une idée commence à grouper autour d’elle une minorité imposante, c’est que la vérité qui est en marche (et elle l’est toujours sans jamais s’arrêter), a fait surgir une idée nouvelle, plus exacte ou plus jeune et c’est cette idée plus jeune, plus hardie, plus juste, qui groupe autour d’elle l’élite. Sous l’Empire, la minorité (c’est-à-dire l’élue) était constituée par les rouges, par les républicains ; pendant les premières années de la République, et jusqu’à il y a seulement dix ou quinze ans avant que le socialisme devint petit-bourgeois et réformiste, le socialisme ne réunissait qu’une infime minorité, c’était l’élite d’alors. Aujourd’hui, c’est l’anarchisme qui réunit cette élite.

Minorité, oui : mais il n’est pas nécessaire d’être bien nombreux pour faire beaucoup de besogne ; il vaut même mieux, souvent, être moins nombreux et être meilleurs : la qualité ici l’emporte sur la quantité. J’aime mieux une centaine d’individus qu’on trouve partout, qui vont là où il y a de la besogne à faire, où il y a de l’intelligence et de l’activité à déployer ; j’aime mieux cent individus qui parlent, qui écrivent, qui agissent, en un mot qui se livrent avec ardeur à la propagande, que mille qui restent tranquillement chez eux et qui s’imaginent avoir accompli leur devoir, les uns quand ils se sont cotisés et les autres quand ils ont voté.

Les anarchistes sont et seront donc toujours peu nombreux, mais ils sont partout. Ils sont ce que j’appellerai le levain qui soulève la pâte. Déjà, vous les voyez qui s’infiltrent partout. À côté des quelques milliers d’anarchistes déclarés qui sont groupés, nous en voyons des milliers et des milliers, qui se trouvent dans d’autres groupes : les uns dans la Libre-Pensée les autres, dans le Parti Socialiste, les autres à la C. G. T. J’en connais même des quantités, dans telles petites villes et à la campagne qui sentant le besoin de faire quelque chose, poussés par le désir de se mêler aux luttes locales et à la propagande qui se fait chez eux et autour d’eux, adhèrent au mouvement socialiste ; ils n’abandonnent pas pour cela leurs idées anarchistes ; il y en a également dans le syndicalisme, dans la coopération, il y en a partout… Il y en a même qui s’ignorent ! car aussitôt qu’on leur explique ce qu’est l’anarchisme, ils disent : « Mais si c’est ça, je suis anarchiste ! je suis avec vous ! » Oui, l’anarchisme est partout…

Telles sont les forces de révolution qu’il était indispensable de passer ce soir en revue. Je termine, car voila près de deux heures que nous assistons à ce défilé. Il aurait fallu une conférence entière pour étudier chacune de ces forces et nous n’aurions même pas épuisé la matière. Je me suis livré ce soir à une simple monographie de chaque courant, de chaque organisation, monographie rapide et brève, des forces qui mériteraient une description plus détaillée : je me suis contenté d’en faire l’esquisse et j’ai négligé un certain nombre d’autres courants, d’autres forces, d’autres groupements qui ne sont pas sans valeur et qui, au jour de la Révolution, influeraient sur le mouvement général ; tels sont, par exemple, les groupements féministes et les courants néo-malthusien, antialcoolique et antimilitariste, et entre autres l’Association républicaine des anciens combattants qui a pour objet de grouper tout spécialement ceux qui sont les victimes de la dernière guerre. Enfin, nous avons surtout les jeunesses socialistes, syndicalistes et anarchistes, pépinières des militants actifs de demain. C’est cette jeunesse qui est tout notre espoir et qui, aujourd’hui épi, sera la moisson abondante de demain !

Il y a donc, comme vous le voyez, toute une légion de groupements pleins de bonne volonté et désireux d’aller de l’avant.

Je n’ai parlé ce soir que des grands courants parce que je ne pouvais pas évidemment m’arrêter à chacune de ces forces, moindres mais réelles.

Les grands courants dont j’ai parlé ce soir sont autonomes, les forces que nous venons d’examiner sont indépendantes ; chacune d’elles trouve à déployer largement son drapeau sur le terrain qui lui est particulier. L’ennemi sent la menace, il s’organise et se coalise : jamais la répression n’a été aussi sévère, jamais le patronat n’a été si solidement organisé, jamais la police n’a été aussi arrogante, jamais la magistrature n’a distribué des condamnations d’une main plus infatigable, jamais, en un mot, l’ennemi ne s’est plus vaillamment défendu. Il s’agit donc d’engager la bataille avec toutes nos forces réunies. Nous ne demandons à personne, pour cela, de sacrifier ses principes, ses doctrines, ses méthodes, son action : nous désirons, au contraire, que chacun, que chaque groupement garde et conserve ses méthodes, sa doctrine, ses principes, afin que tout cela puisse être utilisé quand l’heure sonnera, car nous avons un but à atteindre, une grande œuvre à accomplir et toutes ces forces associées seront indispensables. L’édifice social menace ruine. Il n’est pas prêt à crouler, ne vous y trompez pas : il y a des lézardes ; toutefois, l’édifice social est encore solide et il faudra un rude coup d’épaule pour le démolir et le jeter bas. Ce qui est nécessaire, à l’heure actuelle, c’est qu’un souffle puissant de révolte se lève et passe sur tous les hommes de bonne volonté, car l’arrogance de nos maîtres est faite de notre platitude, leur force est faite de notre faiblesse, leur courage est fait de notre défaillance et leur richesse est faite de notre pauvreté ! L’esprit de soumission a abaissé les caractères, la révolte les relèvera ; l’habitude de l’obéissance a courbé les échines, la révolte les redressera ; des siècles de résignation ont perdu l’humanité en pesant lourdement sur elle, la révolution la sauvera.

Quant à nous, anarchistes, nous ne voulons plus vivre en esclaves, Nous avons déclaré à la Société une guerre impitoyable, oui, la guerre au couteau ! Nous savons qu’il nous faut vaincre ou mourir, mais nous y sommes résolus. Nous sommes donc décidés à livrer bataille, bataille de tous les instants à toutes les entraves et à toutes les contraintes : Religion, Capital, Gouvernement, Militarisme, Police, etc.

Et nous sommes résolus à mener cette bataille jusqu’à la complète victoire. Nous voulons non seulement être libres nous-mêmes, mais encore que tous les hommes le soient comme nous-mêmes. Aussi longtemps qu’il y aura des chaînes, quand même elles seraient dorées, quand même elles seraient légères, quand même elles seraient relâchées et affaiblies, quand même elles ne lieraient qu’un seul de nos semblables, nous ne désarmerons pas : nous voulons que toutes les chaînes tombent, toutes et à jamais !

 

 

Résistance politique: les forces de la révolution 1ère partie (Sébastien Faure)

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Les forces de la révolution

 

Sébastien Faure

1921

 

1ère partie

2ème partie

 

Camarades,

J’ai exposé — rapidement, mais d’une façon suffisante — la première partie du communisme libertaire, la partie critique, négative ou de démolition, et, j’espère que je suis parvenu à vous convaincre que la misère, l’ignorance, la haine, la servitude, la souffrance sous toutes ses formes, la détresse des corps, des esprits et des consciences sont le résultat fatal du milieu social dans lequel nous vivons.

Si, comme je l’espère, vous êtes parvenus à cette conviction, vous devez également être convaincus de la nécessité et de l’urgence de mettre fin à un régime social qui engendre de telles douleurs. C’est précisément ce que nous allons commencer à étudier ce soir. Il faut détruire l’ordre social établi puisqu’il est générateur de souffrances, d’inégalités, d’injustices et de misères. Il faut le détruire à tout prix ; il faut le détruire au plus tôt ; il faut le détruire de fond en comble.

Voici les termes du problème qu’il nous faut résoudre : étant donné que les formes sociales actuelles sont en contradiction formelle avec les besoins de l’heure présente et avec les aspirations des générations actuelles, ces formes sociales doivent disparaître. Quelles sont les forces que nous pouvons mettre en ligne et opposer aux forces sociales présentes qui maintiennent les formes actuelles ? De quel esprit les militants qui constituent ces vastes organisations que j’appelle les forces de révolution doivent-ils être animés ? Quel est le but de chacune de ces organisations, de chacune de ces forces ? Est-il possible, alors que chacune cependant est indépendante, autonome, qu’elle a sa doctrine, ses principes, ses méthodes, sa tactique, est-il cependant possible de les réunir dans un bloc commun pour constituer, en face de ce que j’appelle le bloc conservateur, le bloc de la Révolution ?
Tel est le problème que nous nous poserons et que nous avons à résoudre. Il est net. Il est clair.
Donc, sur quelles forces pouvons-nous appuyer notre action de démolition ?
Ces forces sont les suivantes : Libre-pensée, Parti socialiste, Syndicalisme, Coopératisme, Anarchisme.
Je ne parle là évidemment que des grands courants, que des organisations puissantes. Je suis obligé de négliger quelque peu une foule de groupements qui cependant ont leur très grande utilité dans un mouvement de masses. Je ne puis les examiner tous. Et encore la carrière que j’aurai à parcourir ce soir sera longue et vous aurez besoin de m’accorder une attention soutenue pour me suivre jusqu’au bout… Je ne puis, dis-je, m’arrêter qu’aux vastes organisations et aux grands courants.
Libre-pensée, d’abord. Il peut paraître singulier que je considère comme une force de Révolution la libre-pensée. Elle a été, en effet, — j’en fais l’aveu et j’en suis tout attristé — tellement galvaudée depuis vingt-cinq ans ! Elle est tombée dans la saleté des trafics électoraux. Elle a servi de tremplin à quantité de profiteurs qui n’ont songé qu’à faire fortune politique sur le dos de cette libre-pensée. Et une foule de nobles aspirations et de courants généreux ont été ainsi confisquées par des arrivistes et des intrigants. La faiblesse, je dirai même l’impuissance de la libre pensée, provient de l’erreur fondamentale dans laquelle elle est tombée. Elle a réduit la lutte qu’elle se proposait de mener à des petitesses et des mesquineries. On n’a vu dans la libre-pensée qu’une affirmation anti-religieuse, et surtout anti-cléricale et anti-catholique. Je reconnais que cette faiblesse était un peu contenue dans la nature même des choses. Le libre-penseur trouve toujours en face de lui le représentant de l’Église. C’est celui-ci qui est le maître, qui fait la loi, qui est écouté ; c’est lui qui, tous les dimanches, monte en chaire et, du haut de cette chaire, enseigne à ses ouailles ce qu’ils doivent penser, ce qu’ils doivent faire. Il était naturel que contre cette puissance d’étouffement s’élevât le mouvement de libre-pensée. Mais le champ d’action de la libre-pensée aurait dû s’élargir, s’élever. Il n’en a rien été. La libre-pensée a commis la faute de ne pas comprendre et de ne pas vouloir comprendre que ce problème auquel elle avait attaché son action et qui constituait en quelque sorte la raison d’être de son activité devait être relié au problème social lui-même. Les libres-penseurs, se cantonnant dans la lutte contre l’Église, n’ont pas aperçu que ce qui fait la force de l’Église, en même temps que son danger au point de vue social, c’est qu’elle est un des piliers qui soutiennent l’édifice social tout entier et que, dès lors, il fallait s’attaquer, en même temps qu’à ce pilier, à l’édifice lui-même. Les libres-penseurs n’ont pas compris que la pensée ne peut être libre qu’à la condition que l’homme lui-même soit libre. Ils n’ont pas compris qu’on peut appliquer ici la parole du latin : Mens sana in corpore sano, — un esprit sain dans un corps sain. On peut l’appliquer ici avec une légère modification de la manière suivante : La pensée libre dans un corps libre. C’est cette méconnaissance de la vérité qui a été cause de la faiblesse et de l’impuissance de la libre-pensée.
Aujourd’hui, les idées nouvelles pénètrent partout. Elles ont fait leur chemin du côté de la libre-pensée comme ailleurs. Voilà pourquoi quantité de libres-penseurs comprennent maintenant ce qu’ils n’avaient pas compris jusqu’alors. Les libres-penseurs viennent à cette idée que la pensée ne peut être libre qu’à la condition que le corps soit libre également.
À cette vieille formule « la libre-pensée », j’oppose la formule — qui n’est pas nouvelle, mais nouvelle en raison de son opposition avec la précédente — « la pensée libre ». En mathématiques, vous le savez, on a coutume de dire que les facteurs peuvent être intervertis sans que le produit ou le total puisse être changé. Trois et deux font cinq, comme deux et trois font cinq. Six fois neuf ou neuf fois six font pareillement cinquante-quatre. On pourrait croire, par conséquent, que bonnet blanc et blanc bonnet, c’est comme libre-pensée et pensée libre. Ce serait une erreur. L’expression de libre-pensée est mal comprise, et peut-être même disqualifiée. Voilà pourquoi à la « libre pensée », formule d’hier, j’oppose « la pensée libre », formule de demain.
Ainsi compris, le courant de la libre-pensée, se rattachant au problème social lui-même, pourrait être une force de révolution de grande valeur.
Une force autrement importante de révolution, c’est le Parti socialiste. Le Parti socialiste organise sur le terrain politique la masse ouvrière et ses amis. J’ajoute avec intention « ses amis », parce qu’il n’y a pas, dans le Parti socialiste, que des ouvriers. Le Parti socialiste place le problème économique en tête de ses préoccupations ; je dirai même que la doctrine socialiste est avant tout une doctrine économique. Les socialistes savent, en effet, que, dans le régime capitaliste, la situation économique domine la situation politique, que les pouvoirs publics ne sont que l’expression politique de la puissance économique de la classe bourgeoise. Ils reconnaissent et déclarent que le pouvoir n’est que l’installation aux affaires publiques des mandataires, des chargés d’affaires, des ambassadeurs, des représentants des puissances d’argent. Simplement, le Parti socialiste dit : « Il y a deux organisations : une organisation spécifiquement ouvrière et, par conséquent, spécifiquement économique, c’est la Confédération Générale du Travail » ; il appartient donc au Parti socialiste de représenter, dans le grand mouvement qui entraîne l’humanité vers des destinées nouvelles, l’effort politique à accomplir.
De même que le syndicalisme a pour but de mettre la main sur les moyens de production et d’échange, de même le Parti socialiste a pour but de prendre possession, par tous les moyens, du Gouvernement, de l’État, des Pouvoirs publics.
J’ai connu il y a quelques trente-cinq ans — ce qui ne me fait pas jeune — un parti socialiste qui était alors comme moi, plein d’ardeur, plein de fougue. J’ai gardé quelque peu la mienne. Hélas ! lui a perdu presque toute la sienne. À ce moment-là, il n’y avait pas de chapelles, on ne coupait pas des cheveux en quatre ; on combattait l’organisation sociale, on voulait à tout prix se débarrasser du régime, et on était pris d’un espoir fou.
Le Parti socialiste était alors fougueusement. impétueusement révolutionnaire. Il était jeune. Hélas ! il a bien vieilli. Je pourrais indiquer comment, de jeune et révolutionnaire qu’il était il y a trente-cinq ans, il est devenu vieux et quelque peu petit bourgeois. Mais je préfère laisser la parole à quelqu’un dont l’opinion vous paraîtra d’autant plus impartiale qu’il appartient lui-même au Parti socialiste. Voici un article tout récent — du 20 janvier 1921 — de Victor Méric, dans l’Humanité :
Le socialisme a été jeune. Il était jeune lorsqu’il proclamait que les travailleurs n’ont pas de patrie et que la force est la grande accoucheuse des sociétés. Il était singulièrement vivant et combatif lorsqu’il en appelait à la violence insurrectionnelle, lorsqu’il conviait les masses, cependant inéduquées et inorganisées, à la conquête immédiate du Pouvoir. Il était terriblement ardent et batailleur lorsqu’il proclamait la nécessité de l’émancipation des travailleurs par eux-même et ce, affirmait Jules Guesde, par tous les moyens, y compris les moyens légaux.
… Les années ont coulé. Les cheveux ont blanchi sur les crânes. Les barbes flamboyantes sont devenues de vieilles barbes. Le socialisme français, qui était, à l’origine, un socialisme de révolution et d’opposition irréductible à la classe ennemie, n’adoptait les méthodes électorales ou parlementaires, comme nous les adoptions nous mêmes, que comme moyens d’agitation et de propagande intensifiée. Le socialisme français, sous les espèces du guesdisme, du blanquisme, de l’allemanisme préconisait, au sein des organisations, une discipline de fer et la loi des majorités. Il prétendait tenir, sous son joug et sous sa volonté, les élus, délégués par ses soins au parlement bourgeois. Il affirmait la nécessité de la propagande antimilitariste, et conscient de l’impossibilité où il se trouvait de transformer légalement l’ordre social présent, justifiait le recours aux moyens violents, les seuls efficaces. Il serait trop facile d’encombrer les colonnes de ce journal avec des textes et de multiplier les citations. Ceux qui proclament le contraire ignorent tout du socialisme ou abusent effrontément de la naïveté de leurs auditeurs. Peu à peu, en vieillissant, en se développant, le socialisme s’est adouci. En entrant au Parlement les militants les plus sûrs se sont tout doucement gâtés au contact des « honorables collègues ». Insensiblement, ils en sont venus à négliger leurs principes, à édulcorer leurs programmes, à ne prendre souci que de leurs intérêts électoraux, à n’envisager les problèmes que du point de vue étriqué, étroitement mesquin des combinaisons parlementaires. En même temps, le socialisme s’épanouissant, attirait à lui toutes les ambitions malsaines qui ne visaient qu’à s’en servir. Les microbes bourgeois s’introduisaient dans l’organisme jusqu’alors sain et vigoureux. Si bien que, sur le chemin des compromis et des reniements, conduit par des chefs usés et blanchis, le socialisme entrait, lentement, en agonie. Il y a cinq jours seulement que cet article de Victor Méric a paru dans l’Humanité. Vous voyez que je ne vais pas bien loin chercher mes auteurs. Et j’aime mieux que ce que j’aurais dit ait été non seulement dit, mais écrit par un membre du Parti, car la parole improvisée peut quelque fois dépasser la pensée, tandis que, lorsqu’on écrit, on peut ramener sa pensée à sa juste expression. C’est pourquoi j’ai préféré vous lire cette citation en entier.
En 1914, le socialisme était arrivé — de l’aveu des socialistes eux-mêmes, de Victor Méric, de Rappoport et de tant d’autres dont vous lisez les articles — à cette phase du patriotisme politique. Son état de sénilité était déjà fort avancé. La guerre est venue et ce n’est plus seulement la sénilité, c’est en quelque sorte la mort du socialisme révolutionnaire qui, alors, a sonné. Les principaux chefs du mouvement socialiste ont accepté la thèse de la défense nationale et de l’union sacrée. Ils ont abandonné le terrain de la lutte de classes, pactisé avec le Pouvoir bourgeois. Ils sont entrés dans les conseils du Gouvernement. Le Parti socialiste a délégué au pouvoir un certain nombre des siens, et des meilleurs, Guesde, Sembat, Albert Thomas, puis, comme commissaires, c’est-à-dire comme sous-ministres, Compère-Morel à l’Agriculture, Bouisson à la Marine, etc. Le Parti socialiste s’est donc trouvé représenté officiellement dans un gouvernement de défense nationale, et, durant la guerre, à part quelques très rares et très honorables exceptions, les élus du Parti socialiste ont voté les crédits en faveur de la guerre. C’est de l’histoire, de l’histoire que nous avons vécue, de l’histoire d’hier, qui est encore celle d’aujourd’hui. Cela constitue, il faut le reconnaître, — et je serai tout à l’heure aussi sévère contre certains de mes amis qu’à l’égard des voisins, — une trahison véritable. Et cependant le Parti socialiste, avant la guerre, avait déclaré qu’il était contre la guerre. Tout le monde a gardé le souvenir des discours de ses chefs les plus qualifiés ; de ses porte-parole les plus connus qui, dans des manifestations populaires, prenaient, au nom du Parti, l’engagement public et solennel de s’opposer à toute déclaration de guerre ou, du moins, s’ils ne pouvaient empêcher la déclaration de guerre, de s’opposer à la mobilisation, et, en tout cas et au pis aller, de tout faire pour abréger la durée d’une guerre qu’ils n’auraient pu réussir à éviter. Aucun de ces engagements n’a été tenu. C’est une constatation que nous avons tous le regret de faire. À la rigueur, nous nous en consolerions si nous nous trouvions en face d’hommes qui, après avoir commis une erreur, — c’est dans la nature humaine d’en commettre — reconnaissaient celle-ci, s’ils avaient le courage de dire : « Nous nous sommes trompés, nous avons été débordés par les événements, entraînés par le courant, nous avons subi la fièvre générale ; la contagion s’est emparée de nous, nous n’avons pas su résister ; mais maintenant que nous sommes revenus au calme, que nous pouvons, de sang-froid, étudier les événements, les circonstances, les individus, nous reconnaissons que nous nous sommes trompés. » S’ils avaient la loyauté et le courage de tenir un tel langage, peut-être pourrions-nous oublier leur trahison d’hier. Ce qui fait que nous ne pouvons pas l’oublier, c’est qu’au contraire, ils persévèrent dans leur erreur et déclarent qu’ils n’ont rien à renier de ce qu’ils ont fait hier, et que, dans les mêmes circonstances, demain ils le referaient encore.
Par bonheur, camarades, la Révolution russe est venue. Elle nous a apporté, de loin, un air plus pur, un souffle révolutionnaire puissant. Franchissant les quelques milliers de kilomètres qui nous séparent d’elle, la Révolution russe nous a apporté sa voix, sa voix forte, mâle, énergique, résolue. Elle a créé dans notre pays, et surtout au sein du Parti socialiste, un courant nouveau ; ou plutôt, elle a rappelé le Parti socialiste à la pureté de ses origines. Et nous assistons, heureux, — je vous prie de le croire — très heureux, au mouvement de redressement qui s’opère au sein du Parti. Expropriation politique et économique de la classe bourgeoise, premier point. Socialisation des moyens de production, de transport et d’échange, deuxième point. Action nationale et internationale des travailleurs, troisième point : voilà tout le socialisme. Et je m’y connais : il y a assez longtemps que j’étudie le socialisme et le mouvement socialiste pour être sûr que ce que je dis n’est pas hérésiarque, hétérodoxe, mais bien orthodoxe. C’est la vérité même, la vérité fondamentale du socialisme, tout son programme est contenu dans ces trois points qu’il a trop longtemps oubliés et auxquels il revient. Et je vous assure encore une fois que je suis le premier à saluer avec une joie très grande, très sincère, très profonde ce retour à la pureté originelle du Socialisme.
Seulement, on a beau être l’ami de quelqu’un, je considère que la meilleure façon de lui prouver cette amitié, c’est de lui dire nettement, franchement ce qu’on pense. Ce n’est pas de fermer les yeux sur les défauts de cet ami, sur les erreurs et les crimes que peut commettre cet ami. Ce n’est qu’en lui parlant en toute franchise qu’on peut lui prouver réellement la sincérité de son attachement. L’amitié éclairée, réfléchie, loyale et franche consiste à lui dire : « Tu vas commettre telle ou telle faute » ou : « tu as commis telle ou telle erreur. C’est par amitié que je te donne mon avis ; je te mets sur tes gardes, et, en cela, je me montre bien mieux ton ami que si, sachant que tu cours un danger et t’engages dans une mauvaise voie, je n’avais pas le courage de te le signaler. »
Eh bien ! Camarades affiliés à la troisième Internationale, à l’Internationale de Moscou, je vous dis : Prenez garde ! Je vous signale un écueil ; cet écueil, le voici :
Vous reconnaissez que la mort de la deuxième Internationale est due à deux causes : 1° le réformisme; 2° le ministérialisme.
Ce sont là les deux fautes que vous avez constatées vous- mêmes publiquement et sur lesquelles l’Internationale de Moscou s’est dix fois, vingt fois, cent fois nettement exprimée.
Or, ces deux maladies qui ont tué la deuxième Internationale : réformisme et ministérialisme, ne sont que la conséquence, la suite, le prolongement d’une autre maladie : le parlementarisme.
Je dis à nos amis de la troisième Internationale : prenez garde ! Si vous ne voulez pas que votre troisième Internationale tombe dans les mêmes erreurs que la deuxième, si vous ne voulez pas vous engager dans un chemin qui vous mènerait à la même faillite, si vous ne voulez pas souffrir un jour, et peut-être dans un avenir plus rapproché qu’on ne croit, de ces deux maladies, fuyez-en la cause génératrice, c’est-à-dire le parlementarisme. Quittez la Chambre et ne tentez plus d’y pénétrer.
Accomplissez ce beau geste. Vous êtes douze au Parlement. Que ferez-vous ? De temps en temps, parleront Cachin, Vailllant-Couturier, Alexandre Blanc, Aussoleil, Berthon, Renaud, — je ne puis les citer tous — chacun d’eux est capable de faire un discours, de présenter un amendement, de déposer une proposition, de lire une déclaration ; de temps en temps, ils interviendront. Que feront-ils ? Rien ! Rien !
Et cependant, par leur présence au Parlement, ils feront croire aux militants, aux milliers de bons militants qui suivent que l’espoir dans la révolution, c’est-à-dire dans un soulèvement des masses contre le régime établi, peut être fondé en partie au moins sur le pouvoir d’en haut, c’est à dire sur l’action parlementaire. Ils détourneront ainsi de l’action fertile des foules les énergies qui se consacreront à l’action stérile du parlementarisme.
Amis, faites donc ce beau geste. Crachez votre démission à la figure de tous vos collègues. Faites claquer les portes. Puis, répandez-vous dans le pays. Allez partout dire pourquoi vous avez fui cette atmosphère empestée du Parlement. Faites sentir que votre place est avec les foules, avec ceux qui souffrent, puisque vous avez la noble mission de les libérer et que vous serez toujours en opposition irréductible avec le Pouvoir que vous ne voulez partager à aucun degré. Vous vous trouverez ainsi sur votre véritable terrain : le terrain de la lutte des classes. Vous affirmerez d’une façon rigoureuse la nécessité d’une action révolutionnaire violente, brutale et vous inspirerez confiance à tous par la noblesse de votre désintéressement et la pureté de vos intentions. Il ne se glissera pas alors parmi vous des éléments malsains, sorte de vers rongeurs qui pénètrent dans le fruit et le pourrissent ; enfin, vous deviendrez ainsi une véritable et puissante force de révolution.
Une autre force considérable de révolution, c’est le syndicalisme.
Le syndicalisme groupe la classe ouvrière sur le terrain purement, strictement, spécifiquement économique.
Le syndicalisme a un avantage tout particulier et qui lui est propre : il est un groupement naturel, et que je qualifierai en quelque sorte d’instinctif. Groupement constitué non par des éléments hétérogènes, mais, au contraire, par des éléments homogènes. Il n’y a, au sein du syndicalisme, que des éléments ouvriers, des salariés, des hommes dont la vie dépend ou d’un patron, ou d’un directeur, ou d’une administration, et qui, par conséquent, appartiennent véritablement par leur situation, par leur labeur de tous les jours à la classe ouvrière. Il y a un avantage très spécial dans ce fait que le syndicalisme est un groupement naturel, instinctif, homogène, Quand des animaux — et nous ne sommes que des animaux ayant la prétention d’être des animaux supérieurs, mais je ne suis pas bien sûr que cette prétention soit justifiée, — quand des animaux sont menacés d’un danger, ils se rapprochent les uns des autres. Ils n’ont pas besoin de se donner le mot. Il n’est pas nécessaire, comme en cas de guerre dans notre civilisation, de sonner la trompette et de battre le tambour pour que les animaux se rapprochent. Il suffit que l’ennemi soit là et alors, immédiatement, toutes les fourmis, toutes les abeilles, tous les oiseaux qui font partie de la même race, de la même espèce, de la même famille, qui vivent dans le même milieu, sentant un danger les menacer, tous se rapprochent, s’unissent, et de leur faiblesse ainsi additionnée sort une force de résistance et de défense incalculable.
Le syndicalisme est ce groupement naturel, c’est l’association instinctive contre l’ennemi qui est, en l’espèce, le patron, l’exploiteur, le capitaliste, de tous ceux qui souffrent du patronat, de l’exploitation, du capitalisme.
Le syndicalisme est régi par la législation de 1884, dont l’auteur est Waldeck-Rousseau. Ne croyez pas cependant que les groupements syndicalistes et corporatifs datent de cette époque. Ils lui étaient bien antérieurs, et, ici comme toujours, le législateur s’est borné tout simplement à reconnaître, à enregistrer afin de le réglementer, de le canaliser, de le tenir en quelque sorte sous sa dépendance, sous sa domination, un mouvement qui existait déjà.
Seulement, jusqu’alors, le mouvement ouvrier était absolument corporatif; chaque corporation avait des revendications spéciales, concernant ses conditions de travail, ses coutumes, suivant les lieux ou s’exerçait le travail ou l’industrie. On s’occupait fort peu du voisin.

A suivre..

De la colonisation des esprits à la colonisation des peuples… Les crimes de dieu (Sébastien Faure)

Posted in actualité, altermondialisme, colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 16 mai 2018 by Résistance 71

Pour que l’être humain accepte pas à pas sa soumission forcée au pouvoir oligarchique, la coercition pure ne suffit pas ; il faut de surcroit que son esprit y soit préparé. Ceci est la mission de toute religion: l’enfumage des esprits et l’acceptation d’une servitude volontaire au nom d’une entité divine dont les « représentants » sur terre guideraient nos pas. Le pouvoir politique, le pouvoir décisionnaire a été autorisé à un certain moment de l’histoire de sortir du corps social, de créer sa propre bulle oligarchique et a été consolidé par l’alliance du chef de guerre, du chaman / prêtre / intermédiaire de la déité et du juge, la trilogie mortifère du maintien de la division politico-sociale.
Dans ce texte ci-dessous publié en 1897, Sébastien Faure nous éclaire sur la supercherie religieuse et… « les crimes de dieu ». Ce texte s’avère être un très bon complément de notre « Manifeste pour la société des sociétés » qui adresse la problématique du pouvoir et tente de poser les jalons pour un véritable changement radical vers une société nouvelle, émancipée pour le bien commun. Texte également important pour mieux réfléchir sur la volonté oligarchique du replis communautaire sectaire et comprendre pourquoi la peur, la peur de « l’autre » sont maintenues comme moteur du contrôle par la division. Il est important d’en comprendre les rouages pour éviter d’y succomber et faire le jeu de la division et donc de ceux qui ne peuvent survivre qu’en les maintenant en place.
~ Résistance 71 ~

 

Les crimes de dieu

 

Sébastien Faure*

 

1897

 

L’évolution religieuse

De multiples travaux scientifiques ont merveilleusement mis en lumière la théorie du transformisme, cette théorie qui constate ce fait que, dans la nature, rien n’est immobile ou immuable, que tout évolue, se modifie, se transforme.

Il a paru intéressant à des esprits studieux de rechercher si cette loi d’évolution trouve son application dans le monde des idées et il semble d’ores et déjà établi que l’idée — comme la matière — traverse une incessante succession d’états et perpétuellement se métamorphose.

Si l’on admet que l’idée n’est elle-même qu’un reflet interne de l’ambiance, qu’une adaptation au tempérament de chacun des sensations reçues, des impressions ressenties, dire que, dans l’a nature, tout se transforme, c’est, du même coup, avancer que l’idée — aussi bien que toute chose et de la la même façon — est soumise aux lois du transformisme.

Mais comme, dans beaucoup d’esprits, il y a doute à l’égard des origines matérielles de toute idée, j’ai pensé qu’il y aurait utilité à contrôler l’exactitude de cette thèse qui assimile l’idée à l’être organisé, en appliquant à une idée donnée une rigoureuse observation et j’ai fait le choix de l’idée religieuse, tant à cause du rôle considérable qu’elle a joué dans le passé, que de la place par elle encore occupée dans nos préoccupations, qu’en raison du réveil clérical auquel nous assistons.

Tout être organisé naît, se développe et meurt. Il s’agit de savoir si l’on rencontre dans l’idée religieuse trois phases : la naissance, le développement et la mort.

Ces trois périodes formeront la division de mon sujet ; en conséquence, ma conférence comprendra trois parties :

Naissance 

Développement 

Disparition de l’idée religieuse

J’y ajouterai quelques rapides considérations d’ordre général et d’actualité.

Des monceaux de livres ont été écrits sur l’origine des cultes et si l’on réunissait tous ceux qui ont pour objet la recherche des conditions et circonstances qui ont jeté sur notre planète l’idée de l’existence d’une ou plusieurs divinités, on pourrait en former aisément une des plus vastes bibliothèques connues.

Sur ce point : «Où, quand, comment l’idée de Dieu s’est-elle présentée à l’esprit humain ?» les opinions sont multiples et contradictoires.

En l’absence de documents précis, il n’y a, il ne peut y avoir que des hypothèses.

Voici celle qui me paraît la plus vraisemblable, et si je me hâte de déclarer qu’il ne s’agit ici que d’une hypothèse et d’une série de conjectures, il me sera permis néanmoins d’ajouter que la probabilité de ces conjectures et de cette hypothèse me frappe et, je l’espère, saisira votre raison.

Le besoin de savoir, c’est-à-dire de comprendre, d’expliquer les phénomènes au sein desquels l’individu se meut ; le besoin de savoir, non pour le seul plaisir de science mais dans le but d’utiliser les forces qui l’entourent et de neutraliser celles qui menacent sa vie, ce besoin de savoir, on le trouve en vous, en moi, en nous tous. Il existe à des degrés divers, mais, peu ou prou, on le rencontre chez tous.

Le développement incessant des connaissances humaines est une preuve suffisante que ce besoin n’est pas particulier à nos civilisations contemporaines. Les vestiges déjà fort anciens des premiers efforts réalisés par nos ancêtres en vue de connaître, prouvent que ce besoin remonte aux âges les plus reculés. Il est donc permis d’inférer de ces constatations que le besoin de savoir est inhérent à l’individu arrivé à un certain degré de développement.

Ce besoin engendrant l’idée de Dieu, voilà l’hypothèse. Voici maintenant les conjectures expliquant fort plausiblement la genèse de cette idée.

A l’origine, les phénomènes, petits ou grands, gardaient à l’égard des aïeux des allures de mystère. La nature impénétrée, n’ayant encore livré aucun de ses secrets, l’homme fut pendant des siècles comme un esquif ballotté par la tempête et impuissant à se guider. Cependant, vint une époque où la nécessité de chercher à se rendre compte se fit impérieusement sentir. L’Être humain pouvait-il rester éternellement désarmé en face des forces naturelles, des éléments des fléaux ligués contre lui, des ennemis de toute nature coalisés contre son existence ?

Il s’ingénia à trouver des explications nécessaires. Sa complète ignorance ne lui permettant pas de donner aux phénomènes observés une explication positive et vérifiable, il fut fatalement conduit à faire intervenir une pléiade d’acteurs surhumains auxquels il attribua prodigalement toutes les puissances.

Peuplée de bruit, de couleur, de formes, d’images et d’impressions variables à l’infini, son imagination devint le graduel réceptacle de mille et mille idées chaotiques bouleversées, contradictoires, dont tout son être fut la proie forcément docile. Dans le vent qui mugissait, dans la tempête qui grondait, dans la foudre qui éclatait, dans le soleil qui éclairait sa marche, dans la nuit qui l’enveloppait de ténèbres, dans la pluie qui tombait, notre ancêtre vit tantôt des Êtres amis ou ennemis, tantôt la manifestation de malveillance ou de bonté d’autres Êtres habitant des régions supérieures.

Dieu fut donc, tout d’abord, la personnification des éléments et des phénomènes naturels, ou encore la matérialisation des causes renfermant ces phénomènes ou déchaînant ces éléments.

La succession des jours et des nuits, le cours des saisons inspirèrent aux hommes l’idée de temps. Hier, aujourd’hui, demain leur apparurent comme les trois termes du temps : le passé, le présent, l’avenir. Et comme, tandis que mouraient fatalement les individus, tandis que se succédaient les générations, le vent continuait à mugir, la tempête à gronder, la foudre à éclater, le soleil à luire, la pluie à tomber, ils conçurent des êtres vivant un temps considérable et peut être toujours, conséquemment doués d’immortalité.

Dans leurs courses vagabondes au travers des steppes incommensurables, ils se firent une idée de l’espace sans borne et eurent l’impression de l’illimité dans l’espace comme dans le temps.

Naissance de l’idée religieuse

L’idée de Dieu, sous ce double rapport, devint le prolongement jusqu’à l’absolu des contingences observées, des relativités connues.

Dans le soleil qui faisait mûrir les fruits, activait la végétation et emplissait de clarté sa grotte ou sa cahute, l’aïeul vit l’ami, le bienfaiteur, le Bien. Dans le froid qui arrêtait la pousse des plantes et engourdissait ses membres, dans la nuit qui peuplait sa caverne de fantômes ou de carnassiers avides de sa chair, bref dans tout ce qui menaçait ou supprimait son existence, il incarna l’ennemi, le Mal.

Et c’est ainsi qu’il inventa l’Esprit du Bien et du Mal, des Divinités amies et ennemies, des Dieux de lumière et de ténèbres : Dieu et Satan.

Encore une fois, rien ne prouve irréfutablement que les choses se soient passées ainsi ; mais il est permis de l’admettre, parce que, si nul document décisif ne vient à l’appui de cette série d’hypothèses, rien non plus ne vient en démontrer l’inexactitude ou confirmer une autre série de suppositions.

Au besoin je pourrais invoquer les deux considérations que voici en faveur de mon hypothèse.

Vous n’ignorez pas qu’il existe sur certains territoires de la planète des êtres qui par leur type, leur conformation, leurs habitudes, la situation géographique des régions qu’ils habitent, leur langage, leurs tendances, font revivre à nos yeux les époques depuis longtemps disparues. Or, le récit des voyageurs qui ont visité ces contrées dénommées sauvages et vécu plus ou moins longtemps au sein de ces civilisations primitives est conforme en tous points à l’opinion que je viens d’émettre touchant à l’apparition de l’idée de Dieu, et les premières formes qu’elle a revêtues.

Seconde considération : vous savez aussi que l’enfant reproduit, avec une surprenante rapidité il est vrai, mais assez exactement, tous les anneaux de la chaîne ancestrale. Eh bien ! voyez l’enfant : il est ignorant, et pourtant tourmenté de curiosité ; il est crédule, épris du merveilleux et tout enclin, soit à forger de toutes pièces, aussitôt que travaille sa turbulente imagination, des êtres surhumains soit à voir dans les éléments qui l’entourent ces êtres eux-mêmes. 

Dès lors, est-il déraisonnable de penser qu’au cours de ses premiers siècles, à l’époque de son enfance, l’humanité ait procédé de même ?

Ils se trompent donc ou plutôt ils vous trompent impudemment les imposteurs de toutes les religions qui prétendent que Dieu créa l’homme à son image. Nous voyons clairement à présent que, tout au contraire, c’est l’ignorance humaine qui donna naissance aux Dieux et les créa à l’image de l’individu lui-même.

Oui, l’homme créa Dieu à son image, dotant les Dieux de tous les attributs dont l’idée lui était venue par la constatation de ses propres forces et de ses propres faiblesses, des qualités et de ses défauts, accordant aux uns la bonté, attribuant aux autres la méchanceté, auréolant ceux-ci de lumière, condamnant ceux-là à se mouvoir dans l’obscurité, les plaçant tous dans des conditions données de temps et de lieu, mais envisageant toutes ses Divinités à travers le verre grossissant de son imagination ignorante et, par suite, poussant jusqu’au delà de l’observé, du vécu, les attributs de toute nature gratuitement concédés à ces fils de son cerveau.

Développement de l’idée religieuse

On conçoit sans peine que l’idée de Dieu — tout d’abord purement spéculative — ne devait pas, ne pouvait pas tarder à se prolonger dans le domaine social.

Admettre l’existence d’une Divinité, c’est reconnaître la nécessité des liens qui unissent la créature au Créateur et la religion (censure, relier) n’est autre chose qu’un ensemble de croyances et de pratiques, reliant l’homme à Dieu, stipulant les droits de celui-ci et les devoirs de celui-là.

Dès l’origine, l’idée de religion rencontre l’idée de supériorité s’incarnant dans les biceps les plus robustes.

Les tribus primitives étaient en état perpétuel de guerre. Mais les guerriers comprirent vite que leur force musculaire n’aurait qu’un temps, qu’ils n’auraient pas toujours vingt-cinq ou trente ans, que de plus jeunes viendraient et les remplaceraient. Et pour conserver sa suprématie, l’autorité du coup de poing accepta avec empressement le concours de l’autorité morale, cette force nouvelle.

La coalition était fatale. Elle se produisit. C’est sous la forme du Dieu des armées qu’elle se manifesta. On vit une poignée de combattants soutenus par le fanatisme faire mordre la poussière à une armée entière, folle de terreur; parce que les oracles consultés s’étaient prononcés contre elle.

Le pilote, à son tour, invoqua le Dieu des tempêtes, le laboureur le Dieu des moissons, et il y eut bientôt une multitude de dieux et de demi-dieux se combattant dans leurs manifestations.

Mais le besoin de savoir rongeait l’esprit humain. Des penseurs étaient nés qui crurent avec raison que la toute-puissance ne pouvait se diviser, qu’il ne saurait y avoir conflit, rivalité entre les tout-puissants. Et le monothéisme sortit sous la poussée de ces observations.

Le christianisme fit son apparition. A ses débuts, ce fut un courant populaire, une lutte des faibles contre les forts, et si nous voulions établir un parallèle entre l’époque où Jésus-Christ, né dans une étable, de parents pauvres, pauvre lui-même, choisissait douze apôtres parmi les plus pauvres, prêchait avec eux en faveur des déshérités; et l’époque que nous traversons aujourd’hui où des hommes à la parole ardente demandent plus de bien-être, plus de justice, plus d’égalité, il nous serait possible d’en démontrer l’analogie frappante.

Durant plus de deux siècles, le christianisme poursuivit son œuvre populaire, poussent les opprimés à la révolte, faisant la guerre aux riches. Aussi voyait-on le patriciat romain donner en pâture aux fauves des milliers et des milliers de chrétiens.

Mais des hommes se mêlèrent à ce mouvement qui lui imprimèrent une orientation nouvelle. Tirant parti du mysticisme de l’époque, comprenant que les temps du réalisme n’étaient pas encore venus, ils dépouillèrent insensiblement Jésus-Christ de son humanité, le divinisèrent, le convertirent en un fondateur de religion nouvelle et, crédules, ignorants, fanatiques, les disciples de l’homme de Bethléem s’éloignèrent peu à peu des revendications immédiates et des préoccupations terrestres ; ils remplacent par la résignation et l’amour de la croix l’esprit de révolte qui les avait jusqu’alors animés ; ils n’aspirèrent plus qu’à un monde de béatitudes éternelles mettant en pratique cette parole de l’Écriture attribuée à Jésus-Christ : «Mon royaume n’est pas de ce monde».

Et lorsque Constantin s’aperçut que le christianisme, tueur de colères et fomenteur de soumissions, était de nature à consolider son pouvoir, il lui tendit la main et la paix fut faite.

A partir de ce moment, l’idée chrétienne prit une extension extraordinaire, un développement vertigineux. Elle eut l’oreille des Grands, donna des conseils aux monarques. Devant elles les fronts les plus altiers se courbèrent.

Du moment que la vie n’était qu’un court passage dans cette vallée de larmes qu’était la terre une seule chose importait : le salut de notre âme. Le progrès était retardé, la pensée enchaînée. Douter était un crime, aucune pénalité n’était assez sévère pour le réprimer.

On vit l’idée religieuse s’associer à tous les abus, à toutes les exploitations. Les papes dominent les rois ; les évêques commandent aux seigneurs. A la voix enflammée des Pierre l’Ermite, des Saint-Bernard et des moines qui parlent au nom du Christ des millions de combattants s’ébranlent, au travers l’Europe en marche vers l’Orient, à la conquête du tombeau de Jésus et des terres qu’a foulées aux pieds le Messie.

Des générations de fidèles couvrent l’Occident de cathédrales magnifiques, de gigantesques basiliques. La musique, la poésie, la sculpture, le théâtre, la peinture, l’éloquence, la littérature, toutes les manifestations artistiques, pénétrées de catholicisme, retracent les grandes lignes de la Légende biblique. Les esprits sont sous le charme, les volontés sous le joug. L’humanité tremble ; elle adore… Dieu triomphe ! C’est l’apogée.

Disparition de l’idée religieuse

Mais le besoin de savoir continue son œuvre.

A travers les siècles, les sciences ont progressé. Sorti de la longue et douloureuse période de tâtonnement, l’esprit humain commence à s’orienter résolument vers la lumière. D’audacieuses natures ont fièrement pris en main le flambeau de la raison. Les vaines explications d’antan ne suffisent plus à l’ardente curiosité de ces chercheurs. Ils secouent impatiemment le fardeau des superstitions.

La physique, la chimie, l’histoire naturelle, l’astronomie expliquent en partie ces phénomènes qui remplissaient de crainte et d’admiration les ancêtres. Les vieilles traditions sont ébranlées. La lutte devient ardente entre ceux qui veulent savoir et ceux qui se cristallisent dans la foi. Le Dogme et la Raison mettent aux prises un Dieu sans philosophie et une philosophie sans Dieu.

Les conceptions antiques de l’univers sont bouleversées de fond en comble.

Les investigations des savants, secondées par de puissants appareils promenés à travers l’espace, mettent le monde terrestre en communication avec les lois de la mécanique céleste.

Les tendances matérialistes se font jour, s’affirment, se développent, battant en brèche le spiritualisme enfantin et grossier des âges précédents.

L’hypothèse Dieu est de plus en plus éloignée. Un Dieu qui recule cesse d’être Dieu.

Un irrésistible courant entraîne vers l’athéisme nos générations désabusées.

Plus un homme sait, moins il est disposé à croire, et on se demande comment nos générations hésitent encore à se débarrasser d’une foi qui s’en va.

L’idée religieuse ne se maintient plus que par la force de la vitesse acquise. II y également des impressions d’enfance dont on ne peut se débarrasser brusquement. Enfin, les idées et les croyances sont comme les vieilles amies avec lesquelles on a vécu trente quarante ans auxquelles mille souvenirs vous rattachent, et qu’on ne saurait abandonner brutalement.

Il n’est donc pas extraordinaire que nous mettions tant de temps à nous laisser aller à la vie matérialiste.

Mais, c’est indéniable, les dieux s’en vont, et nous en trouvons l’aveu sous la plume même de nos adversaires.

Derniers avatars du cléricalisme

Cette décrépitude de l’idée religieuse a produit deux avatars. Dans le domaine politique, c’est la réconciliation de la République avec l’Église, de toute nécessité monarchiste.

Dans le domaine économique, c’est le socialisme chrétien.

Sentant le terrain se dérober sous ses pas, l’Église a fait acte d’adhésion officielle à la République par l’organe du pape lui-même et nous trouvons dans l’élection de Brest un curieux exemple dans ce sens.

Dans ce pays essentiellement monarchiste, deux candidats étaient en présence : le comte de Blois, partisan du trône et de l’autel, et l’abbé Gayraud, partisan de l’autel seulement. C’est ce dernier que, de toutes ses forces et ouvertement, le clergé a soutenu.

N’est-ce pas là une concession faite par l’Église qui, se sentant périr, a mis sur sa face un masque républicain?

Cette conversion ne peut être sincère, puisque l’Église admet un Dieu devant la volonté duquel tout doit s’incliner et que le Pouvoir doit venir d’en haut, alors que la République entend la volonté de tous exprimée et le pouvoir venant d’en bas.

Non content de se faire républicain, le Pape a arboré à sa tiare une cocarde socialiste. Voilà ce que nous ne saurions supporter.

Qu’il vous plaise à vous, cléricaux, d’entrer dans la République et que les républicains vous y admettent, tant pis pour eux ! Mais que vous émettiez la prétention de résoudre la question sociale, nous ne vous le permettrons pas.

Qu’avez-vous fait durant les longs siècles de votre domination exclusive ? Vous vous êtes alliés aux patrons, aux nobles, aux rois. Vous vous êtes faits les complices de toutes les iniquités, de toutes les exploitations. Et c’est aujourd’hui que vous n’êtes plus rien, que vous ne pouvez plus rien faire, que cette idée vous vient de vous intéresser aux vaincus de la lutte sociale ?

Vous ne ferez rien, parce que vous ne pouvez rien faire.

J’irai plus loin. Vous n’avez pas le droit de tenter quoi que ce soit en ce sens.

Tout ce qui existe est de par la volonté de Dieu. C’est parce que Dieu l’a voulu qu’il y a des pauvres et des riches, des exploités et des exploiteurs, que les uns meurent de faim alors que d’autres crèvent d’indigestion, et ce serait sacrilège à vous de vouloir y changer quoi que ce soit, criminel de vouloir corriger l’œuvre du Créateur dont les desseins sont impénétrables.

Nous avons le droit de nous plaindre : vous, le devoir de vous résigner, confus, chagrins, mais soumis !

Terrain d’entente ? Conclusion

II y a pourtant un moyen de nous entendre. Vous avez vous-même dit : «Les biens terrestres sont périssables et méprisables alors que les biens célestes seront une jouissance, un bonheur qui n’aura pas de fin». Eh bien, nous ne vous disputerons pas les seconds, mais laissez-nous les autres. D’autant qu’il nous sera facile de faire de la terre un paradis ; la haine fera place à la bonté et la vallée de tourments à un Éden. Et l’heure est venue de faire tout cela.

Je dis aux républicains, aux socialistes : Prenez garde ! Ces hommes à qui vous avez enlevé la foi veulent avoir de légitimes satisfactions. Il ne leur faut plus de vagues promesses. Il leur faut des solutions immédiates. Plus vous attendrez, plus les solutions violentes s’imposeront.

De l’absurdité criminelle des religions

Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Et le monde qui nous entoure, d’où procède-t-il ? Le rigoureux enchaînement des faits dont la nature nous donne l’incessant et régulier spectacle, est-il le résultat du hasard ou d’un plan magnifique sorti d’une intelligence infinie, servie par une volonté tout-puissante ?…

Ces questions, d’une importance capitale, il y a des siècles que l’humanité se les pose.

Suivant la réponse qu’on y fait, la vie est une quantité négligeable ou d’extrême importance.

Ces problèmes ne sont pas encore résolus et, peut-être une certaine obscurité planera-t-elle toujours sur ces questions.

Toutefois, si la science n’est pas encore parvenue à dissiper toute hésitation sur cas divers pointe, elle a réussi à éliminer du nombre des conjectures que ne peut admettre la raison, l’hypothèse «Dieu» qu’avaient enfantée les époques reculées d’ignorance.

L’état actuel de la science ne permet plus qu’aux esprits bourrés ou crédules de se réfugier dans la foi pour y trouver les données nécessaires à la solution de ces problèmes redoutables.

Supposons que, par une de ces nuits superbes où le scintillement des étoiles ravit nos regards, deux personnages se promènent et échangent les impressions que leur suggère ce grandiose spectacle.

Supposons que nos deux personnages soient un enfant et un prêtre.

L’enfant est de cet âge ou l’esprit tourmenté par la curiosité ne cesse de faire jaillir des lèvres mille et mille questions. Il interroge le prêtre sur le comment et le pourquoi de ces splendeurs infinies qui roulent dans l’espace.

Le prêtre lui répond :

«Mon enfant, tous ces mondes qui provoquent justement votre admiration sont l’œuvre de l’Être suprême. C’est son infinie sagesse qui règle leur marche, sa toute-puissante volonté qui maintient l’ordre et assure l’harmonie dans l’univers. Nous aussi, nous sommes l’œuvre de ce Créateur. Il a daigné nous faire connaître, par l’intermédiaire des êtres qu’il a choisis, les voies dans lesquelles il plate que nous marchions. Se conformer à ces voies, c’est le bien, la vertu. S’en éloigner, c’est le mal le péché. La vertu prépare une éternelle béatitude, le péché [illisible]châtiment [illisible]fin. Révélateur et Providence, tel est ce Dieu à qui nous devons tout».

Mais voici que survient un troisième promeneur. Celui-là est un matérialiste, un athée, un penseur, libre. Il prend part à la conversation. Il réplique à l’enfant que l’ordre qui règne dans la nature est le résultat des forces qui régissent l’ensemble des êtres et des choses. Il affirme que Dieu n’est qu’une invention sortie de l’imagination ignorante de nos ancêtres ; qu’il n’y a pas de Providence, etc.

La discussion qui s’élève alors entre le croyant et l’athée n’est que le résumé des ardentes controverses que soulève depuis des siècles la question religieuse.

C’est de cette discussion que ma conférence se propose de condenser en plaçant sous les yeux de mon auditoire toutes les pièces du litige.

Au cours de cette discussion, je m’efforcerai d’établir

1. Que l’hypothèse « Dieu » n’est pas nécessaire; 

2. Qu’elle est inutile; 

3. Qu’elle est absurde; 

4. Qu’elle est criminelle.

Les deux premiers points se rattacheront plus spécialement au Dieu-Créateur; le troisième au Dieu-Rédempteur et le quatrième au Dieu-Providence.

L’hypothèse « dieu » n’est pas nécessaire

Les preuves en faveur de lois régissant les rapports de toutes choses et mourant simultanément l’autonomie de chaque être et la dépendance mutuelle ou la solidarité (l’harmonie) dans l’ensemble, ces preuves sont de nos jours si abondantes et si décisives que les plus croyants des croyants eux-mêmes ont renoncé à le contester.

Mais avec cette souplesse de dialectique qui le caractérise et qui a donné naissance à une casuistique spéciale, l’Esprit religieux se réfugie derrière le raisonnement que voici :

«Il y a des lois naturelles auxquelles obéissent les monde éparpillés dans l’espace. Soit. Mais qui dit Loi dit Législateur. De plus, le législateur doit être revêtu d’une puissance supérieure et antérieure aux forces que sa loi soumet. II existe donc un Législateur suprême».

II faut avouer que bon nombre de personnes ont cru voir dans cette argumentation une considération décisive en faveur de l’hypothèse «Dieu» proclamée ainsi nécessaire.

L’erreur de ces personnes est explicable aisément. Elle provient de cette analogie que d’habiles sophistes cherchent à créer entre les lois naturelles qui régissent la matière et les lois humaines.

Le raisonnement de ces casuistes est le suivant :

«Les lois qui régissent les sociétés humaines ont nécessité l’intervention du législateur. Ceci et cela s’impliquent fatalement. En conséquence, l’existence des lois qui gouvernent les astres et les planètes comporte rigoureusement l’existence d’un Législateur suprême, supérieur et antérieur à ces lois et c’est ce Législateur que nous appelons Dieu».

Eh bien ! cette analogie est radicalement erronée.

Il n’y a aucune similitude entre les lois naturelles et les lois humaines.

Première différenciation. Les lois naturelles sont extérieures (antérieures et postérieures) à l’humanité. On sait et on conçoit que bien avant l’apparition sur notre globes des premières formes humaines, les lois de la mécanique céleste s’appliquaient à notre planète et à tous les corps gravitant dans l’espace. On sait et on conçoit également que, s’il advient que par une cause quelconque, les conditions d’existence nécessaires à l’espèce humaine disparaissent de la terre que nous foulons aux pieds, les astres et notre petite planète elle-même continueront leur évolution séculaire sans que la plus légère modification y soit apportée. 

Tandis que les lois humaines sont – le mot l’indique – inhérentes à l’humanité. Ce sont des législations, c’est-à-dire un ensemble de prescriptions et de défenses formulées par des humains.

Deuxième différenciation. Les lois naturelles ont un caractère de constance d’immuabilité. C’est la caractéristique de toutes les lois touchant à la physique, à la chimie, à l’histoire naturelle, à la mathématique.

Toutes au contraire des précédentes, les lois humaines — parce que faites par des humains qui passent et applicables à des êtres qui passent aussi — sont essentiellement transitoires, fugitives et même contradictoires.

Troisième différentiation. Les lois naturelles ne supportent aucune infraction. L’infraction serait le miracle et il est prouvé que le miracle n’existe pas, ne peut pas exister.

Par contre, la codes humains sont à tout instant violés. Les forces sociales, police, gendarmerie magistrature, etc. attestent que nombreuses sont les infraction que subit la Législation humaine.

Quatrième différenciation. Les lois naturelles enregistrent les faits sans les déterminer. Le pilote, par exemple, consulte la boussole et ce n’est point pour obéir à ses injonctions, mais parce qu’elle agit selon sa nature, que l’aiguille aimantée, en se dirigeant sensiblement vers le nord, permet au navigateur de s’orienter. Tandis que les lois humaines réglementent les faits sans, le plus souvent les enregistrer ou en tenir compte. C’est ainsi que, sans tenir compte des désirs qui nous mouvementent, des impulsions qui nous animent en vertu de l’irrésistible loi d’attraction des deux sexes entre eux, le législateur humain réglemente les rapports sexuels, les classifie en permis et en défendus, les catégorise en légitimes et illégitimes.

On pourrait ajouter encore à cette liste des contradictions ou différences qui existent entre les lois naturelles et les lois humaines. Les précédentes suffisent et permettent de conclure que l’analogie à l’aide de laquelle on cherche à jeter la confusion dans les esprits est absolument inexacte et que les conséquences qu’on veut en tirer sont de tous points inadmissibles.

Donc, considérée à ce point de vue, l’hypothèse d’un «Dieu»-législateur suprême n’est pas nécessaire.

«Mais alors objectent les Déistes, comment expliquer l’Univers ? Dites-nous tout d’abord qui a fait la matière et ensuite d’où lui viennent ces forces qui la mouvementent et maintiennent les corps en équilibre dans le temps et dans l’espace ?».

Qui a créé la matière?

Et tout d’abord, qui a crée la matière ? Voici ma réponse.

Par l’imagination tracez une ligne indéfinie à travers l’espace. Essayez d’en mesurer la longueur. Épuisez-y la langue de la mathématique. Additionnez des centaines de milliards à des milliards de milliards. Multipliez ce formidable total par une somme mille milliards de fois plus fabuleuse. Dites-moi si vous parviendrez à pouvoir fixer l’étendue de cette ligne imaginaire à travers l’espace ? Pouvez-vous dire : «Voici le point A d’où elle part ; voici le point B où elle aboutit» ? Non, vous ne le pouvez pas. L’espace est sans limite, et, dans tous les coins et recoins de cet incommensurable espace, on rencontre la matière à un état quelconque gazeux, liquide ou solide.

La matière est donc partout.

Cet «illimité» dans l’espace implique «l’illimité» dans le temps. Tous les «sans bornes» sont solidaires. Et de fait, tirez dans les siècles qui forment le passé une ligne imaginaire. Prolongez-la dans les successions des âges qui constituent l’avenir. Là encore, ajoutez les uns aux autres les chiffres les plus fantastiques. Pouvez-vous, remontant le cours des âges, trouver le point de départ, le principum, l’origine ? Pouvez-vous, descendant les siècles, en arriver à leur consommation définitive? Non.

La matière est donc non seulement partout, mais toujours.

Ces qualités d’«indéfini» on les retrouve encore dans toutes les autres propriétés de la matière : le volume par exemple.

Supposez un volume colossal de matière. Vous sera-t-il raisonnablement permis de prétendre qu’il faut en rester là ? qu’on ne peut rien y ajouter ?

Faites maintenant l’opération inverse : divisez une partie en cent, en mille, en un million de parties. Serez-vous parvenus é l’extrême limite de cette divisibilité? Ne pourrez-vous plus fractionner ?…

Donc, pas de limite non plus dans la divisibilité de la matière.

En conséquence, à cette première question : «Qui a fait la matière ?» je réponds que cette question n’aurait de raison d’être que s’il était possible d’assigner à cette matière une origine, un commencement, une borne. Or, il est constaté que cette assignation est impossible. Dès lors, point n’est besoin de recourir à une conjecture à laquelle on attribuerait un rôle qui n’est pas nécessaire.

A ce point de vue encore, l’hypothèse «Dieu» n’est pas nécessaire.

L’hypothèse « dieu » est inutile

Les constatations qui précèdent ont acquis aujourd’hui une force telle et se sont si bien généralisées que les Déistes n’osent plus s’inscrire ouvertement en faux contre elles. Mais ce serait mal les connaître que de s’imaginer qu’ils désarment pour cela.

«Eh bien ! soit !»  disent-ils.

«L’espace et le temps sont illimités. Nous vous accordons également que le mouvement est partout. Mais ce mouvement lui-même, d’où vient-il ? Quelle est la puissance qui l’a incorporé dans la matière ? Cette puissance qui non seulement mouvemente les corps, mais encore ordonne harmonieusement au mouvements voilà ce que nous appelons Dieu. Les corps ne se sont pas Impulsés tout seuls. Il a bien fallu que l’élan leur soit donné; la force communiquée. Ce coup de pouce initial mettant en branle tous les mondes, ne faut-il pas qu’un Être quelconque l’ait donné ?».

C’est toujours la séculaire querelle entre spiritualistes et matérialistes qui, sous une forme légèrement rajeunie, se reproduit ici.

D’où vient le mouvement

Croyant que, de par sa nature, la vile matière est inerte, les Déistes avancent que si on l’aperçoit mouvementée — ce qui est indéniable — c’est qu’une énergie extérieure à la matière à l’origine, y a pénétré, s’y est installée et lui a impulsé la force qui lui faisait défaut.

Or, rencontre-t-on dans la nature un seul phénomène qui soit à même de donner quelque valeur à cette opinion ?

Absolument aucun ; et toutes les observations qu’on fait tendent à affirmer que le mouvement est une des propriétés inhérentes à la matière et matière lui-même. On a beau explorer l’espace, sonder les profondeurs de l’océan ou fouiller les entrailles du sol, non seulement on rencontre partout la matière, mais on la trouve constamment mouvementée.

Ce caractère d’universalité de la force dans l’espace suffirait à nous permettre de conclure à l’immanence de cette force dans le temps.

Cette immanence des milliers et des milliers de constatations viennent l’établir. La théorie de l’évolution consacre le transformisme incessant de la matière ; elle repose sur les métamorphoses ininterrompues que subissent les êtres et les choses ; elle sert à expliquer le perpétuel devenir. Cette modification sans arrêt, cette succession d’états aussi lente que certaine, n’est-ce pas l’irréfragable preuve de la continuité du mouvement, l’attestation sans réplique de la présence du mouvement dans les âges les plus reculés, comme la certitude de la même présence dans les avenirs les plus lointains ?

Qui ne connaît le principe auquel, en mécanique, on a donné le nom de « persistance de la force » ? Qui ne sait que la force, le mouvement jamais ne disparaissent, jamais ne diminuent ; qu’il y a simplement mutation, c’est à dire changement dans la nature et les effets du mouvement, mais que, s’il est ici chaleur, là lumière, ailleurs électricité, le mouvement tout entier se transmet en dépit des aspects divers sous lesquels il se révèle, mais encore une fois, jamais ne subit la plus minime diminution.

C’est l’application au mouvement de cette vérité en chimie : « Rien ne se crée, rien ne se perd ».

Conséquemment, on peut affirmer que le mouvement est une propriété de la matière; qu’on ne peut concevoir celle-ci sans celui-là et que s’il est impossible d’assigner à la matière un commencement, il est non moins impossible d’assigner au mouvement une origine, puisqu’on ne peut pas plus observer la matière sans mouvement que le mouvement sans matière ; qu’ainsi, enfin, considérée comme ayant imprimé à la matière, par le coup de pouce initial, le mouvement originel, l’hypothèse «Dieu» n’est d’aucune utilité.

L’ordre dans l’univers

Quant à ce que notre entendement appelle  «l’ordre et l’harmonie dans l’Univers», remarque que nous qualifions d’ordonner ce qui est en accord avec les observations qu’il nous e été donné de faire. La succession régulière des jours, des nuits des saisons, la répétition prévue des mômes phénomènes, la constatation des mêmes effets faisant suite aux mêmes causes, en un mot l’observation toujours identique à elle-même de ronchonnement rigoureux et méthodiques des mêmes faits: voilà ce que nous appelons l’ordre.

Tout changement, toute infraction à ces sortes de règles issues de la multiplicité et de la constance de nos constatations personnelles et des observations générales constitue le désordre.

En un mot, ordre et désordre étant deux tertres dont la signification est exclusivement subjective, est considéré comme ordre tout ce qui est conforme aux notions que nous nous sommes faites ou que l’on nous a inculquées ; est considéré comme désordre tout ce qui y est contraire.

En conséquence, l’harmonie que nous remarquons dans le cosmos procède de notre esprit. Et ces admirables qualités d’ordre qui nous suspendent en Contemplation devant la régularité de l’agencement universel, c’est notre intellect qui a eu la générosité d’en doter la nature.

L’ordre le désordre sont des choses qui intrinsèquement n’existent pas. Dans les mondes solaires qui emplissent l’espace, il n’y a ni ordre ni désordre ; il y a purement et simplement des corps, qui en raison de leur volume, de leur densité, de leurs propriétés respectives et de leur distance se meuvent dans des conditions toujours les mêmes qu’il nous a été donné d’observer.

De sorte qu’il n’a d’ordre dans le Grand Tout que celui que notre entendement y a introduit. Le facteur de l’ordre, de l’harmonie, ce ne serait donc pas Dieu, ce serait l’homme !

L’hypothèse «dieu» est absurde

Forts de ce que la science est loin d’avoir tout expliqué et s’imaginant que en dehors de la conjecture d’une création, les origines du monde restent obstinément impénétrables, les croyants ont recours, pour expliquer ces origines, à l’hypothèse d’un Être éternel dont la Toute-puissance aurait tout crée. 

II faut s’entendre tout d’abord sur la valeur de cette expression religieuse créer.

Créer, ce n’est pas prendre un ou plusieurs éléments déjà existants et les coordonner ; ce n’est pas assembler des matériaux et les disposer d’une certaine façon. L’horloger, par exemple, ne crée pas une montre ; l’architecte ne crée pas une maison. Créer, c’est donner l’existence à ce qui n’existe pas, c’est tirer du néant c’est faire quelque chose de rien.

Eh bien ! l’hypothèse d’une création quelconque est une pure absurdité. Car il est inadmissible que de rien on puisse tirer quoi que ce soit ; et le célèbre aphorisme formulé par Lucrèce : Ex nihilo nihilest et reste l’expression d’une invincible exactitude.

Si donc la matière n’a pu être tirée du néant c’est qu’elle a toujours existé, et dans ce cas, il faut se demander, dans l’hypothèse d’un Etre créateur, où se trouvait cette matière.

Elle ne pouvait être qu’en lui ou hors de lui.

Dans le premier cas, Dieu cesse d’être un pur Esprit : la matière était en lui ; elle résidait dans son Être ; elle faisait partie intégrante de sa personnalité ; comme lui, elle est éternelle, infinie, toute-puissante, car l’Absolu ne comporte et ne peut comporter aucune contingence aucune relativité. Conséquemment, la matière est son auto créatrice et l’hypothèse d’une immatérialité ayant extrait d’elle-même des éléments matériels devient stupide.

Dans le second cas, c’est-à-dire si la matière n’était pas en Dieu, mais hors de lui, elle lui était coexistante. Elle n’a plus d’origine que lui ; elle est comme lui, de toute éternité ; dés lors,, elle n’a pas été créée et la conjecture d’une création devient absurde.

Dans les deux cas, c’est l’incohérence, la déraison !

Mais où l’absurdité de la création chrétienne éclate d’une façon peut-être plus tangible parce qu’elle se présente à nous sous une forme moins abstraite, c’est dans la Révélation.

La révélation

L’idée d’une création appelle fatalement celle d’une Législation suprême et l’idée d’une Législation suprême implique nécessairement celle d’une inévitable sanction.

Cela est si exact qu’il n’est pas une seule religion qui ne comporte à la fois des prescriptions et des défenses constituant la loi de Dieu, et un système de récompenses et de châtiments destinés à sanctionner cette loi.

II faut ajouter que, pour s’ériger en Juge suprême, il devient nécessaire que le Maître nous fasse connaître sa Loi, afin que nous sachions ce qu’il faut faire pour mériter la récompense, ce qu’il faut éviter pour fuir le châtiment.

La Révélation, c’est l’acte par lequel le Créateur, principe de toute Justice et de toute Vérité, nous aurait fait connaître sa Loi. Il serait servi, à titre d’intermédiaires, des Êtres de prédilection : prophètes et apôtres que la religion chrétienne nous présente comme inspirés de Dieu. 

C’est donc par la bouche de ces personnages inspirés que le Verbe divin se serait fait entendre, et c’est dans les Écritures dites Saintes que serait consignée la Révélation.

Eh bien ! que nous enseignent les Écritures touchant les origines du monde en général et de l’homme en particulier ? Elles nous enseignent des choses que l’ignorance de nos pères a pu prendre pour des vérités, mais qu’il n’est plus permis de croire aujourd’hui, tellement elles sont en désaccord avec les affirmations de la science contemporaine…

Elles nous enseignent que, sortant brusquement de sa séculaire inaction, le nommé Dieu eut la fantaisie de donner naissance à ce qui existe déjà et créa le tout en six jours.

A quel moment l’Éternel a-t-il fait cet ouvrage ? Quand s’est-il abaissé, comme dit Malebranche, jusqu’à daigner se faire créateur ? — A un moment donné du temps. Voilé ce qu’affirment toutes les Genèses ce qu’impliquent d’ailleurs le mot et l’idée de création. Alors Dieu se serait donc croisé les bras pendant toute l’éternité antérieure ?

Mais qu’est-ce qu’une éternité coupée en deux ? Comment admettre le grand géomètre dormant toute une première éternité, puis s’éveillant tout à coup pour évoquer du néant cet univers absent jusqu’alors, pour remplir et peupler le vide insondable pour donner à cette mort universelle la vie universelle ?

La contradiction est flagrante. l’Être nécessaire n’a pu rester un seul moment inutile. L’Être actif et éternel n’a pu manquer d’agir éternellement. II faut donc admettre un monde éternel comme le créateur. Mais en admettant cette coexistence, on avoue que l’Univers n’a point été créé, que la création est un non-sens, une impossibilité. Les Écritures placent le déluge 700 ans après la création et 3700 ans avant la naissance de Jésus-christ, dont 7900 ans nous séparent. De l’addition de ces trois chiffres, il résulte que la création remonterait à 6300 ans. Tel est l’extrait de naissance qu’il a plu au Très-Haut de délivrer à son œuvre et de nous communiquer par la révélation.

Or, il est établi par des calculs rigoureusement exacts que les bouleversements géologiques qui ont révolutionné notre propre planète remontent à des milliers et à des centaines de milliers de siècles. Qui ne sait, par exemple, qu’une de nos plus hautes futaies actuelles ne produisant, réduite en houille, qu’une mince couche de 15 millimètres, on a calculé que, pour former des strates profondes d’un bassin houiller comme celui du Northumberland, il n’a pas fallu moins de neuf millions d’années ? Et pourtant la formation houillère n’est qu’une des cinq ou six grandes périodes qui ont précédé l’époque historique, l’apparition de l’homme sur la terre.

Quant à cette dernière époque, les preuves abondent qu’elle remonte à plusieurs milliers de siècles. On a, dans maints endroits, recueilli des ossements humains enfouis à des profondeurs considérables à côté de silex, de poteries et d’autres objets mêlés à des restes de grands pachydermes. Il devient évident, par le calcul de proportion, que l’homme, contemporain des éléphants et des rhinocéros, existait déjà il y a prés de trois cent mille ans.

Parlerai-je de cette ridicule légende d’Adam et d’Ève dans le paradis terrestre, en état de parfaite félicité, frappés subitement de déchéance pour avoir enfreint la défense de goûter au fruit défendu ? Parlerai-je de Josué arrêtant le soleil ? Parlerai-je de Jonas séjournant trois jours dans le ventre d’une baleine, alors qu’il est démontré que l’œsophage de cet animal ne permet pas le passage d’un corps humain ? Parlerai-je de la traversée à pied sec de La Mer Rouge ? Parlerai-je ?

Non ! c’est trop ridicule. L’absurdité est trop flagrante. Quelle posture pour un Dieu, pour le principe et la source de toute vérité et de toute science, que cet étalage de stupidités, cet amoncellement de mensonges ou d’erreurs ! N’insistons pas.

L’hypothèse «dieu» est criminelle

Les considérations qu’il me reste â développer se rattachent au Dieu Providence.

On nomme Providence le gouvernement du monde par le Dieu qui l’a crée.

II saute aux yeux qu’un tel gouvernement, exercé par un Être qui prévoit tout, qui sait tout, qui peut tout, ne devrait supporter aucun désordre, aucune insubordination.

Or, le mal existe : mal physique et mal moral et l’existence du mal est radicalement inconciliable avec celle d’une Providence.

La providence et le mal

Nous souffrons de l’intempérie des saisons, de l’éruption de volcans, des tremblements de terre des tempêtes, des cyclones, des incendies, des inondations, des sécheresses, de la famine, des maladies, des fléaux, des blessures, des douleurs, de la mort, etc., etc. C’est le mal physique.

Nous sommes témoins ou victimes d’innombrables injustices, violences, tyrannies, spoliations meurtres, guerres. Partout la fourberie triomphe de la sincérité l’erreur de la vérité, la cupidité du désintéressement. Les sciences, les arts, quel usage en font les gouvernements, sortes de providences terrestres ? Les font ils servir à la paix au bien-être à la félicité générale ! L’histoire, pleine de crimes atroces et d’effroyables calamités, n’est que le récit des malheurs de l’humanité. C’est le mal moral.

Le mal, d’où sort-il ?

Si l’on admet l’existence de Dieu, on admet du même coup que tout ce qui existe procède de Lui. C’est donc Dieu, cet Être de vérité qui a engendré l’erreur ; c’est Dieu, ce principe de Justice quia donné naissance à l’Iniquité ; Dieu, cette source de toute Bonté qui a enfanté le Crime !

Et c’est ce Dieu centre et foyer de la douleur et de la perversité, que je devrais respecter, servir, adorer?…

Le Mal existe, nul ne peut le nier.

Eh bien ! de deux choses l’une : ou bien Dieu peut supprimer le mal, mais il ne le veut pas ; dans. ce cas, sa puissance reste entière, mais, s’il reste puissant, s’il devient méchant, féroce,, criminel ; ou bien Dieu veut supprimer le mal, mais il ne le peut pas et alors, il cesse d’être féroce, criminel, mais il devient impuissant.

Ce raisonnement a toujours été et sera à tout jamais sans réplique.

Le concept et le sentiment que nous avons de l’Équité ne nous disent-ils pas que quiconque voit se commettre sous ses yeux une action coupable, et pouvant aisément l’empêcher, la laisse s’accomplir, devient complice de cette action, et devient criminel au même titre que celui qui l’a perpétrée ?

Ce Dieu, qui étant donné son omnipotence pourrait empêcher sans effort le mal et ses horreurs et qui n’intervient pas, ce Dieu est criminel, il est d’une férocité sans bornes. Que dis-je ? Lui seul est féroce, lui seul est criminel. Puisque seul il est capable de vouloir et de pouvoir ; seul il est coupable et doit assumer toutes les responsabilités.

Dieu et la liberté humaine

II est vrai qu’avec cette souplesse qui caractérise l’esprit religieux et à l’aide de ces sophismes captieux qui ont fait de la race des prêtres les casuistes les plus dangereux les Déistes objectent que le mal n’est pas le fait de leur Dieu, mais celui de l’homme à qui, dans sa souveraine bonté, Dieu aurait concédé cet attribut : la liberté, afin que, capable de discerner le bien du mal et de se déterminer en faveur du premier plutôt que du second, l’homme fût justiciable de ses actions et connût la récompense ou la peine attachée à la pratique du bien ou du mal.

Cette objection est sans valeur.

Et tout d’abord, si nous supposons un instant que Dieu existe, et qu’il a daigné nous gratifier de la liberté, on ne saurait méconnaître que, cette liberté nous venant de lui, c’est elle qui, par l’action, s’affirme dans le mal comme dans le bien. Peut-on expliquer que, de cette parcelle de liberté arrachée à l’Être souverainement libre, un aussi méchant usage soit fait sans que la liberté divine ait contenu, à l’état potentiel -telle la semence contient la moisson – cette récolte de turpitudes, de bassesses, de souffrances ?

Si le mensonge, l’ignorance, la méchanceté, le crime proviennent de cette liberté dont Dieu nous a gratifiés, Dieu lui-même est menteur, ignorant, méchant et criminel.

Mais concilier ces deux choses : l’existence de Dieu et la liberté humaine est impossible. Si Dieu existe, lui seul est libre.

L’être qui dépend partiellement d’un autre n’est libre que partiellement ; celui qui est sous l’entière sujétion d’un autre ne jouit d’aucune liberté. II est le bien, la chose, l’esclave de ce dernier.

Dés lors, si Dieu existe, l’homme n’est plus que le jouet de son caprice, de sa fantaisie. Celui à qui rien n’échappe de nos intentions non plus que de nos actions, Celui qui tient en réserve des tortures sans fin prêtes à punir le téméraire qui violerait ses prescriptions ou ses défenses. Celui qui, plus rapide que la foudre peut nous frapper de mort à toute heure, à toute seconde, Celui-là seul est libre, parce que seul il propose et dispose. Il est le maître ; l’homme est son esclave. 

En tous cas, que dire de la sauvagerie de ce Juge qui prévoyant tous nos agissements et ceux-ci arrivant fatalement, conformément à la prescience divine, fait pleuvoir sur nous des torrents de feu et nous précipite dans l’éternel séjour des tourments inexprimables pour châtier une heure d’égarement, une minute d’oubli ?

De tous les tortionnaires, ce juge est le plus implacable, le plus inique, le plus cruel !

Les crimes de la religion

Étonnez-vous ensuite du mal que les religions ont fait à l’humanité, des supplices dont elles ont peuplé la terre !

Criminelle au point de vue métaphysique, l’idée de Dieu l’est encore plus — si possible — au point de vue historique.

Car Dieu, c’est la religion.

Or, la religion, c’est la pensée enchantée. Le croyant a des yeux et il ne doit pas voir ; il a des oreilles et il ne doit pas entendre ; il a des mains et il ne doit pas toucher ; il a un cerveau et il ne doit pas raisonner. II ne doit pas s’en rapporter à ses mains, à ses oreilles, à ses yeux, à son intellect. En toutes choses, il a pour devoir d’interroger la révélation, de s’incliner devant les textes, de conformer sa pensée aux enseignements de l’orthodoxie. L’évidence, il la traite d’impudence blasphématoire, quand elle se pose en adversaire de sa foi. La fiction et le mensonge il les proclame vérité et réalité quand ils servent les intérêts de son Dieu.

Ne tentez pas de lui faire toucher du doigt l’ineptie de ses superstitions, il répliquera en vous fermant la bouche, s’il en a la force, en vous injuriant lâchement par derrière s’il est impuissant.

La religion prend l’intelligence à peine éveillée de l’enfant, la façonne par des procédés irrationnels, t’acclimate à des méthodes erronées et la laisse désarmée en face de la raison, révoltée contre l’inexactitude. L’attentat que le Dogme cherche à accomplir contre l’enfant d’aujourd’hui, elle l’a consommé durant des siècles contre l’humanité-enfant. Profitant, abusant de la crédulité, de l’ignorance de l’esprit craintif de nos pères, les religions – toutes les religions – ont obscurci la pensée, enchaîné le cerveau des générations disparues.

La religion, c’est encore le progrès retardé.

Pour celui qu’abêtit la stupide attente d’une éternité de joies ou de souffrances, la vie n’est rien.

Comme durée, elle est d’une extrême fugitivité, vingt, cinquante, cent ans n’étant rien auprès des siècles sans fin que comporte l’éternité. L’individu courbé sous le joug des religions va-t-il attacher quelque importance à cette courte traversée à ce voyage d’un instant ? II ne le doit pas.

A ses yeux la vie n’est que la préface de l’éternité qu’il attend ; la terre n’est que le vestibule qui y conduit.

Dès lors, pourquoi lutter, chercher, comprendre, savoir ? Pourquoi tant s’occuper d’améliorer les conditions d’un si court voyage ? Pourquoi s’ingénier à rendre plus spacieux, plus aéré, plus éclairé ce vestibule, ce couloir où l’on ne stationne qu’une minute ?

Une seule chose importe : faire le salut de son âme, se soumettre à Dieu.

Or, le progrès n’est obtenu que par un effort opiniâtre ; celui-ci n’est réalisé que par qui en éprouve le besoin. Et puisque bien vivre, satisfaire ses appétits, diminuer sa peine, accroître son bien-être, sont choses de peu de prix aux regards de l’homme de foi, peu lui importe le progrès !

Que les religions aient pour conséquences l’enchaînement de la pensée et la mise en échec du progrès, ce sont des vérités que l’histoire se charge de mettre en lumière, les faits venant ici confirmer en foules les données du raisonnement.

Peut-on concevoir des crimes plus affreux ?….

Et les guerres sanglantes, qui au nom et pour le compte des divers cultes, ont mis aux prises des centaines, des milliers de générations, des millions et des centaines de millions de combattants ! Qui énumérera les conflits dont les religions ont été la source ?

Qui formulera le total des meurtres des assassinats, des hécatombes, des fusillades, des crimes dont le sectarisme religieux et le mysticisme intolérant ont ensanglanté le sol sur lequel se traîne l’humanité écrasée par le tyran sanguinaire que les castes sacerdotales se sont donné la sinistre mission de nous faire adorer ?

Quel incomparable artiste saura jamais retracer, avec la richesse de coloris suffisante et l’exactitude de détails nécessaire, les tragiques péripéties de ce drame dont l’épouvante terrifia durant six siècles les civilisations assez déshéritées pour gémir sous la domination de l’Église catholique, drame que l’histoire a flétri du nom terrible d’ «Inquisition» ?

La religion, c’est la haine semée entre les humains, c’est la servilité lâche et résignée des millions de soumis; c’est la férocité arrogante des papes, des pontifes, des prêtres.

C’est encore le triomphe de la morale compressive qui aboutit à la mutilation de l’être : morale de macération de la chair et de l’esprit, morale de mortification, d’abnégation, de sacrifice ; morale qui fait à l’individu une obligation de réprimer ses plus généreux élans, de comprimer les impulsions instinctives, de mater ses passions, d’étouffer ses aspirations ; morale qui peuple l’esprit de préjugés ineptes et bourrelle la conscience de remords et de craintes ; morale qui engendre la résignation, brise les ressorts puissants de l’énergie, étrangle l’effort libérateur de la révolte et perpétue le despotisme des maîtres, l’exploitation des riches et la louche puissance des curés.

L’ignorance dans le cerveau, la haine dans le coeur, la lâcheté dans la volonté, voilà les crimes que j’impute à l’idée de Dieu et à son fatal corollaire la religion. 

Tous ces crimes dont j’accuse publiquement, au grand jour de la libre discussion, les imposteurs qui parlent et agissent au nom d’un Dieu qui n’existe pas, voilà ce que j’appelle «les Crimes de Dieu», parce que c’est en son mon qu’ils ont été et sont encore commis, parce qu’ils ont été et sont encore engendrés par l’Idée de Dieu.

Conclusion

L’heure est décisive.

Sous l’oeil bienveillant du Ministère que nous subissons, le réveil clérical s’accentue. Les bataillons noirs s’agitent. L’Église tente un effort suprême ; elle livre bataille, tous ses soldats debout et toutes ses ressources déployées. A cette armée de fanatiques, opposons un front de bataille compact et énergique. 

II ne s’agit point ici de l’avenir d’un parti ; c’est l’avenir de l’humanité, c’est le nôtre qui est en jeu.

Sur ce terrain, l’entente peut, l’entente doit se faire entre tous les êtres de progrès, tous les penseurs, tous les virils.

Chacun peut conserver sa liberté d’allure et, sans rien abdiquer de ses convictions personnelles, marcher au combat contre le Dogme, contre le Mystère, contre l’Absurde, contre la Religion !

Depuis trop longtemps, l’humanité s’inspire d’un Dieu sans philosophie ; il est temps qu’elle demande sa voie à une philosophie sans Dieu.

Serrons nos rangs, camarades ! Luttons, bataillons, dépensons-nous. Nous rencontrerons, sur notre route, les embûches, les attaques soudaines ou prévues des sectaires. Mais la grandeur et la justesse de l’Idée que nous défendons soutiendront nos courages et nous assureront de la victoire.

= = =

(*) Note biographique:

Sébastien Faure (1858-1942)

Issu d’une famille de la haute bourgeoisie catholique, le jeune Sébastien Faure envisageait de devenir missionnaire. La mort de son père le contraignit à y renoncer pour se consacrer à sa famille.

Le contact avec la vie quotidienne l’amena à réfléchir, à lire des auteurs jusque-là proscrits. Il perdit la foi et décida de rompre avec le milieu d’où il était issu. Il s’enrôla dans l’infanterie mais la vie militaire le déçut rapidement et il termina son engagement simple soldat.

Après un séjour d’un an en Grande-Bretagne, devenu inspecteur dans une compagnie d’assurance, il épousa une jeune femme protestante malgré l’opposition de sa mère. Ils s’installèrent à Bordeaux.

Sébastien Faure s’intéressait alors aux questions sociales et commença sa carrière de militant. D’abord adepte de Jules Guesde, il fut candidat du Parti ouvrier aux législatives d’octobre 1885, recueillit 600 voix et fit découvrir son talent d’orateur. Ses activités militantes provoquèrent la séparation des époux Faure.

Installé à Paris, il se détacha peu à peu du guesdisme et s’intéressa au mouvement anarchiste. Il devint un ardent propagandiste de l’idéal libertaire, parcourant la France en tout sens pour présenter des conférences aux titres percutants ou provocateurs : Douze preuves de l’inexistence de Dieu, La Pourriture parlementaire, Ni commander, ni obéir… Ses tournées, minutieusement préparées, obtinrent bientôt un grand succès. Ses principales cibles étaient l’État, le Capital et la religion.

Sa bibliographie est abondante et les titres de journaux ou périodiques qu’il fonda ou auxquels il a collaboré sont nombreux. Il attira ainsi l’attention de la police et fut plusieurs fois arrêté, condamné et emprisonné. En pleine période terroriste (la propagande par le fait), les lois scélérates permirent même la tenue du spectaculaire procès des Trente (août 1894) dans lequel il fut impliqué.

L’affaire Dreyfus l’absorba à partir de février 1898. Il rédigea un J’accuse plus violent que la lettre de Zola, publia une brochure, Les Anarchistes et l’affaire Dreyfus, multiplia les conférences et entraîna avec lui les libertaires qui avaient d’abord considéré que la question ne les regardait pas.

Il s’investit ensuite dans la propagande néo-malthusienne aux côtés d’Eugène Humbert, puis, désireux de concentrer ses efforts sur une œuvre unique au lieu de les disperser au hasard des circonstances, il entreprit de faire vivre une communauté éducative fondée sur les principes libertaires : La Ruche.

La guerre de 1914-1918 révéla de profondes divergences au sein du mouvement anarchiste. Tandis que Pierre Kropotkine et Jean Grave se ralliaient à L’Union sacrée, Errico Malatesta restait résolument antimilitariste. En France, Sébastien Faure fut un des premiers à prendre ouvertement position en publiant un manifeste intitulé Vers la paix qui lui valut une convocation au ministère de l’Intérieur au cours de laquelle il fut persuadé par Louis-Jean Malvy d’interrompre sa campagne pacifiste. Celle-ci fut reprise par d’autres militants anarchistes : Louis Lecoin, Pierre Ruff, Pierre Chardon, Émile Armand, puis plus tard par Sébastien Faure lui-même avec la publication d’un hebdomadaire de quatre pages intitulé Ce qu’il faut dire.

Cependant Sébastien Faure sortit physiquement ébranlé, moralement et politiquement brisé. Victime d’une campagne de calomnies et de rumeurs malveillantes il surmonta néanmoins une congestion pulmonaire et mit sur pied l’imprimerie La Fraternelle, fit paraître en 1922 le premier numéro de Le Revue anarchiste qui compta 35 livraisons, puis assuma la direction et la coordination de L’Encyclopédie anarchiste.

Il participa encore à une vaste campagne de soutien aux victimes de la guerre d’Espagne et se rendit à Barcelone et sur le front de Saragosse, mais les prises de position de la C.N.T.-F.A.I. le conduisirent à prendre ses distances puis à dresser un bilan plutôt négatif de l’expérience espagnole.

Pendant la Seconde guerre mondiale, quelque peu dépassé par les événements, il séjourna à Royan avec sa femme qu’il avait retrouvée après quarante ans de séparation. Il y mourut d’une congestion cérébrale le 14 juillet 1942.