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Gilets Jaunes, pédagogie et éducation critiques… L’éducation comme pratique de la liberté 2/2 (Paulo Freire)

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L’éducation comme pratique de la liberté (larges extraits)

 

Paulo Freire

1965

 

Titre de la version originale portugaise: “Educação Como Pratiqua da Liberdade”

 

Traduction de larges extraits de la version anglaise (Seabury Press), 1973 par Résistance 71

 

1ère partie

2ème partie

 

Société fermée et inexpérience démocratique

Note des traducteurs: dans ce chapitre, Freire parle essentiellement du cas de la société brésilienne. Nous en dégagerons brièvement la teneur essentielle.

[…] Notre colonisation, fortement prédatrice, fut fondée sur l’exploitation économique des vastes terres détenues et sur l’esclavage, d’abord autochtone puis africain. Une colonisation de ce type ne pouvait pas créer des conditions nécessaires au développement d’une mentalité perméable et flexible, caractéristiques d’un climat culturel démocratique.

[…] Dès le départ, la colonisation de Brésil fut avant tout une entreprise commerciale. Le Portugal n’avait aucune intention de créer une culture et une civilisation sur cette nouvelle terre, il n’était exclusivement intéressé que par l’aventure d’en tirer un très bon profit. Le territoire fut livré en pâture aux aventuriers. […] Ainsi, les grandes propriétés (latifundia) tournant en autarcie économique, fonctionnaient comme des systèmes en vase clos ayant un climat favorisant le despotisme, la gouvernance par décrets et la “loi” du maître des lieux.

[…] L’habitude de la soumission mena les hommes à s’adapter et à s’ajuster à leurs circonstances au lieu de rechercher à s’intégrer dans la réalité. L’intégration, l’attitude caractéristique des régimes démocratiques flexibles, demande une capacité maximum à la pensée critique. Par contraste, l’humain adapté, qui ne dialogue jamais ni ne participe à quoi que ce soit, s’accommode des conditions qui lui sont imposées et acquiert ainsi un état d’esprit autoritaire, servile et non-critique.

[…] Sans dialogue, l’auto-gouvernement ne peut pas exister, c’est pourquoi celui-ci était quasiment inconnu de nous. Il n’y a rien eu au Brésil de comparable avec les communautés agraires européennes étudiées par Joaquim Costa qui affirmait: “Depuis ses origines, toute l’humanité européenne a évolué sous un régime d’expérience politique.” Par contraste, le centre de gravité de la vie publique et privée brésilienne résidait dans un pouvoir extérieur (le Portugal) et l’autorité (coloniale). Les hommes étaient écrasés par le pouvoir extrême des grands propriétaires terriens, des gouverneurs de provinces, des capitaines militaires, des vice-rois etc. Le Brésil n’a jamais fait l’expérience d’un régime authentiquement démocratique.

[…] De plus, pendant la période coloniale, le Portugal maintint le Brésil dans une isolation quasi totale (NdT: le Brésil est devenu indépendant du Portugal en 1822 après avoir été occupé en 1500, soient 322 ans de règne colonial portugais). Des restrictions drastiques furent imposées non seulement sur les relations extérieures, mais également sur les relations entre les provinces brésiliennes elles-mêmes.

[…] Ce fut donc sur ce vaste manque d’expérience démocratique caractérisé par une mentalité féodale et soutenue par une structure économique et sociale coloniale, que nous avons tenté d’établir [à l’indépendance] et d’inaugurer une démocratie formelle.

[…]

Education contre massification

[…] La contribution spéciale de l’éducateur à la naissance de la nouvelle société devrait être une éducation critique qui pourrait aider à former de nouvelles attitudes, de nouveaux comportements critiques, car la conscience naïve que le processus historique a fait naître chez les gens les a laissés proies facile de l’irrationalité. Seule une éducation facilitant le passage d’une transition naïve vers une transition critique, augmentant la capacité de l’humain à percevoir les défis de son temps, peut préparer les gens à résister au pouvoir émotionnel de la transition.

Car lorsque les gens émergent dans un état de conscience, ils découvrent que l’élite les regarde avec mépris, en réponse, ils tendent à se comporter agressivement. L’élite, à son tour, apeurée par la menace envers la légitimité de son pouvoir, tente par la force ou le paternalisme de réduire au silence et de domestiquer la masse ; elle essaie de bloquer le processus d’émergence populaire. Ces circonstances exacerbent la climat irrationnel prévalent, stimulant les positions sectaires des castes variées. […] Ainsi, la classe moyenne, ayant peur d’une prolétarisation (NdT: alors qu’elle est elle-même partie intégrante de la classe prolétaire dans la mesure où elle n’a que sa force de travail à vendre pour survivre/vivre) et toujours à la recherche de privilèges et d’une mobilité verticale, perçoit cette émergence populaire au moins comme une menace à sa propre “paix” et réagit avec un dédain prévisible.

[…]

Nous ne pouvons certainement pas faire confiance au simple processus de modernisation technologique pour nous mener d’une conscience naïve vers une conscience critique. En fait, une analyse des sociétés hautement technologiques révèle habituellement la “domestication” des facultés critiques de l’humain par une situation dans laquelle il est dilué dans une masse et n’a que l’illusion du choix. Exclus de la sphère décisionnelle gérée par un nombre de plus en plus restreint de personnes, l’humain est manœuvré par les médias de masse au point de ne pas ou ne plus croire ce qu’il n’a pas entendu à la radio, vu à la télé ou lu dans un journal. Il en vient à croire une explication mythique de sa réalité. Comme quelqu’un qui a perdu son adresse, il est “déraciné”. Notre nouvelle éducation devra offrir à l’Homme le ou les moyens de résister à ce “déracinement”, tendance inhérente de notre civilisation industrielle qui accompagne sa capacité à améliorer les standards de vie (NdT: pas pour tout le monde néanmoins puisque des milliards sont laissés pour compte…)

Dans notre monde de haute technologie, la production de masse en tant qu’organisation du travail humain est probablement un des instruments les plus efficaces de la massification, de la réification de l’humain. En lui demandant d’agir mécaniquement, la production de masse le domestique. (NdT: l’agriculture avait déjà opérée cette domestication vers la fin du néolithique, ce qui favorisa le passage à la société étatique institutionnalisée…)

[…] On ne peut pas résoudre cette contradiction en défendant des schémas démodés et inadéquats de production, mais en acceptant la réalité et en tentant de résoudre ses problèmes objectivement. La réponse ne réside pas dans le rejet de la machine, mais plutôt dans l’humanisation de l’Homme (NdT: ceci ne pourra se produire qu’en dehors de toute relation étatique et marchande)

[…]

Ainsi la démocratie et l’éducation démocratique sont fondées sur la foi en l’Homme, sur le fait qu’ils peuvent non seulement discuter des problèmes de leur pays, de leur continent, de leur monde, de leur travail et des problèmes de la démocratie elle-même, mais qu’ils doivent le faire.

L’éducation est un acte d’amour et donc un acte de courage. Elle ne peut pas avoir peur de l’analyse de la réalité ou, dans l’embarras de se révéler comme une farce, d’éviter la discussion créatrice.

[…]

Education et Conscientização

Note des traducteurs: Dans ce chapitre, Freire parle aussi de l’expérience et du cas brésiliens, mais toujours en relation avec l’objectivité analytique de circonstance.

Ma préoccupation pour la démocratisation de la culture au sein du contexte de la démocratisation fondamentale, demanda une attention toute spéciale aux déficits quantitatifs et qualitatifs de notre éducation. En 1964 [au Brésil], environ 4 millions d’enfants en âge de scolarisation manquaient d’école ; dans la tranche d’âge des 14 ans et plus, il y avait 16 millions d’illettrés. Ces déficits alarmant constituaient un obstacle pour le développement du pays et pour la création d’une mentalité démocratique.

[…]

Il n’existe pas d’ignorance absolue ni de connaissance ou de sagesse absolue. Personne ne sait tout et personne ignore tout. La conscience dominante rend “absolue” l’ignorance afin de manipuler les soi-disants “incultes”. Si les humains sont persuadés être “totalement ignorants”, ils seront ainsi persuadés de ne pas être capables de se gérer eux-mêmes et seront sujets à une orientation, à une direction, à un “leadership” permanents de ceux qui se considèrent “cultivés” et donc “supérieurs”. (NdT: principe qui fut érigé dès l’antiquité dans la  philosophie orthodoxe telle qu’illustrée dans “La république” de Platon, le règne de l’aristocratie des “savants” gérant la plèbe pour son bien, par contraste avec la pensée organique englobante des pré-socratiques qui prévalait jusque là…)

Alors qu’ils appréhendent un problème ou un phénomène, les humains appréhendent aussi sa chaîne causale. Plus les humains comprennent la cause, plus critique sera leur compréhension de la réalité.

Leur compréhension sera à un tel point magique qu’ils ne saisiront pas la causalité. De plus, la conscience critique soumet toujours la cause à l’analyse. Ce qui est vrai aujourd’hui pourrait bien ne plus l’être demain.

La conscience critique représente “des choses et des faits existant de manière empirique, dans leurs corrélations causales et circonstancielles. La conscience naïve se considère supérieure aux faits, en contrôle des faits et ainsi libre de les comprendre comme elle le désire.

La conscience magique, par contraste, appréhende simplement les faits et les attribue à un pouvoir supérieur qui la contrôle et à qui elle doit donc se soumettre. La conscience magique se caractérise par le fatalisme, qui mène les humains à se croiser les bras, résignés à l’impossibilité de résister au pouvoir des faits.

La conscience critique est intégrée à la réalité, la conscience naïve se superpose à la réalité et la conscience fanatique, dont la naïveté pathologique mène à l’irrationnel, s’adapte à la réalité.

[…] Ceci veut dire que nous devons prendre les gens au point d’émergence et en les aidant à bouger de la transition naïve à la transition critique, faciliter leur intervention dans le processus historique.

Mais comment peut-on faire ?

La réponse semble résider en:

a) Une méthode active, dialogique, critique et stimulante sur la critique

b) Changer le contenu du programme éducatif

c) Utiliser des techniques comme le décorticage thématique et la codification

Dans un dialogue de A avec B, il y a communication et intercommunication. La relation d’empathie entre les deux pôles engagés dans une recherche commune existe. La matrice est amour, humilité, espoir, confiance, critique.

Né d’une matrice critique, le dialogue crée une attitude créatrice (Jaspers). Il se nourrit d’amour, d’humilité, d’espoir, de foi et de confiance. Lorsque les deux pôles du dialogue peuvent se rejoindre par amour, espoir et confiance mutuelle, ils peuvent alors se rejoindre dans une recherche critique de quelque chose. Seul le dialogue communique véritablement.

Le dialogue est la seule façon de faire non seulement dans les questions vitales d’ordre politique, mais aussi dans toutes les expressions de notre être. Ce n’est que par la vertu de la foi néanmoins que le dialogue a un pouvoir et un sens : dans la foi en l’humain et ses possibilités, ses capacités, par la foi de ce que je ne peux vraiment devenir vraiment moi-même que quand les autres sont aussi devenus eux-mêmes.” (Karl Jaspers, NdT: à mettre en parallèle avec ce que disait Michel Bakounine: “Je ne peux être libre que si les autres le sont..”)

Et donc nous mettons le dialogue en opposition avec l’anti-dialogue qui fut tant partie de notre formation historico-culturelle et si présent dans le climat de transition.

Dans l’anti-dialogue, A est au-dessus de B et correspond par “communiqué”, c’est une relation verticale dominant/dominé où la relation d’empathie est brisée. La matrice en est le manque d’amour, l’arrogance, le désespoir, la méfiance dans une ambiance acritique.

Cela implique nécessairement une relation verticale entre les personnes. Il y a un manque flagrant d’amour, de compassion, la relation est donc acritique et ne peut en rien induire une attitude critique positive. La relation s’auto-suffit à elle-même et est désespérément arrogante. Dans l’anti-dialogue, la relation d’empathie entre les pôles participants est brisée ; ainsi l’anti-dialogue ne communique pas, mais il fonctionne essentiellement par “communiqués”.

[…] Pour résumé, le contenu de notre nouveau programme éducatif implique le rôle de l’humain en tant que Sujet dans et avec le monde (et non pas comme Objet dans sa réification).

Avec ce point de départ, l’illettré va commencer à opérer un changement vis à vis de son ancienne attitude en se découvrant comme acteur et “fabricant” du monde de culture et découvrant qu’il/elle, aussi bien que la personne lettrée, possède une impulsion créatrice et re-créatrice. Il/elle découvrira que la culture est juste comme une figurine d’argile modelée par des artistes qui sont ses pairs, tout comme c’est le travail d’un grand sculpteur, d’un grand peintre, d’un grand mystique ou d’un grand philosophe ; que la culture est la poésie de poètes lettrés mais aussi celle des chansons populaires, que la culture de fait, est toute la création humaine.

Pour introduire le concept de culture, nous avons d’abord décortiqué ce concept en ses éléments et aspects fondamentaux. Puis, sur la base de ce décorticage, Nous avons “codifié” (représenté visuellement, par le dessin) 10 situations existentielles. Ces situations vous sont présentées en appendice de cet essai. Chaque représentation contenait un nombre d’éléments devant être “décodés” par le groupe des participants avec l’aide d’un coordinateur. Francisco Brenand, un des grands artistes contemporains brésilien, a peint ses codifications, intégrant parfaitement art et éducation.

Il est remarquable de constater avec quel enthousiasme ces illettrés engagent le débat et avec quelle curiosité ils répondent à des questions implicites à la codification. Des mots d’Odilon Ribeiro Coutinho: “Ces personnes détemporalisées commencent à s’intégrer d’elles-mêmes dans le temps.” Alors que le dialogue s’intensifie, un “courant” s’établit entre les participants, dynamique à un tel degré que le contenu des codifications correspond à la réalité existentielle des groupes.

Beaucoup des participants à ces débats affirment avec satisfaction et confiance qu’on ne leur montre “rien de nouveau, qu’ils se rappellent juste”. “Je fais des chaussures”, dit un participant “et maintenant je vois que j’ai autant de valeur que quelqu’un qui a un doctorat et qui écrit des livres.” “Demain, je vais aller au boulot la tête haute”, a dit un balayeur des rues de Brasilia. Il a découvert la valeur de sa personne. “Je sais maintenant que je suis cultivé” a dit emphatiquement un vieux paysan. Et quand on lui demanda comment se faisait-il qu’il sache maintenant qu’il était cultivé, il répondit avec la même emphase: “Parce que je travaille et qu’en travaillant, je transforme le monde.

Une fois que le groupe a perçu la distinction entre les deux mondes, nature et culture et a reconnu le rôle de l’humain dans chaque, le coordinateur présente des situations se focalisant ou servant à étendre d’autres aspects de la culture.

[…] Acquérir une alphabétisation n’implique pas de mémoriser des phrases, des mots ou des syllabes, objets sans vie déconnectés d’un univers existentiel, mais plutôt d’acquérir une attitude de création et de re-création, une auto-transformation produisant une position d’intervention dans un contexte particulier.

Ainsi le rôle de l’éducateur est fondamentalement d’entrer en dialogue avec les illettrés au sujet des situations concrètes et de simplement leur offrir les instruments avec lesquels ils peuvent s’éduquer eux-mêmes à lire et à écrire. Cet enseignement ne peut pas être fait du haut vers le bas de manière pyramidale, mais seulement de l’intérieur vers l’extérieur, par l’illettré lui/elle-même, avec la collaboration de l’éducateur. Voilà pourquoi nous avons recherché une méthode qui serait l’instrument de celui qui apprend en même temps que celui de l’éducateur et qui, de l’observation lucide d’un jeune sociologue brésilien : “identifierait le contenu d’apprentissage avec le processus d’apprentissage.

[…] Le programme est élaboré en plusieurs phases:

  • Phase 1: Recherche du vocabulaire des groupes avec lesquels on travaille. Cette recherche ce déroule au cours de rencontres informelles avec les habitants de la zone. On ne sélectionne pas seulement des mots ayant un bon poids existentiel, mais aussi des dictons, des phrases typiques aussi biens que des mots et expressions liés à l’expérience des groupes avec lesquels participent les chercheurs. Ces entretiens multiples révèlent des ennuis, des frustrations, des incrédulités, des espoirs et un désir de participer. […]
  • Phase 2: Sélection des mots générateurs du vocabulaire étudié, suivant ces critères: a) richesse phonétique b) difficulté phonétique c) ton pragmatique […]
  • Phase 3 : La création d’une “codification”, d’un code, la représentation de situations existentielles typiques du groupe avec lequel on travaille. Ces représentations fonctionnent comme des défis, comme des situations-problèmes codées contenant des éléments à être décodés par les groupes avec la collaboration d’un coordinateur. […] Les mots générateurs sont codifiés, évalués selon leur difficulté phonétique. Un mot générateur peut très bien personnifier toute une situation, ou il peut simplement référer à seulement un des éléments constitutifs de la situation.
  • Phase 4 : L’élaboration d’agendas, qui ne doivent servir que d’aides aux coordinateurs et en aucun cas de programme rigide auquel on doit obéir à la lettre.
  • Phase 5 : La préparation des cartes pédagogiques avec distinction des familles phonémiques correspondant aux mots générateurs.

[…]

Ainsi par exemple, alors que des hommes au travers de la discussion commencent à percevoir la tromperie résidant dans une publicité pour des cigarettes mettant en scène une très belle jeune femme en bikini (le fait qu’elle, son sourire, sa beauté et son bikini n’ont absolument rien à voir avec le produit: la cigarette…), ils commencent à découvrir la différence entre éducation et propagande. Dans le même temps, ils se préparent à discuter et à percevoir le même processus de tromperie dans la propagande idéologique ou politique, ils s’arment pour être capables de “dissocier les idées”. Ceci a toujours été en fait pour moi le moyen de défendre la démocratie et non pas un moyen de la subvertir.

On subvertit la démocratie (même si cela est fait au nom de la démocratie…) en la rendant irrationnelle, en la rendant rigide afin “de la défendre contre la rigidité totalitaire” ; en la rendant haineuse ; alors qu’elle ne peut se développer et s’épanouir que dans un contexte d’amour et de respect des personnes ; en la fermant, alors qu’elle ne peut vivre que dans l’ouverture ; en la nourrissant de peur alors qu’elle doit être courageuse ; en en faisant un instrument des puissants dans l’oppression des faibles ; en la militarisant contre le peuple ; en aliénant une nation au nom de la démocratie.

Nous défendons la démocratie en la menant dans un état que Mannheim appelle “la démocratie militante”, une démocratie qui n’a pas peur des gens, qui supprime les privilèges, qui peut planifier sans devenir rigide, qui peut se défendre sans haïr, qui est nourrit d’un esprit critique et non pas d’irrationalité.

Note des traducteurs: Ce texte est suivi en appendice de 10 cas d’études de situations qui furent  discutés dans des cercles culturels an Brésil. Ils furent illustrés par Francisco Brenand. A voir et lire dans le texte original, car sans les illustrations, il n’y a aucun intérêt à traduire le texte puisqu’ils sont directement inter-connectés…

= = =

Lecture complémentaire:

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Manifeste pour la Société des Sociétés

 

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Gilets Jaunes, pédagogie et éducation critiques… L’éducation comme pratique de la liberté (Paulo Freire)

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L’éducation comme pratique de la liberté (larges extraits)

 

Paulo Freire

1965

 

Titre de la version originale portugaise: “Educação Como Pratiqua da Liberdade”

 

Traduction de larges extraits de la version anglaise (Seabury Press), 1973 par Résistance 71

 

1ère partie

2ème partie

 

Note des traducteurs: 

Cet essai de 54 pages fut publié 4 ans avant l’œuvre phare de Freire “La pédagogie des opprimés” (1969 en espagnol et 1970 en portugais), que nous avons retraduit et republié intégralement en français, nous donne quelques indications supplémentaires sur l’analyse et la méthodologie éducatives de Freire pour parvenir à la réalisation de la conscience critique et de la conscientisation ou conscientização des opprimés pour leur émancipation finale définitive.

Dans cet essai, Freire aborde la théorie générale et la mise en application de modèles, qu’il explique aussi dans leurs applications de terrain au Brésil. Ces exemples brésiliens donnés sont des plus intéressants, mais demeurent dans un domaine très particulier, celui du monde rural brésilien quasi-illettré des années 1960. Dans notre traduction, nous nous sommes donc cantonnés à la généralité, à l’approche générale de Freire aux problèmes identifiés.

Contrairement à précédemment, nous n’avons pas eu accès au texte original en portugais et notre traduction ne se fie donc qu’au texte anglais de 1973 recueilli dans une compilation “Education for Critical Consciousness”.

L’essai se compose de 4 parties:

  • Société en transition
  • Société fermée et inexpérience démocratique
  • Education contre massification
  • Education et conscientização

Bonne lecture !


Prélude à la pédagogie des opprimés

 

Société et transition

L’être humain s’engage dans des relations avec les autres et avec le monde. C’est pour faire l’expérience du monde comme réalité objective, indépendant de lui-même, capable d’être connu. Les animaux, immergés dans la réalité, ne peuvent pas se relier au monde, ce ne sont que des créatures de simples contacts. La séparation et l’ouverture de l’humain au monde le distinguent comme être relationnel. Les humains, à l’encontre des animaux, ne sont pas seulement dans le monde mais existent avec le monde.

Les relations humaines avec le monde sont de nature plurielle, […] Les humains s’organisent, choisissent les meilleures réponses à apporter à un problème, se testent, agissent et changent par leur action même en réponse à un stimulus. Ils font tout cela de manière consciente, comme on utilise un outil pour gérer un problème.

Les humains interagissent avec le monde de manière critique. Ils appréhendent les données objectives de la réalité par la réflexion et non pas par réflexe comme le font les animaux. Et dans l’acte de la perception critique, les humains découvrent leur propre temporalité. Transcendant une dimension unique, ils restituent hier, reconnaissent aujourd’hui et se projettent demain. La dimension du temps est une des découvertes fondamentales dans l’histoire de la culture humaine. […] Ainsi, un chat n’a pas d’histoire ; son incapacité à émerger du temps le submerge dans un “aujourd’hui” totalement et irrémédiablement uni-dimensionnel duquel il n’a absolument aucune conscience. Les humains existent dans le temps. Ils sont dedans et ils sont dehors. Ils héritent, ils incorporent. Ils modifient. Les humains ne sont pas prisonniers d’un “aujourd’hui” permanent ; ils émergent et s’inscrivent dans le temps.

Alors que les humains émergent du temps, découvrent la temporalité et se libèrent de l’”aujourd’hui”, leur relation avec le monde s’imprègne de facto de conséquences. Le rôle normal de l’humain dans et avec le monde n’est pas un rôle passif. […] Répondant aux défis du monde, s’objectivisant, discernant, transcendant, les humains entrent dans un domaine qui leur appartient exclusivement, celui de l’histoire et de la culture.

L’intégration au contexte, par opposition à l’adaptation, est une forme d’activité humaine très distinctive. L’intégration résulte de la capacité de s’adapter à la réalité plus la capacité critique de faire des choix et de transformer cette réalité.

[…]

La personne intégrée est une personne en tant que Sujet. Par contraste, la personne adaptée est la personne en tant qu’Objet, l’adaptation représentant au mieux une forme d’auto-défense. Si l’humain est incapable de transformer la réalité, il va s’adapter. L’adaptation est une caractéristique d’attitude du monde animal, exhibée par l’humain, cela devient symptomatique de sa déshumanisation.

Au travers de l’histoire, les humains ont tenté de surmonter les facteurs qui les font s’accommoder, s’ajuster, dans une lutte, constamment menacée par l’oppression, pour atteindre finalement leur pleine humanité.

Alors que les humains interagissent dans et avec le monde en répondant aux défis de l’environnement, ils commencent à dynamiser, à maîtriser et à humaniser la réalité. Ils y ajoutent quelque chose qui leur est propre, en donnant une signification temporelle à l’espace géographique, en créant de la culture. Cette constante interaction des relations humaines avec le monde et leurs semblables ne permet pas l’immobilisme social (sauf en cas de pouvoir répressif). Alors que les humains créent, recréent et décident, des époques historiques commencent à prendre forme et c’est précisément en créant, en recréant et en décidant que les humains devraient participer à ces époques.

Une époque historique est caractérisée par une série d’aspirations, de préoccupations et de valeurs dans la recherche de la réalisation ; par des moyens d’être et de se comporter ; par des attitudes plus ou moins généralisées.

[…] Les humains jouent un rôle crucial dans la réalisation et le dépassement des époques historiques. Que les humains perçoivent ou pas les thèmes de l’époque et par dessus tout, le comment ils agissent sur la réalité de chacun de ces thèmes ainsi générés, va largement déterminer leur humanisation ou leur déshumanisation, leur affirmation en tant que sujet ou en tant qu’objet. Car ce n’est seulement que lorsque les humains comprennent bien les thèmes qu’ils peuvent vraiment intervenir dans la réalité au lieu que de ne demeurer que de simples spectateurs. Et ce n’est qu’en développant une attitude critique permanente que les humains peuvent dépasser une posture d’ajustement afin de devenir plus intégrés avec l’esprit du temps. Dans la mesure où une époque historique génère de manière dynamique ses propres thèmes, les humains devront faire usage de “toujours plus de fonctions intellectuelles et de moins de fonctions émotionnelles et instinctives”.

[…]

Si les humains sont incapables de percevoir de manière critique les thèmes de leur temps et ainsi incapables d’intervenir activement dans la réalité, ils sont aspirés dans le sillage du changement. Ils voient que les temps changent, mais ils sont submergés par ce changement et ne peuvent en conséquence pas distinguer leur dramatique signification. Une société qui commence à bouger d’une époque à une autre requiert le développement d’un esprit critique particulièrement critique. N’ayant pas cet esprit, les humains ne peuvent pas percevoir les contradictions marquantes qui se produisent dans la société comme valeurs émergentes à la recherche d’affirmation et de choc satisfaisant avec les anciennes valeurs se protégeant du changement naissant. Le temps de la transition d’époque [historique] constitue un “raz-de-marée” historico-culturel. Des contradictions croissent entre les façons d’être, de comprendre, de se comporter et de valoriser ce qui appartient à hier et les autres manières de compréhension et de comportement qui appartiennent à demain et annoncent le futur. Alors que les contradictions se creusent, la “lame de fond” devient de plus en plus forte et le climat qu’elle génère, de plus en plus émotionnel. Ce choc entre un hier qui perd sa signification mais qui lutte pour survivre et un demain qui cherche à gagner en substance, caractérise la phase de transition comme temps d’annonce et de décision. Ce toutefois, seulement dans la mesure où le choix résultant d’une perception critique des contradictions soit réel et capable d’être transformé en action. Un choix est illusoire dans la mesure où il représente les attentes des autres.

[…]

Par exemple, le statut non-autonome du Brésil a généré le thème de l’aliénation culturelle. De la même manière l’élite et les masses manquent totalement d’intégration dans la réalité brésilienne. L’élite vit de manière “surimposée” à cette réalité, le peuple quant à lui complètement submergé en elle. Il en revint à l’élite d’importer des modèles culturels étrangers et au peuple il incomba de suivre le mouvement d’être sous, d’être dirigé par l’élite et de n’avoir aucune part décisionnelle.

[…] Ainsi, le point de départ de la transition brésilienne, fut cette société très fermée à laquelle j’ai déjà fait référence, celle dont l’économie d’exportation de matières premières était entièrement déterminée par un marché extérieur, dont le centre même de la décision économique était situé à l’étranger, une société “réflexe”, “objet”, totalement dénuée du sens de nation, archaïque, illettrée, anti-dialogique et élitiste.

Cette société se divisa avec la rupture des forces qui la maintinrent en équilibre. Les changements industriels firent de la société brésilienne une société plus tout à fait fermée mais certainement pas encore totalement ouverte. Une société en cours d’ouverture. Les centres urbains s’ouvraient progressivement tandis que les centres ruraux demeuraient fermés.

[…]

Note des traducteurs pour ce qui suit: le mot “radicalisation” vient de “radical”, qui veut dire “racine”, “origine profonde”. Ce qui est radical ramène à la racine, à la source, aux fondamentaux. Le sémantique de la pensée unique sectaire a transformé cette signification réelle en un terme péjoratif voulant dire ou étant assimilé de nos jours à quelque chose “d’extrême” ou “d’extrémiste”, ce qui est un non-sens sémantique. Nous devons redéfinir les mots pour leur rendre leur sens réel. Ainsi un “radical” n’est pas un extrémiste, c’est quelqu’un qui recherche la racine de quelque chose, sur un plan politique, recherche l’être générique, organique pour que la société humaine s’harmonise de nouveau avec son être profond au delà des diktats de “l’avoir” marchand auxquels il/elle s’oppose.

= La radicalisation implique une augmentation de l’engagement dans la position qu’on a choisie. Cette position est essentiellement et de manière prédominante, critique, emprunte d’amour, humble et communicative ; elle est donc positive.

Une personne qui a pris une option radicale ne nie pas à autrui son droit de choisir, ni n’essaie d’imposer son propre choix. Elle peut discuter de leurs positions respectives. La personne est certes convaincue qu’elle a raison, mais respecte les prérogatives d’une autre personne de dire qu’elle a raison.  Le radical essaie de convaincre et de convertir, mais en aucun cas d’écraser son opposant. Il a néanmoins un devoir, imposé par l’amour, celui de réagir contre la violence de ceux qui essaient de le réduire au silence ; de ceux qui, au nom de la liberté, tuent sa liberté et la leur par la même occasion.

Être radical n’implique pas l’auto-flagellation. Les radicaux ne peuvent pas accepter passivement une situation dans laquelle le pouvoir excessif du petit nombre mène à la déshumanisation de tous.

Malheureusement, le peuple brésilien, élite et masses confondues, était de manière générale assez mal préparé à évaluer la transition de manière critique et ainsi, bousculé par la force des contradictions en lice, il commença à tomber dans des positions sectaires au lieu d’opter pour des solutions radicales.

Le sectarisme est essentiellement émotionnel et non-critique. Il est arrogant, anti-dialogique et donc anti-communicateur. C’est une position réactionnaire, que ce soit de la part d’une personne dite de “droite” (que je considère comme “sectaire née”) ou d’une personne dite de “gauche”. Le sectaire ne crée rien parce qu’il est incapable d’aimer. En total disrespect des choix des autres, il essaie d’imposer ses propres choix sur tout le monde. En cela réside l’inclinaison des sectaires vers l’activisme, c’est à dire vers l’action sans la vigilance de la réflexion, en cela se tient son goût pour les slogans, qui de manière générale demeure au niveau du mythe et des demies-vérités et attribue une valeur absolue à ce qui est purement relatif. Le radical par contraste, rejette l’activisme et soumet ses actions à la réflexion [critique].

Le sectaire, de droite ou de gauche, se dit propriétaire de l’histoire en tant que son seul créateur et en cela pense être le seul ayant le droit de donner le rythme à son mouvement. Les sectaires de droite et de gauche diffèrent en ce que l’un désire arrêter le cours de l’histoire et l’autre l’anticiper. D’un autre côté, ils sont similaires pour imposer leur propre conviction sur les gens, qu’ils réduisent à une simple masse. Pour le sectaire, le peuple, les gens n’ont d’importance que dans la mesure où ils soutiennent ses objectifs. Le sectaire désire que le peuple soit présent dans le processus historique en tant qu’activiste, manœuvré par une propagande intoxicante. Les gens ne sont pas supposés réfléchir. Quelqu’un d’autre va penser pour eux ; et c’est en tant que protégés, qu’enfants sous tutelle que les voit le sectaire. Les sectaires ne peuvent en aucun cas mener une révolution véritablement libératrice parce qu’ils ne sont pas eux-mêmes libres.

Le radical est un Sujet au degré de sa perception des contradictions historiques de manière critique croissante, néanmoins, il ne se considère pas comme le propriétaire de l’histoire. Et bien qu’il reconnaisse qu’il soit impossible de stopper ou d’anticiper l’histoire sans pénalité, il n’est en rien un simple spectateur de l’histoire en mouvement. Bien au contraire, il sait qu’en tant que Sujet, il doit et se doit de participer créativement avec d’autres sujets à ce processus en discernant les transformations afin de les aider et de les accélérer.

[…] Dans les sociétés aliénées, les humains oscillent entre un optimisme ingénieux et le désespoir.

Note des traducteurs: lisez ce qui suit avec à l’esprit ce qui se passe en France depuis novembre 2018 et le mouvement des Gilets Jaunes. Qu’en déduisez-vous ?…

[…] Pendant la phase de la société fermée, les gens sont submergés dans la réalité. Alors que cette société se brise, ils émergent. Non plus comme simples spectateurs, ils décroisent les bras, renoncent à l’attente et demandent une intervention. Jamais plus satisfaits de simplement regarder, ils veulent participer. Cette participation perturbe l’élite privilégiée, qui se réunit et s’assemble en réaction d’auto-défense.

En premier lieu, l’élite réagit spontanément. Plus tard, percevant plus clairement le menace impliquée avec l’éveil des gens et de la conscience populaire, elle s’organise. Elle amène un groupe de “théoriciens de crise” (le nouveau climat culturel est étiqueté: “crise”) ; elle crée des institutions d’assistance sociale et des armées de travailleurs sociaux, et au nom  d’une soi-disant menace à la liberté, répudie la participation des gens.

L’élite défend une démocratie sui generis dans laquelle les gens sont “malades” et ont besoin de “médicaments”, alors qu’en fait leur “maladie” n’est que le désir de parler et de participer. A chaque fois que les gens essaient de s’exprimer et d’agir librement, ceci constitue le signe qu’ils continuent à être malades et ont donc besoin de toujours plus de médicaments. Dans cette étrange interprétation de la démocratie, la santé est synonyme de silence et d’inaction populaires. Les défenseurs de cette “démocratie” parlent souvent du besoin de protéger le peuple de ce qu’ils appellent “une idéologie étrangère”, c’est à dire tout ce qui pourrait contribuer à une présence active des gens dans leur propre processus historique. Similairement est étiqueté comme “subversifs” tous ceux et celles qui entrent dans une dynamique de transition et deviennent ses représentants. On nous dit: “Ces gens sont subversifs, parce qu’ils menacent l’ordre.” En fait, l’élite n’a aucune alternative. En tant que classe sociale dominante, elle doit préserver “l’ordre social” quelqu’en soit le prix. Elle ne peut pas permettre quelques changements de base que ce soit, car cela affecterait leur contrôle sur la prise de décision. Donc, de son point de vue, tout effort pour surclasser un tel ordre veut dire que c’est une tentative criminelle de subversion.

[…] Ce climat irrationnel fait naître et nourrit des positions sectaires de la part de ceux qui désirent arrêter le cours de l’histoire afin de maintenir en place leurs propres privilèges et de la part de ceux qui espéraient anticiper l’histoire afin de mettre un terme aux privilèges.

[…] Ainsi les radicaux rejettent les palliatifs de “l’assistanat”, la force des décrets et le fanatisme irrationnel des “croisades”, défendant au contraire les transformations basiques de la société qui permettraient de traiter les humains comme sujets et non plus comme objets.

[…] L’assistanat est une méthode particulièrement pernicieuse essayant de vicier la participation populaire au processus historique. En premier lieu, cela contredit la vocation naturelle de l’humain d’être Sujet en cela qu’il traite les récipients des mannes comme des objets passifs, incapables de participer au processus de leur propre récupération ; en second lieu, cela contredit le processus de “démocratisation fondamentale”. Le plus grand danger de l’assistanat est la violence de son anti-dialogue, qui en imposant le silence et la passivité nie aux humains les conditions qui se développeraient naturellement ou même d’ouvrir leur conscience.

[…] La chose la plus importante est d’aider les humains (et les nations) à s’aider eux-mêmes, de les placer dans une situation  de conscience critique conflictuelle avec leurs problèmes, de faire d’eux les agents de leur propre rédemption. Par contraste, l’assistanat viole les humains d’une nécessité fondamentale: la responsabilité, de laquelle Simone Weil disait:

Pour que ce besoin soit satisfait, il est nécessaire que l’humain doive souvent prendre des décisions sur de petits ou grands sujets affectant des intérêts différents des siens, mais pour lesquels il se sente particulièrement concerné.

La responsabilité ne peut pas s’acquérir intellectuellement mais seulement au travers de l’expérience, elle est empirique. L’assistanat n’offre aucune responsabilité ni aucune opportunité de prendre des décisions, mais seulement des gestes et des attitudes qui encouragent la passivité. Que l’assistance soit d’origine nationale ou étrangère, cette méthode ne peut en rien mener un pays vers une destination démocratique.

[…]

L’existence est un concept dynamique impliquant un dialogue éternel entre l’humain et son alter ego humain, entre l’humain et le monde, entre l’humain et son créateur. C’est ce dialogue qui fait de l’humain un être historique.

[…]

La Conscientização représente le développement du réveil de l’attention critique. Elle n’apparaîtra pas comme un résultat naturel même de changements économiques majeurs, mais elle doit croître de l’effort éducatif critique fondé sur des conditions historiques favorables.

[…]

A suivre…

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Lectures complémentaires:

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Manifeste pour la Société des Sociétés

 

Appel de la seconde Assemblée des Assemblées des Gilets Jaunes de St Nazaire (5-7 avril 2019)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, gilets jaunes, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , on 10 avril 2019 by Résistance 71

 

Communiqué de la seconde Assemblée des Assemblées des Gilets Jaunes

St Nazaire 5-7 avril 2019

Nous Gilets jaunes, constitués en assemblées locales, réunis à Saint-Nazaire, les 5, 6 et 7 avril 2019, nous adressons au peuple dans son ensemble.

À la suite de la première assemblée de Commercy, environ 200 délégations présentes poursuivent leur combat contre l’extrémisme libéral, pour la liberté, l’égalité et la fraternité.

Malgré l’escalade répressive du gouvernement, l’accumulation de lois qui aggravent pour tous les conditions de vie, qui détruisent les droits et libertés, la mobilisation s’enracine pour changer le système incarné par Macron.

Pour seule réponse au mouvement incarné par les Gilets jaunes et autres mouvements de lutte, le gouvernement panique et oppose une dérive autoritaire.

Depuis cinq mois partout en France, sur les ronds-points, les parkings, les places, les péages, dans les manifestations et au sein de nos assemblées, nous continuons à débattre et à nous battre, contre toutes les formes d’inégalité et d’injustice et pour la solidarité et la dignité.

Nous revendiquons l’augmentation générale des salaires, des retraites et des minima sociaux ; ainsi que des services publics pour toutes et tous.

Nos solidarités en lutte vont tout particulièrement aux neuf millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté.

Conscients de l’urgence environnementale, nous affirmons : “fin du monde, fin du mois, même logique, même combat.”

Face à la mascarade des grands débats, face à un gouvernement non représentatif au service d’une minorité privilégiée, nous mettons en place les nouvelles formes d’une démocratie directe.

Concrètement, nous reconnaissons que l’assemblée des assemblées peut recevoir des propositions des assemblées locales, et émettre des orientations comme l’a fait la première assemblée des assemblées de Commercy. Ces orientations sont ensuite systématiquement soumises aux groupes locaux.

L’Assemblée des assemblées réaffirme son indépendance vis-à-vis des partis politiques, des organisations syndicales et ne reconnaît aucun leader autoproclamé.

Pendant trois jours, en assemblée plénière et par groupes thématiques, nous avons tous débattu et élaboré des propositions pour nos revendications, actions, moyens de communication et de coordination.

Nous nous inscrivons dans la durée et décidons d’organiser une prochaine Assemblée des assemblées en juin.

Afin de renforcer le rapport de forces, de mettre les citoyens en ordre de bataille contre ce système, l’Assemblée des assemblées appelle à des actions dont le calendrier sera prochainement diffusé par le biais d’une plateforme numérique.

L’Assemblée des assemblées appelle à élargir et renforcer les assemblées citoyennes souveraines et à en créer de nouvelles.

Nous appelons l’ensemble des Gilets jaunes à diffuser cet appel et les conclusions des travaux de notre assemblée.

Les résultats des travaux réalisés en plénière vont alimenter les actions et les réflexions des assemblées.

Nous lançons plusieurs appels : sur les européennes, les assemblées citoyennes populaires locales, contre la répression et pour l’annulation des peines des prisonniers et condamnés du mouvement. (Voir les pdf ci-dessous.)

Il nous semble nécessaire de prendre un temps de trois semaines pour mobiliser l’ensemble des Gilets jaunes et convaincre celles et ceux qui ne le sont pas encore. Nous appelons à une semaine jaune d’action à partir du 1er mai.

Nous invitons toutes les personnes voulant mettre fin à l’accaparement du Vivant à assumer une conflictualité avec le système actuel, pour créer ensemble, par tous les moyens nécessaires, un nouveau mouvement social écologique populaire.

La multiplication des luttes actuelles nous appelle à rechercher l’unité d’action.

Nous appelons à tous les échelons du territoire à combattre collectivement pour obtenir la satisfaction de nos revendications sociales, fiscales, écologiques et démocratiques.

Conscients que nous avons à combattre un système global, nous considérons qu’il faudra sortir du capitalisme.

Ainsi nous construirons collectivement le fameux « toutes et tous ensemble » que nous scandons et qui rend tout possible. Nous construisons toutes et tous ensemble à tous les niveaux du territoire.

Le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple. Ne nous regardez pas, rejoignez-nous !

L’assemblée des Assemblées des Gilets Jaunes

7 avril 2019

Note: Ce texte est redescendu dans les assemblées locales pour validation et propositions d’amendement.

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Textes en annexe du communiqué de St Nazaire:

AssDesAss-2-Appel-pour-des-assemblées-citoyennes

AssDesAss-2-Appel-pour-une-convergence-écologique

AssDesAss-2-Appel-pour-un-acte-national-pour-lannulation-des-peines

English translation by Resistance 71

 

Gilets Jaunes, Chiapas, Oaxaca, Acapatzingo, Rojava, luttes anticoloniales… en marche vers la société des sociétés ! (2ème partie)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 7 avril 2019 by Résistance 71


Vers la Société des Sociétés…

Parce qu’il n’y a pas de solutions au sein du système
et qu’il ne saurait y en avoir !…

 

Acapatzingo, communauté autonome urbaine 

Un monde nouveau au cœur de l’ancien

 

mardi 2 avril 2019, par Raúl Zibechi

 

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/Acapatzingo-communaute-autonome-urbaine-Un-monde-nouveau-au-coeur-de-l-ancien

 

1ère partie

2ème partie

 

Dans un deuxième temps, une nouvelle orientation est fixée à la suite de réunions et de débats dans les communautés, et il est décidé que le fonctionnement de tous les espaces de formation doit se faire autour de trois axes : la science, la culture et la formation politique. On s’engage à « travailler à la construction d’un système d’éducation en propre qui embrasse tous les niveaux de la maternelle au baccalauréat […] et qui revendique l’organisation comme forme de vie et comme unique moyen de lutter contre le système d’exploitation imposé [17] ».

En parallèle, apparaissent diverses initiatives : un espace pour les jeunes initialement appelé « assemblée des jeunes » ; des fêtes thématiques pour aborder des sujets comme la sexualité, la toxicomanie, les bandes organisées, la violence domestique, etc. ; un atelier de radio destiné aux jeunes ; un atelier de fabrication de T-shirts dans l’idée de créer des coopératives de production ; un atelier vidéo ; un atelier d’instruments de musique. Une équipe de psychologues s’est constituée qui travaille avec les membres des coopératives pour construire des formes de vie plus entières et moins aliénantes. Selon les psychologues, en aidant les personnes à se remettre de la violence due à l’oppression et à l’aliénation :

« […] la communauté d’Acapatzingo nous a enseigné et inculqué une notion de la psychologie très différente de celle en vigueur dans d’autres milieux. Il s’agit d’une psychologie qui ne prétend pas adapter les personnes à la société telle qu’elle est aujourd’hui, mais les fortifier et les soutenir pour qu’elles acquièrent des compétences et puissent transformer cette société, la construire à la mesure de nos besoins. [18] »

Au cours des années qui ont suivi, des liens se sont forgés avec d’autres collectifs, comme les Jeunes en résistance alternative et la Brigade des rues, qui ont enrichi le travail culturel et politique. En octobre 2012 a eu lieu la première rencontre des commissaires, qui avait pour thème « Capitalisme, autonomie, socialisme », dans la communauté Acapatzingo. De manière générale, le travail se fait partout sur la base des critères et méthodes diffusés par l’éducation populaire : autoformation collective avec des coordinateurs qui agissent en qualité d’initiateurs de débats, réunions en cercle pour faciliter la participation, tableaux de papier pour visualiser les différentes positions et les accords conclus, partir du quotidien qui est le nôtre, éveiller l’esprit critique, comprendre la réalité en la transformant, etc.

La troisième question est celle des règlements. Examinons en détail l’un de ces règlements, celui que s’est donné l’installation de Centauro del Norte. Il s’agit d’un terrain occupé en 2007 dans la zone de Pantitlán, où vivent quelque cinquante familles dans des logements temporaires disposés en lignes et séparés par des allées. Les secteurs correspondant à chaque brigade sont différenciés par leurs couleurs. Les logements, bien que rustiques, ne sont pas précaires : ils sont dotés de murs en dur, d’un sol en ciment et d’un toit léger. Dans l’installation prédominent la propreté et l’ordre, dans un climat général de dignité et d’organisation ; des espaces sont réservés aux jeux des enfants. On trouve des alarmes à différents endroits pour les situations d’urgence, et des espaces de regroupement, identifiés par un marquage au sol, sont prévus pour quand sonnent les alarmes.

Le Règlement général, similaire dans les différentes installations, contient douze pages et a été approuvé par tous les habitants du lieu. Le mouvement, signale le texte, veut offrir une possibilité de logement aux familles qui n’en ont pas mais « acceptent de rompre avec les habitudes et pratiques individualistes » pour construire un projet de vie collectif et solidaire qui se propose de « construire un pouvoir populaire [19] ».

La présence aux assemblées est obligatoire et les absences répétées peuvent donner lieu à l’exclusion de l’installation. L’assemblée a décidé de créer quatre commissions : la maintenance, chargée des travaux collectifs, la surveillance, la culture (dont les caractéristiques ont été décrites plus haut) et la santé, qui se charge de la prévention en matière de santé physique et mentale, du suivi des malades chroniques, et de l’organisation de campagnes de vaccination et de sensibilisation à une alimentation saine.

Note de R71: Intéressant de constater que la France des sections durant la révolution française dans les communes et surtout dans les grandes villes, fonctionnait grosso modo de la même façon…

Le règlement régit d’une manière stricte la vie collective : il interdit la maltraitance physique et psychologique, la diffusion de musique à trop fort volume, et précise que les conflits de voisinage doivent trouver une solution par le dialogue, tout en stipulant que la commission de surveillance peut intervenir dans les cas graves. Lorsque se produit un acte de violence physique, « l’agresseur devra assumer les frais de prise en charge et de traitement de l’agressé » et dans les cas graves, il peut être exclu de l’installation à titre temporaire ou définitif. Tout vol entraîne l’exclusion définitive indépendamment de la somme volée, voire l’expulsion de toute la famille dans certains cas [20].

Des espaces de jeu sont aménagés pour les enfants et il est prévu de tenir des assemblées d’enfants et de créer des commissions avec le soutien des adultes. Les aires communes doivent être propres et il est interdit d’y consommer des drogues ou de l’alcool. Les horaires et tâches des gardes sont définis de manière stricte. Les journées de travail collectif décidées par l’assemblée ou les commissions sont obligatoires.

Dans l’installation Centauro del Norte, j’ai pu observer que les personnes les plus actives sont les femmes, fières de montrer aux visiteurs le site, les espaces de santé, la bibliothèque que l’on trouve dans toutes les installations, et d’expliquer en détail le travail des commissions. Les enfants, de dix ans et plus, se montrent disposés à participer à des activités collectives. Chaque installation dispose d’un endroit pour la tenue des assemblées, qui fait parfois office de cantine. Dans tous les lieux que j’ai pu visiter, j’ai demandé ce qui est fait face à la violence domestique. Chaque fois on m’a répondu la même chose : l’agresseur doit quitter le site pendant un temps qui peut durer de quelques semaines à trois mois en fonction de ce que décide la femme, « pour qu’il réfléchisse ». Il ne peut revenir que si la femme est d’accord. La communauté apporte un soutien affectif à la famille.

Dans certaines installations, des affiches bien en vue indiquent le nom de la personne interdite de séjour. À Acapatzingo, on m’a assuré que, lorsqu’une agression se produit dans un foyer, les enfants sortent dans la rue et font retentir un sifflet, système utilisé par la communauté en cas d’urgence. L’atmosphère à l’intérieur des installations est paisible, au point que même dans des lieux très peuplés comme à Acapatzingo (qui compte environ trois mille habitants), il est courant de voir des enfants jouer tout seuls en toute tranquillité dans un espace sûr et protégé par la communauté.

III. Autonomie et communauté : le monde nouveau

L’expérience vécue à Acapatzingo et dans les communautés du FPFVI nous enseigne que des communautés urbaines peuvent être créées malgré les énormes difficultés et l’« obstacle structurel » auxquels elles se heurtent du fait que leurs membres dépendent d’un travail salarié et précaire [21]. Elle nous montre en outre que le monde ne change pas grâce aux grandes manifestations de rue mais que la nouveauté surgit dans les marges du système et à petite échelle : « Les grandes transformations ne commencent pas par le haut ni par des faits monumentaux et épiques, mais par des mouvements de petite taille et qui semblent sans intérêt au politique et à l’analyste d’en haut. [22] »

Les sociétés changent à partir du quotidien, par le biais de pratiques locales menées dans des espaces restreints, nécessairement autonomes, parce que l’autonomie est le périmètre qui protège les pratiques contre-hégémoniques. Disons que l’autonomie est le moyen permettant aux mondes autres d’exister. Ils en ont besoin pour se protéger précisément parce que ce sont des mondes différents. Il est impossible de savoir quand et comment ces pratiques et modes de vie se développeront, et encore plus de les diriger et les déterminer. En tant que militants, nous pouvons travailler à ce que les choses soient d’une façon déterminée dans un espace concret, mais nous ne pouvons pas — et nous ne devons pas — aspirer à définir à partir d’une position supérieure ce que sera la réalité globale.

Pour survivre, les gens d’en bas doivent tisser des liens avec d’autres personnes comme eux, établir ces relations fortes qui expliquent leur résistance et leur résilience, matérielles comme symboliques. Durant ce parcours, ils créent diverses formes de communautés, d’ejidos ou de colonias, généralement constituées de groupes de familles ayant une certaine stabilité et pérennité. Elles se disent et nous les appelons des « communautés » au sens large, et elles se reconnaissent comme telles. Toutes occupent un espace physique délimité, que nous nommons « territoire ». Dans les villes, ces communautés et territoires s’installent habituellement à la périphérie, bien que quelques-unes se trouvent dans des zones centrales, mais toujours dans des espaces marginaux par rapport à l’accumulation de capital. Ce sont souvent des espaces dégradés sur le plan environnemental et physique.

Par communauté, j’entends des pratiques et des façons de faire, de vivre, de produire et de reproduire la vie, qui se déroulent dans des espaces particuliers, avec des modalités et des temporalités pour la prise de décisions, et des mécanismes pour les faire respecter. Autrement dit, la communauté est aussi une forme de pouvoir, qui se différencie des autres parce que ce n’est pas un pouvoir d’État ni un pouvoir hiérarchique. Parmi les pratiques qui construisent une communauté, il faut insister sur la réciprocité, très différente de la solidarité parce qu’elle ne repose pas sur la relation sujet-objet mais sur la pluralité de sujets, et l’union fraternelle, qui suppose un lien intégral, matériel et spirituel, et qui est l’une des formes que prend l’horizontalité au sein de la communauté.

Les pratiques qui constituent une communauté ont pour fondements l’assemblée pour la prise de décisions, la rotation des tâches, le contrôle des responsabilités par la base, un ensemble de manières de faire que les zapatistes ont synthétisées dans les sept principes du « commander en obéissant » : servir et non se servir ; représenter et non se substituer ; construire et non détruire ; obéir et non commander ; proposer et non imposer ; convaincre et non vaincre ; baisser et non monter. Cet ensemble de pratiques témoigne du fait que la communauté n’est pas une institution ou une organisation, mais avant tout des formes de travail, dont deux sont particulièrement intéressantes : les travaux collectifs et les accords.

Les travaux collectifs constituent des pièces clés, le cœur de la communauté et, comme le soulignent les zapatistes, le moteur de l’autonomie. Je veux dire par là que la communauté ne peut se réduire à la propriété collective mais que la propriété ou les espaces communs doivent être maintenus par des activités permanentes, constantes, car ce sont elles qui peuvent changer les habitudes et les inerties individualistes et égocentriques. Certaines sociétés se sont limitées à la propriété collective ou publique des moyens de production sans réaliser de travaux collectifs. Il en a résulté une reproduction des valeurs et des modes de faire, c’est-à-dire la culture, du système capitaliste.

La conception occidentale de la communauté est centrée sur la propriété collective, y compris dans l’analyse marxiste. Même quand Marx a revalorisé le rôle de la commune rurale lors de ses échanges avec la populiste russe Véra Zassoulitch, il a continué de la considérer du point de vue de la propriété. Il a considéré que sa caractéristique fondamentale est « la propriété commune de la terre » qui permet l’appropriation collective du produit [23]. Il est évident que la propriété collective joue un rôle important dans l’existence d’une communauté, mais je pense qu’il ne faut pas la réduire à cette variable. Le faire reviendrait à adopter une perspective économiciste et à sous-estimer tous les autres aspects. Considérer la communauté comme un ensemble de pratiques (dans la production, la santé, l’éducation, les formes de vie…) ouvre le concept de communauté au lieu de l’enfermer dans les formes de propriété.

Un des aspects centraux de ces pratiques réside dans les travaux collectifs consacrés à soigner, protéger, faire grandir et produire les biens communs de la communauté. À Acapatzingo, l’une des formes que prennent les travaux collectifs sont les tours de garde, mais ce n’est pas la seule. Les équipements collectifs, les rues et les réseaux d’égouts ont été construits collectivement.

Les accords sont le résultat de longs débats en assemblée, qui peuvent se prolonger tout le temps nécessaire jusqu’à ce qu’on arrive à l’accord, qui est une sorte de consensus car les décisions ne sont pas prises par le vote. L’accord suppose que la communauté se dote de moyens coercitifs pour faire appliquer les décisions. Mais cette coercition se distingue de celle de l’État pour une raison simple : elle n’est pas exercée par un corps spécialisé, séparé de la communauté et placé au-dessus d’elle (bureaucratie), mais c’est toute la communauté qui veille à ce que ses décisions soient appliquées. Les règlements remplissent ce double rôle ; ils représentent les accords et définissent les mécanismes nécessaires pour les faire appliquer.

Les communautés enracinées dans un territoire sont souvent harcelées par le système, l’État et le capital, qui ont besoin d’imposer leur ordre dans tous les espaces et de soumettre toutes les personnes à leurs lois. Sur ce point, les communautés peuvent choisir de se plier à l’ordre étatique-capitaliste ou de résister en conservant une position extérieure vis-à-vis de lui. Dans ce cas, elles deviennent des communautés et territoires en résistance. Pour affirmer leurs spécificités, pour se défendre contre les tentatives de subordination, elles doivent s’affirmer comme des espaces autonomes, c’est-à-dire autogouvernés.

Des formes d’oppression existent bien sûr dans les communautés, comme dans tout collectif humain. Dans les communautés autonomes en résistance, rurales, comme les communautés zapatistes, et urbaines, comme Acapatzingo, ces formes d’oppression ne sont pas occultées, elles sont à la vue de tous et il est possible de travailler sur elles. C’est notamment le cas des oppressions de genre et de génération, qui touchent les femmes et les enfants. Durant plusieurs activités auxquelles j’ai participé à Acapatzingo, j’ai pu vérifier que les femmes interviennent en public davantage que les hommes, dans un rapport de trois ou quatre contre un. C’est très différent de ce qui se passe dans d’autres espaces de résistance urbaine, où ce sont les hommes qui prennent la parole bien que les femmes soient majoritaires.

Le travail de reproduction n’est pas invisibilisé ni dévalorisé. De fait, les tâches de nettoyage et d’entretien sont régies par les règlements ; la communauté possède une certaine latitude pour tenter de réguler ce qui se passe dans les familles quand des situations de violence se produisent ; les jardins potagers, la santé et l’éducation ont une importance particulière dans la coopérative même si, comme dans tous les travaux collectifs, la présence des femmes est majoritaire. Bien qu’il existe une forte division sexuelle du travail, beaucoup de tâches remplies par les femmes dans la société capitaliste relèvent ici du collectif et du communautaire, et elles ne sont pas jugées inférieures au travail salarié ou lié à la production.

Les communautés urbaines ont aussi leurs limites et problèmes. D’un côté, il y a ceux en rapport avec la vie urbaine, centre du pouvoir des classes dominantes, des appareils répressifs de l’État, des mafias et de la culture consumériste. De l’autre, dans les villes, il est très difficile aux communautés d’assurer leur survie sans recourir au marché du travail et d’acquérir une certaine autonomie alimentaire vu qu’elles ne possèdent pas suffisamment de terres cultivables. Dans les villes, elles peuvent cependant constituer des alliances avec des professionnels de la santé et de l’éducation, comme le font les communautés du FPFVI.

Mais la critique principale vient de ceux qui sous-évaluent les expériences locales parce qu’elles ne permettraient pas de régler les problèmes de l’humanité. Dernièrement, David Harvey a formulé une attaque en règle contre la démocratie radicale et l’horizontalité remarquant qu’elles « peuvent bien fonctionner en petits groupes mais sont impossibles à appliquer à l’échelle de toute une région métropolitaine, sans parler des sept milliards de personnes qui vivent actuellement sur Terre [24] ».

Pour moi, cette position souffre de deux grandes lacunes. La première est liée à la construction du sujet et le second au type de transition qu’elle imagine et promeut. Les universitaires font en général référence aux sujets ou aux mouvements antisystémiques de manière très générale, sans prendre en compte le fait que ces acteurs ne peuvent prendre chair que dans des espaces concrets, dans le cadre de relations concrètes, c’est-à-dire dans des espaces-temps relativement contrôlés par les gens d’en bas. À d’autres époques, ces espaces ont été, dans les villes, l’usine, la taverne, le quartier ou la colonie, les églises ou les universités. Le système s’est chargé de détruire ou d’étouffer ces espaces-temps de différentes manières allant de la répression frontale à la marchandisation.

Dans la réalité actuelle du capitalisme, les personnes qui peuvent participer à des mouvements ont besoin de créer des espaces pour se rencontrer, se reconnaître, échanger des expériences et se construire comme sujets collectifs : radios communautaires, centres culturels, groupes d’affinité, « jardins communautaires » — pour reprendre l’expression dévalorisante de Harvey [25] — et les multiples espaces qui naissent à contre-courant de la culture dominante. Les militants ne se forment pas en lisant des auteurs classiques ou actuels, même si de telles lectures leur sont souvent très utiles une fois qu’ils ont fait leurs choix de vie, mais en agissant et en partageant.

La seconde lacune tient à l’hypothèse formulée sur les modalités de la transition vers un monde différent. Imaginer une transition qui pourrait prendre en charge les biens communs à l’échelle mondiale, c’est penser à une transition dirigée par un État, capable de changer les choses du sommet jusqu’à la base. Rien de semblable ne s’est produit jusqu’à maintenant et cela apparaît bien peu plausible. Quoi qu’il en soit, une transition de ce type est tributaire de la pensée des Lumières eurocentrique. Il paraît nécessaire de se pencher sur d’autres transitions, notamment celle de la féodalité au capitalisme, transition longue de plusieurs siècles, non dirigée mais chaotique, progressive mais pas linéaire, émaillée de soulèvements, d’insurrections et de révolutions.

Nous nous trouvons dans la phase finale du système-monde et, en parallèle de l’hégémonie états-unienne. Beaucoup d’éléments, notamment la question environnementale, indiquent que l’évolution la plus probable est une transition désordonnée, qui peut prendre la forme d’une désintégration douloureuse mais qui peut créer cependant les conditions d’une reconstruction sur de nouvelles bases [26]. Dans cette reconstruction, les communautés urbaines et rurales en résistance joueront un rôle significatif et pourraient devenir une référence décisive pour la société du futur. Quelque chose de similaire s’est déjà produit au cours de l’histoire. Pour parvenir à ce monde nouveau, le mieux que l’on puisse faire est d’approfondir, d’améliorer et d’étendre cette poignée de communautés autonomes.


…des sociétés, l’union dans la complémentarité

Notes

[1] FPFVI-UNOPII, « Reglamento general Centauro del Norte », miméo, 2009.

[2] Antonio Negri, Job : la fuerza del esclavo, Buenos Aires, Paidós, 2003, p. 161.

[3] FPFVI-UNOPII, « Reglamento general Centauro del Norte », miméo, 2009.

[4] Negri, op. cit., p. 184.

[5] FPFVI-UNOPII, « Una construcción con esfuerzo colectivo », décembre 2008.

[6] FPFVI-UNOPII, « Ponencia para acto en la casa de Dr. Margil en Monterrey », novembre 2006.

[7] Eric Hobsbawm, Historia del Siglo XX, Barcelone, Crítica, 1995, p. 308.

[8] FPFVI-UNOPII, « Ponencia para acto en la casa de Dr. Margil en Monterrey », novembre 2006.

[9] Raúl Zibechi, Entretien avec Enrique Reynoso, décembre 2009.

[10] Lancée par l’Armée zapatiste de libération nationale en 2005 — note Dial.

[11] Ibid.

[12] Humberto Maturana et Francisco Varela, De máquinas y seres vivos, Santiago de Chile, Editorial Universitaria, 1995.

[13] Ibid.

[14] Mot construit sur le mot wagon, qui désigne une rame de métro.

[15] FPFVI-UNOPII, « Una construcción con esfuerzo colectivo », décembre 2008.

[16] Id., p. 4.

[17] Id., p. 5-6.

[18] Id., p. 7.

[19] FPFVI-UNOPII, « Reglamento general Centauro del Norte », miméo, 2009, p. 2.

[20] Id., p. 6-7.

[21] César Enrique Pineda, « Acapatzingo : construyendo comunidad urbana », Contrapunto, n° 3, Centro de Formación Popular del Oeste, Montevideo, Universidad de la República, novembre 2013, p. 58.

[22] Sous-commandant insurgé Marcos, « Ni le Centre ni la Périphérie », intervention au Colloque Aubry, San Cristóbal de Las Casas, 13 décembre 2007

[23] Karl Marx et Friedrich Engels, Escritos sobre Rusia. II. El porvenir de la comuna rural rusa, Mexico, Ediciones Pasado y Presente, « Cuadernos de Pasado y Presente » n° 90, 1980, p. 40.

[24] David Harvey, Ciudades rebeldes. Del derecho a la ciudad a la revolución urbana, Madrid, Akal, 2012, p. 184.

[25] David Harvey, « No hay nada malo en tener un huerto comunitario, pero debemos preocuparnos de los comunes a gran escala », Diagonal, 15 mars 2013.

[26] Immanuel Wallerstein, « Marx y el subdesarrollo », dans Impensar las ciencias sociales, Mexico, Siglo XXI, 1998.

 

Gilets Jaunes: Compte Rendu de l’assemblée des assemblées de St Nazaire du 6 avril 2019

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2ème Assemblée des Assemblées St Nazaire

 

Résistance 71

 

6 avril 2019

 

Nous avons suivi ce second jour de l’AdA se tenant à la Maison du Peuple de St Nazaire du 5 au 7 avril courant sur le direct retransmis depuis l’assemblée, dont nous saluons l’excellente initiative.

Nous ne ferons ici que mentionner les thèmes qui furent synthétisés par les portes paroles des groupes de travail et ne commenterons pas sur ce qui fut dit, ce n’est pas ici notre fonction.

Les représentants des groupes de travail ont synthétisé et parfois soumis à l’évaluation collective, le travail effectué sur les thèmes suivants:

  • Coordination et communication: interne et externe (régionale, nationale et internationale). Note faite sur le besoin de traductions
  • Refus de l’implication pour les élections européennes: le consensus étant non à l’UE, oui à l’union des peuples…
  • Nécessité d’un développement généralisé des Maisons du Peuple
  • Les revendications du mouvement: pas de consensus
  • Le municipalisme / communalisme populaire ou citoyen: choix de terminologie politique. Les assemblées sont les communes. Doit-on coopérer avec les maires ou entrer en désobéissance civile ?
  • Assemblées constituantes: une proposition (peu claire) fut déboutée en première évaluation
  • L’écologie
  • La session s’est terminée avec la présentation des synthèses de groupes sur les stratégies et actions pour le mouvement: à juste titre, ces synthèses de travail furent faites hors caméras et micros lors de cette phase initiale…

Demain dimanche 7 avril, d’autres synthèses déboucheront sur des votes des délégués et un communiqué officiel de cette Assemblée des Assemblées qui repartira dans les assemblées locales pour débat et vote de validation.

Nous l’avons dit et le répétons alors que Commercy dans un 1er temps et maintenant St Nazaire nous montrent la voie. Nous invitons le plus de personnes possibles à suivre ces débats en direct, pour ceux qui ne connaissant pas le principe et le fonctionnement d’une AG, c’est l’occasion de le découvrir de l’intérieur, ces retransmissions ont une fonction parfaitement éducative en plus de garantir la transparence du processus démocratique réellement en marche, RDV demain à partir de 09h00:

http://giletjaune44.livehost.fr/category/assemblee-des-assemblees/

 


Tout le pouvoir aux Ronds-Points !…

Assemblées Populaires partout, tyrannie nulle part…

Gilets Jaunes: 2ème assemblée des assemblées à la Maison du Peuple de St Nazaire…

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Résistance 71

 

6 avril 2019

 

Lien vidéo LIVE pour la seconde assemblée des assemblées se tenant à la Maison du Peuple de St Nazaire les 5, 6 et 7 avril 2019..

CR de la session du 6 avril 2019

 

 

 


VIVE LA COMMUNE !!…

Gilets Jaunes, Chiapas, Oaxaca, Acapatzingo, Rojava, luttes anticoloniales… en marche vers la société des sociétés ! (1ère partie)

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Vers la Société des Sociétés…

Parce qu’il n’y a pas de solution au sein du système
et ne saurait y en avoir…

 

Acapatzingo, Mexique, communauté autonome urbaine 

Un monde nouveau au cœur de l’ancien

 

mardi 2 avril 2019, par Raúl Zibechi

 

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/Acapatzingo-communaute-autonome-urbaine-Un-monde-nouveau-au-coeur-de-l-ancien

 

1ère partie

2ème partie

 

À partir de cette brève description, d’où se détachent deux idées centrales, celle de communauté et celle de culture, j’aimerais revenir sur certains aspects qui me semblent décisifs au moment de créer cet espace communautaire, autonome et en résistance : la transformation des subjectivités, l’organisation interne et les accords qui rendent possible la vie collective, c’est-à-dire les règlements approuvés par toutes les familles qui décident de vivre ensemble. Ces trois aspects sont intimement liés et, si je les isole, c’est uniquement pour examiner chacun d’eux plus en profondeur. Ce que j’essaie de comprendre, c’est comment ils ont pu produire une communauté à partir de la somme des individus.

Les subjectivités se modifient en un long processus d’interactions internes et externes, vers l’intérieur et vers l’extérieur, au cours duquel on voit combien sont importants les moments critiques (répression) et de crise (divisions) qui permettent de déterminer qui nous sommes, ce nous ne voulons pas être, et avec qui nous pouvons et voulons agir. Un beau document semi-interne décrit en détail les parties de ce processus, en mettant l’accent sur « les mandats d’arrêt prononcés contre nos dirigeants, la rupture avec ceux qui étaient nos camarades puis ont trahi les principes de l’organisation pour devenir députés, et les gens qui ont choisi de les suivre parce que, là-bas, ils n’allaient plus avoir à travailler [1] ».

Répressions et trahisons ont engendré du « désenchantement » mais aussi de l’isolement et de l’impuissance, ce qui a obligé ceux qui restaient organisés à travailler davantage dans de mauvaises conditions. Sont évoqués la douleur due aux morts survenues pendant la lutte mais également « les couples détruits, les enfants qui sont partis », l’énorme effort de travail collectif déployé sur le terrain après dix heures passées dans des emplois mal payés et précaires pour assurer leur survie. Cette douleur partagée constitue l’une des forces contribuant à faire exister la communauté. On ne devrait jamais oublier une vérité élémentaire : « Toutes les grands sujets collectifs naissent dans la douleur. [2] »

Les membres du Front populaire Francisco Villa indépendant (FPFVI) et de la communauté Acapatzingo indiquent que la douleur des séparations, de la répression et du dur labeur « a servi à faire le ménage, pour que ne restent que les meilleurs, les plus combatifs, les vrais camarades [3] ». Sans ce ménage, il n’y a rien, il n’y a pas de développement intérieur. Plus encore, sans les trahisons, sans les morts, ils ne seraient pas arrivés là où ils en sont. Rappelons-nous que le mouvement urbain populaire à Mexico a impliqué plus de cent mille familles depuis les années 1970, que le Front créé en 1988 a rassemblé quelque dix mille familles, et que de tout ce flot le FPFVI regroupe aujourd’hui environ mille familles. Les autres sont restées en chemin, se sont dispersées ou intégrées au système en perdant leur autonomie. Cela fait partie de l’apprentissage, de la tragédie de la politique mexicaine actuelle qui nous enseigne que « seule la douleur constitue la conscience [4] ».

La subjectivité s’est transformée lorsqu’ils ont commencé à être en mesure de vaincre « nos propres peurs, de combattre les traumatismes enfouis en nous depuis l’enfance, de rompre avec l’égoïsme, avec l’apathie [5] ». Ce travail intérieur est individuel au sein du collectif, c’est-à-dire en fait ni l’un ni l’autre, la polarité individuel-collectif se brise, s’évanouit sans qu’il y ait confusion, sans que les deux termes disparaissent ; ils ne font que s’évanouir en tant que polarité. Comment ? Dans l’occupation de terres et dans les installations converties en écoles à ciel ouvert, où « les assemblées, la marche, la garde ou les journées de travail se traduisaient en collectivité, en souci d’autrui [6] ». En résumé, je suis dans la mesure où je partage avec l’autre ; je ne suis pas dans la solitude, mais avec les autres. Et c’est au travers des autres que mon individualité peut croître, s’affirmer et exister.

Pour le dire avec les mots d’Eric Hobsbawm, en référence aux ouvriers du début du XXe siècle, l’élément fondamental de leurs vies était « la collectivité, la prééminence du “nous” sur le “moi” », parce qu’ils avaient compris que « les gens comme eux ne pouvaient améliorer leur situation par une action individuelle mais seulement par une action collective », au point que « la vie était, même sous ses aspects les plus agréables, une expérience collective [7] ». Cela explique pourquoi les fuites individuelles sont qualifiées de « trahisons », terme négatif habituellement appliqué aux personnes qui collaborent avec la police en dénonçant leurs camarades. Pour les membres du FPFVI, abandonner la communauté et opter pour la voie individuelle, entrer dans les institutions pour obtenir des postes de représentation électorale ou gagner la confiance personnelle de dirigeants politiques, a le même statut que la délation. Cette option s’accompagne généralement d’une vie plus aisée, comparable à celle que mènent les ennemis des communautés en résistance.

Cette transformation notable de la subjectivité que l’on observe chez les acteurs du mouvement a une racine populaire évidente dans les colonias mexicaines où il existe « naturellement » une culture communautaire. Le Front l’a sauvée, pour éviter qu’elle ne se perde entre les mains du marché, des partis et du patriarcat. « L’objectif le plus important est que le sauvetage et la conservation d’une culture communautaire s’étendent et touchent les familles entières, que les enfants et les jeunes grandissent dans un cadre imprégné de ces valeurs, subversives en soi, dans une société comme celle que nous vivons. [8] »


Réseau Résistance Rébellion International

Il convient de préciser au passage que le Front refuse une conception avant-gardiste selon laquelle la conscience serait apportée de l’extérieur des sujets par les militants des partis. Le sujet des changements existe déjà ; c’est la culture communautaire. Le travail consiste « seulement » à la sauver, l’étendre et la libérer des « préjugés et traumatismes » propres au système comme le racisme et la violence familiale qui « peuvent être combattus par la prévention et la prise en charge communautaire ».

Second point : l’organisation du Front est axée sur les tâches de sauvetage et de consolidation de la communauté. D’un côté, il y a la structure organisationnelle, de l’autre, ce que cette organisation fait. La base est toujours la même : les brigades formées par vingt-cinq familles, tant sur des sites comme Acapatzingo que dans les occupations et les installations. Chaque brigade nomme des responsables pour les commissions, habituellement au nombre de quatre : presse, culture, surveillance et maintenance. Acapatzingo compte vingt-huit brigades ; ailleurs, leur nombre varie beaucoup en fonction du nombre de familles. À leur tour, les commissions, dont les membres tournent, nomment des représentants au conseil général de toute l’installation où se retrouvent des représentants de toutes les brigades.

« L’idée des brigades est qu’elles permettent de constituer des cellules dans lesquelles les gens peuvent tisser des liens, et les commissions sont des courroies de transmission qui fonctionnent dans les deux sens, vers l’organisation et vers les familles, ce qui permet de faire un meilleur travail », explique Enrique Reynoso [9]. Dans les brigades on ne manque pas de temps ni de confiance interpersonnelle, pour approfondir tous les sujets. Celui de la participation à l’Autre Campagne [10] a été débattu en réunion dans chacune des brigades. Ensuite se tient une assemblée générale (mensuelle à Acapatzingo, hebdomadaire sur d’autres sites), instance suprême pour la prise de décisions.

Il est important de voir de plus près ce qui se passe dans les brigades, parce qu’elles sont au cœur de l’organisation territoriale et à la base de l’organisation générale, tout en étant aussi le noyau de la communauté. Durant leurs réunions, chaque famille détient une voix. On y débat des sujets les plus importants, comme les règlements du site qui ont été examinés dans chacune des brigades et révisés jusqu’à ce que toutes tombent d’accord. En cas de conflit, la brigade intervient, même s’il s’agit d’un problème domestique, et elle peut demander, si la situation est grave, l’intervention de la commission de surveillance, voire du conseil général. Chaque brigade se charge une fois par mois de la sécurité du site ; toutefois, la surveillance dont on parle n’a pas le sens traditionnel de contrôle mais prend appui sur l’autoprotection communautaire et revêt, par conséquent, une dimension éducative forte. « La commission de surveillance ne peut être la police du site », explique Reynoso, « parce que ce serait reproduire le pouvoir de l’État [11] ».

La commission de surveillance a également pour rôle de marquer et fixer la limite entre l’intérieur et l’extérieur, de dire qui peut entrer et qui ne le peut pas. C’est là un aspect central de l’autonomie, peut-être le plus important. L’autonomie nécessite d’établir un contour physique et politique qui différencie l’espace intérieur de l’extérieur, et empêche le corps autonome de se diluer dans son environnement. Ainsi fonctionnent les systèmes vivants, en créant un périmètre qui délimite le territoire où s’effectuent les interactions, en permettant à l’ensemble de fonctionner comme une unité [12].

C’est le même système de « clôture » qui fonctionne dans les communautés zapatistes. Grâce à lui, se créent à l’intérieur du périmètre des liens différents de ceux qui se tissent à l’extérieur, ce qui donne au système ses caractéristiques propres. Mais ce n’est pas un système fermé ; il possède de multiples liens avec l’extérieur. La communauté d’Acapatzingo travaille activement avec le quartier où elle est implantée : la commission de surveillance a contribué à créer des comités de voisins dans le quartier avec lesquels sont organisés des cours sur la sécurité du quartier et sur le comportement à tenir en cas d’expulsions, que le quartier rétribue avec des vivres. Ces comités ont donné dans les écoles des conférences sur la sécurité pour les jeunes et, grâce à la radio, ils ont établi des liens avec les commerçants qui diffusent leurs annonces grâce à l’émetteur radio communautaire. Quelques jeunes du quartier participent aussi à des émissions. « Nous restons animés par une utopie qui ne consiste pas à créer un îlot mais un espace ouvert capable de contaminer la société », explique Reynoso [13]. Sur les autres sites, presque tous situés dans la zone de Pantitlán, les collectifs du Front tissent des liens avec le quartier surtout à l’occasion du carnaval et d’autres fêtes qu’ils organisent avec les voisins.

Depuis qu’ils participent à l’Autre Campagne, les membres du FPFVI encouragent à s’organiser les chauffeurs de minibus déplacés par l’ouverture de nouvelles sections du métro, les commerçants du secteur informel et les wagonniers [14] qui vendent à l’intérieur du métro. Ils ont réussi à organiser dix lignes de transport et à rassembler trois organisations de commerçants du secteur informel, comptant trois mille adhérents chacune, comme aussi des artisans et des cireurs de chaussures, entre autres, au sein de l’Alliance mexicaine d’organisations sociales (AMOS), active dans la partie orientale de la ville et qui compte quelque quinze mille membres. Ils participent en outre au Réseau de résistances autonomes anticapitalistes avec une dizaine d’organisations de tout le pays.

L’une des tâches centrales que s’est fixées l’organisation, peut-être la plus importante, est d’inclure la formation dans le cadre d’un projet culturel ou de culture alternative. Durant ses vingt ans d’existence, elle a bénéficié du soutien d’étudiants universitaires et de professionnels qui ont mené ce travail culturel. Avant même l’occupation du site où s’est installée la communauté, le travail culturel occupait déjà une place importante. Aux débuts du Front, sur le site d’El Molino, la coopérative Huasipungo s’est proposé de créer un centre pédagogique pour former des enseignants d’école maternelle, projet qui s’est ensuite traduit par un accord avec le syndicat des enseignants, car la zone comptait peu d’écoles et les enfants des installations faisaient l’objet de discriminations. Conjuguées à la projection de films, aux ateliers de sérigraphie et aux activités sportives, ces initiatives ont préfiguré, il y a deux décennies, ce qui allait devenir le « projet culturel ».

En 1999, deux ans après la division à l’origine du Front « indépendant », des liens sont établis avec des universitaires en grève des facultés de psychologie et de sciences exactes, avec des professeurs et des étudiants de l’Université pédagogique, des groupes musicaux et culturels, au moment où commençait la construction des logements à La Polvorilla. La commission de la culture d’Acapatzingo a canalisé ces liens pour consolider les actions déjà en cours comme le Club du livre, le Centre de première éducation (CEI) et les espaces d’alphabétisation, de niveaux primaire et secondaire [15].

À son troisième congrès, le Front décide que l’« une des priorités de l’organisation est d’élaborer un projet culturel […] dans le but de créer les conditions nécessaires au changement et à la transformation de cette société [16] ». Dans un premier temps, le CEI travaille avec des mères célibataires, et le Centre pédagogique pour le développement intégral des intelligences (CEPPEDII) en soutien scolaire ; les universitaires montent des « consultations du samedi » pendant quatre ans pour développer la créativité des enfants, un ciné-club voit le jour et la radio communautaire commence à émettre comme un « atelier de radio klaxon », en plus des espaces d’alphabétisation pour adultes.

A suivre…

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Six textes fondamentaux pour nous aider à  y parvenir, ensemble, à  lire, relire et diffuser sans aucune modération: