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Pierre Joseph Proudhon: 3 textes essentiels en format pdf

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Résistance 71

 

16 juillet 2018

 

Mis en page par Jo de JBL1960, voici 3 textes essentiels de PJ Proudhon, un des pères fondateurs de la pensée anarchiste moderne, qui a inspiré Marx entre autre.

Chronologiquement il est le premier d’une trilogie l’associant aux pensées et actions de Michel Bakounine et Pierre Kropotkine.

A lire tranquille pendant les vacances d’été.. Bonne lecture !

 

Du_Principe_Federatif_Proudhon

Proudhon-du-principe-dautorite-et-les-malthusiens

Proudhon_Quest_ce_que_la_propriete

 

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Résistance politique: La décomposition des États (Pierre Kropotkine)

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La décomposition des états

 

Pierre Kropotkine

“Le révolté”, avril 1879, republié en 1903

 

Si la situation économique de l’Europe se résume par ces mots : chaos industriel et commercial et faillite de la production capitaliste, — la situation politique se caractérise par ceux-ci : décomposition galopante et faillite prochaine des États.

Parcourez-les tous, depuis l’autocratie gendarmesque de la Russie jusqu’à l’oligarchie bourgeoise de la Suisse, vous n’en trouverez pas un seul (à l’exclusion, peut-être, de la Suède et de la Norvège) qui ne marche pas à course accélérée vers la décomposition, et par suite, vers la révolution.

Vieillards impuissants, la peau ridée et les pieds chancelants, rongés de maladies constitutionnelles, incapables de s’assimiler les flots d’idées nouvelles, ils gaspillent le peu de forces qui leur restent, ils vivent aux dépens de leurs années déjà comptées, et ils accélèrent encore leur chute en s’entre-déchirant comme de vieilles grogneuses.

Une maladie incurable les ronge tous : c’est la maladie de la vieillesse, du déclin. L’État, cette organisation dans laquelle on laisse entre les mains de quelques-uns la gestion en bloc de toutes les affaires de tous, cette forme de l’organisation humaine a fait son temps. L’humanité élabore déjà de nouveaux modes de groupement.

Après avoir atteint leur point culminant au dix-huitième siècle, les vieux États de l’Europe sont entrés aujourd’hui dans leur phase descendante ; ils tombent en décrépitude. Les peuples, — surtout ceux de race latine, — aspirent déjà à la démolition de ce pouvoir qui ne fait qu’empêcher leur libre développement. Ils veulent l’autonomie des provinces, des communes, des groupements ouvriers liés entre eux, non plus par un pouvoir qui s’impose, mais par les liens des engagements mutuels, librement consentis.

C’est la phase historique dans laquelle nous entrons ; rien ne saurait en empêcher la réalisation.

Si les classes dirigeantes pouvaient avoir le sentiment de la position, certes, elles s’empresseraient de marcher au-devant de ces aspirations. Mais, vieillies dans les traditions, sans autre culte que celui de la grosse bourse, elles s’opposent de toutes leurs forces à ce nouveau courant d’idées. Et, fatalement, elles nous mènent vers une commotion violente. Les aspirations de l’humanité se feront jour, — mais au grondement du canon, à la crépitation de la mitrailleuse, à la lueur des incendies.

Lorsque, après la chute des institutions du moyen âge, les États naissants faisaient leur apparition en Europe et s’affermissaient, s’agrandissaient par la conquête, par la ruse, par l’assassinat, — ils ne s’ingéraient encore que dans un petit cercle des affaires humaines.

Aujourd’hui, l’État est parvenu à s’immiscer dans toutes les manifestations de notre vie. Du berceau à la tombe, il nous étrangle dans ses bras. Tantôt comme État central, tantôt comme État-province ou canton, tantôt comme État-commune, il nous poursuit à chaque pas, il apparaît à chaque coin de rue, il nous impose, nous tient, nous harcèle.

Il légifère sur toutes nos actions. Il accumule des montagnes de lois et d’ordonnances dans lesquelles l’avocat le plus malin ne sait plus se retrouver. Il crée chaque jour de nouveaux rouages qu’il adapte gauchement à la vieille patraque rhabillée, et il en arrive à créer une machine si compliquée, si bâtarde, si obstructive, qu’elle révolte ceux-là même qui se chargent de la faire marcher.

Il crée une armée d’employés, d’araignées aux doigts crochus, qui ne connaissent l’univers qu’à travers les sales vitres de leurs bureaux, ou par leurs paperasses au grimoire absurde ; — une bande noire qui n’a qu’une religion, — celle de l’écu, qu’un souci, celui de se raccrocher à un parti quelconque, noir, violet ou blanc, afin qu’il garantisse un maximum d’appointements pour un minimum de travail.

Les résultats, — nous ne les connaissons que trop. Y a-t-il une seule branche de l’activité de l’État qui ne révolte ceux qui, malheureusement, ont à faire avec elle ? Une seule branche, dans laquelle l’État, après des siècles d’existence et de replâtrages, n’ait pas fait preuve de complète incapacité ?

Les sommes immenses et toujours croissantes que les États prélèvent sur les peuples ne leur suffisent jamais. L’État existe toujours aux dépens des générations futures ; il s’endette et partout il marche vers la ruine.

Les dettes publiques des États de l’Europe ont déjà atteint le chiffre immense, incroyable, de plus de cent milliards, cent mille millions de francs ! [Note de R71: Kropotkine écrivait cela il y a 115 ans !!…] Si toutes les recettes des États étaient employées, jusqu’au dernier sou, pour couvrir ces dettes, elles ne suffiraient pas à les couvrir d’ici à quinze ans. Mais, loin de diminuer, ces dettes augmentent tous les jours. C’est dans la force des choses que les besoins des États dépassent toujours leurs moyens. L’État, forcément, cherche à étendre ses attributions ; chaque parti au pouvoir est obligé de créer de nouveaux emplois pour ses clients : c’est fatal.

Donc, les déficits et les dettes publiques vont et iront encore en croissant, même en temps de paix. Mais qu’il arrive une guerre quelconque, et immédiatement les dettes des États augmentent dans une proportion immense. C’est à n’en pas finir ; impossible de sortir de ce dédale.

Les États marchent à toute vapeur vers la ruine, la banqueroute ; et le jour n’est pas loin où les peuples, las de payer annuellement quatre milliards d’intérêts aux banquiers, prononceront la faillite des États et enverront ces banquiers bêcher la terre s’ils ont faim.

Qui dit « État » nécessairement dit « guerre ». L’État cherche et doit chercher à être fort, plus fort que ses voisins ; sinon, il sera un jouet dans leurs mains. Il cherche forcément à affaiblir, à appauvrir d’autres États pour leur imposer sa loi, sa politique, ses traités de commerce, pour s’enrichir à leurs dépens. La lutte pour la prépondérance, qui est la base de l’organisation économique bourgeoise, est aussi la base de l’organisation politique. C’est pourquoi la guerre est devenue aujourd’hui la condition normale de l’Europe. Guerres prusso-danoise, prusso-autrichienne, franco-prussienne, guerre d’Orient, guerre en Afghanistan se succèdent sans interruption. De nouvelles guerres se préparent ; la Russie, l’Angleterre, la Prusse, le Danemark, sont prêts à déchaîner leurs armées et, sous peu, elles vont en venir aux mains. On a déjà des causes de guerre pour trente ans.

Or, la guerre, — c’est le chômage, la crise, les impôts croissant, les dettes accumulées. Plus que ça. Chaque guerre est un échec moral pour les États. Après chaque guerre, les peuples s’aperçoivent que l’État fait preuve d’incapacité, même dans son attribution principale ; à peine sait-il organiser la défense du territoire ; même victorieux, il subit un échec. Voyez seulement la fermentation des idées qui est née de la guerre de 1871, aussi bien en Allemagne qu’en France ; voyez le mécontentement soulevé en Russie par la guerre d’Orient.

Les guerres et les armements tuent les États ; ils accélèrent leur faillite morale et économique. Encore une ou deux grandes guerres, ils donneront le coup de grâce à ces machines détraquées.

À côté de la guerre extérieure, — la guerre intérieure.

Accepté par les peuples à la condition d’être le défenseur de tous et surtout des faibles contre les forts, l’État aujourd’hui est devenu la forteresse des riches contre les exploités, du propriétaire contre le prolétaire.

À quoi sert-elle, cette immense machine que nous nommons État ? — Est-ce à empêcher l’exploitation de l’ouvrier par le capitaliste, du paysan par le rentier ? Est-ce à nous assurer le travail ? à nous défendre de l’usurier ? à nous fournir la nourriture lorsque la femme n’a que de l’eau pour apaiser l’enfant qui pleure à son sein tari ?

Non, mille fois non ! L’État, — c’est la protection de l’exploitation, de la spéculation, de la propriété privée, — produit de la spoliation. Le prolétaire, qui n’a que ses bras pour fortune, n’a rien à attendre de l’État ; il n’y trouvera qu’une organisation faite pour empêcher à tout prix son émancipation.

Tout pour le propriétaire fainéant, tout contre le prolétaire travailleur : l’instruction bourgeoise qui dès le bas âge corrompt l’enfant, en lui inculquant les préjugés anti-égalitaires ; l’Église qui trouble le cerveau de la femme ; la loi qui empêche l’échange des idées de solidarité et d’égalité ; l’argent, au besoin, pour corrompre celui qui se fait un apôtre de la solidarité des travailleurs ; la prison et la mitraille à discrétion pour fermer la bouche à ceux qui ne se laissent pas corrompre. Voilà l’État.

Cela durera-t-il ? Cela peut-il durer ? Évidemment non. Une classe entière de l’humanité, celle qui produit tout, ne peut pas toujours soutenir une organisation établie spécialement contre elle. Partout, — sous la brutalité russe comme sous l’hypocrisie gambettiste, — le peuple mécontent se révolte. L’histoire de nos jours, c’est l’histoire de la lutte des gouvernants privilégiés contre les aspirations égalitaires des peuples.

Cette lutte fait la principale préoccupation des gouvernants ; elle dicte leurs actes. Ce ne sont pas des principes, des considérations de bien public qui déterminent aujourd’hui l’apparition de telle loi ou de tel acte gouvernemental ; ce ne sont que des considérations de la lutte contre le peuple, pour la conservation du privilège.

Seule, cette lutte suffirait pour ébranler la plus forte organisation politique. Mais, lorsqu’elle s’opère dans des États qui marchent déjà, par suite de la fatalité historique, vers le déclin ; lorsque ces États roulent à toute vapeur vers la ruine et se déchirent, par-dessus le marché, les uns les autres ; lorsque, enfin, l’État tout-puissant se rend odieux à ceux même qu’il protège, — lorsque tant de causes concourent vers un but unique, alors l’issue de la lutte ne peut être mise en doute. Le peuple, qui est la force, aura raison de ses oppresseurs ; la chute des États ne devient plus qu’une question de peu de temps, et le philosophe le plus tranquille entrevoit les lueurs d’une grande révolution qui s’annonce.

Note de R71: L’État a montré sa sale tête il y a un peu plus de 5000 ans, Kropotkine écrivait ces lignes il y a 115 ans, peu de chose en regard de l’histoire de l’humanité vieille de 1,8 millions d’années. Depuis la fin de la première guerre mondiale, la société humaine est entrée dans la phase d’effondrement inhérente à ce système mortifère. Nous en vivons les derniers moments qui pourront encore durer quelques décennies, bon nombre d’entre nous verront les débuts du commencement de la fin et le début de l’éveil planétaire des peuples.
Aucune armée ne peut résister à une Idée dont l’heure est venue, disait en substance Victor Hugo, la révolution sociale balaiera tout et établira enfin la société des sociétés que l’humanité attend depuis bien trop longtemps.

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Lectures complémentaires:

La_Conquête_du_Pain_Kropotkine

Manifeste pour la Société des Sociétés

champs-usines-et-ateliers-par-pierre-kropotkine-1910

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Inevitable_anarchie_Kropotkine

Que faire ?

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

kropotkine_science-etat-et-societé

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

le-prince-de-levolution-Dugatkin

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Résistance politique: « Du Principe Fédératif » Pierre Joseph Proudhon (version PDF)

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Résistance 71

 

10 juillet 2018

 

Jo de JBL1960 nous propose un très bon pdf du grand classique de Pierre Joseph Proudhon publié en 1863 « Du Principe Fédératif ».

Si nous pensons que Proudhon n’avait pas été assez loin dans sa vision politique d’une société nouvelle, il n’en resta pas moins vrai que cet ouvrage à (re)lire et diffuser sans aucune modération, est une très bonne introduction à la voie de la « société des sociétés ».

PDF

Du_Principe_Federatif_Proudhon

3 textes essentiels de Proudhon en pdf

 

Résistance politique: « La conquête du pain » Pierre Kropotkine version PDF

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Résistance 71

 

7 juillet 2018

 

A l’initiative de Jo de JBL1960 nous republions sous format PDF le remarquable texte de Pierre Kropotkine « La conquête du pain » (1892), texte qui analyse et met en place les fondements de la révolution sociale qui établira enfin la « société des sociétés » si chère à Gustav Landauer (1, 2) et à l’ensemble des anarchistes.

Elle est l’avenir de l’humanité, car il doit être évident maintenant qu’il n’y a pas de solutions au sein du système, qu’il n’y en a jamais eu et qu’il ne saurait y en avoir. Texte à lire, relire, méditer et diffuser sans aucune modération.

Bonnes lecture à toutes et à tous !

La_Conquête_du_Pain_Kropotkine

Une trilogie des femmes anarchistes: Emma Goldman, Louise Michel et Voltairine de Cleyre, textes choisis en format PDF 3/3

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Résistance 71

 

5 juillet 2018

 

Après les pdf de Louise Michel et d’Emma Goldman, voici le dernier de la trilogie incontournable  sur « Les femmes et l’anarchie… Une trilogie », celui contenant quelques textes choisis de Voltairien de Cleyre, compilés par nos soins et mis en page sous format pdf par la toujours excellente et créative Jo de JBL1960.

Bonne lecture !…

voltairine-de-cleyre-une-anarchiste-americaine

Éclairage politique: L’anarchisme est-il une idéologie ou une méthodologie ?…

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Cette analyse pertinente demande quand même une petite mise au point.

L’auteur dit ci-dessous: “l’anarchisme a pour principe de renier la légitimité de toute forme de pouvoir.” Ceci ne peut de fait être totalement vrai. Le “pouvoir” est aussi la “capacité de faire” et donc de “prendre la décision de faire quelque chose” en l’occurence en société, pour le bien commun, c’est la faculté décisionnaire. A cet égard, il n’y a pas de “société sans pouvoir”. Le pouvoir est inhérent à la société humaine en ce que les gens doivent prendre des décisions pour agir communément dans le sens de l’intérêt commun, ce qui nous est refusé et rendu impossible en société étatique. Il est donc illusoire de dire en ce domaine, que le pouvoir n’est pas “légitime”. Si on ne peut échapper au décisionnaire, celui-ci prend néanmoins deux formes bien distinctes, bien analysées par l’anthropologue politique Pierre Clastres dans les années 1970: le pouvoir non-coercitif, qui fut le mode de gouvernance des sociétés humaines durant la plus vaste majorité de leur existence et le pouvoir coercitif qui s’est généralisé et institutionnalisé avec la mise en place de l’outil de maintien de la division politique de la société: l’État, qui n’est en rien le stade “final” de l’évolution sociétaire humaine, mais un passage résultant plus de l’anomalie, voire de la “ruse de la raison” chère à Hegel, que d’une fatalité déterministe.

Ce sur quoi nous pouvons influer individuellement et collectivement est la forme de pouvoir employée. La forme coercitive est la forme autoritaire d’imposition institutionnalisée par les rouages de l’État et son monopole de la violence soi-disant “légitime” ; elle est dans le domaine de l’inégalitaire, de l’abusif, de la chefferie autoritaire et de l’arbitraire et la forme non-coercitive qui est la forme égalitaire de l’association libre décidant d’un commun accord, relevant du domaine de la chefferie/leadership sans pouvoir, une société où le pouvoir n’est pas séparée du corps social et est dilué dans ses membres, décideurs collectifs et impliqués de la destinée de la communauté.

L’anarchie est la société au pouvoir non coercitif, s’épanouissant en une société des sociétés par l’abandon des antagonismes factices pour embrasser la réalité de la complémentarité bien ordonnée. Nous pensons cette précision être importante, car l’utopie serait de penser que l’anarchie serait une société sans pouvoir, ce qui est impossible dans le cadre du décisionnaire et de sa mise en pratique. Il ne s’agit donc pas de conquérir le pouvoir coercitif par la force, de remplacer une forfanterie par une autre, mais d’annihiler celui-ci par la désobéissance et de rétablir ici et maintenant la loi naturelle du pouvoir non coercitif ne pouvant être qu’égalitaire et associatif dans la complémentarité. 

Tout le reste n’est que pisser dans un violon !

~ Résistance 71 ~

 

 

L’anarchisme: une idéologie ou une méthodologie ?

 

Xavier Beckaert

 

Comment définir l’anarchisme ? Comme un projet de société future ? Une idéologie ? Ou comme une technique d’action dans le présent ? Une méthodologie ? En d’autres termes : L’anarchie est-elle une fin ou un moyen ?

La définition usuelle de l’anarchisme, rencontrée dans les dictionnaires, est toujours centrée sur le projet de société future de l’anarchisme : l’anarchie, dont la définition est bien entendu souvent burlesque. Par exemple, dans le Littré on trouve : Anarchie : absence de gouvernement, et par suite désordre et confusion.

Certaines sont cependant moins risibles et se rapprochent d’avantage d’une définition qui pourrait sembler acceptable par les anarchistes eux-mêmes. Par exemple, l’encyclopédie Larousse reprend la définition du Littré mais propose également la définition suivante de l’anarchie : système politique ou social suivant lequel tout individu doit être émancipé de toute tutelle gouvernementale. Par suite, l’anarchisme est défini comme une idéologie ou doctrine qui préconise la suppression de l’État, quelles que soient les conditions historiques.

Ce type de définition, centrée uniquement sur le projet social, amène souvent l’anarchisme à être catalogué comme étant une idéologie, à classer parmi tant d’autres. Hélas, procéder ainsi revient à manquer, voire détourner complètement, l’essence profonde de l’anarchisme qui s’étend certainement au-delà du cadre restreint d’une idéologie. C’est ce que je voudrais tenter de montrer ici, pour ensuite proposer un autre type d’approche qui se voudrait plus en rapport avec la spécificité de l’anarchisme.[1]

L’anarchisme, une idéologie ?

Tout d’abord, l’anarchisme n’est certainement pas un système de pensée figé, ni une théorie unique relevant d’un penseur bien particulier, il se caractérise au contraire par une pensée en constante évolution, et par la grande diversité de courants qui le composent. N’étant pas une théorie sociale fixe et bien déterminée, l’anarchisme ne se prête pas facilement à l’analyse systématique (au contraire du marxisme plus souvent formalisé, quoique lui aussi fort multiple), ce qui amène bon nombre de commentateurs à la congédier comme étant utopique, primitive, et incompatible avec la complexité des réalités sociales.

Mais ce qui est considéré en général comme une preuve de faiblesse théorique, se révèle en réalité une des preuves de la cohérence, de la souplesse et de la richesse de l’idée anarchiste. Comme le faisait remarquer l’anarcho-syndicaliste allemand Rudolf Rocker (1873-1958) :

L’anarchisme n’est pas une solution brevetée pour tous les problèmes humains, ni une Utopie ou un ordre social parfait, ainsi qu’il a souvent été appelé, puisqu’il rejette en principe tout schéma et concept absolus. Il ne croit en aucune vérité absolue, ou but final défini pour le développement humain, mais dans la perfectibilité illimitée des arrangements sociaux et des conditions de vie humaines, qui sont toujours tirées vers de plus hautes formes d’expression, et auxquels pour cette raison on ne peut assigner aucun fin déterminée ni poser aucun but fixé. Le pire crime de n’importe quel type d’état est justement qu’il essaye toujours de forcer la riche diversité de la vie sociale à des formes définies, et de l’ajuster à une forme particulière qui ne permet pas de perspective plus large, et considère les excitants états précédents comme terminés.[2]

On constate donc que l’anarchisme ne peut donc pas être défini comme une doctrine sociale censée apporter la solution à tous les problèmes de la société, ce qui l’éloigne d’une définition idéologique. Ceci pourrait suffire, mais il est intéressant d’approfondir encore un peu la nature de l’idéologie et les rapports qu’elle entretient avec le pouvoir avant d’affirmer que l’anarchisme ne peut être une idéologie.

Idéologie et pouvoir

Le point de départ est le constat qu’il n’y a pas de pouvoir sans nécessité de justification et, donc (…) d’idéologie comme le souligne A. G. Calvo pour qui l’idéologie est simplement la forme froide et détachée de la justification.[3] La nature de l’idéologie serait donc d’être un discours au service du pouvoir (du pouvoir en place ou de ceux qui ambitionnent d’y accéder) :

L’idéologie est une condition indispensable de l’État. Non seulement l’idéologie qu’émettent directement les organes du Pouvoir, mais aussi celle que développent les militants contre le Pouvoir, intégrés dans l’ordre.[3]

En effet, toute idéologie, quelle que soit sa forme, s’accorde avec l’idéologie de l’État et la consolide, de par sa prétention à une explication totale, qui aboutit nécessairement (comme l’État) à vouloir figer la riche diversité de la vie sociale à une forme unique figée dans le temps.

Dès lors, il serait plus approprié de considérer l’anarchisme comme étant une anti-idéologie, puisqu’au lieu d’avoir comme fonction de légitimer le pouvoir, l’anarchisme a pour principe de renier la légitimité de toute forme de pouvoir.

Anarchie et idéologie

De toute manière, savoir si l’anarchisme est ou n’est pas une idéologie revient à poser une mauvaise question, car l’anarchie n’a pas besoin d’idéologie, seule l’autorité nécessite une justification, lorsqu’elle tente de légitimer les limites qu’elle impose à la liberté de chacun.

Selon le célèbre linguiste Noam Chomsky, l’anarchisme est même une expression de l’idée que le fardeau de la preuve est toujours sur ceux qui défendent que l’autorité et la domination sont nécessaires.

L’anarchie n’a pas besoin d’idéologie mais cela ne signifie bien entendu pas qu’elle n’a pas besoin d’idées. L’anarchisme est entre autre un courant de pensée étendu et varié. Le rejet de l’idéologie ne revient certainement pas à refuser les discours théoriques ou les tentatives d’analyses globales. La contamination des idées est telle que certains oublient parfois que l’idéologie n’est pas la seule forme possible de discours rationnel sur le monde et sur les manières de l’appréhender. Cette idée erronée est directement reliée à cette, toute faite, selon laquelle l’État est la seule forme possible d’organisation de la société.

Notons que la contamination idéologique et le malentendu au sujet de la nature de l’anarchisme sont tels que même les libertaires sont souvent eux-mêmes victimes sans le savoir du paradigme idéologique lorsqu’ils tentent de définir l’anarchisme.

L’anarchisme, un mouvement historique ?

Une fois rejetée la définition idéologique, on est souvent amené à rencontrer une définition plus concrète de l’anarchisme, comme mouvement historique. Par exemple, dans l’Encyclopédie Universalis on trouve :

L’anarchisme est un mouvement d’idées et d’action qui (…) se propose de reconstruire la vie en commun sur la base de la volonté individuelle autonome.

C’est un chemin semblable qui est suivi par Rudolf Rocker pour qui l’anarchisme est une tendance définie dans le développement historique de l’humanité, qui (…) s’efforce d’obtenir le libre déploiement de toutes les forces individuelles et sociales de la vie.[2]

Mais comment unifier les idées contenues dans les diverses définitions précédentes (projet social, corps d’idées, mouvement historique) qui contiennent toutes des fragment de la nature profonde de l’anarchisme ?

L’anarchisme, vu comme une méthodologie

Une manière de procéder pour unifier ces divers éléments est de définir l’anarchisme non comme une idéologie (c’est-à-dire un système d’interprétation du monde à prétention totale dont découle une doctrine sociale déterminée), mais comme une méthodologie (c’est-à-dire une réflexion générale sur la fin et les moyens aboutissant à une méthode d’action). Procéder ainsi a pour but de souligner et d’extraire ce qui constitue la force, la vitalité et la pertinence actuelle de l’idée anarchiste.[4]

Définir l’anarchisme comme une méthodologie n’est pas une simple question de subtilité sémantique, c’est une distinction fondamentale très concrète, qui remonte aux origines de l’anarchisme lors de la scission du mouvement socialiste en deux courants : autoritaire et antiautoritaire.

Fondements historiques

Le socialisme antiautoritaire

Le socialisme libertaire (ou antiautoritaire) trouve sa source dans la célèbre querelle entre Marx et Bakounine au sein de la Ière Internationale, qui aboutit à l’expulsion de Bakounine en 1872.

De ce débat, toujours d’actualité, deux modèles de mouvements sociaux ont émergés.

  • Le modèle Marxiste selon lequel : une avant-garde doit guider les masses vers le socialisme futur, le rôle des masses se réduisant à amener cette avant-garde au pouvoir (par le vote ou par la révolution armée selon que ce modèle soit réformiste ou révolutionnaire), le passage au socialisme devant se faire avec une période de transition étatique (succession de réformes de l' »État bourgeois » pour les sociaux-démocrates ; « dictature du prolétariat » pour les marxistes-léninistes) 
  • Le modèle Bakouninien : toute autorité politique doit être rejetée, l’action directe des masses librement organisées sans hiérarchie étant le moyen de réaliser le socialisme ici et maintenant, sans phase de transition. 

Avant tout, l’antagonisme entre socialisme autoritaire et antiautoritaire est donc méthodologique. En effet, ces deux mouvements partagent une critique commune du capitalisme et un même projet social, la société socialiste sans État, ce sont les moyens proposés pour le réaliser qui les opposent. Et c’est le choix de la méthode (ou plus exactement les principes méthodologiques qui déterminent et constituent ce choix) qui fonde le socialisme libertaire, historiquement et ontologiquement (au sens où, défini comme une méthodologie, l’être du socialisme libertaire c’est sa méthode).

Cette déchirure voue toute alliance à l’échec, la profondeur de leurs divergences ne concernant pas uniquement le futur (transition ou passage immédiat vers le socialisme) ou le passé (de cruels souvenirs, hélas très révélateurs), mais surtout le présent (accepter ou rejeter l’État comme moyen comme modèle pour la transformation sociale).

Des idéologies différentes, voire opposées, réussissent couramment à faire alliance dans un combat politique particulier pour le contrôle du pouvoir (exemple évident : les élections), par contre des divergences méthodologiques sont de nature inconciliables (le drame des révolutions russe et espagnole est suffisamment claire là-dessus). Puisque la fin concerne le futur mais les moyens résident dans le présent, ils entrent donc directement en conflit. On peut tricher avec la fin, pas avec les moyens.

L’anarchie, une idée en action

L’exemple du socialisme antiautoritaire montre que, contrairement à une idée répandue, ce n’est pas uniquement le rejet de l’État pour la société future qui caractérise l’anarchisme (l’entièreté du courant socialiste partage en principe cet objectif), mais surtout les pratiques développées dans le présent.

Selon l’historien libertaire Georges Woodcock (1912-1995), l’anarchisme ne se limite pas un projet de société future, il revient plutôt à soutenir pratiquement les idées et modèles libertaires aussi loin que cela peut être fait ici et maintenant.[5] Au lieu d’attendre passivement la révolution, qui peut très bien ne jamais venir ou dégénérer en un simple changement de maîtres si la société n’est pas suffisamment préparée, l’anarchisme revient d’après lui à renforcer et encourager toutes les impulsions libertaires et mutualistes, qu’elles soient constructives au sens où elles créent de nouvelles organisations libertaires, ou rebelles au sens où elles résistent aux nouvelles attaques sur la liberté ou cherchent à mettre fin aux vieilles tyrannies et discriminations.[5]

L’anarcho-syndicalisme

Définir l’anarchisme comme une méthodologie permet également de comprendre la raison fondamentale des multiples succès historiques de l’anarcho-syndicalisme. Ce dernier trouve son origine dans le constat effectué vers 1894 par la majorité des anarchistes de l’échec de la tactique de la « propagande par le fait ». Contrairement aux espoirs immenses que les attentats individuels avaient pu soulever chez certains militants, aucune prise de conscience collective ne s’était produite au sein des masses ouvrières. Pire, la répression qui suivit les attentats, loin de constituer le prélude de la révolution sociale, marqua bien plus la fin d’une époque.

Un grand nombre d’anarchistes rejoignirent alors les organisations syndicales naissantes (les Bourses du Travail) dans lesquelles ils jouèrent un grand rôle en y ravivant les principes méthodologiques du socialisme libertaire, c’est-à-dire l’indépendance vis-à-vis des organisations politiques (autonomie syndicale, anti-parlementarisme…), la pratique de l’action directe (grèves « sauvages », boycotts, occupations, sabotages techniques, grève générale…), l’organisation autonome et fédérée du mouvement social…

L’anarcho-syndicalisme est souvent défini comme un anarchisme qui attribue aux syndicats l’organisation de la société (Larousse). À nouveau, une définition de type « doctrine sociale » manque sa cible et appauvrit, voire détourne, la signification réelle. En effet, les organisations anarcho-syndicalistes ne sont pas des organisations spécifiquement anarchistes, même si bon nombre d’anarchistes y participent (la dénomination syndicalisme révolutionnaire, souvent synonyme d’anarcho-syndicalisme, ne contient d’ailleurs pas de référence explicite à l’anarchisme).

Plutôt qu’une doctrine sociale, le syndicalisme révolutionnaire revient à pratiquer les principes et méthodes libertaires au sein du mouvement social, par le biais du syndicat. Une définition méthodologique comme celle-là rend probablement mieux compte de sa nature et des raisons de son succès.

L’anarcho-syndicalisme correspond donc à l’essence profonde de la propagande par le fait (propager les idées libertaires par l’action), avant qu’elle ne dégénère dans un nihilisme destructeur, source et conséquence de l’isolement révolutionnaire conduisant les plus impatients à de tragiques actes de désespoir.

Principes fondateurs

Adéquation entre la fin et les moyens

Pour conclure cette recherche de la nature de l’anarchisme, il est indispensable d’analyser le principe fondateur de la méthode anarchiste : la nécessaire adéquation entre la fin et les moyens.

Des moyens en contradiction avec la fin amènent inévitablement à un résultat opposé aux objectifs poursuivis. L’idée de vouloir utiliser l’État pour amener la société socialiste sans État contient sa propre contradiction et ne pouvait que mener aux échecs les plus tragiques. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer les échecs du socialisme autoritaire, qu’il soit réformiste ou révolutionnaire.

L’adéquation des moyens avec la fin est par contre un principe positif amenant à développer aujourd’hui des pratiques préfigurant la société de demain. En effet, la société à venir n’est pas indépendante des moyens utilisés pour la créer, mais le reflet du combat social qui l’a précédée et des idées qui l’ont sous-tendue. Ce principe méthodologique d’adéquation des moyens avec la fin aboutit donc à trois principes méthodiques : ! rejet de la politique ! action directe ! auto-organisation du mouvement social.

Les deux premiers sont parfois sources de confusion, c’est pourquoi ils sont commentés plus en détail.

Rejet de la politique

Le rejet du parlementarisme et de l’action politique par l’anarchisme est très souvent mal compris, et interprété par ses détracteurs comme la preuve d’un désintérêt pour la chose publique, d’une incapacité à infléchir sur le cours de la société, ou d’un refus de prendre ses responsabilités lorsque des décisions doivent être prises.

Mais d’abord, qu’est-ce que la politique ?  Le sens donné à ce mot varie énormément. En se limitant à la définition donnée par le philosophe André Comte-Sponville, on découvre que la politique, c’est la vie commune et conflictuelle, sous la domination de l’État et pour son contrôle : c’est l’art de prendre, de garder, et d’utiliser le pouvoir.[6] Entendue dans ce sens-là (sens auquel se réfèrent les anarchistes lorsqu’ils rejettent l’action politique), la politique ne se limite pas à la gestion de la vie commune et conflictuelle (qui est le centre d’intérêt de l’anarchisme), elle est sa monopolisation par le pouvoir.

Cette monopolisation a entre autres pour effet de détourner l’action politique de son but avoué : la gestion de la vie sociale, vers un but inavoué : le contrôle du pouvoir. En effet :

Tout homme qui fait de la politique aspire au pouvoir – soit parce qu’il le considère comme un moyen au service d’autres fins, idéales ou égoïstes, soit parce qu’il le désire « pour lui-même » en vue de jouir du sentiment de prestige qu’il confère.[7]

C’est ainsi que l’anarchisme n’est pas un mouvement politique mais un mouvement social dans la mesure où il ne lutte pas pour prendre le pouvoir mais tente de mettre fin à toute forme de pouvoir. En d’autres termes, il vise la transformation de la société, et non son contrôle (même au nom d’une noble fin). Et c’est pourquoi, le mouvement anarchiste n’a pas besoin d’idéologie. La conquête du pouvoir nécessite une idéologie, pour justifier l’accaparement de la gestion de la société par une minorité imposant à tous un modèle social déterminé censé garantir le bonheur de chacun. L’anarchisme vise par contre à restituer la gestion de la vie commune à la société elle-même, et cette restitution ne nécessite pas de justification, elle lui revient de droit.

Action directe

Mais le rejet de l’action politique et les raisons de ce rejet ne suffisent pas à caractériser la méthodologie anarchiste, car elle détermine une technique d’action et non d’inaction. Chez les anarchistes, l’action directe remplace l’action politique.

L’action directe consiste à intervenir directement dans la société, sans passer par l’intermédiaire des institutions.[8] Elle vise à réaliser nos buts à travers notre propre activité plutôt qu’à travers celle des autres, particulièrement celle de « représentants » surtout soucieux de la préservation du statu-quo. Elle se base sur une critique radicale de la démocratie formelle parlementaire dans laquelle le citoyen délègue son pouvoir au lieu de l’exercer.

L’action directe est souvent associée, dans l’opinion publique, à la violence mais cette technique d’action est entièrement indépendante du choix ou du rejet de la violence, elle peut tout aussi bien avoir un caractère violent que non-violent (sur l’action directe non-violente voir l’article du numéro précédent d’AL.[9] En revanche, le vrai non-violent peut seulement croire en l’action directe, jamais en l’action politique car la base de toute action politique est la contrainte ; même lorsque l’État fait de bonnes choses, cela repose finalement sur une matraque, un revoler, ou une prison, souligna l’anarchiste américaine Voltairine de Cleyre (1866-1912)*.

Pour les anarchistes, l’action directe n’est pas seulement une méthode de protestation, c’est aussi une école libertaire, dans laquelle les individus retrouvent leur dignité en se réapropriant le pouvoir d’agir sur leur propre existence et en renouant avec les liens sociaux d’entraide et de solidarité. Conçue ainsi, l’action directe c’est l’anarchie en action, ici et maintenant.

Le principe méthodologique d’adéquation des moyens avec la fin permet donc d’ancrer dans le présent un projet de société qui, sans cela, pourrait paraître fort lointain voire franchement inaccessible, alors qu’au sein de la société actuelle existe déjà, en germes, la société de demain, dans les nombreuses associations d’individus basées sur la coopération volontaire et l’aide mutuelle. En conséquence, ce principe méthodologique va au-delà d’une simple réconciliation entre la fin et les moyens, il vise à opérer une réelle fusion entre eux.

Les moyens sont la fin, la fin est le moyen

Toutes les idéologies ont en commun de séparer les moyens de la fin, ce qui les conduit soit à…

  • Subordonner la fin aux moyens. C’est la tare fondamentale du réformisme. Son défaut incurable n’est pas tant de vouloir une transformation progressive de la société, mais de se concentrer sur l’action politique. Les moyens (les luttes du pouvoir) deviennent alors vite une fin en soi, et la nécessité de prendre des décisions en accord avec les « dures contraintes de la réalité » aboutit rapidement à renoncer aux principes initiaux 
  • Subordonner les moyens à la fin. C’est la tare des révolutions autoritaires. Ses partisans considèrent que, pourvu que la fin soit bonne et qu’on la garde toujours à l’esprit, les moyens importent peu (la fin possède la capacité de transcender les moyens), seul compte le critère de l’efficacité, assimilée à la prise en main du pouvoir. 

Pour être plus précis, réformistes comme révolutionnaires adoptent les deux positions à des degrés divers et selon les circonstances, mais quoiqu’il en soit, ces deux attitudes séparent les moyens de la fin et subordonnent l’un par rapport à l’autre.

L’anarchisme, en tant que méthodologie, considère au contraire que les moyens et la fin sont indissolublement liés. Séparer artificiellement la fin des moyens revient à nier la relation organique qui les unit. Chaque moyen est étroitement lié à un but. Les moyens contiennent et engendrent inévitablement la fin qui leur est propre.

Par exemple, il est de la nature même de l’État de maintenir la division de la société en classes antagonistes dont l’une exerce sa domination sur l’autre. L’État utilisé comme un moyen (par ex., pour aboutir à la société sans classes et sans État) ne peut aboutir qu’à la fin qui lui est propre, c’est à dire l’État, qui est sa propre fin.

Mais l’idée anarchiste va plus loin que la nécessaire adéquation entre les moyens et la fin déjà évoquée précédemment, elle consiste réellement à fusionner les moyens et la fin. D’une part, l’objectif poursuivi par l’anarchisme est précisément de mettre en pratique l’anarchie ici et maintenant, en développant les formes d’organisations libertaires au sein de la société, et en luttant contre la domination exercée par les forces du désordre établi. D’autre part, le projet social libertaire n’est pas une abstraction toute faite, c’est dans les luttes et les alternatives vécues concrètement que l’anarchie prend forme et s’élabore progressivement, au contact de la réalité.

La fin indique les moyens, et en retour, les moyens construisent la fin.

Conclusion

La question de départ L’anarchie : une fin ou un moyen ? semble posséder une réponse : l’anarchie est simultanément la fin et le moyen de l’anarchisme. Alors que le propre des idéologies de tous bords est de séparer la fin des moyens, l’anarchisme tente de les fusionner en une anarchie qui ne serait pas une utopie pour demain mais une idée en action ici et maintenant.

(*) bientôt sur Résistance 71…

[1] Je précise immédiatement que je ne prétends nullement être détenteur d’aucune vérité révélée. Cette autre approche n’est nullement novatrice, tout au plus tente-t-elle de souligner et de correspondre à l’originalité propre à l’anarchisme depuis ses origines, hélas trop souvent dissimulée derrière un paravent idéologique par ses détracteurs et par ses partisans… Je ne suis pas non plus un expert en histoire de l’anarchisme et j’espère avoir limité au maximum les inexactitudes en présentant le socialisme libertaire et le syndicalisme révolutionnaire.

[2] Rudolf Rocker, Anarcho-Syndicalism : Theory and Practice, Secker and Warburg, 1938.

[2] Rudolf Rocker, Anarcho-Syndicalism : Theory and Practice, Secker and Warburg, 1938.

[3] Agustin Garcia Calvo, Qu’est-ce que l’État ?, Atelier de Création Libertaire, 1992.

[3] Agustin Garcia Calvo, Qu’est-ce que l’État ?, Atelier de Création Libertaire, 1992.

[4] Dave Neal, Anarchism : Ideology or Methodology ?, The Spunk Press Archive, 1997.

[5] Georges Woodcock, Tradition and Revolution, Kick it Over nE19-20, été et hiver 1987.

[5] Georges Woodcock, Tradition and Revolution, Kick it Over nE19-20, été et hiver 1987.

[6] André Comte-Sponville, Pensées sur la politique, Albin Michel, 1998.

[7] Max Weber, Le savant et le philosophe, Librairie Plon, 1959.

[8] Jean-Marie Muller, Lexique de la non-violence, Alternatives non-violentes n°68, 1988.

[9] Claudio, Voor Moeder Aarde, Alternative Libertaire n°216, 1999.

 

Résistance politique: Au sujet de l’action directe avec Voltairine de Cleyre

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De l’action directe

 

Voltairine de Cleyre

1912

 

Du point de vue de celui qui pense être capable de discerner la route du progrès humain, si tant est qu’il doit y avoir un progrès ; du point de vue de celui qui discerne un tel chemin sur la carte de son esprit et s’efforce de l’indiquer aux autres, de le leur montrer comme il le voit ; du point de vue de celui qui, en faisant cela, a choisi des expressions claires et simples à ses yeux afin de communiquer ses pensées aux autres —, pour un tel individu, il apparaît regrettable et confus pour l’esprit que l’expression « action directe » ait soudain acquis, aux yeux de la majorité de l’opinion publique, un sens limité, qui n’est pas du tout inclus dans ces deux mots, et que ceux qui pensent comme lui ne lui ont certainement jamais donné.

Cependant, il arrive souvent que le progrès joue des tours à ceux qui se croient capables de lui fixer des bornes et des limites. Fréquemment des noms, des phrases, des devises, des mots d’ordre ont été retournés, détournés, inversés, déformés à la suite d’événements incontrôlables par ceux qui utilisaient ces expressions correctement ; et ceux qui persistaient à défendre leur interprétation, et insistaient pour qu’on les écoute, ont finalement découvert que la période où se développaient l’incompréhension et les préjugés annonçait seulement une nouvelle étape de recherche et de compréhension plus approfondie.

J’ai tendance à penser que c’est ce qui se passera avec le malentendu actuel concernant l’action directe. A travers la mécompréhension, ou la déformation délibérée, de certains journalistes de Los Angeles, à l’époque où les frères McNamara plaidèrent coupables, ce malentendu a soudain acquis, dans l’esprit de l’opinion, le sens d’ « attaques violentes contre la vie et la propriété » des personnes. De la part des journalistes, cela relevait soit d’une ignorance crasse, soit d’une malhonnêteté totale. Mais cela a poussé pas mal de gens à se demander ce qu’est vraiment l’action directe.

Qu’est-ce que l’action directe ?

En réalité, ceux qui la dénoncent avec autant de vigueur et de démesure découvriront, s’ils réfléchissent un peu, qu’ils ont eux-mêmes, à plusieurs reprises, pratiqué l’action directe, et qu’ils le feront encore.

Toute personne qui a pensé, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, avoir le droit de protester, et a pris son courage à deux mains pour le faire ; toute personne qui a revendiqué un droit, seule ou avec d’autres, a pratiqué l’action directe. Il y a une trentaine d’années, je me souviens que l’Armée du Salut pratiquait vigoureusement l’action directe pour défendre la liberté de ses membres de s’exprimer en public, de se rassembler et de prier. On les a arrêtés, condamnés à des amendes et emprisonnés des centaines et des centaines de fois, mais ils ont continué à chanter, prier et défiler, jusqu’à ce que finalement ils obligent leurs persécuteurs à les laisser tranquilles. Les Industrial Workers of the World mènent à présent le même combat, et ont, dans plusieurs cas, obligé les autorités à les laisser tranquilles, en utilisant la même tactique de l’action directe.

Toute personne qui a eu un projet, et l’a effectivement mené à bien, ou qui a exposé son plan devant d’autres et a emporté leur adhésion pour qu’ils agissent tous ensemble, sans demander poliment aux autorités compétentes de le concrétiser à leur place, toute personne qui a agi ainsi a pratiqué l’action directe. Toutes les expériences qui font appel à la coopération relèvent essentiellement de l’action directe.

Toute personne qui a dû, une fois dans sa vie, régler un litige avec quelqu’un et est allé droit vers la ou les personne(s) concernée(s) pour le régler, en agissant de façon pacifique ou par d’autres moyens, a pratiqué l’action directe. Les grèves et les campagnes de boycott en offrent un bon exemple ; beaucoup d’entre vous se souviennent de l’action des ménagères de New York qui ont boycotté les bouchers et obtenu que baisse le prix de la viande : en ce moment même, un boycott du beurre est sur le point de s’organiser, face à la hausse des prix décidée par les commerçants.

Ces actions ne sont généralement pas le produit d’un raisonnement profond sur les mérites de l’action directe ou indirecte, mais résultent des efforts spontanés de ceux qui se sentent opprimés par une situation donnée.

En d’autres termes, tous les êtres humains sont, le plus souvent, de fervents partisans du principe de l’action directe et la pratiquent. Cependant la plupart d’entre eux sont également favorables à l’action indirecte ou politique. Ils interviennent sur les deux plans en même temps, sans y réfléchir longuement. Seul un nombre limité d’individus se refusent à avoir recours à l’action politique dans telle ou telle circonstance, voire la récusent systématiquement ; mais personne, absolument personne, n’a jamais été « incapable » de pratiquer l’action directe.

La majorité de ceux qui font profession de réfléchir sont des opportunistes ; ils penchent tantôt vers l’action directe, tantôt vers l’action indirecte, mais sont surtout prêts à utiliser n’importe quel moyen dès lors qu’une occasion l’exige. En d’autres termes, ceux qui affirment que le fait de voter à bulletins secrets pour élire un gouverneur est néfaste et ridicule sont aussi ceux qui, sous la pression de certaines circonstances, considèrent qu’il est indispensable de voter pour que tel individu occupe un poste à un moment particulier. Certains croient qu’en général la meilleure façon pour les gens d’obtenir ce qu’ils veulent est d’utiliser la méthode indirecte : en faisant élire et en portant au pouvoir quelqu’un qui donnera force de loi à ce qu’ils désirent ; mais ce sont les mêmes qui parfois, dans des conditions exceptionnelles, prôneront que l’on se mette en grève ; et, comme je l’ai déjà dit, la grève est une forme d’action directe. Ou bien ils agiront comme l’ont fait les agitateurs du Socialist Party (organisation qui désormais s’oppose vigoureusement à l’action directe) l’été dernier, lorsque la police tentait d’interdire leurs meetings. Ils sont allés en force aux lieux de réunion, prêts à prendre la parole à n’importe quel prix, et ont fait reculer les forces de l’ordre. Même si cette attitude était illogique de leur part, puisqu’ils se sont opposés aux exécuteurs légaux de la volonté majoritaire, leur action constituait un exemple parfait, et réussi, d’action directe.

Ceux qui, en raison de leurs convictions profondes, sont attachés à l’action directe sont seulement… mais qui donc ? Les non-violents, précisément ceux qui ne croient pas du tout en la violence ! Ne vous méprenez pas : je ne pense pas du tout que l’action directe soit synonyme de non-violence. L’action directe aboutit tantôt à la violence la plus extrême, tantôt à un acte aussi pacifique que les eaux paisibles de Siloé. Non, les vrais non-violents peuvent seulement croire en l’action directe, jamais en l’action politique. La base de toute action politique est la coercition ; même lorsque l’État accomplit de bonnes choses, son pouvoir repose finalement sur les matraques, les fusils, ou les prisons, car il a toujours la possibilité d’y avoir recours.

Quelques exemples historiques

De nos jours, n’importe quel écolier américain a entendu parler de l’action directe de certains hommes non-violents, dans le cadre de son programme d’histoire. Le premier exemple qui vient à l’esprit est celui des premiers quakers qui s’installèrent au Massachusetts. Les puritains les accusèrent de « troubler les hommes en leur prêchant la paix ». En effet, les quakers refusaient de payer des impôts ecclésiastiques, de porter les armes, de prêter serment d’allégeance à un gouvernement, quel qu’il soit. (En agissant ainsi, ils ont pratiqué l’action directe, mais de façon passive.) Aussi, les puritains, partisans de l’action politique, ont fait voter des lois pour empêcher les quakers d’entrer sur leur territoire, les exiler, leur infliger des amendes, des peines de prison, des mutilations et finalement les pendre. Les quakers ont continué à arriver en Amérique (ce qui était cette fois une forme active d’action directe) ; et les livres d’histoire nous rappellent que, après la pendaison de quatre quakers, et la flagellation de Margaret Brewster qui fut attachée à une charrette et promenée à travers les rues de Boston, « les puritains renoncèrent à faire taire les nouveaux missionnaires » et que la « ténacité des quakers et leur non-violence finirent par triompher ».

Autre exemple d’action directe, qui appartient aux débuts de l’histoire coloniale américaine : cette fois, il ne s’agit pas d’un conflit pacifique, mais de la révolte de Bacon. Tous nos historiens défendent l’action des rebelles dans cette affaire, car ceux-ci avaient raison. Et pourtant il s’agissait d’une action directe violente contre une autorité légalement constituée. Laissez-moi vous rappeler les détails de cet événement : les planteurs de Virginie craignaient (avec raison) une attaque générale des Indiens. Partisans de l’action politique, ils demandèrent, ou plutôt leur dirigeant Bacon exigea que le gouverneur lui accorde le droit de recruter des volontaires pour se défendre. Ce dernier craignait — à juste titre — qu’une compagnie d’hommes armés ne devienne une menace pour lui-même. Il refusa donc d’accorder cette permission à Bacon. A la suite de quoi, les planteurs eurent recours à l’action directe. Ils levèrent des volontaires sans autorisation et combattirent victorieusement contre les Indiens. Le gouverneur décréta que Bacon était un traître mais le peuple était de son côté, si bien que le gouverneur eut peur de le traduire en justice. Finalement, la situation s’envenima tellement que les rebelles mirent le feu à Jamestown. Si Bacon n’était pas mort, bien d’autres événements se seraient produits. Bien sûr, la répression fut terrible, comme cela se passe habituellement lorsqu’une révolte s’effondre d’elle-même ou est écrasée. Néanmoins, pendant sa brève période de succès, cette révolte corrigea nombre d’abus. Je suis persuadée que, à l’époque, les partisans de l’action politique à tout prix, après que les réactionnaires furent revenus au pouvoir, ont dû s’exclamer : « Regardez tous les maux que provoque l’action directe ! Notre colonie a fait un bond d’au moins vingt-cinq ans en arrière » ; ils oubliaient que, si les colons n’avaient pas recouru à l’action directe, les Indiens auraient pris leurs scalps un an plus tôt, au lieu que nombre d’entre eux soient pendus par le gouverneur un an plus tard.

Dans la période d’agitation et d’excitation qui précéda la révolution américaine, on assista à toutes sortes d’actions directes, des plus pacifiques aux plus violentes ; je crois que presque tous ceux qui étudient l’histoire des États-Unis trouvent que ces actions constituent la partie la plus intéressante de l’histoire, celle qui s’imprègne le plus facilement dans leur mémoire.

Parmi les actions pacifiques, on peut citer notamment les accords de non-importation, les ligues pour porter des vêtements fabriqués dans la colonie et les « comités de correspondance ». Comme les hostilités se développaient inévitablement, l’action directe violente prit elle aussi de l’ampleur ; par exemple, on détruisit les timbres fiscaux, on interdit le débarquement des cargaisons de thé, on les plaça dans des locaux humides, on les jeta dans les eaux du port, comme à Boston, on obligea le propriétaire d’une cargaison de thé à mettre le feu à son propre bateau, comme à Annapolis.

Toutes ces actions sont décrites dans nos manuels d’histoire, et aucun auteur ne les condamne, ou ne les regrette, bien qu’il se soit agi à chaque fois d’actions directes contre des autorités légalement constituées et contre le droit de propriété. Si je cite ces exemples et d’autres de même nature, c’est pour souligner deux points à l’intention de ceux qui répètent certains arguments comme des perroquets : premièrement, les hommes ont toujours eu recours à l’action directe ; et deuxièmement, ceux qui la condamnent aujourd’hui sont également ceux qui l’approuvent d’un point de vue historique.

George Washington dirigeait la Ligue des planteurs de Virginie contre les importations ; un tribunal lui aurait certainement « enjoint » de ne pas créer une telle organisation et, s’il avait insisté, il lui aurait infligé une amende pour offense à la Cour.

La Guerre de Sécession

Lorsque le grand conflit entre le Nord et le Sud s’intensifia, ce fut encore l’action directe qui précéda et précipita l’action politique. Et je ferai remarquer que l’on n’engage jamais, que l’on n’envisage même jamais aucune action politique, tant que les esprits assoupis n’ont pas été réveillés par des actes de protestation directe contre les conditions existantes.

L’histoire du mouvement abolitionniste et de la Guerre de Sécession nous offre un énorme paradoxe, même si nous savons bien que l’histoire n’est qu’une chaîne de paradoxes. Sur le plan politique, les États esclavagistes luttaient pour une plus grande liberté, pour l’autonomie de chaque État et contre toute intervention du gouvernement fédéral ; par contre, les États non esclavagistes voulaient un État centralisé et fort, État que les sécessionnistes condamnaient avec raison, parce qu’il allait donner naissance à des formes de pouvoir de plus en plus tyranniques. Et c’est ce qui arriva. Depuis la fin de la guerre de Sécession, le pouvoir fédéral empiète de plus en plus sur les prérogatives de chaque État. Les négriers modernes (les industriels) se retrouvent continuellement en conflit avec le pouvoir centralisé contre lequel les esclavagistes d’antan protestaient (la liberté à la bouche mais la tyrannie au cœur). D’un point de vue éthique, ce sont les États non esclavagistes qui, en théorie, prônaient une plus grande liberté, tandis que les sécessionnistes défendaient le principe de l’esclavage. Mais cette position éthiquement juste était très abstraite : en effet, la majorité des Nordistes, qui n’avaient jamais côtoyé d’esclaves noirs, pensaient que cette forme d’exploitation était probablement une erreur ; mais ils n’étaient pas pressés de la faire disparaître. Seuls les abolitionnistes, une infime minorité, avaient une véritable position éthique : à leurs yeux seule importait l’abolition de l’esclavage — ils ne se souciaient pas de la sécession ni de l’union entre les États américains. Au point que beaucoup d’entre eux prônaient la dissolution de l’Union ; ils pensaient que le Nord devaient en prendre l’initiative afin que les Nordistes ne soient plus accusés de maintenir les Noirs prisonniers de leurs chaînes.

Bien sûr, toutes sortes de gens ayant toutes sortes d’idées voulaient abolir l’esclavage : des quakers comme Whittier (les quakers, ces partisans de la paix à tout prix, furent en fait les premiers partisans de l’abolition de l’esclavage, dès leur arrivée en Amérique) ; des partisans modérés de l’action politique qui voulaient racheter les esclaves pour résoudre le problème rapidement ; et puis des gens extrêmement violents qui croyaient en la violence et menèrent toutes sortes d’actions radicales.

En ce qui concerne les politiciens, pendant trente ans ils essayèrent de se défiler, de conclure des compromis, de marchander, de maintenir le statut quo, d’amadouer les deux parties, alors que la situation exigeait des actes, ou au moins une parodie d’action. Mais « les étoiles dans leur course combattirent contre Sisera », le système s’effondra de l’intérieur et, sans éprouver le moindre remords, les partisans de l’action directe agrandirent les fissures de l’édifice esclavagiste.

Parmi les différentes expressions de la révolte directe mentionnons l’organisation du « chemin de fer souterrain ». La plupart de ceux qui y participèrent soutenaient les deux formes d’action (directe et politique) ; cependant, même si, en théorie, ils pensaient que la majorité avait le droit d’édicter et d’appliquer des lois, ils n’y croyaient pas totalement. Mon grand-père avait fait partie de ce réseau clandestin et aidé de nombreux esclaves à rejoindre le Canada. C’était un homme attaché aux règles, dans la plupart des domaines, même si j’ai souvent pensé qu’il respectait la loi parce qu’il avait rarement affaire à elle ; ayant toujours mené la vie d’un pionnier, la loi le touchait généralement d’assez loin, alors que l’action directe avait pour lui la valeur d’un impératif. Quoi qu’il en soit, et aussi légaliste fût-il, il n’éprouvait aucun respect pour les lois esclavagistes, même si elles avaient été votées à une majorité de 500 pour cent. Et il violait consciemment toutes celles qui l’empêchaient d’agir.

Parfois, le bon fonctionnement du « chemin de fer souterrain » exigeait l’usage de la violence, et on l’employait. Je me souviens qu’une vieille amie me raconta qu’elle et sa mère avaient surveillé leur porte toute la nuit, pendant qu’un esclave recherché se cachait dans leur cave. Toutes deux avaient beau descendre de familles quakers et sympathiser avec leurs idées, elles avaient un fusil de chasse à portée de main, sur la table. Heureusement, elles n’eurent pas besoin de tirer, ce soir-là.

Lorsque la loi sur les esclaves évadés fut votée, grâce à certains politiciens du Nord qui voulaient encore amadouer les propriétaires d’esclaves, les partisans de l’action directe décidèrent de libérer les esclaves qui avaient été repris. Il y eut l’ « opération Shadrach » puis l’opération « Jerry » (cette dernière sous la direction du fameux Gerrit Smith), et bien d’autres qui réussirent ou échouèrent. Cependant les politiciens continuèrent leurs manœuvres et tentèrent de concilier l’inconciliable. Les partisans de la paix à tout prix, les plus légalistes, dénoncèrent les abolitionnistes, un peu de la même façon que des gens comme William D. Haywood et Frank Bohn sont dénoncés par leur propre parti aujourd’hui.

John Brown

L’autre jour, j’ai lu dans le quotidien Daily Socialist de Chicago une lettre du secrétaire du Socialist Party de Louisville au secrétaire national. M. Dobbs demandait que l’on remplace M. Bohn, qui devait venir parler dans sa ville, par un orateur plus responsable et plus raisonnable. Pour expliquer sa démarche, il citait un passage de la conférence de Bohn : « Si les frères McNamara avaient défendu avec succès les intérêts de la classe ouvrière, ils auraient eu raison, de même que John Brown aurait eu raison s’il avait réussi à libérer les esclaves. Pour John Brown, comme pour les McNamara, l’ignorance était leur seul crime. »

Et M. Dobbs de faire le commentaire suivant. « Nous nous élevons fermement contre de tels propos. Cette comparaison entre la révolte ouverte — même si elle était erronée — de John Brown d’un côté, et les méthodes clandestines et meurtrières des frères McNamara de l’autre, est le fruit d’un raisonnement creux qui conduit à des conclusions logiques très dangereuses. »

M. Dobbs ignore certainement ce que furent la vie et les actions de John Brown. Ce partisan convaincu de la violence aurait traité avec mépris quiconque aurait essayé de le faire passer pour un agneau. Et une fois qu’une personne croit en la violence, c’est à elle seule de décider quelle est la façon la plus efficace de l’appliquer, en fonction des conditions concrètes et de ses propres moyens. John Brown n’hésita jamais à utiliser des méthodes conspiratives. Ceux qui ont lu l’Autobiographie de Frederick Douglass et les Souvenirs de Lucy Colman savent que John Brown avait prévu d’organiser une série de camps fortifiés dans les montagnes de la Virginie-Occidentale, de la Caroline du Nord et du Tennessee, d’envoyer des émissaires secrets parmi les esclaves pour les inciter à venir se réfugier dans ces camps, et ensuite réfléchir aux mesures et aux conditions nécessaires pour fomenter la révolte chez les Noirs. Ce plan échoua surtout parce que les esclaves eux-mêmes ne désiraient pas assez fortement la liberté.

Plus tard, lorsque des politiciens à l’esprit tortueux, toujours soucieux de ne rien faire, votèrent la loi Kansas-Nebraska qui laissait les colons décider seuls de la légalité de l’esclavage, les partisans de l’action directe, dans les deux camps, envoyèrent des pseudo-colons dans ces territoires et ceux-ci s’affrontèrent. Les partisans de l’esclavage arrivèrent les premiers ; ils rédigèrent une constitution qui reconnaissait l’esclavage et une loi punissant de mort toute personne qui aiderait un esclave à s’échapper ; mais les Free Soilers, qui arrivèrent un peu plus tard parce qu’ils venaient d’États plus éloignés, rédigèrent une seconde constitution, et refusèrent de reconnaître les lois de leurs adversaires. John Brown se trouvait parmi eux et utilisa la violence, tantôt ouvertement tantôt clandestinement. Les politiciens décents, favorables à la paix sociale, le considéraient comme un « voleur de chevaux et un assassin ». Et il ne fait pas le moindre doute qu’il vola des chevaux, sans prévenir personne de son intention de les dérober, et qu’il tua des partisans de l’esclavage. Il se battit et réussit à s’en tirer un bon nombre de fois avant qu’il tente de s’emparer de l’arsenal de Harpers Ferry. S’il n’utilisa pas la dynamite, c’est seulement parce qu’elle n’était pas encore une arme très répandue à l’époque. Il attenta à la vie de beaucoup plus de gens que les frères McNamara, dont M. Dobbs condamne les « méthodes meurtrières ». Pourtant les historiens ont compris la portée des actions de John Brown. Cet homme violent, qui avait du sang sur les mains, fut condamné et pendu pour haute trahison ; mais tout le monde sait que c’était une âme forte et belle, désintéressée, qui ne pouvait supporter que quatre millions d’hommes soient traités comme des animaux. John Brown pensait que combattre cette injustice, ce crime horrible, était un devoir sacré qu’il accomplissait sur l’ordre de Dieu — car cet homme très religieux appartenait à l’Église presbytérienne.

C’est grâce aux actions, pacifiques ou violentes, des précurseurs du changement social que la Conscience Humaine, la conscience des masses, s’éveille au besoin du changement. Il serait absurde de prétendre qu’aucun résultat positif n’a jamais été obtenu par les moyens politiques traditionnels ; parfois de bonnes choses en résultent. Mais jamais tant que la révolte individuelle, puis la révolte des masses ne l’imposent. L’action directe est toujours le héraut, l’élément déclencheur, qui permet à la grande masse des indifférents de prendre conscience que l’oppression devient intolérable.

Les luttes actuelles contre l’esclavage salarié

Nous subissons maintenant l’oppression dans ce pays — et pas seulement ici, mais dans toutes les parties du monde qui jouissent des bienfaits fort contrastés de la civilisation. Et de même que l’ancien esclavage, le nouveau provoque à la fois des actions directes et des actions politiques. Une fraction de la population américaine produit la richesse matérielle qui permet à tous de vivre ; exactement de la même façon que quatre millions d’esclaves noirs entretenaient la foule de parasites qui les commandaient. Aujourd’hui ce sont les travailleurs agricoles et les ouvriers d’industrie.

A travers l’action imprévisible d’institutions qu’aucun d’eux n’a créées, mais qui sévissent depuis leur naissance, ces travailleurs, la partie la plus indispensable de toute la structure sociale, sans le travail desquels personne ne pourrait ni manger, ni s’habiller, ni se loger, ces travailleurs, disais-je, sont justement ceux qui disposent du moins de nourriture, de vêtements et des pires logements — sans parler des autres bienfaits que la société est censée leur dispenser, comme l’éducation et l’accès aux plaisirs artistiques.

Ces ouvriers ont, d’une façon ou d’une autre, joint leurs efforts pour que leur condition s’améliore ; en premier lieu par l’action directe, en second lieu par l’action politique. Nous avons des groupes comme la Grange, les Farmers’Alliances, les coopératives, les colonies expérimentales, les Knights of Labor, les syndicats et les Industrial Workers of the World. Tous ont organisé les travailleurs pour alléger le poids de l’exploitation, pour des prix meilleur marché, des conditions de travail moins catastrophiques, et une journée de travail un peu plus courte ; ou contre une réduction de salaire, la détérioration des conditions de travail ou l’allongement des horaires.

Aucun de ces groupes, à part les IWW, n’a reconnu qu’il existe une guerre sociale et qu’elle se poursuivra tant que se perpétueront les conditions sociales et juridiques actuelles. Ils ont accepté les institutions fondées sur la propriété privée, telles qu’elles étaient. Ces organisations regroupent des gens ordinaires, aux aspirations ordinaires, et elles ont entrepris de faire ce qu’il leur semblait possible et raisonnable d’accomplir. Lors de la création de ces groupes, ces militants ne se sont pas engagés sur un programme politique particulier, ils se sont associés pour mener une action directe, décidée par eux-mêmes, offensive ou défensive.

Il y a vingt-deux ans, j’ai rencontré des militants des Farmers’Alliances, des Knights of Labor et des syndicalistes qui m’ont dit cela. Ils voulaient lutter pour des objectifs plus larges que ceux proposés par leurs organisations ; mais ils devaient aussi accepter leurs camarades de travail comme ils étaient, et essayer de les inciter à lutter pour des objectifs immédiats qu’ils percevaient clairement : prix plus justes, salaires plus élevés, conditions de travail moins dangereuses ou moins tyranniques, semaine de travail moins longue. A l’époque où sont nés ces mouvements, les travailleurs agricoles ne pouvaient pas comprendre que leur lutte convergeait avec le combat des ouvriers des usines ou des transports ; et ces derniers ne voyaient pas non plus leurs points communs avec le mouvement des paysans. D’ailleurs, même aujourd’hui, peu d’entre eux le comprennent. Ils doivent encore apprendre qu’il n’existe qu’une seule lutte commune contre ceux qui se sont approprié les terres, les capitaux et les machines.

Malheureusement les grandes organisations paysannes ont gaspillé leur énergie en s’engageant dans une course stupide au pouvoir politique. Elles ont réussi à prendre le pouvoir dans certains États, mais les tribunaux ont déclaré que les lois votées n’étaient pas constitutionnelles, et toutes leurs conquêtes politiques ont été enterrées. A l’origine, leur programme visait à construire leurs propres silos, y stocker les produits et les tenir à l’écart du marché jusqu’à ce qu’ils puissent échapper aux spéculateurs. Ils voulaient aussi organiser des échanges de services et imprimer des billets de crédit pour les produits déposés afin de payer ces échanges. Si ce programme d’aide mutuelle directe avait fonctionné, il aurait montré, dans une certaine mesure, au moins pendant un temps, comment l’humanité peut se libérer du parasitisme des banquiers et des intermédiaires. Bien sûr, ce projet aurait fini par être liquidé, à moins que sa vertu exemplaire n’ait bouleversé tellement l’esprit des hommes qu’il leur ait donné envie de mettre fin au monopole légal de la terre et des capitaux ; mais au moins ce projet aurait eu un rôle éducatif fondamental. Malheureusement, ce mouvement poursuivit une chimère et se désintégra surtout à cause de sa futilité.

Les Knights of Labor sont eux aussi devenus pratiquement insignifiants, non pas parce qu’ils n’ont pas eu recours à l’action directe, ni parce qu’ils se sont mêlés de politique, mais parce qu’il s’agissait d’une masse d’ouvriers trop hétérogène pour réussir à conjuguer efficacement leurs efforts.

Pourquoi les patrons ont peur des grèves

Les syndicats ont atteint une taille bien plus imposante que celle des Knights of Labor et leur pouvoir a continué à croître, lentement mais sûrement. Certes, cette croissance a connu des fluctuations, des reculs ; de grandes organisations ont surgi puis disparu. Mais dans l’ensemble, les syndicats constituent un pouvoir en plein développement. Malgré leurs faibles ressources, ils ont offert, à une certaine fraction des travailleurs, un moyen d’unir leurs forces, de faire pression directement sur leurs maîtres et d’obtenir ainsi une petite partie de ce qu’ils voulaient — de ce qu’ils devaient essayer d’obtenir, vu leur situation. La grève est leur arme naturelle, celle qu’ils se sont forgée eux-mêmes. Neuf fois sur dix, les patrons redoutent la grève — même si, bien sûr, il peut arriver que certains s’en réjouissent, mais c’est plutôt rare. Les patrons savent qu’ils peuvent gagner contre les grévistes, mais ils ont terriblement peur que leur production s’interrompe. Par contre, ils ne craignent nullement un vote qui exprimerait « la conscience de classe » des électeurs ; à l’atelier, vous pouvez discuter du socialisme, ou de n’importe quel autre programme ; mais le jour où vous commencez à parler de syndicalisme, attendez-vous à perdre votre travail ou au moins à ce que l’on vous menace et que l’on vous ordonne de vous taire. Pourquoi ? Le patron se moque de savoir que l’action politique n’est qu’une impasse où s’égare l’ouvrier, et que le socialisme politique est en train de devenir un mouvement petit-bourgeois. Il est persuadé que le socialisme est une très mauvaise chose — mais il sait aussi que celui-ci ne s’instaurera pas demain. Par contre, si tous ses ouvriers se syndiquent, il sera immédiatement menacé. Son personnel aura l’esprit rebelle, il devra dépenser de l’argent pour améliorer les conditions de travail, il sera obligé de garder des gens qu’il n’aime pas et, en cas de grève, ses machines ou ses locaux seront peut-être endommagés.

On dit souvent, et on le répète parfois jusqu’à la nausée, que les patrons ont une « conscience de classe », qu’ils sont solidement soudés pour défendre leurs intérêts collectifs, et sont prêts individuellement à subir toutes sortes de pertes plutôt que de trahir leurs prétendus intérêts communs. Ce n’est absolument pas vrai. La majorité des capitalistes sont exactement comme la plupart des ouvriers : ils se préoccupent beaucoup plus de leurs pertes personnelles (ou de leurs gains) que des pertes (ou des victoires) de leur classe. Et lorsqu’un syndicat menace un patron, c’est à son portefeuille qu’il s’en prend.

Toute grève est synonyme de violence

Aujourd’hui chacun sait qu’une grève, quelle que soit sa taille, est synonyme de violence. Même si les grévistes ont une préférence morale pour les méthodes pacifiques, ils savent parfaitement que leur action causera des dégâts. Lorsque les employés du télégraphe font grève, ils sectionnent des câbles et scient des pylônes, tandis que les jaunes bousillent leurs instruments de travail parce qu’ils ne savent pas les utiliser. Les sidérurgistes s’affrontent physiquement aux briseurs de grève, cassent des carreaux, détraquent certains appareils de mesure, endommagent des laminoirs qui coûtent très cher et détruisent des tonnes de matières premières. Les mineurs endommagent des pistes et des ponts et font sauter des installations. S’il s’agit d’ouvriers ou d’ouvrières du textile, un incendie d’origine inconnue éclate, des pierres volent à travers une fenêtre apparemment inaccessible ou une brique est lancée sur la tête d’un patron. Quand les employés des tramways font grève, ils arrachent les rails ou élèvent des barricades sur les voies avec des charrettes ou des wagons retournés, des clôtures volées, des voitures incendiées. Lorsque les cheminots se mettent en colère, des moteurs « expirent », des locomotives folles démarrent sans conducteur, des chargements déraillent et des trains sont bloqués. S’il s’agit d’une grève du bâtiment, les travailleurs dynamitent des constructions. Et à chaque fois, des combats éclatent entre d’un côté les briseurs de grève et les jaunes et, de l’autre, les grévistes et leurs sympathisants, entre le Peuple et la Police.

Pour les patrons, une grève sera synonyme de projecteurs, de fil de fer barbelé, de palissades, de locaux de détention, de policiers et d’agents provocateurs, de kidnappings violents et d’expulsions. Ils inventeront tous les moyens possibles pour se protéger directement, sans compter l’ultime recours à la police, aux milices, aux brigades spéciales et aux troupes fédérales.

Tout le monde sait cela et sourit lorsque les responsables syndicaux protestent, affirmant que leurs organisations sont pacifiques et respectent les lois. Tout le monde est conscient qu’ils mentent. Les travailleurs savent que les grévistes utilisent la violence, à la fois ouvertement et clandestinement, et qu’ils n’ont pas d’autres moyens, s’ils ne veulent pas capituler immédiatement. Et la population ne confond pas les grévistes qui sont obligés de recourir à la violence avec les crapules destructrices qui les provoquent délibérément. Généralement, les gens comprennent que les grévistes agissent ainsi parce qu’ils sont poussés par la dure logique d’une situation qu’ils n’ont pas créée, mais qui les force à attaquer pour survivre, sinon ils seront obligés de tomber tout droit dans la misère jusqu’à ce que la mort les frappe, à l’hospice, dans les rues des grandes villes ou sur les berges boueuses d’une rivière. Telle est l’horrible situation devant laquelle se trouvent les ouvriers ; ce sont les êtres les plus humains — ils font un détour pour soigner un chien blessé, ou ramener chez eux un chiot et le nourrir, ou s’écartent d’un pas pour ne pas écraser un ver de terre — et ils recourent à la violence contre leurs congénères. Ils savent, parce que la réalité le leur a appris, que c’est l’unique façon de gagner, si tant est qu’ils puissent gagner quelque chose. « Vous n’avez qu’à mieux voter aux prochaines élections ! » affirment certains. Il m’a toujours semblé qu’il s’agit de l’une des réponses les plus ridicules qu’une personne puisse faire, lorsqu’un gréviste lui demande de l’aide face à une situation matérielle délicate, et alors que les élections auront lieu dans six mois, un an voire deux ans.

Malheureusement, ceux qui savent comment la violence est utilisée dans la guerre des syndicats contre les patrons ne prennent pas publiquement la parole pour dire : « Tel jour, à tel endroit, telle action spécifique a été entreprise ; telles et telles concessions ont été accordées à la suite de cette action ; tel patron a capitulé. » Agir ainsi mettrait en péril leur liberté et leur pouvoir de continuer le combat. C’est pourquoi ceux qui sont les mieux informés doivent se taire et ricaner discrètement en écoutant les ignorants pérorer. Pourtant seule la connaissance des faits peut éclaircir leur position.

Les adversaires de l’action directe

Ces dernières semaines, certains n’ont pas été avares de paroles creuses. Des orateurs et des journalistes, honnêtement convaincus de l’efficacité de l’action politique, persuadés qu’elle seule peut permettre aux ouvriers de remporter la bataille, ont dénoncé les dommages incalculables causés par ce qu’ils appellent l’action directe (ils veulent dire en fait la « violence conspiratrice » ).

Un certain Oscar Ameringer, par exemple, a récemment déclaré, lors d’un meeting à Chicago, que la bombe lancée à Haymarket Square en 1886 avait fait reculer le mouvement pour la journée de huit heures d’un quart de siècle. D’après lui, ce mouvement aurait été victorieux si la bombe n’avait pas été lancée. Ce monsieur commet une grave erreur.

Personne n’est capable de mesurer précisément l’effet positif ou négatif d’une action, à l’échelle de plusieurs mois ou de plusieurs années. Personne ne peut démontrer que la journée de huit heures aurait pu devenir obligatoire vingt-cinq ans auparavant.

Nous savons que les législateurs de l’Illinois ont voté une loi pour la journée de 8 heures en 1871 et que ce texte est resté lettre morte. On ne peut pas davantage démontrer que l’action directe des ouvriers aurait pu l’imposer. Quant à moi, je pense que des facteurs beaucoup plus puissants que la bombe de Haymarket ont joué un rôle.

D’un autre côté, si l’on croit que l’influence négative de la bombe a été si puissante, alors les conditions de travail et l’exercice des activités syndicales devraient être bien plus difficiles à Chicago que dans les villes où rien d’aussi grave ne s’est produit. Pourtant on constate le contraire. Même si les conditions des travailleurs y sont déplorables, elles sont bien moins mauvaises à Chicago que dans d’autres grandes villes, et le pouvoir des syndicats y est plus développé que dans n’importe quel autre endroit, excepté San Francisco. Si l’on veut donc absolument tirer des conclusions à propos des effets de la bombe de Haymarket, il faut tenir compte de ces faits avant d’avancer une hypothèse. En ce qui me concerne, je ne pense pas que cet événement ait joué un rôle important dans l’évolution du mouvement ouvrier.

Et il en sera de même avec la vigoureuse actuelle contre la violence. Rien n’a fondamentalement changé. Deux hommes ont été emprisonnés pour ce qu’ils ont fait (il y a vingt-quatre ans, leurs semblables ont été pendus pour des actes qu’ils n’avaient pas commis) et quelques autres seront peut-être incarcérés. Mais les forces de la Vie continueront à se révolter contre leurs chaînes économiques. Cette révolte ne faiblira pas, peu importe le parti qui remportera ou perdra les élections, jusqu’à ces chaînes soient brisées.

Comment pourrons-nous briser nos chaînes ?

Les partisans de l’action politique nous racontent que seule l’action électorale du parti de la classe ouvrière pourra atteindre un tel résultat ; une fois élus, ils entreront en possession des sources de la Vie et des moyens de production ; ceux qui aujourd’hui possèdent les forêts, les mines, les terres, les canaux, les usines, les entreprises et qui commandent aussi au pouvoir militaire à leur botte, en bref les exploiteurs, abdiqueront demain leur pouvoir sur le peuple dès le lendemain des élections qu’ils auront perdues.

Et en attendant ce jour béni ?

En attendant, soyez pacifiques, travaillez bien, obéissez aux lois, faites preuve de patience et menez une existence frugale (comme Madero le conseilla aux paysans mexicains après les avoir vendus à Wall Street).

Si certains d’entre vous sont privés de leurs droits civiques, ne vous révoltez même pas contre cette mesure, cela risquerait de « faire reculer le parti ».

Action politique et action directe

J’ai déjà dit que, parfois, l’action politique obtient quelques résultats positifs — et pas toujours sous la pression des partis ouvriers, d’ailleurs. Mais je suis absolument convaincue que les résultats positifs obtenus occasionnellement sont annulés par les résultats négatifs ; de même que je suis convaincue que, si l’action directe a parfois des conséquences négatives, celles-ci sont largement compensées par ses conséquences positives.

Presque toutes les lois originellement conçues pour le bénéfice des ouvriers sont devenues une arme entre les mains de leurs ennemis, ou bien sont restées lettre morte, sauf lorsque le prolétariat et ces organisations ont imposé directement leur application. En fin de compte, c’est toujours l’action directe qui a le rôle moteur. Prenons par exemple la loi antitrusts censée bénéficier au peuple en général et à la classe ouvrière en particulier. Il y environ deux semaines, 250 dirigeants syndicaux ont été cités en justice. La compagnie de chemins de fer Illinois Central les accusait en effet d’avoir formé un trust en déclenchant une grève !

Mais la foi aveugle en l’action indirecte, en l’action politique, a des conséquences bien plus graves : elle détruit tout sens de l’initiative, étouffe l’esprit de révolte individuelle, apprend aux gens à se reposer sur quelqu’un d’autre afin qu’il fasse pour eux ce qu’ils devraient faire eux-mêmes ; et enfin, elle fait passer pour naturelle une idée absurde : il faudrait encourager la passivité des masses jusqu’au jour où le parti ouvrier gagnera les élections ; alors, par la seule magie d’un vote majoritaire, cette passivité se transformera tout à coup en énergie. En d’autres termes, on veut nous faire croire que des gens qui ont perdu l’habitude de lutter pour eux-mêmes en tant qu’individus, qui ont accepté toutes les injustices en attendant que leur parti acquière la majorité ; que ces individus vont tout à coup se métamorphoser en véritables « bombes humaines », rien qu’en entassant leurs bulletins dans les urnes !

Les sources de la Vie, les richesses naturelles de la Terre, les outils nécessaires pour une production coopérative doivent devenir accessibles à tous. Le syndicalisme doit élargir et approfondir ses objectifs, sinon il disparaîtra ; et la logique de la situation forcera graduellement les syndicalistes à en prendre conscience. Les problèmes des ouvriers ne pourront jamais être résolus en tabassant des jaunes, tant que des cotisations élevées et d’autres restrictions limiteront les adhésions au syndicat et pousseront certains travailleurs à aider les patrons. Les syndicats se développeront moins en combattant pour des salaires plus élevés qu’en luttant pour une semaine de travail plus courte, ce qui permettra d’augmenter le nombre de leurs membres, d’accepter tous ceux qui veulent adhérer. Si les syndicats veulent gagner des batailles, tous les ouvriers doivent s’allier et agir ensemble, agir rapidement (sans en avertir les patrons à l’avance) et profiter de leur liberté d’agir ainsi à chaque fois. Et si, un jour, les syndicats regroupent tous les ouvriers, aucune conquête ne sera permanente, à moins qu’ils se mettent en grève pour tout obtenir — pas une augmentation de salaire, ni une amélioration secondaire, mais toutes les richesses de la nature — et qu’ils procèdent, dans la foulée, à l’expropriation directe et totale !

Le pouvoir des ouvriers ne réside pas dans la force de leur vote, mais dans leur capacité à paralyser la production. La majorité des électeurs ne sont pas des ouvriers. Ceux-ci travaillent à un endroit aujourd’hui, à un autre demain, ce qui empêche un grand nombre d’entre eux de voter ; un grand pourcentage des ouvriers dans ce pays sont des étrangers qui n’ont pas le droit de voter. Les dirigeants socialistes le savent parfaitement. La preuve ? Ils affadissent leur propagande sur tous les points afin de gagner le soutien de la classe capitaliste, du moins des petits entrepreneurs. Selon la presse socialiste, des spéculateurs de Wall Street assurent qu’ils sont prêts à acheter des actions de Los Angeles à un administrateur socialiste aussi bien qu’à un administrateur capitaliste. Les journaux socialistes prétendent que l’administration actuelle de Milwaukee a créé une situation économique très favorable aux petits investisseurs ; leurs articles publicitaires conseillent aux habitants de cette ville de se rendre chez Dupont ou Durand sur Milwaukee Avenue, qui les servira aussi bien qu’un grand magasin dépendant d’une grosse chaîne commerciale. En clair, parce que nos socialistes savent qu’ils ne pourront pas obtenir une majorité sans les voix de cette classe sociale, ils essaient désespérément de gagner le soutien (et de prolonger la vie) de la petite-bourgeoisie que l’économie socialiste fera disparaître.

Au mieux, un parti ouvrier pourrait, en admettant que ses députés restent honnêtes, former un solide groupe parlementaire qui conclurait des alliances ponctuelles avec tel ou tel autre groupe afin d’obtenir quelques mini-réformes politiques ou économiques.

Mais lorsque la classe ouvrière sera regroupée dans une seule grande organisation syndicale, elle pourra montrer à la classe possédante, en cessant brusquement le travail dans toutes les entreprises, que toute la structure sociale repose sur le prolétariat ; que les biens des patrons n’ont aucune valeur sans l’activité des travailleurs ; que des protestations comme les grèves sont inhérentes à ce système fondé sur la propriété privée et qu’elles se reproduiront tant qu’il ne sera pas aboli. Et, après l’avoir montré dans les faits, les ouvriers exproprieront tous les possédants.

« Mais le pouvoir militaire, objectera le partisan de l’action politique, nous devons d’abord obtenir le pouvoir politique, sinon on utilisera l’armée contre nous ! »

Contre une véritable grève générale, l’armée ne peut rien. Oh, bien sûr, si vous avez un socialiste dans le genre d’Aristide Briand au pouvoir, il sera prêt à déclarer que les ouvriers sont tous des « serviteurs de l’État » et à essayer de les faire travailler contre leurs propres intérêts. Mais contre le solide mur d’une masse d’ouvriers immobiles, même un Briand se cassera les dents.

En attendant, tant que la classe ouvrière internationale ne se réveillera pas, la guerre sociale se poursuivra, malgré toutes les déclarations hystériques de tous ces individus bien intentionnés qui ne comprennent pas que les nécessités de la Vie puissent s’exprimer ; malgré la peur de tous ces dirigeants timorés ; malgré toutes les revanches que prendront les réactionnaires ; malgré tous les bénéfices matériels que les politiciens retirent d’une telle situation. Cette guerre de classe se poursuivra parce que la Vie crie son besoin d’exister, qu’elle étouffe dans le carcan de la Propriété, et qu’elle ne se soumet pas.

Et que la Vie ne se soumettra pas.

Cette lutte durera tant que l’humanité ne se libérera pas elle-même pour chanter l’Hymne à l’Homme de Swinburne :

« Gloire à l’Homme dans ses plus beaux exploits, 

Car il est le maître de toutes choses. »

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Lectures complémentaires:

Louise-Michel_De-la-commune-a-la-pratique-anarchiste

Un-autre-regard-anarchiste-sur-la-vie-avec-emma-goldman

Rudolph Rocker_Anarchie de la theorie a la pratique

Ecrits-choisis-anarchistes-sebastien-faure-mai-2018

Manifeste pour la Société des Sociétés

Dieu et lEtat_Bakounine

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

Bakounine_et_letat_marxiste_Leval

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

Les_amis_du_peuple_révolution_française

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Appel au Socialisme Gustav Landauer