Archive pour EZLN chiapas désobéissance civile

3RI et Société des Sociétés… Du Chiapas zapatiste aux Gilets Jaunes en passant par le Rojava… Unification de la rébellion contre le système étatico-capitaliste

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 14 février 2019 by Résistance 71

“L’organisation [de l’EZLN] existe maintenant non pas parce que le gouvernement l’autorise, mais par notre lutte et notre organisation. Le gouvernement ne nous a jamais rien donné de bon. C’est le peuple qui décide. Nous existons parce que nous sommes. Ils ne peuvent pas nous faire disparaître.”
~ Cdt Abraham, Comité Révolutionnaire Indigène Clandestin ~

“Bien que nous ayons nos problèmes, les gens n’abandonnent jamais dans leur participation et nous avons déjà notre gouvernement de et par le peuple. Les comités de bon gouvernement sont attelés à la tâche de résoudre les problèmes, cela se fait petit à petit. Le peuple gère les comités, ceux-ci ne font en rien ce qu’ils veulent. Ici, c’est le peuple qui dirige.”
~ Lieutenante Insurgée Gabriela, santé publique ~

“En tant qu’armée zapatiste nous avons accepté le dialogue [avec le gouvernement mexicain] parce que c’est ce que le peuple nous a demandé de faire. Mais maintenant, tout cela est le passé, maintenant le peuple mexicain, indigène et non-indigène, comprend qu’on ne peut rien faire de positif avec le gouvernement. Le gouvernement et les riches qu’il sert ne vont pas juste continuer à nous exploiter: ils vont défendre leurs intérêts avec acharnement. Ils vont nous emprisonner, nous tuer, nous torturer, nous faire disparaître, parce que c’est leur façon de faire. Ils ont même essayé avec nous et nous sommes une armée organisée… Le problème est qu’il n’y a aucun gouvernement qui obéit au peuple, il n’y a que des gouvernements qui donnent des ordres, qui ne vous écoutent pas, qui ne vous respectent pas, qui pense que le peuple est incapable de réfléchir… Ainsi nous avons déjà une manière de mettre en pratique d’abord et d’ensuite de développer la théorie. C’est ainsi que ce fut fait après la trahison des partis politiques et du gouvernement mexicain qui refusèrent de reconnaître nos peuples, nous avons commencé à faire les choses par nous-mêmes. Dans la pratique nous avons commencé à mettre en place des communes autonomes, puis nous avons pensé à la manière de les relier entre elles en une association de communes libres et autonomes. Ceci constitua la base de ce qui est devenu plus tard les conseils de bon gouvernement [Juntas de Bueno Gobierno]… Nous avons mis en pratique une idée latente. Chaque municipalité a des problèmes différents. Il y en a qui progressent plus vite que d’autres, mais elles se sont unifiées et ont commencé à parler du comment résoudre les problèmes de chacune, ceci mena à la formation d’une nouvelle structure: les Comités de Bon Gouvernement.
Nous montrons au pays et au monde que nous pouvons avoir une bien meilleure vie et que tous peuvent le faire sans la participation des mauvais gouvernements des états… Pourquoi est-ce que les sociétés civiles du Mexique et d’ailleurs nous soutiennent ? Nous pensons que c’est parce qu’elles savent que nous ne faisons pas cela pour nous-mêmes. Nous disons simplement que les peuples peuvent parfaitement planifier leur vie et le comment ils veulent vivre ainsi que de la façon dont ils veulent être gouvernés.”
~ SCI Moisès ~

“Nous sommes les Zapatistes, les plus petits d’entre les petits, ceux qui couvrent leurs visages pour être vus, les morts qui meurent pour vivre ; et tout cela parce que le 1er janvier 1994 et avant cela dix ans plus tôt, le 17 novembre 1983*, dans les montagnes du sud-est mexicain, un petit groupe d’indigènes et de métis établirent un camp dans la jungle de Lacandon…”
~ SCI Marcos, 2003 ~

(*) note de R71: 17 novembre 1983, création de ce qui allait devenir l’EZLN zapatiste… 35 ans plus tard, jour pour jour, le 17 novembre 2018, lancement du mouvement des Gilets Jaunes.
Il y a quand même, de singulières coïncidences…
Les citations ci-dessus et ci-dessous sont traduites par nos soins.

 


Les assemblées des assemblées au quotidien

 

La Rébellion zapatiste

 

dimanche 3 février 2019, par Ernest London

Jérôme Baschet

 

La Rébellion zapatiste
Insurrection indienne et résistance planétaire

Flammarion, « Champs histoire », 2019

400 pages


3RI

Pour déjouer la logique médiatique qui réduit les réalités sociales et les rend incompréhensibles en concentrant les projecteurs sur un fait individuel, « ruse du spectacle ambiant qui s’efforce de neutraliser ses ennemis en les façonnant à son image », Jérôme Baschet entreprend avec cet ouvrage moins de revenir sur l’histoire du mouvement zapatiste depuis 1994 que de cerner la contribution de celui-ci à la « reconstruction d’une réflexion et d’une pratique critiques, à la fois radicales et rénovées » : 1994 représente un « anti-1989 », une dénonciation du mensonge de « la fin de l’histoire autoproclamée au profit du capitalisme triomphant », obligeant celle-ci à « reprendre sa marche ».

Il revient cependant aux origines pour donner rapidement quelques repères. Trois mouvements forment le terreau dans lequel va s’enraciner l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) : l’action pastorale de l’évêché de San Cristobal, inspirée de la théologie de la libération ; l’arrivée de militants politiques, maoïstes à partir de 1973, puis avec la Linea proletaria à partir de 1977 ; et le processus d’organisation autonome des communautés, surtout après 1983. L’EZLN est créée en 1969 à partir d’un groupe marxiste-léniniste (guévariste) qui va passer entre 1988 et 1989 de 80 à 1 300 combattants armés et beaucoup plus encore par la suite. L’élection frauduleuse de Carlos Salinas de Gortari en 1988, qui remit en cause l’article 27 de la Constitution concernant les acquis agraires de la Révolution mexicaine, fit certainement office de détonateur. Dans la nuit du 1er janvier 1994, le jour même de l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena), une armée indigène s’empare de quatre municipalités du Chiapas et proclame les lois révolutionnaires applicables sur les territoires libérés. Sous la pression des manifestations de soutien, le président décrète un cessez-le-feu le 12 janvier. La guerre se déplace alors sur le terrain de la parole, avec la publication de déclarations et de communiqués. Malgré les provocations du gouvernement, les attaques des groupes paramilitaires, les promesses non tenues, l’organisation des villages se développe sur un territoire grand comme la Bretagne, puis se structure avec la création, le 8  août 2003, de cinq conseils de bon gouvernement, chargés de coordonner l’action des communes autonomes.

Après ces trente pages qui relatent de façon dense et détaillée, les principaux événements jusqu’à aujourd’hui (rencontres, marches…), Jérôme Baschet analyse comment le zapatisme est une critique, un dépassement du guévarisme. Il raconte le processus de transformation d’un groupe d’avant-garde révolutionnaire en un mouvement indigène de résistance. L’EZLN est une guérilla qui s’est transformée en armée régulière en surmontant son extériorité avec la population paysanne, en passant d’une lutte politico-militaire à une lutte plus politique que militaire, en rupture avec la tradition latino-américaine. « Le zapatisme est la guérilla de la fin de la guérilla. »

Le zapatisme est également une critique du léninisme dans le sens où il refuse la prise du pouvoir, militaire comme électoral, mais construit une nouvelle forme de pouvoir politique par en bas, une organisation politique construite depuis la société elle-même, dans une logique d’autonomisation et d’auto-organisation. Même si l’origine marxiste du « cocktail zapatiste » n’est jamais niée, le zapatisme revendique le droit à l’indéfinition et apparaît comme « une critique en acte des expériences révolutionnaires du XXe siècle ».

Alors que l’étape néolibérale du capitalisme a subordonné les États aux puissances transnationales du marché et de l’argent, ne leur accordant plus qu’un rôle, cependant déterminant, dans le maintien de l’ordre, la répression, le contrôle social, la conformation des territoires et des populations aux nécessités de l’économie, les zapatistes en appellent à « une autre politique » « en bas et à gauche », notamment à partir de la Sixième Déclaration de la Selva Lacandona en 2005, caractérisée par l’auto-organisation et l’autogouvernement, comme alternative à la destruction néolibérale. Il s’agit de construire dès à présent d’autres mondes possibles, de lutter contre le néolibéralisme et pour l’humanité. Ils considèrent la guerre froide, qui a connu 149 conflits et entraîné 23 millions de morts, comme la troisième guerre mondiale et, par conséquent, l’extension du chaos néolibéral comme la quatrième, une guerre « totalement totale » qui détruit tout pour homologuer la planète au modèle américain, une guerre contre l’humanité. « La mondialisation est l’extension totalitaire de la logique de marché à tous les aspects de la vie. » On estime que 10 pour cent de la population mondiale, soit 600 millions, vivent confortablement et pourtant la misère et la pauvreté que connaît l’immense majorité ne suffit pas à faire naître la révolte. Ceux qui détiennent les capitaux en quantité suffisante pour peser sur le destin des grandes entreprises, des États et de la planète tout entière constituent une minorité qui frôle l’inexistence statistique.

Alors que les relations sociales propres au capitalisme « dépouillent l’homme de son essence d’homme » (G. Lukacs), les zapatistes veulent lui rendre sa dignité, synonyme de rébellion et de lutte, « notion relationnelle, nécessairement réflexive et symétrique : elle est regard sur soi dépourvu de honte, regard respectueux envers l’autre autant que regard respectueux de l’autre ».

La parole zapatiste est une arme qui pratique l’humour, l’autodérision et l’indéfinition. Jérôme Baschet, qui appuie beaucoup son étude sur l’analyse des discours et des communiqués, explore les métaphores les plus récurrentes :

L’hydre, qui suggère la plasticité du capitalisme, sa capacité à reformuler ses modes de domination et dont la dimension collective du mythe est souvent occultée (Hercule n’aurait pu vaincre sans l’aide de Iolaos).

La tempête, qui désigne la crise structurelle, confirmée par Immanuel Wallerstein par exemple, qui va accentuer les destructions écologique, sociale et humaine.

La brèche insiste sur l’idée d’une lutte qui se construit à partir d’actes minuscules, apparemment insignifiants, qui tentent de se rejoindre. La brèche permet de voir ce qu’il y a derrière le mur, d’imaginer ce qui n’existe pas encore, alimentant notre combat pour le fissurer.

La guerre n’est pas seulement à l’origine du système capitalisme, elle demeure son mode opératoire principal, une guerre contre tout ce qui empêche qu’un être humain se transforme en machine à produire et à acheter : la dignité, la solidarité, la résistance, les manières de vivre et les savoirs qui impliquent une capacité d’organisation collective sont systématiquement détruits, au profit de l’avancée du « front de la marchandisation ».

L’auteur définit « le soulèvement du 1er janvier 1994 comme une révolte de la mémoire, une rébellion contre l’oubli ». Les références fréquentes aux événements majeurs de l’histoire mexicaine, plus encore que l’évocation générique des « cinq cents ans de luttes indigènes », légitiment les prises de position et les inscrivent dans une histoire répétitive qui souligne la permanence de l’oppression et des inégalités sociales, tout en précisant que cette conception cyclique du temps historique considère les répétitions comme « égales mais différentes », affirmant des ruptures dans la continuité. Cette « arme de la mémoire » développe une conscience historique du passé et une perspective nouvelle du futur contre l’idéal d’immédiateté et d’instantanéité imposé aux individus par les lois exacerbées de la rentabilité. À l’accusation d’être des « professionnels de la violence », les zapatistes répondent se définir comme des « professionnels de l’espérance ». Il s’agit de « regarder en arrière pour pouvoir cheminer vers l’avant ». « Rejeter le règne de l’aujourd’hui néolibéral suppose une conscience historique du passé, indispensable pour briser l’illusion de la fin de l’histoire et rouvrir la perspective d’un avenir qui ne soit pas une répétition du présent. »

À l’accélération caractéristique de la temporalité capitaliste, les zapatistes opposent et revendiquent la lenteur, la lenteur de l’escargot. Ils invitent à « cheminer en posant des questions » (caminar preguntando).

En réponse à l’idéologie indigéniste qui voudrait que le Mexique ne soit plus composé que de métis, ils revendiquent un autre modèle d’intégration, fondé sur le respect de leurs différences et de leurs spécificités. Ils promeuvent « une conception ouverte de l’ethnicité, toujours articulée à la dimension sociale et englobée dans une perspective plus vaste qui associe indigènes et non-indigènes ». L’autonomie zapatiste n’est ni un projet indépendantiste ni un idéal autarcique mais une rupture avec le centralisme de l’État dans un contexte de lutte nationale qui vise « l’autonomisation de la société civile dans son ensemble ». C’est « l’autogouvernement de la société l’emportant sur la logique du pouvoir d’État ». L’articulation du local, du national et de l’international s’effectue de telle sorte qu’aucun des trois ne puisse être compris hors de sa relation avec les deux autres.

La destruction des lieux, technique utilisée depuis la Conquête, théorisée par Machiavel, prolifère avec la globalisation néolibérale qui « atomise les forces de travail pour garantir un faible coût de la main-d’œuvre, diviser les peuples et concentrer leur attention sur des leurres, afin de mieux assurer l’unification marchande du monde ». L’autonomisation universaliste proposée par les zapatistes, articule le local avec le « souci du monde », revendique « la singularité des lieux et des expériences humaines en même temps qu’un internationalisme qui se moque des frontières et se préoccupe du destin commun de l’humanité ». Cependant l’universalisme abstrait des Lumières (« universalisme de l’Un ») est critiqué, opposé à un « universalisme des multiplicités ».

Dans une postface de 2019 à cet ouvrage initialement paru en 2002, l’auteur développe les principes de l’autonomie, déployée surtout à partir de 2004 avec l’instauration des cinq conseils de bon gouvernement, et qu’il considère comme « l’une des utopies réelles les plus remarquables et les plus radicales » :

● L’ancrage collectif assumé de la communauté.

● La résistance aux réformes néolibérales et la défense des territoires contre les grands projets (miniers, touristiques, énergétiques).

● Les efforts pour éviter le recours à l’argent. Les charges (santé, éducation, justice, assemblée) sont assurées bénévolement contre l’engagement de la collectivité de subvenir aux besoins matériels de ceux qui les occupent ou de cultiver à leur place leurs parcelles.

● L’éthique du bien vivre qui échappe aux injonctions productivistes.

● La lutte des femmes et la transformation des relations de genre.

● Une justice arbitrale de médiation plutôt qu’une justice punitive, dans le but de « restaurer la possibilité d’une vie collective pacifiée ».

● La déspécialisation des tâches politiques caractérisée par le mandar obedeciendo (« gouverner en obéissant ») qui articule l’organisation politique.

● Des décisions prises autant que possible par recherche de consensus et après discussions et analyses par les communautés.

● La critique des fondements de l’État moderne qui produit « l’absence du peuple, afin d’accroître sa soumission à des normes de vie hétéronomes qui, aujourd’hui, sont celles du monde de l’Économie ».

● L’absence de modèle préalable et figé, et le souci du caminar preguntando (« avancer en posant des questions ») et du buscar el modo (« chercher la manière »), relation particulière entre la théorie et la pratique.

Loin de se contenter de la superficialité d’une imagerie folklorique habituellement médiatisée, Jérôme Baschet dissèque minutieusement les discours pour comprendre dans toute sa complexité la pensée zapatiste, dans son « dépassement des oppositions classiques, à travers l’affirmation d’appartenances emboîtées et articulées entre elles ». Cet ouvrage est certainement le plus complet et le plus intéressant existant sur le zapatisme. Il propose l’analyse la plus approfondie sur un mouvement qui ne peut que continuer à être une source d’inspiration.

Ernest London,

le bibliothécaire-armurier

Bibliothèque Fahrenheit 451

1er février 2019.

= = =

“Planter l’arbre de demain, voilà ce que nous voulons…
L’arbre de demain est un espace où tout le monde se trouve, où l’autre connaît et respecte les autres “autre” et où la fausse lumière perd sa dernière bataille. Si vous me le demandez plus précisément, je vous dirai que c’est un endroit ayant la démocratie, la liberté et la justice, voilà l’arbre de demain.”
~ SCI Marcos, 1999 ~

Conférence de Jérôme Baschet à Montpellier sur le Chiapas zapatiste, mai 2017:

Vidéo, durée, 54 minutes

Le PDF du texte réalisé par Jo de JBL160:

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

 

Lectures complémentaires:

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Pierre_Bance_Lheure_de_la_commune_des_communes_a_sonne

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

6ème_déclaration_forêt.lacandon

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

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Réseau de résistance politique: Pour une carte contemporaine des résistances et rébellions planétaires (Chiapas zapatiste)

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d’une société de la Société

 

Pour un Réseau de Résistance et de Rébellion International

 

Un défi, une autonomie réelle, une réponse, diverses propositions et quelques anecdotes sur le nombre 300

 

mercredi 28 novembre 2018, par SCI Galeano, SCI Moisés

 

Suite et fin de la participation de la Commission Sexta de l’EZLN à la rencontre des réseaux de soutien au Conseil indigène de gouvernement et à sa porte-parole.

 

Août 2018.

 

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/Un-defi-une-autonomie-reelle-une-reponse-diverses-propositions-et-quelques

 

300

Troisième et dernière partie

 

Et maintenant ?

Ramer à contre-courant. Rien de nouveau pour nous autres zapatistes.

Nous voulons le réitérer — nous en avons discuté avec nos peuples : nous nous confronterons à tout contremaître, quel qu’il soit ; pas seulement celui qui propose une bonne administration et une répression correcte — autrement dit cette lutte contre la corruption et le plan de sécurité fondé sur l’impunité —, mais aussi ceux qui derrière des rêves avant-gardistes tentent d’imposer leur hégémonie et de nous homogénéiser.

Nous ne changerons pas notre histoire, notre douleur, notre rage, notre lutte pour le conformisme « progressiste » et sa marche derrière le leader.

Il se peut que les autres l’oublient, mais nous, nous n’oublions pas que nous sommes zapatistes.

Et dans notre autonomie et à propos d’elle — vu qu’on discute de savoir si elle va être reconnue ou ne va pas être reconnue —, nous avons fait ce raisonnement : l’autonomie officielle et l’autonomie réelle. Celle qui est officielle est celle qui est reconnue par les lois. La logique serait : vous avez une autonomie, maintenant je la reconnais dans une loi, alors votre autonomie commence à dépendre de cette loi et ne conserve plus ses formes, puis, quand il va y avoir un changement de gouvernement, alors vous devez soutenir le « bon » gouvernement, et voter pour lui, promouvoir le vote pour lui, car si arrive un autre gouvernement, ils vont vous enlever la loi qui vous protège. Ça fait donc de nous les pions des partis politiques, comme cela s’est produit pour des mouvements sociaux dans le monde entier. Ce qui compte, ce n’est plus ce qui s’effectue dans la réalité, ce qui est défendu, mais ce que la loi reconnaît. La lutte pour la liberté se transforme ainsi en lutte pour la reconnaissance légale de la lutte elle-même.

On a parlé à nos chefs femmes et hommes. Ou plutôt nous avons parlé avec les peuples qui nous donnent le pas, le cap et le destin. Avec leur regard, nous voyons ce qui vient.

Nous avons discuté, et nous avons dit, eh bien, si nous disons cela, que va-t-il se passer ?

Nous allons rester seuls, on va nous dire que nous sommes marginalisés, que nous restons en dehors de la grande révolution… de la « Quatrième Transformation » ou de la nouvelle religion (quel que soit le nom qu’on lui donne), et il nous faudra encore une fois ramer contre le courant.

Mais ça n’a rien de nouveau pour nous, de nous retrouver seuls.

Et puis nous nous sommes demandé : bon, avons-nous peur de nous retrouver seuls ? Avons-nous peur de nous en tenir à nos convictions, de continuer à nous battre pour elles ? Avons-nous peur que ceux qui étaient en notre faveur se retourne contre nous ? Avons-nous peur de ne pas nous rendre, de ne pas nous vendre, de ne pas capituler ? Et finalement nous avons conclu : bon, nous sommes en train de nous demander si nous avons peur d’être zapatistes.

Nous n’avons pas peur d’être zapatistes et nous allons continuer à l’être.

C’est comme ça qu’on s’est demandé et qu’on s’est répondu.

Nous pensons qu’avec vous (les réseaux), envers et contre tout, parce que vous n’aviez pour vous ni moyens, ni consensus, ni mode, ni salaire — vous avez même dû payer de votre poche —, que malgré tout ça, autour d’un collectif d’indigènes et d’une petite femme chaparrita, et, elle, réellement morena [1], de la couleur de la terre, nous avons dénoncé un système prédateur et défendu la raison d’être d’une lutte.

Et donc nous cherchons d’autres personnes qui n’aient pas peur. Nous vous demandons donc à vous (les réseaux) : vous avez peur ?

Pensez-y, si vous avez peur, eh bien on cherchera ailleurs.

Nous pensons que nous devons continuer aux côtés des peuples originaires.

Peut-être que certains parmi les réseaux pensent encore que nous apportons un appui aux peuples originaires. Ils vont se rendre compte, à mesure que le temps va passer, que c’est le contraire : ce sont eux qui vont nous aider avec leur expérience et leurs formes d’organisation, c’est-à-dire que c’est nous qui allons apprendre. Car si quelqu’un est expert en matière de tourmentes ce sont bien les peuples originaires — ils ont été attaqués de tant de manières et ils sont toujours là, ou plutôt, nous sommes toujours là.

Mais nous pensons aussi — et vous le disons très clairement, compañer@s — que cela ne suffit pas, que nous devons intégrer à notre horizon l’ensemble de nos réalités avec leurs douleurs et leurs rages, c’est-à-dire que nous devons cheminer vers l’étape suivante : la construction d’un Conseil qui intègre les luttes de tous les opprimés, ceux qui sont traités comme des déchets, les disparues et les assassinées, les prisonniers politiques, les femmes agressées, l’enfance prostituée, de tous les calendriers et de toutes les géographies qui tracent une carte impossible pour les lois des probabilités, les enquêtes et les votes : la carte contemporaine des rébellions et des résistances sur la planète entière.

Si vous et nous, ensemble, allons défier la loi des probabilités qui dit qu’il n’y a aucune chance, ou très peu, que nous réussissions, si nous allons défier les enquêtes, les millions de votes, et tous ces chiffres que le Pouvoir accumule pour que nous nous rendions ou pour que nous nous évanouissions, alors nous devons faire que le Conseil devienne plus grand.

Pour le moment, ce n’est qu’un point de vue que nous exprimons ici, mais nous voulons construire un Conseil qui n’absorbe ni n’annule les différences, et qui au contraire permette de les renforcer dans le cheminement avec d’autres qui partagent le même effort.

Selon un tel raisonnement, ces paramètres ne devraient pas avoir pour limite la géographie imposée par les frontières et les drapeaux : il faudrait donc viser qu’il devienne international.

Ce que nous proposons, c’est non seulement que le Conseil indigène de gouvernement cesse d’être indigène, mais aussi qu’il cesse d’être national.

C’est pourquoi, nous les zapatistes — hommes, femmes et différents — proposons de soumettre à une consultation, outre l’ensemble des propositions formulées durant cette rencontre, ce qui suit :

1. Réaffirmer notre appui au Congrès national indigène et au Conseil indigène de gouvernement.

2. Créer et maintenir des canaux de communication ouverts et transparents entre nous qui nous sommes connus durant le cheminement du Conseil indigène de gouvernement et de sa porte-parole.

3. Commencer ou continuer l’analyse-évaluation de la réalité dans laquelle nous nous mouvons, en produisant et en partageant ces analyses et évaluations, ainsi que les propositions d’action coordonnées qui en découlent.

4. Nous proposons le dédoublement des réseaux d’appui au CIG afin que, sans abandonner l’appui aux peuples originaires, notre cœur s’ouvre aussi aux rébellions et résistances qui émergent et persévèrent là où chacun se trouve, dans les campagnes ou dans les villes, sans qu’importent les frontières.

5. Commencer ou continuer la lutte qui vise à rendre plus grandes les revendications et la nature du Conseil indigène de gouvernement, de façon à ce qu’il ne se limite pas aux peuples originaires et incorpore les travailleurs des campagnes et des villes, ainsi que tous ceux qui sont traités comme des déchets mais qui ont une histoire et une lutte propres, c’est-à-dire une identité.

6. Commencer ou continuer l’analyse et la discussion qui vise à faire naître une coordination ou une fédération de réseaux, qui évite toute direction centralisée et verticale, et qui fortifie l’appui solidaire et la fraternité entre ceux qui la forment.

7 et dernier. Célébrer une réunion internationale de réseaux, quelle que soit la façon dont ils s’appellent — quant à nous, nous proposons que, pour le moment nous nous appelions Réseau de résistance et rébellion… et, à la suite, chacun son nom —, en décembre de cette année, après avoir analysé et évalué ce que décideront et proposeront le Congrès national indigène et le Conseil indigène de gouvernement (lors de leur réunion, en octobre prochain) et aussi afin de connaître les résultats de la consultation à laquelle la présente réunion appelle. Pour cette rencontre, nous mettons à disposition, si cela vous paraît pertinent, un espace dans l’un des caracoles zapatistes.

Notre appel n’est pas seulement adressé aux peuples originaires, mais à toutes celles, à tous ceux et à toutes celles·ceux qui se rebellent et résistent dans tous les recoins du monde. À ceux qui défient les schémas tout faits, les règles, les lois, les préceptes, les chiffres et les pourcentages.

Anecdote n° 1. Dans les premiers jours de janvier 1994, les services de renseignement de l’armée fédérale ont estimé la force de la prétendue ezèdélène à « seulement » 300 transgresseurs de la loi.

Anecdote n° 2. La même année, alors qu’Ernesto Zedillo Ponce de León et Esteban Moctezuma Barragán [2] tramaient la trahison de février 1995, le groupe de la revue Nexos (qui se consacrait autrefois à chanter des louanges de Salinas de Gortari puis de Zedillo) désespérait et, avec Héctor Aguilar Camín, déclarait à peu près en ces termes : « Pourquoi ne les anéantissez-vous pas ? Ils ne sont que 300.  »

Anecdote n° 3. Le rapport de la table d’inscription à la Rencontre des réseaux de soutien au CIG et à sa porte-parole, organisée au Caracol zapatiste « Torbellino de Nuestras Palabras » du 3 au 5 août 2018, indique : « participants : 300  ».

Anecdote n° 4. Les revenus des 300 entreprises les plus puissantes de la planète : aucune idée, mais ça peut être 300, ou un nombre quelconque, suivi de plein de zéros, puis de « millions de dollars ».

Anecdote n° 5. Quantités et pourcentages « encourageants » :

● La différence quantitative entre 300 et 30 113 483 (nombre des votes obtenus, selon l’Institut national électoral, par le candidat AMLO) est de : trente millions cent treize mille cent quatre-vingt-trois ;

● 300 c’est 0,0009962323 % de ces plus de 30 millions ;

● 300 c’est 0,00052993 % des suffrages exprimés (56 611 027) ;

● 300 c’est 0,00033583 % de la liste électorale (89 332 032 032) ;

● 300 c’est 0,00022626 % de la population totale du Mexique (132 593 000, moins les sept femmes qui, en moyenne, sont tuées quotidiennement ; au cours de la dernière décennie au Mexique, en moyenne, une fille, une jeune femme, une adulte ou une femme âgée est tuée toutes les quatre heures) ;

● 300 représente 0,0000003012 % de la population du continent américain (996 000 000 en 2017) ;

● la probabilité de destruction du système capitaliste est de 0,00000003929141 %, soit le pourcentage de la population mondiale (7 635 255 247 personnes à 19 h 54 heure nationale le 20 août 2018) que représente 300 (bien sûr, si les 300 personnes supposées ne se vendent pas, ne se rendent pas et ne renoncent pas).

Oh, je sais, même la tortue qui a vaincu Achille ne pourrait servir de réconfort.

Et un escargot ?…

La Sorcière écarlate ?…

Le Chien-Chat ?…

Oubliez la question ; ce qui nous préoccupe, nous, zapatistes, ce n’est pas le défi posé par cette infime probabilité, mais comment va être le monde qui vient ; celui qui, sur les cendres encore fumantes du système, commence à émerger.

Quelles vont être ses formes ?

Des couleurs se parleront-elles ?

Quel sera son thème musical ? (Quoi ? La Fille au ruban rouge ? Pas question).

Quelle sera la formation de l’équipe, enfin complétée, de Defensa Zapatista ? Pourra-t-elle aligner l’ours en peluche d’Esperanza Zapatista et le faire coopérer avec le Pedrito ? Autorisera-t-on Pablito à porter son chapeau de cowboy et Amado Zapatista son casque de laine ? Pourquoi ce fichu arbitre ne marque-t-il pas le hors-jeu du Chien-Chat ?

Et surtout, et c’est fondamental, comment va-t-on danser ce monde ?

C’est pourquoi, quand on nous demande, à nous zapatistes : « et maintenant ? »… eh, bien, comment vous dire ?… nous ne répondons pas tout de suite, et même nous tardons à répondre.

Parce que, voyez-vous, danser un monde pose moins de problèmes que de l’imaginer.

Anecdote n° 6. Ah, vous pensiez que ce titre, « 300 » , se référait au film du même nom et à la bataille des Thermopyles, et vous vous prépariez déjà, vêtu·e·s en Léonidas ou en Gorgo (chacun à sa façon), à crier « Vas-y, Sparte ! » tout en décimant les troupes des « Immortels » du roi perse Xerxès ? Qu’est-ce que je vous disais ? Ces zapatistes, comme d’habitude, en train de regarder un autre film. Ou pire encore, de regarder et d’analyser la réalité. Tant pis.

C’est tout… pour l’instant.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain,
sous-commandant insurgé Moisés, sous-commandant insurgé Galeano.
Mexique, août 2018.

= = =

Lectures complémentaires:

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Marshall-Sahlins-La-nature-humaine-une-illusion-occidentale-2008

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

Effondrer le colonialisme

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Clastres_Préface_Sahlins

6ème_déclaration_forêt.lacandon

Résistance politique: “Chiapas, feu et parole d’un peuple qui dirige et dont le gouvernement obéit” (essentiel EZLN version PDF)

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, économie, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, média et propagande, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 22 octobre 2018 by Résistance 71

Présentation PDF EZLN

“Chiapas, feu et parole d’un peuple qui dirige et dont le gouvernement obéit”

 

Résistance 71

 

22 octobre 2018

 

 

— Le zapatisme n’est pas une idéologie
Ce n’est pas une doctrine à vendre et achetée
C’est… une intuition
Quelque chose de si ouvert et de si flexible que
Cela se produit en tout lieu
Le zapatisme pose la question:
“Qu’est-ce qui m’a exclu ?
Qu’est-ce qui m’a isolé ?”
En chaque endroit, la réponse est différente
Le zapatisme ne fait que poser la question
Et stipule que la réponse est plurielle
Que la réponse est inclusive…
Marcos, 1994 —

En adéquation avec l’appel venu récemment des montagnes du sud-est mexicain pour la formation d’un Réseau de Résistance et de Rébellion International contre l’oppression de la société capitaliste marchande et avec l’aide de Jo de JBL1960, nous avons compilé une bonne moitié des textes de l’EZLN que nous avons publiés, parfois traduits depuis 2012 sur ce blog, dans un pdf essentiel pour tous ceux qui désirent aller de l’avant dans l’émancipation par la pensée et l’action critiques menant sur le chemin de la complétion de notre humanité.

Après 10 ans de préparation clandestine, le cri des opprimés natifs originels de cette région du monde “¡Ya Basta!” “Assez est assez !” a retenti en 1994 et résonne toujours de plus en plus fort dans le monde, amplifié par les caisses de résonance que sont devenus les états de nos sociétés moribondes, coquilles vides de substance politique, sociale et culturelle.

Ces textes politiques essentiels, souvent émis par le porte-parole du mouvement, le charismatique et facétieux “Marcos” au nom de tous les compañeros et compañeras de la Sixta et des peuples opprimés du monde, nous montrent le chemin de la réalisation dans chaque endroit, ici et maintenant de nos sociétés émancipées par les associations volontaires qui, unifiées dans la grande compréhension de la complémentarité, créeront la société des sociétés qui réalisera pleinement l’Homme et le réconciliera avec la Nature qu’il bafoue depuis des siècles et des siècles.

 

Compilation PDF textes de l’EZLN
Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

 


« Vous êtes en territoire zapatiste en rébellion »

Les paroles ci-dessous nous expliquent qui sont les Zapatistes et affirment que leur lutte n’est pas seulement la leur, mais celle de nous tous, peuples opprimés, majorité des 99,9% trompés, bafoués, exploités et à terme assassinés par les 0,1% d’une “élite” auto-proclamée qui doit s’entendre dire une fois pour toute: “Assez, est assez !” Il suffit de dire NON ! Ensemble…

Voici qui nous sommes.
L’Armée Zapatiste de Libération Nationale.
La voix qui s’arme pour être entendue.
Le visage qui se cache pour être vu.
Le nom qui se cache pour être nommé.
L’étoile rouge qui appelle l’humanité et le monde, pour être entendue, vue et nommée.
Le demain à être moissonné dans le passé.

Derrière notre masque noir,
Derrière notre voix armée,
Derrière notre nom innommable,
Derrière nous, que vous voyez,
Derrière nous, nous sommes vous.

Derrière, nous sommes les mêmes femmes et hommes ordinaires,
Qui se répètent dans toutes les races,
Peints de toutes les couleurs,
Parlant dans toutes les langues,
Et vivant dans tous les endroits.
Les mêmes femmes et hommes oubliés.
Les mêmes exclus,
Les mêmes intolérés,
Les mêmes persécutés,
Nous sommes vous.

Derrière nous, vous êtes nous.
Derrière notre masque se trouve le visage de toutes les femmes exclues,
De tous les indigènes oubliés,
De tous les jeunes méprisés,
De tous les migrants battus,
De tous ceux emprisonnés pour leurs paroles et leurs pensées,
De tous les homosexuels persécutés,
De tous les travailleurs humiliés,
De tous ceux morts par négligence,
De tous les femmes et hommes ordinaires,
Qui ne comptent pas,
Qui ne sont pas vus,
Qui sont sans nom,
Qui n’ont pas de lendemain

Nous sommes les Zapatistes.
Nous vous avons invité pour que nous puissions nous parler,
Pour que vous voyez tout ce que nous sommes.

~ Comité Indigène Révolutionnaire Clandestin, depuis les montagnes du sud-est mexicain, le 27 juillet 1996 —

(Traduction Résistance 71 )

 

Notre page « Textes Fondateurs pour un Changement Politique »

 

Analyse politique: Une ferme, un monde, une guerre, la nécessité d’un réseau de résistance internationale (EZLN)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, économie, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, police politique et totalitarisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, technologie et totalitarisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 7 octobre 2018 by Résistance 71

Ci-dessous, nous aidons à diffuser ce qui est sans aucun doute la meilleure récente analyse politico-économique de la situation actuelle du monde, ancrée dans une réalité historique objective. 

En cela cette analyse, qui nous vient, comme souvent par sa profondeur et sa clarté, des montagnes du sud-est mexicain et de sa zone en rébellion zapatisite, est tout à fait complémentaire de la fin de notre “Manifeste pour la société des sociétés”  (2017), où nous énonçons à partir de la page 32 la “Tyrannie moderne et fin d’un système anti-naturel corrompu”. Ces deux textes peuvent être lus en parallèle et en ressource complémentaire s’auto-alimentant.

Ceci nous amène à reformuler, en accord avec un Réseau de Résistance et de Rebellion international, la nécessité absolue de coordonner nos efforts au-delà des frontières fictives, pour que triomphe enfin  la cause du bien commun et de l’émancipation de la société humaine sur notre planète.

Écoutons l’analyse, la voix qui nous viennent du Chiapas, elles sont vitales !

¡Ya Basta!

Mitakuye Oyasin

~ Résistance 71 ~

 


SCI Moisés & Galenao

 

Une ferme, un monde, une guerre, peu de probabilités

 

SCI Moisès et Galeano (EZLN)

 

4 octobre 2018

 

url de l’article en français:

https://www.lavoiedujaguar.net/Une-finca-un-monde-une-guerre-peu-de-probabilites

 

Participation de la Commission Sexta de l’EZLN à la rencontre des réseaux de soutien au Conseil indigène de gouvernement et à sa porte-parole. Août 2018.

(Version complétée)

Pour des raisons de temps, la participation zapatiste n’a pas été complète. Nous vous avons promis que nous vous enverrions ensuite ce qui manquait : voici la version originale qui comprend des parties de la transcription plus ce qui n’a pas été dit. De rien, il n’y a pas de quoi.

300

Première partie

Sous-commandant insurgé Galeano

Bonjour, merci d’être venus, d’avoir accepté notre invitation et de partager votre parole avec nous.

Commençons par expliquer notre façon de faire notre analyse et notre évaluation.

Nous commençons par analyser ce qui se passe dans le monde, puis nous descendons à ce qui se passe sur le continent, puis nous descendons à ce qui se passe dans le pays, puis dans la région et ensuite localement. Et de là, nous trouvons une initiative et nous commençons à passer du local au régional, au national, au continent et au monde entier.

Selon notre pensée, le système dominant dans le monde est le capitalisme. Pour nous l’expliquer, à nous et aux autres, nous utilisons l’image d’une ferme.

Je vais demander au sous-commandant Moisés de nous le décrire.

Sous-commandant insurgé Moisés

Bon, alors, compañeros, compañeras, nous avons demandé à des compañeros et des compañeras arrière-grands-pères et arrière-grands-mères qui étaient en vie — certains sont encore en vie. Voici ce qu’ils nous ont dit, ce qui nous a amenés à penser — c’est ce que nous disons aujourd’hui — que les riches, les capitalistes, veulent faire du monde leur finca. (Note de R71: en espagnol “finca” peut vouloir dire, “domaine”, “propriété”, par extension “domaine agricole”, “ferme” ou aussi le terme de “latifundia” se référant à la grande propriété terrienne…)

Il y a le finquero, le propriétaire terrien, le maître de milliers d’hectares de terre, et ça sans être là, parce que le patron a son contremaître qui s’occupe de la finca, et puis ce contremaître s’adresse à son mayordomo qui est celui qui va exiger qu’on travaille sa terre ; et ce contremaître, sur l’ordre du patron, doit trouver quelqu’un d’autre qu’on appelle le caporal qui est celui qui veille sur la finca, sa maison. Ensuite, ils nous ont raconté que dans les fincas on fait des choses différentes : il y a des fincas d’élevage de bétail, de café, de canne, où on fait du sucre, de maïs et de haricots. Alors, ils le combinent, ils combinent ces activités ; c’est-à-dire, dans une finca de dix mille hectares, il y a de tout, du bétail, de la canne à sucre, des haricots, des champs de maïs. Donc, toute leur vie, les gens y circulent, y travaillent — ce que nous appelons les ouvriers agricoles ou les manœuvres, les gens qui souffrent là.

Celui qui est contremaître, il complète son salaire en volant le patron sur ce que produit la finca. Autrement dit, en plus de ce que le patron, le finquero, lui paye, le contremaître en profite pour voler. Par exemple, si dix génisses et quatre taurillons sont nés, le contremaître ne rend pas de comptes exacts, mais dit au patron que seulement sont nés cinq génisses et deux taurillons. Si le patron s’aperçoit de l’arnaque, il chasse le contremaître et en met un autre à la place. Mais le contremaître vole toujours quelque chose, autrement dit c’est ce qu’on appelle la corruption.

Ils nous racontent que quand le patron n’est pas là et que le contremaître est celui qui reste, quand le contremaître veut partir aussi, alors il cherche quelqu’un de ceux qu’il a là, qui soit aussi salaud que lui, aussi exigeant, quoi ; alors pendant qu’il va faire son petit tour, il laisse quelqu’un en charge, c’est-à-dire il cherche son ami qu’il va laisser à sa place pour ensuite revenir et reprendre son poste de contremaître.

Et alors nous voyons ceci, que le patron n’est pas là, le patron est ailleurs ; le contremaître, c’est ainsi que nous l’appelons, que l’appellent les pays ou les peuples comme nous disons, parce que nous voyons que ce n’est plus un pays, c’est le Peña Nieto comme nous disons, le contremaître. Le mayordomo, nous disons que ce sont les gouverneurs, et les caporales les maires. C’est structuré de la façon dont ils vont dominer, quoi.

Nous voyons aussi que ce contremaître, ce mayordomo et ce caporal sont ceux qui exigent des gens. Et là, dans la finca, les arrière-grands-parents nous disent qu’il y a un magasin, ils appellent ça une tienda de raya — c’est ce qu’ils nous ont dit — ça veut dire que le magasin est là où on s’endette ; alors les exploités qui sont là, les ouvriers ou ouvrières comme on les appelle, ils ont pris l’habitude d’aller y acheter leur sel, leur savon, ce dont ils ont besoin, c’est-à-dire qu’il ne se servent pas d’argent ; le patron a là sa boutique et c’est là qu’ils s’inscrivent, parce qu’ils ont besoin du sel, du savon, de la machette, de la lime ou de la hache, alors ils achètent là, ils ne vont pas payer avec de l’argent mais avec leur force de travail.

Et les arrière-grands-parents nous racontent que leur vie, celle des femmes comme celle des hommes, c’est qu’on leur donne juste de quoi manger aujourd’hui pour que demain ils continuent à travailler pour le patron, et c’est ainsi qu’ils ont passé toute leur vie.

Et ce que disent nos arrière-grands-parents, nous l’avons vérifié, parce que lorsque nous nous sommes soulevés en 1994, lorsque nous avons pris les fincas pour chasser ces exploiteurs, nous avons trouvé des contremaîtres et des gens acasillados, ils nous ont dit qu’ils ne savaient pas ce qu’ils allaient faire, parce ce que maintenant où vont-ils trouver leur sel, leur savon, maintenant que leur patron n’est plus là. Ils nous ont demandé maintenant qui va être le nouveau patron, parce qu’ils veulent y aller, parce qu’ils ne savent pas quoi faire, parce que où ils vont trouver leur savon, leur sel.

Alors nous leur avons dit : maintenant vous êtes libres, travaillez la terre, elle est à vous, comme avec le patron qui vous a exploités, maintenant vous allez travailler, mais c’est pour vous, pour votre famille. Mais alors ils résistent, ils disent non, cette terre est au patron.

C’est là que l’on a vu qu’il y a des gens qui sont réduits en esclavage. Et s’ils ont leur liberté, alors ils ne savent pas quoi faire, parce qu’ils ne savent qu’obéir.

Et ce dont je vous parle, c’est d’il y a cent ans, plus de cent ans, parce que ce sont nos arrière-grands-parents qui nous le racontent — l’un d’eux a plus ou moins cent vingt-cinq, cent vingt-six ans maintenant parce qu’on a parlé avec ce compañero il y a plus d’un an.

Donc on a ça, et c’est ce qui va arriver. Aujourd’hui, nous pensons que le capitalisme est comme ça. Il veut transformer le monde en finca. Autrement dit, ce sont les hommes d’affaires transnationaux : « Je vais à ma finca La Mexicana », selon ses envies ; « Je vais à ma finca La Guatemalteca, La Hondureña », ainsi de suite.

Et le capitalisme va commencer à organiser selon son intérêt, comme nos arrière-grands-parents nous racontent que dans une finca il y a de tout, du café, du bétail, du maïs, des haricots, et dans une autre, non, c’est juste de la canne pour en tirer la mélasse, et dans une troisième encore autre chose. C’est comme ça qu’ils nous ont organisés, chacun des finqueros.

Il n’y a pas de bon patron, ils sont tous mauvais.

Bien que nos arrière-grands-parents nous racontent qu’il y en a de bons — disent-ils —, quand on se met à l’analyser, à y penser, à l’observer, juste parce qu’on est moins maltraités, alors nos arrière-grands-parents disent qu’ils sont bons, car ils ne sont pas battus, mais être exploités, exploitées, on n’y coupe pas. Dans d’autres fincas, en plus de se crever au travail, si on n’en fait pas plus, on reçoit des coups de trique.

Alors nous pensons que tout ce qui leur est arrivé est ce qui va nous arriver, mais maintenant non seulement à la campagne, mais aussi en ville. Parce que ce n’est pas le même capitalisme qu’il y a cent ans, deux cents ans, son mode d’exploitation est maintenant différent et ce n’est pas seulement dans les campagnes qu’il exploite aujourd’hui mais aussi dans la ville. Et son exploitation change de mode, disons-nous, mais c’est toujours de l’exploitation. Comme si c’était la même cage fermée, mais de temps en temps elle est repeinte, comme si elle était neuve, mais c’est la même.

Quoi qu’il en soit, il y a des gens qui ne veulent pas la liberté, ils sont déjà habitués à obéir et veulent juste un changement de patron, de contremaître, qu’il ne soit pas si vache, qu’il exploite autant les gens mais les traite bien.

Alors ne perdons pas ça de vue parce que c’est ce qui arrive, ce qu’ils commencent déjà à faire.

C’est ce qui attire notre attention : est-ce qu’il y a d’autres gens, hommes et femmes, qui eux aussi voient, pensent, estiment que c’est ce qu’ils vont nous faire ?

Et que vont faire ces frères et ces sœurs ? Est-ce qu’ils se contentent d’un changement de contremaître ou de patron, ou est-ce que ce qu’ils veulent c’est la liberté ?

C’est ce que j’ai à vous expliquer parce que c’est ce qui vient avec ce que nous pensons et voyons avec les compañeros, compañeras, en tant qu’Armée zapatiste de libération nationale.

Sous-commandant insurgé Galeano

Donc ce que nous voyons au niveau mondial est une économie prédatrice. Le système capitaliste avance de manière à conquérir des territoires, en détruisant au maximum. En même temps, la consommation est portée aux nues. Il semble que le capitalisme ne se préoccupe plus de savoir qui va produire les choses, ça c’est les machines qui s’en chargent, mais il n’y a pas de machines qui consomment des marchandises.

En réalité, cette exaltation de la consommation cache une exploitation brutale et un pillage sanguinaire de l’humanité qui n’apparaissent pas dans l’immédiateté de la production moderne des marchandises.

La machine automatisée au maximum qui fabrique sans intervention humaine des ordinateurs ou des téléphones portables fonctionne non pas sur le progrès scientifique et technologique mais sur le pillage des ressources naturelles (la destruction/dépopulation nécessaire et la reconstruction/restructuration de territoires) et sur l’esclavage inhumain de milliers de petites, petites et moyennes cellules d’exploitation de la main-d’œuvre humaine.

Le marché (ce gigantesque magasin de marchandises) contribue à ce mirage de la consommation : les marchandises semblent au consommateur « étrangères » au travail humain (c’est-à-dire à son exploitation) ; et l’une des conséquences « pratiques » est de donner au consommateur (toujours individualisé) l’option de se « rebeller » en choisissant tel ou tel marché, telle consommation ou telle autre, de refuser une consommation spécifique. Vous ne voulez pas consommer de la malbouffe ? Pas de problème, les produits alimentaires bio sont aussi en vente, un peu plus chers. Vous ne buvez pas les sodas de cola bien connus parce qu’ils sont mauvais pour la santé ? Pas de problème, l’eau en bouteille est commercialisée par la même compagnie. Vous ne voulez pas consommer dans les grandes chaînes de supermarchés ? Pas de problème, la même entreprise fournit la boutique du coin de la rue. Et ainsi de suite.

Il organise donc la société mondiale entre autres en donnant, en apparence, la priorité à la consommation. Le système fonctionne avec cette contradiction (parmi d’autres) : il veut se débarrasser de la main-d’œuvre parce que son « usage » présente plusieurs inconvénients (par exemple, il a tendance à s’organiser, à protester, à arrêter le travail, à faire des grèves, à saboter la production, à s’allier les un·e·s les autres) ; mais en même temps il a besoin de la consommation des marchandises par cette marchandise « spéciale ».

Même si le système vise à « automatiser », l’exploitation de la main-d’œuvre est pour lui fondamentale. Peu importe combien de biens de consommation il envoie à la périphérie du processus productif, ou combien il étire la chaîne de production de façon à faire croire (à « faire semblant ») que le facteur humain est absent : sans la marchandise essentielle (la force de travail), le capitalisme est impossible. Un monde capitaliste sans exploitation, où seule la consommation prévaut, c’est de la science-fiction, des élucubrations sur les réseaux sociaux et des rêves paresseux d’admirateurs des kamikazes de la gauche aristocratique.

Ce n’est pas l’existence du travail qui définit le capitalisme, mais la caractérisation de la capacité de travail comme une marchandise à vendre et à acheter sur le marché du travail. Ce qui veut dire qu’il y en a qui vendent et il y en a qui achètent ; et, surtout, qu’il y a ceux qui n’ont d’autre choix que de se vendre eux-mêmes.

La possibilité d’acheter la force de travail repose sur la propriété privée des moyens de production, de circulation et de consommation. La propriété privée de ces moyens est au cœur même du système. Par-dessus cette division en classes (la possédante et la dépossédée), pour la cacher, on a construit toutes les simulations juridiques et médiatiques et aussi les preuves dominantes : la citoyenneté et l’égalité juridique ; le système pénal et policier, la démocratie électorale et les divertissements (choses de plus en plus difficile à différencier) ; les néo-religions et la neutralité supposée des technologies, des sciences sociales et des arts ; le libre accès au marché et à la consommation ; et les absurdités (plus ou moins élaborées) comme « le changement est en soi-même », « chacun est l’architecte de son propre destin », « à mauvaise fortune bonne figure », « ne donne pas un poisson à celui qui a faim, apprends-lui à pêcher » (« et vends-lui la canne à pêche »), et les tentatives maintenant à la mode d’« humaniser » le capitalisme, de le rendre bon, rationnel, désintéressé, light.

Mais la machine veut des profits et elle est insatiable. Il n’y a pas de limite à sa gloutonnerie. Et la recherche du profit n’a ni éthique ni rationalité. Si elle doit tuer, elle tue. Si elle a besoin de détruire, elle détruit. Même si c’est le monde entier.

Le système avance dans sa reconquête du monde. Peu importe ce qui est détruit, ce qui reste ou ce qu’il y a en trop : c’est jetable tant qu’on obtient le profit maximal le plus vite possible. La machine revient aux méthodes qui lui ont donné naissance — c’est pourquoi nous vous recommandons de lire L’Accumulation originelle du capital — c’est-à-dire la conquête de nouveaux territoires par la violence et la guerre.

Avec le néolibéralisme, le capitalisme a en quelque sorte laissé en suspens une partie de la conquête du monde et il a maintenant à la compléter. Dans son développement, le système « découvre » que de nouvelles marchandises sont apparues et que ces nouvelles marchandises se trouvent sur le territoire des peuples originaires : l’eau, la terre, l’air, la biodiversité ; tout ce qui n’est pas encore abîmé se trouve sur le territoire des peuples originaires et c’est ce qu’il veut. Quand le système cherche (et conquiert) de nouveaux marchés, ce ne sont pas seulement des marchés de consommation, d’achat et de vente de marchandises, il cherche aussi et surtout et tente de conquérir des territoires et des populations afin d’en tirer le plus possible, peu importe qu’ensuite il laisse derrière lui un désert, héritage et trace de son passage.

Lorsqu’une compagnie minière envahit un territoire des peuples originaires, sous le prétexte de « créer des emplois » pour la « population autochtone » (j’te jure que c’est comme ça qu’ils nous appellent), elle ne fait pas que proposer aux gens de quoi acheter un nouveau téléphone cellulaire dernier cri, elle rejette aussi une partie de cette population et anéantit (dans toute l’extension du mot) le territoire où elle opère. Le « développement » et le « progrès » offerts par le système cachent en fait qu’il s’agit de son propre développement et de son propre progrès ; et surtout ils cachent le fait que ce développement et ce progrès sont obtenus au prix de la mort et de la destruction des populations et des territoires.

C’est sur quoi se fonde la prétendue « civilisation » : ce dont les peuples originaires ont besoin, c’est de « sortir de la pauvreté », c’est-à-dire qu’ils doivent être payés. Alors on propose des « emplois », c’est-à-dire des entreprises qui « embauchent » (exploitent) les « aborigènes » (j’te jure, c’est ce qu’ils disent).

« Civiliser » une communauté originelle, c’est convertir sa population en main-d’œuvre salariée, c’est-à-dire ayant la capacité de consommer. C’est pourquoi tous les programmes de l’État se proposent « l’intégration de la population marginalisée à la société ». Et, par conséquent, les peuples autochtones ne veulent pas le respect de leur temps et de leur mode de vie, mais une « aide » pour « placer leurs produits sur le marché » et « trouver un emploi ». En résumé : l’optimisation de la pauvreté.

Et par « peuples originaires », nous entendons non seulement ceux que l’on appelle à tort les « indigènes », mais tous les peuples qui, à l’origine, s’occupaient des territoires subissant aujourd’hui les guerres de conquête, comme le peuple kurde, et qui sont soumis par la force aux prétendus États nationaux.

Ce qui est appelé « forme de nation » de l’État est né avec la montée du capitalisme comme système dominant. Le capital avait besoin de protection et d’aide pour sa croissance. L’État ajoute alors à sa fonction essentielle (la répression) celle de garant de ce développement. Bien sûr, on disait alors que c’était pour imposer des normes à la barbarie, « rationaliser » les relations sociales et « gouverner » pour tous, « servir d’intermédiaire » entre dominateurs et dominés.

La « liberté » était la liberté d’acheter et de vendre (se vendre) sur le marché ; l’« égalité » servait la cohésion de la domination en homogénéisant ; et la « fraternité », eh bien, nous sommes tous frères et sœurs, le patron et l’ouvrier, le finquero et le péon, la victime et le bourreau.

Puis on a dit que l’État national devait « réguler » le système, le mettre à l’abri de ses propres excès et le rendre « plus équitable ». Les crises étaient le produit de défauts de la machine, et l’État (et le gouvernement en particulier) était le mécanicien efficace toujours prêt à corriger ces imperfections. Bien sûr, au long terme, il s’est avéré que l’État (et le gouvernement en particulier) faisait partie du problème, pas de la solution.

Mais les éléments fondamentaux de cet État-nation (police, armée, langue, monnaie, système juridique, territoire, gouvernement, population, frontière, marché intérieur, identité culturelle, etc.) sont aujourd’hui en crise : les polices ne préviennent pas le crime, elle le commettent ; les armées ne défendent pas la population, elles la répriment ; les « langues nationales » sont envahies et modifiées (c’est-à-dire conquises) par la langue dominante des échanges ; les monnaies nationales sont indexées sur les monnaies qui monopolisent le marché mondial ; les systèmes juridiques nationaux sont subordonnés aux lois internationales ; les territoires s’étendent et se contractent (et se fragmentent) en fonction de la nouvelle guerre mondiale ; les gouvernements nationaux subordonnent leurs décisions fondamentales aux diktats du capital financier ; les frontières varient dans leur porosité (ouvertes au trafic des capitaux et des marchandises et fermées aux personnes) ; les populations nationales « se mélangent » avec celles venant d’autres États, etc.

En même temps qu’il « découvre » de nouveaux « continents » (c’est-à-dire de nouveaux marchés pour l’extraction de marchandises et pour la consommation), le capitalisme est confronté à une crise complexe (dans sa composition, son étendue et sa profondeur), qu’il a lui-même produite par son ardeur prédatrice.

C’est une combinaison de crises :

L’une est la crise environnementale qui s’abat sur le monde entier et qui est aussi produite par le développement du capitalisme : l’industrialisation, la consommation et le pillage de la nature ont un impact environnemental qui altère déjà ce qu’on appelle « la planète Terre ». Le météore « capitalisme » est déjà tombé, et il a radicalement modifié la surface et les entrailles de la troisième planète du système solaire.

L’autre est la migration. Des territoires entiers sont paupérisés et détruits et les gens sont forcés à émigrer, cherchant où vivre. La guerre de conquête, qui est l’essence même du système, n’occupe plus des territoires et leur population, mais classe cette population sous la rubrique « restes », « ruines », « décombres », et ces populations meurent ou émigrent vers la « civilisation », qui, il ne faut pas l’oublier, fonctionne sur la destruction des « autres » civilisations. Si ces gens ne produisent pas ou ne consomment pas, ils sont excédentaires. Ce qu’on appelle le « phénomène migratoire » est produit et alimenté par le système.

Et une autre crise — sur laquelle nous nous trouvons d’accord avec divers analystes du monde entier — est l’épuisement des ressources qui font marcher « la machine » : les énergétiques. Ce qu’on appelle les derniers « pics » des réserves de pétrole et de charbon, par exemple, sont déjà tout proches. Ces énergies s’épuisent et sont très limitées, leur remplacement prendrait des millions d’années. L’épuisement prévisible et imminent rend stratégiques les territoires disposant de réserves énergétiques — quoique limitées. Le développement des sources d’énergie « alternatives » est trop lent pour la simple raison qu’il n’est pas rentable, c’est-à-dire que l’investissement n’est pas remboursé rapidement.

Ces trois éléments de cette crise complexe mettent en question l’existence même de la planète.

La crise terminale du capitalisme ? Pas le moins du monde. Le système a montré qu’il est capable de surmonter ses contradictions et même de fonctionner avec et dans celles-ci.

Note de R71: Nous sommes tout à fait d’accord avec cette dernière remarque de Marcos/Galeano. C’est ce que nous avons exprimé avec notre métaphore du changement de coquille de l’empire Bernard l’Ermite…

Ainsi, face à ces crises provoquées par le capitalisme lui-même, qui provoque la migration, provoque des catastrophes naturelles, qui s’approche de la limite de ses ressources énergétiques fondamentales (en l’occurrence le pétrole et le charbon), il semble que le système tente un repli vers l’intérieur, comme une anti-mondialisation, pour pouvoir se défendre contre lui-même et il utilise la droite politique comme garante de ce repli.

Cette apparente contraction du système est comme un ressort qui se rétracte pour se dilater ensuite. En réalité, le système se prépare à une guerre. Une autre guerre. Une guerre totale : partout, tout le temps et par tous les moyens.

On construit des murs juridiques, des murs culturels et des murs matériels pour essayer de se défendre contre les migrations qu’ils ont eux-mêmes provoquées ; on tente de refaire la carte du monde, de ses ressources et de ses catastrophes, pour que la gestion des premières assure le maintien du fonctionnement du capital et que les secondes n’affectent pas trop les centres où le Pouvoir se regroupe.

Selon nous, ces murs continueront à proliférer jusqu’à ce que soit construit une sorte d’archipel « d’en haut » où, sur des « îles » protégées, se trouvent les maîtres, disons, ceux qui ont la richesse ; et tous les autres, nous nous retrouvons hors de ces archipels. Un archipel avec des îles pour les patrons, et avec des îles différenciées — comme les fincas — ayant des tâches spécifiques. Et, bien loin, les îles perdues, celles des jetables. Et en pleine mer, des millions de barques errant d’une île à l’autre, à la recherche d’un lieu d’accostage.

Science-fiction de fabrication zapatiste ? Googlez « Bateau Aquarius » et jugez à quel point ce que nous décrivons diffère de la réalité. L’Aquarius s’est vu refuser la possibilité d’accoster un port par plusieurs nations européennes. Pour quelle raison ? La cargaison mortelle qu’il transporte : des centaines de migrants de pays « libérés » par l’Occident au cours de guerres d’occupation et de pays gouvernés par des tyrans avec l’aval de l’Occident.

« L’Occident », symbole de la civilisation autoproclamée, avance, détruit, puis se retire et ferme, pendant que le grand capital continue son négoce : il a fabriqué et vendu les armes de destruction, il fabrique et vend aussi les machines pour la reconstruction.

Et ceux qui prônent ce retrait, c’est la droite politique en plusieurs endroits. C’est-à-dire, les contremaîtres « efficaces », ceux qui contrôlent la peonada et assurent le profit du finquero… bien que plus d’un, une, un·, vole une partie des génisses et taurillons. Et, en plus, ils « fouettent » trop leur population acasillada respective.

Tous ceux qui sont en trop : ou ils consomment, ou il faut les anéantir ; il faut les pousser de côté ; ce sont — comme nous disons — les jetables. Ils et elles ne comptent même parmi les « victimes collatérales » de cette guerre.

Ce n’est pas que quelque chose est en train de changer, c’est que ça a déjà changé.

Et maintenant utilisons la comparaison avec les peuples originaires parce que, pendant longtemps, dans la phase précédente du développement du capitalisme, les peuples originaires ont été comme oubliés. Auparavant, nous prenions l’exemple des enfants indigènes, qui étaient les non-nés parce qu’ils naissaient et mouraient sans que personne ne les compte, et ces enfants non nés habitaient dans ces régions, par exemple dans ces montagnes qui n’intéressaient personne auparavant. Les bonnes terres (les planadas, on les appelle, les plaines) ont été occupées par les fincas, par les grands propriétaires terriens, et ils ont poussé les indigènes dans les montagnes, et maintenant il s’avère que ces montagnes ont des richesses, des marchandises que le capital veut aussi, et donc il n’y a nulle part où aller pour les peuples originaires.

Note de R71: A ce sujet lire notre traduction mise en PDF du livre de James C Scott “L’art de ne pas être gouverné”.

Ou ils se battent et défendent, même jusqu’à la mort, ces territoires, ou y n’a pas le choix, bien sûr. Car il n’y aura pas de bateau pour les recueillir quand ils navigueront par tous les temps sur les eaux et les terres du monde.

Une nouvelle guerre de conquête des territoires des peuples originaires est en cours, et le drapeau brandi par l’armée d’invasion porte aussi parfois les couleurs de la gauche institutionnelle.

Ce changement de la machine qui concerne la campagne ou les « zones rurales » et qui ressort d’une analyse même superficielle, se produit également dans les villes ou dans les « zones urbaines ». Les grandes villes ont été réaménagées ou sont en cours de réaménagement, après ou pendant une guerre sans merci contre leurs habitants marginaux. Chaque ville contient beaucoup de villes, mais une seule ville centrale : celle du capital. Les murs qui entourent cette ville sont constitués de lois, de plans d’urbanisation, de policiers et de groupes d’intervention.

Le monde entier se fragmente ; les murs prolifèrent ; la machine avance dans sa nouvelle guerre d’occupation ; des centaines de milliers de personnes découvrent que le nouveau foyer que la modernité leur a promis est une barque en haute mer, le bas-côté d’une autoroute ou un centre de détention pour « sans-papiers » surpeuplé ; des millions de femmes apprennent que le monde est un immense club de chasse où elles sont la proie à capturer, l’enfance est alphabétisée en tant que marchandise sexuelle et main-d’œuvre ; et la nature présente la note en chiffre rouge de la dette prolongée qu’a accumulée le capitalisme au cours de sa brève histoire comme système dominant.

Bien sûr, il manque ce que disent les femmes qui se battent, ceux et celles d’en bas (pour qui, au lieu du glamour des placards entrouverts d’en haut, il y a mépris, persécution et mort), celles qui passent la nuit dans les banlieues populaires et le jour à travailler dans la capitale, les migrant·e·s qui se souviennent que ce mur n’a pas été là de tout temps, les proches des disparu·e·s, assassiné·e·s et emprisonné·e·s qui n’oublient ni ne pardonnent, les communautés rurales qui découvrent qu’elles ont été trompées, les identités qui découvrent leurs différences et passent de la honte à l’orgueil, et tous, toutes les jetables qui comprennent que leur destin n’a pas à être l’esclavage, l’oubli ou la mort.

Parce qu’une autre crise, qui passe inaperçue, est l’émergence et la prolifération de rébellions, de noyaux humains organisés qui défient non seulement le Pouvoir, mais aussi sa logique perverse et inhumaine. Diverse dans son identité, c’est-à-dire dans son histoire, cette irruption apparaît comme une anomalie du système. Cette crise-là ne compte pas pour les lois de la probabilité. Ses possibilités de persister et de s’approfondir sont minimes, presque nulles. C’est pour ça qu’ils ne comptent pas dans les comptes d’en haut.

Pour la machine, il n’y a pas de quoi s’inquiéter des rébellions. Ils sont peu nombreux, peu nombreuses, au mieux ils arrivent à 300.

Il est certain que cette vision du monde, la nôtre, est incomplète et qu’il y a une très forte probabilité pour qu’elle soit erronée. Mais c’est ainsi que nous voyons le système dans le monde entier. Et de cette évaluation, découle ce que nous voyons et évaluons aux niveaux continental, national, régional et local.

(À suivre)

= = =

Lectures complémentaires:

la-sixta

Païens en terre promise, décoder la doctrine chrétienne de la découverte

confederalisme_democratique

Manifeste pour la societe des societes

Effondrer le colonialisme

Comprendre-le-systeme-legal-doppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-steven-newcomb1

Comprendre-le-systeme-legal-de-loppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-peter-derrico1

 

Résistance au colonialisme: Appeler un chat un chat au Chiapas… Le terrorisme d’état contre les enseignants au Mexique

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Notes sur la guerre contre les enseignants en résistance (l’heure de la police 3)

Juin 2016

Enlace Zapatista

url de l’article:

http://enlacezapatista.ezln.org.mx/2016/06/22/note-sur-la-guerre-contre-le-corps-enseignant-en-resistance-lheure-du-policier-3/

Note sur la guerre contre le corps enseignant en résistance:
(L’heure du policier 3).

Juin 2016.

Du cahier de notes du Chat-chien:

.- On ne sait pas dans le reste du pays, mais au Chiapas au moins, ceux d’en haut sont en train de perdre la guerre médiatique.

En milieu rural et urbain, nous avons vu des familles entières soutenir les enseignantEs. Et nous ne nous faisons pas référence à des soutiens du type: “Ce poing levé, oui il se voit”, “le peuple, uni, ne sera jamais vaincu”, et les slogans qui, malgré les distances entre les calendriers et les géographies sont toujours les mêmes, car en bas la solidarité continue à être un principe élémentaire. Si au cours des mobilisations antérieures des enseignantEs rebelles, la “citoyenneté” (ce terme qui occulte l’inégalité), se montrait excédée et offusquée, les choses ont  changé désormais.

Il y a chaque fois plus de familles qui viennent en aide aux enseignantEs, qui les aident pour leurs voyages et leurs manifestations, qui s’angoissent lorsqu’ils sont agresséEs, qui leur donnent à manger, à boire et leur proposent un abri. Il s’agit de familles qui, selon la taxonomie de la gauche électorale, seraient “abruties” par la télévision, “qui sont des grapilleuses de sandwichs”, “qui sont aliénées”, “qui n’ont pas de conscience”. Mais apparemment, la colossale campagne médiatique déployée contre le corps enseignant en résistance a échoué. Le mouvement de résistance contre la réforme éducative s’est transformé en un miroir pour toujours plus de vrais gens (c’est-à-dire pas ceux des organisations sociales et politiques, mais les gens ordinaires). Comme si, face à la tragédie qui vient, un sentiment collectif d’urgence était né. Comme si chaque coup de matraque, chaque bombe lacrymogène, chaque tir de flashball, chaque ordre d’arrestation étaient des slogans éloquents : “aujourd’hui c’est elle, c’est lui qu’on a attaqué ; demain ce sera ton tour”. C’est peut-être pour cela que derrière chaque professeur, il y a des familles entières qui sympathisent avec leur cause et avec leur lutte.

Pourquoi ? Pourquoi un mouvement qui a été férocement attaqué sur tous les fronts continue à grandir ? Pourquoi, si ce sont des “vandales”, des “fainéants”, des “terroristes”, des “corrompus”, des “opposants au progrès”, beaucoup de gens d’en bas, un certain nombre des classes moyennes, et même quelques-uns d’en haut, saluent même silencieusement le corps enseignant, qui défend ce que n’importe quelle personne défendrait ?

.- “La réalité c’est du mensonge”. C’est ce titre qui aurait pu faire la une du quotidien chiapanèque mal nommé “Cuarto Poder” [“Le quatrième pouvoir”] (un média nostalgique de l’époque des fincas et des seigneurs de la potence et du couteau), quand il “dénonçait” que la fête populaire du 9 juin dernier célébrée en soutien aux enseignantEs en résistance dans les rues de Tuxtla Gutiérrez, capitale du Chiapas, Etat du sud-est mexicain, était fausse. Parachicos, danseurs, musiciens, tenues traditionnelles, personnes en fauteuil roulant, marimbas, tambours, pipeaux et flûtes, le meilleur de l’art zoque et des milliers de personnes saluant la résistance des enseignantEs.  Une pancarte priant: “Merci maître, de m’apprendre à lutter” démontre la “réussite” de la guerre médiatique contre la CNTE. Une autre signalait: “je ne suis pas enseignant, mais je suis chiapanèque et je suis contre la réforme éducative”.

Mais celle qui a dérangé les directeurs de “Cuarto Poder”, c’était celle qui disait plus ou moins: “Si le Guëro Velasco, ils le foutent à gouverner dans le désert, il faut pas plus de quelques mois pour que le sable commence à manquer”. (Note de Résistance 71: Ceci ne peut que rappeler la formule de Coluche qui disait: “Y sont balèzes les technocrates, c’est des mecs.. tu leur donne le Sahara, dans un an ils importent du sable…”, comme quoi les grands esprits…)

.- Bon, 3 ans après la promulgation de la soi-disant “réforme éducative”, ce monsieur Nuño n’est toujours pas capable de présenter un argument éducatif quelconque, même minime, en faveur de son “programme d’ajustement du personnel”. Ses arguments ont été jusqu’à maintenant les mêmes que n’importe quel contremaître de l’époque de Porfirio Diaz: cris hystériques, coups, menaces, licenciements, emprisonnements. Les mêmes qu’emploieraient n’importe quel triste et gris prétendant à la police postmoderne.

.- Ils les ont déjà frappés, déjà gazés, déjà emprisonnés, déjà menacés, déjà virés injustement, déjà calomniés, ils ont déjà décrété de facto l’état de siège dans la ville de Mexico. Quoi de plus ? Qu’ils les fassent disparaître ? Qu’ils les assassinent ? Vraiment ? La réforme “éducative” naîtra sur le sang et les cadavres des enseignantes et enseignants? Ils vont remplacer les campements des enseignants par des campements de policiers et de militaires ? Les blocages de manif’ par des blocages avec des tanks et des baïonnettes ?

.-Leçons pour Nuño sur le Terrorisme. La prise d’otage (la détention de membres de la direction de la CNTE, c’est ça et pas autre chose), pour n’importe quel terrorisme (celui de l’Etat et celui de ces miroirs fondamentalistes) est un moyen pour forcer à un dialogue et à une négociation. Nous ne savons pas si là-bas en haut, vous vous en êtes rendus compte ou non, mais il se trouve que c’est l’autre bord (le corps enseignant), le côté qui cherche le dialogue et la négociation. Ou bien le ministère de l’Education Publique se serait-il déjà affilié à ISIS [Daesh], et qu’il ne prend des otages que pour semer la terreur ?

.- Il y a une anecdote qui circule dans les services secrets gouvernementaux des grandes puissances. Elle raconte que pour gagner la bataille médiatique dans la guerre contre le Vietnam, les service secrets nord-américains créaient, c’est bien le mot, des scénarios de victoires fracassantes, de faiblesse chaque fois plus grande de l’ennemi, et de la force morale et matérielle de leurs propres troupes. Mais il se trouve que la stratégie baptisée “gagner les coeurs et les esprits”, qui devait à l’origine être livrée au Vietnam, due en fait être livrée dans les rues des grandes villes de l’Union Américaine. Après ce mois d’avril 1975 – qui remémorait la défaite à Playa Girón, dans la digne Cuba, durant le même mois, mais en 1961-, un fonctionnaire nord-américain avait affirmé: “le problème c’est que nous fabriquons tellement de mensonges pour les médias que nous finissons par les croire nous-mêmes. Nous avons créé une scénographie de victoire qui dissimulait notre défaite. Notre propre fracas a empêché que nous ne percevions les craquements de notre effondrement. Ce n’est pas mal de mentir, ce qui est mauvais c’est de croire à ses propres mensonges”. Bref, c’est sûr que nous, les femmes, les hommes zapatistes, on n’y connait pas grand chose sur les médias, mais depuis notre humble opinion, c’est un mauvais calcul que de mettre au-devant de la campagne médiatique d’une privatisation effrontée un contremaitre triste et gris qui veut être policier.

.- Initier à la science et à l’art l’enfance dans ces premiers pas, c’est cela que font les enseignants, enseignantes et enseignantEs.

Je donne foi.

Miaou-Ouaf.

 

Résistance politique: Mondialisation de la rébellion pour un changement de société…

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“La forme de capitalisme liée à la mondialisation néolibérale est fondée sur l’exploitation, le pillage, le mépris, et la répression de ceux qui s’y opposent. En d’autres termes, la même chose qu’auparavant, mais maintenant à l’échelle planétaire… Mais ce n’est pas si facile pour cette mondialisation néolibérale, parce que ceux qui sont exploités dans chaque pays ne s’assoient pas à attendre leur triste sort, ils se rebellent et ceux qui ne s’intègrent pas et se retrouvent sur le chemin du néolibéralisme résistent et refusent d’être éliminés ; tout comme il y a une mondialisation néolibérale, il y a également une mondialisation de la rebellion…”

~ Extrait de la 6ème déclaration zapatiste de la jungle de Lacandon, Juin 2005 ~

 

Rebeldia Zapatista, La parole de l’EZLN

 

Editorial de Rebeldia Zapatista, la parole de l’EZLN

 

Subcomandante Insurgente Moisés

 

3 Mars 2014

 

url de l’article:

http://bsnorrell.blogspot.com/2014/03/rebeldia-zapatista-word-of-ezln.html

 

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Nous, les rebelles zapatistes, ainsi que notre terre-mère, sommes menacés de destruction dans notre patrie mexicaine. A la fois au dessus et en dessous de la surface de la Terre, les mauvais gouvernements, les mauvais riches, tous les capitalistes néo-libéraux, veulent transformer en commodités tout ce qu’ils voient.

Ils veulent tout posséder.

Ils sont destructeurs, ce sont des assassins, des criminels, des violeurs. Ils sont cruels et inhumains, ils torturent, font disparaître des gens, ils sont corrompus. Ils sont tout ce que vous pouvez imaginer de mauvais, ils se moquent éperdument de l’humanité. Ils sont en fait, inhumains.

Ils sont peu nombreux, mais ils décident de tout, de la façon dont ils vont dominer les pays qui se laissent dominer. Ils ont fait des pays sous-développés leurs plantations et ont assujettis les soi-disants gouvernements des pays capitalistes sous-développés. C’est ce qui s’est passé au Mexique. Les corporations néolibérales transnationales sont les patronnes, leur plantation s’appelle le Mexique, le délégué en charge actuel s’appelle Enrique Peña Nieto, les administrateurs sont Manuel Velasco au Chiapas et les autres soi-disants gouverneurs des états et les “présidents” municipaux ces mal-nommés sont les contremaîtres du système.

C’est pour cela que nous nous sommes soulevés contre ce système à l’aube du 1er Janvier 1994.

Pendant 30 ans (NdT: la phase préparatoire clandestine de la rebellion zapatiste s’est tenue entre 1984 et 1994…), nous avons construit ce que nous pensons être une meilleure façon de vivre et ce que nous avons construit est disponible pour tout le peuple du Mexique et pour le monde a voir et à analyser. C’est une chose humble, mais déterminée sainement par des dizaines de milliers d’hommes et de femmes qui décident ensemble comment nous voulons nous gouverner de manière autonome et autogérée. Rien ne cache ce que nous faisons, ce que nous voulons, ce que nous recherchons. Tout est bien visible. Le mauvais gouvernement d’un autre côté, les trois mauvais pouvoirs que sont le système capitaliste, fait tout derrière le dos des gens.

Nous partageons notre humble idée du nouveau monde que nous imaginons et désirons avec les compañeros et les compañeras du Mexique et de partout dans le monde.

C’est pourquoi nous avons décidé de créer la “Petite École Zapatiste” (escuelita zapatista). Cette petite école est à propos de la liberté et de la construction d’un monde différent de celui des capitalistes néo-libéraux. De plus, ce sont les gens eux-mêmes, c’est à dire, la base de soutien populaire qui partagent ces idées et non pas juste leurs représentants. Ces gens, et non pas leurs représentants, sont ceux qui diront s’ils font bien ou si la façon dont ils sont organisés fonctionne bien. De cette façon, les autres peuvent voir si les choses sont réellement comme les représentants des gens disent qu’elles sont.

Ce grand “partage” entre nous, compañeros des villes et de la campagne est nécessaire parce que nous sommes ceux qui doivent penser comment le monde que nous désirons devrait être. Ce ne peut pas être nos représentants ou nos leaders qui pensent et décident comment le monde devrait être et ils ne peuvent certainement pas être ceux qui disent comment nous réussissons en tant qu’organisation. C’est le peuple, la base, qui doit adresser ce sujet.

Ceux qui ont participé peuvent nous dire si tout cela a aidé et a été utile.

Comme vous le lirez dans ce numéro de notre magazine “Rebeldia Zapatista”, ce processus a aidé les compañeros et les compañeras qui sont la base du soutien, à rencontrer d’autres personnes venant d’autres parties du Mexique et du monde entier. Ceci est très important parce qu’au Mexique, il n’y a pas de gouvernement qui reconnaisse les peuples indigènes. Le gouvernement ne s’en souvient qu’au moment des élections, comme s’ils n’étaient que des ustensiles à voter.

Ce n’est qu’au travers de l’organisation et de la lutte que les bases du soutien se sont elles-mêmes défendues depuis maintenant 30 ans. Ces bases de soutien populaire ont fait tout ce qui était en leur pouvoir et tout ce qui était possible, ces 30 dernières années et c’est cela qu’elles partagent aujourd’hui.

Nous avons travaillé à la création de la Petite École Zapatiste de façon à ce que les mots des compañeros et des compañeras qui sont la base de soutien de l’organisation zapatiste, puissent parvenir au plus grand nombre. Avec la Petite Ecole, leurs voix portent à des milliers et des milliers de kilomètres, non pas comme nos balles en ce 1er Janvier 1994, qui n’allèrent que 50 ou 100m devant nous, au plus loin, 400m. Les enseignements de la Petite Ecole Zapatiste traversent les océans, les frontières et les cieux pour vous atteindre, vous, les compañeros et les compañeras.

Nous les autochtones rebelles, savons qu’il y a d’autres rebellions indigènes, qui savent également ce qu’est vraiment le capitalisme néolibéral.

Il y a aussi des frères et sœurs en rebellion qui ne sont pas indigènes, mais qui écrivent pour partager avec nous dans cette édition ce qu’ils pensent et comment ils voient ce système qui est en train de détruire la planète. C’est pourquoi nous incluons également les mots de compañeros et compañeras anarchistes dans cette édition du magazine.

Et bien compañeros de la 6ème (NdT: Référence à la sixième déclaration zapatiste de la jungle de Lacandon de Juin 2005, qui déclarait l’ouverture du mouvement zapatiste vers l’extérieur), il est très bon que ceux qui sont venus aient pu voir de leurs propres yeux et entendre de leurs propres oreilles ce qu’il se passe ici et qu’ils soient repartis prêts et désireux de communiquer tout cela à ceux qui n’ont pas pu venir.

Dans cette première édition de ce magazine, nous allons commencer à partager quelques mots et idées de nos compañeras et de nos compañeros qui sont la base du soutien zapatiste, les familles, les gardiens, les gardiennes et les enseignants, sur la façon dont ils ont perçu les étudiants de la Petite École Zapatiste. Dans les premières publications de notre magazine, nous allons partager les évaluations faites par les enseignants de la petite école, les votanes, les familles d’accueuil et les coordinateurs des zones des cinq caracoles (NdT: Le Chiapas zapatiste est divisé en 5 zones d’autodétermination populaire de bon gouvernement: les “caracoles” ou “escargots” en espagnol).

De la même manière que vous avez pu parler ou publier ce que vous avez vécu, vu ou entendu dans notre territoite zapatatiste, vous pourrez lire ici comment nous avons vu et entendu ceux qui sont venus et ont levé le drapeau de la rebellion zapatatiste.

Subcomandante Insurgente Moisés

Mexique, Janvier 2014, 20 ans après le débur de la guerre contre l’oubli.

Résistance politique: Plongée dans l’école zapatiste mexicaine…

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À l’école des zapatistes

 

lundi 27 janvier 2014, par Georges Lapierre

 

url de l’article original:

http://www.lavoiedujaguar.net/A-l-ecole-des-zapatistes

 

Morelia, Torbellino de nuestras palabras, « Tourbillon de nos paroles », caracol [1] zapatiste sur les hauteurs d’Altamirano qui dominent la plaine d’Ocosingo, il fait nuit, il bruine, nous distinguons des attroupements, les couleurs vives du corsage des femmes tzeltales ou tzotziles, des feux sous de sombres marmites, zones d’ombres et zones de lumière. Le voyage depuis San Cristóbal n’a pas été trop long, entre trois et quatre heures, plutôt l’attente avant d’être répartis dans les camions, redilas [2] ou autobus en partance pour les cinq caracoles, les centres régionaux zapatistes. À la descente de l’autobus, chaque voyageur se voit attribuer un ange selon son sexe. Il y a deux files d’anges à gauche de la porte, si le catéchumène est de sexe masculin, c’est un ange que l’on peut supposer du même sexe qui l’accompagnera durant tout son séjour, s’il s’agit d’une femme ou d’une petite fille, c’est un ange de l’autre file qui en prendra soin. Ainsi se trouve résolue la question du sexe des anges. Le hasard semble commander cette répartition et nous voilà déambulant dans la boue accompagnés de notre ange gardien ou votán ou plus simplement guardián ou guardiana. Nous ne sommes plus en enfer mais nous ne sommes pas encore au paradis ; nous ne sommes pas non plus tout à fait morts, du moins nous le supposons, mais cela fait une impression étrange d’errer, de nous rencontrer et de nous saluer en telle compagnie.

Je bois un café avec des tortillas séchées, quelques haricots et du riz, avant de prendre le chemin du dortoir, qui se trouve en plein vent, dans ce qui sera l’auditorium le lendemain ; peu de places disponibles si bien que mon gardien finit par me proposer le bureau de la « banque », où je serai vite rejoint par d’autres âmes aventureuses.

Premier jour, les professeurs passe-montagne forment comme une frise chevaleresque au-dessus des tables tout le long de l’estrade ; à tour de rôle, ils parleront de l’organisation politique de la population zapatiste : des assemblées communales ou locales, dites encore régionales, au conseil municipal et aux diverses commissions et des conseils municipaux à la junta de buen gobierno du caracol, centre politique d’une zone étendue comprenant de trois à neuf municipalités zapatistes.

Pendant plus de sept ans l’EZLN a mené campagne pour faire reconnaître les droits et la culture des peuples indiens, une campagne pacifique faite de dialogues, de rencontres, de manifestations diverses, en vain. En février 2001, sensibles à l’ouverture que semble représenter l’élection de Vicente Fox — représentant un autre parti que le PRI — à la présidence de la République, les zapatistes (représentés par vingt-trois commandants plus le sous-commandant Marcos) entreprennent une longue marche [3] sur Mexico pour promouvoir les accords de San Andrés. Tout au long de son périple, la Marche de la couleur de la terre reçoit un accueil enthousiaste. Forts de ce soutien populaire et d’avoir pu faire entendre leurs doléances lors d’une session du Congrès de l’Union, les zapatistes retournent au Chiapas au cours du mois de mars.

Le 25 avril, le gouvernement approuve à l’unanimité, tous partis confondus, une réforme constitutionnelle sur la question indienne. Cette réforme constitutionnelle va à contre-courant des accords de San Andrés, dont elle ignore délibérément les points capitaux. Elle est la parfaite expression de la peur et du mépris, ces deux sentiments confondus, de la classe politique confrontée à l’exigence des peuples. C’est une loi indigéniste, où tous les éléments qui auraient favorisé l’autonomie et la libre détermination ont été effacés. Les peuples sont considérés comme entités d’intérêt public, ils ne sont toujours pas reconnus comme sujets de droit.

Fin du dialogue avec l’État, les peuples zapatistes commencent sans plus attendre à édifier pratiquement leur autonomie. Elle se définit par le lien qui unit étroitement l’activité politique et une activité sociale reposant sur des valeurs, disons traditionnelles, comme le sens de la responsabilité face à la collectivité, la solidarité, le travail en commun (tequio ou faena), la réciprocité…

Chaque commune zapatiste a redéfini ses limites territoriales en fonction de critères qui lui sont propres et qui touchent à la langue parlée, à l’histoire, à la géographie, aux échanges, aux usages qui ont cours, à la tradition, au mode de vie. C’est en prenant en compte cet ensemble de critères permettant aux habitants de se reconnaître et de former somme toute un assortiment assez homogène de communautés, de villages et de hameaux, que furent créées les municipalités zapatistes — non par une décision venue d’en haut mais par décision des assemblées locales. Ce furent celles-ci qui décidèrent par consensus leur regroupement à l’échelon municipal et, de l’échelon municipal à celui du caracol.

Les assemblées locales dites encore régionales désignent leurs représentants au conseil municipal où ils occuperont pendant trois ans, à titre bénévole, des charges dans différentes commissions (justice, santé, éducation, production…). Cette recomposition des Municipios Autónomos Rebeldes Zapatistas (Marez) s’est faite d’une manière très pragmatique, les zapatistes ont tenu compte de la division des communautés entre zapatistes et partidistas [4] (rares sont les communautés entièrement zapatistes) et de la dispersion des zapatistes au sein de la population indigène qui en découle. Bien souvent l’assemblée locale regroupant les zapatistes d’une région tient lieu d’assemblée communale, c’est elle qui désigne les « autorités » responsables et décide des initiatives. Ces autorités seront les délégués de la région au niveau de la municipalité zapatiste où, réunies avec les délégués d’autres régions, elles désigneront les autorités municipales et les responsables des commissions ; ce même schéma est reproduit au dernier et troisième niveau, celui du caracol, centre politique et administratif d’une zone étendue regroupant plusieurs municipalités.

Face au processus généralisé de destruction et d’érosion de la vie sociale, les zapatistes ont réagi. Ils ont, d’une part, renforcé les institutions traditionnelles comme l’assemblée et le système des « charges » ainsi que le travail collectif et, d’autre part, innové en prenant en compte d’autres domaines, qui étaient jusqu’à présent du ressort de l’État, ou encore laissés à l’initiative individuelle, comme l’éducation, la santé, la justice, la production et la commercialisation de certains produits destinés à l’exportation dont le café. Nous avons affaire à une mise en place d’une autonomie politique prenant racine dans ce que j’appellerai, faute de mieux, une culture (un passé, une mémoire, une histoire, un savoir-vivre). L’autonomie ne concerne pas seulement le domaine politique, celui de l’autogouvernement (c’est la partie la plus visible), elle touche aussi tout cet immense pan de la vie sociale, ignoré par les professionnels de la politique et dont on parle moins. L’autonomie concerne aussi les fêtes, les rituels, les obligations réciproques, les échanges de services, tous les usages et les savoir-vivre d’une population, qui a forgé le « vivre ensemble » et, si possible, le « bien vivre ensemble ». À l’individualisme exacerbé, au chacun pour soi, à la guerre de tous contre tous, les zapatistes opposent le sens de la collectivité et du bien commun. Ce sont de vieilles valeurs qui ne nous sont pas totalement étrangères, qui éveillent encore de vagues souvenirs et, parfois, de vagues nostalgies : la vie communale, la communalité, les biens communaux.

Les zapatistes sont des communalistes en résistance.

Avec la création des municipalités autonomes (Marez), nous avons affaire à l’expression d’un pouvoir ; ce pouvoir, que nous pourrions qualifier de communal, n’est pas abstrait de la vie sociale proprement dite, des modes de vie, des usages et des mœurs, il n’entre pas en contradiction avec les habitus de la population. Le pouvoir est l’émanation d’une volonté commune, consensuelle ; loin de contrarier la cohésion sociale, il la renforce. L’autonomie politique va de pair avec un mouvement de reconstruction culturelle et de renforcement des valeurs sur lesquelles repose la vie communale. Elle apparaît comme l’émanation de la vie commune, l’expression de l’intérêt commun. L’organisation politique mise en avant par les zapatistes n’est alors qu’une étape dans un processus beaucoup plus profond de recomposition d’une vie sociale sans État, sans pouvoir séparé. Nous en sommes sans doute encore loin, mais nous avons là un premier pas, le pas qui enclenche et engage tout le processus : une organisation sociale qui n’a pas été dictée d’en haut, mais qui s’est construite peu à peu, par tâtonnements successifs (avec des erreurs, des retours en arrière), d’une manière presque organique, à partir d’un savoir-vivre ancestral.

En fin d’après-midi, les néophytes et leurs anges se préparent à partir pour les agences locales ou les communautés d’accueil. La répartition est faite en fonction des possibilités d’accueil de chaque agence. Le caracol de Morelia comprend trois municipalités rebelles : Lucio Cabañas, 17 Novembre et Commandante Ramona. Il est très étendu : d’un côté, il dépasse Ocosingo en direction de Palenque ; de l’autre, il s’étend jusqu’à Comitán. À partir de Morelia, le temps des trajets varie d’une heure à plus de quatre heures. Nous nous entassons dans les redilas, je me retrouve avec toute une bande d’anges des deux sexes, guardián et guardiana, une bande d’étourneaux prête à s’envoler, et l’on plaisante, et l’on rigole, et les yeux brillent dans la fente des passe-montagnes, ils ont la jeunesse de l’éternité. Je ne suis pas l’étranger, un kaxlan [5] que l’on craint, l’inconnu que l’on appréhende, mais l’étranger qu’on accueille, qu’on protège, qu’on instruit et j’apprécie de me retrouver sur ce pied d’égalité avec des gamins et des gamines. Ils avaient, quoi ? Quatre ans, cinq ans en 1994 au moment de l’insurrection ? La relève semble assurée, en tout cas ces jeunes sont sûrs de leur fait et vont de l’avant sans appréhension, sans inquiétude, avec même un certain enthousiasme et une joie de vivre certaine.

Avec la nuit tombe une pluie très fine, glacée, qui nous gèle peu à peu, si bien que nous arrivons à notre destination, l’agence locale Primero de Enero, tout grelotants. Nous sommes conduits dans un immense hangar ouvert à tout vent où nous sommes reçus avec musique et discours de bienvenue par les autorités locales en présence de toutes les familles zapatistes de la région.

Primero de Enero est une ancienne finca dont les terres furent occupées en 1994. Elle se trouve à la sortie d’Ocosingo sur la route qui mène à Palenque. En 2000, dans le cadre de la guerre dite de basse intensité menée dès le début contre les zapatistes, les occupants de la finca se divisèrent entre ceux qui acceptèrent les projets d’assistance du gouvernement pour entrer dans une organisation liée aux partis politiques, l’ORCAO, et ceux qui ne se rendaient pas. Je me souviens bien de cette guerre fratricide attisée par le « mauvais gouvernement » et qui avait abouti à l’incendie de la tienda zapatiste Arcoíris (magasin Arc-en-ciel), qui se trouve, elle, de l’autre côté d’Ocosingo. Aujourd’hui, la tienda a repris ses belles couleurs, je l’ai repérée sur le chemin du retour. Le calme est revenu, les ex-zapatistes membres de l’ORCAO et les zapatistes vivent côte à côte, ils ne se parlent pas.

Après cette petite cérémonie, une autorité nous attribue nos familles d’accueil et nous partons tous les cinq, le mari, l’épouse, une petite fille, qui dit s’appeler Marta-Estella, mon gardien et moi (ou moi et mon gardien) dans la nuit et dans la boue jusqu’à la maison.

Deuxième journée, petit déjeuner, le mari s’enferme dans un mutisme convenu, l’épouse est souriante et avenante ; comprend-elle l’espagnol ? Sans doute. Le parle-t-elle ? Peut-être. La petite fille comprend et parle le castillan mais elle obéira à la consigne : ne pas parler avec l’étudiant et passer par l’ange gardien pour communiquer avec lui. Ils parlent tzeltal en ma présence et font ceux qui ne comprennent pas le castillan, je ne suis pas dupe et ils le savent, une petite connivence pointe le bout de l’oreille, mais c’est la consigne, non ? Et nous la respecterons. Peur des indiscrétions ? Des malentendus ? De l’envahissement ? Je ne sais pas, mais nous devons passer par la médiation de l’ange gardien. Cela ne me gêne pas trop d’autant que les possibilités de parler avec les zapatistes qui ne sont pas directement impliqués ne manqueront pas, frères, beaux-frères, voisins, seulement j’éviterai de me montrer trop indiscret.

Nous partons nettoyer la milpa, qui n’est pas très éloignée, une demi-heure de marche à peine, sur une terre ejidal partagée entre zapatistes, deux récoltes par an, le climat s’y prête, les plants de maïs ont poussé, quatre ou cinq feuilles déjà et c’est la première étape de limpieza, qui consiste à enlever avec une sorte de pioche les herbes qui entourent les plants. Mon gardien y retrouve son père qui a accueilli un couple homo, ils sont cinq à travailler d’arrache-pied sur sa parcelle, ce qui m’amène à me poser une nouvelle fois, pour un bref instant, la question du sexe des anges.

Nous retournons assez vite à la maison pour prendre le pozol, de l’eau dans laquelle a macéré du maïs moulu, l’épouse mélange bien le tout avec ses doigts, c’est frais et nourrissant. Le lendemain elle m’enseignera comment faire le pozol et comment faire les tortillas ; la cuisson du maïs est un peu différente dans les deux cas, moins longue pour le pozol, le grain après avoir bouilli avec une cuillère à soupe de cal (chaux) doit être encore assez ferme, il est ensuite lavé à grandes eaux plusieurs fois, quatre ou cinq, puis moulu assez grossièrement dans un petit moulin à main fixé sur la table. L’opération est la même pour les tortillas seulement la cuisson est plus longue et le maïs moulu plus finement ; avec cette farine mélangée à l’eau, la ménagère fera des petites boules de pâte dans ses mains, qu’elle aplatira avant de les mettre à cuire sur le comal.

Nous nous retrouvons, mon gardien et moi, dans la vaste baraque qui sert de chambre à coucher, la famille y a son lit dans un coin entouré de rideaux, nous avons nos lits de planches dans les deux coins opposés, tout un pan est occupé par des caisses en carton et par un fil à linge où sont pendus les vêtements. Une petite table avec deux chaises se trouve au milieu de cette vaste pièce. Notre table de travail et d’étude. Nous nous plongeons, chacun de notre côté dans la lecture des cuadernos de texto de primer grado del curso de « La libertad según l@s zapatistas » (cahiers de texte de cours premier degré « La liberté selon les zapatistes »). Parfois je pose une question à laquelle mon guardián répond, il a été maître d’école, maintenant il fait partie de la commission de production.

Au tout début du soulèvement zapatiste, j’avais été surtout sensible à l’idéologie dont il était porteur, une idéologie qui s’ancrait dans l’histoire, histoire des civilisations, histoire des peuples, avec ses mouvements souterrains, ses oscillations, ses à-coups, ses avancées, tout ce travail géologique des sociétés sur elles-mêmes, mouvements de libération des nations, mouvement d’émancipation des peuples.

Je voyais le mouvement zapatiste à la croisée des chemins entre un mouvement pour la révolution de type marxiste et un mouvement pour l’autonomie des peuples, le mouvement pour l’autonomie atténuant le travers concernant le mouvement marxiste pour la révolution.

le sous-commandant Marcos a eu plusieurs fois l’occasion de révéler combien les relations nouées au tout début avec les communautés tzeltales, tzotziles, choles ou tojolabales au fin fond de l’État du Chiapas ont pu arrondir les angles révolutionnaires de ce petit groupe de guérilleros parti à la poursuite d’un rêve, celui du « Che » pénétrant les profondeurs de la jungle bolivienne pour y fomenter la révolution. C’est un rêve tenace, que nous comprenons mal en Europe. Il se situe juste à la frontière où se confondent les eaux de trois grands courants : le courant de la libération des nations colonisées par l’Occident chrétien, celui de la révolution sociale et enfin celui de l’émancipation des peuples. L’autonomie des peuples est alors perçue comme le premier pas dans un processus d’émancipation concernant la nation mexicaine tout entière, qui, prenant racine dans son passé préhispanique, retrouvera, après ces temps obscurs de la colonisation, le fil de son histoire — d’une histoire libérée du capitalisme.

Alors qu’en Occident le capitalisme reste lié à l’histoire intérieure de la société européenne, ici il est saisi comme une manifestation du colonialisme, comme une idée venue d’ailleurs : se libérer de la domination de l’Occident, c’est, dans le même mouvement, se libérer du capitalisme. Les États-Unis sont perçus par cette ancienne colonie de la couronne espagnole à la fois comme une nouvelle métropole et la pointe avancée du monde capitaliste. L’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) est née de la rencontre fortuite dans la Selva Lacandona de Simón Bolivar et de Karl Marx.

Ce point de vue sur le monde ne manque pas d’intérêt, il permet de saisir l’activité capitaliste pour ce qu’elle est : la pratique d’une pensée séparée, étrangère à celle qui anime les peuples, extérieure et coercitive, s’imposant par les armes. Nous, en Occident, nous la saisissons comme aliénation, l’histoire de l’Occident est alors perçue comme l’histoire de l’aliénation de la pensée, ce qui est un peu différent. Nous saisissons l’argent comme aliénation de notre propre pensée de l’échange, faire la révolution consiste à se ressaisir d’une pensée qui ne nous appartient plus, et qui, comme un petit ballon dont nous aurions lâché la ficelle, s’est irrémédiablement éloignée de nous. Pour les peuples des Amériques, la pensée de l’échange, ou pensée de l’activité sociale, de leur activité sociale, n’est pas éloignée des gens, elle entre seulement en conflit avec une autre pensée venue d’ailleurs.

La petite école, la escuelita, en me faisant partager le quotidien d’une famille zapatiste, m’apporte une perspective différente, plus terre-à-terre, plus pragmatique, elle ne contrarie pas nécessairement le point de vue de l’historien ou du théoricien, mais, entre passé et futur, elle m’offre le présent. Et dans ce quotidien, je rencontre des gens, des gens en lutte, des gens qui s’organisent pour résister à l’avancée, qui semble inéluctable, du monde occidental, chrétien et capitaliste. Elle a donné un visage ou, plutôt, des visages au mouvement zapatiste. Ces femmes et ces hommes, qui ont dû se cacher, mettre un passe-montagne ou un paliacate, pour se rendre « visibles », se montrent tels qu’ils sont à leurs invités. Contradiction ? Je ne le pense pas : avec le passe-montagne ils se rendent visibles aux yeux de l’État tout en se cachant devant sa police. Dans la relation avec nous, les invités, une rencontre (dont ils ont eu l’initiative) est possible, envisageable même, et ils nous donnent à voir leur vrai visage.

Troisième jour, c’est dimanche, je veux aller sarcler les plants de maïs, pas de travail le dimanche, me dit mon ange gardien. Nous nous baladons, nous allons voir la clinique et je discute avec les promoteurs de santé qui me paraissent très compétents ; en tout cas, ils prennent leur travail au sérieux. Il y a aussi un dentiste, une famille vient se faire soigner les dents. Nous nous rendons à la finca Primero de Enero où un collectif de femmes prépare des petits pains avec des étudiantes qui mettent la main à la pâte. La plus grande partie de la communauté zapatiste est là et nous discutons à bâtons rompus par petits groupes, c’est dimanche. Plus tard, après avoir mangé quelques petits pains sortis tout chauds du four, nous suivons un collectif de femmes sur la colline qui domine l’agence municipale, elles y ont un champ collectif. Elles veulent nous montrer comment on sème le maïs. Munies chacune d’un bâton pointu, elles avancent rapidement ; à chaque pas, elles creusent avec le bâton un petit trou dans lequel elles jettent trois grains de maïs, elles travaillent vite, elles s’amusent aussi, c’est seulement une démonstration, c’est dimanche ; je me suis assis à l’ombre, une famille est venue me rejoindre et partage avec moi des chayottes préalablement cuites à l’eau. Ah, j’oubliais, il y a eu aussi de grands matchs de basket, équipes féminines et équipes masculines, étudiant•e•s contre zapatistes, enfin pas tout à fait, il fallait tout de même équilibrer les équipes si l’on voulait rendre la partie intéressante, alors des étudiants sont passés du côté des zapatistes pour affaiblir leur équipe et des zapatistes sont passés du côté des étudiants pour renforcer l’équipe. C’était dimanche.

En octobre 2007, à Vícam, dans le désert ocre des Yaquis, dans l’État de Sonora, eut lieu, à l’initiative des zapatistes, une rencontre des peuples du continent dit américain. Le front fut tout de suite dessiné entre l’esprit des peuples reposant sur une relation de sujet à sujet étendue à tout l’environnement et le monde des Blancs éminemment destructeur, dominé par l’intérêt privé :

« Mon peuple comme beaucoup d’autres, vient d’une société matriarcale, où les femmes sont les protectrices de la terre. Traditionnellement, elles ont pour rôle de veiller sur les rivières, les lacs, la terre, les enfants, la nourriture. Au XIXe siècle, les colonisateurs en furent choqués ; ils y virent un obstacle au vol des terres et à leur domination. Ils définirent aussitôt quel devait être le rôle des femmes. Ils entreprirent d’éradiquer l’Indien en nous, de bannir notre identité en promulguant des lois qui nous interdisaient l’accès aux poissons, aux rivières, à la terre. L’Indian Act, promulgué en 1876, remplace notre identité indienne par une autre identité, qui se définit par une lignée exclusivement patriarcale. [6] »

Pour les tribus indiennes, la guerre se présente comme une confrontation entre deux civilisations : la civilisation indienne en osmose avec son environnement, qui connaît une relation de sujet à sujet avec tout ce qui existe, et la civilisation blanche en rupture avec tout ce qui existe, ne connaissant qu’une relation dominatrice de sujet à objet.

Pour les peuples mésoaméricains ou andins ainsi que pour le monde métis, le rapport avec le monde occidental est plus nuancé, des passerelles sont jetées, ce n’est plus la confrontation entre deux cosmovisions incompatibles. Pour eux, la lutte des peuples rejoint la lutte des classes et la guerre de libération tourne à la révolution. Dans le premier cas, le conflit oppose les nations indiennes à la société occidentale. Ce n’est même pas l’État, ou son absence, qui est évoqué pour définir l’opposition entre les deux formes de société, mais le mode de vie : guerre entre deux civilisations, entre deux courants civilisateurs. Dans le second cas, l’État pointe le bout de son nez avec le terme de nation (au singulier, l’État national) ; la confrontation devient une guerre de libération nationale, et l’armée, une armée de libération nationale (EZLN [7]). Le fantôme de l’État hante le mouvement zapatiste comme il hante aussi bien les mouvements de libération nationale que les mouvements révolutionnaires. Héritage des civilisations théocratiques mésoaméricaines et andines, la survivance de l’esprit politique et de son idéologie au sein du monde indigène vient perturber, troubler et corrompre le mouvement d’émancipation des peuples. Force ou faiblesse des zapatistes ?

Cet héritage préhispanique permet aux zapatistes de faire le pont entre la lutte des peuples pour l’autonomie et le marxisme qui, sous diverses formes plus ou moins travesties (d’Ivan Illich à Immanuel Wallerstein en passant par l’Église des pauvres et la théologie de la libération et, pendant que nous y sommes, par Hardt et Negri), continue à hanter la pensée occidentale et chrétienne. Nous devons reconnaître que le mouvement zapatiste, à la croisée des chemins entre libération nationale, révolution et émancipation, ne privilégie pas une voie particulière. Cette situation lui donne une souplesse qui le conduit à rechercher la rencontre et le dialogue avec les différents courants souterrains qui agitent la société mexicaine et, plus généralement, les laissés-pour-compte du monde capitaliste. Trouver et se faire des alliés dans un combat si inégal, ne pas couper les ponts, reste l’élément clé, crucial, d’une stratégie.

Recouvrer les fondements de la vie sociale mexicaine, el México profundo, pour secouer le joug de la domination néocoloniale : redonnons la parole à la population indigène du Mexique, qu’elle soit métisse ou indienne ; reconstruisons une nouvelle relation entre la nation et l’ensemble des citoyens qui la composent, « en bas et à gauche » ; libérons la politique séquestrée par les politiciens à la solde des États-Unis et des multinationales ; faisons « une révolution qui rende possible la révolution » (dixit le sous-commandant Marcos). Cette idée se trouve à l’origine de toutes les initiatives prises par les zapatistes en direction de « madame la société civile », elle explique le sens de la « Convention démocratique » et du « Mouvement de libération nationale » au tout début du soulèvement zapatiste jusqu’à l’« Autre Campagne » (la Otra) en passant par le « Front zapatiste de libération nationale ». Et aujourd’hui, la Sexta, entendu la Sixième Déclaration de la forêt Lacandone vue comme un manifeste pour une nouvelle internationale. Les zapatistes ont de la suite dans les idées, c’est le moins que l’on puisse dire. Maintenant la escuelita.

L’histoire politique de ce mouvement est faite de l’enthousiasme des rencontres et des fiançailles auxquels succèdent les déceptions et les séparations. Pourtant, à travers tous ces aléas de la vie politique, toutes ces péripéties, le mouvement zapatiste reste lui-même, il s’approfondit, je dirai qu’il s’éclaircit, il retrouve l’origine historique qui fut la sienne dès le début : un mouvement social de récupération des terres et des territoires.

En prenant pied au sein d’une communauté zapatiste, dans des familles tzeltales et tzotziles, dans les environs d’Ocosingo, je retrouve cette origine, je prends contact avec un commencement et ce commencement est une victoire et une résistance. Que signifie cette victoire, la victoire des peones et des petits paysans indigènes sur les terratenientes, les grands propriétaires, les éleveurs de bétail de la vallée d’Ocosingo ? Elle signifie libération, elle signifie émancipation. Maintenant, il s’agit de tenir, il s’agit de résister. Ce qu’ils font. La résistance est une accumulation de force (se désagrègent, se décomposent toutes les parties faibles jusqu’au noyau dur) pour une nouvelle offensive. L’offensive d’ailleurs fait partie de la résistance, mais c’est une offensive qui se développe, qui se construit lentement à partir de positions préalablement renforcées.

Quatrième jour, nous aiguisons les machettes, rassurez-vous nous n’allons pas partir à la conquête d’Ocosingo, nous allons plus simplement débroussailler le potrero, le potrero dans notre cas est une partie de la montagne laissée en friche et consacrée à l’élevage. Les autres étudiants accompagnés de leur ange gardien et du chef de famille nous rejoignent à l’agence Primero de Enero et nous partons en file indienne en direction de la montagne, nous traversons le hameau où habitent ceux de l’ORCAO et nous montons tout doucement, nous longeons des cafetales, c’est le moment de la récolte du café ; certains arbustes sont malades avec quelques grains de café accrochés à des branches nues comme des squelettes. Ils ne peuvent pas le vendre mais ils me disent qu’ils s’en servent pour le « nescafé ». Ils appellent « nescafé » le pseudo-café, qu’ils font avec des haricots blancs et ronds (frijoles) grillés, réservé à un usage domestique. Nous traversons un río sur une étroite poutre et le sentier se fait un peu plus raide. La promenade est très agréable. Nous arrivons assez vite à destination, petite halte avant de se lancer à l’attaque des feurtaches (buissons, mais cette fois c’est un mot de chez nous) ; parfois nous nous arrêtons pour aiguiser avec une lime la machette. « Est-ce la machette qui ne coupe plus ou la main qui fatigue ? » me demande avec un sourire mon compagnon de corvée, un vieux de la vieille, « je crois bien que c’est la main ». Au détour d’un buisson, je me trouve nez à nez (c’est une façon de parler) avec un taureau, mais pas n’importe quel taureau ! Une vieille connaissance, un taureau charolais (ils prononcent « tcharolaille »), enfin presque, il lui manque quelques rondeurs aux fesses (j’apprendrai qu’il est un mélange de tcharolaille et de suisse). C’est un troupeau commun ou collectif de quarante-cinq vaches, ils gardent les génisses et se réservent les taurillons pour la vente, ils ont un troupeau d’une quarantaine de veaux dans un autre endroit. L’argent de la vente est utilisé pour des initiatives à caractère collectif. Les femmes aussi, de leur côté, ont commencé à se constituer un troupeau de moutons, pour la viande, ni pour le lait et fromage ni pour la laine, du moins pour l’instant. Elles nous le montreront dans l’après-midi.

« Nos camarades vont pouvoir continuer à travailler pour construire leur autonomie concernant la santé, l’éducation, les travaux collectifs et à former leurs propres autorités, mais toujours dans le respect des autres (…). L’autonomie des peuples, voilà ce que ne veulent pas nos mauvais gouvernements parce qu’ils veulent continuer à tenir sous leur domination les peuples originaires et ils ont beaucoup de haine quand nous, les peuples indiens, apprenons à nous organiser et à nous gouverner seuls mais, quoi qu’il en soit, personne ne pourra arrêter cette lutte qui nous anime. » Cette déclaration a été envoyée le 13 octobre 2010 par le conseil de bon gouvernement « Cœur central des zapatistes devant le monde », dans l’État du Chiapas. Elle annonce le retour dans leur communauté de San Marcos Avilés des Indiens zapatistes, qui en avaient été chassés quelque temps plus tôt sur l’ordre des partis politiques.

La récupération des terres accaparées par les finqueros est aussi une réappropriation de leur territoire par les peuples indiens de la région et cette réappropriation du territoire est en même temps l’affirmation d’une autonomie, autonomie politique mais aussi, plus largement, autonomie sociale. Elle est l’affirmation d’un mode de vie, qui, pour se renforcer et se reconstruire est amené à se confronter à l’État, à l’espace occupé par l’État mais aussi à l’espace occupé par un autre mode de vie, le mode de vie développé par le système-monde capitaliste. L’EZLN est là pour maintenir autant que faire se peut l’État mexicain à distance de ce processus de consolidation, il se présente comme une armée rebelle destinée à disparaître dès que le gouvernement aura reconnu l’autonomie des peuples indiens, ce n’est pas pour demain. L’EZLN, le bras armé des zapatistes, forme comme un cordon protecteur, dégageant un espace d’autonomie à l’intérieur duquel les gens ont pu garder leur liberté de mouvement leur permettant de développer une vie sociale qui leur est propre : « D’autres révolutionnaires disent qu’ils vont prendre le pouvoir, mais ils ne font rien ; nous, nous disons que nous n’allons pas prendre le pouvoir et nous nous organisons vraiment » (insurgée Gabriela).

La tactique de l’État consiste à profiter des conditions de vie désastreuses dans lesquelles il a plongé depuis plus de cinq cents ans les peuples et du besoin tragique de terres pour pervertir les mécanismes traditionnels de cohésion sociale et prôner l’intérêt particulier, le chacun pour soi, contre la communauté. Dans cette guerre de tous contre tous dont il est le promoteur, il a levé les paysans les uns contre les autres pour quelques arpents de terre, en l’occurrence les paysans affiliés aux partis d’État (PRD ou PRI) contre les zapatistes. Il a aussi créé de toutes pièces tout un réseau de paramilitaires afin de faire obstacle à l’avancée zapatiste dans les villages qui, à ses yeux, ont une position stratégique dans la guerre dite de basse intensité.

Dans l’expérience zapatiste, nous voyons à l’œuvre une pensée stratégique qui s’exerce dans deux directions : le premier axe est celui de la confrontation avec l’État où il s’agit de manœuvrer au plus juste pour préserver (ou étendre) un espace d’autonomie conquis de haute lutte sur les forces de destruction ; le second axe est celui de la construction, du renforcement et du développement de l’autonomie, il ne s’agit pas d’intervenir directement dans ce processus, mais d’offrir les conditions favorables à son développement, c’est dans ce cadre que s’inscrit l’initiative des caracoles. « Là ce qui aide beaucoup, c’est l’expérience ancestrale des communautés, qui vient de siècles accumulés, d’abord pour se développer au sein de leurs cultures, et ensuite pour survivre aux diverses tentatives d’anéantissement et d’ethnocide qu’elles ont subies tout au long de leur histoire, de la découverte de l’Amérique jusqu’à nos jours » (sous-commandant Marcos, juillet 2003).

L’État, c’est-à-dire l’ensemble de l’appareil institutionnel et administratif, n’est que l’instrument coercitif d’une pensée asociale qui le dépasse, ce que nous appelons le système-monde capitaliste. La collectivité zapatiste qui m’a accueilli ne se confronte pas seulement à l’État mexicain, elle se confronte à tout un monde, le monde occidental, chrétien et capitaliste. Ce monde marchand est un monde asocial, un monde à l’envers, dominé par l’intérêt particulier, le sauve-qui-peu, la guerre de tous contre tous, le chacun pour soi, l’individualisme. Comment résister à l’attraction de ce monde inversé, de ce trou noir ? Comment résister à l’attraction de la marchandise ? Aux chants de sirène de la propagande commerciale ? Comment résister à l’argent et à tout ce qu’il représente ?

Dans cette confrontation, l’expérience zapatiste est une expérience unique au monde par son ampleur, elle oppose pratiquement un point de vue sur le monde, le point de vue du vivre ensemble, le point de vue communaliste, au point de vue individualiste et asocial du marchand. Elle s’appuie, certes, sur une tradition ancestrale, et cette tradition ancestrale ne nous est pas totalement étrangère, mais elle doit aussi tout réinventer, tout reconstruire à travers cette confrontation, au fur et à mesure, à chaque instant de cette confrontation. C’est une certaine idée de l’homme et de la femme qui fait son chemin. Ce n’est pas une idée préconçue, c’est une idée qui chemine. C’est une idée qui ne tient plus qu’à un fil.

J’apprends que c’est notre dernier jour ici et que demain nous allons nous lever à l’aube pour retourner à Morelia. Le temps a passé très vite, trop vite. Mon hôtesse a été très attentionnée, souriante, agréable et pas seulement dans le but d’accomplir au mieux son « devoir d’hôtesse à l’égard de l’invité », il y avait cette sympathie, cette sincérité, cette ouverture sur l’autre, cette curiosité qui rendent possibles les rencontres et les échanges.

En fin d’après-midi de ce dernier jour nous avons pique-niqué en famille, les familles d’accueil, les étudiants et leurs anges gardiens ; le collectif des femmes avait préparé l’atole et les tamales. Et puis, le soir, nous nous sommes tous réunis dans le hangar pour des adieux en musique et en discours, pas des discours-discours mais des discours-paroles.

Cinquième jour, nous nous retrouvons, étudiants, anges gardiens et familles d’accueil, au petit jour sur le terre-plein de l’agence Primero de Enero ; le temps de remercier les familles qui nous ont reçus et nous nous entassons à nouveau dans la bétaillère, il bruine, aussi nous retrouvons nous sous la toile en quête d’un peu d’air frais, heureusement le voyage n’est pas trop long, nous nous arrêtons même un instant en cours de route. Arrivés au caracol de Morelia, nous retrouvons ceux qui étaient partis dans d’autres directions et nous partageons nos expériences. Nous restons tous un peu sur notre soif : nous avions à peine commencé à tisser une relation, à nous comprendre (et j’aime bien cette forme pronominale qui marque non seulement une compréhension mutuelle, réciproque, mais qui nous renvoie aussi à nous-mêmes) et déjà nous devons nous séparer. Nous retrouvons sous l’auditorium la frise des professeurs passe-montagne, qui me rappelle obstinément la tapisserie de Bayeux, pour un complément d’information sur l’organisation politique des communautés zapatistes, puis, musique et, l’après-midi, une ronde de spectacles, jeux de scène, chants, chorales, groupes de rock, contes, histoires drôles, danses, poésies, présentés par les étudiants ; le soir, bal, cumbia, cumbia… La nuit a été courte. Lever, quatre heures du matin ; départ, six heures.

Avec la petite école, nous avons pu nous faire une idée assez précise de l’organisation sociale et politique des zapatistes, desde abajo y a la izquierda, en bas et à gauche, mais qui a eu l’idée de l’escuelita ?

L’exercice de l’autonomie sociale et politique se déploie ainsi de la région (assemblée communautaire, lieu de débat et de décision où sont désignés les délégués de au conseil municipal) à la commune (conseil municipal et commissions) et de la commune à la « zone » (caracol et conseil de bon gouvernement). Au-delà des caracoles, l’autonomie sociale et politique rencontre la pensée stratégique — qui est en quelque sorte sa limite — comme l’autonomie sociale et politique reste la limite de la pensée stratégique. Cette réciprocité contraint les deux parties à un dialogue continu.

Dans la situation présente, les peuples ne peuvent se dispenser d’une pensée stratégique et c’est bien là que le bât blesse : cette impérieuse nécessité est la source de tous les dangers et de toutes les dérives. « L’aspect fondamental de cette résistance, c’est qu’elle est collective », le sous-commandant Marcos nous avait déjà signalé tout au début du soulèvement zapatiste que le Comité clandestin révolutionnaire indigène (CCRI-CG) ne pouvait prendre aucune initiative d’importance sans l’accord préalable et tacite des populations. La pensée sous son aspect stratégique est au service de cette résistance, l’inverse, les peuples au service d’une pensée stratégique, fruit de quelque cénacle idéologique, produit tous ces revers dont l’histoire des révolutions est grosse. La pensée stratégique ne peut en aucun cas s’imposer contre la collectivité, la violenter, c’est une pensée portée par un consensus, non seulement elle est portée par l’assentiment des guerriers mais aussi par l’approbation de l’ensemble de la société concernée.

La relation que les peuples indiens du Chiapas ont pu nouer avec le groupe de guérilleros au début et ensuite avec le sous-commandant Marcos, chef des forces armées, n’est pas sans rappeler certains cas historiques où les Indiens ont confié leur défense militaire à des transfuges, plus à même de mener campagne par la connaissance qu’ils ont de l’ennemi. Nous avons l’exemple célèbre de Gonzalo Guerrero, marin castillan qui s’échoua avec d’autres naufragés sur la côte yucatèque en 1511. Il rejeta la main tendue de Cortés, devint capitaine des Indiens mayas de la région et fut le promoteur des guerres contre les conquistadores. Il périt en 1536 sur la côte des Hibueras (Honduras) dans un affrontement contre les Espagnols.

La force difficilement contestable du CCRI-CG et de l’EZLN est d’avoir maintenu jusqu’à présent ce lien qui le rattache aux communautés tzeltales, tzotziles, tojolabales, choles, mames, zoques et métisses, ce qui leur a permis, dans les conditions pernicieuses d’une guerre contre-insurrectionnelle permanente, de sauvegarder le processus d’autonomie des communautés en résistance et même de le renforcer considérablement.

La distance qui existe entre le noyau dirigeant que l’on trouve dans le CCRI-CG (auquel nous ajoutons le sous-commandant Marcos) et la vie des communautés se transforme en distance stratégique permettant des initiatives rapides ou plus élaborées. Cependant la direction politico-militaire garde une relation étroite avec les communautés par la voie du dialogue, incitant la collaboration permanente des villages, favorisant la discussion et faisant en sorte que les propositions de l’état-major soient connues, acceptées et retenues par les communautés. Cet échange, cet aller-retour permanent entre ce que nous appelons l’état-major zapatiste et les communautés prend des formes diverses, qui, toutes, contribuent à réduire la distance qui pourrait les séparer : les membres qui composent le CCRI-CG sont issus des communautés dont ils partagent le quotidien et les préoccupations ; même s’il existe un « noyau dur », un renouvellement permanent des commandants et des commandantes se fait autour de ce noyau dur, avec une participation relativement importante des femmes ; les décisions sont présentées, expliquées et discutées dans les assemblées ; les gens eux-mêmes ont été continuellement appelés à participer aux rencontres nationales et internationales qui se sont tenues. La dernière initiative en date est la « petite école », au cours de laquelle des invités, sympathisants de la cause zapatiste, ont pu partager le quotidien d’une famille et surtout saisir sur le vif, de l’intérieur, le travail d’accouchement d’une vie sociale autonome.

Nous pouvons ajouter que la création des conseils régionaux libère l’EZLN des problèmes intérieurs et locaux qu’elle était, par « la force des choses », amenée à résoudre : « Avec ça, je veux dire que la structure militaire de l’EZLN “contaminait” d’une certaine façon une tradition de démocratie et d’autogouvernement, l’EZLN était, pour ainsi dire, un des éléments “antidémocratiques” dans une relation de démocratie directe communautaire (un autre élément antidémocratique, c’est l’Église, mais ce serait le sujet d’un autre texte) » (lettre du sous-commandant Marcos, juillet 2003). Éviter le plus possible de s’immiscer dans les affaires relevant de la société comme celle concernant l’autogouvernement a été un souci constant de l’Armée zapatiste.

Une telle situation, tout à fait nouvelle à notre époque, requiert toute notre attention. Nous pourrions y voir l’embryon de la formation d’un État avec, d’une part, ceux qui ont la pensée stratégique et, d’autre part, la population qui s’autogouverne et connaît une vie sociale qui lui est propre, et penser aux États théocratiques mésoaméricains auxquels j’ai fait allusion plus haut ; pourtant il n’en est rien et il faut remonter plus loin dans le temps pour la comprendre et s’adresser aux tribus amérindiennes. Celles-ci en temps de guerre déléguaient la conduite de la guerre à celui qui, à leurs yeux, était le plus apte à mener bataille, c’était en quelque sorte une délégation de pouvoir pour une tâche bien précise et ce pouvoir disparaissait une fois la mission accomplie.

La position du CCRI-CG n’est pas sans évoquer celle des chefs de guerre dans les sociétés sans État. Mener la guerre est une « charge », dans le sens traditionnel du terme, dont sont investis les commandants du Comité clandestin par leur peuple respectif. « Le meilleur exemple, note Raúl Ornelas [8], est sans aucun doute la déclaration de guerre faite au gouvernement mexicain : discutée, approuvée et signée par des dizaines de milliers d’Indiens zapatistes, elle conduisit à la remise du bâton symbolisant l’autorité, donc le commandement, au Comité clandestin révolutionnaire indigène, désormais chargé de la conduite de la guerre. »

Sixième jour, San Cristobal, onze heures du matin.

Cette rencontre fut tout de même une rencontre à haut risque, pas pour nous, mais pour les zapatistes. Nous, nous venons avec tout notre arsenal de comportements, d’automatismes, de manières d’être, de préjugés, de bonnes consciences, d’idées toutes faites, nous sommes des gens du premier monde, issus du premier monde, modelés, formés, que nous le voulions ou non, par ce « premier » monde, par le monde dominant. Inconsciemment nous cherchons à dominer, chercher à retenir ce réflexe de domination, qui s’exprime de mille manières, est déjà un signe de domination qui ne trompe pas. Que peuvent-ils opposer à cet ego ? La simplicité de l’être dans sa dimension sociale. À la liberté de l’individu réduit à l’immédiateté de l’ego, ils opposent celle de l’être saisi dans sa dimension spirituelle et humaine, « la liberté selon les zapatistes ». Cette simplicité est la force véritable des zapatistes.

Janvier 2014, 
Georges Lapierre

Notes

[1] Escargot, nom donné au centre d’une zone regroupant plusieurs municipalités rebelles.

[2] Bétaillère.

[3] Cf. La Fragile Armada. La marche des zapatistes, Textes choisis et présentés par Jacques Blanc, Yvon Le Bot, Joani Hocquenghem et René Solis, Éditions Métailié, Paris, 2001.

[4] Adhérents d’un parti politique, PRI, PRD, PAN, etc.

[5] Déformation de l’espagnol castellano : castillan.

[6] Angela, porte parole de la nation gitxsan, de la province qu’elle appelle la « Colombie-Britannique occupée » in Hocquenghem, Joani, Le Rendez-vous de Vícam. Rencontre de peuples indiens d’Amérique, Rue des Cascades, Paris, 2008.

[7] EZLN : Ejercito Zapatista de Liberación Nacional (Armée zapatiste de libération nationale).

[8] Ornelas Bernal (Raúl), L’Autonomie, axe de la résistance zapatiste, Rue des Cascades, Paris 2007.