Archives de terrorisme d’état

Aux veautards du 23 avril 2017…

Posted in actualité, altermondialisme, militantisme alternatif, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 22 avril 2017 by Résistance 71

Voter c’est abdiquer

Voter c’est se choisir un maître

Voter c’est se soumettre

Voter c’est acquiescer au consensus du statu quo oligarchique

Voter c’est être complice

Voter c’est concéder à l’illusion démocratique

Voter c’est…

 

Pisser dans un violon !!

Résistance 71

Métamorphose systémique: L’histoire du Bernard-l’ermite qui change de coquille et la fin d’un système

Posted in actualité, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, police politique et totalitarisme, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 21 avril 2017 by Résistance 71

Très bonne analyse de Paye qui nous suscite cette réflexion: Sortir complètement de ce système inique et criminel.

Le seul anti-système viable est celui où le pouvoir retrouve sa place légitime, c’est à dire dilué dans le peuple qui s’organise en société d’associations volontaires fédérées, sans État, contre l’État, c’est à dire en structurant le pouvoir en son sein de manière à ce qu’il soit impossible que celui-ci ne sorte du peuple pour reconstituer un organe séparé du corps social. Ceci implique une égalité politico-économique car l’économique reprendra sa place, celle d’assujettie au politique, générant une égalité politico-économique de fait.

Ce que décrit si justement Paye ci-dessous à l’échelle locale de la France, est ce que nous appelons le changement de coquille du bernard-l’ermite impérialiste. Le système est en train de muter, il change de peau. C’est à partir de maintenant qu’il est vulnérable et soit être abattu, non pas par la violence, mais par l’indifférence, sa mise en quarantaine et la cristallisation de la société sur le reprise du pouvoir par nous, les gens du peuple, pour fonder la société des sociétés, seule solution viable et véritablement progressiste pour l’humanité…

En cela, voter dimanche et le 7 mai prochain est non seulement futile, mais c’est faire acte de complicité avec l’oligarchie, participer à cette massive illusion démocratique qui n’a que trop duré ! Boycott ! Union et coopération dans les associations libres.

~ Résistance 71 ~

 

  • « 1) Le pouvoir politique comme coercition (ou comme relation de commandement-obéissance) n’est pas le modèle du pouvoir vrai, mais simplement un cas particulier, une réalisation concrète du pouvoir politique en certaines cultures, telle l’occidentale (mais elle n’est pas la seule, naturellement). Il n’y a donc aucune raison scientifique de privilégier cette modalité là du pouvoir pour en faire le point de référence et le principe d’explication d’autres modalités différentes. »
    ~ Pierre Clastres ~

 

La fin du système des partis

 

Jean-Claude Paye

 

20 avril 2017

 

Source:

http://www.voltairenet.org/article196073.html

 

La candidature d’Emmanuel Macron ne vise pas à constituer un nouveau parti, Les Démocrates, face aux Républicains, comme aux États-Unis. Il s’agit plutôt de créer un mouvementisme sans objet qui permette de préserver les intérêts de la classe dirigeante. « En marche ! » donc, vers la dissolution de la République française dans la globalisation consumériste.

La déclaration d’Emmanuel Macron, se présentant comme le candidat « anti-système », a surpris les Français, car il avait été nommé secrétaire général adjoint de l’Élysée en 2012, puis ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique dans le gouvernement Manuel Valls II, en 2014. Il n’a d’ailleurs démissionné de cette dernière fonction que pour avoir les mains libres, afin de se présenter à l’élection présidentielle. Cette auto-désignation nous dit cependant quelque chose d’important sur l’évolution de la structure politique. Qu’Emmanuel Macron se sépare du régime des partis politiques comme mode de gouvernance du pays est une évidence. Pourtant, cette prise de distance, vis-à-vis des partis constitués, ne fait pas de lui un candidat anti-système, car le « système » qui se met en place n’est plus celui des partis, mais bien celui d’une gouvernance politique directe des États nationaux par les acteurs économiques dominants et les structures politiques internationales.

D’ailleurs l’intervention de l’« anti-système » apparaît de plus en plus prégnante dans le déroulement des élections françaises. Le scénario initié par François Hollande se répète, une candidature qui apparaît d’abord comme prématurée, puis la liquidation inespérée de son concurrent, Dominique Strauss Khan, contre lequel il n’avait aucune chance. Cette fois, c’est le candidat de la droite François Fillon, grandissime favori de l’élection présidentielle, qui voit sa réussite subitement impactée par une affaire d’emploi prétendument fictif, existant depuis des dizaines d’années, mais que l’on vient inopinément de découvrir. Dans les deux cas, ces interventions providentielles, destinées à rétablir la morale ou les bonnes mœurs et incidemment à liquider le politique, remettent en selle des candidats qui n’ont aucune velléité de se démarquer, même d’un cheveu, de la politique impériale. Ce sont les candidats les plus malléables qui bénéficient de ces actions du destin. Dans le cas de Macron, on a même un candidat parfaitement « liquide », entièrement construit par l’anti-système et ses médias. Ainsi, « l’anti-système » se montre avant tout comme une restructuration, par le haut, de la représentation politique.

La liquidation programmée du PS

Le positionnement du candidat Macron s’inscrit dans une tendance forte, particulièrement visible au sein du Parti socialiste français, celle de l’auto-implosion. Sa candidature posée en dehors du Parti n’est que le dernier avatar d’une série d’événements qui montrent une volonté interne de liquidation de cette structure. François Hollande ne disait-il pas déjà en 2015 : « Il faut un acte de liquidation. Il faut un hara-kiri. Il faut liquider le PS pour créer le parti du Progrès ». Le premier ministre Manuel Valls s’est également présenté comme partisan d’un « front républicain », pour une fusion des listes électorales au niveau des primaires dans les circonscriptions ou le Front national risquerait de l’emporter. On ne peut donc être étonné de sa dernière déclaration selon laquelle il voterait Emmanuel Macron, pour barrer la route à l’extrême droite.

Invité par Matteo Renzi à la fête de l’Unità, le Premier ministre français avait aussi déclaré : « Il n’y a pas d’alternative à gauche, la seule autre donne c’est le Front National. C’est ça et rien d’autre qui doit occuper l’esprit de tous les socialistes. ». Ou encore, au micro de BFM-TV :« À chacun de se dire : est-ce qu’il y a une politique alternative à ce que nous faisons ? Oui, il y en a, il y a ce que propose l’extrême-droite ».

L’organisation de la légitimation repose sur la diabolisation d’un parti politique, le Front National, devenu pourtant semblable aux autres, depuis son aggiornamento de parti fasciste en organe du « meilleur des mondes ». Le programme n’a plus d’importance, seule compte la capacité, auto-proclamée et authentifiée par les médias, d’empêcher le Front national d’arriver au pouvoir. Macron s’inscrit dans cette ligne politique. Il en est son point d’aboutissement. Cette hypostase lui assure sa légitimité et enlève toute crédibilité à toute autre candidature.

La fin du système des partis

La tendance à l’effacement du système des partis, particulièrement explicite en ce qui concerne le PS, se vérifie aussi au niveau du parti républicain, même si le processus de décomposition est moins avancé et a dû faire l’objet d’une aide extérieure par le biais de l’opportune « affaire » Fillon. Cependant, le processus était déjà bien engagé, comme nous le montre le système des « primaires ».

Le candidat d’un parti n’est plus désigné par ses militants, mais peut être élu par tout un chacun, et ainsi par les membres d’un parti concurrent. Le candidat n’est donc plus celui d’un parti, mais celui de l’ensemble des Français, même celui de ses opposants. Ce ne sont plus les organisations politiques qui s’affrontent, mais de simples personnalités, non plus porteuses d’un programme, mais d’une image façonnée par les médias. Du choc des idées, on passe à la concurrence des images.

Nous nous trouvons dans une nouvelle configuration de la « scène politique » , de l’espace de la représentation politique. Nous passons d’un système organisé autour d’un parti de masse dominant ou d’une structure binaire de deux organisations « alternatives », gauche et droite, à un mode de gouvernance qui abandonne le système des partis et qui, dans les faits et dans le langage, rejette le politique.

Une crise de représentation partisane n’est pas un phénomène unique dans le paysage politique français. Il existe plusieurs références historiques, dont celle du bonapartisme instaurant le Second empire, ou, plus près de nous, l’instauration de la Cinquième République en 1958 par le général De Gaule. Cependant, le phénomène actuel est autre. Les deux exemples cités relèvent d’un coup de force extérieur face à l’appareil législatif. Aujourd’hui, nous assistons à un processus interne d’auto-démantèlement de l’ensemble de la structure d’État.

Si hier, la crise de représentation des partis a conduit à un renforcement effectif de l’Exécutif, aujourd’hui, l’augmentation de ses prérogatives aboutit à un accroissement purement formel de son pouvoir, car il ne travaille pas pour son propre compte, mais pour celui d’organisations supra-nationales, des structures intermédiaires de l’Empire, tels que l’Union Européenne, le Conseil de l’Europe ou l’Otan. L’appareil exécutif national, dans son viol permanent du Parlement, apparaît comme un simple relais. Ainsi, parler de crise de représentation des partis politiques n’est pas suffisant. Il ne s’agit plus d’un fait lié à une conjoncture politique particulière, mais d’un événement d’ordre structurel.

Primauté de l’image

Le phénomène de la candidature Macron révèle une mutation dans l’exercice du pouvoir d’État, à savoir la fin de toute médiation avec la société civile. Les différents lobby se substituent aux partis. Les grandes entreprises ont la capacité de défendre directement leurs intérêts, contre la grande majorité de la population, sans que la décision prise prenne la forme d’une défense de l’intérêt collectif.

Autrement dit, la classe économiquement et politiquement dominante devient également la classe régnante, celle qui occupe les devants de la « scène politique », de l’espace de la légitimation. La classe dominante gère directement ses intérêts et promotionne ouvertement ses candidats. Le processus de légitimation de cette procédure ne relève plus de la représentation, mais du marketing, la scène politique se confondant avec celle des médias.

La candidature Macron est ainsi le symptôme d’une société capitaliste avancée, dans laquelle les rapports sociaux sont complètement transformés en rapports entre choses, entre marchandises. Les divergences exprimées par les différents candidats se réduisent à la compétition des images, à la concurrence des marchandises. Ainsi, Macron se place hors langage. Chacun peut mettre ce qu’il veut entendre dans ce qui est dit. Il ne nous demande pas d’adhérer à un discours, mais de regarder son image et d’être en fusion avec elle.

Il n’y a plus de place pour la politique et la confrontation de points de vue divergents, mais à un abandon de sa vie privée et publique, afin de s’adapter aux changements permanents des rapports de production et à la fluidité renforcée des forces productives, c’est à dire aux exigences, constamment renforcées de la rentabilité du capital.

« En marche » vers une société « moderne-liquide »

Comme un inventaire à la Prévert ne forme pas un programme, rien n’est déterminé. Au nom de la nécessaire adaptation à la « modernité », est promue la propension à tout accepter, à renoncer à tout acquis social. Ainsi, tous les espoirs sont permis pour ses commanditaires, aucune limite n’étant fixée a priori à leurs futures exigences.

Macron s’inscrit dans une idéologie de la « société moderne-liquide » , telle qu’elle a été saisie par le sociologue Zygmunt Bauman, celle du changement permanent en vue de s’adapter à la fluidité des choses. Alors, l’absence de cohérence interne du « programme » se présente positivement, comme une possibilité d’adaptabilité constante, comme une fluidité, a priori préexistante à la conscience des choses, permettant d’intégrer toute mutation. La réforme du Code du travail réalisée par le gouvernement Hollande, dans lequel il occupait un poste clé, en est une première étape. Casser le rapport de force et la capacité de résistance des travailleurs, est la condition préalable pour réaliser l’adaptabilité permanente des travailleurs aux exigences du patronat. Non seulement Emmanuel Macron s’inscrit dans la continuité de l’action du gouvernement sortant, mais il la magnifie, lui donnant sa véritable dimension, celle de la « société liquide ». Cette dernière se caractérise par l’absence de projet précis, sinon de gouverner pragmatiquement. Ce type de gouvernementalité ne peut que donner une place encore accrue aux « experts », renforçant la tendance déjà bien affirmée de gestion de la chose publique par ordonnances, ainsi que par l’emploi de la procédure du 49-3 [1], déjà abondamment utilisée par le gouvernement sortant.

Ici, point d’alternative, le « hors-système » se résume à une capacité revendiquée d’adaptabilité à toute mutation sociale, quelle qu’elle soit. La fluidité exprimée se reflète dans le nom même de son mouvement « En marche ! », une injonction qui ne précise aucunement vers quoi elle se dirige, mais qui nous indique qu’il s’agit d’abandonner toute résistance à la machine économico-politique.

[1] L’article 49 alinéa 3 de la Constitution, dit d’« engagement de responsabilité », permet au gouvernement de faire passer le texte qu’il présente, sans vote, sous couvert du rejet de la motion de censure que l’opposition se doit de déposer pour la forme, avec peu d’espoir de réussite.

Résistance politique: Analyse et critique de la révolution bolchévique (inédit de Pierre Kropotkine)

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Texte visionnaire de Kropotkine écrit donc en 1919 en Russie, en pleine révolution russe, 2 ans avant sa mort, Dans cette analyse, Kropotkine non seulement prédit la future URSS, sa dictature du parti d’avant-garde et son échec retentissant, mais aussi, chose inédite jusqu’ici se laisse aller à nous donner un aperçu de ce que sera la véritable révolution sociale et l’inévitabilité de son déferlement naturel.

En avril 1919, la révolution russe, commencée en février 1917, a à peine deux ans. Lénine et Trotski ont gagné du temps pour renforcer la dictature du parti bolchévique, en adhérant en façade au désir du peuple de donner “tout le pouvoir aux soviets”, c’est à dire aux assemblées / conseils ouvriers et paysans. Lénine trahira le peuple et les soviets en passant à un plan économique, la NEP, qui satisfera ses commanditaires de la finance internationale. Kropotkine et bien des anarchistes ne sont pas dupes et voient la révolution trahie, partir en sucette. La répression sanglante de l’insurrection de Cronstadt en 1921 par Trotski et Lénine, marquera la fin de l’illusion révolutionnaire et le début de la longue nuit bureaucratique du capitalisme d’état voulu par la City de Londres et Wall Street pour offrir un marché captif à la finance et aux entreprises industrielles anglo-américaines. Staline parachèvera la trahison de ce qui aurait pu être la révolution des assemblées et des conseils ouvriers et paysans. Le peuple a voulu s’émanciper et il a eu Lénine, Trotski, Staline et la Guépéou (GPU)… Chercher l’erreur.

Nous n’avons pas trouvé ce texte en français ailleurs et pensons être les premiers à l’avoir traduit, si un lecteur trouve une autre version française, merci de nous le signaler.

~ Résistance 71 ~

 

Lettre aux ouvriers d’Europe de l’Ouest

 

Pierre Kropotkine (1919)

 

~ Traduit de l’anglais au français par Résistance 71 et pour la première fois à notre connaissance ~

 

Avril 2017

 

On m’a demandé si je n’avais pas un message pour les travailleurs, les ouvriers du monde occidental. Il y a certainement beaucoup à dire et à apprendre des évènements se déroulant actuellement en Russie. Comme le message serait trop long afin de tout couvrir, je ne vais m’attarder que sur les points principaux.

D’abord, les travailleurs du monde occidental et leurs amis des autres classes doivent prévaloir sur les gouvernements afin de totalement abandonner l’idée d’une intervention armée en Russie qu’elle soit ouverte ou secrète. La Russie est en train de faire maintenant une révolution de la même ampleur et importance que celle qui se produisit en Angleterre de 1639 à 1648 et en France de 1789 à 1794. Toute nation devrait refuser de jouer le rôle honteux joué par l’Angleterre, la Prusse, l’Autriche et la Russie durant la révolution française.

De plus, il doit être compris que la révolution russe, qui essaie de bâtir une société dans laquelle tout le travail productif, la capacité technique et la connaissance scientifique seront entièrement communaux, n’est pas un simple accident dans la lutte des parties en lice. Elle fut préparée par près d’un siècle de propagande socialiste et communiste, depuis les jours de Robert Owen, Saint Simon et Fourier. Et bien que les efforts pour introduire le nouveau système social au moyen de la dictature d’un parti politique est apparemment condamné à l’échec, on doit reconnaître que déjà la révolution a introduit dans nos vies quotidiennes de nouvelles conceptions quant aux droits du travail, de sa juste place dans la société et des devoirs de chaque citoyen et ce qu’il vont endurer.

Non seulement les travailleurs, mais toutes les forces progressistes du monde occidental devraient mettre un terme au soutien donné jusqu’à maintenant aux ennemis de la révolution. Ce n’est pas qu’il n’y ait rien à opposer aux méthodes du gouvernement bolchévique, Loin s’en faut ! Mais toute intervention armée étrangère renforce nécessairement les tenfances dictatoriales de tout gouvernement et paralyse les efforts des Russes qui sont prêts à aider la Russie et ce indépendemment du gouvernement, dans la restauration de sa vie.

Les maux inhérents à une dictature de parti (politique) ont été accentués par les conditions de guerre qui ont été un prétexte de renforcement des méthodes dictatoriales que centralisent le contrôle de chaque détail de la vie aux mains du gouvernement et ce avec l’effet d’arrêter une immense partie des activités de vie ordinaire du pays. Les maux naturels au communisme d’état ont décuplé sous le prétexte que toute notre misère provient d’une intervention étrangère.

Je me dois aussi de faire remarquer que si l’intervention militaire alliée continue, cela aura sûrement pour effet de développer en Russie même, un sentiment d’amertume envers les nations occidentales, un sentiment qui sera utilisé un jour dans de futurs conflits. Cette amertume est toujours en développement.

Bref, il est grand temps que les nations d’Europe entrent en relations directes avec la nation russe. De ce point de vue, vous, les travailleurs et les éléments progressistes de toutes nations, devez avoir votre mot à dire.

Un mot encore sur la question générale. Le rétablissement des relatios entre les nations européennes, américaine et la Russie ne veut en rien dire la suprématie de la nation russe sur les nationalités qui composaient l’empire tsariste. La Russie impérialiste est morte et ne ressucitera pas. Le futur de ces différentes provinces demeurent en une vaste fédération. Les territoires naturels des parties de cette fédération sont bien différentes, comme le savent très bien ceux qui sont au courant de l’histoire et de l’ethnographie russes. Tous les efforts pour réunir les parties naturellement séparées sous un contrôle centralisé sont voués à l’échec. Il est donc parfait de dire que les nations occidentales devraient reconnaître le droit à l’indépendance de chaque partie de l’empire russe.

Mon avis est que ce développement va continuer. Je vois le temps venir où chaque partie de cette fédération sera elle-même une fédération de communes et de villes libres, librement associées et je pense aussi que certaines parties de l’Europe occidentale suivront bientôt ce chemin.

En ce qui concerne notre situation économique et politique actuelle, la révolution russe, étant une continuation des grandes révolution d’Angleterre et de France, elle essaie d’arriver au point où s’arrêta la révolution française avant qu’elle ne réussisse à créer ce qu’ils appelaient “l’égalité de fait”, c’est à dire l’égalité économique.

Malheureusement, cet effort a été entrepris en Russie sous une dictature de parti fortement centralisé. Cet effort fut le même dans l’aventure jacobine centralisée de Babeuf. Je dois vous dire dores et déjà et de manière la plus franche possible, que cet effort de construire une république communiste sous la loi de fer de la dictature d’un parti se terminera en échec total. Nous apprenons en Russie comment ne pas introduire le communisme, même avec un peuple fatigué à l’extrême de l’ancien régime et n’opposant aucune résistance active aux expériences de leurs nouveaux dirigeants.

L’idée des soviets, c’est à dire des conseils de travailleurs, d’ouvriers et de paysans, fut conçut la toute première fois lors de la tentative révolutionnaire de 1905 et fut immédiatement réalisé par la révolution en février 1917, dès que le tsarisme fut renversé, l’idée que de tels conseils contrôlent la vie politique et économique du pays est une excellente idée. Qui plus est que cela suit nécessairement le fait que ces conseils devraient être composés de tous ceux qui prennent réellement part à la production de la richesse nationale au travers de leurs efforts et leur travail.

Mais tant que le pays est gouverné par une dictature de parti, les conseils ouvriers et paysans perdent évidememnt toute leur raison d’être. Ils sont réduits au rôle passif joué anciennement par les “états généraux”, lorsqu’ils furent convoqués par le roi de France et durent combattre un conseil royal tout puissant.

Un conseil de travailleurs cesse d’être libre et d’avoir une quelconque utilité lorsque la liberté de la presse n’existe plus et nous sommes sous cette condition depuis maintenant deux ans, sous prétexte que nous sommes en guerre. Mais plus encore, les conseils ouvriers et paysans perdent leur signification lorsque des élections ne sont pas précédées d’une libre campagne électorale et quand les élections sont faites sous la pression d’une dictature de parti. Naturellement, l’excuse habituelle est qu’une dictature est inévitable afin de combattre l’ancien régime. Une telle situation est bien évidemment une régression, la révolution devant être dévouée à la construction d’une nouvelle société basée sur un nouveau fondement économique. Ceci représente l’arrêt de mort du nouveau système.

Les méthodes pour renverser un gouvernement déjà affaibli sont bien connues de l’histoire ancienne et moderne. Mais quand il est nécessaire de créer de nouvelles formes de vie, spécifiquement de nouvelles formes de production et d’échange, sans avoir d’exemple à imiter ; lorsque tout doit être reconstruit à neuf, lorsqu’un gouvernement qui entreprend de fournir à chaque citoyen une lampe et même une allumette pour l’allumer et qu’il ne peut même pas le faire avec un nombre illimité de fonctionnaires, alors ce gouvernement devient une nuisance de fait. Il développe une bureaucratie si formidable que la bureaucratie française, qui demande l’aide de quarante fonctionnaires pour vendre un arbre abattu par une tempête sur une route nationale, n’est qu’une simple bagatelle en comparaison. Voilà ce que nous apprenons en Russie. Et c’est ce que vous, les travailleurs de l’occident, devexz éviter à tout prix, puisque vous avez à cœur le succès d’une véritable reconstruction sociale. Envoyez vos délégués ici pour voir comment une révolution sociale fonctionne dans la réalité.

L’énorme travail de construction que demande une révolution sociale ne peut pas être accompli par un gouvernement centralisé, même s’il avait pour le guider quelque chose de plus substantiel que quelques opuscules socialistes et anarchistes. Il a besoin de connaissance, de cerveaux et de la collaboration volontaire d’une multitude de forces spécialisées locales, qui peuvent attaquer la diversité des problèmes politico-économiques dans leur aspect local. Rejeter cette collaboration et s’en remettre exclusivement au “génie” de la dictature du parti et de ses dictateurs est simplement détruire le cœur indépendant de votre vie, les syndicats, les organisations coopératives locales, en les transformant en des entités bureaucratiques de parti, comme c’est maintenant le cas en Russie. Ceci est en fait la méthode du comment ne pas réaliser la révolution sociale, de rendre impossible sa réalisation dans l’histoire. C’est pour cela que je considère qu’il est de mon devoir de vous avertir d’emprunter à de telles méthodes…

La guerre en cours a apporté de nouvelles conditions de vie pour tout le monde occidental. Le socialisme fera certainement des progrès considérables et de nouvelles formes de vie indépendante seront créées basées sur l’autonomie locale et la libre initiative. Elles seront créées de manière pacifique ou par des moyens révolutionnaires.

Mais le succès de cette reconstruction dépendra en grande partie de la possibilité de la coopération directe entre les différents peuples. Pour y parvenir, il est nécessaire que la classe travailleuse de toutes les nations soit directement unie et que l’idée d’une grande internationale des travailleurs du monde soit de nouveau reprise, mais pas sous la forme d’une union dirigée par un parti politique unique, comme ce fut le cas lors de la seconde et troisième internationales. Ces unions ont bien entendu le droit d’exister et bien des raisons les justifient, mais en dehors d’elle, unifiant tout, il devrait y avoir une union des organisations des travailleurs du monde, fédérée pour délivrer la production mondiale de sa présente soumission au capitalisme.

Que faire ?

La révolution que nous avons vécue est la somme totale, non pas des efforts individuels séparés, mais c’est un phénomène naturel, indépendant de la volonté humaine, similaire à un de ces typhons qui se lève soudainement sur les côtes de l’Asie orientale.

Des milliers de causes, parmi lesquelles le travail d’individus séparés et même de parties entières n’ont été que des grains de sable, chaque petit souffle de vent local a contribué à former le grand phénomène naturel, la grande catastrophe qui soit renouvellera ou détruira, voire les deux: détruira et reconstruira.

Chacun d’entre nous a préparé ce grand changement inévitable. Mais il fut aussi préparé par toutes les révolutions précédentes de 1793, 1848, 1871, par tous les écrits des Jacobins, des socialistes ; par tous les résultats de la science, de l’industrie et de la technologie, de l’art etc…

En un mot, des millions de causes naturelles ont contribué de la même manière que des millions de particules en mouvement d’air et d’eau causant la tempête qui coule des centaines de bateaux ou détruit des centaines de maisons côtières, tout comme le tremblement de la terre est causé par des milliers de petites secousses et par les mouvements préparatoires de particules séparées.

De manière générale, les gens ne voient pas les évènements de manière concrète, solidement. Ils pensent plus en termes de langage que d’images clairement imaginées et ils n’ont absolument aucune idée de ce qu’est une révolution, de ces millions de causes qui ont existé pour donner cette forme présente et ils sont par là même enclins à exagérer l’importance du progrès de la révolution de leur personnalité et de cette attitude qu’ils, leurs amis et ceux qui pensent comme eux, vont prendre dans cet énorme défi. Bien entendu, ils sont complètement incapables de comprendre le niveau d’impuissance de chaque individu, quelque soit son intelligence et son expérience au sein de ce tourbillon de centaines de milliers de forces qui ont été mis en mouvement par l’évènement.

Ils ne comprennent pas que lorsqu’un tel évènement naturel a commencé, comme un tremblement de terre ou plutôt, un typhon, des individus séparés sont impuissants pour exercer quelque influence que ce soit sur le cours des évènements. Un parti peut-être peut faire un peu mieux, mais bien moins qu’on ne le pense généralement et à la surface des vagues qui arrivent, son influence pourrait peut-être, être notable. Mais de petits rassemblements disparates ne formant pas une large masse sont sans nul doute sans puissance aucune, leur puissance est proche de zéro. C’est dans cette position que moi, en tant qu’anarchiste, je me retrouve. Mais même des entités à l’heure actuelles en Russie ayant un plus grand nombre, sont dans une position très similaires.

J’irai même plus loin. Le parti gouvernant, lui-même, est dans la même position. Il ne gouverne plus, il est porté par le courant qu’il a aidé à créer mais qui est maintenant des milliers de fois plus fort que le parti lui-même…

Que doit-on alors faire ?

Nous faisons l’expérience d’une révolution qui n’a pas du tout avancé selon ces voies pour lesquelles nous nous étions préparées, mais n’avions pas eu le temps de trop nous préparer. Que faire maintenant ?

Empêcher la révolution ? Absurde !

Trop tard. La révolution va avancer de sa propre façon, dans la direction de la moindre résistance, sans faire une quelconque attention à nos efforts.

En ce moment, la révolution russe est dans la position suivante (NdT: Kropotkine rappelons-le écrit ceci en 1919, c’est à dire avant la NEP de Lénine, dans la phase de renforcement du parti bolchévique, pas encore prêt à totalement gouverner, dans la phase de renforcement dictatorial allant à terme, à l’encontre du slogan de la révolution qui était “Le pouvoir aux soviets (assemblées)”…)

Elle commet des horreurs. Elle ruine tout le pays. Dans sa folie furieuse, elle annihile des vies humaines. Voilà pourquoi elle est révolution et non pas une progression pacifique, parce qu’elle détruit sans regarder ce qu’elle détruit, elle se déssèche.

Et nous sommes impuissants pour le moment à la diriger vers une autre voie, jusqu’à ce qu’elle se soit épuisée. Elle doit s’épuiser.

Et ensuite ? Ensuite, viendra inévitablement la réaction, telle est la loi de l’histoire et il est facile de comprendre pourquoi il ne peut pas en être autrement. Les gens imaginent qu’on peut changer la forme du développement de la révolution. Ceci est une illusion puérile. Une révolution est une telle force que sa croissance ne peut pas être changée.

Une réaction est absolument inévitable, juste comme après chaque vague un creux se forme, tout comme une faiblesse est inévitable chez un être humain après une période d’activité fiévreuse.

Ainsi la seule chose que nous pouvons faire est d’utiliser notre énergie pour minimiser la furie et la force de la réaction à venir.

En quoi donc doivent consister nos efforts ?

Pour modifier les passions sur quelqu’un de l’autre côté ? Qui va nous écouter ? Même si de tels diplomates existent afin de remplir une fonction dans ce rôle, le temps de leur début n’est pas encore venu, ni du reste ce côté ou l’autre de la barrière ne sont disposés à les écouter. Je vois une chose: nous devons rassembler les gens qui seront capables d’enteprendre le travail constructif dans chaque et tout groupe après que la révolution se soit épuisée.

Pierre Kropotkine

Dmitrov, Russie, le 28 avril 1919

 

Source:

https://archive.org/stream/al_Petr_Kropotkin_The_Russian_Revolution_and_the_Soviet_Government_Letter_to_the_Wo/Petr_Kropotkin__The_Russian_Revolution_and_the_Soviet_Government__Letter_to_the_Workers_of_Western_Europe_a4_djvu.txt

 

 

Guerres impérialistes et Nouvel Ordre Mondial: Trump sur un air de tango… ou de pipeau ?…

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Point de vue intéressant de Meyssan à considérer, il nous dit que Trump fait deux pas en avant et un pas en arrière… On a tendance à penser qu’il fait un pas en avant et deux pas en arrière, mais… à suivre les aventures de Donald à Washington…

~ Résistance 71 ~

 

Trump deux pas en avant un pas en arrière

 

Thierry Meyssan

 

18 avril 2017

 

url de l’article original:

http://www.voltairenet.org/article196024.html

 

Alors que la presse internationale décrit le grand retournement de Donald Trump, Thierry Meyssan montre qu’il n’en est rien : loin d’avoir abandonné son idéal de paix, le président des États-Unis hurle et bombarde, tout en faisant attention à ne rien commettre d’irréversible.

Le changement radical de rhétorique du président Trump sur l’ensemble de sa politique extérieure s’est accompagné du bombardement de la base syrienne de Cheyrat et de celui d’une montagne afghane.

Le monde a tremblé devant ce déploiement de force : 59 missiles Tomahawks en Syrie et une méga-bombe GBU-4/B3 en Afghanistan. Pourtant, la base de Cheyrat était à nouveau opérationnelle dès le lendemain, tandis que « la mère de toutes bombes » a certes provoqué l’effondrement de trois sorties d’un tunnel naturel, mais n’a pas détruit les kilomètres de passages souterrains creusés avec le temps par les rivières dans la montagne. Bref, beaucoup de bruit pour rien.

Ces deux opérations étaient manifestement destinées à convaincre l’État profond US que la Maison-Blanche soutenait à nouveau la politique impériale. Elles ont eu l’effet escompté sur l’Allemagne et la France. La chancelière Angela Merkel et le président François Hollande ont applaudi leur suzerain et appelé à en finir avec la Syrie. La surprise est venue d’ailleurs.

Le Royaume-Uni ne s’est pas contenté de suivre le mouvement. Son ministre des Affaires étrangères, Boris Johnson, a proposé de prendre des sanctions contre la Russie, complice selon lui des « crimes » syriens, et responsable d’une manière ou d’une autre de la résistance afghane et de bien d’autres choses.

Lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères du G7, Johnson a annoncé l’annulation de son déplacement à Moscou et a invité tous ses partenaires à rompre leurs relations politiques et commerciales avec la Russie. Ces derniers, tout en approuvant l’initiative britannique, se sont prudemment tenus en retrait. Rex Tillerson, le secrétaire d’État états-unien, a quant à lui, clairement écarté cette folle proposition et a maintenu son voyage à Moscou. Avec aplomb, Johnson a alors déclaré que les Européens auraient mandaté Tillerson pour faire entendre raison aux Russes.

Alors que le protocole international prévoit la réception d’un ministre par son homologue et non par le chef d’État local, la presse atlantiste présentait l’accueil de Tillerson par Lavrov comme un refroidissement des relations américano-russes. Avant qu’il ait eu le temps de saluer son hôte, Sergey Lavrov fut interrompu par une journaliste de Washington qui le prit à partie. La rappelant à la politesse, le ministre russe refusa de lui répondre et écourta les présentations.

L’entretien, à huis clos, dura plus de quatre heures, ce qui paraît bien long pour des gens qui n’auraient rien à se dire. En définitive, les deux hommes demandèrent audience au président Poutine qui les reçut deux heures supplémentaires.

À l’issue de ces rencontres, les ministres délivrèrent une conférence de presse. Ils assurèrent sans rire avoir exclusivement pris note de leurs divergences. Sergey Lavrov mit en garde les journalistes devant le danger que cette rupture faisait courir au monde.

Cependant le lendemain, le même Lavrov, s’adressant à la presse russe, indiquait avoir conclu un accord avec son hôte. Washington se serait engagé à ne plus attaquer l’armée arabe syrienne et la coordination militaire entre le Pentagone et l’armée russe pour la circulation aérienne dans le ciel syrien aurait été rétablie.

En apparence, l’administration Trump hurle sa puissance et bombarde, mais en réalité, elle veille à ne rien commettre d’irréparable. Le pire et le meilleur sont donc possibles.

Société contre l’État: la mystification de la doxa anthropologique ou l’abondance dans les sociétés « pré-capitalistes » (Pierre Clastres préfaçant Marshall Sahlins) ~ 2ème partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, colonialisme, militantisme alternatif, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 18 avril 2017 by Résistance 71

« Ainsi donc qui sont les réalistes ? Les réalistes, à mon sens, sont les personnes sus-mentionnées qui prennent la culture comme l’état originel de l’existence humaine et l’espèce biologique comme secondaire et conditionnelle… La culture est plus ancienne que l’Homo sapiens, bien plus ancienne et la culture fut une condition fondamentale du développement biologique de l’espèce. Des preuves de culture dans la ligne généalogique humaine remontent à environ 3 millions d’années, alors que la forme actuelle de l’humain n’est vieille que de quelques centaines de milliers d’années. […] Le point critique est que pour quelques 3 millions d’années, les humains ont évolué biologiquement sous une sélection culturelle. Nous avons été façonnés corps et âmes pour une existence culturelle. »

~ Marshall Sahlins, « L’illusion occidentale de la nature humaine », 2008 ~

Lire nos dossiers anthropologie politique et Pierre Clastres

Cette préface en PDF réalisé par Jo de JBL1960:

Clastres_Préface_Sahlins

 

Préface de Pierre Clastres de la traduction en français du livre de Marshall Sahlins “Âge de pierre âge d’abondance, l’économie des sociétés primitives” (éditions Gallimard, 1976, 1ère édition en anglais, 1972)

 

Pierre Clastres

 

Décembre 1975

 

1ère partie

2ème partie

 

Société sans État, société sans classes : ainsi l’anthropologie énonce-t-elle les déterminations qui font qu’une société peut être dite primitive. Société donc sans organe séparé du pouvoir politique, société qui empêche, de manière délibérée, la division du corps social en groupes inégaux et opposés : « La société primitive admet la pénurie pour tous, mais non l’accumulation par quelques-uns. » C’est dire toute l’importance du problème que pose l’institution de la chefferie dans une société non divisée : qu’en est-il de la volonté égalitariste inscrite au cœur du M.P.D. face à l’établissement de relations hiérarchiques ? Le refus de la division qui règle l’ordre économique cesserait-il d’opérer dans le champ du politique ? Comment le statut supposé supérieur du chef s’articule-t-il à l’être indivisé de la société ? Comment se tissent, entre la tribu et son leader, les relations de pouvoir ? Cette problématique parcourt le travail de Sahlins, qui l’aborde plus directement dans sa minutieuse analyse des systèmes mélanésiens à big-man où se conjoignent ensemble, en la personne du chef, la politique et l’économie.

Dans la plupart des sociétés primitives, on exige du chef deux qualités essentielles : talent oratoire et générosité. On ne reconnaîtra pas comme leader un homme inhabile à parler ou avare. Il ne s’agit pas, bien entendu, de traits psychologiques personnels mais de propriétés formelles de l’institution : il est de la position de leader d’exclure la rétention des biens. C’est cette véritable obligation de générosité dont Sahlins examine, en des pages pénétrantes, l’origine et les effets. Au point de départ d’une carrière de big-man, « son ambition effrénée : goût stratégique du prestige, sens tactique des moyens de l’acquérir. Il est bien évident que, pour être prodigue en biens, le chef doit d’abord les détenir. Comment va-t-il se les procurer ? Si l’on élimine le cas, non pertinent du point de vue du problème posé, des objets manufacturés que le leader reçoit par exemple des missionnaires ou des ethnologues pour ensuite les redistribuer aux membres de la communauté ; si l’on tient compte d’autre part qu’en ces sociétés est constamment à l’œuvre le principe selon lequel « la liberté de gagner aux dépens d’autrui n’est pas inscrite dans les relations et modalités de l’échange, il reste que, pour remplir son obligation de générosité, le big-man devra produire tout seul les biens dont il a besoin : il ne peut pas compter sur les autres. Seuls lui fourniront aide et assistance ceux qui, pour diverses raisons, estiment utile de travailler pour lui : les gens de sa parenté qui entretiennent dès lors avec lui une relation de clientèle. La contradiction entre la solitude du chef et la nécessité d’être généreux se résout également par le biais de la polygynie : : si, dans un grand nombre de sociétés primitives, la règle monogamique prévaut largement, la pluralité des épouses est en revanche presque toujours un « privilège » des hommes importants, c’est-à-dire des leaders. Mais, bien plus qu’un privilège, la polygynie des chefs se dévoile comme une nécessité en ce qu’elle constitue pour eux le principal moyen d’agir comme leaders : la force de travail des épouses supplémentaires est utilisée par le mari en vue de produire les surplus de biens de consommation qu’il distribuera à la communauté. Un point se trouve donc pour l’instant solidement établi : dans la société primitive l’économie, en tant qu’elle ne s’inscrit plus dans le mouvement du M.P.D., n’est qu’un moyen de la politique, l’activité de production s’y subordonne à la relation de pouvoir, c’est seulement au niveau de l’institution de la chefferie qu’apparaissent à la fois la nécessité et la possibilité d’une production de surplus.

Avec raison, Sahlins décèle là l’antinomie entre la force centrifuge immanente au M.P.D. et la force inverse qui anime la chefferie ; tendance à la dispersion du côté du mode de production, tendance à l’unification du côté de l’institution. Au lieu supposé du pouvoir prendrait donc place le centre autour duquel la société, sans cesse travaillée par les puissances de dissolution, s’institue comme unité et comme communauté : force d’intégration de la chefferie contre force de désagrégation du M.P.D. : « le big-man et son ambition effrénée sont autant de moyens grâce auxquels une société segmentaire, « acéphale » et fragmentée en petites communautés autonomes résout son cloisonnement… pour se constituer un champ de relations plus vaste et atteindre à des niveaux de coopération plus élevés ». Le big-man offre ainsi, selon Sahlins, l’illustration d’une sorte de degré minimum dans la courbe continue du pouvoir politique, qui conduirait progressivement jusqu’aux royautés polynésiennes par exemple : « dans ces sociétés pyramidales, l’intégration des petites communautés est parachevée, alors qu’elle n’est guère qu’amorcée dans les systèmes mélanésiens à big-man, et proprement inimaginable dans le contexte des peuples chasseurs ». Le big-man serait donc la figure minimale du roi polynésien, et ce dernier serait l’extension maximale du pouvoir du big-man. Généalogie du pouvoir de ses formes les plus diffuses à ses réalisations les plus concentrées : tiendrait-on là, en leur peu mystérieux secret, le fondement de la division sociale entre maîtres et sujets et l’origine plus lointaine de la machine étatique ?

Considérons les choses de plus près. Comme dit Sahlins, le big-man accède au pouvoir « à la sueur de son front », faute de pouvoir exploiter les autres en vue de produire des surplus, il s’exploite lui-même, ses femmes et ses parents-clients : auto-exploitation du big-man et non exploitation de la société par le big-man qui ne dispose évidemment pas du pouvoir de contraindre les autres à travailler pour lui, puisque c’est précisément ce pouvoir-là qu’il cherche à conquérir. Il ne saurait donc être question, en de telles sociétés, d’une division du corps social selon l’axe vertical du pouvoir politique : nulle division en une minorité de dominants (le chef et ses clients) qui commanderaient et une majorité de dominés (le reste de la communauté) qui obéiraient. C’est bien plutôt le spectacle contraire que nous offrent les sociétés mélanésiennes. Pour autant que l’on puisse y parler de division, on s’aperçoit en effet que, s’il y en a une, c’est seulement celle qui sépare en somme une minorité de travailleurs « riches » d’une majorité de « paresseux » pauvres : mais, et c’est ici que l’on touche au fondement même de la société primitive, les riches ne le sont que de leur propre travail, dont les produits sont appropriés et consommés par la masse oisive des pauvres. En d’autres termes, la société en son ensemble exploite le travail de la minorité qui entoure le big-man. Comment dès lors parler de pouvoir à propos du chef, s’il est exploité par sa société ? Paradoxale disjonction des forces que toute société divisée maintient dans l’unité : on aurait d’un côté le chef exerçant son pouvoir sur la société, de l’autre la société soumettant ce même chef à une exploitation intensive ? Mais quelle est alors la nature de cet étrange pouvoir dont on cherche en vain la puissance qui l’habite ? Qu’en est-il en fin de compte de ce pouvoir à l’exercice duquel la société primitive n’offre pas la moindre prise ? Peut-on tout simplement parler encore de pouvoir ? C’est bien tout le problème : pourquoi Sahlins nomme-l-il pouvoir ce qui, à l’évidence, n’en est pas ?

On décèle ici la confusion, à peu près générale dans la littérature ethnologique, entre le prestige et le pouvoir. Qu’est-ce qui fait courir le big-man ? En vue de quoi transpire-t-il ? Non pas, bien sûr, en vue d’un pouvoir que, rêverait-il même de l’exercer, les gens de la tribu refuseraient de subir, mais en vue du prestige, en vue de l’image avantageuse que lui renvoie le miroir d’une société prête à célébrer en chœur la gloire d’un chef si prodigue et si travailleur. C’est cette incapacité à penser le prestige sans le pouvoir qui grève tant d’analyses d’anthropologie politique et qui se révèle singulièrement trompeuse dans le cas des sociétés primitives. A confondre prestige el pouvoir, on méconnaît tout d’abord l’essence politique du pouvoir et des relations qu’il institue dans la société, on introduit ensuite dans la société primitive une contradiction qui ne peut s’y faire jour. Comment la volonté d’égalité de la société pourrait-elle s’accommoder du désir de pouvoir qui veut précisément fonder l’inégalité entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent ? Poser la question du pouvoir politique dans les sociétés primitives contraint à penser la chefferie à l’extérieur du pouvoir, à méditer cette donnée immédiate de la sociologie primitive : le leader y est sans pouvoir. En échange de sa générosité, qu’obtient le big-man ? Non pas la réalisation de son désir de pouvoir, mais la fragile satisfaction de son point d’honneur, non pas la capacité de commander, mais l’innocente jouissance d’une gloire qu’il s’épuise à entretenir. Il travaille, au sens propre, pour la gloire : la société la lui concède volontiers, occupée qu’elle est à savourer les fruits du labeur de son chef. Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute.

De ce que le prestige du big-man ne lui procure aucune autorité, il s’ensuit qu’on ne peut repérer en lui le premier degré dans l’échelle du pouvoir politique et que, bien à tort, on croyait voir en lui le lieu réel du pouvoir. Comment, dès lors, mettre en continuité le big-man et les autres figures de la chefferie ? Apparaît ici une conséquence nécessaire de la confusion de départ entre prestige et pouvoir. Les puissantes royautés polynésiennes ne résultent pas d’un développement progressif des systèmes mélanésiens à big-man parce qu’il n’y a, en de tels systèmes, rien qui puisse se développer : la société ne laisse pas le chef transformer son prestige en pouvoir. Il faut, par suite, résolument renoncer à cette conception continuiste des formations sociales, et accepter de reconnaître la radicale coupure qui sépare les sociétés primitives, où les chefs sont sans pouvoir, des sociétés où se déploie la relation de pouvoir : discontinuité essentielle des sociétés sans État et des sociétés à État.

Or, il est un instrument conceptuel qui, inconnu généralement des ethnologues, permet de résoudre bien des difficultés : il s’agit de la catégorie de dette. Revenons un instant à l’obligation de générosité à laquelle ne peut pas ne pas se soumettre le chef primitif. Pourquoi l’institution de la chefferie passe-t-elle par cette obligation ? Elle exprime assurément comme une sorte de contrat entre le chef et sa tribu, aux termes duquel il reçoit des gratifications propres à satisfaire son narcissisme en échange d’un flux de biens qu’il fait couler sur la société. L’obligation de générosité contient en elle, on le voit bien, un principe égalitariste qui place en position d’égalité les partenaires échangistes : la société « offre » le prestige, le chef l’acquiert en échange des biens. Pas de reconnaissance de prestige sans fourniture de biens. Mais ce serait méconnaître la vraie nature de l’obligation de générosité que d’y voir seulement un contrat garantissant l’égalité des parties en cause. Se dissimule, sous cette apparence, la profonde inégalité de la société et du chef en ce que son obligation de générosité est, en fait, un devoir, c’est-à-dire une dette. Le leader est en situation de dette par rapport à la société en tant justement qu’il en est le leader. Et cette dette, il ne peut jamais s’en acquitter, le temps du moins qu’il veut continuer à être le leader : qu’il cesse de l’être, et la delle aussitôt s’abolit, car elle marque exclusivement la relation qui unit chefferie et société. Au coeur de la relation de pouvoir s’établit la relation de dette.

On découvre alors ce fait majeur : si les sociétés primitives sont des sociétés sans organe séparé du pouvoir, cela ne signifie pas pour autant qu’elles sont des sociétés sans pouvoir, des sociétés où ne se pose pas la question du politique. C’est bien, au contraire, de refuser la séparation du pouvoir d’avec la société que la tribu entretient avec son chef une relation de dette car c’est bien elle qui demeure détentrice du pouvoir et qui l’exerce sur le chef. La relation de pouvoir existe bien : elle prend la figure de la dette qu’à jamais doit payer le leader. L’éternel endettement du chef garantit pour la société qu’il demeure extérieur au pouvoir, qu’il n’en deviendra pas l’organe séparé. Prisonnier de son désir de prestige, le chef sauvage accepte de se soumettre au pouvoir de la société en réglant la dette qu’institue tout exercice du pouvoir. En piégeant le chef dans son désir, la tribu s’assure contre le risque mortel de voir le pouvoir politique se séparer d’elle pour se retourner contre elle : la société primitive est la société contre l’État.

Puisque la relation de dette appartient à l’exercice du pouvoir, on doit être en mesure de la déceler partout où s’exerce le pouvoir. C’est bien ce que nous enseignent les royautés, polynésiennes ou autres. Qui paye ici la dette ? Qui sont les endettés ? Ce sont, on le sait bien, ceux que rois, grands prêtres ou despotes nomment « gens du commun », dont la dette prend le nom du tribut qu’ils doivent aux dominants. D’où il ressort qu’en effet le pouvoir ne va pas sans la dette et qu’inversement la présence de la dette signifie celle du pouvoir. Ceux qui, dans une société quelle qu’elle soit, détiennent le pouvoir, marquent sa réalité et prouvent qu’ils l’exercent en imposant à ceux qui le subissent le paiement du tribut. Détenir le pouvoir, imposer le tribut, c’est tout en un, et le premier acte du despote consiste à proclamer l’obligation de le payer. Signe et vérité du pouvoir, la dette traverse de part en part le champ du politique, elle est immanente au social comme tel.

C’est dire que comme catégorie politique, elle offre le critère sûr par quoi évaluer l’être des sociétés. La nature de la société change avec le sens de la dette. Si la relation de dette va de la chefferie vers la société, c’est que celle-ci reste indivisée, c’est que le pouvoir demeure rabattu sur le corps social homogène. Si, au contraire, la dette court de la société vers la chefferie, c’est que le pouvoir s’est séparé de la société pour se concentrer entre les mains du chef, c’est que l’être désormais hétérogène de la société renferme la division en dominants et dominés. En quoi consiste la coupure entre sociétés non divisées et sociétés divisées ? Elle se produit lorsqu’il y a renversement du sens de la dette, lorsque l’institution détourne à son pro fit la relation de pouvoir pour la retourner contre la société, dès lors partagée entre une base et un sommet vers qui monte sans cesse, sous les espèces du tribut, l’éternelle reconnaissance de dette. La rupture dans le sens de circulation de la dette opère entre les sociétés un partage tel qu’il est impensable dans la continuité : pas de développement progressif, pas de figure du social intermédiaire entre la société non divisée et la société divisée. La conception de l’Histoire comme continuum de formations sociales s’engendrant mécaniquement les unes à partir des autres s’interdit, dans sa cécité au fait massif de la rupture du discontinu, d’articuler les vrais problèmes : pourquoi la société primitive cesse-t-elle, à tel moment, de coder le flux du pouvoir ? Pourquoi laisse-t-elle l’inégalité et la division ancrer dans le corps social la mort qu’elle conjurait jusque-là ? Pourquoi les Sauvages réalisent-ils le désir de pouvoir du che f ? Où prend naissance l’acceptation de la servitude ?

La lecture attentive du livre de Sahlins suscite à chaque instant semblables interrogations. Il ne les formule pas explicitement lui-même, car le préjugé continuiste agit comme un véritable obstacle épistémologique à la logique de l’analyse conduite. Mais l’on voit bien que sa rigueur le rapproche infiniment d’une telle élaboration conceptuelle. Il ne se méprend nullement sur l’opposition entre le désir d’égalité de la société et le désir de pouvoir du chef, opposition qui peut aller jusqu’au meurtre du leader. Ce fut le cas chez les gens de Paniai qui, avant de tuer leur big-man, lui avaient expliqué : « tu ne dois pas être le seul riche parmi nous, nous devrions tous être pareils, alors toi, il faut que tu sois l’égal de nous ». Discours de la société contre le pouvoir à quoi fait écho le discours renversé du pouvoir contre la société, clairement énoncé par l’autre chef : « Je suis un chef non pas parce que les gens m’aiment mais parce qu’ils me doivent de l’argent et qu’ils ont peur. » Le premier et le seul parmi les spécialistes d’anthropologie économique, Sahlins jette les bases d’une nouvelle théorie de la société primitive en ce qu’il nous permet de mesurer l’immense valeur heuristique de la catégorie économico­politique de la dette.

*

Il faut enfin relever que l’œuvre de Sahlins fournit une pièce essentielle au dossier d’un débat qui, jusqu’à présent furtif, ne saurait cependant beaucoup tarder à s’inscrire à l’ordre du jour : qu’en est-il du marxisme dans l’ethnologie, et de l’ethnologie dans le marxisme ? Interrogation dont l’enjeu est vaste car elle va bien au-delà de la paisible lice universitaire. Rappelons simplement ici les termes d’un problème qui, tôt ou tard, sera soulevé. Le marxisme n’est pas seulement la description d’un système social particulier (le capitalisme industriel), il est également une théorie générale de l’Histoire et du changement social. Celle théorie se pose comme la science de la société et de l’histoire, elle se déploie dans la conception matérialiste du mouvement des sociétés et découvre la loi de ce mouvement. Il y a donc une rationalité de l’Histoire, l’être et le devenir du réel socio-historique relèvent, en dernière instance, des déterminations économiques de la société : ce sont, en fin de compte, le jeu et le développement des forces productives qui déterminent l’être de la société, et c’est la contradiction entre le développement des forces productives et les rapports de production qui, enclenchant le changement social et l’innovation, constitue la substance même et la loi de l’Histoire. La théorie marxiste de la société et de l’histoire est un déterminisme économique qui affirme la prévalence de l’infrastructure matérielle. L’histoire est pensable parce qu’elle est rationnelle, elle est rationnelle parce qu’elle est, pour ainsi dire, naturelle, ainsi que le dit Marx dans Le Capital : « Le développement de la formation économique de la société est assimilable à la marche de la nature et à son histoire… » Il s’ensuit que le marxisme, en tant que science de la société humaine en général, est apte à penser toutes les formations sociales dont l’histoire offre le spectacle. Aptitude certes, mais, plus encore, obligation de penser toutes les sociétés afin que la théorie trouve partout sa validation. Les marxistes ne peuvent donc pas ne pas penser la société primitive, ils y sont contraints par le continuisme historique affirmé par la théorie dont ils se réclament [1].

Lorsque les ethnologues sont marxistes, ils soumettent évidemment la société primitive à l’analyse qu’appelle et permet l’instrument dont ils disposent : la théorie marxiste et son déterminisme économique. Ils doivent par conséquent affirmer que même dans les sociétés bien antérieures au capitalisme, l’économie occupe une place centrale, décisive. Il n’y a en effet aucune raison pour que les sociétés primitives, par exemple, fassent exception à la loi générale qui englobe toutes les sociétés : les forces productives tendent à se développer. On se trouve ainsi amené à poser deux questions très simples : l’économie est-elle centrale dans les sociétés primitives ? Y observe-t-on la tendance des forces productives à se développer ? Ce sont très exactement les réponses à ces demandes que formule le livre de Sahlins. Il nous enseigne ou nous rappelle que, dans les sociétés primitives, l’économie n’est pas une « machine » à fonctionnement autonome : impossible de la séparer de la vie sociale, religieuse, rituelle, etc. Non seulement le champ économique ne détermine pas l’être de la société primitive, mais c’est bien plutôt la société qui détermine le lieu et les limites du champ de l’économie. Non seulement les forces productives ne tendent pas au développement, mais la volonté de sous-production est inhérente au M.P.D. La société primitive n’est pas le jouet passif du jeu aveugle des forces productives, elle est au contraire la société qui exerce sans cesse un contrôle rigoureux et délibéré sur sa capacité de production. C’est le social qui règle le jeu économique, c’est, en dernière instance, le politique qui détermine l’économique. Les sociétés primitives sont des « machines » anti-production. Quel est alors le moteur de l’histoire ? Comment déduire les classes sociales de la société sans classes, la division de la société indivisée, le travail aliéné de la société qui n’aliène que le travail du chef, l’État de la société sans État ? Mystères. Il résulte de tout cela que le marxisme ne peut penser la société primitive parce que la société primitive n’est pas pensable dans le cadre de cette théorie de la société. L’analyse marxiste vaut, peut-être, pour des sociétés divisées ou pour des systèmes où, apparemment, la sphère de l’économie est centrale (le capitalisme). Une telle analyse est, plus que saugrenue, obscurantiste, lorsqu’elle veut s’appliquer aux sociétés non divisées, aux sociétés qui se posent dans le refus de l’économie. On ne sait s’il est facile ou non d’être marxiste en philosophie, on voit bien en revanche qu’il est impossible de l’être en ethnologie.

Iconoclaste et salubre, disions-nous du grand travail de Marshall Sahlins qui met à bas les mystifications et impostures dont se contentent, trop souvent, les sciences dites humaines. Plus soucieux d’élaborer la théorie à partir des faits que d’adapter les faits à la théorie, Sahlins nous montre que la recherche ne peut être que vivante et libre, car une grande pensée peut périr de se dégrader en théologie. Économistes formalistes et anthropologues marxistes présentent ceci de commun qu’ils sont incapables de réfléchir sur l’homme des sociétés primitives sans l’inclure dans les cadres éthiques et conceptuels issus du capitalisme ou de la critique du capitalisme. Leurs dérisoires entreprises ont le même lieu de naissance, elles produisent les mêmes effets : ils font, les uns et les autres, une ethnologie de la misère. Et c’est le grand mérite de Sahlins que de nous aider à comprendre la misère de leur ethnologie.

Pierre Clastres – Décembre 1975

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Illusion démocratique: le suffrage universel comme soporifique social… (repost)

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Nous avions déjà posté cette analyse sur le vote et le suffrage universel, datent de 1924, peu de temps avant l’élection présidentielle de 2012. Cinq ans plus tard, comme déjà en 1924, ce texte est toujours d’une actualité étonnante, pour la simple et bonne raison que nous pataugeons toujours dans le même statu quo oligarchique, élection après élection depuis 1789…

La réalité profonde est celle-ci: Il n’y a pas de solution au sein du système, il n’y en a jamais eu et n’y en aura jamais…

Qu’on se le dise !

~ Résistance 71 ~

 

Le suffrage dit universel est un moyen puissant d’endormir l’activité humaine

 

Par Paraf-Javal

La Brochure Mensuelle, 1924

 

Publié sur Résistance 71 le 4 janvier 2012

Source:

https://resistance71.wordpress.com/2012/01/04/illusion-democratique-le-suffrage-universel-comme-soporifique-social/

 

En effet, à partir de vingt et un ans, tous les quatre ans (c’est-à-dire une fois en 1460 ou 1461 jours), l’électeur vote (c’est-à-dire essaie d’opprimer ceux qui pensent autrement que lui). L’autorité, elle, fonctionne tous les jours, à tous les instants.

Suffrage universel signifie donc : 1 jour de droit à l’intrigue, 1459 ou 1460 jours d’abdication.

On voit que le suffrage universel est un puissant moyen d’endormir l’activité humaine. Il n’a rien de commun avec la souveraineté populaire, avec le droit d’être à tout moment aussi souverain qu’autrui. Il n’a rien de commun avec l’égalité.

Le système politique est absurde

Dans un pays où existe le régime parlementaire, les hommes déterminent les actes ordonnés, permis et défendus, c’est-à-dire la loi,de la façon suivante :

1° Nomination de délégués (députés, sénateurs, conseillers, etc.) Cette nomination équivaut à l’abdication totale de l’activité individuelle entre les mains des politiciens ;

2° Assemblée des politiciens qui émettent des appréciations et établissent des textes en votant sur ces appréciations ;

3° Imposition par la force de ces votes.

Ce système est absurde.

S’il y a véritablement des actes que les hommes doivent ordonner, permettre et défendre, il serait intéressant de déterminer ces actes par la logique. S’il n’y en a pas, les politiciens ne sont pas plus qualifiés que les autres hommes pour les déterminer.

Comment établit-on la vérité ? Comment détermine-t-on la science ?

Nomme-t-on à cet effet des délégués ? — Non. Celui qui dégage la vérité n’a été délégué par personne. Souvent il n’a ni diplôme ni dignité. — Vote-t-on en matière scientifique ? — Non. Le vote ne prouve rien. Galilée était seul à dire que la terre tourne. Minorité, il avait pourtant raison contre la majorité. — Impose-t-on la science par la force ? — Non. On dit aux hommes : «La voici. Voilà les preuves. Vous vous imposerez à vous-mêmes ce que vous aurez reconnu juste.»

Au point de vue scientifique, la raison des hommes est parfaite. Personne ne s’insurge contre la science, pas même les ignorants, parce que ces derniers savent qu’elle est vérifiée par ceux qui en sont capables et qu’eux-mêmes, s’ils s’en rendaient capables, pourraient la vérifier.

Au point de vue légal, la déraison des hommes est parfaite. La loi déterminée d’une façon absurde, peut être inepte, vexatoire. Elle n’en est pas moins LA LOI, du moment qu’elle aura été votée et promulguée selon les règles absurdes admises.

Voilà le système politique. Étranger à la raison, il ne peut donner de résultats raisonnables. La politique, méthode illogique, ne peut servir à l’établissement de règles de conduite logiques.

C’est le fait de fous de vouloir, si ces règles existent, les déterminer et les imposer aux gens sensés autrement que par une méthode rationnelle.

La loi est le droit du plus fort

Tout individu, arrêté à l’âge de raison, se trouve en présence d’une quantité innombrable de lois. S’il dit : «Ces lois faites sans moi, contre moi, me déplaisent.», on lui répond : «Observe-les d’abord ; tu pourras ensuite, quand l’occasion s’en présentera, user de tes droits de citoyen pour changer l’ordre social». S’il remarque : «Je suis pressé», on lui réplique : «Il ne faut pas être pressé. Ceux qui fabriquent les lois sont chargés par toi ou par tes adversaires d’agir en tes lieu et place. Fais de la politique.»

Or la politique aboutit à la confection de la loi et la loi n’est pas autre chose que l’acceptation par certains hommes (majorité) d’appréciations que contestent d’autres hommes (minorité).

Imposer des appréciations par la force, c’est tyranniser. La loi est l’oppression suprême, l’oppression légale, le droit du plus fort.

Les droits d’un homme ne peuvent dépendre de l’appréciation plus ou moins désintéressée d’autres hommes. Ces droits sont ou ne sont pas. S’ils sont, il convient de les déterminer par la logique et de les exercer au besoin, malgré la loi.

Tout électeur est conservateur

Puisque la politique aboutit à la confection de la loi, il est bon de montrer que la loi est vaine.

A la vérité il n’y a pas de loi, il ne peut y avoir de loi, la loi ne compte pas, ou plutôt, il n’y a qu’une seule loi, inscrite implicitement dans tous les codes : «Ne te fais pas pincer».

En effet, la Société ne punit pas ceux qui violent la loi, elle punit ceux qui se font pinceren violant la loi, ce qui n’est pas la même chose. Il n’est pas possible que celui qui viole la loi sans se faire pincer puisse être puni.

On est donc en droit de dire que la loi est une prime aux fourbes, qu’elle dit aux hommes : «Inutiles d’être loyaux, soyez malins. Tout aux retors, rien aux faibles, rien aux simples qui n’ont ni l’intelligence, ni la canaillerie nécessaires pour utiliser la loi à leur profit.»

Cela est si vrai qu’il y a des gens (avocats et magistrats) dont le métier officiel est d’essayer soit de tourner, soit de faire appliquer la loi, suivant les besoins de la cause.

En effet, toutes les fois que les hommes sont appelés à voter, cet appel peut être considéré comme la demande d’une signature pour la prolongation du prétendu contrat social. Le votant est un homme qui vient le jour où on le sonne comme un larbin, le jour où on le siffle comme un chien dressé à obéir, qui vient ce jour-là seulement, et pas les autres jours, cet homme qui vient quand l’autorité dit : «Le moment est arrivé de sanctionner une fois de plus et de faire marcher un système établi par d’autres et pour d’autres que toi. Le moment est arrivé de choisir ceux qui feront partie de ce système avec ou sans intention de le modifier, de choisir ceux, qui, pour contribuer au fonctionnement de la machine à broyer le faible, seront payés en argent, en influences, en privilèges, en honneurs. Le moment est arrivé d’écarter une fois de plus l’idée de révolte contre l’organisation qui t’exploite et d’obéir à l’autorité. Le moment est arrivé de voter, c’est-à-dire de faire un acte dont la signification est : «JE RECONNAIS LES LOIS».

Ne voit-on pas que la première signification de l’abstention électorale est celle-ci :

«JE NE RECONNAIS PAS LES LOIS. Je ne veux pas du régime que l’on m’impose et que l’on veut continuer à m’imposer.»

Il suit de là que tout électeur (qu’il se dise à juste titre monarchiste, ou à tort socialiste-révolutionnaire), est un conservateur, puisque le résultat de son vote est de contribuer à faire fonctionner le système en vigueur.

Tout abstentionniste conscient est un révolutionnaire

Nous avons montré que la politique est un moyen puissant pour les privilégiés d’endormir l’activité des non-privilégiés. On dit aux hommes : «Mettez votre cervelle dans votre poche, vous l’en sortirez une fois de loin en loin pour voter, c’est-à-dire pour consolider l’autorité. Pendant que vous abdiquerez, l’autorité fonctionnera sans arrêt.»

Et l’on s’étonne que la révolution ne se fasse pas ! Il y aurait lieu de s’étonner que la révolution se fît avec un pareil système, avec un système antirévolutionnaire, avec un système conservateur.

La révolution se fera quand les hommes cesseront d’abdiquer leur activité.

La révolution se fera quand les hommes cesseront de déléguer leurs pouvoirs, quand ils cesseront de se nommer des maîtres, quand ils cesseront de permettre à des gens pareils à eux de dire : «Vous m’avez donné le droit d’agir pour vous».

L’autorité tombera le jour où les hommes cesseront de se l’imposer à eux-mêmes, le jour où ils cesseront de créer des catégories de privilégiés, de gouvernants, d’oppresseurs.

La révolution commencera au moment précis où les hommes abandonneront la politique.

Toutes les révolutions ont été des moments où les hommes ont abandonné la politique, où ils se sont occupés eux-mêmes de leur sort.

Tout homme qui abandonne la politique commence la révolution, car il reprend son activité abdiquée jusque là.

Quelles seraient les conséquences de la grève électorale?

Ces conséquences seraient les suivantes :

Déclaration de guerre au système établi et commencement des hostilités avec certitude de réussir à renverser ce régime.

En effet, refuser de voter dans les conditions indiquées plus haut, n’est pas un acte d’inertie, mais un acte de révolte. Les gouvernants comprendront que l’abstentionniste conscient n’est pas un indifférent, mais un révolté et que ce révolté ne peut pas ne pas agir.

En outre, l’abstention généralisée rendrait difficile l’exercice du gouvernement.

Quelle autorité aurait un individu élu par une petite portion des électeurs ? Quelle autorité aurait des assemblées d’individus délégués par des minorités ? Quelle autorité aurait le pouvoir exécutif élu par ces assemblées ?

Du moment que l’autorité pour fonctionner, éprouve le besoin de se faire justifier par le vote, on peut conclure qu’il y a une limitede suffrages au-dessous de laquelle L’AUTORITÉ EST DISQUALIFIÉE.

Et, tandis que l’on disqualifierait l’autorité, la masse prendrait conscience de sa force.

Revenons à notre point de départ. S’il est vrai que la Société actuelle dure parce que les non-privilégiés, les prolétaires se résignent, il importe que ceux-ci cessent de se résigner, il importe qu’ils se mettent en état de révolte, il importe que chacun de ceux qui veulent renverser la société se mette en état de révolte pour son propre compte et, comme les prolétaires sont de beaucoup les plus nombreux, la révolte généralisée rendrait le renversement CERTAIN.

Ce qui précède montre, je crois, l’importance de la grève électorale, prélude possible d’une révolution dont la forme moderne paraît être la grève générale.

La grève générale, ou, si l’on veut, la grève généralisée, apparaît comme une arme tellement puissante qu’à notre sens certaines grèves partielles prenant de l’extension (comme par exemple, la grève des contribuables et celle des locataires) suffiraient pour amener le bouleversement social.

Un mouvement de cette nature serait, non seulement étranger à la politique, mais encore dirigé contre la politique, c’est-à-dire contre le système dont résulte l’organisation autoritaire qui annule notre liberté.

Ajoutons que le bouleversement social ne peut être que le mouvement précédant l’établissement d’une société raisonnable. Il est facile de montrer que celle-ci pourra être établie, dès que suffisamment d’hommes auront compris qu’elle dépend uniquement du remplacement de la concurrence par la camaraderie.

Objection : Si les révolutionnaires ne votent pas, on abandonne le pouvoir aux non-révolutionnaires

Remarquons que cette objection ne peut être faite par un révolutionnaire conscient, tout individu au pouvoir, même temporairement, ne pouvant être un révolutionnaire.

En effet, le but d’un révolutionnaire conscient est — non la conquête— mais la destruction du pouvoir.

Peut-on espérer détruire le pouvoir en continuant à la faire fonctionner, en faisant acte de conservateur ?

L’électeur, avons-nous dit, est conservateur parce qu’il fabrique un rouage de l’autorité, le rouage essentiel sans lequel point d’autorité.

L’élu, qui est ce rouage, est nécessairement conservateur, étant portion agissante de l’autorité, étant l’autorité.

Même en supposant électeurs et élus désireux de détruire le pouvoir, le fait qu’il y ait des élus contribue — non à détruire le pouvoir — mais à la justifier.

En outre, vouloir imposer la liberté par l’autorité, paraît bizarre. La liberté et l’autorité, on l’a dit bien souvent, sont incompatibles à tel point que l’une augmente à mesure que l’autre diminue et réciproquement.

Jusqu’à présent toutes les sociétés ont été établies sur le principe d’autorité. Même ce qu’on dénomme à tort socialismeest une forme de ce principe. Déléguer ces pouvoirs à quelques-uns chargés de tout répartir au mieux de la collectivité (collectivisme),équivaut à l’abandon de ses droits. Les camarades répartiteurs seront des privilégiés, des gouvernants, des oppresseurs ; les autres seront des gouvernés, des exploités, des opprimés.

Nul ne pouvant admettre qu’on l’opprime, ne peut s’autoriser à opprimer autrui. L’individu logique arrive nécessairement à la conception du communisme libertaire,qu’on pourrait ainsi dénommer camaraderie intégrale.

Le vote, conduisant à l’autorité, il convient de lutter contre le vote et non d’y participer.

Résumé

— Le suffrage universel est à tort appelé universel.Il n’est pas et ne peut être universel. Il ne peut donner satisfaction à personne.

— Le suffrage dit «universel» est le moyen puissant d’endormir l’activité humaine. Le peuple, «prétendu souverain», est un esclave qu’on saoule avec des mots. L’électeur est un homme qui abdique et se donne des maîtres.

— Le système politique est absurde. Procédant contrairement à toutes les règles de la logique, il ne peut donner des résultats raisonnables.

— Ce système ne peut aboutir :

Qu’à l’oppression d’une certaine quantité d’hommes par d’autres hommes et non à la plus grande somme de liberté pour tous ;

Qu’à l’organisation de la fourberie.

— Tout électeur est un conservateur, puisque son vote fabrique l’autorité.

— Tout abstentionniste conscient est un révolutionnaire puisque si personne ne votait, il n’y aurait pas d’autorité.

— En votant, on ne peut espérer mettre des révolutionnaires au pouvoir, puisque le pouvoir ne peut être autre chose que conservateur. Il y a lieu, non de le conquérir, mais de détruire le pouvoir.

— Il importe donc, pour tous ceux qui reconnaissent la société mal faite et désirent la changer :

1° De se débarrasser des préjugés qui, comme le préjugé politique, font d’un homme, malgré lui, un conservateur ;

2° D’étudier avec ceux qui croiront les connaître, les principes d’une société raisonnable, afin de devenir des révolutionnaires conscients ;

3° De ne pas se contenter d’être théoriquement des révolutionnaires conscients, mais de mettre en toute occasion leurs actes d’accord avec leurs idées.

Politique et pensée critique: Extraits choisis des « Commentaires sur la société du spectacle » de Guy Debord

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 16 avril 2017 by Résistance 71

“L’être humain n’est ni une proie ni un prédateur. Assurer la primauté de la vie sur l’économie, c’est opposer un non ferme et définitif à toute forme de prédation en apprenant à vivre au lieu d’apprendre à tuer, à réprimer, à exploiter.”

“Le monde est à nous, prenons-le, multiplions les territoires libérés de l’emprise marchande !”

“Des ghettos de la misère à la misère des ghettos de luxe, la conscience mercenaire supplante la conscience humaine.”

~ Raoul Vaneigem, 2002 ~

Avec la nouvelle affaire de Londres et le terrorisme d’état à tout va, cette compilation de Guy Debord est on ne peut plus d’actualité. Nous sommes entrés de plein pied dans l’ère du Gladio 2.0 et une nouvelle phase active du terrorisme d’état dirigée contre nous, les peuples, afin de faire passer une fois de plus toutes lois liberticides idoines, pays par pays, pour nous asservir plus avant, pour nous faire mettre à genoux devant toujours plus d’état, toujours plus de coercition, toujours plus de domination, seule chose que sache faire l’État dans les grandes largeurs… Il est grand temps de dire NON ! à cette vaste escroquerie et de refuser de jouer le jeu plus avant.

Ceci commence avec le boycott du vote et des institutions ici et maintenant ! Assez de cette escroquerie qu’est l’illusion démocratique proposée… Voter, c’est abdiquer, voter c’est acquiescer à la mascarade de la pseudo-démocratie dont on nous gave depuis 1789.

~ Résistance 71 ~

 

Extraits choisis des “Commentaires sur la société du spectacle”

 

Guy Debord, 1988

Folio, #2905

 

Compilés par Résistance 71

 

Avril 2017

 

En 1988, Guy Debord, écrivain et cinéaste français, fondateur du mouvement politique de l’Internationale Situationiste en 1957 (et dissoute en 1972), publie la suite de son ouvrage phénomène et culte de 1967: “La société du spectacle”, sous une forme similaire mais plus condensée: “Commentaires sur la société du spectacle”.

Si les deux ouvrages sont des incontournables de la pensée radicale au service de la transformation ultime de la société hors du champ induit de l’État et de l’économie spectacles, le second a toujours un retentissement géopolitique important quand on considère ce que Debord nous disait au sujet de ce qu’il est devenu un cliché de nos jours d’appeler “l’état profond”. En 1988, il y a donc 29 ans de cela, Debord dressait un portrait politique lucide et implacable sur l’État, l’état profond, le terrorisme et la manipulation constante de nos vies dans la société du spectacle, devenue au fil du temps la “société du spectacle intégré”.

Au long d’extraits choisis (et donc forcément subjectifs, c’est pourquoi nous encourageons la lecture complète des deux livres) de ses “Commentaires sur la société du spectacle”, nous allons vous faire découvrir, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, l’impressionnante perspicacité d’un Debord, dont les analyses d’alors éclairent si bien le monde d’aujourd’hui et malheureusement de demain encore.

Ces deux ouvrages sont à lire de toute urgence pour ceux qui désirent comprendre en profondeur le monde dans lequel nous avons été contraints de vivre et d’entrevoir la porte de sortie hors du cercle vicieux de cette société du spectacle tout autant factice qu’inutile et criminelle, négation même de l’humanité.

Debord a mis fin à ses jours le 30 novembre 1994. Suicide qui ne peut que rappeler la célèbre phrase d’ouverture d’Albert Camus pour son essai “Le mythe de Sisyphe” (1942):

“Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux: c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie.

Les deux livres de Guy Debord sont disponibles dans la collection Folio sous les # 2788 et 2905.

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Voici comment dès les premières lignes Debord annonce la couleur, le reste du bouquin sera à l’avenant:

Ces commentaires sont assurés d’être promptement connus de cinquante ou soixante personnes ; autant dire beaucoup dans les jours que nous vivons et quand on traite de questions si graves. Mais aussi c’est parce que j’ai, dans certains milieux, la réputation d’être un connaisseur. Il faut également considérer que de cette élite qui va s’y intéresser, la moitié, ou un nombre qui s’en approche de très près, est composée de gens qui s’emploient à maintenir le système de domination spectaculaire, et l’autre moitié de gens qui s’obstineront à faire tout le contraire. Ayant ainsi à tenir compte de lecteurs très attentifs et diversement influents, je ne peux évidememnt parler en toute liberté. Je dois surtout prendre garde à ne pas trop instruire n’importe qui.

Debord revient sur sa “Société du spectacle” de 1967:

En 1967, j’ai montré dans un livre, La Société du Spectacle, ce que le spectacle moderne était déjà essentiellement: le règne autocratique de l’économie marchande ayant accédé à un statut de souveraineté irresponsable et l’ensemble des nouvelles techniques de gouvernement qui accompagnent ce règne.

Debord parle sur les trois différents types de pouvoir spectaculaire: le concentré, le diffus et l’intégré, nouveau concept introduit dans cet ouvrage.

“… la première [forme de pouvoir], concentrée, mettant en avant l’idéologie résumée autour d’une personnalité dictatoriale, avait accompagné la contre-révolution totalitaire, la nazie aussi bien que la stalinienne. L’autre [diffuse], incitant les salariés à opérer librement leur choix entre une grande variété de marchandises nouvelles qui s’affrontaient, avait représenté cette américanisation du monde, qui effrayait par quelques aspects, mais aussi bien séduisait les pays où avaient pu se maintenir plus longtemps les conditions des démocraties bourgeoises de type traditionnel. Une troisième forme s’est constituée depuis, par la combinaison raisonnée des deux précédentes, et sur la base générale d’une victoire de celle qui s’était montrée la plus forte, la forme diffuse. Il s’agit du spectaculaire intégré, qui désormais tend à s’imposer mondialement.

[…] La société modernisée jusqu’au stade du spectaculaire intégré se caractérise par l’effet combiné de cinq traits principaux, qui sont: le renouvellement technologique incessant, la fusion économico-étatique, le secret généralisé, le faux sans réplique, un présent perpétuel.

“Le mouvement d’innovation technologique dure depuis longtemps et il est constructif de la société capitaliste, dite parfois industrielle ou post-industrielle […] La fusion économico-étatique est la tendance la plus manifeste de ce siècle et elle y est pour le moins devenue le moteur du développement économique le plus récent. […] Cette union s’est aussi montrée extrêmement favorable au développement de la domination spectaculaire, qui précisément, dès sa formation n’était pas autre chose. Les trois derniers traits sont les effets directs de cette domination, à son stade intégré.

Le secret généralisé se tient derrière le spectacle. […] Le seul fait d’être désormais sans réplique a donné au faux une qualité toute nouvelle. C’est du même coup le vrai qui a cessé d’exister presque partout, ou dans le meilleur des cas s’est vu réduit à l’état d’une hypothèse qui ne peut jamais être démontrée. Le faux sans réplique a achevé de faire disparaître l’opinion publique, qui d’abord s’était retrouvée incapable de se faire entendre ; puis, très vite par la suite, de seulement se former.”

La première intention de la domination spectaculaire est de faire disparaître la connaissance historique en général.

[…] Avec la destruction de l’histoire, c’est l’évènement contemporain lui-même qui s’éloigne aussitôt dans une distance fabuleuse, parmi ses récits invérifiables, ses statistiques incontrôlables, ses explications invraisemblables et ses raisonnements intenables.

Debord passe ensuite dans le vif de son sujet des “commentaires”, celui de l’État et de sa construction coercitive, manipulatrice et terroriste. Il poursuit:

L’histoire du terrorisme est écrite par l’État ; elle est donc éducative. […] L’emploi d’un peu de logique historique permettrait de conclure assez vite qu’il n’y a rien de contradictoire à considérer que des gens qui manquent de tout sens historique peuvent également être manipulés et même encore plus facilement que d’autres. Il est aussi plus facile d’amener à “se repentir” quelqu’un à qui l’on peut montrer que l’on savait tout, d’avance, de ce qu’il a cru faire librement. C’est un effet inévitable des formes organisationnelles clandestines de type militaire, qu’il suffit d’infiltrer peu de gens en certains points du réseau pour en faire marcher, et tomber, beaucoup.”

[…]

Les méthodes de la démocratie spectaculaire sont d’une grande souplesse, contrairement à la simple brutalité du diktat totalitaire.

De la connexion entre l’état terroriste, le capitalisme et la subjugation de la science:

“On entend dire que la science est maintenant soumise à des impératifs de rentabilité économique ; cela a toujours été vrai. Ce qui est nouveau, c’est que l’économie en soit venue à faire ouvertement la guerre aux humains ; non plus seulement aux possibilités de leur vie, mais aussi à celles de leur survie. C’est alors que la pensée scientifique a choisi, contre une grande part de son passé anti-esclavagiste, de servir la domination spectaculaire. La science possédait, avant d’en venir là, une autonomie relative. Elle savait donc penser sa parcelle de réalité et ainsi elle avait pu immensément contribuer à augmenter les moyens de l’économie. […] la domination spectaculaire a fait abattre l’arbre gigantesque de la connaissance scientifique à seule fin de s’y faire tailler une matraque.

[…] La science de la justification mensongère était naturellement apparue dès les premiers symptômes de la décadence de la société bourgeoise, avec la prolifération cancéreuse des pseudo-sciences dites “de l’homme” ; mais par exemple la médecine moderne avait pu, un temps, se faire passer pour utile, et ceux qui avaient vaincu la variole ou la lèpre étaient autres que ceux qui ont bassement capitulé devant les radiations nucléaires ou la chimie agro-alimentaire. On remarque très vite que la médecine aujourd’hui n’a, bien sûr, plus le droit de défendre la santé de la population contre l’environnement pathogène, car ce serait s’opposer à l’État, ou seulement à l’industrie pharmaceutique.

Sur la propagande et la désinformation

Le concept encore jeune de désinformation a été récemment importé de Russie, avec beaucoup d’autres inventions utiles à la gestion des états modernes.

Debord est d’une actualité brûlante sur le sujet, jugez-en plutôt en gardant à l’esprit qu’il écrit cela en 1988, fruit de sa réflexion et de son analyses depuis sa “société du spectacle” de 1967.

Il faut aussi replacer ce livre des “commentaires” dans son contexte historique subjectif particulier. L’édition originale de ses deux ouvrages fut publiée aux éditions Gérard Lebovici, ami de Debord. Celui-ci fut assassiné dans des circonstances toujours non éclaircies en 1984, soit 4 ans avant la publication des “commentaires”. La dédicace du livre est la suivante:

A la mémoire de Gérard Lebovici, assassiné à Paris le 5 mars 1984, dans un guet-apens resté mystérieux”.

Peut-on en déduire que ses “Commentaires sur la société du spectacle” seraient son règlement de compte avec l’État et l’état profond ? Ce qui est sûr, c’est que 13 ans avant les attentats du 11 septembre 2001 à New York, Debord nous mettait sur la piste du Gladio et du terrorisme institutionnel d’état. En fut-il également la victime ? Indirectement, sans aucun doute.

Ce qui peut s’opposer à une seule vérité officielle doit être forcément une désinformation émanant de puissances hostiles, ou au moins de rivaux et elle aurait été intentionnellement faussée par la malveillance. [..] Contrairement au pur mensonge, la désinformation, et voilà en quoi le concept est intéressant pour les défenseurs de la société dominante, doit fatalement contenir une certaine part de vérité, mais délibérément manipulée par un habile ennemi.

[…]

“La désinformation se déploie maintenant dans un monde où il n’y a plus de place pour la vérification.

Dans ce qui suit Debord fait preuve d’une analyse et d’une clairevoyance exceptionnelle considérant qu’il écrit cela dans les tristement célèbres “années de plomb” qui sévirent en Europe entre le milieu des années 1970 et le milieu des années 1990. Nous allons également voir que dans deux citations spécifiques que nous marqueront d’un (*), il fait une allusion directe à l’assassinat de son éditeur et ami Gérard Lebovici.

Notre société est bâtie sur le secret, depuis les sociétés-écrans qui mettent à l’abri de toute lumière les biens concentrés des possédants jusqu’au ‘secret défense’ qui couvre aujourd’hui un bien immense domaine de pleine liberté extra-judiciaire de l’État.

[…]

C’est ainsi qu’en Italie, lorsque Aldo Moro était prisonnier de Potere Due (Note de R71: ou “Loge P2” maçonnique) ; il n’a pas été détenu dans un bâtiment plus ou moins introuvable, mais simplement dans un bâtiment impénétrable. Il y a toujours un plus grand nombre d’hommes formés pour agir dans le secret ; instruits et exercés à ne faire que cela. […] Enfin, quand il s’agit de leur branche “Action”, ils peuvent également être équipés d’autres capacités de simplification des problèmes étudiés. (*).

[…]

Depuis longtemps on s’est habitué partout à voir exécuter sommairement toutes sortes de gens. Les terroristes connus ou considérés comme tels, sont combattus ouvertement d’une manière terroriste. Le Mossad va tuer au loin Abou Djihad ou les SAS anglais des Irlandais ou la police parallèle du GAL des militants basques. Ceux que l’on fait tuer par de soi-disants terroristes ne sont pas eux-mêmes choisis sans raison ; mais il est généralement impossible d’être assuré de connaître ces raisons. On peut savoir que la gare de Bologne a sauté pour que l’Italie continue d’être ‘bien gouvernée’ ; et ce que sont les ‘escadrons de la mort’ au Brésil et que la Mafia peut incendier un hôtel aux Etats-Unis pour appuyer un racket. Mais comment savoir à quoi ont pu servir en fait, les ‘tueurs fous du Brabant’ ? Il est difficile d’appliquer le principe du Cui prodest ? dans un monde où tant d’intérêts agissants sont si bien cachés. De sorte que, sous le spectaculaire intégré, on vit et on meurt au point de confluence d’un très grand nombre de mystères. (*)

[…]

“Pour tout service de renseignement, sur ce point en accord avec la juste théorie clausewitzienne de la guerre: tout savoir doit devenir un pouvoir.”

[…]

“On se trompe chaque fois que l’on veut expliquer quelque chose en opposant la Mafia à l’État: ils ne sont jamais en rivalité… La Mafia n’est pas étrangère à ce monde ; elle y est parfaitement chez elle. Au moment du spectaculaire intégré, elle règne en fait comme le modèle de toutes les entreprises commerciales avancées.”

[…]

Des réseaux de promotion-contrôle, on glisse insensiblement aux réseaux de surveillance-désinformation. Autrefois, on ne conspirait jamais que contre un ordre établi. Aujourd’hui, conspirer en sa faveur est un nouveau métier en grand développement. Sous la domination spectaculaire, on conspire pour la maintenir et pour assurer ce qu’elle seule pourra appeler sa bonne marche. Cette conspiration fait partie de son fonctionnement même.

[…]

“Depuis que l’art est mort, on sait qu’il est devenu extrêmement facile de déguiser des policiers en artistes… On ouvre des pseudo-musées vides ou des pseudo-centres de recherche sur l’œuvre complète d’un personnage inexistant, aussi vite fait que l’on fait la réputation de journalistes-policiers (Note de R71: ou journalistes-barbouzes comme en zone de guerre hégémonique impérialiste), ou d’historiens-policiers ou de romanciers-policiers. […] Les services secrets étaient appelés par toute l’histoire de la société spectaculaire à y jouer le rôle de plaque tournante centrale ; car en eux se concentrent au plus fort degré les caractéristiques et les moyens d’exécution d’une semblable société.”

[…]

La cohérence de la société du spectacle a, d’une certaine manière, donné raison aux révolutionnaires, puisqu’il est devenu clair que l’on ne peut plus y réformer le plus pauvre détail sans défaire l’ensemble. Mais en même temps, cette cohérence a supprimé toute tendance révolutionnaire organisée en supprimant les terrains sociaux où elle avait pu plus ou moins bien s’exprimer: du syndicalisme aux journaux, de la ville aux livres.

[…]

“ Il existe aussi beaucoup de compagnies privées qui s’occupent de surveillance, protection, enseignement. Les grandes firmes multinationales ont naturellement leurs propres services ; mais égalemement des entreprises nationalisées, même de dimension modeste, qui n’en mènent pas moins leur politique indépendante, sur le plan natonal et quelque fois sur le plan international. On peut voir un groupement industriel nucléaire s’opposer à un groupement pétrolier, bien qu’ils soient l’un et l’autre la propriété du même état et, ce qui est plus, qu’ils soient dialectiquement unis l’un à l’autre par leur attachement à maintenir élevé le cours du pétrole sur le marché mondial.. Chaque service de sécurité d’une industrie particulière combat le sabotage chez lui et au besoin l’organise chez le rival.”

[…]

Le destin du spectacle n’est certainement pas de finir en despotisme éclairé. Il faut conclure qu’une relève est imminente et inéluctable dans la caste des cooptés qui gère la domination et notamment dirige la protection de cette domination.”

Guy Debord avait-il prévu le Nouvel Ordre Mondial que l’oligarchie s’applique à mettre en action ? Debord est mort à la fin de l’ère Reagan et au début de l’ère Bush (père), qui a dit dans un discours en 1991 qu’ils travaillaient à l’établissement d’un “nouvel ordre mondial”…

Guy Debord disait en 1967: “L’anarchisme a réellement conduit en 1936 [en Espagne], une révolution sociale et l’ébauche la plus avancée qui fut jamais d’un pouvoir prolétarien.