Archive pour terrorisme d’état

1977-2017 Pierre Clastres, l’héritage d’un anthropologue politique 40 ans après sa mort… (version PDF)

Posted in actualité, altermondialisme, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 29 juillet 2017 by Résistance 71

Résistance 71

29 juillet 2017

 

Le 29 juillet 1977 disparaissait dans un accident de voiture l’anthropologue politique Pierre Clastres dont le travail, certes inachevé, a marqué l’étude anthropologique. Nous avons publié en hommage à son travail des plus utiles, une compilation de ses écrits en plusieurs parties que Jo de JBL1960 nous a superbement regroupé en un PDF que nous publions ci-dessous.

Imprimez-le, lisez-le, diffusez-le, excellente lecture de vacances pour revenir plus politiquement conscient à la « rentrée ».

 

1977-2017 Hommage à Pierre Clastres (version PDF)

 

Bonne lecture à toutes et à tous !

L’histoire, l’anthropologie et les sciences sociales pour un changement radical de paradigme politique…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, canada USA états coloniaux, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 27 juillet 2017 by Résistance 71

Nous confirmons à notre plus modeste niveau ce qui est avancé ici: si l’histoire est importante pour comprendre aujourd’hui et potentiellement anticiper demain, elle ne suffit pas lorsque l’on cherche des solutions aux maux générés par le système politico-économique qui a été forcé sur les peuples du monde.
Lorsqu’on recherche des solutions véritables, c’est à dire résolument hors du système, une fois compris qu’il n’y a aucune solutions en son sein, alors nous devons agir recours à d’autres disciplines pour comprendre et analyser, puis synthétiser les données afin de pouvoir donner un visage à un changement de paradigme politique. Pour cela il est nécessaire de faire appel à la recherche et l’analyse en anthropologie, ethnologie, archéologie, sociologie, philosophie. C’est la démarche que nous avons adopté ici et qui nous a permis d’y voir bien plus clair et d’envisager un embryon de solution au marasme étatisé-capitaliste en cours qui nous amène, à dessein, droit dans le mur.
Nous sommes d’accord pour dire qu’une des meilleurs « synthèses » en application de terrain depuis plus de 20 ans est celle de l’expérience zapatiste du Chiapas au Mexique, que nous citons souvent dans ces colonnes. Les chemins menant à la société des sociétés convergent finalement…

~ Résistance 71 ~

 

Entretien avec Jérôme Baschet sur l’histoire, l’anthropologie, l’école et l’expérience de l’autonomie au Chiapas

 

La Voie du jaguar

 

24 juillet 2017

 

Source: http://www.lavoiedujaguar.net/Un-entretien-avec-Jerome-Baschet

 

Dans “Corps et âmes”, votre analyse historique débouche sur un élargissement anthropologique, où l’on quitte l’Occident pour le monde entier, et le Moyen Âge pour des temps qui sont à sa frontière (intérieure ?) et jusqu’à aujourd’hui. Pensez-vous en général que l’histoire doive s’élargir aux sciences sociales, afin d’y trouver une autre utilité sociale ? Dans la réflexion des chercheurs ? Dans l’enseignement ?

Il est clair, pour moi, que l’histoire fait partie du champ des sciences sociales et qu’elle doit se penser comme telle. Si elles ont des « terrains » différents, c’est-à-dire des modes de relation différents à leurs « sources », toutes les sciences sociales ont un même objectif essentiel : comprendre les logiques des structures sociales et leurs dynamiques de transformation, dans la diversité des expériences qui composent la géo-histoire de l’humanité et de ses multiples milieux. Au cours du XXe siècle, c’est la rencontre avec les autres sciences sociales qui a permis les plus féconds renouvellements de la discipline historique : la sociologie pour Marc Bloch et Lucien Febvre, la géographie notamment, pour Fernand Braudel, l’anthropologie pour Jacques Le Goff, qui en a tiré la proposition d’une « anthropologie historique ». Cela, pour ne mentionner que quelques exemples, parmi d’autres possibles.

Il me semble qu’aujourd’hui l’un des enjeux les plus aigus de la discipline historique consiste à développer des formes de comparatisme à la fois ambitieuses et rigoureuses. Cela n’a rien d’aisé, mais c’est indispensable au moment où semble s’imposer une nouvelle histoire globale, volontiers pensée à l’échelle de la planète. Or, tous les mondes sociaux qui ont composé les mondes du passé ne peuvent être analysés seulement sous l’angle de leurs « connexions » : il faut aussi être capable d’en mesurer les écarts, pour pouvoir les situer à leur juste place, les uns par rapport aux autres, sans essentialiser les différences (par exemple entre Occident et Orient) mais sans non plus exclure, par principe, de véritables singularités (sinon, comment comprendre la domination que l’Europe a imposée à presque tous les autres peuples du monde ?). Pour cela, l’histoire a besoin du secours de l’anthropologie, dont l’expérience en matière de comparatisme est bien plus ancienne et profonde.

Toutes ces questions ne concernent pas seulement la recherche et pourraient utilement trouver place dans l’enseignement secondaire. À travers les classes d’histoire, c’est bien à la compréhension de la multiplicité des formes de l’expérience collective qu’il s’agit d’introduire. Cela passe par la réflexion sur notre propre histoire, mais aussi sur celle des autres grandes trajectoires civilisationnelles, comme c’est le cas dans les programmes actuels. Mais du point de vue de l’objectif même des sciences sociales, le privilège accordé aux « Grandes Civilisations » est tout à fait indu et l’omission des sociétés qu’on disait autrefois « primitives » ne se justifie nullement (en réalité, seul le fait de voir dans l’État la forme légitime de l’organisation politique, permettant d’échapper au chaos de la guerre de tous contre tous, conduit à cette situation). Si on pense au contraire que les sociétés qu’on ne dit plus « primitives » sont tout aussi indispensables que les « Grandes Civilisations » à notre compréhension de l’expérience humaine dans sa diversité, alors, un recours accru à l’anthropologie devrait s’imposer. Les Indiens guaranis, par leur philosophie politique, ou les Achuars, par leur rapport aux non-humains, ont tout autant à nous apprendre que la Chine impériale des Ming !

Dans Adieux au capitalisme, quand vous abordez, brièvement, le domaine de l’école, c’est pour envisager une déscolarisation au moins partielle, dans la foulée d’Ivan Illich. Par ailleurs, il est fait allusion aux écoles zapatistes et, dans Enfants de tous les temps…, le « modèle École » est envisagé de manière plus constructive (par Vaneigem notamment). Ne pourrait-on pas envisager de considérer que les classes ou les écoles populaires (car actuellement l’enseignement à la maison ou dans des écoles indépendantes est le fait de membres des classes aisées) où est pratiquée une autre pédagogie, par exemple inspirée de Freinet ou de Freire, appartiennent à ces « espaces libérés » dont vous prônez l’expansion ?

C’est vrai que, dans Adieux au capitalisme, j’insiste surtout sur la déscolarisation, dans une démarche fortement inspirée par Ivan Illich, dont la pensée est très présente au Mexique, et notamment à l’Université de la Terre, à San Cristóbal de Las Casas. Cela est lié aussi à la perspective générale d’une déspécialisation qui me semble devoir caractériser le mouvement vers un monde libéré des logiques capitalistes — lesquelles poussent la division du travail et les dynamiques d’hyper-spécialisation à un point jamais atteint auparavant, qui dessaisit chacun d’une multitude de capacités à faire et aboutit souvent à des situations absurdes (comme le fait d’acheter des salades prélavées sous plastique, parce que la presse temporelle généralisée est telle qu’on croit ne pas avoir deux minutes pour faire le geste simple de laver une salade — ce qui implique qu’il existe de lourdes infrastructures, coûteuses en matériaux et en énergie, pour industrialiser la production de quelque chose d’aussi élémentaire qu’une salade).

En fait, je parle d’une déscolarisation partielle (une part des apprentissages pouvant se dérouler dans les divers espaces du faire collectif, une autre dans des lieux spécifiques, auxquels pourraient participer des personnes dont le rôle serait en grande partie de coordonner les échanges avec les détenteurs de savoirs particuliers). Mais, surtout, il ne doit y avoir, en cette matière, nul dogmatisme. Du type École ou déscolarisation (complète). Les expériences ne peuvent être que multiples, et évolutives. Du reste, dans l’expérience de l’autonomie zapatiste, l’attachement à la forme-École reste très fort, même si ses modes d’organisation et l’esprit qui l’anime s’écartent nettement du modèle dominant.

Les expériences pédagogiques alternatives, menées au sein de la forme-École, peuvent-elles être qualifiées d’« espaces libérés » ? 

Oui, assurément. Il faut pour cela préciser que je ne parle pas d’espaces entièrement libérés, purs de toute ingérence des formes de domination constitutives de la société de la marchandise. Il suffit qu’ils soient en procès de libération, en lutte contre la reproduction de la tyrannie et de la destruction capitalistes. Tout ce que nous faisons pour desserrer l’emprise de ces logiques, pour nous déprendre d’automatismes que nous reproduisons souvent nous-mêmes, dans la perspective qu’il est possible de nous avancer vers la construction de mondes non capitalistes, tout cela nous aurions, en effet, intérêt à nous le représenter comme la création et la défense d’espaces libérés.

Dans vos différents ouvrages, vous juxtaposez des centres d’intérêt dont on voit à la fois la spécificité et le lien : description des formes variées de l’enfance et de la manière dont elle a été et est considérée (Enfants de tous les temps, de tous les mondes), réflexion sur ce que peut être l’anticapitalisme aujourd’hui (Adieux au capitalisme. Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes), histoire médiévale permettant d’éclairer le contemporain (Corps et âmes pour le dernier). On est à mille lieux de l’homme de parti d’autrefois, pliant tout champ de réflexion à un unique lit de Procuste, mais on est également éloigné de la préciosité indifférente de nombre d’intellectuels du temps présent. N’y a-t-il pas là une figure nouvelle de l’engagement intellectuel ?

Pour moi, l’expérience concrète de la vie au Chiapas, au contact de la lutte d’hommes et de femmes, à la fois ordinaires et extraordinaires, qui construisent jour après jour un autre monde — le leur — en s’efforçant de repousser l’hétéronomie capitaliste, est ce qui a bouleversé ma vie et, accessoirement, mon travail comme historien. Cela m’a conduit à divers mélanges des genres qui, sans eux, n’auraient probablement pas eu lieu.

Par exemple, entre passé et présent. Il est clair que, du point de vue des luttes, du point de vue du désir de transformation sociale, l’histoire s’écrit au présent. Elle commence nécessairement par le présent. Marc Bloch avait déjà clairement souligné que le rapport entre présent et passé est constitutif du savoir historique. On le répète depuis, à sa suite. Mais, le plus souvent, sans en tirer toutes les conséquences. Or, si l’histoire pense le passé depuis le présent qui est le sien, penser ce présent devrait faire pleinement partie de sa tâche et être assumé comme tel (et pas seulement comme une réflexion menée à titre personnel).

Encore faut-il préciser que penser l’histoire depuis le présent n’oblige à nul enfermement dans ce présent. C’est là au contraire la principale maladie qui, aujourd’hui, affecte l’histoire, dans une époque où prévaut ce que François Hartog a appelé le présentisme. Oublieux de l’histoire et niant tout horizon alternatif, le présentisme nous voue à la fatalité de la réalité existante. C’est très exactement ce que proclamait François Furet, en même temps qu’il décrétait la « fin de la Révolution » : « Nous sommes condamnés à vivre dans le monde dans lequel nous vivons. » Les luttes réelles et les formes de rébellion et de résistance qui se manifestent un peu partout nous permettent de penser que cette sentence peut être démentie. Et l’histoire, jointe aux autres sciences sociales, en nous faisant voir, depuis le présent, d’autres mondes possibles, dans le passé et dans le futur, devrait alimenter la critique de ce présent et nourrir le désir d’échapper à la puissance de destruction, écologique et psychique, qui en émane, de façon sans cesse plus dévastatrice. Je ne sais pas si cela fait l’utilité sociale de l’histoire, mais c’est en tout cas ce qui nous la rend infiniment précieuse.

Cet entretien avec Jérôme Baschet

a été réalisé pour la revue de Questions de classe(s)

Résistance au colonialisme: En finir avec la sémantique colonialiste… (Steven Newcomb)

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Lectures connexes:

« Interdire un droit païen de domination »

Notre dossier: La sémantique colonialiste (Steven Newcomb)

« Païens en terre promise, décoder la doctrine chrétienne de la découverte » (Steven Newcomb, version pdf)

 

Les constructions imposées et intrusives de l’esprit européen

 

Steven Newcomb

 

22 juillet 2017

 

url de l’article original:

https://indiancountrymedianetwork.com/news/opinions/invasive-imposed-constructs-european-mind/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

La théorie du “titre aborigène” est un ensemble d’idées produit par l’esprit euro-américain, par des métaphores et autres constructions mentales, qui, au moyen d’une vague d’actes génocidaires, fut imposé par la force sur nos peuples et nations originels, ainsi que bien d’autres idées de provenance étrangère. La “théorie du titre indigène” est focalisée sur le livre “Indian Pueblo Water Rights,” co-écrit par Charles T. DuMars, Marilyn O’Leary et Albert E. Utton. Le premier développement du chapitre 3, “The Pueblo Water Right as Aboriginal,” , parle du développement historique de la “théorie du titre aborigène”.

Au moment de l’exploration et de la colonisation européenne de l’Amérique du Nord, les seuls habitants du sous-continent étaient les Indiens.” nous disent les auteurs. Avant que les chrétiens européens n’amènent de manière invasive les mots d’”Indien” ou d’Indiens” sur cette terre maintenant usuellement appelée “l’Amérique du Nord”, il n’y avait personne vivant ici, qui était identifié par ce nom. Pas une seule nation originelle dans cette partie de la planète s’identifiant du nom “d’indien” ou “Indiens”. Pour le dire autrement, avant que les envahisseurs christo-européens n’envahissent notre partie de la planète, absolument personne ici ne vivait sous ce nom “d’Indien”, absolument personne.

De tels termes sont des métaphores, mentalement et linguistiquement inventées par les Européens et, soutenues par des formes et moyens variés de force, projetés par les Européens sur ces peuples et nations vivant dans une vaste zone géographique que les Européens d’il y a longtemps connaissaient sous le non des “Indes”. Nos peuples et nations n’étaient pas, si ce n’est dans l’imaginaire et le langage des chrétiens ainsi que leurs activités mentales, connus sour le vocable “d’Indiens”.  Nos ancêtres ne furent connus sous ce nom qu’en direct résultat de l’imposition de leur langage et idées par les christo-européens sur nos ancêtres. Les chrétiens européens ont mentalement projeté des mots et des idées tels qu’Indiens” et “occupation indienne”, ils affirmèrent ensuite “voir” ces apports exogènes alors qu’ils n’étaient que leurs propres projections mentales et linguistiques.

Le livre “Indian Pueblo Water Rights” parle de “l’occupation indienne des terres” sans jamais mentionner que “l’occupation indienne” est une idée totalement inventée par les Européens, puis imposée sur  nos peuples et nations et leurs territoires. Les auteurs disent: “L’occupation originale des sols indienne est appelée possession aborigène et porte avec elle le titre aborigène d’occupation des sols.” Leur utilisation du mot “originale” pose la question “originale de quoi ?” L’expression utilisée “l’occupation originale indienne” suggère que le concept ou idée “d’occupation des sols indienne” a un point de départ ou un endroit d’origine. A la réflexion, cet “endroit” d’origine est trouvé dans les opérations imaginaires de l’esprit intrusif et envahisseur européen. Pour insister plus avant sur leur vision, les auteurs ajoutèrent une note de bas de page où ils écrivent: “Il n’y a aucun doute que les Indiens Pueblo étaient les occupants aborigènes originels.” Cette mention du “aucun doute” rend pour sûr la terminologie imposée “d’occupants aborigènes” comme factuelle, vraie, et correcte basée sur une “observation” objective.

De plus, en utilisant le mot “étaient”, les auteurs commentent sur le “fait d’être” des Indiens Pueblo, suggérant par là, comme si c’était un fait physique, que les “Indiens” Pueblo étaient des “occupants aborigènes”, indépendants de l’esprit des Européens chrétiens, plutôt que le résultat des idées politiquement et subjectivement motivées de l’esprit des dhrétiens européens.

Ces concepts sont le résultat direct de la façon de penser européenne en matière de colonisation au sujet de peuples et de nations existant sur ce continent bien avant que ces colons n’eurent envahi l’endroit. Considérant ces faits importants, nous sommes alors capables de comprendre que des idées qui furent estimées être “vraies” par les chrétiens européens, n’étaient en fait “vraies” que dans le contexte des assomptions de domination de ces Européens sur nos peuples et nations existant sur place bien avant que la colonisation européenne ne commence.

Bref, le concept “d’occupation des sols Indienne” n’a rien à voir avec avec le comment les peuples originels du continent se percevaient et se comprenaient eux-mêmes et leurs relations avec la terre et territoires sur lesquels ils vivaient. Les concepts européens dérivaient de l’esprit européen (ethno/euro-centrisme) et non pas de l’esprit des peuples natifs de l’endroit. (NdT: aucune universalité là-dedans, ce ne sont même pas des “concepts” puisqu’un concept est juste et universel par définition, ce ne sont que des impositions résultant donc de la projection mentale eurocentrique des colonisateurs, imposées par la force, la ruse et le mensonge..).

Au lieu de se concentrer sur le développement “historique” du “titre aborigène”, les auteurs de l’ouvrage nous auraient rendu un fier service s’ils avaient focalisé sur le développement mental des colonisateurs et de leurs idées sur le “titre aborigène” et “l’occupation des sols aborigène”. Une vision des plus utiles aurait vu le jour en dénonçant les mots et les idées comme “indiens”, “occupation”, “occupants aborigènes”, “possession aborigène” et “titre aborigène” et étant des mots et des constructions mentales imposés par les Européens chrétiens, imposés sur nous sans le libre consentement de nos nations originelles. Ceci est vrai en regard de tout le répertoire de langue anglaise (ou espagnol, pour ceux qui ont été colonisés par L’Espagne, ou portugais pour la colonisation portugaise…)

Il aurait aussi été utile de voir que les auteurs de Pueblo Indian Water Rights avaient mentionné que ces mots et idées européens n’étaient pas et ne sont toujours pas des caractéristiques physiques du monde naturel. Aucun de ces mots ou idées ne sont provenus de la pensée indépendante européenne ou indépendamment de quelque système linguistique que ce soit. Pour être plus précis, les co-écrivains du livre auraient dû écrire: “Il n’y a aucun doute que les Espagnols et autres chrétiens européens, ont mentalement conceptualisé et nommé unilatéralement les Indiens Pueblo comme ‘aborigènes’ et ‘occupants aborigènes’, ayant une ‘possession aborigène’ “.

Cette ligne d’analyse mène en fait à ceci: Nos peuples et nations originels n’ont pas développé mentalement ou linguistiquement ces mots et idées qui sont toujours maintenant utilisés dans les états variés de domination pour opprimer nos vies et nos territoires. Comment donc est venue cette assertion que nous sommes de droit les sujets des “colonisateurs”, de leurs mots et de leurs idées sans notre libre consentement ? Ceci s’est produit et a été maintenu avec succès parce que nous ne passons pas assez de temps à questionner et à défier les mots et les idées des colons comme “le titre aborigène”, le “titre d’occupation des sols aborigène” le tout fondé sur la vision et la présence chrétienne (“découverte”) sur des terres non-chrétiennes.

Résistance au colonialisme: Le droit de résister à tout envahisseur, en Palestine ou ailleurs, est reconnu de tous

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« Resister, c’est ne pas consentit au mensonge. »
« Dans un tel monde de conflit, un monde de victimes et de bourreaux, il est du devoir des pensants de ne pas être du côté des bourreaux. »
~ Albert Camus ~

« Le conflit est la sage-femme de la conscience critique. »
~ Paolo Freire ~

 

Les Palestiniens ont un droit legal à la résistance armée

 

Stanley L. Cohen*

 

24 juillet 2017

 

Source: http://chroniquepalestine.com/palestiniens-droit-legal-resistance-armee/

 

* Stanley L Cohen est un avocat et militant des droits de l’homme, spécialisé sur le Moyen-Orient et l’Afrique.

l est temps pour Israël d’accepter le fait suivant : en tant que peuple occupé, les Palestiniens ont le droit de résister – de toutes les manières possibles.

Il y a longtemps de cela, il avait été convenu que la résistance et même la lutte armée contre une force d’occupation coloniale n’étaient pas seulement reconnues par le droit international, mais précisément approuvées.

Conformément au droit international humanitaire, les guerres de libération nationale ont été expressément reconnues en tant que telles par l’adoption du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève de 1949 (pdf), en tant que droit protégé et essentiel des peuples occupées à travers le monde.

Dans une évolution pleine de vitalité dans le droit humanitaire, il y a des décennies, l’Assemblée générale des Nations Unies (UNGA) – une fois présentée comme la conscience collective du monde – a noté le droit des peuples à l’autodétermination, à l’indépendance et aux droits de l’homme.

En effet, dès 1974, la résolution 3314 de l’Assemblée Générale des Nations Unies [AGNU] a interdit aux États-membres « toute occupation militaire, même temporaire ».

Dans la partie la plus lourde de signification, la résolution a non seulement affirmé le droit « à l’autodétermination, à la liberté et à l’indépendance […] des peuples privés de ce droit, […] en particulier les peuples sous régimes coloniaux et racistes ou autres formes de domination étrangère », mais a noté le droit des peuples occupés « à lutter … et à chercher et obtenir un soutien » dans cet effort.

Le terme « lutte armée » a été intégré dans cette résolution sans définition précise, comme beaucoup d’autres qui ont précédé et qui ont maintenu le droit des populations indigènes à expulser un occupant.

Cette imprécision devait disparaître le 3 décembre 1982. Ce jour-là, la résolution 37/43 de l’Assemblée générale des Nations Unies a supprimé tout doute ou débat sur le droit légal des peuples occupés à résister aux forces d’occupation par tous les moyens reconnus. La résolution réaffirma « la légitimité de la lutte des peuples pour l’indépendance, l’intégrité territoriale, l’unité nationale et la libération de la domination coloniale et étrangère, par tous les moyens disponibles, y compris la lutte armée ».

Israël se berce d’illusions

Bien qu’Israël ait tenté, à maintes reprises, de faire supprimer le sens dépourvu d’ambiguïté de cette résolution précise – et de placer ainsi son occupation d’un demi-siècle en Cisjordanie et à Gaza au-delà de son champ application – c’est un effort voué à l’échec et une illusion si on s’en tient au vocabulaire exigeant de la déclaration elle-même.

Dans la partie la plus significative, l’article 21 de la résolution condamne fermement « les activités expansionnistes d’Israël au Moyen-Orient et le bombardement permanent des civils palestiniens, qui constituent un obstacle sérieux à la réalisation de l’autodétermination et de l’indépendance du peuple palestinien ».

N’hésitant jamais à réécrire l’histoire, et cela bien avant la création des Nations Unies, les sionistes européens se considéraient comme un peuple sous occupation tandis qu’ils émigraient en Palestine.

En effet, 50 ans avant que l’ONU ne parle du droit à la lutte armée comme moyen de libération des peuples indigènes, les sionistes européens se sont attribués frauduleusement le même concept alors que l’Irgun, Lehi et d’autres groupes terroristes imposaient toute une décennie de chaos mortel.

Au cours de cette période, ils ont massacré non seulement des milliers de Palestiniens indigènes, mais ils se sont attaqués aussi à la police et au personnel militaire britanniques qui avaient longtemps maintenu une présence coloniale sur place.

Une histoire des attaques sionistes

Peut-être, alors que les Israéliens s’assoient pour pleurer la perte de deux de leurs soldats qui ont été abattus la semaine dernière à Jérusalem – dans ce que beaucoup considèrent comme un acte de résistance légitime – un retour d’un minimum de mémoire pourrait simplement replacer les événements dans leur contexte historique.

Il y a longtemps, traitant les Britanniques de force d’occupation dans « leur patrie », les sionistes ont ciblé la police britannique et les unités militaires sans la moindre pitié dans toute la Palestine et ailleurs.

Le 12 avril 1938, l’Irgun a assassiné deux policiers britanniques dans un attentat à la bombe dans un train à Haïfa. Le 26 août 1939, deux officiers britanniques ont été tués par une mine placée par Irgun à Jérusalem. Le 14 février 1944, deux agents de police britanniques ont été abattus lorsqu’ils ont tenté d’arrêter des gens qui avaient collé des affiches sur les murs de la ville d’Haïfa. Le 27 septembre 1944, plus de 100 membres de l’Irgun ont attaqué quatre postes de police britanniques, blessant des centaines d’officiers. Deux jours plus tard, un agent de police britannique de haut rang du Service du renseignement a été assassiné à Jérusalem.

Le 1er novembre 1945, un autre policier a été tué alors que cinq trains ont été l’objet d’attaques à la bombe. Le 27 décembre 1945, sept officiers britanniques ont perdu la vie dans une attaque à la bombe au siège de la police à Jérusalem. Entre le 9 et le 13 novembre 1946, les membres juifs « souterrains » ont lancé une série d’attentats à la bombe et aux mines antipersonnel dans les gares ferroviaires, dans les trains et les tramways, tuant 11 soldats et policiers britanniques et huit soldats arabes.

Quatre autres officiers ont été assassinés lors d’une autre attaque sur un quartier général de la police le 12 janvier 1947. Neuf mois plus tard, quatre policiers britanniques ont été assassinés lors d’une attaque de banque commise par l’Irgun et, trois jours plus tard, le 26 septembre 1947, 13 autres agents étaient tués dans une autre attaque terroriste sur un poste de police britannique.

Ce ne sont que quelques-unes des nombreuses attaques dirigées par des terroristes sionistes contre la police britannique, considérés par la plupart des Juifs européens comme des cibles légitimes d’une campagne qu’ils ont qualifiée de « libération » contre une force d’occupation.

Tout au long de cette période, les terroristes juifs ont également entrepris d’innombrables attaques qui n’ont épargné aucune partie de l’infrastructure britannique et palestinienne. Ils ont frappé les installations militaires et policières britanniques, les bureaux du gouvernement et les navires, souvent avec des bombes. Ils ont également saboté les chemins de fer, les ponts et les installations pétrolières.

Des dizaines de cibles économiques ont été attaquées, dont 20 trains endommagés ou faits dérailler, et cinq stations ferroviaires. De nombreuses attaques ont été menées contre l’industrie pétrolière, dont une, en mars 1947, sur une raffinerie de la Shell à Haifa qui a détruit quelque 16 000 tonnes de pétrole.

Des terroristes sionistes ont tué des soldats britanniques dans toute la Palestine, en utilisant tout type de pièges, des embuscades, des tireurs d’élite et des véhicules bourrés d’explosifs.

Une attaque, en particulier, résume le terrorisme de ceux qui – sans aucun support dans le droit international – n’ont vu aucune limitation à leurs efforts pour « libérer » un terrain sur lequel ils avaient en grande partie récemment émigré.

En 1947, l’Irgun a enlevé deux sous-officiers du Corps d’intelligence de l’armée britannique et menacé de les pendre si la condamnation à mort de trois de ses membres était maintenus. Lorsque les trois membres de l’Irgun ont été exécutés par pendaison, les deux sergents britanniques ont été pendus en représailles, et leurs corps remplis d’explosifs ont été laissés dans un bosquet d’eucalyptus.

En annonçant leur exécution, l’Irgun a déclaré que les deux soldats britanniques avaient été pendus après leur condamnation pour « activités criminelles anti-hébraïques » qui comprenaient : l’entrée illégale dans la patrie hébraïque et l’appartenance à une organisation terroriste criminelle britannique – connue sous le nom d’armée d’occupation – qui était « responsable de la torture, du meurtre, de la déportation et du refus du droit à la vie pour le peuple hébreu ». Les soldats ont également été accusés de possession illégale d’armes, d’espionnage anti-juif en civil et de projets hostiles prémédités contre les forces clandestines.

Bien au-delà des limites territoriales de la Palestine, à la fin des années 1946-1947, une campagne continue de terrorisme a visé les Britanniques. Des actes de sabotage ont été effectués sur les routes de transport militaires britanniques en Allemagne. Le Lehi a également essayé, sans succès, de lancer une bombe sur la Chambre des communes à partir d’un avion affrété en provenance de France et, en octobre 1946, il a attaqué à la bombe l’ambassade britannique à Rome.

Un certain nombre d’autres engins explosifs ont été désamorcés dans et autour des cibles stratégiques à Londres. Quelque 21 lettres piégées ont été adressées, à plusieurs reprises, à des personnalités politiques britanniques de premier plan. Beaucoup de ces missives ont été interceptées, tandis que d’autres ont atteint leurs destinataires mais en étant identifiées comme tel avant qu’elles n’explosent.

Le prix élevé de l’autodétermination

L’autodétermination est une voie difficile et coûteuse pour les occupés. En Palestine, quelle que soit l’arme choisie – qu’il s’agisse de la parole, du stylo ou de l’arme à feu – il y a un prix très lourd à payer pour son utilisation.

Aujourd’hui, « dire la vérité face au pouvoir » est devenu un incantation magique de résistance populaire dans les cercles et les sociétés néolibérales. En Palestine, cependant, pour les occupés et les opprimés, c’est un chemin absolument sûr vers la prison ou la mort. Pourtant, pour des générations de Palestiniens dépouillés du moindre souffle d’air pouvant évoquer un sentiment de liberté, l’histoire enseigne qu’il n’y a tout simplement aucun autre choix.

Le silence est une capitulation. Se taire, c’est trahir tous ceux qui sont venus avant et tous ceux qui viendront après.

Pour ceux qui n’ont jamais ressenti le joug constant de l’oppression, ni l’ont vu de près, c’est une vision au-delà de la raison. L’occupation est lourde pour l’occupé, chaque jour, de toutes les manières, en limitant ce que vous êtes et ce que vous pouvez oser devenir.

La présence constante des barrages militaires, des armes à feu, des ordres, de la prison et de la mort sont des compagnons de voyage pour les occupés, que ce soit des nourrissons, des adolescents au printemps de la vie, des personnes âgées ou ceux piégés dans des limites artificielles de frontières sur lesquelles ils n’ont aucun contrôle.

Aux familles des deux policiers druzes israéliens qui ont perdu la vie en essayant de contrôler un lieu qui ne leur appartenait pas, je transmets mes condoléances. Ces jeunes hommes, cependant, n’ont pas été perdus pour le bien d’une « résistance », mais volontairement sacrifiés pour une vicieuse occupation qui n’a aucune légitimité.

En fin de compte, s’il y a un deuil, ce doit être pour les 11 millions d’occupés, en Palestine ou à l’extérieur, en tant que réfugiés apatrides, dépouillés d’une voix et de la moindre chance dans la vie, alors que le monde présente des excuses motivées en grande partie par les paquets cadeaux en retour qui portent l’étoile de David.

Il n’y a pas un jour sans que la gargouille sioniste ne surplombe un nourrisson palestinien enveloppé dans un linceul funèbre, privé de vie parce que l’électricité ou la liberté de mouvement sont devenus un privilège pervers qui soumet des millions d’otages aux caprices politiques de quelques-uns. Qu’ils soient israéliens, égyptiens, ou qu’il s’agisse de ceux qui osent se prétendre la direction politique palestinienne, la responsabilité des infanticides à Gaza est la leur, et à eux seuls.

« S’il n’y a pas de lutte, il n’y a pas de progrès »

Les trois jeunes hommes, cousins, qui ont volontairement sacrifié leur vie dans l’attaque contre les deux officiers israéliens à Jérusalem, ne l’ont pas fait comme un geste sans signification né du désespoir, mais plutôt comme une déclaration personnelle de leur fierté nationale, dans la lignée de beaucoup d’autres qui avaient compris que le prix de la liberté peut parfois signifier tout perdre.

Pendant 70 ans, il n’y a pas eu un jour sans la mort de jeunes femmes et hommes palestiniens qui, tragiquement, ont trouvé plus de dignité et de liberté dans le martyre que dans une vie soumise et passive contrôlée par ceux qui ont osé définir les paramètres de ce que serait leur vie.

Des millions d’entre nous dans le monde entier rêvons d’un meilleur temps et d’un meilleur lieu pour les Palestiniens … [pour qu’ils soient] libres de déployer leurs ailes, de se lever, de découvrir qui ils sont et ce qu’ils souhaitent devenir. Jusque-là, je ne pleurerai pas la perte de ceux qui arrêtent leur vol. Au lieu de cela, j’applaudis ceux qui osent lutter, osent gagner par tous les moyens nécessaires.

Il n’y a pas de magie à la résistance et à la lutte. Celles-ci transcendent le temps et le lieu et tirent leur sens et leur ardeur dans l’inclinaison naturelle qui nous conduit tous à vouloir être libres – libres de déterminer le déroulement de nos propres vies.

En Palestine, il n’existe pas une telle liberté. En Palestine, le droit international reconnaît les droits fondamentaux à l’autodétermination, à la liberté et à l’indépendance des occupés. En Palestine, cela inclut le droit à la lutte armée, si nécessaire.

Il y a longtemps, le célèbre abolitionniste Frederick Douglass, lui-même ancien esclave, écrivait sur ce qu’est la lutte. Ces mots ne résonnent pas moins aujourd’hui, en Palestine, qu’ils ne l’ont fait il y a 150 ans au cœur des plantations du sud des États-Unis :

« S’il n’y a pas de lutte, il n’y a pas de progrès. Ceux qui professent vouloir la liberté, et pourtant critiquent l’action, sont des hommes qui veulent des récoltes sans labourer le sol. Ils veulent de la pluie sans tonnerre et sans foudre. Ils veulent l’océan sans la peur du rugissement de ses eaux immenses. Cette lutte peut être morale, ou elle peut être physique, ou être à la fois morale et physique, mais elle doit être une lutte. Le pouvoir ne concède rien sans une exigence. Il ne l’a jamais fait et ne le fera jamais. »

Résistance au colonialisme: L’origine pseudo-légale raciste de l’ordre colonialiste zuniens (Steven Newcomb)

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Interdire un “droit païen” de domination

 

Steven Newcomb

 

19 juillet 2017

 

url de l’article original:

https://indiancountrymedianetwork.com/news/opinions/disallowing-heathen-right-domination/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Lorsqu’un écrivain exprime une réalité particulière, la “réalité” exprimée est alors créée par l’esprit de l’écrivain. Lorsque le juge de la Cour Suprême des Etats-Unis (CSEU) John Marshall a écrit le compte-rendu du verdict de la CS dans l’affaire Johnson c. M’Intosh en 1823, il a mentalement créé cette version de la “réalité”: A chaque fois qu’un “peuple chrétien” localise une terre habitée par des païens, ceci donne automatiquement aux chrétiens un “titre [de propriété] ultime” sur cet endroit non-chrétien.

Ce que disait en fait Marshall dans ce rendu de l’affaire Johnson est ceci: Lorsque les chrétiens européens ont fait voiles vers quelques endroits non-chrétiens où aucun chrétiens n’avaient jamais été, les chrétiens se sont mentalement, métaphoriquement imaginés comme ayant ou “détenant” le titre de propriété sur les terres et les nations impliquées. Mais il y a quelque chose que Marshall n’a pas expliqué. Si ces évènements engendrant le “titre” se sont bien passés, ils ne se sont pas produits physiquement, ils se sont produits MENTALEMENT, comme le résultat d’un processus de pensée des chrétiens au sujet des terres “n’étant pas possessions d’un prince chrétien”. Les guillemets de ce qui précède sont mis pour noter le côté imaginaire et mental des constructions métaphoriques que nous sommes maintenant capables d’identifier, de défier et de contester mentalement avec notre propre processus de pensée.

Marshall a utilisé son écriture de la décision de l’affaire Johnson c. M’Intosh pour créer une version fondatrice d’une réalité juridique fondée sur la relation chrétien/non-chrétien. Il l’a fait en créant mentalement et en narrant une histoire particulière au nom de la CSEU. Ce fut une histoire que lui et le reste des juges de la CS avaient l’intention de faire garder par le gouvernement des Etats-Unis afin de pouvoir utiliser les profits et bénéfices de tout ceci politiquement et économiquement pour leurs générations futures et, plus important encore, comme moyen de créer et d’exercer un système de domination sur nos nations natives du continent.

Comme base de cette histoire qu’il racontait au nom des Etats-Unis, Marshall utilisait des mots et des idées en provenance d’anciens documents comme les bulles pontificales du Vatican et les chartes royales anglaises. Ces documents, de la même façon, émanèrent des esprits de leurs auteurs et furent mis en œuvre par les pouvoirs politiques et leurs institutions. Marshall expliquait une histoire au sujet du comment l’affirmation d’un droit chrétien de domination fut en premier lieu mentalement créé dans “les Amériques” (l’Île de la Grande Tortue) et c’est pourquoi il écrivit ceci:

Aucune des puissances d’Europe ne donna plus son consentement à ce principe [de domination] et ce sans équivoque possible, que l’Angleterre. Les documents à ce sujet sont nombreux et complets. Dès 1496, le monarque anglais donna une commission aux Cabots [père et fils] pour découvrir des pays et terres jusqu’ici inconnus du peuple chrétien et d’en prendre possession au nom du roi d’Angleterre. Dans la commission à John Cabot et à ses fils était inclue une présomption qu’un monarque chrétien (en l’occurence le roi Henri VIII), avait le droit de dominer des terres qui, jusqu’à ce qu’un représentant du monde chrétien ne s’y rende, étaient “incognito” au “peuple chrétien”. La charte Cabot et les décrets pontificaux du Vatican assumèrent que que le “peuple chrétien” possédait automatiquement un droit divin de domination sur toutes terres non -chrétiennes qu’il était capable de localiser et d’envahir.

Dans la version originale latine de la charte royale Cabot, dont je possède une copie, plusieurs termes de “domination chrétienne” sont utilisés: “Dominium Titulum” (domination du titre), “subjugare” (dominer, subjuguer). “jurisdictio” (diriger ou contrôler comme moyen de dominer avec succès). Avec pour résultat la loi fédérale indienne qui est enracinée dans le verdict de Johnson c. M’Intosh, ces termes de domination sont toujours utilisés aujourd’hui par le gouvernement des Etats-Unis contre nos nations natives et pour clâmer nos terres et nos territoires. L’histoire de Marshall dans son rendu du verdict de Johnson pourrait être intitulé* Il était une fois, des chrétiens envahirent des terres non-chrétiennes où les processus de la pensée chrétienne n’avaient jamais été encore exprimé.”

Le point important est le suivant: à chaque fois que des chrétiens envahissaient un endroit non-chrétien, les voyageurs, colons de la chrétienté avaient pour intention de créer une “réalité chrétienne” de colonisation et de domination avec l’intention de profiter des ressources existant sur place. C’est çà l’histoire que le juge Marshall expliquait au nom de la CSEU dans son rendu du verdict de l’affaire Johnson contre M’Intosh. Marshall disait que lorsque les chrétiens arrivèrent sur les terres des “natifs qui étaient des païens” (des mots même de Marshall), les chrétiens refusèrent de reconnaître les nations non-chrétiennes comme ayant un “droit du sol”. Les chrétiens refusèrent de penser que toute “nation païenne” avait un “droit de domination de propriété” sur sa propre terre non-chrétienne.

Il est important ici de garder présent à l’esprit que ce que le juge Marshall a écrit au sujet du passé dans le rendu du verdict de l’affaire Johnson, n’est pas ce qui s’est PHYSIQUEMENT passé, mais ce que Marshall a imaginé métaphoriquement et donc déclaré s’être passé quelques siècles plus tôt. Ce qu’il coucha sur le papier furent ses projections de l’imaginaire et son interprétation. Marshall y exprima son propre rendu imaginaire des évènements passés.

Maintenant, à chaque fois que nous relisons le verdict de Johnson, nous recréons de nouveau dans notre esprit la description mentale de Marshall du passé qu’il a créé dans son esprit. Ce fut ce processus mental que le juge Stanley Reed, dans une opinion écrite contradictoire qu’il écrivit dans United States v. Alcea Band of Tillamooks, utilisa pour faire sa déclaration au sujet d’une “théorie” dit-il que l’on trouve dans le verdict de l’affaire Johnson, stipulant qu’”une découverte par les nations chrétiennes leur a donné la souveraineté [domination] sur le titre de propriété des terres découvertes.”

Pensez-y. Si les chrétiens avaient mentalement reconnu pour toute “nation païenne” d’avoir un “droit de domination” sur son propre territoire, ceci pourrait logiquement mené à la conclusion que l’autorité de la nation païenne dans son propre pays était absolue et exclusive, à l’exclusion donc des chrétiens. A son tour, ceci pourrait mener à un argument puissant disant que les “païens” avaient le droit fondamental d’exclure les envahisseurs chrétiens de manière permanente et de nier leur “prétention” à un droit sur le titre de propriété en sol païen. Il semblerait que ceci soit l’intention clef du verdict de Johnson c. M’Intosh: d’empêcher toute pensée possible sur un “droit de domination païen” (dominion absolu).

La plupart des natifs ne savent toujours pas qu’une “réalité” mentalement créée de domination chrétienne est étroitement imbriquée dans le rendu du verdict de l’affaire Johnson c. M’Intosh. Ils ne savent pas non plus que ce droit affirmé de domination chrétienne sur des non-chrétiens est la base, la fondation dans la loi et politique fédérales indiennes. Non seulement  un droit assumé de domination des Etats-Unis sur nos nations est utilisé contre nous ; ceci est aussi masqué avec succès derrière de telles phrases: “la relation de confiance”, “le pouvoir plénier du Congrès des Etats-Unis”, “le titre aborigène” et “le droit d’occupation des sols”.

Vision politique… Quelques considérations sur la loi naturelle (Michel Bakounine)

Posted in actualité, altermondialisme, militantisme alternatif, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 21 juillet 2017 by Résistance 71

“L’idée de dieu implique l’abdication de la raison et de la justice humaines, elle est la négation la plus décisive de l’humaine liberté et aboutit nécessairement à l’esclavage des Hommes, tant en théorie qu’en pratique.” […]

“On peut dire en général que la masse des Hommes, dans la vie quotidienne, se laisse gouverner par le bon sens, ce qui veut dire par la somme des lois naturelles généralement reconnues, d’une manière à peu près absolue… La liberté de l’Homme consiste uniquement en ceci qu’il obéit aux lois naturelles parce qu’il les a reconnues lui-même comme telles, et non parce qu’elles lui ont été extérieurement imposées par une volonté étrangère, divine ou humaine, collective ou individuelle quelconque.”

~ Michel Bakounine ~

“Dans la loi naturelle, chaque chose est à sa place, où est le mal ? Il n’y a pas de mal dans la nature. Vivre en suivant la loi naturelle, nous percevons les choses pleinement au travers de nos sens, nous développons une pleine et riche appréciation de monde réel qui nous entoure, pour ce que nous expérimentons quotidiennement dans nos vie… Pour la réalité.”

~ Russell Means ~

“Voici quelle est la nature du Tao

Il est vague, il est confus.

Qu’il est confus, qu’il est vague !

Au dedans de lui il y a des images

Qu’il est vague, qu’il est confus !

Au dedans de lui, il y a des êtres

Qu’il est profond, qu’il est obscur !

[…]

Le sage n’accumule pas les richesses

Plus il emploie sa vertu dans l’intérêt des Hommes

Et plus elle augmente.

Plus il donne aux Hommes et plus il s’enrichit.

Telle est la voie du Tao qu’il est utile aux êtres et ne leur nuit point.

Telle est la voie du sage, qu’il agit et ne dispute point.”

~ Lao Tseu, Tao Te King ~

 

 

Système du monde

Considérations sur la loi naturelle

Michel Bakounine (1870)

Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans des spéculations philosophiques sur la nature de l’Être. Pourtant, comme je me vois forcé d’employer souvent ce mot Nature, je crois devoir dire ici ce que j’entends par ce mot. Je pourrais dire que la Nature, c’est la somme de toutes les choses réellement existantes. Mais cela me donnerait une idée complètement morte de cette Nature, qui se présente à nous au contraire comme tout mouvement et toute vie. D’ailleurs, qu’est-ce que la somme des choses ? Les choses qui sont aujourd’hui ne seront plus demain ; demain elles se seront, non perdues, mais entièrement transformées. Je me rapprocherai donc beaucoup plus de la vérité en disant que la nature, c’est la somme des transformations réelles des choses qui se produisent et se produiront incessamment en son sein ; et, pour me donner une idée un peu plus déterminée de ce que peut être cette somme ou cette totalité, que j’appelle la nature, j’énoncerai, et je crois pouvoir établir comme un axiome, la proposition suivante :

« Tout ce qui est, les êtres qui constituent l’ensemble indéfini de l’univers, toutes les choses existantes dans le monde, quelle que soit d’ailleurs leur nature particulière, tant sous le rapport de la qualité que sous celui de la quantité, les plus différentes et les plus semblables, grandes ou petites, rapprochées ou immensément éloignées, exercent nécessairement et inconsciemment, soit par voie immédiate et directe, soit par transmission indirecte, une action et réaction perpétuelles ; et toute cette quantité infinie d’actions et de réactions particulières, en se combinant en un mouvement général et unique, produit et constitue ce que nous appelons la vie, la solidarité et la causalité [1] universelle, la nature. Appelez cela Dieu, l’Absolu, si cela vous amuse, que m’importe, pourvu que vous ne donniez à ce mot Dieu d’autre sens que celui que je viens de préciser : celui de la combinaison universelle, naturelle, nécessaire et réelle, mais nullement prédéterminée, ni préconçue, ni prévue, de cette infinité d’actions et de réactions particulières que toutes les choses réellement existantes exercent incessamment les unes sur les autres. La solidarité universelle ainsi définie, la Nature, considérée dans le sens de l’Univers sans limites, s’impose comme une nécessité rationnelle à notre esprit ; mais nous ne pourrons jamais l’embrasser d’une manière réelle, même par notre imagination, et encore moins la reconnaître. Car nous ne pouvons reconnaître que cette partie infiniment petite de l’Univers qui nous est manifestée par nos sens ; quant à tout le reste, nous le supposons, sans pouvoir même en constater réellement l’existence.

« Bien entendu que la solidarité universelle, expliquée de cette manière, ne peut avoir le caractère d’une cause absolue et première ; elle n’est au contraire rien qu’une résultante [2], toujours produite et reproduite de nouveau par l’action simultanée d’une infinité de causes particulières, dont l’ensemble constitue précisément la causalité universelle, l’unité composée, toujours reproduite par l’ensemble indéfini des transformations incessantes de toutes les choses qui existent, et, en même temps, créatrice de toutes ces choses ; chaque point agissant sur le tout (voilà l’univers produit), et le tout agissant sur chaque point (voilà l’univers producteur ou créateur). »

L’ayant ainsi expliquée, je puis dire maintenant, sans crainte de donner lieu à aucun malentendu, que la Causalité universelle, la Nature, crée les mondes. C’est elle qui a détermine la configuration mécanique, physique, chimique, géologique et géographique de notre terre, et qui, après avoir couvert sa surface de toutes les splendeurs de la vie végétale et animale, continue de créer encore, dans le monde humain, la société avec tous ses développements passés, présents et à venir.

Quand l’homme commence à observer avec une attention persévérante et suivie cette partie de la nature qui l’entoure et qu’il retrouve en lui-même, il finit par s’apercevoir que toutes les choses sont gouvernées par des lois qui leur sont inhérentes et qui constituent proprement leur nature particulière ; que chaque chose a un mode de transformation et d’action particulier ; que dans cette transformation et cette action il y a une succession de phénomènes et de faits qui se répètent constamment, dans les mêmes circonstances données, et qui, sous l’influence de circonstances déterminées, nouvelles, se modifient d’une manière également régulière et déterminée. Cette reproduction constante des mêmes faits par les mêmes procédés constitue proprement la législation de la nature : l’ordre dans l’infinie diversité des phénomènes et des faits.

La somme de toutes les lois, connues et inconnues, qui agissent dans l’univers, en constitue la loi unique et suprême. Ces lois se divisent et se subdivisent en lois générales et en lois particulières et spéciales. Les lois mathématiques, mécaniques, physiques et chimiques, par exemple, sont des lois générales, qui se manifestent en tout ce qui est, dans toutes les choses qui ont une réelle existence, des lois qui, en un mot, sont inhérentes à la matière, c’est-à-dire à l’Être réellement et uniquement universel, le vrai substratum de toutes les choses existantes. Je me dépêche d’ajouter que la matière n’existe jamais et nulle part comme substratum que personne n’a pu la percevoir sous cette forme unitaire et abstraite ; qu’elle n’existe et ne peut exister toujours et partout que sous une forme beaucoup plus concrète, comme matière plus ou moins diversifiée et déterminée.

Les lois de l’équilibre, de la combinaison et de l’action mutuelle des forces ou du mouvement mécanique ; les lois de la pesanteur, de la chaleur, de la vibration des corps, de la lumière, de l’électricité, aussi bien que celles delà composition et de la décomposition chimique des corps, sont absolument inhérentes à toutes les choses qui existent, sans en excepter aucunement les différentes manifestations du sentiment, de la volonté et de l’esprit ; ces trois choses, qui constituent proprement le monde idéal de l’homme, n’étant elles-mêmes que des fonctionnements tout à fait matériels de la matière organisée et vivante, dans le corps de l’animal en général et surtout dans celui de l’animal humain en particulier [3]. Par conséquent toutes ces lois sont des lois générales, auxquelles sont soumis tous les ordres connus et inconnus d’existence réelle dans le monde.

Mais il est des lois particulières qui ne sont propres qu’à certains ordres particuliers de phénomènes, de faits et de choses, et qui forment entre elles des systèmes ou des groupes à part : tels sont, par exemple, le système des lois géologiques ; celui des lois de l’organisation végétale ; celui des lois de l’organisation animale ; celui enfin des lois qui président au développement idéal et social de l’animal le plus accompli sur la terre, de l’homme. On ne peut pas dire que les lois appartenant à l’un de ces systèmes soient absolument étrangères à celles qui composent les autres systèmes. Dans la nature, tout s’enchaîne beaucoup plus intimement qu’on ne le pense en général, et que ne le voudraient peut-être les pédants de la science, dans l’intérêt d’une plus grande précision dans leur travail de classification. Mais on peut dire pourtant que tel système de lois appartient beaucoup plus à tel ordre de choses et de faits qu’à un autre, et que si, dans la succession dans laquelle je les ai présentées, les lois qui dominent dans le système précédent continuent de manifester leur action dans les phénomènes et les choses qui appartiennent à tous les systèmes qui le suivent, il n’existe pas d’action rétrograde des lois des systèmes suivants sur les choses et les faits des systèmes précédents. Ainsi la loi du progrès, qui constitue le caractère essentiel du développement social de l’espèce humaine, ne se manifeste pas du tout dans la vie exclusivement animale, et encore moins dans la vie exclusivement végétale [4] ; tandis que toutes les lois du monde végétal et du monde animal se retrouvent, sans doute modifiées par de nouvelles circonstances, dans le monde humain.

Enfin, au sein même de ces grandes catégories de choses, de phénomènes et de faits, ainsi que des lois qui leur sont particulièrement inhérentes, il y a encore des divisions et des sous-divisions qui nous montrent ces mêmes lois se particularisant et se spécialisant toujours davantage, accompagnant pour ainsi dire la spécialisation de plus en plus déterminée, et qui devient plus restreinte à mesure qu’elle se détermine davantage, des êtres eux-mêmes.

L’homme n’a, pour constater toutes ces lois générales, particulières et spéciales, d’autre moyen que l’observation attentive et exacte des phénomènes et des faits qui se passent tant en dehors de lui qu’en lui-même. Il y distingue ce qui est accidentel et variable de ce qui s’y reproduit toujours et partout d’une manière invariable. Le procédé invariable par lequel se reproduit constamment un phénomène naturel, soit extérieur, soit intérieur, la succession invariable des faits qui le constituent, sont précisément ce que nous appelons la loi de ce phénomène. Cette constance et cette répétition ne sont  pourtant pas absolues. Elles laissent toujours un large champ à ce que nous appelons improprement les anomalies et les exceptions, — manière de parler fort peu juste, car les faits auxquels elle se rapporte prouvent seulement que ces règles générales, reconnues par nous comme des lois naturelles, n’étant rien que des abstractions dégagées par notre esprit du développement réel des choses, ne sont pas en état d’embrasser, d’épuiser, d’expliquer toute l’infinie richesse de ce développement.

Cette foule de lois si diverses, et que notre science sépare en catégories différentes, forment-elles un seul système organique et universel, un système dans lequel elles s’enchaînent aussi bien que les êtres dont elles manifestent les transformations et le développement ? C’est fort probable. Mais ce qui est plus que probable, ce qui est certain, c’est que nous ne pourrons jamais arriver, non seulement à comprendre, mais seulement à embrasser ce système unique et réel de l’univers, système infiniment étendu d’un côté et infiniment spécialisé de l’autre ; de sorte qu’en l’étudiant nous nous arrêtons devant deux infinités : l’infiniment grand et l’infiniment petit.

Les détails en sont inépuisables. Il ne sera jamais donné à l’homme d’en connaître qu’une infiniment petite partie. Notre ciel étoilé, avec sa multitude de soleils, ne forme qu’un point imperceptible dans l’immensité de l’espace, et, quoique nous l’embrassions du regard, nous n’en savons presque rien. Force nous est donc de nous contenter de connaître un peu notre système solaire, dont nous devons présumer la parfaite harmonie avec tout le reste de l’Univers, car, si cette harmonie n’existait pas, ou bien elle devrait s’établir, ou bien notre monde solaire périrait. Nous connaissons déjà fort bien ce dernier sous le rapport mécanique, et nous commençons à le connaître déjà quelque peu sous le rapport physique, chimique, voire même géologique. Notre science ira difficilement beaucoup au delà. Si nous voulons une connaissance plus concrète, nous devons nous en tenir à notre globe terrestre. Nous savons qu’il est né dans le temps, et nous présumons que, je ne sais dans quel nombre indéfini de siècles ou de millions de siècles, il sera condamné à périr comme naît et périt, ou plutôt se transforme, tout ce qui est.

Comment notre globe terrestre, d’abord matière brûlante et gazeuse, s’est condensé, s’est refroidi ; par quelle immense série d’évolutions géologiques il a dû passer, avant de pouvoir produire à sa surface toute cette infinie richesse de la vie organique, végétale et animale, depuis la simple cellule jusqu’à l’homme ; comment il s’est manifesté et continue à se développer dans notre monde historique et social ; quel est le but vers lequel nous marchons, poussés par cette loi suprême et fatale de transformation incessante, qui dans la société humaine s’appelle le progrès : voilà les seules questions qui nous soient accessibles, les seules qui puissent et qui doivent être réellement embrassées, étudiées et résolues par l’homme. Ne formant qu’un point imperceptible dans la question illimitée et indéfinissable de l’Univers, ces questions humaines et terrestres offrent tout de même à notre esprit un monde réellement infini, non dans le sens divin, c’est-à-dire abstrait, de ce mot, non comme l’Être suprême crée par l’abstraction religieuse ; infini, au contraire, par la richesse de ses détails, qu’aucune observation, aucune science ne sauront jamais épuiser.

Pour connaître ce monde, notre monde infini, la seule abstraction ne suffirait pas. Abandonnée à elle-même, elle nous reconduirait infailliblement à l’Être suprême, à Dieu, au Néant, comme elle l’a déjà fait dans l’histoire, ainsi que je vais l’expliquer bientôt [5]. Il faut, — tout en continuant d’appliquer cette faculté d’abstraction, sans laquelle nous ne pourrions nous élever jamais d’un ordre de choses inférieur à un ordre de choses supérieur ni par conséquent comprendre la hiérarchie naturelle des êtres, — il faut que notre esprit se plonge en même temps, avec respect et amour, dans l’étude minutieuse des détails et des infiniment petits, sans laquelle nous ne pourrons jamais concevoir la réalité vivante des êtres. Ce n’est donc qu’en unissant ces deux facultés, ces deux actions de l’esprit en apparence si contraires ; l’abstraction, et l’analyse scrupuleuse, attentive et patiente des détails, que nous pourrons nous élever à la conception réelle de notre monde. Il est évident que, si notre sentiment et notre imagination peuvent nous donner une image, une représentation plus ou moins fausse de ce monde, la science seule pourra nous en donner une idée claire et précise.

Quelle est donc cette curiosité impérieuse qui pousse l’homme à reconnaître le monde qui l’entoure, à poursuivre avec une infatigable passion les secrets de cette nature dont il est lui-même, sur cette terre, la dernière et la plus parfaite création ? Cette curiosité est-elle un simple luxe, un agréable passe-temps, ou bien l’une des principales nécessités inhérentes à son être ? Je n’hésite pas à dire que, de toutes les nécessités qui constituent la nature de l’homme, c’est la plus humaine, et que l’homme ne se distingue effectivement des animaux de toutes les autres espèces que par ce besoin inextinguible de savoir, qu’il ne devient réellement et complètement homme que par l’éveil et par la satisfaction progressive de cet immense besoin de savoir. Pour se réaliser dans la plénitude de son être, l’homme doit se reconnaître, et il ne se reconnaîtra jamais d’une manière complète et réelle tant qu’il n’aura pas reconnu la nature qui l’enveloppe et dont il est le produit. À moins donc de renoncer à son humanité, l’homme doit savoir, il doit pénétrer par sa pensée tout le monde réel, et, sans espoir de pouvoir jamais en atteindre le fond, il doit en approfondir toujours davantage la coordination et les lois, car son humanité n’est qu’à ce prix. Il lui en faut reconnaître toutes les régions inférieures, antérieures et contemporaines à lui-même, toutes les évolutions mécaniques, physiques, chimiques, géologiques, végétales et animales, c’est-à-dire toutes les causes et toutes les conditions de sa propre naissance, de son existence et de son développement ; afin qu’il puisse comprendre sa propre nature et sa mission sur cette terre, sa patrie et son théâtre unique ; afin que, dans ce monde de l’aveugle fatalité, il puisse inaugurer son monde humain, le monde de la liberté.

Telle est la tâche de l’homme : elle est inépuisable, elle est infinie et bien suffisante pour satisfaire les esprits et les cœurs les plus fiers et les plus ambitieux. Être éphémère et imperceptible, perdu au milieu de l’océan sans rivages de la transformation universelle, avec une éternité ignorée derrière lui, et une éternité immense devant lui, l’homme pensant, l’homme actif, l’homme conscient de son humaine destinée, reste calme et fier dans le sentiment de sa liberté, qu’il conquiert en s’émancipant lui-même par le travail, par la science, et en émancipant, en révoltant au besoin, autour de lui tous les hommes, ses semblables, ses frères. Si vous lui demandez après cela son intime pensée, son dernier mot sur l’unité réelle de l’Univers, il vous dira que c’est l’éternelle transformation, un mouvement infiniment détaillé, diversifié, et, à cause de cela même, ordonné en lui-même, mais n’ayant néanmoins ni commencement, ni limite, ni fin. C’est donc le contraire absolu de la Providence : la négation de Dieu.

———-

On comprend que, dans l’univers ainsi entendu, il ne puisse être question ni d’idées antérieures ni de lois préconçues et pré-ordonnées. Les idées, y compris celle de Dieu, n’existent sur cette terre qu’autant qu’elles ont été produites par le cerveau. On voit donc qu’elles viennent beaucoup plus tard que les faits naturels, beaucoup plus tard que les lois qui gouvernent ces faits. Elles sont justes lorsqu’elles sont conformes à ces lois, fausses lorsqu’elles leur sont contraires. Quant aux lois de la nature, elles ne se manifestent sous cette forme idéale ou abstraite de loi que pour l’intelligence humaine, lorsque, reproduites par notre cerveau, sur la base d’observations plus ou moins exactes des choses, des phénomènes et de la succession des faits, elles prennent cette forme d’idées humaines quasi-spontanées. Antérieurement à la naissance de la pensée humaine, elles ne sont reconnues comme des lois par personne, et n’existent qu’à l’état de procédés réels de la nature, procédés qui, comme je viens de le dire plus haut, sont toujours déterminés par un concours indéfini de conditions particulières, d’influences et de causes qui se répètent régulièrement Ce mot nature exclut par conséquent toute idée mystique ou métaphysique de substance, de cause finale ou de création providentiellement combinée et dirigée. 

Mais puisqu’il existe un ordre dans la nature, il doit y avoir eu nécessairement un ordonnateur, dira-t-on ? Pas du tout. Un ordonnateur, fût-il un Dieu, n’aurait pu qu’entraver par son arbitraire personnel l’ordonnance naturelle et le développement logique des choses ; et nous savons bien que la propriété principale des Dieux de toutes les religions, c’est d’être précisément supérieurs, c’est-à-dire contraires, à toute logique naturelle, et de ne reconnaître qu’une seule logique : celle de l’absurdité et de l’iniquité. Car qu’est-ce que la logique, si ce n’est le développement naturel des choses, ou bien le procédé naturel par lequel beaucoup de causes déterminantes, inhérentes à ces choses, produisent des faits nouveaux [6] ? Par conséquent, il me sera permis d’énoncer cet axiome si simple et en même temps si décisif :

Tout ce qui est naturel est logique, et tout ce qui est logique ou bien se trouve déjà réalisé, ou bien devra être réalisé dans le monde naturel, y compris le monde social [7].

Mais si les lois du monde naturel et du monde social [8] n’ont été créées ni ordonnées par personne, pourquoi et comment existent-elles ? Qu’est-ce qui leur donne ce caractère invariable ? Voilà une question qu’il n’est pas en mon pouvoir de résoudre, et à laquelle, que je sache, personne n’a encore trouvé et ne trouvera sans doute jamais de réponse. Je me trompe : les théologiens et les métaphysiciens ont bien essayé d’y répondre par la supposition d’une cause première suprême, d’une Divinité créatrice des mondes, ou au moins, comme disent les métaphysiciens panthéistes, par celle d’une âme divine ou d’une pensée absolue, incarnée dans l’univers et se manifestant par le mouvement et la vie de tous les êtres qui naissent et qui meurent en son sein. Aucune de ces suppositions ne supporte la moindre critique. Il m’a été facile de prouver (p. 230) que celle d’un Dieu créateur des lois naturelles et sociales contenait en elle-même la négation complète de ces lois, rendait leur existence même, c’est-à-dire leur réalisation et leur efficacité, impossible ; qu’un Dieu ordonnateur de ce monde devait nécessairement y produire l’anarchie [9], le chaos ; que, par conséquent, de deux choses l’une, ou bien Dieu, ou bien les lois de la nature n’existent pas ; et comme nous savons d’une manière certaine, par l’expérience de chaque jour et par la science, qui n’est autre chose que l’expérience systématisée des siècles, que ces lois existent, nous devons en conclure que Dieu n’existe pas.

En approfondissant le sens de ces mots : lois naturelles, nous trouverons donc qu’ils excluent d’une manière absolue l’idée et la possibilité même d’un créateur, d’un ordonnateur et d’un législateur, parce que l’idée d’un législateur exclut à son tour d’une manière tout aussi absolue celle de l’inhérence des lois aux choses ; et du moment qu’une loi n’est pas inhérente aux choses qu’elle gouverne, elle est nécessairement, par rapport à ces choses, une loi arbitraire, c’est-à-dire fondée non sur leur propre nature, mais sur la pensée et sur la volonté du législateur. Par conséquent, toutes les lois qui émanent d’un législateur, soit humain, soit divin, soit individuel, soit collectif, et fût-il même nommé par le suffrage universel, sont des lois despotiques, nécessairement étrangères et hostiles aux hommes et aux choses qu’elles doivent diriger : ce ne sont pas des lois, mais des décrets, auxquels on obéit non par nécessité intérieure et par tendance naturelle, mais parce qu’on y est obligé par une force extérieure, soit divine, soit humaine ; des arrêts arbitraires, auxquels l’hypocrisie sociale, plutôt inconsciente que consciente, donne arbitrairement le nom de loi.

Une loi n’est réellement une loi naturelle que lorsqu’elle est absolument inhérente aux choses qui la manifestent à noire esprit ; que lorsqu’elle constitue leur propriété, leur propre nature plus ou moins déterminée, et non la nature universelle et abstraite de je ne sais quelle substance divine ou d’une pensée absolue ; substance et pensée nécessairement extra-mondiales, surnaturelles et illogiques, parce que, si elles ne l’étaient pas, elles s’anéantiraient dans la réalité et dans la logique naturelle des choses. Les lois naturelles sont les procédés naturels et réels, plus ou moins particuliers, par lesquels toutes les choses existent, et, au point de vue théorique, elles sont la seule explication possible des choses. Donc, qui veut les comprendre doit renoncer une fois pour toutes et au Dieu personnel des théologiens et à la Divinité impersonnelle des métaphysiciens.

Mais de ce que nous pouvons nier avec une pleine certitude l’existence d’un divin législateur, il ne suit pas du tout que nous puissions nous rendre compte de la manière dont se sont établies les lois naturelles et sociales dans le monde. Elles existent, elles sont inséparables du monde réel, de cet ensemble de choses et de faits, dont nous sommes nous mêmes les produits, les effets, sauf à devenir aussi, à notre tour, des causes — relatives — d’êtres, de choses et de faits nouveaux. Voilà tout ce que nous savons, et, je pense, tout ce que nous pouvons savoir. D’ailleurs comment pourrions-nous trouver la cause première, puisqu’elle n’existe pas ? ce que nous avons appelé la Causalité universelle n’étant elle-même qu’une Résultante de toutes les causes particulières agissantes dans l’Univers. Demander pourquoi les lois naturelles existent, ne serait-ce pas la même chose que de demander pourquoi existe cet Univers, en dehors duquel il n’y a rien, — pourquoi l’Être est ? C’est absurde.

Notes:

  1. Ici et plus loin, Bakounine n’emploie pas le mot de causalité dans son sens philosophique ordinaire. Ce mot signifie habituellement « le rapport de la cause à l’effet », et c’est avec cette acception qu’il est usité dans l’expression : « Le principe de causalité », le principe au nom duquel l’esprit rattache tout « effet » à une « cause ». Ce que Bakounine, lui, désigne par le mot de causalité, ce n’est pas cela, ce n’est pas une des formes nécessaires de nos conceptions logiques, une catégorie de l’entendement. C’est une sorte d’entité supérieure : l’ensemble de toutes les causes qui agissent, qui ont agi et qui agiront sur l’Univers. La Causalité universelle, qui est la chaîne infinie et éternelle des causes, remplace pour lui la Cause première, dont il déclare l’existence impossible précisément parce que « elle romprait, dans le passé, cet enchaînement éternel des causes, sans commencement comme sans terme ». — J. G.
  2. Comme tout individu humain, à chaque instant donné de sa vie, n’est aussi que la résultante de toutes les causes qui ont agi à sa naissance et même avant sa naissance, combinées avec toutes les conditions de son développement postérieur, aussi bien qu’avec toutes les circonstances qui agissent sur lui dans ce moment. (Note de Bakounine.)
  3. Je parle naturellement de l’esprit, de la volonté et des sentiments que nous connaissons, des seuls que nous puissions connaître : de ceux de l’animal et de l’homme, qui, de tous les animaux de cette terre, est — au point de vue général, non à celui de chaque faculté prise à part — sans doute le plus parfait. Quant à l’esprit, à la volonté et aux sentiments extra-humains et extra-mondiaux de l’Être dont nous parlent les théologiens et les métaphysiciens, je dois confesser mon ignorance, parce que je ne les ai jamais rencontrés, et personne que je sache n’a eu de rapports directs avec eux. Mais si nous en jugeons d’après ce que nous en disent ces messieurs, cet esprit est tellement incohérent et stupide, cette volonté et ces sentiments sont tellement pervers, que ce n’est pas la peine de s’en occuper autrement que pour constater tout le mal qu’ils sont censés avoir fait sur la terre. Pour prouver l’action absolue et directe des lois mécaniques, physiques et chimiques sur les faculté idéales de l’homme, je me contenterai de poser cette question : Que |109 deviendraient les plus sublimes combinaisons de l’intelligence, si, au moment où l’homme les conçoit, on décomposait seulement l’air qu’il respire, ou si le mouvement de la terre s’arrêtait, ou si l’homme se voyait inopinément enveloppé par une température de soixante degrés au-dessus ou au-dessous de zéro ? (Note de Bakounine.)
  4. Il n’est pas nécessaire de faire remarquer ce qu’il y aurait d’inexact dans cette assertion si on l’entendait en un sens absolu. La vie humaine, la vie animale, la vie végétale, ne formant pas trois mondes distincts, la « loi du progrès » ne peut pas appartenir exclusivement à l’humanité. Bakounine le dira d’ailleurs expressément lui-même plus loin (voir p. 281), L’évolution des êtres animés, de la cellule primordiale éclose au sein des océans de l’époque géologique la plus lointaine, jusqu’à l’être supérieur que nous appelons homme, c’est précisément « la manifestation de la loi du progrès ». — J. G.
  5. Cette explication se trouve à la page 243. — J. G.
  6. Dire que Dieu n’est pas contraire à la logique, c’est affirmer que, dans toute l’extension de son être, il est complètement logique ; qu’il ne contient rien qui soit au-dessus, ou, ce qui veut dire la même chose, en dehors de la logique ; que, par conséquent, lui-même il n’est rien que la logique, rien que ce courant ou ce développement naturel des choses réelles ; c’est dire que Dieu n’existe pas. L’existence de Dieu ne peut donc avoir d’autre signification que celle de la négation des lois naturelles ; d’où résulte ce dilemme inévitable : Dieu est, donc il n’y a point de lois naturelles, il n’y a point d’ordre dans la nature, le monde présente un chuos, ou bien : Le monde est ordonné en lui-même, donc Dieu n’existe pas. (Note de Bakounine.)
  7. Il ne résulte aucunement de là que tout ce qui est logique ou naturel soit, au point de vue humain, nécessairement utile, bon et juste. Les grandes catastrophes naturelles : les tremblements de terre, les éruptions de volcans, les inondations, les tempêtes, les maladies pestilentielles, qui dévastent et détruisent des cités et des populations tout entières, sont certainement des faits naturels produits logiquement par un concours de causes naturelles, mais personne ne dira qu’elles sont bienfaisantes pour l’humanité. Il en est de même des faits qui se produisent dans l’histoire : les plus horribles institutions soi-disant divines et humaines ; tous les crimes passés et présents des chefs, de ces soi-disant bienfaiteurs et tuteurs de notre pauvre espèce humaine, et la désespérante stupidité des peuples qui obéissent à leur joug ; les exploits actuels des Napoléon III, des Bismarck, des Alexandre II et de tant d’autres souverains ou hommes politiques et militaires de l’Europe, et la lâcheté incroyable de cette bourgeoisie de tous les pays qui les encourage, les soutient, tout en les abhorrant du fond de son cœur ; tout cela présente une série de faits naturels produits par des causes naturelles, et par conséquent très logiques, ce qui ne les empêche pas d’être excessivement funestes à l’humanité. (Note de Bakounine.)
  8. Je suis l’usage établi, en séparant en quelque sorte le monde social du monde naturel. Il est évident que la société humaine, considérée dans toute l’étendue et dans toute la largeur de son développement historique, est aussi naturelle, et aussi complètement subordonnée à toutes les lois de la nature, que le monde animal et végétal, par exemple, dont elle est la dernière et la plus haute expression sur cette terre. (Note de Bakounine.)
  9. Il est assez piquant de voir Bakounine, se conformant à l’usage habituel de la langue, prendre ici le mot « anarchie » en mauvaise part, dans le sens de « désordre ». Pourquoi l’a-t-il fait ? simple négligence de style, sans doute. Il savait mieux que personne qu’« anarchie » est au contraire synonyme d’« ordre naturel », puisque l’absence d’un ordonnateur est la condition nécessaire de l’existence de l’ordre, ainsi qu’il va le démontrer à la page suivante.

Résistance politique: la contradiction de l’état démocratique… (David Graeber)

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“Je pense que Marcel Mauss et Pierre Clastres ont réussi, même un peu contre eux-mêmes, à mettre en place la fondation pour une théorie de contre-pouvoir révolutionnaire.”

“L’action révolutionnaire ne doit pas nécessairement viser à renverser les gouvernements. Les tentatives de créer des communautés autonomes face au pouvoir en place, seraient en l’occurence, presque par définition, des actes révolutionnaires. L’histoire nous montre qu’une accumulation continue de tels actes peut changer (pratiquement) tout.”

“La violence, particulièrement la violence structurelle où le pouvoir est d’un côté, crée l’ignorance…  C’est pourquoi la violence a toujours été le recours préféré des imbéciles : c’est une forme de stupidité contre laquelle il est pratiquement impossible de répondre de manière intelligente. elle est aussi bien évidemment, le fondement même de l’État.”

~ David Graeber, “Fragments d’anthropologie anarchiste”, 2004 ~

 

 

L’impossible mariage de la démocratie et de l’État

 

David Graeber*

 

extrait de son livre “The Democracy Project” (2013)

 

Source: https://robertgraham.wordpress.com/2017/07/17/david-graeber-democracy-v-the-state/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

*David Graeber est professeur d’anthropologie politique au Goldsmith College de l’université de Londres. Il est membre de l’IWW (Industrial Workers of the World), un syndicat anarchiste. Anarchiste et activiste, fils d’un couple d’autodictates ouvriers, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont “Fragments d’une anthropologie anarchiste” et “La dette, les premiers 5000 ans”.

Les deux cent dernières années, les démocrates ont passé leur temps à essayer de greffer des idéaux d’auto-gouvernance populaire sur l’appareil coercitif qu’est l’État. Au bout du compte, ce projet ne peut pas fonctionner. L’État ne peut pas, par sa nature même, être véritablement démocratisé. Il est après tout, la manière d’organiser (NdT: de monopoliser) la violence. Les fédéralistes américains étaient en fait assez réalistes lorsqu’ils argumentaient que la démocratie est inconsistante avec une société fondée sur les inégalités de richesse ; depuis et afin de protéger la richesse, on a besoin d’un appareil coercitif de protection afin de contrôler cette même “foule” que la démocratie rendrait puissante. Athènes fut un cas unique en ce sens car elle fut de fait, transitoire: il y avait certainement des inégalités de richesse et même sans contestation, une classe dirigeante, mais il n’y avait virtuellement aucun système de coercition. C’est pourquoi il n’y a pas de consensus parmi ceux qui l’étudient pour dire si elle fut un État ou non.

C’est précisément lorsqu’on considère le monopole de la force coercitive détenu par l’État moderne que se dissout toute prétention de démocratie dans une masse informe de contradictions. Par exemple: tandis que les élites modernes ont mis de côté le discours précédent de la “foule” en tant que “grande bête assassine”, la même imagerie ressurgit pourtant dans presque sa forme identique du XVIème siècle, au moment où quelqu’un propose de démocratiser quelques aspects de l’appareil de coercition. Aux Etats-Unis par exemple, ceux qui soutiennent le “mouvement pour un jury pleinement informé”, qui font remarquer que la constitution permet en fait les juries de décider sur des affaires légales, pas juste sur des preuves, sont régulièrement dénoncés dans les médias comme étant des gens qui veulent en fait “retourner à l’époque des lynchages par une foule qui fait justice elle-même”. Ce n’est pas du tout une coïncidence que de constater que les Etats-Unis, un pays qui s’enorgueillit toujours de son esprit démocratique, ont aussi mené le monde vers la mythologisation, même la déification de leur police.

Francis Dupuis-Deri en 2002 a inventé le terme d’ “agoraphobie politique” pour référer à la suspicion sur la délibération publique et le processus de prise de décision qui courent au sein de la tradition occidentale, tout comme dans les travaux de Constant, Sieyès ou Madison, tout comme chez Platon ou Aristote. J’ajouterai même que les réussites les plus impressionnantes de l’état libéral, ses éléments sans aucun doute les plus démocratiques, à savoir ses garantis sur la liberté d’expression et la liberté d’assemblée, sont fondés sur une telle agoraphobie. Ce n’est en fait qu’une fois qu’il est devenu absolument clair que la liberté de parole et celle d’assemblée ne sont plus en elles-mêmes le milieu de la décision politique, qu’elles peuvent devenir sacro-saintes. Critiquement, cette agoraphobie n’est pas seulement partagée par les politiciens et les journalistes professionnels, mais dans une très large mesure par le public lui-même.

Les raisons en sont a mon avis pas très loin à chercher. Tandis que les “démocraties” libérales n’ont rien qui pourrait ressembler à l’agora athénienne, elles ne manquent certainement pas de ce qui pourrait être comparé au cirque romain. Le phénomène de la laideur dans le miroir, par lequel les élites encouragent des formes de participation populaire qui ne font que constamment rappeler au public à quel point il n’est pas fait et est incapable de diriger, ceci a été amené senble-t’il dans l’État moderne à un stade sans précédent de quasi perfection. Par exemple, considérez ici la vision de la nature humaine  que l’on peut dériver généralisant de l’expérience de conduire au travail dans sa voiture sur la route de celle que l’on peut dériver de l’expérience d’aller au travail en prenant les transports en commun.. Et pourtant les Américains ou les Allemands et leur histoire d’amour avec leur voiture est le résultat de décisions politiques conscientes par les élites entrepreneuriales et politiques qui ont commencé dans les années 1930. On pourrait écrire une histoire similaire sur la télévision ou le culte de la consommation ou comme le nota il y a peu Polanyi; “le marché”.

Les juristes dans le même temps, sont depuis longtemps au courant que la nature coercitive de l’État assure que les constitutions “démocratiques” sont fondées sur une contradiction fondamentale. Walter Benjamin en 1978, l’a bien résumé en faisant remarquer que tout ordre légal qui affirme un monopole d’utilisation de la violence doit être fondé par un pouvoir autre que lui-même, ce qui veut immanquablement dire par des actes qui étaient illégaux en accord avec quelque système légal le précédant. La légitimité d’un système légal, repose ainsi sur des actes de violence criminels. Les révolutionnaire américains et français étaient après tout, coupables de haute trahison sous le système légal les précédant. Bien sûr, des rois sacrés de l’Afrique au Népal ont su résoudre cet imbroglio de la logique en se plaçant eux-mêmes, comme dieu, en dehors du système.

Mais comme nous le rappellent des théoriciens politiques d’Agamben à Negri, il n’y a pas de manière évidente pour “le peuple” d’exercer la souveraineté de la même façon. A la fois la solution de la droite (les ordres constitutionnels sont fondés et peuvent être écartés par des leaders inspirés, qu’ils soient pères fondateurs ou Führers, représentant la volonté populaire) et la solution de la gauche (les ordres constitutionnels en général gagnent leur légitimité au moyen de violentes révolutions populaires), mènent à des contradictions pratiques sans fin. En fait, comme l’a suggéré le sociologue Michael Mann en 1999, la vaste majorité des massacres du XXème siècle dérive de quelque version de cette contradiction. La demande de créer simultanément un appareil de coercition uniforme au sein de chaque bout de terre sur la surface de la planète et de maintenir la prétention que la légitimité de cet appareil coercitif provient du peuple, a mené à un besoin insatiable de déterminer qui, précisément, “le peuple” est supposé être. Dans tous les tribunaux allemands ces derniers 80 ans, de Weimar à la RFA, la RDA en passant par l’Allemagne nazie, les juges ont toujours utilisé l’exacte même formule: “In Namen des Volkes” / “Au nom du peuple”. Les tribunaux américains préfèrent annoncer la formule: “l’affaire du peuple contre …X…” (Mann, 1999:19)

En d’autres termes, le “peuple” doit être évoqué comme l’autorité derrière l’attribution de la violence, malgré le fait que toute suggestion que le processus ne soit de quelque manière que ce soit, démocratisé, a toutes les chances de rencontrer les moues horrifiées de tous ceux concernés. Mann suggère que des efforts pragmatiques pour résoudre cette contradiction, d’utiliser l’appareil de la violence pour identifier et constituer un “peuple” que ceux qui maintiennent cet appareil sentent être digne d’être la source de leur autorité, ont été responsables d’au moins 60 millions de morts, de meurtres, rien qu’au XXème siècle.

C’est dans ce contexte que je pourrais suggérer que la solution anarchiste, qu’il n’y a pas de solution à ce paradoxe, n’est en fait pas du tout déraisonnable (NdT: en d’autres termes notre affirmation qu’il n’y a pas, n’y a jamais eu et n’y aura jamais de solutions au sein du système est ici, une fois de plus validée…). L’État démocratique a toujours été une contradiction. Le mondialisme a simplement exposé le sous-jacent pourri, en créant le besoin pour des structures de prise de décision politique à l’échelle planétaire où toute tentative de maintenir la prétention d’une souveraineté populaire, encore moins la participation, serait éminemment absurde. La solution néo-libérale, bien évidemment, est de déclarer que le marché est la seule forme de délibération publique dont nous ayons besoin et de restreindre l’État à ses fonctions coercitives. Dans ce contexte, la solution zapatiste (NdT: du Chiapas au Mexique depuis 1994), d’abandonner la notion que la révolution est une affaire de saisir le contrôle de l’appareil coercitif qu’est l’État et au lieu de cela, proposer de restructurer, de refonder en fait la démocratie dans l’auto-organisation des communautés autonomes, est en fait pleine de bon sens. C’est la raison du reste pour laquelle une obscure insurrection dans une province du sud du Mexique a fait tant sensation dans les milieux radicaux.

Ainsi, la démocratie retourne pour le moment, dans les espaces d’où elle fut originaire: les espaces entre, les interstices. Que cela puisse ensuite englober le monde dépend peut-être moins de quelles théories nous en faisons que de ce que nous croyons honnêtement que les êtres humains ordinaires, s’asseyant ensemble dans des corps de délibération, seraient capables de gérer leurs propres affaires mieux que les élites, dont les décisions sont protégées et soutenues par la puissance et le pouvoir des armes, peuvent le faire pour eux et même de savoir s’ils ont le droit d’essayer. Pendant le plus clair de l’histoire humaine, faisant face à de telles questions, les intellectuels professionnels se sont presque universellement rangés du côté des “élites”. J’ai plutôt l’impression que, si on en arrive là, la plus grande majorité est toujours séduite par les nombreux miroirs de la laideur et n’a pas de véritable foi dans les possibilités de la démocratie de par et pour le peuple. Peut-être que ceci pourrait bien changer.