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En 2015, les Zapatistes s’adressaient déjà aux Gilets Jaunes… Notes sur la méthode zapatiste

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La Sixta

 

Le mur et la brèche Premières notes sur la méthode zapatiste

 

jeudi 24 septembre 2015, par SCI Galeano*

 

Paroles du SupGaleano lors de l’inauguration du séminaire

« La pensée critique face à l’hydre capitaliste ».

 

(*) Note de R71: Le « sup Galeano » est Marcos qui a changé de nom et de fonction en 2014 après un assassinat ciblé par l’état mexicain d’un compa zapatiste.

 

Le 3 mai 2015.

 

Bonjour, bonsoir à ceux qui écoutent et qui lisent, quels que soient leur calendrier

et leur géographie.

Mon nom est Galeano, sous-commandant insurgé Galeano. Ma naissance, le 25 mai 2014, s’est faite collectivement, malgré moi et malgré d’autres. Comme l’ensemble de mes compañeras et compañeros zapatistes, je me cache le visage pour me montrer, et je le montre pour me cacher. À moins d’un an d’existence, le commandement m’a déjà assigné le travail de postier, de vigie et de sentinelle à l’un des postes d’observation de cette terre rebelle.

Comme je ne suis pas habitué à parler en public, moins encore devant tant de personnes (ah — pardon, ce doit être un hoquet de panique sur scène), je disais, de personnes distinguées, je vous remercie de votre compréhension à l’égard de mes hésitations et balbutiements répétés dans cet art complexe et ardu de la parole.

J’ai pris ce nom, Galeano, à l’un de nos compañeros zapatistes, instituteur, organisateur, indigène, qui fut agressé, séquestré, torturé et assassiné par les paramilitaires avec l’appui d’une supposée organisation sociale : la CIOAC-Historique. Ce cauchemar, qui a mis fin à la vie de notre compañero maestro Galeano, a débuté à l’aube du 2 mai 2014. Depuis ce moment-là, nous, zapatistes, avons entrepris la reconstruction de sa vie.

Bien des mois après cette date, la nuit a envahi le Mexique d’en bas, en apposant un nouveau nom à la longue liste de la terreur : « Ayotzinapa ». Comme cela fut souvent le cas partout dans le monde, une géographie de ceux d’en bas se dessinait et se désignait à travers une tragédie planifiée et exécutée, c’est-à-dire un crime.

Nous avons déjà dit, par l’intermédiaire du sous-commandant insurgé Moisés, ce qu’Ayotzinapa continue de représenter pour nous, zapatistes. C’est avec leur permission et celle de tous les compañeras et compañeros zapatistes que je reprends leurs paroles.

Ayotzinapa, c’est la douleur et la colère, bien sûr, mais c’est plus que cela. C’est aussi l’entêtement tenace des familles et des compañeros des absents.

Certaines et certains de ces parents qui n’ont pas laissé tomber la mémoire nous ont fait l’honneur d’être présents ici, à nos côtés, en terre zapatiste.

Nous entendons la parole de Doña Hilda et de Don Mario, mère et père de César Manuel González Hernández, et nous profitons de la présence et des propos de Doña Bertha et de Don Tomás, mère et père de Julio César Ramírez Nava. Avec elles et eux, nous réclamons les 46 absents.

À Doña Bertha et à Don Tomás, nous demandons de transmettre ces propos aux autres parents des absents d’Ayotzinapa. Car c’est en pensant à leur lutte que nous avons lancé la pépinière qui démarre aujourd’hui.

Nous serions nombreux, parmi la Sexta et l’EZLN, à dire qu’on aurait préféré ne pas vous rencontrer de cette façon. Que par votre venue vous n’ayez pas à porter la douleur et la colère, mais un élan fraternel. Que le 26 septembre ne soit jamais arrivé, comme si le calendrier, d’un geste solidaire, avait sauté cette date, comme si la géographie s’était égarée et n’avait pas fait halte à Iguala, État du Guerrero, Mexique.

Mais si, suite à cette nuit de terreur, la géographie s’en est trouvée étendue, approfondie, si elle a rejoint les coins les plus reculés de la planète, si le calendrier s’est figé de stupeur devant cette date, c’est grâce à votre ténacité, à la grandeur de votre dignité et à votre engagement inconditionnel.

Nous ne connaissons pas vos enfants. Mais vous, nous vous connaissons. Nous souhaitons donc avant tout vous témoigner toute notre admiration et notre respect, d’autant plus en ce moment si douloureux et néanmoins porteur de solidarité que vous traversez.

On n’arrive certes pas à remplir les rues et les places des grandes villes. Mais chaque mobilisation, si modeste soit-elle, représente un investissement important pour l’économie déjà bien mal en point de nos communautés, comme l’est celle de millions de personnes, et qui pourtant tient le coup depuis deux décennies grâce à la rébellion et à la résistance. Je parle de nos communautés, puisque notre soutien n’est pas l’addition de soutiens individuels, mais une action collective, réfléchie et organisée. Vous êtes partie prenante de notre lutte.

Nous ne pouvons pas briller sur les réseaux sociaux ni faire parvenir votre parole au-delà de nos propres cœurs. Nous ne pouvons pas non plus vous aider économiquement, bien que nous sachions que ces mois de lutte ont affecté durement votre santé et vos conditions de vie.

Il se trouve qu’étant la plupart du temps en rébellion et en résistance on nous regarde avec crainte et méfiance. Certains mouvements, certaines mobilisations qui surgissent un peu partout préfèrent que notre sympathie sache rester discrète. Encore sensible au qu’en-dira-t-on médiatique, ils aiment mieux ne pas être associés d’une manière ou d’une autre aux « encagoulés du Chiapas ». Nous comprenons cette position et nous ne la contestons pas. Notre respect pour les rébellions qui pullulent dans le monde comprend de respecter leurs valeurs, leur cheminement, leurs décisions. Nous respectons, et nous ne restons pas indifférents. Nous sommes attentifs à chacune et à toutes les mobilisations qui affrontent le système. Nous essayons de les comprendre, c’est-à-dire de les connaître. Nous sommes les premiers à savoir que la connaissance mutuelle commence par le respect, et que la peur et la haine sont les deux faces du mépris, et naissent généralement de l’ignorance.

Bien que notre lutte ne soit pas bien grande, nous avons appris durant ces années, ces décennies, ces siècles. Nous voulons donc vous dire :

Ne croyez pas ceux qui vous disent que la sensibilité et la sympathie, le soutien, se mesurent au regard des rues bondées, des places combles, à la hauteur des tribunes, au nombre de caméras, de micros et de gros titres dans les journaux, ou de relais sur les réseaux sociaux.

L’immense majorité du monde et pas seulement au Mexique, est comme vous, sœurs, frères, parents des absents d’Ayotzinapa : des gens qui doivent se battre jour et nuit pour survivre. Des gens qui doivent lutter pour arracher à cette réalité de quoi subvenir à leurs besoins.

Ceux des gens d’en bas, hommes, femmes, autres, qui connaissent l’histoire qui vous fait tant souffrir, se sentent touchés par votre lutte pour la vérité et la justice. Ils la partagent, en découvrant dans votre récit le reflet de leur propre histoire ; parce qu’ils y retrouvent la douleur qu’ils portent, ils se reconnaissent dans votre colère.

La majorité d’entre eux n’est pas descendue dans la rue, ne s’est pas manifestée, n’en a pas fait un thème sur les réseaux sociaux, ni cassé de vitrine, ni incendié de voiture, ni crié des slogans, ni perturbé de discours politique, et ne vous a pas dit non plus que vous n’étiez pas seul•e•s.

Ils ne l’ont pas fait, tout simplement parce qu’ils n’ont pas pu le faire.

Mais ils respectent votre mouvement et l’entendent.

Ne baissez pas les bras.

Si ceux qui ont été un temps à vos côtés sont repartis, après en avoir tiré quelque avantage ou bien avoir vu qu’ils n’y gagneraient rien, leur cause n’en est pas moins douloureuse, noble et juste.

Assurément, votre chemin jusqu’ici fut ardu. Mais vous savez qu’il reste encore beaucoup à parcourir.

Je vous le dis, l’une des tromperies de ceux d’en haut est de convaincre ceux d’en bas que ce qu’on n’obtient pas facilement tout de suite, on ne l’obtient jamais. Ils veulent nous convaincre que les luttes longues et difficiles ne font que nous épuiser et n’aboutissent à rien. Ils brouillent le calendrier d’en bas avec celui d’en haut : élections, comparutions, réunions, rendez-vous avec l’histoire, dates commémoratives, qui n’ont comme effet que d’occulter la douleur et la colère.

Le système n’a pas peur des explosions, si massives et lumineuses soient-elles. Si le gouvernement tombe, il en a un autre dans son panier pour le remplacer. Ce qui le terrorise, c’est la persévérance de la rébellion et de la résistance d’en bas.

Car en effet, en bas, on suit un autre calendrier. Une marche d’un autre pas. C’est une autre histoire. C’est une autre douleur et une autre colère.

Un peu plus chaque jour, nous, ceux d’en bas, pourtant si différents et dispersés, sommes attentifs non seulement à notre douleur et à notre colère, mais aussi à poursuivre notre cheminement avec persévérance et à ne jamais nous avouer vaincus.

Croyez-moi, votre lutte ne dépend pas du nombre de manifestants, du nombre d’articles publiés, du nombre de mentions dans les réseaux sociaux, du nombre d’invitations que vous recevez.

Votre lutte, notre lutte, les luttes d’en bas en général, dépendent de notre résistance. De ne pas nous rendre, de ne pas nous vendre ni baisser les bras.

Bon, c’est notre avis, à nous, zapatistes. Il y aura sûrement des gens pour vous dire le contraire. On vous dira que c’est plus important d’être dans leurs rangs. Par exemple, que c’est plus important d’appeler à voter pour tel ou tel parti politique, parce que ça vous aidera à trouver les absents. Que si vous n’appelez pas au vote pour tel ou tel parti, d’une part vous aurez laissé passer une opportunité unique de retrouver ceux que vous cherchez, mais en plus vous serez responsables de la poursuite de la terreur dans le pays.

Vous voyez bien comme certains partis profitent des besoins matériels des gens ? Comme ils offrent des vivres, des fournitures scolaires, des cartes téléphoniques, des entrées de cinéma, des casquettes, des boissons et des friandises ? Il y a aussi ceux qui profitent des besoins affectifs des gens. L’espoir, avoir des amis et des ennemis, est un besoin qui a la cote, là-bas, en haut. L’espoir d’un grand changement, de l’avènement, enfin, du bien-être, de la démocratie, de la justice, de la liberté. L’espoir que les éclairés d’en haut utilisent pour fasciner les malheureux d’en bas et le leur vendre. L’espoir que la réponse à leurs attentes serait la couleur d’un produit qui se trouve dans le panier du système.

Ces gens-là, ils en savent peut-être plus que nous, les zapatistes. Ils sont savants, savantes. Et surtout, ils sont payés pour cela. La connaissance est leur métier, ils en vivent… et s’en servent pour tromper.

Ils sont plus savants que nous, et en parlant de nous, ils disent que nous appelons à l’abstention et que nous sommes sectaires (peut-être parce que nous, contrairement à eux, nous respectons les morts).

C’est si simple de rabâcher toujours les mêmes mensonges ! Ça coûte si peu de diffamer et de calomnier, puis de prêcher l’unité, l’ennemi principal, l’infaillibilité du pasteur, les insuffisances du troupeau.

Il y a longtemps de cela, les zapatistes ne faisaient pas de manifestation, ne criaient pas de slogan, ne brandissaient pas de pancarte, ne levaient pas le poing. Jusqu’au jour où nous avons marché. C’était le 12 octobre 1992, alors qu’en haut ils célébraient la « rencontre de deux mondes ». C’était à San Cristóbal de Las Casas, au Chiapas, au Mexique. En guise de pancarte, nous avions des arcs et des flèches, un silence sourd était notre devise.

Sans trop de vagues, la statue du conquistador est tombée. Peu importe s’ils l’ont relevée. Ils ne répandront plus jamais la peur de ce qu’elle représentait.

Quelques mois plus tard, nous sommes retournés dans les villes. Cette fois non plus, nous ne portions pas de pancartes ni même des arcs et des flèches. Ce matin-là, à l’aube, ça sentait le feu et la poudre. Ce sont nos visages que nous avons brandis.

Après quelques mois, quelques-unes, quelques-uns sont arrivés de la ville. Ils nous ont raconté les grandes manifestations, les slogans, les pancartes, les poings levés. Bien sûr, en ajoutant à chaque fois que si les petites et petits Indiennes et Indiens que nous sommes — car ils se préoccupaient de l’égalité de genre — nous survivions, c’était grâce à eux et elles, qu’en ville, ils avaient empêché le génocide des premiers jours de cette année 1994. Nous, les zapatistes, nous nous sommes demandé si avant 1994 il n’y avait pas déjà un génocide, s’il avait été empêché, si ces gens de la ville nous parlaient d’une quelconque réalité ou s’ils venaient juste présenter la facture. Nous, les zapatistes, nous avons compris qu’il y avait d’autres formes de lutte.

Ensuite, nous avons fait nos propres manifestations, nos slogans, nos pancartes et nous avons levé le poing. Depuis lors, nos manifestations ne sont qu’un pâle reflet de ce que fut cette aube de l’année 94. Nos slogans ont la rime désordonnée des chansons des campements guérilleros de la montagne. Nos pancartes sont élaborées au moyen d’un travail minutieux pour trouver des équivalents à ce qui, dans notre langue, s’exprime en un seul mot, et qui requiert, dans d’autres, les trois livres du Capital. Nos poings levés saluent plus qu’ils ne menacent, s’adressant à l’avenir plutôt qu’au présent.

Pourtant, une chose n’a pas changé : nos visages se soulèvent.

Des années plus tard, ceux qui s’autodéfinirent comme nos créditeurs de la ville, exigèrent de nous que nous participions aux élections. Nous n’avons pas compris, car nous n’avons jamais exigé d’eux qu’ils se soulèvent en prenant les armes, ni qu’ils se rebellent contre le mauvais gouvernement, ni qu’ils honorent leurs morts pour la lutte. Nous n’avons pas exigé d’eux qu’ils se couvrent le visage, qu’ils taisent leur nom, qu’ils abandonnent famille, profession, ou amis en aucune façon. Mais les conquistadors modernes, en costume de gauche progressiste, nous ont menacés : si nous ne les suivions pas, ils nous laisseraient seules, seuls, et nous serions à leurs yeux coupables de l’arrivée au gouvernement d’une droite réactionnaire. Nous leur étions redevables, affirmaient-ils, et ils nous présentaient la facture en conséquence, sous forme de bulletin de vote.

Nous autres, zapatistes, nous n’avons pas compris. Nous nous étions soulevés pour nous gouverner nous-mêmes, pas pour être gouvernés. Ils se sont fâchés.

Par la suite, ceux de la ville ont encore manifesté, scandé des slogans, levé le poing et des pancartes, ils y ajoutent aujourd’hui des touits, des hashtags, des likes, des trenfing topics, des followers, dans leurs partis politiques, on y retrouve les mêmes que l’on trouvait hier chez la droite réactionnaire, à leurs tables, les assassins et les familles des assassins s’assoient et échangent, rient et trinquent ensemble aux gains obtenus, ou se lamentent et pleurent ensemble leurs postes perdus.

Pendant ce temps-là, nous, zapatistes, parfois nous manifestons aussi, nous crions des slogans invraisemblables ou bien nous nous taisons, parfois nous levons un poing ou une pancarte, le regard toujours présent. Nous disons que nous ne manifestons pas pour défier le tyran, mais pour saluer ceux qui les affrontent sous d’autres géographies, d’autres calendriers. Pour le défier, nous construisons. Pour le défier, nous créons. Pour le défier, nous imaginons. Pour le défier, nous grandissons et nous nous multiplions. Pour le défier, nous vivons. Pour le défier, nous mourons. Au lieu de faire des touits, nous faisons des écoles et des cliniques, au lieu de trending topics, des fêtes pour célébrer la vie et mettre la mort en déroute.

Sur la terre des créanciers de la ville, c’est encore le maître qui gouverne, sous un autre visage, un autre nom, une autre couleur.

Sur la terre des zapatistes, ce sont les peuples qui gouvernent et le gouvernement obéit.

C’est peut-être pour cette raison que nous, zapatistes, nous n’avons pas compris que nous devions être les suiveurs, et les leaders de la ville, eux, les suivis.

Et on ne le comprend toujours pas.

Peut-être bien que vous, nous, tout•e•s, nous obtiendrons la vérité et la justice que nous cherchons grâce à la charité d’un dirigeant entouré de gens aussi intelligents que lui, un sauveur, un maître, un chef, un patron, un pasteur, un gouvernant, et que cela se fera avec juste un minimum d’effort comme un bulletin dans l’urne, un touit, une présence dans une manifestation ou dans un meeting, une carte d’adhérent… ou bien en échange d’un silence face à la farce qui mime l’intérêt patriotique là où n’existe que la soif de pouvoir.

Certains ici, au sein de notre pépinière, apporteront une manière de voir qui induira peut-une réponse positive à cette question.

Nous, zapatistes, ce que nous avons appris, c’est que la réponse est non. Que d’en haut ne vient que l’exploitation, le vol, la répression, le mépris. C’est-à-dire que d’en haut nous n’obtenons que de la douleur. Et qu’en retour ils demandent, ils exigent qu’on les suive. Qu’on leur soit redevable de la publicité mondiale de votre situation douloureuse, qu’on leur soit redevable pour les places combles, les rues pleines de couleurs et d’ingéniosité. Qu’on leur soit redevable pour le travail de la police citoyenne qui a désigné, poursuivi et diabolisé les « anarco-infiltés-dégoûtants, pour les manifs bien policées, les articles de presse, les photos couleur, les critiques favorables et les interviews.

Nous, zapatistes, nous disons tout simplement :

N’ayez pas peur de vous retrouver sans ceux qui n’ont jamais réellement été avec vous. Ce sont eux qui ne le méritent pas. Ceux qui viennent à vous et votre douleur comme vers un spectacle étranger, qui plairait ou non, mais dont ils ne feront jamais vraiment partie.

Ne craignez pas d’être lâchés par ceux qui ne cherchent ni à vous accompagner ni à vous soutenir, mais juste à vous administrer, vous dompter, vous dominer, vous utiliser puis se débarrasser de vous.

Craignez seulement d’oublier votre cause et d’abandonner la lutte.

Car tant que vous tenez, que vous résistez, vous pourrez compter sur le respect et l’admiration de nombreuses personnes au Mexique et dans le monde entier.

Comme avec Adolfo Gilly.

Ce que je vais vous révéler maintenant n’était pas prévu initialement. La raison en est qu’Adolfo Gilly de même que Pablo Gonzalez Casanova avaient dit qu’ils ne seraient certainement pas là pour raison de santé. Mais Adolfo est ici, et nous lui demanderons de transmettre cette partie du message à Don Pablo.

Feu le SupMarcos racontait qu’une fois quelqu’un lui a reproché les attentions particulières de l’EZLN envers Don Luis Villoro, Don Pablo Gonzalez Casanova et Don Adolfo Gilly. L’argument qu’il opposait se fondait sur les différences entre ces trois personnes et le zapatisme, alors que l’EZLN ne manifestait pas une déférence similaire envers des intellectuels qui étaient cent pour cent zapatistes. J’imagine que le Sup alluma alors sa pipe et rétorqua : « Tout d’abord, les divergences avec eux ne concernent pas le zapatisme en tant que tel, mais certaines positions qu’il assume à propos de certaines questions. Deuxièmement, personnellement j’ai vu ces trois personnes face à mes compañeras et compañeros chefs. Des intellectuels de renom, et d’autres moins prestigieux sont venus ici. Ils sont venus et chacun a dit ce qu’il avait à dire. Bien peu d’entre eux ont parlé avec les commandantes et commandants. Ce n’est qu’avec ces trois-là que j’ai vu mes chefs parler et écouter d’égal à égal, dans une relation de confiance et de camaraderie réciproque. Comment ont-ils fait ? Je n’en sais rien, c’est à eux qu’il faudrait le demander. Par contre, je sais à quel point il est difficile de parvenir à échanger et être écouté par mes compañeras et compañeros chefs, dans le respect et l’estime mutuelle. C’est plus que difficile. Troisièmement, tu te trompes si tu penses que les zapatistes cherchent des miroirs, des clameurs et des applaudissements. Nous apprécions et nous estimons les différences de pensée, lorsqu’il s’agit de pensées critiques et argumentées, et pas ces futilités qui pullulent aujourd’hui au sein du progressisme illustré. Notre critère pour apprécier des idées n’est pas leur convergence avec les nôtres, mais leur capacité à nous faire avancer et à provoquer la réflexion, et surtout si elles rendent fidèlement compte de la réalité. Pourtant, ces trois personnes ont effectivement soutenu des positions différentes voire contraires aux nôtres en diverses occasions.

Mais ils n’ont absolument jamais été contre nous. Malgré les aléas de la mode, ils nous ont toujours accompagnés.

Leurs arguments souvent contraires aux nôtres ne nous ont pas convaincus, certes, mais ils nous ont aidés à comprendre des idées et des positionnements différents, dont l’évaluation se fait au regard du réel et non pas d’un jury auto-institué par l’université ou le militantisme. Provoquer la pensée, la discussion, le débat, c’est quelque chose que nous, zapatistes, nous estimons au plus haut point.

Nous avons donc de l’admiration pour la pensée anarchiste. Bien sûr, nous ne sommes pas anarchistes, mais les questionnements posés par l’anarchisme sont de ceux qui provoquent et ravivent les idées, de ceux qui font réfléchir. Et il me semble que de ce côté, mais pas uniquement, la pensée critique orthodoxe, si je puis dire, a beaucoup à apprendre de la pensée anarchiste. Par exemple, la critique de l’État en tant que tel est portée depuis bien longtemps par la pensée anarchiste.

Mais pour en revenir à nos trois gaillards, affirma le Sup à ceux qui demandaient une rectification zapatiste, lorsque l’un d’entre vous pourra s’asseoir face à mes compañeras et compañeros sans qu’elles et ils craignent vos moqueries, votre jugement, votre condamnation ; quand vous réussirez à leur parler avec équité et respect ; quand vous les regarderez en compañeros et compañeras et pas comme des juges étrangers, que vous les « affectionnerez », comme on dit ici ; ou quand votre pensée, sans coïncider forcément avec la nôtre, nous aidera à discerner le fonctionnement de l’Hydre, nous amènera vers de nouvelles questions, ouvrira de nouveaux chemins, nous fera penser, ou encore lorsque vous pourrez expliquer ou impulser une analyse sur un aspect concret de la réalité, alors seulement vous verrez que nous avons aussi à votre égard les quelques attentions que nous avons envers eux.

En attendant, ajouta le SupMarcos, avec l’humour acide qui le caractérisait, abandonnez votre jalousie hétéro-patriarcale, mondialiste, reptilienne et sectaire.

Je vous ai fait part de cette anecdote qui m’a été rapportée par le SupMarcos, car il y a quelques mois, lors de la visite d’une délégation des familles de ceux qui luttent pour la vérité et la justice pour Ayotzinapa, l’un des papas nous a raconté une réunion avec le mauvais gouvernement. Je ne sais plus si c’était ou non la première. Don Mario nous a raconté que les fonctionnaires sont arrivés avec leurs papiers et leur bureaucratie, comme s’il s’agissait d’un simple changement de matricule, et pas d’une disparition forcée. Les familles étaient à la fois effrayées et en colère, elles voulaient s’exprimer mais le bureaucrate qui leur faisait face arguaient que seuls pouvaient s’exprimer ceux qui avaient été enregistrés, et il cherchait à les intimider. Don Mario raconte qu’un homme d’un certain âge les accompagnait, « un sage », diraient les zapatistes. Cet homme a surpris tout le monde en tapant du poing sur la table et en élevant la voix pour exiger qu’on laisse la parole aux parents qui voulaient s’exprimer. Don Mario nous a dit, à peu de choses près : « Ce monsieur n’a pas eu peur, et la peur s’est envolée pour nous aussi, nous avons parlé et depuis, nous n’avons plus cessé de le faire. » Cet homme qui, vert de rage, a fait face à la négligence gouvernementale, aurait pu être une femme ou un•e autre, et je suis sûr que n’importe lequel d’entre vous aurait fait pareil en de telles circonstances, mais il se trouve que c’était Adolfo Gilly.

Compañeros des familles,

C’est à cela qu’on fait allusion lorsqu’on parle de ceux qui sont avec vous sans vous voir comme une marchandise à acheter, vendre, échanger ou voler.

Comme lui, il y en a d’autres, qui ne frappe pas du poing parce qu’ils ne sont pas devant la table, mais qui sont là.

En tant que zapatistes, nous avons aussi appris que rien ne s’obtient vite et facilement, ni ce qu’on mérite ni ce dont on a besoin.

Car l’espoir, en haut, est une marchandise, mais en bas, c’est une lutte pour se convaincre d’une chose : nous allons obtenir ce que nous méritons et nécessitons, parce qu’on s’organise et qu’on lutte pour cela.

Notre destin n’est pas le bonheur. Notre destin est de lutter, de lutter toujours, à toute heure, à tout moment, en tout lieu. Peu importe si le vent nous est favorable. Peu importe si nous avons le vent et tout le reste contre nous. Peu importe que la tempête arrive.

Car, croyez-moi, les peuples originaires sont des habitués de la tempête. Et ils sont là, et nous sommes là. Nous, qui nous nommons les zapatistes. Depuis plus de trente ans nous payons le prix de ce nom-là, à la vie à la mort.

Nous sommes riches de cette persistance au-delà de tout et de tous ceux d’en haut qui se sont succédé sur les calendriers et les géographies, on ne le doit pas à des individus. On le doit à notre lutte collective et organisée.

Si quelqu’un se demande envers qui les zapatistes seraient redevables de leur existence, de leur résistance, de leur rébellion et de leur liberté, la vraie réponse sera : « PERSONNE ».

Car c’est ainsi que l’individualité qui supplante et s’impose, en faisant mine d’orienter et de représenter le collectif, est annihilée par ce dernier.

Par conséquent, nous vous affirmons aujourd’hui, vous les familles qui cherchez la vérité et la justice, que lorsque tous se seront retirés, PERSONNE resterons.

Une part de ce PERSONNE, la plus petite peut-être, c’est nous, les zapatistes. Mais il y a beaucoup plus de monde.

PERSONNE, c’est celui qui fait tourner la roue de l’histoire. C’est PERSONNE qui travaille la terre, qui manœuvre les machines, qui travaille, qui lutte.

C’est PERSONNE qui survit à la catastrophe.

Mais peut-être que nous nous trompons, que le chemin que l’on vous offre de l’autre côté est celui qui vaut vraiment la peine. Si vous pensez ainsi et que vous en décidez ainsi, vous ne recevrez pas notre condamnation, notre rejet ni notre mépris. Soyez assurés, quoi qu’il en soit, de notre affection, respect et admiration.

[…]

SupGaleano
Mexique, le 3 mai 2015.

= = =

Lectures complémentaires:

Six textes fondamentaux pour nous aider à y parvenir, ensemble, à lire, relire et diffuser sans aucune modération:

 


Caracole del bueno gobierno

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Résistance politique: “Chiapas, feu et parole d’un peuple qui dirige et dont le gouvernement obéit” (essentiel EZLN version PDF)

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Présentation PDF EZLN

“Chiapas, feu et parole d’un peuple qui dirige et dont le gouvernement obéit”

 

Résistance 71

 

22 octobre 2018

 

 

— Le zapatisme n’est pas une idéologie
Ce n’est pas une doctrine à vendre et achetée
C’est… une intuition
Quelque chose de si ouvert et de si flexible que
Cela se produit en tout lieu
Le zapatisme pose la question:
“Qu’est-ce qui m’a exclu ?
Qu’est-ce qui m’a isolé ?”
En chaque endroit, la réponse est différente
Le zapatisme ne fait que poser la question
Et stipule que la réponse est plurielle
Que la réponse est inclusive…
Marcos, 1994 —

En adéquation avec l’appel venu récemment des montagnes du sud-est mexicain pour la formation d’un Réseau de Résistance et de Rébellion International contre l’oppression de la société capitaliste marchande et avec l’aide de Jo de JBL1960, nous avons compilé une bonne moitié des textes de l’EZLN que nous avons publiés, parfois traduits depuis 2012 sur ce blog, dans un pdf essentiel pour tous ceux qui désirent aller de l’avant dans l’émancipation par la pensée et l’action critiques menant sur le chemin de la complétion de notre humanité.

Après 10 ans de préparation clandestine, le cri des opprimés natifs originels de cette région du monde “¡Ya Basta!” “Assez est assez !” a retenti en 1994 et résonne toujours de plus en plus fort dans le monde, amplifié par les caisses de résonance que sont devenus les états de nos sociétés moribondes, coquilles vides de substance politique, sociale et culturelle.

Ces textes politiques essentiels, souvent émis par le porte-parole du mouvement, le charismatique et facétieux “Marcos” au nom de tous les compañeros et compañeras de la Sixta et des peuples opprimés du monde, nous montrent le chemin de la réalisation dans chaque endroit, ici et maintenant de nos sociétés émancipées par les associations volontaires qui, unifiées dans la grande compréhension de la complémentarité, créeront la société des sociétés qui réalisera pleinement l’Homme et le réconciliera avec la Nature qu’il bafoue depuis des siècles et des siècles.

 

Compilation PDF textes de l’EZLN
Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

 


« Vous êtes en territoire zapatiste en rébellion »

Les paroles ci-dessous nous expliquent qui sont les Zapatistes et affirment que leur lutte n’est pas seulement la leur, mais celle de nous tous, peuples opprimés, majorité des 99,9% trompés, bafoués, exploités et à terme assassinés par les 0,1% d’une “élite” auto-proclamée qui doit s’entendre dire une fois pour toute: “Assez, est assez !” Il suffit de dire NON ! Ensemble…

Voici qui nous sommes.
L’Armée Zapatiste de Libération Nationale.
La voix qui s’arme pour être entendue.
Le visage qui se cache pour être vu.
Le nom qui se cache pour être nommé.
L’étoile rouge qui appelle l’humanité et le monde, pour être entendue, vue et nommée.
Le demain à être moissonné dans le passé.

Derrière notre masque noir,
Derrière notre voix armée,
Derrière notre nom innommable,
Derrière nous, que vous voyez,
Derrière nous, nous sommes vous.

Derrière, nous sommes les mêmes femmes et hommes ordinaires,
Qui se répètent dans toutes les races,
Peints de toutes les couleurs,
Parlant dans toutes les langues,
Et vivant dans tous les endroits.
Les mêmes femmes et hommes oubliés.
Les mêmes exclus,
Les mêmes intolérés,
Les mêmes persécutés,
Nous sommes vous.

Derrière nous, vous êtes nous.
Derrière notre masque se trouve le visage de toutes les femmes exclues,
De tous les indigènes oubliés,
De tous les jeunes méprisés,
De tous les migrants battus,
De tous ceux emprisonnés pour leurs paroles et leurs pensées,
De tous les homosexuels persécutés,
De tous les travailleurs humiliés,
De tous ceux morts par négligence,
De tous les femmes et hommes ordinaires,
Qui ne comptent pas,
Qui ne sont pas vus,
Qui sont sans nom,
Qui n’ont pas de lendemain

Nous sommes les Zapatistes.
Nous vous avons invité pour que nous puissions nous parler,
Pour que vous voyez tout ce que nous sommes.

~ Comité Indigène Révolutionnaire Clandestin, depuis les montagnes du sud-est mexicain, le 27 juillet 1996 —

(Traduction Résistance 71 )

 

Notre page « Textes Fondateurs pour un Changement Politique »

 

Analyse politique: Une ferme, un monde, une guerre, la nécessité d’un réseau de résistance internationale (EZLN)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, économie, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, police politique et totalitarisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, technologie et totalitarisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 7 octobre 2018 by Résistance 71

Ci-dessous, nous aidons à diffuser ce qui est sans aucun doute la meilleure récente analyse politico-économique de la situation actuelle du monde, ancrée dans une réalité historique objective. 

En cela cette analyse, qui nous vient, comme souvent par sa profondeur et sa clarté, des montagnes du sud-est mexicain et de sa zone en rébellion zapatisite, est tout à fait complémentaire de la fin de notre “Manifeste pour la société des sociétés”  (2017), où nous énonçons à partir de la page 32 la “Tyrannie moderne et fin d’un système anti-naturel corrompu”. Ces deux textes peuvent être lus en parallèle et en ressource complémentaire s’auto-alimentant.

Ceci nous amène à reformuler, en accord avec un Réseau de Résistance et de Rebellion international, la nécessité absolue de coordonner nos efforts au-delà des frontières fictives, pour que triomphe enfin  la cause du bien commun et de l’émancipation de la société humaine sur notre planète.

Écoutons l’analyse, la voix qui nous viennent du Chiapas, elles sont vitales !

¡Ya Basta!

Mitakuye Oyasin

~ Résistance 71 ~

 


SCI Moisés & Galenao

 

Une ferme, un monde, une guerre, peu de probabilités

 

SCI Moisès et Galeano (EZLN)

 

4 octobre 2018

 

url de l’article en français:

https://www.lavoiedujaguar.net/Une-finca-un-monde-une-guerre-peu-de-probabilites

 

Participation de la Commission Sexta de l’EZLN à la rencontre des réseaux de soutien au Conseil indigène de gouvernement et à sa porte-parole. Août 2018.

(Version complétée)

Pour des raisons de temps, la participation zapatiste n’a pas été complète. Nous vous avons promis que nous vous enverrions ensuite ce qui manquait : voici la version originale qui comprend des parties de la transcription plus ce qui n’a pas été dit. De rien, il n’y a pas de quoi.

300

Première partie

Sous-commandant insurgé Galeano

Bonjour, merci d’être venus, d’avoir accepté notre invitation et de partager votre parole avec nous.

Commençons par expliquer notre façon de faire notre analyse et notre évaluation.

Nous commençons par analyser ce qui se passe dans le monde, puis nous descendons à ce qui se passe sur le continent, puis nous descendons à ce qui se passe dans le pays, puis dans la région et ensuite localement. Et de là, nous trouvons une initiative et nous commençons à passer du local au régional, au national, au continent et au monde entier.

Selon notre pensée, le système dominant dans le monde est le capitalisme. Pour nous l’expliquer, à nous et aux autres, nous utilisons l’image d’une ferme.

Je vais demander au sous-commandant Moisés de nous le décrire.

Sous-commandant insurgé Moisés

Bon, alors, compañeros, compañeras, nous avons demandé à des compañeros et des compañeras arrière-grands-pères et arrière-grands-mères qui étaient en vie — certains sont encore en vie. Voici ce qu’ils nous ont dit, ce qui nous a amenés à penser — c’est ce que nous disons aujourd’hui — que les riches, les capitalistes, veulent faire du monde leur finca. (Note de R71: en espagnol “finca” peut vouloir dire, “domaine”, “propriété”, par extension “domaine agricole”, “ferme” ou aussi le terme de “latifundia” se référant à la grande propriété terrienne…)

Il y a le finquero, le propriétaire terrien, le maître de milliers d’hectares de terre, et ça sans être là, parce que le patron a son contremaître qui s’occupe de la finca, et puis ce contremaître s’adresse à son mayordomo qui est celui qui va exiger qu’on travaille sa terre ; et ce contremaître, sur l’ordre du patron, doit trouver quelqu’un d’autre qu’on appelle le caporal qui est celui qui veille sur la finca, sa maison. Ensuite, ils nous ont raconté que dans les fincas on fait des choses différentes : il y a des fincas d’élevage de bétail, de café, de canne, où on fait du sucre, de maïs et de haricots. Alors, ils le combinent, ils combinent ces activités ; c’est-à-dire, dans une finca de dix mille hectares, il y a de tout, du bétail, de la canne à sucre, des haricots, des champs de maïs. Donc, toute leur vie, les gens y circulent, y travaillent — ce que nous appelons les ouvriers agricoles ou les manœuvres, les gens qui souffrent là.

Celui qui est contremaître, il complète son salaire en volant le patron sur ce que produit la finca. Autrement dit, en plus de ce que le patron, le finquero, lui paye, le contremaître en profite pour voler. Par exemple, si dix génisses et quatre taurillons sont nés, le contremaître ne rend pas de comptes exacts, mais dit au patron que seulement sont nés cinq génisses et deux taurillons. Si le patron s’aperçoit de l’arnaque, il chasse le contremaître et en met un autre à la place. Mais le contremaître vole toujours quelque chose, autrement dit c’est ce qu’on appelle la corruption.

Ils nous racontent que quand le patron n’est pas là et que le contremaître est celui qui reste, quand le contremaître veut partir aussi, alors il cherche quelqu’un de ceux qu’il a là, qui soit aussi salaud que lui, aussi exigeant, quoi ; alors pendant qu’il va faire son petit tour, il laisse quelqu’un en charge, c’est-à-dire il cherche son ami qu’il va laisser à sa place pour ensuite revenir et reprendre son poste de contremaître.

Et alors nous voyons ceci, que le patron n’est pas là, le patron est ailleurs ; le contremaître, c’est ainsi que nous l’appelons, que l’appellent les pays ou les peuples comme nous disons, parce que nous voyons que ce n’est plus un pays, c’est le Peña Nieto comme nous disons, le contremaître. Le mayordomo, nous disons que ce sont les gouverneurs, et les caporales les maires. C’est structuré de la façon dont ils vont dominer, quoi.

Nous voyons aussi que ce contremaître, ce mayordomo et ce caporal sont ceux qui exigent des gens. Et là, dans la finca, les arrière-grands-parents nous disent qu’il y a un magasin, ils appellent ça une tienda de raya — c’est ce qu’ils nous ont dit — ça veut dire que le magasin est là où on s’endette ; alors les exploités qui sont là, les ouvriers ou ouvrières comme on les appelle, ils ont pris l’habitude d’aller y acheter leur sel, leur savon, ce dont ils ont besoin, c’est-à-dire qu’il ne se servent pas d’argent ; le patron a là sa boutique et c’est là qu’ils s’inscrivent, parce qu’ils ont besoin du sel, du savon, de la machette, de la lime ou de la hache, alors ils achètent là, ils ne vont pas payer avec de l’argent mais avec leur force de travail.

Et les arrière-grands-parents nous racontent que leur vie, celle des femmes comme celle des hommes, c’est qu’on leur donne juste de quoi manger aujourd’hui pour que demain ils continuent à travailler pour le patron, et c’est ainsi qu’ils ont passé toute leur vie.

Et ce que disent nos arrière-grands-parents, nous l’avons vérifié, parce que lorsque nous nous sommes soulevés en 1994, lorsque nous avons pris les fincas pour chasser ces exploiteurs, nous avons trouvé des contremaîtres et des gens acasillados, ils nous ont dit qu’ils ne savaient pas ce qu’ils allaient faire, parce ce que maintenant où vont-ils trouver leur sel, leur savon, maintenant que leur patron n’est plus là. Ils nous ont demandé maintenant qui va être le nouveau patron, parce qu’ils veulent y aller, parce qu’ils ne savent pas quoi faire, parce que où ils vont trouver leur savon, leur sel.

Alors nous leur avons dit : maintenant vous êtes libres, travaillez la terre, elle est à vous, comme avec le patron qui vous a exploités, maintenant vous allez travailler, mais c’est pour vous, pour votre famille. Mais alors ils résistent, ils disent non, cette terre est au patron.

C’est là que l’on a vu qu’il y a des gens qui sont réduits en esclavage. Et s’ils ont leur liberté, alors ils ne savent pas quoi faire, parce qu’ils ne savent qu’obéir.

Et ce dont je vous parle, c’est d’il y a cent ans, plus de cent ans, parce que ce sont nos arrière-grands-parents qui nous le racontent — l’un d’eux a plus ou moins cent vingt-cinq, cent vingt-six ans maintenant parce qu’on a parlé avec ce compañero il y a plus d’un an.

Donc on a ça, et c’est ce qui va arriver. Aujourd’hui, nous pensons que le capitalisme est comme ça. Il veut transformer le monde en finca. Autrement dit, ce sont les hommes d’affaires transnationaux : « Je vais à ma finca La Mexicana », selon ses envies ; « Je vais à ma finca La Guatemalteca, La Hondureña », ainsi de suite.

Et le capitalisme va commencer à organiser selon son intérêt, comme nos arrière-grands-parents nous racontent que dans une finca il y a de tout, du café, du bétail, du maïs, des haricots, et dans une autre, non, c’est juste de la canne pour en tirer la mélasse, et dans une troisième encore autre chose. C’est comme ça qu’ils nous ont organisés, chacun des finqueros.

Il n’y a pas de bon patron, ils sont tous mauvais.

Bien que nos arrière-grands-parents nous racontent qu’il y en a de bons — disent-ils —, quand on se met à l’analyser, à y penser, à l’observer, juste parce qu’on est moins maltraités, alors nos arrière-grands-parents disent qu’ils sont bons, car ils ne sont pas battus, mais être exploités, exploitées, on n’y coupe pas. Dans d’autres fincas, en plus de se crever au travail, si on n’en fait pas plus, on reçoit des coups de trique.

Alors nous pensons que tout ce qui leur est arrivé est ce qui va nous arriver, mais maintenant non seulement à la campagne, mais aussi en ville. Parce que ce n’est pas le même capitalisme qu’il y a cent ans, deux cents ans, son mode d’exploitation est maintenant différent et ce n’est pas seulement dans les campagnes qu’il exploite aujourd’hui mais aussi dans la ville. Et son exploitation change de mode, disons-nous, mais c’est toujours de l’exploitation. Comme si c’était la même cage fermée, mais de temps en temps elle est repeinte, comme si elle était neuve, mais c’est la même.

Quoi qu’il en soit, il y a des gens qui ne veulent pas la liberté, ils sont déjà habitués à obéir et veulent juste un changement de patron, de contremaître, qu’il ne soit pas si vache, qu’il exploite autant les gens mais les traite bien.

Alors ne perdons pas ça de vue parce que c’est ce qui arrive, ce qu’ils commencent déjà à faire.

C’est ce qui attire notre attention : est-ce qu’il y a d’autres gens, hommes et femmes, qui eux aussi voient, pensent, estiment que c’est ce qu’ils vont nous faire ?

Et que vont faire ces frères et ces sœurs ? Est-ce qu’ils se contentent d’un changement de contremaître ou de patron, ou est-ce que ce qu’ils veulent c’est la liberté ?

C’est ce que j’ai à vous expliquer parce que c’est ce qui vient avec ce que nous pensons et voyons avec les compañeros, compañeras, en tant qu’Armée zapatiste de libération nationale.

Sous-commandant insurgé Galeano

Donc ce que nous voyons au niveau mondial est une économie prédatrice. Le système capitaliste avance de manière à conquérir des territoires, en détruisant au maximum. En même temps, la consommation est portée aux nues. Il semble que le capitalisme ne se préoccupe plus de savoir qui va produire les choses, ça c’est les machines qui s’en chargent, mais il n’y a pas de machines qui consomment des marchandises.

En réalité, cette exaltation de la consommation cache une exploitation brutale et un pillage sanguinaire de l’humanité qui n’apparaissent pas dans l’immédiateté de la production moderne des marchandises.

La machine automatisée au maximum qui fabrique sans intervention humaine des ordinateurs ou des téléphones portables fonctionne non pas sur le progrès scientifique et technologique mais sur le pillage des ressources naturelles (la destruction/dépopulation nécessaire et la reconstruction/restructuration de territoires) et sur l’esclavage inhumain de milliers de petites, petites et moyennes cellules d’exploitation de la main-d’œuvre humaine.

Le marché (ce gigantesque magasin de marchandises) contribue à ce mirage de la consommation : les marchandises semblent au consommateur « étrangères » au travail humain (c’est-à-dire à son exploitation) ; et l’une des conséquences « pratiques » est de donner au consommateur (toujours individualisé) l’option de se « rebeller » en choisissant tel ou tel marché, telle consommation ou telle autre, de refuser une consommation spécifique. Vous ne voulez pas consommer de la malbouffe ? Pas de problème, les produits alimentaires bio sont aussi en vente, un peu plus chers. Vous ne buvez pas les sodas de cola bien connus parce qu’ils sont mauvais pour la santé ? Pas de problème, l’eau en bouteille est commercialisée par la même compagnie. Vous ne voulez pas consommer dans les grandes chaînes de supermarchés ? Pas de problème, la même entreprise fournit la boutique du coin de la rue. Et ainsi de suite.

Il organise donc la société mondiale entre autres en donnant, en apparence, la priorité à la consommation. Le système fonctionne avec cette contradiction (parmi d’autres) : il veut se débarrasser de la main-d’œuvre parce que son « usage » présente plusieurs inconvénients (par exemple, il a tendance à s’organiser, à protester, à arrêter le travail, à faire des grèves, à saboter la production, à s’allier les un·e·s les autres) ; mais en même temps il a besoin de la consommation des marchandises par cette marchandise « spéciale ».

Même si le système vise à « automatiser », l’exploitation de la main-d’œuvre est pour lui fondamentale. Peu importe combien de biens de consommation il envoie à la périphérie du processus productif, ou combien il étire la chaîne de production de façon à faire croire (à « faire semblant ») que le facteur humain est absent : sans la marchandise essentielle (la force de travail), le capitalisme est impossible. Un monde capitaliste sans exploitation, où seule la consommation prévaut, c’est de la science-fiction, des élucubrations sur les réseaux sociaux et des rêves paresseux d’admirateurs des kamikazes de la gauche aristocratique.

Ce n’est pas l’existence du travail qui définit le capitalisme, mais la caractérisation de la capacité de travail comme une marchandise à vendre et à acheter sur le marché du travail. Ce qui veut dire qu’il y en a qui vendent et il y en a qui achètent ; et, surtout, qu’il y a ceux qui n’ont d’autre choix que de se vendre eux-mêmes.

La possibilité d’acheter la force de travail repose sur la propriété privée des moyens de production, de circulation et de consommation. La propriété privée de ces moyens est au cœur même du système. Par-dessus cette division en classes (la possédante et la dépossédée), pour la cacher, on a construit toutes les simulations juridiques et médiatiques et aussi les preuves dominantes : la citoyenneté et l’égalité juridique ; le système pénal et policier, la démocratie électorale et les divertissements (choses de plus en plus difficile à différencier) ; les néo-religions et la neutralité supposée des technologies, des sciences sociales et des arts ; le libre accès au marché et à la consommation ; et les absurdités (plus ou moins élaborées) comme « le changement est en soi-même », « chacun est l’architecte de son propre destin », « à mauvaise fortune bonne figure », « ne donne pas un poisson à celui qui a faim, apprends-lui à pêcher » (« et vends-lui la canne à pêche »), et les tentatives maintenant à la mode d’« humaniser » le capitalisme, de le rendre bon, rationnel, désintéressé, light.

Mais la machine veut des profits et elle est insatiable. Il n’y a pas de limite à sa gloutonnerie. Et la recherche du profit n’a ni éthique ni rationalité. Si elle doit tuer, elle tue. Si elle a besoin de détruire, elle détruit. Même si c’est le monde entier.

Le système avance dans sa reconquête du monde. Peu importe ce qui est détruit, ce qui reste ou ce qu’il y a en trop : c’est jetable tant qu’on obtient le profit maximal le plus vite possible. La machine revient aux méthodes qui lui ont donné naissance — c’est pourquoi nous vous recommandons de lire L’Accumulation originelle du capital — c’est-à-dire la conquête de nouveaux territoires par la violence et la guerre.

Avec le néolibéralisme, le capitalisme a en quelque sorte laissé en suspens une partie de la conquête du monde et il a maintenant à la compléter. Dans son développement, le système « découvre » que de nouvelles marchandises sont apparues et que ces nouvelles marchandises se trouvent sur le territoire des peuples originaires : l’eau, la terre, l’air, la biodiversité ; tout ce qui n’est pas encore abîmé se trouve sur le territoire des peuples originaires et c’est ce qu’il veut. Quand le système cherche (et conquiert) de nouveaux marchés, ce ne sont pas seulement des marchés de consommation, d’achat et de vente de marchandises, il cherche aussi et surtout et tente de conquérir des territoires et des populations afin d’en tirer le plus possible, peu importe qu’ensuite il laisse derrière lui un désert, héritage et trace de son passage.

Lorsqu’une compagnie minière envahit un territoire des peuples originaires, sous le prétexte de « créer des emplois » pour la « population autochtone » (j’te jure que c’est comme ça qu’ils nous appellent), elle ne fait pas que proposer aux gens de quoi acheter un nouveau téléphone cellulaire dernier cri, elle rejette aussi une partie de cette population et anéantit (dans toute l’extension du mot) le territoire où elle opère. Le « développement » et le « progrès » offerts par le système cachent en fait qu’il s’agit de son propre développement et de son propre progrès ; et surtout ils cachent le fait que ce développement et ce progrès sont obtenus au prix de la mort et de la destruction des populations et des territoires.

C’est sur quoi se fonde la prétendue « civilisation » : ce dont les peuples originaires ont besoin, c’est de « sortir de la pauvreté », c’est-à-dire qu’ils doivent être payés. Alors on propose des « emplois », c’est-à-dire des entreprises qui « embauchent » (exploitent) les « aborigènes » (j’te jure, c’est ce qu’ils disent).

« Civiliser » une communauté originelle, c’est convertir sa population en main-d’œuvre salariée, c’est-à-dire ayant la capacité de consommer. C’est pourquoi tous les programmes de l’État se proposent « l’intégration de la population marginalisée à la société ». Et, par conséquent, les peuples autochtones ne veulent pas le respect de leur temps et de leur mode de vie, mais une « aide » pour « placer leurs produits sur le marché » et « trouver un emploi ». En résumé : l’optimisation de la pauvreté.

Et par « peuples originaires », nous entendons non seulement ceux que l’on appelle à tort les « indigènes », mais tous les peuples qui, à l’origine, s’occupaient des territoires subissant aujourd’hui les guerres de conquête, comme le peuple kurde, et qui sont soumis par la force aux prétendus États nationaux.

Ce qui est appelé « forme de nation » de l’État est né avec la montée du capitalisme comme système dominant. Le capital avait besoin de protection et d’aide pour sa croissance. L’État ajoute alors à sa fonction essentielle (la répression) celle de garant de ce développement. Bien sûr, on disait alors que c’était pour imposer des normes à la barbarie, « rationaliser » les relations sociales et « gouverner » pour tous, « servir d’intermédiaire » entre dominateurs et dominés.

La « liberté » était la liberté d’acheter et de vendre (se vendre) sur le marché ; l’« égalité » servait la cohésion de la domination en homogénéisant ; et la « fraternité », eh bien, nous sommes tous frères et sœurs, le patron et l’ouvrier, le finquero et le péon, la victime et le bourreau.

Puis on a dit que l’État national devait « réguler » le système, le mettre à l’abri de ses propres excès et le rendre « plus équitable ». Les crises étaient le produit de défauts de la machine, et l’État (et le gouvernement en particulier) était le mécanicien efficace toujours prêt à corriger ces imperfections. Bien sûr, au long terme, il s’est avéré que l’État (et le gouvernement en particulier) faisait partie du problème, pas de la solution.

Mais les éléments fondamentaux de cet État-nation (police, armée, langue, monnaie, système juridique, territoire, gouvernement, population, frontière, marché intérieur, identité culturelle, etc.) sont aujourd’hui en crise : les polices ne préviennent pas le crime, elle le commettent ; les armées ne défendent pas la population, elles la répriment ; les « langues nationales » sont envahies et modifiées (c’est-à-dire conquises) par la langue dominante des échanges ; les monnaies nationales sont indexées sur les monnaies qui monopolisent le marché mondial ; les systèmes juridiques nationaux sont subordonnés aux lois internationales ; les territoires s’étendent et se contractent (et se fragmentent) en fonction de la nouvelle guerre mondiale ; les gouvernements nationaux subordonnent leurs décisions fondamentales aux diktats du capital financier ; les frontières varient dans leur porosité (ouvertes au trafic des capitaux et des marchandises et fermées aux personnes) ; les populations nationales « se mélangent » avec celles venant d’autres États, etc.

En même temps qu’il « découvre » de nouveaux « continents » (c’est-à-dire de nouveaux marchés pour l’extraction de marchandises et pour la consommation), le capitalisme est confronté à une crise complexe (dans sa composition, son étendue et sa profondeur), qu’il a lui-même produite par son ardeur prédatrice.

C’est une combinaison de crises :

L’une est la crise environnementale qui s’abat sur le monde entier et qui est aussi produite par le développement du capitalisme : l’industrialisation, la consommation et le pillage de la nature ont un impact environnemental qui altère déjà ce qu’on appelle « la planète Terre ». Le météore « capitalisme » est déjà tombé, et il a radicalement modifié la surface et les entrailles de la troisième planète du système solaire.

L’autre est la migration. Des territoires entiers sont paupérisés et détruits et les gens sont forcés à émigrer, cherchant où vivre. La guerre de conquête, qui est l’essence même du système, n’occupe plus des territoires et leur population, mais classe cette population sous la rubrique « restes », « ruines », « décombres », et ces populations meurent ou émigrent vers la « civilisation », qui, il ne faut pas l’oublier, fonctionne sur la destruction des « autres » civilisations. Si ces gens ne produisent pas ou ne consomment pas, ils sont excédentaires. Ce qu’on appelle le « phénomène migratoire » est produit et alimenté par le système.

Et une autre crise — sur laquelle nous nous trouvons d’accord avec divers analystes du monde entier — est l’épuisement des ressources qui font marcher « la machine » : les énergétiques. Ce qu’on appelle les derniers « pics » des réserves de pétrole et de charbon, par exemple, sont déjà tout proches. Ces énergies s’épuisent et sont très limitées, leur remplacement prendrait des millions d’années. L’épuisement prévisible et imminent rend stratégiques les territoires disposant de réserves énergétiques — quoique limitées. Le développement des sources d’énergie « alternatives » est trop lent pour la simple raison qu’il n’est pas rentable, c’est-à-dire que l’investissement n’est pas remboursé rapidement.

Ces trois éléments de cette crise complexe mettent en question l’existence même de la planète.

La crise terminale du capitalisme ? Pas le moins du monde. Le système a montré qu’il est capable de surmonter ses contradictions et même de fonctionner avec et dans celles-ci.

Note de R71: Nous sommes tout à fait d’accord avec cette dernière remarque de Marcos/Galeano. C’est ce que nous avons exprimé avec notre métaphore du changement de coquille de l’empire Bernard l’Ermite…

Ainsi, face à ces crises provoquées par le capitalisme lui-même, qui provoque la migration, provoque des catastrophes naturelles, qui s’approche de la limite de ses ressources énergétiques fondamentales (en l’occurrence le pétrole et le charbon), il semble que le système tente un repli vers l’intérieur, comme une anti-mondialisation, pour pouvoir se défendre contre lui-même et il utilise la droite politique comme garante de ce repli.

Cette apparente contraction du système est comme un ressort qui se rétracte pour se dilater ensuite. En réalité, le système se prépare à une guerre. Une autre guerre. Une guerre totale : partout, tout le temps et par tous les moyens.

On construit des murs juridiques, des murs culturels et des murs matériels pour essayer de se défendre contre les migrations qu’ils ont eux-mêmes provoquées ; on tente de refaire la carte du monde, de ses ressources et de ses catastrophes, pour que la gestion des premières assure le maintien du fonctionnement du capital et que les secondes n’affectent pas trop les centres où le Pouvoir se regroupe.

Selon nous, ces murs continueront à proliférer jusqu’à ce que soit construit une sorte d’archipel « d’en haut » où, sur des « îles » protégées, se trouvent les maîtres, disons, ceux qui ont la richesse ; et tous les autres, nous nous retrouvons hors de ces archipels. Un archipel avec des îles pour les patrons, et avec des îles différenciées — comme les fincas — ayant des tâches spécifiques. Et, bien loin, les îles perdues, celles des jetables. Et en pleine mer, des millions de barques errant d’une île à l’autre, à la recherche d’un lieu d’accostage.

Science-fiction de fabrication zapatiste ? Googlez « Bateau Aquarius » et jugez à quel point ce que nous décrivons diffère de la réalité. L’Aquarius s’est vu refuser la possibilité d’accoster un port par plusieurs nations européennes. Pour quelle raison ? La cargaison mortelle qu’il transporte : des centaines de migrants de pays « libérés » par l’Occident au cours de guerres d’occupation et de pays gouvernés par des tyrans avec l’aval de l’Occident.

« L’Occident », symbole de la civilisation autoproclamée, avance, détruit, puis se retire et ferme, pendant que le grand capital continue son négoce : il a fabriqué et vendu les armes de destruction, il fabrique et vend aussi les machines pour la reconstruction.

Et ceux qui prônent ce retrait, c’est la droite politique en plusieurs endroits. C’est-à-dire, les contremaîtres « efficaces », ceux qui contrôlent la peonada et assurent le profit du finquero… bien que plus d’un, une, un·, vole une partie des génisses et taurillons. Et, en plus, ils « fouettent » trop leur population acasillada respective.

Tous ceux qui sont en trop : ou ils consomment, ou il faut les anéantir ; il faut les pousser de côté ; ce sont — comme nous disons — les jetables. Ils et elles ne comptent même parmi les « victimes collatérales » de cette guerre.

Ce n’est pas que quelque chose est en train de changer, c’est que ça a déjà changé.

Et maintenant utilisons la comparaison avec les peuples originaires parce que, pendant longtemps, dans la phase précédente du développement du capitalisme, les peuples originaires ont été comme oubliés. Auparavant, nous prenions l’exemple des enfants indigènes, qui étaient les non-nés parce qu’ils naissaient et mouraient sans que personne ne les compte, et ces enfants non nés habitaient dans ces régions, par exemple dans ces montagnes qui n’intéressaient personne auparavant. Les bonnes terres (les planadas, on les appelle, les plaines) ont été occupées par les fincas, par les grands propriétaires terriens, et ils ont poussé les indigènes dans les montagnes, et maintenant il s’avère que ces montagnes ont des richesses, des marchandises que le capital veut aussi, et donc il n’y a nulle part où aller pour les peuples originaires.

Note de R71: A ce sujet lire notre traduction mise en PDF du livre de James C Scott “L’art de ne pas être gouverné”.

Ou ils se battent et défendent, même jusqu’à la mort, ces territoires, ou y n’a pas le choix, bien sûr. Car il n’y aura pas de bateau pour les recueillir quand ils navigueront par tous les temps sur les eaux et les terres du monde.

Une nouvelle guerre de conquête des territoires des peuples originaires est en cours, et le drapeau brandi par l’armée d’invasion porte aussi parfois les couleurs de la gauche institutionnelle.

Ce changement de la machine qui concerne la campagne ou les « zones rurales » et qui ressort d’une analyse même superficielle, se produit également dans les villes ou dans les « zones urbaines ». Les grandes villes ont été réaménagées ou sont en cours de réaménagement, après ou pendant une guerre sans merci contre leurs habitants marginaux. Chaque ville contient beaucoup de villes, mais une seule ville centrale : celle du capital. Les murs qui entourent cette ville sont constitués de lois, de plans d’urbanisation, de policiers et de groupes d’intervention.

Le monde entier se fragmente ; les murs prolifèrent ; la machine avance dans sa nouvelle guerre d’occupation ; des centaines de milliers de personnes découvrent que le nouveau foyer que la modernité leur a promis est une barque en haute mer, le bas-côté d’une autoroute ou un centre de détention pour « sans-papiers » surpeuplé ; des millions de femmes apprennent que le monde est un immense club de chasse où elles sont la proie à capturer, l’enfance est alphabétisée en tant que marchandise sexuelle et main-d’œuvre ; et la nature présente la note en chiffre rouge de la dette prolongée qu’a accumulée le capitalisme au cours de sa brève histoire comme système dominant.

Bien sûr, il manque ce que disent les femmes qui se battent, ceux et celles d’en bas (pour qui, au lieu du glamour des placards entrouverts d’en haut, il y a mépris, persécution et mort), celles qui passent la nuit dans les banlieues populaires et le jour à travailler dans la capitale, les migrant·e·s qui se souviennent que ce mur n’a pas été là de tout temps, les proches des disparu·e·s, assassiné·e·s et emprisonné·e·s qui n’oublient ni ne pardonnent, les communautés rurales qui découvrent qu’elles ont été trompées, les identités qui découvrent leurs différences et passent de la honte à l’orgueil, et tous, toutes les jetables qui comprennent que leur destin n’a pas à être l’esclavage, l’oubli ou la mort.

Parce qu’une autre crise, qui passe inaperçue, est l’émergence et la prolifération de rébellions, de noyaux humains organisés qui défient non seulement le Pouvoir, mais aussi sa logique perverse et inhumaine. Diverse dans son identité, c’est-à-dire dans son histoire, cette irruption apparaît comme une anomalie du système. Cette crise-là ne compte pas pour les lois de la probabilité. Ses possibilités de persister et de s’approfondir sont minimes, presque nulles. C’est pour ça qu’ils ne comptent pas dans les comptes d’en haut.

Pour la machine, il n’y a pas de quoi s’inquiéter des rébellions. Ils sont peu nombreux, peu nombreuses, au mieux ils arrivent à 300.

Il est certain que cette vision du monde, la nôtre, est incomplète et qu’il y a une très forte probabilité pour qu’elle soit erronée. Mais c’est ainsi que nous voyons le système dans le monde entier. Et de cette évaluation, découle ce que nous voyons et évaluons aux niveaux continental, national, régional et local.

(À suivre)

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Résistance et nouveau paradigme politique: L’esprit zapatiste

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El votàn Zapata

 

Georges Lapierre

 

Octobre 2017

 

Source: https://www.lavoiedujaguar.net/El-Votan-Zapata

 

Dans un recoin du Mexique, le peuple zapatiste s’est soulevé en armes le 1er janvier de l’année 1994. Il était animé par un esprit, el votán Zapata. El votán Zapata c’est seulement l’esprit prophétique. Mais cet esprit prophétique n’est pas celui d’un homme, d’un individu, d’un prophète marchant à la tête de son peuple et faisant en sorte que les eaux se retirent devant lui. Le sous-commandant Moisés n’est pas lui-même prophète, ce nom ou ce surnom est seulement le signe de la prophétie, celui d’un monde à venir et à construire : « Votre jour était notre nuit, notre jour sera votre nuit. » Ce n’est pas non plus l’esprit révolutionnaire et religieux. Ce n’est pas annoncer ce qui va nécessairement arriver ; c’est s’engager dans ce qui advient, ne pas annoncer le mouvement, mais devenir mouvement, épouser son propre mouvement, redevenir humain en quelque sorte ; l’esprit prophétique est tout simplement l’esprit pragmatique, il est se réalisant.

Cet esprit pragmatique ou prophétique est celui des Indiens zapatistes, il n’est pas nécessairement le nôtre, nous pouvons même nous sentir exclus. Les zapatistes ne cherchent pas à imposer leur point de vue sur le monde comme point de vue unique sur le monde. Chacun est appelé à s’organiser à sa manière, selon son propre point de vue. C’est une cosmovision à rebrousse-poil de la nôtre (a contrapelo) et, représentant une véritable déflagration de nos certitudes les plus enfouies, elle ébranle notre subjectivité la plus profonde. Ne sommes-nous pas les enfants d’une civilisation qui s’impose comme point de vue unique sur le monde, celui des marchands ? Et faire la révolution ne serait-ce pas imposer un autre point de vue tout aussi unique sur le monde ? La vision que nous proposent les zapatistes, celle d’un monde qui contiendrait plusieurs mondes, prend à rebours la conception marxiste de la révolution à laquelle nous restons encore trop souvent attachés, quoi que nous en disions, dans les profondeurs de notre être, dans les profondeurs de ce que nous sommes. Les zapatistes portent la critique au cœur de notre monde, ils n’opposent pas un point de vue unique à un point de vue unique, un universalisme à un universalisme. Cette idée de pluralité (ou de « pluriversalité ») marque véritablement une rupture, c’est comme une grenade à fragmentations lancée au centre de l’unicité, en plein milieu de l’Un, de l’Unique !

La résistance des peuples face à l’hégémonie capitaliste est bien réelle. Cette résistance est une critique réelle du monde marchand, mais elle reste statique, elle fait du surplace, elle peut bien s’organiser et se construire, mais elle reste bloquée à la défense d’un mode de vie, elle s’attarde seulement à défendre son point de vue, elle n’est pas porteuse de l’idée qui lui permettrait d’aller au-delà de ce qu’elle défend, elle n’est pas animée par l’esprit prophétique, par le souffle qui met en branle le mouvement, l’ollin. El votán Zapata est ce souffle. L’idée de pluriversalité est ce souffle, elle est en porte-à-faux avec celle d’un monde unique et universel, elle offre un véritable changement de perspective : il n’y a pas un point de vue unique et universel sur l’homme et le monde, mais différents points de vue, c’est-à-dire différents modes de vie, qui sont différents modes d’adaptations aux milieux géographiques : l`humain naît de la diversité.

Le cinquième Congrès national indigène s’est ouvert sur un coup de théâtre dont les échos et le bruit vont alimenter la rumeur pendant un certain temps et hanter les têtes fragiles. La pièce a commencé le premier jour de la rencontre, lundi, et à huis clos. Elle se jouait entre les délégués du CNI et la comandancia de l’EZLN au grand complet ; et impossible de s’approcher de l’auditorium pour écouter aux portes !

Pourtant vers cinq heures de l’après-midi, tous ont dû sortir pour aller manger et, malgré un cordon de sécurité qui nous interdisait de les rejoindre, le secret, tout relatif, des délibérations a filtré et notre curiosité a été satisfaite. Enfin nous avons fini par savoir ce qui se tramait et ce qui pouvait bien les retenir pour un débat si long et si intense ! D’ailleurs ce débat, tout particulièrement animé, n’était pas terminé et il allait reprendre après le repas pour se poursuivre jusqu’au soir.

Mais qu’est-ce qui pouvait bien susciter une telle discussion ?

Profitant d’une ouverture de la future élection présidentielle, sous certaines conditions [1], à des candidats indépendants, la comandancia avait proposé aux délégués du CNI de présenter une candidate à l’élection présidentielle de 2018. Une telle proposition, prenant à contre-pied les convictions les plus affirmées concernant le rejet des partis et, plus généralement, de la politique, a dérouté bien des gens et suscité un lever de boucliers, non seulement parmi les délégués, mais aussi parmi les adhérents à la Sexta présents à ce rendez-vous. Les zapatistes seraient-ils retombés dans leur travers et leurs vieux démons, plus exactement, leur vieux démon au singulier : le ou la politique ?

Ce cinquième Congrès national indigène eut lieu au Cideci-Unitierra, San Cristóbal de Las Casas, Chiapas, du 9 au 14 octobre 2016. Nous sommes maintenant en octobre 2017, un an exactement s’est écoulé, et sans doute beaucoup d’encre, depuis l’annonce de la participation du Congrès national indigène à l’élection de 2018 : le Conseil indigène de gouvernement (CIG) est constitué. Il est formé de couples (une conseillère, un conseiller) nommés par leurs assemblées (communales, régionales ou de quartiers) et en tenant compte de la répartition géographique des peuples indiens dans tout le Mexique. Il y a actuellement environ 141 conseillères et conseillers (de 35 peuples et de 62 régions) et à l’heure où j’écris, ils rendent visite avec d’autres délégués aux cinq caracoles zapatistes. La porte-parole de ce Conseil indigène de gouvernement, et qui sera candidate à l’élection présidentielle de 2018, est désignée, il s’agit d’une jeune femme indienne Maria de Jesús Patricio Martínez, Marichuy, qui fait partie du Congrès national indigène (CNI) depuis 1996. Elle vient de faire enregistrer sa précandidature à l’INE (Institut national électoral). Actuellement elle participe à la tournée et elle est reçue par les conseils de bon gouvernement dans les caracoles des zones zapatistes.

« Considérant que l’offensive contre les peuples ne cessera pas mais qu’elle augmentera jusqu’à ce que la dernière trace de ce que nous sommes en tant que peuples porteurs d’un profond mécontentement, se métamorphosant aussi en de nouvelles et diverses formes de résistances et de rébellions, le cinquième Congrès national indigène a décidé d’initier une consultation ; cette consultation auprès de nos peuples a pour fin d’abattre d’en bas le pouvoir que ceux d’en haut nous imposent, nous apportant un panorama de mort, de violence, de pillage et de destruction. » (Communiqué du CNI suite à ce cinquième Congrès national intitulé « Que retiemble en sus centros la tierra » [2].)

Comment entendre cette initiative zapatiste ? Ou, plus précisément, comment faire entendre cette initiative à des Européens, à des gens qui sont comblés de marchandises et qui vivent dans le royaume merveilleux de Walt Disney ?

El votán Zapata est l’esprit qui ne meurt jamais ou, plus exactement, qui meurt et qui toujours renaît. C’est l’esprit de révolte, l’esprit rebelle, l’esprit du guerrier qui sourd de la montagne et qui s’étend dans la vallée, c’est l’esprit des hautes plaines et des déserts arides, c’est l’esprit sioux, l’esprit apache, l’esprit Zapata. Il touche à l’imaginaire d’un peuple ou des peuples, il se confond donc avec la réalité, une autre réalité que celle que nous connaissons, nous qui nous nous mouvons dans le monde de l’apparence. Les jeunes, parfois la saisissent ou les rêveurs, les poètes, les voyants et les voyous, les suicidés de la société. Les zapatistes nous plongent au cœur de la réalité, au cœur de notre époque, au cœur de notre temps, au cœur du Mexique contemporain, au cœur de la guerre. Pouvons-nous entendre cela ?

Sous le fallacieux prétexte de faire la guerre au narcotrafic, l’État mexicain, appuyé par les États-Unis (cf. plan Mérida) et soutenu par l’Europe des banquiers et des marchands, mène, depuis plus de dix ans, une guerre contre-insurrectionnelle d’une ampleur inouïe [3]. Il s’agit de faire place nette aux multinationales et à leurs projets « extractivistes » (mines, pétrole, monoculture, déforestation) et d’infrastructures (ports, barrages, voies de communication), et d’en finir une bonne fois pour toutes avec la résistance des peuples et, plus généralement, de la population, à cette nouvelle occupation de leur territoire et à cette mainmise sur leur vie. Cette guerre vise principalement les peuples qui vivent encore sous le régime ou sous le modèle communaliste, il s’agit de détruire leur capacité à reproduire leur vie communale, réduisant ainsi à néant leur possibilité d’exister en marge d’un capitalisme triomphant. C’est que, d’une part, leur résistance était, en soi, une critique réelle, effective, du capitalisme, la seule véritable critique du capitalisme, et que, d’autre part, le capitalisme en tant qu’aliénation de la pensée se nourrit de tout ce qui n’est pas aliéné, il se nourrit de toutes les formes de vie qui reposent sur une conception de l’échange autre que celle du marchand.

Plus qu’une offensive étatique, nous sentons bien que nous avons affaire à une offensive d’une tout autre dimension, celle d’un état d’esprit, d’un point de vue totalitaire sur le monde, d’une idéologie, celle d’Ubu roi. Les pataphysiciens pouvaient bien rigoler et faire preuve d’un humour décapant, leur lucidité annonçait l’horreur d’aujourd’hui : le pouvoir sans borne de l’individualisme conquérant et triomphant, s’érigeant sur des monceaux de cadavres. Et nous voyons les militaires, les policiers, les paramilitaires et les parapoliciers des cartels de la drogue unir leurs forces pour faire disparaître les personnes jugées indésirables, assassiner, massacrer, torturer, et semer la terreur dans les villages et les quartiers populaires. Sous la pression « géologique » d’un marché planétaire, nous assistons dans les entrailles du pays à une recomposition de la classe sociale qui gouverne le Mexique. Rien n’arrête ce mouvement aveugle, puissant et obstiné : s’appuyer sur cette complicité occulte de classe pour s’enrichir au plus vite et par tous les moyens. Parfois des scandales éclatent et des gouverneurs trop pressés et trop gourmands se font prendre la main dans le sac, toujours trop tard, entre-temps, ils ont pu, avec l’appui de tout l’appareil d’État et la complicité des bandes criminelles, mettre à feu et à sang toute une région. Cette classe sociale se reconstitue en s’appuyant sur le trafic de l’amapola (opium) ; ce trafic lui apporte des sommes considérables lui permettant d’étendre ses ramifications en profondeur et de prendre peu à peu le contrôle de l’ensemble de l’activité marchande du pays. Telle est la réalité du Mexique aujourd’hui, et cette réalité est celle d’une guerre sociale à outrance. La disparition de 43 étudiants de l’école rurale d’Ayotzinapa et l’assassinat de six personnes à Iguala (Guerrero) dans la nuit du 26 au 27 septembre 2014 montrent à l’évidence cette complicité d’intérêts qui définit une classe sociale : sous le regard de l’armée et avec la participation active des forces fédérales, la police municipale d’Iguala a pu enlever 43 étudiants et les faire disparaître [4], puis un commando a pu assassiner six personnes et se lancer à une chasse à l’homme avant de torturer à mort [5], pour l’exemple, un normalien. Cette même police municipale s’était livrée pendant des années à l’extorsion, la prise d’otages et l’assassinat en toute impunité.

C’est au sein d’un tel contexte social et politique qui s’annonçait dès la fin du XXe siècle, que sont apparus sur la scène publique, en janvier 1994, les zapatistes. Et ils y sont toujours ! Qui sont-ils ? Serait-ce Defensa Zapatista, cette gamine à la langue bien pendue capable même d’en remontrer au fameux sous-commandant Galeano ex-subcomandante Marcos ? Oui, oui, c’est bien possible. Ce sont en premier lieu des Indiens, c’est-à-dire des personnes qui se définissent par une culture qui leur est propre et qui repose sur un vivre ensemble autour d’un bien commun ; cette culture s’oppose en tout point à la civilisation occidentale, chrétienne et capitaliste, qui privilégie l’individualisme marchand au détriment de la communalité et de l’intérêt commun. Ensuite ce sont des Indiens en guerre contre un système, ledit système capitaliste qui repose sur la spéculation concernant les échanges marchands à venir. Dans el votán Zapata, Zapata n’incarne pas l’esprit de la guerre en tant qu’individu, il incarne l’esprit de la lutte en tant qu’être collectif, c’est le peuple en arme, le peuple en guerre, le peuple qui se soulève. Il est véritablement l’être du peuple indien en guerre. Et c’est bien ce que sont actuellement les zapatistes dans ce recoin du Sud-Est mexicain. Ils ne font pas la guerre avec des bombes, des avions, des hélicoptères, ils n’en ont pas les moyens, mais cela ne signifie pas qu’ils ne sont pas en guerre contre tout un monde et que tout un monde ne leur fait pas la guerre. Dans ce jeu de la guerre, la puissance de feu et de destruction est du côté de l’Empire, qui hésite jusqu’à présent à s’en servir par crainte d’une réaction de la société mexicaine et internationale qu’il ne maîtriserait pas ou qu’il maîtriserait mal [6], mais il reste à l’affût de la moindre provocation qui justifierait un massacre de la population en lutte ; du côté zapatiste, à partir de cette situation en équilibre précaire à laquelle je viens de faire allusion, il leur reste l’intelligence stratégique leur permettant de sortir de l’isolement social dans lequel ils sont maintenus (ou dans lequel on cherche à les maintenir).

L’existence des zapatistes ne tient qu’à leur détermination de guerriers ; que cette détermination se relâche, et ils seront emportés comme fétus de paille. Les États-Unis, la CIA et le gouvernement du Mexique ont surtout cherché à isoler les zapatistes ; cette guerre dite de basse intensité consiste principalement pour ces stratèges à tenter de réduire l’influence zapatiste et à la maintenir dans des limites qu’ils jugent acceptables et surtout contrôlables. Ils ont ainsi mis en œuvre toute une politique d’assistance généralisée qui profite principalement à certains caciques indigènes et métis, et ont favorisé la création de groupes paramilitaires locaux fortement armés et instruits à la lutte antiguérilla par les militaires eux-mêmes. Cette politique a été intense et visible surtout au début avec des conséquences tragiques comme l’assassinat programmé de 45 personnes à Acteal en décembre 1997, elle s’est poursuivie, mais plus discrètement, jusqu’à nos jours. Pour reprendre avec une intensité accrue aujourd’hui en réponse à la dernière initiative zapatiste.

Face à cette situation, les zapatistes ont riposté dans deux directions : ils ont cherché à rompre l’état de siège dans lequel le gouvernement voulait les maintenir, ce fut le sens de l’« autre campagne » en 2006, qui s’est déroulée au moment de l’élection présidentielle marquée par la victoire très contestable de Felipe Calderón, représentant de la droite, sur López Obrador, représentant de la gauche progressiste. L’année 2006 fut aussi marquée par la terrible répression des opposants à l’aéroport à Atenco, où nous pouvons voir comme une menace et comme la violente réaction de l’État mexicain, tous partis confondus, à l’« autre campagne » [7]. Parallèlement à cette direction, les zapatistes ont continué à renforcer intérieurement leur autonomie vis-à-vis de l’État mexicain. Ils ont ainsi abouti à la création de zones autonomes que je qualifierai d’irréductibles, ne laissant aucune prise sur eux, ne laissant pas la moindre ouverture entrebâillée par laquelle l’État mexicain pourrait s’immiscer petit à petit dans leur vie. Ils refusent tout subside de la part du gouvernement. Ce sont véritablement des zones autonomes incorruptibles, absolument imperméables à toute influence, à toute velléité d’influence ou de pression venues de l’extérieur. Ce sont bien les zapatistes qui décident à travers leurs assemblées de base dans un mouvement de va et vient continuel entre le Comité clandestin révolutionnaire et la population zapatiste.

N’importe quel quidam peut déclarer la guerre au capital, cela ne mange pas de pain, mais mener une guerre contre le capital, c’est une autre histoire et arriver à tenir pendant plus de vingt ans, c’est encore une autre histoire ! Nous éprouvons parfois quelques difficultés à saisir cet aspect d’une telle proposition : construire un autre monde. La mollesse d’une vie soumise nous interdit d’en percevoir toute la rigueur.

J’ai tracé d’une façon bien sommaire le cadre dans lequel s’inscrit l’initiative zapatiste de présenter une candidate indienne à l’élection présidentielle de 2018 : reprendre l’offensive là où l’État et l’ensemble des forces contre-insurrectionnelles ne l’attendent pas, l’élection présidentielle ; et mettre cette offensive sous le feu des projecteurs, sous les lumières d’une élection nationale, en plein jour en quelque sorte (alors que l’on pouvait s’attendre que cette offensive soit cachée, occultée, clandestine). Ensuite nous avons affaire à une candidate qui ne cherche pas à être élue, qui refuse l’argent de l’Institut national électoral, qui est la porte-parole d’un gouvernement déjà constitué : le Conseil indigène de gouvernement. On aura beau dire, c’est tout de même une manière de prendre tout le monde dominant, tous ceux d’en haut, à contre-pied et nous en revenons à l’art du football et à Defensa Zapatista. Voilà une femme indienne, qui selon les vues de ceux d’en haut, se trouve tout en bas de l’échelle sociale, qui va parler aux Mexicains, aux gens sans qualité, à ceux qui sont tout en bas, justement, et pour ne rien leur proposer : à eux de s’organiser, à eux de se défendre, à eux de réagir, ils n’ont rien à attendre d’elle, comme ils n’ont rien à attendre des autres candidats !

Comme dans toute initiative de ce genre, la part d’incertitude est grande, cette initiative se présente à la fois comme un pari et un défi. Elle est, dans le sens précis du terme, une provocation. Elle ne provoque pas, comme nous pourrions le croire, le gouvernement, ni les riches, ni cette classe de nouveaux riches qui se constitue, ni l’État mexicain, non, elle provoque la société mexicaine, elle provoque la population mexicaine, elle provoque les Mexicains. Confrontés au mal qui les touche, confrontés à un malheur commun, sauront-ils organiser et construire une réponse collective ou bien vont-ils opter pour un individualisme frileux et « sauve-qui-peut » sous la tutelle des gagnants ? Et nous ignorons comment les Mexicains vont réagir. Les zapatistes l’ignorent, mais le gouvernement aussi l’ignore et il s’inquiète, les riches aussi l’ignorent et ils s’inquiètent, la classe des nouveaux riches aussi, l’État aussi l’ignore. C’est un pari sur l’homme et la femme, c’est un pari sur nous-mêmes et sur notre futur.

¡Viva Zapata !

Notes

[1] Avoir le soutien de 1 % des électeurs (plus de 800 000 signatures de soutien) sur au moins dix-sept États et être majoritaire dans trois États. C’est loin d’être gagné !

[2] « Que tremble en ses centres la terre », paroles de l’hymne national mexicain reprises par le CNI comme titre pour le compte-rendu de ces journées.

[3] En 2014, le Mexique se trouvait en troisième position derrière la Syrie et l’Irak quant aux pertes civiles dues aux conflits armés (International Institute for Strategic Studies, 2015).

[4] Les plus hauts responsables de l’État savent très bien ce que sont devenus les 43 normaliens.

[5] Il fut écorché vif.

[6] En 1994, la société mexicaine avait manifesté massivement contre la guerre et la terrible répression dans laquelle s’était engagé le gouvernement, et des négociations pour la paix eurent lieu.

[7] Cette année allait aussi être marquée par la « commune » d’Oaxaca, vaste mouvement social de rejet du gouverneur et de ce qu’il pouvait bien représenter.

Analyse politique: Les Mayas zapatistes nous montrent la voie… Du feu à la parole, entretien avec Jérôme Baschet

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Entretien avec Jérôme Baschet sur l’expérience zapatiste d’autogouvernement

mercredi 3 janvier 2018, par Alizé Lacoste Jeanson, Jérôme Baschet

Source: https://www.lavoiedujaguar.net/Entretien-avec-Jerome-Baschet-sur-l-experience-zapatiste-de-l-autonomie

Le Comptoir : Vous êtes historien, enseignant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris jusqu’en 2016 et à l’Université autonome du Chiapas à San Cristóbal de Las Casas encore aujourd’hui, où vous vivez depuis 1997. Qu’est-ce qui vous a amené au Mexique, et quel est votre rôle à l’université de San Cristóbal de Las Casas ?

Jérôme Baschet : C’est en effet une trajectoire de vingt ans, pendant laquelle j’ai mené en parallèle mon intérêt pour les dynamiques contemporaines au Mexique et mon enseignement et mes recherches comme historien du Moyen Âge. Mais le déplacement progressif de l’équilibre entre ces deux versants de mon activité m’a conduit, il y a un an, à mettre fin à mon enseignement à l’EHESS, à Paris. C’est vous dire dans quel sens penche la balance…

Comment liez-vous votre recherche d’historien à l’actualité du zapatisme auquel vous avez consacré quatre ouvrages ?

Je dirais surtout que mon expérience au Chiapas a complètement transformé mon travail comme historien. Enseigner le Moyen Âge européen à des étudiants mexicains a été pour moi l’occasion de repenser cette période à partir de ses prolongements outre-Atlantique, dans les structures du monde colonial qui resteraient incompréhensibles si l’on ne prenait en compte le rôle que l’Église a joué dans leur consolidation. Sur des points plus spécifiques, la connaissance des conceptions des peuples mayas a constitué un point d’appui important pour l’étude comparée des conceptions de la personne humaine et pour atteindre, par différence, une meilleure compréhension des représentations propres à l’Occident médiéval (c’est ce à quoi est consacré Corps et âmes. Une histoire de la personne au Moyen Âge, publié l’an dernier et qui comporte un versant comparatiste).

Enfin, l’inspiration zapatiste m’est apparue d’emblée très féconde, bien sûr dans une perspective politique, mais aussi d’un point de vue historiographique. On peut y découvrir de riches filons pour reprendre l’examen de nos conceptions de l’histoire et de la temporalité, et notamment pour lutter contre la tyrannie du présent, qui s’impose dans notre monde toujours plus pressé, en manque de temps et soumis à la dictature de l’urgence. C’est ce que les historiens ont pris l’habitude de dénommer « présentisme » et que les zapatistes identifient comme le règne d’un « présent perpétuel ». C’est à en préciser les caractéristiques et à explorer les chemins qui permettent d’en sortir qu’est consacré mon prochain livre, qui paraîtra au début de l’année prochaine et qui, une fois encore, trouve son appui principal dans l’expérience zapatiste.

Comme pour la problématique de la tyrannie du présent, il semble que le mouvement zapatiste intègre des constructions théoriques et trouve les moyens de lutter par la pratique quotidienne. Est-ce que cela provient des années de clandestinité durant lesquelles les zapatistes de l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale) se sont intégrés aux communautés pour s’en inspirer ?

En effet, l’EZLN a été fondée, en 1983, comme un foyer de guérilla guévariste relativement classique. Pour de multiples raisons, elle s’est rapidement transformée en organisation armée des communautés indiennes. Cette organisation n’est pas restée extérieure au monde indigène ; elle s’est « indianisée ». Les militants formés au marxisme-léninisme racontent leur expérience comme une heureuse défaite, au cours de laquelle leur vision du monde initiale, carrée et pétrie de certitudes, s’est retrouvée « toute cabossée ». C’est sans doute cette expérience initiale qui a amorcé un profond et constant processus d’autotransformation, dans lequel c’est, le plus souvent, l’expérience concrète qui prime. Ce qui n’empêche pas l’EZLN d’être dotée d’une notable créativité théorique.

Dans l’expérience zapatiste, le rapport entre théorie et pratique me semble bien exprimé par l’expression qui invite à caminar preguntando [avancer en posant des questions]. C’est le refus des postures dogmatiques et avant-gardistes, sûres de savoir où guider les « masses ». Il faut avancer sans certitude et sans garantie. C’est la force des questions qui se posent à chaque pas qui permet d’ouvrir un chemin qui n’est pas tracé d’avance.

« Les théories non seulement ne doivent pas s’isoler de la réalité, mais doivent chercher en elles les leviers qui leur sont parfois nécessaires quand elles se retrouvent dans une impasse conceptuelle. Les théories rondes, complètes, achevées, cohérentes, sont parfaites pour présenter un examen professionnel ou remporter un prix, mais généralement elles sont réduites en miettes au premier coup de vent de la réalité. » Sous-commandant Marcos, « Sentir le rouge », Saisons de la digne rage (Climats, 2009)

Pouvez-vous nous décrire le rapport de forces au moment de l’insurrection du 1er janvier 1994 ?

L’essor de l’EZLN au Chiapas a été impressionnant pendant les années de clandestinité. Dans la région que l’on appelle la « forêt Lacandone », presque tous les villages étaient devenus zapatistes. Leur implantation était également forte dans les hauts plateaux du Chiapas, région où se trouve San Cristóbal de Las Casas, la capitale historique de l’État. Ce sont probablement des centaines de milliers d’Indiens qui ont pris part, directement ou indirectement, au soulèvement lors duquel quatre villes du Chiapas ont été occupées par l’EZLN, sans compter les nombreuses organisations qui, sans être zapatistes, ont profité du soulèvement pour se mobiliser et notamment pour lancer leurs propres occupations de terres.

S’agissant des zapatistes, leur équipement militaire était des plus rudimentaires (de simples fusils de chasse pour certains) ; le rapport de forces avec l’armée fédérale mexicaine était, sur ce plan, des plus déséquilibrés. Mais la connaissance du terrain et l’intégration avec les communautés indiennes ont toutefois constitué des facteurs favorables ; lorsque l’armée fédérale, en février 1995, a lancé une offensive visant à éliminer tous les dirigeants de l’EZLN, elle a échoué. Surtout, en position d’infériorité sur le plan militaire, la justesse des causes défendues par l’EZLN a suscité une énorme solidarité au plan national, et aussi international ; c’est très certainement ce qui a permis au zapatisme de poursuivre son chemin jusqu’à aujourd’hui.

Enfin, puisque vous me posez une question sur « le rapport de forces », j’ajouterai que les zapatistes ont souvent dit, avec l’humour qui les caractérise, qu’ils disaient « merde au rapport de forces ». Une manière de signaler que s’ils avaient attendu que le rapport de forces leur soit favorable, ils n’auraient jamais rien entrepris…

Comment résumer les presque dix années de combat politique au niveau local et national qui ont suivi, jusqu’à la création des Caracoles (escargots en espagnol, qui désignent les bâtiments où se prennent les décisions pour chaque zone) en 2003 ?

Les zapatistes eux-mêmes ont souvent divisé cette histoire en deux parties : le feu et la parole. Elles sont très inégales en durée. Le feu des fusils a retenti pendant douze jours seulement. Puis, les zapatistes ont accepté le cessez-le-feu exigé par la population mexicaine et proposé par le gouvernement. S’est alors ouverte l’étape de la parole. Des « dialogues » ont eu lieu avec le gouvernement fédéral, dans la cathédrale de San Cristóbal d’abord, sous les auspices de l’évêque Samuel Ruiz, puis dans la petite ville de San Andrés Sakamch’en de los Pobres, où les délégations zapatiste et gouvernementale signent une première série d’accords portant sur les droits et la culture indigènes, en 1996. À partir de là, en même temps qu’ils poursuivaient le dialogue avec la « société civile » mexicaine et internationale (à travers toute une série d’initiatives, comme la Rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme, à l’été 1996), les zapatistes n’ont eu de cesse de lutter pour obtenir la transcription constitutionnelle des Accords de San Andrés, ce que le président d’alors, Ernesto Zedillo, a refusé. Obtenir cette reconnaissance constitutionnelle était l’objectif de la Marche de la couleur de la terre jusqu’à Mexico, en 2001, qui a permis de plaider en sa faveur à la tribune du Parlement. Mais en vain. Une nouvelle rupture est alors intervenue : tirant les conclusions de l’échec d’un chemin très légaliste, les zapatistes décident de mettre en pratique, dans les faits, l’autonomie reconnue aux peuples indiens dans les Accords de San Andrés, à défaut d’en avoir obtenu la reconnaissance constitutionnelle. C’est le début d’une nouvelle étape, qui dure jusqu’à aujourd’hui.

Comment s’est traduite cette autonomie sur la prise de décisions collectives et à quelle échelle ?

C’est un véritable système politique d’auto-gouvernement qui s’est mis en place, sur un territoire assez ample, de l’ordre d’une région comme la Bretagne. Il se développe à trois échelles. D’abord, les communautés, c’est-à-dire les villages, qui, dans la tradition indienne, ont leur assemblée, qui est le lieu de parole et d’élaboration des décisions collectives. Puis les communes autonomes, qui ont commencé à se constituer à partir de 1994 et qui sont aujourd’hui au nombre de vingt-sept (une commune, au Mexique, c’est très grand ; cela peut représenter des dizaines de villages, voire une centaine). Enfin, en 2003, les zapatistes ont créé cinq conseils de bon gouvernement, qui sont des instances régionales qui coordonnent l’action de plusieurs communes.

À chacun de ces trois niveaux, il y des assemblées et des délégués élus pour des mandats non renouvelables, révocables à tout moment, sans salaire ou avantage matériel (ce qui fait une différence considérable avec les structures institutionnelles au Mexique). Ces fonctions sont conçues comme des « charges », dans une véritable éthique du service rendu à la communauté et un souci concret d’opérer une dispersion des fonctions politiques, qui sont effectivement partagées entre tous, hommes et femmes, acteurs ordinaires de la vie collective. Malgré des manquements et des défauts toujours à corriger, on peut bien dire que, dans l’autonomie, « le peuple dirige et le gouvernement obéit », comme on peut le lire sur les panneaux placés à l’entrée des territoires zapatistes.

La manière de prendre les décisions ne peut évidemment pas être la même aux trois niveaux. Au niveau de la communauté, l’assemblée, une instance traditionnelle, est le lieu de prise de décision ; même s’il existe aussi un représentant communautaire élu qui joue un certain rôle. Au niveau de la commune, le conseil municipal interagit avec l’assemblée municipale. De même au niveau de la région, le conseil de bon gouvernement soumet ses propositions à l’assemblée régionale, qui se réunit plus rarement : les propositions peuvent être approuvées s’il y a un accord suffisant ; sinon, les représentations des communautés sont chargées de soumettre le projet à discussion dans les villages et reviennent à l’assemblée suivante avec leur accord, leur refus ou des propositions d’amendement ; on réalise alors un nouveau projet, qui peut être approuvé directement ou bien être à nouveau renvoyé pour discussion dans les villages. Cela peut paraître long, mais c’est la condition pour qu’un projet, véritablement discuté et approprié par tous et toutes, ait quelque chance d’être convenablement mis en pratique.

Y a-t-il eu, ou y a-t-il encore, des résistances au niveau local ?

Les difficultés sont immenses et les conditions dans lesquelles se déploie l’autonomie très précaires. De fait, il a fallu une détermination considérable et une énorme capacité de résistance pour en arriver là où en sont aujourd’hui les zapatistes. Ils ont d’abord fait face aux attaques de l’armée fédérale, puis des groupes paramilitaires, qui, à partir de 1996, ont constitué la principale stratégie du gouvernement mexicain pour se débarrasser des zapatistes. Le résultat : des dizaines de milliers de déplacés et le massacre d’Acteal, en 1997, où quarante-cinq hommes, femmes et enfants ont été assassinés. Depuis les années 2000, les gouvernements ont opté pour d’autres formes de division au sein des villages indiens. D’une part, ils cherchent à attirer les zapatistes hors de l’organisation en faisant miroiter l’argent des « programmes sociaux » qui sont autant de moyens de contrôle de la population. De l’autre, ils encouragent des groupes non zapatistes à s’emparer des terres des zapatistes, en échange d’appui pour des projets productifs. Les familles zapatistes sont parfois chassées de leurs maisons, leurs biens incendiés, et en 2014, le maestro zapatiste Galeano a été assassiné à La Realidad.

Qu’en est-il de l’autonomie alimentaire, énergétique et au niveau de l’éducation et de la santé ?

L’autonomie n’est pas l’autarcie : il ne s’agit pas du tout de se refermer sur soi, comme en témoignent les nombreuses initiatives nationales et internationales que les zapatistes multiplient en parallèle à la construction de l’autonomie.

Bien entendu, l’autosuffisance alimentaire est importante. Les zapatistes y parviennent pour les produits essentiels. Ils cultivent aussi du café, sur de petites parcelles familiales, qui est commercialisé par des coopératives et des réseaux de distribution solidaire (au Mexique, dans plusieurs pays d’Amérique et d’Europe). La vente du café permet aux familles zapatistes de se procurer les biens élémentaires qui ne sont pas produits dans les communautés.

En matière d’énergie, l’autonomie est moins avancée, mais il est assez répandu au Mexique, et surtout dans un État comme le Chiapas où se trouvent les principaux barrages hydroélectriques du pays, de lutter contre les tarifs élevés de l’électricité en faisant des branchements sauvages et en les défendant contre les fonctionnaires de l’entreprise productrice.

C’est en matière de santé et d’éducation que l’autonomie a le plus avancé. Les zapatistes ont mis en place leur propre système de santé, avec des cliniques dans chaque région, des microcliniques dans les communes et des « promoteurs de santé » dans les villages. Pour l’éducation, ils ont construit des centaines d’écoles, primaires et secondaires, formé des centaines d’enseignants et conçu un projet éducatif propre, adapté à leur culture, à leur horizon politique et à leur intérêt pour les luttes de tous les peuples du monde. À noter aussi que les conseils autonomes rendent la justice, une justice autre, de médiation et sans recours à la prison, à laquelle les non-zapatistes ont aussi volontiers recours.

Tout cela fonctionne évidemment sans la moindre aide gouvernementale (les zapatistes se refusent à recourir au moindre argent venant des instances constitutionnelles). Il est très intéressant de voir que l’ensemble du système de santé et d’éducation fonctionne sans recourir au salaire. Bon nombre d’enseignants restent paysans et cultivent leurs propres terres pendant les pauses du calendrier scolaire, et ils bénéficient de l’engagement de la communauté de les aider à les cultiver ou de subvenir à leurs besoins. Pour la santé, ce sont surtout des formes de travail collectif auxquelles tous collaborent qui permettent de faire fonctionner les cliniques. On a donc des formes d’organisation collective qui s’efforcent d’échapper aux catégories capitalistes du salaire et de l’argent.

Peut-on dire qu’en pratique il y a eu sécession entre le Chiapas et l’État mexicain ? Comment qualifier leurs relations ?

Sécession, au sens de ne plus collaborer avec les institutions de l’État, de s’en séparer presque complètement, oui, assurément. Mais pas du tout au sens d’un processus dont l’objectif serait de se rendre indépendant du Mexique. Les zapatistes se sentent mexicains et affichent volontiers leur nationalisme. L’autonomie, telle qu’ils l’entendent, n’est pas un projet indépendantiste. C’est une conception du politique qui se construit sans l’État, ou si l’on veut, contre l’État, au sens de Pierre Clastres.

On peut donc parler de sécession, mais aussi de destitution, au sens de ce qui rend le pouvoir inutile. De fait, dans leurs territoires, les zapatistes ont œuvré — c’est-à-dire lutté durement — pour rendre les institutions mexicaines parfaitement inutiles (même si, comme on l’a vu, celles-ci ne se laissent évidemment pas faire). La destitution suppose donc la résistance, la lutte contre, mais aussi un art de faire croître des formes d’organisation propres, pour que puissent se déployer les manières de vivre que les gens considèrent leurs. On peut, si l’on veut, appeler cela destitution ou sécession ; mais aussi autonomie, comme le font les zapatistes. Entendue en son sens politique radical, antiétatique, l’autonomie est une notion forte.

Alors que l’autonomisation semble être un moyen et une fin qui porte ses fruits au Chiapas, pensez-vous qu’il faut encore tenter de résister à l’emprise du capitalisme au niveau international, en prenant part ou en perturbant les réunions internationales du type COP (Conférences des parties) ou celle de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) en ce moment [10-13 décembre 2017], comme le fait la Via Campesina par exemple ? Ou faut-il plutôt envisager, comme ce qui a lieu de manière plus ou moins désordonnée avec les ZAD, une réappropriation des territoires zone par zone, qui s’accompagne d’une reprise en main des capacités de décision et de gestion au niveau local ?

Une construction territorialisée de l’autonomie me semble en effet pouvoir porter ses fruits, comme au Chiapas ou sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et ailleurs. Mais elle ne peut être une fin en soi (il faut d’ailleurs dire, au passage, qu’une politique de l’autonomie ne peut avoir de fin, au sens où elle ne peut jamais prétendre être pleinement réalisée). Tant qu’elle reste un espace qui tente de se libérer au milieu de la marée noire capitaliste, une expérience d’autonomie est nécessairement limitée, agressée, minée de l’intérieur… Alors oui, bien sûr, il faut s’affronter à l’emprise du capitalisme à une échelle internationale, même si les actions réalisées à l’occasion des sommets et rencontres internationales ne sont pas les seules possibles.

Pour revenir aux zapatistes, ils consacrent beaucoup d’énergie à la construction de l’autonomie, mais aussi à la mise en œuvre d’initiatives nationales (comme en ce moment, la formation d’un Conseil indien de gouvernement au niveau national et la tentative d’inscrire sa porte-parole comme candidate indépendante à l’élection présidentielle de 2018) et à l’organisation de rencontres internationales. Il y a eu la rencontre dite « intergalactique » de 1996, mais aussi, entre autres, le Festival mondial de la digne rage en 2008, le Festival mondial des résistances et des rébellions en 2014, les rencontres consacrées aux arts et aux sciences, en 2016 et 2017, ou encore le séminaire international « La pensée critique face à l’hydre capitaliste », en mai 2015 (les interventions de l’EZLN à ce séminaire sont devenues un livre, qui sera bientôt disponible en français). Le titre de cette dernière rencontre suggère, à lui seul, que nous avons un ennemi global commun, dont la puissance destructrice redoutable (mais pas invincible) se fait sentir sur l’ensemble de la planète ; et face à cet ennemi notre objectif ne peut être que de l’affronter (avec intelligence) et de faire en sorte qu’il soit vaincu. En outre, les zapatistes ont appelé, depuis 2005 et sous une forme renouvelée depuis 2013, à la constitution d’un réseau planétaire de luttes et de résistances, qu’ils appellent la Sexta.

Bref, nous ne devrions pas opposer, comme deux termes entre lesquels il faudrait choisir, les expériences de construction territorialisée et la perspective d’une lutte plus ample contre le capitalisme. Construire (territorialement) et attaquer (l’ennemi global) ne peuvent qu’aller de pair. Construire des lieux et des expériences qui donnent consistance à ce que nous voulons est une base indispensable, mais le risque est de s’enfermer dans des îlots et de s’isoler, ce qui serait une option de courte vue et bien illusoire. Ne serait-ce que pour se maintenir, les expériences territorialisées doivent chercher à tisser des liens au-delà d’elles, à contribuer aux autres luttes et au renforcement de la capacité globale d’action contre l’hydre capitaliste.

Pensez-vous que le succès du zapatisme soit lié à l’histoire du Mexique et à la présence de communautés aux traditions encore fortes au Chiapas ou estimez-vous au contraire qu’il y a des raisons d’espérer qu’on puisse s’autonomiser et rendre l’État inutile ailleurs ?

Il y a certes des particularités liées notamment à l’impact historique de la Révolution mexicaine ; et le maintien de formes de vie communautaires n’ayant pas été détruites par la guerre totale que le monde de l’Économie mène contre tout ce qui ne répond pas à ses normes est assurément un avantage. Pour autant, il serait erroné de penser que ce qu’ont fait les zapatistes serait venu naturellement ou facilement : il a fallu construire la force collective nécessaire pour se dresser — au pire moment du triomphe néolibéral — contre un état de fait implacable et contre un rapport de forces qui semblait éminemment défavorable.

Si les zapatistes se gardent bien d’ériger leur expérience en modèle et soulignent qu’elle n’est pas reproductible telle quelle, il me semble que la logique de l’autonomie n’est pas du tout spécifique aux peuples indiens ou au Mexique. L’idée d’une politique non étatique, dont le principe consiste à éprouver que nous sommes capables de nous gouverner nous-mêmes, est enracinée dans les expériences historiques de très nombreuses régions du monde. S’il y a bien quelque chose à célébrer, en ce centenaire de la Révolution russe, c’est la lutte anonyme de tous ceux et celles qui ont inventé et donné corps aux conseils (soviets) paysans, ouvriers et de soldats, qui auraient pu constituer une forme non étatique d’autogouvernement populaire. Bien d’autres expériences pourraient être citées, des communes d’Aragon et Catalogne en 1936-1937 au Kurdistan actuel. En Europe aujourd’hui, les expériences sont plus restreintes, mais elles ne sont pas inexistantes. Ce qui se joue sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, ou dans d’autres espaces parfois urbains, comme le quartier libre des Lentillères à Dijon, est, pour cela, d’une grande importance. Développer ces capacités à faire par nous-mêmes, à nous gouverner nous-mêmes, c’est faire un pas qui donne consistance à l’autonomie et tend à rendre inutile le pouvoir d’État. Mais il ne faut pas oublier que notre ennemi est plus vaste encore : c’est le monde de l’Économie. De fait, l’autonomie n’a de sens que si elle permet de faire croître des manières de vivre que nous éprouvons comme nôtres, c’est-à-dire qui sont à la fois exemptes de la dépossession étatique et de l’hétéronomie de la marchandise.

Résistance politique pour une societé des sociétés: le Conseil National Indigène et l’heure des peuples…

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Voilà une source de départ de la société des sociétés… Que 2017 soit fructueuse ! Les nations indigènes nous montrent la voie (du jaguar… 😉 )

~ Résistance 71 ~

 

Es la hora de los pueblos

C’est l’heure des peuples

 

Georges Lapierre

 

6 janvier 2017

 

url de l’article en français:

http://www.lavoiedujaguar.net/Es-la-hora-de-los-pueblos

 

Es el momento de los pueblos, de sembrarnos y reconstruirnos.
 Es el momento de pasar a la ofensiva…

Le moment des peuples est venu, celui de semer ce que nous sommes et de nous reconstruire.
 C’est le moment de passer à l’offensive [1].

C’est l’heure des peuples ou de nos peuples, affirme le Congrès national indigène, c’est vite dit et pourtant… Comme si nous nous trouvions au début d’une aventure, sur la ligne d’un départ, nous ne savons pas encore où cela va nous mener, cette entrée dans l’action, ce commencement à être, cette affirmation de ce que nous sommes, de ce que nous aimons, de ce que nous voulons, de nos désirs, de nos souhaits : se mettre en mouvement, les premiers pas, la première parole, dans le sens où l’entendent les Kanak, le premier acte d’une aventure qui consiste à construire un autre monde, une alternative au capitalisme, un monde qui contiendrait d’autres mondes, d’autres vies, d’autres modes de vie. Il faut bien commencer, sans doute allons-nous trébucher au premier pas, pour nous relever ou pour ne pas nous relever. Nous n’avons pas une idée bien définie de ce que nous cherchons, ce n’est pas une idéologie qui nous anime, mais le refus d’être emportés par cette tourmente dévastatrice de toute forme de vie sociale qu’est devenu notre présent. Nous ne partons pas de rien, nous ne partons pas du vide, de cette apesanteur sociale dans laquelle tournent les individus du premier monde, nous ne sommes pas des individus isolés, nous partons de ce que nous sommes encore, de ce qui nous constitue encore : un vivre ensemble, un savoir-vivre, une communauté de pensée. Nous partons de notre mémoire, de notre histoire, de nos nostalgies, de nos usages, de nos coutumes, ce que l’on appelle couramment la tradition. Nous nous appuyons sur quelques fondamentaux qui rendent possible un vivre ensemble : la prise en commun des décisions touchant la collectivité, c’est le rôle de l’assemblée, elle est souveraine, incontournable. Aucune décision nous concernant ne peut venir d’ailleurs, d’en haut, pour nous être imposée contre notre volonté. À cela, nous pouvons ajouter un autre élément, le dialogue, le va-et-vient incessant entre les institutions collectives et l’assemblée ou les différentes assemblées communautaires. Le Conseil indigène de gouvernement reposera sur ce va-et-vient, sur un continuel dialogue entre les déléguées et délégués qui composent ce Conseil de gouvernement et les différentes assemblées communautaires qui les ont désignés.

Du 29 décembre au 1er janvier 2017 eut lieu la deuxième étape du Congrès national indigène. Cette rencontre s’est tenue au Cideci de San Cristóbal de Las Casas. Y étaient invités les délégués des peuples consultés au sujet de la constitution d’un Conseil indigène et de la participation d’une candidate indienne à l’élection présidentielle de 2018. Le Congrès National Indigène s’est ainsi trouvé subitement grossi de tous ces délégués issus des 43 peuples et des 523 communautés qui ont pu être consultés dans 25 États de la République mexicaine — ce qui n’a pas été sans poser quelques problèmes de préséance, mal réglés, à mon sens, par la distinction entre délégués participants et délégués observateurs. Tous ces mandataires ont bien précisé qu’ils ne voulaient pas de partis politiques ni de programmes de gouvernement sur leurs territoires, mais qu’ils retenaient la proposition de l’EZLN et du CNI de former un Conseil indigène de gouvernement, dont le porte-parole serait une candidate indienne à la présidence de la République. « Il n’est pas dans nos intentions de batailler avec les partis politiques et toute la classe politique… Nous ne prétendons pas rivaliser avec eux. Nous ne sommes pas du même monde… Nous ne sommes pas leurs paroles mensongères et perverses. Nous sommes la parole collective venue d’en bas, à gauche, celle qui secoue le monde…
Pretendemos sacudir la conciencia de la nación, que en efecto pretendemos que la indignación, la resistencia y la rebeldía figuren en las boletas electorales de 2018. Nous prétendons secouer la conscience de la nation, nous prétendons, en effet, que l’indignation, la résistance et la rébellion figurent dans les bulletins électoraux de 2018. » Il fut aussi précisé le premier jour, au cours de la lecture des accords, qu’il ne fut pas toujours possible de réaliser cette consultation à cause de l’insécurité due à la présence des narcotrafiquants. Il y eut tout de même 430 actes signés par les communautés approuvant l’initiative de l’EZLN et du CNI. Entre janvier et mai, d’autres actes d’approbation devraient parvenir au CNI.

Il devait y avoir entre 700 et 1 000 délégués, qui ont fait le voyage depuis le Nord désertique du Mexique jusqu’aux montagnes pleines de brouillard du Sud-Est mexicain ; aussi bien ceux qui, comme les Yaquis du Sonora, les Wixáritari de Jalisco, les Purhépechas de Cherán ou les Nahua d’Ostula dans le Michoacán, ont marqué l’histoire récente des luttes indiennes pour l’autonomie que tous ceux qui s’organisent et qui résistent obstinément, au quotidien, pour défendre leur territoire, leur coin de vie, face aux grands projets multinationaux, des chauffeurs indigènes des taxis de Xochimilco ou des vendeurs ambulants de la capitale aux déléguées et délégués des villages perdus dans les montagnes de la Sierra Sur de l’Oaxaca. Tous sont appelés à désigner les membres, femmes et hommes, qui formeront le Conseil national indigène de gouvernement ainsi que la future candidate, qui sera la voix de ce Conseil lors de la compétition électorale de 2018. Cette prochaine étape du cinquième Congrès national indigène aura lieu le 27 et 28 mai.

Au cours de cette rencontre, un contraste a pu se faire jour entre différentes attitudes, entre l’éthique qui préside aux rapports entre les gens dans les petites communautés campagnardes, marquée par le respect mutuel, l’attention, la patience et l’écoute, et l’individualisme caractérisé par le machisme, l’irrespect et le goût pour le pouvoir, avec ce qu’il suppose de petits secrets, de commandements et de passe-droits. Sans aucun doute, les peuples indigènes sauront se garder de l’intrusion dans leur projet d’attitudes et de comportements contraires à l’éthique dont ils sont porteurs. Au-delà de présenter un mode de gouvernement respectueux des vœux de la population, ils proposent aussi, et surtout, une éthique de vie, une manière d’être ensemble reposant sur un certain nombre de règles acquises dès l’enfance, reconnues et assimilées par tous — pour former ainsi une communauté de pensée. L’art du bon gouvernement repose d’ailleurs sur cet art de vivre en collectivité, il en est l’émanation. Cette éthique sourd de la vie communautaire, de la réciprocité des échanges et de la reconnaissance mutuelle (en tant que sujet social).

Le samedi 31 fut consacré à une discussion en groupes réduits (trois tables de discussion) sur deux sujets : les chemins du Congrès national indigène face à la spoliation, au dédain, à l’exploitation capitaliste, et le renforcement de nos résistances et de nos rébellions. C’est le premier thème de discussion, le second portant sur les étapes pour la constitution du Conseil indigène de gouvernement pour le Mexique et la nomination de la candidate pour 2018. La fin de la journée fut consacrée à la synthèse des réponses apportées à ces deux questions. Deux phénomènes préoccupent au plus haut point les peuples indiens : l’activité minière et les projets de mines à ciel ouvert des entreprises transnationales, soutenus et imposés par le gouvernement ; et, dans ce domaine, la militarisation du pays, reconnue tout dernièrement par une loi votée par le Parlement, est des plus inquiétantes (l’armée mexicaine aura désormais pour tâche de protéger et de défendre les intérêts des multinationales et les capitaux engagés au Mexique). L’autre phénomène particulièrement préoccupant est l’extension de la culture et du trafic de la drogue, qui, si elle offre des débouchés commerciaux aux petits paysans, favorise, avec la complicité du pouvoir politique (des pouvoirs politiques, devrai-je dire), la constitution de bandes armées à caractère paramilitaire.

Il est encore trop tôt pour entreprendre une analyse critique des courants souterrains qui parcourent ce mouvement naissant, lui conférant force ou faiblesse. Cependant je me permettrai deux remarques, l’une concernant son implication dans la société mexicaine, l’autre touchant le pragmatisme du mouvement zapatiste. La société mexicaine se trouve dans une position des plus ambiguës : elle est emportée par un mouvement général de décomposition sociale accompagné d’une ouverture sur le monde prestigieux et enchanteur de la marchandise, cet accès soudain à la marchandise venant compenser dans une certaine mesure la perte des valeurs sociales. Le temps passé à gagner de l’argent, à travailler, donc, devient du temps perdu pour le plaisir de se retrouver. Je sens la société mexicaine hésitante, comme assise entre deux options : le goût pour la fête, la dépense somptuaire, la rencontre, la musique, la poésie, la danse, entraînant dans son sillage une activité effrénée, c’est un versant ; l’autre versant consiste à trouver de l’argent, travailler, s’exiler, ou survivre dans un état de manque permanent, frôlant la pauvreté et la misère, la cigale devant se faire fourmi si elle veut continuer à chanter. La société mexicaine peut avoir le sentiment, justifié, de se trouver coincée entre le chant de sirènes des marchandises, pour beaucoup inaccessibles, et le désenchantement permanent d’une vie sociale de plus en plus appauvrie. L’appel du CNI pourrait, non seulement, « secouer la conscience nationale », comme il est dit dans le communiqué, mais, plus fondamentalement, l’état de torpeur hypnotique dans lequel se trouve la société mexicaine.

Le mouvement zapatiste, quant à lui, semble avoir laissé de côté toute idéologie, il n’a pas abandonné pour autant la critique de ce qu’il appelle le système capitaliste, c’est toujours l’idée, ou, plutôt, le souhait qui l’anime, mais cette critique se fait pragmatique, elle s’accroche à ce qui existe, aux autres mondes, aux autres modes de vie, aux autres réalités sociales qui existent encore et qui, du simple fait de leur existence, sont une critique du « système-monde » capitaliste. Il ne s’agit pas de proposer ou d’imposer un modèle abstrait de gouvernement selon l’idée que l’on peut se faire d’un bon gouvernement, mais de partir d’un modèle existant, qui a fait ses preuves et qui a donné satisfaction. Les zapatistes partent de ce qu’ils ont construit à partir de ce qui existait déjà : la forme d’autogouvernement des communautés indiennes tzotziles, tzeltales, choles, tojolabales, mames et métisses du Chiapas. Ils ne proposent pas l’inconnu mais le déjà connu de la société autochtone, dont est en grande partie issue la société mexicaine, un retour aux sources vives de la société mexicaine, en quelque sorte. Ce pragmatisme les conduit à avoir une intelligence stratégique de la réalité ; ils ne se présentent pas comme une avant-garde révolutionnaire mais comme des hommes et des femmes engagés dans une guerre sociale terrible opposant, sur toute la planète, l’humain aux forces d’extermination représentées par le « système-monde » capitaliste.

Oaxaca, le 4 janvier 2017,

Georges Lapierre, avec la collaboration de Luna,
 déléguée de l’assemblée régionale chontale.

Notes

[1] Se reporter aux dernières déclarations du CNI, ¡Y retembló ! Informe desde el epicentro, diffusées par le CSPCL

Résistance au colonialisme: Appeler un chat un chat au Chiapas… Le terrorisme d’état contre les enseignants au Mexique

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Notes sur la guerre contre les enseignants en résistance (l’heure de la police 3)

Juin 2016

Enlace Zapatista

url de l’article:

http://enlacezapatista.ezln.org.mx/2016/06/22/note-sur-la-guerre-contre-le-corps-enseignant-en-resistance-lheure-du-policier-3/

Note sur la guerre contre le corps enseignant en résistance:
(L’heure du policier 3).

Juin 2016.

Du cahier de notes du Chat-chien:

.- On ne sait pas dans le reste du pays, mais au Chiapas au moins, ceux d’en haut sont en train de perdre la guerre médiatique.

En milieu rural et urbain, nous avons vu des familles entières soutenir les enseignantEs. Et nous ne nous faisons pas référence à des soutiens du type: “Ce poing levé, oui il se voit”, “le peuple, uni, ne sera jamais vaincu”, et les slogans qui, malgré les distances entre les calendriers et les géographies sont toujours les mêmes, car en bas la solidarité continue à être un principe élémentaire. Si au cours des mobilisations antérieures des enseignantEs rebelles, la “citoyenneté” (ce terme qui occulte l’inégalité), se montrait excédée et offusquée, les choses ont  changé désormais.

Il y a chaque fois plus de familles qui viennent en aide aux enseignantEs, qui les aident pour leurs voyages et leurs manifestations, qui s’angoissent lorsqu’ils sont agresséEs, qui leur donnent à manger, à boire et leur proposent un abri. Il s’agit de familles qui, selon la taxonomie de la gauche électorale, seraient “abruties” par la télévision, “qui sont des grapilleuses de sandwichs”, “qui sont aliénées”, “qui n’ont pas de conscience”. Mais apparemment, la colossale campagne médiatique déployée contre le corps enseignant en résistance a échoué. Le mouvement de résistance contre la réforme éducative s’est transformé en un miroir pour toujours plus de vrais gens (c’est-à-dire pas ceux des organisations sociales et politiques, mais les gens ordinaires). Comme si, face à la tragédie qui vient, un sentiment collectif d’urgence était né. Comme si chaque coup de matraque, chaque bombe lacrymogène, chaque tir de flashball, chaque ordre d’arrestation étaient des slogans éloquents : “aujourd’hui c’est elle, c’est lui qu’on a attaqué ; demain ce sera ton tour”. C’est peut-être pour cela que derrière chaque professeur, il y a des familles entières qui sympathisent avec leur cause et avec leur lutte.

Pourquoi ? Pourquoi un mouvement qui a été férocement attaqué sur tous les fronts continue à grandir ? Pourquoi, si ce sont des “vandales”, des “fainéants”, des “terroristes”, des “corrompus”, des “opposants au progrès”, beaucoup de gens d’en bas, un certain nombre des classes moyennes, et même quelques-uns d’en haut, saluent même silencieusement le corps enseignant, qui défend ce que n’importe quelle personne défendrait ?

.- “La réalité c’est du mensonge”. C’est ce titre qui aurait pu faire la une du quotidien chiapanèque mal nommé “Cuarto Poder” [“Le quatrième pouvoir”] (un média nostalgique de l’époque des fincas et des seigneurs de la potence et du couteau), quand il “dénonçait” que la fête populaire du 9 juin dernier célébrée en soutien aux enseignantEs en résistance dans les rues de Tuxtla Gutiérrez, capitale du Chiapas, Etat du sud-est mexicain, était fausse. Parachicos, danseurs, musiciens, tenues traditionnelles, personnes en fauteuil roulant, marimbas, tambours, pipeaux et flûtes, le meilleur de l’art zoque et des milliers de personnes saluant la résistance des enseignantEs.  Une pancarte priant: “Merci maître, de m’apprendre à lutter” démontre la “réussite” de la guerre médiatique contre la CNTE. Une autre signalait: “je ne suis pas enseignant, mais je suis chiapanèque et je suis contre la réforme éducative”.

Mais celle qui a dérangé les directeurs de “Cuarto Poder”, c’était celle qui disait plus ou moins: “Si le Guëro Velasco, ils le foutent à gouverner dans le désert, il faut pas plus de quelques mois pour que le sable commence à manquer”. (Note de Résistance 71: Ceci ne peut que rappeler la formule de Coluche qui disait: “Y sont balèzes les technocrates, c’est des mecs.. tu leur donne le Sahara, dans un an ils importent du sable…”, comme quoi les grands esprits…)

.- Bon, 3 ans après la promulgation de la soi-disant “réforme éducative”, ce monsieur Nuño n’est toujours pas capable de présenter un argument éducatif quelconque, même minime, en faveur de son “programme d’ajustement du personnel”. Ses arguments ont été jusqu’à maintenant les mêmes que n’importe quel contremaître de l’époque de Porfirio Diaz: cris hystériques, coups, menaces, licenciements, emprisonnements. Les mêmes qu’emploieraient n’importe quel triste et gris prétendant à la police postmoderne.

.- Ils les ont déjà frappés, déjà gazés, déjà emprisonnés, déjà menacés, déjà virés injustement, déjà calomniés, ils ont déjà décrété de facto l’état de siège dans la ville de Mexico. Quoi de plus ? Qu’ils les fassent disparaître ? Qu’ils les assassinent ? Vraiment ? La réforme “éducative” naîtra sur le sang et les cadavres des enseignantes et enseignants? Ils vont remplacer les campements des enseignants par des campements de policiers et de militaires ? Les blocages de manif’ par des blocages avec des tanks et des baïonnettes ?

.-Leçons pour Nuño sur le Terrorisme. La prise d’otage (la détention de membres de la direction de la CNTE, c’est ça et pas autre chose), pour n’importe quel terrorisme (celui de l’Etat et celui de ces miroirs fondamentalistes) est un moyen pour forcer à un dialogue et à une négociation. Nous ne savons pas si là-bas en haut, vous vous en êtes rendus compte ou non, mais il se trouve que c’est l’autre bord (le corps enseignant), le côté qui cherche le dialogue et la négociation. Ou bien le ministère de l’Education Publique se serait-il déjà affilié à ISIS [Daesh], et qu’il ne prend des otages que pour semer la terreur ?

.- Il y a une anecdote qui circule dans les services secrets gouvernementaux des grandes puissances. Elle raconte que pour gagner la bataille médiatique dans la guerre contre le Vietnam, les service secrets nord-américains créaient, c’est bien le mot, des scénarios de victoires fracassantes, de faiblesse chaque fois plus grande de l’ennemi, et de la force morale et matérielle de leurs propres troupes. Mais il se trouve que la stratégie baptisée “gagner les coeurs et les esprits”, qui devait à l’origine être livrée au Vietnam, due en fait être livrée dans les rues des grandes villes de l’Union Américaine. Après ce mois d’avril 1975 – qui remémorait la défaite à Playa Girón, dans la digne Cuba, durant le même mois, mais en 1961-, un fonctionnaire nord-américain avait affirmé: “le problème c’est que nous fabriquons tellement de mensonges pour les médias que nous finissons par les croire nous-mêmes. Nous avons créé une scénographie de victoire qui dissimulait notre défaite. Notre propre fracas a empêché que nous ne percevions les craquements de notre effondrement. Ce n’est pas mal de mentir, ce qui est mauvais c’est de croire à ses propres mensonges”. Bref, c’est sûr que nous, les femmes, les hommes zapatistes, on n’y connait pas grand chose sur les médias, mais depuis notre humble opinion, c’est un mauvais calcul que de mettre au-devant de la campagne médiatique d’une privatisation effrontée un contremaitre triste et gris qui veut être policier.

.- Initier à la science et à l’art l’enfance dans ces premiers pas, c’est cela que font les enseignants, enseignantes et enseignantEs.

Je donne foi.

Miaou-Ouaf.