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Résistance politique: L’anarchie de A à Z (NEFAC/UCL Québec)

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Quelques points très intéressants dans cette abécédaire anarcho-communiste québécois que nous avons commentés lorsque jugé nécessaire.
~ Résistance 71 ~

 

L’Anarchie de A à Z

Cause Commune

publié par épisodes par la NEFAC (Fédération Anarcho-Communiste du Nord-Est) et l’Union Communiste Libertaire (Québec)

2004-2010

Voici pour la première fois réunis sous forme d’anthologie l’ensemble des textes de la chronique « l’anarchie de A à Z », publiée dans le journal Cause Commune par la NEFAC, puis l’UCL, de 2004 à 2010.

L’idée derrière cette chronique est simple : faire connaître les idées centrales de notre projet politique de manière à dissiper les idées reçues sur l’anarchisme. S’adressant à un large public, la plupart des textes de cette anthologie furent écrit dans l’urgence, le choix des sujets explorés répondant souvent à la conjoncture sociale du moment. « L’anarchie de A à Z » n’est pas l’œuvre d’une seule personne : plusieurs militants et militantes se sont relayé-e-s au fil des ans, de même que des sympathisant-e-s de l’organisation. Ces textes ne sont pas nécessairement l’aboutissement de notre réflexion collective, mais le reflet de notre pensée sur des enjeux révolutionnaires contemporains.

Après leur publication dans Cause Commune, plusieurs de ces chroniques ont connu une deuxième vie sur Internet. Quelques-unes ont également été reprises dans différents journaux (ici comme ailleurs) ou traduites vers d’autres langues (comme l’anglais, l’italien et le grec). Nous vous les présentons aujourd’hui sous leur forme originale, avec la même intention qui nous guide depuis les débuts : provoquer la réflexion critique et faire connaître plus largement la perspective communiste libertaire.

« A » comme Anarchie

Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’anarchie a mauvaise presse. Le mot anarchie vient du grec « anarkhia » qui signifie tout simplement « sans gouvernement ». Pourtant, dans son sens le plus commun, ce terme est devenu synonyme de chaos, de désordre, de désorganisation… Les anarchistes seraient-ils/elles partisans d’une société éclatée, où règne la violence et la haine ?

Rien n’est plus faux. Comme le souligne l’anarchiste italien Errico Malatesta (1853-1932), les préjugés tenaces contre l’anarchie (et l’anarchisme) s’expliquent par une normalisation progressive des rapports autoritaires au sein de notre société. En fait, si l’anarchie nous semble dangereuse, c’est que nous avons renoncé à exercer un véritable pouvoir sur nos vies, pouvoir que nous avons abdiqué au profit de l’état et du patronat. Or, vivre sans « gouvernement », libéré des supposées « lois du marché », c’est non seulement possible, mais également souhaitable. C’est du moins ce que pensent celles et ceux qui se réclament de l’anarchisme. Voici pourquoi.

L’anarchisme est l‘enfant turbulent de la grande famille socialiste. Développé au sein du mouvement ouvrier voilà près de 200 ans, l’anarchisme s’est peu à peu formulé comme une critique radicale du monde que la bourgeoisie a façonné à son image. Alors que ses cousins sociaux-démocrates s’accommodent du capitalisme et que ses frangins marxistes s’entendent bien avec le pouvoir d’État, l’anarchiste rejette tout cela en bloc au nom d’une plus grande liberté individuelle et collective, indissociable de l’égalité économique et sociale, et d’une véritable solidarité entre les membres de la collectivité. L’anarchiste ne se satisfait pas des soi-disantes « avancées démocratiques » de l’État bourgeois, ni des supposées « libertés de choix » de l’économie de marché.

Au delà des apparences, l’État et le marché masquent tout deux la domination d’une minorité de privilégié-es sur une masse d’exploité-es. Cette domination engendre son lot d’injustices et d’inégalités partout où elle est présente. Économiquement, nous sommes soumis à l’esclavage salarial, y compris pour satisfaire nos besoins les plus fondamentaux. Politiquement, notre seule liberté consiste trop souvent à élire ceux qui seront nos maîtres « légitimes » pour les quatre années à venir (avant d’être remplacés par d’autres maîtres tout aussi « bienveillants » à notre égard). Socialement, on nous présente le cadre actuel comme le seul horizon pour l’humanité, même si nous savons fort bien que son développement nous mène tout droit vers un précipice écologique. Évidemment, ce système ne fonctionne pas tout seul, comme par enchantement. Une classe sociale, la bourgeoisie, concentre le pouvoir politique et économique et règne sans partage sur notre monde. Nous devrons nous en débarrasser pour vivre autrement, à la mesure de nos besoins et de nos désirs. Mais encore faut-il être en mesure de proposer autre chose à celles et ceux qui triment chaque jour à nos côtés…

Changer la société pour changer notre vie

Au delà des critiques, l’anarchisme est également un projet social et politique à contre-courant de celui imposé par la bourgeoisie. À l’opposé d’une démocratie « représentative » fortement hiérarchisée, nous souhaitons que toutes les personnes touchées par un problème puissent être en mesure de participer à la réflexion et à la prise de décision pour le régler. Fini le temps où d’autres parlent à notre place sans qu’on puisse avoir notre mot à dire. Face à l’appropriation des richesses par une minorité de privilégiés, nous revendiquons la redistribution des richesses selon les besoins de chacun/chacune. Pour y parvenir, nous devons socialiser toute l’infrastructure économique pour que celles et ceux qui travaillent soit en mesure de déterminer le pourquoi et le comment de la production. Les moyens de production et d’échange doivent appartenir à la classe ouvrière, pas aux patrons et aux banquiers. En leur retirant ce pouvoir, nous pourrons faire entrer la démocratie dans nos lieux de travail où elle fait pour l’instant cruellement défaut. En cessant de produire uniquement pour le profit, nous pourrons éviter le gaspillage des ressources et rendre le développement compatible avec l’équilibre des écosystèmes. Cet équilibre est d’autant plus nécessaire que nous ne pouvons être autosuffisantEs.

Comme nous avons besoin les uns des autres pour pouvoir avancer, nous croyons qu’il est nécessaire de se fédérer, de se réunir autour d’objectifs communs pour s’aider mutuellement. Ainsi seulement serons-nous en mesure de passer d’une société inégalitaire où règne la loi du plus fort vers une société débarrassée de l’autorité et de la domination, où il y a de la place pour tout le monde, où chacun peut espérer vivre pleinement ses désirs et satisfaire ses besoins. Cet idéal pour lequel nous luttons, c’est l’anarchie.

« B » comme Bourgeoisie

Le 1er mai commémore la journée internationale des travailleurs et des travailleuses. C’est un moment privilégié pour affirmer l’importance de nos luttes et de nos combats. Si nous marchons dans les rues, c’est aussi pour montrer notre force collective à notre ennemi de toujours : la bourgeoisie.

La bourgeoisie ?

Si l’on accepte le fait qu’il y a une classe ouvrière, formée des esclaves modernes (les salarié-es) et d’une armée de réserve malléable à souhait (les sans-emplois), il est tout aussi logique de se poser la question suivante : qui accapare le fruit de notre travail collectif ? Une classe, peu nombreuse , transforme notre temps et notre labeur en richesse, l’accumule et la fait fructifier. Elle ne nous laisse que des miettes, tout juste de quoi nous empêcher de crever de faim, d’étouffer sous nos dettes ou de nous révolter. Cette classe de parasites, c’est la bourgeoisie.

La bourgeoisie prend plusieurs visages, revêt différents habits. Tous les bourgeois n’ont pas le même pouvoir dans la société, mais ils ont tous en commun d’en avoir sur leurs salarié-es . Contrairement aux prolétaires, qui ont souvent de la misère à identifier leurs intérêts communs, les bourgeois savent immédiatement reconnaître les leurs lorsqu’ils flairent le danger. Leur classe est forte parce qu’elle arrive à nous diviser, à faire régner la terreur sous prétexte de faire respecter la loi et l’ordre. Malgré ses prétentions, la bourgeoisie est loin de se préoccuper du « bien commun ». Pas besoin d’aller bien loin pour réaliser que la seule loi qui compte à ses yeux, c’est celle plus fort ; que le seul droit qui importe vraiment, c’est son sacro-saint droit de propriété. Pour veiller sur ses profits, elle s’est dotée d’un État, d’institutions politiques , économiques et sociales, d’un appareil de répression sophistiqué fait de prisons, d’armées professionnelles, de services policiers publics et privés.

Après 200 ans de règne, interrompu par de trop brefs moments révolutionnaires, on peut dire sans se tromper que la bourgeoisie a modelé le monde à son image. Ses valeurs sont à l’opposé des nôtres : compétition, individualisme, recherche absolue du profit. Il suffit de regarder autour de nous pour constater à quel point l’idéologie bourgeoise a contaminé l’ensemble de la société. CertainEs travailleurs-euses ont totalement assimilé le point de vue de la bourgeoisie, cultivant du même souffle une attitude méprisante à l’endroit des autres membres de la classe ouvrière. Les préjugés sur les « maudits BS » sont là pour en témoigner. Il faut mettre un terme à ces comportements, tout comme à la collaboration de nos organisations de défense collective (les syndicats) avec la bourgeoisie. Que les choses soient claires : nous avons des intérêts différents. Pas question de se laisser avoir par les mirages du système capitaliste, de se laisser berner par les soi-disantes vertus de la « concertation ».

Une minuscule élite possède tous les outils de développement, l’ensemble des moyens productifs. Si nous sommes communistes libertaires, c’est que nous considérons que tout ce qui est le résultat du travail collectif doit appartenir à la collectivité. En d’autres mots, ce qui appartient actuellement à la bourgeoisie est le produit combiné du labeur de notre classe et doit, par conséquent, être géré collectivement. C’est nous qui produisons, c’est nous qui devons avoir la possibilité de décider la nature de cette production. C’est ce que nous appelons l’autogestion.

Avant de prendre le pouvoir sur la surface de la terre, la bourgeoisie s’est débarrassée par la force de l’ancienne clique dirigeante (la noblesse et l’aristocratie). Nous devrons toutes et tous en faire de même si nous souhaitons transformer le monde en s’appuyant sur nos valeurs de liberté, d’égalité et de solidarité. En d’autres mots, reprendre ce qu’on nous doit pour enfin vivre à la mesure de nos désirs et de nos projets.

« C » comme Communisme libertaire

Dans ses buts et principes, la NEFAC se définit comme une fédération regroupant des militantEs qui s’identifient à la tradition communiste dans l’anarchisme. Plusieurs froncent alors les sourcils : « Vous êtes à la fois anarchistes et communistes ? Tout le monde sait très bien que les anars sont des individualistes forcenés, tandis que les communistes sont des staliniens en puissance. Être anarchiste et communiste, c’est totalement contradictoire ». C’est bien mal connaître l’histoire du mouvement anarchiste, au sein duquel existe un courant communiste depuis près de 130 ans. Comme l’expliquait Carlo Cafiero dès la fin du 19e siècle, « nous devons être communistes, parce que nous sommes des anarchistes, parce que l’anarchie et le communisme sont les deux termes nécessaires de la révolution ». Voici pourquoi.

Les préjugés font la vie dure au communisme. Lorsqu’on entend ce mot, on l’associe spontanément à des régimes dictatoriaux où la liberté individuelle est réduite à néant par un parti unique tout puissant. Les anarchistes en savent quelque chose, eux qui ont tant soufferts dans les prisons et les goulags des États soit-disant « communistes » (tout particulièrement en URSS). Mais contrairement à leurs tortionnaires, ces mêmes anarchistes sont bien souvent de véritables communistes, c’est à dire des partisans de la mise en commun des moyens de production et d’échange. En effet, les anarchistes considèrent que l’égalité n’est qu’une illusion si certains sont en mesure d’acheter le labeur d’autrui et de faire des profits sur le dos des autres. Cette inégalité par rapport à la propriété a conduit à la hiérarchisation de la société en classes. 

Note de R71: Il est important pour nous de commenter la phrase mise en exergue ci-dessus. Ce qui y est dit est juste dans le temps, mais n’est pas l’origine de l’affaire.
L’inégalité par rapport à la propriété n’est pas l’origine de la société de classe. Celle-ci a émergé de la division POLITIQUE de la société entre dominants et dominés, avant que tout facteur économique n’entre en ligne de compte. La cause de l’inégalité est la sortie du pouvoir du corps social où il était dissous pendant des centaines de milliers d’années, pour être assujetti par une poignée de privilégiés. La création d’une entité de décision hors du corps social a créé une division politique de la société. Celle-ci fut ensuite entretenue par le rapport coercitif du dominant au dominé, bientôt renforcé par l’existence rendus possible de l’accaparement de biens et de propriétés.
Nous expliquons tout cela plus en détail dans notre “Manifeste pour la société des sociétés” et il est important à notre sens, que cela soit clarifié: l’origine de la société de classes n’est pas économique mais politique, l’économique est une dérive du politique même si de nos jours, l’économique a pris une telle ampleur qu’il a phagocyté le politique, c’est une réalité indéniable. Mais retourner à la société égalitaire, c’est reprendre le pouvoir pour le redissoudre immédiatement dans le corps social ; en cela la solution n’est pas économique mais politique. L’économique suivra et en société des sociétés, la marchandise ne sera plus, ni elle, ni la valeur marchande et sa dictature qui en découlent…

Le communisme, en expropriant la richesse des mains d’une minorité possédante pour la redistribuer à la société toute entière, permet de mettre un terme à l’inégalité économique qui sert de fondement au capitalisme.

Beau programme direz-vous. Mais ce n’est pas assez. Les anarchistes, bien que communistes, sont aussi anti-autoritaires. Pour que l’égalité économique chèrement conquise soit autre chose qu’une simple chimère, nous devons être en mesure de décider démocratiquement des finalités de cette production. C’est pour cela que les anarchistes sont également de farouches partisans de la liberté politique. En d’autres termes, nous sommes non seulement communistes, mais aussi libertaires. Les communistes libertaires souhaitent abolir non seulement la propriété privée (et son corollaire, le salariat), mais aussi l’État qui, quoi qu’on en dise, a toujours permis à une minorité de privilégiés d’asseoir leur domination politique sur la majorité.

Le communisme libertaire, loin d’être une simple utopie, s’inscrit dans l’histoire de la lutte des classes comme l’une des formes d’organisation sociale et économique les plus démocratiques qui soient. Depuis plus de cent ans, des révolutionnaires ont mis cette perspective en pratique, notamment lors des insurrections en Ukraine (1921) et Espagne (1936). Dans les deux cas, les anarchistes ont procédé à la socialisation des moyens de production et à la mise en commun des terres. La propriété privée abolie, il n’y a plus de raison que subsiste l’esclavage salarié. Le travail redevenant libre et la production redirigée exclusivement vers la satisfaction des besoins humains, la réorganisation de la vie économique permet d’appliquer le principe communiste : « de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins ».

Aujourd’hui encore, le communisme libertaire est à l’ordre du jour. Lorsque nous nous organisons sur des bases radicalement démocratiques, lorsque nous lançons des projets autogérés, lorsque nous remettons en cause le sacro-saint droit de propriété des boss et des proprios, lorsque nous combattons le contrôle de l’État sur nos vies, nous semons les graines du communisme et de la liberté.

« D » comme Démocratie directe

On entend souvent vanter les mérites des sociétés dites « démocratiques ». Chaque fois qu’un scrutin a lieu, tous les commentateurs nous rabâchent les oreilles en insistant sur le fait que « le peuple a parlé », que « la démocratie est en santé ». Élire des représentants tous les quatre ans : est-ce vraiment à travers les urnes que se fonde le pouvoir populaire ? À en croire la désaffection de plus en plus de « citoyens » et de « citoyennes » vis à vis le jeu électoral, on peut sérieusement en douter. Ici comme ailleurs, un fossé se creuse entre la population et la classe politicienne. Nous sommes de plus en plus nombreux-euses à réaliser que ces maires, ces députés, ces ministres, ne représentent qu’eux mêmes et une clique d’hommes d’affaires dans tout ce cirque.


« Ici le peuple commande et
le gouvernement obéit »

À n’en pas douter, les anarchistes sont résolument opposéEs aux fondements de la démocratie bourgeoise. En effet, le système « démocratique » actuel s’appuie sur la renonciation de notre pouvoir individuel et collectif au profit d’un nombre restreint de professionnels de la politique. Ces dirigeants « élus au suffrage universel » (gage de légitimité, il va sans dire!) administrent ensuite ce pouvoir qui leur est « confié » en fonction d’intérêts particuliers qui sont rarement ceux de la majorité. Pas besoin d’aller bien loin pour s’en convaincre : qu’on regarde les politiques mises de l’avant par les différents gouvernements qui se sont succédés au Québec et au Canada depuis que vous êtes en âge de voter. Qu’ont-ils fait avec le pouvoir d’État, sinon l’utiliser pour récompenser et protéger leurs amis siégeant sur les conseils d’administration d’entreprises « bien de chez nous ». Et tout cela au nom de l’intérêt général ! Ce système hautement hiérarchisé nous empêche d’avoir une réelle prise sur les enjeux qui nous touchent. Rien ne sert de le replâtrer en ajoutant un zeste de participation par ci, une dose de consultation publique par là… Il faut abattre la structure autoritaire qui commande nos vies.

C’est à partir de ces quelques constats que les anarchistes ont développé une toute autre idée de la démocratie. Nous pensons qu’il faut renverser la pyramide du pouvoir pour le ramener à la base : dans nos quartiers, dans nos lieux d’étude ou de travail. Là où nous vivons, là où nous travaillons, nous devons avoir la possibilité de se pencher sur les questions qui nous touchent. La démocratie n’a de sens que si elle se vit au quotidien, le plus directement possible. D’ailleurs, on trouve ici et là dans notre société des îlots de démocratie directe, la plupart du temps dans des espaces qui ont été créés pour faire contrepoids au système capitaliste et bureaucratique. Dans ces lieux de contre-pouvoir, l’assemblée générale sert souvent d’instance de délibération et de décision. Bien qu’imparfait, ce mode d’organisation a l’avantage de permettre à chacun de pouvoir s’exprimer, de débattre et de décider sur un pied d’égalité avec les autres.

Bien entendu, il y a des enjeux qui ont un impact plus global, dépassant notre vie quotidienne. On peut trouver des solutions aux enjeux de société de façon radicalement démocratique, tout en évitant le piège de la démocratie représentative (qui consiste à donner un chèque en blanc au gouvernement une fois qu’il est élu). Les anarchistes croient qu’il est possible (et parfois même souhaitable) que la base puisse mandater des déléguéEs afin de trouver des solutions collectives avec d’autres groupes aux prises avec des problèmes similaires. Ces déléguéEs doivent être directement imputables des décisions prises au nom des autres et immédiatement révocables si ils ne respectent pas les mandats qui leur sont confiés. C’est le seul moyen d’éviter que certains parlent en notre nom sans nous avoir consulté, comme c’est trop souvent le cas actuellement, y compris dans nos propres organisations (qu’on pense à certains dirigeants syndicaux ou étudiants!).

Cette façon d’entrevoir le politique n’est pas utopique. La démocratie directe s’est vécue sur une grande échelle dans plusieurs moments marquants de l’histoire des luttes populaires à travers le monde. Aujourd’hui même, il est possible d’appliquer ces quelques principes dans notre vie quotidienne, que ce soit dans nos syndicats, nos associations étudiantes ou nos groupes communautaires. C’est même une condition primordiale si l’on souhaite voir un jour de véritables changements dans notre société.

« E » comme État

« L’État, c’est moi. » C’est en ces mots pas très subtils que Louis XIV aurait exprimé sa vision de l’organisation politique au 17ième siècle. Heureusement, les choses ont changé depuis, mais ce n’est pas parce que les rois ne sont plus au pouvoir qu’il n’y a plus personne qui ne règne…


… contre l’État

Une société humaine est un tissu complexe de relations d’interdépendance ; un gigantesque réseau d’entraide et d’échange entre individus et communautés. Or l’État s’approprie le contrôle de la société et se place plus ou moins au dessus de celle-ci. En faisant ça, l’État entrave le potentiel social et politique de la société : des fonctions sociales logiques sont transformées en processus bureaucratiques. Pourquoi est-ce que le fait de se faire soigner à l’hôpital, par exemple, implique de passer par un complexe système d’assurance-maladie ? À qui profitent la bureaucratisation et la centralisation de l’organisation sociale ? À qui profite l’État ?

Étant donné que tout système gouvernemental est le résultat des rapports de force entre les actants de la société sur laquelle il s’édifie, ceux qui détiennent le pouvoir économique s’approprient aussi le pouvoir politique. Ce n’est pas juste un hasard si toutes les personnes qui se voient dotées d’un pouvoir politique au sein du gouvernement d’une société capitaliste proviennent de la classe des riches ou sont en voie d’accéder à cette classe. Pour garantir les privilèges de la classe dirigeante, les premiers devoirs de l’État sont de centraliser et monopoliser le pouvoir en ses mains et d’empêcher par la force qu’on ne lui enlève.

Les anarchistes se distinguent des communistes dits « autoritaires » parce que, entre autres, ils et elles croient qu’il y a quelque chose de fondamentalement mauvais dans l’État ; que le problème n’est pas uniquement une question de qui est au pouvoir, mais aussi de comment il l’est. Les anarchistes ne voient pas dans l’État un outil positif de transformation sociale, mais plutôt un frein à l’auto-organisation des travailleurs. En effet, la « démocratie du haut vers le bas » (dictature du prolétariat), telle que pratiquée en Russie et en Chine par exemples, s’est révélée être un boulet à l’émancipation des masses. Le processus d’expropriation du capital et de socialisation des moyens de production qu’une révolution communiste libertaire implique ne peut se faire de manière effective qu’avec la participation de tous et de toutes aux mécanismes de décision et d’organisation. Participation qui est impossible en présence d’un État, mais bien plus probable en présence de réseaux fédératifs réellement démocratiques.

La plupart des États permettent la mise en place de mesures bénéfiques pour leurs populations : des réformes agraires, des réseaux d’éducation gratuite, des systèmes d’aide sociale, d’assurance maladie… Gardons à l’esprit que ces mesures arrachées de force, qui ne nuisent habituellement pas aux profits des capitalistes, sont toujours le fruit d’un long et ardu travail populaire. Cela signifie que plus la classe des exploités sera solidaire et forte, plus elle marquera des points contre la classe des exploiteurs et plus ces derniers devront lâcher du leste. Et éventuellement, notre auto-organisation nous apportera beaucoup plus que ce que pourraient nous « donner » les bureaucrates de tous les pays, même unis.

« F » comme Fédéralisme

Lorsqu’on évoque le fédéralisme, la plupart des gens pensent immédiatement aux nationalistes canadiens, les « fédéralistes», ou alors à des pays comme les USA, la Suisse… De prime abord, il n’est qu’une « variété » de gouvernement et ne semble guère révolutionnaire…


P.J Proudhon

Cependant, étant donné que le fédéralisme signifie « alliance», prendre ce mot au pied de la lettre pour l’appliquer à l’ensemble de la vie sociale, politique et économique, c’est poser d’emblée une critique radicale du capitalisme et de l’État.

Politiquement, le fédéralisme libertaire condamne toute puissance militaire et toute institution policière ; il est l’ennemi du centralisme qui conduit à l’asservissement. Qui dit pouvoir central dit mise en tutelle, mise sous surveillance, mise sous commandement, mise sous dictature ! Notons au passage que les politiques de “décentralisation” et de “régionalisation” ne nous rendent pas l’État plus sympathique : s’il a appris à déléguer des responsabilités à des instances subalternes, il n’en est pas devenu plus juste pour autant. Ce sont seulement les méthodes d’oppression qui ont changé !

Fédérer, d’un point de vue anarchiste, c’est créer des fédérations à tous les niveaux, en généralisant le principe de la libre association. Il s’agit de coordonner des systèmes autogérés, des petites collectivités aux regroupements les plus vastes, et non pas d’agglomérer des institutions organisées sur un mode autoritaire !

Le fédéralisme libertaire veut cimenter la société par un lien social dont l’élément essentiel est l’adhésion à des projets et à des oeuvres communes. C’est une nouvelle conception du contrat social, sur la base du volontariat et non de la coercition.

La société libertaire bannit-elle pour autant toute forme de “contraintes” ? Non, puisque que passer un contrat signifie savoir prendre des engagements et les respecter. Sans vouloir refaire ici de grandes théories sociologiques, mais pour éviter de se fourvoyer dans un optimisme idéaliste, il est important de tenir compte de réalités simples. L’être humain n’est pas « naturellement » plus disposé pour l’entraide que pour la domination (à ce titre il n’a pas de « nature») et il nous semble incontestable que les individus transforment effectivement, par leurs actions, les structures sociales, et que ces structures sociales agissent à leur tour sur les individus, en créant des contextes, en conditionnant les habitudes, en déterminant les possibilités d’action. C’est ce qu’on appelle en d’autres termes un rapport interactif.

On ne peut alors concevoir l’individu comme un acteur tout-puissant de sa vie et partant de cette idée, nous sommes convaincus qu’une société anarchiste, comme n’importe quelle autre société, ne pourrait fonctionner par la seule « bonne volonté » de ses membres. Ce sont les modes d’organisation qui doivent eux-mêmes entraîner des comportements libertaires, individuels et collectifs.

Pour se faire, le fédéralisme libertaire repose donc grosso modo sur quatre principes élémentaires : la libre association, l’égalité économique et sociale (qui nous renverra à l’abolition de la propriété privé), l’autonomie des groupes et des collectivités, la prise de décision par la démocratie directe.

Librement adapté d’un texte de la F.A.

« G » comme Gratuité

Dans un système capitaliste qui ne reconnaît et ne valorise que les rapports marchands, l’idée même de gratuité est interdite. La plupart du temps, on doit payer pour obtenir un bien ou un service, même ceux de première nécessité.

Pensons seulement à ce que nous mangeons : à défaut d’avoir de l’argent, nous sommes réduitEs à quémander dans les soupes populaires ou les banques alimentaires pour pouvoir survivre. Hormis certains services municipaux, il n’y a guère que les soins de santé et l’éducation primaire et secondaire qui soient encore « gratuits » au Québec. Et encore, les médicaments et les soins dentaires coûtent une beurrée, sans parler du fait qu’il faut dépenser chaque année un peu plus pour envoyer nos marmots à l’école ou à la garderie. En revendiquant la gratuité des programmes sociaux (éducation, santé, transport en commun, culture), les anarchistes vont à contre-courant des dogmes néolibéraux. Mais au delà de ces réformes, nous pensons également que la gratuité doit s’étendre à tout ce qui est fondamental pour assurer notre développement et celui de la société, notamment le logement et la nourriture, ce qui ne va pas sans une remise en question du système capitaliste.

De nos jours, on peine à imaginer comment était la vie aux temps de nos parents ou de nos grands-parents. À défaut de pouvoir compter sur un système d’éducation public, les pauvres étaient contraintEs à s’agenouiller devant le curé du village pour avoir une bourse afin de poursuivre leurs études. On hypothéquait sa santé, faute d’argent pour recevoir les soins appropriés, même les plus élémentaires. La lutte pour la survie occupait toute la place, du berceau jusqu’à notre lit de mort. À force de lutter pour des conditions de vie décentes, le peuple a fini par imposer à l’État la prise en charge des soins de santé et de l’éducation afin d’en permettre l’accès universel, c’est-à-dire à toutes et tous, peu importe le revenu. Pierre angulaire de l’universalité, la gratuité permet de remédier en partie aux inégalités sociales générées par le fonctionnement du système capitaliste. Ce n’est pas pour rien que des générations entières ont trimé dur pour l’obtenir !

De nos jours, le principe d’universalité est chaque jour remis en question. Chaque nouvelle mesure visant à introduire la facturation d’un coût dans utilisation de services sociaux a pour conséquence d’accroître le fossé entre les conditions de vie de la classe dominante et celles des exploitéEs. Ce conflit incessant entre les droits de la majorité et les privilèges d’une minorité de possédants est au cœur de la lutte des classes aujourd’hui. Les contre-réformes néolibérales des 20 dernières années se sont attaquées aux avancées « démocratiques » réalisées de peine et de misère. Par une réforme de la fiscalité permettant la maximisation des profits pour les grandes entreprises, l’État a réussi le tour de force de faire reposer la majeure partie des coûts du système sur les épaules de la classe ouvrière. Cette manière de socialiser les déficits et de privatiser les profits a largement contribué à éliminer ce qui était gratuit. Avec un certain cynisme, ces attaques ont été réalisées au nom même de la « survie des programmes sociaux» ! En mettant l’emphase sur le concept « d’utilisateur-payeur», les capitalistes sont parvenus à forger l’idée que chaque citoyenNE est avant tout unE consommateur/consommatrice. Comme chaque bien produit par le système capitaliste à un prix, pourquoi en serait-il autrement pour les services « fournis » par l’État à la population ? Il n’y a plus qu’un pas à franchir pour privatiser les services publics, tout particulièrement les plus rentables. C’est précisemment ce qui se produit sous nos yeux.

Chaque lutte pour obtenir la reconnaissance et le respect de nos droits est un pas dans la bonne direction. Pensons seulement à la lutte exemplaire menée par les étudiantEs l’hiver dernier. Bien que l’emphase ait été mise sur la coupure de 103 millions $ dans le régime de prêts et bourses, de nombreuses assemblées générales ont adopté la revendication de gratuité scolaire, à notre plus grande joie d’ailleurs ! Pourtant, il ne suffit pas d’avoir accès à des soins de santé universels ou à une éducation post-secondaire gratuite pour que notre société devienne égalitaire, du jour au lendemain. Chaque jour, nous devons continuer à bosser comme des fous pour assurer notre bien-être et celui de nos proches. Tant que nous serons des marchandises, tant qu’il faudra payer pour avoir le ventre plein et un toit au dessus de nos têtes, nous vivrons dans une société inégalitaire. C’est pourquoi nous sommes convaincuEs qu’il faut détruire ce système fondé sur la propriété privée et le profit pour construire un monde où le travail, les biens et les services n’auront pas de prix. En d’autres mot, une société communiste libertaire.

En plus d’assurer la gratuité et la qualité des services publics, une révolution communiste libertaire devra s’attaquer au problème de la propriété privée en procédant à la socialisation de tout l’appareil de production et de distribution des biens et des services qui aujourd’hui est aux mains des capitalistes. Nous pourrons instaurer le principe de gratuité sur une large échelle lorsque nous aurons aboli toute valeur monétaire à ce qui est produit. En la remplaçant par la valeur d’usage, le travail humain pourra alors se concentrer sur ce qui est véritablement essentiel à la société. En contrepartie, les êtres humains pourront compter sur l’ensemble de ce qui est produit pour satisfaire leurs besoins, et non sur ce qu’ils peuvent « se payer». S’il faut exproprier les proprios pour se loger convenablement, et bien soit ! C’est le « prix » à payer pour que la justice, la liberté et l’égalité reprennent leur sens premier. De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins : tel devrait être le fondement économique des sociétés humaines. Tel est le vrai sens du concept de « gratuité».

« H » comme Homophobie

L’homophobie est l’expression ouvertement haineuse et discriminatoire du contrôle sur la sexualité appliqué à celles et ceux qui, pour une raison ou une autre, préfèrent baiser avec des personnes du même genre sexué qu’elles ou eux.

Gais et lesbiennes, pédés et gouines, butchs et tapettes, peu importe le nom qu’on leur donne, les personnes dites « homosexuelles » ont ceci en commun qu’elles ébranlent le système patriarcal en dissociant radicalement les plaisirs érotiques de la reproduction, et surtout en brouillant les conventions sociales qui prétendent réduire notre commune humanité à des relations soi-disant complémentaires entre de « vraies femmes » subordonnées à de « vrais hommes ». Mécanisme de défense du patriarcat contre la dissidence sexuelle, l’homophobie prend mille visages : petites vexations, injures, arrestations, violence physique, meurtre… Ses vecteurs les plus vigoureux et les plus redoutables sont sans soute les organisations de droite et d’extrême-droite, et notamment la plupart des mouvements religieux ; à ce titre, l’hystérie fascisante des masses fondamentalistes ne se distingue guère de la bave moralisatrice mollement dégobillée par la mâle gérontocratie catholique.

Comme toute autre forme d’assassinat de la liberté, l’homophobie devrait apparaître aux anarchistes comme un adversaire à abattre. En effet, la liberté et l’autogestion ne signifient pas grand-chose si chacun-e n’est pas d’abord libre de disposer de son corps et de gérer son cul. D’un point de vue libertaire, le seul critère éthique applicable à la sexualité devrait être le plein consentement des partenaires impliqué-e-s, quel qu’en soit le sexe et le nombre. Le fait que le modèle hétérosexuel est le plus répandu ne justifie en rien que les pratiques sexuelles différentes et plus marginales – qu’on peut appeler altersexualités – soient l’objet de préjudices légaux, physiques ou psychologiques. Être hétérosexuel-le, c’est comme être droitier-e : ce n’est pas « normal », c’est simplement commun.

La lutte contre l’homophobie a pris son essor à partir de 1969, lors d’une descente de police à New York dans un lieu de rencontre fréquenté par des personnes dites “homosexuelles”, le Stonewall Inn. Pour la première fois dans l’histoire, les client–e–s menaçé–e–s d’arrestation ont riposté aux flics par des jets de pierres et des coups de poing. Il s’en est suivi trois nuits d’émeutes qui sont devenues le symbole de la résistance contre l’oppression envers l’altersexualité. Dès 1970, une manifestation a été organisée à New York pour commémorer les émeutes des Stonewall. Depuis, cette manifestation s’est répétée chaque année, se vidant rapidement de son contenu politique, et a été reprise dans la plupart des grandes villes occidentales sous la forme d’un grand carnaval commercial : le Gay Pride Day.

Hélas, au lieu de réaliser son potentiel subversif, le mouvement de revendications issu des émeutes de Stonewall a pris un caractère réformiste et petit-bourgeois. Dans sa presque totalité, le mouvement de libération gai s’est borné à réclamer l’égalité à l’intérieur de l’État capitaliste sans remettre en question les fondements de celui-ci. Deux des principales revendications du mouvement gai sont d’ailleurs profondément inquiétantes : le droit au mariage, qui sanctionne l’encadrement juridique des relations affectives par l’État, et le droit à la carrière militaire, qui cautionne la violence étatique organisée. Certes, le mariage est un cabot édenté qui ne mord plus qu’avec un râtelier emprunté à la déesse Consommation, mais on s’étonne de voir le mouvement gai se soumettre à la logique du massacre érigée en système autoritaire, au nom de la défense de la patrie.

La montée du mouvement de libération gai se manifeste aussi par la multiplication d’une foule de commerces spécialisés qui carburent au profit et à la concurrence, exactement comme n’importe qu’elles autres entreprises capitalistes. La communauté gaie est de toute évidence un marché avant d’être une communauté. Inévitablement, ce marché engendre à son tour son lot d’inégalités. Qui dit « marché » dit aussi « consommateurs »t;. C’est pourquoi le milieu gai est avant tout un monde d’hommes blancs aux revenus confortables, capables de payer les divertissements et les marchandises dont le système d’échange tient lieu de relations communautaires. De surcroît, l’imaginaire érotique qui sous-tend ce système d’échange fonctionne en idéalisant un modèle de beauté particulier : le jeune mec blanc, bien baraqué, bronzé et soigneusement coiffé, fringué à la dernière mode. Quiconque s’éloigne de ce modèle se trouve marginalisé par une pseudo-normalité homosexuelle aussi aliénante que la pseudo-normalité hétérosexuelle. Dehors les pauvres, dehors les vieux, les grassouillets et les gringalets, dehors les femmes…

Dans une perspective anarchiste, il va sans dire que la lutte contre l’homophobie ne saurait se réduire à une quête de tolérance acquise au prix d’une adaptation à la société capitaliste. Pour sortir du fade réformisme dans lequel le mouvement de libération gai s’est enfermé, il faut voir la lutte contre l’homophobie non pas comme un but qui se suffit à lui-même, mais plutôt comme un des aspects d’un combat radical contre le patriarcat. Le véritable enjeu de la lutte contre l’homophobie, c’est la destruction des catégories identitaires qui répartissent l’humanité de part et d’autre de frontières dont la seule fonction est de maintenir un système de domination et de privilèges : hommes/femmes, hétérosexuel-le-s/homosexue-le-s, normal-e-s/déviant-e-s. Aussi pernicieuses que les frontières nationales, ces frontières sexuelles aplatissent la liberté en l’asservissant à des stéréotypes étriqués, et elles sèment la division à l’intérieur de la classe ouvrière en dressant les prolétaires les un-e-s contre les autres au nom d’une morale rétrograde et déshumanisante.

Heureusement, nous sommes loin de l’époque où Emma Goldman créait un malaise chez ses camarades anarchistes en parlant favorablement de l’homosexualité dans ses conférences. Dans la foulée de mouvements des années ’70 comme le Front homosexuel d’action révolutionnaire et les Gouines rouges, et sous l’élan de la critique du patriarcat formulée par les féministes radicales, la lutte contre l’homophobie s’est installée dans la conscience politique des anarchistes, comme en témoigne l’émergence récente des Pink Blocks et des Panthères roses. Cependant, il faut aussi reconnaître que, dans nos actions et nos discussions, le combat contre le patriarcat et l’homophobie passe souvent au second plan, derrière des objectifs apparemment plus importants, comme la destruction du capital et l’abolition de l’État. C’est dommage, car on affaiblit ainsi un formidable moteur de révolte et de subversion. Quelles que soient nos préférences sexuelles, n’oublions pas que lutte de classes passe par le corps, et que notre cul est révolutionnaire.

« I » comme Individualisme

À la base, l’individualisme est une doctrine qui prône l’indépendance totale de l’individu. Rien ne devrait être fait pour brimer les choix et la volonté de chacun. Pour sa part, l’anarchisme a depuis longtemps pris la défense des droits et des libertés.

À travers l’histoire, les anarchistes se sont opposé-e-s aux attaques d’états tyranniques, à la domination de l’église et plus récemment au contrôle sans limite des corporations. Bien qu’il soit important de se souvenir de la nature profondément sociale des sociétés humaines en défendant nos droits individuels, chaque individu doit faire sa part pour assurer l’harmonie et l’égalité sociale.

Au sein de la société nord-américaine, les gens sont bombardés par des publicités les incitant à consommer. Ces publicités mettent l’emphase sur les désirs individuels et nous amènent à voir le monde d’une façon plutôt égoïste. La culture du « moi » a une emprise sur tout le monde, y compris sur celles et ceux qui pourtant s’y oppose.

Si on ne faisait que ce qui nous plait à tout moment, les tâches moins plaisantes mais tout aussi importantes pour assurer la solidarité sociale ne seraient pas accomplies. Imaginez des parents qui ne feraient pas les sacrifices nécessaires dans leurs propres vies pour assurer la santé et le bonheur de leurs enfants. La base même d’une communauté saine est le don d’une partie de soi pour les autres. Puisque nous vivons dans un monde vaste et complexe, il est nécessaire de se rappeler que nous dépendons sur les efforts des autres pour survivre. Même si quelqu’un décide de s’isoler complètement dans le bois, il ou elle vivrait sur une terre qui sera un jour ou l’autre utilisée par les générations futures.

De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins

— la devise du communisme libertaire

La solidarité va de pair avec le don de soi. L’ensemble des libertés individuelles ont été gagnées grâce des batailles menées par des gens comme nous. Il existe un collant de bumper de char qui exprime bien cette idée : Les syndicats : grâce à eux, vous avez des fins de semaines. Les avancés sociales ne sont pas consenties par la bonne volonté des tout-puissants, mais par les luttes collectives des gens ordinaires. Les luttes contre le travail des enfants, pour le droit de vote des femmes ou à des soins de santé universels ont été accomplies par des gens unis pour une cause commune. Nous ne pourrions bénéficier de ces libertés individuelles si nous n’avions pas fait d’engagement les uns envers les autres. Avec ceci en tête, la recherche du bien commun et la solidarité de classe doivent toujours être vues comme des axes centraux dans notre lutte pour la liberté.

Comme communistes libertaires nous croyons en des solutions collectives pour répondre aux problèmes de la société. Les choix de consommation individuels sont parfois des solutions à court terme mais ils se heurtent souvent aux limites financières de chacun et ne font rien pour remettre en cause la hiérarchie économique générale. De la même façon, la résolution de conflits individuels peut aider certaines personnes, mais elle ne permet pas de remettre en cause la façon dont les relations humaines sont définies, notamment au niveau en ce qui a trait à la répartition inégale du pouvoir. Les actes individuels isolés sont à la base de la culture « consommatrice » érigée par le capitalisme. Ce n’est qu’en travaillant ensemble pour construire une société égalitaire qui bénéficiera à toutes et tous que nous pourrons atteindre la véritable liberté individuelle.

« J » comme Justice

Pour les anarchistes, l’appareil judiciaire (tribunaux, prisons) fait partie, avec la police et l’armée, des institutions répressives de l’état qui ont pour missions fondamentales le contrôle social et la protection de la propriété privée. Il s’assure que continuent l’exploitation économique et les inégalités sociales en réprimant ceux et celles qui les combattent.

En général, les prisons entassent surtout des pauvres et des marginaux. Les juges appliquent pour ceux-ci des règles qu’ils ne sauraient appliquer à tous : le propriétaire d’un commerce peut voler le travail de ses employéEs sans limite, mais lorsque ceux-ci décident de se réapproprier une partie de son capital, ils sont accuséEs et condamnéEs. L’inégalité est source de tension et le système judiciaire, en empêchant de résoudre cette tension, est lui-même responsable des comportements qu’il réprime.

Il arrive parfois qu’une police secourt une victime, qu’un juge tranche en faveur d’une personne en besoin : assurer la sécurité physique de la population ne menace pas les schèmes d’exploitation liés au salariat et à la propriété privée des moyens de production.

Il est bien évident que même dans une société plus égalitaire, les conflits d’intérêts, les déviances et les litiges entre individus ou organismes subsisteraient. Mais les anarchistes estiment que le nombre de conflits sera infiniment moins important lorsque les tensions, frustrations et injustices liées directement à l’exploitation de l’humain par l’humain disparaîtront avec celle-ci.

Il restera alors bien des raisons de se disputer… comment envisager une gestion des conflits sans retomber dans un système répressif inacceptable ? D’abord, les règles communes, indispensables dans toute société, devront être élaborées collectivement et rediscutées autant que nécessaire, dans le souci d’être le mieux adaptées possible aux besoins et à l’éthique. Ces règles feront partie du contrat social que chaque individu pourra refuser… en se privant également de tous les services collectifs qui l’accompagnent. Par exemple, la nécessité d’une contribution aux tâches collectives (travail) ne peut être refusée qu’en renonçant à l’accès aux biens, services et ressources collectifs qu’elles fournissent.

Comme pour la police ou l’armée, il est dangereux (et incompatible avec la rotation des tâches) d’instaurer une caste judiciaire chargée de régler les différends. Les personnes chargées de régler les conflits pourraient être élues pour une durée déterminée par secteur géographique ou professionnel, avec des clauses de contrôle et de révocabilité, assurant qu’elles rendent compte de leurs décisions et les justifient. La procédure judiciaire, une fois établis les faits de la façon la plus objective possible (en tenant compte des points de vue contradictoires), au lieu de chercher d’abord la sanction, devrait s’efforcer, lors de réunions de conciliation, de trouver les voies d’une réparation, qui permette à la fois à la « victime » d’être indemnisée, d’obtenir réparation matérielle ou morale du préjudice causé, et au « coupable » de sortir de cette situation de marginalisation, de rupture sociale pour reprendre une place digne, de se reconstruire un espace social. En ce sens, la prison, même si elle ne consistait qu’en la privation de liberté (ce qui est loin d’être le cas) ne peut pas être une réponse constructive puisqu’elle n’est qu’une punition (et la victime, sauf si elle est sadique, ne peut s’en satisfaire) et qu’à de rares exceptions près elle a tendance à aggraver pour la personne détenue, sa famille et ses proches, les ruptures avec la société et accroît ses difficultés économiques et relationnelles. Dans la façon de rendre la justice aujourd’hui, ce qui se rapproche le plus d’une possible décision de justice en société anarchiste, ce sont les « travaux communautaires ». Les dégâts matériels peuvent assez souvent trouver une équivalence de dédommagement, la difficulté vient des préjudices moraux, qu’on ne saurait compenser par une somme d’argent (que l’on espère aboli!) ou quelque forme de torture que ce soit de la personne condamnée. L’essentiel du travail de la justice sera un questionnement psychosocial des protagonistes et de leur environnement pour ouvrir les pistes, dans le dialogue (y compris vif, vengeur ou affectif), sinon à une réconciliation au moins à la possibilité de cohabiter à nouveau librement et sans heurts. Même dans les cas de troubles mentaux, l’enfermement n’est pas une thérapie et doit rester une étape de courte durée.

Remettre en cause le bien-fondé de l’incarcération est réellement subversif : un pas de plus, et c’est la prison dans nos têtes qui saute. Et ça, aucun gouvernement ne souhaite que nous y parvenions.

Des extraits de ce texte sont tirés de « De la justice en société anarchiste » paru dans le Monde Libertaire no 1339 (déc. 2003).

« K » comme Kronstadt (ou la faillite du léninisme)

En mars 1921, les marins de Kronstadt, qui avaient été à l’avant-garde des révolutions russes de 1905 et 1917, se soulèvent contre la dictature du Parti communiste aux cris de « tout le pouvoir aux soviets et non aux partis ». Les insurgéEs exigent la fin des privilèges (salaire égal pour touTEs), la restauration de la démocratie socialiste (élections libres dans les soviets) et le retour du pluralisme révolutionnaire (libération de touTEs les militantEs socialistes-révolutionnaires et anarchistes). La révolte de Kronstadt sera réprimée dans le sang par le pouvoir léniniste. Il s’agit pour les anarchistes de la confirmation brutale du caractère fondamentalement autoritaire et néfaste de l’idéologie marxiste-léniniste.

Des soviets à la dictature

La révolution russe d’octobre 1917 balaie la bourgeoisie et le parlementarisme et proclame « tout le pouvoir aux soviets ». En russe, « soviet » signifie tout simplement « comité ». Les soviets de 1917 sont des comités de soldats et d’ouvrierEs, composés de déléguéEs éluEs lors d’assemblées démocratiques dans les usines et les casernes où les masses élaborent des résolutions et discutent de politique. À l’origine, la révolution russe promettait un socialisme démocratique que ne reniaient pas plusieurs libertaires.

Le pays est rapidement plongé dans une guerre civile tandis que les anciennes classes dirigeantes tentent de reconquérir militairement le pouvoir. C’est dans ce contexte de guerre que le Parti bolchevique, majoritaire, impose sa dictature et réprime les autres courants révolutionnaires. C’est le début du régime de parti unique et les soviets, dans ce contexte totalitaire, sont vidés de leur substance. Quand les masses s’insurgent en 1921 –grèves insurrectionnelles à Petrograd, révoltes dans les campagnes, insurrection à Kronstadt—le pouvoir léniniste répond par encore plus de répression, allant jusqu’à interdire les tendances à l’intérieur même du Parti bolchevique.

La faillite du léninisme

La faillite du léninisme était pourtant prévisible étant donné sa philosophie autoritaire, son programme dictatorial et sa forme d’organisation centralisée. À la base du léninisme, on retrouve l’idée que la classe ouvrière ne peut pas, par elle-même, développer une conscience révolutionnaire. Au mieux, les ouvrierEs peuvent s’organiser en syndicats et lutter pour de meilleurs salaires mais jamais ils et elles ne deviendront révolutionnaires « naturellement ». Pour Lénine et la plupart des marxistes de son époque, ce sont des intellectuelLEs bourgeoisES qui ont inventé le socialisme et l’ont amené aux ouvrierEs. Sans nier que les intellectuelLEs ont eu un rôle à jouer, les anarchistes ont une vision différente. Pour nous, le socialisme émerge directement des pratiques développées durant les luttes ouvrières. Des intellectuelLEs, dont un grand nombre d’ouvrierEs autodidactes, l’ont sans doute synthétisé, mais ils et elles l’ont fait à partir de leurs observations des luttes (c’est en tout cas ce que reconnaissent la plupart des intellectuelLEs à l’origine de l’anarchisme).

Pour les léninistes, l’organisation des révolutionnaires (un parti dans leur cas) est composée d’intellectuelLEs dont le rôle est de rassembler les ouvrierEs les plus conscientEs, de leur apprendre le socialisme afin de constituer une « avant-garde » capable de diriger la classe ouvrière et de la mener au combat révolutionnaire. Il ne peut y avoir qu’une seule « avant-garde » de la classe ouvrière et un seul parti « d’avant-garde ».

Ce différent sur l’origine du socialisme et le rôle de l’organisation des révolutionnaires, qui peut ressembler à un débat sur le sexe des anges pour les non-initiéEs, est loin d’être innocent. En effet, si le socialisme émane des travaux des intellectuelLEs et non des luttes des ouvrierEs et si le parti regroupe « l’avant-garde », alors en cas de conflit entre la classe ouvrière et le parti, le parti est justifié d’aller à l’encontre de ce que veut la classe ouvrière réelle au nom du « socialisme » et des « intérêts supérieurs » d’une classe ouvrière mythique.

L’alternative libertaire

Les anarchistes savent bien que la combativité et la conscience révolutionnaire ne sont pas distribuées également dans la population. Seule une minorité est combative et révolutionnaire aujourd’hui. On pourrait à la limite parler « d’avant-garde » mais le concept est trop flou et implique pour le commun des mortelLEs une certaine supériorité et la volonté de diriger. Quant à nous, nous ne sommes pas en avant ou en dehors des masses, nous sommes dans les masses, nous en faisons partie. Nous préférons donc parler de « minorité agissante ».

Selon nous, la « minorité agissante » doit être organisée pour être pleinement efficace. La « minorité agissante » est surtout une force de proposition et d’éducation. Cela peut se faire bien sûr par la propagande et par l’intervention des militantEs dans les luttes mais aussi en donnant l’exemple par une action collective, résolue et décidée. Nous vivons l’organisation révolutionnaire comme l’un des moments des luttes sociales, une assemblée de militantEs politiquement sur la même longueur d’onde qui coordonnent leurs actions. L’organisation anarchiste n’aspire pas à diriger les luttes, elle veut simplement les radicaliser. Quand des militantEs libertaires se retrouvent en position de leadership, ils et elles poussent au maximum l’autogestion et l’autonomie des forces populaires. Nous prenons très au sérieux la devise de la Première Internationale : « L’émancipation des travailleurs et des travailleuses sera l’œuvre des travailleurs et des travailleuses eux et elles-même ». Qu’on se le tienne pour dit !

« L » comme Liberté

Sur le plan philosophique, l’anarchisme se définit clairement et sans ambiguïté par rapport à tous les autres systèmes philosophiques : il s’oppose au principe d’autorité et lui oppose le principe de liberté.

Les principes libertaires s’appuient sur une très longue expérience vécue : celle de l’histoire humaine. L’histoire est là, en effet, pour démontrer que, partout et toujours, dans tous les temps et tous les lieux, l’autorité et la liberté se sont constamment opposées. Cette opposition permanente, on la retrouve dans toutes les branches de l’activité humaine, en politique aussi bien qu’en religion, en art aussi bien qu’en science : contre l’autorité qui prétend imposer le silence et l’immobilité, la liberté se dresse pour contester et revendiquer la parole et le mouvement. L’histoire démontre ainsi que l’autorité a toujours été l’idéal, le moteur et l’arme des gouvernements, des dominateurs, des maîtres ; la liberté, l’idéal, le moteur et l’arme des gouverné-e-s, des opprimé-e-s, des esclaves.

Autorité et liberté sont, non des fictions philosophiques, mais bien des réalités vivantes de la vie des humains. Elles s’opposent en termes irréconciliables, mais ne peuvent se nier, ni s’ignorer : toute la vie des sociétés repose sur leur équilibre instable. Entre ces deux adversaires, il n’y a jamais de coexistence pacifique, mais seulement des périodes plus ou moins longues de paix armée, des trêves que viennent rompre, soit un sursaut de l’autorité (réaction), soit une offensive de la liberté (révolution). Mais cette lutte incessante que se livrent l’autorité et la liberté n’est, en définitive, que l’expression philosophique d’une réalité sociale bien définie : le combat qui dresse en permanence ceux qui subsistent contre ceux qui asservissent. Autorité et liberté deviennent ainsi les deux termes symétriques et opposés d’une unique proposition : la lutte de classe.

Peut-on supprimer toute autorité ? Peut-on concevoir une liberté illimitée ? L’autorité est néfaste, mais peut-on concevoir un monde sans autorité ? La liberté est le but suprême des aspirations humaines, mais ne risque-t-elle pas, sans limites et sans frein, de basculer dans le chaos ? En d’autres termes, l’anarchie n’est-elle pas une utopie et le combat que nous menons un mirage ? Ce sont des questions embarrassantes, mais auxquelles il faut répondre.

Précisons tout de suite un point important : l’autorité dont il est question ici est celle qui s’impose à autrui par la contrainte, la violence ou la peur — et non celle qui s’impose naturellement par son rayonnement moral. Il s’agit donc de cette autorité qui, dans la société, s’exprime par la puissance et se manifeste par la domination. Quant à la liberté, il s’agit, évidemment, du droit que doit (ou devrait) avoir tout humain d’agir sans contrainte.

Le problème social que pose la dualité de l’autorité et de la liberté a été abordé par à de multiples reprises par les anarchistes. La révolte qu’inspire l’autorité illégitime n’est nullement une revendication de la liberté totale. Disons-le donc nettement, la liberté anarchiste ne saurait être celle de piétiner les fleurs d’un parc public ou, à l’extrême, de tuer son voisin si ça nous chante. À la liberté DE l’individu s’opposent la liberté, le bien et la sécurité DES individus. Ceux-ci ont donc parfaitement le droit de prendre des mesures, lorsque c’est nécessaire, afin d’empêcher de nuire ceux qui veulent nuire.

Mais alors quelle différence avec la société autoritaire ? Ces différences seront au nombre de deux et capitales : le “service d’ordre” sera orienté vers la prévention et non vers la répression, comme c’est le cas actuellement ; et les membres de ce service d’ordre seront nommé-e-s, non par le pouvoir, mais par les collectivités intéressées, responsables devant elles et révocables par elles.

Soyons réalistes. La société idéale est un mythe, puisqu’elle suppose la perfection. La société à construire, la société anarchiste sera un régime qui, au-delà de la démocratie et plus qu’elle, sera orienté vers la liberté. À travers des structures changeantes, parce qu’adaptables aux formes changeantes de l’évolution, elle tendra vers l’autogestion généralisée, le gouvernement de chacun par chacun, vers une perfection qui ne sera jamais atteinte intégralement. Dans la société la plus autoritaire, il existe toujours des parcelles de liberté. Dans la société libertaire, il demeurera des parcelles d’autorité, dont l’important diminuera au fur et à mesure que les humains apprendront mieux l’usage de la liberté.

Entre ces deux pôles opposés, il faut faire un choix clair et décisif : ou l’autorité avec son cortège de “grandeur” et d’esclavage ; ou la liberté avec ses difficiles pratiques. Les anarchistes ont choisi la liberté.

Adapté librement du texte « Choisir la liberté » de Maurice Fayolle.

« M » comme Mouvements sociaux

« Agir au lieu d’élire » : à lui seul, ce slogan résume bien la stratégie privilégiée par les anarchistes pour arriver à obtenir des changements sociaux. Mais encore faut-il intervenir collectivement si l’on veut faire des gains. Loin de rester confinéEs « entre anarchistes », nous avons fait le choix de militer au sein des mouvements sociaux. Voici pourquoi.

Dès qu’un groupe prend conscience de sa propre existence, que ses intérêts sont bafoués par ceux qui détiennent le pouvoir, il y a fort à parier que certainEs de ses membres prendront les moyens pour s’organiser et lutter. C’est ce qui s’est produit au 19e siècle lorsque la classe ouvrière s’est regroupée en formant les premiers syndicats. D’abord illégaux, pratiquant davantage l’action directe que la concertation avec les patrons, les syndicats ouvriers ont tracé la voie à une foule d’autres regroupements sur la base d’intérêts divers. Aujourd’hui, divers mouvements existent et revendiquent le respect de droits fondamentaux, qu’il s’agisse de ceux des femmes, des autochtones, des gais et lesbiennes, des sans-emploi, des étudiant-e-s ou des locataires. Il suffit d’analyser le paysage politique québécois pour s’apercevoir que les mouvements sociaux sont à l’heure actuelle l’un des principaux moteurs des luttes sociales.

À tort, on peut penser que ces mouvements ont tous plus ou moins la même couleur politique, vaguement social-démocrate. Ce n’est pas nécessairement le cas. Ils peuvent être progressistes ou conservateurs, réformistes ou radicaux. Des tendances politiques, parfois contradictoires, s’opposent régulièrement en leur sein, entraînant des scissions menant à la création de nouvelles organisations. C’est aussi vrai dans le mouvement syndical que dans le mouvement étudiant ou le mouvement féministe. Si globalement leur intervention vise à obtenir des réformes afin d’améliorer les conditions de vie de la population, certains d’entre eux portent néanmoins un potentiel de rupture avec l’ordre capitaliste et patriarcal. D’où l’importance que les idées et les pratiques libertaires puissent également s’y exprimer.

Lorsque les anarchistes interviennent dans les mouvements sociaux, ils/elles le font pour diverses raisons. Si nous avons fait le choix de nous organiser avec d’autres personnes qui vivent des situations d’exploitation ou de domination, c’est que nous vivons directement les mêmes problèmes. Nous ne participons donc pas à leur fonctionnement afin de les noyauter ou de les contrôler, comme l’ont fait d’autres tendances politiques (qu’il s’agisse des péquistes ou des marxistes-léninistes), mais bien pour nous organiser avec d’autres personnes qui souhaitent transformer la société. Au sein des mouvements sociaux, les anarchistes ne restent pas les bras croisés. Tant et aussi longtemps que la propriété et la richesse demeureront confinées dans les mains de quelques-uns et que l’État veillera au grain pour protéger ces privilèges, la justice et l’égalité demeureront un mythe. C’est pourquoi nous luttons contre les tendances réformistes qui négligent toute critique en profondeur du système capitaliste. Nous travaillons également de manière à renforcer l’autonomie des mouvements sociaux vis-à-vis des partis politiques, qu’ils soient de « gauche » ou de droite. Les anarchistes cherchent également à promouvoir les actions directes, et non simplement les moyens d’actions purement symboliques ou le lobbying comme c’est malheureusement souvent le cas. Nous souhaitons créer les conditions permettant une plus grande unité entre les mouvements, de façon à développer un front élargi de lutte contre nos ennemis communs.

Cette radicalisation des mouvements sociaux doit aller de pair avec une démocratisation des organisations. Les mouvements sociaux doivent être contrôlés par leur base. Cette prise en charge est absolument nécessaire car sans elle, il est difficile de penser le changement vers une société où le pouvoir ne sera plus l’affaire d’une minorité, mais bien l’affaire de toutes et tous.

« N » comme Nationalisme

La fierté nationale, quel sentiment étrange ! Comme il est facile d’oublier que la « nation québécoise » s’est construite grâce au pillage des terres et à l’extermination quasi complète d’autres peuples et cultures.

À qui appartient la « nation » ? Aux travailleurs et aux travailleuses qui l’ont construite ou aux élites qui en ont profité ? Qui décide de « l’avenir de la nation », des « valeurs de la nation » ? Que penser du paradoxe de l’exaltation de la fierté nationale d’une part et du fatalisme qui entoure toute discussion sur la mondialisation et « l’ouverture » de l’économie…

S’il semble aujourd’hui « normal », le nationalisme n’a pas toujours existé. Il a été inventé de toute pièce à une époque où la bourgeoisie construisait des États pour encadrer les marchés qu’elle entendait dominer. Le nationalisme fut le ciment permettant et justifiant la création de l’État-nation. Ce processus de création d’une nouvelle « communauté politique », soudée par le nationalisme, n’a pas été simple et sans contradictions. Plusieurs nations peuvent en effet se côtoyer sous un même État, pensons notamment aux pays d’Europe ou au Canada…

L’utilité du nationalisme du point de vue des élites est évidente. Détourner les masses en général, et la classe ouvrière en particulier, des conflits sociaux qui surgissent périodiquement à l’intérieur même de la « nation », notamment en ce qui concerne la répartition de la « richesse nationale », pour les mobiliser dans une compétition internationale avec les autres « nations » ou contre les « étrangers ». On sait que l’exacerbation de cette compétition internationale mène à des guerres fraticides et autres « interventions militaires ». La bénigne « fierté nationale » se mue alors en patriotisme revanchard et réactionnaire qui fait de « l’autre » un ennemi.

Pour faire face au nationalisme, le mouvement ouvrier a historiquement proposé l’internationalisme. L’idée toute simple que les travailleurs et les travailleuses des différents pays avaient plus d’intérêts en commun qu’ils et elles n’en avaient avec leur bourgeoisie respective. Ça ne signifie pas renier nos identités particulières, simplement de reconnaître deux choses : d’une part que la diversité culturelle est une richesse de l’humanité ; et, d’autre part, qu’au delà de ces identités particulières nous participons tous et toutes d’une même humanité. Au nom de cette commune humanité, nous ne saurions tolérer d’exploitation et d’oppression d’aucune sorte.

S’opposer ainsi au nationalisme, lorsque l’on vit dans les pays impérialistes, est relativement simple. Le problème est que le nationalisme des uns est aussi l’impérialisme des autres et qu’il existe dans le monde de nombreuses situations d’oppression nationale. Dans ces cas, le nationalisme n’a pas inévitablement un contenu entièrement négatif et réactionnaire. Certains révolutionnaires pensent pouvoir prendre un raccourci en empruntant la voie nationaliste dans les pays dominés par l’impérialisme. Les anarchistes ne sont pas d’accord. Nous croyons que la défaite de l’impérialisme ne viendra que d’une révolution sociale menée contre les impérialistes et la classe dirigeante locale. Cette révolution sociale devra se répandre au delà des frontières nationales. Nous devons encourager et développer la solidarité internationale qui un jour jettera la base pour une révolution sociale globale.

« O » comme Organisation

La question de l’organisation est loin de faire consensus dans le mouvement libertaire. Certains voient dans toute organisation une bureaucratie en puissance et un frein à la liberté si chère aux anarchistes. D’autres, sans être contre l’organisation en soi, ne voient pas la nécessité de l’organisation politique et considèrent que les mouvements sociaux se suffisent à eux-mêmes. Pour notre part, nous sommes partisans de l’organisation politique des communistes libertaires.

Dans les luttes, les gens se radicalisent et veulent parfois aller plus loin. Souvent, les militantEs vont regarder autour d’eux et elles pour voir qui est là et ce que les différents courants ont à proposer. Il y a dix ans, personne n’aurait parié sur une résurrection du maoisme ou de la gauche électoraliste. Et pourtant, ça c’est produit. Pourquoi ? En partie, à cause des carences du mouvement anarchiste et de son incapacité à offrir des perspectives politiques.

Comme la plupart des libertaires, nous militons au sein des mouvements sociaux. Nous militons pour faire progresser nos luttes et les gagner. Mais nous sommes aussi des militantEs politiséEs, avec une perspective propre que nous souhaitons faire partager. Le problème, c’est que nous ne sommes pas les seuls !

Dans les luttes, il y a aussi (quelques) rouges et (beaucoup) de réformistes. Il y a une bataille des idées qui fait rage sur la direction que doivent prendre les mouvements sociaux. IsoléEs et désuniEs, nous ne faisons pas toujours le poids face à des partis (relativement) bien organisés et coordonnés. L’organisation est nécessaire pour partager des ressources, rompre avec le localisme et maximiser l’impact des pratiques libertaires.

Beaucoup d’anarchistes sont organiséEs, entre autre, pour faire de la propagande. Que ce soit pour éditer un journal, tenir un site web, produire une émission de radio, animer une librairie. C’est vital –si les anarchistes ne font pas la promotion de leurs idées, personne ne le fera!– mais c’est insuffisant. Faire la propagande de l’idéal, c’est une chose, mais ça en est une autre de tenter de changer le monde. Pour cela, il ne suffit pas de proclamer ad nauseam la nécessité de la révolution, il faut convaincre et regrouper des gens autour d’une perspective de changement. Ça, ça ne se fait pas dans l’abstrait, ça se fait dans la société et les luttes réellement existantes. Voilà à quoi doit servir l’organisation : faire exister politiquement un courant libertaire dans la ville. Donner un visage public à l’anarchisme et rassembler un pôle libertaire dans les luttes.

D’autres anarchistes sont organiséEs, entre autre, pour faire de l’action directe. Il existe plusieurs regroupements d’action directe sur des questions comme la mondialisation, la guerre, le travail, l’immigration ou la lutte anti-raciste. Encore là, il est vital de chercher à agir sur la conjoncture et d’ouvrir des perspectives radicales de lutte, mais les luttes sectorielles, même radicales, sont insuffisantes. L’organisation doit servir à développer une perspective politique libertaire globale, ancrée dans le quotidien et fédérant tous les fronts.

L’organisation politique ne remplace pas les groupes de propagande et les groupes d’action directe, elle est complémentaire. C’est une organisation permanente, large et ouverte, qui fait tantôt de la propagande, tantôt de l’action. C’est une organisation, surtout, qui est présente dans les luttes et les quartiers. Une organisation qui milite pour des mouvements sociaux combatifs et l’émergence d’une gauche libertaire large et ouverte. Une organisation cohérente politiquement.

L’organisation telle que nous la concevons n’est pas une avant-garde de révolutionnaires professionnelLEs appeléEs à diriger les luttes et les gens. C’est plutôt une minorité agissante de militantEs communistes libertaires, un regroupement de camarades sur la même longueur d’ondes qui coordonnent leurs activités politiques. Ce n’est pas un groupe secret, un club privé ou un groupe d’affinité mais une organisation publique dont on peut devenir membre si on est d’accord avec ses positions. Bref, un peu comme ce que nous tentons de faire avec la NEFAC…

« P » comme Patriarcat

Le patriarcat est un système social qui repose sur l’oppression des femmes au profit des hommes. Ce système a des impacts sur pratiquement toutes les facettes de nos vies : l’inégalité des rôles sociaux et des salaires attribués aux femmes et aux hommes, l’exclusion des femmes des hautes sphères politiques, l’imposition d’une langue sexiste, la valorisation des attitudes machos, la plus ou moins acceptation sociale du viol…

On connaît mal l’origine du patriarcat, mais on peut imaginer que l’enfantement est à la base de la division sexuée du travail et que les fondements politiques du patriarcat découlent de cette division.

Si le patriarcat se perpétue encore aujourd’hui, alors que le fait de pouvoir avoir des enfants n’égale plus forcément être confinée à la sphère familiale, c’est grâce à la socialisation sexuée des garçons et des filles. Les comportements et les rôles sociaux liés aux genres ne sont ni librement choisis ni imposés par les gènes ou par des dieux : ils sont reproduits à travers les générations par les institutions sociales, politiques et économiques, comme les écoles, les partis politiques et les corporations.

La réaction d’auto-défense des femmes face à cette oppression patriarcale, et face à sa réalisation idéologique, le partiarcalisme, a donné naissance au féminisme. Les féministes ont entrepris de combattre l’oppression des femmes partout où elle se trouve en développant des outils théoriques et pratiques qui permettent de reconstruire de nouvelles manières de vivre égalitaires. Le suffrage universel, l’accès aux postes de pouvoir, la modifications de lois sexistes sont des exemples historiques des changements importants que les féministes ont réussi à apporter à nos sociétés construites sur le cadre patriarcal.

Même si en théorie l’anarchisme, ennemi de tous les autoritarismes, est complètement compatible avec le féminisme, en pratique, les anarchistes sont eux et elles aussi socialisé-e-s à la manière patriarcale et reproduisent de manière consciente ou non les comportements patriarcaux.

Le patriarcat a survécu longtemps sans le capitalisme et pourrait encore le faire à l’avenir. Afin que nos formes d’organisation, nos revendications et nos tactiques soit adaptées aux conditions de l’ensemble des exploité-e-s, il est donc nécessaire de reconnaître l’existence de l’oppression spécifique des femmes puis d’intégrer des modes de fonctionnement anti-patriarcaux dans nos mouvements. Un mouvement révolutionnaire entaché par une culture sexiste, même s’il se voulait anti-capitaliste, aurait peu de chance de contribuer à la construction d’une société réellement égalitaire.

« Q » comme Quartier

Le quartier est à la fois un lieu de vie, un terrain de lutte et l’un des points de départ de toute transformation fondamentale de la société. Le quartier est au cœur du projet politique libertaire.

Au Moyen-Âge, on disait que « l’air de la ville rend libre». C’est encore vrai dans une certaine mesure : l’ordre moral y est moins prononcé et le champ des possibles, entre autres, y est plus large qu’ailleurs. Plus la ville est grande, plus on est libre… et anonyme. C’est l’envers de la médaille, le côté obscur de la société de masse et du « vivre et laisser vivre». Heureusement, nous ne vivons ni dans le transport en commun, ni dans le trafic ! En grattant à peine, pour peu qu’on s’y investisse, on trouve dans la ville plusieurs communautés à échelle humaine : les quartiers. Le quartier est une partie de la ville ayant sa physionomie propre et une certaine unité sociale. Chaque quartier a son histoire, son cachet et, pour certains quartiers ouvriers, son fumet (tout dépendant de l’usine la plus proche!).

Les vieux quartiers populaires sont devenus des terrains de lutte de classe importants. Sous couvert de revitalisation et pour répondre aux besoins de la dictature automobile, on démolit, construit et défigure à tour de bras. Face aux bourgeois, grands ou petits, et à l’État, des gens se lèvent et la résistance s’organise en comités de citoyenNEs et groupes populaires. Droit au logement, services communautaires, aménagement urbain, revendications locales, les habitantEs des quartiers veulent avoir leur mot à dire et maîtriser leur environnement immédiat.

De communautés fortuites, certains quartiers se sont transformés avec le temps en communautés solidaires. Pour qui ne s’enfarge pas dans les fleurs du tapis, c’est l’une des rares expressions contemporaines d’antagonisme socio-politique et, n’ayons pas peur des mots, de conscience de classe (au moins potentiellement). Voilà qui est précieux pour ceux et celles qui veulent changer le monde. Pas surprenant que les communistes libertaires soient investiEs avec autant d’énergie dans les quartiers que sur les lieux de travail.

Communisme libertaire

En parlant de notre projet de société, nous avons souvent braqué les projecteurs sur son versant économique (« De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins»). Dans « communisme » il y a, bien sur, « commun » mais aussi « commune». Les révolutionnaires que nous sommes pensent automatiquement à « La Commune», celle de Paris (rien à voir avec les hippies), et oublient qu’en Europe, là où a d’abord été pensé le communisme libertaire, « commune » désigne aussi, plus prosaïquement, une simple municipalité.

Le communisme libertaire part des quartiers et des entreprises autogérées, dont les assemblées de masse sont souveraines. La démocratie directe telle que la conçoivent les anarchistes est un fédéralisme à deux pattes, l’une économique, l’autre géographique. La commune se trouve à être la fédération des assemblées, le conseil municipal la rencontre des déléguéEs de quartiers et d’entreprises, choisiEs, mandatéEs et révocables par la base. Les communes existent pour planifier l’économie, doter les villes de services publics et mener à bien les projets locaux. Elles s’unissent en fédérations pour ce qui les dépasse et ce dont elles ne peuvent s’occuper seules. Les assemblées d’entreprises font de même pour former des fédérations industrielles, les deux secteurs étant unis à tous les niveaux, du local au global, en structures confédérales.

Le communisme libertaire, c’est la mise en commun de la richesse, et des moyens de la produire, mais aussi le triomphe de la fédération des communes libres sur l’État-nation.

« R » comme Révolution

Notre projet politique, l’égalité et la liberté intégrale pour toutes et tous dans toutes les sphère de la vie, est impossible à réaliser dans le cadre social et politique que nous connaissons.


Emiliano Zapata

D’abord, certainEs profitent de l’injustice institutionnalisée et ne céderont pas librement leurs privilèges. Ensuite, la logique interne des systèmes d’oppression et d’exploitation –capitalisme, État, patriarcat—rend toute réforme en profondeur impossible.

Un capitalisme qui n’exploite plus les salariéEs pour accumuler du capital, ce n’est plus le capitalisme. Un État qui ne détient plus le monopole de la violence et qui n’est plus une autorité séparée à laquelle la société doit se soumettre, ce n’est plus l’État. Un patriarcat qui ne hiérarchise plus les genres et qui n’exploite plus les femmes, ce n’est plus le patriarcat. On peut certes faire des gains et arracher des victoires qui rendent le monde un peu plus supportable, mais on ne peut pas éradiquer l’injustice sans changer en profondeur la société. L’émancipation complète exige rien de moins qu’une révolution.

On entend généralement par révolution un changement brusque et radical d’un ordre social et politique. Historiquement, et encore aujourd’hui, la plupart des révolutions ont d’abord été des révolutions politiques et se sont plus ou moins limitées à des changements au niveau de l’État. Comme le changement proposé par les anarchistes va beaucoup plus loin, on parle de révolution sociale.

Nous ne croyons pas au « lendemain du Grand Soir » et nous sommes conscientEs que le changement social est un processus long qui prend racine dans les luttes au jour le jour, ici et maintenant. Ceci dit, cela n’évacue pas la question de la révolution qui est un aboutissement possible des luttes sociales. La révolution, c’est quand le rapport de force bascule dans le camp du peuple et permet le renversement des anciennes structures de domination et leur remplacement par l’autogestion généralisée.

Il y a un fossé entre la situation actuelle et une situation révolutionnaire. Un fossé tellement grand que plusieurs croient qu’une révolution est impossible. Il est évident qu’elle n’est pas à l’ordre du jour dans l’immédiat et qu’elle ne semble pas prête à le devenir dans un avenir prévisible. Là n’est pas la question.

L’enjeu est de savoir comment augmenter notre rapport de force et faire le pont entre le présent et une situation révolutionnaire. Pour notre part, nous proposons une stratégie de radicalisation des luttes et la création de contre-pouvoirs. Il s’agit de favoriser le développement de la conscience et de l’autonomie des mouvements sociaux. Construire les rapports de force pour pouvoir éventuellement passer à l’offensive. Développer l’autogestion et la démocratie directe dans les luttes. Favoriser les alternatives sociales sans se faire d’illusion.

La révolution est une option stratégique, c’est notre horizon politique. Il ne s’agit ni d’un acte de pure volonté, ni d’une formule incantatoire. C’est une perspective politique. Personne ne contrôle le climat social. Souvent, par le passé, alors que la situation semblait irrémédiablement bloquée, le temps s’est accéléré et la révolution est apparue là où personne ne l’attendait. Si cela se reproduit, serons-nous prêtEs ?

« S » comme Syndicat

Dans notre société, la démocratie, pour peu qu’elle existe, s’arrête aux portes de l’entreprise. Pour le commun des mortels, les droits et libertés ne s’étendent pas au monde du travail. Exprimer son opinion est risqué, protester et revendiquer ses droits l’est encore plus. Sauf exception, au travail on ne discute pas et on ne vote jamais. Dans le meilleur des mondes, on ne penserait même pas…

L’ennui, c’est que les salariéEs ne sont pas encore des machines. Il y a des limites à ce qu’on peut endurer. Il y a des situations où même les plus effacéEs et les plus obéissantEs vont choisir de dire non et de se tenir debout. C’est pour ça qu’il y a des syndicats. Pour se faire respecter et défendre ses droits au travail. Un syndicat est une association qui a pour objet la défense d’intérêts communs. Se reconnaître des intérêts différents de ceux des patrons, c’est le B-A-BA de la lutte de classe. Dans une perspective anarchiste, c’est éminemment positif. Les syndicats établis ne sont pas des organisations révolutionnaires et n’ont pas la vocation de le devenir. S’ils étaient des organisations d’auto-défense efficaces ce serait déjà ça de pris. Le problème, c’est qu’ils le sont de moins en moins… Si le syndicalisme est le principal mouvement de masse en activité au Québec, il faut reconnaître qu’il est particulièrement sclérosé et gangrené par la bureaucratie et le réformisme le plus plat. L’immense majorité des syndiquéEs ont développé le même type de relation amour-haine avec leur syndicat qu’ils et elles ont avec leur compagnie d’assurance. Le moins que l’on puisse dire, c’est que, quand les choses deviennent sérieuses et qu’il faut vraiment se battre, la plupart des syndicalistes manquent légèrement de pratique.

Pourtant, comme l’ont démontré les premières années du règne de Jean Charest, le potentiel est là et il est immense. Les anarchistes qui s’intéressent au syndicalisme le font d’abord à titre de salariéEs. Nous avons tous et toutes intérêt à ce que les syndicats soient plus combatifs et efficaces. Chaque défaite a un impact désastreux sur le climat social, rendant les prochaines batailles plus difficiles. La tâche la plus urgente nous semble être de diffuser l’information sur les luttes en cours et de développer la solidarité tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des syndicats établis. Nous ne cessons pas d’être anarchistes en entrant au syndicat et nous continuons de prôner les pratiques qui nous semblent les plus porteuses (démocratie directe, solidarité, action directe, etc.). Les luttes syndicales sont un terrain de propagande et d’agitation comme un autre. En tant que révolutionnaires, le lieu de travail revêt toutefois une importance particulière. C’est l’un des principaux lieux physiques où se fait l’exploitation et c’est l’un des endroits où les gens ordinaires ont le plus de pouvoir potentiel (la plus grande capacité de nuisance en tout cas). Toute transformation sociale radicale devra partir, entre autres, des lieux de travail. Sans organisation préalable au cœur de l’économie, il n’y a pas de réorganisation autogestionnaire à grande échelle possible. S’ils ne sont pas l’institution révolutionnaire qui reprendra en main l’économie, en organisant la résistance sur les lieux de travail, les syndicats pavent la voie.

« T » comme Terrorisme

L’occupation militaire de l’Afghanistan fait partie intégrante d’une vaste croisade impérialiste qui prend pour prétexte la « guerre au terrorisme». Qu’en est-il au juste ?


Terrorisme d’État

Le terrorisme désigne généralement les actions violentes menées contre la population civile, de telle sorte que leur retentissement psychologique – terreur et peur – dépasse largement le cercle des victimes directes pour frapper l’opinion publique. Il s’agit d’une tactique répugnante. Le terrorisme fait bien l’affaire des gouvernants car la peur demeure le meilleur moyen de mobiliser l’opinion et de couper court à tout débat. « Vous êtes avec nous ou contre nous » lançait, menaçant, George W. Bush à la planète entière.

La peur a toujours servi avec un zèle constant l’autorité, dans les systèmes de domination archaïques ou dictatoriaux comme dans nos soi-disant démocraties. Après la disparition de la « menace communiste», les élites politico-militaires ont dû instrumentaliser un nouvel ennemi, l’islamisme radical. Ironiquement, c’est l’Occident, dans le feu de la lutte anticommuniste, qui a dopé ce courant en l’équipant et en le formant militairement. Il suffit de rappeler que Ben Laden, recruté à Istanbul en 1979, a été un agent de la C.I.A. pendant presque 10 ans. Terrorisme et islamisme radical : nouvelle menace, nouvelle peur, nouveau pouvoir.

La peur est bien pratique, elle permet aux maîtres de se porter garants du bien-être et de la sécurité de « leur peuple». Elle permet également de désigner un « ennemi intérieur » qu’il s’agit d’anéantir. Les oligarchies modernes et pseudo-démocratiques s’ingénient à susciter la peur du « pire», la frayeur de « ce qui pourrait advenir si… » (si nous, vos bons maîtres, n’étions pas, ou hélas plus, là, pour vous défendre), le contrat social reposant alors sur une « vérité » massivement diffusée : « Ici, c’est mieux qu’en face».

Les gouvernements vont parfois même jusqu’à instrumentaliser, commanditer ou faciliter l’action terroriste afin de créer une crise qui leur sera profitable. Ainsi, on a découvert récemment que de nombreux attentats attribués aux anarchistes et au Brigades rouges, dans les années 1970 en Italie, était en fait l’œuvre de groupes d’extrême-droite téléguidés par certaines factions de la classe dirigeante. Cette « stratégie de la tension » vise à déstabiliser une société afin de provoquer un désir d’ordre favorisant les solutions autoritaires. Plus près de nous, il est connu et documenté que les forces de l’ordre, notamment la GRC et le SCRS, ont trempé dans une série d’opérations louches (incluant un attentat à la bombe pour discréditer le syndicalisme de combat de la CSN).

Des premières racines de l’esclavage et du colonialisme jusqu’à la dernière phase de mondialisation, le capitalisme a toujours utilisé le terrorisme pour asseoir violemment sa domination. Du massacre des peuples autochtones aux bombardements de populations civiles en passant par les blocus économiques et les assassinats ciblés de militantEs par les escadrons de la mort, l’histoire est ponctuée d’atrocités commises par les maîtres du monde contre la population civile pour frapper l’opinion publique. Les ingrédients de la doctrine stratégique de la Terreur moderne : le massacre, le choc psychologique, la guerre médiatique, la propagande et la contre-propagande, Amen.

De tout temps, les maîtres ont eu intérêt à entretenir la confusion autour du terrorisme. Ainsi, les terroristes des uns sont souvent les libérateurs des autres. Qui aujourd’hui oserait qualifier les résistantEs françaisES des années 1940 de terroristes ? Pourtant, c’était l’étiquette infâmante que l’occupant nazi leur accolait. Il ne faut pas confondre lutte armée et terrorisme. La ligne est mince, pour nous un pas est franchi lorsque l’on s’attaque aveuglément aux populations civiles.

Pour nous, cette lutte internationnale contre le « terrorisme » et l’islamisme radical n’est qu’une guerre mondiale contre l’humanité pour que certains puissants puissent le rester. C’est la misère et la guerre qui sont le ferment du terrorisme. Sans paix et justice, pas de recul du terrorisme. L’actuelle « guerre au terrorisme » ne fait qu’ajouter de l’huile sur le feu. À notre avis, les plus grands terroristes sont ceux et celles qui nomment « Liberté » les barreaux qui retiennent les peuples dans leur cage et « Vérité » les plus basses manipulations qui n’ont rien à envier à l’histoire des plus grandes tyrannies. Il s’agit de ne pas se tromper de cible.

« U » comme Unité

Une invitation à refonder l’anarchisme organisé

Les collectifs québécois de la NEFAC sont en pleine redéfinition. En effet, les sections québécoises et américaines de la fédération ont décidé de former deux organisations solidaires mais indépendantes. Les 22 et 23 novembre, nous tiendrons un congrès dans la Métropole qui sera l’occasion d’adopter le manifeste et la constitution d’une nouvelle organisation communiste libertaire québécoise. Nous voulons profiter de l’occasion pour entamer un dialogue avec des camarades proches de nous et voir s’il est possible de faire un bout de chemin ensemble et d’intégrer plus de militantEs au processus dans toutes les régions du Québec.

Notre base d’unité

En une petite décennie de luttes, une organisation communiste libertaire sérieuse a enfin réussi à s’implanter au Québec. En soi c’est déjà une victoire, mais il y a encore beaucoup de chemin à faire, selon nous, avant de voir émerger dans la province le type d’organisation révolutionnaire que nous préconisons. Pour assurer le développement de l’anarchisme organisé au Québec, une stratégie impliquant plusieurs tâches à mener de front s’impose. Il s’agit d’enraciner une organisation révolutionnaire militant pour des mouvements sociaux combatifs et pour l’émergence d’une gauche libertaire large et ouverte.

Mais d’abord, de quel type d’organisation parlons-nous ? L’organisation, telle que nous la concevons, est l’un des moments des luttes sociales. C’est une assemblée de militantEs sur la même longueur d’onde, un lieu de confrontation et de synthèse d’idées et d’expériences sociales et politiques. Ce n’est pas un groupe secret, un club privé ou un groupe d’affinité mais une organisation publique dont on peut devenir membre si on est d’accord avec ses positions. L’organisation est nécessaire pour partager des ressources, rompre avec le localisme et maximiser l’impact des pratiques libertaires en coordonnant nos activités politiques. L’expérience nous a amené à adopter les principes d’organisations plateformistes, c’est-à-dire une organisation efficace qui repose sur :

  • L’unité théorique et tactique 
  • Le fédéralisme et la démocratie directe 
  • La responsabilité collective. 

Nous n’avons pas une approche dogmatique de la « Plateforme d’organisation des communistes libertaires», le document de base du « plateformisme» ; c’est le point de départ de notre pratique et non le point d’arrivée. Concrètement, la recherche d’unité et de cohérence est un processus permanent qui se vit au travers de débats internes. Le fédéralisme et la démocratie directe nous permettent d’atteindre un certain équilibre entre autonomie et force collective. Ce qui est commun est collectivisé et contrôlé démocratiquement par l’ensemble de l’organisation mais les militantEs gardent leur pleine autonomie politique et organisationnelle dans leur militantisme local. La responsabilité collective signifie que les membres de l’organisation participent aux débats internes et à la prise de décision mais doivent se rallier aux positions majoritaires. Bref, les militantEs sont solidaires des positions et des campagnes adoptées et y participent.

Reconquérir une base sociale

À chaque fois que l’anarchisme a joué un rôle dans d’autres pays, il y avait des anarchistes organiséEs et profondément enracinéEs. Que ce soit en Espagne, en Ukraine, en France ou au Mexique, on trouve un anarchisme organisé présent dans la plupart des localités et tous les quartiers des grandes villes, une activité intense dans tous les mouvements sociaux, une presse vivante et diversifiée. On peut dire que dans tous les cas où l’anarchisme a compté, il y avait un enracinement et une base sociale au mouvement. C’est ce qui fait défaut à l’anarchisme québécois et c’est ce que nous voulons changer.

Il y a longtemps que le mouvement anarchiste québécois est un phénomène générationnel impliquant essentiellement des jeunes. Chaque nouvelle génération militante chasse la précédente et doit pratiquement réinventer la roue. Pour réussir à reconquérir une base sociale, les communistes libertaires doivent relever le double défi de l’enracinement et de l’insertion sociale sur le moyen et long terme. Si nous n’arrivons pas à développer une présence militante dans les luttes de notre classe, nous n’avons aucune chance. Il est temps de reconsidérer une forme de militantisme fondamentale : l’action de masse des mouvements sociaux dans les quartiers, les écoles, les campus, les lieux de travail, etc. C’est peut-être moins glorieux qu’un certain militantisme « radical » mais c’est incontournable pour s’inscrire dans la durée et construire un courant ouvert sur l’ensemble des réalités de notre classe.

L’anarchisme organisé n’a pas à être confiné aux ghettos militants. Il doit s’épanouir dans les quartiers et les lieux de la vie quotidienne. Le mouvement anarchiste doit aussi sortir des grandes villes et s’implanter sur tout le territoire. Pour consolider l’anarchisme dans notre classe, nous sommes prêtEs à aller là où nous ne sommes pratiquement jamais alléEs : dans les petites villes de la province.

Nous nous engageons à soutenir matériellement et moralement quiconque voudra intégrer un groupe existant de la nouvelle organisation ou en développer un dans sa ville. Refonder l’anarchisme organisé et en faire une force qui compte dans la société n’est pas une mince affaire… Si ça vous intéresse et que vous voulez avoir votre mot à dire, c’est le bon moment. Toutes les contributions sont les bienvenues !

« V » comme Violence étatique

Dans son livre « Le savant et le politique », le sociologue allemand Max Weber a très bien décrit le rapport que l’État entretient avec la violence. Selon Weber, l’État moderne s’est approprié « le monopole de la violence physique légitime». C’est même l’une des conditions de sa survie. On le sait, les appareils répressifs (la police, l’armée, le système carcéral) sont sous le contrôle exclusif de l’État. Celui-ci utilise leur force pour préserver l’ordre social sur son territoire. Mais comme l’État est sensé représenter le « bien commun», on finit par penser que la police et l’armée sont au service de la population… C’est du moins ce qu’on tente de nous faire croire. Là où règne l’inégalité, l’appareil de répression a un rôle bien précis à jouer : préserver les privilèges d’une minorité par tous les moyens nécessaires.

Dans une société comme la nôtre, les forces policières sont là pour s’assurer que nous comprenions bien qui détient le pouvoir. Pour bien des gens, il ne s’agit que d’un simple rappel. Cette forme de contrôle social est presque superflue : leur soumission est déjà acquise. Mais pour les autres, pas besoin de préparer la révolution pour subir les assauts policiers : il suffit de s’objecter lorsqu’on nous demande de « circuler», d’être de la mauvaise couleur, d’habiter le mauvais quartier, de perdre son emploi et de manifester pour le conserver. La violence arbitraire de l’État nous attend au moindre faux pas. Mais l’État n’est plus seul à punir en toute légalité. En cette période de libéralisation à outrance, le privé a pris la relève en matière de « sécurité » et assure en sous-traitance des fonctions traditionnellement prises en charge par la police ou l’armée.

L’ordre public s’accommode bien de l’injustice et de l’oppression. Les forces répressives servent à maintenir la répartition inégale des richesses et du pouvoir. Certains s’objecteront : nous vivons dans une société libérale et démocratique, pas dans un régime fasciste. Soyons plus clair : dans cette soi-disant « société de droit», l’appareil répressif est là pour faire respecter le seul droit qui compte, celui du plus fort. Un jour ou l’autre, les injonctions des tribunaux, la loi des boss et des proprios, les décisions prises par en haut ont besoin d’être imposées par la force. Pas une grève sans police. Pas une manif sans police. Pas un blocage sans police. Et quand la pression monte d’un cran, comme à Oka en 1990, on voit ce dont l’État « démocratique » est capable en temps de crise : suspension des libertés civiles, arrestations préventives, promulgation de la loi martiale. Feu à volonté…

Selon Max Weber, « s’il n’existait que des structures sociales d’où toute violence serait absente, le concept d’État aurait alors disparu et il ne subsisterait que ce qu’on appelle, au sens propre du terme, l’anarchie». Comment se fait-il que dans la langue de tous les jours, les termes « anarchie » et « violence » se retrouvent si souvent côte à côte ? Pour plusieurs, la disparition de l’État signifierait le chaos pur et simple et l’irruption de la violence de tous contre tous. C’est ce qui arrive généralement quand un État en attaque un autre pour piller ses ressources et asservir sa population. Le projet anarchiste n’a rien à voir avec cela. Nous cherchons à remplacer le système actuel par une société communiste et libertaire. Cette transformation radicale de la société suppose une résistance soutenue contre les diverses formes de domination qui freinent notre libération. Autant dire qu’en chemin, il nous faudra affronter l’État et son régime de violence institutionnalisée. D’ici là, il faut soutenir la lutte contre le harcèlement et la brutalité policière et refuser de se laisser piéger par les discours moralisateurs condamnant d’avance toute forme d’action sortant des cadres pré-établis par nos maîtres. On a raison de se défendre… et de se révolter !

« W » comme Wobblies

Depuis quelques mois, un « nouveau » syndicat révolutionnaire fait parler de lui au Québec : le Syndicat industriel des travailleurs et travailleuses (SITT). Il s’agit de la section locale des Industrial Workers of the World (IWW) aussi connu sous le nom de wobblies. C’est le mouvement qui soutient la syndicalisation des cafés Starbucks dont nous parlons ailleurs dans ces pages.

Les wobblies sont apparus aux États-Unis, au tournant du siècle dernier (à Chicago, en 1905, pour être plus précis). Il s’agit d’un mouvement syndical qui s’est développé en réaction au conservatisme et à la corruption du syndicalisme d’affaire américain. La grande innovation des wobblies était de pratiquer un syndicalisme industriel fondé sur l’action directe, généralement non-violente, dans une perspective de classe. Les IWW furent la première centrale syndicale américaine à organiser les salarié-e-s non-qualifié-e-s de la grande industrie et à refuser la ségrégation raciale. Les wobblies avaient comme objectif ultime d’organiser toute la classe ouvrière dans un grand syndicat pour renverser le capitalisme par la grève générale.

À leur apogée, les wobblies étaient de toutes les luttes de la classe ouvrière américaine et ont pris la tête de plus de 150 grèves héroïques. Refusant l’institutionalisation et les conventions collectives, considérées comme des « trêves » dans la guerre de classe, les IWW ont pu syndiquer jusqu’à un million de prolétaires au cours de leurs vingt premières années d’existence, sans jamais avoir plus de 100 000 membres à la fois. Une répression inouïe, et dans une moindre mesure des dissensions stratégiques internes, ont provoqué une chute dramatique du mouvement dans les années 1920 et son éclipse progressive comme mouvement de masse jusque dans les années 1950.

Aujourd’hui, les IWW sont surtout concentrés en Amérique du nord et regroupent environ 2000 membres. L’organisation ne compte qu’une poignée d’accréditations syndicales reconnues mais continue d’attirer plusieurs libertaires intéressé-e-s au syndicalisme et à la solidarité ouvrière. Depuis quelques années, malgré l’absence de stratégies communes, les wobblies jouissent d’un certain regain de vie et sont à l’initiative de plusieurs campagnes intéressantes. Il s’agit sans conteste du principal réseau libertaire « lutte de classiste».

L’implantation contemporaine des wobblies au Québec est récente1. Pour l’instant, les syndicalistes révolutionnaires semblent se situer dans la continuité de l’action du Réseau de solidarité avec les travailleurs et les travailleuses (RSTT). L’objectif est encore et toujours de relancer le syndicalisme de combat en articulant l’action directe ici et maintenant (campagne « Réclame ta paie»), solidarité et information avec les luttes syndicales en cours et syndicalisation éventuelle de groupes de travailleurs et de travailleuses précaires.

Les avis sont partagés sur les chances de succès de cette stratégie syndicaliste révolutionnaire. Pour l’instant, la ligne est mince entre la pratique d’un groupe comme les wobblies et celle d’une organisation politique solidaire des luttes sociales comme l’UCL. Seul l’avenir nous dira si les wobblies sauront impulser des luttes syndicales autonomes au Québec. Si c’était le cas, il serait alors du devoir des communistes libertaires de les appuyer.

« X » comme XXX

Le 20e siècle a été le théâtre d’une transformation de la sexualité humaine : autrefois prohibé par la morale judéo-chrétienne, le sexe est désormais omniprésent. La révolution sexuelle des années 1970, qui aspirait notamment à libérer les femmes d’une sexualité par et pour les hommes, a aussitôt été détournée par le patriarcat capitaliste qui s’est empressé de ravaler le sexe au rang de marchandise. La sexualité est aujourd’hui en vente partout, même chez vous.

Si les années ’50 et ’60 sont généralement décrites comme « l’âge d’or » de la pornographie, c’est en 1972-73, avec la diffusion large du film Deep Throat et la mise en marché du Video Cassette Recorder, que s’amorcent l’expansion et la banalisation de cette vision du sexe comme consommation du corps-objet de l’autre. Actuellement, alors que la première exposition à des images pornographiques sur internet se fait en moyenne à 11 ans, que la publicité « porno-chic » a envahi nos milieux de vie, que des magazines pour pré-adolescentes donnent des trucs pour réussir une fellation, il convient de parler d’une pornographisation de la société.

Contrairement aux apparences, la pornographie n’est pas une représentation de la sexualité. De notre point de vue, le XXX, tant par sa mise en scène et son contenu, est en fait une dénégation de la sexualité humaine, son antithèse. Dans le réel, le sexe est un moment intense de rencontre, de dialogue, d’ouverture à la subjectivité et à la spontanéité de l’autre. La pornographie, au contraire, ne laisse aucun espace pour l’expression des désirs et la discussion. Dans un de ses livres, Michela Marzano la définit comme « le simple spectacle de morceaux de viande qui s’échangent et s’accouplent selon des règles visant à représenter la jouissance parfaite […] après lequel il ne reste plus rien à dire et/ou faire et pendant lequel tout est codifié. »

Alors que l’éducation sexuelle ne se fait ni à l’école ni par la plupart des parents, la pornographie est perçue par les jeunes comme un modèle reflétant la réalité. Car avec internet, consommer de la pornographie est, malheureusement, un jeu d’enfant. Et que dit la porno ? Majoritairement produite et consommée par des hommes, elle enseigne, globalement, que les femmes prennent plaisir à être dominées pendant des heures par des hommes qui n’ont d’existence que dans la sainte-trinité de l’érection-pénétration-éjaculation. Alarmants, de nombreux témoignages de garçons, parfois à peine âgés de 9 ou 10 ans, ayant agressé sexuellement des fillettes, ont affirmé n’avoir que reproduit ce qu’ils avaient vu sur internet et ne pas comprendre la gravité de leurs gestes !

En plus de nous apprendre à concevoir nos relations sexuelles dans un mode de domination de l’autre en tant qu’objet, la pornographie a imposé ses normes. Pour plusieurs hommes, la consommation mène à s’accoutumer d’images toujours plus violentes, sans lesquelles ils ne peuvent se sentir « excités ». Leur sexualité est axée autour d’une obsession de la performance, car ils ont appris que leur partenaire féminine n’a de plaisir qu’en étant « prise » avec force, « défoncée »pendant des heures. Ne se sentant jamais à la hauteur, certains finiront par s’isoler dans l’univers pornographique, là où ils n’ont pas à affronter leurs craintes. Mais ce sont surtout les femmes qui, encore une fois, doivent « souffrir pour être belles ». Troubles alimentaires, maquillage, épilation, chirurgies plastiques sont le lot de trop de femmes à qui on a fait avaler qu’elles devaient être belles pour qu’on les considère, et qu’elles devaient paraître jeunes et sexuellement disponibles pour être belles.

D’une société sous l’influence de l’Église, qui niait l’autonomie, la volonté, et donc la sexualité des femmes, nous sommes passé-e-s à un monde pornographié où elles doivent désormais apprendre à aimer l’obéissance et la soumission à des fantasmes masculins de plus en plus « hardcore » et dégradants.

Nous rejetons d’emblée la pornographie, cette représentation d’une anti-sexualité de corps mécaniques sans émotions. D’une part, parce qu’elle est une violence, pour ces actrices qui subissent réellement des tournages brutaux où elles n’ont pas un mot à dire, mais aussi pour toutes les femmes qui font face à une société et des partenaires masculins ayant intégré les codes dégradants des films X. D’autre part, parce que l’industrie du sexe impose et normalise une vision du sexe façonnée à son image, reposant sur la négation de la subjectivité et de l’imagination des individus. Se débarrasser de la pornographie implique un changement radical des mentalités et un combat contre cette industrie bien implantée. Il n’est pas question de censure ou de morale : si nous nous opposons à la pornographie, c’est précisément parce que nous aimons la liberté et que nous voulons le droit à une sexualité égalitaire, riche et épanouissante pour tous et toutes.

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Résistance politique: Communisme et anarchie ~ 1ère partie ~ (Pierre Kropotkine)

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Pour une société des sociétés

 

Communisme et anarchie

 

Pierre Kropotkine

1903

 

1ère partie

2ème partie

 

L’importance de la question a à peine besoin d’être rappelée. Beaucoup d’anarchistes et de penseurs en général, tout en reconnaissant les immenses avantages que le communisme peut offrir à la société, voient dans cette forme d’organisation sociale un danger pour la liberté et le libre développement de l’individu. D’autre part, prise dans son ensemble, la question rentre dans un autre problème, si vaste, posé dans toute son étendue par notre siècle : la question de l’Individu et de la Société.

Le problème a été obscurci de diverses façons. Pour la plupart, quand on a parlé de communisme, on a pensé au communisme plus ou moins chrétien et monastique, et toujours autoritaire, qui fut prêché dans la première moitié de ce siècle et mis en pratique dans certaines communes. Celles-ci, prenant la famille pour modèle, cherchaient à constituer « la grande famille communiste », à « réformer l’homme », et imposaient dans ce but, en plus du travail en commun, la cohabitation serrée en famille, l’éloignement de la civilisation actuelle, l’isolement, l’intervention des « frères » et des « sœurs » dans toute la vie psychique de chacun des membres.

En outre, distinction suffisante ne fut pas faite entre les quelques communes isolées, fondées à maintes reprises pendant ces derniers trois ou quatre siècles, et les communes nombreuses et fédérées qui pourraient surgir dans une société en voie d’accomplir la révolution sociale. 

Il faudra donc, dans l’intérêt de la discussion, envisager séparément :

La production et la consommation en commun ;

La cohabitation — est-il nécessaire de la modeler sur la famille actuelle ?

Les communes isolées de notre temps ;

Les communes fédérées de l’avenir.

Et enfin, comme conclusion : le communisme amène-t-il nécessairement avec lui l’amoindrissement de l’individu ? Autrement dit : l’Individu dans la société communiste.

* * *

Sous le nom de socialisme en général, un immense mouvement d’idées s’est accompli dans le courant de notre siècle, en commençant par Babeuf, Saint-Simon, Robert Owen et Proudhon, qui formulèrent les courants dominants du socialisme, et ensuite par leurs nombreux continuateurs français (Considérant, Pierre Leroux, Louis Blanc), allemands (Marx, Engels), russes (Tchernychevsky, Bakounine) etc., qui travaillèrent soit à populariser les idées des fondateurs du socialisme moderne, soit à les étayer sur des bases scientifiques.

Ces idées, en se précisant, engendraient deux courants principaux : le communisme autoritaire et le communisme anarchiste, ainsi qu’un certain nombre d’écoles intermédiaires, cherchant des compromis, tels que l’État seul capitaliste, le collectivisme, la coopération ; tandis que, dans les masses ouvrières, elles donnaient naissance à un formidable mouvement ouvrier, qui cherche à grouper toute la masse des travailleurs par métiers pour la lutte contre le capital de plus en plus international.

Trois points essentiels ont été acquis par ce formidable mouvement d’idées et d’action, et ils ont déjà largement pénétré dans la conscience publique. Ce sont :

  • L’abolition du salariat — forme actuelle du servage ancien ;
  • L’abolition de l’appropriation individuelle de tout ce qui doit servir à la production ; 
  • Et l’émancipation de l’individu et de la société du rouage politique, l’Ḗtat, qui sert à maintenir la servitude économique.

Sur ces trois points l’accord est assez prêt de s’établir ; car ceux mêmes qui préconisent les « bons de travail », ou bien nous disent (comme Brousse) : « Tous fonctionnaires ! » c’est-à-dire « tous salariés de l’État ou de la commune », admettent qu’ils préconisent ces palliatifs uniquement parce qu’ils ne voient pas la possibilité immédiate du communisme. Ils acceptent ces compromis comme un pis aller. Et, quant à l’État, ceux-là même qui restent partisans acharnés de l’État, de l’autorité, voire même de la dictature, reconnaissent que lorsque les classes que nous avons aujourd’hui auront cessé d’exister, l’État devra disparaître avec elles.

On peut donc dire, sans rien exagérer de l’importance de notre fraction du mouvement socialiste — la fraction anarchiste — que malgré les divergences qui se produisent entre les diverses fractions socialistes et qui s’accentuent surtout par la différence des moyens d’action plus ou moins révolutionnaires acceptés par chacune d’elles, on peut dire que toutes, par la parole de leurs penseurs, reconnaissent, pour point de mire, le communisme libertaire. Le reste, de leur propre aveu, ne sont que des étapes intermédiaires.

* * *

Toute discussion des étapes à traverser serait oiseuse, si elle ne se basait sur l’étude des tendances qui se font jour dans la société actuelle. Et, de ces tendances diverses, deux méritent surtout notre attention.

L’une est qu’il devient de plus en plus difficile de déterminer la part qui revient à chacun dans la production actuelle. L’industrie et l’agriculture modernes deviennent si compliquées, si enchevêtrées, toutes les industries sont si dépendantes les unes des autres, que le système de paiement du producteur-ouvrier par les résultats devient impossible. Aussi voyons-nous que plus une industrie est développée, plus le salaire aux pièces disparaît pour être remplacé par un salaire à la journée. Celui-ci, d’autre part, tend à s’égaliser. La société bourgeoise actuelle reste certainement divisée en classes, et nous avons toute une classe de bourgeois dont les émoluments grandissent en proportion inverse du travail qu’ils font : plus ils sont payés, moins ils travaillent. D’autre part, dans la classe ouvrière elle-même, nous voyons quatre divisions : les femmes, les travailleurs agricoles, les travailleurs qui font du travail simple, et enfin ceux qui ont un métier plus ou moins spécial. Ces divisions représentent quatre degrés d’exploitation et ne sont que des résultats de l’organisation bourgeoise.

Mais, dans une société d’égaux, où tous pourront apprendre un métier et où l’exploitation de la femme par l’homme, et du paysan par l’industriel, cessera, ces classes disparaîtront. Et aujourd’hui même, dans chacune de ces classes les salaires tendent à s’égaliser. C’est ce qui a fait dire, avec raison, qu’une journée de travail d’un terrassier vaut celle d’un joaillier, et ce qui a fait penser à Robert Owen aux bons de travail, payés à chacun de ceux qui ont donné tant d’heures de travail à la production des choses reconnues nécessaires.

Cependant, quand nous considérons l’ensemble des tentatives de socialisme, nous voyons, qu’à part l’union de quelques mille fermiers aux États-Unis, le bon de travail n’a pas fait son chemin depuis les trois quarts de siècle qui sont passés depuis la tentative faite par Owen de l’appliquer. Et nous en avons fait ressortir ailleurs (Conquête du Pain ; le Salariat) les raisons.

Par contre, nous voyons se produire une masse de tentatives partielles de socialisation dans la direction du Communisme. Des centaines de communes communistes ont été fondées durant ce siècle, un peu partout, et en ce moment même nous en connaissons plus d’une centaine — toutes plus ou moins communistes.

C’est aussi dans le sens du communisme — partiel, bien entendu — que se font presque toutes les nombreuses tentatives de socialisation qui surgissent dans la société bourgeoise, soit entre particuliers, soit dans la socialisation des choses municipales.

L’hôtel, le bateau à vapeur, la pension sont tous des essais faits dans cette direction, par les bourgeois. En échange d’une contribution de tant par jour, vous avez le choix des dix ou cinquante plats qui vous sont offerts, dans l’hôtel ou sur le bateau, et personne ne contrôle la quantité de ce que vous avez mangé. Cette organisation s’étend même internationalement, et avant de partir de Paris ou de Londres vous pouvez vous munir de bons (à raison de 10 francs par jour) qui vous permettent de vous arrêter à volonté dans des centaines d’hôtels en France, en Allemagne, en Suisse, etc., appartenant tous à la Ligue internationale des hôtels.

Les bourgeois ont très bien compris les avantages du communisme partiel, combiné avec une liberté presque entière de l’individu, pour la consommation ; et dans toutes ces institutions, pour un prix de tant par mois, on se charge de satisfaire tous vos besoins de logement et de nourriture, sauf ceux de luxe extra (vins, chambres spécialement luxueuses), que vous payez séparément.

L’assurance contre l’incendie (surtout dans les villages où une certaine égalité de conditions permet une prime égale pour tous les habitants), contre l’accident, contre le vol ; cet arrangement qui permet aux grands magasins anglais de vous fournir chaque semaine, à raison d’un shilling par semaine, tout le poisson que vous consommerez dans une petite famille ; le club ; les sociétés sans nombre d’assurance en cas de maladie, etc., etc., toute cette immense série d’institutions nées dans le courant de ce siècle, rentrent dans la même catégorie des rapprochements vers le communisme pour une certaine partie de la consommation.

Et enfin nous avons toute une vaste série d’institutions municipales — eau, gaz, électricité, maisons ouvrières, tramways à taux uniforme, force motrice, etc., — dans lesquelles les mêmes tentatives de socialisation de la consommation sont appliquées sur une échelle qui s’élargit tous les jours davantage.

Tout cela n’est certainement pas encore du communisme. Loin de là. Mais le principe qui prévaut dans ces institutions contient une part du principe communiste : — Pour une contribution de tant par an ou par jour (en argent aujourd’hui, en travail demain), vous avez droit de satisfaire telle catégorie de vos besoins — le luxe excepté.

Pour être communistes, il manque à ces ébauches de communisme bien des choses, dont deux surtout sont essentielles :

1° le paiement fixe se fait en argent, au lieu de se faire en travail ; et

2° les consommateurs n’ont pas de voix dans l’administration de l’entreprise.

Cependant si l’idée, la tendance de ces institutions était bien comprise, il n’y aurait aucune difficulté, aujourd’hui même, de lancer par entreprise privée ou sociétaire, une commune, dans laquelle le premier point serait réalisé. Ainsi, supposons un terrain de 500 hectares. Deux cents maisonnettes, chacune entourée d’un quart d’hectare de jardin ou de potager, sont bâties sur ce terrain. L’entreprise donne à chaque famille qui occupe une de ces maisons, à choisir sur cinquante plats par jour tout ce qu’ils voudront, ou bien elle leur fournit le pain, les légumes, la viande, le café à volonté, pour être cuits à domicile. Et, en échange, elle demande, soit tant par an payé en argent, soit tant d’heures de travail de l’établissement : agriculture, élève du bétail, cuisine, service de propreté. Cela peut se faire déjà demain si l’on veut ; et on peut s’étonner qu’une pareille ferme-hôtel-jardin n’ait pas déjà été lancée par quelque hôtelier entreprenant.

A suivre…

= = =

Lectures complémentaires:

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

La_Conquête_du_Pain_Kropotkine

Rudolph Rocker_Anarchie de la theorie a la pratique

Ecrits-choisis-anarchistes-sebastien-faure-mai-2018

Manifeste pour la Société des Sociétés

champs-usines-et-ateliers-par-pierre-kropotkine-1910

Dieu et lEtat_Bakounine

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

Que faire ?

Errico_Malatesta_écrits_choisis

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

kropotkine_science-etat-et-societé

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

le-prince-de-levolution-Dugatkin

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Escroquerie Réchauffement Climatique Anthropique: la décrépitude du processus de révision des articles scientifiques publiés (Dr Roy Spencer)

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Dossier: « Escroquerie RCA »

 

Pour apporter de l’eau au moulin des « Gilets Jaunes » en ce 17 novembre 2018… Pas plus de Réchauffement Climatique Anthropique que de beurre en branche !…
~ Résistance 71 ~

 

L’état déplorable du processus de révision (peer review) de la science climatique et félicitations à Nic Lewis

 

Dr. Roy Spencer, Ph.D climatologie (ex-NASA)

 

14 novembre 2018

 

url de l’article original:

http://www.drroyspencer.com/2018/11/the-sorry-state-of-climate-science-peer-review-and-kudos-to-nic-lewis/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Depuis maintenant quelques décennies, ceux d’entre nous essayant de faire publier des articles scientifiques non alignés avec le narratif apocalyptique officiel sur le climat, ont remarqué une nette tendance à la révision approximative et partiale dans le domaine des articles de recherche soumis à publication dans des journaux et/ou revues scientifiques.

Une partie du problème est l’augmentation de la spécialisation de la science climatique (et des autres sciences de manière plus générale), de façon à ce qu’il y ait relativement très peu de pairs ayant suffisamment de connaissance du sujet qu’ils révisent et corrigent avant publication, pour donner un avis d’expert compétent sur le sujet présenté. En lieu et place, ils donnent simplement au(x) rédacteur(s) de l’article le bénéfice du doute. Je me suis retrouvé moi-même dans cette situation à plusieurs reprises alors que je lisais et révisais un article pour sa publication. Ceci mène à la pensée de groupe, alors que le nombre d’experts dans les sous-discplines fond comme beurre au soleil.


Pompe à fric climatique

Si les conclusions d’un article de recherche soutiennent un narratif plus alarmiste sur la sériosité du réchauffement climatique anthropique (RCA), sa révision par les pairs sera bien moins stricte. Je suis maintenant totalement convaincu de ce fait. Si l’article a un ton plus sceptique, il endure des niveaux de critiques que les articles alarmistes ne voient jamais. J’ai eu au moins un de mes articles rejeté, sur la base d’un simple analyste qui manifestement n’avait pas lu l’article et critiquait des affirmations qui n’étaient aucunement dans celui-ci.

Un article récent (NdT: lien vers l’article en anglais dans l’article original de Spencer) publié dans la revue “Nature”, qui est possiblement la meilleure revue scientifique au monde, a affirmé que les océans se sont considérablement réchauffés et de manière plus rapide que les estimations faites par les actuels relevés de températures par thermomètres, qui demeurent toujours très rares même dans la zone de bouée Argo.

Entre en matière Nic Lewis, qui avec Judith Curry a publié parmi les plus strictes estimations de la sensibilité du climat basées sur des données d’observation empiriques et les forçages climatiques anthropiques assumés (essentiellement l’augmentation de CO2). Malgré le fait que Mr Lewis ne soit pas un scientifique du climat agréé, il a immédiatement identifié une erreur signifiante dans l’artocle publié, erreur qui altère de manière substantielle les conclusions, ce que les auteurs de l’article reconnaissent maintenant (NdT: lien dans l’article original en anglais)

La bonne nouvelle réside dans le fait que ceci est en fait une erreur qui a été identifiée et finalement reconnue comme telle.

La mauvaise nouvelle est que le processus de révision de l’article scientifiques par les “pairs”, qui impliqua de manière présumée des scientifiques du climat accrédités, aurait dû intercepter cette erreur avant publication.

Résistance au colonialisme: Terre brûlée (MNN)

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En lutte contre le terrorisme depuis 1492

 

Terre brûlée

 

Mohawk Nation News

 

11 novembre 2018

 

url de l’article original: http://mohawknationnews.com/blog/2018/11/12/scorched-earth/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Personne ne parle des “pogroms de la terre brûlée” que les envahisseurs ont perpétré sur l’Île de la Grande Tortue pour nous tuer, pour nous expulser et prendre nos possessions. En 1779, le général George Washington a écrit un ordre exécutif, toujours en vigueur aujourd’hui, par lequel il envoya la Major General John Sullivan en territoires iroquois pour dévaster et détruire nos terres du nord au sud.

Des milliers de soldats déferlèrent, prirent, brûlèrent et détruisirent chaque village et chaque ferme. Les natifs, hommes, femmes et enfants furent massacrés. Ranatakalas (le destructeur de villages enragé, comme nous appelions Washington) était en état d’orgasme permanent de voir notre terre dominée, détruite, nos peuples oblitérés et de savoir que beaucoup d’autres des nations natives mourraient de faim l’hiver suivant.

Les Américains se moquent de ce qu’ils nous ont fait. Leur livre noir (NdT: la bible) dit qu’ils paieront pour les pêchés de leurs pères. Aujourd’hui ils célèbrent l’assassinat de leurs jeunes dans les guerres commerciales, celles appelées première et seconde guerres mondiales. Dans les feux de forêt en Californie, ils ne retrouvent plus au moins 100 personnes, mais ils ne veulent pas reconnaître les plus de 100 millions d’entre nous qu’ils ont assassinés. Ils font l’expérience de leur héritage.

Les Américains ont tendu la main pour accepter ce qu’ils nous avaient volé. La saloperie de plastique brûlé toxique, déchet des gens, se mélange dans les nuages puis retombe sous forme de pluie et tue ce qu’il reste d’entre nous. Les gens respirent du poison, deviennent malades et meurent.

La force de travail a été éradiquée. Les riches pensent que seul l’argent peut résoudre leurs problèmes.

Les envahisseurs étaient en extase quand nos peuples et villages furent brûlés et détruits. Les envahisseurs pleurnichent quand ils perdent ce qu’ils nous ont volé.

Nos soi-disants “leaders” entrepreneuriaux, qui nous ont été imposés par les lois coloniales [les chefs de bandes (Canada) et de tribus (USA) et les “leaders” nationaux] devraient faire des recherches sur les bulles pontificales du Vatican, la fondation du soi-disant droit international (NdT: bulles Dum Versitas, 1452, Romanus Pontifex, 1455 et Inter Caetera, 1493) :

Vidéo: conférence du professeur Robert J. Miller en 2013 à l’université d’Arizona:

“Dismantling the [Christian] Doctrine of Discovery” / “Démanteler la doctrine [chrétienne] de la découverte”

Lectures complémentaires:

kaianerekowa Grande Loi de la Paix

Païens en terre promise, décoder la doctrine chrétienne de la découverte

Meurtre par décret le crime de génocide au Canada

Effondrer le colonialisme

Comprendre-le-systeme-legal-doppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-steven-newcomb1

Comprendre-le-systeme-legal-de-loppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-peter-derrico1

Manifeste pour la Société des Sociétés

Résistance au colonialisme sioniste : Appel au soutien de Gaza (Front Populaire de Libération de la Palestine / FPLP)

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Nous relayons aussi cette information dans le cadre de l’appel pour la création d’un Réseau de Résistance et de Rébellion International des peuples opprimés émanant du Chiapas (Mexique) depuis octobre 2018.

~ Résistance 71 ~

Lectures complémentaires:

Aime_Cesaire_Discours_sur_le_colonialisme

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Manifeste pour la Société des Sociétés

 

 

Appel urgent : Gaza sous attaque !
Soutien à la Palestine, Soutien à la Résistance

 

Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP)

 

12 novembre 2018

 

Source: http://www.comite-valmy.org/spip.php?article10604

 

Le Front populaire de libération de la Palestine appelle à une action urgente les amis de la Palestine, les mouvements pour la justice et la libération et les communautés arabes et palestiniens partout dans le monde pour se tenir aux côtés de Gaza sous l’attaque en ce moment critique. Nous lançons cet appel en l’honneur et dans le deuil de nos deux héroïques camarades, Mohammed al-Tatari et Mohammed Odeh, martyrisés aujourd’hui par les forces d’occupation sionistes qui les ont attaqués alors qu’ils combattaient pour la liberté de leur terre, la Palestine et tout son peuple.

Ce meurtre aux mains des forces coloniales intervient après une attaque hier, dans laquelle les forces sionistes cherchaient à envahir la bande de Gaza dans une opération secrète pour enlever ou assassiner des dirigeants de la résistance palestinienne. Les sionistes ont tué 7 palestiniens qui sont morts en combattant pour défendre leurs terres – mais la résistance palestinienne n’ a pas laissé ces crimes impunis. La résistance a tenu bon, en luttant héroïquement contre une des puissances les plus lourdement armées du monde et en portant des puissants coups aux assassins et meurtriers.

Ce soir, les bombes sont une fois de plus en train de frapper Gaza. Les forces sionistes canonnent et bombardent les stations de télévision et les universités, et menacent de commencer à attaquer une fois de plus des hôpitaux. C’est là le dernier assaut militaire vicieux dirigé contre les Palestiniens dans la bande de Gaza, après les guerres de 2009, 2012 et 2014 et les innombrables bombardements et assassinats, au milieu de 11 ans d’un siège brutal et impitoyable.

Cette attaque est une tentative pour réprimer les réalisations de la Grande Marche du Retour, dans laquelle des milliers de Palestiniens de Gaza ont exigé leur droit fondamental au retour et la rupture du siège. Contre ce mouvement populaire, les forces sionistes ont laché leurs tireurs d’élite, causant la mort de plus de 200 manifestants palestiniens. Malgré toutes ces agressions, les Palestinien de Gaza restent engagé dans la résistance, ils refusent d’abandonner leurs défenseurs et restent inébranlables dans la lutte pour le retour et la libération.

Les Palestiniens de Gaza ne sont pas seuls ! Et ils ne doivent pas être laissés seuls. Cette attaque n’a pas été effectuée par l’occupation israélienne seule, mais par les puissances impérialistes, comme les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne qui arment et soutiennent autant qu’elles peuvent l’État colonial raciste. Les régimes arabes réactionnaires qui complotent comment démanteler les droits et l’existence des Palestiniens tout en faisant pleuvoir la destruction et la mort sur le Yémen sont aussi complices de cette attaque.

Maintenant est le temps d’agir. Envahissez les rues et les places, organisez-vous, manifestez, protestez et mobilisez pour vous montrer du côté du peuple palestinien de Gaza sous l’attaque, qui continue de résister malgré tous les obstacles. Renforçons le boycott d’Israël et faisons face à l’impérialisme partout où il existe. Soutenons le peuple palestinien, la résistance palestinienne et la cause palestinienne – la lutte pour le retour et la lutte de libération, du fleuve jusqu’ à la mer !

Front populaire de libération de la Palestine 

12 novembre 2018

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Palestine colonisation sioniste

Resistance politique: De la nécessité d’une mémoire collective

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Réseau Résistance Rébellion International

 

Mexique 2018 De l’idéologie et de la réalité I

 

Georges Lapierre

 

8 novembre 2018

 

url de l’article: https://www.lavoiedujaguar.net/Notes-anthropologiques-XXV

 

Il est grand temps de distinguer l’idéologie de la réalité, et vice versa ! La fin visée par une autre anthropologie est d’arriver après un voyage mouvementé à la vaste plage de la réalité. Le plus souvent nous parlons idéologiquement de la réalité. Tous ceux qui prétendent décrire ou analyser la réalité dans laquelle nous nous trouvons sont des idéologues et, bien souvent, les idéologues sont aussi des militants qui cherchent à imposer leur vision ou une certaine vision de la réalité. Ces idéologues sont en général payés par l’État et leur vision de la réalité ne s’éloigne pas de celle voulue par la pensée dominante, leur appréhension ne s’écarte guère d’un convenu plus ou moins implicite et ce qu’ils présentent comme des nouveautés a la saveur du bon sens et du bon goût reconnaissable entre mille, et dans laquelle tous se reconnaissent avec une certaine satisfaction. Quand ils ne sont pas directement payés par l’État, les idéologues portent en eux l’idée de l’État, quoi qu’ils disent et quoi qu’ils fassent. L’idéologie est le propre d’une pensée séparée. Les idéologues ne sont pas poètes, la réalité se chante, elle ne se décrit pas. Dans cet essai, dans cette réflexion à caractère idéologique (fatalement), je cherche seulement à m’approcher d’une réalité qui m’échappera toujours.

Heureusement, la réalité est une anguille et si elle se laisse parfois deviner, elle ne se laisse pas si facilement surprendre et confondre par le premier idéologue venu, et par les autres aussi. Nous pouvons seulement tenter de réduire la distance entre l’idée que nous nous faisons de la réalité et la réalité elle-même. La société mexicaine, par exemple, est une réalité dans la seule mesure où les Mexicains vivent ensemble plus ou moins bien, avec de nombreuses difficultés. Pour l’instant, ils arrivent à vivre ensemble, il n’y a pas encore de rupture nette, la guerre sociale n’est pas déclarée, elle n’a pas éclaté de manière frontale, elle reste larvée. Cependant nous n’en sommes pas loin : dans les années 1970, elle a été conjurée par l’intervention de l’armée fidèle à une certaine idée de la paix sociale, fidèle, donc, à une certaine idéologie. Aujourd’hui encore, l’armée continue à jouer un rôle non négligeable même s’il peut paraître plus ambigu. Notre époque appelle ce flou et joue sur la confusion des valeurs pour imposer une vision du monde unique et totalitaire. Les tueurs des cartels de la drogue ou des mafias locales épousent le rôle qui, autrefois, revenait aux paramilitaires pour semer la terreur parmi la population et mettre fin par le meurtre ou par des menaces à peine voilées aux velléités de résistance et d’opposition à des projets non désirés. On ne sait plus si les « escadrons de la mort » mis en place par certains hommes d’État et encadrés par l’armée ou la marine sont l’instrument de la guerre contre les cartels ou un instrument de guerre dirigé contre la population des barrios [1]. C’est le règne de la confusion la plus totale, s’y perdent toutes les valeurs et tous les points de repères qui existaient autrefois, la boussole est devenue folle. Cette confusion généralisée profite au pouvoir, elle le rend fuyant et insaisissable.

Les interventions « clandestines » des forces de l’ordre ne sont pas sans évoquer le rôle joué par l’armée en Argentine et au Chili du temps de la dictature militaire, fin des années 1970, début des années 1980 : arrestation des suspects à leur domicile, sur leur lieu de travail, dans la rue, séquestration, torture, assassinat et disparition. Des bataillons de la marine mexicaines ont été mis en cause récemment dans un rapport de l’ONU, mais ce n’est là qu’une partie immergée de l’iceberg — d’ailleurs on n’en parle plus, un pays si exemplaire ! Le chiffre des disparus, que ce soit par les forces de l’ordre (armée et police) ou par les cartels de la drogue, atteint des proportions considérables et l’on est en droit de se demander s’il ne dépasse pas très largement le chiffre des disparus en Argentine ou au Chili sous dictature militaire. Avec une différence, le suspect en Argentine (ou au Chili, etc.) était relativement ciblé par son appartenance politique (communiste, socialiste, syndicaliste ou péroniste), au Mexique, il est moins défini, ce n’est pas son appartenance ou son engagement politique qui le rend suspect, c’est autre chose, tout un chacun peut devenir suspect : jeune, pauvre, témoin involontaire mais gênant, journaliste, accusateur… L’engagement politique en lui-même compte peu sauf s’il vient faire obstacle au désir irrépressible d’enrichissement d’une certaine catégorie de la population.

Cette réalité mexicaine, vécue au présent dans ces années de transition, marquant le passage du parti unique à la démocratie, ou de l’État providence à la société marchande, apparaîtra dans toute sa crudité seulement dans quelques années. Cette dictature militaire, qui n’est pas dite, clairement appuyée par les États-Unis, a été mise en place du temps de Felipe Calderón ; elle reste implicite, elle n’est pas idéologique, du moins en apparence, comme elle a pu l’être en Argentine ou dans d’autres pays d’Amérique latine. Elle est plus pragmatique, elle déblaie le chemin afin que les multinationales et les investissements de capitaux ne se heurtent pas à un mouvement social trop ample et trop fort, et qui leur serait contraire. Elle fait place nette à un autre pouvoir, à une pensée pratique qui s’érige comme pouvoir absolu, et qu’il n’est plus possible de contester ouvertement.

J’ajouterai que l’arrivée à la tête de l’État d’Andrés Manuel Lopez Obrador en décembre de l’année 2018 pourrait bien annoncer la fin de cette période de transition marquée par une dictature militaire en sourdine, disfrazada de civil, dont le Mexique a le secret. Après les bruits de bottes d’une présence militaire accablante, le retour d’Andrés Manuel Lopez Obrador annonce dans la liesse et le consentement général l’arrivée tant espérée de la démocratie dans le ciel glorieux d’une paix sociale enfin recouvrée sur des amoncellements de morts et de disparus. Un nouveau pouvoir se reconstitue, il s’appuie sur des formes anciennes pour muer, changer de peau, acquérir plus de puissance. Et il n’est plus contesté désormais : les Mexicains semblent vaincus, ils renoncent à une lutte trop inégale. La victoire d’Andrés Manuel Lopez Obrador scelle la défaite des Mexicains. Tout entre dans l’ordre. Cette période dite de transition fut une période délicate comme toutes les périodes de transition. Elle accompagnait une transformation profonde du pouvoir, un travail d’accouchement d’une puissance nouvelle, une mue qui risquait de laisser le pouvoir à la merci de ceux qui le contestent. Cette formation d’un monde nouveau devait être accompagnée et protégée. Le soulèvement des peuples indiens du Sud-Est en 1994, deux ans après la signature d’un traité de libre commerce entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, a pu être perçu comme un avertissement. Toutes les instances du pouvoir se sont alors employées à réduire cette menace latente que pouvait représenter la population mexicaine lors de ce passage d’une forme de pouvoir à une autre forme de pouvoir se confondant avec la montée en puissance de l’argent. Cette période de transition marquée par la montée en puissance de l’argent fut accompagnée par des résistances sourdes, des oppositions passives et des rébellions. On peut penser que la voie de l’argent est désormais libre et que ce nouveau pouvoir qui s’est constitué dans la douleur des Mexicains n’a plus à craindre une opposition qui mettrait en péril sa puissance et son hégémonie.

Notre temps serait-il marqué par la fin des idéologies et le retour à une sorte de réalisme (ou présentisme) ? Je ne le pense pas car il y aura toujours une réflexion plus ou moins tendancieuse sur la réalité que nous sommes amenés à vivre ; cependant il est fort possible que la société marchande n’ait plus besoin de propagande idéologique comme dans le siècle passé ; l’idéologie du progrès, par exemple, semble avoir fait son temps. Certains philosophes ou historiens philosophes parlent de « présentisme » pour fustiger notre époque [2]. Ce présent perpétuel qu’ils dénoncent ne serait-il pas la marque de la réalité ? La réalité se conjugue au présent, dans la mesure même où elle est directement vécue (ce qui ne veut pas dire qu’elle soit consciemment vécue). La mémoire est l’histoire au présent. La mémoire d’un peuple, la mémoire collective, est l’histoire de ce peuple vécue au présent. Ce qui est à déplorer ce n’est pas le présent mais l’absence de mémoire et surtout l’absence de mémoire collective, cette mémoire collective qui fleurit chez les peuples zapatistes comme chez bien d’autres peuples, qui fleurit aussi, fragile et délicate, parmi les occupants de Notre-Dame-des-Landes. Cette mémoire collective était comme le levain de la vie communale, elle disparaît avec l’effacement et la disparition de la vie communale. Au lieu de vivre directement notre histoire, nous avons fait de l’histoire une idéologie, nous l’avons coupée du présent pour en faire soit un objet d’étude, soit un développement idéologique pour en invoquer le sens comme argument irréfutable d’une propagande.

Une collectivité se constitue et se construit à travers son histoire, qui reste toujours une histoire singulière directement vécue par les membres de cette collectivité ; et cette histoire singulière constitue l’héritage, pour ainsi dire génétique, des membres de la communauté (au point d’être la mémoire génétique de la communauté ainsi constituée ?), elle est à la fois un facteur de reconnaissance et matière à revendication. Cette histoire « réelle » n’a rien à voir et s’oppose à l’« histoire officielle » qui reste l’expression du point de vue de l’État sur le passé, d’un point de vue séparé sur le passé, idéologique, donc, faisant la promotion de ce qui existe ; elle s’oppose aussi, plus fondamentalement à l’idéologie de l’Histoire.

Quant au devenir, il est le mouvement du présent, il est sa propre pensée en mouvement, la pensée spéculative se projetant dans le futur : la pensée spéculative générant l’activité sociale, faisant en sorte que la vie commune se reproduise. Nous avons bien une relation immédiate avec le futur, mais toute société se trouve dans une relation proche, pour ne pas dire immédiate, avec son futur. C’est l’idéologie qui apporte une distance, qui marque une rupture entre présent et futur, quand le futur s’oppose au présent, quand le futur n’est plus perçu comme le prolongement du présent mais fait apparaître une autre réalité, qui n’existe pas encore, qui n’existe pas encore comme présent. Le futur des communautés zapatistes se vit au présent dans les communautés zapatistes, si je puis dire. Leur reproduction future en tant que communautés humaines, en tant que communautés de pensée, en tant que communautés zapatistes se joue au présent. C’est ainsi que le futur est aussi présent dans les communautés ayuuk ou chontales, comme il est présent dans les collectivités qui se trouvent sur le territoire de Notre-Dame-des-Landes. Le futur n’est pas un au-delà de la vie collective, il est son présent, il est son développement et sa reproduction, il ne se détache pas du présent.

C’est l’idéologie qui apporte une séparation et qui détache le futur du présent. Le futur devient alors un projet à venir, qui ne se trouve plus dans la continuité du présent. La proposition zapatiste de mettre fin au système capitaliste et d’œuvrer à la construction d’un monde non capitaliste dans un futur plus ou moins lointain est une proposition idéologique. Cette proposition n’est pas abstraite de la réalité, elle trouve bien une certaine consistance dans le mode de vie des peuples indiens, mais elle est en décalage avec la société mexicaine, elle est en porte-à-faux avec la société mexicaine. Elle n’est sans doute pas idéologique pour les peuples indiens, elle le devient pour tous ceux qui, dans la société mexicaine, ne sont pas indiens — dans le sens où ils n’appartiennent pas à un peuple héritier d’une culture qui lui est propre, ni à une communauté reposant sur un mode d’être ensemble.

L’idéologie apporte un point de vue, une réflexion, séparée de la réalité, séparée du présent qui reste le sceau, la marque indélébile de la réalité, aussi ne peut-elle échapper par la force des choses ou de par sa propre nature à sa fonction de propagande : soit de propagande pour ce qui existe, cette fameuse séparation ; soit de propagande pour ce qui pourrait exister. Faire l’éloge de l’histoire comme passé ou comme référence, ou faire l’éloge du futur comme projet à venir revient à se détourner du présent et de la réalité, à rendre la réalité évanescente pour la remplacer par une simple idée de la réalité. Il se trouve que nous vivons dans le présent, il se trouve que nous vivons au sein de la réalité aussi bien quand nous faisons nos courses à Bonneveine ou quand nous regardons la télévision. Et cette réalité nous emporte, nous pétrit et nous nourrit, nous ne lui échappons pas. Nous ne lui échappons pas, par contre, elle, elle nous échappe, elle nous échappe de plus en plus, elle ne nous appartient plus. Elle est la réalité mise en place, créée au jour le jour, inventée sans cesse par une pensée générant le réel et cette pensée n’est pas la nôtre, elle nous échappe bel et bien, elle nous est bel et bien étrangère. Il ne s’agit pas seulement de critiquer idéologiquement la réalité que nous connaissons, il s’agit, plus fondamentalement, d’inventer notre propre réalité.

Il est bien possible que la société marchande se trouve à ce point aboutie qu’elle n’ait plus besoin d’idéologie, qu’elle n’ait plus besoin de se présenter comme un idéal à atteindre à travers une propagande tout azimut. Elle est désormais une réalité qui se vit au présent : fin de l’Histoire. Ce soudain ancrage dans le réel, que nous pouvons aussi déceler dans d’autres civilisations passées ou présentes, reste, à mon sens, une donnée de notre temps, et elle concerne notre monde, occidental, chrétien et capitaliste. Cependant cette fin de l’idéologie et cet ancrage dans le présent ne touchent pas seulement notre « civilisation » marchande, elle se fait générale et se répercute sur les autres idéologies, qui, elles, s’opposaient à l’idéologie portée par la société capitaliste, un peu comme si l’idéologie majuscule, portée par notre monde, avait entraîné dans son sillage et son dépérissement les idéologies qui lui étaient contraires comme le socialisme, le communisme, l’anarchisme, et que l’aboutissement ou la réalisation d’un projet civilisateur devait entraîner avec lui, dans son engloutissement dans la mer de la réalité, toutes les idéologies contraires qui accompagnaient son mouvement vers sa réalisation. Il me semble que nous nous retrouvons tous avec les pieds sur terre, mais ce n’est peut-être qu’une impression personnelle.

Autrement dit, le devenir marchand de notre civilisation, qui a commencé à prendre forme et tournure à la fin du Moyen Âge, s’est accompagné d’une propagande à la fois critique et élogieuse : critique de la société féodale, de la réalité sociale qui prévalait alors reposant sur le pouvoir d’une classe sociale théocratique et guerrière ; élogieuse d’un mode d’être ensemble reposant sur l’initiative individuelle et l’activité marchande perçue comme activité sociale et générique s’émancipant des cadres imposés par la féodalité et reposant sur la liberté de l’individu (du bourgeois) face aux obligations de la vie collective. En même temps que s’exprimait cette idéologie portée par les bourgeois se formulait l’idéologie contraire, qui, elle, marquait son attachement aux valeurs communautaires et sociales de la chrétienté pour s’opposer à l’argent et à l’activité égoïste que l’argent encourageait et incitait. Ces deux aspects concurrents et opposés sont liés entre eux comme les deux faces opposées d’une pièce de monnaie. La victoire d’un courant de pensée et sa réalisation entraînent dans le même temps la fin de la propagande contraire qui l’accompagnait comme son ombre. J’ajouterai que cette fin de l’idéologie majuscule accompagnée de ses ombres et son engloutissement dans le réel ne signifient pas la fin des idéologies bien au contraire, celles-ci poussent et prolifèrent désormais comme des champignons sur un cadavre, elles font florès, pure logorrhée, pure diarrhée verbale, mais elles n’ont plus véritablement de sens, ou, du moins, elles ont perdu le sens qui prévalait encore il y a peu quand elles se trouvaient liées solidairement au devenir capitaliste du monde.

Notes

[1] À lire le recueil de textes de Javier Valdez Cárdenas : Periodismo escrito con sangre. Antología periodística. Textos que ninguna bala podrá callar, Grijalbo, 2018. Javier Valdez Cárdenas fut journaliste et écrivain, il a vécu à Culiacán, au nord du Mexique, il a été assassiné, il y a un peu plus d’un an, par qui ? Il a écrit sur les narcos, son livre est magnifique et pourrait être traduit en français.

[2] Je renvoie le lecteur au livre de Jérôme Baschet, Défaire la tyrannie du présent (Baschet, Jérôme, Défaire la tyrannie du présent. Temporalités émergentes et futurs inédits, La Découverte, 2018). C’est un livre qui présente un grand intérêt dans la mesure même où il met en exergue ce qui, à mon sens, apparaît comme un des caractères définissant le mieux notre époque : cet attachement au présent, cette vision limitée à un futur immédiat, cet effacement et occultation du passé et de l’histoire. Il s’en désole. Je ne m’en désolerais pas car cette prédilection pour le présent pourrait bien marquer la fin de l’idéologie et le retour à la réalité. Certes la réalité que nous sommes amenés à vivre est critiquable : une société marchande et individualiste. Mais la critique de cette réalité doit-elle être seulement idéologique ? Cette confrontation brutale à la réalité d’une société capitaliste, à son présent, ne nous contraint-elle pas à saisir sa critique sur un autre plan que celui de l’idéologie ? N’avons-nous pas à opposer à cette réalité une autre réalité ? Par sa référence au mouvement zapatiste, c’est bien cette question qu’aborde de biais le livre de Jérôme Baschet (et c’est là un des mérites du livre), mais sans la poser directement en ces termes.

Résistance politique: Frontières… outil de contrôle système mondial de caste ! (CrimethInc)

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Lectures complémentaires:

« Migration et population »

« Colons ! Arrêtez de nous emmerder ! »

Réseau de Résistance et de Rébellion International 

Manifeste pour la Société des Sociétés

 

 

Frontières
Le système mondial de caste

 

CrimethInc

 

Novembre 2018

 

url de l’article original:

https://crimethinc.com/posters/borders-the-global-caste-system

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

[…] Dans une première partie, l’auteur commente sur une série de posters réalisés en association avec leur livre. Nous n’avons pas traduit ce passage —

(Résistance 71 )

La frontière n’est pas seulement un mur ou une ligne sur une carte. C’est une structure de pouvoir, un système de contrôle. La frontière est partout où les gens ont peur d’être déportés, partout où les migrants se voient refuser les droits accordés aux citoyens, partout où les êtres humains sont divisés entre inclus et exclus.

La frontière divise le monde entier entre des communautés emmurées et des prisons, l’une au sein de l’autre en cercles concentriques de privilège et de contrôle. A un bout de cette continuité, il y a les milliardaires qui peuvent voler en jet privés où bon leur semble et de l’autre côté, les détenus en réclusion solitaire. Tant qu’il y a une frontière entre vous et ceux moins fortunés que vous, vous pouvez aussi être certains qu’il y aura une frontière au-dessus de vous, vous empêchant d’atteindre les choses dont vous avez besoin ; et qui va déchirer la seconde frontière avec vous, si ce n’est les gens qui sont séparés de vous par la première frontière ?

Défier l’apartheid global

Parlez de liberté autant que vous le voulez, nous vivons dans un monde de murs. Il y en avait peu auparavant, nous pouvions alors savoir lesquels, comme le mur d’Adrien, la Grande Muraille de Chine, le mur de Berlin. Maintenant ils sont partout. Les murs des jours anciens sont devenus viraux, pénétrant chaque niveau de la société. Wall Street, nommée après le rempart construit par des esclaves africains pour protéger les colons européens, est un exemple de cette transformation: il n’est plus question de garder les natifs en dehors du périmètre, mais c’est devenu une question d’économie de marché qui impose ses divisions partout dans le monde.

Ces divisions prennent plusieurs formes. Il y a des frontières physiques, les murs des centres de détention, les clôtures de barbelés et de ciment, les périmètres qui entourent les campus universitaires privés et les communautés emmurées.

Il y a des frontières contrôlant le flot de l’information: les autorisations de sécurité, les bases de données secrètes et classifiées, les pare-feux d’internet qui coupent la communication de pays entiers. Il y a des frontières sociales, les privilèges de la citoyenneté, les barrières du racisme, tous les moyens par lesquels l’argent calibre ce que chaque personne peut et ne peut pas faire.

Toutes ces divisions sont fondées sur une violence incessante. Pour certains, cela veut dire l’emprisonnement, la déportation, la torture, le confinement carcéral, les attaques de milices et de vigilantes, l’assassinat commandité par l’État. Pour d’autres, cela veut dire patrouilles de police, points de contrôle, harassement routier, surveillance, bureaucratie et propagande.

Le frontières ne font pas que diviser les pays: elles existent là où les gens vivent dans la peur des raids de l’immigration, partout où les gens doivent accepter des bas salaires parce qu’ils n’ont pas de “papiers”. Le monde n’est pas juste divisé horizontalement en juridictions différentes, il est aussi divisé socialement en différentes zones de privilèges, d’accès. La frontière américano-mexicaine fait partie de la même structure que la barrière en chaîne qui empêche l’accès d’un parking vide à des SDF et les prix qui empêchent l’ouvrier de pouvoir acheter des la nourriture bio dans son supermarché, même si ce fut lui un de ceux qui ont ramassé ces légumes dans les champs.

Le but de la frontière n’est jamais celui de réguler l’immigration, mais de contrôler les communautés des deux côtés du mur. Le régime des frontières permet aux autorités de forcer les salaires à la baisse, de supprimer la dissidence, et de canaliser le ressentiment envers ceux qui ont le moins de pouvoir dans la société plutôt qu’envers ceux qui en ont le plus.

On nous raconte que les frontières nous protègent des étrangers. Mais comment sont-ils devenus des étrangers en première instance ?… Nous sommes tous dans une économie globale dans laquelle les ressources sont exploitées depuis un pays et envoyées dans un autre et dans laquelle les profits engrangés dans un pays sont envoyés dans un autre. Ce n’est pas nouveau… Cela se passe depuis la colonisation du continent des Amériques.

[NdT: voir notre traduction du livre de Seven Newcomb: “Païens en terre promise, décoder la doctrine chrétienne de la découverte”]

Alors, qui envahit qui ? Les entreprises coloniales qui pillent le sud, ou les migrants qui vont au nord, suivant les ressources et les opportunités qu’on leur a enlevées ?… Si quelqu’un a bien le droit de traverser ces terres, n’est-ce pas les descendants de ces peuples qui vivaient ici très très longtemps avant l’invasion européenne (NdT: christo-européenne devons-nous toujours préciser car ceci est un fait de par la “doctrine chrétienne de la découverte” mise en place au XVème siècle par bulles pontificales) ?

Il y a aujourd’hui quelques 11 millions de personnes n’ayant aucun papiers vivant aux Etats-Unis. Ces gens sont essentiels au maintien de l’économie ; sans leur labeur à très bon marché, le travail dans l’agriculture et dans la construction BTP serait interrompu. Beaucoup d’entre ces personnes ont vécu aux Etats-Unis depuis très longtemps, certains plus de 10 ans, voire plusieurs décennies. De tous ceux qui traversent la frontière en provenance du Mexique sans papiers, au moins 50% d’entre eux sont des déportés qui essaient de retourner vers leurs familles demeurées aux Etats-Unis.

La frontière n’est pas faite pour maintenir dehors les personnes n’ayant pas les bons documents. Le but est de faire comprendre que rentrer sans papiers est dangereux, traumatisant, cher, mais possible. Le but de déporter les gens n’est pas de vider les Etats-Unis des gens sans papiers. C’est de terroriser ceux qui demeurent dans le pays avec la menace de la déportation ; ainsi finalement ceci sert à maintenir le système de caste en faisant chanter une population captive.

Aussi longtemps qu’une partie de la population US vit en danger constant et sans aucuns droits, les employeurs ont accès à un très vaste réservoir de travailleurs jetables facilement exploitables. Ceci tire aussi les salaires vers le bas pour les travailleurs citoyens américains. Mais ce ne sont pas les travailleurs immigrants sans papiers qui “volent leur travail”, c’est la frontière elle-même.

Accuser les migrants de voler les boulots des citoyens américains c’est blâmer les victimes. Si tout le monde avait les mêmes droits, si les frontières nationales ne créaient pas des populations artificiellement appauvries dans des pays qui sont volés, pillés de leurs ressources naturelles et traités comme des dépôts d’ordure, le travailleur migrant ne pourrait en rien couper l’herbe sous le pied de quiconque en ce qui concerne les opportunités de boulot.

S’il n’y avait pas toutes les pressions et les risques encourus auxquels doivent faire face les travailleurs sans papiers, ils pourraient obtenir le même salaire que tout le monde. Encore et toujours, les travailleurs sans papiers ont démontré leur courage dans leur lutte pour des salaires plus importants, malgré les obstacles auxquels les autres travailleurs ne doivent pas faire face. Mais frontière et pression sur l’immigration forcent les salaires à la baisse partout. Là est tout le problème.

En déportant ces gens qui ont vécu aux Etats-Unis pour certains depuis des décennies, le gouvernement américain utilise le Mexique comme camp de concentration pour cacher et divertir du problème du chômage et autres problèmes. Le désespoir et les armes à feu produits aux Etats-Unis réapparaissent au Mexique au sein d’une économie parallèle illégale et brutale motivée par l’appétit croissant des consommateurs américains pour les narcotiques en tout genre. C’est une façon d’exporter la violence tant nécessaire au maintien d’un tel déséquilibre du pouvoir. C’est donc devenu plus difficile et donc plus cher de pouvoir entrer aux Etats-Unis sans documents légaux, les cartels ont été attirés par ce nouveau business juteux, créant un retour de bâton brutal que les autorité américaines utilisent pour continuer toujours plus de harcèlement.

Le cycle se répète à l’infini et s’intensifie.

La frontière envoie les ressources et les profits d’un côté et les êtres humains de l’autre. C’est ainsi que les riches amassent une énorme concentration de richesse: pas seulement en accumulant toutes les ressources en un endroit, mais aussi en en excluant les gens. C’est à ça que servent tous ces murs érigés. Si un prisonnier est quelqu’un contenu dans des murs, qu’est-ce que cela fait de nous ? Les prisons ne font pas que retenir les gens en leur sein.

Lorsque la frontière est partout, tout le monde est transformé en prisonnier ou en gardien de prison. Il est très facile d’être corrompu par les avantages de la citoyenneté: être capable de voyager un peu plus librement, pouvoir participer légalement au marché du travail, avoir accès à ce qu’il reste de l’assistance de l’État, être reconnu comme partie prenante de la “société”. Pourtant, ces privilèges s’obtiennent à un terrible prix, car les documents qui sont en la possession d’une personne n’ont de valeurs que parce que d’autres n’en ont pas. Leur valeur est entièrement créée et repose sur une rareté artificiellement créée.

Tant qu’il y a une frontière entre vous et ceux qui sont moins fortunés que vous, vous pourrez être certains qu’il y aura aussi une frontière au-dessus de vous, vous empêchant l’accès à des choses dont vous avez besoins. Des gens sont déportés, d’autres sont expulsés mais le mécanisme fondamental demeure identique.

Qui va vous aider à déchirer les frontières se situant au-dessus de vous si ce n’est les gens bloqués par les frontières situées sous vous ? Les frontières ne sont que des constructions sociales, elles sont des cadres imaginaires imposés sur le monde réel. Il n’y a absolument rien de nécessaire ni d’inévitable à leur sujet. Si ce n’est à cause de la violence de ceux qui y croient, elles cesseraient immédiatement d’exister. Traverser une frontière sans documents est une manière de résister ; de la même manière qu’est de connaître mieux les gens qui sont affectés par la frontière de façons dont vous ne l’êtes pas, aidant ainsi à comprendre et à partager leur lutte.

Ensemble, nous pouvons rendre les frontières incontrôlables, un pas en avant vers la création d’un monde dans lequel tout le monde sera libre de voyager absolument où il le désire, d’utiliser l’énergie créatrice de la manière qu’il le désire afin de remplir le potentiel individuel selon ses propres termes.