Archive for the documentaire Category

Politique de l’histoire: La France amnésique au passé réglementé ou comment retrouver l’histoire de France ~ 3ème partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, documentaire, France et colonialisme, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 17 mars 2017 by Résistance 71

“Après 70 ans d’excavations et de fouilles extensives sur la terre d’Israël, les archéologues ont trouvé que les actions du patriarque sont des histoires de légende ; nous n’avons pas séjourné en Egypte, ni fait un exode, nous n’avons pas conquis la terre. Il n’y a pas non plus de mention de l’empire de David et de Salomon. Ceux qui s’y intéressent savent tout cela depuis des années, mais Israël est un peuple têtu et ne veut pas en entendre parler.”
~ Professeur Ze’ev Herzog
, chef du département d’archéologie et d’études de l’ancien Proche-Orient à l’université de Tel-Aviv, dans un entretien avec le magazine Ha’aretz le 29 octobre 1999~

“Que les historiens ‘hautement acclamés’ respectent les lois d’airain qui conditionnent la ‘liberté de leur atelier’: qu’ils dialoguent moins avec les prélats, les ministres, les ‘hommes d’affaires’ qu’avec les archives, accessibles à tous, dans le ‘silence’ et vérifiables par tous, et leurs stylos ou leurs ordinateurs ; que, libérés de la tutelle de l’argent ‘extérieur’ des missions privées ou publiques, ils réclament des financements universitaires pour générer des recherches dont ils auront l’initiative, la maîtrisxe et les instruments archivistes. Dégagés du soupçon de complaisance ou de dépendance à l’égard des puissants, ils n’en seront que meilleurs experts de la ‘société’ dite “civile’. Quant aux jeunes chercheurs, il est urgent que, soustraits à la norme des desiderata des bailleurs de fonds et ainsi mis en mesure de tenir la tête droite, ils puissent aider l’histoire contemporaine française à retrouver la voie de l’indépendance.”

~ Annie Lacroix-Riz, professeure émérite d’histoire contemporaine, Université de Paris VII, “L’histoire contemporaine sous influence”, 2004 ~

  

La France pays au passé amnésique et réglementé

 

Présentation, extraits et analyse du livre de Jean-Paul Demoule*:

“On a retrouvé l’histoire de France”, Robert Laffont, 2012 et Folio “Histoire”, 2013

 

par Résistance 71

 

Février 2017

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

 

Mis en page par Jo de JBL1960, le PDF:

On a retrouvé l’histoire de france (Jean Paul Demoule)

 

(*) Archéologue, professeur emeritus d’archéologie à l’université de Paris I-Sorbonne. Ancien président de l’Institut Nationale de Recherches Archéologiques Préventives (INRAP) de sa création en 2002 à 2008.

Les textes historiques et l’archéologie moderne confirment ce que nous disait déjà Pierre Kropotkine à la fin du XIXème siècle, à savoir que le Moyen-Age fut également une “révolution politique” sous la forme de l’émancipation de certains gros bourgs (villes) s’émancipant de la domination des seigneurs et de l’autorité royale, elle-même restreinte à quelques fiefs autours des terres du roi et à quelques alliances au poids plus qu’aléatoire, c’est ainsi que poursuit Demoule:

l’apparition d’une bourgeoisie tirant sa richesse du contrôle de l’artisanat et des échanges va changer la donne. Les bourgeois (leur nom signifie simplement à l’origine “habitants du bourg” ou d’une ville) souhaitent s’émanciper de l’égide des seigneurs locaux, laïques ou ecclésiastiques, qui ont pris de plus en plus d’importance avec l’affaiblissement progressif du pouvoir royal à partir du démantèlement de l’empire de Charlemagne. Artisans et commerçants exigent de participer au pouvoir politique, obtiennent par écrit des libertés et font de leurs villes des communes.” Ce que Kropotkine appela les “communes médiévales du XIème au XIVème siècle”, c’est à dire des fédérations de communes comme celles unies dans la fameuse ligue hanséatique et d’autres qui ont fait la gloire des grandes cités médiévales comme Laon, Reims, Bruges, Francfort, Gênes, Lvov et Novgorod.

Ainsi, ces nouveaux bourgeois ont leur conseil municipal, leur garde civique, leurs lois, à la différence des campagnes environnantes ; ils se jurent aussi mutuellement aide et protection. […] Curieusement, une rupture aussi fondamentale et qui détermine tout le destin futur de nos sociétés, est fort peu mis en relief dans l’histoire officielle de France et de l’Europe.

[…] C’est donc une autre vision du Moyen- Age qu’il faut maintenant avoir, débarrassée de ses mythes, positifs (Clovis) ou négatifs (“on n’est plus au Moyen-Age !”) et de ses amnésies (les Francs germaniques, les communautés juives). Non plus une “longue nuit barbare” entre la brillante Antiquité et la plus brillante encore Renaissance, mais une période d’un millénaire marquée aussi bien par une révolution industrielle et technique que par une évolution des mentalités. Le christianisme s’y met certes en place, mais de manière lente et variée. Elle voit aussi avec l’autonomie progressive des villes communales les premières revendications de libertés politiques depuis la fin des démocraties grecques et de la République romaine, autonomie inscrite dans le sol de ces villes et dans leur dynamisme économique. L’archéologie a joué un rôle fondamental pour ces révisions historiques. Si les textes se font de plus en plus abondants à partir de la Renaissance, l’étude de la culture matérielle à travers l’archéologie reste essentielle et ce jusqu’à nos jours.

La seconde partie du livre de Jean-Paul Demoule est consacrée aux leçons enseignées par l’archéologie et il insiste sur une des fonctions essentielles de l’archéologie: la dénonciation des faussaires du passé et ceux-ci sont légions. Ainsi du “saint suaire” de Turin expertisé comme remontant au XIVème siècle en passant par les facéties affabulatoires de l’archéologue japonais Fujimura et le faux total de la “première preuve archéologique de l’existence du christ” en 2002 avec l’arrestation du faussaire israélien Oded Golan, Demoule nous dit que:

“… L’archéologie biblique où se combinent intérêt financier et intérêt idéologique, est sans aucun doute celle qui concentre le plus grand nombre de faux, on peut encore citer la tablette gravée sur pierre dite de “Joachaz”, qui évoque la réparation du grand temple de Salomon, conformément à un passage de la bible.

De fait, l’histoire officielle de la France, celle que nos élites politiques et intellectuelles veulent mettre en avant a dû s’accommoder de trois grandes défaites successives:

La première est celle des Gaulois face aux Romains. Nos ‘ancêtres les Gaulois’ sont avant tout des vaincus, qui plus est, décrits par leur vainqueur comme des barbares. […] Vercingétorix a été hissé au rang de figure christique, avec ses cheveux blonds mi-longs, à l’instar des représentations modernes de Jésus… Enfin l’idée que les Gaulois ont été ‘civilisés’ par les Romains est finalement une ultime consolation. A quelque chose malheur est bon.

A ce titre, il est effarant de constater que ce qu’on nous répète à longueur de bouquin d’histoire scolaire insipide au sujet de “nos ancêtres les Gaulois”, ne couvre en fait que la toute fin d’une civilisation qui a essaimé en Europe du Danube à l’Irlande pendant plus de 800 ans !.. Le problème de l’establishment est le suivant: reconnaître la splendeur de la civilisation celtique, gauloise, ne peut aller de pair qu’avec la reconnaissance du fait que la société a pu fonctionner pendant tous ces siècles sous une alternance d’égalitarisme et d’aristocratie, jamais chapeautée par une quelconque forme d’État ou de centralisation. Or, il est impératif de maintenir le côté “barbare sympathique” de nos ancêtres avant de continuer la légitmité du fondement de l’État moderne: le droit romain. C’est pourquoi les livres scolaires d’histoire couvrent la Gaule pré-romaine et la conquête de la Gaule par César au pas de charge en une ou deux pages lapidaires, pour enchaîner sur ce qui légitime le marasme sociétal actuel: la société colonisée gallo-romaine, marquée et infusée du droit romain puis du christianisme. C’est sur la combinaison des deux doctrines qu’est fondée l’histoire officielle de la France, occultant à dessein la véritable originalité et efficacité tant politique qu’économique de “nos ancêtres les Gaulois”.

Mais les Gallo-Romains ont à leur tours été vaincus:

L’Empire s’est effondré et ses provinces gauloises avec lui. Vaincus en outre par les barbares germanique, les Francs, ce sur quoi on insiste peu. Au moins la langue gallo-romaine s’est-elle conservée, sous la forme du français, langue qui n’est pas celle des vainqueurs (les Francs) même si elle leur empreunte le nom, un paradoxe. Les barbares ont été néanmoins ‘civilisés’ à leur tours puisque leur chef Clovis s’est converti au christianisme ; reste que cette période des ‘rois fainéants’ n’est pas la plus glorieuse de notre histoire. Alors on la maquille, on ‘francise’ les noms francs: Clovis (Hlodowig), Charlemagne (Karl der Grosse, Charles le Grand), Aix la Chapelle (Aachen)…

Mais les Francs ont été vaincus à leur tour, pas militairement mais culturellement. […] Ainsi, dès le ‘francisé’ Charlemagne, le Moyen-Age commence à devenir fréquentable…

Alors quelles leçons peut-on tirer de l’histoire, quelle est au bout du compte notre histoire, celle de la France sans amnésie ? Jean-Paul Demoule nous dit que répondre à ces questions est une des grandes fonctions de l’archéologie d’une part, mais surtout de l’archéologie préventive, car si la France créait en 1846 l’École Française d’Athènes, l’un des plus vieux instituts archéologiques du monde, ce n’est qu’en 2002 que fut créé l’INRAP officialisant l’archéologie préventive dans le pays.

Au-delà de la mythologie de BD incarnée par Indiana Jones et Lara Croft, l’archéologie est une science qui sert à mieux comprendre notre histoire, à débusquer les mythes et les mensonges, ce qui permet de mieux comprendre le présent et d’anticiper l’avenir. Si l’historien fouille les archives et les textes anciens et modernes, l’archéologue fouille le terrain de la vie quotidienne. Ce n’est pas un hasard si, de l’avis des plus experts, les poubelles sont la source d’une connaissance infinie sur les civilisations passées. Ainsi pour Demoule et la grande majorité des archéologues:

L’archéologie sert avant tout à se comprendre dans le monde, dans le temps et dans son territoire… L’archéologie apporte les preuves matérielles, que le passé dont nous parlent les livres a vraiment existé.

[…] Il y a dix mille ans, la France, comme le reste de l’Europe, était entièrement recouverte de forêts, des chênes, des tilleuls et autres espèces tempérées ou méditerranéennes. Des aurochs, des sangliers, des cerfs, des ours, des loups, des lynx, des chevreuils, parfois des chevaux sauvages vivaient en abondance sous le couvert de cette forêt vierge. Elle n’existe plus, peu à peu éradiquée par l’agriculture, dans un processus qui a débuté dès le Néolithique il y a sept à huit mille ans. Seules en subsistent encore quelques reliques, comme la forêt d’Urho Kekkonen en Finlande ou celle de Bialowieza en Pologne. En France quelques centaines d’hectares en ont été préservés avec la forêt de Massane (Pyrénées Orientales).

[…] Ainsi, comme le prouve l’archéologie, la Gaule n’était pas recouverte de forêts où circulaient des druides et sangliers, mais son espace était ouvert et cultivé et les campagnes jalonnées de villages et de grandes fermes. Les grands abattages s’accentuèrent encore à l’époque romaine et pendant la première moitié du Moyen-Age.

[…] Ainsi, les paysages méditerreanéens de maquis et de garrigues ne sont pas plus sauvages: ils sont le produit de huit mille ans d’agriculture et d’élevage, tout comme les bocages et les prés de la France tempérée.

[…] Les fouilles archéologiques permettent de suivre l’arrivée en Europe au Moyen-Age du rat noir d’Asie et celle de la sinistre peste amenée par ses puces.

[…] Ainsi, lorsque nous cheminons dans un paysage de campagne, nous pouvons le découvrir, avec un peu d’attention, d’un tout autre œil, en complétant éventuellement notre regard par l’information archéologique disponible sur la région. Ce chemin est peut-être parcouru depuis deux ou trois mille ans. Cette limite de champ a peut-être été tracée à l’époque romaine. Cette haie date du Moyen-Age. Le paysage est un musée vivant que nous parcourons, que nous habitons et nous pouvons ainsi comprendre et nous approprier cette terre.

Ceci nous fait toucher du doigt la chose la plus importante d’une nation: sa relation avec la terre, qui avec le temps devient culturelle. Ce qui fit dire à Gustav Landauer en 1911: “La question sociale, la révolution sociale, est une question agraire.” Montrant ainsi l’importance de l’attachement à la terre non pas en tant que propriété générant des revenus, mais en tant que patrimoine collectif d’un groupe de personnes partageant les mêmes valeurs, les mêmes aspirations au bonheur.

La propriété quant à elle s’est généralisée avec la sédentarisation des sociétés humaines durant la “révolution agricole” de Néolithique, il y a environ 7000 ans en Europe et en France. De la même manière s’est généralisée la division de la société et la création de disparités, d’inégalités d’abord politiques (cf Pierre Clastres), puis économiques. Ainsi nous pouvons toujours nous poser la question de savoir pourquoi acceptons-nous l’inégalité et le pouvoir de quelques-uns, alors que nous formons l’immense majorité, surtout depuis le boum démographique allant de pair avec la révolution agricole sédentariste du Néolithique ? Pourquoi l’inégalité nous semble t’elle si naturelle ? Pourquoi acceptons-nous notre domination ? Ce n’est qu’au XVIIème et XVIIIème siècles que deux conceptions de la “nature humaine” se sont affrontées: celle de Jean-Jacques Rousseau (l’égalité est naturelle à l’humain) et celle de l’Anglais Thomas Hobbes (l’inégalité est dans la nature humaine).

Ici, Demoule reprend: “L’archéologie nous permet de poser autrement le débat, car l’inégalité et la violence ont une histoire.

[…] Les sociétés humaines les plus anciennes, celles antérieures à Homa Sapiens (Cro-Magnon), l’homme moderne, offrent très peu d’indices sur de fortes inégalités et sur la violence. Les observations ont été un temps biaisées par des préjugés issus des travaux de Konrad Lorenz, puis, à sa suite par ceux d’un mouvement scientifique américain des années 1970: la ‘sociobiologie’, qui s’était proclamée ‘Nouvelle Synthèse’ et selon lequel la société serait organisée autour de ‘mâles dominants’ s’efforçant de favoriser la prolifération de leurs gènes. Toutefois, lorsque des groupes de singes en liberté ont commencé à être observés non plus seulement par des zoologues ou ethnologue mâles, mais aussi par des femmes ethnologues, on s’est aperçu que les rapports sociaux chez nos cousins primates pouvaient être plus complexes et plus riches.

[…] Comme l’a rappelé l’anthropologue Maurice Godelier, des études génétiques ont montré que les jeunes singes d’un groupe donné ne descendaient pas majoritairement des mâles dominants ; ces derniers ne parvenaient pas à imposer aux femelles la reproduction de leurs gènes supposés tels.”

On ne remarque de même pas plus de traces de disparités sociales et de violence à l’époque paléolithique (hommes de Tautavel et de Néanderthal, mis en scène dans les films “La guerre du feu” et “Ao, le dernier Neanderthal”. Demoule rejoint la paléonthologue Marylène Patou-Mathis, grande spécialiste mondiale de la période néanderthalienne pour dire que l’on a très peu retrouvé de traces de violence sur les squelettes étudiés et que si parfois des fractures étaient décelées, la plupart étaient cicatrisées, ce qui veut dire que la personne avait survévu à sa blessure et que cela ne voulait absolument pas dire que la blessure résultait de violences d’humain à humain. Les hommes de Néanderthal, très fins chasseurs, devaient néanmoins approcher le gros gibier de près pour le tuer et les accidents de chasse tout comme les accidents domestiques devaient être nombreux. De plus, il est prouvé archéologiquement que Néanderthal enterrait ses morts et qu’aucunes différences sociales n’ont été notées dans les sépultures.

Un grand réchauffement climatique il y a environ 12 000 ans a permis l’arrivée et la sédentarisation des premiers agriculteurs en Europe et en France depuis le proche orient. La supplantation prend plusieurs milliers d’années durant lesquelles il n’y a toujours pas de disparité sociale notoire, ni de traces de violence collective. L’établissement plus avant dans cette période du Néolithique verra les chasseurs-cueilleurs de plus en plus repoussés vers le nord et la population sédentarisée par l’agriculture et l’élevage, s’accroître. Il y aura dès ce moment un accroissement des dispartités sociales et un certain début de domination d’une frange de la population sur l’autre. C’est également à cette période que sont archéologiquement répertoriées, les premières grandes violences collectives qu’on peut appeler “guerre”. Demoule ajoute:

Ce sont dans les vallées du Nil, du Tigre et de l’Euphrate, que vont rapidement apparaître au IVème millénaire avant notre ère, les premières sociétés étatiques et urbaines du monde. Par contraste, on assistera en Europe, pendant les 4 millénaires qui vont suivre, à une alternance, selon les régions, de sociétés fortement inégalitaires et de sociétés qui le sont beaucoup moins. Après la révolution de l’agriculture en apparaît donc une autre, tout aussi fondamentale: celle de l’inégalité.

Cette situation pose plusieurs questions: y a t’il un lien nécessaire entre augmentation de la population et inégalité sociale ? Pourquoi le pouvoir (note de R71: comme organe séparé de la société) apparaît-il ? Est-il irréversible ? D’où vient la volonté de dominer ses semblables ? Pourquoi accepter d’être dominé ?

Ici, Demoule note trois faits archéologiques notoires en étudiant cette période:

  • Les progrès techniques
  • Le prestige social
  • L’émergence du pouvoir

Il poursuit:

L’ethnologie nous montre que la puissance d’un notable se fondait sur sa capacité à rassembler des richesses mais aussi à les redistribuer afin de se constituer une ‘clientèle’, elle même capable de lui venir en aide, y compris en cas d’affrontement physique. […] L’émergence des chefferies du Néolithique et des âges du bronze et du fer, comme les efforts collectifs qui les accompagnèrent, reposa sur la capacité de ces dominants à manipuler de manière efficace et subtile la force, l’intérêt matériel et les promesses spirituelles. […] Mais le pouvoir des chefs ne fut pas croissant et linéaire pendant toutes ces périodes.

De tout ceci résulta des alternances entre hautes et basses disparités en Europe. En ce qui concerne plus précisément la France, voici ce que nous dit Demoule:

C’est au IVème siècle avant notre ère, à l’âge du fer, que s’élevèrent des citadelles dans tout le quart nord-est du pays, comme celle du mont Lassois, près de Chatillon-sur-Seine, au pied duquel a été retrouvée la sompteuse tombe de la princesse de Vix. […] A partir du IIIème siècle, l’apparition des villes fortes gauloises, les oppida, fut cette fois irréversible. Ceci fut même accéléré par la conquête romaine qui dota la Gaule d’une économie urbaine sous l’égide de l’empire. Là. Les différences sociales y étaient manifestes.

Avec la division politique puis économique de la société créant les inégalités, vient se greffer une relation au pouvoir à laquelle on ne semble pas pouvoir échapper en un tel contexte: celle d’avec la religion. De fait l’État ne peut exister que de par l’alliance du chef guerrier, du prêtre et du juge, plus tard viendra se greffer à ce triumvirat du contrôle, le financier, le banquier.

Ainsi comme nous le dit Demoule: “Créant les dieux à leur image, les sociétés humaines à partir de l’âge du bronze se représentaient les puissances surnaturelles selon un panthéon hiérarchisé, organisé sous les ordres d’un roi des dieux et selon des divinités plus ou moins puissantes, au sein duquel les querelles de pouvoir n’étaient pas absentes. Une rupture radicale intervint au cours du dernier millénaire avant notre ère avec l’émergence des monothéismes. Cette notion entièrement nouvelle d’un dieu mâle unique accompagna la naissance des premiers empires et l’ambition d’une conquête universelle du monde. Cette idée apparut avec l’empire perse et le zoroastrisme, pus chez ses voisins. Le judaïsme, en étroit contact avec les Perses, la développa et le christianisme, l’un de ses prolongements, l’offrit à l’empire romain, qui l’imposa à tous ses sujets. Pourtant l’archéologie nous montre que les résistances furent fortes. Jusqu’au VIIème siècle au moins, les pratiques païennes persistèrent dans les campagnes, notamment par le dépôt d’objets dans les tombes.; et les dieux gaulois dont les noms avaient été romanisés par l’occupant, furent christianisés et transformés en saints locaux, avec leurs sources et leurs guérisons miraculeuses, tandis que les églises recouvraient les anciens sanctuaires. […] La coïncidence entre une vision impériale du monde et des promesses de bonheur futur en échange d’une obéissance présente ne peut guère être due au hasard.

Puis Demoule analyse le lien entre les religions officielles et le pouvoir politique:

Toutes les religions officielles furent étroitement liées au pouvoir politique, qu’elles justifiaient et qui les soutenait. L’église catholique représentait une force économique considérable sous le Moyen-Age et l’ancien régime, à travers les terres qu’elle possédait et par la dîme, impôt en nature ou en argent, du dixième environ des revenus, alors principalement agricoles, prélevés avant tous les autres impôts. On sait que le clergé formait le premier ordre de l’ancien régime, avant celui des nobles et du tiers d’état, qui regroupait tous les autres. Cette toute puissance de l’église, en contradiction avec l’enseignement théorique des évangiles, posa parfois problème. […]

Demoule termine son chapitre sur le pouvoir en se référant à l’anthropologue politique français Pierre Clastres (1932-1977) qui dévoua sa carrière anthropologique à l’étude du pouvoir et de l’État dans les sociétés humaines, anthropologue que nous avons nous-mêmes très souvent cité tant il est évident qu’il a mis le doigt sur une des clefs les plus importantes de l’évolution sociale humaine. Voici ce que Demoule nous dit:

Un autre ethnologue français, Pierre Clastres, a émis, pour les sociétés humaines en général, l’hypothèse que la tendance normale dans un groupe est la résistance collective aux excès du pouvoir. Dans une société encore peu complexe, les notables doivent s’attacher leurs obligés en redistribuant en permanence les richesses qu’ils réussissent à grand-peine à accumuler. Dans une société guerrière où le prestige est lié aux prouesses au combat, les grands guerriers doivent remettre sans cesse leur titre en jeu, jusqu’au jour où ils finissent par être éliminés. L’émergence de sociétés inégalitaires ne serait donc pas la norme, mais l’exception et le résultat d’un dysfonctionnement de ces mécanismes de contrôle. Finalement, l’inégalité ne serait pas naturelle…

Le livre de Jean-Paul Demoule se termine sur une question qui nous est essentielle: Qu’est-ce qu’être français(e) ?

Une nation est une âme, un principe spirtituel… C’est une grande solidarité. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible: le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune.” (Ernest Renan)

Demoule rebondit et affirme: “Qu’est-ce qu’une nation ? Elle n’est pas biologique mais ‘spirituelle’, c’est une communauté de citoyens librement consentie, en cela elle est un ‘plébiscite de tous les jours’. […] Il lui faut deux choses: le désir présent de ‘vivre ensemble’ et la possession d’un passé commun, d’un héritage collectif. Cette seconde part est justement le propos de ce livre. J’ai rappelé que l’archéologie pouvait être détournée, mise au service de mauvaises causes, avec des conséquences sanglantes. […] Comme nous l’avons vu, le premier ‘Français’ fut un émigré d’Afrique de la famille des Homo habilis et Homo erectus qui traversèrent la Méditerranée ou la contournèrent il y a environ un million et demi d’années. Une autre vague d’émigration certaine fut celle qui amena en France Homo sapiens, toujours depuis l’Afrique, à travers le proche-orient puis l’Europe orientale et centrale, il y a environ 40 000 ans. Cette nouvelle espèce, on le sait depuis peu (2010), se croisa avec les descendants locaux d’erectus, les hommes de Neanderthal. Puis une nouvelle vague d’émigration amena toujours du proche-orient, l’agriculture et l’élevage néolithiques jusqu’en France, il y a 7 à 8000 ans, absorbant les chasseurs-cueilleurs locaux. Et cela n’a jamais cessé, ne serait-ce que parce que la France est géographiquement, l’ultime péninsule de l’Eurasie et que les vagues et mouvements successifs d’émigration viennent buter sur ses côtes. […] A chacune des époques, depuis un million et demi d’années, ont vécu sur notre territoire actuel un certain nombres de communautés humaines, réunions d’individus qui souhaitaient vivre ensemble ou qui, si ce n’était plus le cas, se sont dispersés puis réunis et réorganisés autrement. C’est pourquoi, à côté du mythe de la ‘pureté’ ethnique et nationale, il faut aussi pulvériser le mythe de ‘l’origine’. Il n’y a pas d’origine de la France, pas de jour où la France aurait commencé. Certains invoquent le fameux baptême de Clovis, que je me suis efforcé, après d’autres, de démystifier.

[…] Ce n’est pas notre ascendance biologique qui nous constitue en communauté de citoyens. C’est, pour reprendre Ernest Renan, ce ‘plébiscite de tous les jours’ qui fait que nous acceptons d’être ensemble et aussi bien que nous pouvons le refuser.

Les archéologues ne sont pas seulement là pour fouiller le sol. Ils ont la belle et forte responsabilité d’expliquer à tous les résultats de leurs recherches et de chercher un sens et des clefs aux trajectoires des sociétés passées, à la façon dont elles ont pu vivre et s’organiser. Ils ont aussi la charge de dénoncer les manipulations de l’histoire. […] Cette communauté de ‘citoyens français’, en tant que nation, n’a cependant que deux siècles d’existence. Elle date de la révolution française et du romantisme, un espace-temps presque infime en regard des civilisations et des sociétés qui se sont succédées sur notre territoire depuis 1 500 000 ans, c’est à dire quelques 60 000 générations. […] Certes nous sommes français, mais nous sommes aussi européens. Ces 1500 millénaires de notre histoire ne sont pas séparables de notre continent tout entier. […] C’est le libre choix collectif qui fait qu’une communauté se fait ou se dissout, comme nous en avons vu de nombreuses s’effondrer au fil de l’histoire, surtout lorsque le pacte social était rompu et que le profit du travail collectif était trop inégalement réparti.

Nous n’avons pas besoin de mythes, nous avons besoin de savoir pourquoi nous vivons ensemble ; nous avons besoin de comprendre l’histoire du sol sur lequel nous vivons et, quels que soient les lieux où ont vécu naguère nos propres ancêtres biologiques, de connaître les impasses qui ont conduit à la catastrophe certaines des sociétés passées.

Le livre s’achève sur 20 pages d’appendices et de bibliographie.

Nous encourageons nos lecteurs à se procurer et à lire entièrement ce livre essentiel et facile à comprendre, écrit par un des plus grands archéologues français de l’ère moderne, afin de recadrer cette histoire de France enfin retrouvée.

La morale anarchiste ~ 1ère partie ~ (Pierre Kropotkine)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 16 mars 2017 by Résistance 71

 

Pierre Kropotkine (1889)

 

1ère partie

2ème partie

Réalisé par Jo de JBL1960, le PDF du texte entier:

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

I

L’histoire de la pensée humaine rappelle les oscillations du pendule, et ces oscillations durent déjà depuis des siècles. Après une longue période de sommeil arrive un moment de réveil. Alors la pensée s’affranchit des chaînes dont tous les intéressés — gouvernants, hommes de loi, clergé — l’avaient soigneusement entortillée. Elle les brise. Elle soumet à une critique sévère tout ce qu’on lui avait enseigné et met à nu le vide des préjugés religieux, politiques, légaux et sociaux, au sein desquels elle avait végété. Elle lance la recherche dans des voies inconnues, enrichit notre savoir de découvertes imprévues ; elle crée des sciences nouvelles.

Mais l’ennemi invétéré de la pensée — le gouvernant, l’homme de loi, le religieux — se relèvent bientôt de la défaite. Ils rassemblent peu à peu leurs forces disséminées ; ils rajeunissent leur foi et leurs codes en les adaptant à quelques besoins nouveaux. Et profitant de ce servilisme du caractère et de la pensée qu’ils avaient si bien cultivé eux-mêmes, profitant de la désorganisation momentanée de la société, exploitant le besoin de repos des uns, la soif de s’enrichir des autres, les espérances trompées des troisièmes — surtout les espérances trompées — ils se remettent doucement à leur œuvre en s’emparant d’abord de l’enfance par l’éducation.

L’esprit de l’enfant est faible, il est si facile de le soumettre par la terreur ; c’est ce qu’ils font. Ils le rendent craintif, et alors ils lui parlent des tourments de l’enfer ; ils font miroiter devant lui les souffrances de l’âme damnée, la vengeance d’un dieu implacable. Un moment après, ils lui parleront des horreurs de la Révolution, ils exploiteront un excès des révolutionnaires pour faire de l’enfant « un ami de l’ordre ». Le religieux l’habituera à l’idée de loi pour le faire mieux obéir à ce qu’il appellera la loi divine, et l’avocat lui parlera de loi divine pour le faire mieux obéir à la loi du code. Et la pensée de la génération suivante prendra ce pli religieux, ce pli autoritaire et servile en même temps — autorité et servilisme marchent toujours la main dans la main — cette habitude de soumission que nous ne connaissons que trop chez nos contemporains.

Pendant ces périodes de sommeil, on discute rarement les questions de morale. Les pratiques religieuses, l’hypocrisie judiciaire en tiennent lieu. On ne critique pas, on se laisse mener par l’habitude, par l’indifférence. On ne se passionne ni pour ni contre la morale établie. On fait ce que l’on peut pour accommoder extérieurement ses actes à ce que l’on dit professer. Et le niveau moral de la société tombe de plus en plus. On arrive à la morale des Romains de la décadence, de l’ancien régime, de la fin du régime bourgeois.

Tout ce qu’il y avait de bon, de grand, de généreux, d’indépendant chez l’homme s’émousse peu à peu, se rouille comme un couteau resté sans usage. Le mensonge devient vertu ; la platitude, un devoir. S’enrichir, jouir du moment, épuiser son intelligence, son ardeur, son énergie, n’importe comment, devient le mot d’ordre des classes aisées, aussi bien que de la multitude des pauvres gens dont l’idéal est de paraître bourgeois. Alors la dépravation des gouvernants — du juge, du clergé et des classes plus ou moins aisées — devient si révoltante que l’autre oscillation du pendule commence.

La jeunesse s’affranchit peu à peu, elle jette les préjugés par-dessus bord, la critique revient. La pensée se réveille, chez quelques-uns d’abord ; mais insensiblement le réveil gagne le grand nombre. La poussée se fait, la révolution surgit.

Et chaque fois, la question de la morale revient sur le tapis. — « Pourquoi suivrais-je les principes de cette morale hypocrite ? » se demande le cerveau qui s’affranchit des terreurs religieuses. — « Pourquoi n’importe quelle morale serait-elle obligatoire ? ».

On cherche alors à se rendre compte de ce sentiment moral que l’on rencontre à chaque pas, sans l’avoir encore expliqué, et que l’on n’expliquera jamais tant qu’on le croira un privilège de la nature humaine, tant qu’on ne descendra pas jusqu’aux animaux, aux plantes, aux rochers pour le comprendre. On cherche cependant à se l’expliquer selon la science du moment.

Et — faut-il le dire ? — plus on sape les bases de la morale établie, ou plutôt de l’hypocrisie qui en tient lieu — plus le niveau moral se relève dans la société. C’est à ces époques surtout, précisément quand on le critique et le nie, que le sentiment moral fait les progrès les plus rapides ; c’est alors qu’il croît, s’élève, se raffine.

On l’a vu au dix-huitième siècle. Dès 1723, Mandeville, l’auteur anonyme qui scandalisa l’Angleterre par sa « Fable des Abeilles » et les commentaires qu’il y ajouta, attaquait en face l’hypocrisie sociale connue sous le nom de morale. Il montrait comment les coutumes soi-disant morales ne sont qu’un masque hypocrite ; comment les passions, que l’on croit maîtriser par le code de morale courante, prennent au contraire une direction d’autant plus mauvaise, à cause des restrictions mêmes de ce code. Comme Fourier le fit plus tard, il demandait place libre aux passions, sans quoi elles dégénèrent en autant de vices ; et, payant en cela un tribut au manque de connaissances zoologiques de son temps, c’est-à-dire oubliant la morale des animaux, il expliquait l’origine des idées morales de l’humanité par la flatterie intéressée des parents et des classes dirigeantes.

On connaît la critique vigoureuse des idées morales faites plus tard par les philosophes écossais et les encyclopédistes. On connaît les anarchistes de 1793 et l’on sait chez qui l’on trouve le plus haut développement du sentiment moral : chez les légistes, les patriotes, les jacobins qui chantaient l’obligation et la sanction morale par l’Être suprême, ou chez les athéistes hébertistes qui niaient, comme l’a fait récemment Guyau, et l’obligation et la sanction de la morale.

« Pourquoi serai-je moral ? » Voilà donc la question que se posèrent les rationalistes du douzième siècle, les philosophes du seizième siècle, les philosophes et les révolutionnaires du dix-huitième siècle. Plus tard, cette question revint de nouveau chez les utilitariens anglais (Bentham et Mill), chez les matérialistes allemands tels que Büchner, chez les nihilistes russes des années 1860-70, chez ce jeune fondateur de l’éthique anarchiste (la science de la morale des sociétés) — Guyau — mort malheureusement trop tôt ; voilà, enfin, la question que se posent en ce moment les jeunes anarchistes français.

Pourquoi, en effet ?

Il y a trente ans, cette même question passionna la jeunesse russe. — « Je serai immoral », venait dire un jeune nihiliste à son ami, traduisant en un acte quelconque les pensées qui le tourmentaient. — « Je serai immoral et pourquoi ne le serai-je pas ? »

— « Parce que la Bible le veut ? Mais la Bible n’est qu’une collection de traditions babyloniennes et judaïques — traditions collectionnées comme le furent les chants d’Homère ou comme on le fait encore pour les chants basques ou les légendes mongoles ! Dois-je donc revenir à l’état d’esprit des peuples à demi barbares de l’Orient ?

« Le serai-je parce que Kant me parle d’un catégorique impératif, d’un ordre mystérieux qui me vient du fond de moi-même et qui m’ordonne d’être moral ? Mais pourquoi ce « catégorique impératif » aurait-il plus de droits sur mes actes que cet autre impératif qui, de temps en temps, me donnera l’ordre de me soûler ? Un mot, rien qu’un mot, tout comme celui de Providence ou de Destin, inventé pour couvrir notre ignorance !

— « Ou bien serai-je moral pour faire plaisir à Bentham qui veut me faire croire que je serai plus heureux si je me noie pour sauver un passant tombé dans la rivière que si je le regarde se noyer ?

— « Ou bien encore, parce que mon éducation est telle ? parce que ma mère m’a enseigné la morale ? Mais alors, devrai-je aussi m’agenouiller devant la peinture d’un christ ou d’une madone, respecter le roi ou l’empereur, m’incliner devant le juge que je sais être un coquin, seulement parce que ma mère — nos mères à nous tous — très bonnes, mais très ignorantes, nous ont enseigné un tas de bêtises ?

« Préjugés, comme tout le reste, je travaillerai à m’en défaire. S’il me répugne d’être immoral, je me forcerai de l’être, comme, adolescent, je me forçais à ne pas craindre l’obscurité, le cimetière, les fantômes et les morts, dont on m’avait inspiré la crainte. Je le ferai pour briser une arme exploitée par les religions ; je le ferai, enfin, ne serait-ce que pour protester contre l’hypocrisie que l’on prétend nous imposer au nom d’un mot, auquel on a donné le nom de moralité. »

Voilà le raisonnement que la jeunesse russe se faisait au moment où elle rompait avec les préjugés du « vieux monde « et arborait ce drapeau du nihilisme, ou plutôt de la philosophie anarchiste : « Ne se courber devant aucune autorité, si respectée qu’elle soit ; n’accepter aucun principe, tant qu’il n’est pas établi par la raison. »

Faut-il ajouter qu’après avoir jeté au panier l’enseignement moral de leurs pères et brûlé tous les systèmes de morale, la jeunesse nihiliste a développé dans son sein un noyau de coutumes morales, infiniment supérieures à tout ce que leurs pères avaient jamais pratiqué sous la tutelle de l’Évangile, de la « conscience », du « catégorique impératif », ou de « l’intérêt bien compris » des utilitaires ?

Mais avant de répondre à cette question : « Pourquoi serais-je moral ? », voyons d’abord si la question est bien posée ; analysons les motifs des actes humains.

II

Lorsque nos aïeux voulaient se rendre compte de ce qui pousse l’homme à agir d’une façon ou d’une autre, ils y arrivaient d’une façon bien simple. On peut voir jusqu’à présent les images catholiques qui représentent leur explication. Un homme marche à travers champs et, sans s’en douter le moins du monde, il porte le diable sur son épaule gauche et un ange sur son épaule droite. Le diable le pousse à faire le mal, l’ange cherche à l’en retenir. Et si l’ange a eu le dessus, et l’homme est resté vertueux, trois autres anges s’emparent de lui et l’emportent vers les cieux. Tout s’explique ainsi à merveille.

Nos vieilles bonnes d’enfants, bien renseignées sur ce chapitre, vous diront qu’il ne faut jamais mettre un enfant au lit sans déboutonner le col de sa chemise. Il faut laisser ouverte, à la base du cou, une place bien chaude, où l’ange gardien puisse se capitonner. Sans cela, le diable tourmenterait l’enfant jusque dans son sommeil.

Ces conceptions naïves s’en vont. Mais si les vieux mots disparaissent, l’essence reste toujours la même.

La gent éduquée ne croit plus au diable ; mais, comme ses idées ne sont pas plus rationnelles que celles de nos bonnes d’enfants, elle déguise le diable et l’ange sous un verbiage scolastique, honoré du nom de philosophie. Au lieu de « diable », on dira aujourd’hui « la chair, les passions ». « L’ange » sera remplacé par les mots « conscience » ou « âme ». — « reflet de la pensée d’un Dieu créateur » ou du « grand architecte », — comme disent les francs-maçons. Mais les actes de l’homme sont toujours représentés comme le résultat d’une lutte entre deux éléments hostiles. Et toujours l’homme est considéré d’autant plus vertueux que l’un de ces deux éléments — l’âme ou la conscience — aura remporté plus de victoires sur l’autre élément — la chair ou les passions.

On comprend facilement l’étonnement de nos grands-pères lorsque les philosophes anglais, et plus tard les encyclopédistes, vinrent affirmer, contrairement à ces conceptions primitives, que le diable et l’ange n’ont rien à voir dans les actions humaines, mais que toutes les actions de l’homme, bonnes ou mauvaises, utiles ou nuisibles, dérivent d’un seul motif : la recherche du plaisir.

Toute la confrérie religieuse et surtout la tribu nombreuse des pharisiens crièrent à l’immoralité. On couvrit les penseurs d’invectives, on les excommunia. Et lorsque plus tard, dans le courant de notre siècle, les mêmes idées furent reprises par Bentham, John Stuart Mill, Tchernychevsky, et tant d’autres, et que ces penseurs vinrent affirmer et prouver que l’égoïsme ou la recherche du plaisir est le vrai motif de toutes nos actions, les malédictions redoublèrent. On fit contre leurs livres la conspiration du silence, on en traita les auteurs d’ignares.

Et cependant, que peut-il y avoir de plus vrai que cette affirmation ?

Voilà un homme qui enlève le dernier morceau de pain à l’enfant. Tout le monde s’accorde à dire qu’il est un affreux égoïste, qu’il est guidé exclusivement par l’amour de soi-même.

Mais voici un autre homme, que l’on s’accorde à reconnaître vertueux. Il partage son dernier morceau de pain avec celui qui a faim, il ôte son vêtement pour le donner à celui qui a froid. Et les moralistes, parlant toujours le jargon religieux, s’empressent de dire que cet homme pousse l’amour du prochain jusqu’à l’abnégation de soi-même, qu’il obéit à une passion tout autre que celle de l’égoïste.

Et cependant, en y réfléchissant un peu, on découvre bien vite que, si différentes que soient les deux actions comme résultat pour l’humanité, le mobile a toujours été le même. C’est la recherche du plaisir.

Si l’homme qui donne sa dernière chemise n’y trouvait pas du plaisir, il ne le ferait pas. S’il trouvait plaisir à enlever le pain à l’enfant, il le ferait ; mais cela le répugne, il trouve plaisir à donner son pain ; et il le donne.

S’il n’y avait pas inconvénient à créer de la confusion, en employant des mots qui ont une signification établie pour leur donner un sens nouveau, on dirait que l’un et l’autre agissent sous l’impulsion de leur égoïsme. D’aucuns l’ont dit réellement, afin de mieux faire ressortir la pensée, de préciser l’idée en la présentant sous une forme qui frappe l’imagination — et de détruire en même temps la légende qui consiste à dire que ces deux actes ont deux motifs différents — ils ont le même motif de rechercher le plaisir, ou bien d’éviter une peine, ce qui revient au même.

Prenez le dernier des coquins : un Thiers, qui massacre trente-cinq mille Parisiens ; prenez l’assassin qui égorge toute une famille pour se vautrer dans la débauche. Ils le font, parce que, en ce moment, le désir de gloire, ou bien celui de l’argent, priment chez eux tous les autres désirs : la pitié, la compassion même, sont éteintes en ce moment par cet autre désir, cette autre soif. Ils agissent presque en automates, pour satisfaire un besoin de leur nature.

Ou bien, laissant de côté les fortes passions, prenez l’homme petit, qui trompe ses amis, qui ment à chaque pas, soit pour soutirer à quelqu’un la valeur d’une chose, soit par vantardise, soit par ruse. Prenez le bourgeois qui vole sou à sou ses ouvriers pour acheter une parure à sa femme ou à sa maîtresse. Prenez n’importe quel petit coquin. Celui-là encore ne fait qu’obéir à un penchant : il cherche la satisfaction d’un besoin, il cherche à éviter ce qui, pour lui, serait une peine.

On a presque honte de comparer ce petit coquin à quelqu’un qui sacrifie toute son existence pour la libération des opprimés, et monte à l’échafaud, comme une nihiliste russe, tant les résultats de ces deux existences sont différents pour l’humanité ; tant nous nous sentons attirés vers l’un et repoussés par l’autre.

Et cependant, si vous parliez à ce martyr, à la femme que l’on va pendre, lors même qu’elle va monter à l’échafaud, elle vous dirait qu’elle ne donnerait ni sa vie de bête traquée par les chiens du tsar, ni sa mort, en échange de la vie du petit coquin qui vit de sous volés aux travailleurs. Dans son existence, dans la lutte contre les monstres puissants, elle trouve ses plus hautes jouissances. Tout le reste, en dehors de cette lutte, toutes les petites joies du bourgeois et ses petites misères lui semblent si mesquines, si ennuyeuses, si tristes ! — « Vous ne vivez pas, vous végétez, répondrait-elle ; moi, j’ai vécu ! »

Nous parlons évidemment des actes réfléchis, conscients de l’homme, en nous réservant de parler plus tard de cette immense série d’actes inconscients, presque machinaux, qui remplissent une part si immense de notre vie. Eh bien ! dans ses actes conscients ou réfléchis, l’homme recherche toujours ce qui lui fait plaisir.

Un tel se soûle et se réduit chaque jour à l’état de brute, parce qu’il cherche dans le vin l’excitation nerveuse qu’il ne trouve pas dans son système nerveux. Tel autre ne se soûle pas, il renonce au vin, lors même qu’il y trouve plaisir, pour conserver la fraîcheur de la pensée et la plénitude de ses forces, afin de pouvoir goûter d’autres plaisirs qu’il préfère à ceux du vin. Mais, que fait-il, sinon agir comme le gourmet qui, après avoir parcouru le menu d’un grand dîner, renonce à un plat qu’il aime cependant, pour se gorger d’un autre plat qu’il lui préfère ?

Quoi qu’il fasse, l’homme recherche toujours un plaisir, ou bien il évite une peine.

Lorsqu’une femme se prive du dernier morceau de pain pour le donner au premier venu, lorsqu’elle ôte sa dernière loque pour en couvrir une autre femme qui a froid, et grelotte elle-même sur le pont du navire, elle le fait parce qu’elle souffrirait infiniment plus de voir un homme qui a faim ou une femme qui a froid, que de grelotter elle- même ou de souffrir elle-même de faim. Elle évite une peine, dont ceux-là seuls qui l’ont sentie eux-mêmes peuvent apprécier l’intensité.

Quand cet Australien, cité par Guyau, dépérit à l’idée qu’il n’a pas encore vengé la mort de son parent ; quand il s’étiole, rongé par la conscience de sa lâcheté, et ne revient à la vie qu’après avoir accompli l’acte de vengeance, il fait un acte, parfois héroïque, pour se débarrasser d’un sentiment qui l’obsède, pour reconquérir la paix intérieure qui est le suprême plaisir.

Quand une troupe de singes a vu l’un des siens tomber sous la balle du chasseur, et vient assiéger sa tente pour lui réclamer le cadavre, malgré les menaces du fusil ; lorsque enfin le vieux de la bande entre carrément, menace d’abord le chasseur, le supplie ensuite et le force enfin par ses lamentations à lui restituer le cadavre, et que la troupe l’emporte avec gémissements dans la forêt, les singes obéissent à un sentiment de condoléances plus fort que toutes les considérations de sécurité personnelle. Ce sentiment prime en eux tous les autres. La vie même perd pour eux ses attraits, tant qu’ils ne se sont pas assurés qu’ils ne peuvent plus ramener leur camarade à la vie. Ce sentiment devient si oppressif que les pauvres bêtes risquent tout pour s’en débarrasser.

Lorsque les fourmis se jettent par milliers dans les flammes d’une fourmilière que cette bête méchante, l’homme, a allumée, et périssent par centaines pour sauver leurs larves, elles obéissent encore à un besoin, celui de sauver leur progéniture. Elles risquent tout pour avoir le plaisir d’emporter ces larves qu’elles ont élevées avec plus de soins que mainte bourgeoise n’a élevé ses enfants.

Enfin, lorsqu’un infusoire évite un rayon trop fort de chaleur, et va rechercher un rayon tiède, ou lorsqu’une plante tourne ses fleurs vers le soleil, ou referme ses feuilles à l’approche de la nuit, — ces êtres obéissent encore au besoin d’éviter la peine et de rechercher le plaisir — tout comme la fourmi, le singe, l’Australien, le martyr chrétien ou le martyr anarchiste.

Rechercher le plaisir, éviter la peine, c’est le fait général (d’autres diraient la loi) du monde organique. C’est l’essence même de la vie.

Sans cette recherche de l’agréable, la vie même serait impossible. L’organisme se désagrégerait, la vie cesserait.

Ainsi, quelle que soit l’action de l’homme, quelle que soit sa ligne de conduite, il le fait toujours pour obéir à un besoin de sa nature. L’acte le plus répugnant, comme l’acte indifférent ou le plus attrayant, sont tous également dictés par un besoin de l’individu. En agissant d’une manière ou d’une autre, l’individu agit ainsi parce qu’il y trouve un plaisir, parce qu’il évite de cette manière ou croit éviter une peine.

Voilà un fait parfaitement établi ; voilà l’essence de ce que l’on a appelé la théorie de l’égoïsme.

Eh bien, sommes-nous plus avancés après être arrives à cette conclusion générale ?

— Oui, certes, nous le sommes. Nous avons conquis une vérité et détruit un préjugé qui est la racine de tous les préjugés. Toute la philosophie matérialiste, dans ses rapports avec l’homme, est dans cette conclusion. Mais, s’ensuit-il que tous les actes de l’individu soient indifférents, ainsi qu’on s’est empressé d’en conclure ? — C’est ce que nous allons voir.

III

Nous avons vu que les actions de l’homme, réfléchies ou conscientes, — plus tard nous parlerons des habitudes inconscientes — ont toutes la même origine. Celles que l’on appelle vertueuses et celles que l’on dénomme vicieuses, les grands dévouements comme les petites escroqueries, les actes attrayants aussi bien que les actes répulsifs dérivent tous de la même source. Tous sont faits pour répondre à un besoin de la nature de l’individu. Tous ont pour but la recherche du plaisir, le désir d’éviter une peine.

Nous l’avons vu dans le chapitre précédent qui n’est qu’un résumé très succinct d’une masse de faits qui pourraient être cités à l’appui.

On comprend que cette explication fasse pousser des cris à ceux qui sont encore imbus de principes religieux. Elle ne laisse pas de place au surnaturel ; elle abandonne l’idée de l’âme immortelle. Si l’homme n’agit toujours qu’en obéissant aux besoins de sa nature, s’il n’est, pour ainsi dire, qu’un « automate conscient », que devient l’âme immortelle ? que devient l’immortalité, —— ce dernier refuge de ceux qui n’ont connu que peu de plaisirs et trop de souffrances et qui rêvent de trouver une compensation dans l’autre monde ?

On comprend que, grandis dans les préjugés, peu confiants dans la science qui les a si souvent trompés, guidés par le sentiment plutôt que par la pensée, ils repoussent une explication qui leur ôte le dernier espoir.

Mais que dire de ces révolutionnaires qui, depuis le siècle passé jusqu’à nos jours, chaque fois qu’ils entendent pour la première fois une explication naturelle des actions humaines (la théorie de l’égoïsme si l’on veut) s’empressent d’en tirer la même conclusion que le jeune nihiliste dont nous parlions au début et qui s’empressent de crier : « À bas la morale ! »

Que dire de ceux qui après s’être persuadés que l’homme n’agit d’une manière ou d’une autre que pour répondre à un besoin de sa nature, s’empressent d’en conclure que tous les actes sont indifférents ; qu’il n’y a plus ni bien, ni mal ; que sauver, au risque de sa vie, un homme qui se noie, ou le noyer pour s’emparer de sa montre, sont deux actes qui se valent ; que le martyr mourant sur l’échafaud pour avoir travaillé à affranchir l’humanité, et le petit coquin volant ses camarades, se valent l’un et l’autre — puisque tous les deux cherchent à se procurer un plaisir ?

Si encore ils ajoutaient qu’il ne doit y avoir ni bonne ni mauvaise odeur ; ni parfum de la rose ni puanteur de l’assa fœtida, parce que l’un et l’autre ne sont que des vibrations de molécules ; qu’il n’y a ni bon ni mauvais goût parce que l’amertume de la quinine et la douceur d’une goyave ne sont encore que des vibrations moléculaires ; qu’il n’y a ni beauté ni laideur physiques, ni intelligences ni imbécillité, parce que beauté et laideur, intelligence ou imbécillité ne sont encore que des résultats de vibrations chimiques et physiques s’opérant dans les cellules de l’organisme ; s’ils ajoutaient cela, on pourrait encore dire qu’ils radotent, mais qu’ils ont, au moins, la logique du fou.

Mais puisqu’ils ne le disent pas, — que pouvons-nous en conclure ?

Notre réponse est simple. Mandeville qui raisonnait de cette façon en 1723 dans la « Fable des Abeilles », le nihiliste russe des années 1868-70, tel anarchiste parisien de nos jours raisonnent ainsi parce que, sans s’en rendre compte, ils restent toujours embourbés dans les préjuges de leur éducation chrétienne. Si athéistes, si matérialistes ou si anarchistes qu’ils se croient, ils raisonnent exactement comme raisonnaient les pères de l’Église ou les fondateurs du bouddhisme.

Ces bons vieux nous disaient en effet : « L’acte sera bon s’il représente une victoire de l’âme sur la chair ; il sera mauvais si c’est la chair qui a pris le dessus sur l’âme ; il sera indifférent si ce n’est ni l’un ni l’autre. Il n’y a que cela pour juger si l’acte est bon ou mauvais. » Et nos jeunes amis de répéter après les pères chrétiens et bouddhistes : « Il n’y a que cela pour juger si l’acte est bon ou mauvais. »

Les pères de l’Église disaient : « Voyez les bêtes ; elles n’ont pas d’âme immortelle : leurs actes sont simplement faits pour répondre à un des besoins de la nature ; c’est pourquoi il ne peut y avoir chez les bêtes ni bons ni mauvais actes ; tous sont indifférents ; et c’est pourquoi il n’y aura pour les bêtes ni paradis ni enfer — ni récompense ni châtiment. » Et nos jeunes amis de reprendre le refrain de saint Augustin et de saint Çakyamouni et de dire : « L’homme n’est qu’une bête, ses actes sont simplement faits pour répondre à un besoin de sa nature ; c’est pourquoi il ne peut y avoir pour l’homme ni bons ni mauvais actes. Ils sont tous indifférents. »

C’est toujours cette maudite idée de punition et de châtiment qui se met en travers de la raison ; c’est toujours cet héritage absurde de l’enseignement religieux professant qu’un acte est bon s’il vient d’une inspiration surnaturelle et indifférent si l’origine surnaturelle lui manque. C’est encore et toujours, chez ceux mêmes qui en rient le plus fort, l’idée de l’ange sur l’épaule droite et du diable sur l’épaule gauche. « Chassez le diable et l’ange et je ne saurai plus vous dire si tel acte est bon ou mauvais, car je ne connais pas d’autre raison pour le juger. »

Le curé est toujours là, avec son diable et son ange et tout le vernis matérialiste ne suffit pas pour le cacher. Et, ce qui est pire encore, le juge, avec ses distribution de fouet aux uns et ses récompenses civiques pour les autres, est toujours là, et les principes mêmes de l’anarchie ne suffisent pas pour déraciner l’idée de punition et de récompense.

Eh bien, nous ne voulons ni du curé ni du juge. Et nous disons simplement : « L’assa fœtida pue, le serpent me mord, le menteur me trompe ? La plante, le reptile et l’homme, tous trois, obéissent à un besoin de la nature. Soit ! Eh bien, moi, j’obéis aussi à un besoin de ma nature en haïssant la plante qui pue, la bête qui tue par son venin et l’homme qui est encore plus venimeux que la bête. Et j’agirai en conséquence, sans m’adresser pour cela ni au diable, que je ne connais d’ailleurs pas, ni au juge que je déteste bien plus encore que le serpent. Moi, et tous ceux qui partagent mes antipathies, nous obéissons aussi à un besoin de notre nature. Et nous verrons lequel des deux a pour lui la raison et, partant, la force. »

C’est ce que nous allons voir, et par cela même nous verrons que si les saint Augustin n’avaient pas d’autre base pour distinguer entre le bien et mal, le monde animal en a une autre bien plus efficace. Le monde animal en général, depuis l’insecte jusqu’à l’homme, sait parfaitement ce qui est bien et ce qui est mal, sans consulter pour cela ni la bible ni la philosophie. Et s’il en est ainsi, la cause en est encore dans les besoins de leur nature : dans la préservation de la race et, partant, dans la plus grande somme possible de bonheur pour chaque individu.

IV

Pour distinguer entre ce qui est bien et ce qui est mal, les théologiens mosaïques, bouddhistes, chrétiens et musulmans avaient recours à l’inspiration divine. Ils voyaient que l’homme, qu’il soit sauvage ou civilisé, illettré ou savant, pervers ou bon et honnête, sait toujours s’il agit bien ou s’il agit mal, et le sait surtout quand il agit mal ; mais, ne trouvant pas d’explication à ce fait général, ils y ont vu une inspiration divine. Les philosophes métaphysiciens nous ont parlé à leur tour de conscience, d’impératif mystique, ce qui d’ailleurs n’était qu’un changement de mots.

Mais, ni les uns ni les autres n’ont su constater ce fait si simple et si frappant que les animaux vivant en société savent aussi distinguer entre le bien et le mal, tout à fait comme l’homme. Et, ce qui est plus que leurs conceptions sur le bien et le mal sont absolument du même genre que celles de l’homme. Chez les représentants les mieux développés de chaque classe séparée — poissons, insectes, oiseaux, mammifères — elles sont même identiques.

Les penseurs du dix-huitième siècle l’avaient bien remarqué, mais on l’a oublié depuis, et c’est à nous qu’il revient maintenant de faire ressortir toute l’importance de ce fait.

Forel, cet observateur inimitable des fourmis, a démontré par une masse d’observations et de faits, que lorsqu’une fourmi, qui a bien rempli de miel son jabot, rencontre d’autres fourmis au ventre vide, celles-ci lui demandent immédiatement à manger. Et parmi ces petits insectes, c’est un devoir pour la fourmi rassasiée de dégorger le miel, afin que les amis qui ont faim puissent s’en rassasier à leur tour. Demandez aux fourmis s’il serait bien de refuser la nourriture aux autres fourmis de la même fourmilière quand on a eu sa part ? Elles vous répondront par des actes qu’il est impossible de ne pas comprendre, que ce serait très mal. Une fourmi aussi égoïste serait traitée plus durement que des ennemis d’une autre espèce. Si cela arrivait pendant un combat entre deux espèces différentes, on abandonnerait la lutte pour s’acharner contre cette égoïste. Ce fait est démontré par des expériences qui ne laissent aucun doute.

Ou bien, demandez aux moineaux qui habitent votre jardin s’il est bien de ne pas avertir toute la petite société que vous avez jeté quelques miettes de pain dans le jardin, afin que tous puissent participer au repas. Demandez-leur si tel friquet a bien agi en volant au nid de son voisin les brins de paille que celui-ci avait ramassés et que le pillard ne veut pas se donner la peine de ramasser lui-même. Et les moineaux vous répondront que c’est très mal, en se jetant tous sur le voleur et en le poursuivant à coups de bec.

Demandez encore aux marmottes si c’est bien de refuser l’accès de son magasin souterrain aux autres marmottes de la même colonie, et elles vous répondront que c’est très mal, en faisant toute sorte de chicanes à l’avare.

Demandez enfin à l’homme primitif, au Tchoukche, par exemple, si c’est bien de prendre à manger dans la tente d’un des membres de la tribu en son absence. Et il vous répondra que si l’homme pouvait lui-même se procurer sa nourriture, c’eût été très mal. Mais s’il était fatigué ou dans le besoin, il devait prendre la nourriture là où il la trouvait ; mais que, dans ce cas, il eût bien fait de laisser son bonnet ou son couteau, ou bien même un bout de ficelle avec un nœud, afin que le chasseur absent puisse savoir en rentrant qu’il a eu la visite d’un ami et non d’un maraudeur. Cette précaution lui eût évité les soucis que lui donnerait la présence possible d’un maraudeur aux environs de sa tente.

Des milliers de faits semblables pourraient être cités ; des livres entiers pourraient être écrits pour montrer combien les conceptions du bien et du mal sont identiques chez l’homme et chez les animaux.

La fourmi, l’oiseau, la marmotte et le Tchouktche sauvage n’ont lu ni Kant ni les saints Pères, ni même Moïse. Et cependant, tous ont la même idée du bien et du mal. Et si vous réfléchissez un moment sur ce qu’il y a au fond de cette idée, vous verrez sur-le-champ que ce qui est réputé bon chez les fourmis, les marmottes et les moralistes chrétiens ou athées, c’est ce qui est utile pour la préservation de la race — et ce qui est réputé mauvais, c’est ce qui lui est nuisible. Non pas pour l’individu, comme disaient Bentham et Mill, mais bel et bien pour la race entière.

L’idée du bien et du mal n’a ainsi rien à voir avec la religion ou la conscience mystérieuse : c’est un besoin naturel des races animales. Et quand les fondateurs des religions, les philosophes et les moralistes nous parlent d’entités divines ou métaphysiques, ils ne font que ressasser ce que chaque fourmi, chaque moineau pratiquent dans leurs petites sociétés :

Est-ce utile à la société ? Alors c’est bon. — Est-ce nuisible ? Alors c’est mauvais.

Cette idée peut être très rétrécie chez les animaux inférieurs, ou bien elle s’élargit chez les animaux les plus avancés, mais son essence reste toujours la même.

Chez les fourmis, elle ne sort pas de la fourmilière. Toutes les coutumes sociables, toutes les règles de bienséance ne sont applicables qu’aux individus de la même fourmilière. Il faut dégorger la nourriture aux membres de la fourmilière — jamais aux autres. Une fourmilière ne fera pas une seule famille avec une autre fourmilière, à moins de circonstances exceptionnelles, telle que la détresse commune à toutes les deux. De même les moineaux du Luxembourg, tout en se supportant mutuellement d’une manière frappante, feront une guerre acharnée à un moineau du square Monge qui oserait s’aventurer au Luxembourg. Et le Tchouktche considérera un Tchouktche d’une autre tribu comme un personnage auquel les usages de la tribu ne s’appliquent pas. Il est même permis de lui vendre (vendre, c’est toujours plus ou moins voler l’acheteur : sur les deux, il y en a toujours un de dupe), tandis que ce serait un crime de vendre aux membres de sa tribu : à ceux-ci on donne sans jamais compter. Et l’homme civilisé, comprenant enfin les rapports intimes, quoique imperceptibles au premier coup d’œil, entre lui et le dernier des Papouas, étendra ses principes de solidarité sur toute l’espèce humaine et même sur les animaux. L’idée s’élargit, mais le fond reste toujours le même.

D’autre part, la conception du bien et du mal varie selon le degré d’intelligence ou de connaissance acquises. Elle n’a rien d’immuable.

L’homme primitif pouvait trouver très bon, c’est-à-dire très utile à la race, de manger ses vieux parents quand ils devenaient une charge (très lourde au fond) pour la communauté. Il pouvait aussi trouver bon — c’est-à-dire toujours utile pour la communauté — de tuer ses enfants nouveau-nés et de n’en garder que deux ou trois par famille afin que la mère pût les allaiter jusqu’à l’âge de trois ans et leur prodiguer sa tendresse.

Aujourd’hui, les idées ont changé ; mais les moyens de subsistance ne sont plus ce qu’ils étaient dans l’âge de pierre. L’homme civilisé n’est pas dans la position de la famille sauvage qui avait à choisir entre deux maux : ou bien manger les vieux parents, ou bien se nourrir tous insuffisamment et bientôt se trouver réduits à ne plus pouvoir nourrir ni les vieux parents ni la jeune famille. Il faut bien se transporter dans ces âges que nous pouvons à peine évoquer dans notre esprit, pour comprendre que, dans les circonstances d’alors, l’homme demi-sauvage pouvait raisonner assez juste.

Les raisonnements peuvent changer. L’appréciation de ce qui est utile ou nuisible à la race change, mais le fond reste immuable. Et si l’on voulait mettre toute cette philosophie du règne animal en une seule phrase, on verrait que fourmis, oiseaux, marmottes et hommes sont d’accord sur un point.

Les chrétiens disaient : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse à toi ». Et ils ajoutaient: « Sinon, tu seras expédié dans l’enfer ! »

La moralité qui se dégage de l’observation de tout l’ensemble du règne animal, supérieure de beaucoup à la précédente, peut se résumer ainsi : « Fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent dans les mêmes circonstances. »

Et elle ajoute :

« Remarque bien que ce n’est qu’un conseil ; mais ce conseil est le fruit d’une longue expérience de la vie des animaux en sociétés et chez l’immense masse des animaux vivant en sociétés, l’homme y compris, agir selon ce principe a passé à l’état d’habitude. Sans cela, d’ailleurs, aucune société ne pourrait exister, aucune race ne pourrait vaincre les obstacles naturels contre lesquels elle a à lutter. »

Ce principe si simple est-il bien ce qui se dégage de l’observation des animaux sociables et des sociétés humaines ? Est-il applicable ? Et comment ce principe passe-t-il à l’état d’habitude et se développe toujours ? C’est ce que nous allons voir maintenant.

V

L’idée du bien et du mal existe dans l’humanité. L’homme, quelque degré de développement intellectuel qu’il ait atteint, quelque obscurcies que soient ses idées par les préjugés et l’intérêt personnel, considère généralement comme bon ce qui est utile à la société dans laquelle il vit, et comme mauvais ce qui lui est nuisible.

Mais d’où vient cette conception, très souvent si vague qu’à peine pourrait-on la distinguer d’un sentiment ? Voilà des millions et des millions d’êtres humains qui jamais n’ont réfléchi à l’espèce humaine. Ils n’en connaissent, pour la plupart, que le clan où la famille, rarement la nation — et encore plus rarement l’humanité — comment se peut-il qu’ils puissent considérer comme bon ce qui est utile à l’espèce humaine, ou même arriver à un sentiment de solidarité avec leur clan, malgré leurs instincts étroitement égoïstes ?

Ce fait a beaucoup occupé les penseurs de tout temps. Il continue de les occuper, et il ne se passe pas d’année que des livres ne soient écrits sur ce sujet. À notre tour, nous allons donner notre vue des choses ; mais relevons en passant que si l’explication du fait peut varier, le fait lui-même n’en reste pas moins incontestable ; et lors même que notre explication ne serait pas encore la vraie, ou qu’elle ne serait pas complète, le fait, avec ses conséquences pour l’homme, resterait toujours. Nous pouvons ne pas nous expliquer entièrement l’origine des planètes qui roulent autour du soleil, — les planètes roulent néanmoins, et l’une nous emporte avec elle dans l’espace.

Nous avons déjà parlé de l’explication religieuse. Si l’homme distingue entre le bien et le mal, disent les hommes religieux, c’est que Dieu lui a inspiré cette idée. Utile ou nuisible, il n’a pas à discuter : il n’a qu’à obéir à l’idée de son créateur. Ne nous arrêtons pas à cette explication — fruit des terreurs et de l’ignorance du sauvage. Passons.

D’autres (comme Hobbes) ont cherché à l’expliquer par la loi. Ce serait la loi qui aurait développé chez l’homme le sentiment du juste et de l’injuste, du bien et du mal. Nos lecteurs apprécieront eux-mêmes cette explication. Ils savent que la loi a simplement utilisé les sentiments sociaux de l’homme pour lui glisser, avec des préceptes de morale qu’il acceptait, des ordres utiles à la minorité des exploiteurs, contre lesquels il se rebiffait. Elle a perverti le sentiment de justice au lieu de le développer. Donc, passons encore.

Ne nous arrêtons pas non plus à l’explication des utilitaires. Ils veulent que l’homme agisse moralement par intérêt personnel, et ils oublient ses sentiments de solidarité avec la race entière, qui existent, quelle que soit leur origine. Il y a déjà un peu de vrai dans leur explication. Mais ce n’est pas encore la vérité entière. Aussi, allons plus loin.

C’est encore, et toujours, aux penseurs du dix-huitième siècle qu’il appartient d’avoir deviné, en partie du moins, l’origine du sentiment moral.

Dans un livre superbe, autour duquel la prêtaille a fait le silence et qui est en effet peu connu de la plupart des penseurs, même antireligieux, Adam Smith a mis le doigt sur la vraie origine du sentiment moral. Il ne va pas le chercher dans des sentiments religieux ou mystiques, — il le trouve dans le simple sentiment de sympathie.

Vous voyez qu’un homme bat un enfant. Vous savez que l’enfant battu souffre. Votre imagination vous fait ressentir vous-même le mal qu’on lui inflige ; ou bien, ses pleurs, sa petite face souffrante vous le disent. Et si vous n’êtes pas un lâche, vous vous jetez sur l’homme qui bat l’enfant, vous arrachez celui-ci à la brute.

Cet exemple, à lui seul, explique presque tous les sentiments moraux. Plus votre imagination est puissante, mieux vous pourrez vous imaginer ce que sent un être que l’on fait souffrir ; et plus intense, plus délicat sera votre sentiment moral. Plus vous êtes entraîné à vous substituer à cet autre individu, et plus vous ressentirez le mal qu’on lui fait, l’injure qui lui a été adressée, l’injustice dont il a été victime — et plus vous serez poussé à agir pour empêcher le mal, l’injure ou l’injustice. Et plus vous serez habitué, par les circonstances, par ceux qui vous entourent, ou par l’intensité de votre propre pensée et de votre propre imagination à agir dans le sens où votre pensée et votre imagination vous poussent — plus ce sentiment moral grandira en vous, plus il deviendra habitude.

C’est là ce qu’Adam Smith développe avec un luxe d’exemples. Il était jeune lorsqu’il écrivit ce livre infiniment supérieur à son œuvre sénile, « L’Économie Politique ». Libre de tout préjugé religieux, il chercha l’explication morale dans un fait physique de la nature humaine, et c’est pourquoi pendant un siècle la prêtaille en soutane ou sans soutane a fait silence autour de ce livre.

La seule faute d’Adam Smith est de n’avoir pas compris que ce même sentiment de sympathie, passé à l’état d’habitude, existe chez les animaux tout aussi bien que chez l’homme.

N’en déplaise aux vulgarisateurs de Darwin, ignorant chez lui tout ce qu’il n’avait pas emprunté à Malthus, le sentiment de solidarité est le trait prédominant de la vie de tous les animaux qui vivent en sociétés. L’aigle dévore le moineau, le loup dévore les marmottes, mais les aigles et les loups s’aident entre eux pour chasser, et les moineaux et les marmottes se solidarisent si bien contre les animaux de proie que les maladroits seuls se laissent pincer. En toute société animale, la solidarité est une loi (un fait général) de la nature, infiniment plus importante que cette lutte pour l’existence dont les bourgeois nous chantent la vertu sur tous les refrains, afin de mieux nous abrutir.

Quand nous étudions le monde animal et que nous cherchons à nous rendre compte de la lutte pour l’existence soutenue par chaque être vivant contre les circonstances adverses et contre ses ennemis, nous constatons que plus le principe de solidarité égalitaire est développé dans une société animale et passé à l’état d’habitude, — plus elle a de chances de survivre et de sortir triomphante de la lutte contre les intempéries et contre ses ennemis. Mieux chaque membre de la société sent sa solidarité avec chaque autre membre de la société — mieux se développent, en eux tous, ces deux qualités qui sont les facteurs principaux de la victoire et de tout progrès — le courage d’une part, et d’autre part la libre initiative de l’individu. Et plus, au contraire, telle société animale ou tel petit groupe d’animaux perd ce sentiment de solidarité (ce qui arrive à la suite d’une misère exceptionnelle, ou bien à la suite d’une abondance exceptionnelle de nourriture), plus les deux autres facteurs du progrès — le courage et l’initiative individuelle — diminuent ; ils finissent par disparaître, et la société, tombée en décadence, succombe devant ses ennemis. Sans confiance mutuelle, point de lutte possible ; point de courage, point d’initiative, point de solidarité — et point de victoire ! C’est la défaite assurée.

Nous reviendrons un jour sur ce sujet et nous pourrons démontrer avec luxe de preuves comment, dans le monde animal et humain, la loi de l’appui mutuel est la loi du progrès, et comment l’appui mutuel, ainsi que le courage et l’initiative individuelle qui en découlent, assurent la victoire à l’espèce qui sait mieux les pratiquer. Pour le moment, il nous suffira de constater ce fait. Le lecteur comprendra lui-même toute son importance pour la question qui nous occupe.

Que l’on s’imagine maintenant ce sentiment de solidarité agissant à travers les millions d’âges qui se sont succédé depuis que les premières ébauches d’animaux ont apparu sur le globe. Que l’on s’imagine comment ce sentiment peu à peu devenait habitude et se transmettait par l’hérédité, depuis l’organisme microscopique le plus simple jusqu’à ses descendants, — les insectes, les reptiles, les mammifères et l’homme, — et l’on comprendra l’origine du sentiment moral qui est une nécessité pour l’animal, tout comme la nourriture ou l’organe destiné à la digérer.

Voilà, sans remonter encore plus haut (car ici il nous faudrait parler des animaux compliqués, issus de colonies de petits êtres extrêmement simples), l’origine du sentiment moral. Nous avons dû être extrêmement court pour faire rentrer cette grande question dans l’espace de quelques petites pages, mais cela suffit déjà pour voir qu’il n’y a là rien de mystique ni de sentimental. Sans cette solidarité de l’individu avec l’espèce, le règne animal ne se serait jamais développé ni perfectionné. L’être le plus avancé sur la terre serait encore un de ces petits grumeaux qui nagent dans les eaux et qui s’aperçoivent à peine au microscope. Existerait-il même, car les premières agrégations de cellules ne sont-elles pas déjà un fait d’association dans la lutte ?

A suivre...

Résistance au colonialisme: Résurgence de l’esprit des peuples dans la connexion avec la terre… (Taiaiake Alfred)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, canada USA états coloniaux, colonialisme, démocratie participative, documentaire, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 15 mars 2017 by Résistance 71

A quelqu’un qui lui demandait ce qu’il pensait de la culture occidentale, Gandhi répondit: “C’est une bonne idée !”

~ Résistance 71 ~

“Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir et le larbinisme…”
~ Aimé Césaire ~

“Pour l’Africain en particulier, la société blanche a brisé son ancien monde sans lui en donner un nouveau. Elle a détruit ses bases tribales traditionnelles de son existence et barre la route de l’avenir après avoir fermé la route du passé.”
~ Frantz Fanon ~

“La terre et l’esprit [Geist] sont donc la solution du socialisme… Les socialistes ne peuvent en aucune manière éviter le combat contre la propriété foncière. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire !”~ Gustav Landauer ~

 A lire: « La Grande Loi du Changement », Taiaiake Alfred

 

Le grand désapprentissage

 

Taiaiake Alfred (Ph.D)

Professeur de Sciences Politiques (chaire de gouvernance indigène) à l’université de Victoria, Colombie Britannique, Canada. Le professeur Alfred est membre de la nation Mohawk (Kahnawake, clan de l’ours)

 

Février 2017

  

Source:

https://taiaiake.net/2017/02/28/the-great-unlearning/

 

Transcription d’une conférence donnée à l’université de Melbourne, Australie fin 2015

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Depuis le départ, les nouveaux venus de ce continent ont pensé que les peuples originels étaient un problème, le “problème indien”. Notre présence problématique est profondément ancrée dans le conscient collectif des colons et l’ancienne attitude est une utilisation constante dans la littérature et la connaissance universitaire. Vous savez aussi sans aucun doute que nous sommes de véritables échecs ambulants quant à l’adaptation de la réalité naturelle au développement d’une société moderne, n’est-ce pas ?
Mais récemment, quelques Canadiens ont commencé à questionner la place du “problème indien” au centre de l’identité et de l’agenda du pays. Je pense que c’est le bon côté qu’a généré l’affaire du changement climatique, tout le monde n’est plus convaincu que le progrès soit une bonne chose et certains en sont même arrivés à remettre en cause l’idée même de culture occidentale et du capitalisme.

Il y a un doute de plus en plus grand sur le fait que des pays comme le Canada représentent le summum de la civilisation humaine et qu’il pourrait bien y avoir de sérieux inconvénients et problèmes sur la façon dont ces sociétés se sont construites.

Une des prises de conscience qui vient de penser au travers de l’histoire de manière différente et de penser aux problèmes qui détricotent nos sociétés, est que les gens commencent à reconnaître qu’il y a une forme de responsabilité à transformer les institutions gouvernantes et les relations fondamentales dans la société. Dans un sens, les gens commencent à réaliser les effets de la contamination industrielle sur leurs vies, partout. Bientôt les gens vont comprendre que le Canada n’a pas de problème indien, mais un problème colonisateur et que la route vers un meilleur futur n’est pas nécessairement de focaliser l’effort sur redéfinir et de retirer les peuples natifs de la terre de façon à ce que les corporations puissent exploiter les “ressources” pour l’enrichissement exclusif de la population des colons. Ils commencent à voir que les racines du pays, en tant qu’entreprise coloniale et colonisante, ont créé une structure des relations entre tous les gens et entre les gens et la terre de ce pays, qui est au bout du compte destructrice de tout le monde et de tout ce qui y est impliqué.

Le problème colon est le fait que le Canada est consruit sur la présupposition d’une re-colonisation perpétuelle du peuple et de la terre qui permet à la société dominante de jouir de privilèges et d’une prospérité qui seraient les héritages d’une conquête. Donc quel est le problème fondamental de justice et d’injustice au Canada ? Vu depuis cet angle, ce n’est certainement pas nous qui avons échoué à suivre. Ce n’est même pas un problème de justice sociale demandant un droit et une reconnaissance pour nous élever au même statut de bien-être que la société de base des colons.

La justice sociale comme concept et objectif n’est pas suffisant, parce que si nous ne nous concentrons que sur cela, nous ne faisons que regarder et analyser les symptômes, si nous ne faisons pas face au problème fondamental, qui est celui de la DEPOSSESSION, de l’occupation continuelle de nos terres, de la séparation du peuple d’avec la terre ce qui nous enlève l’essence fondamentale de ce que et qui nous sommes, nous avons un gros moteur générant la discorde sociale, culturelle et physique et pas seulement au sein de ceux qui se perçoivent comme victmes, mais aussi parmi ceux qui pensent être les bénéficiaires de la dépossession. Ce moteur est chaud et ronronnant, il produit la dispute sociale, des troubles de la santé, une destruction environnementale, qui ne s’est jamais produite à cette vitesse dans le passé.

Il y a une connexion basique entre la dépossession et l’abus perpétré sur les peuples indigènes ainsi que sur la structure et le fonctionnement adéquat de l’économie canadienne. De où nous nous plaçons aujourd’hui, au milieu d’un problème colon, arranger l’économie, s’occuper des problèmes environnementaux

et s’occuper de la terre, tout cela requiert la mise en place d’une relation juste avec les nations des peuples originels et demande la manifestation d’un respect pour la vision du monde qui se trouve à la racine de leurs cultures.

Bricoler ou réformer des institutions déjà existantes et les relations engendrées est absolument inutile. Ce dont nous avons besoin est un véritable virage à 180 degrés de la mentalité de conquête vers un état d’esprit qui place l’être humain dans des relations réelles et durables l’un envers l’autre et l’environnement. C’est un changement psychologique, c’est un chemin hors du sentier battu, bien qu’il y ait déjà des éclaireurs qui se sont engagés dans le recadrage de l’idéal de ce pays par les relations et pour qui une éthique environnementale indigène offre une alternative de pensée et d’être sur la terre. Mais qu’est-ce qu’une éthique environnementale indigène ?

Pour nous, tout est relié à la terre, aux territoires ancestraux. En langue mohawk, nous disons: “Konnoronkwa Iekeni’stenha ohontsa”, c’est à dire: “J’aime ma mère la terre.” Être indigène veut dire avoir ce type de relation intime avec la terre, ce sens de relation profonde et de responsabilité envers la terre ; cela veut dire vivre cette relation, posséder cette connexion, remplir votre responsabilité, en prendre la substance d’amour, prendre la connaissance sacrale et la restituer, aimer et protéger votre mère.

Voilà pourquoi la colonisation, qui est fondée sur le déni de notre capacité de vivre l’éthique d’une relation universelle de responsabilité, est si destructrice et démoralisante.

La déconnexion d’avec la terre est bien plus que juste une privation économique.

La déconnexion d’avec la terre est bien plus que juste l’injustice politique de l’aliénation territoriale.

Déconnectés de la terre, nous ne pouvons plus être indigènes. Pour être indigène, vous devez vivre et remplir la responsabilité qui incombe des instructions originelles et honorer votre famille, vous-même, les autres, ainsi que les autres nations des arbres, des animaux terrestres, aquatiques, des eaux, des vents etc… Lorsqu’on parle à tout cela, c’est exister dans un monde paisible en tant qu’être humain de cette terre. Vivre cette éthique environnementale est absolument essentiel pour la liberté, la santé, le bonheur et la justice, pour que tout ceci se réalise dans la vie de la personne indigène.

Qu’en est-il donc de la réconciliation ? Nous demanderons certains, ne sommes-nous pas dans une ère nouvelle de respect pour les peuples originels ? Le prenier ministre du Canada a parlé devant la chambre commune (NdT: l’assemblée nationale canadienne) et a lu une excuse publique aux victimes des abus et des crimes des pensionnats pour Indiens. Ce fut une grande erreur, c’était mal et totalement inacceptable que nous enlevions ces enfants de leurs familles et d’avoir autorisé qu’ils soient abusés, bafoués dans ces écoles, nous n’aurions jamis dû laisser ces enfants être abusés et violentés de la sorte, a t’il dit. Mais ce ne fut pas le point de départ d’une véritable réconciliation. En tournant la page de l’histoire en admettant ce qui est arrivé à ces enfants dans ces pensionnats, il n’a néanmoins pas adressé ni parlé des dégâts multi-générationnels que tout ceci a provoqué chez les nations indigènes.

Est-ce le mal occasionné par ces pensionnats à une grand-mère qui a souffert de tant d’abus dans ce système, qu’elle ne fut pas autorisée à parler sa langue et grandît en haïssant son “indiennité”, qui après ce traumatisme, s’en alla à Brooklyn et se fit passer pour irlandaise ?… (ceci est une histoire vécue dans ma famille…). Est-ce là tout le drame , tout le mal ?… Bien que cela en fasse partie, mais vous devriez avoir une vue bien étriquée (harpérienne) pour dire qu’il n’y a pas non plus eu de dégâts collatéraux pour les enfants et petits-enfants de cette personne qui ne purent pas parler le mohawk et que de fait toute sa progéniture vit à Brooklyn, New York et non pas à Kahnawake, territoire mohawk, là où elle est née, elle et tous ses ancêtres.

Quelle fut la véritable intention des pensionnasts pour Indiens ? Le but était de briser la connexion des peuples natifs avec leur terre. Ils furent mis en place pour arracher les enfants de leurs familles, de leur terre et de leurs cultures, de façon à ce que la génération suivante ne soit plus présente sur la terre et ainsi n’aurait plus la capacité de prendre la connaissance de la culture, de la langue et ainsi ne serait plus capable de défendre la terre politiquement, culturellement et physiquement des intentions des gens qui viendraient avec la volonté d’utiliser et d’exploiter cette terre. (NdT: n’oublions pas que le Canada tout comme les USA sont des entreprises commerciales coloniales de la “couronne”, c’est à dire de la City de Londres, de sa banque d’Angleterre / Vatican, gérée par les Rothschild…)

Voilà ce que fut l’objectif des pensionnats pour Indiens. (NdT: lire à ce sujet la version pdf en français de notre traduction de “Meurtre par décret, le crime de génocide au Canada”, le contre-rapport de la Commission Vérité et Réconciliation publié par le TICEE) Après ces pensionnats (NdT: le tout dernier a fermé ses portes au Canada en 1996…), il n’y eut pratiquement plus personne pour défendre ni spirituellement ni physiquement la terre. Ainsi la réconcilaition est en fait une recolonisation parce qu’il s’agit avant tout de consolider les gains de territoires acquis par les crimes de la génération précédente de colons (NdT: il en va de même aux Etats-Unis, au Mexique, et en fait en Israël avec les Palestiniens…) et cela n’a rien à voir avec la transformation ni même un quelconque changement. Je pense que les bonnes cibles sont les institutions puissantes du gouvernement canadien d’un côté et de l’autre notre peuple.

Nous devons définir pour et par nous-mêmes ce qu’est ce mouvement et ce mouvement se doit d’être un mouvement de retour à la terre. Je ne veux pas passer pour un complet romantique et utopiste ici en disant “retour à la terre” en terme de “quittons les villes et retournons à la campagne”, Ceci n’est même plus possible dans la vaste majorité des cas sur nos territoires tant la destruction est bien entamée, la perte drastique de l’environnement, des animaux etc. Ce dont je parle est le besoin de retrouver la capacité d’avoir une relation avec notre terre qui peut nous entretenir spirituellement, culturellement et économiquement en partenariat avec la société qui est venue ici et qui avait promis de faire cela au départ.

Il y a quelque chose qu’on appelle Guswentha dans ma langue (mohawk), ce qui est une ceinture wampum représentant deux rangées (Wampum Deux Rangées). Guswentha est un puissant et très intelligible symbole au Canada et aux Etats-Unis. Parce qu’il représente en des termes très simples, très clairs, la marche à suivre et il est le plus vieil accord officiel entre des nations de nouveaux-venus et les nations indigènes. Cet accord est toujours en existence. Mais il représente très très clairement la vision des peuples natifs alors qu’ils le remettent en avant pour redefinir la relation hors du sentier de la colonisation vers celui de la dé-colonisation.

Je vais juste vous en parler.

Le wampum deux rangées est vraiment très simple dans son principe. C’est une ceinture faite de nacre colorée de petits coquillages tissée de façon à reconnaître le fait que nous partageons une existence. Un langage métaphorique est utilisé, celui d’une rivière, de la rivière du temps qui passe, nous voyageons sur la rivière en même temps. Rien que là, vous avez déjà une concession de la part du peuple natif de la nouvelle réalité. Des gens disent que la vision des traditionnalistes est si radicale qu’on ne peut pas la concevoir, la visualiser. Que voulez-vous de nous ? demandent-ils, que nous retournions en Europe? Vous voulez que nous fassions ceci ou cela ? Et bien non, en fait, la conception indigène est en fait le partage de l’existence, la fondation est la co-existence. Une co-exisence pacifique, qui fut en fait ce qui prévalut au début et qui permit à ces sociétés de se développer au Canada et aux Etats-Unis. Ces deux pays furent construits sur la base de l’acceptation de la co-existence entre les nations (NdT: traité de la Grande Paix de Montréal en 1701 où les Français acceptèrent Guswentha que les Anglais acceptèrent aussi quelques semaines plus tard. Ce furent les Hollandais en 1613 qui l’inaugurèrent), ce qui fut honoré au début. Honnêteté, paix et amitié, trois perles de nacre entre chaque. Si votre intention est amicale, si vous avez un comportement paisible et pacifique et si vos paroles sont honnêtes en tout temps, alors le canoë indigène et le navire étranger navigueront sur la rivière ensemble, côte à côte. Notre autonomie et notre indépendance à tous deux seront respectées et nous aurons alors ce que symbolise cette ceinture blanche: la paix.

Paix et prospérité, ensemble. Si cela est respecté pour toujours, alors nous voyagerons côte à côte. A aucun moment les lignes de trajectoires ne s’incurvent pour qu’aujourd’hui l’existence du canoë soit sous l’existence du vaisseau occidental. Ceci est devenu une très grande injustice. A aucun moment ceci fut fait pour devenir un Wampum Une Rangée, où la souveraineté de l’état canadien surclasse la souveraineté de la nation Mohawk par exemple ou de toute autre nation que ce soit. Ceci est vraiment très, très clair et très simple ; respect de l’autonomie, ouais, observez notre inter-dépendance et reconnaître que nous nous appuyons l’un sur l’autre.

Si nous voulons être heureux, prospère dans notre pays, nous devons vivre selon le principe de relation de nation à nation et ceci est appelé le Wampum Deux Rangées. Voilà ce pour quoi les peuples natifs se battent. Ceci est l’expression même de la culture Haudenausonee (iroquoise). J’ai l’honneur d’enseigner dans un territoire qui est très loin du mien. C’est la région de ce pays de ma femme en Colombie Britannique. Je voyage beaucoup, tout comme vous. Je parle à bien des gens natifs, et bien que la manifestation physique puisse différer selon les endroit et les termes culturels, le principe par essence demeure le même.

Les indigènes ne se sont pas rendus lorsqu’ils ont vu bien des hommes blancs arriver. Contrairement à ce que les gens pensent, les nouveaux-venus furent chaleureusement accueillis dans notre région du monde. Ils furent bien intégrés et ont leur donna un siège, on leur fit dire que maintenant, ils pouvaient partager ce que nous avions. Mais si vous voulez le faire, vous devez suivre ces principes valables pour tous. Malheureusement, les faits prouvent que dans notre coin du monde, les Européens ont suivi ces règles jusqu’à ce qu’ils n’en aient plus besoin. Au moment où la démographie a basculé en leur faveur et que le rapport militaire bascule également alors les Européens ont jeté Guswentha sur le sol, l’ont piétiné et ont déclaré que dorénavant, nous n’avions plus le Wampun Deux Rangés mais la loi fédérale sur les Indiens (Indian Act) et qu’est-ce que vous pouvez y faire ?…

Voilà la dure réalité de l’histoire et comment ce que nous avions d’accords qui aidèrent à la création de ce pays nouveau appelé Canada, fut jeté aux orties. Donc quand nous parlons d’une nouvelle lutte appelée l’Indigenous Nationhood Movement, nous parlons de reconnecter avec cette ceinture originale qui ne devrait pas être vue comme quelque chose de radical par un peuple dont les ancêtres firent un pacte en suivant explicitement cette ceinture wampum.

Ceci n’est absolument pas radical, c’est en fait une restauration et une résurgence d’une voie originale d’être, pas seulement pour les natifs indigènes mais aussi pour les colons, pour la société s’établissant ici. Voilà ce que fait le mouvement Indigenous Nationhood Movement, il prend l’énergie d’idle No More, il prend la frustration de la jeune génération, il la réforme, la développe et l’articule.

Nous appelons cela la Résurgence Indigène et nous essayons de la développer en un mouvement politique appelé Indigenous Nationhood Movement mais en fait c’est un mouvement très ancien. C’est le plus vieux mouvement de ce continent, parce que la nation indigène c’est le Wampum Deux Rangées. Si je parlais au Canada, je dirai: ici, tout le monde est une personne du traité. Les traités ne sont pas seulement pour les indigènes, si nous avons des traités, c’est que nous les avons fait avec d’autres gens, d’autres peuples, ce qui veut dire le Canada et aussi les nations qui vinrent après.

Voilà donc la vision de la décolonisation qui se joiue en ce moment même au Canada. Je sens bien qu’il y a des parallèles et des similarités avec ce qu’il s’est passé ici en Australie et j’espère lier une longue relation de partenariat avec mes amis et le peuple d’ici comme je l’ai déjà fait. Que nous continuions de partager, d’apprendre et de développer notre solidarité, pas seulement avec mes frères et sœurs indigènes, mais aussi avec le peuple non-indigène d’ici parce que je vous laisserai sur une pensée finale qui a toujours été un engagement de notre peuple.

Et c’est que la philosophie et les idées de nos nations indigènes du point de vue de notre perspective ne sont pas seulement des choses qui vont nous sauver de la colonisation, mais elles sont aussi des nécessités pour sauver le monde des impulsions et des impératifs du développement capitaliste qui se passent dans un cadre dénué d’éthique et sans principes qui parlent de durabilité mettant une limite à l’idée d’exploitation et de croissance. Ceci a toujours fait partie de l’équation, comme être durable dans un environnement. Sans bloquer les réalités, sans nier que des changements se produisent et que le temps passe et que nous devons travailler ensemble pour développer un cadre relationnel, non seulement les uns avec les autres qui soit durable mais avec les autres nations d’animaux, de plantes et la terre qui nous supporte pour que nous puissions tous avoir la paix (skennen) et que nous puissions avoir une réalité que nous serions fiers de passer à tous nos enfants, natifs et non-natifs de ce pays.

= = =

“Vous dites être le père et que je suis votre fils. Nous disons, nous ne serons pas comme père et fils, mais plutôt comme des frères. Cette ceinture Wampum confirme nos paroles. Ces deux rangées vont symboliser nos deux vies ou nos deux vaisseaux, descendant la rivière ensemble. L’un est un canoë d’écorce de bouleau et représente Onkwe’hon:we, leurs lois, leurs coutumes et leurs façons de vivre ; l’autre, un navire représentant le peuple blanc avec leurs lois, leurs coutumes et leurs façons de vivre. Nous voyagerons ensemble sur la rivière, côte à côte, mais chacun dans son embarcation. Aucun de nous ne fera des lois obligatoires ou n’interfèrera dans les affaires intérieures de l’autre. Aucun de nous n’essaiera de diriger l’embarcation de l’autre.”

“Aussi longtemps que le soleil brillera sur cette terre sera le temps de durée de NOTRE accord, aussi longtemps que l’eau coulera et aussi longtemps qe l’herbe demeurera verte à certaines périodes de l’année. Maintenant nous avons symbolisé cet accord qui nous liera pour toujours aussi longtemps que notre terre-mère est toujours en mouvement.”

Traité Wampum Deux Rangées entre le peuple Rotinoshonni (iroquois) et le peuple hollandais de 1613

Au lieu de la mascarade politique proposée… Intéressez-vous au Confédéralisme Démocratique: l’exemple du Rojava kurde

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 11 mars 2017 by Résistance 71

… parce qu’il n’y a pas de solutions au sein du système ! qu’il n’y en a jamais eu et n’y en aura jamais ! Boycott du vote qui n’est que la validation pseudo-citoyenne du consensus du statu quo oligarchique. Notre rapport à l’État est un rapport de soumission inutile. Changeons notre attitude ! Union pour une résurgence de la nature sociale profonde et universelle humaine, celle de la société des sociétés…

~ Résistance 71 ~

 

“Il est souvent dit que l’etat-nation se préoccupe de la destinée des gens du commun. Ceci est faux. Il est plutôt le gouverneur national du système capitaliste mondial, un vassal de la modernité capitaliste qui est plus intriqué dans les structures dominantes du capital que nous ne tendons à le dire généralement: c’est une colonie du capital et ce indépendamment du nationalisme avec lequel il se présente, il sert de la même manière les processus capitalistes d’exploitation. Il n’y a aucune autre explication pour la redistribution des plus horribles des guerres menées par la modernité capitaliste. Ainsi donc, par là-même, l’état-nation n’est pas avec les peuples, il est au contraire un ennemi des peuples !”
~ Abbdullah Öcalan ~

A lire: “Le confédéralisme démocratique”, Abdullah Öcalan, 2011

 

Le confédéralisme démocratique du Rojava

 

Entretien avec l’historien Raphaël Lebrujah

 

Octobre 2016

 

Source:

http://lagueuleouverte.info/Le-confederalisme-democratique-du-Rojava

 

Dans le Kurdistan syrien, un peuple enclavé, isolé, mais éduqué et responsable construit une nouvelle société tout en luttant efficacement contre DAECH. Une pratique concrète d’écologie sociale.

Au Kurdistan syrien(1), trois provinces forment une région appelée Rojava ; il s’y déroule aujourd’hui une expérience sociale originale et passionnante. Occultée, dans son contenu, hormis son aspect « vitrine » (des femmes font la guerre en première ligne), par la plupart des médias grand public , cette expérience n’a pas eu d’équivalent dans le monde depuis le Chiapas (au Mexique à partir de 1994), voire pour de très courtes périodes pendant la Guerre d’Espagne ou la Commune de Paris. Cette expérience unique de « municipalisme libertaire » a été théorisée par Murray Bookchin (2), elle est portée, depuis 2012, par le projet politique mis en place par le PYD (Parti d’union démocratique). Ce projet est fondé sur celui du PKK, plus particulièrement de son leader historique et charismatique, toujours emprisonné, Abdullah Ocalan. 
Notre rencontre avec Raphael Lebrujah, jeune historien revenu de ce pays, une fin d’après-midi de mi-septembre , près de la Place de la République, non loin de l’endroit où se tenait « Nuit debout », incendie de printemps quasi réduit en cendres maintenant, nous précise l’historique et nous fait vivre cette actualité, non sans rapport justement avec ce qui aurait pu/pourrait se jouer à « Nuit debout » : la mise en place d’une société parallèle sans Etat.

La Gueule Ouverte : Bonjour Raphaël, avant tout, peux-tu nous dire comment un parti marxiste-léniniste, comme le PKK, façon Staline (c’est en tout cas sous ce jour qu’il était présenté jusqu’ici et encore parfois) a pu devenir communaliste, selon la théorie de Bookchin ?

C’est toute une histoire, ça ne s’est pas fait en un jour ! Fondé en 1978, le PKK était, à la base, un parti marxiste léniniste classique. Mais dès ses prémisses, depuis 1972, ses animateurs n’étaient pas des léninistes « puristes » car ils accordaient une grande importance à la liberté individuelle, malgré une propension à tuer leurs propres opposants de l’ »aile gauche » trotskiste du parti – on est léniniste ou on ne l’est pas ! Tiers-mondiste, soutenu d’abord par plusieurs Etats dont l’URSS, la Grèce et l’Arménie puis par la Syrie et le Liban où des militants du PKK auront des camps d’entraînement dès 1978, avant de se battre du côté des Palestiniens au Liban en 1984, le PKK a fini par étendre la guérilla en Turquie. Il est vite déclaré « groupe terroriste » par la communauté internationale, ce qui va l’isoler. 
Née sur les ruines de l’Empire Ottoman en 1923, la Turquie est très centraliste et jacobine. Ses fondateurs, liés à la Franc-Maçonnerie du Grand Orient de France, puissante sous la IIIe République, suivaient le même principe simple « une langue, une nation, un peuple, un Etat », un principe qui avait guidé la nation française sur la voie de l’intégration plus ou moins forcée des minorités de la métropole comme par exemple la bretonne ou l’occitane… Mais la Turquie est bien plus polyethnique que la France- il y a 70 ethnies- et elle n’a jamais pu résoudre le problème kurde qu’elle s’est mise en tête, dès le début, de traiter par la répression, et donc ce fut réprimer ce parti, très populaire chez les Kurdes, le PKK. L’obsession assimilatrice de l’Etat turc dirigé alors par une junte militaire qui bloque toute solution politique, échoue continuellement et le PKK se met en guerre, estimant que les Kurdes sont colonisés. Cependant très vite, le PKK va se trouver dans une impasse militaire et dans un grand isolement politique et international. 
Les années 90 sont très dures pour les Kurdes : après les gazages en 1988 de villages par le régime de Damas – l’opération Anfal avait fait 200 000 morts- arrive la chute de l’URSS et le soutien de l’OTAN accru à la Turquie qui, pour soumettre la population kurde va implanter des supplétifs kurdes, les « gardes de villages », servant dans les régions très rurales du Kurdistan à combattre le PKK. La répression est terrible, le PKK et les Kurdes sont très isolés, des villages kurdes sont soumis, d’autres rasés – d’où des exodes massifs de population. Les Turcs ont voulu exterminer la culture kurde en parquant les Kurdes dans des villes, dans des espaces urbains très concentrés. Ils l’ont très mal vécu. 
Dans la même période, Ocalan est emprisonné en 1998, suite à une incroyable souricière montée au Kenya, où Ocalan était à ce moment-là, par la CIA, le Mossad et l’Armée turque réunis… il est condamné à mort, mais la possibilité d’une adhésion de la Turquie à l’Union Européenne lui sauve la tête : il est simplement emprisonné et il continue son activité politique en prison. On peut s’étonner qu’il n’ait pas été liquidé discrètement mais il semble que, pour le pouvoir d’Ankara, la détention d’Ocalan soit aussi un moyen de pression sur les Kurdes.
Parallèlement, dans le PKK, dès 1992, avec le soutien d’Ocalan, la question des femmes est en train de mûrir, la place de la femme va devenir autonome. Elles fondent leur propre organisation armée et en 1995, elles deviennent indépendantes dans le parti. On parle d’un « parti dans le parti ». La principale instigatrice en est Sakine Cansiz, qui a été assassinée à Paris en 2013. Les femmes vont, par exemple, pouvoir décider de leurs propres opérations militaires sans l’aval des hommes. Ocalan lui-même veut que les hommes fassent les tâches ménagères pour que les femmes puissent se former. Ils-elles ont une idée pour les hommes : « il faut tuer l’homme en nous. »
Elles-ils finissent par créer une « science des femmes » qui est la la Jineolojî, en 2011, un savoir par les femmes pour les femmes. Il y a des côtés essentialistes, en s’inspirant d’auteures féministes radicales, mais pas seulement : on veut aussi retourner à une vie « naturelle », la dimension écologique y est prégnante.

La Gueule Ouverte : Comment cela se passe-t-il, concrètement, la mise en place de ce régime, le « confédéralisme démocratique », ainsi appelé par Ocalan, et le type de société en cours de réalisation au Rojava, la région autonome kurde du nord de la Syrie ? Le Rojava – rappelons-le – est en guerre contre Daech mais en paix avec le régime de Bachar El Assad.

L’abandon du léninisme par le PKK, à partir de 1995, et l’élaboration, sous l’impulsion d’Ocalan (3), qui lit en prison Murray Bookchin (et surtout correspond avec lui, par son avocat), du Confédéralisme démocratique est sans précédent dans l’histoire du mouvement social.

Note de Résistance 71: Ceci n’est pas tout à fait exact, en effet toute la formation politique et sociale clandestine de 1983 à 1994 qui a mené à l’éclosion et l’avènement du mouvement (néo)zapatiste du Chiapas au Mexique, a aussi dû abandonner le marxisme-léninisme de base pour totalement s’adapter aux conditions indigènes des peuples de descendance Maya de la région. Cette mesure fut tout à l’honneur des théoriciens venus aider les populations locales dont le sub Marcos faisat déjà partie. C’est par l’ajustement de leur modèle politique rigide vers une gouvernance d’assemblée totalement décentralisée que le Chiapas zapatiste est devenu un succès et un modèle social.
Ainsi l’EZLN est passé très très rapidement d’un fond marxiste-maoïste (le modèle politique initial ayant été plus proche de celui du “Sentier Lumineux” péruvien) à un modèle anarcho-indigéniste sans aucune structure centralisée et où le pouvoir est redilué dans le peuple via les assemblées de bon gouvernement dans les Caracoles. Ceci correspond de fait au mode de gouvernance ancestral des populations autochtones. Le 1er janvier 1994 a vu les zapatistes sortir de l’ombre et rester dans la lumière de la gouvernance populaire depuis. Cela fait maintenant 23 ans que la région autonome zapatiste du Chiapas montre l’exemple au monde au gré de ses succès et réalisations politico-sociales.
Le Rojava syrien est aujourd’hui, depuis 2012 et les évènements en Syrie, un autre espoir d’avènement du confédéralisme démocratique. Nous le disons et le répétons, le changement de paradigme politico-social est une question de volonté dans notre changement d’attitude envers les institutions qui nous gouvernent. Il suffit de dire NON ! d’abord idividuellement, puis très rapidement collectivement au gré de la résurgence du communisme primordial qui est partie intégrante de la nature humaine. La société étatique et son apogée capitaliste est une perversion de la nature humaine, son cancer arrivé en phase terminale.

Le PKK abandonne dès lors le centralisme et l’idée de prendre le pouvoir. 
Se mettent en place au Rojava des comités de base, des comités de quartiers, des comités municipaux, pour chaque commune et des comités de cantons. Il y a quatre niveaux et cette démocratie est décentralisée au maximum. L’idée est que plus on règle un problème au niveau local, avec les compétences locales, mieux cela se passe. C’est bien le principe de subsidiarité, celui de la « compétence suffisante ». Il n’y a pas d’instance supérieure : il n’y a plus d’Etat. Mais il y a des échanges commerciaux entre les communes du Rojava, même pendant la guerre. C’est que le Rojava existe et ce qui compte, avant la religion, pour les Kurdes, c’est bien l’identité kurde, une appartenance commune qui rassemble au-delà de considérations ethniques ou religieuses très diverses, foisonnantes même au Rojava. Cette identité s’actualise pour les Kurdes de cette région dans ce projet politique et une nouvelle façon de vivre. Et cette identité intègre, par la force des choses, des non-Kurdes car les Kurdes eux-même peuvent être minoritaires dans certains villages. C’est bien cette autonomie – et non pas indépendance d’un Etat kurde- qui permet cette ouverture aux non-Kurdes.
Il peut y avoir des conseils en dehors de ces conseils, par exemple des conseils de femmes qui vont s’organiser quand il y a une oppression sexiste. Le conseil sera alors non mixte, avec des personnes concernées. De même, des conseils de chrétiens, s’il y a une oppression de chrétiens… des conseils de jeunes aussi. Chacun a le droit de créer sa « commune », il existe même un « conseil du cinéma » !
Un principe très fort est qu’aucune politique n’a de légitimité démocratique si elle n’a été proposée, discutée et décidée directement par le peuple, et non par de quelconques représentants ou substituts. Ce sont les personnes concernées qui décident. C’est seulement l’administration de ces directives politiques qui peut être confiée à des conseils, des commissions ou des collectifs d’individus qualifiés, éventuellement élus, qui exécutent le mandat populaire sous contrôle public et en rendant des comptes aux assemblées qui prennent les décisions… Et si ces élus n’exécutent pas le contrat, ils peuvent être révoqués, bien évidemment, c’est tout à fait le contraire de la démocratie « représentative » qui est, pour le tout-venant occidental : « la démocratie » – car il n’en connait pas d’autre. C’est tout à fait l’idée de Bookchin, mise en pratique, et le PKK devient en quelque sorte libertaire. Mais tout s’est mis en place progressivement, d’abord par l’éducation des militants qui vont lire énormément, tout en intégrant de nouveaux auteurs à leur corpus idéologique, Bookchin en premier lieu mais également Bakounine, Rosa Luxembourg, révolutionnaire très populaire, une figure martyre – entre parenthèses il y a tout un culte des femmes « martyres », dont la combattante kurde Zilan, morte en 1996 – et, ils lisent aussi, ce qui est plus surprenant, Noam Chomsky et des structuralistes comme Michel Foucault. Le travail intellectuel, et aussi la musique – et les chants collectifs, c’est quelque chose que de les voir chanter en groupes ! – sont très investis par les Kurdes : chaque association a une « commission culture ».
Ces principes se traduisent par des résultats tout à fait impressionnants en terme d’organisation sociale. Et les combattants, ce sont, pour moi, des « moines-soldats » : ils se battent et ils étudient !

La Gueule Ouverte : c’est important, cette question des femmes, tu parlais d’un culte des martyres. Rosa Luxembourg, en effet, fut une femme politique remarquable, parce qu’elle proposait un point de vue dissident marqué par sa position de femme – rappelons qu’elle a été de celles/ceux qui ont proposé une approche marxiste-conseilliste, très horizontale et égalitaire, en opposition au léninisme -. Malgré le cliché qui intéresse nombre de journalistes, celui des « femmes combattantes », il y a un point nodal ici : la combinaison entre la lutte philosophico-sociale pour l’égalité entre femmes et hommes, à partir de la place « traditionnelle » des femmes autour de la vie et des ses différentes expressions (procréation, éducation, cuisine, ménage…) et la guerre militaire contre Daech ? Et dans ce cadre, il y aurait donc accord entre hommes et femmes ?

Le mouvement d’émancipation des femmes dans le PKK se voit comme quelque chose de collaboratif : elles doivent lutter contre les oppressions des hommes mais aussi dans l’esprit de les éduquer à ne pas être des oppresseurs. A mon avis, c’est différent d’un féminisme occidental que j’appelle « oppositionnel » c’est à dire un féminisme qui dénonce à juste titre les causes des oppressions mais les mecs, chez nous, ne sont pas formés à ça. C’est un problème que je constate. Alors qu’au PKK, il y a une collaboration entre les sexes. 
Donc devenu d’inspiration libertaire, le PKK est contre la formation d’un Etat-nation car Ocalan a pris acte de l’échec de toutes les guerres de décolonisation sur la base de l’indépendance nationale. Ceci dans la mesure où, arrivés au pouvoir, les libérateurs d’hier se font vite oppresseurs d’ethnies minoritaires. On l’a vu dans le cas de l’Algérie indépendante, cela peut être parlant pour les Français très liés à cette colonisation : on a vu que les Berbères ont vite été réprimés dès 1962 par le FLN arrivé au pouvoir. Mais c’est le cas de toutes les expériences de libération nationale. 
Il y a aussi une autocritique très vive de Ocalan, à partir de 1995 avec cet abandon total du léninisme, cette critique très forte qu’ils avaient fait de la violence envers leurs propres opposants et il critique cette idée de prendre le pouvoir, malgré, et c’est paradoxal, cette tentation qui pourrait être la leur car le PKK est bien une organisation armée. 
Ce qui est le plus étonnant c’est bien que, maintenant, au Rojava, la violence est toujours la dernière solution, et qu’elle est,autant que possible, évitée. Le PYD est très respectueux des droits fondamentaux, et même des droits de minorités très réactionnaires, bourgeoises, de minorités voulant le retour du patriarcat, et opposées au régime et à la collectivisation. Ils ont par exemple le droit, et ils le prennent, d’organiser des manifestations contre le régime. Et même, la collectivisation n’est pas une collectivisation au sens habituel du terme. Il s’agit d’une collectivisation où l’argent ne va pas être centralisé : il va bien rester au niveau de la Commune. Et des compromis sont faits avec les petits propriétaires qui vont participer à la gestion de la Commune : impliqués, ils n’ont pas l’impression d’être spoliés mais bien de participer. Il y a une volonté de discuter avec tous les acteurs, y compris ceux qui ne sont pas du tout d’accord avec vous, pour faire fonctionner la société : on pourrait dire qu’on y pratique une « culture du dissensus ». Cette volonté de discuter se concrétise aussi dans la guerre menée contre DAECH – l’Etat Islamique est soutenu soit dit en passant par la Turquie ! – et dans les capacités qu’ont les Kurdes à créer et nouer des alliances locales avec des tribus qui s’allient d’habitude avec les Islamistes, à réaliser même des renversements d’alliance. Et paradoxalement, l’enclavement du Rojava et la dure guerre en cours contre DAECH n’a pas porté le régime à se durcir contre ses opposants : la peine de mort y est toujours abolie et l’emprisonnement maximal est de 20 ans. On aurait pu craindre tout autre chose, pensez donc aux dérives passées par exemple dans l’URSS isolée d’après la Révolution de 1917, mais ce n’est pas le seul cas !… Isolé, en guerre, le Rojava a renforcé ses pratiques libertaires. Les Kurdes ne pratiquent pas d’exécutions sommaires, ne torturent pas leurs prisonniers et ne commettent pas d’exactions. Les combattant-e-s peuvent même dans certains cas, refuser des ordres et déposer leur commandant s’il ne satisfait pas à certaines exigences.

***
Voilà qui est bien enthousiasmant ! Mais nous, Alain, Christian et Patrick, les trois compères de « La gueule ouverte » qui échangeons, ce soir-là, avec Raphaël Lebrujah, nous méfions de l’illusion lyrique. Il y a, tout intuitivement, une contradiction, au moins apparente, entre les pratiques libertaires et les pratiques de guerre qui exigent une discipline drastique, nous semble-t-il, encore que nous n’en soyons pas des spécialistes, c’est le moins que l’on puisse dire. Il faudrait aller y voir de plus près.
Le Rojava, c’est loin et c’est intéressant, passionnant même : une utopie en marche ? En écoutant Raphaël, beaucoup de questions se posent à nous. Nous entendons bien plus qu’un « son de cloche », c’est un avis sans doute éclairé (4) mais il nous faudrait vraiment voir cela de plus près, par nous-mêmes. Sur la question de la peine de mort, par exemple : que faire si des comités locaux décident de transgresser la loi commune ? Plus globalement et fondamentalement, jusqu’où va l’autonomie des conseils ? En regardant chez nous, en France et en Europe, des expériences de ce type sont, à moindre échelle, déjà en place ici et il est sans doute plus efficace d’aller voir et d’agir à quelques pas de chez nous, par exemple à Notre-Dame-des-Landes.
…

Comment s’inspirer de ce modèle pour créer des zones d’autonomie en France ou en Europe, dans des conditions hors d’une guerre « chaude » ? La question se pose à nous, elle est posée à Raphaël et nous devisons dans ce sens. Pour nous tous, c’est une question majeure.

Il y a des différences structurelles évidentes : le Rojava est une région agricole, et une région pauvre, même si elle est considérée comme le « grenier » de la Syrie. Le gros de la classe moyenne a quitté le Rojava. Mais le Rojava n’est pas une région misérable, on y mange à sa faim. Peu centralisée et peu technologique, elle a tout d’une région possiblement « résiliente ». Il n’en va pas de même en France, pays moderne, citadin, avec une agriculture industrielle, un pays où les habitants ne connaissent que la démocratie représentative. Il faudrait de considérables changements dans les représentations sociales autour de la démocratie et plus encore dans les pratiques quotidiennes pour que la grande majorité des gens aillent jusqu’à prendre leur destin en main. Le semi-échec de « Nuit debout » le montre. Outre la population qui a participé quotidiennement aux commissions de « Nuit debout », ce mouvement est resté jusqu’ici minoritaire dans le pays et le feu n’a pas pris, même si des « Nuit Debout » sont nées dans nombre de villes françaises et européennes. Peut-être en irait-il ainsi de tout pays connecté à la mégamachine mondialiste, avec une classe moyenne importante et dans lequel le système de protection sociale fonctionne encore relativement ? Par contre, la région autonome du Rojava est tout autre, et isolée, coupée du monde, sous embargo. Mais le pire n’est pas sûr, les changements radicaux sont toujours le fait de minorités, selon la sociologue fameuse Margareth Mead. 
En France, ce modèle de fonctionnement social s’actualise d’ailleurs, ou s’en rapproche au moins par bien des aspects, dans divers lieux, qui se veulent permanents, si l’on examine l’autogestion des ZAD (zones à défendre), comme Notre-Dame-des Landes ou d’autres lieux construits en sociétés parallèles. Des lieux menacés, dans leur pérennité, par le pouvoir en place qui les supporte s’il ne peut les faire évacuer. On y trouve naturellement une population dont le projet est bien de vivre indépendamment du pouvoir en place et de l’Etat français, de construire une société sans reproduire des structures de pouvoir, sans doute de vivre d’une manière à la fois nouvelle et ancienne, à inventer au quotidien. Dans une proximité avec le Rojava, cette population se distancie des circuits et des réseaux habituels et se déconnecte volontairement du broyeur libéral. 
L’idée et le slogan « Zad partout » s’apparentent bien à un projet de « communalisme », un projet qui se forge dans des expériences concrètes. Il s’agit peut-être du seul véritable projet politique alternatif aujourd’hui.

Notes et références :

(1) le Kurdistan est à cheval sur 4 états : la Turquie, l’Irak, la Syrie et l’Iran

(2) Murray Bookchin (1921-2006) (bibliographie trouvée sur wikipédia) : 
Murray Bookchin (trad. Helen Arnold et Daniel Blanchard), Pour une société écologique  : Recueil de textes et préface inédite de l’auteur, Paris, Christian Bourgois ed, 1976 (ISBN 2267000350).
Murray Bookchin, Une société à refaire : vers une écologie de la liberté, Montréal, Éditions Écosociéte, 2011 (réimpr. 1992) (ISBN 9782923165561).
Murray Bookchin, Sociobiologie ou écologie sociale, Lyon, Atelier de création libertaire, 1999 (réimpr. 1993) (ISBN 9782905691682, lire en ligne).
Murray Bookchin et Dave Foreman, Quelle écologie radicale ? : écologie sociale et écologie profonde en débat, Lyon, Atelier de création libertaire/Silence, 1994 (ISBN 9782905691279, lire en ligne).
Murray Bookchin, Pour un municipalisme libertaire, Lyon, Ed. Atelier de création libertaire, 1er janvier 2003 (ISBN 9782905691880 et 2905691883, lire en ligne).
Murray Bookchin (préf. Hervé Kempf), Qu’est-ce que l’écologie sociale, Lyon, Éditions Atelier de création libertaire, 2012 (réimpr. 2003) (1re éd. 1989) (ISBN 9782351040584, lire en ligne).
Au-delà de la rareté – L’anarchisme dans une société d’abondance, textes pionniers 1965-70, présentation Vincent Gerber, Écosociété, 2016, 280 p., (ISBN 9782897192396), texte intégral.

(3) Abdullah Ocalan : Le confédéralisme démocratique (2011) – dont le PDF est d’accès libre de droits sur internet. Ici : http://www.freedom-for-ocalan.com/francais/Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique.pdf

(4) Raphaël Lebrujah : blog sur médiapart. https://blogs.mediapart.fr/laterreur/blog?page=4

Politique de l’histoire: La France amnésique au passé réglementé ou comment retrouver l’histoire de France ~ 2ème partie: l’affaire Clovis ~

Posted in actualité, altermondialisme, colonialisme, documentaire, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique with tags , , , , , , , , , , , , on 10 mars 2017 by Résistance 71

“L’État est une société d’assurance mutuelle entre le propriétaire terrien, le général militaire, le juge, le prêtre et plus tard, le capitaliste, afin de soutenir l’autorité de l’un l’autre sur le peuple et pour exploiter la pauvreté des masses tout en s’enrichissant eux-mêmes.
Telle fut l’origine de l’État, telle fut son histoire et telle est son essence actuelle.”

~ Pierre Kropotkine ~

“Les Romains eux, ont liquidé les Celtes morceau par morceau, en leur inculquant de force une cultrure étatique entièrement contraire à la leur… Ce génocide culturel [ethnocide] des Celtes marque encore notre présent en ce qu’il est l’élan refoulé de notre passé. Le massacre de la civilisation celtique en Europe est comparable en bien des points au massacre des Indiens des Amériques quinze siècles plus tard.”

~ Alain Guillerm, CNRS, 1986 ~

 

 La France pays au passé amnésique et réglementé

 

Présentation, extraits et analyse du livre de Jean-Paul Demoule*:

“On a retrouvé l’histoire de France”, Robert Laffont, 2012 et Folio “Histoire”, 2013

 

par Résistance 71

 

Février 2017

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

Mis en page par Jo de JBL1960, le PDF:

On a retrouvé l’histoire de france (Jean Paul Demoule)

(*) Archéologue, professeur emeritus d’archéologie à l’université de Paris I-Sorbonne. Ancien président de l’Institut Nationale de Recherches Archéologiques Préventives (INRAP) de sa création en 2002 à 2008.

 

Alors, les Romains sont-ils nos civilisateurs ?

Demoule donne des exemples de citations de livres d’histoire scolaire de la IIIème république, citons-en un pour donner le ton:

En somme, nos ancêtres gaulois étaient des sauvages aussi peu avancés que le sont à l’heure actuelle, beaucoup de nègres en Afrique. […] Aujourd’hui, quand les soldats français ou anglais se battent contre des nègres africains, ils finissent toujours par les vaincre, car ils ont sur eux l’avantage d’avoir de meilleures armes. De même les soldats romains qui envahirent la Gaule devaient finir par battre les Gaulois, car ils étaient beraucoup mieux armés.” (Gustave Hervé et Gaston Clemendot, “Histoire de France, cours élémentaire et moyen”, 1904)

Impressionnant non ? Demoule poursuit en citant un extrait de l’arrêté ministériel du 15 août 2008 sur les programmes d’histoire au primaire et au secondaire et explique:

“Moralité: les petits Français n’entendrons jamais parler des Gaulois au collège, ni après d’ailleurs. L’histoire officielle commence bien avec la Gaule romanisée…

Pourquoi donc ? A notre sens, la réponse est une hydre à plusieurs têtes dont deux principales seraient celles-ci:

  • Parce qu’il vaut mieux ne pas trop insister sur le fait que les Celtes (dont font partie les Gaulois) et leur culture se sont étendus en Europe du Danube à l’Irlande entre environ l’an 800 et la conquête romaine du 1er siècle avant notre ère. Ces sociétés ont eu un mode de vie longtemps sans centralisation et n’ont connu des institutions étatiques ou assimilées que sur la fin de leur indépendance.
  • Parce qu’aujourd’hui nos sociétés dont la France, sont toujours fondées en leurs institutions étatiques sur le droit romain, que celui-ci fut la base, avec le droit canon chrétien, du système légal en Europe et dans ses colonies à partir du XVème siècle jusqu’à aujourd’hui.

Ce qui fait dire à Demoule:

Les traces romaines sont aussi lisibles dans notre culture, qui utilise le droit romain, bien différent de la common law (droit coutumier) dans les pays anglo-saxons et qui est une des raisons de nos fréquentes difficultés de compréhension mutuelle. Notre tradition étatique, certes revivifiée par la monarchie absolue, possède en partie des racines romaines, que le christianisme, religion obligée de tout l’empire romain vers le IVème siècle de notre ère et à la structure fortement centralisée, n’a fait que renforcer. L’État est ressenti par nous comme une nécessité pour le meilleur et pour le pire, alors que dans la tradition anglo-saxonne, il n’est jamais complètement légitime.

[…] “La colonisation européenne du monde s’est accompagnée de sa christianisation, au moins pour l’Afrique, les Amériques, l’Océanie et une partie de l’Asie du Sud-Est: pour nous, la domination politique et économique est inséparable de la domination idéologique et religieuse. Et l’Islam n’a pas agi autrement. Tel n’était pourtant pas le mode de fonctionnement de l’impérialisme romain. Certes les collèges de druides, en tant que forme possible de résistance, furent rapidement interdits ; mais la défaite d’un peuple ne signifiait pas du tout qu’il devait renoncer à ses croyances et que ses dieux n’existaient pas. César pensait par exemple, que les dieux étaient partout les mêmes, mais que les différents peuples les adoraient sous différents noms. […] En définitive, les Romains ne réclamaient vraiment qu’une chose en matière de religion : qu’un culte soit rendu à l’empereur divinisé.

Puis les Romains changèrent et finirent par adopter avec l’empereur Constantin, le christianisme comme religion officielle.

De toutes les religions orientales, le monothéisme chrétien, avec son dieu (mâle) unique, s’en vint coïncider plus particulièrement avec l’idéologie impériale officielle, l’empereur était lui-même un dieu… La convergence entre les deux idéologies, l’impériale et la monothéiste était flagrante et l’habile empereur Constantin, qui d’après la légende se convertit lors de la bataille dite ‘du pont Milvius’ qui l’opposait à un de ses rivaux, le comprit fort bien. Il fit du christianisme sa religion, l’autorisa officiellement en 313 dans l’empire et établit alors une forme de théocratie. Moins de 70 ans plus tard, l’empereur Théodose, le dernier à régner sur tout l’empire, l’imposa comme religion unique à l’exclusion de toutes les autres, dès lors violemment persécutées. Car l’originalité si l’on peut dire, des 3 monothéismes modernes par rapport aux polythéismes antérieurs, c’est qu’ils entendent chacun détenir la seule vérité à imposer à tous par la violence au besoin, dans une vision précisément impériale, sinon totalitaire.

[…] Etrange coïncidence que cette forte affinité entre l’idée impériale, avec son pouvoir absolu et les religions monothéistes promettant, sous l’égide d’un dieu unique, le bonheur futur en échange de l’obéissance présente !…On est bien loin de l’imagerie traditionnelle des chrétiens isolés et minoritaires, mourant dans le martyre pour leur foi. Comme l’a écrit en 1902 le théologien excommunié et professeur au Collège de France Albert Loisy: ‘Le christ a annoncé le royaume, mais c’est l’église qui est venue.’ Autrement dit, l’annonce d’un monde meilleur imminent, omniprésent dans les évangiles, a rapidement fait place à un système de pouvoir institutionnel d’une grande efficacité, fondé sur la promesse d’un bonheur limité à l’au-delà et d’une bien lointaine résurrection. Ainsi la conquête romaine de la Gaule, ou plutôt des Gaules, fut un moment décisif de notre histoire… Elle nous a laissé des héritages fondamentaux, depuis notre langue jusqu’à notre calendrier, depuis le christianisme à la viticulture.

[…] L’archéologie préventive de ces dernières années en a complètement bouleversé la vision. Ce ne sont pas des Gaulois hauts en couleur mais barbares, vivant dans des huttes au milieu des forêts qui auraient été ‘civilisés’ par leurs vainqueurs ; ce sont des sociétés prospères, à l’économie et aux techniques inventives et dynamiques, possédant villes et battant monnaie, qui furent intégrées avec succès dans un empire naissant, qu’elles fécondèrent d’autant. Nous allons voir de même, grâce à l’archéologie, que le début du Moyen-Age n’a pas vu non plus la mise à bas de la brillante civilisation antique par des hordes barbares assoiffées de sang…

A partir du chapitre 5, Jean-Paul Demoule adresse la période du moyen-âge, spécifiquement ce moment considéré par l’histoire “orthodoxe” de l’état français comme “fondateur” de ce qui est appelé “l’identité nationale”: la conversion au christianisme et le baptême de Clovis, roi des Francs, petit-fils du roi Mérovée, point de départ de la dynastie des Mérovingiens et des “rois fainéants.

Résumons l’affaire Clovis: On nous dit que durant la bataille de Zülpich (Tolbiac) en Allemagne menée contre les Alamans, Clovis invoque le dieu de Clotilde, princesse burgonde qui deviendra sa femme. Demoule poursuit:

Clotilde et son dieu civilisèrent ainsi le fier chef franc, souverain de l’une de ces peuplades barbares, qui, au temps des invasions du même nom, mirent à bas l’empire romain. Il venait, à la bataille de Soissons (celle du fameux vase), de prendre le contrôle d’une des dernières régions restées romaines et de libérer ainsi la Gaule du joug romain. Mais tandis que ses semblables ravageaient le reste de l’Empire et terrorisaient les habitants, Clovis par cette conversion au christianisme devenait le fondateur d’une France monarchique et chrétienne, qui succédait à une Gaule romaine païenne.” Ceci mis à part quand même le “don de Constantin” et l’imposition par le dernier empereur Théodose du christianisme comme religion officielle de l’Empire, persécutant les autres.

Ceci est la trame officielle du mythe fondateur de la France.

Que nous en dit la recherche historique:

Pourtant rien dans ce grand récit fondateur qui ne soit faux, inexact, incertain ou, au mieux, indécidable. La date même de 496 est discutée par les historiens. 498 étant la plus probable. […] Reims n’est pas certain comme lieu du sacre et n’est nulle part mentionné dans les chroniques anciennes, mais déduit de ce que Rémi y était évêque. […] La fameuse bataille n’a pas forcément eu lieu à Tolbiac, car il y en eut plusieurs contre les Alamans et Grégoire de Tours en mentionne au moins deux bien distinctes. La fameuse colombe [qui apporta la sainte ampoule d’huile à sacrement des rois, ampoule qui fut détruite à la révolution] merveilleuse n’apparaît pas avant le récit d’Hincmar au IXème siècle, les écrouelles ne seront pas guéries avant Robert le Pieux au XIème siècle, l’identification de l’ampoule du baptême et celle du sacre des rois ne date que du XIIème siècle et de Louis VI dit Le Gros, les fleurs de Lys ne deviennent un emblème royal qu’avec Louis VIII au XIIIème siècle…

Mais la plus grosse disparité historique porte sur la signification même de l’évènement Clovis puisque nous dit Demoule:

Le contresens le plus grave est sur sa signification historique. En 496 (ou 498), la Gaule était officiellement chrétienne depuis un siècle déjà. Comme nous l’avons vu, le christianisme, modeste hérésie juive en ses débuts, se répandit en effet rapidement, malgré quelques persécutions, dans une bonne partie des élites urbaines de l’Empire romain, avant d’être imposé par l’empereur Théodose en 380 comme seule religion. C’est que cette idée d’un dieu unique correspondait tout à fait à celle d’un empire possiblement universel. Le plus ancien monothéisme connu est celui de la religion d’Aton en Egypte au XIVème siècle avant notre ère, au moment où cet empire atteignait sa plus grande extension ; et il fut suivi du zoroastrisme de l’empire perse, le plus grand empire de l’antiquité, dont on admet l’influence sur le judaïsme, pendant la captivité des élites juives à Babylone. […] Le culte des saints et des reliques sont autant de pratiques païennes qui rendaient le christianisme plus aisé à assimiler, tandis que l’on christianisait les divinités et les lieux de culte traditionnels. […] Ainsi la conversion de Clovis n’avait rien d’une rencontre mystique, voire d’un geste d’amour envers Clotilde: c’était un geste éminemment politique, sinon opportuniste, d’un chef de guerre (par ailleurs polygame) soucieux d’assimilation au sein d’un empire très prestigieux… […] Le prince Vladimir souverain de la Russie de Kiev, ne ferait pas autrement par sa conversion en l’an 988, tout comme à la même époque, en 966, le roi de Pologne Mieszko 1er.

Si on peut relever tant d’imperfections et d’erreurs dans le narratif, dévoilées pas à pas par l’archéologie préventive, qu’en est-il donc de la chute de l’empire romain ? Peut-on se fier au narratif des invasions barbares mettant à bas un empire déclinant ? Voici ce que nous en dit Demoule:

En fait, c’est toute notre conception de la ‘chute’ de l’empire romain qui a été remise en cause ces dernières années par les fouilles archéologiques et la relecture des textes historiques. Les peuples dits ‘barbares’ n’ont pas déferlé soudainement sur un empire riche et paisible, le mettant à bas d’un coup. Ces peuples étrangers étaient en fait fascinés par l’empire et désiraient s’y intégrer. L’Empire, pragmatique, conclut donc des traités avec eux, leur conférant des territoires, avec le titre de ‘fédérés’ (du latin “fœdus, “traité”). Ainsi les Wisigoths furent installés en Aquitaine par un traité de 418 (leur roi Athaulf épousa la fille de l’empereur Théodose , Galla Placidia, dont on peut visiter le mausolée à Ravenne), les Burgondes dans la région de Genève en 453 et les Francs Saliens juste avant dans le nord de la France et la Belgique. L’armée romaine contenait de forts contingents de barbares fédérés y compris des Huns ; et la fameuse bataille de Champs catalauniques en 451, considérée comme le choc emblématique de la civilisation romaine contre les forces du Mal, les Huns d’Attila, le ‘fléau de dieu’ (en fait un prince romanisé et très cultivé), opposait en réalité deux coalitions de peuples pour la plupart germaniques… L’archéologie montre bien que les invasions barbares n’ont rien eu d’un “choc des civilisations”. […] Clovis lui-même portait le titre de ‘consul romain’, qui lui avait été conféré par l’empereur de Byzance, toujours souverain théorique de tout l’empire, et Charlemagne, encore trois siècles plus tard, se ferait représenter en empereur romain. Même l’empire autrichien se réclamerait à son tour de cet héritage par son nom de ‘saint empire romain germanique’, jusqu’au début du XIXème siècle.

[…] C’est donc par anachronisme que nous nous représentons les peuples barbares comme autant de nations homogènes, au sens moderne du terme, qui auraient déferlé sur l’empire. Il s’agissait en fait de rassemblements temporaires de populations sous des commandements militaires provisoires, qui ne se transformèrent en dynasties héréditaires que tardivement et qui cherchaient à s’assimiler ; si bien qu’il n’y eut jamais de ‘chute’ de l’empire romain, mais une lente transformation sous des modes et à des rythmes différents selon les régions.

[…] Ainsi les Wisigoths, sans doute le peuple le plus prestigieux du temps, venus des bords de la Mer Noire via les Balkans et installés en 418 en Aquitaine par traité, pratiquaient ils l’arianisme, une hérésie qui réfutait la divinité du christ. La capitale de leur royaume était à Toulouse et leur impressionnant palais du Vème siècle a été découvert et fouillé à la fin des années 1980. Pourtant la municipalité l’a fait détruire, sans égard pour l’un des épisodes les plus marquants de l’histoire de la ville.

[…] Mais force est de constater que ces évènements n’ont laissé que fort peu de traces matérielles de destructions massives. L’empire romain lui-même ne s’était construit que dans la violence, contre des populations conquises et le plus souvent entre factions rivalisant pour le pouvoir et l’histoire de l’Europe serait faite ensuite de guerres permanentes, jusqu’à au moins la fin du XXème siècle.

Ainsi la vision catastrophiste et misérabiliste des premiers siècles du Moyen-Age repose ainsi sur des non-dits honteux de notre histoire officielle. Premier non-dit: les Francs sont des Germains ! Cette évidence était douloureuse à clamer lorsque se sont mis en place les manuels scolaires de la IIIème république, ceux de l’école pour la première fois dispensée à tous les enfants de France, alors même que le pays venait d’être vaincu par les Allemands et amputé de l’Alsace-Lorraine. Pire encore ils ont laissé leur nom à notre pays (Frankreich en allemand veut dire “empire des Francs”).

[…] Deux remèdes contradictoires ont été essayés contre cette intenable ascendance germanique. D’une part on a jeté l’opprobe sur la période: c’était celle des “rois fainéants”, qui se traînaient de place en place allongés dans leur lourd char à bœufs et ne cessaient de règler dans la cruauté et l’ignominie leurs sanglantes querelles dynastiques. D’autre par ceux qui étaient rachetables ont été “francisés”: Charlemagne, appelé Karl der Grosse en Allemagne puisque son empire s’étendait sur les deux pays actuels, porte un nom bien français, tout comme sa capitale Aix la Chapelle, dont aucun manuel scolaire ne relève le fait que cette ville n’est autre que Aachen, ville allemande, à la consonnance elle bien germanique.

[…] Le second non-dit est que ces ancêtres francs dont le nom nous désigne ont finalement été vaincus, ce qui n’est pas très glorieux. Non pas vaincus militairement comme les Gaulois, mais vaincus culturellement.

[…] Difficile donc, pour nous autres Français dont le nationalisme agace parfois, de nous revendiquer de deux peuples ancestraux, Gaulois et Francs, tous deux vaincus ! Cela explique en partie le mal qu’ont souvent nos responsables politiques à assumer la préservation de notre patrimoine archéologique et le dédain stupéfiant qu’il leur arrive de manifester pour nos archives du sol.

Il est intéressant de noter que le Moyen-Age possède une aura de négativité dans la représentation historique de notre histoire, alors oui ce fut le temps des croisades, vu par beaucoup comme le début de l’ère coloniale chrétienne, ce fut également le temps de l’inquisition, de la chasse aux sorcières et aux hérétiques du dogme catholique. Cette période est vue comme inquiétante, obscure, obscurantiste, peuplée dans l’imaginaire populaire de dragons et d’épée magique, de mages et de sombres et humides forteresses. Mais, continue Demoule: “Ce Moyen-Age officiel représente une vision bien appauvrie de l’histoire réelle, ne serait-ce que parce que le vrai Moyen-Age a duré un millénaire du Vème au XVème siècles et que bien des évènements et des sociétés s’y sont succédés. Les emblématiques châteaux forts par exemple, n’apparaissent que dans ses tous derniers siècles et ne sont que l’une des formes de résidence de l’aristocratie. Loin d’être une période de régression, une ‘longue nuit barbare’, comme l’ont qualifié certains historiens, c’est au contraire une période d’inventions techniques et d’aménagements du territoire, qui modèlent encore notre paysage et notre cadre de vie. C’est aussi une période de renouveau politique car, sans compter de régulières jacqueries dans les campagnes, la bourgeoisie des villes à partir du XIIème siècle, revendique son autonomie vis à vis des pouvoirs laïques comme religieux et ouvre la voie à de nouvelles conceptions de la société.

Ainsi, avec cette anlayse archéologico-historique, Demoule rejoint-il l’analyse de Pierre Kropotkine de la fin du XIXème siècle, lorsque le scientifique anarchiste, père de la sociobiologie, analysait les cités médiévales indépendantes et fédérées comme autant de preuves du succès de l’organisation décentralisées des villes, des communes en une confédération volontaire de l’intérêt général, certes très imparfaite. Ce fut loin d’être parfait bien entendu et les cités périrent de leur arrogance envers les peuples des campagnes, mais le potentiel structurel d’une société confédérée et décentralisée est démontré par l’histoire.

Tout au long du Moyen-Age, le contrôle des ressources naturelles ne fit que se renforcer tandis que les techniques se perfectionnaient, au point que l’on peut parler à la suite de l’historien Jean Gimpel d’une première révolution industrielle qui précéda et prépara celle du XIXème siècle. C’est le Moyen-Age en effet qui inventa la haut fourneau et la fabrication de la fonte de fer, commença à exploiter le charbon et non plus seulement le charbon de bois, multiplia les moulins le long des cours d’eau… Aussi, la forêt que l’on imagine partout présente au Moyen-Age, voire oppressante, à l’image de celle de Sherwood dans Robin des Bois ou celles des contes pour enfants, était en fait très restreinte, comme elle l’était à l’époque gauloise et romaine, et le paysage y était très ouvert. La seconde moitié du Moyen-Age s’efforça d’ailleurs de reconstituer en partie les espaces forestiers dont le recul inquiètait déjà Charlemagne.

[…] La christianisation fut pourtant très progressive… la religion [pourtant répandu dans l’empire romain depuis le Ier siècle] était surtout urbaine, les campagnes mérovingiennes continuèrent visiblement à pratiquer les rites païens anciens. […] La nouvelle religion dut d’ailleurs s’adapter, le culte des saints, ces êtres semi-divins, qui prodiguent leurs miracles, fut une manière de prolonger le polythéisme antique et ses rituels familiers, tout comme le culte des reliques. Les fêtes et les lieux sacrés traditionnels furent investis par le christianisme, qui assimila ainsi les pratiques anciennes comme l’avaient fait les Romains avec les cultes celtiques.

[…] Ainsi la christianisation fut d’autant moins générale que d’autres communautés religieuses, voire ethniques, existaient aussi sur le territoire français actuel. […] Par migrations, mais aussi par conversions (comme dans l’empire khazar du Caucase au VIIIème siècle), le judaïsme s’est répandu dans tout l’empire romain et au-delà, parallèlement au christianisme. L’histoire de ces communautés juives est un des grands blancs de notre histoire nationale et n’apparaît dans pratiquement aucun manuel scolaire et fort peu dans les grands livres d’histoire. […]

A suivre…

De la division primordiale de la société à l’état profond moderne… 15 000 ans d’histoire politique en 7 minutes chrono… (Résistance 71 )

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, colonialisme, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 8 mars 2017 by Résistance 71

“Là où il n’y a aucun esprit et aucune compulsion interne, il y a forcément une force externe, une régimentation, un État. Là où il y a un esprit (Geist), il y a société. La forme dénuée d’esprit engendre l’État. L’État est le remplaçant de l’esprit.”

“L’objectif est le peuple, la société, la communauté, la liberté, la beauté et la joie de vivre.”

~ Gustav Landauer ~

 

“Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image.”

“L’anarchisme a réellement conduit en 1936 [en Espagne], une révolution sociale et l’ébauche la plus avancée qui fut jamais, d’un pouvoir prolétarien.”

“L’histoire du terrorisme est écrite par l’État, elle est donc éducative.”

“Notre société est bâtie sur le secret, depuis des ‘sociétés écrans’ qui mettent à l‘abri de toute lumière les biens concentrés des possédants jusqu’au ‘secret défense’, qui couvre aujourd’hui un immense domaine de pleine liberté extrajudiciaire de l’État.”

~ Guy Debord ~

 

De la division primordiale de la société à l’état profond moderne

 

15 000 d’histoire politique en 7 minutes chrono

 

Résistance 71

 

8 mars 2017

 

Comme l’a amplement démontré l’anthropologie politique, la société humaine primordiale, primitive (au sens anthropologique, venant de “primere”, premier, primordial) s’est transformée à un moment donné de l’histoire (plus que probablement au cours de la période dite de la “révolution agraire” du néolithique), d’une société une et politiquement indivisée en une société politiquement divisée menant à l’opposition de castes / classes résultant de la relation émergente de rapport entre dominants et dominés.

De là, s’en est suivie la division économique, le renversement de la dette du chef sans pouvoir, dans une société où le pouvoir n’est pas séparé du corps social et où le chef ne commande en rien et est en dette permamente envers ses pairs par la redistribution de ses biens, vers une société où la division politique induit la reconnaissance du “chef” par ses nouveaux sujets au moyen de l’institution du tribut (taxe, impôt) ; une société où le pouvoir se sépare du corps social pour devenir nécessairement despotique.

Le changement de mode de production impliquant des surplus, celui-ci inverse le flot naturel de la dette du chef vers le peuple, au peuple vers le chef et ses comparses devenus complices de vol en réunion ; le peuple dès lors est coercitivement amené à obéir à une nouvelle caste dirigeante.

Il devient alors nécessaire de créer des institutions afin de gérer la différence induite, tenir les “comptes” de la dette du peuple envers ses chefs coercitifs et autres fadaises aliénantes L’État naît de la nécessité de gestion et du maintien de la division oligarchique. Peu à peu il se centralisera et deviendra de plus en plus coercitif, réglementé et dénué de toute humanité.

Le pouvoir, devenu de “droit divin” (bien entendu…), est morcelé et se centralise du mieux possible. Pendant des siècles et des siècles, le pouvoir politique et la vie économique suivent des trajectoires souvent parallèles, parfois intriquées, mais s’ils doivent coopérer pour faire fonctionner les mécanismes aliénatoires divisifs de la société, qui n’est plus qu’une entité assujettie aux âfres de la caste dominante, le pouvoir politique demeure prévalant sur le pouvoir économique, qui ne parvient pas encore à l’acheter et donc à le dominer.

Pas à pas, le monde marchand et les nécessités économiques prennent le dessus sur le politique qui jusqu’à la révolution française de 1789, gardait tant bien que mal à distance le pouvoir économique. A cette date, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la classe pilotée par la valeur d’échange marchande, prend le pouvoir. Son avènement total se produit au cours des guerres napoléoniennes. A ce moment, le pouvoir marchand ultime, synthétisé dans la finance et son pouvoir grandissant au gré des spéculations et parasitismes de toutes sortes, parvient à acheter définitivement le pouvoir politique. Les banques (de fait la même banque..) financèrent les deux côtés de la belligérance, décuplant leur pouvoir interne et les leviers financiers de contrôle du pouvoir politique.

Depuis lors, la privatisation de la finance et la réglementation interne des nations favorisant corruption et spéculation en tout genre, ont renforcé l’emprise et le contrôle du pouvoir économique (aujourd’hui le pouvoir de la haute finance devenue au gré du temps et des forfaitures, apatride, transnationale) sur le pouvoir politique. Si dans le passé les deux pouvoirs avançaient main dans la main, de manière complémentaire au gré des relations internationales entre les états-nations, on peut dire que depuis les années 1970, autour du premier choc pétrolier de 1973 et de l’abrogation des réglementations internationales basant la monnaie des nations, essentiellement la monnaie de réserve mondiale qu’est devenue (de manière coercitive une fois de plus) le dollar américain, sur l’or, le pouvoir économique, libéré du carcan politique, a pu acheter la totalité de ce qui est achetable aujourd’hui, y compris l’humain et donc le politique.

Ainsi donc, depuis plusieurs décennies, grâce à la spéculation, au mensonge, à la tromperie, aux crimes organisés, assujettis et perpétrés par les états-nations pour leurs maîtres de la finance, des entités économico-industrio-financières globales, transnationales, constituées en cartels industrio-financiers, contrôlent la destinée des pays, des peuples, des économies et du monde. Ces entités dirigées par les descendants de grandes familles spéculatives se retrouvent et se cartélisent par convergence d’intérêts, dans les domaines de la finance et de l’industrie. Ces entités et quelques personnes contrôlent les grandes banques, l’industrie énergétique et des produits dérivés, les complexes militaro-industriels, les médias, l’industrie pharmaceutique et chimique, les universités et l’intelligentsia du monde occidental et des nations inféodées coercitivement.

Les représentants de ces cartels, ainsi que quelques politiciens, stratèges et intellectuels clefs à leurs soldes, constituent ce qui est appelé aujourd’hui “l’état profond”.

Ils dirigent par la propagande, le mensonge, la déception, le crime, la spéculation, la peur et la coercition, un monde dont les peuples submergés par la déferlante marchande d’une société de consommation décérébrante et galopante, sont devenus apathiques et politiquement illétrés, maintenus dans l’ignorance et la stupeur à grand renfort de propagande médiatique, de jeux et de diversions aussi futiles qu’aliénantes, incluant les grandes messes électorales visant à maintenir par l’élection de marionnettes étatico-capitalistes de façade, la division initiale de la société et à perpétrer le consensus du statu quo oligarchique établi de très longue date.

Tableau bien noir dressé là nous direz-vous. Certes, mais espoir il y a, car dans sa course historique vers une fin inéluctable, la société spectacle pilotée par l’état profond est sur une trajectoire de collision avec son incapacité à se transcender. Elle contient en elle-même sa propre obsolescence programmée de laquelle surgira la résurgence humaine de la société primordiale seulement grandie et renforcée de son empirisme historique gagnée au gré du tumulte des flots. De là naîtra une nouvelle société, ancrée dans ses fondements sociétaux universels, qui renouera, en s’adaptant, avec l’égalitarisme et l’indivision primordiaux. C’est alors que se réalisera la Raison dans l’histoire humaine, débarrassée de sa ruse nécessairement induite: l’État issu de la division de la société, producteur de toutes les aliénations.

C’est alors et alors seulement, que l’humanité sera émancipée à tout jamais ! Ainsi nous pouvons dire que la finalité de la réalisation de l’histoire humaine est plus que probablement la réconciliation propre et définitive avec nous-mêmes au sein d’une société des sociétés, miroir définitif mais aux nuances changeantes de l’état naturel profond duquel nous nous sommes historiquement écartés.

= = =

“L’État, c’est ainsi que s’appelle le plus froid des monstres froids et il ment froidement et le mensonge que voici sort de sa bouche: ‘Moi, l’État, je suis le peuple !’… Là où le peuple existe encore, il ne comprend pas l’État et il le hait comme un mauvais œil et comme un pêché contre les coutumes et les droits… L’État, lui, ment dans tous les idiomes du bien et du mal ; et quoi qu’il dise, il ment et ce qu’il possède il l’a volé. Tout est faux en lui, il mord avec des dents volées, lui qui mord si volontiers. Fausses sont même ses entrailles… ‘Sur Terre il n’est rien de plus grand que moi: je suis le doigt qui crée l’ordre, le doigt de dieu’, voilà ce que hurle ce monstre…”

~ Friedrich Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra, 1883) ~

“On peut dire qu’il n’y a pas encore eu de révolution dans l’histoire, il ne peut y en avoir qu’une qui serait une révolution définitive. Le mouvement qui semble achever la boucle en entame déjà une nouvelle à l’instant même où le gouvernement se constitue. Les anarchistes, Varlet en tête, ont bien vu que gouvernement et révolution sont incompatibles au sens direct. Il implique contradiction, dit Proudhon, que le gouvernement puisse être jamais révolutionnaire et cela pour la raison toute simple qu’il est gouvernement.’ […] S’il y avait une seule fois révolution, en effet, il n’y aurait plus d’histoire. Il y aurait unité heureuse et mort rassasiée.“

~ Albert Camus ~

Résistance politique: Petit aperçu de « l’état profond » à la mode yankee… La CIA et le trafic de drogue

Posted in actualité, altermondialisme, canada USA états coloniaux, CIA et traffic de drogue, colonialisme, crise mondiale, documentaire, guerre iran, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, média et propagande, militantisme alternatif, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 7 mars 2017 by Résistance 71

“J’argumenterais dans ce livre que les opérations secrètes, lorsqu’elles génèrent ou renforcent le pouvoir politique autonome, survit presque toujours au but spécifique pour lequel elles furent mises en place. Au lieu de cela, elles grossissent et deviennent partie des forces hostiles avec lesquelles les Etats-Unis doivent lutter. Pour mettre cela en des termes que je trouve plus précis, la parapolitique, l’exercice du pouvoir par des moyens secrets, possède une tendance aux métastases dans la ‘politique profonde’, jeu intriquee de forces non reconnues sur lesquelles l’agent parapolitique original n’a plus aucun contrôle. Ceci est au cœur de l’analyse.”

“En 1958, les forces du Kuomintang qui étaient sous pression en Birmanie, avaient commencé à se relocaliser dans des villes comme Ban Houei Sai et Nam Tha dans le nord-ouest du Laos, qui deviendront bientôt des bases (labos) pour l’opium de la CIA.”


~ Peter Dale Scott, “Drugs, Oil and War”, 2003 ~

 

La CIA et le trafic de la drogue

 

James Corbett


 

14 October, 2011

 

url de l’article original: avec Vidéo

https://www.corbettreport.com/the-cia-and-the-drug-trade/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

La culture de ce que nos connaissons aujourd’hui sous le nom d’opium remonte à l’origine de l’histoire archivée, lorsque les Sumériens de l’antique Mésopotamie (NdT: l’Irak moderne) cultivaient ce qu’ils appelaient Hul Gil ou la “plante de la joie”. La pratique passa aux Assyriens, puis aux Babyloniens et de là aux Egyptiens, dont l’époque fut propice à l’épanouissement du commerce de l’opium et devint un maillon très important du commerce international entre la Méditerranée et l’Europe.

En fait, aussi loin qu’on puisse remonter dans l’histoire, le contrôle du commerce international de l’opium a été un facteur clef dans la montée et le déclin des empires.

Au cours du XVIIIème siècle, les Britanniques monopolisèrent le commerce de l’opium en Inde et transportèrent des milliers de coffres d’opium par an en Chine ; ceci fut utilisé pour financer l’énorme déficit commercial avec cette nation. Lorsque les Chinois se mirent à réprimer sévèrement le trafic de l’opium au milieu du XIXème siècle. Les Britanniques combattirent deux guerres pour assurer et maintenir leur marché de l’opium en Chine (NdT: ce furent les tristement célèbres “guerres de l’opium”, qui ne combattirent pas le trafic, mais visèrent son maintien par l’empire britannique…)

A partir des années 1830, des commerçants et traders américains étaient déjà sur le coup de ce trafic lucratif, avec la “Russell & Co” de Samuel Russell, qui devint la plus grosse maison commerciale en Chine. Le cousin de Russell, William Huntington Russell, fut le fondateur de la secte, société secrète. de l’université de Yale “Skull & Bones”, société qui a formé le cœur même de l’establishment du renseignement américain. Ceci est explicité dans toute une série de documents et de faits documentés, que les médias de l’establishment semblent vouloir éviter à tout prix.

L’association entre la société secrète “Skull & Bones” et la milieu du renseignement américain de l’OSS à la CIA est très bien établie ; cette connexion figure une litanie de directeurs et d’agents de l’OSS et de la CIA, dont George “poppy (opium)” Bush lui-même, celui-ci (Bush père) ayant été un membre de la société secrète avant d’ètre recruté par l’agence de renseignement. Mais la connexion entre la CIA et le commerce international illicite des stupéfiants ne remonte pas simplement aux pionniers du trafic de l’opium du XIXème siècle.

De la même manière que l’empire britannique fut en partie financé par son contrôle du trafic de l’opium au travers de de sa célèbre “Compagnie des Indes” la British East India Company, la CIA a également été impliquée au fil du temps, au cœur du commerce illicite moderne des stupéfiants.

Dès sa création, la CIA a été imbriquée dans le monde glauque du trafic de la drogue.

A la fin des années 1940, la CIA envoyait des fonds et des armes à la mafia corse en retour de son assistance dans la lutte contre les grèves ouvrières en France qui menaçaient après la guerre d’établie un contrôle du PCF sur le vieux port de Marseille. Le syndicat du crime corse utilisa le soutien de la CIA pour mettre en place la filière bien connue sous le nom de “French Connection”, qui vit l’héroïne d’abord être importée de Turquie en France, puis embarquée pour les USA, alimentant l’épidémie d’héroïne sur le sol américain.

En Birmanie en 1950, la CIA regroupa les restes de l’armée nationaliste chinoise défaite du Kuomintang (KMT), pour commencer une invasion du sud de la Chine afin d’attirer les troupes chinoises hors du front de la guerre de Corée. Facilement battue par les forces de Mao Tse Toung, le KMT se concentra à occuper la Birmanie, imposant un impôt sur l’opium aux paysans des populations des hauts plateaux du Shan riches en cultures d’opium. Des membres de l’armée birmane assurèrent que l’opium du KMT s’envolait de Thaïlande et de Taïwan sur les mêmes avions sans marquage C-47 que la CIA avait utilisé pour fournir le groupe en première instance. (NdT: le deal fut le suivant: les Etats-Unis virent plus d’avantage dans une Chine communiste avec Mao que dans une Chine nationaliste de Chang Kaï Chek, le KMT, soutenu par les USA fut largué en rase campagne au profit de Mao qui vint au pouvoir en Chine avec l’aide de la CIA et de Wall Street, succursale de la City de Londres. En échange, Chang Kaï Chek garda une partie du fric de la drogue et son armée devint le garde-chiourme de la came dans le triangle d’or du sud-est asiatique. Il fut autorisé à conserver Formose aujourd’hui Taïwan, pays littéralement financé dès son origine par le trafic de la drogue avec le soutien et la complicité yankee dans le blanchiment du fric via la lessiveuse de Wall Street et surtout la BCCI ou Bank of Credit and Commerce International, la banque de la CIA qui n’existe plus aujourd’hui, mais les opérations de blanchiment continuent via le cartel banquier anglo-américains, les banques HSBC et Barclay’s étant en tête de pont de ce juteux business…)

Dans les années 1960 et début des années 1970, la CIA recruta le peuple laotien Hmong (Méo) des hauts plateaux pour lutter contre les communistes dans la région. (NdT: pas de contradiction réelle avec ce que nous avons dit au dessus, en effet le Viet Minh fut avant tout un mouvement anti-colonial d’indépendance, Ho Chi Minh ne rejoignit que tardivement une ligne “marxiste”. Du reste pendant la guerre du Vietnam, la Chine communiste n’aida pour ainsi dire pas le Vietnam vu comme un ennemi. Pendant toute la guerre du Vietnam, l’essentiel de l’aide logistique vint de l’URSS, pays lui aussi établi par la City et Wall Street. Le Vietnam refusait de passer d’un contrôle colonial (français) à un autre (américain) et devait être écrasé. L’opération échoua, le tout sur fond de luttre contre le “communisme” pour la convenance…) La CIA encouragea les Hmong à cultiver l’opium au lieu du riz afin de les rendre aussi dépendants des largages aériens de vivres, La CIA utilisait ensuite ce levier alimentaire pour faire pression sur les Hmong. Pour couronner le tout, une raffinerie d’opium enhéroïne fut même intégrée au QG de la CIA dans le nord du Laos. L’entreprise de la CIA “Air America” (NdT: ex-CAT “Civil Air Transport” du général Chennault créateur des “Tigres Volants” en soutien deu KMT contre les Japonais puis contre Mao…) fut utilisée pour transporter vivres et marchandises et faire sortir l’opium et l’héroïne du Laos. Une bonne partie de cette production était vendue au Vienam, créant toute une génération d’accros à l’héro dans l’armée américaine. (NdT: il est évident que dans toute guerre impérialiste, ce à quoi se liivrent les Etats-Unis depuis leur création, l’ancien combattant qui retourne au pays est un ennemi du système dont il faut se débarrasser, addictions aux drogues, maladies dégénératives induites par les injections vaccinales reçues durant leur temps sous les drapeaux, contaminatiion aux divers produits chimiques comme la dioxine de l’agent orange, aujourd’hui à l’uranium appauvri des munitions utilisées dont les résidus jonchent les zones de combat, tout cela contribue à l’élimination progressive de ceux qui sont vus comme des “ennemis de l’intérieur” par le système, la chair à canon qui n’a pas eu la décence de mourir là où les banquiers les ont envoyé crever…)

Dans les années 1980, le point de focalisation de la production d’opium se déplaça du triangle d’or d’où la CIA se désengageait progressivement, vers le croissant d’or, où les USA s’engageaient aux côtés des moudjahidines afghans dans leur lutte financée par la CIA contre les soviétiques. L’opium devint clef pour le financement des mécanismes de l’insurrection, comme Peter Dale Scott l’a expliqué dans un de nos entretiens sur l’Eyeopener, les corrélations entre l’implication de la CIA dans la région et l’augmentation de la production d’opium ne sont absolument pas coïncidentelles.

Aussi, dans les années 1980, les USA soutinrent les Contras dans leur lutte contre les Sandinistes et leur gouvernement au Nicaragua. Officiellement interdite d’armer les Contras par le congrès des Etats-Unis, la CIA s’en remis à un plan de vente d’armes à l’Iran pour utiliser les fonds générés pour illégalement armer et soutenir les Contras au Nicaragua. Des trafiquants de drogue protégés par la CIA furent introduits au Nicaragua, amenant des cargaisons d’armes et de fournitures diverses aux Contras, ils en repartaient les avions pleins de cocaïne colombienne. Une décennie plus tard, un journaliste d’enquête Gary Webb a utilisé les documents officiels du gouvernement américain pour prouver que la CIA avait abrité ces agents trafiquants de drogue et il suivit la trace de cette cocaïne colombienne bon marché jusqu’au début de l’épidémie du “crack” (produit dérivée de la cocaïne hautement toxique et inducteur de dépendance) dans le centre-sud de Los Angeles.

Malgré les exemples amplement documentés et complètement admis de l’implication de la CIA dans le trafic de la drogue dans le passé, l’idée que l’agence de renseignement est toujours liée aux trafiquants internationaux de la drogue est largement balayé par l’establishment et marqué du sceau de “la théorie de la conspiration”.

Depuis quelques années néanmoins, quelques histoires extraordinaires mais mal diffusées dans les médias, d’avions s’écrasant au Mexique, ont servi à refocaliser l’attention sur la complicité de la CIA dans le trafic des stupéfiants.

En 2004, un avion Beech 200 fut appréhendé au Nicaragua avec à son bord 1,1t de cocaïne. L’appareil portait un faux numéro d’empénage d’un appareil de la CIA propriété d’une entreprise de couverture de la CIA.

En 2006, un DC9 fut saisi sur une piste de jungle dans le Yacatan mexicain avec à son bord 5,5t de cocaïne empaquetée dans 126 valises noires identiques. Le propriétaire de l’avion était lié à une entreprise appelée Skyway Communications, dont le PDG, James Kent, avait tenu des positions contractuelles soutenant des projets du renseignement pour le ministère de la défense américain.

En 2007, un Grumman Gulfstream II à réaction s’est écrasé au Mexique transportant 3,3t de cocaïne colombienne liée au cartel de la dtogue mexicain Sinaloa. Il fut plus tard révélé que l’avion avait été auparaant utilisé par la CIA pour transporter des prisonniers de son programme de rendition/kidnaping vers Guantanamo Bay.

En 2008, un Cessna 402c fut saisi en Colombie avec à son bord 850kg de cocaïne à destination des Etats-Unis. L’histoire de l’avion le relie à une entreprise qu’un agent de la CIA a démontré avoir une histoire de collusion avec des opérations secrètes du gouvernement américain.

Maintenant, le problème du trafic de drogue de l’agence de renseignement a de nouveau fait surface de manière spectaculaire dans un endroit assez improbable: un tribunal fédéral de Chicago. (NdT: rappelons ici que cet article est écrit en 2011)

L’affaire tourne autour de la mise en accusation d’un Mexicain pour trafic de drogue: Jesus Vicente Zambada Niebla. Il fait partie du tristement célèbre cartel de la drogue Sinaloa, une organisation qui est montée en puissance dans le Mexique du président Calderone pour devenir un des plus puissants cartels de la drogue de la région et peut-être même du monde.

Son affaire implique l’opération “Fast and Furious”, une branche du projet “Project Gunrunner” du bureau fédéral de l’alcool, tabac et armes à feu (ATF, qui est une agence fédérale américaine), et qui était mise en place ostentatoirement pour arrêter le flot des armes illégales des Etats-Unis au Mexique, mais qui autorisa le trafic de 200 armes à feu sous le nez de l’agence ATF, armes qui arrivèrent dans les mains des gangs de la drogue mexicains.

Zambada Niebla comparait devant le tribunal sur les accusations de servir de coordinateur logistique pour le cartel Sinaloa, aidant à l’importation de tonnes de cocaïne aux Etats-Unis par voies terrestres, maritimes et aériennes.

Le seul problème est que Niebla affirme maintenant être un agent du gouvernement américain. En réponse à cette affirmation, les procureurs américains essaient d’invoquer la loi sur les procédures impliquant des informations classées confidentielles et secrètes, qui permet de garder des opérations et des informations concernant la “sécurité nationale” hors de toutes procédures publiques. (NdT: n’est-ce pas bien pratique ?… En France on appelerait çà “trafic pour raison d’état”… Quelqu’un devrait mettre son nez dans les affaires, comme par exemple le trafic de drogue de la CIA au Laos, qui ne fut que la reprise d’un réseau déjà établie par le 2ème Bureau français, grand-père de l’actuelle DGSE, connection qui se fit naturellement après l’annulation du monopole d’état sur l’opium institué par Paul Doumer en 1898 et abrogé en 1912...)

D’après un ancien agent fédéral contacté pour commenter sur l’affaire par Bill Conroy de NarcoNews, l’invocation du CIPA veut dire que l’implication de la CIA dans cette affaire “est une conclusion plus que raisonnable” et qu’il y a “des trucs chauds à planquer”…

Plus tôt cette semaine, j’ai eu la chance de pouvoir parler à Bill Conroy à ce sujet et au sujet de la relation possible entre la CIA et les cartels mexicains de la drogue.

Malgré la nature stupéfiante (c’est le cas de le dire..) de l’affaire et la forte probabilité de la complicité de l’agence dans le trafic de drogue vers les Etats-Unis, une fois de plus, les médias de masse ont été presque complètement siencieux sur cet aspect du scandale de l’opération Fast & Furious ; Bill Conroy de NarcoNews étant un des seuls journalistes sur la brèche en ce moment.

Peut-être que cela n’est pas surprenant étant donné l’histoire honteuse et pathétique des médias américains dans leur couverture des connexions entre la CIA et les réseaux de la drogue de par le passé.

Après la publication de l’exposé de Gary Webb sur les connexions de la drogue CIA-Contras dans le San Jose Mercury News en 1996, il fut l’objet de sévères critiques de la part du Washington Post, du New York Times (NdT: tous deux des organes de presse de la CIA) et du L.A Times. Le retour de bâton força éventuellement les éditeurs de Webb au Mercury News de se rétracter sur l’histoire. La propre enquête interne de la CIA menée par l’inspecteur général Frederick Hitz confirma la vaste majorité des dires de Webb et de son reportage, mais celui-ci demeura un journaliste paria et son histoire a été communément discréditée.

En 2004, Gary Webb a été retrouvé mort de deux balles dans la tête. La mort fut déclarée un suicide (sic)…

Au bout du compte, c’est peut-être une simple affaire économique. Il y a des dizaines de milliards de dollars par an générés par le trafic de la drogue et il a été établi de longue date que Wall Street et les principales banquess américaines s’appuient sur l’argent de la drogue comme source de capital liquide..

Fin 2009, Antonio Maria Costa, le chef du bureau de l’ONU contre le crime et les drogues a même déclaré officiellement que c’était le fric du trafic illicite des stupéfians qui mainternait le système financier américain à flot surtout durant la crise de 2008, estimant que quelques 352 milliards de dollars de bénéfices sur la drogue avaient été blanchis par les banques principales

Avec ces sommes faramineuses en jeu, il n’est pas surprenant de voir le nexus média-gouvernement-banque se développer autour du statu quo d’une guerre contre la drogue n’ayant aucune fin en vue, aidée, facilitée par la compagnie des Indes moderne… la CIA. (NdT: qui est, ne l’oublions jamais, le bras armé de Wall Street)

Alors qu’il était candidat à la présidence des Etats-Unis en 1988, Ron Paul a fait remarquer durant sa campagne, que ce ne sera pas avant que les gens n’aient repris leur gouvernement et répudié les lois sur la drogue qui aident à maintenir en place cette fausse guerre contre la drogue et qui gonflent artificiellement les prix de ce fléau ancien, que nous pourrons en fait commencer à vraiment pouvoir gérer le cœur du problème de la drogue et en même temps retirer de dessous les pieds de la CIA les sources clefs de financement de ses opérations illégales.