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Et pendant ce temps là dans les communautés zapatistes…

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ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE.

Mexique.

12 Mai 2016

url de l’article en français:

http://enlacezapatista.ezln.org.mx/2016/05/12/et-dans-les-communautes-zapatistes/?utm_source=feedburner&utm_medium=email&utm_campaign=Feed%3A+EnlaceZapatista+%28Enlace+Zapatista%29

Aux Compañer@s de la Sexta:

A qui de droit:

Compañeroas, compañeros et compañeras:

Maintenant nous allons vous parler un peu de comment vont les communautés zapatistes où résistent et luttent les bases de soutien.

Ce que nous allons vous relater maintenant vient des rapports des propres compañeras et compañeros zapatistes, responsables dans les villages, responsables de commissions (par exemple santé, éducation, jeunes etc.), autorités autonomes et responsables organisateurs. Mais avec les Comp@s du Comité nous l’avons vérifié pour voir si ce ne sont pas des mensonges, ou s’ils ne les changent pas pour que ça paraisse bien et cacher ce qui ne va pas. Le travail de ces écrits, ce n’est pas de dire des mensonges à nos comp@s de la Sexta, ni à ceux qui soutiennent et sont solidaires. Ni à vous, ni à eux, ni à elles, ni à personne d’autre.

Si nous n’avançons pas correctement, nous le disons clairement, non pas pour que vous vous sentiez plus tristes que vous ne l’êtes à cause de tout ce qui se passe là-bas, dans vos géographies et dans vos calendriers. Nous le disons car c’est notre manière de vous rendre des comptes, c’est-à-dire de vous informer, et que vous sachiez si nous prenons le chemin que nous vous avions dit, ou bien si en fait nous sommes passés à autre chose, peut-être en répétant les mêmes vices que nous critiquons.

Mais si nous avançons correctement, et bien nous voulons aussi que vous le sachiez, pour qu’ainsi vous vous réjouissiez avec le cœur collectif que nous sommes.

Comment savons-nous si nous avançons correctement ou non ? Et bien pour nous, femmes et hommes zapatistes, c’est très simple : les peuples parlent, les peuples commandent, les peuples font, les peuples défont. Au moment où quelqu’un prend le mauvais chemin, rapidement le collectif lui donne comme qui dirait sa remontée de bretelles, et ou il se corrige, ou il prend la porte de sortie.

C’est ça notre autonomie : le chemin c’est le nôtre, c’est nous qui le prenons, nous qui faisons les bons choix, nous qui nous trompons, nous qui nous corrigeons.

En résumé nous vous disons la vérité, car vous devez en avoir vraiment marre des mensonges et en être lassés. Et bien qu’elle fasse parfois mal, la vérité soulage toujours.

C’est à dire que nous ne voulons pas faire comme les mauvais gouvernements qui se sont beaucoup maquillé ces derniers jours, soit-disant pour faire plaisir au visiteur de passage, pour qu’il ne voit pas ce qu’il se passe en bas[1]. Mais ce maquillage n’a servi qu’à démontrer combien les gouvernements sont faux. Vous croyez vraiment que n’importe qui de modérément intelligent ne verrait pas la réalité? Qu’il se manifeste ou pas par rapport à cette réalité, et la forme avec laquelle il le fait, c’est autre chose, et c’est son problème.

Bon, en un peu de mots. Ce que nous vous racontons maintenant vient en complément de ce qui a déjà été expliqué dans les livres de la Petite École Zapatiste. Si vous n’avez pas assisté à la Petite École Zapatiste, que ce soit en communauté ou extra-muros, ou bien si vous ne connaissez pas ce que disent les livres de texte, et bien nous vous recommandons de les lire. Á l’intérieur, vous allez apprendre comment s’est déroulé le processus de construction de l’autonomie.

Ce qu’il se passe là, c’est nouveau, ce sont des nouvelles choses qui apparaissent, c’est à dire que ça n’existait pas il y a un ou deux ans :

  • La croissance zapatiste se maintient. Il y a de plus en plus de jeunes hommes et jeunes filles qui rentrent.
  • Pour ce qui est de la santé, les compañeras et les compañeros sont sur le bon chemin. Ce qu’on voit, c’est que dans leurs cliniques autonomes il y a moins de personnes qui arrivent car le travail de prévention a beaucoup augmenté, grâce aussi au suivi que procurent les promoteurs de santé autonome. C’est à dire que les gens sont moins malades. Dans les cliniques zapatistes autonomes, ceux qui arrivent de plus en plus fréquemment ce sont les gens des partis politiques.
  • Pour ce qui est de l’éducation, pour l’éducation primaire c’est pareil. Mais maintenant il y a une nouvelle exigence des communautés: le collège et le lycée. Dans certaines zones il y a un collège, mais pas partout. Maintenant, il y a des jeunes hommes et des jeunes femmes qui demandent l’éducation supérieure. Ils ne veulent pas des ateliers, mais des études supérieures dans les Sciences et dans les Arts. Mais pas des études selon le mode capitaliste des universités institutionnelles, mais des études selon notre mode. Sur ce point on a encore beaucoup à faire.
  • Pour ce qui est de l’économie, sans vous raconter ce qui existe déjà et qui se maintient en termes de travaux collectifs et individuels (milpa, haricot, plants de café, volaille, banane, mouton, bétail, boutique, miel d’abeille, potager, achat et vente de bétail, et autres types de produits), ce qu’on a constaté c’est que leur production a augmenté, ce qui a amélioré l’alimentation et la santé, surtout chez les jeunes et les enfants.
  • Dans certaines zones les promoteurs de santé autonome sont déjà en train de se former en échographie, en étude de laboratoire, en consultation générale, en odontologie et en gynécologie. De plus des campagnes de santé préventive sont réalisées dans les régions. Dans une zone, avec les bénéfices obtenus par le travail collectif, du bétail, du matériel de laboratoire et des appareils d’échographie ont déjà pu être acquis. Ils ont déjà des compañeros et compañeras formés à l’usage de ces appareils, produit de l’enseignement réciproque entre promoteurs de santé d’un caracol à l’autre, c’est-à-dire qu’ils se sont donnés des cours entre eux -mêmes. Et une autre clinique-hôpital est déjà en construction, pour qu’à partir de maintenant on puisse y faire de petites chirurgies, comme cela se fait déjà à la Realidad ou à Oventik.
  • Pour ce qui est du travail de la terre, les collectifs de milpa [culture de maïs et de plantes associées] et de bétail se sont beaucoup développés. Avec les bénéfices, en plus de se procurer des appareils et des médicaments pour les cliniques, ils se sont acheté un tracteur.
  • Pour le commerce, les épiceries coopératives ont obtenu leur indépendance économique, et ont maintenu des prix bas pour les familles zapatistes. Cela c’est possible car il n’y a personne qui s’enrichit sur la hausse des produits de consommation de base.
  • Dans les boutiques autonomes, il n’y pas de vêtements de marques exclusives ni les dernières modes pour s’habiller, mais il ne manque ni les naguas [jupes traditionnelles], habits, blouses, pantalons, chemises, chaussures (la majorité fabriquées dans les cordonneries autonomes), ni de ce que chacun utilise pour couvrir ses parties intimes.
  • Dans les collectifs de production et de commerce, ce sont les compañeras qui ont le plus avancé. Il y a quelques années, une quantité résultant du travail collectif de la comandancia, des comités et des insurgé-e-s, (oui, nous aussi nous travaillons pour produire et obtenir de l’argent), a été destinée à chaque municipalité autonome, pour que les compañeras bases de soutien la travaillent en collectif dans ce qui serait décidé par elles-mêmes.

Et il se trouve qu’elles s’en sont sorties meilleures administratrices que les hommes, car dans une municipalité les compañeras ont non seulement mis en place avec succès un collectif de bétail, mais maintenant elles sont tellement avancées qu’elles mettent leurs vaches «à partager» dans d’autres villages avec des collectifs de femmes («à partager» disent les zapatistes, quand ce qui a été obtenu se partage en deux, et que cette moitié est donnée à une autre «partie » ).

  • Il s’est passé la même chose avec les épiceries coopératives: elles en sont déjà à faire des prêts aux autres collectifs de région ou aux villages, et même à des compañeras
  • Toutes les municipalités autonomes effectuent un travail collectif de milpa, et d’autres ont du bétail. Toutes les régions ont un travail collectif qui donne des bénéfices. Par exemple, lors de la dernière célébration, les régions ont coopéré pour la vache qu’ils ont mangé durant la fête et pour les musiciens.
  • La grande majorité des villages effectuent des travaux collectifs. Dans certains villages, les hommes ne travaillent pas en collectif mais les compañeras si, et il y a des villages où se sont 2 collectifs, un collectif de compañeros et un collectif de compañeras. Individuellement tous luttent pour aller bien, et ils ont réussi à aller de l’avant et s’en sortir. Tant les milicien-e-s que les insurgé-e-s travaillent dans des collectifs de production pour subvenir à leurs besoins et soutenir les villages.
  • Dans le caracol d’Oventik, il ont déjà une tortilleria Nous ne savons pas combien coûte actuellement le kilo de tortilla dans vos géographies, mais à Oventik il est à 10 pesos le kilo. Et elles sont de maïs, pas de farine industrielle. Les transports publics font même des voyages spéciaux pour aller y acheter leurs tortillas. Dans la zone de Los Altos au Chiapas, là oú se trouve le caracol d’Oventik, on ne produit pas de maïs. Le maïs est produit dans les régions de la Selva et est commercialisé entre les collectifs de zone, pour que les familles zapatistes aient du maïs à bon prix et sans intermédiaires. Pour ça, on utilise des camions qui ont été donnés aux Conseils de Bon Gouvernement par des personnes bien attentionnées dont on ne va pas dire le nom, mais elles et nous savons de qui il s’agit.
  • Dans beaucoup de villages zapatistes, environ 50% travaille en collectif, et le reste en individuel. Dans d’autres, la majorité travaille en individuel. Bien que l’on promeuve le travaille collectif, le travail individuel qui n’exploite pas d’autres individus est respecté. Tant dans le travail collectif que dans le travail individuel, non seulement ils se maintiennent, mais en plus ils progressent.
  • Suivant chaque endroit, c’est comme cela que s’organisent les travaux collectifs. Il y a des collectifs dans les villages, et dans certains, il y a des collectifs d’hommes, des collectifs de femmes et des collectifs de jeunes. Il y a des collectifs de région ou de commune. Il y a des collectifs de zone ou de Conseil de Bon Gouvernement. Quand un collectif est plus avancé, il soutient les autres collectifs qui sont plus en retard. Ou bien, comme dans certaines régions, le travail collectif de production alimentaire est destiné aux internats qui existent pour les écoles secondaires autonomes.

-*-

Tout ce que nous vous racontons sur ces avancées ne vient pas du commandement zapatiste, c’est-à-dire que ce n’est pas sorti de la tête de quelques-uns, mais provient des réunions de partage entre les villages eux-mêmes.

Lors de ces réunions de partage, ils se racontent leurs travaux, leurs avancées, leurs problèmes et  leurs erreurs. De là sortent de nombreuses et de nouvelles idées qu’ils échangent entre eux. En d’autres mots, les compañeros et compañeras s’apprennent les uns les autres.

Et on vous dit bien sûr que nous, en tant que commandants, nous apprenons aussi, et beaucoup, de nos compañeras et compañeros zapatistes.

C’est terrible et merveilleux ce que nous regardons et ce que nous écoutons, ça l’est tellement que nous ne savons pas ce qui va ressortir de toute cette avancée.

Nous ne vous parlons pas pour le moment du réarmement des paramilitaires, de l’augmentation des patrouilles militaires, aériennes et terrestres, et de tout ce que font les mauvais gouvernements pour essayer de nous détruire. Nous ne vous donnons pas plus de détails, parce que nous savons bien que pour vous non plus ce n’est pas facile, que vos résistances et rébellions endurent des agressions tous les jours, à toutes heures et de toutes parts. Et que, quoi qu’il en soit, vous restez rebelles et en résistance.

Mais nous savons que vous savez que tout ce que nous vous racontons se déroule au milieu des agressions, des attaques, des harcèlements, des calomnies et des silences complices. Au milieu d’une guerre, donc.

Et bien que lors des périodes sombres, comme celle qu’on subit en ce moment, surgissent des « commerçants de l’espoir », nous, l@s zapatistes, nous ne nous laissons pas emporter par les balivernes ecclésiales, séculières ou laïques de soi-disant « nouveaux constituants » qui veulent « nous sauver » et qui ont recours aux mêmes vieilles méthodes de coercition qu’ils disent critiquer, et qui mentent sur de soi-disant soutiens de l’EZLN, tandis qu’ils tentent de rééditer l’histoire avec le soutien d’ « avant-gardes » obsolètes, qui ne sont plus depuis longtemps à la hauteur de leur propre héritage.

L’EZLN ne soutien aucune vente de bijoux de pacotille. Nous sommes en 2016, pas en 1521, réveillez-vous.

-*-

Compas de la Sexta, Frères et Sœurs du Congrès National Indigène :

De toutes nos forces, et au milieu de toutes ces turpitudes, nous les femmes et les hommes zapatistes nous nous préparons au pire, pour ce qui arrive.

Nous n’avons pas peur. Pas parce que nous sommes téméraires, mais parce que nous avons confiance en nos compañer@s.

C’est comme si, face à la tempête qui secoue déjà les ciels et les sols du monde, les bases de soutien zapatistes avaient grandi. Que c’est maintenant que brille le plus leur habilité, leur sagesse, leur imagination et leur créativité.

En réalité ce que cherche ces paroles, plus que d’informer ou de rendre des comptes, c’est de vous embrasser, vous tous, vous toutes et touzes, et vous rappeler qu’ici, dans ce recoin du monde, vous avez des compas qui ne vous oublient pas, malgré les distances entre les calendriers et les géographies.

Mais tout ne va pas bien. Pour être clair, il faut vous dire qu’il y a un défaut que nous voyons : les femmes zapatistes sont en train d’avancer plus que les hommes. C’est-à-dire que ça n’avance pas au même rythme.

Le temps où l’homme était le seul à rapporter la paye pour la maison s’estompe de plus en plus. Maintenant, dans certaines zones, les collectifs de femmes donnent du travail aux hommes. Et ils sont nombreux, les foyers zapatistes où la femme est celle qui va donner de l’argent à l’homme pour qu’il s’achète tant sa chemise que son pantalon, son bandana et puis son peigne, pour qu’il soit bien bel homme, lors des prochaines activités que nous annoncerons bientôt.

Parce que, peut-être que nous sommes sales, laids et mauvais, mais en tous cas : nous sommes bien peignés.

Depuis les montagnes du sud-est mexicain.

Sous-commandant Insurgé Moisés. Sous-commandant Insurgé Galeano.

Mexique, février 2016.

Du Carnet de Notes du Chat-Chien :

Fragment de la conversation entre quelques partidistes et quelques zapatistes :

Partidistes : En tant qu’EZLN, vous ne recevez pas de programme du gouvernement comme Procampo, Prospera, Nuevo Amanecer de los Ancianos?

Zapatistes : Non.

Partidistes : En tant qu’organisation, qui les subventionne?

Zapatistes : Nous sommes organisés et nous avons des bases de soutien qui travaillons ensemble et nous gouvernons, et nous avons des travaux collectifs et avec ça nous obtenons des ressources économiques pour soutenir notre résistance.

Partidistes : -Et de quelle manière nous en tant que société civile pouvons-nous nous organiser, et comment pouvez-vous nous conseiller, nous guider et nous enseigner ?

Zapatistes : Faites-vous votre idée de la situation avec les médias libres ou avec le Congrès National Indigène. Nous nous ne sommes pas là pour dire et pour décider comment vous allez vous organiser ni pour donner un nom à votre organisation. Que le peuple pense et décide quoi faire et comment il va s’organiser.

Partidistes : Que devons-nous faire?

Zapatistes:  Notre idée est de faire tomber le système capitaliste.

-*-

Rapport sur la discussion tenue, un matin très tôt du mois de février, entre celui qu’on appelle Sous-commandant Insurgé Moisés et le dénommé SupGaleano :

SupMoy : Le rapport dit qu’il y a des menaces de mort et que le gouvernement veut attaquer les caracoles pour en finir une fois pour toutes avec le zapatisme, que c’est parce qu’ils font mauvaise impression aux gouvernements.

SupGal : …

SupMoy : Qu’ils nous cherchent toi et moi pour nous tuer.

SupGal : « Nous tuer » ? C’est pas plutôt « nous arrêter » ?, « nous capturer » ?

SupMoy: Non, le rapport dit, « pour les tuer ».

SupGal : Ptain d’sa mère, et pourquoi moi ? Ça c’est du racisme-colonialiste-hétéro-patriarcal-eurocentré. Si c’est toi le porte-parole, c’est toi qui prends. Moi je suis que le dernier bastion du machisme zapatiste, et t’as vu qu’on est en franc déclin. En plus, pourquoi la violence ? Avant, ils disaient seulement « arrêter », « convocation », « détention », maintenant « tuer ». Et en plus moi je suis déjà mort plusieurs fois, ils ne me le prennent pas en compte ? C’est bon, qu’ils le classifient et mettent « mission accomplie ». Mais ne change pas de sujet, je te dis qu’il ne faut pas mettre dans le communiqué l’histoire des collectifs de femmes.

SupMoy : Et pourquoi non?

SupGal: Ben parce que si on le dit on va avoir des problèmes avec le genre masculin. Toute une tradition de films de Pedro Infante et de chansons de José Alfredo Jiménez risquent de disparaître. Toi tu es d’accord avec le fait que disparaissent des cultures ancestrales ? Non, n’est-ce pas ?

SupMoy: Ben comme disait le défunt : les dés sont jetés, parce que je l’ai déjà mis.

SupGal: Comment?!! Et la solidarité de genre?

SupMoy : Vaut mieux que tu réfléchisses à quoi faire pour que les hommes se motivent plus et fassent avancer leurs collectifs.

SupGal: Ok, ok, ok. On a besoin de retourner à nos racines, comme on dit. Je vais faire un programme spécial pour Radio Insurgente. Rien de Games of Thrones ni rien de rien ; que des chansons du grand camarade et dirigeant, premier du nom, roi de Garibaldi, père des dragons, et seigneur des sept lieux : Pedro Infante.

SupMoy: Hahahahahaha. Ils ne vont pas te le diffuser. C’est une compañera qui s’occupe de la programmation.

SupGal: P’tain d’sa mère, maudite loi révolutionnaire des femmes! Et de José Alfredo Jiménez?

SupMoy: Uuy ! De lui encore moins.

SupGal: Mmh… Les Bukis alors ?…  Les Téméraires ?… Brindis?… Los Tigres del Norte? Piporro?

La discussion a continué jusqu’à ce que le chat-chien, se faisant les ongles, conclue : ouaf-miaou.

C’était tôt le matin, il faisait très froid et, malgré le fait qu’une ombre se dressait sur la face de la terre, une petite lumière réchauffait le mot « résistance ».

J’atteste sur l’honneur de genre.

Note : Cet écrit a été réalisé sur un logiciel libre de traitement de textes à code source ouvert, avec un système d’exploitation GNU/Linux sous distro UBUNTU 14.04 LTS, sur un ordinateur de la marque très célèbre et très select « La Migaja Z.A. de C.V. de R.L » (note : « Z.A » ce sont les initiales de « Zapatiste Autonome » ; « C.V » de « Coopération Virtuelle » ; « R.L. » de « Rébellion Ludique »), modèle « Deus Ex Machina 6.9 », reconstruit (c’est-à-dire qu’il s’est cassé, mais qu’on l’a remonté comme un casse-tête) au Département de Haute Technologie Alternative Zapatiste (DATAZ, de par ses initiales en espagnol). Ok, ok, ok, au final ça donne une figure géométrique tridimensionnelle que nous appelons « KEKOSAEDRO » -parce que personne ne sait ce que c’est-, et il y a quelques câbles et quelques vis qui nous sont restés dans les mains, mais il marche bien… jusqu’à ce qu’il ne marche plus. « UBUNTU », en langue zoulou, signifie aussi « Je suis parce que nous sommes ». Dîtes « OUI » au logiciel libre. ¡Fuck Microsoft, Apple and so forth (if you know what I mean)! ¡Linux rules!

[1]Référence à la visite du pape François au Chiapas durant le mois de février 2016.

Résistance au colonialisme: La parabole du feu et l’établissement de nouvelles chartes de coopération

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Comparons le dilemne auquel doivent faire face les nations autochtones amérindiennes avec le notre. Ne sont-ils pas similaires ? En regard des peuples, ne sommes nous pas tous des colonisés ? N’est-ce pas en nous unifiant que nous raviverons nos flammes et ferons coopérer nos feux de connaissance, pour le véritable bien commun à tous ?…

Il n’y a pas de solutions au sein du système, n’y en a jamais eu et n’y en aura jamais. Bien plus de choses nous rassemblent que de choses nous divisent. Pour nous unifier, il sufit d’abord de dire NON ! Puis de nous organiser en annihilant la propagande de la division…

~ Résistance 71 ~

 

Attiser les braises

 

Mohawk Nation News

 

3 Mai 2016

 

url de l’article original:

http://mohawknationnews.com/blog/2016/05/03/fanning-the-embers/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Le démocratie entrepreneuriale a bien des piques à sa fourche. Chacune va nous piquer. Tout le monde se retrouve dans un groupe ou un autre dans le paradigme du divisier pour mieux règner. Nous n’utilisons pas la Grande Loi de la Paix, Kaiane’re:kowa, pour nous aider à unifier nos esprits, pour trouver des solutions qui fonctionnent pour tous. Tewatkenion veut dire que nous sommes en concurrence les uns avec les autres pour gagner plutôt que de coopérer en tant qu’égaux.

Le peuple est le feu. En ce moment il n’y a pas de feu, il n’y a que des braises éparses. Nous ne pouvons pas exercer notre droit de naissance et donner de notre voix. Nos longues maisons ont été infiltrées et transformées en églises. Ils suppriment ceux qui les questionnent.

Asontawe’kowa a frappé notre feu de son bâton, éparpillant bûches et braises un peu partout. La poussière a empli l’air et nos yeux, nos oreilles et nos gorges. Nous ne pouvons pas entendre, voir ou dire la vérité. Nous avons un problème pour rassenbler les braises en tant que peuple, tisewatsirarorokeh. Les bûches et les étincelles doivent être rassemblées pour faire renaître la flamme ainsi, nos voix ravivées. nous pourrons nous faire entendre.

Si le feu est éteint, nous n’avons pas de lumière, il est presque impossible de voir. La flamme est le pouvoir du peuple. Le feu unie nos esprits. La lumière va briller fortement lorsque nous aurons décidé de travailler ensemble et de nous aider les uns les autres. Nous devons rassembler la connaissance de tout le peuple et raviver le feu pour le fortifier, ainsi nous verrons tous où sont les problèmes et où sont les solutions.

Le chaos est créé parce que nos esprits sont délibérément influencés depuis l’extérieur de kaiane’re:kowa. Nos ancêtres avaient pensé Kaiane’re:kowa pour aider l’humanité à suivre les instructions originelles pour survivre et coexister entre nous et le monde naturel.

Les créatures rampantes dérangent la paix et l’harmonie. Nous devons maintenir le feu propre en balayant tout objet obstruant nos esprits. Kaiane’re:kowa permet que nous retirions les espions, les traîtres et les conspirateurs vivant au sein de nos vies en provenance du dehors de kaiane’re:kowa.

Nous avons trop de confort, ce qui nous rend impuissants et pacifiés. On dirait que nous attendons le messie sur son cheval de guerre pour arranger nos problèmes. Nous sommes devenus négligents. Seule la vérité attise la flamme. Nous, Onkwe’hon:weh, sommes décidés à remplir nos devoirs de protéger notre droit de naissance et nos enfants.

Joni Mitchell réfléchit sur le dilemne auquel tout le monde doit faire face: “We are stardust. We are golden. And we’ve got to get ourselves Back to the garden”. [Woodstock].

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Nettoyer le pas de porte

 

Mohawk Nation News

 

5 Mai 2016

 

url de l’article original:

http://mohawknationnews.com/blog/2016/05/05/clean-the-house/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Aaron Detlor a organisé la vente de terres des Six Nations à une corporation multinationale tout en faisant croire que les intérêts des gens étaient protégés. En fait il a essayé de nous couper des racines de notre terre-mère. Nous devions être les victimes de saisies, d’impôts et de toutes les obligations municipales afin de nous submerger et de nous détruire dans la dette. Nous devrions en fait l’appeler Aaron Debtlor (NdT: jeu de mot où “debt” en anglais veut dire “dette”…)

Personne ne peut vendre notre Mère. Quiconque a frauduleusement acheté des terrains d’A, Debtlor devrait aller en prison avec lui pour avoir essayé de nous escroquer.

Le journal “Two Row Times” révèle que Debtlor insiste sur le fait que l’Haudenosaunee Development Institute ou HDI n’est pas une entreprise/corporation. Il détient pourtant 50 actions dans “2438543 Ontario Inc.”, une entreprise privée fiduciaire du conseil des chefs de la confédération Haudenosaunee. La véritable solution est la dissolution.

Le 23 avril courant, le HDI a rempli une application avec la province de l’Ontario pour réserver le nom d’ “Haudenosaunee Development Institute”. L’entreprise sera fonctionnalle dans 90 jours en juillet 2016. Le 28 avril 2016, les archives corporatistes montrent que l’entreprise numérotée est toujours active. L’accord de Samsung à Kanekota [à la source de Grand River] a fait placer 250 éoliennes sur notre terre sacrée. Les premières 80 furent normalement saisies par nos femmes et leur conseil, Kohtihon’tia:kwenio en accord avec leurs devoirs et fonctions stipulés dans le wampum 44 de Kaiane’re:kowa.

-[]-Note de Résistance 71: Le Wampum 44 de Kaiane’re:kowa stipule ceci:
44. La ligne de descendance des personnes appartenant aux Cinq Nations se fera par la ligne féminine. Les femmes seront considérées comme les progénitrices de la nation. Elles devront posséder le territoire et la terre. Hommes et femmes devront suivre le statut de la mère.” (traduction Résistance 71) –[]-

Ils ont été avertis que toute éolienne supplémentaire sera notre propriété. Aaron Debtlor fut derrière le “développement” des 250 éoliennes à Kanekota sans jamais en avoir informé quiconque.

Les risques des entreprises commerciale se mettant en cheville avec des INDIENS du système sur les réserves est que “la section 89(1) de la loi sur les Indiens /Indian Act stipule que la propriété d’un INDIEN ou d’une bande (tribu) n’est pas sujette à l’impôt. à la saisie, à la promesse de vente, à l’hypothèque ou à l’exécution.” Seul un autre INDIEN ou autre bande peut saisir la propriété, Debtlor va aller en justice très bientôt pour faire enlever cette protection. Il représente un conjoint non-autochtone d’un “Mohawk” décédé afin de saisir ses biens sur le territoire.

La corporation n’est pas un INDIEN même si son bureau et tous les actionnaires de la société sont des INDIENS sur la réserve.

Toutes les municipalités peuvent dissoudre leurs chartes corporatrices et ne plus être sous le coude et la pression de la jurisdiction de l’amirauté (coloniale). De nouvelles chartes peuvent parfaitement être établies utilisant les instructions originelles de vivre en harmonie avec le monde naturel. D’après Kaiane’re:kowa, les banquiers ne peuvent en aucun cas être des actionnaires privés de toute corporation municipale que ce soit sur Ono’ware:keh (l’Île de la Grande Tortue/amérique du nord)

Nation Mohawk et société organique: « Le processus de la décolonisation a déjà commencé… Le train de la liberté est sur les rails ! »

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“La ré-émergence des sociétés de guerriers parmi les peuples autochtones dans l’ère moderne est un élément de la lutte plus large pour la survie des peuples indigènes d’Amérique du Nord. Les sociétés de guerriers sont un moyen par lequel les peuples indigènes enrtrent en action directe contre la colonisation et l’histoire incessante de leur dépossession. La colonisation a de fait déconnecté les peuples autochtones des sources de leur existence en tant que peuples indigènes. Dans le long processus de la prise de contrôle des nations autochtones, les gouvernements canadiens (fédéral et provinciaux) ainsi que les autres institutions de la société canadienne ont créé une fausse image d’un peuple indigène, image qui correspond aux impératifs de domination, celle du sauvage à la fois vicieux, méchant et noble, l’Indien et maintenant l’Aborigène. Les sociétés du guerriers sont le mieux comprises comme des tentatives d’exprimer une identité autochtone authentique face à ces fausses identités, instrumentalisées par un empire, générées par les Canadiens.”

~ Professeur Taiaiake Alfred, Université de Victoria, 2005 ~

 

L’agenda

 

Mohawk Nation News

 

27 avril 2016

 

url de l’article original:

http://mohawknationnews.com/blog/2016/04/27/the-agenda/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Quand l’avocat du barreau Aaron Detler a été physiquement expulsé des 6 Nations par les hommes comme le stipule Kaia’nere:kowa, cela a signalé le début de la fin du colonialisme. La balle va rouler du camp des Six Nations (confédération iroquoise) vers chaque communauté Onkwe’hon:weh sur Ono’ware:keh et personne ne pourra l’arrêter ! Le colonialisme est une “dictature entrepreneuriale” soutenue par l’armée pour privatiser toute terre et ressources et pour le profit exclusif du plus petit nombre auto-proclamé.
La société doit être basée sur les familles et les communautés qui gèrent toutes les affaires, sur une base égalitaire tout le monde ayant une voix, un mot à dire. Ainsi tout le monde vivra selon les principes des instructions originelles ; ceux qui ne sont pas d’accord devront quitter l’Île de la Grande Tortue (Amérique du Nord).

Notre fond fiduciaire indien, leur arme pour nous matraquer à mort, sera enlevé du contrôle des entrepreneurs. Notre lien à notre terre-mère sera chéri. Notre objectif est un environnement sain et sécure.

Les Etats-Unis, le Canada et autres entreprises coloniales du même acabi seront obsolètes. Les entreprises (nationales et transnationales) qui sont fondées sur notre exploitation et celle de nos ressources seront dissoutes. Toute entreprise adhérera aux instructions originelles. Les entités entrepreneuriales artificielles ne seront plus tolérées ; toutes les affaires commerciales seront transparentes,

Le véritable terroriste nommé [bureau] des “Affaires Indiennes” doit être démantelé. Chaque personne sera libre une fois ceci fait.

Les sélections temporaires d’officiels locaux, l’économie, la finance, la banque, les transports, la sécurité, la sécurité publique et les politiques liées à l’énergie sont tous redevables et doivent répondre aux instructions originelles de notre mère. Aussi loin que tout ceci agit en accord avec sa volonté de survivre et de coexister avec la nature, alors il sera possible aux gens respectueux de rester.

La justice sociale et l’indépendance économique seront basées sur la distribution équitable de tout ce que notre mère produit comme ressources en accord avec les instructions originelles. La science et la technologie doivent bénéficier à vraiment tout le monde, il en va de même pour l’éducation, la santé, l’environnement, la biodiversité, l’industrie, la qualité de vie et la sécurité. Les secteurs financiers incluant les banques et les assurances se conformeront aux instructions originelles.

Nous conduirons toutes relations avec les autres pays. Les colons établis comme Trudeau et Obama ne pourront plus prétendre représenter Onkwe’honweh (peuples autochtones) dans le monde.

Personne ne peut prendre notre terre-mère en propriété. Nous avons été placés ici pour mettre en place et faire respecter les instructions originelles sur notre si belle Istah.

Le processus de décolonisation a commencé, le train de la liberté est sur les rails.
Comme le disent si bien Aerosmith: “All aboard, all aboard. All aboard track 19, for the train to freedom. I said the train kept a’rollin all night long. The train kept a rollin, get along. Train kept a’rollin”. [Train kept a’rollin].

= = =

“L’État avec ses frontières et les nations avec leurs conflits sont des substituts pour un esprit non existant du peuple et de la communauté. L’idée de l’État est une imitation artificielle de l’esprit, une illusion, qui accouple des objectifs qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, qui n’ont aucune racines en un tel terreau, comme l’ont les merveilleux intérêts d’un langage et de coutumes communes, les intérêts d’une vie économique (nous avons vu ce qu’est la vie économique aujourd’hui !) avec un certain territoire. L’État, avec sa police, toutes ses frontières et ses institutions régissant la propriété privée, n’existent pour le salut de l’Homme que comme un misérable substitut à l’esprit sociétaire et aux groupes humains ayant un but commun.”

~ Gustav Landauer, 1911 ~

 

Démolir la maison

 

MNN

 

29 Avril 2016

 

url de l’article:

http://mohawknationnews.com/blog/2016/04/28/tear-the-house-down/

 

Traduction Résistance 71

 

La “maison de la torture”, le bureau des Affaires Indiennes, est une organisation criminelle. Déjà en 1969, le gouvernement libéral du Canada avait décidé d’arrêter les Affaires Indiennes en leur retirant leurs obligations, leur budget, protections et responsabilité. Au lieu de nous libérer et de nous rendre toutes nos possessions, nous allions être poussées dans les rues pour y crever, comme durant la désastreuse politique de termination des années 1950 aux Etats-Unis. Notre fond fiduciaire indien est la massue utilisée pour essayer de nous finir.

Avant que la maison ne s’effondre, un décorticage total sous forme d’audit légal doit être effectué au sujet des “Affaires Indiennes” et de son appareil mafieux. Le “don” de cette mafia est le “premier ministre”. Ses porte-flingues sont appelés “provinces”, “ministres”, “juges” et “forces armées”. Ils divisent notre territoire où ils font régner leurs règlements et collectent de l’argent de “protection” (racket sous forme d’imposition). Des serments “de sang” sont faits à leur “queenie” (reinette). Les conseils de bandes (Canada) et de tribus (USA) aspirent à devenir des membres à part entière afin de nous terroriser. Beaucoup d’avocats et de consultant améliorent leurs carrières et font leurs choux gras des fausses enquêtes sur les actes criminels commis par le Canada, comme ce fut si évident avec la Commiission Vérité et Réconciliation (CVR). Tout ceci est fait pour que jamais ne soient résolues ces affaires criminelles.

Les conseils de bandes et de tribus aspirent à devenir des membres à part entière pour nous terroriser. Une fois que la loi sur les Indiens (Indian Act) et les Affaires Indiennes seront dissoutes, il y aura une relation correcte qui s’établira selon teio’hateh (NdT: wampum deux rangées aussi appelé guswenta). Ils resteront dans leur bateau et ne tireront pas notre canoë.

L’état-major de guerre se situant dans la tour de la terreur à Ottawa doit être fermé. Les colons établis corrigeront les torts commis en vivant en accord avec tous les accords des droits humains que le Canada ne fait que prétendre soutenir internationalement.

Kaia’nere:kowa, nos instructions originelles, gouvernera notre terre et tout ce qui se trouve dessus. On prendra de nouveau soin de notre mère. L’héritage de nos enfants pas encore de ce monde sera restauré et la totalité de l’Île de la Grande Tortue redeviendra de nouveau superbe.

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A lire: Le plus “amérindien” des penseurs anarchistes: Gustav Landauer (1870-1919) et son œuvre phare: “Appel au Socialisme” dont nous avons traduit de très larges extraits:

https://resistance71.wordpress.com/2016/01/27/appel-au-socialisme-pour-la-societe-des-societes-gustav-landauer-1ere-partie/ et suivant…

=> Nous avons traduit la Grande Loi de la Paix (Kaiane’re:kowa) dans son intégralité (117 wampums) en français pour que tous sachent, que tous puissent s’en inspirer pour reconstruire nos sociétés, de la base, ici et maintenant.

~ La Constitution de la Confédération Iroquoise (XIIème siècle) ~

Pour un nouveau paradigme politique et social: Anarchie et écologie

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Le texte ci-dessous n’est pas spécifiquement taillé pour résoudre la crise écologique. En fait la crise écologique actuelle n’est qu’une partie d’une crise qui englobe l’ensemble des sociétés occidentales fondées sur la dictature politico-économique de ce qui est appelé “le marché”, ceci affectant la planète dans son ensemble dans la mesure où l’occident est la société coloniale dominante et oppressante. Ce texte peut et doit aussi s’appliquer avant tout à toute volonté et tentative de changer de paradigme politique.

De toute évidence, ce genre de considération devrait être à l’ordre du jour des mouvements comme “Nuit Debout” avant qu’ils ne soient récupérés, phagocytés par l’appareil politico-étatique, si ce n’est pas déjà fait.
Réfléchir ensemble ne doit pas nous empêcher d’agir ensemble car les palabres sans action ne demeurent que du vent au même titre que les actions sans réflexion politique ne sont que de l’activisme aveugle !

~ Résistance 71 ~

 

Anarchie et écologie

 

Robert Graham

 

20 mars 2016

 

url de l’article:

https://robertgraham.wordpress.com/2016/03/20/anarchy-and-ecology/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Les anarchistes ont été de longue date les avocats de communautés décentralisées et d’une technologie durable à l’échelle humaine. Dans les années 1940, Ethel Mannin a établi des connexions entre l’augmentation de la dégradation de l’environnement, les structures de pouvoir existantes et l’inégalité sociale écrivant “qu’aussi longtemps que l’humain continue d’exploiter le sol pour le profit, il sème sa propre destruction, non pas parce que la Nature devient son ennemi, répondant à sa machinerie et sa chimie galopantes par une croissance de l’infertilité, la réponse ultime par l‘étendue désertique, mais parce que son attitude générale envers la vie est totalement désaxée, ses dieux deviennent l’argent et le pouvoir, les guerres, le chômage et le travail inutile deviennent son inévitable portion.Murray Bookchin a étendu cette critique dans les années 1960 argumentant que “la ville moderne… la massive technologie du charbon et de l’acier de la révolution industrielle, les systèmes encore plus rationnalisés de production de masse et les systèmes d’assemblage à la chaîne de l’organisation du travail, la nation centralisée, l’état et son appareil bureaucratique, ont tous atteint leurs limites,” diminuant “non seulement l’esprit humain et la communauté, mais aussi la viabilité de la planète et tout être vivant.

Bookchin était fondamentalement opposé à ces environnementalistes/écologistes qui considéraient les structures de pouvoir existantes pour éviter un effondrement écologique ou une catastrophe. Ceci parce que “la notion que l’Homme soit destiné à dominer la Nature provient de la domination de l’homme par l’homme et la domination du jeune par le plus vieux”. En conséquence, la voie de sortie de la crise écologique ne peut pas venir, se renforcer ou se reposer sur ces structures hiérarchiques de pouvoir qui ont de fait amené cette crise, mais au travers de l’action directe, qui pour Bookchin est “le moyen par lequel chaque individu s’éveille aux pouvoirs cachés en son sein et développe un nouveau sens d’auto-confiance et d’auto-compétence, c’est le moyen par lequel les individus prennent contrôle de la société directement, sans ‘représentants’ qui tendent à usurper non seulement le pouvoir mais aussi la personnalité d’un ‘électorat’ passif et spectateur qui vit dans l’ombre de l’élu.

Dans son Entr’aide mutuelle, facteur de l’évolution, Kropotkine a argumenté que non seulement l’état n’influait aucunement positivement sur le changement social étant donné les intéréts qu’il représente, mais que se fier au pouvoir étatique rend les gens de moins en moins capables de gérer et de diriger leurs propres affaires de manière collective, car “en proportion de la croissance des obligations envers l’État de plus en plus de citoyens sont exemptés de leurs obligations les uns envers les autres.” Comme le dit Michael Taylor “sous le pouvoir de l’État, il n’y a aucune pratique de la coopération et aucune croissance d’un sens de l’interdépendance dont dépend la coopération.

Parce que la crise écologique ne peut être résolue qu’au travers de l’action et de la coopération d’un nombre incalculable de personnes, au lieu de renforcer l’État, les gens devraient écouter l’appel anarchiste pour la décentralisation en recherchant à désagréger “les grandes sociétés en sociétés plus petites, plus gérables” et en résistant “à l’agrandissement des sociétés et la destruction des plus petites,” faisant ainsi la promotion de la coopération et de l’autogestion des activités desquelles dépend ultimement un changement social de grande envergure.

Autrement, comme l’a argumenté Paul Goodman, nous sommes coincés “dans un cercle vicieux, pour le simple exercice d’un pouvoir abstrait, de gestion et de coercition, ce qui tend à gêner et à aliéner, à diminuer la fonctionalité et à diminuer l’énergie… la conséquence de ce processus est de nous mettre en fait dans un état continu d’urgence, ainsi le pouvoir crée son propre besoin.” Pour que l’urgence ou la crise soit correctement résolue, il doit y avoir un profond changement de la structure sociale, incluant de se débarrasser du pouvoir de souveraineté nationale.

Résistance politique: Pour ne pas oublier l’Espagne 1936… Une nouvelle organisation politique et sociale qui fit trembler les instances étatique en Europe

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“Mais heureusement il existe aussi une façon d’imaginer le socialisme tout à fait différente. Ce qui attire le commun des humains au socialisme, ce qui fait qu’ils sont disposés à risquer leur peau pour lui, la “mystique” du socialisme, c’est l’idée même d’égalité ; pour l’immense majorité des gens, le socialisme signifie une société sans classes ou il ne signifie rien du tout. Et c’est à cet égard que les quelques mois passés dans les milices ont été pour moi d’un grand prix. Car les milices espagnoles, tant qu’elles existèrent, furent une sorte de microcosme d’une société sans classe.”

~ George Orwell ~

Souvenons-nous des compagnons espagnols (1936-39) et avant eux des makhnovistes ukrainiens (1918-1923), des révoltés de Kronstadt (1921) du mouvement ouvrier expropriateur italien (1920) tous trahis par les étatistes communistes larbins du système de marché en place et avant eux, des Communards de Paris (1871) trahis et quasi-exterminés par une république dite “modérée”. Ces évènements historiques devraient faire comprendre à tout à chacun que l’État organisé, monarchiste, républicain, fasciste brun ou fasciste rouge, est prêt à tout pour préserver le statu quo oligarchique dont il est le cerbère pour ses maîtres de la haute finance et de la grosses industrie transnationales et que l’intérêt général n’est en AUCUN CAS son objectif politique et social, mais qu’au contraire tout est mis en œuvre pour le maintien des privilèges du plus petit nombre.

¡Ya Basta!

~ Résistance 71 ~

 

Un dimanche de la vie, la révolution espagnole 1936-39

 

Olivier Pinalie

 

Extraits tirés de son livre éponyme, Editions du Monde Libertaire, 2006

 

~ Compilation de Résistance 71, Avril 2016 ~

 

1ère partie “La nouvelle organisation sociale”

2ème partie “La trahison communiste”

 

Passé sous silence

 

La guerre d’Espagne demeure une référence de l’histoire du XXème siècle. Le signe avant-coureur d’une catastrophe, la porte de l’enfer. Répétition du prochain conflit mondial, elle précipite la stratégie militaire vers la guerre totale et l’issue des armes, installe une dictature en Europe pour près de quarante ans,

La guerre civile devient ainsi un combat exemplaire et l’Histoire perpétue le souvenir du sursaut héroïque des combattants républicains refoulant obstinément les troupes fascistes devant Madrid, ¡No Pasaran! Mais cette histoire qui comble nos regrets et nos faiblesses est une fiction idéale. En nous présentant d’abord la guerre civile comme un affrontement entre le république et le fascisme, elle falsifie la réalité, en assimilant ensuite l’antifascisme au sentiment national républicain, elle dévoie le sens de la guerre. La lutte contre Franco, emmenée par les travailleurs, le fut au nom de la révolution sociale.

[…] La révolution est devenue “le détail de” la guerre d’Espagne et cette guerre elle-même, un simple prélude à notre propre histoire (la seconde guerre mondiale), perdant du même coup toute sa complexité. Les livres d’histoire ont consacré la disparition de la révolution, prouvant une fois de plus s’il en était besoin, que l’ambition de la “société du spectacle” est de nous faire oublier toute connaissance objective. Le mépris général pour “l’esprit historique” est une conséquence de ce désastre dont nous pouvons mesurer les effets chaque jour dans nos vies.

[…] Cette illusion rétrospective dissimule mal nos propres lâchetés. L’abandon par la France du Front Populaire de son alliée espagnole et la politique de non-intervention préfigure l’esprit des accords de Munich. Devant l’évidence de l’agression fasciste, l’Europe se tait, feignant de croire à un accord de paix. La guerre d’Espagne ne servit de leçon à personne, sauf pour l’Allemagne et l’Italie.

[…] Le mouvement populaire espagnol qu’inspirent et animent les anarchistes montre alors de telles ressources pour organiser en peu de temps une société nouvelle qu’il dépasse le seuil de l’anecdote pour s’imposer comme une véritable alternative révolutionnaire. Mais cette expérience extraordinaire ne se poursuivra pas au delà de 1938 et ce bref tour de magie palpite désormais comme une éternelle apologie de l’insurrection populaire.

La révolution subit bientôt ce sort singulier d’être anéantie par l’effort de guerre du Front Populaire, c’est à dire par ses propres alliés, plutôt que par l’armée franquiste.

[…] En France, alors que les ouvriers apportent un soutien enthousiaste à la révolution espagnole, voilà comment Maurice Thorez, SG du PCF, juge les évènements : “Les anarchistes ne cherchent pas à lutter contre les fascistes, mais à manifester leur animosité contre les communistes et l’URSS. Ils prêchent la collectivisation, ce qui est un crime.” Cette version est mot pour mot conforme à la propagande de l’époque. Le gouvernement républicain et la presse communiste espagnole ont dissimulé une réalité trop exaltante en réduisant la vérité à des informations sommaires, dénonçant la révolution comme un foyer d’idéalistes qui promettent la victoire, ou la discréditant en la présentant comme une série de crimes sordides. Ils ont entrepris dès le début de la guerre de dissimuler puis de réprimer la révolution avant de la faire échouer en se servant de l’organisation militaire comme un prétexte. Ces luttes intestines entre ceux que l’on appelle pudiquement “les républicains” pour ne pas avoir à rappeler la grosse participation anarchiste, vont peser lourdement sur le sort de la guerre.

[…]

L’Espagne libertaire

La transition révolutionnaire n’a pas eu de modèle univoque et si certains villages se sont imposés un système ingénu, les collectivités n’ont jamais tenté de restaurer un passé communautaire ancestral, rétrograde et anti-moderniste.

[…] Les anarchistes espagnols ne sont pas des cadres doctrinaires mais des intellectuels, des paysans et des travailleurs syndiqués, tous impliqués dans la vie sociale. Leurs idées libertaires s’accommodent de la réalité pour développer souvent une réelle efficacité productive. Les structures collectives autogestionnaires varient d’un village à l’autre et si les nouveaux comités recourent à l’expropriation des grands domaines, ils tolèrent néanmoins la co-existence de la petite propriété.

[…]

Le modèle espagnol

A la veille de la guerre civile, la situation en Espagne est difficilement compréhensible pour le reste de l’Europe. C’est un pays souvent mal connu, qu’on considère souvent comme “arriéré”, vivant replié sur ses traditions féodales (la constitution de 1931 étant pourtant une des plus progressistes de son temps, qui donne le droit de vote aux femmes…). L’Espagne est un pays très différent du reste de l’Europe.

[…] L’Espagne vit, de plus, une sorte de bipolarisation sociale qui excite la crise. La classe dirigeante qui représente 1% (ou moins) de la population gère les affaires du pays sans aucune concessions aux travailleurs. La bourgeoisie se trouvant incapable de jouer son rôle historique de lien social, les classes populaires se sont repliées sur leurs propres structures.

[…] Cette opposition radicale aux classes dirigeantes crée une culture propre à la classe ouvrière et détermine le caractère affectif de l’engagement politique des Espagnols. Ils n’ont pas le choix. L’agriculture représente en tant qu’activité économique principale du pays, plus de 50% du revenu national et presque les deux tiers des exportations, avec 70% de la population vivant de la terre (Note de R71: la situation n’est pas si différente en France qui est demeuré un pays essentiellement rural jusqu’aux années 1950-60). La division de la terre est le premier facteur d’inégalité sociale et déséquilibre toute l’économie espagnole.

[…] Le monde rural est totalement soumis aux caciques qui exercent pour le compte des grands propriétaires, une autorité directe sur les paysans. De leur côté, l’administration et la garde civile signalent et répriment toute occupation illégale des terres. Lors des élections, ces hommes de main dissuadent toute opposition ou bien assassinent simplement les récalcitrants. Le système d’inégalité se reproduit, intact.

L’église, recours traditionnel des classes populaires, qui maintenait la cohésion sociale sinon une véritable identité nationale, a perdu peu à peu son ascendant. Alors qu’au début du XIXème siècle, des prêtres conduisaient la guérilla contre l’armée française, moins d’un siècle plus tard, une grande majorité de la bourgeoisie libérale et des classes populaires a perdu la foi. Le courant rationaliste qui marque le reflux du catholicisme dans toute l’Europe et la rigueur du clergé espagnol qui met à l’amende les passants qui ne s’agenouillent pas lors des processions solennelles, ne sont pas les raisons principales de l’athéisme espagnol.

Les autorités ecclésiastiques ont choisi leur camp. L’église est l’un des plus gros propriétaires terriens de l’Espagne (Note de R71: pas qu’en Espagne du reste…). Ses biens représentent une fortune jalousement gardée et discrètement administrée. Elle exerce le monopole sur l’enseignement et ses positions réactionnaires la portent à défendre systématiquement propriétaires, aristocrates et députés conservateurs. Les principaux ordres négligent les œuvres sociales pour investir dans l’industrie et la banque, tandis que dans les paroissses, les prêtres condamnent violemment les mouvements sociaux autant que le réformisme le plus timide.

Lorsque Franco déclenche l’insurrection, l’église prend massivement son parti, jusqu’à soutenir activement les militaires. Des couvents et des monastères sont transformés en arsenaux, on tire même depuis les églises. En fait l’épiscopat espagnol tout entier s’engage dans la guerre, invoquant une véritable condamnation théologique de la République pour exhorter les soldats nationalistes à la guerre sainte et légitimer les massacres de la répression au nom de la foi catholique. (Note de R71: N’oublions pas que l’inquisisition espagnole n’a officiellement cessée que depuis 1834 c’est à dire moins de 100 ans auparavant. Quand les prêtres menaient la guérilla contre les armées napoléoniennes, l’Espagne était toujours sous le pouvoir inquisitorial…). A Palma de Mojorque, l’évêque local bénit les mitrailleuses et les bombardiers italiens avant l’attaque.

[…] Seul le clergé basque, traditionnellement attaché à ses paroisses populaires, reste fidèle à la République. Les prêtres basques enverront même une requête officielle au Saint Siège pour que celui-ci évite de prendre part au conflit. Requête inutile puisqu’en Mars 1939, le pape enverra un télégramme de félicitations à Franco. En Espagne, l’église est bien un appareil d’état et cet État, le peuple espagnol ne le reconnaît plus comme sien.

L’industrie n’échappe pas au monopole des classes dirigeantes. Elle s’est ouverte au capital international. Le roi Alphonse XIII par exemple, sans aucune concertation, mais contre une très large commission et un téléphone en or, octroie la concession d’exploitation des téléphones madrilènes à la International Telefon and Telegraph Company (Note: l’IT&T américaine).

Ce sont en majorité des trusts anglo-saxons qui gèrent l’industrie espagnole. Ce lobby industriel prend fait et cause pour Franco et défendra la politique de non-intervention qui isolera la république durant la guerre. (Note de R71: ce même lobby industrio-financier anglo-saxon finance également Hitler et Mussolini et avait financé Lénine et Trotsky auparavant…)

Le mouvement ouvrier et l’anarcho-syndicalisme

En Octobre 1868, lorsque Fanelli, l’émissaire de Bakounine arrive en Espagne, le peuple espagnol a déjà pris conscience de ce violent antagonisme de classe… Ses propos frappent par leur inovation: “Tout exercice de l’autorité corrompt et toute soumission avilit” dit-il. La pensée de Bakounine trouve un écho familier chez les Espagnols qui subissent une domination sans partage et entretiennent un idéal de liberté absolue. Ils se découvrent une affinité évidente avec les thèses de l’Anarchie et dès l’année suivante, ils créent une section espagnole de l’Internationale dont le tout premier congrès réunit plus de 40 000 personnes. Le mouvement prend un essor rapide et en 1891, les anarchistes espagnols reçoivent l’anarchiste italien Errico Malatesta à Madrid. […] Les mouvements gagnent les campagnes aussi bien que les grands centres industriels Les réactions populaires sont parfois violentes, désordonnées, mais aucune répression ne vient à bout de l’agitation qui traverse le pays.

[…] Le mouvement ouvrier se dessine peu à peu, le parti socialiste est fondé en 1879, suivi en 1888 par la centrale syndicale socialiste de l’U.G.T ou Union General de los Trabajadores (Union Générale des Travailleurs). Le mouvement anarchiste, le plus souvent illégal, existe sous différentes appellations avant le congrès des Beaux-Arts qui créent officiellement la CNT en 1910 (Confederacion Nacional del Trabajo ou Confédération Nationale du Travail). La CNT se définit sur le modèle du syndicalisme français de la charte d’Amiens (1906) qui propose le syndicat comme un moyen de lutte contre l’État et la bourgeoisie ainsi qu’une base structurelle pour l’organisation de la future société révolutionnaire. Mais la CNT se démarque de son modèle français. Il s’agit d’une centrale syndicale dont les structures originales et l’objectif politique, le communisme libertaire, marque la naissance de l’anarcho-syndicalisme. Le communisme libertaire se donne pour but l’organisation d’une société sans classes et le fonctionnement de cette société sur la base du fédéralisme et de la libre et nécessaire association. Ses membres sont des ouvriers et paysans dont aucun des représentants n’est appointé. La CNT vit grâce aux cotisations et aux dons de ses adhérents. En 1924, un groupe d’anarchistes parmi lesquels on reconnait Buenaventura Durutti, attaque la banque de Gijon et s’empare de 650 000 Pesetas. Quant aux fédérations locales les plus démunies, comme celle d’Andalousie, elles sont dispensées de cotisations. La fédération est organisée en groupes locaux où l’on se réunit par affinités ; ainsi nul groupe n’exerce de pression sur ses membres.

[…] Dès le début du mouvement anarchiste en Espagne, les fédédérations andalouses, malgré leur isolement et leur manque de moyens, décident de passer à l’action. Pendant près de 60 ans, ses militants vont harceler le gouvernement sans désarmer. En 1880, le fisc ordonne la saisie de lopins de terre, provoquant une réaction immédiate des paysans. Des incendies ravages les vignobles des grands propriétaires de la région de Xérès. On compte une quinzaine de soulèvement dans toute la province. Une imprimerie clandestine est découverte à Malaga. En 1882, la fédération andalouse recense 300 047 affiliés. Devant la recrudescence de l’action directe, le gouvernement invente alors le complot imaginaire d’une organisation anarchiste fictive, la “Mano Negra”, pour justifier de la répression systématique. (Note de R71: déjà une action typique sous “faux-drapeau” pour justifier de la répression et de la suppression de libertés individuelles au profit de la “sécurité”, mise en danger par l’État lui-même…) Des exécutions ont lieu dans toute l’Andalousie sans parvenir à décourager l’opposition. En 1892, à Jerez de la Frontera, les paysans prennent la ville aux cris de “¡Viva la Anarquia!” Ils sont massacrés par l’armée. Pourtant, ni la vigilance de la police, ni les renforts de troupes ne peuvent empêcher le cycle des grèves de recommencer. L’Andalousie est paralysée par une série de grèves entre 1903 et 1905 puis entre 1917 et 1919.

Les milieux anarcho-syndicalistes portent la contestation à tous les secteurs de l’économie et animent bientôt le mouvement politique le plus puissant d’Espagne. En 1918 plus de 50 villes andalouses possèdent leur propre journal libertaire et la CNT publie 6 quotidiens à Barcelone, Bilbao, Madrid, Saragosse, Valence et Séville. Dans les villes, des écoles libres sont fondées par Francisco Ferrer, qui sera exécuté en 1919.

[…] Les anarchistes deviennent ainsi l’obsession ultime du gouvernement. Sous le règne d’Alphonse XIII (1902-1923) puis sous la dictature de Primo de Rivera (1923-1930), comme sous la république, la CNT devient la cible privilégiée de la répression. La prison devient un moyen de la formation politique des militants. En 1933 il y a plus de 9000 militants anarchistes en prison, ceux-ci forment des comités de défense et d’analyse politique dans les prisons. Dans la lutte contre le gouvernement, la violence atteint son paroxysme dans les années 1920. En effet, le patronat a maintenant recours à des gangs de “pistoleros” pour terroriser les militants syndicaux. A Barcelone, entre 1917 et 1922, on compte 1472 attentats mortels, dont contre 753 ouvriers, 112 policiers, 95 patrons, 52 contre-maîtres. Plusieurs responsables importants de la CNT sont assassinés dont Salvator Segui en 1923.

Cette lutte incessante et dangereuse accuse un peu plus le différend qui oppose les deux tendances de la CNT. Si tous ont accepté d’adhérer à l’AIT anti-autoritaire (Association Internationale des Travailleurs) depuis l’exclusion de Bakounine et des anarchistes de l’Internationale et condamnent la dérive autoritaire du régime stalinien, l’activité intérieure de la Centrale syndicale ne fait plus l’unanimité.

[…] En 1927, des anarchistes espagniols et portugais créent la FAI (Federacion Anarquista Iberica), comme un pendant théorique de la CNT syndicaliste. Cette organisation va très rapidement cristalliser la haine et les fantasmes les plus noirs du gouvernement espagnol et de la bourgeoisie. Mais la CNT reste fidèle à ses principes et c’est sous le sigle combiné de CNT/AIT que les deux organisations continuent la lutte révolutionnaire. Le débat n’en est pas pour autant clos entre les anarchistes. Certains militants de la FAI comme Buenaventura Durutti et Diego Abad de Santillan, remettent en cause le syndicalisme anarchiste. Le syndicat n’est-il pas une forme de “législation de la classe ouvrière” ? Comme tel, le syndicat a donc d’une manière ou d’une autre partie liée avec le pouvoir. Son rôle de médiateur entre les ouvriers et le patronat l’oblige à une conciliation dans les conflits sociaux. Or, cette situation, même si elle peut se retourner parfois à l’avantage des ouvriers, retourne aussi le syndicat en instrument de la domination bourgeoise, car il y perd son objectif révolutionnaire. Durruti critique cet effet pervers normatif du syndicat sans pour auant quitter la CNT où sa personnalité représente pour de nombreux militants, la garantie d’un syndicalisme intransigeant et anti-autoritaire.

[…]

De la république éphémère au Front Populaire

En 1931, des élections portent enfin la république au pouvoir. Mais le nouveau gouvernement ne s’engage que timidement sur la voie des réformes. Les paysans qui espèrent la confiscation des grands domaines et une répartition plus équitable des terres sont déçus. Aucune législation du travail ne vient alléger le sort des ouvriers. Les émeutes et les grèves reprennent, réprimées avec la même brutalité.

[…] En 1934, c’est le soulèvement des mineurs des Asturies. Pendant une semaine la république des travailleurs devient une réalité, mais l’armée intervient et malgré les promesses faites aux insurgés qui se rendent, les mineurs sont exécutés en masse. Un jeune général s’illustre au cours de cette campagne, Francisco Franco Bahamonde. Le martyr de la “commune des Asturies” choquent profondément les Espagnols, renforçant la cohésion des mouvements populaires.

Sur la base du slogsan U.H.P (Unidos Hermanos Proletarios) l’opposition se regroupe en préparation des élections a venir.

[…] En rompant avec sa tradition apolitique, la CNT n’a donné aucune consigne d’abstention à ses militants. La plupart d’entre eux ont voté pour la coalition du Front Populaire sur la promesse d’une libération immédiate des prisonniers politiques. En 1936, La CNT est la première formation politique en Espagne. L’UGT compte 1 447 000 adhérents, le Parti Communiste espagnol ne compte que 133 000 adhérents et la CNT en a 1 577 000 sur une population de 23 millions d’Espagnols à l’époque. Ceci a donné la victoire électorale au Front Populaire.

[…] La démocratie bourgeoise issue des élections va pourtant reproduire les mêmes erreurs que le gouverneent républicain précédent. Elle recrute parmi les travailleurs des leaders réformistes et néglige toujours d’entreprendre des réformes en profondeur de la société espagnole. Rapidement la situation sociale lui échappe complètement et dans un effort désespéré pour enrayer les grèves générales et leur mouvement de fond, elle envoie la police arrêter les grévistes. La grève est déclarée illégale et toutes les maisons des syndicats sont fermées. De son côté la droite conclut que la démocratie est intolérable et prépare le soulèvement militaire.

[…] Le 17 Juillet 1936, le soulèvement annoncé éclate à Melilla au Maroc espagnol. L’armée et les troupes coloniales s’emparent de tous les points stratégiques de la colonie. Quelques heures plus tard alors qu’il est déjà maître du Maroc, Franco fait une déclaration solennelle (Note de R71: le tristement célèbre “Pronunciamento”) à la radio qui est retransmise sur le continent. Il proclame la loi martiale sur tout le territoire espagnol. Le mot de passe de l’insurrection passe très rapidement à travers la péninsule et les garnisons se soulèvent à leur tour.

[…]

La guerre et/ou la révolution

[…] La CNT lance un mot d’ordre de grève générale et contournant la censure, adresse des instructions précises aux militants de toutes les fédérations.

[…] La révolution espagnole excède le sens ordinaire des évènements, car c’est une tentative des travailleurs pour rompre justement avec le sens de l’Histoire, avec la fatalité de l’origine qui condamne le peuple à obéir toujours.

LE DIMANCHE 19 JUILLET 1936, LE PEUPLE EN ARME DECIDE QUE CE DIMANCHE SERA LE DERNIER ET QU’IL DURERA TOUJOURS…

Comme dans un roman de Raymond Queneau où les personnages se rencontrent toujours après la “fin de l’histoire”, le peuple espagnol entend désormais “vivre libre”.

[…] Les anarchistes qui sont peu habitués au jeu politique au sein des structures bureaucratiques dont ils sous-estiment l’importance, n’envisagent pas la prise du pouvoir comme l’exercice d’une domination, mais comme une nécessaire association. La prise de pouvoir ne représente rien en soi sans un consentement et une participation de masse. Il y a donc de leur part, une volonté de rompre avec le pouvoir traditionnel en ouvrant le dialogue, mais aussi un grand manque d’habitude du jeu politique dangereux. Car dans ces circonstances où l’adversaire se présente comme un allié, cette conception anti-totalitaire et fondamentalement démocratique les met à la merci de l’opposition.

Le POUM (Partido Obrero de Unificacion Marxista), né d’une scission de la dissidence communiste d’inspiration trotkiste, a été fondé en 1936 par Andrès Nin et Joaquin Maurin. C’est le seul parti à mettre en garde la classe ouvrière contre la collaboration. Dès le début du conflit, le POUM milite pour une victoire sans concession de la révolution.

[…] L’Espagne se divise en deux blocs géographiques adverses.

[…] L’armée débarque donc en Andalousie où le général Queipo de Llano est déjà maître de Séville. Elle se déploie sur la plus grande partie de la province n’y rencontrant que des paysans armés de fusils de chasse et de fourches qui ne peuvent resister à une telle offensive. Les militaires occupent villes et villages, se livrant à une répression systématique. Les combattants sont exécutés sommairement tandis que l’on traque les militants syndicaux et les sympathisants républicains. Des listes noires, savamment établies avant la guerre, servent à l’épuration.

Georges Bernanos qui séjourne alors à Palma de Majorque (aux îles Baléares) est bouleversé par l’ampleur de la répression. Catholique et monarchiste, il est plutôt favorable au début aux nationalistes, mais il est très vite écœuré par la bonne conscience avec laquelle les militaires franquistes assasinent des innocents. A Palma, des camions militaires attendent les paysans au retour des champs.

Note de R71: Tout comme durant la semaine sanglante de la Commune de Paris de 1871, ou la répression sanguinaire par les bolchéviques de la jeune URSS de l’insurrection de Kronstadt, répression à laquelle Trotski, agent prouvé de Wall Street, participa activement en tant que chef de l’Armée Rouge, les États, quels qu’ils soient, répriment sauvagement ceux qui ont “osé défier” le statu quo oligarchique. Tout comme la torture, les massacres servent autant à punir qu’à tenter de dissuader le peuple de recommencer et pourtant… il recommence et un jour, il n’aura plus à le faire parce que la victoire de la révolution sociale sera établie. Celle-ci ne viendra pas par les armes, mais par l’avènement de la “société des sociétés” organique des associations libres confédérées, qui rendra l’État et ses institutions répressives et archaïques totalement obsolètes.

Comme le disait Victor Hugo: “Rien n’arrête une idée dont l’heure est venue.Jusqu’ici, il n’y a pas eu de “révolution”, il n’y a eu que des brouillons. Il n’y en aura qu’une et ce sera la bonne !

Rien qu’à Séville, un mémoire du collège des avocats cité par Peirats déclare que 9 000 ouvriers ont été victimes de la répression. Dans son fief andalou, Queipo de Llano a radicalisé les nouvelles dispositions répressives prévues par la junte militaire. Les tribunaux d’exception qui continueront de fonctionner pendant toute l’après-guerre appliquent une justice arbitraire et expéditive qui décime l’Espagne.

Arthur Koestler qui sera arrêté lors de la chute de Malaga témoignera de la terreur quotidienne qui règne dans les prisons franquistes.

En 1939, près de 100 000 prisonniers politiques ont déjà été passés par les armes. Le régime franquiste ne se débarrassera d’ailleurs jamais de cette hystérie meurtrière puisqu’en 1974, soit un an avant sa mort, Franco continuait de faire garrotter ses opposants politiques.

[…] De façon tout à fait imprévue, c’est le coup d’état qui a donné l’impulsion décisive, le signal de la révolution espagnole. L’insurection (de l’armée) provoque en effet une prise de conscience d’une partie de la classe ouvrière encore confiante dans le Front Populaire, réuinissant en même temps les conditions favorables à la prise du pouvoir.

[…] L’expérience de la lutte clandestine a permis aux anarchistes de réagir rapidement à l’insurrection en organisant une véritable guérilla urbaine. Grâce à cette structure clandestine, La CNT tenait des informateurs au sein même de l’armée qui ont pu prévenir rapidement les comités de quartiers. Les militants cénétistes ont joué un rôle décisif dans l’organisation rapide de la résistance, dont la mobilité et la détermination a surpris les militaires espagnols.

[…] En Août 1936, un responsable de la CNT, Diego Abad de Satillan échaffaude un plan pour détourner une partie de l’or de la banque d’Espagne, mais devant l’opposition catégorique de la direction, il renonce à son projet. Ce respect de l’institution bancaire nous rappelle un précédent célèbre. En 1871, les ouvriers de la Commune de Paris avaient eux aussi épargné la Banque de France.

[…] La plupart des militaires et de nombreux fonctionnaires de l’administration ont rejoint les rebelles. La police et les institutions sont paralysées. Aristocrates, propriétaires, commerçants, bourgeois se sont enfuis ou se cachent, abandonnant leurs biens. Les capitaux ont déserté l’Espagne et les chancelleries européennes submergent le gouvernement espagnol du Front Populaire de réclamations, exigeant des garanties sur leurs investissements. Le gouvernement a perdu toute autorité.

[…] Il y a bien une imposture délibérée à commémorer la guerre d’Espagne comme une lutte exemplaire contre le fascisme sans évoquer l’idéal de ces hommes et de ces femmes qui ont combattu et sont morts sans distinguer la guerre de la révolution. George Orwell qui a rejoint une colonne du POUM témoigne de cette volonté inouïe de tout changer tout de suite: “On s’était efforcé de réaliser dans les milices une sorte d’ébauche de société sans classes. Bien sûr ce n’était pas l’égalité parfaite, mais je n’avais encore rien vu qui s’en rapprochât autant et que cela fût possible en temps de guerre n’était pas le moins surprenant ; car les milices espagnoles tant qu’elles existèrent, furent une sorte de microcosme de la société sans classes.”

 A suivre…

Education et résistance politiques: La démocratie communaliste égalitaire vue de l’intérieur… Espagne 1936 (Gaston Leval)

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La démocratie libertaire

Gaston Leval

Extrait de “L’Espagne libertaire 1936-39” (1983)

Il y a dans l’organisation mise sur pied par la révolution espagnole, et par le mouvement libertaire qui en a été la cheville ouvrière, structuration de la base au sommet, qui correspond au véritable fédéralisme et à la véritable démocratie. Il est vrai qu’au sommet, et même à un échelon ou à un autre, des déviations peuvent se produire ; que des individus autoritaires peuvent transformer, ou vouloir transformer, la délégation en pouvoir autoritaire intangible. Et nul ne peut affirmer que ce danger ne surgirait jamais. Mais la situation est toute différente de ce qu’elle est, ou serait dans un appareil d’Etat. Dans l’Etat que Marx, quand il voulait courtiser les communards échappés au massacre afin de les attirer à lui appelait une « superstructure parasitaire » de la société, les hommes installés aux commandes sont inaccessibles pour le peuple. Ils peuvent légiférer, décider, ordonner, choisir pour tous sans consulter ceux qui devront subir les conséquences de leurs décisions : ils sont les maîtres. La liberté qu’ils appliquent est leur liberté de faire les choses comme ils l’entendent, grâce à l’appareil de lois, de règlements et de répression dont ils disposent, et au bout duquel il y a les prisons, les bagnes, les camps de concentration et les exécutions. L’U.R.S.S. et les pays satellisés en sont d’écrasants témoignages.

Le système non étatique ne permet pas ces déviations parce que les comités de direction et de coordination, évidemment indispensables, ne sortent pas de l’organisation qui les a choisis ; ils restent en son sein, toujours contrôlables, à la portée des adhérents. Si tels ou tels individus contredisent par leurs actes les instructions reçues, les résolutions prises, il est possible de les rappeler à l’ordre, de les blâmer, de les destituer, de les remplacer. C’est seulement dans, et par cette pratique que « la majorité fait loi ».

Ce système avait été, depuis 1870, apporté par les libertaires d’Espagne, qui tenaient absolument, suivant en cela la pensée de Proudhon et de Bakounine, à ce que la masse des adhérents se prononce et décide au maximum sur les problèmes posés et la marche des activités.

Cela signifie-t-il qu’il n’existait pas de minorités, d’individualités exerçant une influence souvent décisive sur les assemblées, ou dans la vie quotidienne des Syndicats, des Collectivités, des fédérations ? L’affirmer serait mentir et ne tromperait personne. Comme partout, comme toujours, il y avait dans ces organismes des militants mieux préparés, les premiers sur la brèche, prêchant d’exemple, payant de leur personne, et qui, parce que poussés par l’esprit de dévouement et de sacrifice, connaissaient plus à fond les problèmes et trouvaient plus facilement les solutions. L’histoire de l’humanité contient, en bonne place, celle des minorités qui ont pris en charge le bonheur de leurs contemporains et le progrès de l’espèce. Mais la minorité libertaire assumait ce rôle selon le principe antiautoritaire, et en s’opposant à la domination de l’homme par l’homme.

Pour émanciper les peuples, il faut d’abord leur apprendre, les pousser à penser, et à vouloir. La minorité libertaire, nombreuse et ardente comme on l’a vu, s’efforçait donc d’apprendre aux masses à se passer de chefs et de maîtres, et pour cela les informait continuellement, les éduquait, les habituait à comprendre les problèmes les concernant directement ou indirectement, à chercher et à trouver les solutions adéquates. Les assemblées syndicales étaient donc l’expression et la pratique de la démocratie libertaire, démocratie n’ayant rien à voir avec la démocratie athénienne où les citoyens discouraient et disputaient à longueur de journée sur l’agora, où les factions, les rivalités de clans, d’ambitions, de personnages se heurtaient ; où, étant donné les inégalités sociales, le temps précieux était perdu en disputes interminables. Ici, un nouvel Aristophane n’aurait pas eu de raisons d’écrire l’équivalent des Nuées.

Normalement, ces réunions périodiques ne dépassaient pas quelques heures. On y traitait de sujets concrets, précis, de façon concrète et précise. Et tous ceux qui avaient quelque chose à dire pouvaient s’exprimer. Le Comité exposait les problèmes nouveaux surgis depuis la dernière assemblée, les résultats obtenus par l’application de telle ou telle résolution sur le volume de la production, l’augmentation ou la diminution de telle ou telle spécialité, les rapports avec les autres syndicats, les rendements selon les ateliers ou usines. Tout cela faisait l’objet d’exposés et de débats. Ensuite, l’assemblée nommait les commissions ; les membres de ces commissions discutaient entre eux des solutions à prendre ; s’il y avait désaccord, on établissait un rapport de majorité, un rapport de minorité.

Cela avait lieu dans tous les syndicats de toute l’Espagne, de tous les métiers et de toutes les industries, dans les assemblées qui, à Barcelone, réunissaient depuis la naissance de notre mouvement, des centaines ou des milliers, et des milliers de travailleurs, selon l’importance des organisations. De façon que la prise de conscience des devoirs, des responsabilités de chacun s’étendait de plus en plus, dans une mesure déterminante et décisive.

*

La pratique de cette démocratie s’étendait aussi aux régions agricoles. Nous avons vu comment, dès le début de la guerre civile doublée de la Révolution, la décision de nommer un Comité local de gestion des villages fut prise par les réunions générales des habitants des villages, comment les délégués aux différentes fonctions essentielles qui réclamaient une indispensable coordination des activités furent proposés et élus par toute la population rassemblée. Mais il convient d’ajouter et de souligner que dans tous les villages collectivisés, dans toutes les collectivités partielles de villages, dans les 400 collectivités d’Aragon, dans les 900 de la région levantine, dans les 300 de la région castillane (région du Centre. selon la dénomination adoptée) pour ne parler que des grandes formations qui embrassaient au moins 60 % de l’agriculture de l’Espagne « républicaine », la population était convoquée une fois par semaine, par quinzaine ou par mois, et mise, elle aussi, au courant de tout ce qui concernait l’existence générale.

L’auteur a assisté, en Aragon, à un certain nombre de ces assemblées où les exposés sur les différentes questions composant l’ordre du jour permettaient à la population de savoir, de comprendre, et de s’intégrer mentalement à la société, de co-participer à la direction des affaires publiques, aux responsabilités, si bien que les récriminations, les tensions qui se produisent toujours quand le pouvoir de décision est confié sans contestation possible à quelques individus, fussent-ils démocratiquement élus, ne se produisaient pas ici. Les assemblées étaient publiques, les objections, les propositions discutées publiquement, chacun pouvant, comme dans les assemblées syndicales, participer aux débats, critiquer, proposer, etc. La démocratie s’étendait à toute la vie sociale. Dans la plupart des cas, les individualistes mêmes pouvaient prendre part aux délibérations. Ils étaient écoutés comme les collectivistes.

Ce principe et cette pratique furent étendus aux débats des Conseils municipaux dans les petites villes, et même dans des villes d’une certaine importance – telles Villanueva y Geltru, Castellon de la Plana, Gérone Alicante ou Alcoy. Nous avons vu que, quand, à cause des exigences de la guerre, nos camarades étaient entrés dans ces conseils, et s’y trouvaient en minorité, ils n’en exerçaient pas moins, très souvent, une influence proportionnellement supérieure à leur nombre, en premier lieu parce qu’ils obtinrent des autres partis qui ne pouvaient s’y refuser, que les débats fussent publics. Ceux qui, parmi les gens du peuple, disposaient de temps libre ne se privèrent pas d’y assister. Et souvent on arracha à la majorité politicienne des réformes sociales immédiates (construction d’écoles, crèches, jardins d’enfants, secours décents aux vieillards) qui n’auraient pas été accordées si les débats avaient eu lieu à huis clos.

Tant à l’échelle individuelle qu’à l’échelle locale, ces différents aspects de la démocratie libertaire inauguraient, à notre avis, une civilisation nouvelle. Pour en donner une idée plus précise, et plus claire, nous allons voir le déroulement d’une assemblée villageoise, à Tamarite de Litera, dans la province de Huesca, assemblée à laquelle nous avons assisté -ainsi qu’à d’autres -, désireux que nous étions de recueillir des témoignages aussi vivants que possible pour l’avenir.

*

Le « pregonero » (crieur public) s’est présenté aux carrefours, sur la place ou dans les endroits les plus fréquentés du village. Il a soufflé trois fois dans la petite corne avec laquelle il s’annonce toujours, comme font en France les gardes champêtres avec leur tambour, puis d’une voix lente, de ténor léger qu’adoptent, je ne sais pourquoi, tous les « pregoneros » d’Aragon, il a lu, en hachant les mots et les phrases un peu au hasard, un papier sur lequel il était écrit que les membres de la Collectivité étaient invités par la Commission administrative à prendre part à l’assemblée générale qui aurait lieu le soir même, à 21 heures.

A 21 h 30, la salle du cinéma local est à moitié pleine. A 22 h, elle l’est complètement. Il y a là environ 600 personnes dont une centaine de femmes, de jeunes filles, et quelques enfants.

En attendant l’ouverture de la séance, tous parlent, sans cris, malgré le tempérament expansif des habitants de la région. Enfin, le secrétaire de la Collectivité monte, seul, à la tribune. Le silence s’établit, et le secrétaire propose immédiatement l’adoption des dispositions nécessaires :

– Nous devons, dit-il, nommer un bureau de séance.

Aussitôt, un des assistants demande la parole, « pour une question d’ordre ».

– Il y a dans la salle des individualistes. Ce sont des ennemis de la Collectivité. ils n’ont rien à faire ici, nous devons les expulser, déclare-t-il. De plus, il est indispensable que les femmes se taisent pendant la discussion, sinon il faudra les expulser, elles aussi.

Une partie du public semble d’accord avec la double proposition ; une autre doute, visiblement. Le secrétaire répond qu’à son avis les individualistes peuvent aussi assister et même prendre part aux débats. « Nous n’avons rien à cacher, et c’est en voyant comment nous agissons qu’ils finiront par se convaincre. » Quant aux femmes bavardes – ce sont des paysannes qui n’avaient jamais assisté à semblables débats, et qui ont, elles aussi, droit à la parole -, il est sûr qu’elles se tairont et qu’il ne sera pas nécessaire de recourir à des mesures si énergiques. L’ensemble des assistants approuvent. Les individualistes demeurent.

On nomme alors le bureau, composé par des camarades qui sont élus l’un après l’autre. Puis le président prend la parole. C’est, naturellement, un des militants les plus actifs et les plus au courant des problèmes qui figurent à l’ordre du jour. Il commence par exposer abondamment pourquoi la Commission a convoqué cette assemblée extraordinaire. Bien qu’intelligent, il n’est pas vraiment orateur, mais s’efforce de s’exprimer avec la plus grande clarté, et y parvient.

Première question : il faut remplacer quatre camarades de la Commission administrative, qui n’accomplissent pas bien leur tâche, non par mauvaise volonté, mais par manque de formation. D’autre part, il existe un certain mécontentement contre le délégué au ravitaillement. Il est très capable, mais il a mauvais caractère et des manières trop brusques, ce qui cause des frictions désagréables, particulièrement dans les rapports interrégionaux, mieux vaudra désormais qu’il s’occupe des échanges à distance, où les contacts individuels jouent très peu. Le délégué à l’industrie et au commerce pourrait se charger de la distribution à l’échelle locale, et des rapports qu’elle entraîne avec les membres de la Collectivité.

L’assemblée accepte sans discussion inutile le changement des membres de la Commission, qu’elle remplace un par un. Puis le délégué au ravitaillement local voit ses attributions limitées d’une part, et étendues de l’autre.

Autre question à l’ordre du jour : un groupe assez nombreux de membres de la Collectivité vient de s’en retirer pour revenir aux pratiques individualistes. Mais la Collectivité, qui a pris en main la production locale non agricole a en sa possession les fournils destinés à la fabrication du pain, et le groupe d’individualistes en réclame un.

Les visages sont sérieux, attentifs, tendus. Les femmes commentent sans élever la voix. Un collectiviste prend la parole :

– Nous devons leur prêter un fournil pour quinze jours ou un mois afin qu’ils aient le temps d’en construire un.

– Non, répond un autre, ils n’avaient qu’à rester avec nous. Puisqu’ils sont partis, qu’ils se débrouillent !

Un troisième déclare qu’il y a déjà trop de fournils dans le village. Il ne faut pas en construire davantage. Plusieurs autres assistants parlent encore avec cette économie de mots qui caractérise les paysans aragonais. Personne d’autre ne demande la parole. Le président expose alors son opinion.

Il y a tout d’abord le problème de la bonne organisation de l’économie. Construire un fournil de plus c’est gaspiller du matériel dont on a besoin pour d’autres usages ; demain cela entraînerait une dépense supplémentaire de bois et d’électricité, ce que nous devons éviter car les répercussions d’une mauvaise gestion ne retombent pas seulement sur les individualistes, mais aussi sur toute l’économie nationale. Or nous devons montrer que nous sommes capables de faire mieux que le capitalisme. C’est pourquoi, au lieu d’en augmenter le nombre, nous devons même réduire le nombre de fournils en activité. Faisons donc le pain pour nous et pour les individualistes. Mais ceux-ci fourniront la farine correspondant à leur consommation, et il n’y aura qu’une même qualité de pain pour tous. D’autre part, nous ne devons pas refuser le pain aux individualistes, car malgré leur erreur ils doivent pouvoir manger, et dans une situation opposée à celle que nous vivons, nous serions heureux que nos adversaires n’empêchent pas les collectivistes de se nourrir.

Le président a convaincu l’assemblée, qui, sur l’intervention de quelques collectivistes, approuve sans opposition.

La question suivante se rapporte au rationnement et au non-rationnement du pain. Les salaires familiaux élevés payés par la Collectivité permettent d’en acheter beaucoup, ce qui facilite certains excès, et même parfois une inégalité que la Révolution ne peut admettre. Il faut par conséquent établir une limite de consommation afin que chaque famille puisse obtenir les quantités dont elle aura besoin, mais sans en arriver au gaspillage.

L’assemblée admet le rationnement, mais voici que se pose une question de jurisprudence : qui appliquera les mesures décidées ? Le Conseil municipal ou la Collectivité ? Le Conseil municipal embrasse la population tout entière : les individualistes, qui en comprennent le huitième, et les collectivistes. Si le Conseil municipal s’en charge, le rationnement devra être établi pour tous. Si c’est la Collectivité, les individualistes ne se considéreront pas obligés de le respecter. Diverses opinions sont émises, qui permettent de préciser les attributions des deux organismes. Et l’on décide de demander d’abord au Conseil municipal de s’en charger. S’il n’acceptait pas, la Collectivité prendrait l’affaire en main, tout du moins dans les limites de ses possibilités.

Mais le départ des individualistes a posé un autre problème. Plusieurs d’entre eux ont laissé leurs vieux parent s à la charge de la Collectivité, tout en s’installant sur les terres que ceux qu’ils abandonnent ainsi possédaient auparavant. Les dépossédés ont été pris en charge par l’organisation solidariste et collective parce qu’il s’agit de vieillards handicapés pour le travail, mais on considère ce comportement inacceptable. Quelles mesures adopter ?

Le président, qui a exposé le litige, souligne d’emblée qu’on ne peut penser à expulser ces pauvres vieux. De toute façon, ils seront aidés, mais il faut que les fils reprennent leurs parents, ou la terre leur sera enlevée. Telle est son opinion.

Plusieurs membres de l’assemblée interviennent dans un ordre qui ne se dément à aucun moment. L’un demande qu’on enlève la moitié de leur récolte à ces fils sans conscience. Un autre répète qu’il serait honteux de faire sortir ces vieillards de la Collectivité – tout doit être envisagé, moins cela. On en revient à la solution suggérée par le président ou les individualistes prennent leurs parents avec eux, ou ils n’auront pas de terre, et toute solidarité leur sera refusée. Le problème moral est primordial. La proposition est approuvée.

A chaque fois qu’une solution est adoptée et avant qu’un autre problème ne soit abordé, l’assemblée commente, donne libre cours à sa pensée. Pourtant, la conversation générale n’est pas bruyante, et dure à peine une minute.

On aborde maintenant la question des ateliers de poterie qui, normalement, constituent une source de revenus car ils fournissent de nombreux villages de la région, et même de petites villes, en cruches, alcarazas et « cantaros » (brocs en terre). On y fabrique aussi des tuiles et des briques. Mais comme les bras manquent aux travaux des champs à cause de la mobilisation pour le front, on y a envoyé les potiers qui ont cessé leur métier ; certains, aussi, sont au front. Aussi la production a-t-elle baissé notablement. Que faire ?

Un homme demande que l’on fasse passer la journée des potiers de huit à dix heures ; un autre, que l’on augmente la main-d’œuvre; solution sur laquelle un troisième insiste, en ajoutant que l’on devrait faire venir des spécialistes d’autres régions. Il propose aussi que l’on rouvre la fabrique de carrelage, fermée à cause des événements actuels.

On lui répond sur ce dernier point que nous sommes en temps de guerre, et qu’on peut très bien se passer de carrelage. Rires de l’auditoire, qui approuve, et comme quelques-uns demandent pourquoi les ouvriers spécialisés ne peuvent pas produire cette année autant que l’année précédente, le secrétaire de la Collectivité, ancien maire et qui connaît bien toutes ces questions, explique qu’auparavant plusieurs cantons se fournissaient à Huesca ; or, cette ville étant tombée aux mains des fascistes, ils se fournissent maintenant à Tamarite. Il faut donc rendre à leur métier les ouvriers potiers, et de plus publier dans notre presse un appel pour que les travailleurs spécialisés d’autres régions viennent s’installer dans la localité. Proposition acceptée.

L’ordre du jour est épuisé. On passe aux questions diverses. Un des assistants déclare qu’il y a, à Tamarite, un « alpargatero » (ouvrier fabricant d’espadrilles), qui connaît très bien son métier. On pourrait organiser un atelier où les femmes iraient travailler au lieu de perdre leur temps à bavarder dans la rue. Les femmes rient, mais la proposition est acceptée. Un homme de cinquante à soixante ans déclare que les petites jeunes filles du village ne sont pas sérieuses, car elles préfèrent se promener au lieu d’aller travailler dans l’atelier qui leur a été désigné pour apprendre la couture. Pour y remédier il propose que l’on choisisse une bonne couturière chargée de les former, mais que l’enseignement soit donné dans une église sans fenêtres. La porte serait fermée à clef, les gamines ne pourront pas sortir pendant les heures de travail. Tout le monde rit, les intéressées plus que les autres.

Plusieurs collectivistes exposent tour à tour leur opinion, et l’on finit par décider que dans chaque atelier une déléguée surveillera les apprenties. Celles qui manqueront deux fois de suite sans motif valable seront renvoyées. Mais celui qui voulait les enfermer est implacable : il propose, très sérieusement, du moins le semble-t-il, que, pour les punir quand elles ne donneront pas satisfaction, on oblige les jeunes filles à jeûner deux ou trois jours. Cette fois, c’est un rire général.

Nouveau problème : il faut nommer une nouvelle directrice à l’hôpital (nous apprenons ainsi que c’est une femme qui le dirige, ce qui est assez inhabituel). Cet hôpital a été transformé en Maison de Vieillards, mais ceux-ci sont maintenant soignés à domicile par le médecin qui a adhéré à la Collectivité, et l’on dispose de l’hôpital cantonal pour les cas urgents ou sérieux de maladies. Cela pose à nouveau un problème de juridiction. L’hôpital a un caractère public général. Il faut savoir s’il dépend ou non du Conseil municipal reconstitué après la publication du décret correspondant du gouvernement de Valence. Si oui, l’hôpital est l’affaire de tous, collectivistes et individualistes, et ces derniers doivent aussi participer aux frais. Or, jusqu’à présent la Collectivité a tout payé, et ses ennemis ont profité de ses largesses. Affaire à étudier plus à fond.

Après examen de quelques questions de moindre importance, le président lève la séance. L’assemblée a duré deux heures et demie. Presque tous ceux qui y avaient pris part étaient des paysans du village, ou des environs, habitués à se lever tôt, et qui, en cette époque de l’année, avaient travaillé douze ou quatorze heures.

Pourtant, personne ne partit avant la fin des débats, pas même ceux qui se tenaient debout, car bien vite les sièges avaient manqué. Pas une femme, pas un gamin ne s’endormit. Les yeux étaient restés bien ouverts, les visages aussi éveillés. On y lisait, à la fin, autant d’intérêt souvent amusé qu’on en avait lu au commencement. Et le président, à la fois paternel, fraternel et pédagogue dut insister pour que l’ordre du jour ne fût pas allongé.

La dernière résolution prise concernait la fréquence des assemblées qui, de mensuelles, devenaient hebdomadaires.

Et les collectivistes s’en furent se coucher en commentant les débats et les motions votées. Certains vivaient assez loin. Ils rentrèrent chez eux à pied, ou à bicyclette.

Résistance politique: L’autonomie démocratique kurde, le PKK du marxisme obsolète au Confédéralisme Démocratique… 2ème partie

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Nous nous concentrons en ce moment à présenter plus avant la révolution sociale en cours depuis 2005 dans le Kurdistan du nord-syrien, la province du Rojava. Le PKK (Parti des Travailleurs Kurdes) est passé à la fin des années 1990 d’une ligne marxiste pure obsolète, à une ligne anarchiste que son fondateur emprisonné Abdullah Ocalan a appelé le « Confédéralisme Démocratique ». Nous avons déjà traité du sujet sur ce blog et avons mentionné la similitude du mouvement confédéral kurde issu du PKK avec le mouvement zapatiste du Chiapas au Mexique et l’EZLN, ainsi qu’avec l’ensemble des mouvements de lutte amérindiens.

Nous présenterons le « Confédéralisme Démocratique » kurde plus en détail très bientôt car nous terminons la traduction du Manifeste pour le Confédéralisme Démocratique qu’Abdullah Ocalan a écrit depuis sa prison turque en 2011. Ci-dessous une bonne présentation en 2 parties de la révolution sociale du Rojava syrien datant de 2015.

L’idée de l’obsolescence et du besoin de l’estompage et de l’extinction définitive de l’état-nation se fait entendre de plus en plus par delà les océans et comme l’avait si bien dit Victor Hugo: « Aucune armée ne peut lutter contre une idée dont l’heure est venue. » Hugo était rappelons-le, un grand sympathisant de la Commune de Paris et un des signataires d’une lettre pour faire sortir Pierre Kropotkine de prison. Il aurait sans doute tourné ceci beaucoup mieux:

C’est alors que dans les têtes
Une idée sublime germa
L’État pour sûr obsolète
Devant la nation, s’effaça

— Résistance 71 ~ 

 

L’autonomie démocratique au Rojava et au Bakur

Sarah Caunes et Anouk Colombani

Novembre 2015

url de l’article original en français:

http://www.autogestion.asso.fr/?p=5597

1ère partie
2ème partie

 

  1. Auto-organisation au Rojava

Alors que la révolution syrienne éclate puis se transforme en guerre civile (Note de R71: Non ce n’est pas une guerre civile mais une guerre d’invasion par procuration mais ici n’est pas le sujet…), les Kurdes présents dans le Rojava vont décider de mettre en œuvre ce qu’ils nomment une « troisième voie ». Le PYD s’il n’est pas autorisé en Syrie, a de nombreux militant-e-s sur le terrain, qui œuvrent dans le sens de l’autonomie démocratique depuis plusieurs années. Ce travail et l’existence de leur force d’autodéfense (YPG) vont faciliter l’emprise du PYD sur les régions de peuplement kurde. Ils décrètent trois cantons qui forment le Rojava (Efrin, Kobané, Djezireh) et déclarent l’Autonomie Démocratique en décembre 2013 sur la base d’un « contrat social », expression choisie pour éviter le caractère étatique de « constitution ». Ils créent alors un système d’auto-gouvernement populaire, fondé sur des assemblées communales de voisinage (comprenant plusieurs centaines de ménages chacune), auxquelles n’importe qui peut participer et avec le pouvoir s’exerçant de bas en haut par des députés élus au niveau de la ville et des cantons. Les trois cantons sont unis par ce contrat, mais ne fonctionnent pas nécessairement de la même manière. Le contrat social stipule des principes anti-étatiques, anti-nationalistes, pluriculturels, multilingues et pour l’égalité hommes/femmes. La représentante des « Rojavans », comme les appellent Janet Biehl dans ses carnets de voyage, est une assemblée dénommée le Tev-Dem (Tevgera Civaka Demokratîk). Elle regroupe une centaine de personnes qui sont désignées par les assemblées locales ainsi que les représentant-es de partis et associations de chaque canton. C’est à la fois une assemblée et une coalition. Le Tev-dem a établi des dizaines de comités et groupes dans les quartiers, les villages, les campagnes et les villes avec l’objectif de faire se rencontrer et discuter entre eux-elles les habitant-e-s. Des « maisons du peuple », lieu de sociabilité et d’assemblée, sont créées par quartier.

Tous les paradoxes qui existaient en Turquie se retrouvent ici concernant la place des partis politiques à l’intérieur du mouvement d’auto-organisation. Mais la puissance du mouvement permet de résoudre plus vite les contradictions qui lui sont inhérentes. A contrario, l’état de guerre et l’embargo subit par le Rojava complique les réalisations de la révolution.

Dans ces conditions, voici quelques grands traits, que nous pouvons retenir du projet du Rojava : il n’y a pas d’État. Il n’y a plus de « minorités » au sens où il n’y a pas de caractère national décidé. Chaque langue est reconnue si des citoyens en expriment le besoin. Chaque religion peut être pratiquée mais elle n’intervient pas dans les affaires politiques. L’égalité homme-femme est au centre du projet. Chaque poste à responsabilité, chaque représentation est géré par deux personnes : un homme et une femme. Cela permet à la fois l’égalité des sexes et le contrôle démocratique. Dans les instances représentatives, 40 % sont obligatoirement des femmes. Les femmes ont des assemblées en non-mixité. Elles y traitent des sujets qu’elles estiment les concerner et s’occupent de problèmes concrets comme les violences faites aux femmes. Elles ont aussi créé une force militaire non-mixte qui est aussi une force d’autodéfense contre les violences domestiques, les YPJ.

3.1. Auto-organisation des forces armées YPG / YPJ (Yekîneyên Parastina Jinê)

Les YPG / YPJ sont composées en grande partie de la population du Rojava, mais des renforts nombreux-s-es de Qandil et des Kurdes du nord y ont été envoyé-e-s. L’organisation de la lutte armée relève aussi de formes d’auto-organisation, et ce malgré un commandement installé dans les monts Qandil, au QG du KCK. C’est dans ces montagnes que s’effectue la formation militaire qui dure en général trois mois. Cette formation est proche de ce qu’on trouve dans les académies avec, par ailleurs, l’idée de travailler sur l’ego de chacun-e. Les combattant-e-s s’engagent dans une vie collective, qui peut être qualifiée de « camaraderie ». A Qandil, comme au Rojava, il y a une guérilla de femmes et une guérilla mixte. Toute relation amoureuse est proscrite. Les YPG/YPJ fonctionnent par petit groupe, qui décide chacun-e de son coordinateur-trice. Le coordinateur-trice peut changer et son rôle n’implique pas qu’il-elle soit au-dessus des autres. Chaque combattant-e possède ses armes et les entretient. A côté des guérilleros qui s’engagent pour longtemps et sont formés, le Rojava a vu la naissance de combattant-e-s plus « temporaires ». Bien souvent ces personnes ne restent pas plus de deux mois. Aussi les organisations socialistes et révolutionnaires de Turquie ont créé des unités de combat. Enfin, il y a actuellement des Brigades Internationales qui regroupent environ 130 personnes venues du monde entier pour aider à la reconstruction de Kobane, à la logistique, etc. La camaraderie est très présente face à la mort. Les YPG / YPJ n’abandonnent jamais les corps de leurs camarades et de nombreux cimetières pour les martyrs ont vu le jour au Rojava.

3.2. L’éducation dans le Rojava

Dans le projet de l’autonomie démocratique, l’éducation est centrale. D’une part parce que la création d’un système d’éducation auto-organisé permet de soustraire cette question de la tutelle de l’État, permet d’enseigner dans les langues maternelles et de créer des contenus d’enseignement en accord avec l’autonomie démocratique.

Tout le monde (c’est-à-dire filles comme garçons) est obligé d’aller à l’école à partir de l’âge de 6 ans. L’éducation doit pouvoir se faire dans la langue maternelle des enfants. Par ailleurs, de nombreuses académies ont vu le jour à travers la région. Elles sont destinées aux adultes. Le mot académie a été choisi à la place de celui d’université : « Bien que les universités lors de leur création pensaient s’organiser de manière indépendante du système central, aujourd’hui le mot université résonne bien plus avec un lieu de formation de cadres pour les États. Les académies quant à elles sont un espace dans lequel la société construit elle-même sa force intellectuelle. Et elles existent encore comme des lieux dans lesquels sont produits le savoir et les sciences. 1 » déclare Dorşin Akif, qui enseigne à l’académie des femmes et à celle des sciences sociales. L’éducation doit prendre aussi ses distances vis-à-vis d’un modèle étatique et nationaliste. Les académies servent à l’émancipation des individu-e-s et du collectif. C’est flagrant dans le cas des académies des femmes, dans lesquelles toutes les femmes viennent discuter entre elles, suivre des cours ou des formations. Une académie de « droit » existe aussi dans laquelle des discussions sont faites autour d’un modèle de justice axé sur la médiation et non la vengeance de l’État et la punition.

La séparation enseignant-e / étudiant-e n’est pas à proprement parler existante. Il s’agit plutôt de formation auto-organisée. L’apprentissage par cœur et la vérité tout crue y sont plutôt mal vus. Toute personne qui sait quelque chose ou veut présenter quelque chose peut se trouver enseignante. Ces enseignements comprennent à la fois de l’histoire, de l’anthropologie, de la philosophie, une critique du droit. Le modèle des académies de femmes est le mieux connu et le plus abouti actuellement. Les femmes y travaillent les rapports historiques avec les hommes, l’inégalité à travers les siècles. Y sont développées des critiques du système patriarcal, qui dans les théories d’Öcalan fonctionne main dans la main avec l’État. Cet ensemble a même pris un nom : la jinéalogie (formée à partir de « logie » et jîn (femme) / Jiyan (vie)). Mais les académies sont aussi et surtout des espaces où les femmes s’émancipent et apprennent à fonctionner par elles-mêmes et surtout en égal des hommes.

3.3 L’économie

Le Rojava subit un embargo. Son économie est une économie de guerre. Personne ne se fait payer à l’exception de ceux et celles qui continuent à travailler pour l’État syrien. La nourriture est distribuée et chaque espace tente d’avoir un potager, voire des animaux pour faire du fromage notamment. L’économie commence à prendre forme après des mois de flou dus à la guerre essentiellement. Cependant le contrat social institue que « le système économique dans les provinces doit viser à assurer le bien-être général et en particulier l’octroi du financement de la science et de la technologie. Elle visera à garantir les besoins quotidiens des personnes et à assurer une vie digne. Le monopole est interdit par la loi. Les droits des travailleurs et le développement durable sont garantis. » Le Rojava vit en autosuffisance et des coopératives ont été fondées pour assurer les besoins de chacun. Par ailleurs, l’économie est adossée à un autre grand principe du confédéralisme démocratique : l’écologie. La refonte de l’économie est probablement l’un des plus gros chantiers à venir pour la révolution. À la fois pour permettre effectivement une vie digne, mais aussi pour refuser le capitalisme. Les menaces et pressions en cours à la fois de certains partis kurdes, organisés autour du PDK (Irak) et de la communauté internationale augurent d’un combat qui est loin d’être terminé.

Conclusion

Le modèle d’auto-organisation du mouvement kurde a donc aujourd’hui une quinzaine d’années. Sa mise en œuvre a été très rapide, même si elle est encore loin d’être aboutie. Cette auto-organisation repose au Bakur comme au Rojava sur un mouvement populaire de masse, ce qui permet qu’elle s’enrichisse par la pluralité de ceux et celles qui y apportent des choses. Il faut rappeler que pour les Kurdes, les frontières entre les pays sont celles de la colonisation et donc n’ont de réalités qu’oppressives. De nombreuses familles se sont trouvées séparées de part en part de la frontière. La révolution du Rojava a donc un impact sur toute la région et constitue une source d’inspiration. Cela montre aussi qu’il ne s’agit pas d’un modèle figé. L’évolution spectaculaire du PKK et du mouvement kurde depuis 20 ans donne un aperçu des évolutions possibles d’un mouvement dont la force transcende aujourd’hui tout ce que les révolutionnaires critiques et les autogestionnaires auraient pu imaginer.

Il faut noter qu’un troisième congrès existe expérimentant lui aussi l’autonomie démocratique, mais au niveau de la Turquie : le Congrès Démocratique des Peuples (HDK) qui regroupe un certain nombre de syndicats, organisations LGBTI, organisations féministes, collectifs et parti écologistes, une partie des organisations révolutionnaires de Turquie, et le mouvement kurde. Cette évolution constitue un tournant majeur au Moyen-Orient. Mais tant que la guerre durera en Syrie, l’autonomie démocratique sera en danger. Les velléités d’autres groupes de créer un État-nation kurde constitue aussi une menace pour le confédéralisme démocratique. Ce débat concerne à la fois les Kurdes « entre eux-elles » et les gauches du Moyen-Orient. La situation de la région fait que les groupes divers doivent avancer ensemble vers un projet démocratique qui permette à toutes les cultures de vivre. Cet horizon suppose nécessairement la fin des nationalismes et entrent en contradiction avec les nationalismes arabes tout particulièrement.

Pour en savoir plus (biblio) :

AKKAYA Ahmet Hamdi, and JONGERDEN Joost, « Confederalism and Autonomy in Turkey: The Kurdistan Workers’ Party and the Reinvention of Democracy », In The Kurdish Question in Turkey : New Perspectives on Violence, Representation and Reconciliation, ed. Cengiz Gunes and Welat Zeydanlıoğlu, 186–204. Oxon, UK: Routledge.

BOZARSLAN Hamit, La question kurde. États et minorités au Moyen-Orient, Paris, Presses de Sciences po, 1997.

BOZARSLAN Hamit, Le Conflit kurde, Paris, Autrement, 2009.

ÖCALAN Abdullah, La Feuille de route vers les négociations : Carnets de prison, Paris, International Initiative Édition, 2013.

GOLDSTEIN Julien, PIOT Olivier, Kurdistan, la colère d’un peuple sans droits, Paris, Les Petits Matins, 2012.

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