Archive pour société libertaire

Gilets Jaunes: Brève revue de la 3ème Assemblée des Assemblées de Montceau-les-Mines des 28-30 juin 2019

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés with tags , , , , , , , , , , on 23 juillet 2019 by Résistance 71

 

Brève relation sur  la 3ème assemblée des assemblées de Montceau-les-Mines (28-29-30 juin) 

 

par un mandaté du rond-point des Vaches 

de St.-Etienne-du-Rouvray banlieue sud de Rouen  

 

Juillet 2019

  

Un grand chapeau bas aux Gilets Jaunes du Magny et de la région pour cette 3ème ADA. Toutes les critiques que nous pouvons émettre sur l’organisation ou le fonctionnement ne réduiront aucunement ce retour de sympathie que nous leur adressons fraternellement. 

  Rappelons les six axes de réflexion proposés aux 250 groupes pour 650 environ mandatés et observateurs G.J et travaillés en groupes, avec quelques commentaires succints. 

1 Le référendum d’initiative partagée.

   Il concerne la non privatisation des Aéroports de Paris. Il y a eu ici une unanimité pour la tenue du RIP ce qui demandera donc une très forte mobilisation. 

2 Doit-on et/ou peut-on sortir du capitalisme ?

   La synthèse finale de cet axe semblait ne pas correspondre aux discussions lors des débats des groupes sur ce sujet. Aussi certains ont décidé de la refaire, ce qu’ils ont entrepris le dimanche matin près de votre serviteur qui s’occupait d’un stand pour distribuer l’affiche « le briseur de chaines de l’arène social ». Les trois « G.J » qui s’activaient à l’écriture se sont focalisés sur le rappel de la définition du capitalisme dans un langage marxeux, pas une seule fois je ne les ai entendus parler du  travail des groupes de réflexion qu’ils étaient censés synthétiser. Bigre ces trois là refaisaient le monde avec fébrilité ! Pour les taquiner j’ai demandé à une des rédactrices une seule phrase pour définir le capitalisme, elle m’a répondu immédiatement : « c’est la surexploitation de l’homme par l’homme ». Dans cette époque de confusionnisme j’aurais pu lui faire remarquer idiotement son manque de féminité mais j’ai préféré lui rétorquer sérieusement que l’on retrouvait cette surexploitation à Athènes au Vème siècle avant J C et que ce n’était pas encore le capitalisme. Aïe aïe aïe ! Corriger la copie ! Nous verrons plus loin comment a été accueillie leur prose. Je note cependant que la plupart ne connaissent pas  ou ne comprennent pas la meilleure critique positive de Marx, jamais réfutée à ma connaissance,  celle de J.- P. Voyer  dans son livre de 1976 : « Une Enquête sur la nature et les causes de la misère des gens » éd Anonymes  (voir à partir du 2ème chapitre : Confidential report)(1) et je me range avec humilité aux cotés des G.J du Magny pour lesquels cette question les laisse encore « perplexes, divisés et méfiants ». Nous ne sommes pas obsédés par le but, nous construisons notre chemin… Et j’ai de plus en plus de mal à supporter les relents méphitiques des idéologies politico-religieuses !

(1) disponible sur le site :http://leuven.pagesperso-orange.fr/ rubrique : « publication ».

3 Les assemblées citoyennes locales. 

  Ce terrain d’expérimentation intéresse beaucoup les G.J des zones rurales et péri-urbaines avec lesquels j’ai pu discuter : terrain prêté par le maire ou un paysan, bâtiment quelquefois… J’en profite pour saluer tous les G.J que j’ai rencontrés, ceux du Gard,  du  Morvan, , de l’Aude, de Lot-et-Garonne, de Metz… et le très sympathique Nico de  Dieppe, mon  compagnon de voyage.

4 Occuper le terrain. 

   Comment assurer notre visibilité puisque c’est précisément là-dessus que nous sommes combattus. Diverses opérations ont donc été discutées (Tour de France cycliste, fête du 14 juillet…)

5 Les ada, assemblée des assemblées. 

Comment renforcer, améliorer cette assemblée. Notons d’abord qu’il est fort dommage que l’ appel de Commercy (chapeau bas aussi aux G.J de là-bas pour le travail effectué) du 26 janvier pour la première assemblée des assemblées s’est adressé à des comités populaires locaux (sic !) autrement dit à  des groupes ou collectifs qui n’avaient absolument pas l’expérience de vie, le vécu relationnel des G.J des ronds-points ou de ceux qui, trop éloignés, les accompagnent dans leurs opérations. La porte était grande ouverte pour ceux qui apprécient de débattre confortablement assis sur le « vivre ensemble », grande ouverte pour confondre Gilets Jaunes et soutiens aux Gilets Jaunes(1). La 3èmè ADA ne fait que confirmer cette présence ennuyeuse des « G.J » de centre ville que l’on remarque vite par le style laborieux du langage militant ou de l’activisme lourdingue (évidemment je connais des G.J de centre ville qui ont un grand savoir-vivre mais la tendance dominante est à la lourdeur !) 

(1) cf http://laviedesidees.fr/La-banlieue-jaune.html et surtout les articles sur les Gilets Jaunes sur le site https://collectiflieuxcommuns.fr/ qui a accepté de publier notre courte thèse : « Des différences – comportementales, psychologiques-sociologiques-financières entre Gilets Jaunes péri-urbains et « Gilets Jaunes » du centre ville à Rouen »  

6 Les convergences. 

Quatre groupes composaient cet axe de réflexion. C’est en participant à un de ces groupes que l’idée m’est venue, grâce à deux Gilets Jaunes, de remplacer le terme « convergence » par « alliance » et de préciser l’apport de notre mouvement comme « protection et avancée du bien commun » plutôt que « défense de l’intérêt général » dans les futures alliances. Là aussi on a eu droit en plénière à la vieille chanson de cette gauche faussement appelée radicale que l’on retrouve dans les centres des villes   importantes  avec l’appel soporifique du « blocage total du pays » par un jeune emporté alors que les racineux sont les G.J ruraux et péri-urbains.  Si un jour une paralysie réelle des activités gagne le pays ces miltants pseudo-radicaux penseront en être la cause par leurs incantations répétées mille fois et plaquées à chaque mouvement. Indécrottables !

Une précision importante pour les lecteurs :

Après la discussion d’un groupe, deux ou trois personnes effectuent une synthèse écrite. Cette synthèse devrait retourner au groupe qui peut s’en satisfaire, l’amender ou la refondre. A défaut de retour l’esprit vivant de chaque groupe se perd souvent dans la synthèse. De plus quand vous avez 4 groupes pour un thème donc quatre synthèses, que celles-ci ne font pas retour et vont former une synthèse globale, on comprend pourquoi  cette  synthèse globale paraît indigeste à tous ceux qui ont participé au thème.

Quelques anecdoctes très peu croustillantes

Mini pression de groupes de « G.J »   lors de  la déclamation sur l’axe 2 « doit-on et /ou peut-on sortir du capitalisme ? » où la conclusion « il faut détruire le capitalisme »  a été applaudie par certains en scandant « révolution ». Hélas ! La destruction du capitalisme n’implique pas l’établissement d’une société fraternelle et les cendres des staliniens, anti-capitalistes d’Etat bien connus, ont du virevolter de plaisir dans leurs urnes. Aussi applaudissements et scansion n’ont pas pris l’envol escompté, la très grande majorité des G.J attendant avec sérénité que le silence revienne !

Mini pression de groupes de « G.J »  lors de la déclamation sur l’axe 6 « convergence » où la conclusion « blocage total du pays » a été applaudi par certaines en scandant  « anticapitaliste ». Hélas encore ! « le blocage total du pays » n’implique pas l’établissement d’une société fraternelle et les cendres des staliniens, anticapitalistes d’Etat bien connus, ont du virevolter de plaisir dans leurs urnes. Aussi applaudissements et scansion n’ont pas pris l’envol escompté, là encore la très grande majorité des G.J attendant avec sérénité que le silence revienne !  

Ces deux mini-pressions ont été surtout l’oeuvre de « G.J » de centre ville (on les reconnaît vite au fait que la plupart ne portent pas la tunique d’or, la chasuble de l’espoir !), « G.J » pseudo-intellos ou activistes. Attention, je ne divise pas, c’est une simple question d’honnêteté ! C’est une question d’expérience vécue et il importe de reconnaître les différences plutôt que de les dénier.

C’est une majorité des mêmes qui conspuèrent une mandatée qui avait eu le tort de se montrer trop insistante dans son groupe de réflexion pour que les manifs soient déclarées. La pauvrette a versé quelques larmes devant ces manqueurs de savoir-vivre, ces petits insolents, vite fait bien fait réprimandés par les organisatrices et réduits au silence.

Alors que je sortais quelques minutes de la plénière pour fumer une clope, je me suis retrouvé avec un jeune homme et deux femmes. Je ne sais plus comment la discussion est venue sur F. Boulo. Je disais au jeune que s’il voulait être mandaté, François pouvait l’être puisqu’il était G.J, celui-ci me rétorqua « c’est un homme de pouvoir ». Je lui répondis que « ce n’est pas parce qu’il passe dans les médias que c’est un homme de pouvoir, pour l’instant c’est un homme d’influence ». Alors il se raidit et répliqua « c’est un homme de pouvoir, je ne discute pas » et rentra dans la salle. Ce bouffon confond radicalité et impertinence ! Montpellier-centre je crois, vous voyez là encore un centriste, un nombriliste. Certains priment l’organisation, d’autres le savoir-vivre c’est la différence qui crée la différence !

Le véritable apport de l’ada : les recontres entre Gilets Jaunes – un exemple pratique

La décence commune, chère à Orwell et repris par J.C. Michéa dans son essai « le complexe d’Orphée » ed Champs essais, autrement dit la triple obligation de « donner, recevoir, redonner », constitue le socle de toutes les relations humaines. L’ordre néo-libéral vise à déraciner totalement cette manière de communiquer son humanité et encourage officiellement la cupidité, la trahison ou le cynisme pour encourager les parvenus. L’idéal de ces gens là ne nous intéressent pas ; l’égoïsme borné, le mauvais je, le je sans nous, le moi-je qui ne reconnaît pour « autre » que son ombre sauf quand il est en danger et appelle au-secours c’est bon pour les trous du cul ! Le président d’ici qui ne sera pas toujours président en est le parfait exemple ! Le fondement anthropologique de la décence commune se prolonge par le savoir-vivre et le bon sens si appréciés de tous les peuples. Ce sont ces trois manières de faire et de penser qui nous amènent à critiquer la notion de « convergence » et à lui substituer l’ « alliance », le concept enfin trouvé qui réunit l’idée et le réel : 

  Le mouvement des G.J ne peut converger avec les luttes syndicales ou les combats des partis politiques puisque dès le commencement il s’est auto-organisé, auto-constitué et auto-défini en défiance vis à vis des syndicats et des partis. Converger signifie se diriger vers un point commun, tendre au même résultat. On saisit immédiatement l’intérêt de parvenir à circonscrire le mouvement des G.J comme composante dans une convergence pour les syndicats et les partis, les trois rivières confluant dans le même fleuve de telle sorte que notre mouvement se dilue jusqu’à ce qu’il disparaisse. Ce confusionnisme nous le dénonçons et nous opposons la clarté, l’honnêteté qui ici consiste à nommer « alliance » les rapports que nous envisageons avec les travailleurs, syndiqués ou non. Quant aux partis qu’ils convergent donc entre eux. S’allier à un partenaire c’est s’engager mutuellement en sachant que les buts de chaque partenaire sont reconnus différents. Créer un pacte d’alliance c’est poser un échange. Ainsi les G.J soutiennent toutes les revendications partielles de travailleurs syndiqués ou non, par exemple sauvegarder leur emploi menacé, augmenter leur salaire, dénoncer un manque d’effectifs, etc… En échange de notre soutien actif, de notre engagement dans leurs luttes nous leur apportons notre contribution pour la protection et l’avancée du bien commun dans le secteur dans lequel ces salariés turbinent. Nous leur demandons donc de prendre en considération ce que pensent et formulent les G.J, cette partie du peuple qui donne le ton, qui fait l’histoire. Et voici, citoyennes et citoyens, un exemple concret avec la grève des urgentistes :

AUX URGENTISTES EN GREVE 

   Nous, G.J du rond-point des vaches de St Etienne du Rouvray de la banlieue sud de Rouen, nous sommes directement concernés par vos revendications qui concernent le manque crucial d’effectifs et de moyens. D’ailleurs nous vous sommes reconnaissants d’avoir assisté les G.J éborgnés, défigurés, déglingués (547 blessés 

fin mai dont 244 au visage). Nous saluons aussi les 35 ophtalmologistes qui ont écrit à celui qui est encore appelé « président » (il ne le sera pas ad vitam aeternam n’est-ce-pas !) pour dénoncer les LBD. Vous tous urgentistes vous avez été témoins de cette violence inouïe et disproportionnée voulue par le gouvernement pour rendre invisible notre mouvement (visage –  visible – viser – même racine latine de visus, part. passé de videre, voir) et vous avez été témoin de la falsification des faits par Castaner. En échange de notre soutien actif nous vous demandons de prendre en considération ces pensées concernant la politique de la santé exprimées par bon nombre de G.J :

1 Nous sommes opposés à la fermeture des hôpitaux de proximité qui ne peut que surajouter de l’anxiété, du stress voire de l’angoisse à des personnes déjà fragilisées par la pénétration douloureuse de l’argent dans tout ce qui existe et par la multiplication des taxes à leur encontre.

2 Nous sommes opposés et voulons un vrai débat sur la survaccination des nourrissons imposée par le lobby pharmaco-chimique uniquement pour son profit.

3 Nous sommes opposés et voulons un vrai débat sur la manière dont s’effectue la mise sur le marché des médicaments. « 80% des médicaments mis sur le marché ne servent à rien » écrit le professeur Even, président de l’Institut Necker et coauteur du rapport sur le système de contrôle des médicaments.

4 Nous sommes opposés et voulons un vrai débat sur ce cataclysme des maladies iatrogènes car le cabinet du médecin se change le plus souvent en supermarché. Le chiffre de 150.000 personnes rendues malades tous les ans par les médocs est un minimum (voir l’étude EMIR conduite par le réseau des centres régionaux de pharmaco-vigilance). Plus de 10.000 décès par an, les chiffres variant de 13.000 à 34.000. A comparer avec les 3500 à 4000 morts par accidents de la route.

5 Nous sommes opposés et voulons un vrai débat sur la surmédication (notamment de nos vieilles et de nos vieux – plus de 115.000 d’entre eux hospitalisés pour iatrogénie en 2011) et aux interventions chirurgicales totalement inutiles, environ 30% (cf Jörg Blech : « Ces traitements dont il faut se méfier » éd : Actes Sud )

6 Nous sommes opposés à la commercialisation du corps des femmes. Les milliards que va engendrer la G.P.A pour les mêmes riches qui détruisent et pillent les nations et qui vont donc contraindre des dizaines de milliers de femmes pauvres à louer leur ventre pour pouvoir subsister et nourrir leur famille.

7 etc… Sur la dictature allopathique instituée par les labos… etc… Pour une recherche réelle sur les effets placebo et nocebo…etc… Hommage à tous les chercheurs qui ont vécu les pires difficultés jusqu’à en perdre quelquefois  la vie face au lobby pharmaco-chimique, pour n’en citer que trois : Dr Semmelweis , Dr Maschi, Dr Beljanski…etc…

Rond-Point des Vaches banlieue sud de Rouen – 17 juillet 2019

= = =

Six textes fondamentaux pour nous aider à  y parvenir, ensemble, à  lire, relire et diffuser sans aucune modération:

 

Publicités

Révolution sociale espagnole 1936-1939: Les persécutions politiques dans l’Espagne républicaine (Emma Goldman)

Posted in actualité, altermondialisme, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, politique et social, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 23 juillet 2019 by Résistance 71

 

Persécution politique dans l’Espagne républicaine

 

Emma Goldman

 

“Freedom, Spain & the World”

1937

 

Lors de mon premier séjour en Espagne en septembre 1936, rien ne m’a autant surpris que la liberté politique visible partout. Certes, elle ne s’étendait pas aux fascistes, mais, à part ces ennemis déclarés de la révolution et de l’émancipation des travailleurs, tout le monde au sein du front anti-fasciste jouissait d’une liberté politique qui n’avait jamais existé dans aucune soi-disant démocratie européenne. Le parti qui en a fait le meilleur usage était le PSUC [Parti socialiste unifié de Catalogne], le parti stalinien. Leur radio et leurs hauts-parleurs remplissaient l’air. Ils exhibaient quotidiennement aux yeux de tous leurs défilés en formation militaire et leurs drapeaux flottant au vent. Ils semblaient prendre un malin plaisir à défiler devant les bâtiments du Comité Régional comme si ils voulaient démontrer à la CNT-FAI leur détermination à lui porter le coup fatal lorsqu’ils auraient obtenu les pleins pouvoirs. C’était l’évidence pour tous les délégués étrangers et les camarades venus soutenir la lutte anti-fasciste. Ce ne l’était pas pour nos camarades espagnols. Ils prenaient à la légère les provocations communistes. Ils affirmaient que tout ce cirque n’influerait pas la lutte révolutionnaire, et qu’ils avaient des choses plus importantes à faire que de perdre leur temps pour des exhibitions sans intérêt. Il m’avait semblé alors que les camarades espagnols n’avait que peu de compréhension de la psychologie des masses qui a besoin de drapeaux, de discours, de musique et de manifestations. Alors que la CNT-FAI, à l’époque, était concentrée sur des tâches plus constructives et combattait sur différents fronts, ses alliés communistes préparaient les lendemains qui chantent. Ils ont démontré depuis ce quelles étaient leurs intentions.

Durant mon séjour de trois mois, j’ai visité beaucoup de lieux de propriétés et usines collectivisées, des maternités et des hôpitaux à Barcelone, et, enfin et surtout la prison « Modelo ». C’est un endroit qui a hébergé quelques uns des révolutionnaires et anarchistes les plus distingués de Catalogne. Nos camarades héroïques Durruti, Ascaso, Garcia Oliver et tant d’autres, ont été les voisins de cellule de Companys,[1] le nouveau président de la Generalitat. J’ai visité cette institution en présence d’un camarade,35 un médecin spécialisé en psychologie criminelle. Le directeur m’a laissé libre accès à tous les secteurs de la prison et le droit de parler avec tous les fascistes sans la présence des gardes. Il y avait des officiers et des prêtres parmi les admirateurs de Franco. Ils m’ont assuré d’une seule voix du traitement juste et humain dont ils bénéficiaient de la part du personnel pénitentiaire, dont la plupart était membre de la CNT-FAI.

J’étais loin de penser à l’éventualité que les fascistes seraient bientôt remplacés par de révolutionnaires et anarchistes. Au contraire, l’apogée de la révolution à l’automne 1936 laissait percevoir l’espoir que la salissure que représente la prison serait effacée lorsque Franco et ses hordes seraient vaincus.

La nouvelle du meurtre odieux du plus doux des anarchistes, Camillo Berneri et de son colocataire, Barbieri, fut suivi par des arrestations, des mutilations et des assassinats de masse. Cela semblait trop démesuré, le changement de la situation politique trop incroyable pour y croire. J’ai décidé de retourner en Espagne pour voir de mes propres yeux jusqu’à quel point la liberté nouvellement acquise du peuple espagnol avait été annihilée par les hommes de mains de Staline.

Je suis revenue le 16 septembre de cette année. Je me suis rendue directement à Valence et j’ai découvert là que 1 500 membres de la CNT, des camarades de la FAI et des Jeunesses Libertaires, des centaines de membres du POUM et même des Brigades Internationales, emplissaient les prisons. Durant mon court séjour ici, j’ai retourné chaque pierre pour obtenir la permission de rendre visite à quelques-uns d’entre eux, parmi lesquels Gustel Dorster que j’avais connu en Allemagne alors qu’il militait principalement dans le mouvement anarcho-syndicaliste avant que Hitler n’accède au pouvoir. J’avais obtenu l’assurance que l’on me le permettrait, mais au dernier moment, avant mon départ pour Barcelone, on m’informa que les étrangers n’étaient pas admis dans la prison. J’ai découvert plus tard la même situation dans chaque ville et village où je me suis rendue. Des milliers de camarades et de révolutionnaires intègres emplissaient les prisons du régime stalinienne de Negrin-Prieto.

Lorsque je suis revenue à Barcelone, au début octobre, j’ai immédiatement cherché à voir nos camarades à la prison Modelo. Après de nombreuses difficultés, le camarade Augustin Souchy a réussi à obtenir la permission d’avoir un entretien avec quelques camarades allemands. A mon arrivée à la prison, j’ai retrouvé, à ma grande surprise, le même directeur encore en fonction. Il m’a reconnu aussi et m’a, à nouveau, donné libre accès. Je n’ai pas eu à parler avec les camarades à travers les horribles barreaux. J’étais dans la grande salle où ils se rassemblent, entourée de camarades allemands, italiens, bulgares, russes et espagnols, essayant tous de parler en même temps et de me raconter leurs conditions de détention. J’ai découvert que les accusations portées contre eux n’auraient tenu devant aucun tribunal, même sous le capitalisme, et qu’on leur avait préféré celle stupide de « trotskisme ».

Ces hommes de toutes les régions du globe qui avaient afflué en Espagne, souvent en faisant la manche en chemin, pour aider la révolution espagnole, rejoindre les rangs des anti-fascistes et risquer leur vie dans la lutte contre Franco, étaient maintenant détenus prisonniers. D’autres avaient été arrêtés en pleine rue et avaient disparu sans laisser de traces. Parmi eux, Rein,[2] le fils du menchevique russe internationalement connu, Abramovich.

La victime la plus récente était Kurt Landau un ancien membre du Comité Directeur du Parti Communiste Australien, et lors de son arrestation, du Comité Directeur du POUM.[3] Toutes les tentatives pour le retrouver avaient été vaines. Suite à la disparition de Andrés Nin 38 du POUM et de nombreux autres, il est raisonnable de penser que Kurt Landau a connu le même sort.

Mais revenons à la prison Modelo. Il est impossible de donner tous les noms parce qu’ils sont trop nombreux à être incarcérés ici. Le plus extraordinaire est un camarade qui, en charge de hautes responsabilités avant les événements de mai, avaient remis des millions de pesetas, trouvés dans des églises et des palaces à la Generalitat. Il est détenu sous l’accusation absurde, d’avoir détourné 100 000 pesetas.

Le camarade Helmut Klaus, un membre de la CNT-FAI. Il a été arrêté le 2 juillet. Aucune accusation n’a été prononcée contre lui à ce jour et il n’a pas comparu devant un juge. Il était membre de la FAUD en Allemagne (une organisation anarcho-syndicaliste). Après avoir été arrêté plusieurs fois, il a émigré en Yougoslavie à l’été 1933. Il en a été expulsé en février 1937 à cause de ses activités anti-fascistes et est venu en Espagne en mars. Il a rejoint le service frontalier de la FAI, dans le bataillon « De la Costa ». Après sa dissolution, en juin, il a été démobilisé et est entré au service de la coopérative agricole de San Andres. A la demande de son groupe, il a entrepris plus tard la réorganisation de la coopérative de confection du Comité des Immigrés. L’accusation de la Tchéka, selon laquelle il aurait désarmé un officier alors qu’il était en service sur la frontière à Figueras est sans aucun fondement.

Le camarade Albert Kille. Il a été arrêté le 7 septembre. On ne lui a donné aucune raison. En Allemagne, il était membre du Parti Communiste. Il a émigré en Autriche en 1933. Après les événements de février, il s’est enfui à Prague puis retourna plus tard en Autriche d’où il fut expulsé et partit pour la France. Là, il rejoignit un groupe d’allemands anarcho-syndicalistes. En août 1936, il arriva en Espagne où il fut immédiatement dirigé vers le front. Il fut blessé une fois. Il a appartenu à la colonne Durruti jusqu’au moment de sa militarisation. En juin, il a été démobilisé.

J’ai aussi visité la section du POUM. Beaucoup de prisonniers sont espagnols mais il y a aussi un grand nombre d’étrangers, italiens, français, russes et allemands. Deux membres du POUM m’ont approchée personnellement. Ils ont peu parlé de leurs souffrances personnelles mais m’ont demandé de délivrer un message pour leur femme à Paris. C’était Nicolas Sundelwitch – le fils du célèbre menchevique qui avait passé la plus grande partie de sa vie en Sibérie. Nicolas Sundelwitch ne m’a certainement pas donné l’impression d’être coupable des accusations sérieuses portée contre lui, notamment d’avoir « communiqué des informations aux fascistes », entre autres. Il faut un esprit communiste pervers pour emprisonner un homme parce qu’il a fuit illégalement la Russie en 1922.

Richard Tietz a été arrêté alors qu’il sortait du Consulat d’Argentine à Barcelone où il s’était rendu après l’arrestation de sa femme. Lorsqu’il a demandé le motif de son arrestation, le commissaire lui a nonchalamment répondu « Je la considère justifiée ». C’est évidemment suffisant pour garder Richard Tietz en prison depuis juillet.

Pour autant que les conditions carcérales puissent être humaines, la prison Modelo est certainement supérieure à celles de la Tchéka introduites en Espagne par les staliniens d’après les meilleurs modèles en Union Soviétique. La prison Modelo conserve encore ses privilèges politiques traditionnels tels que le droit des détenus de se rassembler librement, d’organiser leurs comités pour les représenter auprès du directeur, de recevoir des colis,du tabac, etc., en plus des maigres rations de la prison. Ils peuvent aussi écrire et recevoir des lettres. En outre, les prisonniers éditent des petits journaux et bulletins qu’ils peuvent distribuer dans les couloirs où ils s’assemblent. J’en ai vu dans les deux sections que j’ai visité, ainsi que des affiches et photos des héros de chaque partie. Le POUM avait même un joli dessin de Andres Nin[4] et une photo de Rosa Luxembourg, alors que la section anarchiste avait Ascaso et Durruti sur les murs.

La cellule de Durruti qu’il a occupé jusqu’à sa libération après les élections de 1936 était des plus intéressantes. Elle a été laissée en l’état depuis qu’il en a été le locataire involontaire. Plusieurs grandes affiches de notre courageux camarade la rendent très vivante. Le plus étrange, cependant, est qu’elle est située dans la section fasciste de la prison. En réponse à ma question sur ce point, le garde m’a répondu que c’était comme « exemple de l’esprit vivant de I’esprit de Durruti qui détruira le fascisme ». Je voulais photographier la cellule mais il fallait l’accord du ministère de la justice. J’ai abandonné l’idée. Je n’ai jamais demandé aucune faveur au ministère de la justice et je demanderai encore moins quoi que ce soit au gouvernement contre-révolutionnaire, la Tchéka espagnole.

Ma visite suivante fut pour la prison des femmes, que j’ai trouvé mieux tenue et plus gaie que celle du Modelo. Seules, six prisonnières politiques s’y trouvaient à ce moment. Parmi elles, Katia Landau, la femme de Kurt Landau,qui avait été arrêtée quelques mois avant lui. Elle ressemblait aux révolutionnaires russes d’antan, entièrement dévouée à ses idées. J’étais déjà au courant de la disparition de son mari et de sa possible mort mais je n’ai pas eu le cœur d’aborder le sujet avec elle. C’était en octobre. En novembre, j’ai été informée par quelques-uns de ses camarades à Paris que Mrs. Landau avait commencé une grève de la faim le 11 novembre. Je viens juste de recevoir un mot selon lequel Katia Landau a été libérée suite à deux grèves de la faim.[5]

Quelques jours avant mon départ d’Espagne, j’ai été informée par les autorités que l’affreuse vieille Bastille, Montjuich, allait être utilisée à nouveau pour loger des prisonniers politiques. L’infâme Montjuich, dont chaque pierre pourrait raconter l’histoire de l’inhumanité de l’homme envers l’homme, celle des milliers de prisonniers conduits à la mort, rendus fous ou poussés au suicide par les méthodes de tortures les plus barbares. Montjuich, où en 1897, l’Inquisition espagnole avait été réintroduite par Canovas del Castillo, alors premier ministre d’Espagne. Ce fut sous ses ordres que 300 ouvriers, parmi lesquels d’éminents anarchistes, ont été gardé pendant des mois dans des cellules humides et sales, régulièrement torturés et privés d’assistance juridique. Ce fut à Montjuich que Francisco Ferrer fut assassiné par le gouvernement espagnol et l’Église catholique. L’année dernière, j’ai visité cette forteresse terrifiante. Il n’y avait alors aucun prisonnier. Les cellules étaient vides. Nous sommes descendus dans les profondeurs sombres avec des torches éclairant notre chemin. Il me semblait entendre les cris d’agonie des milliers de victimes qui avaient poussé leur dernier souffle dans cet épouvantable trou. Ce fut un soulagement que de retrouver la lumière du jour.

L’histoire ne fait que se répéter, après tout. Montjuich remplit à nouveau son effroyable rôle. La prison est surpeuplée d’ardent révolutionnaires qui ont été parmi les premiers à se précipiter sur les différents fronts. Les miliciens de la colonne Durruti, offrant librement leur force et leur vie, mais pas disposés à être transformés en automates militaires ; des membres des Brigades Internationales venus en Espagne de tous les pays pour combattre le fascisme, seulement pour découvrir les différences flagrantes entre eux, leurs officiers et les commissaires politiques, ainsi que le gaspillage criminelle de vies humaines du à l’ignorance du domaine militaire et au nom des objectifs et de la gloire du parti. Ceux-ci, et d’autres encore, sont de plus en plus emprisonnés dans la forteresse de Montjuich.

Depuis la boucherie mondiale et l’horreur perpétuelle sous les dictatures, rouges et brunes, la sensibilité humaine a été atrophiée ; mais il doit bien en exister quelques-uns qui ont encore le sens de la justice. Certes, Anatole France, George Brandes et tant autres grands esprits, dont les protestations ont sauvé vingt-deux victimes de l’état soviétique en 1922, ne sont plus parmi nous. Mais il y a encore les Gide, Silone, Aldous Huxley, Havelock Ellis, John Cowper Powys, Rebecca West, Ethel Mannin et d’autres, qui protesteraient certainement si ils avaient connaissance des persécutions politiques systématiques sous le régime communiste de Negrin et Prieto.

Je ne peux rester silencieuse d’aucune façon face à de telles persécutions politiques barbares. Par justice envers les milliers de camarades en prison que j’ai laissé derrière moi, je dois et vais dire ce que je pense.

[1] Luis Company a été emprisonné de 1934 à 1936 pour avoir été à la tête de la rébellion séparatiste catalane contre le gouvernement madrilène de droite.

[2] Il s’agit ici de Marc Rein, un correspondant à l’époque d’un journal social-démocrate suédois, arrêté au début d’avril 1937. Rafail A. Abramovich, une figure éminente des exilés mencheviques après la consolidation du pouvoir par les bolcheviques en Russie, écrivant encore et toujours en contact avec les clandestins anti-bolcheviques russes, fut une des cibles principales des purges staliniennes lors des procès des années 1930.

[3] Kurt Landau (1905- 1937?) était devenu un dirigeant de la gauche allemande pro-trotskiste opposée aux communistes, en 1923 et secrétaire de la vague organisation internationale rassemblant cette tendance. En 1931, il avait formé son propre groupe politique avant que de fuir le régime nazi deux ans plus tard. Il était arrivé en Espagne en novembre 1936 pour aider le POUM – bien que apparemment il n’était pas membre du Comité Directeur, comme le suggère ici Goldman. Néanmoins, les agents soviétiques et les communistes en général le décrivaient comme un acteur majeur de la « conspiration internationale trotskiste-fasciste ». Il a été enlevé le 23 septembre 1937 et assassiné par la suite par la police stalinienne. Pour plus de détails, voir le récit de sa femme Katia Landau, « I.e Stalinisme : Bourreau de la révolution espagnole, 1937- 1938 » Spartacus (Paris), n°40 (Mai 1971).

[4] Andrés Nin (1892- 1937) fut d’abord un dirigeant de la CNT qu’il représentait lors du congrès fondateur du Komintern en Russie. Après son adhésion au communisme, il forma avec d’autres le Parti Communiste Espagnol et fut le secrétaire de l’Internationale Syndicale Rouge. A ce poste, il se rangea du côté de Trotski contre Staline et retourna en Espagne en 1931 pour organiser la gauche communiste d’opposition. En 1935, son groupe fusionna avec un autre pour former le POUM, avec Nin comme l’un des deux principaux dirigeants. Arrêté le 16 juin 1937, avec d’autres dirigeants du POUM dans une tentative communiste pour briser le parti en prouvant sa « responsabilité » dans les événements de mai et, pire encore, son rôle comme agent de la Gestapo, Nin fut exécuté le 20 juin 1937. Étant donné ses nombreux contacts à travers le monde et son prestige, sa disparition et le crime stalinien causèrent un scandale international.

[5] En fait, la libération que Goldman mentionne ici n’a duré qu’une semaine. Elle fut arrêtée et emprisonnée de nouveau avant d’être expulsée d’Espagne.

= = =

Lectures complémentaires:

Un-autre-regard-anarchiste-sur-la-vie-avec-emma-goldman

Manifeste pour la Société des Sociétés

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Un monde sans argent: le communisme

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

Résistance politique: Coopération et socialisme (Pierre Kropotkine)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 16 juillet 2019 by Résistance 71


Manifeste pour la Société des Sociétés

 

Coopération et socialisme

 

Pierre Kropotkine

Les Temps Nouveaux, juillet/août 1895

 

Il faut se reporter aux années trente et quarante de ce siècle pour réaliser l’enthousiasme avec lequel on envisageait alors la coopération, ou bien « l’association », comme on disait en France, et pour apprécier l’audace de Proudhon qui osa l’attaquer de front.

L’association, dans les idées d’alors, devait tout changer. Pour éviter de payer un tribut formidable aux intermédiaires du commerce, un groupe d’ouvriers se cotisait pour acheter ensemble un sac de farine, et la revendre aux membres du groupe au prix de revient, plus quelques frais minimes d’administration. Et, peu à peu, à force de privations et de luttes, ce groupe réussissait à en attirer d’autres et à se fournir mutuellement tout ce qu’ils consommaient à 20 ou 30 pour 100 au-dessous des prix chez les fournisseurs marchands.

Ce petit essai devait peu à peu réformer le monde. La petite coopération ferait tache d’huile, elle finirait par englober tous les travailleurs. Elle supprimerait les intermédiaires. Pain, viande, logement seraient fournis au prix de revient : le travailleur s’émanciperait du vautour-intermédiaire. Il gagnerait l’habitude de l’association, de la gérance de ses propres affaires. Il toucherait du doigt les avantages du communisme et acquerrait graduellement des vues plus larges sur les rapports nationaux et internationaux.

Puis, en utilisant une part des bénéfices pour élargir les affaires, on créerait des groupes producteurs. Au lieu d’acheter le drap ou les chaussures au fabricant capitaliste, on formerait des associations de production qui fourniraient aux associations de consommateurs tout ce qu’elles achètent aujourd’hui aux vautours capitalistes. Peu à peu, ceux-ci seraient éliminés de la production, aussi bien que de la consommation. Et si les travailleurs réussissaient à forcer l’État à leur ouvrir crédit pour la production (projet Louis Blanc, repris plus tard par Lassalle et encore en vogue dans la démocratie socialiste), la révolution économique serait faite.

Le travailleur, affranchi du capitaliste, se trouverait en possession de l’outillage nécessaire pour produire. Il jouirait du produit intégral de son travail. Les bons de travail aidant, pour permettre à l’ouvrier d’acheter sans attendre que la vente de ses produits soit faite, c’était la révolution sociale accomplie.

Il ne serait pas juste de traiter le mouvement coopératif d’insignifiant. Au contraire. En Angleterre et en Écosse, plus de 1.600.000 personnes et ménages font partie des coopératives de consommation. Les coopératives se rencontrent partout, surtout dans les villes et villages du Nord. Leurs affaires se chiffrent par des milliards de francs. Et la coopérative centrale, en gros, à Manchester, qui fournit tout aux coopératives locales, est un établissement formidable, dont les magasins à plusieurs étages couvrent tout un quartier, sans parler de ses immenses magasins dans les docks de Liverpool. Elle envoie ses cinq ou six vaisseaux chercher le thé en Chine, elle achète le sucre aux Indes, le beurre au Danemark, les cotonnades aux grands producteurs, et ainsi de suite… — « Supposez une révolution sociale à Manchester, demandai-je aux administrateurs, pourriez-vous nourrir et vêtir toute la cité, et distribuer les produits dans tous les quartiers ? — Avec notre matériel, nos arrangements et les hommes de bonne volonté, ce serait fait en vingt-quatre heures. Fournissez l’argent ou le crédit pour acheter, — il n’y aurait pas l’ombre de difficulté », fut la réponse immédiate.

Et c’est vrai. Il faut voir l’établissement pour comprendre la justesse de l’affirmation.

En outre, la tendance est depuis quelque temps de fonder des associations de production sur une large échelle, qui fabriquent le nécessaire. Après nombre d’échecs, les coopérateurs anglais ont réussi à faire bien marcher leurs fabriques de chaussures, leurs moulins à farine, leurs boulangeries. Un tiers du pain mangé par les 686.000 habitants de Glasgow est déjà fourni par les coopératives.

En un mot, les coopérateurs anglais et écossais ont eu un succès considérable ; ils sont une force qui grandit encore. Seulement, ce succès est tel que les premiers coopérateurs s’en seraient détournés avec dégoût ; car, jusqu’à ces dernières trois ou quatre années, où l’esprit socialiste a commencé à envahir les coopératives, aussi bien que la bourgeoisie elle-même, les coopératives anglaises restaient les forteresses du bourgeoisisme ouvrier.

Quant à leurs effets directs sur le bien-être de l’ouvrier, ils sont bien minces.

Nos lecteurs suisses se souviennent de la misère qui régnait à la Chaux-de-Fonds en 1877-78. On ouvrit alors une cantine municipale, où l’on avait un bon repas à bas prix. Mais déjà, deux mois après l’ouverture de la cantine, le loyer des chambres dans un rayon d’un demi-kilomètre de la cantine avait monté d’au moins cinq francs par mois. — « Mais monsieur peut bien payer cinq francs de plus pour la chambre, puisqu’il sera à deux pas de la cantine », répondaient ces dames avec un doux sourire.

Le gros bourgeois anglais a fait plus : il a imposé le partage des bénéfices dus aux coopératives. Il y a quelques années, un coopérateur de Newcastle nous amena chez un vieux mineur qui devait nous initier aux avantages de la coopération, et il le fit en ces termes :

« Eh bien, vous voyez. Avec 9 shillings de salaire par semaine, je vis aujourd’hui tout aussi bien que je vivais, il y a vingt ans, avec 16 shillings. Et cela, grâce à la coopérative. La maisonnette m’appartient ; je l’ai achetée par la coopérative et n’ai plus de loyer à payer. Sur tout ce que j’achète, j’économise au moins trente pour cent. Et mes neuf shillings suffisent là où seize suffisaient à peine. »

On prévoit notre question : « Mais pourquoi ne gagnait-il plus que 9 shillings au lieu de 16 ? » et l’on prévoit aussi la réponse : — « Le travail ne marche pas ; nous ne travaillons que trois jours par semaine ! »

Autrement dit : puisque le capitaliste a tout avantage à tenir une armée de mineurs, qu’il ne fera travailler que trois jours par semaine et qui, au moment où les prix du charbon montent, pourront doubler la production — il le fait. Il fait en grand ce que les bonnes dames de la Chaux-de-Fonds faisaient en petit. Il profite de la coopérative.

Ces deux petits tableaux — deux petits coins de la réalité — résument toute l’histoire des coopératives. La coopérative peut accroître le bien-être de l’ouvrier ; cela va sans dire. Mais pour que l’ouvrier ne perde pas tout l’avantage à la suite de salaires rognés, de chômages exagérés, de rentes sur la terre et, partant, des loyers montant toujours, et des impôts toujours grandissants, — pour que l’avantage acquis par la suppression de l’intermédiaire ne soit pas volé par le seigneur foncier, le banquier, le patron et l’État, il faut qu’il attaque de front cette nouvelle coopérative de vautours ; il faut qu’il lutte avec eux par la famine ou la torche des grèves, par la conspiration et la révolte. Et s’il ne le fait pas — il a travaillé pour l’autre coopérative, celle des vautours.

On en arrive toujours au même point. La lutte, la guerre contre l’exploiteur, reste toujours la seule arme de l’exploité.

Mais il y a pire.

Tandis que la lutte, par la grève, la guerre aux machines, la guerre contre le seigneur foncier (qui prend mille caractères divers selon les localités), et la révolte contre l’État, unit les travailleurs, — ces expédients, tels que la coopérative, les divisent.

En effet, jusqu’à ces dernières trois ou quatre années, il n’y avait pas en Angleterre pires patrons que les coopérateurs. Leurs congrès de 1886 et 1887 étaient frappants sous ce rapport. L’égoïsme des coopérateurs, surtout dans le Nord, a été un des plus grands obstacles au développement du socialisme dans cette partie de l’Angleterre. La peur de perdre le peu qu’ils avaient acquis après tant de luttes — l’homme aime toujours ce pour quoi il a lutté — s’élevait comme une barrière contre toute propagande de solidarité, soit dans les grèves, soit dans la propagande des idées socialistes. Il était bien plus facile de convertir un jeune bourgeois au socialisme que d’y amener un coopérateur.

Cela change aujourd’hui, empressons-nous de le dire à haute voix. Certainement, cela change ; mais le « comment » du changement est hautement instructif. Cela change, parce que d’autres ont mieux fait à côté.

En effet, lors de la dernière grève des mineurs du Yorkshire, tout le monde lisait avec stupéfaction que la coopérative en gros de Manchester avait versé 125.000 francs d’un coup au fonds gréviste. On imagine l’effet de ce cadeau sur l’issue de la grève. Mais ils ont fait mieux. On nous affirme que la coopérative centrale avait ouvert un crédit de près d’un million de francs aux petites coopératives locales dans les villages de mineurs, et quiconque sait combien la négation de tout crédit est un article de foi chez les coopérateurs, appréciera encore mieux cette avance qui permit aux coopératives locales d’ouvrir crédit aux mineurs.

Des amis dignes de foi nous affirment, en outre, que dans les nouvelles associations de production, les relations entre ouvriers-ouvriers et ouvriers-patrons changent complètement, et nous nous empressons d’admettre qu’il en soit ainsi.

Mais d’où vient donc ce vent nouveau qui souffle dans les coopératives ?

— Des « théoriciens », parbleu ! Les coopératives aussi se ressentent du souffle de socialisme qui fait aujourd’hui des recrues jusque dans le camp ennemi des bourgeois.

Deux courants se dessinaient nettement, il a cinquante ans, au sein des socialistes. Les uns voulaient. Être « pratiques » et se lançaient dans une série d’expédients. « Puisque les travailleurs ne sont pas communistes, disaient-ils, il faut les rendre communistes par intérêt personnel. La coopérative, basée sur l’égoïsme personnel, les habituera au communisme. » Et pendant cinquante ans on a fait la pratique de cet expédient, avec les résultats que l’on connaît.

Mais, heureusement, il y avait aussi des « théoriciens », des « écervelés », parmi les socialistes. Ils n’ont pas voulu entendre parler d’esprit communiste développé par l’étroit égoïsme pécunier. Ils ont tourné le dos aux expédients (tout comme nous, anarchistes, tournons aujourd’hui le dos aux expédients politiques et économiques). Ils ont suivi leur évolution naturelle.

Deux lignes divergentes se sont ainsi produites de cette façon. Les hommes aux expédients ont suivi l’une, les socialistes ont suivi l’autre. — « Vous êtes des théoriciens, des rêveurs, des insensés, des fous, a-t-on dit à ceux-ci ; vous devriez devenir pratiques, faire de la coopération et le reste ! » À quoi ils répondaient avec un mépris hautain et suivaient leur voie — la voie de la propagande et de la révolte contre tout l’ensemble de la civilisation actuelle, contre toutes les formes de l’exploitation à la fois.

Et ils avaient mille fois raison. Les deux lignes ont divergé de plus en plus. Et voilà que maintenant lorsque le socialisme, dans son entier, et l’anarchie, dans son entier, ont fait impression profonde sur les idées du siècle, lorsque la révolte contre toute exploitation économique et étatiste a fait des recrues dans toutes les couches sociales, — les « expédientistes » aussi sont atteints, et leur ligue commence à verser dans le courant socialiste.

Elle sera forcée d’y verser entièrement. Autrement, elle appartiendrait au monde qui s’en va, et serait condamnée à disparaître.

Peut-on demander, après cela, si les socialistes ont eu raison de refuser les compromis et de rester « théoriciens », comme les bourgeois aimaient à dire ? S’ils rentraient dans le courant coopérateur — faux à son origine même, puisque basé sur l’affranchissement partiel de l’individu, dans une partie minime seulement de ses servitudes, — si le courant socialiste versait dans la coopération, il y était noyé, il devenait méconnaissable, il y perdait son essence même ; il devenait ni chair ni poisson — un compromis.

Mais il a préféré rester dans son isolement. Plutôt être une poignée que de perdre ses traits distinctifs, de sacrifier le meilleur de sa pensée ! Et il a fini par forcer l’autre courant à donner tout ce qu’il devait donner, à se développer entièrement et, alors, verser ses eaux dans le courant socialiste.

Absolument la même chose arrive avec le courant anarchiste. Nous savons que dans la révolution sociale l’association des consommateurs et des producteurs sera une des formes de la société naissante. Mais pas cette association ayant pour but d’encaisser sa plus-value ou son bénéfice. Et nous propageons toute notre pensée, nous soufflons toute notre révolte contre le monde qui s’en va. Nous propageons nos idées partout, dans l’union ouvrière, dans la coopération comme dans les masses ouvrières non organisées — et en faisant cela, — puisque nous sommes dans le vrai, — nous finirons par faire verser tous ces courants partiels dans un grand courant : — l’anarchie.

 

Qu’est-ce que l’impôt ? (Pierre Kropotkine)

Posted in actualité, altermondialisme, économie, crise mondiale, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état, Uncategorized with tags , , , , , , , , , , , , on 7 juillet 2019 by Résistance 71

L’impôt, c’est le tribut. L’assertion de la domination de l’exploiteur sur l’exploité, c’est une relation de division, d’antagonisme, d’injustice et de contrôle. Tout comme l’état et l’argent, il n’a aucun lieu d’être, par contre il est obligatoire dans une relation fabriquée de dominant à dominé.
Toucher le système là où ça lui fait le plus mal: au porte-feuille… Donc, boycott de l’impôt, en masse ! Depuis l’avènement du système des banques centrales, cartel de banques privées qui pillent le monde, les états ne sont plus autorisés à produire l’argent à taux zéro, mais forcé d’emprunté sur les marchés financiers à des banques privées rapaces qui s’engraissent sur la dette accumulée et donc sur les intérêts.

Les impôts des nations ne servent plus depuis bien longtemps à « payer les routes, les écoles et les hôpitaux » comme le lavage de cerveau collectif nous le martèle toujours, mais les impôts collectés vont directement éponger les INTERETS de la dette des pays, dette odieuse contractée sur la spéculation financière de la même clique qui contrôle toutes les politiques occidentales et donc domine le monde, siphonnant vers le haut tout ce qu’il y a à siphonner.

Le boycott est la seule solution viable tout en mettant en place la société des sociétés solidaire et égalitaire.
A bas l’État, à bas la marchandise, à bas l’argent, à bas le salariat !
Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

~ Résistance 71 ~

 


Siphonage en règle vers le tout-à-l’égout

 

L’impôt

Pierre Kropotkine
1913

Si l’Etat, par le service militaire, par l’enseignement qu’il dirige dans l’intérêt des classes riches, par l’Eglise et par ses milliers de fonctionnaires, exerce déjà un pouvoir formidable sur ses sujets, – ce pouvoir est encore décuplé au moyen de l’impôt.

Instrument anodin à ses débuts, salué et appelé par les contribuables eux-mêmes lorsqu’il vint remplacer les corvées, l’impôt est devenu aujourd’hui, en plus d’un très lourd fardeau, une arme formidable, d’une puissance d’autant plus grande qu’elle se déguise sous mille aspects, capable de diriger toute la vie économique et politique des sociétés dans l’intérêt des gouvernants et des riches. Car ceux qui sont au pouvoir s’en servent maintenant, non-seulement pour se tailler des traitements, mais surtout pour faire et défaire les fortunes, pour accumuler des richesses immenses aux mains de quelques privilégiés, pour constituer les monopoles, pour ruiner le peuple et l’asservir aux riches – et tout cela sans que les imposés se doutent seulement de la puissance qu’ils ont remise à leurs gouvernants.

« Qu’y a-t-il de plus juste, cependant, que l’impôt? » nous dirons sans doute les défenseurs de l’Etat. « Voici, diront-ils, un pont bâti par les habitants de telle commune. La rivière, grossie par les pluies, va l’emporter si on ne s’empresse de le réparer. N’est-il pas naturel et juste d’appeler tous les habitants de la commune pour réparer ce pont? Et puisque le grand nombre ont leurs travaux à faire, – n’ est-il pas raisonnable de remplacer leur travail personnel, leur corvée maladroite par un paiement qui permettra d’appeler des ouvriers et des ingénieurs spécialistes? »

« Ou bien, diront-ils, voilà un gué qui devient impraticable à certaines saisons. Pourquoi les habitants des communes voisines ne s’imposeraient-ils pas pour bâtir un pont? Pourquoi ne paieraient-ils pas, tant par tête, au lieu de venir, tous, la bêche à la main, réparer cette digue? rechausser cette route? Ou bien encore, pourquoi bâtir un magasin à blé, auquel chaque habitant devra verser tant de blé par an pour parer aux disettes, au lieu de confier à l’Etat le soin de s’occuper de la nourriture en cas de disette, en échange d’un impôt insignifiant? »

Tout cela semble si naturel, si juste, si raisonnable, que l’individualiste le plus entêté n’aurait rien à y redire, – à plus forte raison, tant qu’une certaine égalité de conditions règne dans la commune. Et, multipliant des exemples de ce genre, les économistes et les défenseurs de l’Etat en général s’empressent de conclure que l’impôt est justifiable, désirable à tous les points de vue et … « Vive l’impôt! »

Eh bien, tout ce raisonnement est faux. Car si certains impôt communaux ont réellement leur origine dans le travail communal, fait en commun, – l’impôt ou plutôt les impôts formidables et multiples que nous payons à l’Etat, ont une tout autre origine – la conquête.

C’est sur les peuples conquis que les monarchies de l’Orient, et plus tard la Rome des empereurs, prélevaient les corvées. Le citoyen romain en était exempté; il s’en déchargeait sur les peuples soumis à sa domination. Jusqu’à la Grande Révolution – en partie jusqu’à nos jours – les prétendus descendants de la race conquérante (romain germaine, normande), c’est-à-dire, les «soi- disant nobles», ont été exemptés de l’impôt. Le manant, l’os noir conquis par l’os blanc, figurait seul sur la liste des « corvéables et taillables». Les terres des nobles ou « anoblies» ne payaient rien, jusqu’en 1789. Et jusqu’à présent, les richissimes propriétaires anglais ne paient presque rien pour leur immense propriétés, et les gardent incultes en attendant que leur valeur ait décuplé.

De la conquête, du servage vient donc l’impôt que nous payons aujourd’hui à l’Etat – nullement du travail communal librement consenti. En effet, lorsque l’Etat accablait le peuple de corvées aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, il ne s’agissait nullement de ces travaux que hameaux ou villages entreprenaient en vertu du libre consentement de leurs habitants. Les travaux communaux continuaient à être faits par les habitants des communes. Mais, à côté, en plus de ces travaux, des centaines de mille paysans étaient amenés sous escorte militaire des villages lointains pour bâtir telle route nationale ou telle forteresse; pour transporter les provisions nécessaires à l’alimentation d’une armée; pour suivre, avec leurs chevaux exténués , les nobles partis à la conquête de nouveaux châteaux. D’autres travaillaient les mines et les usines de l’Etat; d’autres encore, sous les fouets des fonctionnaires, obéissaient aux fantaisies criminelles de leurs maîtres creusant les étangs des châteaux royaux ou en bâtissant des palais pour les rois, les seigneurs et leurs courtisanes, alors que les femmes et les enfants de ces corvéables broutaient l’herbe des champs incultes, mendiaient sur les routes, ou se jetaient, affamés, sous les balles des soldats, pour piller les convois de blé exporté.

La corvée, imposée d’abord à la race conquise (tout comme les Français, les Anglais, les Allemands l’imposent aujourd’hui aux noirs d’Afrique), et plus tard à tous les manants, telle fut l’origine – la vraie origine – de l’impôt que nous payons aujourd’hui à l’Etat. S’étonnera-t-on alors que l’impôt ait gardé jusqu’à nos jours le cachet de son origine?

Ce fut un immense soulagement pour les campagnes, lorsque, aux approches de la Grande Révolution, on commença à remplacer les corvées de l’Etat par une espèce de rachat – l’impôt payé en argent. Lorsque la Révolution, apportant enfin un rayon de lumière dans les chaumières, abolit une partie des gabelles et des taiIles qui pesaient directement sur les plus pauvres, et que l’idée d’un impôt plus équitable (et aussi plus profitable pour l’Etat) commença à se faire jour, ce fut, nous dit-on, un contentement général dans les campagnes. Surtout parmi les paysans plus ou moins enrichis par le commerce et le prêt à intérêt.

Mais, jusqu’à présent, l’impôt est resté fidèle à son origine première. Entre les mains des bourgeois qui se sont emparés du pouvoir, il n’a cessé de grandir, et il n’a cessé d’être employé surtout à l’avantage de la bourgeoisie. Au moyen de l’impôt, la clique des gouvernants – l’Etat, représentant la quadruple alliance du roi, de l’Eglise, du juge et du seigneur-soldat – n’a cessé d’élargir ses attributions et de traiter le peuple en race conquise. Et aujourd’hui, moyennant cet instrument précieux qui frappe ans qu’on en ressente directement le coups, nous sommes devenus presque aussi asservis envers l’Etat que nos pères l’étaient autrefois envers leurs seigneurs et maîtres.

Quelle quantité de travail donne chacun de nous à l’Etat? Aucune économiste n’a jamais cherché à évaluer le nombre de jours de travail que le travailleur des champs et des usines donne chaque année à cette idole babylonienne [1] On fouillerait vainement les traités d’economie politique pour arriver à une évaluation approximative de ce que l’homme qui produit les richesses donne de son travail à l’Etat. Une simple évaluation basée sur le budget de l’Etat, de la nation, des provinces et des communes (qui contribuent aussi aux dépenses de l’Etat) ne dirait rien; car il faudrait estimer, non pas ce qui rentre dans les caisses du trésor, mais ce que le paiement de chaque franc versé au Trésor représente de dépenses réelles faites par le contribuable. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que la quantité de travail donnée chaque année par le producteur à l’Etat est immense. Elle doit atteindre, et pour certaines classes dépasser les trois jours de travail par semaine que le serf donnait jadis à son seigneur.

Et notez bien que, quoiqu’on fasse pour remanier l’assiette de l’impôt, c’est toujours le travailleur qui en supporte tout le fardeau. Chaque centime payé au Trésor est payé en fin de compte par le travailleur, le producteur.

L’Etat peut bien rogner plus ou moins le revenu du riche. Mais encore faut-il que le riche ait un revenu: que ce revenu soit fait, produit par quelqu’un – et il ne peut être fait que par celui qui produit quelque chose par son travail. L’Etat réclame au riche sa part du butin; mais d’où vient ce butin, qui représente en fin de compte tant de blé, de fer, de porcelaine ou d’étoffes vendues, – tous résultats du travail de l’ouvrier producteur? A part les richesses qui viennent de l’étranger, et qui représentent l’exploitation d’autres travailleurs – des habitants de Russie, de l’Orient, de l’Argentine, de l’Afrique, – c’est encore les travailleurs du pays même qui doivent donner tant de journées de leur travail pour payer l’impôt, ainsi que pour enrichir les riches.

Si l’impôt prélevé par l’Etat, – comparé à ses immenses dépenses – semble être un peu moins lourd en Angleterre que chez les autres nations de l’Europe, c’est pour deux raisons. L’une est que le parlement composé en moitié de propriétaires fonciers, favorise ceux-ci et leur permet de prélever un tribut immense sur les habitants, dans les villes et dans les campagnes, en ne payant qu’un faible impôt. Et l’autre – la principale – est que de tous les pays européens l’Angleterre est celui qui prélève le plus sur le travail des ouvriers des autres nations.

On nous parle quelquefois d’impôt progressif sur le revenu qui, au dire de nos gouvernants, frapperait le riche à l’avantage du pauvre. Telle fut en effet l’idée de la Grande Révolution, lorsqu’elle introduisit cette forme d’impôt. Mais aujourd’hui, tout ce qu’on obtient par l’impôt légèrement progressif, est de rogner un peu le revenu du riche; on lui prend un peu plus qu’auparavant de ce qu’il a soustrait au travailleur. Mais c’est tout. C’est toujours l’ouvrier qui paie, et qui généralement paie plus que l’Etat n’en prend au riche.

Quand à l’impôt indirect, nous savons, non seulement que les objets consommés par tout le monde sont surtout frappés par l’impôt (les autres rapportent peu), mais aussi que toute augmentation de quelques centimes de l’impôt sur les boissons, ou le café, ou le blé, se traduit par une augmentation beaucoup plus forte des prix payés par le consommateur.

Il est de toute évidence, d’ailleurs, que celui-là seul qui produit, qui crée la richesse par son travail, peut payer l’impôt. Le reste n’est qu’un partage du butin soustrait à celui qui produit, – partage qui, toujours, se résume pour le travailleur en un surcroît d’exploitation.

Aussi pouvons-nous dire qu’à part l’impôt prélevé sur les richesses faites à l’étranger, les milliards versés chaque année au Trésor public – en France, par exemple – sont prélevés presqu’en entier sur le travail des dix millions environ de travailleurs que possède la France.

Ici, le travailleur paye comme consommateur des boissons, du sucre, des allumettes, du pétrole. Là, c’est lui qui, en payant son loyer, verse au Trésor l’impôt que l’Etat prélève sur le propriétaire de la maison. Là encore, en achetant son pain, il paye les impôts fonciers, la rente de la terre, le loyer et les impôts de la boulangerie, la supervision, le ministère des finances, etc. Là enfin, en s’achetant un habit, il paye les droits sur le coton importé, le monopole créé par le protectionnisme. En achetant du charbon, en voyageant en chemin de fer, il paie le monopole des mines et des chemins de fer, créé par l’Etat en faveur des capitalistes, possesseurs des mines et des lignes ferrées – bref, c’est toujours lui qui paie toute la séquelle d’impôts que l’Etat, la province, la commune prélèvent sur le sol et ses produits, la matière brute, la manufacture, le revenu du patron, le privilège de l’instruction – tout, tout ce que la commune, la province et l’Etat voient venir dans leurs caisses.

Combien de journées de travail par an représentent donc tous ces impôts? N’est-il pas très probable, qu’après avoir fait l’addition, on trouverait que l’ouvrier moderne travaille plus pour l’Etat que le serf ne travaillait autrefois pour son maître?

Mais si ce n’était que cela!

La réalité est que l’impôt donne aux gouvernants le moyen de rendre l’exploitation plus intense, de retenir le peuple dans la misère, de créer légalement, sans parler du vol ou des Panamas [2], des fortunes que jamais le capital seul n’aurait pu accumuler.

Notes

[1] Ce calcul a été effectué plus récemment. La Journée d’affranchissement de l’impôt varie d’un pays à l’autre, selon les méthodologies utilisées, de sorte qu’il n’est pas possible de faire une véritable comparaison. A titre indicatif, il apparaît qu’aux Etats-Unis (selon les calculs de l’Association fiscale), le jour où on a fini de travailler pour l’Etat arrive le 19 avril 2018 (109 jours ouvrables). En 1900, la Journée d’affranchissement de l’impôt était arrivée le 22 janvier. En Angleterre, selon l’Institut Adam Smith, elle tombe le 12 juin (2017). Dans d’autres pays européens (Allemagne, France, Norvège), elle tombe en juillet, ce qui signifie travailler pour l’Etat plus de la moitié du temps.

[2] Le scandale qui a affecté la société impliquée dans la construction du canal de Panama concernait des sommes prélevées sur les souscripteurs des actions de la société pour payer les journalistes et les politiciens afin d’obtenir leur soutien pour l’adoption d’une loi et pour le succès de la souscription. Mais cela ne suffit pas à sauver la Compagnie de la faillite et, avec sa liquidation (1889), 85 000 petits actionnaires perdirent tout. Le scandale éclata en 1892 parce que le journaliste Edouard Drumont reçut des documents compromettants sur cette affaire et les publia dans le journal La Libre Parole.

= = =

Lectures complémentaires:

Pierre_Kropotkine_La_Commune_de_Paris_PDF

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Proudhon_Quest_ce_que_la_propriete

La_Conquête_du_Pain_Kropotkine

Manifeste pour la Société des Sociétés

champs-usines-et-ateliers-par-pierre-kropotkine-1910

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

Inevitable_anarchie_Kropotkine

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

kropotkine_science-etat-et-societé

le-prince-de-levolution-Dugatkin

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

 

27 juin 1869~27 juin 2019… Cent-cinquantenaire d’Emma Goldman, dame de fer de l’anarchisme

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 27 juin 2019 by Résistance 71

Il y a 150, le 27  juin 1869, naissait Emma Goldman en Lithuanie, elle avait donc deux ans au moment de la Commune de Paris. Elle émigre aux Etats-Unis avec sa famille en 1885. L’attentat du Haymarket et la répression contre les anarchistes la font s’intéresser au mouvement qu’elle ne quittera plus. Viscéralement anti-autoritaire, pacifiste en anti-guerre, elle est condamné en 1917 avec son compagnon Alexandre Berkman, à deux ans de prison pour avoir fait campagne contre la conscription des jeunes Américains pour la 1ère guerre mondiale.
A leur sortie en 1919, ils sont déportés par les autorités américaines en Russie.
Goldman et Berkman y rencontrent Lénine et Trotski, ils seront très critiques des bolchéviques, surtout avec la trahison de la révolution des conseils populaires (soviets) par le capitalisme d’état de la NEP imposé par Lénine. L’écrasement de la commune anarchiste de Cronstadt en 1921 par l’armée rouge de Trotski sur ordre de Lénine, sera la goutte d’eau. Emma Goldman écrira un livre en 1923, détaillant sa totale déception en la révolution russe et comment et pourquoi “il n’y a pas de communisme en Russie”…
Toute sa vie, Emma sera une anarchiste de l’action directe ; féministe de la première heure, elle abandonnera le mouvement devant sa récupération par la société marchande, mais continuera de militer à sa façon jusqu’à sa mort. Proche de Kropotkine, elle le visitera dans sa maison près de Moscou où il était revenu pour mourir en 1921, l’année de Cronstadt.
Emma Goldman décèdera à Toronto au Canada en mai 1940 à presque 71 ans. Son tempérament de feu et ses écrits du même élément l’ont rendu célèbre de son vivant et jusqu’à aujourd’hui dans les milieux anarchistes et au-delà. Lors de ses meetings, elle déplaçait les foules. Elle a publié de nombreux essais, elle créa le journal “Mother Earth” aux Etats-Unis et sa biographie “Ma vie” couvre toute la glorieuse époque de l’anarchisme entre la fin du XIXème siècle et le début de la seconde guerre mondiale. Elle fut très active dans l’Espagne révolutionnaire de 1936. Howard Zinn écrivit une pièce de théâtre en son honneur : « Emma ».

Emma Goldman aurait 150 ans aujourd’hui.

Ci-dessous un texte court de 1910 qui montre que l’inutilité et la futilité des politiciens et du système de “démocratie représentative” ne date pas d’hier. Emma Goldman avait bien compris déjà il y a plus d’un siècle et avant la 1ère guerre mondiale, qu’il n’y a pas de solution au sein du système, qu’il n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir.
L’obsolescence était déjà active à cette époque, elle l’est de fait, depuis la mise en place du système de domination et de tromperie “démocratique”.
Il est plus que grand temps que toutes et tous (on peut rêver…) le comprenions et marchions vers cette société des sociétés si chère à un autre anarchiste: Gustav Landauer ainsi qu’à nous.

~ Résistance 71 ~

 


Emma Goldman 1869-2019
150ème anniversaire

 

Politiciens – Ballots ou escrocs

 

Emma Goldman

1910

 

Source:

https://robertgraham.wordpress.com/2019/06/24/emma-goldman-the-political-superstition/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Que nous montre l’histoire du parlementarisme ? Rien que des échecs et des défaites, pas même une simple réforme pour améliorer le stress économique et social des peuples. Des lois ont été votées et mises en application pour l’amélioration et la protection du travail et pourtant dans les états où prévalent des lois contre le travail des enfants, l’exploitation de leur travail est à son plus haut niveau et bien qu’avec nous (les anarchistes), les travailleurs jouissent des pleines opportunités politiques, le capitalisme a atteint son plus beau zénith.

Même si les ouvriers pouvaient avoir leurs propres représentants, ce que clament nos bons politiciens socialistes, quelles sont les chances pour garantir leur honnêteté et leur bonne foi ? En gardant à l’esprit le processus de fonctionnement de la politique, on comprend aisément que son chemin de bonnes intentions est parsemé de pièges: chantage, intrigue, flatterie, mensonge, tricherie, en fait toutes les turpitudes possibles sont de mises afin de garantir le succès de l’aspirant politicien. Ajoutez à cela une complète immoralité du caractère et de la conviction pour que plus aucun espoir ne subsiste de cette décrépitude humaine. Encore et toujours les gens sont assez naïfs ou stupides pour croire, faire confiance et soutenir jusqu’au bout leurs politiciens, seulement pour se retrouver au bout du compte toujours trahis et trompés au dernier degré.

On peut toujours affirmer que des hommes ou femmes intègres ne deviendraient pas corrompus dans la moulinette politique. Peut-être que non, mais de telles personnes n’auraient aucune chance de faire pencher la balance en faveur des travailleurs, comme cela a été vu et prouvé en bien des occasions. L’État est le maître économique de ceux qui le servent. S’il y avait de bonnes personnes en politique, elles resteraient soit fidèles à leur engagement politique et perdrait leur soutien financier ou elles s’accrocheraient à leurs maîtres économiques et seraient ainsi incapables de faire quoi que ce soit pour le bien commun. L’arène politique ne laisse aucune alternative à quiconque, on doit y être soit un ballot soit un escroc.

La superstition politique fait toujours des ravages dans les cœurs et les esprits des masses populaires, mais les véritables amoureux de la liberté ne veulent plus rien avoir à faire avec cette supercherie. En lieu et place, ils pensent, comme Stirner, que l’humain a autant de liberté qu’il veuille bien prendre. L’anarchie de ce fait se situe dans le domaine de l’action directe, de la désobéissance civile ouverte et de la résistance aux lois et à toutes restrictions politiques, économiques, sociales, morales. Mais la confrontation, la désobéissance civile et la résistance sont illégales. C’est en cela que réside le salut de l’Homme. Tout ce qui est illégal nécessite une certaine intégrité, courage et autonomie. Bref, appelle aux esprits libres et indépendants, aux “humains qui sont des humains et qui ont une forte colonne vertébrale, une de celle qui ne se courbe point dans la soumission.”

Le suffrage universel lui-même doit son existence à l’action directe. Sans l’esprit de rébellion et la désobéissance des Américains devant le maître anglais, leur progéniture serait toujours sous le joug du roi/reine. Si ce n’était pour l’action directe de personnes comme John Brown et ses camarades, l’Amérique ferait toujours commerce des esclaves et de la chair de l’homme noir. Il est vrai que le commerce de la chair blanche est toujours de mise, mais ceci aussi sera aboli par l’action directe.

Le syndicalisme, l’arène économique du gladiateur moderne, ne doit son existence qu’à l’action directe. Ce n’est que récemment que la loi et le gouvernement ont tenté d’écraser le mouvement syndicaliste et ont condamné ceux qui défendent le droit des humains à s’organiser à des peines de prison comme conspirateurs. S’ils avaient essayé de plaider leur cause dans le compromis de la mendicité et de la plaidoirie, le syndicalisme serait aujourd’hui [en 1910] quantité négligeable.

En France, en Espagne, en Italie, en Russie et même en Angleterre , l’action directe économique et révolutionnaire est devenue une telle force dans la bataille pour la liberté industrielle que le monde comprend enfin l’énorme importance d’un pouvoir ouvrier. La grève générale, l’expression suprême de la conscience politique des travailleurs était encore ridiculisée en Amérique il n’y a pas si longtemps. Aujourd’hui, toute grande grève, si elle veut gagner quoi que ce soit, doit comprendre l’importance de la protestation solidaire générale.

L’action directe, prouvée très efficace le long de lignes économiques est également très efficace dans l’environnement individuel. Il y a une centaine de forces à ses basques et seule une résistance persistante le libérera finalement. L’action directe contre l’autorité dans le magasin, l’action directe contre la loi, contre toute autorité invasive interférante ou morale, est la méthode logique et consistante de l’anarchie.

Ceci ne mènera t’il pas à la révolution ? Et bien oui. Aucun changement social réel ne s’est jamais produit sans une révolution. Soit les gens ne sont pas familiers avec leur histoire, soit ils ont encore à apprendre que la révolution n’est en fait que la pensée qu’on met en action.

= = =

Lectures complémentaires:

Un-autre-regard-anarchiste-sur-la-vie-avec-emma-goldman

Manifeste pour la Société des Sociétés

voltairine-de-cleyre-une-anarchiste-americaine

Louise-Michel_De-la-commune-a-la-pratique-anarchiste

 

Gilets Jaunes ! Les acquis sociaux sont déjà perdus… Temps de penser à changer de système et non pas de le réformer pour la énième fois …

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 15 juin 2019 by Résistance 71

 

Raoul Vaneigem: “Sauver les acquis sociaux ?… Ils sont déjà perdus !”

 

Revue Ballast

 

7 juin 2019

 

url de l’article: 

https://www.revue-ballast.fr/raoul-vaneigem-sauver-les-acquis-sociaux-ils-sont-deja-perdus/

 

Auteur d’une quarantaine d’ouvrages, le philosophe et médiéviste belge n’en démord pas : il ne tient qu’à nous de changer la donne. Figure de l’Internationale situationniste (IS) — qui, de 1957 à 1972, s’opposa au règne de la marchandise et du « travail aliénant » pour mieux louer « l’autogestion généralisée1 » —, Vaneigem s’est tenu, sa vie durant, à distance des grands médias. Celui qui publia il y a quelques décennies de cela un appel à la grève sauvage et au sabotage sous le nom de Ratgeb observe aujourd’hui le soulèvement des gilets jaunes et les ZAD avec un enthousiasme non dissimulé ; hors de l’Europe, c’est au Chiapas et au Rojava qu’il perçoit les formes d’une alternative émancipatrice. Persuadé que les urnes ne sont d’aucun secours, son dernier livre enfonce le clou ; la frappe est optimiste : tourner la page de l’Homo œconomicus et défendre l’ensemble du vivant, cela se peut encore. Nous nous sommes entretenus avec lui.

Vous avez écrit au début des années 2000 que les mots « communisme », « socialisme » et « anarchisme » ne sont plus que des « emballages vides et définitivement obsolètes ». Ces trois noms ont pourtant permis aux humains de rendre pensables l’émancipation et la fin de l’exploitation. Par quoi les remplacer ?

En 2000, cela faisait pas mal de temps que l’idéologie, dont Marx dénonçait le caractère mensonger, avait vidé de sa substance des concepts qui, issus de la conscience prolétarienne et forgés par la volonté d’émancipation, n’étaient plus que les oriflammes brandis par les protagonistes d’une bureaucratie syndicale et politique. Les luttes de pouvoir avaient très vite supplanté la défense du monde ouvrier. On sait comment le combat pour le prolétariat a viré à une dictature exercée contre lui et en son nom. Le communisme et le socialisme en ont fait la preuve. L’anarchisme de la révolution espagnole n’y a pas échappé — je pense aux factions de la CNT et de la FAI complices de la Généralité catalane2. Communisme, socialisme, anarchisme étaient des concepts confortablement délabrés quand le consumérisme a réduit à néant jusqu’à leur couverture idéologique. L’activité politique est devenue un clientélisme, les idées n’ont plus été que ces articles dont les prospectus de supermarché stimulent la vente promotionnelle.

Les techniques publicitaires l’ont emporté sur la terminologie politique, emmêlant, comme on sait, gauche et droite. Quand on voit d’un côté le ridicule d’élections accaparées par une démocratie totalitaire qui prend les gens pour des imbéciles, et d’autre part le mouvement des gilets jaunes qui se moque des étiquettes idéologiques, religieuses, politiques, refuse les chefs et les représentants non mandatés par la démocratie directe des assemblées et affirme sa détermination de faire progresser le sens humain, on a raison de se dire que tout ce fatras idéologique, qui a fait couler tant de sang, obtenant au mieux des acquis sociaux désormais envoyés à la casse, décidément, oui, nous n’en avons plus rien à foutre !

Votre dernier livre se conclut justement sur ce mouvement. Un « bonheur », un « immense soulagement », dites-vous. Que charrie plus précisément cet enthousiasme ?

Il n’exprime rien de plus et rien de moins que ce que je précise dans l’Appel à la vie : « Cela fait, depuis le Mouvement des occupations de mai 1968, que je passe — y compris aux yeux de mes amis — pour un indéracinable optimiste, à qui ses propres rengaines ont tourné la tête. Faites-moi l’amitié de penser que je me fous superbement d’avoir eu raison, alors qu’un mouvement de révolte (et pas encore de révolution, loin s’en faut) affermit la confiance que j’ai toujours accordée à ce mot de liberté, si galvaudé, si corrompu, si “substantifiquement” pourri. Pourquoi mon attachement viscéral à la liberté s’encombrerait-il de raison et de déraison, de victoires et de défaites, d’espoirs et de déconvenues, alors qu’il s’agit seulement pour moi de l’arracher à chaque instant aux libertés du commerce et de la prédation, qui la tuent, et de la restituer à la vie dont elle se nourrit ? » Ce moment, j’en rêve depuis ma lointaine adolescence. Il a inspiré, il y a plus de 50 ans, le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations. On ne m’ôtera pas le bonheur de saluer ces gilets jaunes, qui n’ont guère eu besoin de lire le Traité pour illustrer sa mise en œuvre poétique. Comment ne pas les remercier, au nom de l’humanité qu’ils ont résolu d’affranchir de toute barbarie ?


G. Debord et R. Vaneigem

À la démocratie parlementaire, vous opposez la démocratie directe fondée sur des assemblées. On pense forcément à Murray Bookchin — même si l’IS l’avait qualifié de « crétin confusionniste » ! Mais deux points, au moins, vous séparent : le principe majoritaire et le pouvoir. Bookchin affirmait que seule la loi majoritaire permet la démocratie et que la recherche du consensus induit un « autoritarisme insidieux » ; il estimait également qu’abolir le pouvoir est « absurde » et qu’il faut seulement lui « donner une forme institutionnelle concrète d’émancipation »…

Ce fut une erreur de sous-estimer Bookchin et l’importance de l’écologie. Ce ne fut pas ma seule erreur ni la seule de l’IS. Mais cette erreur a une cause. Elle réside dans la confusion (dont le Traité n’est pas exempt) entre l’intellectualité et la prise de conscience du moi et du monde, entre l’intelligence de la tête et l’intelligence sensible du corps. Les récents événements aident à clarifier la notion d’intellectualité. Les gilets jaunes qui scandent obstinément à la face de l’État « On est là, on est là » font frémir les élites intellectuelles de tous bords, celles qui, progressistes ou conservatrices, s’attribuent la mission de penser pour les autres. Quoi d’étonnant si les sectateurs du gauchisme et de la critique-critique3 se sont empressés de les railler du haut de leur condescendance ! Qu’est-ce que ces rustauds qui battent le pavé ? Ils ont la tête vide, pas de programme, pas de pensée. Holà ! Ces ouvriers, paysans, petits commerçants, artisans, entrepreneurs, retraités, enseignants, chômeurs, travailleurs harassés par la quête d’un salaire, déshérités sans abris, écoliers sans école, automobilistes à taxes et à péages, avocats, chercheurs scientifiques ; en somme, toutes celles et tous ceux qui sont simplement révoltés par l’injustice et par l’arrogance des morts-vivants qui nous gouvernent. Hommes et femmes de tout âge ont brusquement cessé de s’agglutiner en une masse grégaire : ils ont quitté les bêlants troupeaux de la majorité silencieuse. Ce ne sont pas des gens de rien, ce sont des gens réduits à rien et ils en prennent conscience. Et ils ont un projet : instaurer la prééminence de la dignité humaine en brisant le système de profit qui dévaste la vie et la planète. 

Leur terrain, c’est la réalité vécue, la réalité d’un salaire, d’une maigre allocation, d’une retraite insuffisante, d’une existence de plus en plus précaire, où la part de vraie vie se raréfie. Elle se heurte, cette réalité, à une gymnastique de chiffres pratiquée en haut lieu. Si la subtilité des calculs a de quoi égarer l’entendement, en revanche le résultat final est d’une simplicité exemplaire et alarmante : contentez-vous de l’aumône consentie par les pouvoirs publics (que vous financez) et empressez-vous de mourir, en citoyens respectueux des statistiques comptabilisant le nombre excessif de vieux, de vieilles et autres maillons qui fragilisent la chaîne du rentable. Cet écart entre la vie et sa représentation abstraite permet de mieux comprendre aujourd’hui ce qu’est l’intellectualité. Loin de constituer un élément inhérent à la nature de l’Homme, elle est un effet de sa dénaturation. Elle résulte d’un phénomène historique, le passage d’une société, fondée sur une économie de cueillette, à un système, principalement agraire, pratiquant l’exploitation de la nature et de l’Homme par l’Homme. L’apparition de Cités-États et le développement de sociétés structurées en classe dominante et classe dominée a soumis le corps à la même division. Le caractère hiérarchique du corps social, composé de maîtres et d’esclaves, va de conserve, au fil des siècles, avec une scissiparité4 qui affecte le corps de l’homme et de la femme. La tête — le chef — est appelée à gouverner le reste du corps, l’Esprit, céleste et terrestre, dompte, contrôle, réprime les pulsions vitales de même que le prêtre et le prince imposent leur autorité à l’esclave. La tête assume la fonction intellectuelle — privilège des maîtres — qui dicte ses lois à la fonction manuelle, activité réservée aux esclaves. Nous en sommes encore à payer les frais de cette unité perdue, de cette rupture qui livre le corps individuel et charnel à une guerre endémique avec lui-même. Nul n’échappe à cette aliénation.

Depuis que la nature, réduite à un objet marchand, est devenue (à l’instar de la femme) un élément hostile, effrayant, méprisable, nous sommes tous en proie à cette malédiction que seule est capable d’éradiquer une évolution renaturée, une humanité en symbiose avec toutes les formes de vie. Avis à celles et ceux qui en ont assez des fadaises de l’écologisme ! Il s’est trouvé, dans un passé récent, des ouvriéristes assez sots ou assez retors pour glorifier le statut de prolétaire, comme s’il n’était pas marqué au sceau d’une indignité dont seule une société sans classe permettrait de s’émanciper. Qui voit-on s’infatuer aujourd’hui de cette fonction intellectuelle qui est une des raisons majeures de la misère existentielle et de l’incompréhension de soi et du monde ? Des renifleurs aux aguets d’un pouvoir à exercer, des candidats à un poste de chefaillon, des aspirants au rôle de gourou. Quand un mouvement revendique un refus radical des chefs et des représentants non mandatés par les individus qui composent une assemblée de démocratie directe, il n’a que faire de ces intellectuels fiers de leur intellectualité. Il ne tombe pas dans le piège de l’anti-intellectualisme professé par les intellectuels du populisme fascisant (« Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver5 » ne fait que traduire le parti-pris intellectuel de l’obscurantisme et de l’ignorance militante, si prisés par l’intégrisme religieux comme par le camp des néonazis). Ce n’est pas de la dénonciation des chefs grenouillant dans les assemblées d’autogestion que nous avons besoin, c’est de la prééminence accordée à la solidarité, au sens humain, à la prise de conscience de notre force potentielle et de notre imagination créatrice. Certes, la mise en œuvre délibérée d’un projet plus vaste est encore tâtonnante et confuse, mais au moins est-elle déjà l’expression d’une saine et tranquille colère qui décrète : plus personne ne me donnera des ordres, plus personne ne m’aboiera dessus !

Quant à la question de la majorité et de la minorité, je me suis plus d’une fois expliqué à ce sujet. Selon moi, le vote en assemblée autogérée ne peut se réduire à du quantitatif, à du mécanique. La loi du nombre s’accorde mal avec la qualité du choix. Pourquoi une minorité devrait-elle s’incliner devant une majorité ? N’est-ce pas retomber dans la vieille dualité de la force et de la faiblesse ? Passe pour les situations où l’urgence prescrit d’éviter les discussions et tergiversations sans fin, mais même s’il s’agit de décider d’une broutille sans conséquence dommageable, la concertation, la palabre, la conciliation, l’harmonisation des points de vue, autrement dit le dépassement des contraires, sont indéniablement préférables à la relation de pouvoir qu’implique la dictature des chiffres. Essayons de n’avoir pas à « travailler dans l’urgence. » A fortiori, j’estime que, serait-elle adoptée à une large majorité, une décision inhumaine — un châtiment, une peine de mort par exemple — est irrecevable. Ce ne sont pas des Hommes qu’il faut mettre hors d’état de nuire, c’est un système, ce sont les machines de l’exploitation et du profit. Le sens humain d’un seul l’emportera toujours sur la barbarie de beaucoup.

Quiconque s’identifie à un territoire ou à une langue, écrivez-vous, se dépouille de sa vitalité et de son humanité. Mais être hors-sol et sans langue maternelle, n’est-ce pas là le destin des seuls robots ?

Curieuse alternative qu’avoir à choisir soit l’appartenance à une entité géographique, soit l’errance de l’exilé. Pour ma part, ma patrie c’est la Terre. M’identifier à l’être humain en devenir — ce que je m’efforce d’être — me dispense de verser dans le nationalisme, le régionalisme, le communautarisme ethnique, religieux, idéologique, de succomber à ces préjugés archaïques et morbides que perpétue la robotisation traditionnelle des comportements. Vous invoquez l’internationalisme mafieux de la mondialisation. Je mise sur une internationale du genre humain et j’ai sous les yeux la pertinacité d’une insurrection pacifique qui la concrétise.

Vous appelez à ne plus collaborer avec l’État, ce valet « des banques et des entreprises multinationales ». En clair : à ne plus payer ses impôts. Beaucoup d’anticapitalistes continuent de penser que ce que Bourdieu nommait « la main gauche » de l’État — les services publics, par exemple — mérite encore d’être sauvé. Nous devons lui trancher les deux mains sans hésiter ?

Sauver les acquis sociaux ? Ils sont déjà perdus. Trains, écoles, hôpitaux, retraites sont poussés à la casse par le bulldozer de l’État. La liquidation continue. La machine du profit, dont l’État n’est qu’un banal engrenage, ne fera pas marche arrière. Les conditions idéales seraient pour lui d’entretenir une atmosphère de guerre civile, de quoi effrayer les esprits et rentabiliser le chaos. Les mains de l’État ne manipulent que l’argent, la matraque et le mensonge. Comment ne pas faire plutôt confiance aux mains qui dans les carrefours, les maisons du peuple, les assemblées de démocratie directe, s’activent à la reconstruction du bien public ?

Vous vous êtes dit favorable à une « allocation mensuelle » — ce que d’autres appellent le revenu de base ou le revenu universel. Mais sans État, comment l’instituer ?

Le principe d’accorder à tous et toutes de quoi ne pas sombrer sous le seuil de la misère partait d’une bonne intention. Je l’ai abandonné devant l’évidence. C’était là s’illusionner sur l’intelligence qui à l’époque n’avait pas déserté la tête des gouvernants. Un certain Tobin avait proposé d’effectuer sur la bulle financière, menacée d’apoplexie, une ponction salutaire de quelque 0,001 % qui eût permis d’éviter l’implosion financière et d’investir le montant de la taxe dans la préservation des acquis sociaux. Le décervelage accéléré des « élites » étatiques exclut désormais une mesure que, au reste, les derniers résidus du socialisme n’avaient pas osé adopter. L’État n’est plus désormais qu’un Leviathan réduit à la fonction grand-guignolesque de gendarme. Tout reprend racine à la base. C’est là que nous allons apprendre à nous prémunir contre les retombées de la grande Baliverne étatique et le dessein de nous entraîner dans son effondrement. Si l’on voit sortir de leurs trous tant de sociologues, de politologues, de nullités philosophiques, n’est-ce pas que le bateau coule ? Tout est à rebâtir, voire à réinventer : enseignement, thérapies, sciences, culture, énergie, permaculture, transports. Que les débats, les palabres, les réflexions se situent sur ce terrain-là, non dans les sphères éthérées de la spéculation économique, idéologique, intellectuelle ! N’est-ce pas à nous de réinventer une monnaie d’échange et une banque solidaire qui, en préparant la disparition de l’argent, permettraient d’assurer à chacune et à chacun un minimum vital ?

Vous mettez en avant le Chiapas zapatiste et le Rojava communaliste. Ces deux expériences se fondent, en partie, sur une armée : l’EZLN et les YPG-J. Comment votre appel à « fonder des territoires » affranchis du pouvoir et du marché mondial appréhende-t-il la question de l’autodéfense, puisque l’État enverra, tôt ou tard, ses flics ou son armée ?

Il va de soi que chaque situation présente une spécificité qui exige un traitement approprié. Notre-Dame-des-Landes n’est pas le Rojava. L’EZNL n’est pas un produit d’exportation. À chaque territoire en voie de libération, ses propres formes de lutte. Les décisions appartiennent à celles et ceux qui sont sur le terrain. Cependant, il est bon de le rappeler : la façon d’appréhender les êtres et les choses varie selon la perspective adoptée. L’orientation donnée à la lutte exerce une influence considérable sur sa nature et sur ses conséquences. Le comportement diffère du tout au tout si l’on combat militairement la barbarie avec les armes de la barbarie ou si l’on oppose comme un fait accompli ce droit irrépressible à la vie, qui parfois régresse mais n’est jamais vaincu et recommence sans cesse. La première option est celle de la guérilla. Le gauchisme paramilitaire a démontré par ses défaites qu’entrer sur le terrain de l’ennemi c’était se plier à sa stratégie et subir sa loi. La victoire des affrontements prétendument émancipateurs a fait pire encore. Le pouvoir insurrectionnel a tourné ses fusils contre celles et ceux qui lui avaient permis de triompher. Dans L’État n’est plus rien, soyons tout, j’ai hasardé la formule « Ni guerriers ni martyrs ». Elle n’apporte aucune réponse, elle pose seulement la question : comment faire de la volonté de vivre et de sa conscience humaine une arme qui ne tue pas, une arme absolue ? L’énergie que les casseurs militants gaspillent en feux de poubelles et bris de vitrines ne serait-elle pas plus judicieuse dans la défense des ZAD en lutte contre l’implantation de nuisances et d’inutilités rentables ? Une interrogation similaire vaut pour les manifestants qui épisodiquement promènent l’illusion d’obtenir des mesures en faveur du climat. Qu’attendre d’États qui sont les commis-voyageurs de l’économie polluante ? La présence massive des protestataires serait mieux venue là où cette économie empoisonne une région, un territoire. La rencontre d’une violence aveugle et d’une volonté paisible mais résolue n’aurait-elle pas quelque chance de fonder une manière de pacifisme insurrectionnel dont l’obstination briserait peu à peu le joug de l’État de profit ?

Vous évoquez les « casseurs ». Et vous avez effectivement, plus d’une fois, avancé que la « casse » ne sert pas l’affranchissement mais « restaure » l’ordre. Le soulèvement des gilets jaunes a transformé de nombreuses personnes « non-violentes » en sympathisantes des Black Blocs : seule la « casse », disent-elles en substance, a fait réagir le pouvoir, seul le feu a fait trembler Macron. Est-ce faux ?

La belle victoire que de faire trembler un technocrate qui a le cerveau d’un tiroir-caisse ! L’État n’a rien cédé, il ne le peut, il ne le veut. Sa seule réaction a consisté à surévaluer les violences, à recourir au matraquage physique et médiatique pour détourner l’attention des véritables casseurs, ceux qui ruinent le bien public. Comme je l’ai dit, les bris de vitrines, si chers aux journalistes, sont l’expression d’une colère aveugle. La colère se justifie, l’aveuglement non ! La valse à mille temps des pavés et des lacrymogènes fait du sur-place. Les instances gouvernementales y trouvent leur compte. Ce qui va l’emporter c’est le développement de la conscience humaine, c’est la résolution de plus en plus ferme, malgré la lassitude et les doutes comptabilisés par la peur et par la veulerie médiatiques. La puissance de cette détermination ne cessera de s’accroître parce qu’elle ne se soucie ni de victoire ni de défaite. Parce que, sans chefs ni représentants récupérateurs, elle est là et assume à elle seule — et pour toutes et tous — la liberté d’accéder à une vie authentique. Soyez-en assurés : la démocratie est dans la rue, pas dans les urnes.

En 2003, avec Le Chevalier, la Dame, le Diable et la mort, vous consacriez de belles pages à la question animale. Elle s’est depuis imposée de façon quotidienne dans le « débat public ». Vous parliez plus récemment d’une « nouvelle civilisation » à créer : pourra-t-elle tourner la page des massacres journaliers d’animaux sur lesquels s’érigent encore nos sociétés ?

Les biotopes dévastés, les pesticides, le massacre des abeilles, des oiseaux, des insectes, la faune marine étouffée par le déversement des plastiques, l’élevage concentrationnaire des bêtes, l’empoisonnement de la terre, de l’air, de l’eau, autant de crimes que l’économie de profit perpétue impunément, en toute légalité pré-fabriquée. Aux indignés qui clament « Il faut sauver l’humanité du désastre », les cadavres qui nous gouvernent opposent le spectacle des promesses intenables. Ils réitèrent cyniquement le caractère irrévocable de leur décret : il faut sauver l’économie, la rentabilité, l’argent et payer, pour ce noble idéal, le prix de la misère et du sang. Leur monde n’est pas le nôtre. Ils le savent, il s’en moquent. À nous de décider de notre vie et de notre environnement. À nous de nous moquer de leurs contraintes bureaucratiques, juridiques, policières, en brisant leur emprise à la base, là où nous sommes, là où elle nous étouffe. Comme disaient les sans-culottes de 1789 : « Vous vous foutez de nous ? Vous ne vous en foutrez plus longtemps ! » Nous nous acheminons vers un style de vie fondé sur une nouvelle alliance avec le milieu naturel. C’est dans une telle perspective que le sort des bêtes sera abordé, non dans un esprit caritatif ou compassionnel mais sous l’angle d’une réhabilitation : celle de l’animalité qui nous constitue et que nous exploitons, torturons, réprimons de la même façon que nous maltraitons, réprimons, maltraitons ces frères inférieurs qui sont aussi nos frères intérieurs.

Vous parlez souvent de « la prééminence de l’humain ». Comment assumer la singularité de l’Homo Sapiens tout en lui rappelant, à l’heure de l’anthropocène, qu’il devrait en rabattre puisqu’il ne représente que 0,01 % de la biomasse ?

Il serait grand temps que le Ya Basta !, il y en a marre, c’en est assez !, s’applique à ce dogme fabriqué par un système d’exploitation qui, en faisant la part belle aux maîtres, propageait la croyance en la débilité et en la faiblesse native de l’être humain. On n’a cessé de le rabattre, ce pauvre hère. Il n’a été pendant longtemps qu’une déjection des dieux, triturée au gré de leurs caprices. On l’a affublé d’une malédiction ontologique, d’une malformation naturelle, d’un état de puérilité permanente, qui nécessitait la tutelle d’un maître. Il finit aujourd’hui dans une poubelle, où il est réduit à un objet, à un chiffre, à une statistique, à une valeur marchande. Tout sauf à lui reconnaître une créativité, une richesse potentielle, une subjectivité qui aspire à s’exprimer librement. Vous continuez à prêcher l’angoisse des espaces infinis du janséniste Pascal, alors qu’une révolution de la vie quotidienne privilégie l’individu et l’initie à une solidarité capable de le libérer du calcul égoïste et de l’individualisme où l’enfermait la société grégaire. Alors que des hommes et des femmes jettent les bases d’une société égalitaire et fraternelle, le sermon qu’inlassablement rabâchent les propagandistes de la servitude volontaire trouve donc encore des porte-voix ! Les seuls espaces infinis qui me passionnent sont ceux que l’immensité d’une vie à découvrir et à créer ouvre devant nous. On criait hier « À la niche les glapisseurs de rois et de curés ! ». Ce sont les mêmes, aujourd’hui reconvertis. À la niche les glapisseurs de marché !

1. Internationale situationniste, n° 11, octobre 1967, p. 39.
2. En septembre 1936, deux mois après le soulèvement nationaliste, plusieurs militants de la CNT, syndicat anarchiste, entrent dans le gouvernement de la Généralité de Catalogne.
3. En 1845, Marx et Engels ont publié le pamphlet La Sainte famille, sous-titré Critique de la Critique critique contre Bruno Bauer et consorts.
4. Multiplication par la division.
5. Phrase inspirée par l’acte 1, scène 1, de la pièce de théâtre Schlageter, de Hanns Johst : « Quand j’entends parler de culture… je relâche la sécurité de mon Browning ! » Elle sera par la suite régulièrement attribuée aux cadres nazis Goebbels et Göring.

= = =

Lectures complémentaires:

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Francis_Cousin Ce n’est qu’un début…

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

L’abbcedaire de Raoul Vaneigem

L’essentiel-et-l’indispensable-de-Raoul_Vaneigem

 

Manifeste pour une Plateforme Autonome Internationale (IAP)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 13 juin 2019 by Résistance 71

Qu’est ce que la Plateforme Autonome ?

La Plateforme Autonome se veut créatrice de liens entre individus et organisations révolutionnaires, autour de la destitution de l’idéologie du pouvoir, c’est-à-dire de la domination des un.e.s par les autres, que ce soit sur des critères économiques, sociaux, culturels, religieux, de genre, sexuelles, etc.

Un des objectifs majeurs de cette Plateforme est la création d’espaces révolutionnaires : des espaces de socialisation et d’organisation dans le but de poursuivre un idéal révolutionnaire que l’on sait impossible à atteindre.

Ces espaces ont pour but de s’étendre et de supplanter le monde existant en le destituant, c’est-à-dire en le rendant obsolète. Ils ne doivent en aucun cas être coupé de ces institutions, le repli sur soi ou sur une communauté n’étant pas un acte pouvant conduire à une révolution.

La Plateforme n’est pas un Parti, elle ne donne pas de directive, elle se veut être un organe de coordination des groupes autonomes pour amener à la destitution du monde. Elle n’a pas de forme définitive, et est amenée à se désagréger petit à petit une fois ses objectifs remplis.

Pour rejoindre la plateforme :

 

 

Manifeste pour une plateforme autonome internationale

 

I.A.P (International Autonomous Platform)

 

Juin 2019

 

source de l’article en français: https://interap.noblogs.org/french/

 

[Ce manifeste n’est pas le manifeste de la Plateforme Autonome, car celle-ci n’existe pas encore mais en cours de construction. Il appelle à la constitution de la Plateforme, et tente de définir et d’expliquer son utilité, sa structure possible et ses objectifs.]

« Est révolutionnaire toute action qui conduit effectivement à la révolution ».

L’insurrection n’est pas la révolution. L’émeute n’est pas l’insurrection. Si émeute et insurrection ont des bienfaits du point de vue du renforcement du lien au sein d’un groupe et participe à créer un sentiment de solidarité commun entre les participant.e.s et/ou spectateurs et spectatrices, ces coups d’éclats sont loin d’avoir la portée que nos poèmes et constats théoriques leur donnent. Il faut questionner le potentiel constructif qu’engendre la destruction du point de vue révolutionnaire. Sans lien concret et quotidien entre les gens et les lieux dans lesquels ils évoluent, l’instant insurrectionnel ou émeutier est voué à se reproduire sans autre achèvement qu’une solidarité lointaine qui, si elle fut une grande réussite et un grand pas dans les luttes récentes (de la Loi Travail aux Gilets Jaunes), peine à dépasser son cadre temporel et géographique.

Critique de l’émeute : le problème du temps et de l’espace.

Le temps d’abord, car une fois la dispersion de la dernière manif sauvage l’élan est rompu. On recommencera certes la prochaine fois, avec plus ou moins de fulgurance et de réussite, c’est selon, mais on ne dépassera pas le stade dans lequel nous avions laissé la dernière émeute. Casser plus peut avoir un impact important dans l’instant par exemple, comme le démontre l’émeute du samedi 16 Mars qui fut suivi par une forte réaction politico-médiatique ainsi que d’une solidarité très forte du côté des Gilets Jaunes, qui fustigeaient en grande majorité les « black blocks » et autres « casseurs » il y a de cela quelques mois. Cependant, le stade de construction reste le même, ou plutôt, il se cantonne aux mêmes domaines, à savoir une construction lointaine de la solidarité entre personnes et groupes isolé.e.s les un.e.s des autres. Cette affirmation se vérifie dans de nombreux cas de figures, que ce soit pour des mobilisations qui se répètent – un jour par semaine par exemple, ou pour des mobilisations continues sur plusieurs jours. Le G20 d’Hambourg fut, pour beaucoup de militants, un climax phénoménal par exemple. Pendant une semaine entière la ville fut rythmée par nos actions, jusqu’à ce que le quartier de Sankt Pauli devienne la capitale mondiale de l’émeute pour une nuit un vendredi. Aujourd’hui, que reste-t-il de cela, si ce n’est des souvenirs et un romantisme nostalgique ?

L’espace est également un paramètre clé pour comprendre la stagnation de nos actions et de leurs résultats. Nous n’avons pas d’espace révolutionnaire en milieu urbain, si ce n’est l’espace créé par l’émeute, mais qui ne devient jamais au mieux qu’insurrectionnel, cet espace étant cantonné au temps de l’émeute. La rue n’est à nous que lorsque l’on crie qu’elle l’est, et encore, bien souvent elle ne l’est que le temps que prennent les camions de CRS pour se mettre en marche.

Le temps de l’émeute empêche l’espace révolutionnaire de se créer, et créer un temps révolutionnaire nécessite de dépasser l’espace de l’émeute.

Il faut donc construire un autre espace-temps, dans lequel l’émeute et la création de solidarité qui en découle ont bien entendu une place importante, mais dans lequel l’instant de l’émeute dispose d’un avant, d’un pendant et d’un après. Concrètement – pour quitter la théorie rébarbative qui marque bien souvent les organisations en cours de formation, il nous faut des espaces révolutionnaires. Ces espaces sont des groupes et/ou organisations qui occupent des lieux concrets. Des lieux ancrés dans des territoires fermes (bâtiments, quartiers, etc.) et des réseaux de communication (réseaux sociaux, conversations, etc.) permanents dans lesquels se retrouver, se préparer, et échanger ; mais plus important encore, il faut une structure qui relie ces points pour former un seul et même espace, une plateforme révolutionnaire.

Pour reprendre l’exemple du G20 à Hambourg, sans des bâtiments dédiés à la cause qui était la nôtre nous n’aurions jamais pu tenir la ville comme nous l’avons fait. Le Rote Flora – entre autres – et la présence d’organisations dévouées à la transformation d’Hambourg en espace insurrectionnel furent cruciaux pour faire de cette mobilisation un succès, et plus important pour créer une atmosphère pré-révolutionnaire. Cependant, malgré ce niveau important d’organisation, cet espace-temps ne devint jamais révolutionnaire. Le G20 – comme les manifestations contre les réformes libérales, est en effet un « rituel de résistance ».

Ces rituels de résistance sont toutes les actions dont l’objectif est de résister à un ou plusieurs objets politiques sans jamais les dépasser pour amener à un changement politique et social global. Ainsi, si les autonomes ont réussi au cours de ces dernières années à durcir les rituels de résistance, notamment pendant la Loi Travail ou le mouvement des Gilets Jaunes, ces rituels ne sont jamais devenus révolutionnaires. Ils ne pourront d’ailleurs jamais le devenir, tout simplement parce que le socle organisationnel de ces rituels et l’espace-temps qui leur est accordé n’ont pas pour objectif d’amener à une révolution. Ainsi, si les autonomes ont transformé les manifestations, celles-ci les ont grandement influencé en retour, en faisant de l’émeute le pinacle de l’action autonome – du moins en apparence. Si cette réalité est de plus en plus critiquée depuis fin 2016, force est de constater que nous y retournons à chaque fois que de nouvelles manifestations importantes se déroulent. Certes cela permet de « radicaliser » certaines personnes, cependant nombre d’entre nous constatent la dépolitisation de nos cortèges face à l’arrivée d’individus, d’ « alliés », refusant la « politique ». Bref, l’impasse émeutière à son paroxysme.

Pour dépasser cette impasse il faut transformer et/ou remplacer le socle organisationnel qui commande, ainsi que les objectifs qui sont donnés par les « mouvements sociaux ». L’objectif final est la révolution sociale, son socle organisationnel pourrait être la plateforme autonome.

Plateforme : contre la centralité et l’autoritarisme.

Le mot plateforme peut faire peur, car il peut facilement être associé à l’image du parti politique, ou de l’organisation hiérarchisée. Si le fait même de réunir différentes organisations sur une même plateforme implique forcément des contraintes au nom de la responsabilité collective que les groupes seront amenés à définir entre eux, nous rejetons toutes formes de centralité et/ou d’autoritarisme. Le but n’est absolument pas de construire un Secrétariat ou une Centrale qui dirait quoi faire à quel moment, qui donnerait des directives.

Premièrement ces organisations ne sont pas révolutionnaires, jamais une bureaucratie autoritaire ne pourra en effacer une autre, « au mieux » elle la remplacera.

Deuxièmement, aucun groupe autonome ou un tant soit peu porter sur l’autonomie n’acceptera cela, et il serait bien fou de l’accepter.

Troisièmement, dans l’éventualité ou un tel arrangement serait fait, une organisation structurée de cette manière serait contre-productive, réduisant tout ce qui fait la force de l’autonomie.

Quels seraient les objectifs et la forme de cette plateforme si son but n’est pas la coercition ?

Plateforme : briser l’entre soi interpersonnel, ouvrir l’autonomie à tous.

Un but premier de l’organisation est de mettre en relation des gens/militants isolés, afin de renforcer notre camp. L’autonomie a pour elle l’initiative et l’imprévisibilité, accessibles à toutes et tous, du moins en théorie. Car en réalité, nos groupes et organisations sont bien souvent des territoires de socialisation très fermés. Nombre de personnes sont enjointes par ces groupes affinitaires à créer leur propre groupe, ce qui pour une personne n’ayant pas ou très peu de contacts, de théorie et/ou de pratique à son actif est très difficile et démotivant. Ainsi, notre organisation se doit d’être ouverte et de lutter à tout prix contre l’entre soi qui paralyse et finit par détruire la plupart de nos groupes.

Briser l’entre soi interpersonnel, c’est-à-dire celui qui implique les individus eux-mêmes et leur relation les uns aux autres au sein du groupe, est une étape clé dans le combat révolutionnaire. Il faut dépasser le militantisme d’amitié, dépasser le cadre affinitaire de la révolte qui, s’il est très important pour la constitution première des groupes, les limite une fois constitués, ne leur laissant plus que le choix de mourir au gré des dissensions ou des différents chemins que la société fait prendre aux individus. Trop d’organisations et de groupes ont explosé pour des raisons stupides, pour des guerres d’ego qui ne disaient pas leur nom, ou parce que la ou le membre clé avait quitté le groupe. Il ne doit pas y avoir de membre clé, de noyau central qui sous l’apparence d’un fortifiant serait en réalité une faiblesse pouvant mener à la mort du groupe.

Les groupes doivent donc s’ouvrir et aller chercher les individus partout où ils le peuvent, que ce soit dans leurs quartiers ou à des évènements définis. Le faire dans un quartier peut créer un espace de socialisation militant qui peut créer un effet boule de neige, que ce soit par le biais des réseaux de connaissances des gens qui s’intéressent aux groupes, ou par le biais de la construction d’un espace actif par lequel les gens passent. Le faire au cours d’un événement peut permettre de mettre en relation des individus isolés avec les groupes déjà existants dans ou autour de leurs lieux de vie, ou bien de conduire ces mêmes individus à former eux-mêmes des groupes en suivant la même forme d’autonomie ouverte que nous proposons, et en les soutenant dans ce processus.

De plus, tout le monde doit pouvoir participer autant que possible, selon ses capacités. Il est clair que certaines personnes seront plus « actives » que d’autres, pour diverses raisons : économiques, charismatiques, physiques, psychologiques, etc. Mais ces différences de participation doivent être limitées au maximum. Il faut pour cela que tous les individus soient encouragés à participer selon leur capacité, peu importe leur ancienneté ou leur prétendue légitimité militante. En tant que groupes révolutionnaires, les groupes autonomes doivent se rapprocher autant que possible de l’égalité de participation qui transparaîtrait dans la société révolutionnaire. Ce principe est intimement lié à l’idée de pouvoir. Aucun individu ne doit avoir la possibilité de prendre le dessus sur les autres. Ainsi, s’il est tout à fait possible et même nécessaire de déléguer certaines tâches à certaines personnes, le groupe doit effectuer un contrôle permanent sur les actions des individus qui le composent.

Plateforme : briser l’entre soi territorial, construire une solidarité permanente.

Briser l’entre soi territorial est également un élément clé. Si les solidarités intra-nationales et internationales sont des réalités, force est de constater que leurs évènements et leur mise en place sont bien souvent ponctuels – ils ne sont pas fréquents et/ou uniquement symboliques, ils affichent une solidarité mais ne construisent pas au-delà de la simple relation lointaine déjà définie plus haut. Un événement ponctuel peut être illustré par le convoi anarchiste en soutien à Exárcheia en Grèce, et un événement symbolique peut être illustré par une photo prise entre deux groupes qui se sont rencontrés à un moment donné pour échanger ou participer à un événement culturel comme un concert par exemple.

L’objectif est donc une mise en relation continue des individus et groupes autonomes, que ce soit sur un territoire local, régional, national ou à l’international. En procédant ainsi, on s’affranchit du mieux que l’on peut des limites imposées par les frontières, en postulant qu’un autonome opérant d’abord en France n’est pas pour autant un autonome français mais un autonome tout court. De plus, cela induit un élément clé de ce que devra contenir l’idée de responsabilité collective, à savoir que nous devons considérer qu’agir en dehors de notre espace de base est une prérogative de l’autonomie. Le G20 est bien entendu une illustration forte de cela, car il réunit des autonomes de différents espaces. Mais cette réunion est intrinsèquement rituelle.

Construire notre monde aux abords de l’ancien. Pénétrer ses frontières et le destituer. Voilà quel est le sens de la révolution au 21ème siècle.

La forme adoptée par la Plateforme, nous l’avons vu, a pour objectif de s’affranchir en partie des frontières, au moins psychologiquement si ce n’est concrètement. En finir avec l’idéologie du pouvoir ne peut se faire que si dans nos esprits, cette idéologie n’a plus de prise. Il faut donc que nous construisions nos groupes et nos relations dans l’optique d’arriver à ce résultat ; et que ce résultat prenne des formes concrètes dans la lutte révolutionnaire et la solidarité permanente nécessaire à cette lutte. Il ne s’agit pas ici de prétendre construire un modèle de société, c’est-à-dire d’appliquer un plan comme un architecte qui construirait un bâtiment. Il s’agit en réalité de définir un horizon révolutionnaire, et de tout faire pour s’en approcher, tout en gardant toujours à l’esprit que rien de ce qui touche aux sociétés humaines ne sera jamais parfait. La recherche de la perfection a un caractère totalitaire que nous devons refuser à tout prix.

Nous nous mettons ici dans la droite ligne du discours Zapatiste : « preguntando caminamos », ce que nous pourrions essayer de grossièrement traduire par « en nous interrogeant nous marchons ». Nous proposons la forme et les objectifs de la Plateforme autonome par rapport au contexte présent, par rapport aux victoires mais surtout aux défaites de ces dernières années. Si la Plateforme a bel et bien vocation à être une structure décentralisée, et que les différents groupes encourage la participation maximum de tous les individus qui les composent ; si la Plateforme  et ces mêmes groupes désirent éviter d’être corrompus par un pouvoir qui s’immiscerait au fur et à mesure au fil de leurs possibles victoires et/ou défaites ; si la Plateforme et les groupes veulent se diriger vers un horizon révolutionnaire qu’ils savent nécessairement imparfait ; nous nous devons de faire en sorte que cette Plateforme et ces groupes mettent tout en œuvre pour qu’aucune forme définitive et immuable ne puisse émerger.

Là où les structures que nous affrontons se transforment uniquement pour défendre leur base immuable, à savoir les relations de pouvoir – qui sont nécessairement des relations d’oppression nous le précisons, nous devons être capables de changer du tout au tout si le contexte l’exige, que ce soit globalement ou de manière locale, par exemple si notre force prend de l’ampleur ou que la répression se fait plus forte dans certains endroits. L’adaptation est une des clés de la révolution. La Plateforme n’est pas un Parti. Une telle structure empêcherait toute évolution et adaptation contextuelle de la Plateforme à la réalité qui est la sienne, et empêcherait donc toute possibilité de marche révolutionnaire. Ainsi, la Plateforme doit pouvoir changer de forme lorsque le contexte l’impose. Pour cela, aucun pouvoir qui désirerait naturellement survivre ne doit être capable d’émerger. Une Plateforme réellement révolutionnaire doit savoir quand une structure doit évoluer, voire même quand elle doit mourir. D’ailleurs, si la Plateforme réussit à achever ses objectifs, elle n’aura d’autre choix que de disparaître au profit de l’organisation communiste de la société.

Destituer le pouvoir et son idéologie.

Il convient maintenant pour compléter cette ébauche de définition de ce que l’on peut qualifier de Plateforme Autonome par présenter l’ennemi et le moyen de s’en débarrasser. L’ennemi, c’est l’idéologie du pouvoir, et le moyen, c’est la destitution.

Par idéologie du pouvoir nous entendons tout ce qui, depuis les bases philosophiques et théoriques de tous les siècles et de toutes les régions du monde jusqu’aux pratiques maximales ou minimales de tous les siècles et de toutes les régions du monde, construit la domination d’une part de l’humanité sur une autre. La définition et les implications de cette domination sont très larges et englobent des éléments dépassant les limites des structures sociales, la surexploitation de l’environnement étant un bon exemple de domination indirect et de destruction du bien-être de certain.e.s populations et modes de vie au profit d’autres populations et modes de vie. En France et plus largement dans le monde occidental, l’idéologie du pouvoir postule que les structures étatiques protège l’humanité d’elle-même, la coercition et l’ordre étant les clés de la paix. Les contre-exemples à cette idée sont légions, que ce soit au niveau des affaires intérieures ou extérieures, ou bien sur des questions de conflits ou encore de violence quotidienne. Hobbes peut-être perçu comme l’un des plus influents représentants de ce courant philosophique, prisonnier d’une période trouble de l’Histoire, de son héritage philosophique et culturel ainsi que de ses propres peurs irrationnelles, comme c’est encore le cas de beaucoup d’entre nous à l’heure de la Guerre permanente contre le terrorisme. Lutter contre cette idéologie c’est donc lutter contre l’État, mais également contre les autres structures qui précèdent ou découlent de la structure étatique, qu’elles soient de nature économique, culturelle, sociale, de genre, etc.

Par destitution, et comme le laisse présager notre argumentation précédente en faveur de la Plateforme, nous entendons la construction d’un monde perpendiculaire à l’ancien, c’est-à-dire, un monde qui échappe autant que faire se peut à l’emprise philosophique, physique et psychologique de ce dernier de par la déconstruction méthodique de ses présupposés ; mais également, un monde qui croise l’ancien, le transperce et l’efface petit à petit, institution par institution. C’est là que se trouve la possibilité d’une réelle autonomie, et à termes d’une réelle révolution. Concrètement, les réalisations pratiques d’une telle affirmation sont floues, très floues. Mais cela ne doit pas pour autant paraître complètement abstrait et irréalisable. Partie de la déconstruction méthodique de l’influence de l’idéologie du pouvoir est de repenser nos modes de vie, ce qui est déjà engagé depuis longtemps dans les « théories communistes » et affiliées – nous entendons par « communiste » l’horizon révolutionnaire de suppression des dominations et d’avènement de la commune.

  • Récemment, les ZADs démontrent tout le potentiel révolutionnaire et créatif de l’autonomie, malgré leur relatif isolement.
  • Au Chiapas, la construction de structures autonomes a pour but d’effacer au maximum l’État mexicain des territoires Zapatistes, même si le pouvoir est encore très présent dans la structure des municipalités Zapatistes.
  • Au Rojava, la question de la domination et de la centralité du pouvoir est centrale, et le processus engagé, bien que critiquable en de très nombreux points sur les questions d’autonomie, revendique l’atomisation des pouvoirs régionaux dans les communautés, villages et quartiers des territoires tenus par les forces révolutionnaires.
  • Pour donner un exemple issu de l’histoire anarchiste révolutionnaire, la prise de Barcelone par la CNT-FAI suite au coup d’état de Franco ne fut rendu possible que par l’existence d’une structure parallèle à celle de l’État, autour des syndicats et de quartiers ouvriers révolutionnaires.

Cette accumulation d’expériences n’a pas pour but de donner une direction à suivre à ceux qui lisent ce texte, de fantasmer ou idéaliser certaines réalisations, mais à montrer que la déconstruction est déjà en cours, qu’elle est individuelle et collective, ancienne et contemporaine, locale et internationale. Comme énoncer précédemment, chaque contexte définira comment nous nous organiserons pour destituer les institutions qui nous entourent.

Chaque institution et manière de vivre doivent être questionnées une par une, tout en gardant à l’esprit qu’elles sont toutes, d’une manière ou d’une autre, affiliées et/ou co-dépendantes.  Ainsi, questionnons la police, son rôle, ce que son effacement de nos vies apporterait, comment effectivement l’effacer, comment pallier au vide possible que cela créerait dans une société qui n’est pas – et ne sera sans doute jamais – débarrassée de son idéologie de la domination et du pouvoir. Faire de même avec tous les éléments qui constituent les structures qui nous entourent.

Questionner et déconstruire ; construire et destituer ; se questionner encore. Avancer.

Pour résumer, la Plateforme Autonome se veut créatrice de liens entre individus et organisations révolutionnaires, autour de la destitution de l’idéologie du pouvoir, c’est-à-dire de la domination des un.e.s par les autres, que ce soit sur des critères économiques, sociaux, culturels, religieux, de genre, sexuelles, etc.

Un des objectifs majeurs de cette Plateforme est la création d’espaces révolutionnaires : des espaces de socialisation et d’organisation dans le but de poursuivre un idéal révolutionnaire que l’on sait impossible à atteindre.

Ces espaces ont pour but de s’étendre et de supplanter le monde existant en le destituant, c’est-à-dire en le rendant obsolète. Ils ne doivent en aucun cas être coupé des ces institutions, le repli sur soi ou sur une communauté n’étant pas un acte pouvant conduire à une révolution.

La Plateforme n’est pas un Parti, elle ne donne pas de directive, elle se veut être un organe de coordination des groupes autonomes pour amener à la destitution du monde. Elle n’a pas de forme définitive, et est amenée à se désagréger petit à petit une fois ses objectifs remplis.

= = =

Lectures complémentaires:

Cette initiative de plateforme rentre tout à fait dans le cadre de proposition de l’EZLN / CNI Réseau de Résistance et de Rébellion International (3RI) dont nous avons relayé le concept ici même il y a quelques mois. Voir la page 3RI
Le temps est venu de la convergence (r)évolutionnaire pour que se mette enfin en place la société émancipée du pouvoir coercitif, de l’état, de la division et de la dictature marchande.
A bas l’État ! A bas la marchandise ! A bas l’argent ! A bas le salariat !
Pour que vive la Commune des Communes !
~ Résistance 71 ~

A lire aussi:

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Paulo_Freire_Extension ou Communication

Leducation-comme-pratique-de-la-liberte_Paulo_Freire_1965

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

Francis_Cousin Ce n’est qu’un début…

Pierre_Bance_Lheure_de_la_commune_des_communes_a_sonne

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique

Manifeste contre le travail