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Manifeste de la Société des Sociétés (Résistance 71)

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Résistance 71

15 octobre 2017

 

Nous vous présentons notre réflexion politique pour un changement radical de paradigme politique et mettre fin à la mascarade criminelle de la gouvernance étatico-capitaliste qui arrive au bout du bout du banc… Nous laisserons notre lectorat absorber et analyser cette réflexion collective en demeurant silencieux pendant quelques temps… Nous répondrons néanmoins à tous commentaires et tous courriels sur le sujet. Bonne lecture et n’hésitez pas à nous contacter. Merci à Jo de JBL1960 pour la mise en page sobre et efficace du pdf.

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Avant-propos du Manifeste de la société des sociétés

Inégalité galopante, division exacerbée, exploitation sans fin des ressources humaines et naturelles, destruction environnementale exponentielle, oppression, répression, guerres sans fin, terrorisme piloté par les états, pauvreté matérielle, intellectuelle et culturelle, parodies et illusions démocratiques, cirque politique, gouvernance oligarchique, éradication des libertés au profit d’une illusoire sécurité, mensonges et falsifications en tout genre, contrôle et censure de l’information, assujettissement à la marchandise, à l’argent roi et autres turpitudes économico-sécuritaires, sont non seulement les fondations de notre société moderne, mais aussi sont devenus la norme et le standard si peu critiqué d’une organisation humaine qui, depuis quelques décennies ne fait plus que tourner de plus en plus rapidement autour du siphon du tout-à-l’égoût du grand oubli.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Était-ce… Est-ce inéluctable ? Est-ce le résultat d’une évolution ? Où va la société humaine ? D’où vient-elle ? Y a t’il une solution ?…

Pour tenter de répondre à ces questions et quelques autres inhérentes, nous vous proposons un bref historique de la société humaine de son aube à aujourd’hui, analysé d’un point de vue socio-politique. Notre analyse, fruit de plusieurs années d’étude et de réflexion individuelles et collectives au moyen d’une littérature abondante alimentant une pensée critique, ne s’embarrassera ni de citations ni de références dans le texte. Nous publions en toute fin, une bibliographie essentielle mais non-exhaustive de ce qui nous a aidé à formuler le présent manifeste, que nous avons désiré être le plus succint et direct possible afin qu’il n’en soit que plus éclairant.

Ce cheminement nous amènera à communément définir le terme de “société”, de comprendre les différentes phases de son existence au cours de l’histoire pour entrevoir le chemin d’une transformation radicale de celle-ci ayant pour but ultime l’émancipation de la société des contraintes induites à dessein pour maintenir la division, outil essentiel de maintien du consensus du statu quo oligarchique en vigueur depuis déjà bien trop longtemps. Nous verrons aussi comment la société à venir, société des sociétés, n’a pas à être inventée, mais être recomposée des expériences passées et adaptée à notre monde dont la technologie doit servir à en faciliter le fonctionnement et non pas l’entraver comme c’est actuellement le cas dans le modèle politico-social sclérosé nous écrasant.

Lire la suite ici…

Manifeste de la societe des sociétés (PDF gratuit à télécharger)

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Résistance politique: de l’objection de conscience à la conscience humaine renouvelée… (Léon Tolstoï)

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, altermondialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 1 octobre 2017 by Résistance 71

Comme le rappelle souvent Jo, cette citation de Coluche s’applique à bien des choses courantes, passées et à venir tant qu’on ne changera pas de paradigme politique:

“Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison…”

Sur le texte per se de Tolstoï, il est lumineux, mais ici réside notre différent avec lui, lorsqu’il dit ceci: “Les hommes qui se comportent actuellement avec droiture et raisonnablement le font, non pas parce qu’ils suivent les prescriptions du Christ, mais parce que la ligne de conduite qui a été indiquée il y a dix-huit cents ans s’est assimilée à la conscience humaine.”

Il  pense de manière “christo-centriste”, il pense que la parole du “christ” est devenue conscience humaine, voilà qui nous paraît particulièrement arrogant ; en réalité, le christianisme n’a rien d’orignal, il ne fait que poser des concepts inhérents à la nature humaine que la pensée dite “païenne” avait elle aussi énoncée transcendant l’espace et le temps. De fait, c’est le christianisme qui n’est qu’une ligne de pensée de la conscience humaine universelle. Très vite du reste, le message de la figure allégorique qu’est le “christ” a été dilué dans une récupération autoritaire, dogmatique et sectaire, érigée en “église”, c’est à dire en la fin du christianisme et de sa pensée touchant à l’universel.

Ainsi nous rappellerons cet aphorisme bien à propos du même Coluche:

“Quelle différence y a t’il entre dieu et le père noël ?… Le père noël lui, il est vrai.”

Bonne lecture

~ Résistance 71 ~

 

Le commencement de la fin

 

Léon Tolstoï

 

Écrit le 8 janvier 1897

Au cours de l’année dernière, en Hollande, un jeune homme nommé Van der Veer a été appelé pour entrer dans la Garde Nationale. À la convocation du commandant, Van der Veer a répondu par la lettre suivante : –

« TU NE TUERAS PAS »

À M. Herman Sneiders, Commandant de la Garde Nationale dans le district de Midleburg.

Cher Monsieur,

La semaine dernière, j’ai reçu un document m’ordonnant de me présenter au bureau municipal afin d’être, selon la loi, enrôlé dans la Garde Nationale. Comme vous avez probablement remarqué, je ne me suis pas présenté, et cette lettre vise à vous informer, clairement et sans équivoque, que je n’ai pas l’intention de me présenter devant la commission. Je sais très bien que je prends une lourde responsabilité, que vous avez le droit de me punir, et que vous ne manquerez pas d’utiliser ce droit. Mais cela ne m’effraie pas. Les raisons qui me conduisent à cette résistance passive me semblent assez fortes pour l’emporter sur la responsabilité que je prends.

Moi qui, si vous voulez savoir, ne suis pas un chrétien, comprends mieux que la plupart des chrétiens le commandement qui a été placé en tête de cette lettre, le commandement qui est enraciné dans la nature humaine, dans l’esprit de l’homme. Quand je n’étais qu’un garçon, je me suis laissé enseigner le métier de soldat, l’art de tuer : mais maintenant, j’y renonce. Je ne tuerais pas aux ordres des autres, et avoir ainsi un meurtre sur la conscience sans motif personnel ni aucune raison.

Pouvez-vous mentionner quelque chose de plus dégradant pour un être humain que de commettre ce genre de meurtre, ce genre de massacre ? Je suis incapable de tuer, même de voir un animal tué; par conséquent je suis devenu végétarien. Et maintenant je suis pour me faire ordonner de tirer des hommes qui ne m’ont causé aucun tort; car je comprends que ce n’est pas pour tirer sur des feuilles et des branches d’arbres que les soldats se font enseigner à utiliser des armes à feu.

Mais vous répliquerez, peut-être, que la Garde Nationale est en dehors de cela, et spécialement pour maintenir l’ordre civique.

M. le Commandant, si l’ordre régnait réellement dans notre société, si l’organisme social était réellement en santé – en d’autres mots, s’il n’y avait plus d’abus criants dans nos relations sociales, s’il n’était pas établi qu’un homme mourra de faim alors qu’un autre gratifie tous ses caprices de luxe, alors vous me verriez dans les premiers rangs des défenseurs de cet état ordonné. Mais je refuse catégoriquement de contribuer à maintenir le prétendu « ordre social » actuel. Pourquoi, M. le Commandant, devrions-nous nous jeter mutuellement de la poudre aux yeux ? Nous savons très bien tous les deux que le « maintien de l’ordre » signifie : soutenir le riche contre les travailleurs pauvres, qui commencent à percevoir leurs droits. Ne savons-nous pas le rôle qu’a joué la Garde Nationale dans la dernière grève à Rotterdam ? Sans aucune raison, la Garde devait être en service des heures et des heures pour surveiller le bien des maisons commerciales qui étaient touchées. Pouvez-vous supposer un seul instant que je devrais descendre des travailleurs qui agissent tout à fait selon leurs droits ? Vous ne pouvez pas être si aveugle. Pourquoi alors compliquer le sujet? Il m’est certes impossible de me laisser être dressé en un obéissant soldat de la Garde Nationale, comme vous voulez et devez avoir.

Pour toutes ces raisons, et spécialement parce que je déteste le meurtre sur commande, je refuse de servir comme soldat de la Garde Nationale, et je vous demande de ne pas m’envoyer un uniforme ou des armes, parce que j’ai fermement résolu de ne pas m’en servir. – Je vous salue, M. le Commandant,

         J. K. Van der Veer.”

À mon avis, cette lettre a une grande importance. Les refus du service militaire dans les états chrétiens ont commencé quand le service militaire est apparu dans les états chrétiens. Ou plutôt quand les états, dont le pouvoir est basé sur la violence, se sont réclamés du christianisme sans abandonner la violence. En vérité, il ne peut pas en être autrement. Un chrétien, à qui la doctrine enjoint l’humilité, la non-résistance à celui qui est mauvais, l’amour de tous (même du plus malveillant), ne peux pas être un soldat; c’est-à-dire qu’il ne peut pas joindre une classe d’hommes dont l’occupation consiste à tuer leurs semblables. C’est pour cela que les chrétiens ont toujours refusé et refusent encore aujourd’hui le service militaire.

Mais il n’y a jamais eus que peu de vrais chrétiens. La plupart des gens dans les pays chrétiens mettent au nombre des chrétiens seulement ceux qui professent la doctrine d’une Église, dont les doctrines n’ont rien en commun, sauf le nom, avec le vrai christianisme. Qu’occasionnellement une recrue sur des dizaines de milliers refuse de servir n’a pas troublé les centaines de milliers, les millions d’hommes qui acceptent le service militaire chaque année.

Il est impossible que la totalité de l’énorme majorité des chrétiens qui entrent dans le service militaire soit dans l’erreur, et qu’il y ait seulement les exceptions, parfois des gens sans instruction, qui aient raison; alors que tous les archevêques et les hommes de savoir pensent que le service est compatible avec le christianisme. C’est ainsi que pense la majorité, et, nullement troublé de se considérer eux-mêmes chrétiens, ils entrent dans le rang des meurtriers. Mais voilà qu’apparait un homme qui, comme il le dit lui-même, n’est pas un chrétien, et qui refuse le service militaire, non pas pour des motifs religieux, mais pour des motifs des plus simples, des motifs intelligibles et communs à tous les hommes, de quelque religion ou nation qu’ils soient, Catholiques, Musulmans, Bouddhistes ou Confucianistes, espagnols ou japonais.

Van der Veer refuse le service militaire, non pas parce qu’il suit le commandement « Tu ne tueras point », non pas parce qu’il est chrétien, mais parce qu’il considère le meurtre comme contraire à la nature humaine. Il écrit qu’il déteste simplement toute tuerie, et ce au point d’être devenu végétarien seulement pour éviter d’avoir part à l’exécution d’animaux; et surtout, il dit qu’il refuse le service militaire parce qu’il pense que le « meurtre sur commande » c’est-à-dire l’obligation de tuer ceux qu’on nous ordonne de tuer (ce qui est la nature réelle du service militaire) est incompatible avec la droiture d’un homme.

Faisant allusion à l’objection habituelle que s’il refuse d’autres suivront son exemple, et que l’ordre social actuel sera détruit, il répond qu’il ne souhaite pas maintenir l’ordre social actuel, parce qu’il est mauvais, parce que dans celui-ci le riche domine le pauvre, ce qui ne doit pas être. De sorte que, même s’il avait n’importe quel autre doute quant à la justesse de servir ou ne pas servir, la seule considération du fait qu’en servant comme soldat il doive, en portant des armes et en menaçant de tuer, supporter les riches oppresseurs contre les pauvres opprimés, l’oblige à refuser le service militaire.

Si Van der Veer donnait comme raison de son refus son adhérence à la religion chrétienne, ceux qui joignent aujourd’hui le service militaire pourraient dire : « Nous ne sommes pas des sectateurs et ne reconnaissons pas le christianisme, par conséquent nous ne voyons pas le besoin d’agir comme vous le faites. »

Mais les raisons données par Van der Veer sont tellement simples, claires et universelles qu’il est impossible de ne pas les appliquer chacun à son propre cas. Les choses sont ainsi que pour nier la force de ces raisons dans son propre cas, quelqu’un doit dire : – « J’aime le meurtre, et je suis prêt à tuer, non seulement les gens disposés au mal, mais mes propres compatriotes infortunés, et je ne vois rien de mal dans la promesse de tuer aux ordres du premier officier que je rencontre, qui que ce soit qu’il me commande de tuer. »

Voici un jeune homme. Quel que soit l’environnement, la famille ou le credo dans lesquels il a été élevé, il a appris qu’il doit être bon, qu’il est mal de frapper et de tuer, non seulement des hommes, mais même des animaux; il a appris qu’un homme doit tenir à sa droiture, laquelle droiture consiste à agir selon sa conscience. Cela est également apprit par les confucéens en Chine, les shintoïstes au Japon, les bouddhistes et les musulmans. Soudainement, après avoir appris tout cela, il entre dans le service militaire, où il est tenu de faire exactement le contraire de ce qu’il a appris. On lui dit de se mettre en état de blesser et de tuer, non pas des animaux, mais des hommes; on lui dit de renoncer à son indépendance[1] en tant qu’homme, et d’obéir, dans la profession du meurtre, à des hommes qu’il ne connaît pas, absolument inconnus de lui.

À un tel commandement, quelle réponse juste un homme d’aujourd’hui peut-il donner? Assurément seulement celle-ci : « Je ne le veux pas, et je ne le ferai pas ».

Exactement la réponse que Van der Veer donne. Il est difficile d’imaginer une réplique pour lui ou pour ceux qui dans une position similaire font comme lui.

Quelqu’un peut ne pas voir ce fait, parce qu’il n’a pas exigé son attention; quelqu’un peut ne pas comprendre le sens d’une action, aussi longtemps qu’il demeure inexpliqué. Mais une fois montré et expliqué, personne ne peut plus ignorer, ou faire semblant de ne pas voir ce qui est évident.

Il peut encore y avoir des hommes qui ne réfléchissent pas à leur agissement en entrant dans le service militaire, et des hommes qui veulent la guerre avec les étrangers, et des hommes qui continueraient d’opprimer la classe laborieuse, et même des hommes qui aiment le meurtre pour le meurtre. De tels hommes peuvent continuer à être soldats; mais même eux ne peuvent pas ignorer maintenant qu’il y en a d’autres, les meilleurs du monde – pas seulement parmi les chrétiens, mais parmi les musulmans, les brahmanistes, les bouddhistes, les confucianistes, – dont le nombre s’accroît à chaque heure, qui considèrent la guerre et les soldats avec aversion et mépris. Aucun argument ne peut faire taire ce simple fait, qu’un homme avec le moindre sens de sa propre dignité ne peut pas s’asservir à un maître inconnu, ou même connu, dont l’occupation est le meurtre. Or c’est en cela seulement que consiste le service militaire, avec toute sa contrainte de discipline.

« Mais considèrez les conséquences pour celui qui refuse, » me dit-on. « C’est très bien pour vous, un vieil homme exempté de cette exaction,[2] et en sécurité par votre position, pour prêcher le martyre; mais qu’en est-il de ceux à qui vous prêcher, et qui, croyants en vous, refusent de servir et ruinent leurs jeunes vies? »

« Mais que puis-je faire? » – réponds-je à ceux qui parlent ainsi.- « Dois-je, en conséquence du fait que je suis vieux, ne pas indiquer le mal que je vois clairement, incontestablement, le voyant précisément parce que je suis vieux, que j’ai vécu et pensé pendant longtemps? Est-ce qu’un homme qui se tient de l’autre côté de la rivière, hors de l’atteinte du voyou qu’il voit en train d’obliger un homme à en tuer un autre, ne doit pas crier au meurtrier, lui dire de s’abstenir, pour la raison qu’une telle intervention va enrager encore plus le voyou? De plus, je ne vois pas pourquoi le gouvernement, persécutant ceux qui refusent le service militaire, ne retourne pas son châtiment contre moi, en reconnaissant en moi un instigateur. Je ne suis pas trop vieux pour la persécution, pour des châtiments quelconques de toutes sortes, et ma position en est une sans défense. Quoiqu’il arrive, blâmé et persécuté ou non, que ceux qui refusent le service militaire soient persécutés ou non, je ne cesserai pas, alors que je suis en vie, de dire ce que je dis maintenant : car je ne peux pas m’abstenir d’agir en accord avec ma conscience. » C’est justement en cela même que la vérité chrétienne est puissante, irrésistible; c’est-à-dire qu’en étant l’enseignement de la vérité, en agissant sur l’homme, elle ne doit pas être gouvernée par des considérations extérieures. Jeune ou vieux, persécuté ou non, celui qui adopte la conception chrétienne de la vie, la vraie, ne peux pas reculer devant les exigences de sa conscience. C’est en cela que se trouve l’essence et la particularité du christianisme, le distinguant de tous les autres enseignements religieux; et c’est en cela que se trouve son pouvoir indomptable.[3]

Van der Veer dit qu’il n’est pas un chrétien. Mais les motifs de son refus et son comportement sont chrétiens. Il refuse parce qu’il ne veut pas tuer un frère humain; il n’obéit pas, parce que les ordres de sa conscience sont plus obligatoires pour lui que les ordres des hommes. C’est précisément pour cette raison que le refus de Van der Veer est si important. Il démontre ainsi que le christianisme n’est pas une secte ou un credo que les uns peuvent professer et les autres rejeter; mais que ce n’est rien d’autre qu’une vie suivant la lumière de la raison qui illumine tous les hommes. Le mérite du christianisme n’est pas qu’il prescrive telle ou telle action aux hommes, mais qu’il voit d’avance et indique le chemin[4] par lequel toute l’humanité doit aller et va effectivement.

Les hommes qui se comportent actuellement avec droiture et raisonnablement le font, non pas parce qu’ils suivent les prescriptions du Christ, mais parce que la ligne de conduite qui a été indiquée il y a dix-huit cents ans s’est assimilée à la conscience humaine.

C’est la raison pour laquelle je pense que l’action et la lettre de Van der Veer sont très importantes.

De même qu’un feu allumé dans une prairie ou une forêt ne mourra pas qu’il n’ait brûlé tout ce qui est sec et mort, et donc combustible, la vérité, une fois articulée en langage humain, ne cessera pas son oeuvre jusqu’à ce que toute fausseté, destinée à être réduite à rien, enveloppant et cachant la vérité de toutes parts comme elle fait, soit réduite à rien. Le feu couvre longtemps; mais aussitôt qu’il éclate en flammes tout ce qui peut brûler brûle rapidement.

Ainsi en est-il avec la vérité, qui prend du temps pour parvenir à une expression droite, mais une fois exprimée clairement en parole,[5] la fausseté et l’erreur sont bientôt détruites. L’une des manifestations partielles du christianisme, – l’idée que les hommes peuvent vivre sans l’institution de l’esclavage, – même si elle était contenue dans la conception chrétienne, ne fut clairement exprimée, il me semble, que par des écrivains du dix-huitième siècle.[6] Jusqu’à cette époque-là, non seulement les anciens païens, comme Platon et Aristote, mais même des hommes plus près de nous dans le temps, et chrétiens, ne pouvaient pas imaginer une société humaine sans esclavage. Thomas More ne pouvait pas imaginer même une Utopie sans esclavage.[7] Tout comme les hommes du début du siècle ne pouvaient pas imaginer la vie de l’homme sans guerre. L’idée que l’homme puisse vivre sans guerre n’a été clairement exprimée qu’après les guerres napoléoniennes.[8] Aujourd’hui, cent ans sont passés depuis la première expression claire que l’humanité peut vivre sans esclavage : et il n’y a plus d’esclavage dans les nations chrétiennes. Il ne se passera pas encore un autre cent ans après l’expression claire que l’humanité peut vivre sans guerre, avant que la guerre ne cesse d’exister. Sans doute restera-t-il une forme de violence armée, de même que le travail salarié demeure après l’abolition de l’esclavage; mais, au moins, les guerres et les armées seront abolies dans la forme outrageuse, tellement répugnante à la raison et au sens moral, qu’elles existent présentement.

Les signes que ce temps est proche sont nombreux. Ces signes sont comme par exemple la position désespérée des gouvernements, qui augmentent de plus en plus leurs armements; la multiplication des taxes et le mécontentement des nations; le degré extrême d’efficacité avec lequel les armes mortelles sont fabriquées; l’activité des sociétés et des congrès de paix; et, par dessus-tout, les refus de la part d’individus de faire le service militaire. La clé de la solution du problème se trouve dans ces refus. Vous dites que le service militaire est nécessaire; que, sans soldats, il nous arrivera des désastres. C’est possible; mais, pour m’en tenir à l’idée du bien et du mal qui est universelle parmi les hommes aujourd’hui, y compris vous-mêmes, je ne peux pas tuer des hommes sur commande. De sorte que si, comme vous dites, le service militaire est nécessaire – alors arrangez-le de manière qu’il ne soit pas si contradictoire avec ma conscience, et la vôtre. Mais, d’ici à ce que vous l’ayez arrangé ainsi, ne me demandez pas ce qui est contre ma conscience, à laquelle je ne peux désobéir en aucun cas.

C’est ainsi que doivent répondre tous les hommes honnêtes et raisonnables, inévitablement et très bientôt; non seulement les hommes de la chrétienté mais aussi les musulmans, et les soi-disant païens, les brahmanistes, les bouddhistes et les confucéens. Peut-être que par la force de l’inertie la coutume de la profession de soldat va continuer encore pendant un certain temps; mais déjà maintenant la question est résolue dans la conscience humaine, et tous les jours, toutes les heures, de plus en plus d’hommes arrivent à la même solution; arrêter le mouvement à ce stade-là est impossible. C’est toujours à travers un conflit entre la conscience qui s’éveille et l’inertie de la vieille condition qu’un homme parvient à toute reconnaissance d’une vérité, ou plutôt à toute délivrance d’une erreur, comme dans le cas de l’esclavage sous nos yeux.[9]

Au début l’inertie est si puissante, la conscience est si faible, que le premier effort pour échapper à l’erreur fait seulement l’objet d’étonnement. La nouvelle vérité semble de la folie. Propose-t-on de vivre sans esclavage? Mais alors qui travaillera? Propose-t-on de vivre sans se battre? Mais alors tout le monde viendra nous conquérir.[10]

Cependant, le pouvoir de la conscience s’accroît, l’inertie s’affaiblit, et l’étonnement se change en mépris et en moquerie. « Les Saintes Écritures reconnaissent des maîtres et des esclaves. Ces rapports ont toujours existées, et voilà qu’arrivent ces prétendus sages qui veulent changer le monde entier »; c’est ainsi que les hommes ont parlé à propos de l’esclavage. « Tous les scientifiques et les philosophes reconnaissent la légalité, et même le caractère sacré de la guerre[11]; allons-nous croire directement que la guerre n’est plus nécessaire? »

C’est de cette manière que les gens parlent de la guerre. Mais la conscience continue de grandir et s’éclaircie; le nombre de ceux qui reconnaissent la nouvelle vérité s’accroît, et la moquerie et le mépris font place au faux-fuyant et la tromperie. Ceux qui supportent l’erreur ralentissent la compréhension, et ils admettent l’absurdité et la cruauté de la pratique qu’ils défendent, mais ils pensent que son abolition est impossible pour le moment, alors ils la retardent indéfiniment. « Qui ne sait pas que l’esclavage est un mal? Mais les hommes ne sont pas mûrs pour la liberté, et l’affranchissement produira de terribles désastres » – avait l’habitude de dire les hommes à propos de l’esclavage, il y a quarante ans.[12] « Qui ne sait pas que la guerre est un mal? Mais alors que l’humanité est encore tellement bestiale, l’abolition des armées fera plus de mal que de bien, » disent aujourd’hui les hommes à propos de la guerre.»

Néanmoins, l’idée fait son oeuvre; elle grandit, elle consume la fausseté; et le temps est arrivé où la folie, l’inutilité, la dangerosité et la méchanceté de l’erreur sont si évidentes (comme c’est arrivé avec l’esclavage en Russie et en Amérique dans les années soixantes) que déjà maintenant il est impossible de la justifier. Telle est la situation actuelle quant à la guerre. Exactement comme dans les années soixantes, alors qu’on ne faisait aucun effort pour justifier l’esclavage mais seulement pour le maintenir; de même aujoud’hui personne n’essaie plus de justifier la guerre et les armées, mais cherche seulement, en silence, à utiliser l’inertie qui les supporte encore, en sachant très bien que cette organisation immorale et cruelle pour le meurtre, qui parait si puissante, peut s’écrouler à tout moment, pour ne plus jamais se mettre en branle.

Une fois qu’une goutte d’eau suinte à travers le barrage, une fois qu’une brique se détache d’un grand édifice, une fois qu’une maille devient lâche dans le filet le plus solide – le barrage éclate, l’édifice tombe, le filet se détisse. C’est comme une telle goutte, une telle brique, une telle maille desserrée que m’apparait le refus de Van der Veer, rendu intelligible à toute l’humanité par des raisons universelles.

Suite au refus de Van der Veer des refus similaires doivent se présenter de plus en plus souvent. Aussitôt qu’ils deviennent nombreux, les hommes mêmes (leur nom est légion) qui, le jour précédent disaient : «  C’est impossible de vivre sans guerre, » diront tout d’un coup qu’ils ont déclaré depuis longtemps que la guerre est une folie et une immoralité, et ils conseilleront à tous le monde de suivre l’exemple de Van der Veer. Alors, de la guerre et des armées, telles qu’elles sont maintenant, il ne restera plus que le souvenir. Et ce temps s’approche.

Changement de paradigme politique… changement d’attitude entre nous et envers le bien public…

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“La terre ne nous appartient pas, nous lui appartenons.”
~ dicton amérindien ~

“La terre et l’esprit [Geist] sont donc la solution du socialisme… Les socialistes ne peuvent en aucune manière éviter le combat contre la propriété foncière. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire !”
~ Gustav Landauer ~

 

Propositions pour une gestion humaine du bien public

Ce texte correspond à des extraits du sous-chapitre “Jeter les bases d’une société humaine”, du livre de Raoul Vaneigem “Pour l’abolition de la société marchande, pour une société vivante”, 2002.

 

Raoul Vaneigem

 

Extraits choisis par Résistance 71

 

La terre ne doit plus appartenir à ceux qui la pilent, la dénaturent, l’enlaidissent pour une poignée de dollars. Soyons résolus à l’arracher à la dictature des mafias financières, avec la tranquille assurance des paysans brésiliens s’emparant des latifundia pour y implanter une agriculture naturelle.

Le monde est à nous, prenons-le, multiplions les territoires libérés de l’emprise marchande !

[…]

Si fragmentaires, si aléatoires, si incertaines que soient les mesures transitoires adoptées par les assemblées citoyennes, elles disposent d’un critère de cohérence capable de les prémunir contre les pièges du passé: nous avons toutes les raisons de dissoudre la réalité lucrative dans la réalisation de la vie.

[…]

La voie frayée devant nous est celle d’une nouvelle économie, qui force l’adhésion en rejetant l’industrie agro-alimentaire, les énergies nucléaire et pétrochimique, les services parasitaires, la falsification des besoins, la déformation, la dénaturation, la pollution de l’eau, de l’air, du sol, de la conscience.

[…]

Créer les situations qui prescrivent la destruction de l’Homme et de son environnement, c’est commencer par propager la conscience de notre richesse créative, c’est miser sur le désir d’une vraie vie pour abolir les vieux réflexes qui nous assujettissent aux mécanismes de la concurrence, de la compétition, de la force, de la ruse, de l’échange, du sacrifice, de la culpabilité. Car la victoire de l’économie totalitaire repose sur le harassement de l’Homme économisé, comme le parti de la mort et de la haine rallie ceux qui renoncent à aimer la vie.

Quels sont les objectifs prioritaires d’une politique de proximité ?

  • La mise en œuvre des énergies renouvelables
  • Le développement de l’agriculture naturelle pour des aliments de qualité contribuant à restaurer le bon goût et la santé
  • Le reconstruction d’un enseignement – halte à l’élevage concentrationnaire et à la crétinisation des écoliers par les principes de compétition et de concurrence, à leur soumission aux lois de la prédation et initiés au fétichisme de l’argent
  • La reconstruction du tissu urbain et rural: ceci passe par la reconquête du territoire par une population  se libérant de ses réflexes de peur et de prédation, osant être présente non pas pour réprimer la délinquance, mais pour la dissuader de s’exercer, développant la conscience collective solidaire de ne pas tolérer d’agression.
  • Rénovation de la justice
  • Promotion de la gratuité des services publics. Celle-ci n’est ni un dû, ni une charité, elle n’est soumise à aucune allégeance… Ainsi le droit de tout être humain au logement autorise la réquisition par les assemblées citoyennes de tous les bâtiments inoccupés. Il en va de même pour les usines désaffectées ou occupées par des grévistes, elles seront reconverties en ateliers de création de produits indispensables à la collectivité
  • Rétablir les priorités budgétaires
  • Mettre fin à la politique de la prohibition de l’argent: ce qui est entrepris au nom de la rentabilité mérite d’être détourné en faveur du vivant. Tout projet qui a pour but d’améliorer la vie quotidienne a le droit de prélever sur l’argent parasitaire le financement nécessaire à sa mise en œuvre. L’argent appartient  à ceux qui en découvrent l’usage en créant plus de progrès humain, non à ceux qui l’échangent en produisant plus de profit. Jamais autant de fonds n’ont été investis et amassés en dehors des circuits sociaux. La cassette royale des prévaricateurs, gérant le totalitarisme financier et tirant de sa faillite programmée leurs dernières prébendes, vide les poches des citoyens, où le pécule de subsistance ne cesse de dévaluer. Nous sommes confrontés à une politique de prohibition de l’argent comparable à la prohibition de l’alcool qui, de 1919 à 1933 aux Etats-Unis, fit couler à flots les noirs émoluments de l’affairisme mafieux, avec la bénédiction d’un dieu qui les blanchissait

[…]

Ainsi, pour la première fois dans l’histoire, l’exploitation et le pillage vont céder la place à un traitement harmonieux des inépuisables ressources qu’offrent la terre, l’eau, l’air, le feu solaire, la force végétale. Pour la première fois, le principe de gratuité, incompatible avec la valeur d’échange, introduit dans le système marchand le grain de sable qui en grippera les mécanismes.

[…]

Le vieux monde s’écroule autour de nous. Ceux qui s’écroulent avec lui se vouent aux pires nostalgies du passé. Le chaos des valeurs abolies n’obéit qu’aux ordres du néant, les ruines de la civilisation marchande confortent le cynisme économique et politique qui dévaste les consciences. Nous n’avons pas d’autre choix que de reconnaître, d’explorer et de créer le monde nouveau qui se dégage des décombres de l’ancien.

La fin de la démocratie parlementaire ne signifie pas le retour aux dictatures archaïques à la mentalité agraire, à l’occlusion mentale et à la peste démagogique. Elle ouvre la voie à une démocratie directe, fondée sur l’intelligence sensible et le progrès humain, le seul qui nous intéresse.

Nous n’écraserons les factions du profit et de la mort qu’en créant autour de nous, partout, les conditions d’une vie meilleure. L’air de la créativité libère des remugles de l’histoire révolue.

Notre richesse est dans l’inventivité. En elle réside la renaissance de notre force, celle qui brisera le mouvement de paupérisation des sociétés et des consciences.

Nous en appelons à l’inspiration créatrice des savants, des chercheurs, des poètes, pour couper court à la communication médiatique et au spectacle du nihilisme triomphant, pour donner des ailes à l’imagination en publiant et en diffusant les rapports d’expérience, les modes d’emploi des énergies renouvelables, les innovations thérapeutiques et les projets de reconstruction environnementale.

[…]

Notre combat n’est plus de survivre dans une société de prédateurs mais de vivre parmi les vivants.

[…] La radicalité de mai 68 tient essentiellement au refus de l’Homme économisé et à la conscience qu’une autre vie, une autre société, un autre monde, sont possibles. Elle a révélé que, secouant l’esclavage du travail, se levait l’Homme de désir, l’Homme du grand désir de vivre. Elle a mis en lumière le conflit qui tramerait désormais tous les autres, l’insurrection de la société vivante contre la société marchande.

L’être humain n’est ni une proie ni un prédateur. Assurer la primauté de la vie sur l’économie, c’est opposer un non ferme et définitif à toute forme de prédation en apprenant à vivre au lieu d’apprendre à tuer, à réprimer, à exploiter.

[…]

Vie, société organique et synthèse anarchiste (Voline)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, documentaire, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 27 septembre 2017 by Résistance 71

Avec Voline, il y a toujours cette « touche de zen » qui sied si bien à l’anarchie…
~ Résistane 71 ~

« Il n’y a pas de dialogue avec les propagateurs de la misère et de l’inhumanité. Il n’y a pas de dialogue avec le parti de la mort. Aucune discussion n’est tolérable avec les tenants de la barbarie. Seule l’affirmation obstinée de la vie souveraine et sa conscience briseront les fers qui entravent le progrès de l’homme vers l’humain. »
~ Raoul Vaneigem ~

 

La synthèse anarchiste

 

Voline

 

1934

 

On désigne par synthèse anarchiste une tendance qui se fait actuellement jour au sein du mouvement libertaire, cherchant à réconcilier et ensuite à synthétiser les différents courants d’idée qui divisent ce mouvement en plusieurs fractions plus ou moins hostiles les unes aux autres. Il s’agit, au fond, d’unifier, dans une certaine mesure, la théorie et aussi le mouvement anarchistes en un ensemble harmonieux, ordonné, fini. Je dis : dans une certaine mesure car, naturellement, la conception anarchiste ne pourrait, ne devrait jamais devenir rigide, immuable, stagnante. Elle doit rester souple, vivante, riche d’idées et de tendances variées. Mais souplesse ne doit pas signifier confusion. Et, d’autre part, entre immobilité et flottement, il existe un état intermédiaire. C’est précisément cet état intermédiaire que la synthèse anarchiste cherche à préciser, à fixer et à atteindre.

Ce fut surtout en Russie, lors de la révolution de 1917, que la nécessité d’une telle unification, d’une telle synthèse, se fit sentir. Déjà très faible matériellement (peu de militants, pas de bons moyens de propagande, etc.) par rapport à d’autres courants politiques et sociaux, l’anarchisme se vit affaibli encore plus, lors de la révolution russe, par suite des querelles intestines qui le déchiraient. Les anarcho-syndicalistes ne voulaient pas s’entendre avec les anarchistes-communistes et, en même temps, les uns et les autres se disputaient avec les individualistes (sans parler d’autres tendances). Cet état de choses impressionna douloureusement plusieurs camarades de diverses tendances. Persécutés et finalement chassés de la grande Russie par le gouvernement bolcheviste, quelques-uns de ces camarades s’en allèrent militer en Ukraine où l’ambiance politique était plus favorable, et où, d’accord avec quelques camarades ukrainiens, ils décidèrent de créer un mouvement anarchiste unifié, recrutant des militants sérieux et actifs partout où ils se trouvaient, sans distinction de tendance. Le mouvement acquit tout de suite une ampleur et une vigueur exceptionnelles. Pour prendre pied et s’imposer définitivement, il ne lui manquait qu’une chose : une certaine base théorique.

Me sachant un adversaire résolu des querelles néfastes parmi les divers courants de l’anarchisme, sachant aussi que je songeais, comme eux, à la nécessité de les réconcilier, quelques camarades vinrent me chercher dans une petite ville de la Russie centrale où je séjournais, et me proposèrent de partir en Ukraine, de prendre part à la création d’un mouvement unifié, de lui fournir un fond théorique et de développer la thèse dans la presse libertaire.

J’acceptai la proposition. En novembre 1918, le mouvement anarchiste unifié en Ukraine fut définitivement mis en route. Plusieurs groupements se formèrent et envoyèrent leurs délégués à la première conférence constitutive qui créa la Confédération anarchiste de l’Ukraine Nabat (Tocsin en français). Cette conférence élabora et adopta à l’unanimité une Déclaration proclamant les principes fondamentaux du nouvel organisme. Il fut décidé que très prochainement cette brève déclaration de principes serait amplifiée, complétée et commentée dans la presse libertaire. Les événements tempétueux empêchèrent ce travail théorique. La confédération du Nabat dut mener des luttes ininterrompues et acharnées. Bientôt elle fut, à son tour, liquidée par les autorités bolchevistes qui s’installèrent en Ukraine. À part quelques articles de journaux, la Déclaration de la première conférence du Nabat fut et restera le seul exposé de la tendance unifiante (ou synthétisante) dans le mouvement anarchiste russe.

Les trois idées maîtresses qui, d’après la Déclaration, devraient être acceptées par tous les anarchistes sérieux afin d’unifier le mouvement, sont les suivantes.

1. Admission définitive du principe syndicaliste, lequel indique la vraie méthode de la révolution sociale.

2. Admission définitive du principe communiste (libertaire), lequel établit la base d’organisation de la nouvelle société en formation.

3. Admission définitive du principe individualiste, l’émancipation totale et le bonheur de l’individu étant le vrai but de la révolution sociale et de la société nouvelle.

Tout en développant ces idées, la Déclaration tâche de définir nettement la notion de la révolution sociale et de détruire la tendance de certains libertaires cherchant à adapter, l’anarchisme à la soi-disant période transitoire.

Ceci dit, nous préférons, au lieu de reprendre les arguments de la Déclaration, développer nous-mêmes l’argumentation théorique de la synthèse.

La première question à résoudre est celle-ci.

L’existence de divers courants anarchistes ennemis, se disputant entre eux, est-ce un fait positif ou négatif ? La décomposition de l’idée et du mouvement libertaires en plusieurs tendances s’opposant les unes aux autres, favorise-t-elle ou, au contraire, entrave-t-elle les succès de la conception anarchiste ? Si elle est reconnue favorable, toute discussion est inutile. Si, au contraire, elle est considérée comme nuisible, il faut tirer de cet aveu toutes les conclusions nécessaires.

À cette première question, nous répondons ceci.

Au début, lorsque l’idée anarchiste était encore peu développée, confuse, il fut naturel et utile de l’analyser sous tous ses aspects, de la décomposer, d’examiner à fond chacun de ses éléments, de les confronter, de les opposer les uns aux autres, etc. C’est ce qui a été fait. L’anarchisme fut décomposé en plusieurs éléments (ou courants). Ainsi l’ensemble, trop général et vague, fut disséqué, ce qui aida à approfondir, à étudier à fond aussi bien cet ensemble que ces éléments. A cette époque, le démembrement de la conception anarchiste fut donc un fait positif. Diverses personnes s’intéressant à divers courants de l’anarchisme, les détails et l’ensemble y gagnèrent en profondeur et précision. Mais, par la suite, une fois cette première œuvre accomplie, après que les éléments de la pensée anarchiste (communisme, individualisme, syndicalisme) furent tournés et retournés en tous sens, il fallait penser à reconstituer, avec ces éléments bien travaillés, l’ensemble organique d’où ils provenaient. Après une analyse fondamentale, il fallait retourner (sciemment) à la bienfaisante synthèse.

Fait bizarre : on ne pensa plus à cette nécessité. Les personnes qui s’intéressaient à tel élément donné de l’anarchisme, finirent par le substituer à l’ensemble. Naturellement, elles se trouvèrent bientôt en désaccord et, finalement, en conflit avec ceux qui traitaient de la même manière d’autres parcelles de la vérité entière. Ainsi, au lieu d’aborder l’idée de fusionnement des éléments épars (qui, pris séparément, ne pouvaient plus servir à grand chose) en un ensemble organique, les anarchistes entreprirent pour de longues années la tâche stérile d’opposer haineusement leurs courants les uns aux autres. Chacun considérait son courant, sa parcelle pour l’unique vérité et combattait avec acharnement les partisans des autres courants. Ainsi commença, dans les rangs libertaires, ce piétinement sur place, caractérisé par l’aveuglement et l’animosité mutuelle, qui continue jusqu’à nos jours et qui doit être considéré comme nuisible au développement normal de la conception anarchiste.

Notre conclusion est claire. Le démembrement de l’idée anarchiste en plusieurs courants a rempli son rôle. Il n’a plus aucune utilité. Rien ne peut plus le justifier. Il entraîne maintenant le mouvement dans une impasse, il lui cause des préjudices énormes, il n’offre plus ni ne peut offrir  rien de positif. La première période  celle où l’anarchisme se cherchait, se précisait et se fractionnait fatalement à cette besogne est terminée. Elle appartient au passé. Il est grand temps d’aller plus loin.

Si l’éparpillement de l’anarchisme est actuellement un fait négatif, préjudiciable, il faut chercher à y mettre fin. Il s’agit de se rappeler l’ensemble entier, de recoller les éléments épars, de retrouver, de reconstruire sciemment la synthèse abandonnée.

Une autre question surgit alors : Cette synthèse, est-elle possible actuellement ? Ne serait-elle pas une utopie ? Pourrait-on lui fournir une certaine base théorique ?

Nous répondons : Oui, une synthèse de l’anarchisme (ou, si l’on veut, un anarchisme synthétique) est parfaitement possible. Elle n’est nullement utopique. D’assez fortes raisons d’ordre théorique parlent en sa faveur.

Notons brièvement quelques-unes de ces raisons, les plus importantes, dans leur suite logique.

1. Si l’anarchisme aspire à la vie, s’il escompte un triomphe futur, s’il cherche à devenir un élément organique et permanent de la vie, une de ses forces actives, fécondantes, créatrices, alors il doit chercher à se trouver le plus près possible de la vie, de son essence, de son ultime vérité. Ses bases idéologiques doivent concorder le plus possible avec les éléments fondamentaux de la vie. Il est clair, en effet, que si les idées primordiales de l’anarchisme se trouvaient en contradiction avec les vrais éléments de la vie et de l’évolution, l’anarchisme ne pourrait être vital. Or, qu’est-ce que la vie ? Pourrait-on, en quelque sorte, définir et formuler son essence, saisir et fixer ses traits caractéristiques ? Oui, on peut le faire. Il s’agit, certes, non pas d’une formule scientifique de la vie, formule qui n’existe pas, mais d’une définition plus ou moins nette et juste de son essence visible, palpable, concevable. Dans cet ordre d’idée, la vie est, avant tout, une grande synthèse : un ensemble immense et compliqué, ensemble organique et original, de multiples éléments variés.

2. La vie est une synthèse. Quelles sont donc l’essence et l’originalité de cette synthèse ? L’essentiel de la vie est que la plus grande variété de ses éléments qui se trouvent de plus en un mouvement perpétuel réalise en même temps, et aussi perpétuellement, une certaine unité ou, plutôt, un certain équilibre. L’essence de la vie, l’essence de la synthèse sublime, est la tendance constante vers l’équilibre, voire la réalisation constante d’un certain équilibre, dans la plus grande diversité et dans un mouvement perpétuel (notons que l’idée d’un équilibre de certains éléments comme étant l’essence biophysique de la vie se confirme par des expériences scientifiques physico-chimiques).

3. La vie est une synthèse. La vie (l’univers, la nature) est un équilibre (une sorte d’unité) dans la diversité et dans le mouvement (ou, si l’on veut, une diversité et un mouvement en équilibre). Par conséquent, si l’anarchisme désire marcher de pair avec la vie, s’il cherche à être un de ses éléments organiques, s’il aspire à concorder avec elle et aboutir à un vrai résultat, au lieu de se trouver en opposition avec elle pour être finalement rejeté, il doit, lui aussi, sans renoncer à la diversité ni au mouvement, réaliser aussi, et toujours, l’équilibre, la synthèse, l’unité.

Mais il ne suffit pas d’affirmer que l’anarchisme peut être synthétique : il doit l’être. La synthèse de l’anarchisme n’est pas seulement possible, pas seulement souhaitable : elle est indispensable. Tout en conservant la diversité vivante de ses éléments, tout en évitant la stagnation, tout en acceptant le mouvement conditions essentielles de sa vitalité l’anarchisme doit chercher, en même temps, l’équilibre dans cette diversité et ce mouvement même.

La diversité et le mouvement sans équilibre, c’est le chaos. L’équilibre sans diversité ni mouvement, c’est la stagnation, la mort. La diversité et le mouvement en équilibre, telle est la synthèse de la vie. L’anarchisme doit être varié, mouvant et, en même temps, équilibré, synthétique, uni. Dans le cas contraire, il ne sera pas vital.

4. Notons, enfin, que le vrai fond de la diversité et du mouvement de la vie (et partant de la synthèse) est la création, c’est-à-dire la production constante de nouveaux éléments, de nouvelles combinaisons, de nouveaux mouvements, d’un nouvel équilibre. La vie est une diversité créatrice. La vie est un équilibre dans une création ininterrompue. Par conséquent, aucun anarchiste ne pourrait prétendre que son courant est la vérité unique et constante, et que toutes les autres tendances dans l’anarchisme sont des absurdités. Il est, au contraire, absurde qu’un anarchiste se laisse engager dans l’impasse d’une seule petite vérité, la sienne, et qu’il oublie ainsi la grande vérité réelle de la vie : la création perpétuelle de formes nouvelles, de combinaisons nouvelles, d’une synthèse constamment renouvelée.

La synthèse de la vie n’est pas stationnaire : elle crée, elle modifie constamment ses éléments et leurs rapports mutuels.

L’anarchisme cherche à participer, dans les domaines qui lui sont accessibles, aux actes créateurs de la vie.

Par conséquent, il doit être, dans les limites de sa conception, large, tolérant, synthétique, tout en se trouvant en mouvement créateur.

L’anarchiste doit observer attentivement, avec perspicacité, tous les éléments sérieux de la pensée et du mouvement libertaires.

Loin de s’engouffrer dans un seul élément quelconque, il doit chercher l’équilibre et la synthèse de tous ces éléments donnés.

Il doit, de plus, analyser et contrôler constamment sa synthèse, en la comparant avec les éléments de la vie elle-même, afin d’être toujours en harmonie parfaite avec cette dernière. En effet, la vie ne reste pas sur place, elle change. Et, par conséquent, le rôle et les rapports mutuels de divers éléments de la synthèse anarchiste ne resteront pas toujours les mêmes : dans divers cas, ce sera tantôt l’un, tantôt l’autre de ces éléments qui devra être souligné, appuyé, mis en action.

Quelques mots sur la réalisation concrète de la synthèse.

1. Il ne faut jamais oublier que la réalisation de la révolution, que la création des formes nouvelles de la vie incomberont non pas à nous, anarchistes isolés ou groupés idéologiquement, mais aux vastes masses populaires qui, seules, seront à même d’accomplir cette immense tâche destructive et créatrice. Notre rôle, dans cette réalisation, se bornera à celui d’un ferment, d’un élément de concours, de conseil, d’exemple. Quant aux formes dans lesquelles ce processus s’accomplira, nous ne pouvons que les entrevoir très approximativement. Il est d’autant plus déplacé de nous quereller pour des détails, au lieu de nous préparer, d’un élan commun, à l’avenir.

2. Il n’est pas moins déplacé de réduire toute l’immensité de la vie, de la révolution, de la création future, à de petites idées de détail et à des disputes mesquines. Face aux grandes tâches qui nous attendent, il est ridicule, il est honteux de nous occuper de ces mesquineries. Les libertaires devront s’unir sur la base de la synthèse anarchiste. Ils devront créer un mouvement anarchiste uni, entier, vigoureux. Tant qu’ils ne l’auront pas créé, ils resteront en dehors de la vie.

Dans quelles formes concrètes pourrions-nous prévoir la réconciliation, l’unification des anarchistes et, ensuite, la création d’un mouvement libertaire unifié ?

Nous devons souligner, avant tout, que nous ne nous représentons pas cette unification comme un assemblage mécanique des anarchistes de diverses tendances en une sorte de camp bigarré où chacun resterait sur sa position intransigeante. Une telle unification serait non pas une synthèse mais un chaos. Certes, un simple rapprochement amical des anarchistes de diverses tendances et une plus grande tolérance dans leurs rapports mutuels (cessation d’une polémique violente, collaboration dans des publications anarchistes, participation aux mêmes organismes actifs, etc., etc.) seraient un grand pas en avant par rapport à ce qui se passe actuellement dans les rangs libertaires. Mais nous considérons ce rapprochement et cette tolérance comme, seulement, le premier pas vers la création de la vraie synthèse anarchiste et d’un mouvement libertaire unifié. Notre idée de la synthèse et de l’unification va beaucoup plus loin. Elle prévoit quelque chose de plus fondamental, de plus organique.

Nous croyons que l’unification des anarchistes et du mouvement libertaire devra se poursuivre, parallèlement, en deux sens, notamment :

! Il faut commencer immédiatement un travail théorique cherchant à concilier, à combiner, à synthétiser nos diverses idées paraissant, à première vue, hétérogènes. Il est nécessaire de trouver et de formuler dans les divers courants de l’anarchisme, d’une part, tout ce qui doit être considéré comme faux, ne coïncidant pas avec la vérité de la vie et devant être rejeté ; et, d’autre part, tout ce qui doit être constaté comme étant juste, appréciable, admis. Il faut, ensuite, combiner tous ces éléments justes et de valeur, en créant avec eux un ensemble synthétique (c’est surtout dans ce premier travail préparatoire que le rapprochement des anarchistes de diverses tendances et leur tolérance mutuelle pourraient avoir la grande importance d’un premier pas décisif). Et, enfin, cet ensemble devra être accepté par tous les militants sérieux et actifs de l’anarchisme comme base de la formation d’un organisme libertaire uni, dont les membres seront ainsi d’accord sur un ensemble de thèses fondamentales acceptées par tous.

Nous avons déjà cité l’exemple concret d’un tel organisme : la confédération Nabat, en Ukraine. Ajoutons ici à ce que nous avons déjà dit plus haut que l’acceptation par tous les membres du Nabat de certaines thèses communes n’empêchaient nullement les camarades de diverses tendances d’appuyer surtout, dans leur activité et leur propagande, les idées qui leur étaient chères. Ainsi, les uns (les syndicalistes) s’occupaient surtout des problèmes concernant la méthode et l’organisation de la révolution ; les autres (communistes) s’intéressaient de préférence à la base économique de la nouvelle société ; les troisièmes (individualistes) faisaient ressortir spécialement les besoins, la valeur réelle et les aspirations de l’individu. Mais la condition obligatoire d’être accepté au Nabat était l’admission de tous les trois éléments comme parties indispensables de l’ensemble et le renoncement à l’état d’hostilité entre les diverses tendances. Les militants étaient donc unis d’une façon organique, car, tous, ils acceptaient un certain ensemble de thèses fondamentales. C’est ainsi que nous nous représentons l’unification concrète des anarchistes sur la base d’une synthèse des idées libertaires théoriquement établie.

! Simultanément et parallèlement au dit travail théorique, devra se créer l’organisation unifiée sur la base de l’anarchisme compris synthétiquement.

Pour terminer, soulignons encore une fois que nous ne renonçons nullement à la diversité des idées et des courants au sein de l’anarchisme. Mais il y a diversité et diversité. Celle, notamment, qui existe dans nos rangs aujourd’hui est un mal, est un chaos. Nous considérons son maintien comme une très lourde faute. Nous sommes d’avis que la variété de nos idées ne pourra être et ne sera un élément progressif et fécond qu’au sein d’un mouvement commun, d’un organisme uni, édifié sur la base de certaines thèses générales admises par tous les membres et sur l’aspiration à une synthèse.

Ce n’est que dans l’ambiance d’un élan commun, ce n’est que dans les conditions de recherches de thèses justes et de leur acceptation, que nos aspirations, nos discussions et même nos disputes auront de la valeur, seront utiles et fécondes (c’était précisément ainsi au Nabat). Quant aux disputes et aux polémiques entre de petites chapelles prêchant chacune sa vérité unique, elles ne pourront aboutir qu’à la continuation du chaos actuel, des querelles intestines interminables et de la stagnation du mouvement.

Il faut discuter en s’efforçant de trouver l’unité féconde, et non pas d’imposer à tout prix sa vérité contre celle d’autrui. Ce n’est que la discussion du premier genre qui mène à la vérité. Quant à l’autre discussion, elle ne mène qu’à l’hostilité, aux vaines querelles et à la faillite.

Résister à l’État, son oppression et monopole de la violence… Réflexions lumineuses de Léon Tolstoï

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Un texte époustouflant et lumineux de Léon Tolstoï, publié en 1900 et qui est toujours on ne peut plus d’actualité, pour la simple et bonne raison que nous, les peuples, n’avons toujours pas adressé ces questions fondamentales… Quand le ferons-nous ? N’est-il pas grand temps ?…

Nous allons publier trois autres textes de cette veine de Tolstoï, auteur et penseur prolixe, peu connu en dehors de ses romans (« Guerre et Paix », « Anna Karénine », « Les cosaques » etc…), mais qui a en fait plus écrit sous forme de nouvelles, d’essais et d’une grande correspondance éclectique et internationale, que sous la forme de roman. (Re)découvrir Tolstoï le penseur et essayiste est vital de nos jours.

~ Résistance 71 ~

 

Tu ne tueras point

 

Léon Tolstoï

 

Écrit et publié en 1900

 

Quand on exécute, suivant les formes de la justice des rois : Charles Ier, Louis XVI, Maximilien du Mexique, ou quand on les égorge lors d’une révolution de cour : Pierre III, Paul Ier, divers sultans, shahs et empereurs de Chine, ce sont là des faits qu’on passe généralement sous silence. Mais lorsqu’on les supprime sans l’appareil de la justice et non pendant les révolutions de cours, tels : Henri IV, Alexandre II, l’Impératrice d’Autriche, le shah de Perse, et, récemment, le roi Humbert, ces meurtres provoquent, parmi les empereurs, les rois et leur entourage, l’indignation et la surprise générales, comme si ces souverains eux-mêmes ne participaient pas à des assassinats, n’en profitaient pas et ne les ordonnaient pas.

Pourtant, les rois assassinés, même les meilleurs, comme Alexandre II et Humbert, étaient auteurs ou complices du meurtre de milliers et de milliers d’hommes qui périrent sur les champs de bataille ; quant aux souverains mauvais, c’est par centaines de mille et par millions qu’ils ont fait périr les hommes.

La doctrine du Christ abolit la loi : « Œil pour œil, dent pour dent. » Mais les hommes qui professaient toujours cette loi et qui s’y conforment aujourd’hui encore, l’appliquent dans des proportions effrayantes sous forme de châtiments isolés ou s’exterminent pendant les guerres, et ne rendent pas seulement œil pour œil, mais, sans aucune provocation, ordonnent l’assassinat de milliers d’êtres. Ces hommes n’ont pas le droit de s’indigner qu’on leur applique cette loi à leur tour, et dans une proportion si infime qu’on compterait à peine un empereur ou un roi sur cent mille, peut-être un million d’individus tués par leur ordre ou avec leur consentement.

Loin de s’indigner du meurtre d’un Alexandre II ou d’un Humbert, les souverains doivent plutôt s’étonner, de ce que ces assassinats soient si rares, en raison de l’exemple constant et universel qu’ils en donnent eux-mêmes. Les masses populaires sont comme hypnotisées : elles ne comprennent pas la signification de ce qui se passe devant elles. Elles voient les monarques ou les présidents se préoccuper constamment de la discipline militaire, des revues, parades et manœuvres auxquelles ils assistent et dont ils tirent vanité ; des hommes accourent en foule pour voir leurs frères, affublés de vêtements bigarrés et brillants, transformés en machines, qui, au son des tambours et des trompettes et au commandement, exécutent simultanément un même mouvement sans en comprendre la signification.

Cette signification est pourtant simple et claire : ce n’est autre chose que la préparation à l’assassinat ; c’est l’abrutissement des hommes pour en faire des instruments de meurtre.

C’est l’occupation favorite et vaniteuse des seuls empereurs, rois et présidents. Or, ce sont eux qui, devenus les professionnels de l’assassinat, qui portent des uniformes militaires et des instruments de meurtre, ce sont eux qui s’indignent lorsqu’on tue l’un d’entre eux !

L’assassinat des souverains, tel celui tout récent du roi Humbert,[1] n’est pas horrible par la cruauté du fait lui-même. Les actes commis dans le passé par les rois et empereurs : la Saint-Barthélémy, les guerres de religion, la répression impitoyable des révoltes de paysans, autant que les exécutions gouvernementales actuelles, le martyre subi dans les prisons cellulaires et les compagnies de discipline, la pendaison, la guillotine, la fusillade et le carnage pendant les guerres, ne sauraient, par leur cruauté, être comparés aux attentats commis par les anarchistes.

Les crimes des anarchistes ne sont pas précisément effrayants, parce que ceux qui en sont victimes n’ont pas mérité leur sort. Si Alexandre II ou Humbert n’ont pas mérités d’être assassinés, les milliers de Russes qui ont péri sous Plevna, et d’Italiens en Abyssinie, l’avaient encore moins mérités.

Si les meurtriers des rois agissent sous l’influence d’une indignation personnelle, provoquée par les souffrances d’un peuple opprimé, ce dont ils jugent coupables un Alexandre, un Carnot ou un Humbert, ou s’ils agissent par un sentiment de vengeance, leurs actes, pour si immoraux qu’ils soient, sont compréhensibles. Mais une question se pose : comment les anarchistes ne peuvent-ils imaginer rien de mieux pour améliorer le sort des peuples que l’assassinat d’hommes dont la disparition est aussi vaine que si l’on coupait la tête à ce monstre fabuleux sur lequel une nouvelle tête repoussait à la place de l’ancienne ?

Alors, à quoi bon les tuer ?

Il suffirait de se remémorer que la même oppression, les mêmes guerres ont eu lieu de tous temps, sous n’importe quel chef de gouvernement : Nicolas ou Alexandre, Frédéric ou Guillaume, Napoléon ou Louis, Palmerston ou Gladstone, Mac Kinley ou tout autre, et l’on comprendrait que ce n’est nullement tel ou tel chef qui est spécialement cause des fléaux dont soutirent les peuples. Ces fléaux sont la conséquence d’une organisation sociale unissant tellement tous les membres de la société que tous subissent le joug de quelques hommes, le plus souvent d’un seul, et qui sont à tel point pervertis par leur pouvoir monstrueux, mettant, sous leur direction la vie de millions d’individus, qui se trouvent comme dans un état morbide, et sont possédés de la manie des grandeurs, ce dont on ne s’aperçoit pas, uniquement en raison de leur haute situation.

Dès leur enfance et jusqu’à la tombe, ces hommes sont environnés d’un luxe effréné et vivent dans une atmosphère de mensonge et d’hypocrisie qui l’accompagne. Leur éducation, toute leur activité n’ont qu’un but : l’étude des circonstances dans lesquelles furent commis les assassinats dans le passé, des meilleurs procédés de meurtre à notre époque et de la préparation de ces meurtres. Ils ne cessent de porter sur eux les instruments de la destruction : sabres ou épées ; ils s’affublent de toutes sortes d’uniformes, font passer des revues et des parades, se font des visites et des présents sous forme de décorations ou de titres militaires ; et non seulement personne n’appelle de son véritable nom ce qu’ils font, ne leur dit qu’il est odieux et criminel de se préparer à l’assassinat, mais ils reçoivent encore des encouragements et des félicitations. À chacune de leurs sorties, à toute revue de troupes qu’ils passent, une foule enthousiaste les suit, et ils croient que c’est le peuple tout entier qui approuve leur conduite.

Les seuls journaux qu’ils lisent et qui leur semblent l’expression des sentiments de toute la nation ou de ses meilleurs représentants, exaltent de la façon la plus servile leurs paroles et leurs actes, si stupides et si mauvais qu’ils soient.

Leur entourage, tant hommes que femmes, prêtres et laïques, tous ceux qui font bon marché de la dignité humaine, cherchent à l’envi à les encourager par la flatterie la plus raffinée, à les tromper sans leur laisser la possibilité de s’apercevoir du mensonge qui entoure leur existence. Ils peuvent vivre cent ans et ne jamais voir un seul homme réellement libre, n’entendre jamais la vérité. Parfois on frémit d’horreur en écoutant leurs paroles et en voyant leurs actes ; mais, si l’on réfléchit un instant à leur situation, on comprend qu’à leur place, tout autre agirait de même. Un homme sensé, qui se trouverait dans cette position, ne saurait prendre raisonnablement qu’un seul parti : s’en aller. S’il demeurait, il ferait comme eux.

On se demande, en effet, ce qui doit se passer dans la tête d’un Guillaume, — homme borné, d’instruction médiocre, vaniteux et n’ayant d’idéal que celui d’un hobereau allemand, — lorsque chacune de ses bêtises ou de ses vilenies est saluée par un hoch enthousiaste et commentée par la presse universelle, comme un événement de haute importance ? S’il dit que, sur un signe de lui, ses soldats doivent tuer jusqu’à leurs pères, on crie : « Hurrah ! » S’il dit que l’Évangile doit être répandu à coups de poing ganté de fer : « Hurrah ! Hurrah ! » encore s’il ordonne aux troupes qu’il envoie en Chine de ne pas faire quartier. Et, au lieu de l’enfermer dans une maison de correction, on vogue vers la Chine pour exécuter ses ordres.

Ou bien, c’est Nicolas II, de nature, pourtant modeste, qui commence son règne en déclarant à des anciens, hommes vénérables, que leur désir de gérer leurs propres affaires comme ils l’entendent n’est qu’un rêve insensé. Et les journaux qu’il lit, les hommes qu’il voit, l’approuvent et exaltent ses vertus. Il propose un projet de désarmement universel, enfantin et illusoire, et, en même temps, il augmente le nombre de ses soldats ; pourtant, on ne tarit pas d’éloges sur sa sagesse et sur ses vertus. Il offense et martyrise, sans nulle raison et sans la moindre nécessité, tout un peuple, les Finlandais, et il n’en est pas moins loué. Il organise enfin un carnage insensé en Chine et cela en opposition avec son propre projet de paix universelle ; pourtant, on vante de toute part et ses triomphes sanguinaires et sa fidélité à la politique pacifique de son père.

Aussi, doit-on se demander ce qui se passe dans la tête et dans le cœur de ces hommes ?

On peut dire que l’oppression des peuples et l’iniquité des guerres ne sont le fait ni des Alexandre, ni des Guillaume, ni des Himbert, ni des Nicolas, qui organisent ces meurtres, mais bien de ceux qui les ont placés et les maintiennent dans la position de dispensateurs de la vie humaine.

Aussi, ne sert-il de rien de tuer des Alexandre, des Nicolas, des Guillaume et des Humbert. Il faut simplement cesser de soutenir l’organisation sociale qui les engendre. Or, le régime actuel n’est maintenu que grâce à l’égoïsme et à l’abrutissement des hommes qui vendent leur liberté et leur honneur, en échange de mesquins avantages matériels.

Telle est la conduite des hommes qui sont placés sur les degrés inférieurs de la hiérarchie sociale, en partie parce qu’ils sont abrutis par une éducation faussée, en partie en raison de leur intérêt personnel, mais au bénéfice de ceux qui sont placés à un degré supérieur. De même agissent ceux qui se trouvent à un degré plus élevé de la société, pour les mêmes causes, en vue des mêmes avantages, et au bénéfice de ceux qui sont placés encore plus haut. Aussi atteint-on les plus hauts degrés de l’échelle sociale, jusqu’aux personnes, — ou à la personne, — qui se trouvent au sommet du cône et qui n’ont, — ou qui n’a, — plus rien à acquérir ; pour ceux-ci, l’unique motif d’agir est l’ambition et la vanité, et ils sont à ce point abrutis et corrompus par leur pouvoir discrétionnaire sur leurs semblables, par la courtisanerie et l’hypocrisie de leur entourage, que, tout en faisant le mal, ils sont absolument convaincus de leur rôle de bienfaiteurs de l’humanité.

Les nations, qui sacrifient leur dignité au profit de leurs intérêts matériels, donnent par cela même naissance à des hommes qui ne peuvent se conduire autrement qu’ils le font. Pourtant ces nations s’irritent contre les actes stupides ou méchants des maîtres qu’ils s’imposent. Or, les châtier, c’est fouetter des enfants qu’on a soi-même pervertis.

La solution est donc bien simple. Pour faire disparaître le joug qui pèse sur les peuples et les guerres inutiles, pour faire taire l’indignation contre ceux qui semblent en être les fauteurs, et pour qu’on cesse de les tuer, il suffirait de peu : comprendre les choses telles qu’elles sont, les appeler par leur nom : dire qu’une troupe en armes est un instrument d’assassinat, que l’organisation de l’armée, œuvre à laquelle président avec tant d’assurance les chefs d’États, est la préparation au meurtre.

Que tout empereur, roi, ou président de république se rende compte que sa fonction de chef de l’armée n’est nullement honorable, ni importante, comme le lui font croire ses courtisans, mais, au contraire, nuisible et honteuse ; que tout honnête homme comprenne que le paiement de l’impôt affecté à l’entretien et à l’armement des soldats et, plus encore, que servir personnellement dans l’armée ne constituent pas un acte indifférent, mais bien immoral et honteux, et, aussitôt, l’arbitraire des empereurs, rois et présidents ; qui nous indigne tant et qui provoque leur assassinat, disparaîtra de lui-même.

Il ne sert donc de rien de tuer les Alexandre, les Carnot, les Himbert et autres ; ce qu’il faut, c’est les convaincre qu’ils sont eux-mêmes assassins, mais surtout ne pas leur permettre de tuer, ou refuser de tuer sur leur ordre.

Si les hommes n’agissent pas encore ainsi, c’est simplement parce que les gouvernements, mus par l’instinct de la conservation, les maintiennent dans un état d’hypnose. C’est pourquoi il faut chercher à empêcher les meurtres auxquels se livrent les chefs d’États et à mettre un terme aux tueries entre les peuples, non par d’autres assassinats, — car, au contraire, ils ne font qu’accroître l’hypnose, — mais en provoquant le réveil qui détruira cette hypnose.

C’est ce que j’ai tenté de faire dans ce court article.

Résistance à la tyrannie de l’État: Désobéir aux lois (Henry David Thoreau)

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Désobéir aux lois

 

Henri David Thoreau

 

La Revue Blanche, 1886

Henry David Thoreau est né à Concord (Massachusetts) le 12 juillet 1817. Son père, d’origine française, était fabricant de crayons ; sa mère, Cynthia Dunbar, était fille d’un pasteur du New Hampshire. De 1833 â 1837, il étudia à l’Université Harvard. À l’exception de brèves absences, il vécut à Concord, où il subvenait à ses besoins par les occupations les plus diverses, et où il mourut le 6 mai 1862. Sa vie a été écrite par M. Henry S. Salt.].

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Henry David Thoreau est l’auteur, entre autres, de “La désobéissance civile”, publié en 1849, qui fut et demeure un des grands textes de la contestation sociale aux Etats-Unis. Il posa tout au long de sa vie, les questions fondamentales sur la société et l’État qui l’opprime comme: la liberté doit-elle être subordonnée au libre-échange ? Sommes-nous en droit de nous contenter d’un sort confortable quand on sait que celui-ci repose sur l’exploitation et l’oppression d’autrui ? Peut-on vivre dans la lâcheté et l’erreur ? La loi de la majorité est-elle forcément démocratique ? Doit-on obéir à la loi quand celle-ci ordonne ou prescrit l’inacceptable ? La loi naturelle est-elle compatible avec l’État et le droit positif ?

~ Résistance 71 ~

« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs »
(Article 35 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen, et préambule de la Constitution du 24 juin 1793).

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J’accepte de bon cœur la formule : « Ce gouvernement est le meilleur, qui gouverne le moins » ; et j’aimerais la voir réaliser plus vite et plus systématiquement, — ce qui aboutit à ceci, à quoi je souscris également : « Ce gouvernement est le meilleur, qui ne gouverne pas du tout » ; et quand l’éducation des hommes sera faite, ce sera là le genre de gouvernement qu’ils auront. Un gouvernement peut tout au plus prétendre à être opportun ; mais la plupart sont ordinairement inopportuns, et tous le sont quelquefois.

Dans un État populaire, quand la majorité détient le pouvoir, ce n’est pas qu’elle soit plus probablement dans le vrai que la minorité, ni que son pouvoir semble à celle-ci équitable, c’est qu’elle est matériellement la plus forte. Mais un gouvernement dans lequel la majorité règle tout ne peut être basé sur la justice. Le citoyen doit-il, fût-ce un moment et si peu que ce soit, sacrifier sa conscience au législateur ? Je pense que nous devons être d’abord des hommes, et seulement ensuite des citoyens. Il est inadmissible de confondre le respect de la loi avec le respect du juste. La seule obligation que j’aie à assumer est de faire ce que je crois bien. On a assez dit qu’une communauté n’a point de conscience, mais une communauté d’hommes consciencieux est une communauté avec une conscience. Jamais la loi ne rendit le moins du monde les hommes plus justes ; et souvent les bien intentionnés deviennent, de par leur respect pour elle, les agents de l’injustice. Comme illustration au respect abusif de la loi, voici une colonne de soldats, colonel, capitaine, caporaux, singes à poudre. Tous marchent dans un ordre admirable par monts et par vaux, contre leur volonté, en dépit du bon sens et malgré leur conscience, vers les guerres. Ils savent que c’est là une besogne damnable et tous s’inclinent. Que sont ils ? des hommes ? ou des petits forts, des arsenaux ambulants au service de quelque gaillard sans scrupule qui détient le pouvoir ? Visitez le Navy-Yard, et considérez un marin ; un homme tel que le gouvernement américain peut en faire, ou cette chose qu’il peut faire d’un homme avec sa magie noire : c’est une ombre, une réminiscence d’humanité, un être consumé vivant et debout, et enterré sous les armes, avec accompagnements funéraires.

La masse des hommes servent l’État non comme des hommes, mais comme des machines, avec leurs corps. Ils sont l’armée permanente, et la milice, et les geôliers, et les constables, la force publique. Il n’y a plus ici exercice libre du jugement ou du sens moral. Peut-être pourrait-on en fabriquer qui fonctionneraient aussi bien. Ces hommes-là s’élèvent à la dignité d’un épouvantail en torchis ou d’un tas de boue. Cependant de tels hommes sont généralement considérés comme de bons citoyens. D’autres, — comme les législateurs, les politiciens, les hommes de loi, les ministres, les fonctionnaires, — mettent, eux, leur intelligence au service de l’État, et comme il est rare qu’ils soient capables de faire quelque distinction morale, ils sont bien aussi propres à servir le diable qu’à servir Dieu. Un très petit nombre, tels les héros, les patriotes, les martyrs, les réformateurs, dans le grand sens du mot, et les hommes, servent aussi l’État, mais avec leurs consciences. Nécessairement ils résistent : et l’État les traite en ennemis. Un sage voudra être utilisé comme homme ; il ne consentira pas à être de « l’argile » avec quoi « boucher un trou pour arrêter le vent ». Il laisse cet office à ses cendres.

Je suis d’une naissance trop haute pour appartenir à quelqu’un,

Pour être soumis à un contrôle

Ou pour être l’utile serviteur et l’instrument

De n’importe quel maître au monde.

Tous les hommes admettent le droit à la révolution, c’est-à-dire le droit de refuser obéissance et de résister au gouvernement quand sa tyrannie ou son incapacité passent les limites. Presque tous disent que tel n’est pas le cas aujourd’hui, — mais ils pensent que tel était le cas lors de la révolution de 1775. On me dit que le gouvernement ne valait rien à cette époque, parce qu’il imposait certaines denrées étrangères amenées dans les ports. Il est plus que probable que cela m’eût laissé indifférent, car je puis me passer de ces denrées. Mais quand, dans un pays qui a la prétention d’être le refuge de la liberté, le sixième de la population est composé d’esclaves, quand toute une contrée est injustement envahie [1], conquise par une armée étrangère, et soumise à la loi martiale, je crois qu’il n’est pas trop tôt pour que les honnêtes gens se rebellent et fassent une révolution.

Nous disons que la masse des hommes n’est pas préparée. Mais le progrès est lent, parce que ceux qui forment le petit nombre ne sont ni plus sages ni meilleurs que le grand nombre. Ce qui importe n’est pas que beaucoup soient bons, mais qu’il y ait, là ou là, quelque vertu effective, parce que c’est ce qui fera lever toute la masse. Il y a des milliers d’hommes opposés, en principe, à l’esclavage et à la guerre et qui cependant ne font rien pour y mettre fin, qui, suffisamment fiers d’être les enfants de Washington et de Franklin, restent assis sur leur derrière, les mains dans les poches, disent qu’ils ne savent que faire et ne font rien, qui même placent la question de liberté après la question de commerce, et tranquillement lisent les prix courants tout au long, en même temps que les derniers avis de Mexico, après dîner, et peut-être s’endorment dessus. Quel est aujourd’hui le prix courant d’un honnête homme, d’un patriote ? Ils hésitent, ils regrettent, quelquefois même ils pétitionnent ! Mais en réalité ils ne font rien qui produise un résultat. Ils attendront, tout disposés du reste à les applaudir, que d’autres remédient au mal, afin de n’avoir pas à déplorer plus longtemps son existence. Tout au plus accordent-ils un vote bon marché, un petit encouragement et un « Dieu te bénisse » au bon droit quand il passe à portée. Il y a 999 patrons de la vertu pour un homme vertueux. Mais il est plus facile de traiter avec le possesseur réel d’une chose qu’avec son gardien temporaire.

Tout vote est une sorte de jeu, comme les échecs ou le tric-trac, avec une légère teinte morale ; on joue le bien et le mal, et il y a un betting. Le caractère des votants n’est pas en cause. Je jette mon vote, admettons-le, comme je crois juste ; mais il n’y a pas là pour moi de question vitale. Volontiers je m’incline devant la majorité. Voter pour ce qui est bien et ne rien faire pour le bien, c’est simplement exprimer, et d’une façon si timide, votre désir de justice. Un sage ne laissera pas le droit à la merci de la chance, pas plus qu’il ne souhaitera le voir triompher de par la majorité. Il n’y a que petite vertu dans l’œuvre des masses. Quand la majorité votera l’abolition de l’esclavage, c’est qu’elle sera indifférente à l’esclavage, ou que, en fait, l’esclavage sera déjà aboli. Ils seront alors les seuls esclaves.

Oh ! un homme qui soit un homme et, comme le dit mon voisin, ait dans le dos un os au travers duquel on ne puisse passer la main ! Vos statistiques sont inexactes : la population a été évaluée trop haut. Combien d’hommes y a-t-il dans ce pays par mille milles carrés ? à peine un. L’Amérique n’offre-t-elle donc pas quelque prime qui engagerait des hommes à s’établir sur son territoire ? L’Américain est dégénéré en un drôle de corps reconnaissable à sa manie de vivre en troupe.

Ce n’est pas un devoir, une chose toute naturelle, que de se dévouer à la destruction de telles et telles injustices, fussent-elles des plus scandaleuses : un homme peut fort bien être absorbé par d’autres soins. Mais au moins est-il de son devoir de s’en laver les mains et de ne pas donner en pratique son appui à l’injustice. Voyez quelle contradiction énorme entre les idées et les actes. J’ai entendu de mes concitoyens dire : Je voudrais voir qu’ils m’ordonnassent d’aider à écraser l’insurrection des esclaves, ou de marcher sur Mexico ; vous verriez si j’irais ! Et cependant chacun d’eux a fourni un remplaçant… Ceux qui, tout en désapprouvant le caractère et les actes d’un gouvernement, lui accordent leur allégeance, sont indubitablement ses soutiens les plus sûrs et les obstacles les plus sérieux aux réformes. Certains pétitionnent à l’Etat pour dissoudre l’Union. Pourquoi ne rompent-ils pas eux-mêmes leur union avec l’État ? Pourquoi ne refusent-ils pas de payer leur quote-part au trésor ? Ne sont-ils point par rapport à l’État dans une situation semblable à celle où l’État se trouve par rapport à l’Union ? Et les raisons qui ont empêché l’État de résister à l’Union sont tout simplement celles qui les empêchent, eux, de résister à l’État.

Comment un homme peut-il se contenter de concevoir une opinion, simplement, et de s’y complaire ? Y a-t-il une jouissance à savoir qu’on est lésé ? Si vous êtes volé d’un seul dollar par votre voisin, il ne vous suffit pas de savoir que vous êtes volé, ni de dire que vous êtes volé, ni de l’obliger à avouer le vol : immédiatement vous faites le nécessaire pour lui faire rendre gorge, puis vous prenez des mesures pour l’empêcher de recommencer. Il y a des lois injustes. Leur obéirons-nous bénévolement, ou travaillerons-nous à les réformer ? Obéirons-nous à ces lois jusqu’à ce qu’elles soient modifiées, ou les enfreindrons-nous tout de suite ? Généralement les gens pensent qu’ils doivent attendre d’avoir persuadé à la majorité de modifier les lois. Ils pensent que, s’ils résistaient, le remède serait pire que le mal. Mais si le remède est pire que le mal, la faute en est au gouvernement lui-même. C’est lui qui le fait pire. Pourquoi n’est-il pas plus apte à présenter les réformes et à y pourvoir ? Pourquoi n’écoute-t-il pas sa sage minorité ? Pourquoi crie-t-il et résiste-t-il avant d’être blessé ? Pourquoi n’encourage-t-il pas les citoyens à signaler ses fautes, pourquoi ne fait-il pas mieux qu’ils ne feraient eux-mêmes ?

Une fois l’an, pas plus, je rencontre face à face le gouvernement américain ou son représentant, le gouvernement de l’Etat, en la personne du percepteur d’impôts. C’est le seul mode selon lequel un homme dans ma situation soit forcément en rapports avec lui. Par la voix de ce fonctionnaire, il dit alors distinctement : Reconnais-moi. Et la façon la plus simple, la plus effective et, dans l’état présent des affaires, la meilleure de lui exprimer votre peu de satisfaction et votre mince amour est de refuser de le reconnaître à ce moment là. Mon voisin le percepteur d’impôts est justement l’homme avec lequel j’ai à traiter, — car c’est après tout avec des hommes que je me querelle, non avec des parchemins, — et il a, lui, volontairement choisi d’être un agent du gouvernement. Comment saura-t-il jamais ce qu’il est et ce qu’il fait comme fonctionnaire du gouvernement, ou comme homme, avant qu’il soit obligé de se demander comment il me traitera, moi, son voisin pour lequel il a de la considération : comme un voisin et un homme sociable, ou comme un maniaque et un perturbateur de la paix ?

Sous un gouvernement qui emprisonne injustement, la vraie place d’un homme juste est la prison. C’est la vraie place aujourd’hui, la seule que l’État des Massachusetts ait préparée pour ses esprits les plus libres, afin qu’ils soient écartés, mis hors l’État par l’État lui-même, comme ils se sont mis eux-mêmes hors l’État par leurs principes. C’est là que les trouveraient l’esclave fugitif, le mexicain prisonnier sur parole, l’indien qui vient plaider pour sa race, oui, là, sur ce terrain écarté, mais plus libre et mieux fréquenté, où l’État envoie ceux qui ne sont pas avec lui, mais contre lui, en cette seule maison, où, dans un État d’esclaves, un homme libre puisse résider avec honneur. Si certains pensent que leur influence se perdra là, que leur voix n’atteindra plus l’oreille de l’État, qu’ils ne seront pas là tels que des belligérants derrière les murs de leur ville, c’est qu’ils ne savent pas combien la vérité est plus forte que l’erreur, ni combien plus éloquemment et plus efficacement peut combattre l’injustice celui qui a payé un peu de sa propre personne. Que votre volonté ne se manifeste pas uniquement par le dépôt d’un morceau de papier dans une urne. Une minorité n’est impuissante qu’aussi longtemps qu’elle se conforme à la majorité ; alors elle n’est même pas une minorité. Mais elle est irrésistible quand elle pèse de tout son poids. Si l’État se trouve dans cette alternative : garder en prison tous les hommes justes, ou renoncer à la guerre et à l’esclavage, il n’hésitera pas dans son choix. Si un millier d’hommes refusaient de payer l’impôt cette année, ce ne serait pas là une mesure violente ni sanguinaire, comme c’est une de les payer et de mettre ainsi l’État à même de commettre une violence et de verser le sang innocent. En fait cela constituerait une révolution pacifique, si ces termes sont conciliables…

Si le percepteur de taxes ou quelque autre fonctionnaire, sur mon refus de payer l’impôt me demande — comme l’un d’eux me l’a demandé : Que dois-je faire ? voici ma réponse : Si réellement vous désirez faire quelque chose, résignez vos fonctions ! — Quand le sujet a refusé obéissance et que le fonctionnaire a résigné ses fonctions, la révolution est accomplie. Supposez même que le sang coule, n’y a-t-il pas une sorte de sang versé quand la conscience est blessée ? Par cette blessure la virilité réelle et l’immortalité de l’homme s’écoulent, et elle saigne jusqu’à une mort éternelle. Ce sang-là, je le vois couler maintenant.

J’ai parlé d’emprisonnement plutôt que de la saisie des biens, parce que ceux qui sont les soutiens du droit le plus pur et par conséquent sont les plus dangereux pour un État corrompu n’ont généralement pas passé beaucoup de temps à accumuler des richesses. À de tels, l’Etat rend comparativement peu de services, et une faible taxe leur paraît souvent exorbitante, surtout si c’est par un travail supplémentaire qu’ils sont obligés d’acquérir de quoi la payer. Si un homme vivait entièrement sans argent, l’État lui-même hésiterait à lui en réclamer. Mais le riche, sans faire aucune allusion personnelle, est toujours vendu à l’institution qui le fait riche. Et nous pouvons dire d’une manière absolue : plus d’argent moins de vertu. L’accroissement des moyens de vivre est proportionnel à la diminution de l’opportunité de vivre.

Quand je parle aux plus indépendants de mes voisins, je m’aperçois, quoi qu’ils disent d’ailleurs, qu’ils ne savent pas se passer du gouvernement, qu’ils craignent pour leurs biens et leurs familles les conséquences d’une désobéissance. Pour ma part, je n’aimerais pas sentir que je ne puisse me passer de la protection de l’État. Si je dénie l’autorité de l’État en refusant de payer l’impôt, il s’emparera de mes biens, nous ruinera et nous accablera, mes enfants et moi. Cela est dur et fait qu’il est impossible, en apparence, de vivre à la fois honnêtement et confortablement. Si l’on était certain de perdre ses biens, ce ne serait pas la peine de les accumuler : il faut donc payer, — ou se blottir quelque part et ne faire lever qu’une faible récolte, et la manger rapidement. Il faut vivre en soi-même, ne dépendre que de soi, être prêt à tout événement et n’être pas surchargé d’affaires. Un homme peut s’enrichir, même en Turquie, s’il veut être un bon sujet du gouvernement turc. Confucius dit : « Si un État est gouverné selon les principes de la raison, la pauvreté et la misère sont sujets de honte ; si un État ne se conforme pas à ces principes, les richesses et les honneurs sont des sujets de honte. » Il m’en coûte moins, de toute façon, d’encourir les pénalités qui frappent la désobéissance qu’il ne m’en coûterait d’obéir. Il me semblerait que je vaux moins.

Il y a quelques années, l’État m’ordonna de payer une certaine somme pour soutenir un pasteur, au prêche duquel mon père assistait, moi, non. Payez, disait-il, ou vous serez mis en prison. Je refusai de payer. Malheureusement quelqu’un paya. Je ne comprenais pas que le maître d’école dût payer un impôt pour entretenir le prêtre, et non le prêtre, le maître d’école ; je n’étais pas instituteur de l’État, et vivais de souscriptions volontaires. À la requête qui m’en fut faite, je déclarai ce qui suit : « Que tous sachent, par ces présentes, que moi, Henry Thoreau, je ne désire pas être considéré comme membre d’une société constituée quelconque », et je remis cette déclaration au commis de la ville. L’État ayant appris ainsi que je ne désirais pas être membre de l’Église en question ne m’a pas inquiété à ce sujet depuis lors. Si j’avais su comment les appeler, j’aurais retiré alors mon adhésion, en détail, à toutes les sociétés auxquelles je n’ai jamais accordé ma signature, mais j’ignorais où en trouver la liste complète.

Pendant six ans, je n’ai pas payé l’impôt de capitation. Je fus mis en prison pour ce fait, et y restai une nuit [2]. Comme je considérais les murs de pierre, la porte de bois et de fer, et la grille de fer par où filtrait la lumière, je ne pus m’empêcher d’être frappé de la bêtise d’une société qui me traitait comme si j’étais fait uniquement de chair, de sang et d’os. Je m’étonnais qu’on eût conclu à la longue que ce fût là le meilleur moyen à employer envers moi, et qu’on n’eût jamais songé à demander mes services de quelque façon que ce fût. Je vis que s’il y avait une muraille de pierre entre mes concitoyens et moi, eux en avaient une autre bien plus rude encore à franchir ou à percer pour être aussi libre que j’étais. Je ne me sentis pas un moment enfermé ; et ces murs me semblaient un grand gaspillage de pierre et de mortier. Je me sentais le seul de tous mes concitoyens qui eût acquitté la taxe. Eux, franchement, ne savaient comment me traiter. D’eux, tout, menace ou approbation, était une bévue, car ils croyaient que mon principal désir était de me trouver de l’autre côté de cette muraille de pierre. Je souriais de voir combien industrieusement ils fermaient la porte sur mes méditations, qui les suivaient quand même au dehors, sans obstacles — et ces méditations seules étaient dangereuses. L’État m’apparut un pauvre idiot, je perdis tout ce qui me restait de respect pour lui, et je le plaignis.

Ainsi, jamais l’État n’attaque de front le sens intellectuel et moral d’un homme ; il s’attaque uniquement à son corps. Il n’est pas armé d’une sagesse ni d’une honnêteté supérieure, mais d’une force physique supérieure. Je ne suis pas né pour être contraint. Je veux respirer à ma mode. Voyons qui est le plus fort. Quelle est la force de la multitude ? Seuls peuvent me faire plier ceux qui obéissent à une loi plus haute que moi. Ceux-là m’obligent à devenir comme eux. Je n’admets pas qu’il y ait des hommes forcés de vivre de telle ou telle façon par des masses d’hommes. Quelle vie serait-ce là à vivre ? Quand je me trouve en présence d’un gouvernement qui me dit : « l’argent ou la vie. » pourquoi me hâterais-je de donner mon argent ? — je puis être dans une grande gêne, et ne savoir que faire. Que le gouvernement s’aide lui-même, comme je fais. Ce n’est pas la peine de pleurnicher pour cela. Je ne suis pas responsable de la réussite du travail de la machine sociale : je ne suis pas le fils de l’ingénieur.

Je n’ai pas refusé de payer la taxe des routes, parce que je suis aussi désireux d’être un bon voisin que je le suis d’être un mauvais citoyen, et, quant au fonctionnement des écoles, j’y contribue maintenant en éduquant mes compatriotes. Ce n’est pas pour tel ou tel article de l’impôt de capitation que je refuse de payer cet impôt. Je refuse obéissance à l’État pour m’éloigner de lui d’une façon effective. Je ne me soucie pas de suivre à la trace la course de mon dollar, le pourrais-je, jusqu’à ce qu’il achète un homme ou un mousquet ; le dollar est innocent ; mais je suis intéressé à suivre les effets de mon allégeance. En fait, je déclare paisiblement la guerre à l’État, à ma façon, quoique d’ailleurs je veuille l’utiliser quand il peut m’être utile à quelque chose. Dans de tels cas, que l’on se garde d’être esclave de son entêtement ou d’un souci exagéré des opinions des hommes. Il faut que chacun agisse selon soi-même et selon l’heure.

Je me dis quelquefois : Quand des millions d’hommes, sans colère, sans mauvais vouloir, sans nul sentiment personnel d’aucune sorte, réclament de vous quelques shillings, sans la possibilité, telle est leur servitude, de renoncer à leur demande ou de la modifier et sans la possibilité, de votre côté, d’un appel à d’autres millions d’individus, pourquoi vous exposer à cette écrasante force brute ? Vous ne vous insurgez pas contre le froid et la faim, contre le vent et les vagues ; vous vous soumettez docilement à mille nécessités analogues. Vous ne mettez pas votre tête dans le feu. Soit. Mais la force contre quoi je lutte n’est pas strictement une force brute ; elle est partiellement une force humaine ; elle n’est pas formée de matière inanimée, mais d’hommes, et je vois que je puis faire appel, d’abord et instantanément, d’eux à leur maître, et, secondement, d’eux à eux-mêmes. Si je mets délibérément ma tête dans le feu, il n’y a pas d’appel possible au feu ou au maître du feu, et j’ai fait une sottise. Et je n’ignore pas que je ne puis changer, comme Orphée, la nature des rochers, des arbres et des bêtes.

Je ne désire pas me quereller avec homme ou nation qui soit. Je ne désire pas fendre des cheveux, faire de subtiles distinctions ou supplanter mes voisins ; bien plutôt, je cherche même, je puis dire, des défaites. Je suis trop disposé, presque, à me conformer aux lois du pays. En vérité, je suis sujet à caution, et, chaque année, quand le percepteur d’impôts rôde, je me sens enclin à revoir les actes et la situation du gouvernement général et du gouvernement des Massachusetts et l’état d’esprit du peuple, pour y découvrir prétexte à adhésion.

Oui, la Constitution, avec toutes ses erreurs, est vraiment belle, la loi et les tribunaux sont bien respectables, cet État et ce gouvernement américain sont, à maints égards, d’admirables, rares et bienfaisantes choses, — comme force publicistes les ont décrits, d’un peu bas ; mais, vus d’un peu plus haut, ils sont bien tels que je les ai décrits ; et d’un point de vue plus élevé encore, qui dira qu’ils méritent seulement qu’on les regarde et qu’on y pense ?

Au surplus, le gouvernement m’importe assez peu, et je penserai à lui le moins possible. Ils sont rares les moments ou je vis sous un gouvernement. Si un homme pense librement, aime librement et voit clair, ce qui n’est pas ne lui paraîtra pas longtemps être, et de bas législateurs ou réformateurs s’agiteront sans qu’il soit à leur merci.

L’autorité du gouvernement, même d’un gouvernement auquel je consentirais à me soumettre — car j’obéirais de bon cœur à ceux qui peuvent faire mieux que moi et, en maintes choses, même à ceux qui ne sauraient faire aussi bien — est impure : pour être strictement juste, elle doit avoir la sanction et le consentement des gouvernés. Il ne peut avoir de droit légitime sur ma personne et ma propriété que celui que je lui concède. Le passage d’une monarchie absolue à une monarchie constitutionnelle, et de celle-ci à une démocratie est intéressant parce qu’il constitue un progrès vers le respect de l’individu. Le philosophe chinois était assez sage pour considérer l’individu comme la base de l’empire. Une démocratie comme celle que nous connaissons est-elle le dernier progrès réalisable ? N’est-il pas possible de faire un pas de plus vers la reconnaissance et le jeu des droits de l’individu ? Il n’y aura jamais d’État réellement libre et harmonieux que l’État ne reconnaisse l’individu pour un pouvoir supérieur et autonome, duquel son propre pouvoir est issu et qui doit être traité en conséquence. Je me plais enfin à imaginer un État qui serait juste pour tous et traiterait l’individu avec respect, comme un voisin ; qui même n’estimerait pas inadmissible que quelques hommes vivent absolument en dehors de lui, hors de la bienveillance de ses grands bras, tranquillement à l’écart. Un État qui porterait cette sorte de fruit, et consentirait à s’en aller peu à peu tandis que ce fruit mûrirait, préparerait l’avénement d’un État plus parfait et plus glorieux encore, que je n’ai vu nulle part, mais que j’imagine fort bien.

Changement radical: Une possibilité d’organisation de la société du futur (AIT, Bâle, 1869)

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Voici, présentée par l’AIT (1ère Internationale), réunie en congrès à Bâle en septembre 1869, une possibilité d’organisation de la société du futur sur une base économique. C’est une possibilité, à laquelle nous n’adhérons pas dans la mesure où, avec le recul possible du temps (le texte ci-dessous fut écrit en 1869 rappelons-le) et de la connaissance anthropologique, le marasme de la société humaine ne peut pas avoir de solution économique, mais seulement politique en relation avec la division politique (et non pas économique, cf P. Clastres) origienelle de la société.

D’autre part, il est ici fait état de changer le mode organisationnel de la société en attendant de pouvoir supprimer le salariat, cet esclavage des temps capitalistes modernes. Cette proposition est de la même veine que la proposition marxiste de saisie du pouvoir par le prolétariat organisé en son parti communiste, exerçant sa dictature (sur qui ?) jusqu’à la disparition inéluctable de l’Etat, remplacé par la société communiste achevée. Ici, organisons-nous différemment afin de préparer l’éradication du salariat. Les anarchistes affirment qu’il faut se défaire de l’État sans “attendre” son éventuelle “chute” des plus aléatoires, aux mains du prolétariat organisé. De même, pourquoi “attendre” pour se départir du salariat. Ceui-ci doit être éradiqué en même temps que l’État. Ceci découlera naturellement de la redilution du pouvoir politique dans le peuple, pouvoir qui réintégrera le corps social et ne pourra plus nuire aux mains de contrôleurs privilégiés organisés en entité séparée du corps social. En cela, la solution à nos problèmes est politique et non pas économique.

Nous présentons le texte ci-dessous afin de montrer qu’il peut aussi exister des solutions fondées sur le mode de fonctionnement “économique” de notre société, même si celles-ci ne peuvent être qu’incomplètes et sujettes. à terme. à corruption. Elles valent d’y réfléchir.

~ Résistance 71 ~

A lire: “Appel au socialisme” pour une société des sociétés de Gustav Landauer, 1911

 

Vers la société du futur

 

Jean-Louis Pindy

 

AIT, congrès de Bâle, septembre 1869

 

url de l’article original:

https://robertgraham.wordpress.com/2017/09/09/the-origins-of-anarcho-syndicalism-the-1869-basle-congress/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Nous anticipons que les travailleurs s’organisent de deux façons: premièrement, en groupement local qui permettra aux travailleurs de la même zone de se lier entre eux de manière quotidienne ; puis en se reliant à des localités, régions variées etc.

Le premier mode: ce groupement doit conserver les relations politiques de la société existante qu’il remplace avec un certain avantage. Ceci a été jusqu’ici l’approche de l’International Working Men’s Association (NdT: AIT ou Association Internationale des Travailleurs plus communément connue sous le nom de la 1ère Internationale, qui vit une lutte d’influence entre marxiste et anarchiste, Marx finissant par réussir à en faire expulser les anarchistes…) De manière implicite et là où sont concernées les sociétés mutualistes, se situe la fédération des sociétés locales, s’aidant l’une l’autre au moyen de réunions de discussions des affaires sociales, de prêts et , de concert, prenant des mesures d’intérêt mutuel.

Mais, alors que l’industrie se développe, un autre type d’organisation en parallèle de l’ancienne est nécessaire. Dans chaque pays, les travailleurs sentent bien que leurs intérêts sont inter-connectés et communs et qu’ils se retrouvent incapacités un par un. Le futur demande une organisation qui va au-delà des limites des villes et qui ignore les frontières, établissant une relocalisation rapide du travail à l’échelle mondiale ; pour satisfaire ce double besoin, les sociétés de commerce doivent être organisées internationalement: chaque corps de commerce devrait maintenir un échange de correspondance et d’information au sein du pays et avec les autres pays (…)

Ce type d’association devient alors un facteur de décentralisation, car il n’est plus question de fonder un centre industriel dans chaque pays, chacun d’entre eux se retrouvant concentré là où il est le plus développé, par exemple dans le cas de la France, tandis que la houille sera fédérée autour de St Etienne, les ouvriers de la soie seront fédérés autour de Lyon et les industries de luxe autour de Paris. Une fois ces deux organisations mises en place, le travail s’organise dans le présent et pour le futur afin d’éliminer l’esclavage du salariat. (…)

L’association des différentes corporations sur la base de la ville ou du pays mène à la Commune du futur, tout comme l’autre mode d’organisation mène à la représentation future du travail.

Le gouvernement (L’État) est remplacé par des conseils des corps de commerce et par un comité de leurs délégués respectifs, supervisant les relations du travail qui prendront la place de la politique (..) Nous proposons les solutions suivantes:

“Il est de l’avis commun que tous les travailleurs devraient activement s’engager dans la création de fonds de soutien aux grèves dans les différents corps de métier et de commerce.

Alors que ces sociétés prennent forme, elles invitent des sections, des groupes fédérés et des conseils généraux afin de maintenir les sociétés d’une même corporation informées, de façon à ce qu’elles puissent procéder à la formation de corps d’associations au niveau national.

De telles fédérations devront être chargées de collecter et rassembler toute information concernant leur industrie respective, supervisant les étapes à prendre de concert, régulant les grèves et travaillant activement pour leur succès, jusqu’à ce que le temps vienne pour que l’esclavage du salariat soit remplacé par la fédérations des producteurs libres.”