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Analyse du dernier livre de Pierre Bance « La fascinante démocratie du Rojava »… Du Confédéralisme Démocratique au proto-état une nécessité implacable ?

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Au sujet du livre de Pierre Bance “La fascinante démocratie du Rojava”

Du contrat social au principe égalité

Une recension de Freddy Gomez (acontretemps.org)

Février 2021

Source:
http://www.autrefutur.net/Sur-LA-FASCINANTE-DEMOCRATIE-DU-ROJAVA

C’est, à n’en pas douter la bataille de Kobané, en 2015, qui rendit populaire la lutte des Kurdes en Syrie. On se souvient que la lutte acharnée des Unités de protection du peuple (YPG) et des Unités de protection de la femme (YPJ) conduisit, après des combats acharnés, à la déroute des cinglés de l’Organisation de l’État islamique (OEI) – plus connu sous le nom de Daesh. L’enthousiasme fut tel, dans certains cercles de l’activisme militant du Premier Monde, que le Rojava devint une sorte de terre promise, de référence absolue. Ineffable fut alors l’attrait qu’exerça sur ces nouveaux adeptes de la cause kurde, souvent jeunes et se réclamant d’un anarchisme d’époque, les images guerrières de combattantes en treillis. Postérisée, leur représentation – souvent accolée à celles de souriantes miliciennes en armes du bref été espagnol de l’anarchie de 1936 – était censé rejouer, sur un tempo féministe révolutionnaire et en terre inconnue, le énième retour du peuple en armes sur la scène de l’histoire. Le problème avec l’exotisme révolutionnaire, c’est qu’il ne voit que ce qu’il veut voir : des images qui confortent l’idée romantique qu’il se fait, à un moment historique donné, de l’écart absolu. Et jamais ce qui couve sous l’apparence, notamment la complexité et les contradictions d’un combat qui exige, pour en saisir la portée, d’en connaître les tenants, la tradition, les mutations et les raisons profondes. Hélas, la forte couverture spectaculaire que connut la bataille de Kobané passait largement sous silence l’objet réel de cette résistance acharnée aux fous d’Allah : la mise en branle d’un processus politique de longue haleine fondé sur une idée – le confédéralisme démocratique – qui prétendait rien moins qu’incarner, en cet Orient compliqué, une nouvelle voie au socialisme ayant pour piliers la démocratie directe, l’émancipation des femmes, l’écologie et l’inclusion de toutes les composantes ethniques et religieuses de la société.

Située entre Tigre et Euphrate, sur le territoire du nord et de l’est de la Syrie, la petite République du Rojava fait aujourd’hui doublement symbole. Pour avoir, d’une part, largement contribué à vaincre l’État islamique en y mettant le prix : 11.000 de ses combattants, femmes et hommes, y ont perdu la vie et 24 000 y ont été blessés, ce qui représente la moitié de l’effectif de son armée de 70 000 combattants. Pour s’entêter, de l’autre, même menacée au quotidien par les forces armées turques d’Erdogan, à défier, dans un monde qui marche sur la tête, toutes les logiques de mort et de conquêtes qui ravagent le Moyen-Orient depuis un temps infini. En clair, sous son autre nom – la Fédération de la Syrie du Nord –, la République du Rojava [1] est devenue cet étrange lieu où se joue, dans l’histoire et contre l’histoire, un défi qui relève pour beaucoup d’un pari audacieux ou impossible.

Grande comme le Benelux, la Fédération démocratique de la Syrie du Nord, qui représente un tiers de la surface totale de la Syrie, inclut le Rojava proprement dit [2], peuplé en majorité de Kurdes, et les territoires à dominante arabe libérés [3] de l’emprise islamiste. La population du Rojava est d’environ 3,5 millions d’habitants, le reste des territoires libérés en concentrant 5 à 6 millions. Bordée au nord par la Turquie – qui l’a déjà envahie par trois fois en 2016, 2018 et 2019 [4] –, l’entité autonome doit également se défier, au nord encore et à l’ouest, des mercenaires turcos-islamistes qui n’ont de cesse de harceler les populations kurde, assyrienne ou arabe vivant en bordure de la frontière. À l’ouest et au sud, le régime de Bachar El-Assad rêve de reconquérir tous les territoires de la Fédération. À l’est, la région autonome du Kurdistan d’Irak se montre peu portée à la solidarité, même inter-ethnique, avec elle. C’est dire que rien ne lui est épargné et qu’il n’est pas vain de penser qu’elle pourrait être rapidement rayée de la carte d’autant qu’on sait que, faisant fi du cessez-le-feu de 2019, la Turquie et ses alliés islamistes, qui presque quotidiennement bombardent villes et villages dans le nord du Rojava, préparent activement une quatrième invasion du territoire. Dans le silence complice des forces dites de la Coalition et des Russes qui sont aussi peu enclins, d’un côté comme de l’autre, à faire en sorte que puisse prospérer cette expérience autonome de construction d’une République sociale.

Dans son précédent ouvrage datant de 2017 consacré au Kurdistan [5], Pierre Bance retenait de l’expérience alors en cours au Kurdistan une méthode, fondée sur « la convergence et l’autonomie démocratique », susceptible de devenir le pivot d’un projet d’émancipation unitaire capable, à une échelle plus vaste, de dépasser les anciens clivages idéologiques rendus caducs par l’avancée du désastre occidentalo-capitaliste. Son essai attestait, preuves à l’appui, que se jouait, dans cet ailleurs en guerre contre le fascisme islamiste, un de ces contretemps dont l’histoire est parfois – rarement – capable pour défaire le pessimisme dominant qu’induit son désastreux cours.

C’est dans la claire continuité de cette entrée en matière que se situe le dernier opus de Pierre Bance, une impressionnante somme de 600 pages doté d’un appareil critique de belle envergure. L’auteur, qui se méfie du romantisme révolutionnaire et des illusions qu’il véhicule, s’y revendique de la même approche pragmatique qu’il avait appliquée à la réalité de 2017 et fonde sa minutieuse analyse de la situation actuelle dans la République du Kurdistan sur l’observation précise, méticuleuse et critique de la réalité observable. Il admet préférer juger sur pièces les avancées et les reculs d’un processus démocratique en construction, sans chercher à lui appliquer une quelconque grille de lecture fondée sur des préjugés idéologiques. C’est à partir du réel et de sa seule liberté de jugement qu’il s’interroge sur la profondeur d’un processus en cours qui, dans les conditions les plus hostiles qui soient, ose parier sur un avenir communaliste démocratique. Et il est vrai que cet incroyable rendez-vous avec l’histoire de l’émancipation semble capable de défaire les obstacles. Comme si rien, pas même l’hypothèse réaliste de sa défaite, ne pouvait suspendre un espoir qui avait déjà résisté à la dispersion de populations traumatisées et précarisées par la guerre, aux trahisons internationales répétées, à la fureur de Daesh, à l’État turc et à la Syrie alliée de l’Iran et de la Russie. Les Kurdes ont, c’est vrai, la mémoire longue et la ténacité millénaire. Ils savent que plus la cause est juste, plus elle mérite persévérance.

Éloigné de toute mythologie, on comprend que ce qui « fascine » Pierre Bance, dans ce processus démocratique au long cours, c’est que, déjà, cette inédite démocratie qui lève au cœur d’un Proche-Orient pourri de dictatures, nourri de chaos, gangréné de régimes mafieux et d’États-nations aux visées hégémoniques et livré à des coutumes patriarcales et à des pratiques religieuses d’un autre âge, s’est mise en tête de protéger les droits humains et les libertés fondamentales. Ce qui n’est pas rien, convenons-en. Comme d’unir des populations kurde, arabe, assyrienne, chaldéenne, turkmène, arménienne, tchétchène, tcherkesse de diverses confessions – musulmane, chrétienne et yézidie – au sein d’une même fédération, à égalité de droits et de devoirs. Comme d’encourager et de protéger une mosaïque culturelle où toutes les langues ont droit de cité, du jardin d’enfants à l’université. Comme d’instituer la parité dans toutes les instances publiques et civiles. Comme de faire en sorte que, là où régnait la loi mâle du plus fort, prévalent désormais le principe égalité et une justice du consensus.

Pas rien, en effet ! Mais pas assez non plus pour qui se réclame, comme Pierre Bance, d’une perspective anticapitaliste, libertaire et autogestionnaire. Car il a pris le confédéralisme démocratique suffisamment au sérieux pour ne pas oublier que le processus démocratique en cours doit aussi fonder les bases d’un socialisme original capable de mettre en place une société le moins étatisée possible où les principales missions de service public, mais aussi certaines fonctions régaliennes, devront être transférées de l’État vers les institutions locales auto-administrées : communes, conseils, assemblées.

Si ce nouvel essai de Pierre Bance est précieux, c’est qu’il s’appuie sur une lecture juridique de fond des énoncés du Contrat social [6], qui fait aujourd’hui fonction, en prolongeant la charte du Rojava de 2014, de charte constituante de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord.

Ce Contrat social, Pierre Bance l’analyse par le menu, « dans sa triple dimension du droit, de la pratique institutionnelle, de la critique politique ». Il le fait en juriste de formation qu’il est, sans lyrisme, avec prudence, mais surtout en prenant soin d’y pointer, dans une démarche clairement solidaire, les avancées et les manques. Ce texte sert de charte à l’Administration autonome démocratique, entité qui, sans se vouloir gouvernement du peuple, aspire à fédérer les communes, les assemblées populaires et les conseils de canton et de région des zones placées sous son contrôle. Pariant sur un alliage inédit entre deux formes de démocratie – l’une représentative ; l’autre directe –, ce Contrat social, qui dénonce « le régime tyrannique de l’État-nation », garantit, entre autres, les droits relevant du principe d’égalité des sexes et des ethnies, du principe de la liberté d’aller et venir, de pratiquer sa religion, d’exprimer son opinion, de s’organiser, de se syndiquer, mais aussi les droits à la protection sociale, à la santé et au travail [7]. Par ailleurs, son article 18 interdit la peine de mort.

Sans préjuger des obstacles intérieurs et extérieurs, voire des entraves qui pourraient compliquer ce processus d’émancipation assumé comme « stratégie révolutionnaire d’attente » capable de concilier, voire de fédérer, des contraires pour avancer vers la voie communaliste de la démocratie directe, il faut rendre hommage à Pierre Bance de laisser ouvertes, tout au long de son essai, deux perspectives : celle, autoritaire, d’une conformation progressive du projet émancipateur à une logique étatiste qui serait sa négation même et celle, libertaire, d’un approfondissement de l’auto-organisation et de la démocratie directe. Il n’y a pas davantage d’angélisme dans son très méticuleux exposé de la situation que de surmoi anarchiste critique. Et c’est heureux. Nous sommes ici en territoire d’incertitude, mais aussi de désir, non de croire, mais d’espérer que pourrait s’inventer, en cette vieille terre mésopotamienne, berceau de civilisation, une autre voie pour l’humanité. Avec ce désir au cœur et cet espoir en tête, Pierre Bance cherche à comprendre comment ça marche, comment ce processus s’articule, qu’elle est la réalité administrative et politique de ce Rojava, sur quoi elle repose, en quoi le Contrat social qui la fonde et la régit fait écho – ou pas – au projet de confédéralisme démocratique qui l’inspire, comment le proto-État que le Contrat social met en place – et dont il serait, à vrai dire, difficile de se passer au vu des difficultés politiques, économiques, militaires, diplomatiques que doit affronter le Rojava – pourrait n’être que l’expression d’une phase transitoire vers son dépérissement.

Le point de vue qu’il adopte est clair, c’est celui d’un socialiste libertaire cultivé qui connaît l’histoire et ses lois. Il sait, par exemple, qu’aucune structure étatique reconstituée ne se dissout d’elle-même, qu’il faut l’aider à désencombrer le paysage pour que s’épanouisse la République des égaux. Il sait encore que c’est là une intuition devenue postulat de l’anarchisme historique. Il sait enfin que la chose est d’autant moins simple que l’État, qui a sa propre logique, s’autonomise en tant que tel et que, de toutes ses forces, il résiste au dépérissement. Mais voilà, Pierre Bance n’est pas un anarchiste de la dernière averse, ce qui lui permet de savoir aussi qu’aucun postulat ne se suffit à lui-même, qu’il faut en permanence le confronter à l’analyse objective, serrée, désidéologisée tant que faire se peut, de l’indépassable réalité d’une situation donnée et des circonstances qu’elle ne manque jamais de créer. Confronté aux circonstances de la guerre civile, l’anarcho-syndicalisme espagnol des années 1930, massif, impétueux et conquérant, dut cesser de cultiver l’esprit de fugue, abandonner partie de ses postulats les plus ancrés et repenser in vivo quelques-unes de ses contradictions. Jusqu’à occuper quatre ministères au gouvernement central de la République. La comparaison vaut ce qu’elle vaut, mais elle a le mérite de poser un principe : on peut se situer hors limites du possible, mais il est impossible, sauf à la déserter, d’ignorer une réalité concrète, une circonstance en somme. C’est un peu ce que, de livre en livre sur le Rojava, fait Pierre Bance : il cherche à comprendre les circonstances qui font que les luttes d’émancipation, répondant à leur seule dynamique, sont toujours obligées de composer avec le réel. Sans perdre d’esprit le rêve émancipateur.

Ce qui ressort de cette forte lecture, c’est une belle espérance et un vrai questionnement.

Freddy GOMEZ

Articles de Pierre Bance  :

[1] Ce changement d’appellation de « Rojava » (qui veut dire « l’Ouest » en kurde) en « Fédération de la Syrie du Nord » répond à une claire volonté d’inclusion des populations non kurdes dans le processus constituant en cours.

[2] Le Rojava proprement dit est composé de trois régions kurdes : Cirizé, Euphrate et Efrin.

[3] Les quatre régions arabes libérées sont Raqqa, Tubqa, Manbij et Deir ez-Zor. Elles forment, avec les trois régions kurdes précédemment citées, l’actuel territoire sous contrôle de l’Administration autonome de la Syrie du Nord. Cette entité ne prétend pas faire État, mais fédération de régions autonomes intégrée à une Syrie démocratique, elle-même dotée d’une constitution républicaine, laïque et fédérale.

[4] Occupation du triangle Azaz-Bad-Jarablous en 2016, du canton d’Afrin en 2018 et de la bande Girê Spî-Serêkaniyê en 2019

[5] Un autre futur pour le Kurdistan ? Municipalisme libertaire et confédéralisme démocratique, Éditions Noir et Rouge, 2017.

[6] Adoptés le 29 décembre 2016 lors d’une Assemblée constituante où étaient représentés vingt-deux partis et organisations politiques, le préambule et les quatre-vingt-trois articles de ce Contrat social sont donnés, en annexe de ce livre, dans une traduction de l’arabe vers le français réalisée par la Représentation du Rojava en France.

[7] Sur la question du droit à la propriété privée, en revanche, le Contrat atteste (article 43) qu’il est « garanti, sauf s’il contredit l’intérêt général » et qu’il doit être « régulé par la loi ». Cela dit, on notera qu’il est aussi précisé, dans son article 11, que la Fédération démocratique de la Syrie du Nord, « fondée sur l’appropriation collective de la terre, de l’eau et de l’énergie […], adopte les principes de l’économie sociale et de l’industrie écologique », ce qui peut traduire une aspiration anticapitaliste.

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Lectures complémentaires :

Abdullah Ocalan « Condédéralisme Démocratique » (Texte complet, 2011)

6ème déclaration zapatatise de la forêt de Lacandone (2005)

Un exemple de charte condédérale, Michel Bakounine, 1895

Manifeste pour la société des sociétés

Rojava, entretien avec des membres du Tekosîna Anarsîst (PDF)

Confédéralisme Démocratique : Excellent entretien avec des membres de Tekosina Anarsist / Lutte Anarchiste du Rojava… Analyse, compte-rendu de terrain et perspective pour une révolution sociale prise entre le marteau et l’enclume (1ère partie)

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Un entretien particulièrement bien vu et utile  car il permet d’évaluer beaucoup mieux la situation interne au Rojava qui n’est, comme nous l’avons souvent répété, ni blanche ni noire, mais possède une énorme variété de paramètres à prendre en considération. Nous n’avons que peu d’information filtrant de la région et de la situation réelle de terrain au-delà de toutes les propagandes possibles des entités impliquées conflictuerllement ou pseudo-conflictuellement dans la zone. Il est donc difficile de comprendre tous les tenants et aboutissements du terrain. Cet entretien est une véritable torche qui éclaire une bonne partie de la situation, ce depuis 2011.

Le mouvement Tekosina Anarsist (TA) ou “Lutte Anarchiste” a été créé à l’automne 2017 au Rojava, il y a donc trois ans. Ce mouvement est international et est essentiellement une unité médicale de combat qui dispense à la fois des soins dans les zones de combat et forme des équipes médicales pour les unités kurdes du Rojava. L’an dernier, un membre italien de TA, Lorenzo Orsetti, a été tué dans les zones de combat du Rojava.

Cet entretien repositionne historiquement la lutte pour le Confédéralisme Démocratique dans cette région du monde et partout ailleurs, comme le préconise Abdullah Ocalan dans son manifeste pour le Confédéralisme Démocratique (CD) de 2011, qui n’a pas grand chose à voir avec le “Contrat Social du Rojava” pondu en 2016 et régissant le Rojava comme un proto-état à l’inverse du CD qui invoque l’abolition de l’État et des institutions. C’est donc avec un immense plaisir que nous avons traduit cet entretien, qui répond à bien des questions et des spéculations. Nous remercions les intervenants de cet éclairage si nécessaire.

~ Résistance 71 ~

“Chaque orage commence avec une simple goutte de pluie. Sois cette goutte !”
(devise du Tekosîna Anarsîst)

Tekosîna Anarsîst / Rojava

Un an après l’invasion turque du Rojava : un entretien avec des membres du Tekosîna Anarsîst sur la participation anarchiste dans l’expérience révolutionnaire de la Syrie du Nord-Est [1/2]

CrimethInc

Octobre 2020

url de l’article original :
https://crimethinc.com/2020/10/11/one-year-since-the-turkish-invasion-of-rojava-an-interview-with-tekosina-anarsist-on-anarchist-participation-in-the-revolutionary-experiment-in-northeast-syria

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

1ère partie
2ème partie

Il y a un an, avec la bénédiction de Donald Trump, les forces militaires turques ont envahi le Rojava, cherchant à procéder à un nettoyage ethnique afin de réarranger de force la région, commettant de nombreuses exécutions sommaires et déplaçants des centaines de milliers de personnes. Depuis 2012, la région autonome du Rojava est l’hôte d’une expérience multi-ethnique d’auto-détermination politique et d’émancipation féminine tout en combattant Daesh / EIIL. Des anarchistes ont participé à la résistance à l’invasion et à l’occupation turque, certains dans des équipes médicales de combat en Syrie et d’autres comme membres d’une campagne de solidarité internationale. Jusqu’à aujourd’hui, les forces turques continuent d’occuper une bande de territoire en Syrie, mais elles ont été bloquées dans leur conquête de la région complète.
Des anarchistes du monde entier ont été impliqués dans l’expérience du Rojava depuis bien des années, rejoignant les rangs des YPJ ou des YPG (les Unités de Protection du Peuple) lors de la défense de la province et de la ville de Kobané contre l’EIIL, formant plus tard leurs propres organisations, incluant les Forces de Guerilla Populaires Révolutionnaires Internationales (FGPRI) et plus récemment en 2017, le Tekoşîna Anarşîst (Lutte Anarchiste ou TA). Dans l’entretien extensif qui s’ensuit, plusieurs participants au TA comparent leurs expériences dans le combat contre Daesh et contre la Turquie, explorent ce qu’il s’est passé en Syrie depuis l’invasion [turque], évaluent l’efficacité des interventions anarchistes au Rojava et discutent de ce que les gens du monde entier peuvent apprendre des luttes se déroulant dans cette région.
Ceci constitue un document historique très important qui tire sa source de plusieurs années d’expérience de terrain et de réflexion. Pour les anarchistes qui s’opposent à toutes formes de hiérarchie et de force coercitive centralisée, la mise en place et la création des organisations armées d’auto-défense posent toute une série de question épineuses. Alors que l’entretien qui s’ensuit ne répond pas définitivement à toutes ces questions possibles, il est éclairant et informatif pour toute discussion concernant ces sujets.
~ CrimethInc ~

—Que s’est-il passé depuis l’attaque du Rojava par la Turquie en Octobre 2019 ?

Garzan: Nous avons discuté préalablement de la crise humanitaire qui a suivi l’occupation turque. Depuis cette invasion, le Rojava a vécu la plus longue période de temps sans une ligne de front active. Il y a toujours des opérations anti-Daesh et ses cellules dormantes à Deir Ezzor et occasionnellement des attaques turques à Aïn Issa, Manbij et Til Temir, mais les FDS ou “Forces Démocratiques Syriennes”, la structure parapluie des forces militaires combattant pour défendre la zone autonome auto-administrée du Nord-Est de la Syrie, prennent ce temps pour se préparer contre la prochaine attaque majeure turque. Les académies militaires entrainent de nouvelles forces, les villes proches de la ligne de front préparent leurs systèmes de défense. Les corps diplomatiques de l’auto-administration travaillent pour parvenir à un accord avec différentes forces dans en en dehors de la Syrie, poussant pour des solutions politiques, parce que cette révolution recherche la paix, mais sait aussi qu’elle doit être prête pour faire la guerre.

Mazlum: L’incursion militaire de la Turquie et de ses suppléants dans le nord-est syrien est un processus qui continue jusqu’à aujourd’hui. L’attaque de cette région implique toutes les bombes et roquettes qui se sont abattues sur les maisons des gens, toutes les cultures céréalières qui ont été brûlées et tous ces gens qui ont été tués y compris nos camarades ainsi qu’un grand nombre d’enfants, chaque balle qui a été tirée sur cette terre, chaque maison perdue, et tous ces gens qui sont maintenant des réfugiés dans leur propre pays ; mais tout ceci n’est qu’une partie de ce qui se passe. L’état turc mène aussi un type de guerre spécialisé dans le domaine de l’information et de la propagande, du renseignement et de l’espionnage, limitant la liberté des femmes, bloquant les accès à l’eau et d’autres ressources essentielles, éradiquant la culture, sabotant l’économie et mettant en péril l’écologie. La Turquie joue une diplomatie de guerre sur une très grande échelle.

Par exemple, après avoir capturé Serêkaniye en 2020, la Turquie a transformé le seul cimetière des FDS de la ville, là où des combattants ayant combattus Daesh ont été enterrés, en une base militaire pour les factions djihadistes de la SNA. Ceci pour montrer comment cette guerre est menée.

Imaginez une grand ligne de front, très intense. Puis imaginez l’équivalent de cela se situant chaque jour dans toutes les sphères de la vie, sauf celle de lutter physiquement avec des armes. C’est ce qu’il s’est passé depuis le début de l’invasion en 2018 à Afrin et maintenant après la prise de la ville de Serêkaniye en 2019. L’invasion n’a jamais cessé. Cette une guerre de basse intensité dans laquelle la tension demeure constante mais où il n’y a que très rarement des clashes et des combats. Le plus grand des évènements prend place à un niveau différent, mettre en place les conditions politiques dans la région et préparer la voie pour las prochaine offensive militaire.

Botan: Il y a aussi eu les histoires avec les prisonniers de Daesh, les émeutes de prison et les évasions. L’auto-administration ne reçoit que très peu de soutien pour gérer ces prisonniers de Daesh de manière judiciaire. Elle continue d’avoir la responsabilité de s’en occuper tout en préparant la défense contre la prochaine agression turque. La Turquie a aussi ciblé les révolutionnaires au moyen d’attaques par drones dans des zones civiles, par exemple, l’assassinat de trois femmes de l’Étoile de Kongra à Kobané en juin.

—Comment est-ce que l’invasion turque et le COVID19 ont affecté la vie des gens au Rojava ?

Garzan: La première vague COVID de mars a infecté moins de 50 personnes, grâce à la fois à la réponse préventive de l’auto-administration et aussi à l’embargo qui a rendu très difficile de voyager. Malheureusement il y a eu une seconde contamination en septembre qui a commencé depuis l’aéroport de Qamislo, contrôlé par l’état syrien et qui s’est étendue à toutes les villes principales du nord de la Syrie. Nous avons quelques 1800 cas connus et 70 morts, mais il est possible que le chiffre soit supérieur car nous manquons de facilités médicales. L’auto-administration fut proactive au début, interdisant les voyages entre les villes et encourageant le port de masques. Il y a aussi eu un couvre-feu pour les magasins et les endroits publics, sauf pour les magasins d’alimentation et les pharmacies, qui n’étaient autorisés à ouvrir que quelques heures dans la matinée. De manière générale, les gens prirent plus au sérieux ce virus lors de la seconde contamination, mais après des années de guerre, i est difficile de faire prendre au sérieux quelque chose qu’on ne voit pas. Les mesures de distanciation sociale ont peu de prise sur une société si fondamentalement axée sur la communauté et à partager la vie ensemble.

Vous pouvez lire des discussions plus détaillées sur la question de la part de volontaires médicaux internationalistes sur la façon dont le nord-est syrien gère la pandémie du coronavirus. Il y a des mises à jour régulières sur le  Rojava Information Center.

—Décrivez la différence entre combattre l’EIIL / Daesh et la Turquie. Quels sont les différents défis, tactiquement, politiquement et aussi émotionnellement ?

Garzan: La différence la plus évidente est la technologie militaire utilisée par l’ennemi. Daesh combattait avec des armes légères et de la petite artillerie ; ils se spécialisaient dans les voitures piégées, les attaques suicides et des Engins Explosifs Improvisés (EEI) très bien faits. L’état turc lui, combat avec des milices, par procuration, qui ont des chars et du soutien aérien au moyen d’avions de combat et de drones. Il y a très peu de soldats turcs sur les lignes de front, mais sur le terrain, l’ennemie est le même qu’auparavant. Il a été très bien documenté le fait que les combattants de Daesh mettent le drapeau noir de l’état islamique au rancard et sortent les bannières rouges de l’état turc. Ils ont maintenant le soutien total d’une armée qui fait partie de l’OTAN. Ceci nous a forcé à changer de tactique, comment nous bougeons, comment nous défendons à la fois nos forces militaires et les civils. Les lignes de front ne sont plus les tranchées où se formèrent les YPG/YPJ, ni non plus les zones de désert que les FDS ont libérées de Daesh. Maintenant, la ligne de front est partout où les avions turcs et les drones peuvent voler.

C’est aussi un gros défi politiquement. Quand nous combattions Daesh, tout le monde savait que ceci était un combat pour l’humanité, afin de stopper une sorte de fascisme théocratique qui utilisait la torture brutale et les exécutions publiques comme propagande. Mais maintenant que la Turquie continue ce que Daesh n’a pas pu finir, les défis sont bien plus gros. Non seulement les forces turques ont une technologie bien plus avancée que celle de Daesh, mais leur guerre politique et médiatique est bien plus forte, ce qui force les FDS et l’auto-administration à faire de plus gros efforts dans les relations diplomatiques avec les autres puissances afin de défendre le territoire libéré. Maintenir des relations diplomatiques veut aussi dire forger un narratif que d’autres forces puissent soutenir parce que si l’auto-administration parle ouvertement de l’horizon révolutionnaire et de Confédéralisme Démocratique, c’est à dire, de dépasser le cadre des états-nations et de mettre à bas le capitalisme et le patriarcat, il sera alors facile pour Erdogan d’obtenir le feu vet des autres puissances pour balayer le territoire libéré.

Şahîn: Il y a un risque accru pour les internationaux, particulièrement ceux qui combattent sur le front avec des armes. Plusieurs états qui ne poursuivaient pas leurs “citoyens” pour être venus ou venir ici pour combattre Daesh, ont changé leur politique ou arrêté de regarder ailleurs et poursuivent maintenant judiciairement ceux qui retournent. Et pas seulement les combattants. Ceci ne devrait en rien affecter la décision de venir, mais il est important de bien comprendre les risques et les positions dans lesquelles on peut se trouver afin de les minimiser au maximum tout en ne diminuant en rien notre volonté de lutter.

Une autre différence, et pour moi celle-ci fut énorme, est émotionnelle. Les dernières années contre Daesh, nous étions à l’offensive, nous étions le camp libérateur. Aussi dangereux que l’ennemi fut, il y avait une façon de combattre. Se battre contre la Turquie, nous étions sur la défensive, dans des situations où parfois la ligne de front était derrière nous et nous ne pouvions pas vraiment savoir comment les choses allaient se passer. Il est important de comprendre qu’il y aura encore des marches en avant, que nous allons continuer à défendre cette terre et à récupérer ce qui a été perdu. Mais dans cette réalité, le processus fait payer certaines factures. C’est un des pires tests mental qu’on puisse se voir infliger. Mais si nous ne pouvons pas percevoir la possibilité de la victoire, alors on ne peut jamais gagner. C’est à dire que nous devons y croire fortement et être plus malins afin d’identifier le talon d’Achille de l’ennemi. Il peut être bien caché, mais ce serait une grave erreur que de penser et de dire que simplement parce qu’ils sont plus gros et plus forts, ils doivent être imbattables.

Mazlum: Le défi émotionnel en ce qui me concerne et l’application d’une discipline militaire dans des situations où les vies de personnes furent directement menacées et où nous pouvions les aider. Pourtant, par ordre de la chaîne de commandement, nous ne pouvions pas le faire, faire ce que nous considérions comme nécessaire en accord avec notre propre jugement. Il y a eu beaucoup de situations comme celle-là. Par exemple une fois, nous avons appris que plusieurs camarades avaient été touchés par une attaque de drone quelques kilomètres plus loin sur la route. Nous savions qu’ils étaient blessés mais toujours en vie. Nous savions également que le drone tournait toujours autour de la zone, en attente que des équipes de secours arrivent pour aider les blessés et les tirer comme des lapins. Pour cette raison, un ordre strict fut émis de ne bouger sous aucun prétexte et nous pouvions parfaitement comprendre cet ordre après avoir été les témoins de camarades tués en pareille circonstance pour ne pas avoir respecté une certaine discipline et qui s’étaient déplacés au moment où on leur avait dit de ne pas bouger quelques soient les circonstances.

En même temps, nous savions que nos camarades étaient en train de saigner et que souvent la différence entre la vie et la mort est matière de quelques secondes en de telles circonstances. Calculant froidement, nous savions que le choix était de laisser quelques camarades certainement mourir et envoyer une unité médicale de combat à leur secours, qui serait plus que certainement bombardée et aussi tuée. En de tels moments, on ne peut qu’imaginer ce qui se passe dans la tête de nos camarades blessés et ce que vous ressentiriez si vous étiez là-bas, allongés en train de saigner et brûlés, cloués au sol, réalisant que vous êtes utilisés comme un piège. Ceci est une situation tactique et psychologique avec laquelle nous avons à faire face. Cette stratégie est sciemment utilisée par l’armée turque, capitalisant sur l’impact psychologique des attaques aériennes et de la surveillance des drones armés de missiles.

Les FDS ont déjà fait l’expérience de tout ça en 2016-17 dans des combats autour d’Al-Bab, lorsque la Turquie a utilisé un drone de surveillance et des frappes aériennes. Lors de la guerre contre Daesh, nous pouvions voir les positions des djihadistes frappées depuis les airs. Maintenant nous sommes les cibles froidement observées par les opérateurs entraînés de drones de la seconde plus grosse armée de l’OTAN.


Communes Libres du Rojava

—Comment la relation entre l’auto-administration et les Etats-Unis a t’elle changé cette année écoulée ? Que paraissent être les priorités des Etats-Unis dans la région ?

Şahîn: On pouvait rencontrer les militaires américains lorsque nous étions au front contre Daesh, dans les hôpitaux de terrain, sur les points d’artillerie et dans le soutien aérien. Ceci ne se passe plus sur le front contre la Turquie. La Turquie a commencé son offensive quelques jours après que Trump ait annoncé le retrait américain de Syrie. Ceci fut une mise en scène : Les Etats-Unis ne laisseraient pas si facilement les champs de pétrole et ils ne l’ont pas fait. dans les mois qui ont précédé l’invasion turque, les Etats-Uns se sont positionnés comme négociateur, faisant différents arrangements avec les FDS et la Turquie au prétexte d’assurer une “solution pacifique”. A la fin, frustrant bien des gens, les FDS ont coopéré, abandonnant plusieurs positions défensives, retirant toute arme lourde sur une bande de 30km de la frontière turque, diminuant le nombre de militaires dans les check points frontaliers et laissant les véhicules militaire turcs patrouiller la zone libérée avec les véhicules américains.

Tout ça n’avait pas d’importance. Trump a pris sa décision à l’emporte pièce. Finalement, toutes ces étapes n’ont fait qu’affaiblir la défense et rendu la tache plus facile à Erdogan et à ses milices par procuration d’envahir la zone.

Pas tout le monde en Syrie du nord-est est un révolutionnaire. Certains ont vu les Etats-Unis comme une force positive considérant qu’ils aidèrent à chasser Daesh et étaient du côté des “camarades du Rojava”, qui représentent une véritable alternative au régime de Bachar Al Assad, à l’EIIL / Daesh ou à l’Armée Libre Syrienne (ALS), soutenue par la Turquie, les groupes djihadistes aussi soutenus par la Turquie dans l’occupation du nord de la Syrie. Après cette trahison, tout le monde dans la région a compris l’autre tranchant de cette double épée qu’est la politique américaine. Au travers de cette société, des sentiments de méfiance devinrent rapidement apparents.

Les FDS comprennent que la guerre civile en Syrie comprend des défis complexes. En conséquence, elles n’ont pas pris la voie de la riposte et de la vengeance, mais ont essayé de se positionner afin de faire avancer la défense du peuple le plus possible. Sur le terrain, cela veut dire que la coopération avec l’armée américaine continue dans certains endroits, bien que les FDS comprennent parfaitement que les Etats-Unis ne retourneront jamais leurs armes contre la Turquie pour défendre la Syrie du Nord-Est. Ces contradictions sont difficiles à comprendre et les FDS donnent des responsabilités à beaucoup de groupes différents et qui sont bien difficiles à réaliser.

Garzan: En ce qui concerne les priorités des Etats-Unis, nous pouvons en fait citer henry Kissinger : “L’Amérique n’a ni amis ni ennemis, elle n’a que des intérêts.” Il y a plusieurs agendas derrière la politique américaine et parfois ils ne sont même pas en accord l’un avec l’autre. Les contradictions entre la Maison Blanche et le Pentagone se sont vues à plusieurs reprises. Quand Trump a déclaré que les troupes américaines resteraient en Syrie seulement pour sécuriser le contrôle des réserves pétrolières, se retirant de la frontière du nord alors que la Turquie se préparait à envahir, ceci fut une indication de priorités différentes. D’un côté, la Maison blanche voulait faire plaisir à Erdogan qui se rapprochait trop de la Russie et menaçait la stabilité de l’OTAN ; d’un autre côté, le Pentagone voulait contrôler l’expansion de l’influence iranienne dans le croissant chiite et freiner les avances des milices chiites acquises lors de leurs combats contre Daesh en Irak et en Syrie. La Syrie orientale possède de grandes ressources pétrolières et gazières et l’administration américaine voulait empêcher les milices chiites de gagner le contrôle sur celles-ci tout en empêchant l’Iran d’établir un couloir complet chiite connectant l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Liban.

Sur le terrain, ceci se traduit par de gros véhicules blindés avec le drapeau américain sur les routes, se déplaçant et distribuant des bonbons aux enfants dans les villages. Ils en partageaient les photos sur les réseaux sociaux, essayant de sortir de cette image datant d’un an où les Kurdes jetèrent des pierres et des tomates à leurs véhicules après la trahison qui mena à l’invasion turque. La coalition (à savoir les FDS) a mené des opérations contre Daesh et soutenu les raids des forces anti-terroristes contre les cellules dormantes de Daesh, mais aussi mené des opérations dans des zones contrôlées par les Turcs comme celle qui a soi-disant tué le leader de l’EIIL Abou Bakhar al-Baghdadi. Cette opération reçut une publicité et audience internationale, mentionnant aussi parfois le soutien en renseignement fournit par les FDS.

—Avec le recul, comment les combattants du Rojava ont-ils vu les relations avec le gouvernement américain qui mena à l’invasion turque ?

Mazlum: Juste six mois avant l’invasion turque, en octobre 2019, les FDS battaient militairement Daesh dans la bataille de Baghouz Fawqani après plusieurs années de combats qui furent généralement soutenus par la “communauté internationale”. En rapport à cela, il y eut une certaine assomption, ou peut-être plus un espoir, qu’à cause de cela, la CI ne permettrait pas l’invasion qui mènerait au massacre des populations de la Syrie du Nord-Est. Tout le monde se posa la question. Maintenant nous pouvons regarder tout cela a posteriori et demander : qu’est-ce que cette communauté internationale ? Comprenons-nous cela comme tout le monde, toutes les institutions et les médias du monde qui prennent une position politique active et parlent de ce sujet ? Ou bien n’est-ce qu’un groupe de leaders politiques de pays avec leurs ministères et intérêts géopolitiques personnels ? Si c’est cette dernière, alors on ne peut s’attendre à rien d’autre de ces entités qui vendent des armes à la Turquie aujourd’hui, condamnent la guerre demain et le jour suivant, réaffirme l’importance et le soutien de l’OTAN et de cette alliance, tout en menant des vagues de répression contre le peuple kurde et le mouvement de libération dans leurs pays en même temps.

Un manque de confiance fondamental de l’establishment politique et des états est quelque chose que les anarchistes partagent avec un grand nombre de personnes en Syrie du NE. “Pas d’amis sauf les montagnes” (Ji bilî çiya hevalên me tune ne), comme dit le dicton kurde. Et si nous comprenons le vocable de “communauté internationale” comme tout le monde, institutions et médias du monde, nous pouvons dire qu’il est important que les gens parlent sur ce qu’il se passe et dissémine l’info. Mais honnêtement, si nous devons avoir un espoir pour que la communauté internationale arrête l’invasion, elle devra non seulement protester contre celle-ci, mais aussi la combattre et perturber la guerre économique turque. Aussi, nous pouvons constater que nous-mêmes en tant qu’anarchistes n’avons pas un mouvement révolutionnaire suffisamment fort pour donner un exemple qui pourrait être suivi.

La question qui se pose à nous est donc : A quel point pouvons-nous nous fier à ce terme si vague de “communauté internationale”, quand nous avons besoin de défendre et de changer nos sociétés ici et maintenant ? Et qu’est-ce que nous pouvons construire sur quoi nous reposer pour que nous ne soyons pas seuls quand les bombes tomberont sur nos têtes ? Pas seulement en terme d’être physiquement présents avec nos camarades à ce moment, mais plutôt dans l’échelle de la sincérité de ressentir avec nos cœurs que ce que nous défendons et ce pour quoi nous combattons est connecté à d’autres gens et peuples et endroits autour du monde ?

—En quoi la relation entre l’auto-administration et la Russie a t’elle changé ?

Garzan: Les relations avec la Russie ont été difficiles depuis qu’ils ont abandonné la ville d’Afrin à l’invasion turque en 2018. Ceci fut une énorme trahison. Ceci provoqua le fait que l’auto-administration dût plus dépendre des Etats-Unis, jusqu’à ce que ceux-ci firent la même chose en abandonnant aux Turcs les villes de Serêkaniye et de Gire Spi. Après ça, on peut voir comment l’auto-administration a pris plus d’initiatives en relations diplomatiques avec la Fédération de Russie, cherchant à court-circuiter le régime afin de négocier avec ceux qui prennent vraiment les décisions en Syrie. Il est important d’avoir présent à l’esprit le nombre de Kurdes qui vivent en Russie, bien plus que ceux qui vivent aux Etats-Unis, ce qui aide quand on parle diplomatie.

Leur politique semble toujours vouloir chercher à trouver un équilibre entre les relations avec les Etats-Unis et la Russie. Par exemple, Ilham Ahmed, le représentant du Conseil Démocratique Syrien, a visité Moscou quelques mois après une conférence avec la Maison Blanche. Après les accords sur les champs pétroliers de Deir Ezzor avec une obscure compagnie américaine du nom de Delta Crescent*, des négociations concernant les champs gaziers se sont ouvertes avec Gazprom, la plus grosse entreprise énergétique liée au gouvernement russe, La Russie est un état très pragmatique en ce qui concerne la diplomatie, mais la Russie se focalise plus sur la Turquie, pas seulement sur des négociations ayant trait à des ventes d’armes et autres intérêts économiques, mais aussi pour éloigne la Turquie de l’OTAN et affaiblir la suprématie des Etats-Unis.

(*) note de R71: renseignements pris, Delta Crescent Energy est une entreprise pétrolière enregistré dans l’état du Delaware aux USA (état paradis fiscal qui facilite les exemption d’impôts etc…) en août 2019. En partenariat sont James Reese (ex-officier de l’armée US, membre de l’unité commando Delta Force, d’où le nom de l’entreprise…) et fondateur de la firme TigerSwan, firme de “sécurité, de logistique et de gestion de risque” louant ses services à des entreprises privées et au gouvernement américain, en clair, une boîte de barbouzeries en tout genre, et un autre associé du nom de John Dorrier, ex-exécutif de l’entreprise pétrolière britannique GulfSands qui a travaillé auparavant en Syrie. Donc associés: un pétrolier et un garde du corps de luxe…
Toute l’opération est soutenues par Mike Pompeo, ministre des affaires étrangères de Trump et ex-directeur de la CIA… bref c’est du pillage en bande organisée au plus haut niveau entrepreneurial et gouvernemental. Tout le monde sait, personne ne dit rien, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes oligarque.

–*–

—Quelles sont maintenant les dynamiques de pouvoir entre le gouvernement d’Al-Assad et l’auto-administration ?

Şahîn: L’Armée Arabe Syrienne (AAS), la force militaire de l’état syrien est présente sur quelques lignes de front contre la Turquie, bien que ce soit plus une question de diplomatie venant de leur part. Il y a un ennemi commun mais des buts différents. Donc, ils sont moins motivés à combattre la Turquie et une relation différente avec les alliés.

Le conflit avec le régime Assad est plus politique et économique. Les camarades ne perdent ni leur temps ni leur énergie et ressources à contester l’AAS et ceci ne serait en rien le meilleur choix. Les négociations ont échoué parce que les deux positions opposées étaient trop différentes et trop intransigeantes pour trouver une voie commune. Assad essaie d’affaiblir la révolution en offrant de meilleurs prix aux paysans, en coupant l’électricité et tactiques de ce genre. Il n’a aucun soutien dans la population kurde du NE de la Syrie, mais ceci est plus complexe au sein des populations arabes et assyriennes. Il essaie de jouer la carte du diviser pour mieux régner. Les camarades savent cela. C’est déjà un des objectifs de la révolution, du confédéralisme démocratique, de ne pas fonder la société sur une identité nationale ou ethnique unique, mais de trouver le chemin pour que les différentes communautés puissent vivre ensemble, peut-être avec des zones semies-autonomes sur le même territoire. Ceci est un des points clefs de la solution sans état qui constitue la proposition d’Ocalan.

Garzan: Le gouvernement Assad est fondé sur la logique de l’état-nation. Il a survécu à cette guerre grâce à des interventions extérieures, essentiellement de la Russie, mais aussi par l’influence interne de factions nationalistes dures, comme le parti national socialiste de Syrie. Ceci leur rend impossible d’accepter la proposition de la nation démocratique et du modèle confédéral proposé par l’auto-administration. Lorsque les négociations sont au point mort, le régime revient aux stratégies que tous les états emploient pour assurer leur hégémonie : la violence et la répression. A l’été 2019, une vague d’incendies a ravagé les cultures agricoles du NE syrien.

Le blé est une des ressources principales de la région, donc ceci fut un coup terrible pour l’économie de l’auto-administration. Au début, les gens pensèrent que c’était l’œuvre de Daesh, mais il se trouva que la plupart des personnes qui furent arrêtées alors qu’elles mettaient le feu étaient membres des services de renseignements du régime Assad. En novembre, en conséquence de l’invasion turque, la menace commune à l’intégrité du territoire syrien mena à des négociations qui résultèrent en un accord de déploiement commun autour de la frontière turque. Les deux forces sont au front pour combattre les Turcs et leurs milices proxies, mais les négociations politiques ne progressent pas. La Russie commence maintenant une procédure de médiation, soutenant publiquement quelques demandes de l’auto-administration sur le comité de constitution et les pourparlers de paix de Genève, ainsi que de faire de la Syrie un état fédéral. Le régime n’est pas satisfait de cela mais sa dépendance du soutien russe fait qu’il lui est difficile de s’opposer aux décisions russes.

—A posteriori dans les premières phases de la révolution syrienne, y a t’il eu des opportunités manquées dans le processus ?

Garzan: Il est très intéressant de réfléchir sur les premières années de la révolution, le soi-disant “printemps arabe”, afin d’analyser comment les évènements s’enchaînent pour nous mener là où nous en sommes aujourd’hui. En ces temps, il y a presque 10 ans, bien des forces différentes s’opposaient au régime d’Al-Assad. En bref, nous pouvons dire que la première vague de soulèvement démocratique s’est effondrée lorsque la situation a dégénéré en conflit armé, mais l’histoire est bien plus compliquée que ça. Cette vague de soulèvements démocratiques fut diverse et organique, comme les conseils locaux organisés dans les différentes villes en vue d’une perspective révolutionnaire. Un réseau de conseils locaux émergea, influencé par la vie et le travail d’Omar Aziz, un anarchiste syrien qui prit une part active dans les soulèvements jusqu’à ce qu’il soit arrêté et tué dans les prisons de Damas.

(NdT: Omar Aziz ou “Abou Kamel”, 1949-2013, anarchiste syrien, diplômé de l’université de Grenoble, promoteur des conseils populaires, fondtreur du premier conseil populaire à Damas en 2011 dans le district de Barzeh, mort en détention des suites de maltraitance et de malnutrition comme bon nombre de prisonniers politiques en Syrie.)

Ces soulèvements reçurent un soutien des sociétés occidentales et le régime savait à quel point un mouvement pouvait être dangereux lorsqu’il gagne le soutien de l’opinion publique occidentale.

Du côté militaire, la création de l’Armée Syrienne Libre (ASL) en opposition à l’AAS a marqué le début de la “guerre civile”. Le régime Assad voulait et œuvrait à écraser les forces révolutionnaires et permettre à d’autres courants de gagner le contrôle sur les soulèvements populaires. L’escalade militaire endommagea les mouvements socialistes, démocratiques et séculiers, tandis que des groupes salafistes furent plus utilisés à opérer clandestinement comme une force insurgée. Lorsque Daesh a commencé à s’infiltrer en Syrie en 2013 [depuis l’Irak], plusieurs factions islamistes de l’ASL trahirent et rejoignirent L’EIIL/Daesh. Lorsqu’Al-Bagdhadi déclara le califat à Mossoul en 2014 et que leurs forces se déplacèrent vers la Syrie depuis l’Irak, elles commencèrent à avancer sur les arrières de l’ASL Avec le régime d’un côté et Daesh de l’autre, les territoires sous contrôle de l’opposition furent écrasés sous les bannières du califat.

Au Rojava, la situation fut différente. L’expérience du mouvement kurde sur la résistance à long terme, spécifiquement avec ces trente dernières années de guerre contre l’état turc, lui a donné les moyens de naviguer sur les flots tumultueux des évènements. Au début, le mouvement kurde fut capable d’écarter les représentants du régime Assad avec une utilisation minimale de la force, simplement e étant bien plus nombreux que les soldats syriens et les forçant à partir. Les Kurdes saisirent cette opportunité pour commencer une révolution pendant ces temps convulsifs, mais ils maintinrent leurs distances avec les mouvements arabes d’opposition par manque de confiance et par surprécaution. Nous ne devrions pas oublier l’oppression qu’ont subi les Kurdes en tant que minorité ethnique, avec leur langue non reconnue officiellement, leur nationalité mise en question, leur chance de finir en prison ou de vivre dans la pauvreté bien supérieure que les personnes de la majorité ethnique.

Et bien sûr, il y eut aussi des divisions au sein même de la population kurde, les milices armées kurdes furent divisées entre les YPJ/YPG loyales au YPD, parti politique dévoué aux idées du confédéralisme démocratique, les milices liées au PDK-Syrie, parti politique affilié au PDK ou parti démocratique kurde d’Irak (NdT: créé et sponsorisé par la CIA depuis l’époque de Saddam Hussein, mené par le clan Barzani), le parti politique le plus influent de la zone kurde d’Irak, et d’autres milices sans affiliation claire particulière. Les milices kurdes furent impliquées dans quelques combats avec l’AAS, mais les plus gros clashes commencèrent lorsque les unités de défenses populaires YPG et YPJ (unités populaires féminines de protection combattantes) accrochèrent le groupe islamiste du Jahbat Al-Nosra, la branche d’Al Qaïda en Syrie. Alors que les combats et la guerre s’intensifiaient, les factions plus faibles furent absorbées par les plus fortes ou furent juste démantelées. Quand l’EIIL commença à pénétrer en Syrie en 2013, les factions en opposition durent choisir un camp, avec Daesh ou contre. A cette époque commença une coopération entre les YPG et YPJ et des groupes d’opposition révolutionnaires formant une alliance Euphrates Volcano. L’EIIL gagna du terrain et monta en puissance et commença le siège de la ville de Kobané, là où éventuellement Daesh fut vaincu. Les FDS commencèrent leur offensive contre le califat. Cette vidéo (This video ) offre une revue complète du devenir des territoires durant le conflit.

Il est difficile de vraiment cerner ce qui aurait pu se passer différemment. On peut imaginer des scénarios différents, mais ils ne seront que de la pure spéculation subjective.

La première idée qui vient à l’esprit est que si Bachar Al-Assad avait négocié avec l’opposition pendant les premiers mois des soulèvements, on peut imaginer un processus de transition dans lequel quelques réformes auraient été mises en place dans l’état syrien, quelques concessions auraient été faites à l’opposition et une partie de cette opposition intégrerait l’état en accord avec une stratégie de diviser pour mieux régner. Ceci aurait isolé les mouvements cherchant un changement radical ; d’un côté le mouvement révolutionnaire kurde et de l’autre les groupes salafistes comme Al-Nosra. Dans ce scénario on peut imaginer une opposition politique kurde essayant de faire passer des propositions auprès d’un gouvernement transitoire, ce qui aurait plus que vraisemblablement refusé. Toute tentative de poussée révolutionnaire dans la zone kurde aurait été écrasée par l’AAS, qui n’aurait pas été occupée à défendre les grandes villes dans ce scénario. Ce scénario ne suggère aucune opportunité pour une meilleure situation révolutionnaire.

Un second scénario aurait pu impliquer une plus grande coordination organique entre l’opposition révolutionnaire et le mouvement kurde, par laquelle le régime aurait été mis à bas avant qu’il ne puisse consolider le soutien de la Russie. Je crois que c’était le scénario dont avait le plus peur Bachar al-Assad et c’est pour cela qu’il a mis tant d’effort à écraser l’opposition, bombardant les mobilisations de protestation et faisant relâcher les islamistes des prisons pour s’assurer que l’opposition soit bien contrôlée par les groupes salafistes. Un autre facteur qui a rendu ce scénario  difficile a réaliser fut le manque d’un mouvement révolutionnaire arabe pré-existant en Syrie qui aurait pu développer des connexions organiques avec le mouvement révolutionnaire kurde avant la révolution. Une fois la première balle tirée, les urgences de la guerre rendent difficile l’établissement de nouvelles passerelles. L’alliance “Euphrates Volcano” ci-dessus mentionnée fut un bon pas dans cette direction.

Ça aurait peut=être pu se produire plus tôt, mais l’opposition était une mosaïque de différents groupes et factions, ce qui rendait difficile l’établissement d’une coordination avec une organisation formelle comme le mouvement de libération kurde. Maintenant on peut aussi critiquer le mouvement kurde de ne pas avoir plus pousser pour ce scénario, mais nous devons aussi comprendre que la première rencontre majeure entre le YPG et l’ASL fut dans la bataille d’Alep durant laquelle le front Al-Nosra a fréquemment bombardé les voisinages kurdes de Sheikh Maqssod. Ces clashes rendirent la coordination avec l’opposition encore plus difficile. Manis dans un scénario ayant une meilleure coordination, Bachar al-Assad serait tombé.

Dans un troisième scénario potentiel dans lequel les choses auraient pu en être bien différentes, Kobané aurait pu tomber aux mains de Daesh en 2014. Dans ce cas, la révolution aurait été écrasée, Erdogan pourrait souffler, et le califat serait devenu de plus en plus fort. Fin de partie. Ceci aurait pu avoir des effets géopolitiques massifs. Il n’y a aucune opportunité révolutionnaire dans ce scénario. Dans un autre scénario potentiel, celui dont rêvait les soutiens de la cause kurde, il y aurait eu connexion entre les trois cantons le long de la frontière turque qui ont une population kurde considérable Après la libération de Kobané, Le YPG/YPJ a commencé une campagne qui libéra Serêkaniye et Tal Abyad, connectant ainsi les cantons de Kobané et de Ciziré.

Les opérations pour se connecter avec le dernier canton , Afrin, se mirent en route des deux directions. Ceci était le scénario qui faisait le plus peur à la Turquie : une frontière complète sour le contrôle des forces révolutionnaires kurdes aurait été un véritable cauchemar for le régime Erdogan, Quand Manjib fut libérée sur le front de Konané et que le front d’Afrin commença à glisser vers Tel Rifat, la Turquie lança l’opération “Bouclier sur l’Euphrate”, mesure désespérée pour bloquer la mise en place d’un couloir complet sous contrôle kurde le long de la frontière. La course pour Al-Bab devint une folle situation de toute première importance. La coopération entre l’état turc et l’état islamique de Daesh joua un rôle capital, l’EIIL se retirant pour laisser l’armée turque prendre le contrôle de ces territoires. Lorsque les soldats turcs arrivèrent aux portes d’Al-Bab, le rêve de connecter les cantons entre eux prit fin.

Finalement, il faut mentionner quelque chose au sujet de la création des Forces de Défense Syriennes (FDS). Elle fut un parapluie militaire créé en partie pour permettre à la coalition internationale menée par les Etats-Unis, de soutenir les forces kurdes sans mettre en colère la Turquie. La Turquie menaçait les Etats-Unis de quitter l’OTAN si les US soutenaient les YPG/J, alors les Etats-Uns ont mis au point le parapluie des FDS plutôt que de soutenir directement les YPG/J. Pour le mouvement de libération kurde, cette étape était nécessaire pour assurer la survie du Rojava, pour continuer de combattre Daesh sans que la Turquie n’écrase la révolution. dans le même temps, cela créa une dépendance envers l’hégémonie impérialiste mondiale, ceci avec tous les problèmes contradictoires que cela entraîne. S’il y avait déjà eu en place un mouvement révolutionnaire international fort à ce moment là, les choses auraient pu se passer bien différemment.

Aujourd’hui, nous en sommes là à cause de ce qui s’est passé auparavant et nous devons apprendre de tout ça. En tant qu’internationalistes, nous pouvons voir que notre rôle, bien que très médiatisé par certains médias, n’a été que très marginal et symbolique. Nous sommes bien loin de pouvoir mobiliser les quelques 50 000 internationalistes ou plus qui se sont mobilisés pour la guerre et la révolution espagnoles et la plupart d’entre nous n’étions pas des révolutionnaires très expérimentés lorsque nous sommes arrivés ici. Mais nous avons l’opportunité d’apprendre de la lutte en Syrie et de transmettre ces expériences aux autres mouvements révolutionnaires. Une leçon qui est très claire est que les mouvements révolutionnaires demandent du temps et de l’expérience pour être préparés à jouer un rôle signifiant dans tout conflit, car la seule façon possible est en développant une organisation et en devenant un mouvement de masse connecté avec la société.

A suivre…

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Lectures complémentaires :

Confédéralisme Démocratique

Abdullah Ocalan Confédéralisme Démocratique

Textes fondateurs pour un changement politique radical

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

+

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Évolution vers la société des sociétés avec quelques textes choisis d’Elisée Reclus

Posted in actualité, crise mondiale, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 7 juin 2020 by Résistance 71

 

 

Résistance 71

 

7 juin 2020

 

Suite à notre publication du PDF du texte phare d’Élisée Reclus « Évolution et révolution », Jo nous a réalisé une compilation de textes choisis de ce géographe anarchiste, grand ami d’un autre géographe, Pierre Kropotkine et autres grands penseurs anarchistes de la fin XIXe début XXème siècle.

« L’évolution et la révolution sont les deux actes successifs d’un même phénomène. » disait Reclus, elles sont la dynamique organique du changement universel que l’État et la dictature marchande ont mis de force entre parenthèse, même s’il est clair que ces deux entités sont en elles-mêmes des parties de l’évolution. Nous devons passer par le marasme de l’échec total  de l’économie politique étatico-capitaliste pour nous émanciper finalement de la dictature et embrasser la société des sociétés dans sa réalisation pratique organique, ontologique.

Elisee_Reclus_textes_choisis (PDF)

A lire et diffuser sans modération

1920-2020 : un siècle de sagesse politique anarchiste, le manifeste makhnoviste « A bas le fratricide ! » (Makhnovistes Insurgés)

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, altermondialisme, crise mondiale, documentaire, gilets jaunes, guerres imperialistes, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 3 juin 2020 by Résistance 71

 

 

1920-2020 : Ceci est un manifeste publié par les Makhonovistes en 1920, appelant les soldats de l’Armée Rouge (bolchévique, menée par Trotski qui écrasera la commune de Cronstadt en 1921… et combattra les Makhnovistes jusqu’à leur chute en 1923, Nestor Makhno partant en exil) à venir les rejoindre du côté de la révolution sociale anarchiste.
Un texte court, lucide et percutant, d’une actualité on ne peut plus brûlante un siècle plus tard, pourquoi ? Parce que nulle part, rien n’a changé.
État = Dictature… Tout n’est qu’une question de degré. Il est temps d’en sortir et de comprendre en masse qu’il n’y a pas de solution au sein du système et qu’il ne saurait y en avoir ! Qu’on se le dise !

Traduction : Résistance 71

Voir nos lectures complémentaires sous le texte…

A bas le fratricide !

Frères de l’Armée Rouge ! Les sbires de Nicolas [le tsar] vous maintiennent dans l’obscurité et vous ont ordonné cette guerre fratricide contre les Japonais, puis contre les Allemands et contre d’autres peuples pour le simple but d’augmenter leur richesse, beaucoup d’entre vous sont tombés au front et ont été ruinés de retour à la maison.

Mais les nuages noirs et le brouillard, au travers desquels vous ne pouviez rien voir, se sont levés ; le soleil a commencé à briller. Vous avez compris et en avez fini avec les guerres fratricides. Mais ce ne fut que le calme avant la nouvelle tempête. On vous envoie de nouveau vous battre, cette fois-ci contre nous, les “makhnovistes insurgés”, ce au nom d’une supposée autorité “ouvrière-paysanne”, qui une fois de plus est en train de vous enchaîner et vous réduire en esclavage produisant richesse et plaisirs pour cette horde d’un million de parasites bureaucrates, créés avec votre sang. Est-il vraiment possible qu’au cours de ces bientôt trois ans de guerre fratricide vous n’ayez pas encore compris cela ? Est-il possible que même maintenant vous répandiez votre sang pour cette fraîche bourgeoisie nouvellement créée et pour ces demi-sels de commissaires politiques qui vous envoient au casse-pipe comme on envoie le bétail à l’abattoir ?

Est-il vraiment possible que jusqu’à aujourd’hui, vous n’ayez toujours pas compris que nous, les “makhnovistes insurgés”, nous battons pour une émancipation politico-économique totale des travailleurs, pour une vie libre sans ces commissaires politiques autoritaires, ces tchékistes, etc ?…

Laissez venir la lumière du jour dans votre camp et qu’elle vous montre le chemin qui mène à l’abolition des guerres fratricides entre travailleurs. Sur ce chemin vous nous atteindrez et vous continuerez à vous battre pour un meilleur futur mais cette fois-ci dans nos rangs, pour une vie libre. Avant chaque confrontation avec nous, envoyez-nous un délégué pour négocier ; mais si cela ne fonctionne pas et que les commissaires vous forcent à vous battre après tout, alors jetez vos fusils et venez rejoindre les embrassades de vos frères !

A bas la guerre fratricide entre les travailleurs !

Longue vie à la paix et à l’union fraternelle des peuples travailleurs de tous les pays et de toutes les nationalités !

Les Makhnovistes Insurgés

Mai 1920

Source:

https://robertgraham.wordpress.com/2020/05/30/insurgent-makhnovists-down-with-fratricide-1920/ 

Traduction Résistance 71

A lire sur Résistance 71:

« Nestor Makhno ou l’anarchie dans la révolution russe » (écrits de N. Makhno)

« Petits précis sur la société et l’État » (Résistance 71)

« Appel au socialisme » (Gustav Landauer)

« La liberté de chacun est la liberté de tous » (Erich Mühsam)

« Inévitable anarchie » (Pierre Kropotkine)

« Manifeste pour la société des sociétés » (Résistance 71 )

 

 

Le monde d’après est fait de (r)évolution… Un avant-goût avec Élisée Reclus

Posted in actualité, altermondialisme, crise mondiale, militantisme alternatif, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 29 mai 2020 by Résistance 71

 

 

Résistance 71

 

29 mai 2020

 

Nous publions ci-dessous un des textes essentiels anarchistes d’Elisée Reclus « Évolution et révolution », que Jo a mis en format PDF. D’autres textes de ce géographe prolifique, grand ami de Bakounine, Kropotkine et bien d’autres suivront dans les semaines à venir.

A lire et diffuser sans aucune modération, car nous devons préparer la suite du marasme en marche sachant qu’il n’y a pas de solution au sein du système et qu’il ne saurait y en avoir. Qu’on se le dise !

 

Elisee_Reclus_Evolution_et_Revolution (PDF)

 


Elisee_Reclus_textes_choisis (PDF)

Coronavirus : Communiqué de la Fédération Anarchiste sur « l’état d’urgence sanitaire ou pas » et le confinement – mars 2020

Posted in actualité, altermondialisme, coronavirus CoV19, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, science et nouvel ordre mondial, sciences et technologies, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 8 avril 2020 by Résistance 71

 

 

Nous adhérons à ce communiqué de la Fédération Anarchiste sur le confinement en “état d’urgence sanitaire ou pas” et tenons à relayer la position raisonnée de la FA à ce sujet.
~ Résistance 71 ~

 

Communiqué des relations extérieures de la Fédération Anarchiste
Sanitaire ou pas, non à l’état d’urgence !

 

Le Monde Libertaire

 

Mars 2020

 

Source:

https://www.monde-libertaire.fr/?article=Sanitaire_ou_pas_non_a_letat_durgence_!

 

Comme toujours, c’est en période de crise, de guerre, de violence ou de pandémie que se révèle le fondement autoritaire des États. Et celui dirigé par Emmanuel Macron ne fait pas exception. 

C’est au moment où la population est sous pression et tente de respecter au mieux les demandes des épidémiologistes pour freiner la progression du coronavirus que le gouvernement français décide de soumettre le pays à un nouvel « état d’urgence ». L’objectif est limpide et avoué : donner plus de pouvoir à l’Exécutif !

Alors qu’il est incapable de venir en aide aux sans-logis, alors qu’il maltraite les personnes enfermées dans les prisons et les CRA [note] , alors qu’il refuse de donner des moyens pour la santé il faudrait octroyer plus de pouvoir à l’État français ? Au fond ce besoin d’autorité n’a-t-il pas pour but de nous imposer de ne pas combattre la machine capitaliste ? Travaille, consomme, confine ?

Le confinement, utile, est une épreuve en soi, isolant souvent encore plus les personnes.

Pour ceux qui se rêvent les tenants de l’ordre et du pouvoir, les mesures nécessaires pour contrer le virus sont opportunes : difficile de manifester contre cet abus de pouvoir en pleine pandémie !

Rien aujourd’hui ne nécessite la mise en place d’un état d’exception sur le territoire. Tout comme rien ne l’imposait après les attentats de 2015. Pourtant, il a duré jusqu’en 2017. Nous, anarchistes, savons pertinemment quel est le but poursuivi : comme le gouvernement l’a fait en 2017, Macron et ses acolytes rêvent de faire entrer dans la loi courante des mesures censées être exceptionnelles…

Encore une fois ils nous font le coup du « c’est pour votre bien et ces mesures seront levées dès que tout sera revenu à la normale ». Et nous devrions les croire ? Promis, juré mais surtout pas craché en ce moment ! Non, nous ne sommes pas dupes !

À la solidarité ils préfèrent la matraque, à la santé ils préfèrent le profit. Rien de neuf, les États sont pourris. Hier comme aujourd’hui, demain comme dans cent ans, mort aux États, mort aux frontières, vive l’entraide et la liberté ! 

Luttons et organisons-nous pour notre idéal !

Les relations extérieures de la Fédération Anarchiste

Pendant le confinement, Le Monde Libertaire est gratuit, lire tous les numéros gratuitement de 2011 à 2020

= = =

Nous rajouterons à la conclusion de la FA :

A bas l’État, à bas la marchandise, à bas l’argent, à bas le salariat !
Vive la Commune dans l’avènement de la Société des Sociétés !
(Résistance 71)

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

+

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 


Devenons qui nous sommes…

L’abstention plus que jamais premier parti de France…

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Résistance 71

 

16 mars 2020

 

… Ce depuis un bon moment, mais là en ce 1er tour de la farce électorale de la grande illusion démocratique, on bat des records: si même le chiffre officiel de 55% d’abstention est avancé pour ces « municipales », on peut penser qu’il serait en fait supérieur. Quand on décompose l’affaire: 65% d’abstention à Toulouse, 60% à Lyon, 63% à Bordeaux et 67% à Marseille, la grande guignolerie politico-marchande touche le fond et continue de creuser.

Continuons l’effort, qui n’en est pas un vraiment, objectif 70% + au second tour pour totalement décrédibiliser cette mascarade électorale, mais cela ne suffira pas, ne peut en aucun cas suffire, l’abstention politique doit être suivie d’une action… Saisir et remplir ce vide politique intersidéral devient une nécessité pour le peuple. Nous devons reprendre le pouvoir localement et le rediluer collectivement dans le corps social, là où il est particulièrement soluble et engendre l’égalité de toutes et tous.

Le temps de reprendre notre vie localement et de coopérer entre nous arrive. Vive les assemblées populaires ! Vive les communes libres et librement associées ! Tout le pouvoir aux ronds-points (au peuple de la base). Vive la Commune universelle de notre humanité affirmée contre toutes les escroqueries dictatoriales politico-marchandes !

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

+

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

Résistance politique: La lutte contre l’État et autres écrits 2/2 (Nestor Makhno)

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La lutte contre l’État et autre écrits

 

Nestor Makhno

1925-1932

 

1ère partie

2ème partie

 

Dielo trouda,n°23-24, avril mai 1927, pp.8-10.

La Makhnovchtchina et l’antisémitisme

Depuis près de sept ans, les ennemis du mouvement révolutionnaire makhnoviste se sont tellement déchaînés en mensonges à son égard que l’on peut s’étonner que ces gens n’arrivent pas à en rougir au moins de temps en temps.

Il est assez caractéristique que ces mensonges éhontés dirigés contre moi et les insurgés makhnovistes, en fait contre notre mouvement dans son ensemble, unissent des gens dans camps socio-politiques très différents : on peut y trouver des journalistes de toutes plumes, des écrivains, des érudits et des profanes qui leur emboîtent le pas, des maraudeurs et des spéculateurs, lesquels n’hésitent pas parfois à se présenter en pionniers des idées révolutionnaires d’avant garde. On y rencontre également de prétendus anarchistes, tel Yanovky, du Freie arbeiter stimme. Tous ces gens de toute sorte et de tous poils, ne craignent aucunement d’user de mensonges contre nous, sans même nous connaître ; parfois sans y croire vraiment eux-même. Ces mensonges se complètent d’insinuations, ce qui consiste à crier toujours et partout contre nous, sans tenter d’établir les fondements mêmes de leurs criailleries. En effet, où sont les faits plausibles qui pourraient justifier en quoi que ce soit cette hystérie amorale ? Tous ces impudents mensonges contre nous, les makhnovistes, nous traitant de programmeurs, sans avancer la moindre preuve ni vérifier quoique ce soit, m’on amené, il y a peu de temps, à m’adresser, par l’intermédiaire de la presse libertaire et russe, aux Juifs de tous pays, pour leur demander des explications sur les sources de toutes ces absurdités, afin que soient fournis des faits précis de pogromes, d’encouragements ou d’appels à des pogromes commis ou lancé par le mouvement révolutionnaire des travailleurs ukrainiens que j’ai guidé.

Seul, le club bien connu de Paris, le « Faubourg », a répondu à mon appel aux juifs de tous pays ». La direction de ce club a fait savoir par la presse que, lors d’une réunion, le 23 juin 1927, le débat porterait sur la question suivante : « le « général » Makhno a-t-il été l’amis des Juifs ou bien a-t-il participé à des tueries contre eux? ». Il y était ajouté que le camarade français Lecoin allait y intervenir en tant que défenseur de Makhno.

Il va sans dire que, si tôt que j’ai appris la tenue de cette assemblée du « Faubourg », je me suis immédiatement adressé au président de ce club, Poldès, en lui demandant par lettre que Lecoin soit écarté de cette question et que la possibilité d’intervenir personnellement devant son club me soit donnée. A la suite d’une réponse positive, je me suis donc présenté le 23 juin 1927 devant l’assemblée de ce club.

Cependant, la méthode particulière de mener les débats dans ce club et la question qui me concernait n’étant traitée qu’en fin de réunion ont fait que je n’ai pu intervenir que fort tard, vers onze heures du soir et n’ai pu m’exprimer à fond. Je n’ai pu tout au plus introduire la question en traitait le caractère historique, les sources et voies de l’antisémitisme en Ukraine.

Mes ennemis se serviront peut-être de cette circonstance indépendante de ma volonté et surtout du fait que je sois ici pieds et poings liés. En effet, selon les lois policières françaises, il m’est interdit de communiquer avec mes camarades d’idées français ; par conséquent, il nemlm’est pas possible d’organiser moi-même une réunion publique pour m’expliquer à propos de ces calomnies. D’ailleurs, certains ont encore impudemment menti en parlant d’un « procès » qu’on aurait organisé à Paris. Nouvelles mensongère qui a été reprise par mes ennemis, les défenseurs hypocrite du droit et de l’indépendance du peuple juif, lequel a pourtant tellement souffert au cours de ces dernières trentes années en Russie et en Ukraine.

La réalité peut-elle correspondre en quoi que ce soit à ces mensonges ? Tout les travailleurs juifs d’Ukraine, ainsi que tous les autres travailleurs ukrainiens savent bien que le mouvement que j’ai guidé durant des années était un mouvement authentique de travailleurs révolutionnaires. Le mouvement n’a nullement cherché à séparer, sur des bases raciales, l’organisation pratique des travailleurs trompés, exploités et opprimés. Bien au contraire, il a voulu les unir en une toute puissance révolutionnaire, capable d’agir contre leur oppresseurs, en particulier contre les dénikiens profondément pénétrés d’antisémitisme. Le mouvement ne s’est jamais occupé d’accomplir des pogromes contre les Juifs et ne les a jamais encouragés. En outre, il y a de nombreux travailleurs juifs au sein de l’avant garde du mouvement révolutionnaire d’Ukraine (makhnoviste). Par exemple, le régiment d’infanterie de Gouliaï-Polié comprenait une compagnie exclusivement composée de deux cents travailleurs juifs. Il y a aussi eu une batterie de quatre pièces d’artillerie dont les servants et l’unité de protection, commandant compris étaient tous juifs. Il y a eu également de nombreux travailleurs juifs dans le mouvement makhnoviste qui, pour des raisons personnelles, préférèrent se fondre dans les unités combattantes révolutionnaires mixtes. Ce furent tous des combattants libres, engagés volontaires qui ont lutté honnêtement pour l’oeuvre commune des travailleurs. Ces combattants anonymes possédaient leurs représentants au sein des organes économique de ravitaillement de toute l’armée. Tout cela peut être vérifié dans la région de Gouliaï-Polié parmi les colonies et les villages juifs.

Tous ces travailleurs juifs insurgés se sont trouvés sous mon commandement durant une longue période, non pas quelques jours ou mois, mais durant des années entières. Ce sont tous des témoins de la façon dont moi, l’Etat-major et l’armée entière, nous nous sommes portés à l’égard de l’antisémitisme et des pogromes qu’il inspirait.

Toute tentatives de pogromes ou de pillage fut, chez nous étouffée dans l ‘oeuf. Ceux qui se rendirent coupables de tels actes furent toujours fusillés sur les lieux de leurs forfaits. Il en fut ainsi, par exemple, en mai 1919, lorsque les insurgés paysans de Novo-Ouspénovka, ayant quitté le front pour se reposer à l’arrière, découvrirent à proximité d’une colonie juive deux cadavres décomposés, puis les ayant pris pour des insurgés assassinés par les membres de cette colonie juive, s’en prirent à elle et tuèrent une trentaine de ses habitants. Le jour même, mon Etat-major envoya une commission d’enquête dans cette colonie. Elle découvrit les traces de auteurs de la tuerie. J’envoyai immédiatement un détachement spécial dans ce village pur les arrêter. Les responsables de cette attaque contre la colonie juive, à savoir six personnes dont le commissaire bolchevik de district, furent tous fusillés le 13 mai 1919.

Il fut de même en juillet 1919, lorsque je me retrouvais pris entre deux feux par Dénikine et Trotsky – lequel prophétisait à ce moment dans son parti qu’il valait mieux livrer toute l’Ukraine à Dénikine que de donner la possibilité à la Makhnovstshina de se développer » – et qu’il me fallut passer sur la rive droite du Dniepr. Je rencontrai alors le fameux Grigoriev, ataman de la région de Kherson. Induit en erreur par les bruits stupides qui circulaient sur moi et le mouvement insurrectionnel, Grigoriev voulut conclure une alliance avec moi et mon Etat-major, en vue de mener une lutte contre Dénikine et le Bolcheviks.

Les pourparlers commencèrent sous condition de ma part l’ataman Grigoriev fournisse, dans un délai de deux semaines, à mon Etat-Major et au soviet de l’armée insurrectionnelle révolutionnaire d’Ukraine makhnoviste), des documents prouvant que tous les bruits qui couraient sur les pogromes commis par lui à deux ou trois reprises par lui à Elisabethgrad étaient dénués de tout fondement, étant donné que, faute de temps, je ne pouvais en vérifier moi-même la véracité.

Cette condition fit méditer Grigoriev puis, en militaire et bon stratège, il donna tout de même son accord. Pour me prouver qu’en aucun cas il ne pouvait être pogromeur, il se recommanda de la présence auprès de lui d’un représentant ukrainien du parti Socialiste Révolutionnaire. Ensuite, tout en m’accusant d’avoir lancé un « appel » contre lui, au nom de mon Etat-major, où il avait été dénoncé comme ennemi de la révolution, pour démontrer sa bonne foi, Grigoriev me présenta plusieurs représentants politiques qui se trouvaient auprès de lui : Nicolas Kopornitsky, du parti socialiste Revolutionnaire ukrainien.

Cela se passait au moment où je me trouvait dans les parages d’Elisabethgrad avec mon principal détachement de combat. J’estimais de mon devoir de révolutionnaire de profiter de cette circonstance pour élucider moi-même ce que l’ataman Grigoriev avait bien pu commettre lorqu’il avait occupé cette ville. Simultanément, des agents dénikiens interceptés m’apprirent que Grigoriev préparait à l’insu des travailleurs de Kherson, la coordination de ses mouvements avec l’Etat-major dénikien, en vue de cette lutte commune contre les bolcheviks.

J’appris des habitants d’Elisabethgrad et des villages avoisinants, ainsi que de partisans des unités de Grigoriev, qu’à chaque fois qu’il avait occupé la ville, des juifs y avianet été massacrés. En sa présence et, sur mon ordre, ses partisants avaient assasiné près de deux milles Juifs, dans la fleur de la jeunesse juive : de nombreux membres de jeunesses anarchistes bolchéviques et socialistes. Certains d’entre eux avaient même été extraits de prisons pour être abattus.

Apprenant tout cela, je déclarai immédiatement Grigoriev, l’ataman de Kherson – Socialiste révolutionnaire entre guillemets – agent de Dénikine et pogromeur public, directement responsable des actes de ses partisan contre les Juifs.

Lors du meeting de Sentovo, le 27 juillet, Grigoriev fut présenté comme tel et exécuté sur place aux yeux de tous. Cette exécution et ses motifs ont été consigné comme suit : « Le pogromeur Grigoriev a été exécuté par les responsables makhnovistes : Batko Makhno, Sémion Karétnik et Alexis Tchoubenko. Le mouvement makhnoviste prend entièrement sur lui la responsabilité de cet acte devant l’histoire. » Ce protocole a été cosigné par les membres del’armée insurrectionnelle et les représentant du parti Socialiste révolutionnaire, dont Nicolas Kopornitsky (remarque : les sociaux-démocrates Seliansky et Kolioujny avaient complètement disparu à la suite de l’exécution de Grigoriev).

C’est ainsi que je me suis toujours comporté envers ceux qui avaient commis des pogromes ou qui étaient en train d’en préparer. Les pillards ne furent pas épargnés non plus, que ce soit au sein de l’armée insurrectionnelle ou en dehors. C’est ce qui se produisit, par exemple, lorsqu’en août 1920 deux détachement de tendance chauvine Pétliouriste, sous le commandement Levtchenko et Matianycha, se retrouvant encerclés par nos unités, nous envoyérent des emissaires pour nous proposer de se fondre dans notre armée. L’Etat-major et moi les reçûmes et acceptâmes leur jonction ; cependant, dès que nous nous aperçûmes que les éléments chauvins de ces détachements s’occupaient de pillages et professaient l’antisémitisme, nous les fusillâmes aussitôt, au village d’Averski, dans la province de Poltava. Quelques jours plus tard, leur commandant Matianycha fut également fusillé pour avoir eu un comportement provocateur dans la ville de Zinkov (province de Poltava). Son détachement fut désarmé et la majorité de ses membres renvoyés dans leurs foyers.

En décembre 1920, le même phénomène se renouvela avec des soldats de l’Armée Rouge, lorsque nous soutînmes avec succès les attaques de la cavalerie de Boudienny et défîmes complètement la XIéme division de son armée, auprès du village de Pétrovo, dans le district d’Alexandrovsk, puis la XIVéme division de cavalerie, en faisant prisonnier, cette foi, tout son commandement et son Etat-major. De nombreux prisonniers de la XIème division exprimèrent le désir de se joindre à l’armée insurrectionnelle pour combattre les commissaires politiques autocrates, comme ils les appelaient. En traversant la région de Kherson, le village de Dobrovelitchka, dont plus de la moitié de la population était juive, certains cavaliers ex-boudiennistes ou pétliouriens, ayant connaissances au sien de leurs anciennes unités des rumeurs sur l’hostilité des makhnovistes envers les « youpins », se mirent à piller les maisons des Juifs de ce village. Dès que cela fut remarqué par des makhnovistes expérimentés, ils furent tous saisis et fusillés sur place.

C’est ainsi que la Makhnovstshina, durant toute son existence, observa une attitude intransigeante à l’égard de l’antisémitisme et des pogromeurs ; cela parcequ’elle était un mouvement authentiquement laborieux et révolutionnaire en Ukraine.

Dielo trouda,n°30-31, novembre-décembre 1927, pp.15-18.

A la mémoire de l’insurrection de Kronstadt

Le 7 mars est une journée d’affliction pour les travailleurs de la soi-disante « Union des républiques Soviétiques et Socialistes », qui ont participé d’une façon ou d’une autres aux événements qui se sont déroulé ce jour là à Kronstadt. La commémoration de ce jour est aussi pénible pour les travailleurs de tous pays, car elle rappelle ce que les ouvriers et marins libres de Kronstadt exigèrent du bourreau rouge, le « Parti Communiste Russe », et de son instrument le gouvernement soviétique, en train d’assassiner la révolution russe.

Kronstadt exigea de ces pendeurs étatistes la restitution de tout ce qui appartenait aux travailleurs des villes et des campagnes, en vertu du fait que c’étaient eux qui avaient accompli la révolution .Les Kronstadiens exigèrent la mise en pratique des fondements de la révolutions d’Octobre : « Election libres des soviets, liberté de parole et de presse pour les ouvriers et paysans, les anarchistes les socialistes révolutionnaires de gauche ».

Le Parti Communiste Russe vit en cela une atteinte inadmissible à sa position monopolistique dans son pays et, dissimulant son lâche visage de bourreau derrière un masque de révolutionnaire et d’amis des travailleurs, déclara contre-révolutionnaire les marins et ouvriers libres de Kronstadt, puis lança contre eux des dizaines d’argousins et d’esclaves soumis : Tchekistes, Koursantis, membres du Parti… afin de massacrer ces honnêtes combattants révolutionnaires et dont le seul tort était de s’indigner devant le mensonge et la lâcheté du Parti Communiste Russe qui piétinait les droits des travailleurs et de la révolution.

Le 7 mars 1921, à 18h45, un ouragan de feu d’artillerie fut déclenché contre Krondstadt. il était naturel et inévitable que Krondstadt révolutionnaire se défende. C’est ce qu’il fit, non seulement au nom de ses exigences, mais aussi en celui des autres travailleurs du pays qui luttaient pour leurs droits révolutionnaires, foulés arbitrairement par le pouvoir bolchevik.

Leur défense se répercuta dans toute la Russie asservie, toute prête à asservir leur juste et héroïque combat, mais malheureusement impuissante, car elle était alors désarmée, constamment exploitée et enchaînée par les détachements répressifs de l’Armée Rouge et de la Tcheka, formés spécialement pour écraser l’esprit et la volonté libres du pays.

Il est difficile d’évaluer les pertes des défenseurs de Kronstadt et la masse aveugle de l’Armée Rouge, mais il est néanmoins certain qu’il y aie eu plus de dix milles morts. Pour la plupart, ce furent des ouvriers et des paysans, ceux-là même dont le Partit du mensonge s’était le plus servi pour s’emparer du pouvoir, en les dupant des promesses d’un avenir meilleur. il s’en était servi pendant des années uniquement pour ces propres intérêts de parti, afin de développer et de perfectionner sa domination toute puissante sur la vie économique et politique du pays.

Kronstadt défendit tout ce qu’il y avait de meilleur dans la lutte des ouvriers et des paysans dans la révolution russe contre l’oligarchie bolchévique. C’est pour cela que cette dernière extermina les kronstadiens, en partie immédiatement après sa victoire militaire, le reste dans ses casemates et ses cachots, hérités de l’ordre tsariste et bourgeois. Parmi ceux qui purent gagner la Finlande, beaucoup sont encore internés dans des camps de concentration.

Ainsi comprise, la journée du 7 mars doit apparaître comme un moment douloureusement ressenti par les travailleurs de tous pays. Ce jour-là, ce n’est pas seulement chez les seuls travailleurs russes qui doivent revivre le souvenir pénible des révolutionnaires de Kronstadt ayant péri dans la lutte et des rescapés qui pourrissent dans les geôle bolchéviques. Mais ce n’est pas avec des gémissements que l’on résoudra la question : en dehors de la commémoration du 7 mars, les travailleurs de tous pays doivent organiser partout, tant sur les forfaits accomplis par le Parti Communiste Russe à Kronstadt, contre le ouvriers et marins révolutionnaires, que pour la libération des survivants encadenassés dans les prisons bolchéviques et enfermés dans les camps de concentrations de Finlande.

Dielo trouda,n°10, mars 1926, pp.3-4.

L’idée d’égalité et les bolcheviks

Le XIVème congrès du Parti Communiste Russe à fermement condamné l’idée d’égalité. Avant le congrès, Zinoviev s’était référé à cette idée dans sa polémique contre Oustrialov et Boukharine. Il avait alors déclaré que toute la philosophie de notre époque était nourrie par l’aspiration à l’égalité. Kalinine est intervenu avec force contre cette thèse, en estimant que toute référence à l’égalité ne pouvait être que nocive et intolérable. Il a raisonné de la manière suivante :

« Peut-on parler d’égalité aux paysans ? Non, ce n’est pas possible car, dans ce cas, il se mettraient à exiger les même droits que les ouvriers, ce qui serait en complète contradiction avec la dictature du prolétariat.

Peut-on parler d’égalité aux ouvriers ? Non, c’est pas non plus possible, car, par exemple, si un emploi identique est occupé par un communiste et un sans parti, la différence tient en ce que le premier touche un salaire double du second. Reconnaître l’égalité permettrait au sans parti de toucher le même salaire que celui d’un communiste. Est-ce convenable, camarades ? Non, cela ne l’est pas.

Peut-on encore appeler les communistes à l’égalité ? Non, ce n’est pas non plus possible, car eux aussi occupent des places différentes, tant par leurs droits que par leur situation matérielle. »

A partir de toutes ces considérations Kalinine a conclu que l’utilisation du terme « égalité » par Zinoviev ne pouvait qu’être démagogique et nocive. Dans sa réponse, Zinoviev a déclaré à son tour que, s’il avait parlé d’égalité, c’était dans un tout autre sens. Quant à lui, il n’avait dans la tête que « l’égalité socialiste », c’est à dire celle qui devra exister un jour, dans un avenir plus ou moins proche. Pour l’instant, tant que la révolution mondiale n’est pas accomplie et comme on ne sait quand elle se réalisera, il ne saura être question de quelque égalité que ce soit. En particulier, aucune égalité des droits ne pourra exister, car elle risquerait alors de nous entraîner vers des déviations « démocratiques » très dangereuses.

Cette entente sur l’idée d’égalité n’a pas été traduite par une résolution du congrès. Mais, sur le fond, les deux parties qui se sont affrontées au congrès ont estimé également intolérable l’idée d’égalité.

En d’autres temps, il n’y a pas si longtemps, les bolcheviks on tenu un tout autre langage. C’est sous l’étendard de l’égalité qu’ils ont agi pendant la grande Révolution russe, pour le renversement de la bourgeoisie, en commun avec les ouvriers et les paysans, aux dépends desquels ils sont parvenus à la domination politique du pays. C’est sous cet étendard que, depuis huit de règne sur la vie et la liberté des travailleurs de l’ancienne Russie – dénommée désormais « Union des Républiques Soviétiques Socialistes » – les tsars bolcheviks ont voulu convaincre cette « Union », opprimés par eux, ainsi que les travailleurs d’autres pays qu’ils ne domines pas encore, que s’ils ont persécuté, laissé pourrir en prison et en déportation et assassiné leurs ennemis politiques, c’était uniquement au nom de la révolution, de ces fondements égalitaires, introduits prétendument par eux dans la révolution, et que leurs ennemis auraient voulu détruire.

Le sang des anarchistes coule bientôt depuis huit ans, parcequ’ils n’ont pas voulu s’incliner servilement devant la violence et l’impudence de ceux qui se sont emparé du pouvoir, ni devant leur idéologie notoirement mensongère et leur totale irresponsabilité.

Dans cet acte criminel, acte que l’on ne peut qualifier autrement que de débauche sanglante des dieux bolchéviks, meilleurs fils de la révolution ont péri, parcequ’ils étaient les plus fidèles porteurs des idéaux révolutionnaires et parcequ’ils n’ont pu être acheté pour les trahir. défendant honnêtement les préceptes de la révolution, ces fils de la révolution ont aspiré à éloigner la folie des dieux bolcheviks et à sortir de leur cul-de-sac, afin de frayer la voie à la véritable liberté et à une authentique liberté des travailleurs.

Les potentats bolchéviks se sont vites aperçu que les aspirations de ses fils de la révolution signifierait pour eux la fin de leur folie et surtout des privilèges qu’ils ont habilement hérité de la bourgeoisie renversée, puis traîtreusement renforcé en leur faveur. C’est pour cela qu’ils ont condamné à mort les révolutionnaires. Des hommes à l’âme d’esclave les ont soutenus et le sang à coulé. Il continue à couler depuis huit ans et on se demander au nom de quoi ? Au nom de la liberté et de l’égalité des travailleurs, disent les bolcheviks, en continuant à exterminer des milliers de révolutionnaires anonymes, combattants de la révolution sociale, étiquetée « bandits » et « contre révolutionnaires ». Par ce mensonge éhonté, les bolchéviks ont masqué aux yeux des travailleurs du monde entier le véritable état des choses en Russie, en particulier leur banqueroute complète dans l’édification socialiste, banqueroute qu’ils ne veulent reconnaître jusqu’à maintenant, alors qu’elle est plus que flagrante pur tous ceux qui ont des yeux pour voir.

Les anarchistes ont signalé à temps aux anarchistes de tous les pays les crimes bolcheviks dans la révolution russe. Le bolchevisme incarnant l’idéal d’un état centralisateur, est apparu comme l’ennemi mortel de l’esprit libre des travailleurs révolutionnaires. Usant de mesures inouïes, il a saboté le développement de la révolution et sali l’honneur de ce qu’il y avait de meilleur en elle. Se masquant avec succès, il a dissimulé au regard des travailleurs son vrais visage, en se donnant pour le champion de leurs intérêts. Ce n’est que maintenant, après huit ans de règne, en se rapprochant de plus en plus de la bourgeoisie internationale, qu’il commence à ôter son masque révolutionnaire et à dévoiler devant le monde du travail le visage d’un rapace exploiteur.

Les bolcheviks ont abandonné l’idée d’égalité, non seulement en pratique, mais aussi en théorie, car la seule expression leur paraît maintenant dangereuse. C’est assez compréhensible, toute leur domination repose sur une idée diamétralement opposée, sur une inégalité criante, dont toute l’horreur et les maux se sont abattus sur le dos des travailleurs. Souhaitons que les travailleurs de tous pays en retirent les conclusions nécessaires et, à leur tour, en finissent avec les bolcheviks, porteurs de l’idée de l’esclavage et oppresseur du Travail.

Dielo trouda,n°9, février 1926, pp.9-10.

Les voies du pouvoir « prolétarien »

Cela fait bien longtemps que l’intelligentsia socialiste d’avant-garde a formulé, de manière plus ou moins achevée, les fins de la lutte historique du prolétariat contre la bourgeoisie et que les prolétaires, adoptant sans aucun correctif cette formulation de l’intelligentsia, sont rentré sous sa direction dans cette lutte. Cela a été un triomphe incontestable pour l’intelligentsia qui donné ainsi pour but de mener le prolétariat à l’émancipation complète par le biais par la destruction du pouvoir et de l’Etat bourgeois, devant faire place à un Etat et un pouvoir « prolétarien ».

Bien naturellement, ni l’intelligentsia, ni le prolétariat lui-même n’ont pas épargné leur efforts et connaissances pour démontrer devant la plus grande audience le mal commis par l’Etat bourgeois. Grâce à cela ils ont pu développer et renforcer parmi les masses laborieuses l’idée d’un pouvoir « prolétarien » qui devrait résoudre tous leurs problèmes. Selon cette conception, le prolétariat utiliserait ainsi, à travers son pouvoir et Etat de classe, le seul moyen existant, pour lui et les autres classes, de se libérer de la bourgeoisie et d’instaurer un principe égalitaire et libre dans les relations entre les hommes. Une telle prédestination du pouvoir « prolétarien » nous a toujours semblé, à nous anarchistes, grossièrement erronée. Nos camarades des temps passés se sont constamment insurgés contre cette conception et ont démontré l’égarement déteste lorsque ceux-ci distinguaient le pouvoir « prolétarien » du pouvoir d’Etat en général, en désignant au premier une mission qui lui était profondément étrangère.

Les socialistes étatiques sont pourtant restés fidèle à leur école autoritaire et c’est avec cette acception qu’ils ont appréhendé la Grande Révolution russe, révolution d’une profondeur et ampleur sociales encore inconnue jusque là. Quant à nous, anarchistes, nous nous sommes arraché à leur prédestination du pouvoir « prolétarien ». Au cours de cette polémique, nous avons démontré aux étatiste de tout Etat, qu’il soit bourgeois ou prolétarien, ne tend par sa nature même qu’à exploiter l’homme, qu’à détruire en chacun comme en tous toutes les qualités naturelles de l’esprit humain qui poussent à la liberté et à la solidarité qui la fonde. Cela nous a valu, de la part des socialistes étatistes, une haine encore plus grande. Or, l’existence et la pratique du pouvoir prolétarien en Russie ont confirmer et confirment sans cesse la justesse de notre analyse. L’Etat « prolétarien » a mis de plus en plus sa nature à nu et prouvé que son caractère prolétarien était simple fiction, ce que les prolétaires ont pu constater dès les premières années de la révolution, d’autant plus qu’ils ont contribué eux-même à l’installer.

Le fait que le pouvoir « prolétarien », au cours de sa dégénérescence, ne s’est révélé être qu’un pouvoir d’Etat tout court est devenu indiscutable et l’a amené à ne plus dissimuler savamment son vrai visage. Par sa pratique, il a abondamment prouvé que ses fins et celles de la Grande Révolution russe n’avaient absolument rien de commun. Au cours de toutes ces années d’hypocrisie, il n’a pu soumettre pacifiquement les fins de la révolution russe aux siennes propres et à du affronter tout ceux qui menaçaient de mettre à nu son essence véritable – une plaie immense et purulente sur le corps de la révolution -, dont la lâcheté et la fourberie apportent la mort et la dévastation à tous sans exception, en premier lieu à ceux qui tentent d’être indépendants et d’agir librement.

On peut se demander : comment se fait-il que cela se soit passé ainsi ? Selon Marx et Lénine, le pouvoir « prolétarien » ne devait en aucun cas ressembler au pouvoir bourgeois. Une partie de l’avant-garde du prolétariat n’aurait-elle pas sa part de responsabilité dans ce résultat ?

De nombreux anarchistes sont enclins à penser que le prolétariat n’y est pour rien, ayant été dupé par la caste des intellectuels socialistes, laquelle aspirerait, au cours d’une série d’événement purement socio-historique et en vertu de la logiques des transformations étatiques inévitables, à remplacer le pouvoir de la bourgeoisie par le sien propre. Ce serait pour cette raison que l’intelligentsia socialiste s’efforcerait de diriger en permanence la lutte du prolétariat contre le monde capitaliste et bourgeois.

A mon avis, cette formulation n’est, ni tout à fait exacte, ni vraiment suffisante. L’expérience révolutionnaire de la Russie nous fournit d’abondantes données objectives à ce sujet. Elle nous montre de façon irréfutable que le prolétariat n’a nullement été homogène au cours de la révolution. Ainsi, le prolétariat urbain, lorsqu’il a participé au renversement dans de nombreuses ville du pouvoir de l’ennemi de classe – la bourgeoisie – , a hésité un moment entre les voies de la révolution de Février et d’Octobre 1917. Ce n’est qu’après un certain temps, à la suite de la victoire militaire d’Octobre sur Février, qu’une partie notable du prolétariat urbain à commencé à fusionné avec une partie de ses frères, les partisans directs des conquêtes d’Octobre. Bientôt, cette partie du prolétariat non seulement à oublier de défendre elle-même ses conquêtes, mais s’est en plus pressée de rallier le parti bolchevik au pouvoir qui a su flatter immodérément en lui inculquent un goût pour les privilèges politiques, économiques et juridiques de classe. Imbue de ses privilèges de classe, cette partie du prolétariat s’est éprise d’un égal amour pour son « Etat prolétarien de classe ». Bien évidemment, le parti social démocrate bolchevik l’a entièrement soutenue et encouragée dans cette évolution, car celle-ci ouvrait devant lui une large arène pour appliquer son programme propre qui consistait à utiliser la lutte révolutionnaire pratique du prolétariat pour se soumettre l’ensemble de celui-ci puis de s’emparer au nom du pouvoir d’Etat, Chemin faisant, pour mieux se singulariser, le parti social démocrate bolchevik s’est transformé en parti « communiste bolchevik », ne se privant aucunement d’user de la démagogie la plus effrontée, ne dédaignant aucun moyen, n’hésitant pas au besoin de voler des programmes d’autres formations politiques ; tout ce la dans l’unique but de mieux faire adhérer le prolétariat, auquel il promettait son aide indéfectible, alors qu’en fait il n’avançait que vers son propre but. C’est en cela que ce parti a incarné au mieux les espérances historiques de la caste intellectuelle : replacer au pouvoir la bourgeoisie et exercer ce pouvoir à quelque prix que ce soit. Une partie du prolétariat ne s’est pas opposé à ses vues, bien au contraire, elle s’est reconnue dans ses action et ne s’en est faite la complice.

Cette partie du prolétariat avait pourtant été éduquée durant des générations dans l’idée que le prolétariat ne s’émanciperait de la bourgeoisie que lorsqu’il ne briserait son pouvoir, à détruire son organisation étatique afin d’édifier la sienne propre. Néanmoins, cette partie du prolétariat a aidé le parti bolchevik-communiste à organiser son « pouvoir prolétarien » et à édifier son état de classe.

La voie suivie et les moyens employés n’ont pas tardé à rendre cette partie du prolétariat semblable en tous points à la bourgeoisie renversée, tout aussi impudente et arrogante, ne craignant pas abuser de la violence la plus féroce pour asseoir sa domination sur le peuple et la révolution.

Il va sans dire que cette violence était toute naturelle chez la caste intellectuelle du parti, car elle était préparée durant de longues années à l’utiliser et s’en est grisée. Quand à la masse du prolétariat – l’esclave muet d’hier -, la violence exercée sur ses semblable lui est profondément étrangère. Occupée à édifier son « Etat de classe », une partie du prolétariat a donc été amenée à se comporter, par l’usage de la violence d’une manière répugnante à l’égard de la liberté individuelle, de la liberté de parole et d’expression de quelqu’organisation révolutionnaire que ce soit, à partir du moment où elle divergeait d’avec l’impudence du « pouvoir prolétarien ». Cette partie du prolétariat s’est empressée d’occuper, sous la direction du parti bolchevik communiste, les places laissées vacante par les despotes de la bourgeoisie renversée, devenant à son tour une maîtresse tyrannique, n’hésitant pas à user pour cela de la violence la plus horrible, sans aucun discernement, contre tous ceux qui s’opposaient à ses visées. Ce comportement a été en même temps habilement masqué par la « défense de la révolution ».

Cette violence a été surtout exercée sur le corps de la révolution russe au profit des intérêts étroit d’une partie du prolétariat et du parti bolchevik-communiste, et au nom de leur domination complète sur toutes les autres classes laborieuses. On ne peut y voir seulement un égarement passager du prolétariat. Encore une fois, nous pouvons constater avec beaucoup de netteté comment tout pouvoir d’Etat manifeste impudemment sa nature, le qualificatif de prolétarien n’y changeant absolument rien.

A mon avis, c’est pour toutes ces raisons que tous les camarades étrangers, qui n’ont pas connu cette expérience, doivent étudier avec soin toutes les étapes de la révolution russe, en particulier le rôle qu’y ont joué la parti bolchevik-communiste et la partie du prolétariat qui l’a suivi. Cela afin de se garder de tomber dans les mêmes erreurs, à la suite de la démagogie éhontée des bolchevik et de leurs partisans, à propos de l’utilité du « pouvoir prolétarien ».

Il est également vrai que la lutte actuelle de tous nos camarades contre le mensonge bolchevik dont être menée à l’aide de sérieuses connaissances de ce qu’ils peuvent proposer eux-même aux larges masses à la place de ce « pouvoir prolétarien ». Les beaux slogans ne suffisent pas, bien que souvent la masse n’y soit pas indifférente. Cette lutte s’y déroule à partir de situation concrètes et amène à se poser continuellement les questions vitales et pressantes : comment et quels moyens d’actions sociales les masses laborieuses doivent-elles employer pour s’émanciper totalement ?

Il convient de répondre à de telles questions le plus directement possible et avec la plus grande clarté. C’est une nécessité essentielle, non seulement pour pouvoir mener une lutte active contre le monde capitaliste et bourgeois, mais aussi pour notre mouvement anarchiste, car c’est d’elle que dépendra l’influence de nos idée sur le début et l’issue de cette lutte. Cela signifie donc que le prolétariat ne doit pas répéter l’erreur commise par ses frère de Russie, c’est a dire de ne pas s’occuper d’organiser un « pouvoir prolétarien », sous la baguette quelconque d’un parti, même dit « prolétarien », mais uniquement d’organiser la satisfaction des besoins de tous et de défendre la révolution contre toutes sortes de pouvoir d’Etat.

Probouzdénié,n°18, janvier 1932, pp.45-48.

Le pouvoir soviétique, son présent et son avenir

Nombre de gens, et surtout des hommes politiques de gauche, ont tendance à considérer le pouvoir « soviétique » comme un pouvoir d’Etat différent des autres, certes mais en présentant cette différence sous un meilleur jour :

« Le pouvoir soviétique, disent-ils, est un pouvoir ouvrier et paysan et, en tant que tel, possède un grand avenir devant lui… »

Il n’y a pas d’assertion plus absurde. Le pouvoir « soviétique » n’est pas un pouvoir ni meilleur ni pire que les autres. Actuellement, il est tout aussi chancelant et absurde que tout pouvoir d’Etat en général. Sous certains rapports, il est même plus absurde que les autres. Ayant conquis une domination politique totale du pays, il est devenu le maître incontesté de ses ressources économique et, sans se contenter de cette situation grossièrement exploiteuse, il a senti naître en lui le sentiment trompeur d’une « perfection » spirituelle, sentiment qu’il cherche à développer devant le peuple laborieux et révolutionnaire du pays. Cela a rendu son esprit prolétarien moins révolutionnaire, mais plus impudent. Ainsi, il veut s’imposer au peuple berné comme son maître spirituel ; en cela, il est fidèle à l’insolence illimitée et irresponsable de tout pouvoir d’Etat. Il n’est un secret pour personne que cette soi-disant « perfection » du régime n’est autre que celle de son inspirateur, le parti bolchevik-communiste. Tout cela n’est que mensonge éhonté, duplicité abjecte et impudence criminelle envers les classes laborieuses, au nom desquelles et grâce auxquelles s’est accomplie la grande Révolution russe, à présent châtiée par le pouvoir au profit des privilèges de son parti et de la minorité prolétarienne qui, sous l’influence de ce parti, a cru se reconnaître dans les étiquettes, allèchantes pour les ignorants, d’Etat prolétarien et de dictature du « prolétariat ». Minorité qui se laisse néanmoins traîner par la bride, par ce parti, sans avoir aucune voix au chapitre sans posséder le droit d’être informée avec précision sur ce qui s’est préparé et accompli traîtreusement hier et qui se prépare encore aujourd’hui contre ses frères prolétariens, ceux qui ne veulent pas être un instrument aveugle et muet et qui ne croient pas aux mensonges du parti à masque prolétarien.

On peu se demander, malgré tout, si ce comportement du pouvoir bolchevik à l’égard des travailleurs peut se révéler différent dans le domaine de leur éducation « spirituelle ». Il me semble qu’il ne peut être autre. J’en veux pour preuve la persistante de la conscience révolutionnaire des travailleurs d’URSS, cause de la grande inquiétude du régime, et que le parti bolchevik veut remplacer par une conscience politique fabriquée sur le modèle de son programme.

C’est cette circonstance qui explique que le pouvoir bolchevik connaît de plus en plus de difficultés et qu’il veuille stupidement compléter son despotisme économique et politique par une entreprise spirituelle sur le peuple laborieux. Il va sans dire que cette situation actuelle du régime conditionne étroitement son avenir ; avenir tout à fait incertain, faute d’un présent clairement favorable. En effet, la situation présente est si visiblement défavorable pour des millions de travailleurs qu’on peut -s’attendre, d’une année à l’autre à des insurrection et révolutions sanglantes déclenchées contre l’ordre bolchevik-communiste. Il est bien évident que cet esprit insurrectionnel révolutionnaire des travailleurs d’URSS doit être soutenu par tout révolutionnaires où qu’il soit. Toutefois, il ne faudra pas que les contre révolutionnaires et ennemis des travailleurs profitent de ce soutien. Celui-ci ne doit donc avoir pour but que de détruire l’ordre insensé et irresponsable actuel, instauré en faveur des privilèges des membre du parti et de leurs mercenaires.

La folie de ce régime doit être éliminée et remplacée par les principes vitaux des travailleurs exploités, sur la base de la solidarité, de la liberté et de l’égalité d’opinion pour tous et pour chacun, bref, pour tous ceux qui se préoccupent d’une émancipation authentique. C’est un problème qui concerne tous les révolutionnaires russes : tous ceux qui se trouvent en émigration ou en URSS doivent, à mon avis s’en soucier en premier lieu, ainsi que tout les prolétaires et intellectuels laborieux disposés révolutionnairement ; j’y ajouterai tous les opposant et réfugiés politiques du régime bolchévik, à condition que ce soit pour des considérations véritablement révolutionnaires.

Voici comment m’apparait le présent et l’avenir du « pouvoir soviétique », ainsi que l’attitude à adopter par les révolutionnaires russes de toutes tendances à son égard. Des révolutionnaires ne peuvent, à mon avis, se poser le problème autrement. Ils doivent se rendre compte que, pour combattre le pouvoir bolchevik, il faut posséder soi-même au plus haut point les valeurs qu’il a utilisées et proclamées pour s’emparer du pouvoir ; valeurs qu’il continue d’ailleurs à défendre mensongèrement.

Dans le cas contraire la lutte des révolutionnaires s’avérerait, sinon contre-révolutionnaire, du moins inutile pour la cause des travailleurs dupés, opprimés et exploités par les bolcheviks-communistes, travailleurs que les révolutionnaires doivent aider à tout prix à se libérer de ce vieux cercle vicieux de mensonge et d’oppression.

Bor’ba(La Lutte), Paris, n°19-20, 25 octobre 1931, pp.2-3.

(Cet organe était rédigé par plusieurs transfuges soviétiques anti-staliniens et anti-trotskystes, qui se démarquaient du régime bolchevik sur la base d’un retour au pouvoir des soviets libres de 1917 et des revendications des insurgés de Kronstadt de 1921. Le principal animateur de la revue était Grégoire Bessedovsky, Ukrainien et ex-diplomate soviétique ayant quitté avec fracas l’ambassade d’URSS à Paris et s’étant consacré à dénoncer violemment les turpitudes du régime stalinien. Voir son ouvrage : « Oui, j’accuse ! », Paris, 1930. NdT)

La lutte contre l’Etat

Le fait que l’Etat moderne soit le type d’organisation d’un pouvoir fondé sur l’arbitraire et la violence dans la vie sociale des travailleurs est indépendant de son caractère « bourgeois » ou « prolétariens ». Il repose sur le centralisme oppressif, découlant de la violence directe d’une minorité sur la majorité. Chaque Etat utilise, pour affirmer et imposer la légalité de son système, outre le fusil et l’or, des moyens puissants de pression morale. A l’aide de ces moyens, un petit groupe de politiciens réprime psychologiquement toute la société et, en particulier, les masses laborieuses, les conditionnant de façon à détourner leur attention du servage instauré par l’Etat.

Ainsi, il est clair que, pour combattre la violence organisée de l’Etat moderne, il faut employer des moyens puissants, correspondant à l’importance de la tâche.

Jusqu’ici, les moyens d’action sociale employés par la classe laborieuse révolutionnaire contre le pouvoir des oppresseurs et exploiteurs – l’Etat et le Capital – , conformément aux idées libertaires, ne suffisent pas pour mener les travailleurs à la victoire complète.

Il est arrivé dans l’Histoire que les travailleurs vainquent le Capital ; mais la victoire leur échappait ensuite, parce qu’un pouvoir d’Etat se créait, unissant les intérêts du capital privé et capitalisme d’Etat pour triompher des travailleurs.

L’expérience de la révolution russe nous a démontré à l’évidence nos insuffisances dans ce domaine. Nous ne devons pas l’oublier, nous appliquant à les discerner distinctement.

Nous pouvons reconnaître que notre lutte contre l’Etat dans la Révolution russe fut remarquable, malgré la désorganisation qui règne dans nos rangs ; remarquable surtout en ce qui concerne le la destruction de cette hideuse institution.

Mais, en revanche notre lutte fut insignifiante dans le domaine de l’édification de la société libre des travailleurs et de ses structures sociales, ce qui aurait pu garantir son développement en dehors de la tutelle de l’Etat et de ses institution répressives.

Le fait que nous, communistes libertaires ou anarcho-syndicalistes, n’avions pas prévu le lendemain de la Révolution russe, et que nous ne nous sommes pas hâté de formuler à temps les nouvelles formes de l’activité sociale, a amené beaucoup de nos groupes ou organisations à hésiter plus d’une fois dans leur orientation politique et socio-stratégique sur le front combattant de la Révolution.

Afin d’éviter de retomber à l’avenir dans les même erreurs, lors d’une situation révolutionnaire, et pour conserver la cohérence de notre ligne organisationelle, nous devons fondre d’abord toutes nos forces en un collectif agissant, puis définir dès maintenant notre conception constructive des unités économiques et sociales, locales et territoriales, au besoin au besoin les nommer de façon déterminée (soviets libres), et en particulier définir dans les grandes lignes leurs fonctions révolutionnaires fondamentales dans la lutte contre l’Etat. L’époque actuelle et les leçons de la révolution russe l’exigent.

Ceux qui se sont mêlés au coeur même de la lasse ouvrière et paysanne, en prenant activement part aux victoires et aux défaites de son combat, ceux là doivent sans aucun doute arriver à nos conclusions, et plus précisément à comprendre que notre lutte contre l’Etat doit se mener jusau’à la liquidation complète de celui-ci ; ceux là reconnaîtrons par ailleurs que le rôle le plus difficile dans cette lutte est celui de la force armée révolutionnaire.

Il est indispensable de lier les forces armées de la Révolution avec les unités sociales et économiques, dans lesquelles la population laborieuse s’organisera dès les premiers jours de la révolution, afin d’instaurer une auto-organisation totale de la vie, en dehors de toutes structures étatiques.

Les anarchistes doivent concentrer, dès maintenant, leur attention sur cet aspect de la Révolution. Ils doivent être persuadés que, si les forces armées de la révolution s’organisent en armée importantes ou en de nombreux détachements armés locaux, elles ne pourront que vaincre les tenants et les défenseurs de l’étatisme, et par là même créer les conditions nécessaires pour la population laborieuse qui soutient la révolution, afin qu’elle puisse rompre tous ses liens avec le passé et mettre au point le processus d’édification d’une nouvelle vie socio-économique.

L’Etat pourra cependant conserver quelques survivances locales et tenter d’entraver de multiples façons la nouvelle vie des travailleurs , freiner la croissance et le développement harmonieux des nouveaux rapports basés sur l’émancipation totale de l’homme.

La liquidation finale et totale de l’Etat ne pourra avoir lieux que lorsque l’orientation de la lutte des travailleurs sera la plus libertaire possible, lorsqu’ils élaboreront eux-même leurs structures d’action sociale. Ces structures doivent prendre la forme d’organes d’autodirection sociale et économique, celle des soviets libres (anti-autoritaires). Les travailleurs révolutionnaires et leur avant garde – les anarchistes – doivent analyser la nature et la structure de ces soviets et préciser à l’avance leurs fonctions révolutionnaires. C’est de cela que dépend principalement l’évolution positives et le développement des idées anarchistes parmi ceux qui accomplirons pour leur propre compte la liquidation de l’Etat pour édifier la société libre.

Diélo trouda,n°17, octobre 1926, pp.5-6.

Le 1er Mai : symbole d’une ère nouvelle dans la vie et la lutte des travailleurs

La journée du premier Mai est considérée dans le monde socialiste comme la fête du Travail. C’est une fausse définition du 1er Mai qui a tellement pénétré la vie des travailleurs qu’effectivement dans beaucoup de pays, ils le célèbrent ainsi. En fait, le premier mai n’est pas un jour de fête pour les travailleurs. Non, les travailleurs ne doivent pas, ce jour là rester dans leurs ateliers ou dans les champs. Ce jour là, les travailleurs de tous pays doivent se réunir dans chaque village, dans chaque ville, pour organiser des réunions de masse, non pour fêter ce jour ainsi que le conçoivent les socialistes étatistes et en particulier les bolcheviks, mais pour faire le compte de leurs forces, pour déterminer les possibilité de lutte directe contre l’ordre pourri, lâche esclavagiste, fondé sur la violence et le mensonge. En ce jour historique déjà institué, il est plus facile à tous les travailleurs de se rassembler et plus commode de manifester leur volonté collective, ainsi que de discuter en commun de tout ce qui concerne les questions essentielles du présent et de l’avenir.

Il y a plus de quarante ans les travailleurs américains de Chicago et des environs se rassemblaient le premier Mai. Ils écoutèrent là des discours de nombreux orateurs socialistes, et plus particulièrement ceux des orateurs anarchistes, car ils assimilaient parfaitement les idées libertaires et se mettaient franchement du côté des anarchistes.

Les travailleurs américains tentèrent ce jour là, en s’organisant, d’exprimer leur protestation contre l’infâme ordre de l’Etat et du Capital des possédants. C’est sur cela qu’interviennent les libertaires américains Spiess, Parsons et d’autres. C’est alors que ce meeting fut interrompu par des provocations de mercenaires du Capital et s’acheva par le massacre de travailleurs désarmés, suivi de l’arrestation et de l’assassinat de Spiess, Parsons et d’autres camarades.

Les travailleurs de Chicago et des environs ne se rassemblaient pas pour fêter la journée du premier Mai. Ils s’étaient rassemblés pour résoudre en commun les problèmes de leur vie et de leurs luttes.

Actuellement aussi, partout où les travailleurs se sont libérés de la tutelle de la bourgeoisie et de la social démocratie liée à elle (indifféremment menchevique ou bolchevique) ou bien tentent de le faire, ils considèrent le 1er Mai comme l’occasion d’une rencontre pour s’occuper de leurs affaires directes et se préoccuper de leur émancipation. Ils expriment, à travers ces aspirations, leur solidarité et leur estime à l’égard de la mémoire des martyrs de Chicago. Ils sentent donc que cela ne peut être pour eux un jour de fête. Ainsi, le premier Mai, en dépit des affirmations des « socialistes professionnels » tendant à le présenter comme la fête du travail, ne peut pas l’être pour les travailleurs conscients.

Le premier Mai, c’est le symbole d’une ère nouvelle dans la vie et la lutte des travailleurs, une ère qui présente chaque année pour les travailleurs, de nouvelles, de plus en plus difficiles, et décisives batailles contre la bourgeoisie, pour la liberté et l’indépendance qui leur sont arrachées, pour leur idéal social.

Diélo trouda,n°36, 1928, pp.2-3.

L’anarchisme et notre époque

L’anarchisme, c’est pas seulement une doctrine qui traite de la vie sociale de l’homme, comprise dans le sens étroit que lui prêtent les dictionnaires politiques et, parfois, lors de meetings, nos orateurs propagandistes. C’est aussi un enseignement qui embrasse la vie de l’homme dans son intégralité.

Au cours du processus d’élaboration de sa conception globale du monde, l’anarchisme se donne une tâche bien précise : saisir le monde dans son entier, en écartant de sa voie toutes sortes d’obstacles, présent et à venir, dressés par la science et la technique bourgeoise et capitaliste. Cela dans le but de fournir à l’homme l’explication la plus exhaustive possible sur l’existence de ce monde et d’appréhender de la meilleure façon tous les problèmes qui peuvent se poser à lui ; cette démarche doit l’aider à prendre intérieurement conscience de l’anarchisme qui lui est inhérent par nature – c’est du moins ce que je suppose -, au point qu’il en ressent continuellement des manifestations partielles.

C’est à partir de la volonté individuelle que l’enseignement libertaire peut s’incarner dans la vie réelle et frayer la voie qui aidera l’homme à chasser en lui tout esprit de soumission .

Lorsqu’il se développe, l’anarchisme ne connaît pas de limites. Il ne connaît pas de rives où il pourrait s’échouer et se fixer. Tout comme la vie humaine, il ne possède pas de formules définitives pour ses aspirations et objectifs.

Le droit absolu de tout homme à une liberté totale, tel qu’il est défini par les postulats théorique de l’anarchisme, ne saurait être pour lui, à mon avis, qu’un moyen pour attendre son plus ou moins grand épanouissement, sans cesser pour autant de se développer. Ayant chassé en l’homme l’esprit de soumission qui lui a été artificiellement imposé, l’anarchisme devient dorénavant l’idée directrice de la société humaine en marche vers la conquête de tous ses objectifs.

A notre époque, l’anarchisme est encore considéré comme théoriquement faible ; en outre, certains affirment qu’il est souvent interprété de façon erronée. Pourtant ces adeptes s’expriment à foison à son sujet ; beaucoup en parlent constamment, militent activement et parfois se lamentent qu’il ne triomphe pas (je suppose, dans ce dernier cas, que cette attitude est provoquée par l’impuissance à à élaborer, à partir d’un cabinet d’études, les moyens sociaux indispensable à l’anarchisme pour avoir prise sur la société de notre temps).

La cohésion de tous les anarchistes actifs, exprimée par un collectif agissant sérieux, est unanimement estimée nécessaire par chacun d’entre nous. Il serait bien étonnant que des adversaire de cette Union se déclarent dans notre milieu. La question à résoudre ne tient qu’en la forme organisationnelle que pourrait adopter cette Union des anarchistes.

Personnellement, je considère comme la forme organisationnelle la plus adaptée et la plus nécessaire celle qui se présenterait sous l’aspect d’une Union des anarchistes, édifiée sur la base des principes de la discipline collective et de la direction commune des toutes les forces anarchistes. Ainsi, toutes les organisations qui y seraient adhérantes seraient liées entre elles par la communauté des objectifs socio-révolutionnaires, mais aussi par celle des moyens qui y mèneraient.

L’activité des organisations locales peut être adaptée, autant que possible, aux conditions locales ; elle doit cependant s’unir sans défaillance à l’orientation de la pratique organisationnelle globale de l’Union des anarchistes couvrant tout le pays.

Que cette Union s’appelle parti ou tout autrement n’a qu’une importance secondaire. Ce qui est primordial c’est qu’elle réalise la concentration de toutes les forces anarchistes en une pratique commune et unitaire contre l’ennemi, en impulsion la lutte pour les droit des travailleurs, la réalisation de la révolution sociale, et l’avènement de la société anarchiste !

Diélo trouda, n°6, novembre 1925, pp.6-7.

Notre organisation

L’époque que traverse actuellement la classe laborieuse mondiale exige une tension maximale de la pensée et de l’énergie des anarchistes révolutionnaires pour éclaircir les questions les plus importantes.

Nos camarades qui ont joué un rôle actif au cours de la révolution russe et qui sont restés fidèles à leur convictions savent de quelle manière funeste c’est fait sentir, dans notre mouvement, l’absence d’une solide organisation. Ces camarades sont bien placés pour être particulièrement utile à l’oeuvre d’union actuellement entreprise. Il n’a pas échappé à ces camarades, je le suppose, que l’anarchisme a été un facteur d’insurrection parmi les masses laborieuses révolutionnaires en Russie et en Ukraine ; il les a incitées partout à la lutte. Cependant, l’absence d’une grande organisation spécifique, capable d’opposer ses forces vives aux ennemis de la révolution, l’a rendu impuissant à assumer un rôle organisationnel. L’oeuvre libertaire dans la révolution en a subi de lourdes conséquences.

S’ils prennent conscience de cette carence, les anarchistes russes et ukrainiens ne doivent pas laisser se renouveler ce phénomène. La leçon du passé est trop pénible et, en la retenant, ils doivent, les premier, donner l’exemple de la cohésion de leurs forces. Comment ? En créant une organisation qui puisse accomplir les tâche de l’anarchisme, non seulement lors de la préparation de la révolution sociale, mais également à ses lendemains. Une telle organisation doit unir toutes les forces révolutionnaires de l’anarchisme et s’occuper sans hésitation de la préparation des masses à la révolution sociale et à la lutte pour la réalisation de la société anarchiste.

Bien que la majorité d’entre nous conçoivent la nécessité d’une telle organisation, il est regrettable de constater qu’il y en ait un petit nombre pour s’en préoccuper avec le sérieux et la constance indispensables.

En ce moment, les événement se précipitent dans toute l’Europe, y compris en Russie, emprisonnée dans les filets pan-bolchéviques. Le jour n’est pas loin où il nous faudra être des participants actifs à ces événements. Si nous nous présentons encore une fois sans s’être organisés au préalable de la manière adéquate, nous serons encore impuissants à empêcher que ces événements n’évoluent pas dans le tourbillon des systèmes étatiques.

L’anarchisme prend concrètement vie partout où naît la vie humaine. Par contre, il ne devient compréhensible pour tout un chacun uniquement là où existent les propagandistes et les militants qui ont rompu sincèrement et entièrement avec la psychologie de soumission de notre époque, ce qui leur vaut d’être d’ailleurs férocement persécutés. Ces militants aspirent à servir leurs convictions avec désintéressement, sans crainte de découvrir dans leur processus de développement des aspect inconnus, afin de les assimiler au fur et à mesure, si besoin est, et oeuvrent ainsi au triomphe de l’esprit de soumission.

Deux thèses découlent de ce qui est énoncé si dessus :

la première, c’est que l’anarchisme connaît des expressions et manifestions diverses, tout en conservant une parfaite intégrité dans son essence.

la seconde, c’est qu’il est révolutionnaire naturellement et ne peut adopter des méthodes révolutionnaires de lutte contre ces ennemis.

Au cours de son combat révolutionnaire, l’anarchisme non seulement renverse les gouvernements et supprime leurs lois, mais s’en prend également à la société qui leur donne naissance, à ses valeurs, ses moeurs et à sa « morale », ce qui lui vaut d’être de mieux en mieux compris et assimilé par la partie opprimée de l’humanité.

Tout cela nous amène à être persuadé que l’anarchisme ne peut plus rester enfermé dans les limites étriquées d’une pensée marginale et renvendiquée uniquement par quelques groupuscules aux actions isolées. Son influence naturelle sur la mentalité des groupes humains en lutte est plus qu’évidente. Pour que cette influence soit assimilée de façon consciente, il doit désormais se munir de moyens nouveau et emprunter dès maintenant la voie de pratiques sociales.

Diélo trouda,n°4, septembre 1925, pp.7-8.

Sur la discipline révolutionnaire

Des camarades m’ont posé la question suivante : comment est-ce que je conçois la discipline révolutionnaire ? Je vais y répondre.

Je comprends la discipline révolutionnaire comme une autodiscipline de l’individu, instaurée dans un collectif agissant, d’une façon égale pour tous, et strictement élaborée.

Elle doit être la ligne de conduite responsable des membres de ce collectif , menant à un accord strict entre sa pratique et sa théorie.

Sans discipline dans l’organisation, il est impossible d’entreprendre quelque action révolutionnaire sérieuse que ce soit. Sans discipline, l’avant garde révolutionnaire ne peut exister, car alors elle se trouverait en complète désunion pratique et serait incapable de formuler les tâches du moment, de remplir le rôle d’initiateur qu’attendent d’elle les masses.

Je fais reposer cette question sur l’observation et l’expérience d’une pratique révolutionnaire conséquente. Pour ma part, je me fonde sur l’expérience de la révolution russe, qui a porté en elle un contenu typiquement libertaire à beaucoup d’égards.

Si les anarchistes avaient été étroitement liés sur le plan organisationnel et avaient observé, dans leurs actions une discipline bien déterminée, ils n’auraient jamais subi une telle défaite. Mais, parce que les anarchistes « de tout bord et de toutes tendances » ne représentaient pas, même dans leurs groupes spécifiques, un collectif homogène ayant une discipline d’action bien définie, pour cette raison ces anarchistes ne purent supporter l’examen politique et stratégique que leur imposèrent les circonstances révolutionnaires. La désorganisation les amena à une impuissance politique, les divisant en deux catégories : la première fut ceux qui se lancèrent dans l’occupation systématiques de maisons bourgeoises, dans lesquelles ils se logaient et vivaient pour leur bien-être. C’était les même que ceux que j’appellerais les « touristes », les divers anarchistes qui vont de villes en villes, dans l’espoir de trouver en route un endroit pour y demeurer quelques temps , paressant et y restant le plus longtemps possible pour vivre dans le confort et le bon plaisir.

L’autre catégorie se composa de ceux qui ont rompu tous les liens honnêtes avec l’anarchisme (bien que certain d’entre eux, en URSS, se fassent passer maintenant pour les seuls représentants de l’anarchisme révolutionnaire) et se sont jetés sur les responsabilités offertes par les bolcheviks, même lorsque le pouvoir fusillait les anarchistes restés fidèles à leur poste de révolutionnaires en dénonçant la trahison des bolcheviks.

Etant donné ces faits, on peut comprendre aisément pourquoi je ne peux rester indifférent à l’état d’insouciance et de négligence qui existe actuellement dans nos milieux.

D’une part, cela empêche la création d’un collectif libertaire cohérent, qui permettrait aux anarchiste d’occuper la place qui leur revient dans la révolution, et d’autre part, cela permet de se contenter de belles phrases et de grandes pensées, tout en se dérobant au moment de passer à l’action.

Voilà pourquoi je parle d’une organisation libertaire reposant sur le principe d’une discipline fraternelle. Une telle organisation amènerait à l’entente indispensable de toutes les forces vives de l’anarchisme révolutionnaire et l’aiderait à occuper sa place dans la lutte du Travail contre le Capital.

Par ce moyen, les idées libertaires ne peuvent que gagner les masses, et non s’appauvrir. Il n’y a que des bavards creux et irresponsables qui peuvent fuir devant une telle structuration organisationelle.

La responsabilité et la discipline organisationnelles ne doivent pas effrayer : elles sont les compagnes de routes de la pratique de l’anarchisme social.

Diélo trouda,n°7-8, décembre 1925-janvier 1926, p.6.

Abécédaire de l’anarchiste révolutionnaire

L’anarchisme, c’est la vie libre et l’oeuvre créatrice de l’homme. C’est la destruction de tout ce qui est dirigé contre ces aspirations naturelles et saines de l’homme.

L’anarchisme, ce n’est pas un enseignement exclusivement théorique, à partir de programmes élaborés artificiellement dans le but de régir la vie ; c’est un enseignement tiré de la vie à travers toutes ses saines manifestations, passant outre à toutes les normes artificielles.

La physionomie sociale et politique de l’anarchisme, c’est une société libre, antiautoritaire, celle qui instaure la liberté, l’égalité et la solidarité entre tous ses membres.

Le Droit, dans l’anarchisme, c’est la responsabilité de l’individu, celle qui entraîne une garantie véritable de la liberté et de la justice sociale, pour tous et pour chacun, partout et de tous temps. C’est là que naît le communisme.

L’anarchisme naît naturellement chez l’homme ; le communisme, lui, en est le développement logique.

Ces affirmations demandent à être appuyées théoriquement à l’aide de l’analyse scientifique et de données concrêtes, afin de devenir des postulats fondamentaux de l’anarchisme. Cependant, les grands théoriciens libertaires, tels que Godwin, Proudhon, Bakounine, Johann Most, Kropotkine, Malatesta, Sebastien Faure et de nombreux autres n’ont pas voulu, du moins je le suppose, enfermer la doctrine dans des cadres rigides et définitifs. Bien au contraire, on peut dire que le dogme scientifique de l’anarchisme, c’est l’aspiration à démontrer qu’il est inhérent à la nature humaine de ne jamais se contenter de ses conquètes. La seule chose qui ne change pas dans l’anarchisme scientifique, c’est la tendance naturelle à rejeter toutes les chaînes et toute entreprise d’exploitation de l’homme par l’homme. En lieu et place des chaînes et de l’escalvage instaurés actuellement dans la société humaine – ce que, d’ailleurs, le socialisme n’a pu et ne peut supprimer -, l’anarchisme sème la liberté et le droit inaliénable de l’homme à en user.

En tant qu’anarchiste révolutionnaire, j’ai participé à la vie du peuple urkainien durant la révolution. Ce peuple a ressenti instinctivement à travers son activité l’exigeance vitale des idées libertaires et en a également subi le poid tragique. J’ai connu, sans fléchir, les mêmes rigueurs dramatiques de cette lutte collective, mais, bien souvent, je me suis retrouvé impuissant à comprendre puis à formuler les exigences du moment. En général, je me suis rapidement repris et j’ai clairement saisi que le but vers lequel, moi et mes camarades, nous appelions à lutter était directement assimilé par la masse qui combattait pour la liberté et l’indépendance de l’individu et de l’humainté entière.

L’expérience de la lutte pratique a renforcé ma conviction que l’anarchisme éduque d’une manière vivante l’homme. C’est un enseignement tout aussi révolutionnaire que la vie, il est tout aussi varié et puissant dans ses manifestations que la vie créatrice de l’homme et, en fait, il s’y indentifie intimement.

En tant qu’anarchiste révolutionnaire, et tant que j’aurai un lien au moins aussi ténu qu’un cheveu avec cette qualification, je t’appellerai, toi frère humilié, à la lutte pour la réalisation de l’idéal anarchiste. En effet, ce n’est que par cette lutte pour la liberté, l’égalité et la solidarité que tu comprendra l’anarchisme.

L’anarchisme existe, donc, naturellement chez l’homme : il l’émancipe historiquement de la psychologie servile – acquise atrificiellement – et l’aide à devenir un combatant conscient contre l’esclavage sous toutes ses formes. C’est en cela que l’anarchisme est révolutionnaire.

Plus l’homme prend conscience, par la reflexion, de sa situation servile, plus il s’en indigne, plus l’esprit anarchiste de liberté, de volonté et d’action s’incruste en lui. Cela concerne chaque individu, homme ou femme, même s’ils nont jamais entendu parler du mot « anarchisme ».

La nature de l’homme est anarchiste : elle s’oppose à tout ce qui tend à l’emprisonner. Cette essence naturelle de l’homme, selon moi, s’exprime dans le terme scientifique d’anarchisme. Celui-ci, en tant qu’idéal de vie chez l’homme, joue un rôle significatif dans l’évolution humaine. Les oppresseurs, tout aussi bien que les opprimés, commencent peu à peu à remarquer ce rôle ; aussi, les premiers aspirent-ils par tout les moyens à déformer cet idéal, alors que les seconds aspirent, eux, à les rendre plus accessibles à attiendre.

La compréhension de l’idéal anarchiste chez l’esclave et le maître grandit avec la civilisation moderne. En dépit des fins que celle-ci s’était jusque là données – endormir et bloquer toute tendance naturelle chez l’homme à protester contre tout outrage à sa dignité -, elle n’a pu faire taire les esprits scientifiques indépendants qui ont mis à nu la véritable provenance de l’homme et démontré l’innexistence de Dieu, considéré auparavant comme le créateur de l’humanité. Par suite, il est devenu naturellement plus facile de prouver de manière irréfutable le caractère artificiel des « onctions divines » sur terre et des relations infâmantes qu’elles entraînaient contre les homes.

Tous ces évènements ont considérablement aidé au développement conscient des idées anarchistes. Il est tout aussi vrai que des conceptions artificielles ont vu le jour à la même époque : le liberalisme et le socialisme prétendument « scientifique », dont l’une des branches est représentée par le bolchevisme-communisme. Toutefois, malgrés toute leur immense influence sur la psychologie de la société moderne, ou du moins sur une grande partie d’entre elle, et malgré leur triomphe sur la réaction classique d’une part, et sur la personnalité de l’individu, d’autre part, ces conceptions artificielles tendent à glisser sur la pente menant aux formes déja connues du vieux monde.

L’homme libre, qui prend conscience et qui l’exprime autour de lui, enterre et enterrera inévitablement tout le passé infâmant de l’humanité, ainsi que tout ce que cela entraînerait comme tromperie, violence arbitraire et avilissement. Il enterrera aussi ces enseignements artificiels.

L’individu se libère peu à peu, dès à présent, de la chape de mensonges et de lâcheté dont l’ont recouvert depuis sa naissance les dieux terrestres, cela à l’aide de la force grossière de la baïonnette, du rouble, de la « justice » et de la science hypocrite – celle des apprentis sorciers.

En se débarrassant d’une telle infamie, l’individu atteint la plénitude qui lui fait découvrir la carte de la vie : il y remarque en premier lieu son ancienne vie servile, repoussante de lâcheté et de misère. Cette vie ancienne avait tué en lui, en l’asservissant, tout ce qui avait de propre, clair et valable au départ, pour le transformer soit en mouton bêlant, soit en maître imbécile qui piétine et déchire tout ce qu’il y a de bon en lui-même et chez autrui.

C’est seulement à ce moment que l’homme s’éveille à la liberté naturelle, indépendante de qui ou de quoi que ce soit et qui réduit en cendre tout ce qui lui est contraire, tout ce qui viole la pureté et la beauté captivante de la nature, laquelle se manifeste et croît à travers l’oeuvre créatrice autonome de l’individu. Ce n’est qu’ici que l’homme revient à lui-même et qu’il condamne pour toujours son passé honteux, coupant avec lui tout lien psychique qui emprisonnait jusqu’ici sa vie individuelle et sociale, par le poids de son ascendance serville et aussi, en partie, par sa propre démission, encouragée et accrue par les chamans de la science.

Désormais, l’homme avance d’année en année autant qu’il le faisait auparavant de génération en génération, vers une fin hautement étique : ne pas être, ni devenir lui-mêmme un chaman, un prophète du pouvoir sur autrui et ne plus permettre à d’autres de disposer d’un pouvoir sur lui.

Libéré des dieux célèstes et terrestres, ainsi que de toutes leurs prescriptions morales et sociales, l’homme élève la voix et s’oppose en actes contre l’exploitation de l’homme par l’homme et le dévoiement de sa nature, laquelle reste invariablement liée à la marche en avant, vers la pleinitude et la perfection. Cet homme révolté ayant pris conscience de soi et de la situation de ses frères opprimés et humiliés, s’exprime dorénavant avec son coeur et sa raison : il devient un anarchiste révolutionnaire, le seul individu qui puisse avoir soif de liberté, de pleinitude et de perfection tant pour lui que pour le genre humain, foulant à ses pieds l’esclavage et l’idiotie sociale qui s’est incarnée historiquement par la violence – l’Etat. Contre cet assassin et bandit organisé, l’homme libre s’organise à son tour avec ses semblables, en vue de se renforcer et d’adopter une orientation véritablement communiste dans toutes les conquètes communes accomplies sur la voie créatrice, à la fois grandiose et pénible.

Les ndividus membres de tels groupes s’émancipent par là même de la tutelle criminelle de la société dominante, dans la mesure où ils redeviennent eux-mêmes, c’est à dire qu’ils rejettent toute servilité envers autrui, quelqu’ils aient pu être auparavant : ouvrier, paysan, étudiant ou intellectuels. C’est ainsi qu’ils échappent à la condition soit d’âne bâté, d’esclave, de fonctionnaire ou de laquais se vendant à des maîtres imbéciles.

En tant qu’individu, l’homme se rapproche de sa personnalité authentique l’orsqu’il rejette et réduit en cendres les idées fausses sur sa vie, retrouvant ainsi tous ses véritables droits. C’est par cette double démarche de rejet et d’affirmation que l’individu devient un anarchiste révolutionnaire et un communiste conscient.

En tant qu’idéal de vie humaine, l’anarchisme se révèle consciemment en chaque individu comme une aspiration naturelle de la pensée vers une vie libre et créatrice, conduisant à un idéal social de bonheur. A notre siecle, la société anarchiste ou société harmonieuse n’apparaît plus comme une chimère. Cependant, autant que son élaboration et son aménagement pratique, sa conception paraît encore peu évidente.

En tant qu’enseignement portant sur une vie nouvelle de l’homme et de son développement créateur, tant sur le plan individuel que social, l’idée même de l’anarchisme se fonde sur la vérité indestructible de la nature humaine et sur les preuves indiscutables de l’injustice de la société actuelle – véritable plaie permanente. Cette constatation conduit ses partisants – les anarchistes – à se trouver en situation à demi ou entièrement illégale vis-à-vis des institutions officielle de la société actuelle. En effet, l’anarchisme ne peut être reconnu tout à fait légal dans aucun pays ; cela s’explique par son serviteur et maître : l’Etat. La société s’y est complètement dissoute ; toutes ses fonctions et affaires sociales sont passées aux mains de l’Etat. Le groupe de personnes qui a parasité de tous temps l’humanité, en lui construisant des « tranchées » dans sa vie, s’est ainsi identifié à l’Etat. Que ce soit individuellement ou en masse innombrable, l’homme se retrouve à la merci de ce groupe de fainéants se faisant appeler « gouvernants et maîtres », alors qu’ils ne sont en réalité que de simple exploiteurs et oppresseurs.

C’est à ces requins qui abrutissent et soumettent le monde actuel, qu’ils soient gouvernants de droite ou de gauche, bourgeois ou socialistes étatistes, que la grande idée d’anarchisme ne plaît en aucune sorte. La différence entre ces requins tient en ce que les premiers sont des bourgeois déclarés – par conséquents moins hypocrites -, alors que les seconds, les socialistes étatistes de toutes nuances, et surtout parmis eux les collectivistes qui se sont indûment accolés le nom de communistes, à savoir les bolcheviks, se dissimilent hypocritement sous les mots d’ordre de « fraternité et d’égalité ». Les bolcheviks sont prêt à repeindre mille fois le société actuelle ou à changer mille fois la dénomination des systèmes de domination des uns et d’esclavage des autres, bref à modifier les appellations selon les besoins de leurs programmes, sans changer pour autant un iota de la nature de la société actuelle, quitte à échaffauder dans leurs stupides programmes des compromis aux contradictions naturelles qui existent entre la domination et la servitude. Bien qu’ils sachent que ces contradictions soient insurmontables, ils les entretiennent tout de même, à la seule fin de ne pas laisser apparaître dans la vie le seul idéal humain véritable : le communisme libertaire.

Selon leur programme absurde, les socialistes et communistes étatistes ont décidé de « permettre » à l’homme de se librer socialement, sans qu’il soit possible pour autant de manifester cette librerté dans sa vie sociale. Quant à laisser l’homme s’émanciper spirituellement en totalité, de manière à ce qu’il soit entièrement libre d’agir et de se soumettre uniquement à sa propre volonté et aux seules lois naturelles, bien qu’ils abordent peu ce sujet, il ne saurait pour eux en être question. C’est la raison pour laquelle ils unissent leurs efforts à ceux des bourgeois afin que cette émancipation ne puisse jamais échapper à leur odieuse tutelle. De toute façon, l' »émancipation » octroyée par un pouvoir politque quelconque, on sait bien désormais quel aspect cela peur revêtir.

Le bourgeois trouve naturel de parler des travailleurs comme d’esclaves condamné à le rester. Il n’encouragera jamais un travail authentique susceptible de produire quelquechose de réellement utile et beau, pouvant bénéficier à l’humanité entière. Malgrè les capitaux colossaux dont il dispose dans l’industrie et l’agriculture, il affirme ne pas pouvoir aménager des principes de vie sociale nouvelle. Le présent lui paraît tout fait suffisant, car tout les puissants s’inclinnent devant lui : les tsars, les présidents, les gouvernements et la quasi-totalité des intellectuels et savants, tout ceux qui soumettent à leur tour les esclaves de la société nouvelle. « Domestiques » crient les bourgeois à leur fidèles serviteurs, donnez aux esclaves le servile qui leur est dû, gardez la part qui vous revient pour vos dévoués services, puis conservez le reste pour nous!… Pour eux, dans ces conditions, la vie ne peut être que belle !

« Non nous ne sommes pas d’accord avec vous là-dessus ! rétorquent les socialistes et communistes étatistes. Sur ce, ils s’adressent aux travailleurs, les organisent en parti politiques, puis les incitent à se révolter en tenant le discours suivant : « Chassez les bourgeois du pouvoir de l’Etat et donnez-nous-le, à nous socialistes et communistes étatistes, ensuite nous vous défendrons et libererons ».

Ennemis acharnés et naturels du pouvoir d’Etat, bien plus que les fainéants et les privilégiés, les travailleurs expriment leur haine, s’insurgent accomplissent la révolution, détruisent le pouvoir d’Etat et en chassent ses détenteurs, puis, soit par naïveté soit par manque de vigilance, ils laissent les socialistes s’en emparer. En Russie, ils on laisser les bolcheviks-communistes se l’accaparer. Ces laches jésuites, ces monstres et bourreaux de la liberté se mettent alors à égorger, à fusiller et à écraser les gens, même désarmés, tout comme auparavant les bourgeois, si ce n’est pire encore. Ils fusillent pour soumettre l’esprit indépendant, qu’il soit individuel ou collectif, dans le but d’anéantir pour toujours en l’homme l’esprit de liberté et la volonté créatrice, de le rendre esclave spirituel et laquais physique d’un groupe de scélérats installés à la place du trône déchu, n’hésitant pas à utiliser des tueurs pour se subordonner la masse et éliminer les récalcitrants.

L’homme gémit sous le poids des chaînes du pouvoir socialiste en Russie. Il gémit aussi dans les autres pays sous le joug des socialistes unis à la bourgeoisie, ou bien sous celui de la seule bourgeoisie. Partout, individuellement ou collectivement, l’homme gémit sous l’oppression du pouvoir d’Etat et de ses folies politiques et économiques. Peu de gens s’intéressent à ses souffrances sans avoir en même temps d’arrières-pensées, car les bourreaux, anciens ou nouveaux, sont très forts spirituellement et physiquement : ils disposent de grands moyens efficaces pour soutenir leur emprise et écraser tout et tous ceux qui se mettent en travers de leur chemin.

Brûlant de défendre ses droits à la vie, à la liberté et au bonheur, l’homme veut manifester sa volonté créatrice en se mêlant au tourbillon de violence. Devant l’issue incertaine de son combat, il a parfois tendance à baisser les bras devant sont bourreau, au moment même où celui-ci passe le noeud coulant autour du cou, cela alors qu’un seul de ses regards audacieux suffirait à faire trembler le bourreau et à remtte en cause tout le fardeau du joug. Malheureusement, l’homme préfère bien souvent fermer les yeux au moment même où le bourreau passe un noeud coulant sur sa vie toute entière.

Seul, l’homme qui a réussi à se débarasser des chaînes de l’oppression et observé toutes les horreurs se commettant contre le genre humain, peut être convaincu que sa liberté et celle de son semblable sont inviolables, tout autant que leur vies, et que son semblable est un frère. S’il est prêt à conquerir et à defendre sa liberté, à exterminer tout exploiteur et tout bourreau (si celui-ci n’abandonne pas sa lâche profession), puis s’il ne se donne pas pour but dans sa lutte contre le mal de la société contemporaine de remplacer le pouvoir bourgeois par un autre pouvoir tout aussi oppresseur – socialiste, communiste ou « ouvrier » (bolchevik) -, mais d’instaurer une société réellement libre, organisée à partir de la responsabilité individuelle et garantissant à tous une liberté authentique et une justice sociale égale pour tous, seul cet homme là est un anarchiste révolutionnaire. il peut sans crainte regarder les actes du bourreau-Etat et recevoir s’il le faut son verdict, et aussi énoncer le sien à l’occasion en déclarant : « Non, il ne saurait en être ainsi ! Révolte-toi, frère opprimé ! Insurge-toi contre tout pouvoir de l’Etat ! Détruis le pouvoir de la bourgeoisie et ne le remplace pas par celui des socialistes et des bolcheviks-communistes. Supprime tout pouvoir d’Etat et chasse ses partisants, car tu ne trouveras jamais d’amis parmis eux. »

Le pouvoir des socialistes ou communistes étatitstes est tout aussi nocif que celui de la bourgeoisie. Il arrive même qu’il le soit encore davantage, l’orsqu’il fait ses expériences avec le sang et la vie des hommes. A ce moment, il ne tarde pas à rejoindre à la dérobée les prémices du pouvoir bourgeois ; il ne craint plus alors de recourrir aux pires moyens en mettant et en trompant encore plus que tout autre pouvoir. Les idées du socialisme ou communisme d’Etat deviennent même superflues : il ne s’en sert plus et se rapproche à toutes celles qui peuvent lui servir à s’aggriper au pouvoir. En fin de compte, il ne fait qu’employer des moyens nouveaux pour perpetuer la domination et devenir plus lâche que la bourgeoisie qui, elle, pend le révolutionnaire publiquement, alors que le bolchevisme-communisme, lui, tue et étrangle en cachette.

Toute révolution qui a mis aux prises la bourgeoisie et les socialistes ou communistes d’Etat illustre bien ce que je viens d’affirmer, en particulier si l’on considère l’exemple des révolutions russes de fevrier et d’octobre 1917. Ayant renversé l’empire russe, les masses laborieuses se sentirent en conséquence à demi émancipée politiquement et aspirèrent a parachever cette libération. Elles se mirent à transmettre les terres, confisquées aux grands propriétaires terriens et au clergé, à ceux qui les cultivaient ou qui avaient l’intention de le faire sans exploiter le travail d’autrui. Dans les villes, ce furent les usines, les fabriques, les typographies et autres entreprises sociales qui furent prises en main par ceux qui y travaillaient. Lors de ces réalisations saines et enthousiastes, tendant à instaurer des relations fraternelles entre les villes et les campagnes, les travailleurs ne voulurent pas remarquer qu’à Kiev, Kharkov et Pétrograd, des gouvernements nouveaux se mettaient en place.

A travers ses organisations de classe, le peuple aspirait à poser le fondement d’une société nouvelle et libre devant éliminer, en toute indépendance, au cours de son developpement, du corps social tous les prarasites et tous les pouvoirs des uns sur les autres, jugés stupides et nuisibles par les travailleurs.

Une telle démarche s’affirma nettement en Ukraine, dans l’Oural et en Sibérie. A Tiflis, kiev, Petrograd et Moscou, au coeur même des pouvoir mourants, cette tendance se fit jour. Toutefois, partout et toujours, les socialistes et communistes d’Etat avaient et on encore leurs nombreux partisants, ainsi que leurs tueurs à gages. Parmi ceux-ci, il faut malheureusement constater qu’il y eu de nombreux travailleurs. A l’aide de ces tueurs les bolcheviks ont coupé court à l’oeuvre du peuple, et d’une manière si terrible que même l’inquisition du Moyen Age pourrait les envier.

Quant a nous, connaissant la véritable nature de l’Etat, nous disons aux guides socialistes et bolcheviks : « Honte à vous ! Vous avez tant écrit et discuté de la férocité bourgeoise à l’égard des opprimés. Vous avez défendu avec tant d’acharnement la pureté révolutionnaire et le dévouement des travailleurs en lutte pour leur émancipation et maintenant, parvenu au pouvoir, vous vous révélez ou bien les même lâches laquais de la bourgeoisie ou bien vous devenez vous même bourgeois en utilisant ses moyens, au point même qu’elle s’en étonne et s’en moque. »

D’ailleurs à travers les expériences du bolchevisme-communiste, la bourgeoisie a compris, ces dernieres années, que la chimère scientifique d’un socialisme étatique ne pouvait se passer ni des moyens, ni même d’elle même. Elle l’a si bien compris qu’elle se moque de ses élèves qui n’arrivent même pas à sa hauteur. Elle à compris que, dans le système socialiste, l’exploitation et la violence organisée contre la majorité de la masse laborieuse ne suppriment nullement la vie débauchée et le parasitisme des fainéants, qu’en fait l’exploitation ne change que de nom puis croît et se renforce. Et c’est bien ce que la réalité nous confirme. Il n’y a qu’à constater la maraude des bolcheviks et leur monopole sur les conquètes révolutionnaire du peuple, ainsi que leur police, leurs tribunaux, prisons et armée de geôliers, tous employés contre la révolution. L’armée « rouge » continue d’être recrutée de force ! On y retrouve les mêmes fonctions qu’auparavant, bien qu’elles s’y dénomment autrement, en étant encore plus irresponsable et devoyées.

Le libéralisme, le socialisme et le communisme d’Etat sont trois membres de la même famille empruntant des voies différentes pour exercer leur pouvoir sur l’homme, afin de l’empêcher d’atteindre son plein épanouissement vers la liberté et l’indépendance en créant un principe nouveau, sain et authentique à partir d’un idéal social valable pour tout le genre humain.

« Revolte-toi ! déclare l’anarchiste révolutionnaire à l’opprimé. Insurge-toi et supprime tout pouvoir sur toi et en toi. Et ne participe pas à en créer un nouveau sur autrui. Sois libre et défends la liberté des autres contre toutes atteintes! »

Le pouvoir dans la société humaine est sourtout prôné par ceux qui n’ont jamais vécu véritablement de leur propre travail et d’une vie saine, ou bien, encore, qui n’en vivent plus ou qui ne veulent pas en vivre. Le pouvoir d’Etat ne pourra jamais donner la joie, le bonheur et l’épanouissement à une société quelle qu’elle soit. Ce pouvoir à été créé par des fainéant dans le but unique de piller et d’exercer leur violence, souvent meurtrière, contre tous ceux qui produisent, par leur travail – que ce soit par la volonté, l’intelligence ou les muscles – , tout ce qui est utile et bon dans la vie de l’homme.

Que ce pouvoir se qualifie de bourgeois, de socialiste, de bolchevik-communiste, d’ouvrier ou de paysan, cela revient au même : il est tout aussi nocif à l’individualité saine et heureuse et à la sociètè dans son ensemble. La nature de tout pouvoir d’Etat est partout identique : anéantir la liberté de l’individu, le transformer spirituellement en laquais, puis de s’en servir pour les besognes les plus sâles. Il n’y a pas de pouvoir innofensif.

« Frère opprimé, chasse en toi le pouvoir et ne permet pas qu’il s’instaure ni sur toi ni sur ton frère, proche ou lointain! »

La vraie vie, saine et joyeuse, de l’individu et de la collectivité ne se construit pas à l’aide du pouvoir et de programmes qui tentent de l’enfermer en des formules et des lois écrites. Non, elle ne peut s’édifier qu’à partir de la liberté individuelle, de son oeuvre créatrice et indépendante, s’affirmant par les phases de destruction et de construction.

La liberté de chaque individu fonde la société libertaire ; celle-ci atteit son integralité par la décentralisation et la réalisation but commun : le communisme libertaire.

Lorsque nous nous représentons la société communiste libertaire, nous la voyons comme une société grandiose et harmonieuse dans ses relations humaines. Elle repose principalement sur les individus libre qui se groupent en associations affinitaires – que ce soit par intérêt, nécéssité ou penchants -, garantissant une justice sociale à titre égal pour tous en se liant en fédérations et confédérations.

Le communisme libertaire, c’est une société qui se fonde sur la vie libre de tout homme, sur son droit intangible à un développement infini, sur la suppression de toutes les injustices et de tous les maux qui ont entravé le progrès et le perfectionnement de la société en la partageant en couches et en classes, sources de l’oppression et de la violence des uns sur les autres.

La société libertaire se donne pour but de rendre plus belle et plus radieuse la vie de chacun, au moyen de son travail, de sa volonté et de son intelligence. En plein accord avec la nature, le communisme libertaire se fonde par conséquent sur la vie de l’homme pleinement épanoui, indépendant, créateur et absolument libre. C’est la raison pour laquelle ses adeptes apparaissent dans leur vie comme des êtres libres et radieux.

Le travail et les relation fraternelles entre tous, l’amour de la vie, la passion de la création belle et libre, toutes ces valeurs motivent la vie et l’activité des communistes libertaires. Ils n’ont nul besoin de prisons, de bourreaux, d’espions et de provocateurs, utilisés par contre en grands nombre par le socialistes et communistes étatistes. Par principe, les communistes libertaire n’ont aucun besoin des bandits et assassins à gages dont le pire exemple et le chef suprème est en fin de compte, l’Etat. Frère opprimé ! Prépare-toi à la fondation de cette société là, par la reflexion et au moyen de l’action organisée. Seulement, souviens-toi que ton organisation doit être solide et constante dans son activité sociale. L’ennemi absolu de ton émancipation, c’est l’Etat ; il s’incarne au mieux par l’union des cinq types suivants : le propriétaire, le militaire, le juge, le prêtre et celui qui est leur serviteur à tous, l’intellectuel. Dans la plupart des cas, ce dernier se charge de prouver les droits « légitimes » de ses quatre maître à sanctionner le genre humain, à normaliser la vie de l’homme sous tous ses aspects individuels et sociaux, cela en déformant le sens des lois naturelles pour codifier des lois « historiques et juridiques », oeuvres criminelles de plumitifs stilipendiés.

L’ennemi est très fort car, depuis des millénaires, il vit de pillages et de violences ; il en a retiré de l’expérience, il a surmonté des crises internes et il adopte maintenant une nouvelle physionomie, étant menacé de disparition par l’apparition d’une science nouvelle qui reveille l’homme de son sommeil séculaire. Cette science nouvelle libère l’homme de ses préjugés et lui fournit des armes pour se découvrir lui-même et trouver sa véritable place dans la vie, malgrè tous les efforts des apprentis-sorciers de l’union des « cinq » pour l’empêcher d’avancer sur cette voie.

Ainsi une telle modification du visage de notre ennemi, frère opprimé, peut être remarqué, par exemple, dans tout ce qui sort du cabinet des savants réformateurs de l’Etat. Nous avons pu observer d’une mainère caractéristique cette métamorphose lors des révolutions que nous avons vécues nous-même. L’union des « cinq », l’Etat, notre ennemi, parut au début disparaître complètement de la terre…

En réalité, notre ennemi ne fit que changer d’apparence et se découvrit de nouveau alliés qui oeuvrèrent criminellement contre nous : la leçon des bolcheviks-communistes en Russie, en Ukraine, en Georgie, et parmis de nombreux peuples d’Asie centrale est très édifiante à ce égard. Cette époque ne sera jamais oubliée par l’homme qui combat pour son émancipation, car il car il saura se rappeler ce qu’il y a eu de cauchemardesque et de criminel.

Le seul et le plus sûr moyen qui s’offre à l’opprimé dans sa lutte contre le mal qui l’enchaîne, c’est la révolution sociale, rupture profonde et avancée vers l’évolution humaine.

Bien que la révolution sociale se développe spontanément, l’organisation déblaie sa voie, facilite l’apparition de brèches parmis les digues dressée contre elle et accélère sa venue. Lanarchiste révolutionnaire travaille dès maintenant à cette orientation. Chaque opprimé qui tient sur lui le joug, en étant conscient que cette infâmie écrase la vie du genre humain, doit venir en aide à l’anarchiste. Chaque être humain doit être conscient de sa responsabilité et l’assumer jusqu’au bout en supprimant de la société tous les bourreaux et parasites de l’union des « cinq », afin que l’humanité puisse respirer en toute liberté.

Chaque homme et surtout l’anarchiste révolutionnaire – en tant qu’initiateur appelant à lutter pour l’idéal de liberté, de solidarité et d’égalité – doit se rappeler que la révolution sociale exige pour son évolution créatrice des moyens adéquats, en particulier des moyens organisationnels constants, nottament durant la période où elle détruit, dans un élan spontané, l’esclavage, et sème la liberté, en affirmant le droit de chaque homme à un libre développement ilimité. C’est précisément la période où, ressentant la véritable liberté en eux et autour d’eux, les individus et les masses oseront mettre en pratique les conquêtes de la révolution sociale, que celle- ci éprouvera le plus grand besoin de ces moyens organisationnels. Par exemple, les anarchistes révolutionnaires ont joué un rôle particulièrement remarquable lors de la révolution russe mais, ne possédant pas les moyens d’action nécessaires, n’ont pu mener à terme leur rôle historique. Cette révolution nous a, d’ailleurs, bien démontré la vérité suivante : après s’être débarassé des chaînes de l’esclavage, les masses humaines n’ont nullement l’intention d’en créer de nouvelles. Au contraire, durant les périodes révolutionnaires, les masses recherchent des formes nouvelles d’associations libres pouvant non seulement répondre à leurs élans libertaires,mais défendre aussi leurs acquis lorsque l’ennemi s’y attaque.

En observant ce processus, nous sommes constament parvenu à la conclusion que les association les plus fertiles et les plus valables ne pouvaient être que les union-communes, celles dont les moyens sociaux sont créés par la vie même : les soviets libres. En se fondant sur cette même conviction, l’anarchiste révolutionnaire se jette dans l’action avec abnégation et il rappelle les opprimés à la lutte pour les actions libres. Il est convaincu qu’il ne faut pas seulement manifester les principe organisationnels fondamentaux et createurs, mais aussi se donner les moyens de défendre la vie nouvelle contre les forces hostiles. La pratique montre que cela doit être réalisé de la manière la plus ferme et soutenue par les masses elles-même, directement sur place.

En accomplissant la révolution, pousées par l’anarchisme naturellement en elles, les masses humaines recherchent les associations libres. Les assemblées libres retiennent toujours leur sympathie. L’anarchiste révolutionnaire doit les aider à formuler le mieux possible cette démarche. Par exemple, le problème économique de l’association libre des communes doit trouver sa pleine expression par la création de coopératives de production et de consommation, dont les soviets libres seraient les promoteurs.

C’est par l’intermédiaire des soviets libres, durant le développement de la révolution sociale, que les masses s’empareront directement de tout le patrimoine social : la terre, les forêts, les fabriques, les usines, les chemins de fer et transports maritimes, ect., puis, se regroupant selon leurs interêts, leurs affinités ou l’idéal commun, elles construiront leur vie sociale de la façon la plus variée et appropriée à leurs besoins et désirs.

Il va sans dire que cette lutte sera pénible ; elle provoquera un grand nombre de victimes, car elle opposera pour la dernière fois l’humanité libre et le vieux monde. Il n’y aura pas de place à l’hésitation ni au sentimentalisme. Ce sera à la vie et à la mort ! Du moins c’est ainsi que devra le concevoir chaque homme qui attache de l’importance à ses droits et à ceux de l’humanité entière, s’il ne veut pas demeurer un âne bâté, un esclave, comme on le force à l’être actuellement.

Lorsque le raisonnement sain et l’amour autant de soi-même que d’autrui prendront le dessus dans la vie, l’homme deviendra le véritable createur de sa propre existance.

Organise-toi, frère opprimé, fais appel à tous les hommes de la charrue et de l’atelier, du banc d’école du lycée et de l’université, sans oublier le savant et l’intellectuel en général, afin qu’il sorte de son cabinet et te porte secours sur ton pénible chemin. Il est vrai que neuf intellectuels sur dix ne pourront pas répondre à ton appel ou bien, s’il le font, ce sera avec l’arrière pensée de te tromper, car n’oublie pas que ce sont de fidèles serviteur de l’union des « cinq ». Il y en aura tout de même un sur dix qui s’avèrera être ton ami et t’aidera à déjouer la tromperie des neuf autres. En ce qui concerne la violence physique, la force grossière des gouvrenant législateurs, tu l’écartera avec ta propre violence.

Organise-toi, appelle tout tes frères à rejoindre le mouvement et exige de tous les gouvernants de mettre fin volontairement à leur lâche profession de régenter la vie de l’homme. S’ils refusent, insurge-toi, désarme les policiers, les miliciens et autres chiens de garde de l’union des « cinq ». Arrête pour le temps nécessaire tout les gouvernants, déchire et brûle leurs lois ! Détruis les prisons, anéantis les boureau, supprime tout pouvoir d’Etat !

De nombreux tueurs à gages et assassins se trouvent dans l’armée, mais tes amis, les soldats mobilisés de force, y sont présents aussi, appelle-les à toi, ils viendront à ton secour et t’aideront à neutraliser les mercenaires.

Après s’être tous réunis en une grande famille, frères, nous irons ensemble sur la voie de la lumière et du savoir, nous éloignerons les ténèbres et marcherons vers l’idéal commun de l’humanité : la vie fraternelle et libre, la société où personne ne sera plus jamais esclave ni humilié par quiconque.

A la violence grossière de nos ennemis, nous repondrons par la force compacte de notre armée révolutionnaire inssurectionnelle. A l’incohérence et l’arbitraire, nous répondrons en construisant avec justice notre nouvelle vie, sur la base de la responsabilité de chacun, vraie garantie de la liberté et de la justice sociale pour tous.

Seuls, les criminels sanguinaires de l’union des « cinq » refuseront de se joindre à nous sur la voie novatrice ; ils tenteront de s’y opposer pour conserver leurs privilèges, ce en quoi ils se condamneront eux-mêmes.

Vive cette conviction claire et ferme en la lutte pour l’idéal de l’harmonie humaine généralisée : la société anarchiste !

Probouzdénié,n°18, janvier 1932, pp.57-63, et n°19-20, février-mars 1932, pp.16-20.

Lettre ouverte aux anarchistes espagnols

Cher camarades Carbo et Pestana,

Transmettez à nos amis et camarades et, à travers eux, à tous les travailleurs espagnols, mon encouragement à ne pas laisser faiblir leur résolution dans le processus révolutionnaire entamé, ainsi que de se hâter à s’unir sur un programme pratique, déterminé dans un sens libertaire. Il ne faut à aucun prix laisser se ralentir le rythme de l’action révolutionnaire des masses. Il s’agit, au contraire, de se dépêcher de les aider à obliger, par la force s’il n’y a pas d’autre voie ou moyen, le gouvernement républicain provisoire qui freine et dévoie la révolution, par ses décrets absurde, à cesser cette activité néfaste.

Les travailleurs espagnols – ouvrier paysans et inteligentsia laborieuse – doivent s’unir et manifester le maximum d’énergie révolutionnaire, ceci afin de créer une situation telle que la bourgeoisie se retrouve sans aucune possibilité de s’opposer à la conquête de la terre, des usines et des libertés complètes ; situation qui deviendrait de plus en plus générale et irréversible.

Il est indispensable d’appliquer tous ses efforts pour que les travailleurs espagnols tiennent compte de cela et comprennent que laisser passer ce moment décisif, en restant inactifs et en se limitant uniquement à adopter de belles résolutions sans aucune suite, reviendrait à faire volontairement le jeu des ennemis de la révolution, en mes laissant passer à l’offensive, leur donner le temps de reprendre du poil de la bête, puis d’étouffer la révolution en cours.

Dans ce but, l’union des forces libertaires est nécessaire, tout particulièrement par le biais de la fondation d’une vaste union paysanne, qui se fédérerait avec la CNT, et dans laquelle les anarchistes oeuvreraient sans repos.

Il est également indispensable d’aider les travailleurs à créer, directement sur place,des organes d’autodirection économique et sociale – des soviets libres – ainsi que des détachements armés pour la défense des mesures sociales révolutionnaires qu’ils ne manqueront pas d’imposer, après avoir pris conscience et rompu toutes les chaînes de leur situation servile. Ce n’est que par cette et ces moyens d’une action générale sociale que les travailleurs révolutionnaires pourront agir opportunément contre une tentative de détournement de la révolution par un nouveau système exploiteur. A mon avis, la CNT et la FAI doivent se préocupper sérieusement de cette question et disposer, à cette fin, de groupes d’initiative dans chaque village et ville ; de même elle ne doivent pas craindre de prendre en main la direction révolutionnaire stratégique, organisationnelle et théorique du mouvement des travailleurs. il est évident qu’elles devront éviter à cette occasion de s’unir avec des partis politiques en général, et avec des partis politiques en général, et avec les bolcheviks-communistes en particulier car je suppose que le commensaux espagnols seront les dignes émules de leurs maîtres russes. Ils iront sur les traces du jésuite Lénine même de Staline, en hésitant pas à affirmer leur monopole sur toutes les conquêtes de la révolution, ceci afin de rétablir leur pouvoir de parti dans leur pays, but dont on connaît les effets par l’exemple honteux de la Russie : interdiction de toutes les tendances révolutionnaires libres et de toutes les organisations indépendantes des travailleur. En effet, ils s’imaginent être les seuls à devoir et pouvoir disposer de toutes les libertés et de tous les droits dans la révolution. Ils trahirons donc fatalement leurs alliés et la cause même de la révolution.

La révolution espagnole est la cause des travailleurs du monde entier et, dans cette oeuvre, il est impossible de s’orienter en commun avec le parti qui, au nom de sa dictature dans le pays, n’hésiterait pas à tromper les travailleurs et à s’emparer de toutes les conquêtes révolutionnaires, pour devenir le pire des despotes et ennemis des libertés et droits du peuple.

L’exemple russe doit vous éviter d’en arriver là. Que la calamité bolchevico-communiste ne puisse pas prendre pied sur le sol révolutionnaire d’Espagne !

Vive l’union espagnole en plein développement vers un monde nouveau de conquêtes de plus en plus émancipatrices, sous l’étendard de l’anarchisme !

Avec mon salut fraternel.

Le 29 avril 1931.

Nestor Makhno.

Probouzdénié,n°23-27, juin-octobre 1932, pp.77-78.

Sur l’histoire de la révolution espagnole de 1931 et le rôle joué par les socialistes de droite et de gauche et les anarchistes

Quand une révolution éclate, indépendamment de son caractère – politique ou social – (le plus important, c’est que de larges masses de travailleurs y participent), et que ses guides, collectifs bien soudés ou individus disposant d’une autorité particulière auprès des travailleurs, se mettent au dessus de ces masses, ne marchent pas au même pas qu’elles, ne leur font pas confiance, en attendent quelque chose d’extraordinaire, ou bien, pire encore, veulent les subordonner en tentent de leur indiquer la « seule » voie à suivre, eh bien alors la révolution ne se développe pas assez profondément, n’arrive pas à déboucher , ni a formuler correctement les problèmes du moment à résoudre. Elle ne peut découvrir alors les moyens nouveaux et supplémentaires d’action sociale pour contrer ses ennemis et répondre aux nécessités urgentes ; elle est amenée à emprunter des voies imprécises, à s’égarer parmi leurs fatals zig-zags. A ce moment-là, soit elle périt sous le coup de ceux contre qui elle était dirigée, soit elle modifie son orientation, rétrécit son cours et s’achève selon les intérêts de ses ennemis internes.

Toutes ces différentes raisons ont souvent été décisives au cours des révoltes ayant eu lieu jusqu’ici, en Europe ou ailleurs. La même chose s’est passée en Espagne. Il est vrai que la révolution espagnole de 1931 se distingue de nombreuses autres par ses aspect bien particuliers. Elle ne s’est pas déclenchée par une tempête révolutionnaire des les villes et les campagnes, mais par les urnes des bulletins de vote. Au cours de son évolution, grâce aux action des éléments de gauche, elle s’est arrachée à ces à ses premières racines et c’est placée sur les vastes espaces de l’action sociale émancipartice des travailleurs. Si elle se termine tout de même à l’avantage des élément autoritaires, et tragiquement pour le destins des travailleurs et de nombreux révolutionnaires, ainsi que pour ce qu’ils avaient pu édifier, la responsabilité en incombe dans une grande mesure aux groupement politiques espagnols de gauche. Cette issue malencontreuse est due à la responsabilité des socialistes autoritaires et des socialistes antiautoritaires, c’est à dire de nos camarades communistes libertaires et anarcho-syndicalistes.

La responsabilité des socialistes étatistes de droite consiste en ce qu’il ce sont liés dès le début avec le parti bourgeois de Zamora-Alcala. Il est vrai que les militants de base de ce parti, en particulier les ouvriers, ne voulaient pas entendre parler de cette politique, plus même ils n’étaient pas au courant des tractations cachées des ‘sommets » de leur parti, menées avec la bourgeoisie pour prendre en commun le pouvoir, cela au prix du sacrifice de la révolution. Ce n’est que lorsque les ouvriers socialistes se retrouvèrent en but aux questions des autres travailleurs sur la politique de leur parti, et qu’ils ne surent quoi y répondre, que leurs dirigeants adoptèrent hypocritement des postes de paons face à la bourgeoisie, effrayérent un tantinet ses représentants, en se déclarant prêts à prendre le pouvoir tout seuls, avec le seul appui des travailleurs. Ce double jeu des dirigeants socialistes à l’égard de la révolution, mené en tenant compte malgré tout des aspirations de travailleurs représentées par les autres organisations social-révolutionnaires, amena cependant la confusion la plus complète dans l’esprit et la compréhension des travailleurs vis-à-vis de la révolution entamée, diminuant en fin de compte ce qu’il y a de meilleur et de plus combatif dans leur lutte, tout ce qui leur avait permis de remporter une victoire complète et enthousiaste sur les monarchie et sur le roi.

Les travailleurs espagnols sentirent instictivement que le temps des nouvelles et libres formes de vie sociale était arrivé. Les « sommets » socialistes de droite feignirent extérieurement de s’en féliciter, mis oeuvrèrent en fait et en secret à trahir ces aspirations, ce en quoi ils portèrent un énorme préjudice au premiers pas de la révolution.

La responsabilité des bolcheviks-communistes – les « plus à gauche des gauches » des socialistes, si l’on peut dire -, tient en ce qu’ils n’ont pas agi pour la cause de l’émancipation réelle des travailleurs, mais uniquement pour leurs sales petits intérêts de parti. Ils ont appréhendé la révolution comme un moyen à l’aide duquel ils pourraient abrutir, tout à leur aise, les têtes prolétariennes avec les promesses les plus démagogiques puis, les ayant attirés dans leur giron autoritaire, les utiliser physiquement pour instaurer leur sale dictature de parti sur le pays. Quand ils s’aperçurent que leurs manoeuvres démagogiques ne prenaient pas auprès des travailleurs, ils soudoyèrent ou bernèrent quelques éléments aventuristes afin d’organiser des manifestations violentes en y appelant les travailleurs désarmés. Toutefois, ces manifestations ne leurs amenèrent non plus aucun succès. Le sang coula abondamment durant ces défaites ouvrières, préméditées par des gens qui se trouvaient très loin de l’action. Tout cela ne fit que renforcer la coalition des socialistes de droite d’Alcala et de Zamora avec la bourgeoisie, et augmenter son pouvoir non seulement contre les « candidats dictateurs » de gauche, mais aussi contre la révolution en général.

Quant aux bolcheviks-« communistes », ils sont de la même école marxistes-léniniste que leurs congénères russes : ce ne sont que des jésuites et des traîtres à tous ceux qui luttent contre le capital et pour l’émancipation du prolétariat, sans vouloir passer sous leurs fourches caudines. Pendant la révolution espagnole de 1931 ils n’ont pas été assez forts – et ne le sont toujours pas – pour manifester cette trahison de manière évidente. Malgré cela, ils ont réussi à monter plusieurs provocations et à lancer quelques calomnies, non pas tellement contre la bourgeoisie que contre leurs adversaires politiques de gauche. Cette circonstance explique partiellement la peine que la révolution a eue pour se débarrasser des idées et des dirigeants bourgeois, car il lui a fallu combattre en même temps la démoralisation propagée par ces traîtres de « gauche ». Ces dernier agissent au nom de leur dictature et non de la liberté sociale véritable, celle qui fonde la solidarité et l’égalité des opinions de tous ceux qui ont rompu radicalement avec le lourd passé d’exploitation et qui marchent vers un monde nouveau dès à présent.

La responsabilité des communistes libertaire et anarcho-syndicalistes espagnols, dans l’évolution des événements, leur incombe surtout parcequ’ils se sont écartés de leurs principes de base en participant activement à cette révolution, certes pour enlever l’initiative à la bourgeoisie libérale, mais en demeurant malgré tout sur le terrain parasitaire de classe de celle-ci. Ils n’ont, d’une part, absolument pas tenu compte des exigences de notre époque et, d’autre part, sous-estimé l’importance des moyens dont dispose la bourgeoisie pour contenir et éliminer tout ceux qui la gênent.

Quelles sont les causes qui ont empêché les anarchistes de manifester en pratique leurs conviction pour transformer une révolution républicaine et bourgeoise en révolution sociale ?

En premier lieu, l’absence d’un programme déterminé et précis les a empêché d’atteindre une unité dans leurs actions, l’unité qui conditionne au cours d’une période révolutionnaire la croissance du mouvement et son influence sur tout ce qui l’entoure.

En second lieu, nos camarades espagnols, tout comme de nombreux camarades d’autres pays, considèrent l’anarchisme comme une église itinérante de liberté… Cette attitude les empêches en de nombreuses occasions, de concrétiser en temps et lieu voulu les structures pratiques et indispensables à l’organisation économiques et sociales devant lier par de nombreux fils la lutte quotidienne et globale des travailleurs. Cela les a empêchés de réaliser, cette fois-ci, la mission dévolue à l’anarchisme lors d’une période révolutionnaire.

Le communistes libertaires et anarcho-syndicalistes espagnols, malgré tout l’ascendant moral dont ils disposaient auprès des travailleurs dans le pays, n’ont pas su influencer à à fond dans un sens révolutionnaire, la psychologie des masses hésitantes entre leur sympathie pour la révolution et les idées petites-bourgeoises. Il aurait fallu les transformer en actifs combattants du développement et de la défense de la révolution. Au lieu de cela, se sent dans une relative liberté, les anarchistes, tout comme les petit bourgeois, se sont consacrés à des discussions sans fin. Ils se sont beaucoup exprimés, en toute liberté, oralement et par écrit, sur toutes sortes de sujets ; ils ont fait force meeting, avec de belles professions de foi, mais ils ont omis ceux qui s’étaient substitués au roi, eux, s’occupaient pendant ce temps d’affermir mieux leur pouvoir.

Malheureusement, rien ne fut entrepris sur ce plan en temps opportun bien que cela était au plus haut point indispensable. A ce moment, les anarchistes espagnols disposèrent de chances réelles – bien plus que tous les autres groupement révolutionnaires du pays – pour déterminer dans la pratique une stratégie qui aurait fait franchir une étape de plus à la révolution. La CNT augmenta ses effectifs avec une rapidité foudroyante et devin pour tout le pays laborieux la tribune et le lieu où purent enfin s’exprimer les espoirs séculaires des travailleurs.

Pour accentuer encore plus ce rôle actif de notre mouvement, il eut fallu abattre la bourgeoisie et son pouvoir, éliminer entièrement son influence du mouvement révolutionnaire. Est-ce que cela signifie que nos camarades espagnols n’aient rien fait dans ce sens au cours de cette année révolutionnaire 1931 ? Assurément, non. Ils firent tout leur possible pour transformer la révolution politique en révolution sociale. Ils supportèrent héroîquement les sacrifices et, même maintenant que la révolution à été étouffée, beaucoup d’entre eux subissent les rigueurs de la répression. Pourtant, ces sacrifices ont été vains, dans mesure où ils n’ont pas été accomplis en vue de buts conformes. Tout cela, je le répète encore, parceque l’anarchisme ne possède pas de programme défini, parce que les actions anarchistes menées ont été et sont toujours, d’ailleurs, dans l’éparpillement le plus complet, et non à partir d’une unité tactique, déterminée et orientée par une unité théorique, par un but unique commun. C’est pour ces raisons précises que les anarchistes espagnols n’on pu mener à bien leur oeuvre et c’est ce qui a amené les plus faibles en convictions d’entre eux à lancer le fameux « manifeste des trente » – tout a fait inopportun – , au nom de « la plus grande conscience des responsabilités » de ses auteurs. Les militants les plus résolus et intrépides, ceux qui non seulement propagent leurs idées mais vont jusqu’à périr pour elles, ceux-là languissent dans d’immonde casemates, dans les cales des navires qui les emportent au loin en déportation, vers des contrées hostiles.

Tels sont, en général, les traits fondamentaux des omissions, erreurs et manquements fatals pour les actions révolutionnaires, commis par les groupements de gauche espagnols, à un moment décisif qui se répète rarement dans l’histoire, et qui a conduit aux résultat actuels de la révolution espagnole. Tous ces groupements portent dons la responsabilité de la situation.

Je ne sais quelles conclusions en tireront les socialistes étatistes, ceux qui ne surent rien faire de mieux que de jouer aux laquais de la bourgeoisie, tout en voulant faire des autres révolutionnaires leurs propres laquais. En ce qui concerne les anarchistes révolutionnaires, je pense qu’ils ont, ici, de quoi méditer, afin de se garder à l’avenir de répéter les mêmes erreurs, que ce soit en Espagne ou ailleurs : se retrouver à des postes révolutionnaires avancés sans pouvoir disposer des moyens nécessaires à la défense des acquis révolutionnaires des masses contre les attaques acharnées de leurs ennemis bourgeois et socialistes autoritaires.

Il est évident que les anarchistes révolutionnaires ne doivent pas recourir aux moyens des bolcheviks comme certains d’entre eux en sont parfois tentés, jusqu’à conseiller d’établir un « contact étroit » avec l’état bolchevik (comme le préconise dernièrement le « novateur » Archinov). Les anarchistes révolutionnaires n’ont rien à trouver dans le bolchévisme ; ils disposent de leur propre théorie révolutionnaire fort riche au demeurant, laquelle définit des tâches totalement opposées à celles des bolcheviks dans la vie et la lutte es classes laborieuses. Ils ne peuvent concilier leurs objectifs avec ceux du panbolchevisme, lequel s’impose si férocement, par le rouble et la baïonnette, dans la vie des travailleurs de l’U.R.S.S., ignorant délibérément leurs droits et faisant d’eux ses esclaves dociles, incapable d’esprit indépendant, de raisonnement propre sur leur bien être et sur celui des autres travailleurs dans le monde.

Aucun individu ni aucun groupe anarchiste, si dévoué soit-il à la cause du mouvement, ne peut réaliser à lui seul les tâches définies. Toutes les tentatives menées à ce jour en témoignent. On comprend pourquoi : aucun individu ni groupe ne peut unir à lui seul notre mouvement, tant sur le plan national qu’international. Ces immenses et capitales tâches ne pourront êtres remplies que par un collectif international de réflexion libertaire. C’est ce que j’avais déjà dit, il y a sept ans, à Rudolph Rocker et à Alexandre Berkman, à Berlin. Je le réaffirme d’autant plus fermement maintenant, que de nombreux libertaires reconnaissent ouvertement – après toute une série de tentatives infructueuses de créer quelque chose de pratique – qu’il n’y a pas d’autres possibilités de mettre au point un programme déterminé et élaboré conformément à notre époque et à nos forces, que de réunir une conférence préparatoire, composée des militants les plus actifs et dévoués, tant sur le plan théorique que pratique, laquelle devra formuler les thèses qui correspondraient aux questions vitales du mouvement anarchiste, thèses débattues dans la perspective d’un congrès anarchiste international. Celui-ci, à son tour développerait et compléterait ces thèses. A la suite de ce congrès, ces thèses représenteraient un programme défini et une référence solide pour notre mouvement, référence valable pour chaque pays. Cela délivrerait notre mouvement des déviations réformistes et confusionnistes, et lui donnerait la puissance nécessaire pour devenir l’avant garde des révolutions contemporaines.

Il est vrai que cette oeuvre n’est pas facile ; cependant, la volonté et la solidarité de ceux qui peuvent et désirent la réaliser pourront grandement faciliter cette démarche. Que cette oeuvre commence, notre mouvement ne peut qu’y gagner !

Vive l’aspiration fraternelle et communes de tous les militants anarchistes à la réalisation de cette grande oeuvre – l’oeuvre de notre mouvement et de la révolution sociale pour laquelle nous luttons.

France. 1931.

Probouzdénié, n°30-31, janvier-février 1933, pp.19-23.

 

Commemoration historique… Le 9 mars 1883, Louise Michel brandit le drapeau noir

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Le 9 mars 1883, Louise Michel brandit le drapeau noir dans une manif parisienne

 

Paris Luttes Info

 

9 mars 2020

 

Source:

https://paris-luttes.info/le-9-mars-1883-louise-michel-12412?lang=fr

 

Le drapeau noir des canuts révoltés fait une apparition « remarquée » dans la manifestation des sans-travail aux Invalides à Paris, le 9 mars 1883, lors d’un meeting organisé par le syndicat des menuisiers. Louise Michel y arbore, pour la première fois, un drapeau improvisé, à partir d’un vieux jupon noir fixé sur un manche à balai.

Voici la défense du drapeau noir qu’elle fit lors de son procès le 22 juin 1883 :

« Il y a quelque chose de plus important, dans ce procès, que l’enlèvement de quelques morceaux de pain. Il s’agit d’une idée qu’on poursuit, il s’agit des théories anarchistes qu’on veut à tout prix condamner.
On insiste sur la fameuse brochure : « A l’armée ! » à laquelle le ministère public semble s’être appliqué à faire une publicité à laquelle on ne s’attendait guère.
On a agi autrement durement envers nous en 1871.
J’ai vu les généraux fusilleurs ; j’ai vu M. de Gallifet faire tuer, sans jugement, deux négociants de Montmartre qui n’avaient jamais été partisans de la Commune ; j’ai vu massacrer des prisonniers, parce qu’ils osaient se plaindre. On a tué les femmes et les enfants ; on a traqué les fédérés comme des bêtes fauves ; j’ai vu des coins de rue remplis de cadavres. Ne vous étonnez pas si vos poursuites nous émeuvent peu.
Ah, certes, monsieur l’avocat général, vous trouvez étrange qu’une femme ose prendre la défense du drapeau noir. Pourquoi avons-nous abrité la manifestation sous le drapeau noir ? Parce que ce drapeau est le drapeau des grèves et qu’il indique que l’ouvrier n’a pas de pain.
Si notre manifestation n’avait pas dû être pacifique, nous aurions pris le drapeau rouge ; il est maintenant cloué au Père-Lachaise, au-dessus de la tombe de nos morts. Quand nous l’arborerons nous saurons nous défendre.
Nous n’avons pas fait appel à l’Internationale morte parce qu’on n’a pu en réunir les tronçons et parce que l’Internationale est un pouvoir occulte et qu’il est temps que le peuple se montre au grand jour.
On parlait tout à l’heure de soldats tirant sur les chefs : Eh bien ! à Sedan, si les soldats avaient tiré sur les chefs, pensez-vous que c’eût été un crime ? L’honneur au moins eût été sauf. Tandis qu’on a observé cette vieille discipline militaire, et on a laissé passer M. Bonaparte, qui allait livrer la France à l’étranger.
Mais je ne poursuis pas Bonaparte ou les Orléans ; je ne poursuis que l’idée.
J’aime mieux voir Gautier, Kropotkine et Bernard dans les prisons qu’au ministère. Là ils servent l’idée socialiste, tandis que dans les grandeurs on est pris par le vertige et on oublie tout.
Quant à moi, ce qui me console, c’est que je vois au-dessus de vous, au-dessus des tribunaux se lever l’aurore de la liberté et de l’égalité humaine.
Nous sommes aujourd’hui en pleine misère et nous sommes en République. Mais ce n’est pas là la République. La République que nous voulons, c’est celle où tout le monde travaille, mais aussi où tout le monde peut consommer ce qui est nécessaire à ses besoins…
On nous parle de liberté : il y a la liberté de la tribune avec cinq ans de bagne au bout. Pour la liberté de réunion c’est la même chose. En Angleterre le meeting aurait eu lieu ; en France, on n’a même pas fait les sommations de la loi pour faire retirer la foule qui serait partie sans résistance. Le peuple meurt de faim, et il n’a pas même le droit de dire qu’il meurt de faim. Eh bien, moi, j’ai pris le drapeau noir et j’ai été dire que le peuple était sans travail et sans pain. Voilà mon crime ; vous le jugerez comme vous voudrez.
Vous dites que nous voulons faire une révolution. Mais ce sont les choses qui font les révolutions : c’est le désastre de Sedan qui a fait tomber l’empire, et quelque crime de notre gouvernement amènera aussi une révolution.
Cela est certain. Et peut-être vous-mêmes, à votre tour, vous serez du côté des indignés si votre intérêt est d’y être. Songez-y bien.
S’il y a tant d’anarchistes c’est qu’il y a beaucoup de gens dégoûtés de la triste comédie que depuis tant d’années nous donnent les gouvernements. Je suis ambitieuse pour l’humanité moi je voudrais que tout le monde fût assez artiste, assez poète pour que la vanité humaine disparût. Pour moi, je n’ai plus d’illusion. Et tenez, quand M. l’avocat général parle de ma vanité. Et bien ! j’ai trop d’orgueil même pour être un chef : il faut qu’un chef à des moments donnés, s’abaisse devant ses soldats, et puis, tout chef devient un despote.
Je ne veux pas discuter l’accusation de pillage que l’on me reproche, cela est trop ridicule. Mais, si vous voulez me punir, je commets tous les jours des délits de presse, de parole, etc. Eh bien ! Poursuivez-moi pour ces délits.
En somme, le peuple n’a ni pain ni travail, et nous n’aurons en perspective que la guerre. Et nous, nous voulons la vie en paix de l’humanité par l’union des peuples.
Voilà les crimes que nous avons commis.
Chacun cherche sa route ; nous cherchons la nôtre et nous pensons que le jour où le règne de la liberté et de l’égalité sera arrivé, le genre humain sera heureux ».

Texte de la défense de Louise Michel, prononcée le 22 juin 1883, devant la cour d’assise de la Seine ; in Écrits sur l’Anarchisme – Ed Seghers, 1964.

Le 18 mars 1883, Louise Michel s’exclame salle Favié à Paris : « Plus de drapeau rouge, mouillé du sang de nos soldats. J’arborerai le drapeau noir, portant le deuil de nos morts et de nos illusions » [1].

Louise Michel reprend le même discours à Lyon, devant une foule qui, lors de la révolte des Canuts, avait vu, pour la première fois l’apparition du drapeau noir. Elle était encore dans les mémoires.

Le numéro 1 du journal Le drapeau noir paru à Lyon le 12 août 1883 s’exprime, en effet, sur ce choix : « Les événements, les faits de tous les jours, nous ont montré clairement que le drapeau rouge, si glorieux vaincu, pourrait bien, vainqueur, couvrir de ses plis flamboyants, les rêves ambitieux de quelques intrigants de bas étage. Puisqu’il a déjà abrité un gouvernement et servi d’étendard à une autorité constituée. C’est alors que nous avons compris qu’il ne pouvait plus être pour nous, les indisciplinés de tous les jours et les révoltés de toutes les heures, qu’un embarras ou qu’un leurre. »

Notes

[1] Cité par Maurice Dommanget dans L’Histoire du drapeau rouge, des origines à la guerre de 1939

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Lectures complémentaires :

Testament-moral-et-politique-de-Bartolomeo-Vanzetti-et_commentaires

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Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

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Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

Résistance politique : entretien avec la Federation Anarchiste de Rio de Janeiro (FARJ)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, documentaire, gilets jaunes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 31 janvier 2020 by Résistance 71

Entretien très intéressant avec la Fédération Anarchiste de Rio de Janeiro dont le représentant parle franc et sans détour. On n’est pas forcément d’accord avec tout ce qui se dit, mais ils ont le mérite d’être actif et de pousser à la compréhension et la transformation de la réalité sociale.
~ Résistance 71 ~

 

 

Entretien avec la Fédération Anarchiste de Rio de Janeiro (FARJ)

 

Federação Anarquista do Rio de Janeiro

 

La FARJ et la Coordination Anarchiste Brésilienne (CAB)

 

“Nous avons opté pour le modèle spécifique en grande partie inspiré de celui de la FAU. Une organisation axée sur l’engagement militant, que défend des positions claires : la nécessité de s’organiser, l’organisation agissant en tant que minorité active, l’unité théorique et tactique, la production de théorie, la nécessité d’un travail et d’une insertion sociale, l’anarchisme considéré comme un instrument pour la lutte des classes avec pour objectif un projet socialiste libertaire, la distinction entre les niveaux de l’action politique (de l’organisation anarchiste) et sociale (des mouvements populaires) et la défense d’un militantisme suivant une stratégie définie. « 

Réalisé entre décembre 2007 et février 2008

 

– Thierry Libertad : Qu’est-ce que la FARJ et depuis quand existe-t-elle ? 

Fédération Anarchiste de Rio de Janeiro : La FARJ est une organisation anarchiste spécifique, fondée le 30 août 2003. Elle est le résultat d’un processus de lutte et d’organisation à Rio de Janeiro qui remonte à des dizaines d’années. L’objectif, lors de sa création, était de consolider une organisation anarchiste qui tenterait de récupérer le vecteur social perdu par l’anarchisme brésilien, depuis les années 30. Influencés par l’histoire de résistance de l’anarchisme à Rio de Janeiro, nous avons publié, lors de sa création, un « Manifeste de fondation » où s’affirme notre volonté de lutter pour un anarchisme organisé. Nous avons également publié une « Charte de Principes », dans laquelle nous avons défini tout ce qui guident nos actions : liberté, éthique et valeurs, fédéralisme, internationalisme, autogestion, action directe, lutte des classes, combat politique, participation aux luttes sociales, solidarité. 

– T.L. : Qu’entendez-vous par « récupérer le vecteur social » ? 

FARJ : Nous désignons par vecteur social de l’anarchisme sa présence et son influence dans les mouvements populaires et dans la lutte des classes. En réalité l’anarchisme, en tant que proposition pertinente et conséquente, n’a jamais disparu du Brésil, mais a perdu, au cours des années 30, son premier grand vecteur social, représenté, à cette époque, par le syndicalisme révolutionnaire. Les raisons en sont multiples : la relation de dépendance des syndicats envers l’Etat, la répression des autorités et l’offensive bolchevique. Selon Malatesta, les anarchistes devraient être dans tous les espaces où se manifestent les contradictions du capitalisme, agissant de la manière la plus libertaire possible. C’était ce qui guidait les anarchistes quand ils sont entrés dans les syndicats. Mais, beaucoup d’anarchistes, concevant le syndicalisme comme une fin en soi, ont délaissé l’organisation anarchiste spécifique. C’est un des autres facteurs qui explique la perte de ce vecteur. Les anarchistes brésiliens, parmi lesquels José Oiticica, avaient déjà remarqué que ce mouvement fort, qui se développait depuis le début du 20ème siècle, ne se suffirait pas à lui-même, mais qu’il représentait, pour les anarchistes, un champ d’action dans lequel ils devaient intervenir, organisés politiquement et structurés idéologiquement au sein d’une organisation anarchiste spécifique. Quand les problèmes du syndicalisme que nous venons de citer se sont posés, le fait que les anarchistes ne soient pas mieux structurés idéologiquement a contribué à ce qu’ils ne retrouvent pas d’autre vecteur social. 

Conséquence de la perte de ce vecteur, les anarchistes se sont réfugiés dans les ligues anticléricales, les centres culturels, les athénées, les écoles, les collectifs éditoriaux, les associations théâtrales, etc. Ces espaces étaient – et sont toujours – des initiatives intéressantes et vitales, mais acquièrent une signification plus importante quand elles sont liées à un mouvement social réel. Coupées d’une véritable pratique sociale, ces initiatives n’ont pas été capables de favoriser la propagande et l’agitation, comme le prétendaient les compagnons qui y participaient. Nous considérons que, depuis les problèmes avec le syndicalisme, l’anarchisme n’est pas parvenu à retrouver de vecteur social. C’est pourquoi notre objectif est de contribuer, par la lutte, à trouver de nouveaux mouvements sociaux qui pourraient permettre une « réinsertion » de l’anarchisme. 

– T.L. : Qui est à l’origine de la création de la FARJ ? 

FARJ : En 2002, notre idée était d’étudier les différents modèles d’organisation anarchiste et de fonder une fédération ayant pour objectif de coordonner et de favoriser le développement de l’anarchisme à Rio de Janeiro. Nous avons commencé par un cycle d’études, à la Bibliothèque Social Fábio Luz (BSFL), où nous avons discuté des textes classiques de Bakounine, Malatesta, Fabbri ; des documents tels que la Plate-forme Organisationnelle des Communistes libertaires, ainsi que les modèles d’organisations spécifique (telle que la Fédération Anarchiste Uruguyenne – FAU) ou synthésiste (comme la Fédération Anarchiste Francophone – FA). A la fin de ce processus, des divergences ont surgi au sein du groupe. Quelques participants ont alors décidé de partir et de créer une autre organisation. Le groupe qui est resté jusqu’à la fin des débats a fondé la FARJ. 

– T.L. : Quel a été finalement le modèle d’organisation adopté ? 

FARJ : Nous avons opté pour le modèle spécifique – également connu sous le nom de « spécifisme » ou « anarchisme organisé » – en grande partie inspiré de celui de la FAU. Suite aux discussions que nous avons eu, nous sommes arrivés à la conclusion qu’il était indispensable de travailler avec les mouvements populaires et sociaux. Pour cela, nous devions créer une organisation axée sur l’engagement militant. Une organisation de ce type défend des positions claires : la nécessité de s’organiser, l’organisation agissant en tant que minorité active, l’unité théorique et tactique, la production de théorie, la nécessité d’un travail et d’une insertion sociale, l’anarchisme considéré comme un instrument pour la lutte des classes avec pour objectif un projet socialiste libertaire, la distinction entre les niveaux de l’action politique (de l’organisation anarchiste) et sociale (des mouvements populaires) et la défense d’un militantisme suivant une stratégie définie. Il est évident que cette organisation n’est pas née en travaillant avec tous ces concepts, mais nous avons perfectionné notre travail sur ce point au cours des années. 

– T.L. : Pouvez-vous détailler un peu plus la manière dont fonctionne cette organisation ? 

FARJ : Ce modèle considère que la fonction de l’organisation spécifique anarchiste est de coordonner et de faire converger les forces militantes, en construisant un instrument de lutte solide et efficace, ayant pour objectif final la révolution sociale et le socialisme libertaire. Sans organisation (ou peu), nous estimons que le travail, mal articulé ou même isolé, où chacun fait ce qu’il veut, est inefficace. Le modèle d’organisation que nous défendons cherche à multiplier les résultats et l’efficacité des forces militantes. Selon ce modèle, l’organisation spécifique anarchiste agit comme une minorité active, c’est-à-dire un groupe d’anarchistes, organisés au niveau politique et idéologique, qui concentre son action sur les mouvements sociaux, les syndicats, etc. Dans ce travail, l’organisation – la minorité active – cherche à influencer les mouvements et les luttes dans lesquelles elle est investie, afin que leur mode de fonctionnement soit le plus libertaire possible. Quand elle agit au niveau social, la minorité active ne cherche pas acquérir une situation de privilège, elle n’impose pas sa volonté, elle ne lutte pas pour les mouvements sociaux, mais avec eux. C’est en cela qu’elle se différencie de l’ « avant-garde » marxiste-léniniste. L’idéologie doit être dans le mouvement social et non à l’extérieur. 

Pour nous, l’unité théorique est indispensable. L’organisation ne peut agir sous l’influence de plusieurs ou de quelconques théories, le risque étant de conduire à un manque d’articulation, voire même à des conflits du fait de la pluralité des concepts, et de mener, sans aucun doute, à des pratiques erronées, confuses et, dans tous les cas, peu efficaces. Cette unité doit toujours être obtenue collectivement et de manière horizontale au sein de l’organisation. L’unité théorique va de paire avec l’unité d’action. A travers elle, l’organisation agit pour mettre en pratique les actions correspondant à la stratégie de lutte adoptée. Une fois définis la ligne théorique et idéologique, ainsi qu’un programme stratégique, tous les militants – l’organisation étant considérée comme un tout – ont pour obligation de mener à bien toutes les actions tactiques définies dans le programme stratégique. En résumé, tous doivent « ramer dans la même direction ». 

Ce modèle d’organisation se caractérise par l’insistance qu’il porte à la nécessité du travail et de l’insertion sociale. Le travail social est l’activité que mènent les anarchistes organisés au sein des mouvements sociaux et populaires ; l’insertion sociale est la pénétration des idées et des concepts libertaires au sein de ces mouvements. Si nous luttons pour une société sans exploitation ni domination, il est incohérent de le faire sans l’engagement de celui qui est la première victime de la société capitaliste de classe : le peuple exploité et soumis. Revendiquer cette position ne signifie pas idolâtrer le peuple ou croire qu’il est révolutionnaire par essence, mais juste être en accord avec l’idée que la lutte contre l’exploitation ne peut être menée qu’avec la participation de ceux qui sont le plus exploités. C’est pourquoi nous incitons fortement à l’activité au sein des mouvements populaires, autonomes et combatifs, ou même à leur création. Nous pensons que l’anarchisme, pour se développer, doit être utilisé comme instrument au service de la lutte des classes. 

Une autre caractéristique de ce modèle d’organisation réside dans la distinction qu’il fait entre l’activité sur le plan politique et sur le plan social. Nous ne pensons pas que le mouvement social doive se soumettre à l’organisation politique (comme le revendiquent les autoritaires) ; pour nous, il y a une relation complémentaire et dialectique, indissociable entre les deux. Ainsi, le politique (l’organisation anarchiste) doit intervenir au niveau social (dans les mouvements), mobilisé autour de questions pragmatiques pour l’amélioration des conditions de vie de la classe exploitée. 

Pour que cela se fasse avec cohérence, les stratégies doivent être élaborées au sein de l’organisation anarchiste : c’est ici que s’analyse la conjoncture ; on y traite du contexte mondial, national ou régional ; on y étudie les mouvements et les forces populaires en jeu, leurs influences et leurs potentiels, ainsi que les questions de politique institutionnelle qui ont des conséquences sur les milieux dans lesquels nous nous proposons d’agir. C’est également au sein de l’organisation spécifique que se font les réflexions sur les objectifs à long terme, c’est-à-dire, où nous forgeons nos conceptions de la révolution sociale et du socialisme libertaire. Ensuite, et c’est le plus difficile, on y tente de réfléchir aux moyens d’action qui permettront d’atteindre de tels objectifs, ou tout du moins, faire en sorte qu’ils deviennent plus palpables. La stratégie devra répondre à la question suivante : comment sortir de là où nous sommes pour arriver là où nous voulons ? Les objectifs stratégiques, ou grands objectifs, constituent la ligne « macro » (diagnostique, objectifs à court, moyen et long terme). La ligne « micro », c’est-à-dire, la tactique, quant à elle, détermine les actions que mettront en pratique les militants ou les groupes. Il est évident que la réalisation des objectifs tactiques nous rapproche toujours d’avantage des objectifs stratégiques. Ainsi, le type d’organisation que nous avons choisi exige de la part de ses militants un haut niveau d’engagement. 

T.L. : Qui intègre la FARJ et comment fonctionne-t-elle ? 

FARJ : La FARJ est une organisation qui rassemble, d’un côté, des militants organiques et de l’autre, ce que nous pourrions appeler un « réseau de soutien », composé de personnes qui nous aident de différentes manières. Les militants organiques sommes répartis sur ce que nous appelons des « fronts de travail », ou « fronts d’insertion ». Jusqu’en 2007, nous avons travailler sur deux fronts : un sur les occupations urbaines, l’autre communautaire. A partir de 2008, nous en avons créé un troisième, celui agro-écologique. La politique menée sur ces fronts est déterminée collectivement par l’organisation, mais ils possèdent une certaine autonomie pour la mettre en pratique. De la même manière, l’organisation est informée, dans les grandes lignes, de ce qui est réalisé sur les fronts et en discute collectivement. Notre fonctionnement est basé sur ce processus : nous déterminons, après l’avoir discuté, une politique et l’appliquons sur les « fronts d’insertion », puis nous observons, analysons et discutons ensuite les résultats concrets de son application. 

T.L. : Comment se situe la FARJ dans l’histoire du mouvement libertaire brésilien ? 

FARJ : Notre histoire est très liée au militantisme d’Ideal Peres. Ideal était le fils de Juan Pérez Bouzas, un immigrant espagnol, cordonnier et anarchiste, qui a joué un grand rôle dans le mouvement libertaire à partir de la fin des années 1910. Militant actif de l’Alliance des Ouvriers de la Chaussure et de la Fédération Ouvrière de São Paulo (FOSP), il s’est distingué en participant à nombre incalculable de grèves, de piquets et de manifestations. Dans les années 30, il a milité dans la Ligue Anticléricale. En 1934, son rôle a été décisif dans la Bataille de Sé – quand les anarchistes, sous les rafales de mitrailleuses, repoussèrent les « intégralistes » (fascistes), aux côtés de l’Alliance Nationale de Libération (ANL), une organisation qui luttait contre le fascisme, l’impérialisme et le latifundisme (grande propriété terrienne). Ideal Peres est né en 1925 et à commencé à militer en 1946. Il a participé à la Jeunesse Libertaire Brésilienne, à l’Union de la Jeunesse Libertaire Brésilienne, aux journaux Ação Direta et Archote, à l’Union des Anarchistes de Rio de Janeiro ainsi qu’aux Congrès Anarchistes qui se sont tenus au Brésil. Il a joué un rôle important au sein du Centre d’Etudes Professeur José Oiticica (CEPJO), lieu où se tenaient des cours et des discussions ayant pour « toile de fond » l’anarchisme. Lorsqu’il a été fermé par la dictature en 1969, Ideal a été arrêté et retenu pendant un mois dans l’ancien Département d’Ordre Politique et Social (DOPS). Après son incarcération, Ideal a organisé, au cours des années 70, un groupe d’études qui se réunissait chez lui. L’objectif était d’attirer les jeunes intéressés par l’anarchisme pour, entre autres, les mettre en contact avec les vieux militants et établir des liens avec les autres anarchistes du Brésil. Ce groupe sera à l’origine du Cercle d’Etudes Libertaire (CEL), dont Ideal et Esther Redes, sa compagne, seront les principaux artisans. 

Le CEL a fonctionné à Rio de Janeiro de 1985 à 1995. Autour de lui (ou même en son sein), se sont formés d’autres groupes, tels que le Groupe Anarchiste José Oiticica (GAJO), le Groupe Anarchiste Action Directe (GAAD), le Collectif Anarchiste Etudiant – 9 juillet (CAE-9), le groupe Mutirão, de même que des publications comme Libera…Amore Mio (fondée en 1991 et qui existe encore aujourd’hui), la revue Utopia et le journal Mutirão. De plus, le CEL a été à l’origine d’événements, de campagnes et de dizaines (sinon de centaines) d’exposés et de débats. Actuellement, dans la FARJ, il y a des compagnons qui sont arrivés à l’époque du groupe d’études qui se tenait chez Ideal, et d’autres qui sont arrivés à l’époque du CEL. A la mort d’Ideal Peres, le CEL a décidé de lui rendre hommage en transformant son nom en Cercle d’Etudes Libertaires Ideal Peres (CELIP). Le CELIP a prolongé le travail du CEL, avec la responsabilité de fédérer le militantisme de Rio de Janeiro et de continuer le travail de réflexion théorique. Le CELIP a poursuivi la publication de Libera, lui permettant ainsi d’établir des relations avec des groupes dans tout le pays mais aussi de l’extérieur. Il a apporté d’importantes réflexions sur des sujets qui étaient à l’ordre du jour au Brésil et sur le monde tel qu’il était à cette époque et s’est chargé de diffuser des textes et des nouvelles des différents groupes brésiliens. Les exposés et les débats se sont poursuivis, auxquels ont participé de nouveaux militants. 

Les relations que quelques militants entretenaient avec la Fédération Anarchiste Uruguayenne (FAU) ont fini par influencer de façon significative le modèle d’anarchisme qui se développait au sein du CELIP. Ce dernier a co-organisé les Rencontres Provinciales des Etudiants Libertaires de Rio de Janeiro (ENELIB), en 1999 ; il a participé aux Rencontres Internationales de Culture Libertaire à Florianópolis en 2000 ; et il a apporté sa contribution aux activités de l’Institut de Culture et Action Libertaire de São Paulo (ICAL). Il a aussi repris la lutte aux côtés des travailleurs du pétrole, en renouant les liens entre anarchistes et syndicalistes du secteur pétrolier – des liens qui dataient des années 1992/1993, lorsqu’ils ont occupés ensemble le siège de Petrobrás, constituant ainsi la première occupation d’une administration « publique » depuis la fin de la dictature militaire. En 2001, cette lutte commune a repris et a culminé lors d’un campement de plus de dix jours, en 2003, où anarchistes et travailleurs du pétrole ont lutté pour l’amnistie des camarades renvoyés pour raisons politiques. Ce sont quelques unes des activités que le CELIP a réalisé. 

En 2002, nous avons créé un groupe d’études pour débattre de la possibilité de créer une organisation anarchiste, et comme nous l’avons dit plus haut, le résultat de ce groupe a été la fondation de la FARJ en 2003. Pour nous il y a donc un lien direct entre l’activité militante d’Ideal Peres, la constitution du CEL, son mode de fonctionnement, sa transformation en CELIP, et la postérieure fondation de la FARJ. 

– T.L. : Quelles sont vos références idéologiques, nationales et internationales ? 

FARJ : Etant donné que le courant spécifique ne s’est pas beaucoup développé au Brésil, nos références idéologiques, au niveau national, s’appuient sur quelques initiatives du passé et sur d’autres, plus récentes, que nous considérons comme issues du même courant. Depuis les premières années du XXe siècle, les anarchistes adeptes de « l’organisation » (l’équivalent de ce que l’on désigne aujourd’hui par « spécifisme »), en particulier les partisans de Malatesta, se sont efforcés d’organiser le plus grand nombre de compagnons en vue de former une organisation dotée de stratégies et de tactiques communes, et basée sur des accords tacites et consentis par tous. Ce furent ceux-la même les responsables de la réalisation du Premier Congrès Ouvrier Brésilien, en 1906, et des initiatives les plus vigoureuses de l’anarchisme brésilien. Ces anarchistes ont préparé les conditions qui ont permis la pleine insertion des libertaires dans les syndicats, dans la vie sociale, et ont contribué à la formation d’écoles et de groupes de théâtre, sans oublier une raisonnable production écrite. Le courant « organisationiste » a été, en grande partie, l’un des promoteurs de la préparation de l’Insurrection Anarchiste de 1918 et de la création de l’Alliance Libertaire de Rio de Janeiro. Il est également à l’origine de la formation du Parti Communiste Brésilien, d’inspiration libertaire en 1919, et des événements qui ont opposé les anarchistes aux bolcheviques dans les années 20. De cette première époque, se distinguent les noms de Neno Vasco, José Oiticica, Domingos Passos, Juan Pérez Bouzas, Astrojildo Pereira (jusqu’en 1920) et Fábio Luz. Ensuite, après une période de léthargie de l’anarchisme social pendant presque vingt ans, une partie de la tradition « organisationiste » a resurgi au sein du journal Ação Direta (Action Directe). Mais, avec le putsch militaire de 1964, nous avons à nouveau perdu notre principale force dans ce camp, représentée par Ideal peres et les étudiants du Mouvement Etudiant Libertaire. 

Sur le plan extérieur, plus particulièrement latino-américain, nous partageons des affinités avec l’héritage historique du magonisme, qui correspond à la phase de radicalisation du Parti Libéral Mexicain, entre 1906 et 1922. Au cours de cette période, ce mouvement, qui reçu le nom de son militant le plus actif, Ricardo Flores Magón, a entrepris, depuis l’exil, plusieurs actions de guérilla. Il a été capable, malgré les limites de l’anarchisme syndical mexicain, d’aller plus loin que les apparences et, de manière symbiotique, de rapprocher son idéologie des demandes historiques des paysans mexicains, se convertissant ainsi en un vecteur fondamental d’une révolution radicale. Il est nécessaire de rappeler que, au milieu de la sanglante guerre révolutionnaire, il y a eu, entre magonistes et zapatistes, un rapprochement important. 

Nous sommes également influencés par la Fédération Anarchiste Uruguayenne (FAU), principalement par son modèle d’organisation bakouniniste/malatestien et par son activité sur les différents fronts (étudiant, communautaire et syndical), avec la priorité qu’il accorde au thème travail/insertion social et à la distinction qu’il fait entre les niveaux d’action. 

Enfin, bien évidemment, nous sommes très influencés par les classiques – Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Malatesta – et par le rôle qu’ont joué les anarchistes dans les révolutions russes et espagnoles. 

– T.L. : Comment se situe la FARJ dans le vieux débat entre Synthèse et Plate-forme ? 

FARJ : Notre organisation ne s’insère dans aucun de ces modèles. Tout d’abord, nous croyons qu’il n’y a pas qu’une seule formule pour résoudre la question de l’organisation anarchiste. Mais, comme nous l’avons déjà dit, elle doit « faire en sorte que l’anarchisme retrouve son lieu d’origine dans le champ de la lutte des classes », comme ce fut le cas à d’autre époques grâce au travail des militants. Selon nous, l’organisation doit être adaptée au contexte dans lequel elle prétend agir et aux forces sociales en présence. Pour être brefs, nous considérons que cette nécessité, pour l’anarchisme de retrouver son vecteur social, ou sa place dans la lutte des classes, fait que la synthèse n’est pas suffisante. 

Cette conception, qui vise à réunir dans une même organisation tous ceux qui se considèrent comme anarchistes, engendre une « unité » autour de la critique du système (capitalisme, Etat, démocratie représentative), une certaine affinité quant aux objectifs à long terme mais ne parvient pas à répondre à la question « comment agir ? ». Pour nous, ce modèle gaspille beaucoup d’efforts pour rien (travail sans coordination, conflits, longues tentatives de consensus – qui souvent peuvent être manipulés par une minorité – et des discussions stériles telles que « est-ce que les anarchistes doivent agir socialement ? » ou « sommes-nous partisans de la lutte des classes ? », etc.). Le fait que la synthèse classique inclue les individualistes au sein de l’organisation anarchiste est un problème pour nous. 

Quant à la Plate-forme, elle doit être comprise dans le contexte dans lequel elle a été écrite et sur la base des expériences de la Révolution Russe dans lesquelles ont été impliqués Makhno, Archinov…. Elle défend un modèle d’organisation correspondant à un moment révolutionnaire particulier, et il faut prendre en compte le fait que nous ne sommes pas dans l’un de ces moments. Pour nous, ce modèle n’a pas besoin d’être appliqué dans des situations non-révolutionnaires. Nous pensons que la Plate-forme a apporté d’importantes contributions, tel que le débat sur l’engagement militant, une réflexion sur le problème de la désorganisation et le manque de responsabilité de certains secteurs de l’anarchisme, une critique de l’individualisme et de l’exacerbation des ego. Nous devons cependant reconnaître qu’il y a eu des anarchistes qui, à certains endroits, ont complètement modifié le sens de la Plate-forme, l’utilisant pour justifier l’autoritarisme au sein de l’anarchisme. Si l’on réfléchit aux pratiques et à la conception de l’anarchisme de Mahkno et des autres ukrainiens qui ont participé à la Révolution Russe et ont ensuite formé le groupe Dielo Trouda, cela n’a pas de sens. 

Il nous semble qu’à l’heure actuelle, nous devons penser aux moyens de récupérer le vecteur social perdu par l’anarchisme. Chaque organisation anarchiste partageant cet intérêt, doit chercher une forme d’organisation qui lui procure le plus de succès (toujours en respectant l’éthique anarchiste) et qui corresponde à la réalité sociale. 

– T.L. : Dans quels projets est impliqué le Front d’Occupations et quelles sont ses activités ? 

FARJ : Ce front est impliqué dans le soutien aux occupations urbaines qui, au Brésil, possèdent un caractère un peu différent de celles qui ont lieu dans d’autres endroits du monde. Ici, les occupations sont effectuées par des personnes pauvres, victimes de violences policières ou du trafic de drogues dans les favelas, ou qui vivent sous des ponts ou des autoroutes – une situation qui n’a rien d’extraordinaire dans les grandes villes brésiliennes. Les familles qui n’ont pas où dormir finissent par occuper des espaces qui ne sont pas utilisés, donnant ainsi à ces occupations une finalité sociale. Aujourd’hui ce front travail avec cinq occupations urbaines. C’est le résultat d’une activité qui existe depuis 2003 – mais de façon plus organisée qu’auparavant (nous avons déjà eu des expériences de travail avec les occupations urbaines à la fin des années 90) et comme front de l’organisation. Nous avons milité au sein du Front Internationaliste des Sans-Toit (FIST), que nous avons crée avec d’autres compagnons et qui a réussi à avoir 11 occupations. Néanmoins, il y a peu, nous avons quitté le FIST et nous agissons maintenant directement (FARJ-occupations) avec les occupations les plus réceptives aux idées et aux pratiques libertaires. Nous avons obtenu une forte reconnaissance grâce ce travail, tant de la part des occupations que des mouvements sociaux de Rio de Janeiro. 

Notre travail et notre participation au sein des occupations sont quotidiens (certaines d’entre-elles ont compté ou comptent encore parmi elles des militants de la FARJ) ; nous les aidons à s’organiser et, dans les assemblées, nous stimulons l’auto-organisation, l’action directe, la démocratie directe, etc. Nous cherchons aussi à connecter les occupations aux autres mouvements sociaux de Rio de Janeiro. Nous avons ainsi des relations avec le Mouvement des Travailleurs Sans-Emploi (MTD), avec le Conseil Populaire (une coordination de mouvements sociaux). En 2007, nous avons participé à l’occupation de l’Agence Nationale du Pétrole (ANP) avec d’autres mouvements sociaux. Nous avons aussi des militants en contact avec le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST). L’un d’eux donne d’ailleurs des cours de formation à l’école Florestan Fernandes (dans l’Etat de São Paulo) ainsi qu’à Rio de Janeiro. 

Pour répondre à une importante demande, nous avons été à l’origine d’un projet « transversal », connu sous le nom d’Université Populaire, dans lequel s’insèrent tous les fronts. Cette initiative s’est tellement développée qu’elle est devenue un projet d’éducation populaire anticapitaliste, destinée à la transformation de la société, avec pour tactique la formation politique au sein des mouvements populaires. 

– T. L. : Et le Front Communautaire ? 

FARJ : C’est lui qui est responsable de notre Bibliothèque Sociale Fábio Luz (BSFL). Elle existe depuis 2001 et possède plus de 1000 livres sur l’anarchisme, ainsi que sur des thématiques variées. Les archives de publications anarchistes contemporaines provenant du monde entier sont très importantes. Le front communautaire est également responsable de la gestion du Centre de Culture Sociale de Río de Janeiro (CCS-RJ). Situé au nord de la ville, cet espace social ouvert accueille de nombreuses activités : un compagnon réalise un travail de recyclage en créant des chaises, des canapés, des œuvres d’art, etc., avec des objets recueillis dans les poubelles ; on y propose également du soutien scolaire et une préparation pour l’entrée à l’université pour les jeunes défavorisés du quartier de Morros dos Macacos, ainsi que des ateliers de théâtre, des événements culturels, des fêtes et des réunions en tout genre. Dans l’enceinte de la BSFL, se réunit le Groupe de Recherche Marques da Costa (NPMC), fondé en 2004, qui a pour objectif de produire la réflexion théorique de l’organisation et de faire des recherches sur l’histoire de l’anarchisme à Rio de Janeiro. Il y aussi le CELIP qui est un groupe « ouvert au public ». Pour le moment il ne fonctionne pas beaucoup, mais il a pour projet de réaliser des exposés et des débats afin d’attirer de nouvelles personnes intéressées par l’anarchisme. 

– T.L. : Je sais que le Front Agro-écologique est nouveau, mais pourriez-vous nous parler un peu de ses activités ? 

FARJ : Notre front le plus récent s’est formé à partir du Groupe d’Alimentation et de Santé Germinal, crée en 2005. Le groupe Germinal fonctionne en autogestion. Il s’intéresse aux questions d’alimentation et d’écologie. L’un de ses objectifs est de soutenir des expériences d’agriculture déjà existantes et de stimuler l’émergence de nouveaux projets, toujours selon une perspective libertaire. Structuré autour de l’espace « ¡Ay Carmela ! » et d’ « Ateliers Pédagogiques », son but est d’agir sur la consolidation et la sauvegarde de l’agriculture, de l’agro-écologie, de l’écologie sociale, de l’éco-alphabétisation et de l’économie solidaire. Ces ateliers sont destinés aux travailleurs, aux militants des mouvements sociaux et aux étudiants. Des Déjeuners Dansants Végétariens sont également organisés de temps à autre au CCS-RJ. A présent qu’il s’est constitué en notre troisième front, il va chercher à définir ses activités prioritaires, les espaces où il peut s’insérer, etc. Nous espérons obtenir de bonnes récoltes avec la création de ce nouveau front. 

– T.L. : Y a-t-il des projets propres à la FARJ qui n’aient aucune relation avec un front spécifique ? 

FARJ : Il y a des activités qui sont liées à l’organisation en générale comme, par exemple, les publications. Nous éditons le journal Libera et la revue Protesta ! (en collaboration avec les compagnons du Collectif Anarchiste Terre Libre de São Paulo) ; nous publions des livres, tels que l’Anarchisme Social de Franck Mintz, l’Anarchisme aujourd’hui de l’Union Régionale Rhône-Alpes et Ricardo Flores Magón de Diego Abad de Santillán. Nous menons un travail interne de mise à niveau, de préparation et de formation théorique des militants. Nous essayons également de retravailler nos relations externes, entre autres choses. 

– T. L. : Quels sont vos buts et perspectives ? 

FARJ : Nous nous considérons comme une organisation révolutionnaire. C’est pourquoi la révolution sociale et la construction du socialisme libertaire constituent notre objectif à long terme. A court terme, nos objectifs pour 2008 sont : poursuivre le travail avec les occupations et le renforcer, travailler à la formation politique dans les occupations dans le cadre du projet de l’Université Populaire, maintenir des relations avec les mouvements sociaux et intégrer d’autres mobilisations sur Rio de Janeiro ; maintenir, repenser et augmenter les travaux du CCS-RJ, de la Bibliothèque Fábio Luz, installer la coopérative Faísca Publicações dans le CCS-RJ, consolider les travaux du front agro-écologique, chercher d’autres espaces d’intervention, réunir de nouveaux militants, continuer la formation interne, les relations externes et les publications. Voila, dans les grandes lignes, nos projets. 

– T.L. : Actuellement, dans quelle situation se trouve le mouvement libertaire brésilien ? 

FARJ : De notre point de vue, il n’y a pas de « mouvement libertaire brésilien », car l’idée de « mouvement » implique une articulation plus ou moins effective entre les groupes qui, actuellement, n’existe pas. Avec la fin de la dictature militaire, dans les années 80, il y a eu une résurgence de l’anarchisme. Quelques personnes, qui étaient isolées ou effectuaient un travail de résistance (principalement dans le milieu culturel), ont alors « repris du service », et d’autres les ont rejoint. A ce moment, l’anarchisme suscitait beaucoup d’intérêt de la part du « grand public ». 

A partir des années 90, les positions libertaires se sont approfondies. De nombreux anarchistes, qui avaient des affinités communes mais se trouvaient dans des villes et des provinces différentes, ont commencé à discuter plus en détail des questions d’organisation, des priorités du groupe ou de l’organisation anarchiste, etc. Naturellement, cela a conduit, au cours des années 90 et au début des années 2000, à une fragmentation. Chaque groupe commence alors à agir avec celui ou ceux avec qui il partage des affinités. Une tendance spécifique (présente déjà dans les 90), inspirée par la FAU, surgit et lance la proposition de la Construction Anarchiste Brésilienne ; elle sera à l’origine de presque tout le milieu spécifique brésilien. Une tendance plus synthésiste, inspirée du modèle de la Fédération anarchiste francophone, finit par former quelques groupes. Enfin, une ligne plus individualiste, ou postmoderne, se développe, principalement depuis 2000. 

Aujourd’hui, l’anarchisme est très fragmenté au Brésil. Jusqu’en 2003, nous avons été liés à cette tendance spécifique. Puis la rupture s’est produite pendant la formation de notre organisation (durant le groupe d’études). Les groupes qui discutaient de la formation du Forum de l’Anarchisme Organisé (FAO) ont préféré intégrer l’organisation rivale qui s’était formé à Rio de Janeiro (et qui sera ensuite expulsé du FAO), empêchant ainsi notre participation. Depuis lors, nous avons axé notre activité sur les questions internes, mais surtout sur le travail social, que nous considérons être la priorité. Maintenant que ces questions se sont développées, nous sommes entrés dans une phase où nous pouvons repenser les relations avec les autres tendances présentes au Brésil. Comme nous l’avons déjà dit, à part la tendance spécifique, il existe également une tendance synthésiste (que nous pourrions qualifier de non-spécifique). Assez développée, elle axe, en grande partie, son travail sur la question de la propagande anarchiste. Elle dispose de publications, de centres culturels, etc. Au sein de cette tendance, il y a des groupes organisés et d’autres qui ne le sont pas, certains avec des activités très intéressantes et d’autres, moins. Sans que l’on puisse véritablement en expliquer la raison, la tradition au Brésil est d’avantage synthésiste que spécifique. De telle sorte que, quand il n’y pas vraiment de débat de fond sur le sujet, les groupes qui surgissent s’inscrivent plutôt dans cette tendance. Enfin, la troisième ligne, qui a mené l’individualisme et « l’anarchisme style de vie » jusqu’à ses ultimes conséquences (stirneriens, primitivistes, etc.), jouit d’une certaine représentativité. 

– T.L. : Quelle type de relations la FARJ entretient-elle avec ces tendances ? 

FARJ : Suite aux problèmes avec les autres organisations spécifiques lors de la constitution du FAO, nous avons décidé de ne plus travailler avec elles. Nous jugeons également qu’il n’est pas possible de travailler avec les individualistes puisqu’ils défendent un anarchisme « style de vie », n’ayant pas pour objectif la lutte sociale. C’est pourquoi nous avons cherché, parmi les organisations non spécifiques, des groupes en accord avec un concept un peu plus large et que nous défendons, celui d’« anarchisme social ». Avec ces groupes, nous avons réalisé plusieurs projets, parmi lesquels des publications, des événements et d’autres activités. 

– T.L. : Et pour vous, que signifie l’ « anarchisme social » ? 

FARJ : L’anarchisme social est un concept plus large que le « spécifisme ». Souhaitant dépasser la division classique entre les différents courants (anarchisme communiste/anarcho-syndicalisme/individualisme anarchiste), il cherche à regrouper en son sein les tendances de l’anarchisme attachées aux questions sociales (luttes, mouvements populaires, etc.) et au socialisme libertaire. C’est un courant, selon nous, qui est l’héritier de diverses traditions – anarcho-communisme, anarcho-syndicalisme, communisme anti-autoritaire – ainsi que d’une série d’expériences pratiques menées depuis le XIXe siècle jusqu’à nos jours. Cet « anarchisme social » exclut les tendances individualistes et non socialistes de l’anarchisme, c’est-à-dire l’anarchisme qui n’a pas pour objectif la lutte sociale, l’anarchisme qui ne se veut pas comme instrument de changement social. Cet « anarchisme social » prône un retour organisé aux luttes populaires, en encourageant la présence des anarchistes aux côtés des opprimés, dans une optique d’émancipation et de liberté. Il défend donc les concepts d’organisation et de travail/insertion social. 

– T.L. : Comment les gens perçoivent-ils votre action ? Y a–t-il une bonne réceptivité des idées libertaires dans les classes populaires ? 

FARJ : Les gens, les groupes et les mouvements sociaux réservent un bon accueil à toutes les activités que nous menons. Afin que notre travail soit bien accepté et respecté, nous devons éviter l’autoritarisme – qui existe malgré tout chez certains groupes anarchistes –, avoir l’humilité suffisante pour savoir écouter, réussir à construire ensemble, sans vouloir imposer notre forme de penser aux autres. Nous sommes persuadés que de nombreux projets n’aboutissent pas en raison d’une certaine arrogance, d’une certaine présomption et même d’un certain autoritarisme de groupes ou de personnes qui ne suivent pas ces concepts éthiques fondamentaux. Pour nous, l’éthique est un principe non négociable et l’un des piliers de notre organisation. Nous considérons qu’en agissant selon notre éthique, nous obtenons et obtiendrons toujours plus de réceptivité et de respect. Notre relation, comme organisation politique anarchiste, avec le mouvement social en est l’exemple. De nombreux mouvements, fatigués des individus qui viennent seulement pour briller, pour leur dire quoi faire, pour leur faire valider leurs propres projets, pour les diriger, réclament désormais la présence de la FARJ. Ils nous manifestent donc du respect et démontrent une réceptivité à nos idées, principalement en raison du mode éthique selon lequel nous mettons en relation le politique (anarchiste) et le social (des mouvements sociaux). Notre but consiste à lutter avec le peuple, non pour lui ou à sa tête. Contrairement aux autoritaires qui se considèrent comme une avant-garde éclairant la voie au peuple, nous croyons qu’il n’y a pas de lumière qui ne s’allume pas collectivement. Nous n’avons pas à nous positionner en tête, illuminant la voie aux travailleurs, pendant que ceux-là même avancent en retrait, dans l’obscurité. Notre objectif est de stimuler, d’être côte à côte, d’offrir notre solidarité quand elle est nécessaire ou requise. Plus nous agissons avec éthique, plus la réceptivité et le respect augmentent. Elle est donc, selon nous, indispensable et non négociable. 

– T.L : Dans quels secteurs de la population l’anarchisme se développe-t-il le plus : travailleurs, étudiants, population des quartiers défavorisés… ? Existe-t-il un profil particulier du militant brésilien actuel (origine sociale ou ethnique, classe sociale à laquelle il appartient, âge, niveau d’instruction, type d’emploi, sexe/genre…) ? 

FARJ : Ici, la grande majorité des organisations et des groupes anarchistes est composée d’étudiants et de travailleurs. Le profil n’est pas homogène, mais nous pouvons donner quelques pistes : il y a plus de blancs que de noirs, et pratiquement personne appartenant à d’autres groupes ethniques (indigènes, etc.). Il y a davantage de militants issus des classes moyennes et moyennes basses que des classes défavorisées ou très défavorisées. L’âge varie assez (dans la FARJ, par exemple, nous avons des jeunes autour de la vingtaine jusqu’à des militants plus âgés qui ont plus de cinquante ans). Il y a plus de militants qui possèdent un niveau universitaire que de militants sans. Au niveau des emplois, il y a un peu de tout. Enfin, il y a plus d’hommes que de femmes. 

– T.L : Il me semble, mais il est possible que je me trompe, que l’anarchisme brésilien actuel est plutôt un phénomène urbain. Existe-t-il un travail (propagande, organisation…) en direction, ou issu, des travailleurs agricoles, des paysans sans terre, des communautés indigènes ? 

FARJ : Tu as raison. L’anarchisme au Brésil a toujours été plus urbain que rural. Cela ne signifie pas pour autant que les groupes qui réalisent un travail social n’aient aucune relation avec les Sans Terre, avec les communautés indigènes ou d’autres personnes issues du milieu rural. Nous-mêmes, comme nous l’avons dit plus haut, sommes en contact avec le MST par l’intermédiaire d’un compagnon qui donne des cours de formation politique et diffuse l’anarchisme jusque là-bas. Selon les informations que nous avons, le MST (en particulier la base) est très réceptive aux idées anarchistes, et porte une grande attention à Magón et à la Révolution Mexicaine. Malgré cela, cette influence est beaucoup plus restreinte qu’en ville. 

– T.L. : Entretenez-vous des relations avec l’extrême-gauche brésilienne ? Travaillez-vous parfois ensemble ? 

FARJ : Cela dépend de ce que tu entends par « extrême-gauche ». Nous n’avons pas de relations avec les partis trotskistes ou bolcheviques, mais, sur le terrain, nous avons des liens avec des mouvements sociaux de différentes tendances ou influences. Nous avons par exemple, des contacts avec le Front de Lutte Populaire (FLP), le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST), le Mouvement des Travailleurs Sans Logis (MTST) et le Mouvement des Travailleurs Sans Emploi (MTD). Régulièrement, nous signons des documents ou des appels avec des organisations qui ne sont pas anarchistes mais qui se situent dans le large camp de ce que l’on peut appeler la gauche. Ce fut le cas, par exemple, lors des manifestations contre la déviation du fleuve San Francisco et pour sauver la vie de Dom Cappio, lors de l’occupation de l’Agence Nationale du Pétrole (ANP) ou lors de la manifestation du « Cri des Exclus ». Nous sommes très peu sectaires et sommes disposés, dans la mesure du possible, à agir avec des gens ou des organisations d’une autre idéologie, mais en défendant toujours nos propres principes et en étant conscients des différences idéologiques qui nous distinguent. 

– T.L. : Comment réagit le gouvernement face à l’activité de la FARJ et des autres anarchistes brésiliens. Êtes-vous victimes de répression de la part de l’Etat ? 

FARJ : Le gouvernement ne réprime pas nécessairement « l’anarchisme ». Quand l’anarchisme est reclus dans un ghetto, quand il n’est qu’un « style de vie », une forme de sociabilité, une liberté esthétique ou une réflexion philosophique, et qu’il n’est pas impliqué dans les luttes et n’offre aucune possibilité de changement social, il est tranquillement « toléré » par l’Etat. La répression est proportionnelle à la quantité de travail social que fournissent les anarchistes. Plus il y a de travail, de mobilisation, de lutte, plus la répression se fait sentir. En ce qui nous concerne, c’est la même chose. L’anarchisme n’est pas réprimé comme courant de pensée, mais comme instrument de lutte. 

– T.L. : Dans quelle situation économique se trouve la FARJ ? 

FARJ : Nous sommes en perpétuelle difficulté, car le financement de nos activités ne provient que des dons des militants. Actuellement, le maintien du CCS-RJ représente une grande partie de nos frais. Le journal Libera, bien qu’il n’ait qu’une périodicité réduite, constitue une autre dépense. Il est édité et envoyé dans tout le Brésil et dans le monde entier grâce aux dons de quelques militants et aux quelques contributions de lecteurs. Les autres publications (Protesta ! et les livres), même si elles reviennent chères, rapportent de l’argent au fur et à mesure qu’elles se vendent. C’est toujours la même logique : les militants donnent (quand l’argent ne reviendra pas) ou prêtent (quand ils peuvent le récupérer). Quoi qu’il en soit, nos finances sont toujours en dessous de nos besoins. 

– T.L. : Avez-vous d’autres difficultés ? 

FARJ : Bien sûr. Outre les besoins économiques, les ressources humaines constituent une de nos principales difficultés. Le nombre de nos militants est toujours inférieur au travail que nous devons fournir. Résoudre ce problème (ou au moins le minimiser) est donc un de nos grands objectifs pour 2008. Nous devons également nous défendre des accusations et des imputations diverses provenant généralement des secteurs marxistes (et même de quelques anarchistes). De plus, nous savons que la tâche à laquelle nous nous attelons, celle de changer le monde, n’est sûrement pas chose facile. Mais nous croyons qu’avec humilité et beaucoup de persévérance, nous pouvons y contribuer. 

– T.L. : Au niveau international, avec qui entretenez-vous des contacts et des liens, d’abord en Amérique Latine puis dans le reste du monde ? 

FARJ : En Amérique Latine, nous sommes en contact (à différents niveaux) avec les groupes et organisation suivantes : L’Alliance Magoniste Zapatiste (AMZ) et le Collectif Autonome Magoniste (CAMA), toutes deux au Mexique ; la Pro-Fédération Anarchiste du Costa Rica ; la Fédération Anarchiste Uruguayenne (FAU) et le Collectif Pro-Organisation Socialiste Libertaire, en Uruguay ; le Réseau Libertaire, l’Organisation Socialiste Libertaire et le Front Populaire Darío Santillán, en Argentine ; le journal El Libertario au Venezuela ; et le groupe Qhispikay Llaqta au Pérou. Nous cherchons actuellement à établir des contacts avec d’autres organisations. 

En Europe, nous avons des relations avec la CNT Vignoles, la Fondation Pierre Besnard et la Fédération Anarchiste, toutes en France ; le Centre International de Recherches sur l’Anarchisme (CIRA) de Lausanne en Suisse ; le journal A Batalha, au Portugal ; avec vous de Divergences… Nos publications, comme Libera, depuis plusieurs années, et maintenant Protesta !, sont envoyées à des dizaines de groupes. En échange, ils nous envoient les leurs, qui viennent enrichir les archives de notre bibliothèque. Nous croyons, comme nous l’avons dit plus haut, que le temps est venu de repenser et d’approfondir les relations avec les autres. 

– T.L. : Peut-on parler d’une résurgence du mouvement anarchiste en Amérique Latine ? Et au Brésil ? Quelle est votre opinion ? 

FARJ : Notre impression est que le nombre de militants et de groupes n’a pas augmenté de manière significative. C’est pourquoi nous ne croyons pas que l’anarchisme en Amérique Latine se développe quantitativement. Cependant on ne peut pas nier que ces groupes sont toujours plus organisés. En conséquence de quoi la force et la portée de l’anarchisme augmente, d’où l’impression peut être d’une « résurgence ». Dans ce sens, pour nous, la croissance est plutôt qualitative que quantitative. 

– T. L. : Peut-on considérer que le mouvement anarchiste brésilien, et plus généralement latino-américain possède une spécificité propre, c’est-à-dire, des traits particuliers, des considérations idéologiques ou pratiques, qui le différencieraient de l’anarchisme européen ? 

FARJ : A notre avis, il y a des traits communs entre les réalités latino-américaine et européenne, mais le contexte et l’histoire ne sont pas les mêmes. Les considérations idéologiques quant à elles ne sont pas très différentes. Notre défi consiste donc à réfléchir à comment appliquer l’anarchisme, c’est-à-dire ces considérations idéologiques, dans le contexte dans lequel nous sommes ; comment agir avec un peuple qui est le fruit d’une histoire de colonialisme, d’esclavage et qui a reçu, de la réalité européenne, des influences très diverses. Selon nous, cette différence est plus stratégique qu’idéologique. Le point de départ n’étant pas le même, le diagnostique de la réalité dans laquelle nous agissons s’en trouve complètement modifié et cela a des conséquences sur nos objectifs stratégiques et tactiques. Parmi quelques-unes des différences basiques qui nous distinguent, citons : les méthodes et le rôle de l’Etat dans la société ; les révolutions par lesquelles sont passées de nombreux pays d’Europe et qu’il n’y pas eu ici ; le niveau de pauvreté, d’inégalité et d’éducation ; le crime organisé ; les conséquences du processus de « globalisation économique » ; des traits culturels particuliers. Toutes ces différences nous obligent donc à adapter notre façon d’agir. 

– T.L. : Une grande partie des pays d’Amérique Latine ont actuellement à leur tête des gouvernements de gauche, ou qui se revendiquent comme tels : Lula au Brésil, Bachelet au Chili, Morales en Bolivie, Chávez au Venezuela… Quelle est votre position face à cette situation ? Comment l’analysez-vous ? 

FARJ : Selon nous, cette vague progressiste de gouvernements « de gauche » est les résultat des flux et reflux du capitalisme qui permettent à ces gouvernements d’être élus, en suivant une position plus progressiste, en soutenant un discours plus « populaire », mais en administrant le capital en faveur de l’élite économique. Nous ne sommes pas en train d’affirmer qu’une dictature reviendrait au même – cela serait un contresens total de notre part. Cependant, le fait que ces gouvernements progressistes aient tendance à calmer les mouvements sociaux les plus combatifs, les incitant à agir depuis les sphères de l’Etat, en leur offrant « un espace institutionnel », doit être mis en question. Ces mouvements abandonnent alors l’action directe, collaborent avec l’Etat et commencent à penser qu’un gouvernement comme celui de Lula, par exemple, est un gouvernement « populaire », capable de réaliser les changements nécessaires. Lula, même s’il a augmenté les aides sociales pour les classes les plus exploitées, soutient, en même temps, une politique économique qui bénéficie aux banques et au capital transnational – politique qui est la grande responsable de l’exploitation du peuple. Enfin, nous pensons que ce nouveau contexte requiert une analyse plus pointue de notre part, car les contradictions du capitalisme sont mieux dissimulées. Cela exige une plus grande formation des militants. 

– T.L. : Avec le mouvement « altermondialiste », le modèle de démocratie participative expérimenté à Porto Alegre est devenu très célèbre. Quelle est votre avis sur ce sujet ? 

FARJ : L’anarchisme défend un modèle d’autogestion qui est avant tout délibératif. Le modèle de démocratie participative de Porto Alegre est semblable au mouvement de cogestion dans les entreprises capitalistes. Les travailleurs sont écoutés lors des prises de décision par les administrateurs et les patrons, mais cette participation sert avant tout à améliorer l’investissement des employés au sein de l’entreprise et les résultats financiers. Selon nous, tout système de « démocratisation » – qu’il soit dans une entreprise du secteur privé, ou dans une instance de l’Etat (comme c’est le cas de Porto Alegre) – doit venir d’en bas, comme une exigence des classes les plus exploitées, afin que les décisions soit prises en leur faveur. Porto Alegre défend un modèle consultatif de démocratie dans lequel l’Etat vient, depuis en haut, demander à ses citoyens ce qu’ils veulent. Mais il n’a aucune obligation d’appliquer ce qui a été décidé et fait ce que bon lui semble. C’est la même démarche que l’entreprise qui demande à ses employés comment faire pour améliorer le travail. Ce modèle est radicalement différent des mobilisations de la base qui, de bas en haut, s’organisent pour obliger l’Etat à garantir des avancées sociales ou contraindre l’entreprise à augmenter les salaires. Malgré cela, on ne peut nier que tout modèle qui favorise le débat, et qui puisse, d’une manière ou d’une autre, lutter contre la culture de l’indifférence et de la délégation politique, en stimulant la participation populaire, possède des aspects positifs. Dans ce contexte, nous agissons pour que ce phénomène vienne d’en bas et surtout pour qu’il soit considéré comme un moyen d’aller plus loin et non comme une fin en soi. 

– T.L. : En France, on sait peu de choses sur le Brésil. A part les clichés touristiques (le Carnaval, Copacabana…), le plus connu sont les favelas et leur relation avec le trafic de drogues, la violence, la misère… Quelle est réellement la situation dans ces quartiers ? 

FARJ : Le Brésil est un pays aux dimensions continentales (en surface, c’est le cinquième pays le plus grand du monde), occupant presque la moitié de l’Amérique du Sud. En plus du District Fédéral, 26 Etats sont « fédérés ». Sa population est de plus de 180 millions d’habitants. Le Brésil possède l’économie la plus développée d’Amérique Latine, avec un PIB dépassant 2 500 milliards de reales (plus de 1 500 milliards de dollars). Cependant, c’est un pays qui connaît de graves problèmes sociaux. L’inégalité sociale est extrêmement prononcée. Par exemple, les revenus moyens des 10 % les plus riches sont 28 fois supérieurs aux revenus des 40 % les plus pauvres. Aux Etats-Unis, la proportion est de 5 fois, en Argentine de 10 et en Colombie de 15. La population très pauvre du Brésil représente 30%, quand dans d’autres pays aux revenus équivalents, elle n’est que de 10%. Officiellement, le taux de chômage est de 10 % et presque 40 % de la population est semi-analphabète (dont 10 % environ l’est totalement). Il y a de graves problèmes de logement. Outre le manque d’habitations, le pays compte de nombreux immeubles qui, du fait de la spéculation ou autre, ne sont pas occupés. Le système de santé est précaire, de même que celui des transports publics. Le Brésil est donc un pays riche, mais qui maintient un abîme entre quelques-uns, qui profitent de cette richesse, et la grande majorité qui en subit les conséquences. 

Ce que l’on voit sur les favelas et le trafique de drogues a sans doute lieu à Rio de Janeiro. La situation n’est pas tout à fait la même dans le reste du pays où la pauvreté se manifeste sous des formes différentes. A São Paulo, par exemple, suivant un processus de « nettoyage social », les pauvres sont expulsés toujours plus loin, là où on ne peut plus les voir. A Rio de Janeiro, la situation est différente. La configuration de la ville, avec ses collines, laisse davantage apparaître la misère aux classes moyennes et élevées. L’absence de l’Etat – qui n’a presque rien ici de « protecteur » et ne fonctionne qu’en terme de répression –a crée un espace de pouvoir dans les collines cariocas dont s’est emparé le trafic, géré par une sorte de mafia brésilienne. C’est une organisation extrêmement verticale et autoritaire avec des fins et des moyens capitalistes. Si le trafic, dans les favelas, apporte un peu d’argent, de travail, etc., au peuple, dans le même temps, il opprime, domine et exploite les gens, se convertissant ainsi en un véritable « micro-Etat » 

– T.L. : Justement, dans ces endroits, où l’Etat n’intervient quasiment que pour réprimer, j’imagine que la population doit recourir à sa créativité et à ses capacités d’auto-organisation pour résoudre directement une partie de ces problèmes. N’y aurait-il pas ici un espace pour articuler certaines pratiques d’auto-organisation populaire avec le projet autogestionnaire libertaire ? 

FARJ : Cela ne se passe pas tout à fait comme cela. Ce n’est pas parce que l’Etat n’est pas présent que nécessairement surgissent la créativité et l’auto-organisation. L’Etat est nécessaire pour soutenir le capitalisme, mais être sans Etat, ne signifie pas que nous serons sans capitalisme ou d’autres formes de domination ; les idées et les pratiques libertaires ne surgiront pas automatiquement. Selon nous, croire cela est une erreur. Le néolibéralisme et les ultra-libéraux sont là pour nous le prouver. Si la critique de l’Etat et les tentatives de minimiser son rôle ne sont pas accompagnées d’un questionnement très sérieux du capitalisme et des autres formes de domination, il n’y aura pas de créativité, pas d’autogestion ; en résumé il n’y aura pas d’anarchisme. Il ne faut pas négliger le poids de l’idéologie, transformée désormais en culture et transmise par les moyens de communication les plus variés, et du phénomène de domination, qui fait partie intégrante de l’histoire du Brésil et même du monde entier. 

Partisans de l’anarchisme « volontariste » de Malatesta, nous pensons que le rôle des anarchistes est d’être là où se dévoilent les contradictions du capitalisme et les relations de domination dans la société, en s’organisant afin de constituer un instrument de lutte. Selon nous, c’est seulement au milieu des contradictions du système que l’anarchisme peut trouver les conditions de s’épanouir. C’est l’idée de l’anarchiste portugais Neno Vasco (qui appartenait aux « organisationistes » malatestiens cités auparavant) qui affirmait que nous devons semer nos graines dans le terrain le plus fertile. Nous considérons que les graines de l’anarchisme doivent être semées au milieu de la lutte des classes et aux endroits où les relations de domination (principalement du capitalisme) sont les plus explicites. Avec une présence anarchiste forte à ces endroits, quand les contradictions et les luttes sont le plus apparentes, l’anarchisme représentera une alternative. Mais, si l’anarchisme n’est pas suffisamment propagé, il perdra ces opportunités, restera en marge des événements et manquera le train de l’histoire. Au vu de notre expérience, quand l’anarchisme est diffusé parmi le peuple exploité, il obtient une bonne réceptivité. Nous pouvons alors travailler sur des questions comme l’anticapitalisme, l’action directe, la démocratie directe et l’autogestion (ou auto-organisation). Si nous ne sommes pas présents, d’autres idées feront surface et seront responsables de prolonger la domination et l’exploitation. 

– T.L. : Pour en savoir plus sur la FARJ, où peut-on trouver du matériel ou prendre contact ? 

FARJ : Nos coordonnées se trouvent à la fin de l’entretien. Nous suggérons de visiter notre site (même s’il n’est pas très complet) ; il s’y trouve des informations sur nos activités, les documents cités plus haut, quelques articles, des communiqués et des interviews, quelques Libera, des informations sur les livres que nous avons publiés, etc. On peut également nous écrire. Pour ceux qui sont à Rio de Janeiro, il est possible d’organiser une rencontre et de connaître ainsi directement nos activités. Enfin, certains de nos textes et de nos documents peuvent être consultés sur les sites : anarkismo.net, fondation-besnard.org, divergences.be, midiaindependente.org, parmi d’autres. Ils ne sont pas très difficiles à trouver. 

– T.L. : Pour finir, avez-vous un message à adresser aux compagnons d’autres pays ? 

FARJ : Nous souhaiterions établir des contacts avec des groupes et des organisations qui partagent des affinités avec nos travaux et nos points de vue. Nous sommes convaincus qu’il est urgent de connecter tous ceux qui sont disposés à travailler pour un anarchisme social. De plus, nous souhaiterions remercier tous les groupes et toutes les organisations qui, depuis les endroits les plus divers, nous apportent leur soutien.

Traduction : Thierry Libertad 

Federação Anarquista do Rio de Janeiro (FARJ) 

Caixa Postal 14.576 ; CEP 22412-970 ; 

Río de Janeiro/RJ, Brasil 

http://www.farj.org 

farj@riseup.net

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Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

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