Archive for the société libertaire Category

Résistance politique: Communisme et anarchie ~ 1ère partie ~ (Pierre Kropotkine)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 18 novembre 2018 by Résistance 71


Pour une société des sociétés

 

Communisme et anarchie

 

Pierre Kropotkine

1903

 

1ère partie

2ème partie

 

L’importance de la question a à peine besoin d’être rappelée. Beaucoup d’anarchistes et de penseurs en général, tout en reconnaissant les immenses avantages que le communisme peut offrir à la société, voient dans cette forme d’organisation sociale un danger pour la liberté et le libre développement de l’individu. D’autre part, prise dans son ensemble, la question rentre dans un autre problème, si vaste, posé dans toute son étendue par notre siècle : la question de l’Individu et de la Société.

Le problème a été obscurci de diverses façons. Pour la plupart, quand on a parlé de communisme, on a pensé au communisme plus ou moins chrétien et monastique, et toujours autoritaire, qui fut prêché dans la première moitié de ce siècle et mis en pratique dans certaines communes. Celles-ci, prenant la famille pour modèle, cherchaient à constituer « la grande famille communiste », à « réformer l’homme », et imposaient dans ce but, en plus du travail en commun, la cohabitation serrée en famille, l’éloignement de la civilisation actuelle, l’isolement, l’intervention des « frères » et des « sœurs » dans toute la vie psychique de chacun des membres.

En outre, distinction suffisante ne fut pas faite entre les quelques communes isolées, fondées à maintes reprises pendant ces derniers trois ou quatre siècles, et les communes nombreuses et fédérées qui pourraient surgir dans une société en voie d’accomplir la révolution sociale. 

Il faudra donc, dans l’intérêt de la discussion, envisager séparément :

La production et la consommation en commun ;

La cohabitation — est-il nécessaire de la modeler sur la famille actuelle ?

Les communes isolées de notre temps ;

Les communes fédérées de l’avenir.

Et enfin, comme conclusion : le communisme amène-t-il nécessairement avec lui l’amoindrissement de l’individu ? Autrement dit : l’Individu dans la société communiste.

* * *

Sous le nom de socialisme en général, un immense mouvement d’idées s’est accompli dans le courant de notre siècle, en commençant par Babeuf, Saint-Simon, Robert Owen et Proudhon, qui formulèrent les courants dominants du socialisme, et ensuite par leurs nombreux continuateurs français (Considérant, Pierre Leroux, Louis Blanc), allemands (Marx, Engels), russes (Tchernychevsky, Bakounine) etc., qui travaillèrent soit à populariser les idées des fondateurs du socialisme moderne, soit à les étayer sur des bases scientifiques.

Ces idées, en se précisant, engendraient deux courants principaux : le communisme autoritaire et le communisme anarchiste, ainsi qu’un certain nombre d’écoles intermédiaires, cherchant des compromis, tels que l’État seul capitaliste, le collectivisme, la coopération ; tandis que, dans les masses ouvrières, elles donnaient naissance à un formidable mouvement ouvrier, qui cherche à grouper toute la masse des travailleurs par métiers pour la lutte contre le capital de plus en plus international.

Trois points essentiels ont été acquis par ce formidable mouvement d’idées et d’action, et ils ont déjà largement pénétré dans la conscience publique. Ce sont :

  • L’abolition du salariat — forme actuelle du servage ancien ;
  • L’abolition de l’appropriation individuelle de tout ce qui doit servir à la production ; 
  • Et l’émancipation de l’individu et de la société du rouage politique, l’Ḗtat, qui sert à maintenir la servitude économique.

Sur ces trois points l’accord est assez prêt de s’établir ; car ceux mêmes qui préconisent les « bons de travail », ou bien nous disent (comme Brousse) : « Tous fonctionnaires ! » c’est-à-dire « tous salariés de l’État ou de la commune », admettent qu’ils préconisent ces palliatifs uniquement parce qu’ils ne voient pas la possibilité immédiate du communisme. Ils acceptent ces compromis comme un pis aller. Et, quant à l’État, ceux-là même qui restent partisans acharnés de l’État, de l’autorité, voire même de la dictature, reconnaissent que lorsque les classes que nous avons aujourd’hui auront cessé d’exister, l’État devra disparaître avec elles.

On peut donc dire, sans rien exagérer de l’importance de notre fraction du mouvement socialiste — la fraction anarchiste — que malgré les divergences qui se produisent entre les diverses fractions socialistes et qui s’accentuent surtout par la différence des moyens d’action plus ou moins révolutionnaires acceptés par chacune d’elles, on peut dire que toutes, par la parole de leurs penseurs, reconnaissent, pour point de mire, le communisme libertaire. Le reste, de leur propre aveu, ne sont que des étapes intermédiaires.

* * *

Toute discussion des étapes à traverser serait oiseuse, si elle ne se basait sur l’étude des tendances qui se font jour dans la société actuelle. Et, de ces tendances diverses, deux méritent surtout notre attention.

L’une est qu’il devient de plus en plus difficile de déterminer la part qui revient à chacun dans la production actuelle. L’industrie et l’agriculture modernes deviennent si compliquées, si enchevêtrées, toutes les industries sont si dépendantes les unes des autres, que le système de paiement du producteur-ouvrier par les résultats devient impossible. Aussi voyons-nous que plus une industrie est développée, plus le salaire aux pièces disparaît pour être remplacé par un salaire à la journée. Celui-ci, d’autre part, tend à s’égaliser. La société bourgeoise actuelle reste certainement divisée en classes, et nous avons toute une classe de bourgeois dont les émoluments grandissent en proportion inverse du travail qu’ils font : plus ils sont payés, moins ils travaillent. D’autre part, dans la classe ouvrière elle-même, nous voyons quatre divisions : les femmes, les travailleurs agricoles, les travailleurs qui font du travail simple, et enfin ceux qui ont un métier plus ou moins spécial. Ces divisions représentent quatre degrés d’exploitation et ne sont que des résultats de l’organisation bourgeoise.

Mais, dans une société d’égaux, où tous pourront apprendre un métier et où l’exploitation de la femme par l’homme, et du paysan par l’industriel, cessera, ces classes disparaîtront. Et aujourd’hui même, dans chacune de ces classes les salaires tendent à s’égaliser. C’est ce qui a fait dire, avec raison, qu’une journée de travail d’un terrassier vaut celle d’un joaillier, et ce qui a fait penser à Robert Owen aux bons de travail, payés à chacun de ceux qui ont donné tant d’heures de travail à la production des choses reconnues nécessaires.

Cependant, quand nous considérons l’ensemble des tentatives de socialisme, nous voyons, qu’à part l’union de quelques mille fermiers aux États-Unis, le bon de travail n’a pas fait son chemin depuis les trois quarts de siècle qui sont passés depuis la tentative faite par Owen de l’appliquer. Et nous en avons fait ressortir ailleurs (Conquête du Pain ; le Salariat) les raisons.

Par contre, nous voyons se produire une masse de tentatives partielles de socialisation dans la direction du Communisme. Des centaines de communes communistes ont été fondées durant ce siècle, un peu partout, et en ce moment même nous en connaissons plus d’une centaine — toutes plus ou moins communistes.

C’est aussi dans le sens du communisme — partiel, bien entendu — que se font presque toutes les nombreuses tentatives de socialisation qui surgissent dans la société bourgeoise, soit entre particuliers, soit dans la socialisation des choses municipales.

L’hôtel, le bateau à vapeur, la pension sont tous des essais faits dans cette direction, par les bourgeois. En échange d’une contribution de tant par jour, vous avez le choix des dix ou cinquante plats qui vous sont offerts, dans l’hôtel ou sur le bateau, et personne ne contrôle la quantité de ce que vous avez mangé. Cette organisation s’étend même internationalement, et avant de partir de Paris ou de Londres vous pouvez vous munir de bons (à raison de 10 francs par jour) qui vous permettent de vous arrêter à volonté dans des centaines d’hôtels en France, en Allemagne, en Suisse, etc., appartenant tous à la Ligue internationale des hôtels.

Les bourgeois ont très bien compris les avantages du communisme partiel, combiné avec une liberté presque entière de l’individu, pour la consommation ; et dans toutes ces institutions, pour un prix de tant par mois, on se charge de satisfaire tous vos besoins de logement et de nourriture, sauf ceux de luxe extra (vins, chambres spécialement luxueuses), que vous payez séparément.

L’assurance contre l’incendie (surtout dans les villages où une certaine égalité de conditions permet une prime égale pour tous les habitants), contre l’accident, contre le vol ; cet arrangement qui permet aux grands magasins anglais de vous fournir chaque semaine, à raison d’un shilling par semaine, tout le poisson que vous consommerez dans une petite famille ; le club ; les sociétés sans nombre d’assurance en cas de maladie, etc., etc., toute cette immense série d’institutions nées dans le courant de ce siècle, rentrent dans la même catégorie des rapprochements vers le communisme pour une certaine partie de la consommation.

Et enfin nous avons toute une vaste série d’institutions municipales — eau, gaz, électricité, maisons ouvrières, tramways à taux uniforme, force motrice, etc., — dans lesquelles les mêmes tentatives de socialisation de la consommation sont appliquées sur une échelle qui s’élargit tous les jours davantage.

Tout cela n’est certainement pas encore du communisme. Loin de là. Mais le principe qui prévaut dans ces institutions contient une part du principe communiste : — Pour une contribution de tant par an ou par jour (en argent aujourd’hui, en travail demain), vous avez droit de satisfaire telle catégorie de vos besoins — le luxe excepté.

Pour être communistes, il manque à ces ébauches de communisme bien des choses, dont deux surtout sont essentielles :

1° le paiement fixe se fait en argent, au lieu de se faire en travail ; et

2° les consommateurs n’ont pas de voix dans l’administration de l’entreprise.

Cependant si l’idée, la tendance de ces institutions était bien comprise, il n’y aurait aucune difficulté, aujourd’hui même, de lancer par entreprise privée ou sociétaire, une commune, dans laquelle le premier point serait réalisé. Ainsi, supposons un terrain de 500 hectares. Deux cents maisonnettes, chacune entourée d’un quart d’hectare de jardin ou de potager, sont bâties sur ce terrain. L’entreprise donne à chaque famille qui occupe une de ces maisons, à choisir sur cinquante plats par jour tout ce qu’ils voudront, ou bien elle leur fournit le pain, les légumes, la viande, le café à volonté, pour être cuits à domicile. Et, en échange, elle demande, soit tant par an payé en argent, soit tant d’heures de travail de l’établissement : agriculture, élève du bétail, cuisine, service de propreté. Cela peut se faire déjà demain si l’on veut ; et on peut s’étonner qu’une pareille ferme-hôtel-jardin n’ait pas déjà été lancée par quelque hôtelier entreprenant.

A suivre…

= = =

Lectures complémentaires:

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

La_Conquête_du_Pain_Kropotkine

Rudolph Rocker_Anarchie de la theorie a la pratique

Ecrits-choisis-anarchistes-sebastien-faure-mai-2018

Manifeste pour la Société des Sociétés

champs-usines-et-ateliers-par-pierre-kropotkine-1910

Dieu et lEtat_Bakounine

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

Que faire ?

Errico_Malatesta_écrits_choisis

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

kropotkine_science-etat-et-societé

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

le-prince-de-levolution-Dugatkin

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Publicités

Résistance politique: Frontières… outil de contrôle système mondial de caste ! (CrimethInc)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 13 novembre 2018 by Résistance 71

Lectures complémentaires:

« Migration et population »

« Colons ! Arrêtez de nous emmerder ! »

Réseau de Résistance et de Rébellion International 

Manifeste pour la Société des Sociétés

 

 

Frontières
Le système mondial de caste

 

CrimethInc

 

Novembre 2018

 

url de l’article original:

https://crimethinc.com/posters/borders-the-global-caste-system

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

[…] Dans une première partie, l’auteur commente sur une série de posters réalisés en association avec leur livre. Nous n’avons pas traduit ce passage —

(Résistance 71 )

La frontière n’est pas seulement un mur ou une ligne sur une carte. C’est une structure de pouvoir, un système de contrôle. La frontière est partout où les gens ont peur d’être déportés, partout où les migrants se voient refuser les droits accordés aux citoyens, partout où les êtres humains sont divisés entre inclus et exclus.

La frontière divise le monde entier entre des communautés emmurées et des prisons, l’une au sein de l’autre en cercles concentriques de privilège et de contrôle. A un bout de cette continuité, il y a les milliardaires qui peuvent voler en jet privés où bon leur semble et de l’autre côté, les détenus en réclusion solitaire. Tant qu’il y a une frontière entre vous et ceux moins fortunés que vous, vous pouvez aussi être certains qu’il y aura une frontière au-dessus de vous, vous empêchant d’atteindre les choses dont vous avez besoin ; et qui va déchirer la seconde frontière avec vous, si ce n’est les gens qui sont séparés de vous par la première frontière ?

Défier l’apartheid global

Parlez de liberté autant que vous le voulez, nous vivons dans un monde de murs. Il y en avait peu auparavant, nous pouvions alors savoir lesquels, comme le mur d’Adrien, la Grande Muraille de Chine, le mur de Berlin. Maintenant ils sont partout. Les murs des jours anciens sont devenus viraux, pénétrant chaque niveau de la société. Wall Street, nommée après le rempart construit par des esclaves africains pour protéger les colons européens, est un exemple de cette transformation: il n’est plus question de garder les natifs en dehors du périmètre, mais c’est devenu une question d’économie de marché qui impose ses divisions partout dans le monde.

Ces divisions prennent plusieurs formes. Il y a des frontières physiques, les murs des centres de détention, les clôtures de barbelés et de ciment, les périmètres qui entourent les campus universitaires privés et les communautés emmurées.

Il y a des frontières contrôlant le flot de l’information: les autorisations de sécurité, les bases de données secrètes et classifiées, les pare-feux d’internet qui coupent la communication de pays entiers. Il y a des frontières sociales, les privilèges de la citoyenneté, les barrières du racisme, tous les moyens par lesquels l’argent calibre ce que chaque personne peut et ne peut pas faire.

Toutes ces divisions sont fondées sur une violence incessante. Pour certains, cela veut dire l’emprisonnement, la déportation, la torture, le confinement carcéral, les attaques de milices et de vigilantes, l’assassinat commandité par l’État. Pour d’autres, cela veut dire patrouilles de police, points de contrôle, harassement routier, surveillance, bureaucratie et propagande.

Le frontières ne font pas que diviser les pays: elles existent là où les gens vivent dans la peur des raids de l’immigration, partout où les gens doivent accepter des bas salaires parce qu’ils n’ont pas de “papiers”. Le monde n’est pas juste divisé horizontalement en juridictions différentes, il est aussi divisé socialement en différentes zones de privilèges, d’accès. La frontière américano-mexicaine fait partie de la même structure que la barrière en chaîne qui empêche l’accès d’un parking vide à des SDF et les prix qui empêchent l’ouvrier de pouvoir acheter des la nourriture bio dans son supermarché, même si ce fut lui un de ceux qui ont ramassé ces légumes dans les champs.

Le but de la frontière n’est jamais celui de réguler l’immigration, mais de contrôler les communautés des deux côtés du mur. Le régime des frontières permet aux autorités de forcer les salaires à la baisse, de supprimer la dissidence, et de canaliser le ressentiment envers ceux qui ont le moins de pouvoir dans la société plutôt qu’envers ceux qui en ont le plus.

On nous raconte que les frontières nous protègent des étrangers. Mais comment sont-ils devenus des étrangers en première instance ?… Nous sommes tous dans une économie globale dans laquelle les ressources sont exploitées depuis un pays et envoyées dans un autre et dans laquelle les profits engrangés dans un pays sont envoyés dans un autre. Ce n’est pas nouveau… Cela se passe depuis la colonisation du continent des Amériques.

[NdT: voir notre traduction du livre de Seven Newcomb: “Païens en terre promise, décoder la doctrine chrétienne de la découverte”]

Alors, qui envahit qui ? Les entreprises coloniales qui pillent le sud, ou les migrants qui vont au nord, suivant les ressources et les opportunités qu’on leur a enlevées ?… Si quelqu’un a bien le droit de traverser ces terres, n’est-ce pas les descendants de ces peuples qui vivaient ici très très longtemps avant l’invasion européenne (NdT: christo-européenne devons-nous toujours préciser car ceci est un fait de par la “doctrine chrétienne de la découverte” mise en place au XVème siècle par bulles pontificales) ?

Il y a aujourd’hui quelques 11 millions de personnes n’ayant aucun papiers vivant aux Etats-Unis. Ces gens sont essentiels au maintien de l’économie ; sans leur labeur à très bon marché, le travail dans l’agriculture et dans la construction BTP serait interrompu. Beaucoup d’entre ces personnes ont vécu aux Etats-Unis depuis très longtemps, certains plus de 10 ans, voire plusieurs décennies. De tous ceux qui traversent la frontière en provenance du Mexique sans papiers, au moins 50% d’entre eux sont des déportés qui essaient de retourner vers leurs familles demeurées aux Etats-Unis.

La frontière n’est pas faite pour maintenir dehors les personnes n’ayant pas les bons documents. Le but est de faire comprendre que rentrer sans papiers est dangereux, traumatisant, cher, mais possible. Le but de déporter les gens n’est pas de vider les Etats-Unis des gens sans papiers. C’est de terroriser ceux qui demeurent dans le pays avec la menace de la déportation ; ainsi finalement ceci sert à maintenir le système de caste en faisant chanter une population captive.

Aussi longtemps qu’une partie de la population US vit en danger constant et sans aucuns droits, les employeurs ont accès à un très vaste réservoir de travailleurs jetables facilement exploitables. Ceci tire aussi les salaires vers le bas pour les travailleurs citoyens américains. Mais ce ne sont pas les travailleurs immigrants sans papiers qui “volent leur travail”, c’est la frontière elle-même.

Accuser les migrants de voler les boulots des citoyens américains c’est blâmer les victimes. Si tout le monde avait les mêmes droits, si les frontières nationales ne créaient pas des populations artificiellement appauvries dans des pays qui sont volés, pillés de leurs ressources naturelles et traités comme des dépôts d’ordure, le travailleur migrant ne pourrait en rien couper l’herbe sous le pied de quiconque en ce qui concerne les opportunités de boulot.

S’il n’y avait pas toutes les pressions et les risques encourus auxquels doivent faire face les travailleurs sans papiers, ils pourraient obtenir le même salaire que tout le monde. Encore et toujours, les travailleurs sans papiers ont démontré leur courage dans leur lutte pour des salaires plus importants, malgré les obstacles auxquels les autres travailleurs ne doivent pas faire face. Mais frontière et pression sur l’immigration forcent les salaires à la baisse partout. Là est tout le problème.

En déportant ces gens qui ont vécu aux Etats-Unis pour certains depuis des décennies, le gouvernement américain utilise le Mexique comme camp de concentration pour cacher et divertir du problème du chômage et autres problèmes. Le désespoir et les armes à feu produits aux Etats-Unis réapparaissent au Mexique au sein d’une économie parallèle illégale et brutale motivée par l’appétit croissant des consommateurs américains pour les narcotiques en tout genre. C’est une façon d’exporter la violence tant nécessaire au maintien d’un tel déséquilibre du pouvoir. C’est donc devenu plus difficile et donc plus cher de pouvoir entrer aux Etats-Unis sans documents légaux, les cartels ont été attirés par ce nouveau business juteux, créant un retour de bâton brutal que les autorité américaines utilisent pour continuer toujours plus de harcèlement.

Le cycle se répète à l’infini et s’intensifie.

La frontière envoie les ressources et les profits d’un côté et les êtres humains de l’autre. C’est ainsi que les riches amassent une énorme concentration de richesse: pas seulement en accumulant toutes les ressources en un endroit, mais aussi en en excluant les gens. C’est à ça que servent tous ces murs érigés. Si un prisonnier est quelqu’un contenu dans des murs, qu’est-ce que cela fait de nous ? Les prisons ne font pas que retenir les gens en leur sein.

Lorsque la frontière est partout, tout le monde est transformé en prisonnier ou en gardien de prison. Il est très facile d’être corrompu par les avantages de la citoyenneté: être capable de voyager un peu plus librement, pouvoir participer légalement au marché du travail, avoir accès à ce qu’il reste de l’assistance de l’État, être reconnu comme partie prenante de la “société”. Pourtant, ces privilèges s’obtiennent à un terrible prix, car les documents qui sont en la possession d’une personne n’ont de valeurs que parce que d’autres n’en ont pas. Leur valeur est entièrement créée et repose sur une rareté artificiellement créée.

Tant qu’il y a une frontière entre vous et ceux qui sont moins fortunés que vous, vous pourrez être certains qu’il y aura aussi une frontière au-dessus de vous, vous empêchant l’accès à des choses dont vous avez besoins. Des gens sont déportés, d’autres sont expulsés mais le mécanisme fondamental demeure identique.

Qui va vous aider à déchirer les frontières se situant au-dessus de vous si ce n’est les gens bloqués par les frontières situées sous vous ? Les frontières ne sont que des constructions sociales, elles sont des cadres imaginaires imposés sur le monde réel. Il n’y a absolument rien de nécessaire ni d’inévitable à leur sujet. Si ce n’est à cause de la violence de ceux qui y croient, elles cesseraient immédiatement d’exister. Traverser une frontière sans documents est une manière de résister ; de la même manière qu’est de connaître mieux les gens qui sont affectés par la frontière de façons dont vous ne l’êtes pas, aidant ainsi à comprendre et à partager leur lutte.

Ensemble, nous pouvons rendre les frontières incontrôlables, un pas en avant vers la création d’un monde dans lequel tout le monde sera libre de voyager absolument où il le désire, d’utiliser l’énergie créatrice de la manière qu’il le désire afin de remplir le potentiel individuel selon ses propres termes.

Illusion démocratique: Le criminel c’est l’électeur ! (Albert Libertad)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, démocratie participative, média et propagande, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 12 novembre 2018 by Résistance 71

Lumineux !

Il n’y a pas de solutions au sein du système, n’y en a jamais eu et ne peut y en avoir !
~ Résistance 71 ~

Notre dossier “Illusion démocratique”

Explication et esquisse de solutions

Manifeste pour la Société des Sociétés

Réseau de Résistance et de Rébellion International

Le criminel c’est l’électeur !

 

Albert Libertad

1906

 

C’est toi le criminel, ô Peuple, puisque c’est toi le Souverain. Tu es, il est vrai, le criminel inconscient et naïf. Tu votes et tu ne vois pas que tu es ta propre victime.

Pourtant n’as-tu pas encore assez expérimenté que les députés, qui promettent de te défendre, comme tous les gouvernements du monde présent et passé, sont des menteurs et des impuissants ?

Tu le sais et tu t’en plains ! Tu le sais et tu les nommes ! Les gouvernants quels qu’ils soient, ont travaillé, travaillent et travailleront pour leurs intérêts, pour ceux de leurs castes et de leurs coteries.

Où en a-t-il été et comment pourrait-il en être autrement ? Les gouvernés sont des subalternes et des exploités : en connais-tu qui ne le soient pas ?

Tant que tu n’as pas compris que c’est à toi seul qu’il appartient de produire et de vivre à ta guise, tant que tu supporteras, – par crainte,- et que tu fabriqueras toi-même, – par croyance à l’autorité nécessaire,- des chefs et des directeurs, sache-le bien aussi, tes délégués et tes maîtres vivront de ton labeur et de ta niaiserie. Tu te plains de tout ! Mais n’est-ce pas toi l’auteur des mille plaies qui te dévorent ?

Tu te plains de la police, de l’armée, de la justice, des casernes, des prisons, des administrations, des lois, des ministres, du gouvernement, des financiers, des spéculateurs, des fonctionnaires, des patrons, des prêtres, des proprios, des salaires, des chômages, du parlement, des impôts, des gabelous, des rentiers, de la cherté des vivres, des fermages et des loyers, des longues journées d’atelier et d’usine, de la maigre pitance, des privations sans nombre et de la masse infinie des iniquités sociales.

Tu te plains ; mais tu veux le maintien du système où tu végètes. Tu te révoltes parfois, mais pour recommencer toujours. C’est toi qui produis tout, qui laboures et sèmes, qui forges et tisses, qui pétris et transformes, qui construis et fabriques, qui alimentes et fécondes !

Pourquoi donc ne consommes-tu pas à ta faim ? Pourquoi es-tu le mal vêtu, le mal nourri, le mal abrité ? Oui, pourquoi le sans pain, le sans souliers, le sans demeure ? Pourquoi n’es-tu pas ton maître ? Pourquoi te courbes-tu, obéis-tu, sers-tu ? Pourquoi es-tu l’inférieur, l’humilié, l’offensé, le serviteur, l’esclave ?

Tu élabores tout et tu ne possèdes rien. Tout est par toi et tu n’es rien.

Je me trompe. Tu es l’électeur, le votard, celui qui accepte ce qui est ; celui qui, par le bulletin de vote, sanctionne toutes ses misères ; celui qui, en votant, consacre toutes ses servitudes.

Tu es le volontaire valet, le domestique aimable, le laquais, le larbin, le chien léchant le fouet, rampant devant la poigne du maître. Tu es le sergot, le geôlier et le mouchard. Tu es le bon soldat, le portier modèle, le locataire bénévole. Tu es l’employé fidèle, le serviteur dévoué, le paysan sobre, l’ouvrier résigné de ton propre esclavage. Tu es toi-même ton bourreau. De quoi te plains-tu ?

Tu es un danger pour nous, hommes libres, pour nous, anarchistes. Tu es un danger à l’égal des tyrans, des maîtres que tu te donnes, que tu nommes, que tu soutiens, que tu nourris, que tu protèges de tes baïonnettes, que tu défends de ta force de brute, que tu exaltes de ton ignorance, que tu légalises par tes bulletins de vote, – et que tu nous imposes par ton imbécillité.

C’est bien toi le Souverain, que l’on flagorne et que l’on dupe. Les discours t’encensent. Les affiches te raccrochent ; tu aimes les âneries et les courtisaneries : sois satisfait, en attendant d’être fusillé aux colonies, d’être massacré aux frontières, à l’ombre de ton drapeau.

Si des langues intéressées pourlèchent ta fiente royale, ô Souverain ! Si des candidats affamés de commandements et bourrés de platitudes, brossent l’échine et la croupe de ton autocratie de papier; Si tu te grises de l’encens et des promesses que te déversent ceux qui t’ont toujours trahi, te trompent et te vendront demain : c’est que toi-même tu leur ressembles. C’est que tu ne vaux pas mieux que la horde de tes faméliques adulateurs. C’est que n’ayant pu t’élever à la conscience de ton individualité et de ton indépendance, tu es incapable de t’affranchir par toi-même. Tu ne veux, donc tu ne peux être libre.

Allons, vote bien ! Aies confiance en tes mandataires, crois en tes élus.

Mais cesse de te plaindre. Les jougs que tu subis, c’est toi-même qui te les imposes. Les crimes dont tu souffres, c’est toi qui les commets. C’est toi le maître, c’est toi le criminel, et, ironie, c’est toi l’esclave, c’est toi la victime.

Nous autres, las de l’oppression des maîtres que tu nous donnes, las de supporter leur arrogance, las de supporter ta passivité, nous venons t’appeler à la réflexion, à l’action.

Allons, un bon mouvement : quitte l’habit étroit de la législation, lave ton corps rudement, afin que crèvent les parasites et la vermine qui te dévorent. Alors seulement tu pourras vivre pleinement.

LE CRIMINEL, c’est l’Électeur !

 

Analyse politique: L’abécédaire de Daniel Guérin

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, colonialisme, démocratie participative, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 8 novembre 2018 by Résistance 71

Daniel Guérin: écrivain, essayiste et militant anarcho-communiste (1904-1988). Il a publié 33 ouvrages entre 1992 et 1983, dont les deux plus connus sont « Ni dieu, ni maître, une anthologie de l’anarchisme » (1965), ouvrage que nous conseillons toujours en guise d’introduction aux concepts et pratiques anarchistes, simple, clair et concis et « Anarchie, de la théorie à la pratique » (1970).
Daniel Guérin était un militant pour les droits des homosexuels et un anti-colonialiste de terrain. Il a passé pas mal de temps au Liban et en Indochine française.
Il est celui qui a sans doute le plus essayé de synthétiser marxisme et anarchisme pour le bien de la cause humanitaire. Son travail est une référence dans la voie synthétique de réunification de la gauche radicale anti-étatiste et donc forcément anti-colonialiste.
~ Résistance 71 ~

 

 

L’abécédaire de Daniel Guérin

 

Revue Ballast

 

2 novembre 2018

url de l’article original: https://www.revue-ballast.fr/labecedaire-de-daniel-guerin/

 

Abstraction : « L’impartialité est un de ces mots creux, une de ces abstractions suspendues dans le vide, comme la Morale universelle et éternelle, ou l’Intérêt général. […] Il n’existe pas, il ne peut pas exister d’impartialité en histoire. L’histoire ne s’occupe pas de figures géométriques ou de phénomènes d’optique, elle met en scène les classes en lutte, elle fait revivre les passions politiques des hommes. […] L’historien appartient lui-même, bien qu’il s’en défende, à une classe ; il épouse, bien qu’il s’en défende, les passions de sa classe. Entre les événements du passé qu’il évoque et les luttes que mène sa classe dans le présent, il y a un lien de continuité. Il ne peut pas ne pas prendre parti. » (La Lutte de classes sous la Première République, Gallimard, 1968)

Blanc : « Le prolétaire blanc, avant d’être un prolétaire, demeurait un Blanc. Il défendait désespérément ce qu’il croyait être ses privilèges de Blancs. Bien qu’exploité, il s’imaginait que son intérêt se liait au pouvoir blanc. Dans l’immédiat, les hommes de couleur ne pouvaient se permettre d’attendre une hypothétique alliance, ni de désespérer, si elle tardait trop à se produire. » (De l’Oncle Tom aux Panthères, Les éditions de Minuit, 1963-1973)

Cloisonnements : « J’ai horreur des sectes, des cloisonnements, des gens que presque rien ne sépare mais qui, pourtant, se regardent en chiens de faïence. […] Voulant être, si possible chez tous, avec tous, je voudrais, présomptueusement, réconcilier, rassembler. » (Front populaire révolution manquée, Maspero, 1970)

Durruti : « La Révolution espagnole a montré, elle, malgré les circonstances tragiques d’une guerre civile, bientôt aggravée par une intervention étrangère, la remarquable réussite de l’autogestion, à la ville comme à la campagne, et aussi la recherche, par les libertaires, d’une conciliation entre les principes anarchistes et les nécessités de la guerre révolutionnaire à travers une discipline militaire, sans hiérarchie ni grades, librement consentie, à la fois pratiquée et symbolisée par un grand combattant anarchiste : Durruti. » (Pour un communisme libertaire, Spartacus, 2003)

Exploitation : « On cherche en vain sur la planète un seul pays qui soit authentiquement socialiste. En gros, le socialisme a été l’objet de deux falsifications principales, sous son étiquette, on écoule deux marchandises également frelatées : un vague réformisme parlementaire, un jacobinisme brutal et omniétatique. Or, le socialisme a pour moi une signification très précise : la cessation de l’exploitation de l’homme par l’homme, la disparition de l’État politique, la gestion de la société de bas en haut par les producteurs librement associés et fédérés. » (Entretien paru dans La Chronique sociale de France, 1960)

Fascisme : « J’ai appris que, si la carence ouvrière se prolonge, le fascisme se généralisera dans le monde. Attendrez-vous, ici, que pleuvent les coups de matraque ? Le fascisme est essentiellement offensif : si nous le laissons prendre les devants, si nous restons sur la défensive, il nous anéantira. Il use d’un nouveau langage, démagogique et révolutionnaire : si nous ressassons, sans les revivifier par des actes, les vieux clichés usés jusqu’à la corde, si nous ne pénétrons pas jusqu’au fond de ses redoutables doctrines, si nous n’apprenons pas à lui répondre, nous subirons le sort des Italiens et des Allemands. » (La Peste brune [1932], Spartacus, 2018)

Gestion ouvrière : « Issue d’une entreprise militaire, sous la direction de petits-bourgeois à l’origine nationalistes, amenée par la suite à prendre pour modèles les pays socialistes de l’Est, la révolution cubaine n’a peut-être pas accordé une attention suffisante à la gestion ouvrière de la production du type espagnol, yougoslave ou algérien. Le “Che” Guevara, du temps où il dirigeait le ministère de l’Industrie, était méfiant à son égard. Une suspicion qui reposait, d’ailleurs, sur un malentendu : il s’imaginait, à tort, que l’autogestion excluait la planification centralisée et qu’elle était synonyme d’égoïsme d’entreprise. » (Cuba-Paris, Chez l’auteur, mai 1968)

Homosexualité : « Les avantages remportés sur l’homophobie par ses victimes ne peuvent être, en tout état de cause, que limités et fragiles. En revanche, l’écrasement de la tyrannie de classe ouvrirait la voir à la libération totale de l’être humain, y compris celle de l’homosexuel. Il s’agit donc de faire en sorte que la plus grande convergence possible puisse être établie entre l’une et l’autre. Le révolutionnaire prolétarien devrait donc se convaincre, ou être convaincu, que l’émancipation de l’homosexuel, même s’il ne s’y voit pas directement impliqué, le concerne au même degré, entre autres, que celle de la femme et celle de l’homme de couleur. De son côté, l’homosexuel devrait saisir que sa libération ne saurait être totale et irréversible que si elle s’effectue dans le cadre de la révolution sociale, en un mot que si l’espèce humaine parvient, non seulement à libéraliser les mœurs, mais, bien davantage, à changer la vie. » (Homosexualité et révolution, Le vent du ch’min, 1983)

Internationalisme : « Le principe fédéraliste conduit logiquement à l’internationalisme, c’est-à-dire à l’organisation fédérative des nations “dans la grande et fraternelle union internationale humaine”. […] Les États-Unis d’Europe, d’abord, et, plus tard, ceux du monde entier, ne pourront être créées que lorsque, partout, l’ancienne organisation fondée, de haut en bas, sur la violence et le principe d’autorité, aura été renversée. » (L’Anarchisme, Gallimard, 1965-1981)

Jeunesse : « Les jeunes révolutionnaires aux yeux bridés, désintéressés jusqu’au sacrifice, prodigieusement intelligents et raffinés, sortis dans les premiers rangs de nos grandes écoles, ils les traitèrent de ratés, d’ambitieux déçus, avides de places et de profits, et ils éprouvèrent une joie sadique quand la fleur de la jeunesse du Viet-nam monta sur l’échafaud, en criant des vers de Victor Hugo. » (Autobiographie de jeunesse, Belfond, 1972)

Kropotkine : « Isolés du monde ouvrier que monopolisaient les social-démocrates, [les anarchistes des années 1890] se calfeutraient dans de petites chapelles, se barricadaient dans des tours d’ivoire pour y ressasser une idéologie de plus en plus irréelle ; ou bien ils se livraient et applaudissaient à des attentats individuels, se laissant prendre dans l’engrenage de la répression et des représailles. Kropotkine, un des premiers, eut le mérite de faire son mea culpa et de reconnaître la stérilité de la “propagande par le fait”. » (L’Anarchisme, Gallimard, 1965-1981)

Luxemburg : « Son immense mérite [à Rosa Luxemburg] est d’avoir à la fois contesté les conceptions d’organisation autoritaire de Lénine et tenté d’arracher la social-démocratie allemande à son légalisme réformiste en insistant, comme aucun marxiste ne l’avait fait avant elle, sur la priorité déterminante de l’auto-activité des masses. […] Nous avons donc aujourd’hui beaucoup à puiser dans ses écrits, mais à condition de ne pas les accepter ni les repousser en bloc, de ne pas les dénigrer ni les portées aux nues. » (Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire, Flammarion, 1971)

Malentendu : « Ma formation a été marxiste antistalinienne. Mais, depuis longtemps déjà, je me suis avisé de puiser à pleines poignées dans le trésor de la pensée libertaire, toujours actuelle et toujours vivante — à condition de l’épouiller, au préalable, de pas mal d’infantilisme, d’utopies, de romantismes aussi peu utilisables que désuets. D’où un malentendu à peu près inévitable, mais aigri par une certaine mauvaise foi de mes contradicteurs : les marxistes se sont mis à me tourner le dos en tant qu’“anarchiste”, et les anarchistes du fait de mon “marxisme” n’ont pas toujours voulu me regarder comme un des leurs. » (Pour un communisme libertaire, Spartacus, 2003)

Nausée : « Les célèbres abattoirs [de Chicago] — aujourd’hui déplacés — empestent à plusieurs lieues à la ronde. J’ai la curiosité morbide de voir égorger en série et mettre en boîtes porcs et moutons. À en avoir la nausée. Encore épargne-t-on aux âmes sensibles la vue, sans doute insoutenable, du massacre des bovidés. » (Le Feu du sang — autobiographie politique et charnelle, éditions Grasset & Fasquelle, 1977)

Organisation : « Communiste libertaire est qui honnit l’impuissante pagaille de l’inorganisation tout autant que le boulet bureaucratique de la sur-organisation. » (À la recherche d’un communisme libertaire, Spartacus, 1984)

Proudhon : « Je réponds à l’avance qu’il ne m’est guère possible d’accepter Proudhon en bloc, ni de le mythifier, que je vois en lui un Protée aux multiples visages, un créateur versatile et contradictoire, emporté trop souvent par sa faconde, son tempérament passionné et que cette surabondante diversité de son génie, cette violence paysanne et plébéienne, […] font de lui un personnage extraordinairement attachant. » (Proudhon oui et non, Gallimard, 1978) 

Querelle : « L’anarchisme est inséparable du marxisme. Les opposer, c’est poser un faux problème. Leur querelle est une querelle de famille. Je vois en eux des frères jumeaux entraînés dans une dispute aberrante qui en a fait des frères ennemis. Ils forment deux variantes, étroitement apparentées, d’un seul et même socialisme ou communisme. » (À la recherche d’un communisme libertaire, Spartacus, 1984)

Réformisme : « Condamner le réformisme ne signifie pas toujours faire fi des réformes. Aucun fléau social ne peut être combattu seulement en luttant pour la suppression ultime de ses causes. […] Mais où le réformisme est malfaisant, c’est lorsqu’il se propose comme une fin en soi et vise à estomper l’urgence de transformations plus profondes. » (De l’Oncle Tom aux Panthères, Les éditions de Minuit, 1963-1973)

Sous-prolétariat : « La composition essentiellement sous-prolétarienne du parti [des Black Panthers] a, par ailleurs, posé des problèmes d’ordre à la fois théorique et pratique. Certains de ses porte-paroles ont poussé à l’extrême la glorification du lumpen [sous-prolétariat, ndlr]. Eldridge Cleaver s’est livré à une véritable apologie de ces parasites involontaires de la société américaine : “Très bien. Nous sommes des lumpen. C’est vrai. […] Ceux qu’on nomme la pègre. […]”. Mais l’aspect contestable de l’analyse de Cleaver, c’est […] d’omettre le fait que la délinquance tend, trop souvent, à se développer “à l’intérieur du cadre de l’ordre existant” où elle agit comme une force de conservation sociale. C’est ce que reconnut l’ami de Cleaver, Geronimo, ex-lumpen lui-même, ex-trafiquant, ex-souteneur : Oui, admit-il, certains lumpen ont été “fourvoyés par l’idéologie capitaliste”. » (De l’Oncle Tom aux Panthères, Les éditions de Minuit, 1963-1973)

Tomates : « Ils me font rire, ceux dont les muscles ne sont jamais contractés par l’effort et qui serrent entre leurs doigts un petit gadget à l’aide duquel ils noircissent du papier. J’aime manier ces réalités tangibles que sont un cageot de tomates, un sac de charbon. Elles me reposent de la courbature cérébrale, me délivrent de l’épuisante compagnie de ces gnomes invisibles et décevants qui naissent au fil de l’écriture et que l’on fait passer pour des “idées”. » (Le Feu du sang — autobiographie politique et charnelle, éditions Grasset & Fasquelle, 1977)

URSS : « Loin de prouver l’impraticabilité du socialisme libertaire, l’expérience soviétique, dans une large mesure, a confirmé, au contraire, la justesse prophétique des vues exprimées par les fondateurs de l’anarchisme et, notamment, de leur critique du socialisme “autoritaire”. » (L’Anarchisme, Gallimard, 1965-1981)

Vélos : « Au surplus, ma venue aux idées révolutionnaires avait été, pour une part plus ou moins large, le produit de mon homosexualité, qui avait fait de moi, de très bonne heure, un affranchi, un asocial, un révolté. Dans mes essais autobiographiques, j’ai rapporté que mes convictions n’avaient pas tant été puisées dans les livres et les journaux révolutionnaires, bien que j’en eusse absorbé des quantités énormes, que dans le contact physique, vestimentaire, fraternel, pour ne pas dire spirituel, dans la fréquentation des cadres de vie de la classe prolétaire. J’ai appris et découvert bien davantage chez tel marchand de vélos, avec sa clientèle de loubards, dans telle salle de boxe et de lutte libre du quartier de Ménilmontant. J’ai échangé plus de libres et enrichissants propos dans l’arrière-boutique fumeuse de tel petit “resto” ouvrier, peuplé de célibataires endurcis, que dans les appartements cossus des quelques anciens condisciples que je m’étais forcé de continuer à fréquenter. » (Homosexualité et révolution, Le vent du ch’min, 1983)

Wagon : « Je lui réponds qu’il ne sera pas très difficile à Hitler d’envahir la France mais qu’ensuite, plus tard, le peuple français pourrait bien lui donner du fil à retordre. Ce vainqueur trop lucide sue d’angoisse. De Settin, on nous embarque dans un wagon cellulaire pour une destination inconnue. Des prisonniers allemands nous y enseignent l’art d’allumer un mégot de cigarette avec un clou et un débris de miroir. » (Le Feu du sang — autobiographie politique et charnelle, éditions Grasset & Fasquelle, 1977)

X : « Peu de jours avant de disparaître, Malcolm [X] avouait à la femme du pasteur Martin Luther King : “Je suis en train de dériver et je ne sais pas où je vais.” En fait, il était sur la voie d’une synthèse, plus ou moins élaborée, entre le nationalisme noir et une attitude où apparaissent déjà, au-delà d’une certaine confusion persistante dans son esprit, des tendances révolutionnaires, internationalistes, anticapitalistes, anti-impérialistes. » (De l’Oncle Tom aux Panthères, Les éditions de Minuit, 1963-1973)

Yeux : « J’ai vu, de mes yeux, le fascisme. Je sais aujourd’hui ce qu’il est. Et je songe qu’il nous faut faire, avant qu’il soit trop tard, notre examen de conscience. Depuis dix ans, nous n’avons pas prêté au phénomène une attention suffisante. César de Carnaval, blaguait Paul-Boncour. Non, le fascisme n’est pas une mascarade. Le fascisme est un système, une idéologie, une issue. Il ne résout certes rien, mais il dure. Il est la réponse de la bourgeoisie à la carence ouvrière, une tentative pour sortir du chaos, pour réaliser, sans trop compromettre les privilèges de la bourgeoisie, un nouvel aménagement de l’économie, un ersatz de socialisme. » (La Peste brune [1932], Spartacus, 2018)

Zéro : « Mais un monde qui s’écroule est aussi un monde qui renaît. Loin de nous laisser aller au doute, à l’inaction, à la confusion, au désespoir, l’heure est venue pour la gauche française de repartir a zéro, de repenser jusque dans leurs fondements ses problèmes, de refaire, comme disait Quinet, tout son bagage d’idées. » (« La révolution déjacobinisée », Les Temps Modernes, avril 1957)

= = =

Lectures complémentaires:

Daniel_Guerin_L’anarchisme

Inevitable_anarchie_Kropotkine

L’anarchie pour la jeunesse

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Résistance au colonialisme: Halloween et barbarie coloniale (Mohawk Nation News)

Posted in actualité, altermondialisme, canada USA états coloniaux, colonialisme, démocratie participative, France et colonialisme, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, média et propagande, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 1 novembre 2018 by Résistance 71

 

La purge d’Halloween

 

Mohawk Nation News

 

30 octobre 2018

 

url de l’article:

http://mohawknationnews.com/blog/2018/10/30/halloween-purge/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

tsi-iot-kwa-ra-ro-roks, “ils cachent leur visage” [Halloween]. L’atrocité du jour d’action de grâce [Thanksgiving] 1676 fut une célébration du génocide qui fut et est béni par leur dieu, l’argent. Ce fut une partie de la purge originelle de notre peuple. Le mal américain fut mis en branle, pour glorifier cette barbarie raciste appelée “la construction d’une nation”.

La fête d’Halloween est faite pour montrer qui est le plus méchant et le plus brutal et pour désensibiliser les gens à la violence et de faire couler le sang des autres. Les hurlements sont des mimiques de terreur et d’horreur mais sont en fait des ricanements. Ils pensent que faire peur à quelqu’un est marrant ! Nous sommes toujours marqués du sceau de l’extinction aussi longtemps que nous existons et que nous résistons. Nous représentons l’intérêt indigène à cette terre et à ses ressources, celles de l’Île de la Grande Tortue. Les politiques et programmes nationaux [au Canada et aux Etats-Unis] font la promotion des crimes contre les nations natives originelles. Le gouvernement conspire avec les criminels pour détruire le corps et l’esprit du peuple originel et piller la terre-mère.

Chaque Halloween, les “bandits de la terre et de la chair” rejouent le plus grand holocauste de l’histoire de l’humanité, celui de plus de 100 millions de gens des peuples originels de ce continent. Les enfants déambulent dans des costumes et masques bon marché qui couvrent le véritable caractère barbare de leur culture. Ils vont de porte en porte demandant “récompense ou punition”. Si vous ne donnez pas, ils menacent de tuer, de casser vos fenêtres et de peindre des graffitis sur les murs de votre propriété. Et tout ça pour le plaisir !

Les enfants prétendent purger. Ils sont conditionnés à assassiner et à terroriser  pratiquement tous les jours à la télévision, dans des jeux, films et dans les programmes scolaires. Crier, faire peur et avoir peur, est supposé dompter leur colère et leur désir d’agression. C’est un buffet, un “open bar” de la tuerie sur toute l’Île de la Grande Tortue, pour tuer la plupart de nos ancêtres. Ils ne pensent pas que c’était mal, ou ils n’en ont jamais entendu parler. Ils ont choisi de croire que nous n’étions pas humains et ont reçu le feu vert pour nous assassiner.

Tout ce qu’ils veulent et ont, est et a été volé. Nous continuons de résister comme cela nous est enseigné par kaianerekowa, la Grande Loi de la Paix. Maintenant la strate la plus basse de la société est en phase d’être éliminée afin que les riches puissent être encore plus riches et que toutes ces “bouches inutiles” soient éradiquées.

La vaste majorité des patrons prédateurs sont des blancs chauves aux yeux bleus. Ils sont protégés par des systèmes de sécurité extravagants et vivent dans des communautés clôturée. On nous maintient dans des camps de prisonniers appelés “réserves”. Comme le disent si bien les ouvriers [mohawks] de construction des gratte-ciel: “Unis nous demeurons, divisés nous mendions !”

Une hystérie se propage à cause de l’effondrement économique et des troubles sociaux. La rage augmente l’agression, ils peuvent ainsi focaliser le public sur l’action impulsive violente dirigée essentiellement sur les pauvres.

Des blancs montrant visages noirs se chargent de la mascarade afin de ne pas montrer leur haine. Is ne veulent pas montrer leurs vrais visages. Ils se déguisent pour masquer leur véritable identité.

Les noms étrangers donnés sur notre terre font partie de cette “purge raciste”. Les envahisseurs éliminent les véritables noms de l’Île de la Grande Tortue pour qu’on oublie où ils sont. Washington a ordonné la purge du peuple, de l’environnement et de la vie sauvage. L’auto-emploi des envahisseurs est basé sur une illusion, celle qui voudrait qu’ils aient toujours été là. Tout le monde sait pertinemment qu’ils sont des envahisseurs. Tous les présidents qui se sont succédés suivent cet ordre. La nature va persévérer.

Les Etats-Unis et le Canada sont des entreprises coloniales et non pas des nations, l’Île de la Grande Tortue n’est pas leur “maison”, leur patrie. Elle est la patrie et le droit de naissance des vrais peuples originels et de toute la vie naturelle foisonnant sur cette île de la tortue. Leurs mauvaises représentations mensongères sont inacceptables et répréhensibles. Nous dévoilons ce que ces criminels ont fait et ils seront disciplinés en conséquence.

Au lieu de faire peur et de terrifier les enfants, retirez vos masques et faites une analyse des millions de vies natives que vous avez prises, de nos ancêtres assassinés.

Ceux qui refusent de donner des offrandes sont menacés. Halloween est leur culture, un jour satanique qui laisse transparaître l’être véritable avec sa veulerie, sa demande incessante de biens, sa lascivité, son idolâtrie, sa sorcellerie, sa haine, sa colère, sa jalousie et ses meurtres. Les possessions de terres étaient renouvelés à cette époque de l’année, une fois pas an ; le reste de l’année tout continuait comme avant.

Halloween la macabre est faite pour les gens actuels comme l’a chanté la famille Adams: “They’re creepy and they’re kooky. Mysterious and spooky. They’re altogether ooky. The Aadams Family.”

Halloween est l’invocation de l’aide du mal, de la malfaisance, un temps où nous acceptons la fausse grandeur des Américains blancs. Le triste jour de la morbidité, de la mort, de la peur, de la terreur, de la destruction, des démons, du mensonge, des suicides, des sacrifices humains et animaliers. Lorsque des esprits errants chevauchent des pouvoirs surnaturels malfaisants pour essayer de contrôler le processus de la Nature.

= = =

Lectures complémentaires:

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Aime_Cesaire_Discours_sur_le_colonialisme

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Friedrich-Nietzsche_L’Antéchrist_1888

Marshall-Sahlins-La-nature-humaine-une-illusion-occidentale-2008

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

TICEE_Operation_Rachat_2018

Comprendre-le-systeme-legal-de-loppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-peter-derrico1

Comprendre-le-systeme-legal-doppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-steven-newcomb1

La_voie_Lakota_et_Crazy_Horse

Effondrer le colonialisme

Meurtre par décret le crime de génocide au Canada

Un_manifeste_indigène_taiaiake_alfred

kaianerekowa Grande Loi de la Paix

La Grande Loi du Changement (Taiaiake Alfred)

si-vous-avez-oublie-le-nom-des-nuages-vous-avez-oublie-votre-chemin

Païens en terre promise, décoder la doctrine chrétienne de la découverte

Analyse politique: partis prolétariens contre révolution prolétarienne (Robert Bibeau avec commentaires de R71)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 27 octobre 2018 by Résistance 71

Nous relayons cette analyse de Robert Bibeau des “7 du Québec” dans le souci de notre appel en écho de la résistance zapatiste du Chiapas et la nécessité de plus en plus absolue de former un Réseau de Résistance et de Rébelilon International (RRRI ou 3RI) contre la société marchande et la dictature étatico-capitaliste qui asservit l’humanité d’une manière sans précédent.

Si nous ne sommes pas d’accord sur tout ce qui y est dit, l’analyse part de certains principes sous-jacents à toute analyse anarchiste de la situation historique que nous vivons. Afin d’éviter toute confusion possible, nous invitons les lecteurs à lire ces deux articles de René Berthier  (ici et ) que nous avons republiés et qui traitent de la relation entre marxisme et anarchie. Nous mettons sous le texte quelques lectures complémentaires relevantes sur le sujet abordé par Robert. En ce qui nous concerne, nous ne commenterons pas ce texte de Bibeau en détail mais sur les points qui nous paraissent essentiels. Nous le ferons en notes distinctives sous le texte original que nous commentons. Tout commentaire additionnel est bienvenu en section prévue à cet effet. Bonne lecture à toutes et à tous !

A (re)lire en complément à notre sens indispensable, notre “Manifeste pour la société des sociétés” (octobre 2017), à lire et aussi diffuser sans aucune modération…

~ Résistance 71 ~

Partis et mouvement prolétariens contre révolution prolétarienne

 

Robert Bibeau

 

24 octobre 2018

 

url de l’article:

http://www.les7duquebec.com/7-au-front/partis-et-mouvement-proletariens-vs-revolution-proletarienne/

 

Nous ne ferons pas usage ici des expressions gauche, droite, social-démocrate, socialisme, marxisme-léninisme, maoïsme, anarchisme ou parti communiste, autant de mots galvaudés, dénaturés, qui sèment la confusion parmi les militants prolétariens. Pour un militant prolétarien, ce n’est pas le Parti qui est le sujet et l’objet fondamental, mais ce sont la classe et la révolution prolétarienne. Nous insistons, la révolution que nous préparons chacun à notre façon ne sera ni réformiste, ni socialiste, ni communiste, mais essentiellement prolétarienne du nom de son protagoniste principal.

Le ou les Partis de la classe prolétarienne surgiront de la révolution

Nous, du webmagazine Les7duQuébec.com, sommes une portion de la classe prolétarienne, une portion révolutionnaire de cette classe révolutionnaire, mais nous ne sommes pas son avant-garde formelle, ni son directoire détaché de la classe et de son historicité. Le fait de développer une conscience plus claire de la mission historique du prolétariat nous confère un devoir et des responsabilités envers notre classe – qui est la source de notre conscience de classe – et ne nous autorise aucun privilège d’encadrement des militants, de gestion des caisses du mouvement, ou d’administration de l’État bourgeois que nous répudions complètement. La tâche politique des prolétaires révolutionnaires n’est pas de conquérir électoralement ou autrement l’appareil d’État bourgeois, mais de le détruire. D’ici là, laissons aux bourgeois la gestion de l’État capitaliste périclitant. (2)

C’est le développement du mode de production qui produit les classes sociales antagonistes et, contrairement à Bordiga, nous ne croyons pas que : «Les travailleurs se constituent «en classe, et donc en parti politique» quand leurs propres luttes indépendantes de toute fraction de la bourgeoisie les convertissent en sujet politique propre.»(3) Une classe sociale existe objectivement, de par son activité dans le procès de production, indépendamment des organisations de classe – partis politiques ou associations –. La lutte de classe ne dépend ni de la volonté ni de la conscience d’une classe sociale. La lutte de classe est comme les fonctions vitales de l’organisme humain, elle ne disparaitra qu’avec les classes sociales elles-mêmes et donc avec les modes de production fondés sur l’exploitation d’une classe par une autre.

Ce sont les classes sociales qui génèrent leurs organisations de lutte de classe

Ce ne sont jamais les partis politiques qui produisent ou « cristallisent » les classes sociales ou les luttes de classe. Ainsi, tout militant aura noté que lorsque la classe prolétarienne répudie et déserte les organisations sociales-démocrates, menchéviques, bolchéviques, socialistes, communistes, marxistes-léninistes, gauchistes, maoïstes, syndicales, etc. ce n’est pas la classe qui s’effrite et disparait, mais ce sont ces organisations qui, ayant perdu leur utilité historique suite à la décrue du mouvement prolétaire, se disqualifient et se pétrifient, ou alors elles s’agitent en périphérie des luttes sur le front économique, ou encore, ces organisations anémiques rallient les organisations politiques de la bourgeoisie sur les banquettes du crétinisme parlementaire.

Chaque militant prolétarien aura également remarqué que l’atrophie ou la disparition de ces organisations « partidistes » (4) ne font pas disparaitre la mémoire ni l’expérience de lutte qui sont conservées dans le subconscient de la classe pour être actualisées lors des périodes se résurgences de la lutte de classe. Par exemple, la mission présente des organisations du mouvement prolétarien consiste, non pas à ressasser les textes « sacrés » du passé; ni à mesurer le niveau de conformité des écrits actuels avec les dogmes sacralisés d’autrefois; ni de rempiler les effectifs des sectes sous la gouverne de gourous déjantés. La tâche présente, au moment où les forces révolutionnaires prolétariennes accumulent l’énergie pour un grand affrontement est de réinterpréter et d’adapter les acquis historiques accumulés par la classe à l’aune de la conjoncture économique, politique, idéologique, médiatique, sociale et militaire contemporaine. La guerre de classe ne se fera pas de la même manière au XXIe siècle qu’au temps des Croisés ni qu’au temps des tranchées.

Comme Marx dans l’Idéologie allemande (1845) nous pensons que : « (…) l’apparition conséquente d’un parti formel de la révolution prolétarienne ne pouvait avoir lieu qu’au cours de la révolution elle-même, au travers de la lutte classe contre classe, car ce n’est qu’alors que les attaches qui enserrent le développement de la conscience peuvent se détendre suffisamment pour les rendre possibles. » (5). Nous ajoutons que ce n’est qu’alors que les chaînes de l’oppression économique et de l’autorité politique du capital sur le travail salarié se brisent, créant de grands désordres parmi la classe dominante, et provoquant un courant insurrectionnel à la faveur de la résistance.

Le programme de la classe prolétarienne révolutionnaire

Pour nous, le programme politique de la classe prolétarienne ne contient qu’un seul article que l’on peut ainsi énoncer : mener toutes les résistances de classe contre le capital et son État, sur les fronts économique, politique et idéologique, hors de toutes organisations bourgeoises. Préparer ainsi les conditions objectives et subjectives de l’insurrection populaire, et la transformer en révolution prolétarienne qui sera de longue durée à n’en pas douter. Les principes et les méthodes de construction du mode de production communiste prolétarien ne sont pas du ressort des organisations révolutionnaires, mais seront, le temps venu, la responsabilité du mouvement et de la classe prolétarienne, probablement après une longue période de chaos, de répression, de contrerévolution, d’essais et d’erreurs.

Les conditions objectives de la révolution ne sont pas du ressort de la classe, ni du mouvement prolétarien, ni de la volonté d’aucune autre classe sociale. Elles découlent du développement inéluctable des contradictions au sein du mode de production capitaliste ayant atteint son zénith. Les conditions subjectives de la révolution prolétarienne découlent de la maturation des conditions objectives, qu’exploitent plus ou moins efficacement les militants dont la conscience s’affûte par la lutte, et dont s’empare l’ensemble du mouvement prolétarien.

Principes et acquis historiques

Après deux siècles de lutte de classe entre le capital et le travail salarié quelques principes fondamentaux sont désormais des acquis historiques pour la classe sociale prolétarienne. Ce sont :

  1. Pour un militant prolétarien, ce n’est pas le Parti qui est le sujet central ni l’objet fondamental de son activité idéologique et politique, mais ce sont la classe et la révolution prolétarienne. Nous insistons, la révolution radicale que nous préparons chacun à notre façon, la plus grande de l’histoire de l’humanité, ne sera ni réformiste, ni socialiste, ni marxiste-léniniste, ni communiste, ni anarchiste, mais fondamentalement prolétarienne du nom de son acteur principal. Il faut un prolétariat très développé, de hautes technicités et à forte productivité pour diriger une révolution prolétarienne moderne.

Commentaire de Résistance 71: pour clarifier, le prolétariat est constitué de tous les gens qui n’ont rien d’autre que leur force de travail à vendre pour survivre en société marchande. Le prolétariat représente 99,9% de la population mondiale.  Nous sommes d’accord avec l’essentiel de ce point, la dernière phrase nous hérisse quand même, quand Robert parle de “forte productivité”… On dirait un patron exploiteur qui parle. faudra réviser la sémantique… Il convient de dire qu’en révolution sociale achevée, il n’y aura plus que production pour consommation et  dissémination, car il n’y aura plus de valeur marchande, plus d’argent, plus de salaires. production et consommation il y aura, mais sans plus aucune connexion avec une quelconque valeur/rapport marchande.

2 La révolution prolétarienne ne pourra être menée à terme avant que la totalité des moyens de production et des forces productives, que le mode de production capitaliste est capable de valoriser, ait été engagée dans le procès de production. Marx soulignait qu’un mode de production ne disparaît «jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’il est assez large pour contenir». (6) De nos jours, le système capitaliste a-t-il atteint ce point de rupture sans retour (?) voilà une des questions importantes que les organisations révolutionnaires prolétariennes devraient examiner. (7)

Commentaire de Résistance 71 : La sempiternelle “fatalité” marxiste de la marche inéluctable capitaliste, catéchisme toujours rabâché du “toute tentative révolutionnaire est vouée à l’échec tant que le capitalisme n’est pas allé au bout du bout du banc”… ça aiderait qu’il y aille bien entendu, mais il trouve, son oligarchie, trouve sans cesse des moyens de le faire muter pour repartir avec ou sans guerre. Il est en train de muter à l’heure ou nous en discutons. Il faut comprendre une chose, une bonne fois pour toute: le capitalisme ne tombe pas du ciel, il n’est pas une “fatalité”, c’est une CREATION HUMAINE et à ce titre, n’étant en rien universel peut être DEFAIT tout comme il a été FAIT. Il suffit de le vouloir et de dire NON ! Ceci est une décision politique qui part de l’individu conscient et critique et qui irradie vers le collectif. Ceci constitue la position anarchiste de la révolutions sociale consciente et critique, ici et maintenant, ancrée dans la réalité de la décision d’arrêter quelque chose qu’on a mis en marche, le plus simplement du monde. Cela aidera de le faire en phase de crise du capital, mais la problématique la plus importante est la conscience humaine et la décision d’agir pour retrouver son humanité, pour être plus pleinement humain.

  1. Pendant les périodes de croissance puis de stagnation du mode de production, la lutte de classe dans l’instance économique est dominante et déterminante. Ce n’est que pendant les phases insurrectionnelles populaires, puis révolutionnaires prolétariennes que la lutte dans les instances idéologique et politique devient déterminante. Alors, la classe révolutionnaire saisit son sort, et celui de toute l’humanité, entre ses mains et oriente son destin en construisant le nouveau mode de production émergeant de l’ancien.

Commentaire de Résistance 71: Oui sur le fond, mais il ne faut pas se tromper de cause. Le “mode de production” si cher aux marxistes n’est pas le pilote, il est une dérive. La cause première est celle du POUVOIR, de la prise de décision. Celle-ci doit être ramenée dans le corps social pour être l’affaire de tous. De là surviendra un “changement de mode de production” car il n’y aura plus de division politique possible, plus de relation décideur/subordonné, oppresseur/opprimé, donc plus non plus de division économique possible. Tout découlera de cela. L’essence de la révolution sociale n’est pas économique mais politique. C’est le changement de rapport, d’attitude au pouvoir dans la société humaine, qui amènera l’émancipation et la fin de ses dérives “économiques” dont le capitalisme n’est qu’un des avatars, un des cancers serait un terme plus approprié en la circonstance..

  1. À l’image de la globalisation et de la mondialisation du mode de production capitaliste la révolution prolétarienne sera mondiale ou ne sera pas. Toute révolution locale, nationale ou régionale sera subjuguée et anéantie par les restes de l’ancien mode de production capitaliste bourgeois. C’est l’internationalisation de la révolution prolétarienne qui assurera sa victoire.

Commentaire de Résistance 71: nous sommes d’accord … mais cela partira d’état de conscience d’abord individuel puis collectif et d’action localisés qui se confédèreront. D’où la nécessité de former un Réseau de Résistance et de Rébellion International tel qu’appelé par la révolution sociale du Chiapas au Mexique.

  1. Si les conditions objectives de la révolution et du renversement du mode de production capitaliste ne sont pas réunies, les organisations qui surgiront à l’occasion d’une insurrection avortée, ou d’une révolte locale, nationale ou régionale disparaitront ou se mettront au service des intérêts de la classe hégémonique.

Commentaire de Résistance 71: Cela se produit souvent, mais ce n’est pas inéluctable, cf nos commentaires plus haut… Deux fenêtres doivent correspondre pour que LA révolution sociale (il n’y en aura qu’une, qui n’a pas encore eu lieu, nous sommes d’accord là dessus) se produise:

  • Une phase dépressive de la gouvernance étatico-capitaliste
  • Une conscience politique optimum de la classe révolutionnaire (qui constitue nous le rappelons 99,9% de l’humanité)

Jusqu’ici, nous avons été historiquement plusieurs fois en phase 2 mais pas en phase 1, en ce moment même, la phase 1 se précise, mais nous n’avons pas la seconde fenêtre, la conscience politique générale est au 36ème dessous. Il n’y a pas besoin d’avoir 100% ou 90% de gens conscients et actifs, 10-15% suffisent pour insuffler un modèle viable, pourvu que le pouvoir soit immédiatement redilué mondialement dans les peuples. Nous devons cibler la « solution à 10% »

  1. Les organisations de classe n’engendrent pas la classe sociale, elles en sont le reflet. Si les organisations politiques se disant prolétariennes passent de la révolution à la réaction, c’est que les conditions objectives et subjectives de la révolution ne sont pas à maturité et rien ne pourra y changer. Il faut recommencer comme l’histoire du mouvement ouvrier nous là enseigné.

Commentairee de Résistance 71: traduit en langage courant, Robert dit peut-être la même chose que nous ci-dessus… Est-ce le cas ?

  1. L’État est l’appareil administratif de la classe capitaliste et la structure de répression de la classe prolétarienne. Le mouvement prolétarien révolutionnaire rejette le réformisme et ne cherche en aucun cas à conquérir, ou à participer et se compromettre dans l’administration de l’appareil d’État bourgeois, mais à le détruire. (8)

Commentaire de Résistance 71: La classe capitaliste est le dernier avatar du schéma de division politique initial de la société humaine. L’État pré-existe le capitalisme, il est l’outil de préservation de la division politique de la société et est devenu il est vrai depuis environ les guerres napoléoniennes, une dépendance du système économique hégémonique.

  1. La classe prolétarienne existe en soi et pour soi – par elle-même, indépendamment de toute avant-garde, de toute avancée de la conscience de classe, et de toute organisation de classe –. C’est l’exploitation via le procès de valorisation du capital qui produit la classe des esclaves salariés prolétarisés (producteurs de plus-value). C’est l’instinct de conservation et de reproduction de la classe qui produit la lutte de classe. C’est la lutte de classe qui sécrète la conscience de classe et génère les militants apte à la formaliser.

Commentaire de Résistance 71 : “l’exploitation via le procès de valorisation du capital” est une conséquence de la division politique initiale de la société. L’économique est une dérive du politique. La révolution sociale est la question du pouvoir. L’exploitation est politique avant que d’être économique même si sous le mode capitaliste (inventé par l’humain, donc non-universel et totalement réversible dans le sens de la possibilité de son éradication, acte décisionnaire politique, lié au pouvoir de décision), l’économique a pris une dimension des plus envahissantes par la dictature de la marchandise. Il y a deux classes: dominants/dominés, elles sont crées par la division politique de la société qui doit cesser. Le résultat économique n’est qu’une dérive de cette tare initiale, qu’il faut corriger.

  1. Le rôle et la mission des organisations révolutionnaires de la classe prolétarienne sont de « révéler » (porter à la connaissance) et de formaliser la conscience de classe spontanée « en soi » pour l’aider à se constituer en conscience « pour soi », consciente de ses intérêts de classe. La classe prolétarienne est la seule classe sociale qui porte le projet de créer un mode de production sans classes sociales antagonistes.

Commentaire de Résistance 71: Oui mais cela ne se fera qu’après la redilution du pouvoir dans le corps social. Le principe égalitaire provient de cet acte politique primordial, c’est la racine de l’affaire, son essence radicale !

10. L’internationalisme est l’avenir de la classe prolétarienne tout autant que la globalisation et la mondialisation sont le devenir de ce mode de production jusqu’au moment de son abolition. L’internationalisme est dans la nature de la classe prolétarienne, il est donc l’unique perspective du mouvement et de ses organisations de classe.

Commentaire de Résistance 71: Oui, embrassons notre complémentarité et lâchons-prise de l’antagonisme induit. Il y a nécessité de créer comme l’ont appelé les Zapatistes du Chiapas à un Réseau de Résistance et de Rébellion International dont nous nous faisons l’écho…

11. Le nationalisme fut un passage obligé du mode de production capitaliste bourgeois. Le nationalisme est un reliquat bourgeois qui contamine l’idéologie et la politique prolétarienne que les organisations du mouvement prolétarien doivent œuvrer à extirper de la conscience de classe afin de permettre à la perspective internationaliste de s’imposer, hégémonique. (9)

Commentaire de Résistance 71 : Les nationalismes sont les bases de l’affirmation suprémaciste, ils sont vecteurs de la division et de l’antagonisme dont se nourrit et dépend la classe minoritaire dominante pour survivre et maintenir le statu quo oligarchique. Nous devons lâcher-prise des antagonismes induits et embrasser la complémentarité de la diversité amenée à la conscience par un processus de pensée et d’action critiques sur la transformation du monde.

Quelques éléments de réponse à tout ça dans notre “Manifeste pour la société des sociétés”.

Historicité révolutionnaire moderne

De ces principes que l’histoire de la lutte de classe nous a légués ils découlent que la Commune de Paris, la Révolution russe de 1917, les insurrections populaires européennes dans les années vingt et trente, la Révolution espagnole (1930-1939), la Révolution chinoise (1949), la Révolution cubaine (1959) et toutes les Révolutions de libération nationale dans les pays sous-développés du tiers-monde féodal ont été des révolutions démocratiques bourgeoises visant à assurer le plein épanouissement du mode de production capitaliste, c’est-à-dire de ses moyens de production et de ses forces productives sociales. La phraséologie populiste – ouvriériste – dont ont a affublée ces révolutions a été superfétatoire, alors que la classe prolétarienne mondialisée, industrialisée, mécanisée, informatisée, numérisée, de haute technicité et à productivité élevée n’existait pas à cette époque dans ces pays souvent arriérés.

Les organisations faisant partie du mouvement révolutionnaire prolétarien ne devraient pas colporter les accusations dogmatiques de « trahison du prolétariat », et de « contrerévolution » que les réformistes et les opportunistes diffusent à propos de cette période historique (1870-1990). Ces élucubrations sectaires et dogmatiques cherchent à accréditer le mythe que la Révolution russe, la Révolution chinoise, les révolutions espagnole, cubaine, vietnamienne ou coréenne menées par des serfs, des paysans sans terre, ou des moujiks – chair à canon de la bourgeoisie  – auraient pu se transformer en révolution prolétarienne mondiale sans prolétariat puissant et dominant le procès de production (!) et permettre de construire le mode de production communiste internationaliste hypermoderne et productif sur les ruines du féodalisme décomposé et dégénéré.  Ou encore, ces prétentions tentent d’accréditer l’utopie qu’il existerait une voie de transition du mode de production féodale au mode de production communiste prolétarien appelé le « socialisme », il n’en est rien. L’humanité ne peut faire l’économie d’une période historique – ni d’un mode de production. La Révolution en Russie féodale ne pouvait accoucher que du capitalisme libéral ou du capitalisme d’État. Le Parti bolchévique, qui s’est substitué à la classe prolétarienne balbutiante de la Russie tsariste arriérée, a choisi Lénine, puis Staline pour ériger le capitalisme d’État en URSS et ce fut un grand succès capitaliste comme l’atteste la victoire soviétique dans la Grande Guerre Patriotique. En Chine, après l’échec de Mao Zedong, Deng Xiaoping reçut une mission analogue et ce fut un grand succès capitaliste comme l’atteste l’émergence de l’impérialisme chinois contemporain. Pour trahir la « révolution prolétarienne », il aurait fallu que le prolétariat soit majoritaire, sur un pied de guerre et à la manœuvre dans ces insurrections, et finalement au pouvoir suite à ces révolutions nationales, et capables d’entreprendre la construction du mode de production prolétarien dans le monde entier, ce ne fut pas le cas comme l’histoire l’a démontré. (10)

La révolution en devenir

La révolution prolétarienne n’est pas derrière nous camarades elle est devant nous.

Dans ces pays, les tentatives d’insurrection populaires auxquelles le commencement de prolétariat balbutiant prêta son concours courageux auront servi d’apprentissage et deviendront un bagage expérimental pourvu que les militants prolétariens révolutionnaires sachent rompre avec la vision réformiste et ses suites; qu’ils cessent de s’épancher sur le passé et sur les textes « sacrés »; (11) et qu’ils sachent en tirer les enseignements utiles pour l’avenir de notre classe et pour la révolution prolétarienne en devenir. C’est la classe qui est le facteur dominant et déterminant, ses organisations et leur conscience commune en sont le prolongement. Aussi surement que le capitalisme a remplacé le féodalisme aristocratique, le communisme prolétarien remplacera le capitalisme bourgeois. (12)

NOTES

  1. http://www.les7duquebec.com/7-au-front/debat-dans-le-camp-proletarien-quest-ce-que-le-parti-nuevo-curso/
  2. Robert Bibeau (2017) La démocratie aux États-Unis. Les mascarades électorales. L’Harmattan. Paris. 150 pages. http://www.les7duquebec.com/7-au-front/la-democratie-aux-etats-unis-les-mascarades-electorales/
  3. http://www.les7duquebec.com/7-au-front/debat-dans-le-camp-proletarien-quest-ce-que-le-parti-nuevo-curso/
  4. Qu’est-ce que le parti ? (Nuevo Curso) (2018) http://igcl.org/La-classe-comme-parti
  5. Le Groupe Nuevo Curso ne dit pas autrement quand il écrit : «Le fameux « parti de classe » ne peut exister que dans les époques révolutionnaires quand une partie significative des travailleurs fait sien le programme historique de classe comme seule forme pour que sa lutte continue de se développer.» http://www.les7duquebec.com/7-au-front/debat-dans-le-camp-proletarien-quest-ce-que-le-parti-nuevo-curso/
  6. Marx (1859) Contribution à la critique de l’économie politique.
  7. Robert Bibeau (2014) Manifeste du parti ouvrier. Éditions Publibook. Paris. 225 pages. http://www.les7duquebec.com/actualites-des-7/le-manifeste-du-parti-ouvrier/ Depuis un siècle deux grandes Guerres ont laissé croire que le mode de production capitaliste avait atteint son zénith et que le capital détruisait ainsi une partie de ses surplus afin de réamorcer sa capitalisation (valorisation-reproduction élargie). C’est une erreur, ces deux guerres furent des moments de partage des ressources et des zones d’expansion du mode de production capitaliste vers l’Asie, et vers l’Afrique, deux continents colonisés qui demandaient à être néocolonisés, ce qui fut réalisé après la Seconde Guerre lors des mouvements de soi-disant « libération nationale » bidon.
  8. Robert Bibeau (2018). La démocratie aux États-Unis. Les mascarades électorales. http://www.les7duquebec.com/7-au-front/la-democratie-aux-etats-unis-les-mascarades-electorales/ depuis la social-démocratie de la IIe Internationale et depuis l’Eurocommunisme le mouvement prolétarien connait la ligne de démarcation entre le réformisme parlementaire et la révolution.
  9. Robert Bibeau (2017) Question nationale et révolution prolétarienne sous l’impérialisme moderne L’Harmattan. 150 pages. http://www.les7duquebec.com/7-au-front/question-nationale-et-revolution-proletarienne-2/
  10. Robert Bibeau (2014) Manifeste du parti ouvrier. Éditions Publibook. Paris. 225 pages. http://www.les7duquebec.com/actualites-des-7/le-manifeste-du-parti-ouvrier/
  11. Lénine et Les thèses d’avril, phare de la révolution prolétarienne sur le site du CCI : http://fr.internationalism.org/revorusse/chap2a.htm
  12. Les conditions objectives et subjectives de la révolution prolétarienne. (Juin 2015) http://www.les7duqu ebec.com/7-au-front/les-conditions-de-la-revolution-proletarienne-1/ et http://www.les7duquebec.com/7-au-front/les-conditions-de-la-revolution-proletarienne-2/

= = =

Lectures complémentaires:

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Marshall-Sahlins-La-nature-humaine-une-illusion-occidentale-2008

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

JP-Marat_Les_chaines_de_lesclavage_Ed_Fr_1792

Rudolph Rocker_Anarchie de la theorie a la pratique

Ecrits-choisis-anarchistes-sebastien-faure-mai-2018

Manifeste pour la Société des Sociétés

Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

champs-usines-et-ateliers-par-pierre-kropotkine-1910

Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

Que faire ?

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Bakounine_et_letat_marxiste_Leval

Sutton_Wall-Street_et_la_Révolution_Bolchévique

Les_amis_du_peuple_révolution_française

6ème_déclaration_forêt.lacandon

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Analyse politique: De la relation marxisme anarchisme (René Berthier)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 26 octobre 2018 by Résistance 71

Ce texte de René Berthier ci-dessous fait écho à un de ses précédents textes: « L’anarchisme dans le miroir de Maximilien Rubel » que nous avons relayé sur ce blog. La situation politico-sociale mondiale se dégradant de plus en plus, on assiste à une tentative de remodelage de la division de la gauche radicale par l’oligarchie en place, surtout de récupérer les mécontentements et de les canaliser dans le « système de parti » s’étalant de l’extrême gauche à l’extrême droite du capital. Il importe peu aux oligarques qui est récupéré par qui, mas essentiellement que les mécontents trouvent TOUJOURS leur place au chaud.. dans le système afin de toujours faire tourner en rond la pensée sans qu’elle puis accoucher de quelques solutions viables et émancipatrices que ce soit.
Il est donc toujours pertinent de savoir qui est qui et qui fait quoi, tout en tentant de réunir les gens sous une pensée et une action critiques non récupérables par le système et ses rouages bien huilés à maintenir la division induite.
On entend bien des choses ces jours-ci et les tentatives de récupération vont bon train. Il s’agit de garder bon pied, bon œil et de ne pas se laisser rouler dans la farine. 
Le mot d’ordre pour une véritable émancipation doit demeurer:
A bas l’État ! A bas la société marchande ! A bas le salariat !
Pour que vive la société des sociétés !
~ Résistance 71 ~

 

 

Marxisme & anarchisme: rapprochement, synthèse ou séparation ?

 

René Berthier

2007

 

Un petit livre vient de paraître signé par Olivier Besancenot et Michael Löwy, intitulé Affinités révolutionnaires – Nos étoiles rouges et noires, sous-titré « Pour une solidarité entre marxistes et libertaires ». (Mille et une nuits) Sans préconiser ouvertement une « réconciliation » entre marxistes et libertaires, ce livre entend mettre en relief les « convergences » entre les deux courants. Je n’ai pas le temps de répondre point par point aux propos tenus par les deux auteurs – je le ferai en temps voulu. En attendant, j’ai ressorti de mes tiroirs un texte écrit il y a 25 ans et qui constitue en quelque sorte une réponse anticipée au livre de Besancenot/Löwy. Texte écrit vers 1989 dans le cadre d’une formation interne du groupe Pierre Besnard de la Fédération anarchiste. Légèrement repris en octobre 1999. La conclusion a été réécrite en 2007.

MARXISME ET ANARCHISME : Rapprochement, synthèse ou séparation ?

L’effondrement du bloc soviétique semble susciter chez certains camarades des craintes concernant l’éventuelle récupération d’idées propres au mouvement anarchiste par les survivants du marxisme, soucieux de se refaire une virginité.

C’est là une crainte justifiée, et cette récupération n’est pas un phénomène nouveau, puisqu’elle a commencé du vivant même de Marx, et elle a été dénoncée par Bakounine lui-même.

Je pense que la première mesure à prendre pour contrer de telles récupérations serait d’exprimer nos propres positions de façon claire et publique. Or, c’est loin d’être le cas. Imagine-t-on par exemple que le marxisme aurait pu exister si les œuvres de Marx, Engels et Lénine n’avaient jamais été publiées et commentées dans des ouvrages au prix abordable pour le plus grand nombre ? Or, que se passe-t-il avec les idées anarchistes ? Les livres de Bakounine de Proudhon et Kropotkine sont pratiquement introuvables et il n’existe à ma connaissance aucun commentaire digne de ce nom, strictement anarchiste, de ces auteurs. Nous sommes donc les premiers à porter la responsabilité de la récupération de nos idées par nos adversaires politiques.

 

 

I. – CE QUI EST IRRÉCUPÉRABLE DANS LE MARXISME

La première question qu’on peut se poser est : qu’est-ce qui est irrémédiablement irrécupérable dans le marxisme. C’est une question à laquelle il n’est pas possible de répondre si on ne précise pas de quel marxisme on parle.

Je dirais qu’on peut répondre à partir de trois niveaux :

1. – Le marxisme en tant que corpus théorique

Il s’agit de ne prendre en considération que les textes de Marx lui-même, et à la rigueur ceux d’Engels, dans leur totalité, y compris la correspondance, pour tenter de comprendre ce qu’il a voulu (ou ils ont voulu) dire réellement. C’est la démarche la plus scientifique, et qui permet de se faire, intellectuellement parlant, l’idée la plus juste. Mais il est évident que le marxisme ne se limite pas à cela ; il est un mouvement réel et multiple, qui interprète lui-même ses pères fondateurs, et pas seulement un corps de doctrine figé.

2. – Le marxisme dans son application du vivant même de Marx

On connaît cette fameuse phrase de Marx : « Tout ce que je sais, c’est que je ne suis pas marxiste. Cette phrase a souvent été interprétée comme un rejet de la part de marx de l’existence d’une doctrine qui se réclamerait de lui. Ce n’est pas du tout cela, si on considère dans quel contexte il a fait cette déclaration. Il venait de lire un ouvrage particulièrement indigeste de Paul Lafargue, Le déterminisme économique de Karl Marx. Ce dernier s’écria : « Si c’est cela le marxisme, moi Karl Marx, je ne suis pas marxiste. » Marx s’en prend à Lafargue, pas au marxisme. Or cette citation, en général tronquée, a souvent été utilisée pour dire le contraire de ce qu’elle dit.

3. – Le marxisme dans ses interprétations posthumes : le léninisme

Aborder la question du léninisme présente deux intérêts : le premier est lié à la compréhension de la révolution russe ; le second est de comprendre les positions des héritiers de Lénine aujourd’hui.

Le fondement de la position de Lénine est que le prolétariat ne peut acquérir la conscience révolutionnaire que par l’intermédiaire des intellectuels d’origine bourgeoise, parce que ce sont eux qui détiennent la « science », pas les prolétaires. Cette thèse est largement développée dans Que faire ?, livre que Lénine écrivit en 1903. Mais l’idée en elle-même n’est pas de lui, elle est, entre autres, de Karl Kautsky, un social-démocrate allemand.

Par eux-mêmes, les ouvriers ne peuvent accéder qu’à la conscience « trade-unioniste » (syndicaliste), c’est-à-dire réformiste, revendicative. Selon Lénine, « le porteur de la science n’est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois : c’est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu’est né le socialisme contemporain, et c’est par eux qu’il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés… » (Que faire ?)

Pour comprendre le sens de la thèse léniniste, il faut considérer trois choses : son contexte historique et social ; son contenu de classe ; son objectif.

Sur le premier point, le léninisme est une doctrine caractéristique issue des couches moyennes des sociétés sous-industrialisées, à majorité agraires, sans ou presque sans classe ouvrière. En Russie en 1917, les ouvriers représentaient 3 % de la population.

Le contenu de classe du léninisme est limpide : c’est la doctrine politique des couches d’intellectuels bourgeois déclassés se posant comme direction auto-proclamée de la classe ouvrière et cherchant dans celle-ci une base sociale pour réaliser leur ascension vers le pouvoir politique. L’objectif du léninisme est, évidemment, de légitimer le pouvoir des couches sociales qui s’en réclament. La référence au marxisme ne sert qu’à camoufler le projet politique de ces couches sociales : le marxisme ne fait que leur servir d’alibi idéologique. Je pense que c’est une profonde erreur de dire que « Lénine est contenu dans Marx ». (Voire Staline…) C’est une simplification outrancière qui handicape toute tentative e comprendre à la fois le marxisme et le léninisme (voire le stalinisme.)

Il faut préciser que chez Marx il n’y a rien d’équivalent. Lorsque, parlant des communistes, il écrit dans le Manifeste qu’ils « ont sur le reste du prolétariat [je souligne] l’avantage d’une intelligence claire des conditions de la marche et des fins générales du mouvement prolétaire » et que parmi eux il y a des intellectuels bourgeois qui « à force de travail se sont élevés jusqu’à l’intelligence théorique de l’ensemble du mouvement historique », il montre que le léninisme se situe totalement en dehors du sysème de pensée marxiste. EN fait, sur cette question, Marx et Bakounine sont à peu près sur la même position.

Le bolchevisme est l’expression idéologique du retard politique et économique de la Russie tsariste. Les disciples de Lénine ne semblent pas vouloir s’interroger sur l’anomalie historique qui a instauré un régime se réclamant du prolétariat dans un pays où l’écrasante majorité de la population était paysanne et où l’économie s’était totalement effondrée.

« Marx se fiait uniquement au développement intellectuel de la classe ouvrière, tel qu’il devait résulter nécessairement de l’action et de la discussion communes » dit Engels en 1890 dans la préface de la réédition allemande du Manifeste.

Ce qui disqualifie le léninisme est que ses affirmations sont fausses. Au moment même où Lénine racontait que la classe ouvrière ne pouvait parvenir qu’à une conscience réformiste, les ouvriers de la plupart des pays industriels développaient un mouvement, le syndicalisme révolutionnaire, dans lequel ils affirmaient clairement que leur émancipation sera leur propre œuvre.

4. Le marxisme comme « science »

Le débat sur les modalités d’acquisition de la conscience révolutionnaire reste académique tant que nous sommes dans une période de lutte contre le capitalisme. Mais lorsqu’une organisation fondée sur les principes léninistes prend le pouvoir, on ne saurait s’étonner que la politique qu’elle met en œuvre soit orientée vers le monopole du pouvoir par une minorité de gestionnaires. C’est que la direction de l’avant-garde du prolétariat a, pour reprendre l’expression de Lucaks, reçu « son arme la plus effilée des mains de la vraie science », le marxisme, dont Lénine disait par ailleurs :

« On ne peut retrancher aucun principe fondamental, aucune partie essentielle de cette philosophie du marxisme coulée dans un seul bloc d’acier, sans s’écarter de la vérité objective, sans verser dans le mensonge bourgeois et réactionnaire. » [1]. »

C’est là un exemple parfait de vision idéologique. Ce genre de proclamation, motivée par le désir d’affirmer une formulation scientifique, relève à l’évidence bien plus du credo religieux, et dévoile l’ampleur de la régression intellectuelle que font subir au marxisme les conceptions léninistes. Lorsque la vérité relève moins de la constatation des faits que de l’interprétation d’un dogme, on assiste rapidement à une effroyable dégénérescence politique dont on a pu constater quelques exemples : Trotski balayant d’un revers de main les « humeurs changeantes » de la démocratie ouvrière ; Radek décidé à ne pas céder aux « clameurs des travailleurs » [2] qui ne « comprennent pas leurs vrais intérêts » ; Boukharine s’apitoyant sur les mauvaises conditions de travail… des tchékistes !

La possession de la « vraie science » constitue un véritable acte de propriété sur la classe ouvrière ; elle légitime ses détenteurs comme direction auto-proclamée du mouvement ouvrier. La moindre contestation de la ligne du parti – qu’elle s’exprime à l’intérieur de celui-ci ou à l’extérieur – ne relève pas simplement d’une divergence politique, elle est une atteinte à la « vraie science » élaborée par les dirigeants, et se situe à ce titre en dehors de toute discussion. La moindre contestation des fondements de cette « vraie science » constitue une violation qui rejette sans discussion son auteur dans les rangs de l’ennemi de classe.

Face à un problème, il ne peut y avoir qu’une solution, celle donnée par les détenteurs et interprètes patentés de la science ; les autres solutions ne peuvent être que le produit de l’idéologie bourgeoise. Est-il besoin de dire que de telles conceptions de la « science » sont tragiquement limitatives, que l’histoire des sciences montre de nombreux exemples de résultats obtenus par des méthodes différentes, et que de plus, le propre d’une théorie scientifique est d’être systématiquement remise en cause par de nouvelles hypothèses, de nouvelles découvertes ?

Lénine se dissimule derrière le concept de science pour garantir au marxisme une pérennité qu’aucune science ne se reconnaît à elle-même : la science ne peut exister que parce que :

  1. les conceptions dominantes d’une époque sont systématiquement examinées sous des points de vue différents, et, 
  2. parce qu’elles sont systématiquement rendues obsolètes par de nouvelles théories. 

Tout le problème de la « science », du point de vue de Lénine, consiste à déterminer qui, et selon quelles modalités, détermine la bonne interprétation, c’est-à-dire l’orthodoxie. Ainsi, lorsque Lénine déclare à N. Valentinov : « Le marxisme orthodoxe n’a besoin d’aucune modification, ni dans sa philosophie, ni dans sa théorie de l’économie politique, ni dans ses conséquences politiques » [3], il n’exprime pas seulement le point de vue le plus anti-scientifique possible (à savoir : une théorie scientifique – le marxisme – est immuablement valable), il expose une aberration du point de vue dialectique. Mais le problème qu’il pose est bien celui de déterminer qui décide de la bonne interprétation.

C’est là un problème aisément résolu :

« Les classes sont dirigées par des partis, et les partis sont dirigés par des individus qu’on nomme les chefs. (…) C’est l’ABC, la volonté d’une classe peut être accomplie par une dictature, la démocratie soviétique n’est nullement incompatible avec la dictature d’un individu. (…) Ce qui importe c’est une direction unique, l’acceptation du pouvoir dictatorial d’un seul homme. (…) Toutes les phrases à propos de l’égalité des droits ne sont que sottises [4]. »

On a donc affaire à une « science » qui n’est pas accessible à l’entendement par son contenu propre, par les démonstrations qu’elle peut proposer, mais qui a besoin d’être interprétée, dont les mauvaises interprétations ne révèlent pas une erreur de compréhension des faits, mais expriment des intérêts de classe ennemis, et dont l’interprétation, en définitive, ne peut être fournie que par un seul homme. Toute divergence d’opinion est nécessairement provoquée par une idéologie de classe ennemie. Pour résoudre une opposition, il faut « expliquer patiemment » ; si elle subsiste, c’est que jouent des intérêts de classe, des survivances de l’esprit petit-bourgeois, de l’anarchisme, etc.

Il n’y a qu’un seul prolétariat, dans lequel il ne peut y avoir qu’une seule pensée directrice, un seul parti qui en soit l’expression. Ainsi, dès le début de 1918, la Tchéka est présentée comme l’instrument « de la dictature du prolétariat, de la dictature inexorable d’un seul parti » destiné à anéantir « la bourgeoisie en tant que classe » [5].

Les modalités de la détermination de l’orthodoxie peuvent être (relativement) pacifiques avant la prise du pouvoir, mais après, les enjeux sont tels que, ayant épuisé toutes les procédures, en une escalade constituée d’étapes où la discussion cède progressivement le pas à la violence physique, on aboutit inévitablement à l’extermination des opposants – ceux qui sont en dehors du parti d’abord, ceux qui sont à l’intérieur ensuite.

Ainsi, lorsqu’à l’occasion du dernier round qui a opposé Zinoviev et Staline, les organisations du parti de Leningrad, fief du premier, et de Moscou, contrôlées par le second, votaient des résolutions unanimes se condamnant réciproquement, Trotski demandait ironiquement : quelle est l’explication sociale [6] ?

La question est parfaitement justifiée.

Mais on imagine aisément l’ambiance qui peut régner dans une organisation où les divergences politiques sont perçues comme l’expression – chez l’autre – d’intérêts de classe ennemis. Pourtant, la question que le marxiste Trotski aurait dû – mais qu’il ne pouvait évidemment pas – poser est : quelle est « l’explication sociale », la nature sociale d’une organisation dans laquelle les divergences se règlent dans ces termes ?

5. Le marxisme, du parlementarisme

Ce qui définit essentiellement le marxisme « réel » avant Lénine, c’est le parlementarisme. La critique bakouninienne de la politique marxiste vise la stratégie parlementaire de celle-ci. Mais il est évident que Bakounine ne pouvait pas tout savoir, à l’époque, de ce que Marx pensait de cette politique ; il fondait sa critique sur l’activité pratique de Marx. Il faut comprendre cependant que le point de vue de Marx et Engels ne se réduisait pas à un parlementarisme bêlant, dirai-je. Ils étaient très énervés par le crétinisme parlementaire de certains dirigeants socialistes allemands. Pour eux, l’action parlementaire n’était qu’une étape permettant à la classe ouvrière de prendre le pouvoir, et alors celle-ci serait en mesure d’effectuer des « empiétements despotiques », selon la formule du Manifeste, contre la propriété bourgeoise. Il ne s’agit donc pas d’un simple réformisme tout plat selon lequel la société capitaliste pourrait se transformer par des réformes graduelles en société socialiste. En fait, si on y regarde de plus près, leur position était assez proche de celle du PCF. Ceux qui connaissent le PC de près, et en particulier ses militants « avertis », savent que ceux-ci se fichent éperdument du parlementarisme et qu’ils ne se font aucune illusion à propos de l’action parlementaire [7].

Au congrès de La Haye, lors duquel les bakouniniens furent exclus, Marx déclara qu’il faut faire la part des institutions, des mœurs, des traditions des différents pays et qu’il est possible que dans certains d’entre eux, en Angleterre, en Amérique et peut-être en Hollande, les travailleurs « peuvent arriver à leur but par des moyens pacifiques », mais, ajoute-t-il, « dans la plupart des pays du continent, c’est la force qui doit être le levier de nos révolutions ». L’action parlementaire, on le voit, n’est donc envisagée que comme une action parmi d’autres. Il est vrai que cette relativisation a pu être la conséquence des critiques violentes des bakouniniens contre les illusions parlementaires. Il reste que l’action parlementaire est envisagée comme possible, ce que les anarchistes contestaient absolument.

Presque vingt ans plus tard, Engels franchit encore un pas. En 1891, alors que les deux principales revendications des révolutionnaires de 1848 sont réalisées, l’unité nationale et le régime représentatif, Engels constate que « le gouvernement possède tout pouvoir exécutif », et les « chambres n’ont pas même le pouvoir de refuser les impôts ». « La crainte d’un renouvellement de la loi contre les socialistes paralyse l’action de la social-démocratie », dit-il encore, confirmant l’opinion de Bakounine selon laquelle les formes démocratiques n’offrent que peu de garanties pour le peuple. Le « despotisme gouvernemental » trouve ainsi une forme nouvelle et efficace dans la pseudo-volonté du peuple. A l’Allemagne, Engels oppose « les pays où la représentation populaire concentre en elle tout le pouvoir, où selon la constitution on peut faire ce qu’on veut, du moment qu’on a derrière soi la majorité de la nation [8]. » Il suffirait donc que la majorité de la population soit d’accord, et que les institutions le permettent, pour que soit réalisable le socialisme. Engels ne se pose pas la question de savoir comment de tels préalables peuvent être réunis.

En 1895, enfin, Engels va jusqu’au bout de sa logique : « L’ironie de l’histoire met tout sens dessus dessous. Nous, les « révolutionnaires », les « chambardeurs », nous prospérons beaucoup mieux par les moyens légaux que par les moyens illégaux et le chambardement. » (Introduction aux Luttes de classes en France.)

On constate donc deux points essentiels : ni Marx ni Engels ne limitent l’action du mouvement ouvrier à une action pacifique et légale. Mais ils restent persuadés que là où les « institutions », les « mœurs » et les « traditions » le permettent, les ouvriers pourront par les voies légales « saisir la suprématie politique pour asseoir la nouvelle organisation du travail » (Marx). Si Bakounine a tort de réduire l’action préconisée par Marx et Engels à l’action légale [9], sa critique des illusions qu’ils se font sur la possibilité que « la vieille société pourra évoluer pacifiquement vers la nouvelle » (Engels) dans un régime représentatif authentique, reste pertinente.

On ne peut pas nier les critiques que Marx a faites de son vivant contre la social-démocratie allemande ; celle-ci, cependant, était incontestablement son héritière, malgré les influences lassaliennes. Du parlementarisme critique au parlementarisme tout court il n’y pas vraiment de frontière : l’un et l’autre jouent sur l’illusion que les élections peuvent servir à quelque chose, et il est difficile d’imaginer un mouvement où les chefs et les militants les plus avertis sauraient à quoi s’en tenir et la masse des adhérents et les électeurs seraient mystifiés.

En fait, pour savoir ce qui est irrémédiablement irrécupérable dans le marxisme dans sa forme contemporaine à Marx, il suffit de considérer les points que Bakounine s’est particulièrement attaché à critiquer : la stratégie électorale et les formes d’organisation, l’une et l’autre étant d’ailleurs parfaitement liées.

Bakounine soulignait plusieurs points :

  • « Tout le mensonge du système représentatif repose sur cette fiction, qu’un pouvoir et une chambre législative sortis de l’élection populaire doivent absolument ou même peuvent représenter la volonté réelle du peuple. » (« L’Ours de Berne et l’ours de Saint-Pétersbourg ») 
  • Si la bourgeoisie possède le loisir et l’instruction nécessaires à l’exercice du gouvernement, il n’en est pas de même du peuple. De ce fait, même si les conditions institutionnelles de l’égalité politique sont remplies, celle-ci reste une fiction. 
  • De plus (et là on touche à la « technologie » parlementaire), les lois ont la plupart du temps une portée très spéciale, elles échappent à l’attention du peuple et à sa compréhension : « prises séparément, chacune de ces lois paraît trop insignifiante pour intéresser beaucoup le peuple, mais ensemble elles forment un réseau qui l’enchaîne. » 
  • Le rôle de l’idéologie bourgeoise dans la classe ouvrière, l’influence des « socialistes bourgeois », l’existence de couches aux intérêts divergents dans la classe ouvrière : tout cela pourrait empêcher le prolétariat, même s’il était majoritaire, de parvenir à des positions homogènes. 
  • Enfin, le fait que le prolétariat (et avec lui la petite paysannerie) soit majoritaire ou non n’a que peu d’importance ; ce qui compte, c’est que c’est la classe productive. Cette idée de fonction sociale de la classe productive est essentielle, et elle est parfaitement résumée dans un texte datant de 1869, « L’Instruction intégrale » : « Il arrive très souvent qu’un ouvrier intelligent est forcé de se taire devant un sot savant qui le bat, non par l’esprit qu’il n’a pas, mais par l’instruction, dont l’ouvrier est privé, et qu’il n’a pu recevoir, lui, parce que, pendant que sa sottise se développait scientifiquement dans les écoles, le travail de l’ouvrier l’habillait, le logeait, le nourrissait, et lui fournissait toutes les choses, maîtres et livres, nécessaires à son instruction. » 

Dans de telles conditions, la question de majorité numérique n’a guère d’importance. Au moyen âge, les forces productives étaient peu développées et la productivité du travail très faible : pour entretenir un petit nombre de privilégiés il fallait une grande masse de travailleurs productifs. On peut très bien concevoir un système développé où les couches non productives (pas forcément exploiteuses, précisons-le, mais qui souvent développent une idéologie d’exploiteurs) et les couches parasitaires, sont majoritaires, simplement parce que la productivité du travail est telle qu’un nombre relativement petit de producteurs suffit pour produire la plus-value sociale nécessaire. Il suffit de regarder autour de soi et d’imaginer tous les métiers qui pourraient se mettre en grève générale illimitée sans que notre existence quotidienne en soit fondamentalement modifiée : militaires, contractuelles, huissiers, notaires, etc. En revanche, on sait ce que donne une grève des éboueurs au bout de trois jours…

Pour ce qui est du léninisme, je serai extrêmement bref : il n’y a rien de récupérable. Je pourrais prendre point par point tout ce qui définit le léninisme et le réfuter. Il me paraît plus simple de dire que le léninisme n’a rien de récupérable parce qu’il s’applique à un contexte et à une époque qui ont disparu. Le léninisme est l’idéologie révolutionnaire de la petite-bourgeoisie intellectuelle sans perspective d’avenir dans un pays sous-développé dominé par l’impérialisme, comme c’était précisément le cas pour la Russie en 1917. Ce n’est donc pas du tout un hasard si des mouvements de type léniniste ont pu fleurir dans les pays du tiers-monde sous la forme de mouvements de libération nationale. Le nationalisme des pays dominés a souvent pris la forme du léninisme parce que celui-ci était tout simplement la forme la plus adaptée à ce contexte. Comme pour le bolchevisme, le marxisme n’était qu’une couverture, un masque pour les revendications nationales. Le léninisme correspond à des conceptions archaïques, précapitalistes d’organisation et de stratégie politique.

II. – Y A-T-IL DANS LE MARXISME DES ÉLÉMENTS QU’UN RÉAMÉNAGEMENT POURRAIT CONSERVER ?

Pour commencer, la question est mal posée. Je dirais plutôt : dans le discours marxiste, y a-t-il des choses vraies ou pertinentes ? L’optique est complètement différente.

Le marxisme est un corps de doctrine que les épigones, et en particulier Lénine, ont voulu présenter comme un « bloc d’acier » cohérent où tout était bon et rien à jeter. Or, lorsqu’on prend la peine de considérer les textes de Marx dans leur ensemble, on voit un homme qui cherche, tâtonne, qui revient en arrière, qui tout au long de sa vie analyse les phénomènes sous des angles différents, etc.

– Or, du marxisme, on ne retient que le déterminisme historique, mais Marx dit aussi que sans le hasard, l’histoire humaine serait bien triste.

– Du marxisme, on retient l’exclusive explication des phénomènes historiques par les déterminations économiques, mais Engels reconnaît qu’ils ont peut-être eu tort de trop insister sur cet aspect : « C’est Marx et moi-même, partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait que, parfois, les jeunes donnent plus de poids qu’il ne lui est dû au côté économique. Face à nos adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, le lieu, ni l’occasion de donner leur place aux autres facteurs qui participent à l’action réciproque. » (Lettre à Joseph Bloch, 21 septembre 1890.)

– Du marxisme, on retient une dialectique du développement du capitalisme en phases historiques successives, mais Marx écrit que cette « La « fatalité historique » de ce mouvement est […] expressément restreinte aux pays de l’Europe occidentale » (Pléiade, II, 1558)…

Le problème, c’est que ces réserves, qui ont été émises vers la fin de leur vie par Marx et Engels, dans leur correspondance, sont capitales. Faute d’avoir été exprimées haut et clair, publiquement, et développées, les mouvements communistes ont été mis sur les rails d’un marxisme mécaniste, simplificateur, vulgaire. Or ce sont précisément là les trois points essentiels de la réfutation théorique faite par Bakounine à l’encontre de Marx, à savoir :

  1. L’existence d’un certain indéterminisme historique ; 
  2. Le refus de tout expliquer par les déterminations économiques, même si on reconnaît que celles-ci sont capitales ; 
  3. La relativisation de la théorie des phases successives du développement historique, issue conjointement de Saint-Simon et de Hegel. 

Paradoxalement, je dirais donc que ce qui est récupérable dans le marxisme, c’est la critique qu’en fait Bakounine. Je veux dire par là que les objections de Bakounine ne nient pas le marxisme en tant que théorie explicative du social, en tant que méthode d’analyse historique et économique, elles relativisent simplement les aspects sous lesquels le marxisme a pu apparaître comme trop absolu, totalisant (voire totalitaire).

La relativisation du marxisme faite par Bakounine est quelque chose d’insupportable à beaucoup de communistes, précisément parce qu’elle resitue le marxisme dans le courant d’idées de l’époque, comme une explication du social parmi d’autres. Elle lui ôte le caractère quasi religieux qu’il avait dans l’esprit de beaucoup de communistes pour lui rendre son statut d’hypothèse scientifique, c’est-à-dire réfutable, modifiable, et qui peut être complétée. Le marxisme est ramené à ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, non plus la science absolue du social et de la révolution, mais une théorie, une « grille de lecture » parmi d’autres, ni plus ni moins valable que la sociologie de Max Weber, par exemple, ou la psychanalyse d’Eric Fromm.

Autre paradoxe : je pense que dans le marxisme est récupérable ce qui n’est pas spécifiquement marxiste. Une théorie du social part nécessairement de l’observation, et élabore, développe des concepts qui permettent de l’expliquer, et enfin propose des conclusions.

  1. Or, l’observation du social, des mécanismes économiques du capitalisme faite par Marx, est globalement la même que celle qui a été faite par Proudhon, à cette différence que, ayant vécu plus longtemps que Proudhon, Marx a pu développer ses idées plus à fond et – c’est là un point de vue personnel – beaucoup plus clairement.
    Bakounine par exemple ne dénie à aucun moment la validité de la description des mécanismes du capitalisme faite par le Capital, il critique seulement les obscurités qui rendent le livre inaccessible aux ouvriers. D’ailleurs, il reviendra à l’anarchiste Cafiero de faire un Abrégé du Capital, précisément pour le rendre accessible, et à James Guillaume d’en faire une introduction. Si on ajoute à cela que Bakounine lui-même avait commencé à traduire le livre en russe, on peut dire que nous avons là quelques accréditations qui le légitiment… 
  2. Quant aux concepts, le marxisme ne s’est pas constitué d’un coup de baguette magique, il s’est bâti sur un socle déjà existant. La plupart des concepts qu’on trouve développés dans le Capital existaient déjà quand Marx a commencé à écrire son livre. Leroux, Considérant, Proudhon et d’autres, en ont fourni une partie de la matière. Toutes les catégories économiques qu’on trouve dans le Système des contradictions de Proudhon, se retrouvent quinze ans plus tard dans le Capital. Marx en ajoute quelques autres, mais on ne peut pas reprocher à Proudhon de ne pas les avoir développées, puisqu’elles n’existaient pas non plus dans les textes de Marx contemporains du Système des contradictions. 

Il n’est pas jusqu’à la méthode employée dans le Capital qui ne soit largement redevable à Proudhon, contrairement à tout ce que les marxistes ont pu écrire par la suite.

En conclusion, on peut dire que ce qui est récupérable dans le marxisme ne l’est pas parce que c’est « marxiste », mais parce que c’est vrai. Le marxisme comme théorie explicative du social a fait la synthèse d’un certain nombre de données, de concepts, qui étaient « dans l’air » à l’époque, et que Marx a développés, explicités, mais en proposant des conclusions politiques que nous n’approuvons globalement pas.

Il reste que bien des éléments constitutifs du marxisme (mais qui, à y regarder de plus près, se retrouvent chez les auteurs contemporains ou antérieurs) sont tombés, pourrais-je dire, dans le domaine public. C’est pourquoi l’idée même qu’il puisse y avoir quelque chose de « récupérable » dans le marxisme ne me paraît même pas pertinente.

III. – LES MARXISTES PEUVENT-ILS RÉCUPÉRER QUELQUE CHOSE DE L’ANARCHISME ?

La question qui vient maintenant à l’esprit est : est-ce qu’il y a dans l’anarchisme quelque chose que les marxistes peuvent récupérer ? Il y a plusieurs possibilités : une hypothèse minimale et une hypothèse maximale, avec tous les degrés intermédiaires.

La position minimale consisterait, pour les marxistes, à reconnaître le bien-fondé des réserves faites par Bakounine à l’égard du marxisme. Si c’était le cas, nous n’aurions qu’à nous en réjouir, mais cela ne changerait pas grand chose dans la pratique. Je ne pense pas que Charles Fiterman demanderait pour autant son adhésion à la FA, et par ailleurs le comportement politique du PC n’en serait, je pense, pas trop affecté.

La position maximale pourrait être quelque chose d’analogue à celle de Maximilien Rubel. Il y a presque dix ans j’avais écrit dans IRL une polémique contre ses positions, selon lesquelles Marx était un théoricien de l’anarchisme. A vrai dire on ne peut pas absolument affirmer que sa démarche est récupératrice car il ne récupère rien de ce qu’ont pu dire les théoriciens anarchistes [10], au contraire, il ne leur reconnaît rien de valable : c’est Marx qui est le seul, l’authentique théoricien de l’anarchisme. Marx avait en projet un livre sur l’Etat, qu’il n’a jamais eu le temps d’écrire, mais qui aurait, à n’en pas douter, été le livre fondateur de l’anarchisme véritable. Ce livre, resté à l’état de projet, dit Rubel, « ne pouvait contenir que la théorie de la société libérée de l’Etat, la société anarchiste » (Marx critique du marxisme, Payot, p. 45.)

Je ne cite le cas de Rubel que comme un cas extrême, pour montrer que la possibilité d’une récupération est bien réelle. Cependant, il n’est pas contestable que les intentions de Rubel, lié à aucune organisation, chercheur isolé et à contre-courant, soient parfaitement sincères. Ce qui ne sera probablement pas le cas d’autres tentatives. « La critique de l’Etat dont il [Marx] s’était réservé l’exclusivité n’a pas même reçu un début d’exécution, à moins de retenir les travaux épars, surtout historiques, où Marx a jeté les fondements d’une théorie de l’anarchisme. » (Op cit., p. 378).

Ainsi, en dépit d’une stratégie politique, d’une praxis dont Maximilien Rubel lui-même dit qu’elle fut contraire aux principes énoncés, Marx aurait écrit, s’il en avait eu le temps, une théorie anarchiste de l’Etat et de son abolition. Les héritiers de Marx qui, jusqu’à présent, ont construit un capitalisme d’Etat peu conforme aux professions de foi anarchistes – c’est Rubel qui parle –, se sont nourris de cette ambiguïté, causée précisément par l’absence du livre sur l’Etat. En d’autres termes, semble croire M. Rubel, si Marx avait eu le temps d’écrire ce livre, son oeuvre n’aurait pas revêtu cette ambiguïté (que Rubel souligne à plusieurs reprises) ; et sa qualité d’anarchiste aurait éclaté au grand jour. La clé du problème de la destinée du marxisme et de sa dénaturation réside en conséquence dans ce Livre non écrit, dont l’absence a fait basculer le marxisme réel dans l’horreur concentrationnaire [11].

Ces quelques remarques me portent à croire que si des mouvements marxistes tentaient de se refaire une virginité théorique, ils le feraient à partir d’une redéfinition de l’Etat et de son rôle. Je pense – au-delà des outrances théoriques de Rubel – que c’est de là que viendrait le danger. C’est pourquoi il me semble que le mouvement libertaire devrait lui aussi se pencher sur la question afin d’éviter les simplismes auxquels on a habituellement droit.

Si, lorsqu’on parle de marxisme, il est nécessaire de préciser de quel marxisme il s’agit, il en est de même pour les conceptions marxistes de l’Etat. J’ai dit tout à l’heure que la récupération de thèmes anarchistes a été dénoncée par Bakounine lui-même : il s’agit du livre que Marx écrivit au lendemain de la Commune, La Guerre civile en France. C’est un ouvrage où Marx décrit la Commune en reprenant à son compte le point de vue fédéraliste, alors qu’il haïssait le fédéralisme. L’effet de la Commune, dit Bakounine, « fut si formidable partout, que les marxiens eux-mêmes, dont toutes les idées avaient été renversées par cette insurrection, se virent obligés de tirer devant elle leur chapeau. Ils firent bien plus : à l’envers de la plus simple logique et de leurs sentiments véritables, ils proclamèrent que son programme et son but étaient les leurs. Ce fut un travestissement vraiment bouffon, mais forcé. Ils avaient dû le faire, sous peine de se voir débordés et abandonnés de tous, tellement la passion que cette révolution avait provoquée en tout le monde avait été puissante [12]. »

On retrouve le même processus pendant la révolution russe, avec L’Etat et la Révolution de Lénine, qui passe pour contenir le summum de la théorie marxiste du dépérissement de l’Etat, mais qui n’est qu’un fatras confus. Lénine rédigea ce livre pour tenter de se concilier le mouvement libertaire russe, très actif, à une époque où le parti bochevik ne représentait que peu de chose.

Que se passe-t-il en réalité ? Les mouvements révolutionnaires présentent un certain nombre de constantes parmi lesquelles la prédisposition à constituer des institutions autonomes dans lesquelles les masses tentent de s’organiser. C’est là une tendance naturelle. Les avant-gardes auto-proclamées n’ont évidemment pas de place dans ce mouvement initial, mais elles font ce qui faut pour le récupérer : pour cela il leur faut aller dans le sens du poil, quitte ensuite à redresser la barre quand elles ont les choses bien en main. Dans le cas de la révolution russe, il n’est pas besoin de faire un dessin : l’histoire a montré quelle était la réalité du léninisme. Dans le cas de La guerre civile en France, il y a un moyen simple pour savoir ce que Marx pensait réellement : il suffit de se reporter à une lettre qu’il écrivit à son ami Sorge, dans laquelle il exprime sa fureur de constater que les communards réfugiés à Londres ne se sont pas ralliés à lui : « Et voilà ma récompense pour avoir perdu presque cinq mois à travailler pour les réfugiés, et pour avoir sauvé leur honneur, par la publication de La Guerre civile en France. »

Ce livre de Marx a beaucoup servi pour tenter de donner au marxisme un petit tour vaguement libertaire – au mépris de tout ce que son auteur a pu écrire par ailleurs – et il pourra encore éventuellement servir de manifeste libertaire aux marxistes qui voudraient ravaler la façade de leur doctrine. La lettre à Sorge révèle la réalité de ce que pensait Marx [13].

En matière de théorie de l’Etat et du pouvoir, on trouve en réalité à peu près tout ce qu’on veut chez Marx.

Le flirt libertaire de La Guerre civile est perçu, bien évidemment, comme parfaitement isolé par Franz Mehring ; mais Lénine, lui, en fait un dogme marxiste, parce que, à un moment donné, cela l’arrangeait et qu’il avait besoin de l’appui des anarchistes. Dans la Critique du programme de Gotha (1875), Marx ne dit pas un mot de la Commune comme forme de pouvoir révolutionnaire, tandis qu’Engels y fait une très vague allusion dans une lettre à Bebel sur la question : « Aussi proposerions-nous de mettre partout à la place du mot « Etat » le mot « Gemeinwesen », excellent vieux mot allemand répondant très bien au mot français « commune » [14]. »

Lorsque à l’occasion du vingtième anniversaire de la Commune, Engels écrit une préface à La Guerre civile, il s’exclame : « Le philistin social-démocrate a été récemment saisi d’une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat [15]. »

Cette expression recouvre des acceptions complètement différentes, puisque en 1850, elle signifiait dictature jacobine sans représentation populaire, c’est-à-dire le contraire de ce que dit Engels en 1891. La « dictature du prolétariat » est vidée de tout son sens puisqu’elle peut désigner à la fois un régime des plus autoritaires et des plus libertaires !

Mais ce n’est pas tout. Toujours en 1891, Engels fait la critique du programme que la social-démocratie allemande se donnait à Erfurt, et il écrit : « Une chose absolument certaine, c’est que notre parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver à la domination que sous la forme de la république démocratique. Cette dernière est même la forme spécifique de la dictature du prolétariat, comme l’a déjà montré la grande Révolution française [16]. » La même année, Engels donne donc comme modèle de la dictature du prolétariat la Commune et la république démocratique, unitaire.

En fait, la formule « dictature du prolétariat » couvre au moins trois concepts :

– Dans le Manifeste et le programme d’Erfurt, elle signifie une république jacobine et démocratique ;

– Dans le 18 Brumaire et Les Luttes de classes en France, elle signifie une dictature révolutionnaire ultra-centralisée sans représentation populaire ;

– Dans La Guerre civile, elle signifie une fédération de type libertaire.

Les conceptions sur la forme du pouvoir ouvrier chez Marx et Engels sont déterminées beaucoup plus par les circonstances de temps et de lieu – quitte à changer d’avis au cours de la même année, comme le fit Engels en 1891 – que par des principes précis. Chacun peut donc y retrouver son compte, il suffit de piocher dans le bon texte.

A ce jeu-là, nous pouvons jouer aussi. Au cas où d’aucuns voudraient absolument nous convaincre que Marx et Engels parlaient sérieusement en matière d’abolition de l’Etat, on aurait toujours la ressource de rappeler ce qu’Engels écrivait à Carlo Cafiero le 1er juillet 1871 : « Pour ce qui est de l’abolition de l’Etat, c’est une vieille phrase philosophique allemande dont nous avons beaucoup usé lorsque nous étions des blancs-becs »…

CONCLUSION

Le marxisme et l’anarchisme se sont développés séparément, certes, mais conjointement à partir de préoccupations identiques et en formulant des conclusions différentes. Cela ne diminue en rien leurs oppositions, évidemment, mais le refus de considérer leur genèse à partir de conditions identiques empêche de percevoir les points sur lesquels ils se rejoignent, et en contrepartie, ne permet pas de saisir leurs différences dans leur véritable étendue et perspective. Une telle aperception des points de convergence conduit nombre d’anarchistes à un rejet du marxisme qui ne relève plus de la connaissance ou de la raison mais de l’attitude religieuse et mystique. Par ailleurs, une telle aperception des oppositions conduit à tenter des synthèses éclectiques et parfaitement inutiles du type « marxisme libertaire ».

Ainsi, marxisme et anarchisme ne sont pas deux courants qui se sont développés dans deux compartiments imperméables ; ils inter-agissent l’un sur l’autre, posent les mêmes questions en trouvant des réponses souvent différentes. Les manifestations les plus caricaturales de ces interactions se trouvent dans les tentatives faites par certains anarchistes de constituer un « marxisme libertaire », ou par certains marxistes de se convaincre que Marx était « anarchiste ». Une telle attitude provient du constat, fait par chacune des parties concernées, de carences théoriques supposées ou réelles de leur courant. Les anarchistes qui veulent introduire certaines touches de marxisme dans leur doctrine évoquent les carences de l’anarchisme en matière d’« analyse » et se gargarisent de « matérialisme historique » et autres tartes à la crème. Ils ne font que mettre au jour leur propre ignorance et leur propre absence de réflexion sur les thèses des grands auteurs libertaires.

L’expression de « marxisme libertaire » a été inventée par Daniel Guérin vers la fin de sa vie. De formation marxiste, il adhéra à la SFIO puis du PSOP. Il fut un moment tenté par le trotskisme. Il porta un regard critique sur les mouvements et les militants se réclamant du marxisme. Il pensait qu’un certain nombre de concepts libertaires devaient être réintroduits dans le corpus de l’idéologie socialiste afin d’éviter les erreurs de la social-démocratie ou du stalinisme. Sur la plupart des questions opposant marxisme et anarchisme : centralisme ou fédéralisme, parlementarisme ou action directe sociale, dictature du prolétariat ou démocratie directe, Guérin donnait raison à l’anarchisme, et en particulier à Bakounine.

Le marxisme libertaire de Guérin n’était pas une menace contre l’anarchisme. Il était plutôt une tentative d’introduire dans la doctrine marxiste des concepts anarchistes. L’idée cependant séduisit certains anarchistes qui, à leur tour, tentèrent d’introduire dans l’anarchisme des concepts marxistes. Aujourd’hui, de nombreux militants issus du communisme, conscients de la dévalorisation du marxisme, mais surtout des carences conceptuelles du marxisme pour expliquer la société actuelle, découvrent Proudhon et Bakounine. Parler de synthèse entre les deux mouvements me paraît cependant fortement exagéré.

La conclusion générale que je tirerai de mon propos est qu’il ne faut pas se tromper d’ennemi. Si effectivement nous avons à craindre une récupération de certains de nos thèmes par des marxistes, nous devrions aussi nous pencher sur les récupérations et les dénaturations – qui ne sont pas récentes et qui sont elles aussi liées aux ambiguïtés théoriques de certains de nos auteurs – effectuées par la droite et l’extrême droite. Des cercles proudhoniens d’extrême droite du siècle dernier aux libertariens d’aujourd’hui, le danger est plus que réel.

[1] Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, éditions du Progrès, p. 461.

[2] « Le parti est l’avant-garde politiquement consciente de la classe ouvrière. Nous en sommes maintenant au point où les ouvriers, à la fin de leurs épreuves, refusent désormais de suivre une avant-garde qui les mène à la bataille et au sacrifice… Devons-nous céder aux clameurs des travailleurs qui ont atteint les limites de leur patience mais qui ne comprennent pas leurs vrais intérêts comme nous le faisons ? Leur état d’esprit est maintenant franchement réactionnaire. Mais le parti a décidé que nous ne devons pas céder, que nous devons imposer notre volonté de vaincre à nos partisans épuisés et démoralisés. »

[3] Valentinov, N. My talks with Lenin.

[4] Lénine, Œuvres complètes, t. 17.

[5] In : Histoire et bilan de la révolution soviétique, Association d’études et d’informations politiques internationales, Paris, 1-15 oct. 1957, p. 140.

[6] R.V. Daniels, The Conscience of the Revolution, Oxford 1960, p. 28.

[7] es lignes ont été écrites il y a une quinzaine d’années. Il est évident que l’évolution de la composition du PC par l’arrivée de nouvelles générations de militants modifie ce point de vue, qui reste cependant encore valable pour ce qui concerne les vieux crabes qui s’accrochent à la vieille ligne du parti.

[8] Dans ce genre de propos, qui n’est pas isolé, se révèle le formalisme juridique selon lequel il va de soi que si une majorité de la population décide des mesures qui vont contre les intérêts effectifs du grand capital, celui-ci respectera le verdict populaire parce que c’est la loi. Il revient à Bakounine le mérite d’avoir montré que la démocratie en régime capitaliste ne fonctionne que si elle maintient la pérennité du système.

[9] En fait c’est surtout à la social-démocratie allemande que sa critique s’en prend. Bakounine n’a pas les informations suffisantes pour connaître les critiques que Marx et Engels eux-mêmes font du légalisme des socialistes allemands.

[10] Lors d’une émission sur Radio libertaire à laquelle Rubel et moi étions invités il semblait vouloir rapprocher Marx et Proudhon et il accordait à ce dernier un crédit qu’il semblait lui refuser dans les textes rassemblés par Payot dans Marx critique du marxisme.

[11] Inutile de dire qu’une telle argumentation est une véritable aberration du simple point de vue du matérialisme historique…

[12] III, 166. Bakounine Œuvres, Champ libre.

[13] Un marxiste comme Franz Mehring observe, à propos de La Guerre civile en France, dans sa Vie de Karl Marx : « Si brillantes que fussent ces analyses, elles n’en étaient pas moins légèrement en contradiction avec les idées défendues par Marx et Engels depuis un quart de siècle et avancés déjà dans le Manifeste communiste (…) Marx et Engels étaient naturellement parfaitement conscients de cette contradiction… »

[14] Lettre d’Engels à Bebel, 18-28 mars 1875. In Sur l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme, Marx, Engels, Lénine. Editions du Progrès, Moscou.

[15] Cf. éditions sociales, 1968, p. 302.

[16] Cf. Marx, Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, éditions sociales, p. 103.

= = =

Lectures complémentaires:

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Proudhon_Quest_ce_que_la_propriete

Du_Principe_Federatif_Proudhon

Manifeste pour la Société des Sociétés

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Bakounine_et_letat_marxiste_Leval

Sutton_Wall-Street_et_la_Révolution_Bolchévique

Appel au Socialisme Gustav Landauer