Archive for the société libertaire Category

Anarchisme, stéréotypes, confusionnisme et influences bourgeoises

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, gilets jaunes, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 10 novembre 2019 by Résistance 71

 

Les influences bourgeoises sur l’anarchisme

 

Luigi Fabbri

1917

 

Texte du communiste anarchiste italien Luigi Fabbri écrit à l’époque de la Première Guerre mondiale, abordant les problèmes posés par les stéréotypes de l’anarchisme dans la culture populaire et l’effet négatif que cela a eu sur le mouvement anarchiste actuel.

Note de R71: Une fois de plus, nous sommes ici avant 1928 et la publication du livre d’Edward Bernays (neveu de Sigmund Freud), “Propaganda, comment manipuler l’opinion en démocratie” ; ce qui veut dire que le mot “propagande” employé souvent ici, l’est dans son sens de l’époque: la promotion, la méthode de dissémination d’une idée, en l’occurence ici: l’anarchie. Il n’y a pas de connotation péjorative ni manipulatrice lorsque ce mot est employé. Il s’agit tout simplement du mot usuel employé à l’époque dans la littérature pour nommer l’action de propager une idée, ainsi “faire la propagande anarchiste” c’est promouvoir l’Idée par tous les moyens disponibles.

Littérature violente et anarchisme 

Afin d’éviter les malentendus, nous devons d’abord clarifier nos termes. Il n’y a pas de théorie de « l’anarchisme violent ». L’anarchisme est une combinaison de doctrines sociales qui ont pour base commune l’élimination de l’autorité coercitive humaine sur l’humain ; et la majorité de ses partisans répudient toutes les formes de violence et ne la considèrent légitime seulement comme forme de légitime défense. Mais comme il n’y a pas de ligne précise séparant la défense et l’offense, et que le concept de défense peut être compris de manières très diverses, il apparaît de temps à autre des actes violents, commis par des anarchistes comme une forme de rébellion individuelle dirigé contre des chefs d’Etat et des représentants de la classe dirigeante. 

Nous classerons ces manifestations de violence individuelle comme « anarchisme violent », et cela uniquement pour des raisons de commodité, et non parce que le nom reflète la réalité. En fait, tous les mouvements politiques, sans exception, ont eu des périodes durant lesquelles des actes de rébellion violents ont été commis en leur nom – généralement quand ces mouvements se sont trouvés à un point d’extrême opposition aux institutions politiques ou sociales dominantes. Actuellement, le mouvement qui se trouve, ou semble se trouver, au premier plan et en opposition absolue aux institutions dominantes est l’anarchisme ; il est donc logique que les manifestations de violence contre ces institutions dominantes prennent le nom et certaines caractéristiques particulières de l’anarchisme. 

Cela dit, je veux faire une brève remarque sur quelque chose qui semble passer inaperçu : l’influence de la littérature sur les manifestations de la rébellion violente et l’influence qu’elle reçoit de tels actes. 

Naturellement, je laisserai de côté la littérature classique, bien que vous trouverez certainement une justification pour les crimes politiques dans Cicéron, la bible, Shakespeare, Alfieri, et dans tous les ouvrages historiques passés de main en main dans la jeunesse. Dans les histoires de Judith dans la Bible et de Brutus dans l’histoire antique, même avec Orsini et Agesilao Milano dans l’histoire moderne, on trouve toute une série de crimes politiques pour lesquels les historiens et les poètes ont parfois fait des excuses injustifiées. 

Mais je ne veux pas parler de ces crimes, car cela me porterait trop loin, car il ne serait pas difficile d’y voir le jeu de circonstances diverses qui leur donnent des caractéristiques diverses. Je veux seulement me référer à cette littérature qui a un rapport direct et ouvert avec le type d’acte politique actuellement caractérisé comme « anarchiste ». 

Depuis 1880, des actes d ‘ »anarchisme violent » se sont continuellement produits, le plus grand nombre arrivant dans la période 1891-1894, surtout en France, en Espagne et en Italie, je ne sais pas si quelqu’un l’a remarqué, mais précisément dans cette période là florissait, surtout en France, la littérature sensationnaliste qui ne cessait de glorifier au septième ciel tout acte « anarchiste » violent, y compris même le moins compréhensible et justifiable ; et sa langue était vraiment une instigation à la propagande par le fait. 

Les écrivains qui se sont consacrés à ce type de sport littéraire violent étaient presque tous complètement en dehors du mouvement anarchiste ; les écrivains étaient extrêmement rares chez qui le plaidoyer littéraire et artistique coïncidait avec une persuasion théorique vraie et naturelle, à une acceptation consciente des doctrines anarchistes. Presque tous travaillaient dans leur vie privée et publique en totale contradiction avec les choses terribles et les idées qu’ils préconisaient dans leurs articles, leurs romans, leurs histoires ou leurs poèmes. Il arrive très fréquemment que l’on trouve des déclarations « anarchistes » très violentes dans les œuvres d’écrivains largement connus pour appartenir à des partis diamétralement opposés à l’anarchisme. Même parmi ceux qui, un instant, semblaient avoir embrassé sérieusement les idées anarchistes, un ou deux seulement ont maintenu cette direction intellectuelle par la suite. (Les seuls que je puisse rappeler sont Mirbeau et Eekhoud.) Les autres, après seulement deux ou trois ans, sont venus soutenir des idées totalement contraires à celles qu’ils avaient auparavant promues avec une telle virulence. 

Ravachol, qui même parmi les anarchistes est le type de rebelle violent qui reçoit le moins de sympathie, a trouvé de nombreux apologistes parmi les lettrés, de Mirbeau à Paul Adam, plus tard un mystique militariste, qui a parlé du terrible dynamiteur de la manière la plus paradoxale possible. : « Enfin, » pour paraphraser Paul Adam, « en ces temps de scepticisme et de bassesse, un saint nous est né ». Mais il n’était pas un saint comme le « saint de Fogazzaro » pour qui aujourd’hui Paul Adam pourrait être enclin à écrire des excuses. La chose la plus curieuse est que les types littéraires avaient tendance à approuver le plus les actes de rébellion que les militants anarchistes approuvaient le moins en raison de leur caractère antisocial extrêmement évident. 

Qui ne se souvient pas de l’expression inhumaine, esthétiquement plaisante pourtant, de Laurent Tailhade (qui devint plus tard un nationaliste militariste) lors d’un banquet donné par « La Plume », la célèbre revue intellectuelle parisienne, lors de l’épidémie d’explosions de dynamite en 1893 ? Lors de ce banquet pour les poètes et les écrivains, Tailhade, en référence aux attentats à la bombe, a prononcé la phrase bien connue ; « Qu’importe les victimes si le geste est beau? » Inutile de dire que les militants anarchistes désapprouvaient cette théorie esthétique de la violence au nom de leur philosophie et de leur mouvement ; mais la phrase a été parlée et a eu son effet. 

Le nationaliste Maurice Barrès, qui avait écrit un roman singulièrement individualiste, L’Ennemi des lois, que les anarchistes diffusaient comme propagande, écrivit un article peu après la décapitation d’Émile Henry (dont l’acte fut sévèrement jugé par Élisée Reclus) rempli d’admiration et d’enthousiasme. Je n’ose en reproduire même un petit fragment, parce qu’en Italie on ne peut pas dire certaines choses, même sous les auspices de la documentation littéraire ; mais celui qui veut satisfaire sa curiosité peut lire le « Journal » de Paris, le 28 mai 1894 et s’en aller pleinement éclairé à ce sujet. 

En ce qui concerne Vaillant, qui était un anarchiste qui a lancé une bombe au parlement français, nous ne pouvons pas oublier ce qui a été écrit au lendemain de son exécution par François Coppée, le célèbre poète nationaliste, allié et candidat des clercs : « Après avoir lu les détails de la décapitation de Vaillant, je suis resté pensif … Malgré moi, un autre spectacle a brusquement défilé dans mon esprit : j’ai vu un groupe d’hommes et de femmes se serrer les uns contre les autres au milieu d’un cirque, sous le regard de la multitude, tandis que de tous les côtés de l’immense amphithéâtre rugissait le cri effrayant : « Aux lions ! », et près du groupe les gardiens du lion ouvrent la cage des bêtes Oh, pardonnez-moi sublimes chrétiens de l’époque ! de la persécution, toi qui es mort pour affirmer notre douce foi du sacrifice et du bien, pardonne-moi que j’apporte ta mémoire devant les hommes mélancoliques de notre temps ! … mais dans les yeux de l’anarchiste marchant à la guillotine brillante, oh douleur ! , la même flamme d’intrépides folies qui a illuminé vos yeux ! «  

Quelque chose de semblable serait dit plus tard à propos des assassins par le célèbre psychologue et littéraire Henri Leyret dans le livre « En plein faubourg ». Peu de temps après, Leyret rassembla dans un volume et présenta au public les phrases du « bon juge » Magnaud. Je pourrais aller beaucoup plus loin en reproduisant des défenses enthousiastes et des excuses pour la violence anarchiste par des écrivains comme Edward Conte, Séverine, [Lucien] Descaves, [Victor] Barrucand, etc. 

À la fin de 1897, le drame Les Mauvais bergers d’Octave Mirbeau, dans lequel la rhétorique la plus violente et la plus révolutionnaire coulait dans les rivières, fut produit à Paris. Il a été reçu avec beaucoup d’enthousiasme par les intellectuels de cette ville. Comme la veille de la prise de la Bastille, quand les poètes flagorneurs et la reine elle-même, les lettrés et tous les esprits intelligents de l’aristocratie et de la noblesse s’enthousiasmaient pour les brillants paradoxes encyclopédistes, les dames à la mode se prêtaient volontairement à la récitation de satire mordante de Beaumarchais et ravie des fantaisies anarchistes de Rabelais, les intellectuels bourgeois de nos jours se plaisent à se plonger dans la poésie et à exagérer les explosions de colère qui jaillissent parfois des profonds mystères de la souffrance humaine. 

Émile Zola lui-même, après être entré dans la mêlée avec un coup de semonce, son Germinal, un sombre roman de destruction, glorifia les anarchistes à Paris et poétisa même la figure de Salvat, le dynamiteur, dans le caractère duquel il est facile de se reconnaître. plus violent qu’il ne l’était en réalité – Vaillant. Lisez Mêlée Sociale de Clemenceau, Pages Rouges de Séverine, Sous le sabre de Jean Ajalbert, Soleil des Morts de Mauclair, Chanson des Gueux et Les Blasphèmes de Jean Richepin et Idylles Diaboliques d’Adolphe Retté ; feuilletez des revues littéraires aristocratiques comme « Mercure de France », « La Plume », « La Revue blanche », « Entretiens politiques et littéraires » et vous trouverez, en prose ou en poésie, dans la critique d’art comme dans les critiques de théâtre et de livre, expressions littéraires d’une telle violence que vous ne les trouverez jamais dans les magazines anarchistes réels, tout comme vous ne les entendrez jamais sur les lèvres des anarchistes réels. 

Il est compréhensible que les lettrés soient venus à exprimer des expressions dans une telle contradiction avec leurs croyances réelles. L’artiste recherche la beauté plutôt que l’utilité dans une attitude ; à cause de cette approche que l’anarchiste social peut comprendre sans l’approuver suscite l’enthousiasme chez le poète ou l’écrivain. L’acte de rébellion qui ne tient pas compte de ses effets, est moralement condamnable comme tout autre acte de cruauté, bien que commis avec les meilleures intentions ; l’acte d’un chirurgien qui coupe une jambe alors que seule l’amputation d’un orteil est nécessaire serait également répréhensible. Mais ces types de considérations sociales et humaines, ces distinctions, sont méprisés par les individus qui aiment la rébellion non pour ses objectifs, mais pour son propre intérêt et pour sa beauté esthétique. 

Ces individus sont avant tout des artistes et des écrivains éduqués à l’école de Nietzsche (qui n’a jamais été anarchiste) qui considèrent toutes les actions, aussi tragiques ou sublimes soient-elles, uniquement d’un point de vue esthétique et ignorent les concepts de bien et de mal, d’utile et nuisible. 

De la pensée anarchiste, ils n’ont entrevu rien au-delà de l’émancipation individuelle ; ils ont négligé le problème social, c’est-à-dire le côté humaniste de l’anarchisme. De cette façon, ils sont venus à concevoir une « anarchie » implacable dans laquelle on peut vénérer un Émile Henry, mais avec lui un Passatore, un Nero ou un Ezzelino da Romano. Il faut comprendre que les actes de tels individus n’ont d’importance que parce que la prose et la poésie, le drame ou le roman, la plume ou le pinceau, y trouvent une source de beauté et de forme. On sait combien l’amour d’une belle phrase, d’une expression originale ou d’un vers vibrant peut fausser et déformer les pensées innées et vraies d’un écrivain. Leopardi, qui s’écriait poétiquement : « Armez-les, prenez-les ici », était en pratique peu disposé et avait peu d’aptitude à les prendre réellement. comme Paul Adam, il aurait appelé quelqu’un de fou qui lui aurait demandé avec sérieux s’il approuvait le meurtre de sang-froid d’un ermite par Ravachol (qu’il qualifiait pourtant de « saint »). 

Dans l’appréciation d’un acte, l’élément esthétique est complètement différent de l’élément social et politique. Eh bien, à une doctrine (l’anarchisme) qui se fonde sur le raisonnement scientifique et qui est éminemment sociopolitique, ils attribuent à tort cette esthétique paradoxale qui est uniquement et purement applicable à la poésie et à l’art. Dans toutes les théories de la rénovation et de la révolution, l’art et la poésie sont certes des facteurs d’importance secondaire et ne doivent jamais, absolument jamais, s’imposer ou avoir le droit de guider l’action individuelle ou collective uniquement pour des effets esthétiques. 

Indépendamment de la valeur intrinsèque d’une idée, l’art la saisit et l’embellit au gré de la fantaisie, quitte à la modifier totalement à la recherche de nouvelles formes d’expression. C’est le sort de toutes les idées nouvelles et audacieuses qui, par nature, se prêtent à la fantaisie artistique. L’histoire de la littérature est la preuve que l’art est par nature rebel et novateur. Tous les poètes, tous les romanciers, tous les dramaturges étaient à l’origine des rebelles, même s’ils échangèrent plus tard leur costume de bohème contre la robe de l’universitaire ou du courtisan. 

Mais, revenant sur le sujet, je répète qu’il y a une relation minimale ou inexistante, en dehors de certaines expressions et formes artistiques, entre le mouvement anarchiste social avec ses bases sociologiques et politiques et l’épanouissement de la littérature « anarchiste » ; et vous trouverez la preuve que les militants anarchistes sont souvent des savants et des philosophes, et seulement dans de rares cas, des écrivains et des poètes. Comme nous l’avons vu, les apologistes de la violence anarchiste ont souvent été des réactionnaires politiques. Et malgré le fait que pendant un moment ils se disent anarchistes, tôt ou tard ils retourneront dans un autre camp et deviendront des nationalistes comme Paul Adam, des militaristes comme Tailhade, ou des socialistes comme Mauclair.

S’il est vrai que l’art est l’expression de la vie sous une forme agréable, la littérature actuelle, si saturée de l’esprit anarchiste, est une conséquence de la situation sociale dans laquelle nous nous trouvons et de la période rebelle dans laquelle nous vivons. 

Mais à leur tour certains types de littérature « anarchiste » violentes exercent une influence sur le mouvement que nous ne pouvons négliger d’examiner. L’esthétique paradoxale de cette littérature a eu d’énormes répercussions dans le monde anarchiste en ce sens qu’elle a beaucoup contribué à l’occultation des aspects socialistes et humanitaires de l’anarchisme et qu’elle a influencé pas un petit peu le développement de la tendance terroriste. 

Mais que cela soit compris : il s’agit de quelque chose de spécifique, et je ne prétends pas que nous devions freiner l’art et la littérature, même dans le but de défendre la société ou d’améliorer le cours du mouvement révolutionnaire. 

Permettez-moi de rappeler un incident. Quand Émile Henry jeta une bombe dans un café en 1894, presque tous les anarchistes que je connaissais alors réalisèrent que c’était un acte illogique et inutilement cruel, et ils ne cachèrent pas leur dégoût et leur désapprobation. Mais au cours de son procès Henry a donné son auto-défense célèbre, qui est un véritable bijou littéraire -admi même par Lombroso lui-même [Cesare Lombroso, un criminaliste réactionnaire] – et après sa décapitation beaucoup d’écrivains non-anarchistes ont loué l’homme exécuté, sa logique et son ingéniosité, que l’opinion des anarchistes a changé (généralement, en tout cas), et l’acte de Henry a trouvé des apologistes et des imitateurs. Comme on peut le voir, l’esthétique littéraire a finalement ignoré l’aspect social, ou, plus exactement, l’aspect antisocial de l’acte, et la doctrine anarchiste actuelle n’a pas à être reconnaissante pour le service léger prêté par la littérature. 

Ce type de littérature est la meilleure propagande terroriste, une propagande pour laquelle on chercherait en vain, dans n’importe quelle publication, des livres, des pamphlets et des périodiques qui seraient la véritable expression du mouvement anarchiste. Qui ne se souvient pas, pour ne citer qu’un cas de plus, le magnifique article de Rastignac sur Angiolillo (publié dans le « Tribuna » conservateur à Rome) ? Malgré le fait que l’auteur dans ce cas a déclaré beaucoup de vérités, à ceux-ci il a ajouté de nombreuses idées fausses, et Errico Malatesta, qui est communément considéré comme l’un des anarchistes les plus violents, mais qui en réalité est l’un des plus calmes et raisonnables entrant dans la lutte pour combattre ces idées erronées. En raison de l’influence de ce type de littérature violente, et pour aucune autre raison, il n’a pas manqué une personne pour mettre en pratique l’une des invectives les plus violentes écrites par le poète Rapisardi après qu’il a été imprimé dans plusieurs numéros de la revue terroriste « Pensiero e Dinamite » [Pensée et Dynamite] ; et cette personne était une jeune Sicilienne cultivée et à l’aise qui a souffert de 12 ans de prison à cause de cela. Quel gâchis. 

Certes, Rastignac, comme Rapisardi, pouvaient protester, et avoir raison, contre les accusations de complicité, même indirectes. Mais cela ne contredit pas mon affirmation selon laquelle la suggestion littéraire et artistique peut être – et je ne suis pas le premier à le dire – le déterminant non seulement de certains actes déjà accomplis, mais aussi de la direction mentale des terroristes « anarchistes » qui ont jamais apprécié les inductions de Reclus ou Kropotkine, ou la logique squelettique mais humanitaire de Malatesta. 

Influences bourgeoises sur l’anarchisme 

Nous avons dit dans le chapitre précédent que la littérature bourgeoise, cette littérature qui trouve dans l’anarchisme la raison d’une attitude esthétique nouvelle et violente, contribue indubitablement à la production d’une mentalité individualiste et antisociale chez les anarchistes. 

Les lettrés et les artistes, sans se soucier de savoir si elle peut s’appliquer à la vie quotidienne, ont trouvé un élément de beauté dans les actes des individus qui, avec la puissance de leur intelligence et avec le mépris souverain pour leurs propres vies et celles des autres , se mettent, avec un violent acte de rébellion, hors du cours commun de l’humanité. Pour ces artistes et écrivains, la beauté du geste prend la place de l’utilité sociale, à laquelle ils ne se soucient pas. Ainsi, ils ont idéalisé la figure du dynamiteur anarchiste car même dans ses manifestations les plus tragiques, il présente des caractéristiques indéniables d’originalité et d’attractivité. Cette idéalisation littéraire et artistique a exercé son influence sur de nombreux anarchistes qui, par ignorance ou par méconnaissance de la raison et de la logique ou du tempérament, l’ont prise pour une propagation d’idées, même si elle n’est qu’une manifestation artistique. 

Dans certains cercles anarchistes, les plus impulsifs et les moins avertis, on n’a pas compris que ces écrivains, qui semblent rivaliser en émettant des paradoxes les plus extravagants, n’ont pas de convictions doctrinales ou théoriques anarchistes. Ils font des excuses à Ravachol et à Émile Henry de la même manière qu’en d’autres occasions, ils auraient présenté des excuses aux voleurs de grand chemin. Il ne fait aucun doute que le bandit qui assaille et tue un voyageur fournit un sujet littéraire plus utile que le petit voleur ou le pickpocket dans les rues ; le premier peut fournir le sujet d’un drame ou d’un roman, tandis que le second se prête uniquement à la comédie ou à la farce. Cependant, aucun individu sain d’esprit ne peut nier que le bandit embusqué est mille fois pire que le petit voleur. 

Ces poseurs littéraires, peut-être sans le vouloir, offensent les anarchistes déchus jusque dans les éloges qu’ils leur adressent, parce que leurs éloges tirent leur force et leur motivation précisément de ce qui, selon les principes anarchistes, est douloureux et déplorable, bien que peut-être une nécessité historique. La mentalité bourgeoise y voit [les terroristes anarchistes] une attitude qui se diffuse ensuite dans le milieu anarchiste et tend à y former une mentalité [bourgeoise] comme elle. 

De même, dans la bourgeoisie, vous trouverez plus de pardon pour le meurtrier qui prend sa vie à la communauté humaine que pour le voleur qui, en dernière analyse, ne prend rien du patrimoine vital de la société, mais change simplement la place et la propriété des choses. De même, en changeant les termes et en mettant de côté les comparaisons injurieuses, certains anarchistes apprécient beaucoup plus ceux qui tuent dans un moment de rébellion violente qu’ils n’apprécient le militant obscur qui, par une vie de travail constant, produit des changements beaucoup plus radicaux dans la conscience et les événements. 

Je répète ce que j’ai déjà dit : les anarchistes ne sont pas tolstoïens – ils reconnaissent que la violence (qui est toujours une chose laide, qu’elle soit individuelle ou collective) est souvent nécessaire, et que personne ne devrait condamner ceux qui ont sacrifié leur vie à cette nécessité. Mais nous ne traitons pas de cela, mais de la tendance, dérivée des influences bourgeoises, à ignorer les objectifs et à faire de l’action la préoccupation primordiale. 

Selon moi, les anarchistes qui accordent une importance primordiale aux actes de rébellion sont peut-être des révolutionnaires et des anarchistes, mais ils sont beaucoup plus révolutionnaires qu’anarchistes. J’ai connu beaucoup d’anarchistes qui s’embarrassent peu ou pas du tout de la théorie anarchiste et n’essaient même pas d’en apprendre, mais sont des révolutionnaires enflammés dont les critiques et la propagande n’ont d’autre fin que le révolutionnaire, celui de la rébellion pour la rébellion . Et plus ils sont ardents et intransigeants, plus tôt ils abandonnent notre camp et croisent celui des partis autoritaires et légaux, leur foi dans une révolution qui approche rapidement s’évapore au contact de la réalité et leur énergie se dissipe dans des conflits trop violents dans leur environnement social.

L’influence de l’idéologie bourgeoise sur ces individus est indéniable. L’importance maximale concédée à un acte de violence ou de rébellion est la fille de l’importance maximale concédée par la doctrine politique bourgeoise à quelques « grands hommes » en comparaison de celui concédé à la société dans son ensemble. Et cette influence pernicieuse anéantit chez beaucoup d’anarchistes le sens de la relativité à travers laquelle nous accordons toute son importance actuelle, de sorte qu’aucune méthode révolutionnaire ne sera rejetée a priori, mais chacun sera considéré par rapport à la fin désirée sans confondre son caractère spécial, ses fonctions et ses effets. 

Nous avons donc déterminé deux formes d’influence bourgeoise sur l’anarchisme : celle qui se manifeste par la grande importance attachée aux actes révolutionnaires plutôt que par les buts que de tels actes doivent avoir ; l’autre est celle de la littérature bourgeoise décadente des temps récents qui idéalise les formes les plus antisociales de rébellion individuelle. Il y a très peu de séparation entre ces deux formes, et pour cette raison je n’ai pas pu les considérer séparément. 

La bourgeoisie a exercé une influence extraordinaire sur l’anarchisme lorsqu’elle s’est donnée pour mission de produire une propagande anarchiste. Alors que cela semble un paradoxe, il est vrai qu’une grande partie de la propagande anarchiste a été produite par la bourgeoisie. Malheureusement, cependant, ce qu’ils ont produit a été totalement inutile à la propagation d’idées vraiment libertaires ; mais cela ne change rien au fait qu’ils ont voulu ardemment attribuer à tout le mouvement anarchiste les effets de cette fausse propagande. 

Au moment de la pire persécution des anarchistes, il arrive que tous les marginaux de la société actuelle, et parmi eux beaucoup de criminels, en viennent à croire sérieusement que l’anarchie est telle que décrite dans les journaux bourgeois, c’est-à-dire quelque chose de très bien adapté aux habitudes antisociales. Bien que pour des raisons différentes, c’est un fait que ces individus se trouvent, comme les anarchistes, dans un état de rébellion continue contre l’autorité constituée ; cela donne lieu à cette perception erronée et l’encourage. En prison et en exil forcé, nous sommes souvent entrés en contact avec des criminels de droit commun qui se disent anarchistes, sans naturellement avoir jamais lu un seul périodique ou pamphlet anarchiste et n’ayant jamais entendu parler d’anarchie en dehors de la presse bourgeoise. 

Et ainsi ils croient que l’anarchie est précisément celle qui est décrite dans les périodiques réactionnaires les plus condamnables, et à ce titre ils l’approuvent ou la désapprouvent. Pensez-y, à ceux qui approuvent, le type d’anarchie qui devrait être ! Je me souviens d’avoir connu un homme condamné pour crimes communs, un faussaire intelligent et un poète, qui se croyait sérieusement anarchiste et l’avait dit à ses juges. L’un d’eux lui a demandé comment il avait pu justifier ses crimes à la lumière des idées qu’il prétendait professer. Il a répondu : « Ce que vous appelez le crime est un principe d’anarchie : lorsque tous les hommes se livreront à la délinquance débridée (ce sont ses mots exacts), alors viendra ou sera l’anarchie. Comme on peut le voir, il a embrassé l’anarchie, mais dans le sens donné par les dictionnaires bourgeois, dans le sens du désordre, de la confusion, du chaos. 

Cette propagande bourgeoise a aussi ses effets même parmi ceux qui ne veulent rien avoir à faire avec les anarchistes. Dans les réservoirs de Naples, j’ai rencontré des camorristas [membres de la mafia napolitaine] qui croyaient que les anarchistes constituaient vraiment une société de malfaiteurs et méritaient, à ce titre, d’être aux côtés de la « société honorable du peuple camorra ».  » A Trémiti, cette ville d’exil, on me raconta un modeste banquet d’anarchistes et de socialistes auxquels deux ou trois camorristas étaient invités – les seuls exilés non politiques de l’île – par simple décence humaine n’ayant rien à voir avec la politique ; et quand ils sont arrivés au pain grillé, et à la grande surprise, l’un des camorristas a soulevé sa tasse à l’union des « trois partis : camorra, anarchists, et socialistes » – contre le gouvernement ! 

Le toast a été reçu avec un rire tumultueux, car il est communément connu que la camorra s’allie facilement avec le gouvernement et contre les socialistes et les anarchistes. Mais cela nous montre comment la mentalité des criminels de droit commun a fini par accepter comme une véritable anarchie ce qui est distribué par les journaux sur la prise de la police. Cette propagande traîtresse explique pourquoi dans la période de 1889 à 1894, nous avons vu tant de cas où des voleurs et des faussaires communs se sont déclarés anarchistes, donnant à leurs actes une apparence pseudo-politique. Ils ont lu que l’anarchie était l’idéal des voleurs de meurtriers et ils se sont dit : « Je suis un voleur, par conséquent, je suis un anarchiste. » 

Cela explique aussi le fait, qui a tellement impressionné Lombroso, que de nombreux criminels de droit commun se déclarent anarchistes après avoir été incarcérés – mais pas avant, notez-le bien. Quand ils sentent le talon de l’autorité sur leur dos, ils pensent aux anarchistes, qui dans leur esprit sont les criminels les plus terribles en raison de leur haine de l’autorité, et quand ils entrent dans leurs cellules, ils attrapent le premier clou qui leur tombe entre les mains. écris sur le mur, « le papier des délinquants », « Viva l’anarchia! » 

Mais ce phénomène ne dure pas longtemps. Ils se rendent vite compte qu’en se qualifiant eux-mêmes d’anarchistes, ils courent un plus grand risque que de voler et de tuer, que la lueur anarchiste influence les tribunaux pour augmenter leur punition sans diminuer l’antipathie que leurs actes suscitent. De plus, ils ont trouvé dans la majorité des anarchistes une indifférence glaciale et une méfiance extraordinaire à l’égard de leurs conversations improvisées sur « l’idée » – quand quelqu’un ou quelqu’un d’autre ne les bouscule pas ; et puis ils cessent de s’appeler anarchistes. 

Des traces de cette propagande bourgeoise persistent cependant parmi les anarchistes actuels. Certains ont pris au sérieux les sophismes de quelques délinquants géniaux et ont fini par théoriser sur la légitimité du vol ou de la contrefaçon de l’argent. D’autres sont allés à la recherche de circonstances atténuantes, parlant de « vol à des fins de propagande », produisant ainsi les phénomènes de Pini et de Ravachol. Ces deux hommes étaient des hommes sincères, mais pour cela ils n’étaient pas moins victimes du sophisme qui est la progéniture de la propagande perverse des périodiques et de la calomnie bourgeoise. L’exception n’a jamais été la règle, parce que les anarchistes qui, de bonne foi, acceptaient l’idée de brigandage, n’étaient en pratique jamais capables de voler autant qu’une aiguille ; tandis que ceux qui se livraient vraiment au brigandage se gardaient bien de le faire « pour la propagande » et cessèrent bientôt de se dire anarchistes – et continuèrent à être des voleurs ordinaires. 

Cette tendance a disparu chez les anarchistes. Mais surtout il montre ce qui était possible à cause d’une influence complètement d’origine bourgeoise – une influence provoquée par une campagne de mensonges et de persécution contre les anarchistes. « Les anarchistes », disent-ils, « veulent arracher des biens à ceux qui les possèdent, et pour cette raison, les anarchistes sont des voleurs. » 

Il n’est pas surprenant, alors, que certains qui s’appellent ou se croient anarchistes – surtout ceux qui ont seulement entendu parler de l’anarchisme par ceux qui le diffament – je le répète, il n’est pas surprenant que certains, en particulier les gens incultes ou impulsifs, ou ceux déficient en capacité de raisonnement, ont cru et admis toutes les absurdités propagées sur l’anarchisme. Mais qui peut nier que, s’ils se trompent, c’est la mauvaise foi de la bourgeoisie qui en est responsable, étant donné que rien dans les doctrines ou les programmes anarchistes ne peut justifier ces aberrations et ces déviations ? À la fin, nous dirons qu’il semble exagéré, même pour ceux qui n’ont jamais vécu dans le milieu anarchiste, que beaucoup deviendront anarchistes à cause de la propagande trompeuse des écrivains et des journalistes bourgeois. 

Les esprits des hommes, surtout des jeunes, assoiffés par le mystérieux et l’extraordinaire, se laissent aisément entraîner par la passion du nouveau vers ce qui, froidement examiné dans le calme qui suit l’enthousiasme initial, est absolument et définitivement répudié. Cette fièvre pour les choses nouvelles, cet esprit audacieux, ce zèle pour l’extraordinaire a amené aux rangs anarchistes les types les plus exagérément impressionnables, et en même temps les types les plus vides et les plus frivoles, des gens qui ne sont pas repoussés par l’absurde, mais qui, au contraire, s’y engagent. Ils sont attirés par des projets et des idées justement parce qu’elles sont absurdes, et donc l’anarchisme leur est venu à être connu précisément pour le caractère illogique et le ridicule que l’ignorance et la calomnie bourgeoise ont attribués aux doctrines anarchistes. 

Ces personnes sont les éléments qui contribuent le plus à discréditer l’idéal anarchiste, car de cet idéal ils extrapolent une infinité de ramifications fausses et ridicules, d’erreurs grossières, de déviations et de dégénérations, croyant au contraire défendre l’anarchisme « pur »… Ces individus n’entrent guère dans le monde de l’anarchisme quand ils réalisent que l’anarchisme, tel qu’il est conçu par les philosophes anarchistes, les économistes et les sociologues, est très différent de ce qu’ils croient et apprennent à aimer en lisant les écrits trompeurs des écrivains bourgeois. Ils découvrent que le mouvement suit un cours bien différent de ce qu’ils avaient imaginé ; en un mot, ils observent qu’ils ont devant eux une idée, un programme complètement organique, cohérent, positif et possible – parce qu’il a été conçu avec l’appréciation de la relativité des choses, sans laquelle la vie devient impossible. Le caractère sérieux, positif et logique de l’anarchisme les irrite, et ils trouvent un réconfort rapide en rejoignant cette masse amorphe qui ne sait pas ce qu’elle veut ou ce qu’elle pense, mais elle est implacable pour démolir et discréditer tout ce que les autres font de sérieux et en employant le langage abusif et autoritaire propre à son tempérament et l’origine bourgeoise de son état mental. 

Et même lorsque leurs idées et leurs critiques sont justifiées à l’origine, elles les exagèrent et les déforment de telle sorte qu’un ennemi déclaré ne puisse pas faire pire. Ils sont comme ceux qui voient que les boulangers font mal cuire du pain et soutiennent ensuite qu’il est nécessaire de détruire les fours, ou ceux qui deviennent convaincus qu’un terrain aride a besoin d’eau et entreprennent ensuite de l’inonder d’une rivière. 

Aucun de ces individus ne serait venu à notre camp sans l’attrait exercé sur eux par une propagande « anarchiste » bidon et bourgeoise. Toute la campagne bourgeoise de l’invention invective, calomnieuse et pure agit comme un miroir pour tous ces types marginalisés – marginalisés intellectuellement, matériellement, psychologiquement et physiologiquement – qui s’alignent toujours sur l’absurde, l’insolite, le terrible et l’illogique. 

Pour s’en convaincre, il suffit d’avoir la patience de feuilleter des recueils de deux ou trois périodiques parmi les plus respectables et les plus acceptables d’il y a 15 ou 20 ans. Il suffit de feuilleter toute la littérature occasionnelle de cette période qui se réfère aux anarchistes et à l’anarchisme et n’est pas d’origine anarchiste, mais émane plutôt des cercles bourgeois, policiers et même soi-disant scientifiques. Magazines et journaux, conservateurs et démocratiques, ont inventé et proféré mille mensonges vicieux à notre sujet. 

Qui ne se souvient pas I misteri dell’Anarchia [« Mystères de l’Anarchie »], écrit par un hack sans scrupules ? Il n’y a aucune histoire incroyable non attribuée aux anarchistes, que ce soit dans les romans, les magazines de livres, ou les journaux prestigieux. Le désir de satisfaire l’appétit public pour des choses nouvelles et étranges amène les romanciers, les journalistes et les pseudo-scientifiques à inventer un tourbillon de mille démons, et à attribuer fréquemment aux anarchistes, en pleine connaissance de cause des dommages que ça cause, plus de force que de force réellement existante – des quantités incroyablement gonflés, et des moyens et des méthodes que les anarchistes n’ont jamais eu entre leurs mains. Si cela, d’un certain point de vue, attire le type de sympathisants le plus inconscient, il donne aussi une lueur de véracité à toutes les idées ridicules et à toutes les intentions cruelles attribuées aux anarchistes. En fin de compte, « Mystères de l’Anarchie » est apparue comme une véritable histoire à l’esprit de beaucoup. 

En raison de la façon fantastique dont les écrivains et les journalistes bourgeois présentent le mouvement anarchiste, il arrive souvent qu’après que quelque chose arrive qui soit intéressant et valable, ou du moins puisse susciter une certaine admiration, il s’ensuit souvent de nombreux fantasmes morbides ; et beaucoup de fous, beaucoup de perdants dans la lutte sociale, deviennent attirés par l’anarchisme d’une manière semblable à celle où, dans certains endroits et dans certaines mentalités primitives, la figure d’un Tiburzi ou d’un Mussolino, bandits renommés, devient attrayante parce que de leurs actes parfois imaginaires. Les victimes les plus tourmentées par l’injustice sociale peuvent facilement être amenées à approuver, par la réaction et la vengeance, le caractère belliqueux et sanglant que les écrivains bourgeois attribuent à l’anarchiste. 

Combien de fois les « convertis » par la presse bourgeoise sont venus me voir et m’ont demandé ce qu’ils devaient faire pour être admis dans la « secte » et s’ils rencontreraient des difficultés à se présenter à la « société des anarchistes » ! Et quand je leur demande ce qu’ils croient être les anarchistes, ils répondent : « Ceux qui veulent tuer les riches et ceux qui gouvernent pour distribuer leur richesse et gouverner pour que tout le monde en ait un peu ». Ah ! Certes, ils n’ont pas lu les pamphlets de Malatesta, ni les livres de Kropotkine, ni les écrits de Malato ; ils ont simplement lu les stupidités dans le « Tribuna » ou dans « Osservatore Romano » [journal officiel du Vatican]. 

Cet état psychologique impressionnable des dépossédés a été très bien décrit par Henry Leyret dans une étude de la banlieue de Paris. Pendant une période de terreur anarchiste, selon Leyret, les habitants du quartier se sentaient entraînés par les conditions extrêmement désastreuses dans lesquelles ils vivaient et par le spectacle des scandales bancaires, à sympathiser avec les anarchistes les plus violents. « Ce qu’est l’anarchisme, ce qui vaut la peine, le public ne sait rien, ou même moins … Les anarchistes sont considérés d’un seul point de vue, nous sommes tous comparés à Vaillant qui, c’est indéniable, suscite une certaine sympathie. par le fait d’être guillotiné, cela amène le public à accepter les théories du complot … Les gens se complaisent dans un mystère et sont plus amoureux d’une personne quand il apparaît enveloppé d’une puissance occulte, attribuant aux anarchistes une formidable organisation secrète. »(Henri Leyret, En plein faubourg, page 257). 

Et cette chose mystérieuse qui séduisait les plus misérables était décrite comme « anarchisme » dans la presse populaire, qui était remplie, en ce temps-là comme toujours, d’histoires fantastiques d’affreuses réunions anarchistes, d’horribles complots, de codes, de dates, de noms faux et déformés, et tout cela destiné à attirer l’attention du public sur l’anarchisme. Peut-être, qui sait, d’un certain point de vue, cela aurait pu être pour le mieux parce que cela a suscité l’intérêt et la discussion sur l’anarchisme. Mais ce léger bénéfice potentiel – un bénéfice qui, d’ailleurs, aurait pu être obtenu simplement en disant la vérité et en présentant les faits, qui sont en eux-mêmes suffisamment intéressants – reste neutralisé par toute la confusion et la distorsion des idées qui ont été créées dans le camp anarchiste. 

Il est vrai que ceux qui viennent à nous, attirés par la clameur de cette propagande bourgeoise trompeuse, améliorent certainement leurs idées et rejettent beaucoup de paillettes qu’ils prenaient autrefois pour du blé ; mais il est aussi vrai, malheureusement, qu’en raison du tempérament qui les prédisposait à répondre à la propagande bourgeoise, il subsistait des résidus d’influence bourgeoise. Parmi ceux qui prennent une direction mentale erronée, il y en a peu qui savent, ou sont assez forts, pour la rectifier. 

Et ainsi nous avons ceux qui viennent dans nos rangs dans l’esprit de représailles, à cause de la haine semée dans leurs cœurs par la misère et le désespoir, qui viennent précisément parce qu’ils croient que l’anarchie est l’esprit de représailles violentes et de vengeance décrites par la bourgeoisie ; et ils ont refusé d’accepter la véritable conception de l’anarchisme, c’est-à-dire la négation de la violence et la sublimité de l’amour comme fondement de la solidarité. Pour ces individus, l’anarchisme a continué d’être la violence, la bombe, le poignard, par une étrange confusion de cause et d’effet, de moyens et de fins ; et c’est tellement vrai que quand Parsons a déclaré que l’anarchisme n’est pas la violence, et que Malatesta a déclaré que l’anarchisme n’est pas la bombe, presque tous ces gens les ont pris pour des renégats. Il y en a beaucoup qui veulent fortement corriger ces erreurs, ces vilaines distorsions bourgeoises, qui se souviennent que l’anarchisme n’est pas l’idéalisation de la vengeance, que la révolution que veulent les anarchistes est une révolution d’amour, pas de haine, que la violence doit être considérée comme le venin mortel qui n’est employable que comme contre-venin imposé par les nécessités de la lutte, et non par le désir de causer des dommages. Ceux qui détiennent ces idées, même s’ils sont les plus désintéressés, sont appelés vils et lâches par ceux dont les cerveaux sont infectés par la théorie bourgeoise selon laquelle, en tant que loi de fer, la violence devrait être employée. 

L’anarchie est l’idéal pour abolir l’autorité violente et coercitive de l’être humain sur l’être humain dans tous les domaines, qu’ils soient économiques, religieux ou politiques. Pour être anarchiste, il suffit d’embrasser cette idée et par conséquent de travailler autant que possible à propager le concept que seule l’action directe et révolutionnaire du peuple peut mener à une émancipation sociale et économique complète. Tous ceux qui nourrissent ces sentiments, qui tiennent ces idées et les luttent et les répandent sont indubitablement anarchistes, même si leur sens moral répugne à un acte de rébellion ou de vengeance commis par quelqu’un qui se dit anarchiste, ou même quand ils sont convaincus que tous les actes de rébellion individuelle sont préjudiciables à la cause. Ces personnes peuvent se tromper dans leurs opinions, mais cela ne signifie pas qu’ils ne sont pas des anarchistes cohérents, convaincus et conscients. 

Il y a, par exemple, des anarchistes végétariens qui incluent dans leurs croyances le végétarisme ; mais bon dieu, il serait très étrange que ces gens soutiennent que ceux qui ne sont pas végétariens ne sont pas de vrais anarchistes. Il est également étrange qu’il y ait ceux qui soutiennent que les gens qui n’approuvent pas ou ne ressentent pas de sympathie pour des actes individuels violents ne sont pas des anarchistes. La propagande par le fait peut être utile ou nuisible. mais il ne fait pas partie intégrante de la doctrine anarchiste ; c’est simplement une méthode de lutte qui peut être discutée, admise en totalité ou en partie, ou totalement exclue ; mais cela ne constitue pas un article de foi (pour se prévaloir d’une expression catholique) sans lequel il n’y a pas de salut, sans lequel on ne peut être anarchiste. Ceux qui croient le contraire et excommunient papalement les autres, simplement parce qu’ils ne ressentent pas une sympathie écrasante pour Ravachol ou pour Émile Henry, sont victimes de la vile propagande de la bourgeoisie, sur la foi de laquelle ils croient réellement que l’anarchisme est violence. Malheureusement nous avons encore beaucoup de ces intelligences myopes dans notre camp … Mais l’influence bourgeoise ne se termine pas avec la question de la violence, qui a tellement divisé nos énergies et sur laquelle j’ai longuement exposé parce que c’est si important, et à laquelle je reviendrai plus tard. 

Peut-être que quelqu’un se souviendra de ma polémique avec notre ami Zavattero au sujet de la famille et de l’amour dans la société future. J’ai noté alors que parmi beaucoup d’anarchistes il y a une tendance déplorable à accepter comme leur propre théorie tout, ou du moins beaucoup, ce que la bourgeoisie a inventé pour combattre l’anarchisme. Nous avons déjà vu comment cela s’est produit avec la question de la violence. Cela s’est produit également avec la question des relations sexuelles. 

Afin de nous discréditer, les écrivains bourgeois, utilisant comme prétexte notre critique de la nature autoritaire de la famille actuelle et de la domination des femmes par les hommes, ils en ont déduit que nous voulons l’abolition de la famille, et pour cela nous voulons les femmes en commun, la promiscuité, les enfants sans père connu, les relations incestueuses, la violence sexuelle, et tout ce qui est le plus sauvage, et en même temps, la chose la plus ridicule imaginable. En réalité, la doctrine anarchiste, depuis le début, n’a rien fait d’autre que d’exhorter la purification des affections de toutes les intrusions et de toutes les sanctions étrangères, qu’elles soient législatives ou cléricales, politiques ou religieuses ; et avec cela, l’émancipation des femmes, leur liberté et leur égalité avec les hommes, et la liberté d’aimer sans la coercition de la nécessité économique ou toute autre autorité extérieure à l’amour même – en un mot, la rédemption de la famille, restituée à ses bases naturelles : l’amour réciproque et la liberté de choisir. 

Je ne veux pas dire que ce concept sain de l’amour et de la famille a été répudié par les anarchistes. Je ne veux pas accepter le concept brutal et vilisant de la bourgeoisie – tout le contraire. Mais cette calomnie bourgeoise exerce encore une certaine influence. Même si l’immense majorité des anarchistes adhèrent au vrai concept d’amour libre basé sur l’union libre, nous n’avons pas manqué de temps en temps ceux qui, connaissant les critiques bourgeoises, ont confondu la liberté d’aimer avec la promiscuité. 

Même si elle est déguisée, cette théorie amorphe de l’amour a une origine bourgeoise. C’est une conséquence de la manie de nombreux révolutionnaires à adopter comme idéal ce que les conservateurs refusent avec horreur, même si les conservateurs nous attribuent ces choses à des fins destructrices. 

La même chose s’est produite en ce qui concerne l’organisation. Les anarchistes ont toujours soutenu que la vie n’est pas possible sans association et solidarité, et que la lutte et la révolution ne sont pas possibles sans une organisation préexistante des révolutionnaires. Mais il est plus commode pour les écrivains bourgeois de nous peindre comme des promoteurs de l’anarchie dans le sens de la confusion, du chaos ; et ils commencent à dire que nous sommes des agents du chaos, des ennemis de toute organisation. Et avec cela ils désinterprètent Nietzsche puis Stirner. Beaucoup d’anarchistes avalent l’appât et deviennent sérieusement promoteurs du chaos, des stirnerites, des nietzschéens et d’autres absurdités similaires. Ils rejettent l’organisation, la solidarité et le socialisme ; certains finissent même par sanctifier la propriété privée et, de cette manière, finissent par jouer le jeu de l’individualiste bourgeois. Leurs idées deviennent, pour reprendre l’expression de Filippo Turati, l’exagération de l’individualisme bourgeois. 

L’origine de cette manie d’accepter comme bon tout ce que nos ennemis croient mauvais peut être trouvé dans chaque esprit humain – contradiction et contraste : « Mon ennemi croit que c’est mauvais, mais comme mon ennemi n’est jamais juste, ce qu’il croit mauvais est au contraire une excellente chose ». Il y en a beaucoup plus que nous ne le pensons, surtout parmi les révolutionnaires, qui font cette équation, qui par chance peut parfois être correcte, mais qui en elle-même est extrêmement trompeuse. 

« Ah, vous nous appelez malfaiteurs, eh bien, oui, nous sommes des malfaiteurs ! Combien de fois cette phrase a glissé de la bouche de certains anarchistes – ils ont même un « hymne des malfaiteurs ». Dans une certaine mesure, cela peut passer et même apparaître comme un beau geste de défi à l’ennemi. Mais on ne peut admettre avec sérieux que les anarchistes sont des malfaiteurs … Mais au contraire, à force de répéter ce paradoxe, certains finissent par le prendre comme la vérité démontrée. « Quod erat demostrandum! » puis s’écrie triomphalement la bourgeoisie qui, après nous avoir appelés voleurs, incendiaires, ennemis de la famille et méchants, entend avec satisfaction l’exclamation de ce paradoxe, bien que ce ne soit qu’un geste de défi. Il faut donc éviter cela et ne pas trop aimer les paradoxes. 

Nous ferions mieux de chercher ce qui nous plaît indépendamment de ce que font nos ennemis. Ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de propager nos idées sans nous demander si la bourgeoisie est d’accord ou pas d’accord avec nous. 

Pour résumer, nous devons nous assurer que notre mouvement emprunte sa propre voie, indépendamment de l’influence directe ou indirecte de la calomnie et de l’idéologie bourgeoise, indépendamment, que ce soit dans le sens positif ou négatif, de la conduite des conservateurs. Et nous ferons un travail révolutionnaire et éminemment libertaire, dans la mesure où la théorie libertaire nous montre que nous devrions nous affranchir socialement et individuellement de toutes les influences qui ne dérivent pas et ne répondent pas directement à nos propres intérêts, à notre liberté, et à nos désirs. 

Les anarchistes et l’usage de la violence 

Nous discuterons rapidement de la « violence » verbale actuellement très en vogue parmi les factions révolutionnaires, en particulier ce type d’abus verbal qui a le démérite de gaspiller et de déformer les idées, de diviser les gens et de semer la rancœur, de jeter des barrières entre ceux qui, il semblerait, serait autrement en accord. Cette propagande violente et polémique est plus douloureuse que la coupe d’un couteau quand il est utilisé contre des camarades ; et quand il est utilisé contre des adversaires, il a précisément l’effet inverse de celui prévu. Elle fait que le public s’éloigne de nos idées et érige un mur qui nous sépare et qui nous réduit à être des rêveurs éternels. 

Je vais maintenant m’occuper de la question de la violence – pas seulement de la variété verbale – par rapport à l’anarchisme et à la lutte révolutionnaire contre la bourgeoisie et l’État. 

Parlant de la dégénérescence verbale d’un secteur de l’anarchisme (ou de ce qui passe pour l’anarchisme) sous l’influence de la bourgeoisie qui influence certains esprits souffrants à accepter tout ce que la bourgeoisie souhaitait croire de l’anarchisme – j’ai raison de répéter ce que j’ai dit beaucoup à d’autres endroits et que je ne me lasserai jamais de répéter : l’anarchie est la négation de la violence, et son objet final est la paix entre les êtres humains. Si je n’ai pas employé exactement ces mots dans d’autres endroits, le sentiment est identique. 

L’anarchie est la négation de l’autorité, dans la mesure où il est possible de l’éliminer dans la société humaine. Une société anarchique ne sera possible que lorsqu’aucune personne ne pourra, ou n’en aura les moyens, faire à une autre personne, sauf par la persuasion, faire ce qu’ils ne veulent pas faire. Nous ne pouvons pas prévoir si l’élimination de l’autorité morale sera également possible dans un proche avenir. Peut-être n’est-il pas possible qu’elle disparaisse totalement, et je ne sais même pas s’il est souhaitable qu’elle disparaisse totalement – mais elle diminuera certainement proportionnellement à l’importance et à l’élévation de la conscience individuelle dans tous les secteurs de la société. 

Il y a une certaine autorité qui vient de l’expérience ou de la science qu’il n’est pas possible de rejeter et qu’il serait fou de rejeter, comme il serait fou de se rebeller contre les méthodes de guérison de la maladie de l’autorité médicale, pour un maçon de ne pas suivre les plans de l’architecte dans la construction d’une maison, ou pour un navigateur de ne pas suivre les instructions du pilote dans la navigation d’un navire. Le malade, le maçon et le marin obéissent volontairement au médecin, à l’architecte et au pilote parce qu’ils ont librement accepté la direction technique de leur part. Eh bien, quand une société est établie dans laquelle il n’y a pas d’autres formes d’autorité que celles de la technique, de la science et de l’influence morale, personne ne peut nier que c’est une société anarchiste. 

Nous ne jouons pas avec des mots. J’ai l’intention de parler de la violence réelle, celle de la force matérielle utilisée contre une personne ou des personnes violant ou réduisant leur liberté, contre leur (s) volonté (s) et causant des dommages ou de la douleur – ou simplement la menace d’utiliser une telle force. On ne peut pas dire que nous réussirons jamais une anarchie parfaite et une paix sociale parfaite – puisque rien n’est parfait en ce monde – mais il est indéniable que l’absence de violence coercitive est la condition sine qua non de l’organisation sociale anarchiste. 

Naturellement donc, la violence ne serait possible et nécessaire que comme une forme d’autodéfense contre la violence antisociale en dehors du pacte social librement accepté, violence destinée à violer la liberté et la tranquillité du peuple. Les suspects et ceux qui font la sourde oreille au terme « pacte social » vont pleurer au plus haut des cieux – comme si nous, les anarchistes sociaux, voulions établir un état ou un système de vie obligatoire pour tous. C’est totalement faux. Errico Malatesta, dans sa brochure « Entre paysans » a esquissé la question dans les termes suivants : 

« En ces matières », a déclaré George, l’un des personnages du dialogue, « ce que nous voulons faire par la force est de mettre en commun les matériaux primaires du sol, les instruments de travail, les bâtiments, et tous l’existant. En ce qui concerne les moyens d’organiser la production et la distribution des produits, les gens feront ce qu’ils veulent … On peut prévoir avec certitude que dans certains endroits le communisme sera établi, dans d’autres le collectivisme, dans d’autres systèmes peut-être différents, et plus tard, quand les résultats des divers systèmes auront été vus et pesés, ce qui paraîtra le meilleur sera communément adopté : ce qui est essentiel, c’est que personne ne cherche à commander le reste, ni s’approprier la terre et les moyens de production. Nous devons faire attention à ceci afin d’empêcher que cela commence à se produire … «  

Et aux questions de ce que nous ferions si quelqu’un s’opposait à ce que les autres aient acceptés d’être dans l’intérêt commun, ou si certains violaient les libertés des autres avec force, ou si certains refusaient de travailler et préjudicient aux intérêts des autres, Malatesta répond : 

« Dans le pire des cas … s’il y avait ceux qui ne voulaient pas travailler, nous serions réduits à les jeter hors de la communauté en leur donnant les matériaux et les outils nécessaires pour qu’ils puissent travailler séparément … Alors (quand quelqu’un attenterait de violer la liberté d’autres) il serait naturellement nécessaire de recourir à la force, étant donné qu’il est injuste que la majorité opprime la minorité, le contraire ne l’est pas non plus : comme les minorités ont droit à l’insurrection, les majorités ont le droit à l’autodéfense … «  

Dans ces cas, la liberté individuelle n’est pas ignorée parce que « toujours et dans tous les domaines, les êtres humains auront le droit indéniable de disposer de matériaux et d’outils de travail », ce qui leur permettra, bien sûr, de se séparer. Il faut comprendre que le même raisonnement vaut pour les minorités, qui auront toujours le droit de se rebeller contre une majorité qui voudrait violer leurs désirs et leurs libertés, puisque si cela se produisait, l’anarchie n’existerait que de nom, pas de fait. Mais même dans ce cas, il s’agirait d’une violence défensive, non offensive, dont la nécessité montrerait, en dernière analyse, que l’anarchie n’a pas encore triomphé. 

Je pense, en référence à une future société libertaire et socialiste, que le minimum de violence possible devrait être utilisé, et seulement à des fins défensives, jamais à des fins offensives. Je parle de la violence dirigée contre les êtres humains, étant donné que la lutte pour la vie contiendra toujours une certaine violence, dirigée, sinon contre les êtres humains, certainement contre les forces aveugles de la nature. Comme l’ont montré Gauthier, Kropotkine, Lannesan et d’autres, la lutte pour la vie entre les hommes devrait être supplantée par l’association, l’entraide, la lutte contre la nature, afin d’obtenir le maximum de bien-être possible. 

En ce qui concerne le passé, il sera nécessaire de faire une étude historique complète pour déterminer quels sont les cas de violence sociale qui ont été bénéfiques et qui ont été nocifs, qui ont été utiles et qui ont nui au bien-être et au progrès humain. De nombreuses guerres semblent avoir eu des effets bénéfiques, même si la guerre en elle-même est une chose mauvaise. Mais on pourrait, en les étudiant bien, découvrir aussi leurs effets nocifs. étant donné que les événements historiques ne peuvent être absolument divisés entre le bien et le mal, entre l’utile et le nuisible. Mais nous laisserons de côté le passé, sur lequel je pense en général que les exemples les plus utiles de violence sociale ont été massivement ceux des diverses révolutions contre les tyrannies qui ont opprimé politiquement et économiquement leurs peuples. 

Personne n’a encore mis en doute l’utilité de certains cas de violence individuelle et collective de la part de Harmodius ou de Felice Orsini, de la rébellion de Spartacus – bien que minée par des pillages – aux rebondissements infinis de la grande Révolution française. Mais, je le répète, nous laisserons le passé parce que ce qui nous préoccupe, c’est le présent, et surtout ce qui concerne l’anarchisme. 

Ainsi, par exemple, peut-on dire qu’aujourd’hui la violence dans la lutte est toujours condamnable ? Certainement pas. Un journal à Rome qui m’a posé cette question a obtenu la réponse – qu’ils ont choisi de ne pas imprimer – que nous ne choisissons pas délibérément la violence pour l’amour de la violence elle-même, mais parce que les conditions particulières de la lutte nous forcent à l’employer. Dans la société actuelle, la violence est partout et nous absorbons son influence et sa provocation à travers tous les pores ; et nous devons souvent dévorer pour éviter d’être dévoré. 

C’est certainement une chose douloureuse qui contredit nos sentiments anarchistes. Mais que pouvons-nous faire ? Nous n’avons pas encore le pouvoir de choisir certaines formes de vie sociale par rapport aux autres, de choisir les types de relations humaines les plus en harmonie avec nos idées. Du moment où nous ne voulons pas être seulement une école de discussion philosophique, mais aussi un mouvement révolutionnaire, nous devons employer les méthodes exigées de nous par la situation et que nos adversaires nous influencent à utiliser, du fait des méthodes qu’ils emploient eux-mêmes. 

En ce sens, nous pouvons dire que les anarchistes et les révolutionnaires se trouvent dans un état de légitime défense dans leur rébellion contre l’oppression et l’exploitation. Les opprimés et les exploités ne sont jamais les premiers à employer la violence, car la violence originelle vient de ceux qui oppriment et exploitent – précisément parce que l’exploitation et l’oppression sont des formes de violence continues bien plus terribles que tout acte impatient de rébellion individuelle ou même de peuple en rébellion. Il est de notoriété publique que même la plus sanglante des révolutions n’a pas créé autant de victimes qu’une guerre unique de courte durée, ou même d’une seule année de misère ouvrière.

Pouvons-nous en conclure que les anarchistes désapprouvent toujours la violence sauf en cas de légitime défense contre des attaques personnelles ou collectives isolées et passagères ? Pas même dans tes rêves. et quiconque voudrait nous attribuer une idée aussi stupide est ignorant et mal intentionné. Mais il serait aussi ignorant et mal intentionné de prétendre que nous sommes toujours et à tout prix en faveur de la violence. La violence, en plus d’être en soi en contradiction avec la philosophie de l’anarchisme, est une chose qui nous attriste parce qu’elle cause des larmes et de la douleur. Il peut s’imposer par la nécessité, mais si ce serait une faiblesse impardonnable de le condamner quand cela est nécessaire, il serait aussi répréhensible de l’employer quand ce serait irrationnel, inutile ou contraire à nos intérêts. 

En résumé, et cela vaut pour tous les révolutionnaires, nous ne devrions jamais abdiquer notre propre jugement. Si nous voulons publier un article, éditer une brochure, organiser une conférence ou une réunion, nous mesurons toujours si cela vaut la peine de dépenser du temps et de l’argent, et nous décidons affirmativement quand nous concluons que les résultats probables valent l’effort nécessaire pour les obtenir. Alors pourquoi ne devrions-nous pas utiliser le même processus décisionnel quand le coût, comme le note justement Malatesta, est représenté dans des vies humaines – pour voir si ce coût obtiendra, au minimum, le même effet ou un effet équivalent qu’une autre forme de la propagande obtiendrait ? Certes, dans les questions de ce genre, il n’est pas possible de faire une mesure précise du pour et du contre de tous les actes ; mais dans le sens relatif, les considérations mentionnées précédemment conservent leur importance : en règle générale, la raison doit être préférée au hasard ou à l’irrationnel. 

Pour donner un exemple, si à un moment donné il fallait le triomphe d’une révolution pour mettre le feu à une bibliothèque, moi qui aime les livres, je considérerais comme un crime de m’opposer à l’incendie, même si je considère le feu comme un malheur. La violence de l’innovateur, aussi implacable soit-elle, est toujours employée avec une pensée aimante : « Il commet des cruautés avec compassion », dit Giovanni Bovio. De même, l’amour est le guide lorsque la chirurgie est effectuée sur une personne malade. Mais que dirions-nous d’un chirurgien qui opérerait simplement pour le plaisir d’opérer ? 

Pour donner un exemple plus approprié, en Russie toutes les attaques contre le gouvernement, ses représentants et ses partisans sont considérées comme justifiées même par nos adversaires et nos partisans les plus modérés – même lorsque des personnes innocentes sont blessées. Mais les mêmes gens désapprouveraient ces actes s’ils étaient aveuglément commis contre des passants dans la rue, des spectateurs de théâtre ou des gens assis dans un café. 

« La nouvelle société ne doit pas commencer par un acte ignoble », a déclaré Nicola Barbato dans sa déclaration mémorable devant un tribunal militaire. Il serait vil de pécher par un excès de sentimentalité quand une action révolutionnaire est requise ; mais il serait également erroné d’espérer le triomphe d’une révolution violente guidée par la haine, qui, comme Malatesta l’a souligné dans un article il y a douze ou quatorze ans, nous conduirait à une nouvelle tyrannie même si elle se couvrait du manteau anarchie. 

Langage violent dans les polémiques et la propagande 

Une des raisons pour laquelle la propagande révolutionnaire, et surtout anarchiste, est si difficile à écouter et si peu convaincante est qu’elle utilise une forme et un langage si abusifs que, au lieu de susciter la sympathie, elle repousse – avec l’intérêt de ceux qui l’écoute. 

Je me souviens de la première fois que les périodiques anarchistes tombaient sous mon regard ; leur style, plutôt que de me persuader, m’offensait, et je ne serais probablement jamais devenu anarchiste si, au-delà de la lecture de périodiques, je n’avais pas eu mon intérêt troublé par une bonne discussion avec un ami et une lecture attentive au calme, livres et brochures non virulentes. Et je me souviens aussi que ce qui a attiré mon attention sur l’anarchisme et qui a suscité ma sympathie pour l’anarchie, c’est précisément le langage abusif avec lequel elle a été attaquée par des écrivains bourgeois de toutes les nuances pendant la période 1892-1893. 

En lisant ces attaques violentes, j’ai senti la faiblesse des arguments autoritaires ; c’est précisément la misère des arguments contre l’anarchisme qui m’a convaincu, d’une part, du caractère raisonnable de l’anarchisme, et d’autre part, que lorsque le but de la propagande est de convaincre plutôt que d’écraser, plus l’argument est pauvre plus il y a abus de language. Depuis lors, chaque fois que j’ai entrepris une polémique, je ne me suis jamais senti aussi sûr de moi-même que lorsque j’ai été grossièrement attaqué : « Vous êtes enragé, c’est parce que vous avez tort », je me le dis bien à moi-même en pensant à mon adversaire. 

Et je suis heureux que mon attitude soit exposée par tous les anarchistes scientifiques et culturels les plus remarquables, et est démontrée par l’efficacité de leur propagande. Pierre Kropotkine, rappelant la fondation de « Le Révolté », note : 

« Notre périodique était modéré dans la forme mais révolutionnaire en substance … Les périodiques socialistes ont souvent tendance à se plonger dans une jérémiade sur les conditions existantes … la misère et la souffrance, etc., sont décrites dans des couleurs vives. Pour contrer les Effets dépressifs produit par ces lamentations, elles reviennent alors à la magie des mots violents, avec lesquels ils tentent d’inciter leurs lecteurs … Je crois, au contraire, qu’un périodique révolutionnaire doit se consacrer, avant tout, à accueillir les signes qui partout sont le prélude à l’avènement d’une nouvelle ère, la germination de nouvelles formes de vie sociale, la rébellion croissante contre les vieilles institutions … Ce qui fait que le travailleur sent que son cœur bat à l’unisson avec le cœur de l’humanité tout autour du monde entier, celui qui prend part à la rébellion contre l’injustice séculière, en essayant de créer de nouvelles conditions sociales … Je considère que cela devrait être la mission première d’un périodique révolutionnaire. «  

Étant donné que l’objectif de la propagande est de persuader, il est nécessaire de savoir comment utiliser un langage approprié. Je me souviens d’un anarchiste français qui, dans des articles, des conférences et même dans des conversations personnelles, appelait ses adversaires de « bestiaux », prêtres ou hommes d’affaires, républicains ou socialistes, ou même des anarchistes qui ne partageaient pas ses opinions. Imaginez un adversaire qui nous a traités si grossièrement. Si l’affaire ne s’est pas terminée par un combat à coups de poing, il est au moins certain qu’il ne nous persuadera jamais, même s’il avait pour lui toute la raison du monde. 

Devrions-nous alors mettre des gants pour lutter contre nos ennemis et avec ceux qui découragent le public ? Certainement pas, mais il est toujours préférable que l’abus soit employé dans des arguments verbaux, plutôt que dans des formes non verbales. Il est clair que les gens ont dans une certaine mesure ouvert les yeux et haïssent ceux qui les dominent, il n’est donc pas nécessaire d’avoir peur de parler. 

Dans certaines circonstances, il serait vil et dangereux de calmer son indignation. Mais s’indigner toujours, quoi qu’il arrive, même quand on parle de matérialisme historique, d’individualisme ou de concentration du capital, est puéril et comporte le risque que nos adversaires ne nous prennent pas au sérieux, s’habituant à des mots et à des phrases hyperboliques qui finissent par perdre leur efficacité complètement. 

Je connais des terres relativement libres où il n’y a pas d’obstacles à la propagande écrite, où la fantaisie la plus débridée peut être utilisée pour attaquer l’univers entier avec la plus violente dynamite littéraire et bombes incendiaires à la disposition de quiconque veut attaquer la « vile bourgeoisie ». La police de ces pays n’a rien à craindre, car ceux qui écrivent avec tant de fureur épuisent bientôt tout leur répertoire de rhétorique dure et n’ont aucun effet sur leurs lecteurs. Ce qui est pire, c’est que, le jour où il est vraiment nécessaire d’élever le ton dans les articles et les discours, les écrivains et les orateurs sont impuissants à produire la moindre impression sur un public déjà fatigué de leur virulence. Et alors la propagande perd les trois quarts de sa valeur. 

Nous sommes souvent stridents dans la propagande non pour convaincre, mais plutôt pour renverser nos adversaires, ou pour produire un « joli » geste littéraire. Ce fut le cas de Tailhade, qui écrivit des excuses admirables en prose et en vers pour chaque attaque politique physiquement violente, mais qui plia ses tentes après un an de prison et rejoignit le parti nationaliste parce que cela aurait eu de mauvaises conséquences s’il avait continué l’apologie anarchiste. 

Le « joli geste » peut être bon et utile, mais seulement quand il est fait avec bravoure et dignité, quand l’insolence est ouvertement lancée à l’ennemi et quand la responsabilité est acceptée. Alors le mot est fait chair et se traduit par la propagande par le fait. Plus d’une fois, nous avons vu timidement penser à ces anarchistes qui, lorsqu’ils étaient présentés à l’occasion, étaient des héros devant des baïonnettes ou des tribunaux ; et, en revanche, nous avons vu beaucoup de grandes gueules terribles se taire quand le danger s’est présenté, ou, pire encore, devenir des figures de ridicule, comme certains des rédacteurs les plus stridents de « Semper Avanti » de Livourne, et de « Ordine » de Turin, qui écrivit dans les années 1893-1894 avec une bombe à dynamite sur le bureau du rédacteur en chef, mais qui, une fois traduite en justice, renonça à l’anarchisme, invita le curé à témoigner de ses bons caractères après avoir reçu la communion. et d’autres choses encore pire. C’est moins dommageable lorsque le langage abusif a un mérite artistique ou incarne un concept substantiellement correct ; mais dans l’immense majorité des cas, les énoncés les plus abusifs s’expriment dans un vocabulaire qui provoque le rire ou la douleur. 

Naturellement, ce qui précède doit être pris avec un grain de sel, car, malheureusement, dans certains milieux, le langage strident de la propagande et de la polémique est devenu si habituel que beaucoup le croient indispensable et seront offensés par mes paroles. Mais je ne parle pas de ces camarades vaillants et loyaux, ou mieux dit, oui, je parle d’eux, mais afin de les convaincre des faits précédents – que c’est préjudiciable à la propagation de nos idées pour persister dans des méthodes inadéquates , méthodes qui sont nuisibles. Si ceux qui lisent ce que je dis sont des personnes raisonnables, cela ne les dérangera pas que je pique une plaie. Il ira sans aucun doute irriter les rares personnes qui savent qu’elles font un travail diabolique aux fins de la vanité ou du succès personnel, ou de la gloire pseudo-révolutionnaire. 

La vérité est que beaucoup de ceux qui parlent lourdement et fortement savent aussi comment travailler efficacement ; et il y a ceux qui ne se limitent pas à employer des termes modérés, mais qui sont aussi modérés en substance, en actes. J’admire le premier et déplore le second, et je me sens plus proche du premier, même si nous pouvons être séparés par des différences doctrinales ou tactiques. Mais la vérité reste la même – les choses devraient être faites en gardant l’objectif en tête. 

Le but de la propagande et de la polémique est de convaincre et de persuader. Eh bien, nous ne pouvons pas convaincre et nous ne pouvons pas persuader avec un langage abusif, des insultes et des invectives, mais plutôt avec la courtoisie et les effets éducatifs de notre attitude et de nos actions. Ce n’est que lorsqu’une force qui nous menace ou nous opprime place un obstacle matériel sur notre route, un obstacle que nous ne pouvons surmonter sans recourir à la violence – que ce soit une opposition à notre propagande, un obstacle à notre mouvement ou une limitation brutale de notre liberté et à notre bien-être – alors seulement la violence est logique ; mais ensuite être « violent » dans les mots serait très ridicule. Pour présenter un exemple, je dirais qu’il est ridicule de tenter de convaincre les gens par la violence, tout comme il serait ridicule de tenter de gagner une insurrection avec de simples arguments écrits ou oraux. 

En accord avec ce que j’ai déjà dit, tous ceux qui crient le plus violemment ne sont pas lâches, tout comme tous ceux qui parlent modérément ne sont pas faits de métal de héros, mais les dégâts causés à notre propagande par les habitudes des premiers sont incommensurablement plus grand que les dommages causés par les habitudes des derniers. Si demain, dans la lutte matérielle, ceux qui ne prêchent pas et ne se comportent pas comme des hommes durs et machos se montreraient des lâches, ce serait mauvais, mais ce serait un mal inaperçu. Mais si ceux qui se plaignent de choses terribles et attirent l’antipathie de ceux qui ne sont pas d’accord avec eux, se montreraient lâches, l’effet serait désastreux. Et les gens et nos adversaires auraient des raisons plausibles, à première vue, de ne pas nous prendre au sérieux. 

La vérité est que dans les temps de calme, le mot grossier qui est une gifle morale dans le visage devient pratiquement une nécessité quand nous nous trouvons face à un fait qui nous indigne ou nous oppose à la malhonnêteté reconnue. Mais le mot dur de protestation et la gifle morale dans le visage sont beaucoup plus efficaces le moins ils sont employés. 

Essayez plutôt d’utiliser un langage de forme modérée, mais qui exprime en substance ce que vous voulez dire complètement et sans compromis ; et essayez d’habituer vos lecteurs à la forme polie de la polémique. Alors, quand pour une bonne raison vous devez élever le ton de votre voix, voyez si vous n’êtes pas mieux compris que vous ne le seriez si vous criez constamment comme un démon. 

Dans la propagande, il est toujours nécessaire de trouver un accord qui résonne dans le cœur humain, et cela sera impossible si vous vous habituez à la violence. Après la première impression, l’habitude prend le dessus. C’est comme une personne qui est d’abord énormément impressionnée en entendant simplement la décharge d’un revolver, mais qui plus tard ne devient plus à l’écoute quand elle est au champ de tir. Et nous devons constamment nous bouger pour attirer l’attention sur nos arguments. 

On pourrait objecter, et avec raison, que nous vivons dans une atmosphère de violence et de mal telle qu’il n’est pas toujours possible de préserver la sérénité désirable. Personne ne le contesterait ; mes observations n’ont de valeur suggestive que pour ceux qui se consacrent à la propagande. De même, il est vrai qu’il existe des institutions et des personnes vers lesquelles il n’est pas possible d’être tolérant, envers lesquelles nous avons le sacro-saint devoir, comme dit notre poète, de les combattre « sans respect et sans politesse ». Par exemple, quand on parle du gouvernement, il serait stupide de chercher des euphémismes. 

La vérité est que quand on parle mal des personnes détestables, il faut bien se garder de leur attribuer des actions qu’ils n’ont pas commises, afin de ne pas leur donner un prétexte pour protester et proclamer leur bonté et leur honneur. Par excès d’indulgence dans ce genre d’exagération, nous avons donné à nos adversaires l’expression ironique : « Il pleut, c’est la faute du gouvernement! » Mais tous les gouvernements, même s’ils ne sont pas responsables de la pluie, causent des dommages beaucoup plus graves, et il n’est pas nécessaire d’avoir peur de les attaquer. On n’attaque jamais assez les gouvernements, les prêtres et les patrons, et si la polémique et la propagande sont utilisées uniquement contre eux, rien ne doit être dit, sauf ce que j’ai déjà mentionné. 

Mais la « violence » du langage dans la polémique et la propagande, la « violence » verbale et écrite, qui a parfois entraîné la violence physique contre les personnes, la « violence » que je déplore avant tout, est celle qui est employée contre d’autres progressistes. des partis, plus ou moins révolutionnaires, pas ce qui compte, qui sont composés d’opprimés et exploités comme nous, des gens comme nous qui désirent apporter des changements positifs dans la situation sociopolitique actuelle. Les partis qui aspirent au pouvoir deviendront sans doute, lorsqu’ils l’atteindront, des ennemis des anarchistes. Mais comme c’est encore lointain, car leurs intentions peuvent être bonnes et nous voudrions aussi nous débarrasser de beaucoup de maux qu’ils veulent éliminer, et comme nous avons beaucoup d’ennemis communs contre lesquels nous pourrions peut-être lancer plus d’une bataille il est inutile, quand cela ne porte pas préjudice à nos intérêts, de les traiter abusivement, étant donné que ce qui nous divise maintenant est une différence d’opinion ; et de traiter quelqu’un abusivement parce que elle ou il ne pense pas ou ne travaille pas comme nous est une grande présomption, un acte antisocial. 

La propagande et la polémique dirigées contre les éléments des autres partis devraient, avant tout les attirer, les persuader de la valeur de notre raisonnement. Ce que nous avons déjà dit en termes généraux, que ceux qui sont traités comme mauvais se persuadent qu’ils sont mauvais, s’applique très bien à des éléments assimilables – jeunes, travailleurs, esprits déjà éveillés, ceux qui sont déjà sur la route de la vérité. L’impact de l’abus les retarde sur cette voie plutôt que de les faire avancer. Certains de leurs dirigeants peuvent être des traîtres, mais dites-moi, sommes-nous certains qu’il n’y a pas de personnes qui travaillent de la même manière parmi nous ? Devrions-nous les attaquer tous, les rassembler tous dans le même filet, alors que ce que nous voulons, c’est s’attaquer à ceux qui travaillent traîtreusement, et pas à tout le monde dans le parti entier ? Certainement beaucoup de leurs doctrines sont dans l’erreur, mais pour démontrer leur erreur il n’est pas nécessaire de les insulter ; certaines de leurs méthodes sont nuisibles à la cause révolutionnaire, mais en travaillant différemment, à notre manière, et en utilisant l’exemple et la démonstration raisonnée, nous leur montrerons que nos méthodes sont meilleures. 

Tous les commentaires de cette brochure m’ont paru suggérés à cause d’un phénomène que j’ai observé dans notre propre camp. Nous sommes tellement habitués à crier sur tout, que nous avons progressivement perdu notre appréciation de la valeur des mots et de leurs différences de sens. Les mêmes adjectifs dépréciatifs servent également à tarer le prêtre, le monarchiste, le républicain, le socialiste et même les anarchistes qui ont le malheur de ne pas penser comme nous – et c’est un défaut fondamental. 

Sans vouloir m’appesantir sur les innombrables fois où j’ai entendu les termes de « mystificateurs », de « clercs », de « fous », de « lâches » et d’autres raffinements similaires parmi les bons camarades, il suffira de donner un exemple que j’ai trouvé. (et cite avec dégoût) dans un périodique qui se dit « anarchiste ». Dans la colonne des lettres, ils ont un correspondant appelé Fulano (pas son vrai nom) qui promet que « lors du prochain congrès des anarchistes sociaux à Rome, je leur jetterai une bombe ». Cela paraîtrait une plaisanterie, une plaisanterie à coup sûr, si tout le périodique n’avait pas été un témoignage de cette phrase rancunière, presque haineuse. 

C’est un lieu commun que les bagarres sont les plus fréquentes entre frères … et cela fait une misérable fraternité. Je voudrais exhorter contre ces méthodes douloureuses et tristes. Pour moi, la seule méthode adéquate semble être de ne pas recourir aux insultes, ou tout au plus de se limiter à mettre à nu ceux qui utilisent un langage abusif ou qui viennent semer la confusion et la discorde dans notre camp. 

Je crois toujours qu’il vaut mieux apprendre à se connaître et surtout travailler sans perdre de vue le fait que nous avons devant nous notre ennemi, notre véritable ennemi qui attend le moment de notre faiblesse pour nous attaquer. Jamais, à la manière des partis où l’action est la seule raison d’être. pourrait-on dire avec plus de raison que la paresse est le pire des vices – et la discorde est la première. 

Pas toujours, surtout de la part de ceux qui savent utiliser la plume, en abusent contre des camarades ou contre nos amis dans des partis ayant des buts similaires, le type le plus grossier, qui n’est peut-être pas le pire. Combien de slashs donnés avec une malignité sacrée, combien d’ironies élégantes, combien de sarcasmes, combien de ridicule nous utilisons parfois pour renverser un adversaire ! Ces armes sont utilisées en particulier lorsque nous savons que nous n’avons pas raison, quand nos consciences nous disent que nous attaquons quelqu’un qui ne le mérite pas et mérite à la place nos éloges. Ensuite, pour paraître supérieure, la propagande devient doublement préjudiciable, car non seulement nous ne convainquons pas la personne que nous attaquons, mais nous dégoûtons aussi ceux qui le tiennent en estime. 

Un autre grave défaut en polémiquant contre ou en critiquant quelqu’un est la présomption a priori de mauvaise foi. Naturellement, quand nous traitons avec quelqu’un qui travaille traîtreusement, nous ne devrions pas avoir peur de le dire. Mais pour traiter quelqu’un de mauvaise foi, il est nécessaire de présenter une preuve évidente à quiconque. Il suffira de présenter une telle preuve pour mettre fin à une polémique. Et si la preuve ne va pas de soi et qu’il n’y a pas de certitude absolue, ce serait une erreur de fonder une polémique grossière sur des présomptions vagues et simples. Il est préférable, même si l’on soupçonne le contraire, de supposer la bonne foi dans ses adversaires, sans hésiter à les faire souffrir quand leur mauvaise foi deviendra plus tard évidente. 

En général, quand on parle de propagande prosélyte ou de polémique, il est nécessaire de construire la discussion sur une base de bonne foi mutuellement admise, étant donné que le but est de convaincre le plus grand nombre d’auditeurs qui sympathisent avec son adversaire. Si je discute de la conquête du pouvoir public avec le chef d’un parti politique, je sais combien il sera difficile de le convaincre, mais ce qui m’intéresse avant tout, c’est que ceux qui le suivent écoutent ce que je dis. 

En outre, nous devons traiter les idées des autres et de leurs personnes avec respect lorsque nous en discutons avec des personnes que nous ne connaissons pas. Imaginez si nous avions des discussions avec d’autres anarchistes dans des endroits éloignés. Que diraient-ils si on les traitait comme s’ils étaient fous et traîtres, se basant sur une interprétation arbitraire d’un événement isolé, ou sur quelques phrases prononcées à notre sujet, ou sur un article d’un périodique, etc. ? Que diraient-ils si on leur attribuait des idées qu’ils n’avaient pas, tendant à penser qu’ils étaient mauvais plutôt que bons ? Que diraient-ils, en somme, si nous ne les traitions pas comme des camarades sincères, mais plutôt comme des adversaires mal intentionnés que nous voulons dénigrer et anéantir ? Ils diraient que nous sommes des gens ignorants, malveillants et intolérants qui ont l’intention d’étrangler la voix de ceux qui ne pensent pas comme nous. Ils diraient que nous désirons diffamer plutôt que de les convaincre, à cause d’un esprit de suprématie et d’un désir de détruire leur réputation. 

Et étant donné que nous parlons de langage abusif, parlons aussi, avant de terminer ce qui n’est pas dirigé contre des personnes, mais contre des idées, et que nous pouvons appeler « violence rhétorique ». 

Quand nous nous livrons à la propagande, nous avons l’habitude, pour faire la plus grande impression, de parler et d’écrire de manière figurée, par des moyens de contraste, d’hyperbole, de similitude. C’est une méthode naturelle et à laquelle nous devons revenir lorsque nous nous adressons à des personnes incultes ou d’esprit simple, et en tant que telles très impressionnables, et à qui nous pouvons inculquer davantage nos idées. vivement et profondément à travers l’imagerie plutôt que par le raisonnement froid et mathématique. 

Mais cette méthode a un danger. Alors que nous avons tous une tendance naturelle à exagérer les arguments et les images lorsque nous écrivons ou parlons de choses qui nous excitent, cette même exagération neutralise parfois l’effet de nos mots. Soyons clairs. Il me semble que nous, les anarchistes, ne devons pas faire trop de distinctions : les gouvernements monarchiques, théocratiques, socialistes, républicains sont pour nous presque égaux et nous devons tous les combattre. Mais si nous faisons des distinctions, nous ne devrions pas les faire en faveur des pires formes de gouvernement. 

A cause de cela, on ne peut pas dire que le mensonge profane est pire que le mensonge religieux. Le mensonge religieux est toujours le plus puissant et le plus venimeux de tous, d’une manière beaucoup plus préjudiciable que celle du mensonge profane qui, non par le mérite intrinsèque, mais par sa faiblesse inhérente, est moins venimeuse. Laissez-moi vous expliquer : si vous souffrez d’un mal de dents ; vous ne feriez certainement pas sérieusement valoir que c’est pire qu’une attaque d’apoplexie. Ce n’est certainement pas bon de souffrir de l’une ou l’autre de ces choses, mais si une distinction doit être faite, franchement, nous préférerions le mal de dents. N’êtes-vous pas d’accord ? 

Voici ce que dit Malato à propos de la révolution russe, en se disputant avec certains camarades qui soutiennent, par amour de l’hyperbole, que les choses sont pires en France qu’en Russie. C’est une exagération qui entraîne comme conséquences le désintérêt du mouvement russe et l’abstention de la protestation menée par les intellectuels et les ouvriers à Paris en faveur des révolutionnaires russes. [Ces lignes ont été écrites avant que les bolcheviks ne prennent le contrôle et ne trahissent la révolution russe.] Ce qu’il faut dire, c’est que si le gouvernement français est plus libéral qu’en Russie, ce n’est pas par son mérite, mais parce que les Français savent faire une révolution, une commune, et par conséquent, ont su résister à la violence réactionnaire. Ce qu’il faut dire, c’est : nous voulons que le peuple russe sache mieux faire que le peuple français, et qu’il le fasse mieux … 

Laissons donc de côté les exagérations inutiles, les abus inutiles et les polémiques fratricides, et travaillons à quelque chose d’autre, aussi petit soit-il, au lieu de perdre notre temps à claquer nos mâchoires. 

= = =

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

Chansonnette anar avec Joseph Déjacque

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, gilets jaunes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 8 novembre 2019 by Résistance 71

 

De quoi vous plaignez-vous ?

 

Joseph Déjacque

Chanson écrite à la Nouvelle-Orléans

Le Libertaire #1, octobre 1857

 

Horreur ! horreur ! disent tout bas les âmes. — Horreur, hélas ! répond la Liberté. — Tout n’est que vols et que meurtres infâmes ; Le Mal est dieu dans la société. — Oui, pour le mal il est un lit de roses, Oui, pour ce maître il n’est rien de trop doux — Nous subissons la logique des choses. — — Conservateurs… de quoi vous plaignez-vous ?

Vous qui voulez des lois, une Justice, Dévots soutiens du temple du Pouvoir, Vous qui versez au trône de la police Plus que n’eût pris l’inquiet Désespoir ; Si dans la rue un watchman vous inspecte, — Lui, l’homme d’ordre, — à l’instar des filous ; S’il vous détrousse à quelque heure suspecte : Gens attardés, … de quoi vous plaignez-vous ?

Bourgeois, pour qui tout est trafic et lucre, Vous dont Mercure assiste les bazars, Agioteurs de coton ou de sucre, Pasteurs d’humains, moissonneurs de dollars ; — Etablissez des banques de commerce, Battez monnaie avec de vieux licous… Au vent du Nord la peur vous bouleverse… Monopoleurs, de quoi vous plaignez-vous ?

Vous qui rêvez de loisirs et de fêtes, Femmes du maître ou femmes de commis, Et gaspillez en de folles toilettes Tout l’or et plus qu’encaissent vos maris ; — Pour satisfaire au luxe de vos jupes, Un check vaut mieux qu’un pauvre billet doux. Vous vous vendez ; vos amants font des dupes… Cœurs sans amours, de quoi vous plaignez-vous ?

Vous dont le bras, ouvriers et manœuvres, Nourrit un monde oisif et corrupteur, Vous qui donnez le produit de vos œuvres Pour, — noirs ou blancs, — enrichir l’exploiteur. — Sujets soumis, —, on vous parque, on vous fouette. — Marrons, —, la faim vous traque dans vos trous. L’esclave-humain ne vit pas, il végète… Déshérités, de quoi vous plaignez-vous ?

Soit république, empire ou monarchie, Nargue du nom : — c’est de l’autorité. — Tant que, courbé sous une hiérarchie, L’on rampera dans la légalité ; Tant qu’on n’aura, — de riche à prolétaire, D’esclave à maître, — aboli tous les jougs, Le Mal-Stateur régnera sur la terre. — Civilisés, de quoi vous plaignez-vous ?

Ah ! ce qu’il faut pour vivre en harmonie, — Vivre du bras, du cœur et du cerveau — Pour nous sevrer d’un monde à l’agonie Et revêtir la puberté du beau, — C’est de jeter à l’égout Code et Bible, C’est de fouler aux pieds sceptres et knouts, — L’ordre anarchique est l’ordre imprescriptible.Esprits obtus, de quoi vous plaignez-vous !

= = =

4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 


Porte de la perception…

4ème Assemblée des Assemblées des Gilets Jaunes 1-3 Novembre 2019: Appel à rejoindre la grève générale reconductible du 5 décembre !

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 5 novembre 2019 by Résistance 71


Tout le pouvoir aux ronds-points !

 

Nous dirons même plus: 

Grève générale illimitée et EXPROPRIATRICE, pour une véritable reprise en main de l’affaire politico-économique et en fin de compte, de nos vies !

~ Résistance 71 ~

 

Grève reconductible du 5 décembre: Les Gilets Jaunes se joignent à l’appel !

 

Paris-Luttes Info

 

4 novembre 2019

 

Source:

https://paris-luttes.info/greve-reconductible-du-5-decembre-12831?lang=fr

 

La quatrième Assemblée des Assemblées GJ s’est tenue ce week-end à Montpellier, rassemblant environ 600 personnes mandatées par 200 assemblées locales de ronds-points. L’Assemblée appelle notamment les Gilets Jaunes à participer au mouvement de grève reconductible à partir du 5 décembre.

Communiqué de l’Assemblée des Assemblées (ADA) GJ réunie à Montpellier les 1, 2 et 3 novembre 2019 :

“L’ADA réunie à Montpellier ce jour estime, après une année de mobilisation acharnée, que la situation est à un tournant.

L’heure est à la convergence avec le monde du travail et son maillage de milliers de syndicalistes qui comme nous, n’acceptent pas.

Il faut un rassemblement du peuple français dans toutes ses composantes : paysans, retraités, jeunes, artistes, personnes en situation de handicap, petits artisans, ouvriers, chômeurs, précaires, travailleurs du public comme du privé….

Nous avons cette occasion à saisir, à partir du 5 décembre, date à laquelle des centaines de milliers de travailleurs seront en grève et en assemblées générales pour la reconduire jusqu’à la satisfaction de nos revendications.

L’ADA de Montpellier appelle les Gilets Jaunes à être au cœur de ce mouvement, avec leurs propres revendications et aspirations, sur leurs lieux de travail ou sur leurs ronds-points, avec leurs Gilets bien visibles !

La défaite du gouvernement sur sa réforme des retraites ouvrirait la voie à d’autres victoires pour notre camp.

Tous dans la rue à partir du 5 décembre, en grève ou sur le rond-point ou en action de blocage !

Tous ensemble, tous unis et cette fois, en même temps !”

= = =

4 textes modernes pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 


GJ contre l’État = Société contre l’État

Gilets Jaunes… Écoutez !…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, documentaire, gilets jaunes, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 26 octobre 2019 by Résistance 71

 

L’anarchisme, c’est la vie en action contre la mort

 

Paris-Luttes Info

 

25 octobre 2019

 

url de l’article original:

https://paris-luttes.info/l-anarchisme-c-est-la-vie-en-12769?lang=fr

 

Ce texte tente de répondre à toutes ces personnes qui, trop habituées à ce que l’État administre le moindre aspect de nos vies, demandent sans cesse aux anarchistes « Mais vous, qu’est-ce que vous proposez ? »

Au-delà du fait que les méchants anarchistes sont anti-beaucoup-de-choses, il peut être utile de rappeler qu’en termes de construction collective, ils n’ont pas de leçons à recevoir du reste du monde.

Tout d’abord, l’anarchisme n’est pas né de la dernière pluie et existe depuis au moins 160 ans, sans compter que des sociétés fonctionnant sans autorité politique existent depuis la nuit des temps. Je renvoie ici lâchement à la fiche Wikipedia, car lire avant de parler peut être utile. Et sans chercher dans l’histoire, quelques expérimentations sociales de type « municipalisme libertaire » existent actuellement au Chiapas ou au Rojava, si tant est qu’on accepte de s’y intéresser et qu’on ne s’arrête pas aux kalachnikovs que les combattants de ces régions tiennent dans les mains ou aux cagoules qu’ils portent sur la tête.

Et comme l’anarchiste ne se revendique pas d’une seule pensée et qu’il a son libre arbitre, il s’interroge sur le monde sans cesse et produit de la réflexion politique en continu, diffusée sous forme de livres et de journaux certes, mais également sous forme de brochures dites « samizdat » (le « do it yourself » russe) qu’on peut voir traîner partout dans le monde si l’on veut bien se donner un peu la peine de chercher : voir par exemple sur Infokiosques.net et Couteau entre les dents

À partir de cet instant, l’anarchisme lui-même se décline en tellement de courants différents, qu’on va immédiatement cesser de le nommer toujours anarchiste. Comme l’anti-autoritarisme reste pour tous les avatars de l’anarchisme l’une des valeurs fondamentales, on va ici et pour simplifier appeler toute notre engeance les « libertaires ». Il semblerait que c’est moins connoté…

Et parce que les libertaires c’est pas que des mecs, on va à partir d’ici « dégenrer » ce texte. Oui, les libertaires sont relou·e·s et se soucient aussi des oppressions de genre.

C’est bien gentil l’histoire, mais qu’est-ce qu’il·elle·s glandent les libertaires aujourd’hui ?

En termes d’espaces de vie et d’organisation, les libertaires tiennent les murs depuis des décennies malgré la volonté de la société capitaliste de les voir disparaître. Pour commencer, dans la plupart des grandes villes, mais aussi parfois dans des bleds paumés, vous trouverez des cafés, lieux de concerts et librairies anarchistes. Et dans nombre de ces lieux, vous trouverez une programmation de débats, autour de thématiques ou de livres. Ça réfléchit un·e libertaire, en plus de casser des vitres.

Pour se tenir informé·e·s de ce qu’il se passe autour d’eux·elles, les libertaires refusent généralement de se fier à la télévision, mais utilisent internet comme tout le monde, où les sites d’information mutualistes foisonnent. En France, un réseau de « média mutu » couvre tout le territoire : Mars Info (Marseille), Rebellyon (Lyon), Disjoncter (Dijon), Manif-est (Nancy), Paris Luttes Info (Paris), Expansive(Rennes), Bourrasque Info (Brest), Basse-Chaîne (Angers), La Rotative (Tours), A l’Ouest (Rouen), IATAA (Toulouse), Le Pressoir (Montpellier), Le Cric (Grenoble), Reims Media Libres (Reims), La Bogue (Limoges), Numéro Zéro (Saint-Étienne)… Et dans certaines villes françaises subsistent encore des sites du vieux réseau international Indymedia, mis en place à l’occasion du contre-sommet de Seattle en 1999 : Nantes, Lille, Grenoble… La spécificité de ces médias, c’est qu’ils fonctionnent en « open publishing » (publication ouverte, collaborative), ce qui permet à chacun·e de se réapproprier l’information.

Sans compter les centaines de sites, blogs et pages Facebook qui relaient sur les ondes les idées et actions des réseaux libertaires. Pour ne citer que quelques pages Facebook : Lille insurgée, Nantes révoltée, Cerveaux non disponibles, ACTA

En termes de structures numériques, ces réseaux s’appuient sur des hébergeurs et fournisseurs de services numériques sympathisants, tels que Riseup, Immerda, Autistici/Inventati, Noblogs, Nadir, Globenet/No-log, etc.

On dit aussi que les libertaires squattent des maisons vides, parce qu’il·elle·s pensent qu’une baraque habitée vaut mieux qu’une baraque vide, et qu’à défaut de loger tous les pauvres la société doit bien accepter ce petit désagrément pour rester viable. Sans parler de la spéculation, qui n’est pas vraiment un principe très cool et solidaire. Pour s’informer sur la vie des squats, il existe aussi plusieurs sites : Squat.net ; Radar.squat.net ; Planet.squat.net

C’est pas couchsurfing ni airbnb, mais quand on est libertaire et qu’on « a un contact », c’est un bon moyen d’arriver dans une nouvelle ville et d’y rencontrer les personnes avec qui l’on a des affinités politiques. Dans un certain nombre de squats, dont certains font office de centres sociaux autogérés, vivent également des personnes sans papiers ou sans logement (oui, les libertaires vivent avec des pauvres, pour répondre à l’insupportable répartie du réac-de-la-rue : « vous n’avez qu’à les prendre chez vous ! ». Et il·elle·s s’organisent avec eux·elles, en plus de juste leur prêter un matelas). On peut appeler ça la solidarité si l’on veut. D’ailleurs, les pauvres en question peuvent être libertaires et les libertaires peuvent être pauvres, c’est pas incompatible.

Depuis ces espaces de vie collective, les groupes libertaires se réapproprient la mécanique, les travaux, l’électricité, la plomberie, la couture, la menuiserie, l’informatique, la médecine, dans la perspective de s’autonomiser face aux « spécialistes », qui souvent se font de la thune sur notre dos, sous prétexte que dans cette société on ne sait souvent pas quoi faire de ses dix doigts et l’on est souvent coincé·e·s dans des rapports de dépendance. Il y a même moyen de passer son permis de façon autogérée

Et comme on continue de vivre en système capitaliste, il faut bien que les libertaires bossent pour ne pas mourir la gueule ouverte, alors il·elle·s ont créé plusieurs associations et syndicats pour défendre les droits et libertés des travailleur·euse·s, tels que la Confédération générale du travail (CGT) en 1895 (avant qu’elle ne soit reprise par les communistes autoritaires dans les années 1920), l’Industrial Workers of the World (IWW) à Chicago en 1905, l’Association internationale des travailleurs (AIT) à Berlin en 1922, la Confédération nationale du travail (CNT) à Barcelone en 1910, puis sa version française à Paris en 1946. Le syndicalisme révolutionnaire, même s’il fait aujourd’hui bien pâle figure, est essentiel pour faire front face aux patron·ne·s et ne pas négocier des miettes comme le font d’autres « partenaires sociaux ».

Précisons par ailleurs qu’il est très rare que les libertaires, individuellement, bossent directement pour les banques, l’immobilier, la vente automobile, les forces de l’ordre, la justice et ses huissiers, le commerce international, l’industrie de l’armement ou encore l’exploitation des ressources minières. C’est une question d’éthique. A contrario, on retrouve pas mal de libertaires employé·e·s dans les secteurs du social, de la santé, de l’éducation, de la culture, sans compter les milliers de boulots précaires et flexibles qui n’impliquent pas de détenir un pouvoir sur les autres. On ne peut rien généraliser, mais la tendance lourde dit quelque chose des aspirations des milieux libertaires à œuvrer pour un monde de solidarité et de partage, y compris sous la contrainte du salariat. Alors c’est vrai, les libertaires sont des fainéant·e·s, mais pas plus que tou·te·s les autres (CQFD). C’est donc plutôt aux rentiers de la bourgeoisie qu’il faudrait dire « va travailler ! ».

Et puisqu’on parle de solidarité matérielle, rappelons que le principe du mutuellisme, volé et déformé par le capitalisme par la suite pour donner le mutualisme, fut l’invention de libertaires comme Proudhon, mise en place à large échelle par les caisses de secours mutuel à partir de 1848. Jusqu’à aujourd’hui, des centaines de collectifs libertaires fonctionnent sur le principe équitable du mutuellisme, y compris pour se solidariser face aux taxes et amendes, comme pour les « mutuelles de fraudeurs ».

Par ailleurs, les libertaires s’alimentent comme tout être humain et mettent sur pieds un peu partout des cantines autogérées, qui pensent le ravitaillement des réseaux de lutte et la convivialité dans les quartiers : Nourrir la grève (Rennes), Cantine des Pyrénées (Paris), Cantine Graine Pop (Montreuil), La Pagaille (Ivry), Graille Cantine (Grenoble), Carroterie du Canton et Couteau entre les dents (Dijon), Ravitaillement alimentaire autonome réseaux d’entraide (Angers), etc. Sans compter le réseau international « Food not bombs » et d’autres cantines qui se déplacent régulièrement depuis d’autres pays lors d’événements politiques, comme Le Sabot ou Kokerellen…

Dans le cadre de ces cantines, mais aussi dans leur vie de tous les jours, les libertaires n’ont pas attendu les injonctions des acteurs du greenwashing pour lutter contre le gaspillage : la pratique de la récup est très répandue dans les milieux libertaires depuis des décennies, au point qu’il existe même un courant « freegan » qui revendique le fait de ne s’alimenter que de façon gratuite, en récupérant les invendus et les déchets encore comestibles de la grande distribution. En termes d’antispécisme, les grands rendez-vous libertaires respectent en général le principe de ne pas préparer de la viande, une grande partie des libertaires ayant choisi d’être véganes, même si ce n’est pas unanime. En tout cas, les repas distribués par les cantines sont végétaliens par défaut.

Dans le domaine de la santé, l’autonomie des soins est une préoccupation centrale dans les espaces d’organisation et de vie libertaires, tant la médecine est réservée aux riches et dominée par l’industrie pharmaceutique. On s’y interroge beaucoup sur la psychiatrie, sur les drogues, la contraception, le bien-être, la place du corps… Et malgré ce qui est dit dans la presse depuis trois ans, cela fait des décennies que les libertaires ont adopté la pratique des « street medics » consistant à prendre en charge le secours aux blessé·e·s durant les manifestations. Les secouristes bénévoles qui inondent les manifestations depuis la révolte des Gilets jaunes n’ont rien inventé, ne faisant que reproduire pour beaucoup les schémas institutionnels de la sécurité civile, sans prendre en considération la dimension politique et révolutionnaire de la pratique des street medics.

Touché·e·s de près par la répression, les libertaires constituent également, depuis belle lurette, des collectifs de soutien et d’autodéfense juridique, ainsi que des caisses de solidarité pour subvenir aux frais de justice des personnes poursuivies, qu’on retrouve aussi dans un certain nombre de villes et de lieux : Lille, Paris, Rennes, Caen, Rouen, Nantes, Le Mans, Lyon, Grenoble, Toulouse, Saint-Étienne, Marseille, Dijon, Bure, Bayonne, Calais

Au-delà, de nombreux collectifs s’emploient à soutenir les prisonnier·ère·s, comme l’Anarchist Black Cross (réseau international qui existe depuis 1905), l’Envolée ou Kalimero.

Et ce qui est notable, c’est qu’a contrario du capitalisme, qui se propose d’exaucer l’individualisme de chacun·e, et des fascistes, qui n’ont rien à offrir et sont juste laid·e·s et mesquin·e·s comme des hyènes, les libertaires préfèrent au repli sur soi identitaire et à l’égoïsme la solidarité internationale, ce qui les amène régulièrement à mener des actions directes ou symboliques en solidarité avec des personnes qui luttent pour leur liberté à l’autre bout du monde.

Alors oui, évidemment, on peut dire que tout ça ne sent pas trop le « respect de la loi », mais au regard de la décrépitude du monde et du néant moral proposé par le système capitaliste, enfreindre un certain nombre de lois iniques pour vivre libre et se donner les moyens de combattre le totalitarisme partout où il nous empêche de vivre, c’est que tchi ! La révolution ne se fait pas dans les salons.

Et à ceux·elles· qui pensent que l’absence d’autorité c’est le chaos et le consensus c’est l’immobilisme, merci de comparer objectivement les expérimentations anarchistes avec les modes de gouvernance du système capitaliste. Nos modes d’organisation ont survécu suffisamment longtemps au désastre capitaliste et à sa violence, y compris dans la répression à notre égard, qu’il serait peut-être temps de se dire que ça ne coûte rien d’essayer de les reproduire partout. Le système capitaliste quant à lui, a bien démontré à quel point il n’était pas viable. Et s’il n’a pas encore implosé, ce n’est désormais qu’une question d’années, puisqu’il a commencé à épuiser toutes les ressources que le globe terrestre pouvait bien nous offrir. #JeVendsLAirQueJeRespire

On l’admet malgré tout, il n’est pas rare que les libertaires détestent la police, cassent des vitrines et brûlent les infrastructures qui les oppressent, mais avouez que cette « violence » apparaît tout à coup bien relative. Leur rage est à la hauteur de leur sincérité et de leurs soucis quotidiens de vivre dans une société meilleure. On ne peut juger une personne sur l’acte qu’elle pose à un moment t et sans le mettre en perspective avec tout ce qu’elle vit et fait le reste de sa vie.

Qu’on se le dise, donc, les milieux libertaires ne ressemblent en rien à la caricature qui en est faite. Le modèle de société qui nous est imposé, ainsi que le fascisme qu’il entretient, n’ont rien d’autre à offrir que l’austérité et l’individualisme, l’autoritarisme et la violence, la haine de l’autre et une morale patriarcale étouffante et misogyne. Il est tout bonnement mortifère.

Ah, juste encore une chose : on ne peut pas être nationaliste et libertaire, n’essayez même pas 😉

Vivre sans État et sans nations, ce n’est pas juste une lubie, c’est un besoin vital. Alors là tout de suite, il faut commencer par s’organiser dans son quartier, puis dans sa commune. Et quand on aura réussi à libérer quelques communes de l’autoritarisme et de la connerie capitaliste, alors peut-être on pourra les fédérer les unes aux autres pour créer un ensemble cohérent qu’on pourra appeler comme on veut : confédéralisme démocratique, municipalisme anarchiste, communalisme libertaire…

À l’heure où les peuples du monde entier se révoltent les uns après les autres, on ne va pas aller par quatre chemins : il est plus que temps d’arrêter de voter et de devenir anarchiste. On vous attend. Bises.

= = =

Lectures complémentaires:

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

lindispensable-de-pierre-kropotkine

L’essentiel-et-l’indispensable-de-Raoul_Vaneigem

Michel_Bakounine_La_Commune_de_Paris_et_la_notion_detat

Paulo_Freire_Extension ou Communication

Leducation-comme-pratique-de-la-liberte_Paulo_Freire_1965

Pierre_Kropotkine_La_Commune_de_Paris_PDF

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Tract_Gilets_Jaunes

L’essentiel-de-Resistance71-de-2010-a-2018

Francis_Cousin Ce n’est qu’un début…

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Pierre_Bance_Lheure_de_la_commune_des_communes_a_sonne

Emile_Pouget_textes-choisis-anarchistes-du-pere-peinard

Du_Principe_Federatif_Proudhon

Louise-Michel_De-la-commune-a-la-pratique-anarchiste

Rudolph Rocker_Anarchie de la theorie a la pratique

Ecrits-choisis-anarchistes-sebastien-faure-mai-2018

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

Dieu et lEtat_Bakounine

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

Inevitable_anarchie_Kropotkine

Le_monde_nouveau_Pierre_Besnard

L’anarchie pour la jeunesse

faramineuse conversation sur l’avenir (Père Peinard 1896)

Errico_Malatesta_écrits_choisis

Les_amis_du_peuple_révolution_française

vie_et_oeuvre_gustav_landauer

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Appel au Socialisme Gustav Landauer

le-prince-de-levolution-Dugatkin

 

 

Révolution sociale, organisation et société des sociétés (avec Luigi Fabbri)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , on 21 octobre 2019 by Résistance 71

 

L’organisation anarchiste

 

Luigi Fabbri

 

Juin 1907

 

Rapport présenté au Congrès anarchiste italien de Rome (16-20 juin 1907)

et au Congrès anarchiste international d’Amsterdam (24-31 août 1907)

D’après Volonté anarchiste n°7 –

Edition du Groupe Fresnes-Antony de la Fédération anarchiste – 1979 –

-‑

AVERTISSEMENT

Comme conclusion au suivant rapport sur l’action individuelle et collective dans le mouvement anarchiste présenté au 1er Congrès Anarchiste Italien tenu à Rome du 16 au 20 juin 1907, il fut proposé cette motion :

Le Congrès, considérant que dans la lutte contre les forces organisées du capitalisme et des gouvernements il est nécessaire l’union des forces anarchistes, souhaite que cette union se détermine toujours plus forte et plus étendue, sur la base de la solidarité et du concours conscient de toutes les volontés individuelles ; en conséquence retient que les anarchistes, non seulement d’accord sur les idées mais aussi sur les méthodes de lutte, unissent leur force en se constituant de partout en groupes, et tout en associant ces groupes entre eux, conservent naturellement l’autonomie individuelle dans les groupes et l’autonomie des groupes dans leurs unions ; déclare que, tout en retenant nécessaire cette association d’énergies pour l’action collective, il est aussi nécessaire qu’il reste l’action individuelle dans ses explications les plus conscientes, de chacun selon ses forces.

Le congrès, à l’unanimité moins un, approuva cette motion de caractère théorique et prit, pour l’Italie, la délibération suivante d’ordre pratique :

Le congrès recommande aux camarades des différentes localités de former rapidement des groupes pour pouvoir procéder, dans le temps le plus bref possible à la formation d’une Alliance socialiste anarchiste italienne, sur les bases de la plus complète autonomie, chargeant les groupes déjà existants du travail préparatoire.

En présentant le même rapport théorique et tactique au Congrès International Anarchiste d’Amsterdam, je souhaite que des résolutions identiques et encore plus précises y soient prises et que de l’affirmation doctrinaire on passe rapidement sur le terrain des faits à la constitution d’une Association internationale anarchiste.

Vive l’Internationale libertaire !

Rome, 20 août 1907

Luigi FABBRI

Note de R71: Sur la terminologie employée par Fabbri concernant le mot de “propagande” utilisé par les anarchistes. Nous l’avons déjà stipulé et le précisons encore ici: dans les vieux textes, disons dans les textes politiques d’avant 1928, date de publication de “Propaganda” d’Edward Bernays, neveu d’Edmund Freud, qui donna au terme sa connotation de “manipulation des masses par une information ciblée” ; le terme de propagande n’a pas la signification négative et péjorative qu’il a aujourd’hui. Le mot “propagande” vient du verbe “propager” c’est à dire diffuser, informer en l’occurence. Le terme de propagande est ici employé dans le sens de “moyen de diffusion de l’information”, il n’a pas le sens actuel de “matraquage” et de “lavage de cerveau”… Ce texte ne l’oublions pas est publié en 1907 et à cette époque il y avait beaucoup de journaux et de périodiques anarchistes en Italie et dans l’Europe entière et l’information circulait beaucoup directement mais aussi sous le manteau.

CAMARADES,

Cela fait plusieurs années que le mouvement anarchiste – ayant commencé aussi splendidement au sein de l’Internationale se débat dans une crise sans solution, et cela surtout par le manque de bonne volonté entre nous.

Nous, anarchistes, il faut le confesser, si nous n’avons jamais été abattus par les persécutions qui pleuvent sur nous, nous avons toujours eu une peur maudite de quelque phantasme que nous nous sommes créées. Nous nous sommes surtout résignés à êtres des victimes de tous les fous, de tous les extravagants, de tous les exagérés qui avec le prétexte de la logique ont prétendu, non seulement justifier tout ce qu’ils trouvaient d’inconvenant et d’ignoble chez les bourgeois, mais d’empêcher et de démolir tout travail de reconstruction que d’autres camarades tentèrent, laissant en permanence le spectre de l’incohérence avec les idées.

L’idée anarchiste a pour première base la liberté individuelle, mais ceux qui prétendirent que la liberté individuelle en anarchie est infinie et absolue seraient des utopistes dans le sens le plus ridicule du terme, puisque l’infini et l’absolu sont des concepts abstraits, des configurations mentales sans possibilité de réalisation pratique. Maintenant, c’est toujours au nom de la liberté individuelle que de nombreux anarchistes, selon que cela les satisfasse, ou proclament le droit de faire n’importe quoi et aussi celui de porter atteinte à la liberté et au droit d’autrui, ou déclarent comme incohérente toute tentative de réalisation révolutionnaire et d’organisation par la propagande.

Nous entendons nous occuper ici des objections qui sont portées à l’idée d’organisation.

On entend dire que l’organisation est une méthode et non une fin ; c’est une erreur. Le principe de l’organisation n’est pas seulement propagé parce qu’en nous organisant aujourd’hui nous pouvons mieux préparer la révolution, mais aussi parce que le principe d’organisation en soi est un des postulats principaux de la doctrine anarchiste.

Dans la société bourgeoise, que l’Etat et l’Eglise se chargent de tenir unie par la hiérarchie pour l’exploiter à leur avantage, la volonté individuelle est absorbée et souvent annulée par le mécanisme social, qui prétend pourvoir à tout, et régler la vie des individus de la naissance à la mort. Dans cette société dont l’organisation est monopolisée par l’Etat et par le capitalisme, l’unique organisation concevable est celle pour la lutte contre l’oppression et l’exploitation.

Mais la société préconisée par les anarchistes, où il n’y aura ni hommes ni instituts « providentiels », qui se basera sur le concours de tous les individus à la production et à l’association, aura besoin que l’organisation soit étendue jusqu’au dernier individu et que chacun concourt volontairement à l’harmonie générale. Et puisque la participation de chacun doit être spontanée, volontaire, libre, puisque sans qu’il n’y ait de coercition, aucun ne manque au devoir de la solidarité, il faut que soit d’abord répandue la conscience de la nécessité de l’organisation, de façon à ce que l’organisation signifie la satisfaction d’un besoin véritable tant matériel que moral. Voilà pourquoi, selon nous, la propagande de l’organisation doit être faite sans interruption, de la même façon que la propagande de tous les autres postulats de l’idéal anarchiste.

Comme nous critiquons les institutions actuelles de l’Etat, de la propriété, de la famille, pour préconiser l’avènement de l’anarchie, du communisme, de l’amour libre, nous ressentons le besoin d’attaquer et de critiquer le système de l’organisation autoritaire pour propager l’idée de l’organisation libertaire.

Quand nous entendons quelques camarades nous dire « d’en finir avec la question dépassée de l’organisation », nous éprouvons la même impression que si l’on disait d’en finir avec la propagande anarchiste. Malheureusement, nous sommes encore bien loin d’avoir convaincu les anarchistes de la nécessité de l’organisation libertaire : voilà pourquoi nous n’arrêtons pas de discuter avec eux et de faire la propagande dans le sens qui nous semble correspondre à la vérité.

Et puisque, comme cela se sait, la meilleure propagande se fait avec l’exemple – la propagande avec le fait – nous cherchons à nous organiser, à constituer des groupes, à nous fédérer. Nos adversaires nous attendent au tournant sur ce point, critiquant notre travail et les organisations existantes et ayant existé. Chacun de leur défaut, erreur ou incohérence devient une arme efficace pour combattre l’idée. Ils ne s’aperçoivent pas que les erreurs et les défauts sont inévitables dans les détails, puisqu’il n’y a rien de parfait au monde, et que cela du reste ne détruit pas l’utilité générale de l’ensemble, de la même façon que les mésaventures de la vie ne sont pas une raison pour nier la vie.

Sans l’organisation, l’anarchie est aussi inconcevable que le feu sans la matière pour le faire. Et nous propageons non seulement cette idée pour les raisons que nous allons énoncer, mais parce que nous sommes aussi persuadés que les consciences modernes doivent s’imprégner de son esprit, et surtout les consciences des anarchistes. L’organisation pour des buts généraux, avec des personnes d’autres partis et d’autres idées, est utile ; mais pour former la conscience anarchiste, pour la préciser chez ceux qui sont déjà anarchistes, il n’est adopté que l’organisation des anarchistes eux-mêmes, laquelle doit s’efforcer d’être le plus possible libertaire. Et c’est dans cet effort de rendre libertaire l’organisation des anarchistes que consiste l’élaboration de la nouvelle conscience, anti-autoritaire parmi nous, dont l’anarchisme est souvent limité à une conviction seulement doctrinaire.

Je ne sais pas si nous, qui en sommes partisans, réussirons vraiment à construire cette organisation que nous souhaitons, et vaincre cet esprit de réticence qui existe pour faire toute chose à laquelle il faut donner un certain travail, long et patient. Mais nous voulons commencer ce travail patient et long pour ne pas négliger ce fort moyen de propagande qui est la tentative et l’exemple. Il se peut que, malgré toutes nos raisons, beaucoup de choses empêchent l’apparition de véritables organisations anarchistes durables, dans la mesure où le blocage de beaucoup d’anti-organisateurs ne s’arrête pas.

Il se peut que l’on doive continuer encore ce déprimant travail de Sisyphe, de commencer la chose d’un côté, pendant que d’autres la détruisent par ailleurs, comme cela se fait parmi nous depuis quelques années. Je ne sais pas combien de temps pourra durer le fait que nos organisations apparaissent ici et là pour impulser notre propagande, répondant à un besoin pressant, alors que nous avons un caractère sporadique. Elles tombent alors plus fréquemment dans ces erreurs propres à leur jeunesse, qui se répètent car il leur manque la continuité d’existence et d’action…

Qu’importe ? Avant tout le seul fait que les organisations existantes ou ayant existé ont eu une brève existence, l’excuse des erreurs commises, qui ne s’évitent seulement qu’avec l’expérience acquise par la pratique et non seulement avec les notions apprises dans les brochures et les journaux.

Nous pensons que la plus belle et la plus parfaite organisation est destinée à mourir si ses membres, aussi savants que possible en théorie, restent inertes. La bonté de l’organisation consiste dans le fait qu’à égalité de conditions, il est préférable que les personnes décidées à l’action soient organisées que désorganisées. Il est naturel qu’un individu isolé qui agit, vale plus que mille personnes inaptes et non organisées.

Que la propagande pour faire surgir brièvement l’organisation anarchiste dont nous croyons à la nécessité, aboutisse ou non, cela importe jusqu’à un certain point. Il nous déplaira de ne pas réussir parce que nous ne pourrons recueillir tous les fruits que nous espérions ; mais nous aurons au moins fait la propagande d’un concept qui est inséparable de l’idée de l’anarchie, nous aurons jeté les graines qui un jour ou l’autre germeront. La propagande pour l’organisation des anarchistes s’imposera par la nécessité des choses ; et ce sera le mérite de cette propagande si l’organisation devient nôtre, et non une marchandise avariée que nous auraient légué nos adversaires.

Le ridicule dont on cherche à recouvrir nos tentatives tombe par conséquent dans le vide. Nous savons déjà que, tant qu’il y aura la société bourgeoise, nos tentatives ne réussiront pas ou résulteront imparfaites ; mais cette conviction ne nous fait pas renoncer à la « propagande par le fait ».

Au fond, qu’est-ce que la lutte révolutionnaire, sinon une série de tentatives innombrables, dont une seule, la dernière, réussit – qui n’aurait réussi s’il n’y avait eu les précédents échecs ? De même pour l’organisation, nous cherchons de toutes nos forces à réussir ; chaque défaite nous rapprochera de la victoire, mais chaque fois nous cherchons que notre tentative soit meilleure et ait un résultat moins imparfait. Cela servira à former les consciences mille fois mieux que la seule prédication doctrinaire.

D’autre part, ceux qui se déclarent ennemis de l’organisation le sont habituellement parce qu’ils se sentent incapables de la solidarité libertaire et au fond ils ne savent pas sortir de ce dilemme : commander ou être commandés. Ils n’ont pas la conscience « libertaire » et donc ils ne voient pas théoriquement d’autre garantie pour la liberté individuelle que l’isolement, le manque de tout pacte et de tout lien librement accepté. En pratique, ce sont eux qui veulent diriger le mouvement ; et à la première tentative d’autrui de se soustraire à leur directive, au premier signe d’indépendance de celui qui s’obstine à penser et à faire à sa façon, vous les entendez lancer des excommunications, crier à l’incohérence et à la trahison, et affirmer que celui qui ne dit pas et ne fait pas comme eux n’est pas anarchiste. Ainsi ont toujours fait les prêtres de tous les temps et de toutes les religions. Quelqu’un de bonne foi s’élève plus contre la forme que contre la substance.

Ils ne veulent pas d’organisation mais ils parlent d’accord, d’entente, de libre pacte et d’association ! Nous ne nous occupons pas de telles questions de terme, et nous nous limitons à rappeler une fois pour toute qu’organisation ne signifie ni autorité, ni gouvernement, ni vexation, mais seulement : association harmonieuse des éléments du corps social.

Comme nous voulons que tous les hommes soient un jour associés harmonieusement, nous préconisons aujourd’hui dans la lutte pour la préparation d’un tel avenir, l’association harmonieuse des anarchistes. L’organisation est un moyen pour rejoindre la fin, et un moyen le plus en harmonie avec les finalités sociologiques de l’anarchisme.

Je ne perdrai pas trop de temps à démontrer comment, en ligne générale, l’organisation libertaire est une nécessité. J’ai démontré déjà ailleurs que l’organisation, loin de limiter la liberté individuelle, l’étend et la rend vraiment possible, puisqu’elle offre à l’individu une somme majeure de force pour vaincre les obstacles et pour améliorer, ce qui manquerait à chacun pris séparément.

« La plus grande satisfaction possible de son moi – je disais alors [1]le plus grand bien-être matériel et moral, la plus grande liberté, ne sont possibles que lorsque l’homme est lié à l’autre par le pacte de l’aide mutuelle. Un homme en accord avec la société est toujours plus libre que l’homme en lutte contre la société. Les anarchistes combattent l’organisation sociale actuelle, justement parce qu’elle empêche l’existence d’une société relativement utile à tous les individus et œuvrent pour que la société entière ne soit plus régie sur la lutte la plus enragée et féroce, sur l’exploitation et sur la violence tyrannique de l’homme sur l’homme.

Nous pouvons nous rebeller contre cette mauvaise organisation de la société, non contre la société elle-même comme se targuent de le vouloir beaucoup d’individualistes. La société n’est ni un mythe, ni une idée, ni un organe préordonné et fait par quelqu’un, pour qu’il soit possible de ne pas la reconnaître et de tenter de la détruire. Ce n’est même pas, comme nous accusent d’y croire les stirnériens, une chose supérieure aux individus à laquelle il faut faire le sacrifice de son moi comme devant un fétiche. La société est simplement un fait dont nous sommes les acteurs naturels et qui existe dans la mesure où nous sommes là. La société est l’ensemble des individus vivants et chaque individu est, à son tour, tel que les influences externes, sans exclure les sociales, le forment.

Tout cela est un fait naturel, relié à la vie universelle du cosmos. Se rebeller contre ce fait signifierait se rebeller contre la vie, mourir. Chaque individu existe dans la mesure où il est le fruit matériel, moral et intellectuel de l’union d’autres individus ; et ne peut continuer à vivre, ne peut pas être libre, ne peut pas se développer physiquement si non à condition de vivre en société ».

Beaucoup nous objectent que l’homme est égoïste, et que c’est toujours l’égoïsme qui pousse l’homme à agir, même quand en apparence les pensées et les actions semblent altruistes. En niant l’altruisme, ceux-là arrivent logiquement à nier l’esprit de solidarité et d’association.

Il n’y a rien de plus dangereux, d’une certaine façon, spécialement pour les cerveaux sans réflexion de s’emparer de la logique, de foncer avec elle, tant que l’on arrive à tirer toutes les conséquences d’un principe donné. Et cela d’autant plus que l’on peut arriver en partant d’un même principe à des conséquences absolument opposées. Il arrive souvent que se construisent des théories, plus ou moins justes à leur point de départ, qui tout en évoluant avec la logique conduisent à un point que l’on ne croyait ni ne voulait rejoindre. Cela arrive spécialement quand on avance avec des doctrines abstraites, abandonnant complètement le champ expérimental des faits.

Cela arrive en fait à beaucoup d’anarchistes individualistes de toutes les nuances, de l’individualiste stinérien anti-socialiste à l’individualiste communiste anti-organisateur.

Conduits par la logique abstraite, ces camarades arrivent à perdre de vue l’intérêt de la propagande anarchiste et révolutionnaire. Ils s’isolent dans la société jusqu’à ne plus pouvoir y exercer aucune influence ; ce qui équivaut à condamner notre idée à rester perpétuellement au stade de l’utopie. Si en prétendant à tout acte de la propagande et de l’action révolutionnaire, la cohérence absolue avec le principe abstrait de l’anarchie ou de sa propre interprétation de ce principe ; si (et c’est celle-ci la raison la plus véritable) devant la difficulté inégalable d’agir libertairement, on écarte toute forme d’action dans laquelle telle difficulté est la plus forte, on finit par ne plus rien faire ou très peu – comme Origène qui, pour se maintenir pur (ou plutôt parce qu’il n’avait pas la force de se maintenir tel), se coupa les organes sexuels. Toute l’action anarchiste finit par se limiter à la partie critique de l’œuvre d’autrui, à la propagande théorique – souvent chaotique et pleine de contradictions – et à quelque acte isolé de rébellion qui, dans la meilleure hypothèse, a justement le tort de réclamer un effort trop grand pour pouvoir se dérouler et, donc, exercer une influence grandissante sur les événements.

Du reste, autant peut être utile la propagande théorique et celle par le fait (je ne lui nie pas cette utilité), elle ne suffit pas dans sa forme seulement individuelle. Pour que la propagande théorique soit plus efficace il faut qu’elle soit coordonnée, pour que le fait soit plus utile il faut qu’il soit raisonné et raisonnable.

Il est vrai qu’un génie ou un héros font plus de propagande ou développent plus d’énergie que beaucoup de médiocres. Mais le monde est fait de médiocres, pas de génies et de héros ; tant mieux si le génie ou le héros jaillit parmi nous, mais entre-temps notre devoir est, si nous voulons être positifs et avoir l’assurance d’arriver au but, de compter aussi et surtout sur l’action continue, infatigable des plus nombreux. Et les plus nombreux ne sont une force que lorsqu’ils sont unis ; chaque individu forme, complète ou affine sa conscience dans l’union. Nous n’oublions pas que les génies et les héros peuvent aussi se tromper, c’est alors qu’ils font plus de mal que les autres. Il existe des formes d’activités nécessaires dont l’œuvre d’un seul, même exceptionnel, ne suffit pas et qui a besoin de la coopération de plusieurs, activité auquel souvent un génie ou un héros ne sait se plier. La coopération, l’organisation sur la base d’une idée et d’une méthode, acceptées librement et qui n’en excluent pas de meilleures mais les présupposent, sont des méthodes que plusieurs anarchistes de tendance individualiste nient. Ils les nient seulement parce que, ou d’accord avec les adorateurs de l’Etat ils ne croient possible aucune organisation sans autorité, ou ils n’ont pas le courage d’affronter la difficulté de commencer à être anarchiste en s’organisant sur des bases anarchistes, ayant la crainte des premières chutes inévitables.

Quand l’enfant apprend à marcher, il commence par tomber, mais cela n’est pas une raison suffisante pour soutenir que marcher est nocif et a pour conséquence de se rompre la tête. Les anarchistes qui arrivent de l’affirmation individualiste à la négation de l’organisation pensent, au contraire, comme cela : qu’à partir du moment où l’on s’organise on peut tomber et l’on tombera dans l’erreur ou l’incohérence, ils en concluent que l’organisation est elle-même une erreur et une incohérence.

En niant l’organisation on nie au fond la possibilité de la vie sociale et aussi de la vie en anarchie. Dire qu’on la nie seulement aujourd’hui ne signifie rien, la nier aujourd’hui signifie supprimer le moyen de la préparer pour demain. Et du reste, même sur ce terrain, la logique joue de sales tours. Tandis que l’on nie l’organisation ouvrière, quelqu’un a déjà commencé à nier la possibilité d’une organisation communale dans la société future. Simplement parce que l’on ne sait pas concevoir, par la même erreur d’optique, que la commune ne sera demain rien d’autre que le complexe des organisations librement fédérées en elle, du genre du mir patriarcal russe, qui pourra aussi avoir ses assemblées de discussion pour les intérêts de la communauté, mais qui n’aura pas du tout de caractère autoritaire, d’imposition violente, ce ne sera en rien la commune bureaucratique d’aujourd’hui avec ses taxes, ses gardes municipaux, ses gardes champêtres et… son maire nommé par la monarchie.

La question que l’homme est égoïste et que cela suffit pour nier l’association, s’appuie sur l’absurde interprétation d’un vrai concept. Oui, tous les hommes sont égoïstes, mais de façon différente. L’homme qui se retire le pain de la bouche pour nourrir son semblable est un égoïste dans la mesure où il ressent intimement, en se sacrifiant, une satisfaction majeure que de tout manger sans ne rien donner à l’autre. Il en va ainsi pour tous les autres sacrifices, même les plus sublimes que l’histoire se rappelle. Mais la satisfaction de l’exploiteur bourgeois que fait mourir de faim ses ouvriers, plutôt que de se sacrifier un soir à ne pas aller au théâtre est aussi de l’égoïsme.

L’un et l’autre sont de l’égoïsme mais, parbleu ! personne ne niera que ce sont là deux égoïsmes différents l’un de l’autre. Cette différence a trouvé son expression dans le langage humain, en baptisant la forme la plus noble de l’égoïsme du nom d’altruisme.

Cet altruisme est une manifestation de la solidarité humaine, répondant au besoin d’entraide – qui existe parmi les hommes comme dans plusieurs société animales.

Quelques individualistes ne nient pas la solidarité ; ils nient pourtant l’organisation qui est un moyen de se manifester et de s’exercer à la solidarité. La solidarité est un sentiment et l’organisation le fait qui correspond à ce sentiment ; le fait au moyen duquel la solidarité devient l’élément actif de la révolution dans les consciences et dans les événements.

La solidarité est une liqueur pleine de force et d’arôme qui a besoin d’un vase pour la contenir afin de ne pas se répandre, se rendre inutile et s’évaporer.

Ce vase, cette forme, cette explication de la solidarité, c’est l’organisation libertaire, où les consciences non seulement ne se détériorent pas mais se complètent lorsqu’elles ne sont pas bien formées, et lorsqu’elles sont formées se raffinent. Organisation ne signifie pas, je le répète, diminution du moi, mais possibilité pour celui-ci de rejoindre, avec l’aide des autres, le maximum de ses satisfactions. Elle ne signifie pas compression et violation de l’égoïsme naturel des individus, mais bien plus qu’un parfait contentement, son anoblissement de façon à provoquer une jouissance chez l’individu, ayant besoin du bien d’autrui et non du mal.

Puisque l’on appelle une telle forme d’égoïsme dans le langage commun altruisme, pour la distinguer de l’autre forme brutale existant dans la société présente de patron et d’esclaves, de gouvernement et de leurs sujets et consistant dans la satisfaction de soi-même au détriment de tous les autres, et sans aucun critère de proportion et de relativité, sans faire tant de sophismes et de finesses philosophiques je conclus que l’altruisme est bien quelque chose de positif et de concret qui s’est formé et existe en l’homme.

Cette divagation doctrinaire était nécessaire pour que je puisse démontrer comment cette question de l’organisation non seulement par la méthode, mais aussi par sa finalité, s’enlace et se conforme avec l’idée-mère de l’anarchisme ; pour que l’on comprenne que la division qui existe sur ce point chez les anarchistes est beaucoup plus profonde qu’on ne le croit et suppose aussi une inconciliable discordance théorique.

Je dis cela pour répondre aux bons amis de l’entente à tout prix qui affirment : « Nous ne faisons pas de problème de méthode ! L’idée est une seule, le but est le même ; nous sommes donc unis sans nous déchirer pour un petit désaccord sur la tactique ». Et, au contraire, je me suis rendu compte depuis longtemps que nous nous déchirions justement parce que nous sommes trop voisins, et que nous le sommes artificiellement. Sous le vernis apparent de la communauté de trois ou quatre idées – abolition de l’Etat, abolition de la propriété privée, révolution, antiparlementarisme – il y a une différence énorme dans la conception de chacune de ces affirmations théoriques. La différence est telle qu’on ne peut pas prendre la même route sans se quereller, sans neutraliser notre travail réciproquement, ou, si l’on veut, rester en paix, sans renoncer chacun à ce qu’il croit être la vérité. Je répète : non seulement différence de méthode mais aussi forte différence d’idées.

Beaucoup objectent d’être seulement des adversaires de l’organisation dans la société actuelle, parce qu’ils la considèrent impossible dans un sens vraiment libertaire avant la révolution. Mais alors ils oublient que la révolution ne viendra pas d’elle-même comme la manne du ciel, seulement en vertu des trompes de Jéricho de la propagande théorique et encore moins au bruit d’une bombe isolée. Ils oublient qu’après la révolution l’anarchie n’apparaîtra pas d’elle-même comme un champignon, si elle ne trouve pas des organismes adaptés à répondre à la nécessité de la vie sociale et les substituer aux vieux organismes abattus. Il est possible que par l’absence d’organismes libertaires, la nécessité de vivre suggère aux hommes le rétablissement des autoritaires.

Mais les ennemis de l’organisation négligent surtout – et le négligent aussi trop souvent les amis – de considérer la question du point de vue de la préparation révolutionnaire.

Certainement, ceux qui se sont mis en tête que les révolutions ne sont pas faites par les hommes mais viennent naturellement comme les cataclysmes et les tremblements de terre [2] peuvent bien être contraires à toute organisation et se contenter de la propagande verbale et écrite et d’un beau geste isolé tous les deux ou trois ans. Or maintenant il est reconnu que les idées avancent avec les hommes et que les révolutions sont engendrées par leur pensée et réalisées de leurs bras, elles sont aussi provoquées par des facteurs sociaux économiques devenus inévitables par l’enchaînement des effets, dont les causes remontent à des époques bien antérieures à nous.

Une révolution artificielle faite à l’avantage d’un parti ou d’une seule classe, d’autre part, serait inévitablement destinée au fiasco, si elle ne se tournait pas vers des intérêts plus généraux et si elle ne supposait pas des conditions qui pourraient être favorables à un renversement dont la nécessité se ferait universellement sentir.

On sait que la question sociale assume actuellement l’aspect presque exclusif du problème ouvrier, et c’est à lui qu’il faut consacrer toutes les forces afin de soulever réellement le monde en cherchant de ne pas dévier dans les sentiers de la politique, de l’intellectualisme et du sport révolutionnaire et libertaire.

Cela ne retire pas le fait que pour que la question ouvrière soit résolue, que pour que soit aussi résolue, ensemble et intégralement, la question du pain et de la liberté, sans sombrer misérablement dans l’égoïsme de classe que produit le réformisme, elle ne doit pas être considérée dans le plus large sens possible.

Il faut montrer que de l’émancipation du prolétariat et du monopole capitaliste dépend aussi la résolution de la liberté individuelle de l’homme et de tous les problèmes qui oppriment la conscience contemporaine.

Il faut aussi que les intéressés à ce renversement, les prolétaires, deviennent conscients de leurs droits, des besoins de la force qu’ils ont en main, à condition qu’ils le veuillent. Pour que l’atmosphère d’une révolution y soit, il faut que les travailleurs ressentent la privation énorme dans laquelle ils vivent et ne restent pas dans une nonchalance et une résignation musulmane. Il faut de même qu’ils aient une vision relativement claire du remède à apporter au mal dont ils souffrent – et surtout une conception nette et précise sur la façon de détruire et d’abattre l’ordre actuel des choses. Nous devons avant tout nous occuper à former cette conscience dans le prolétariat, le moyen le plus efficace reste la propagande, c’est l’exercice continu de la lutte contre le capital et l’Etat.

Mais il faut aussi préparer les moyens pour renverser le capital et l’Etat et voilà où se présente la nécessité de l’organisation révolutionnaire. Le premier moyen le plus important c’est l’union non chaotique, irrégulière, locale et morcelée, mais continue dans le temps et l’espace.

Ceux qui ne tolèrent pas aussi ce lien moral qui résulte de l’engagement pris pour s’aider réciproquement dans un but donné, diront que cela diminue leur autonomie individuelle, cela peut se faire. Mais liberté et autonomie absolue sont des concepts abstraits ; nous devons retourner aux faits, à ce que nous voulons réellement et pouvons obtenir de cette autonomie et liberté.

L’autorité, contre la quelle nous combattons, du prêtre, du patron et du carabinier, mérite bien, pour que l’on s’en débarrasse, que nous faisions un minimum de sacrifice volontaire de notre orgueil individuel, pour travailler avec d’autres à nous débarrasser de la domination bourgeoise et étatique, aussi avec ceux qui n’ont pas notre force et notre conscience, ainsi que nous nous la sommes formée.

Je ne sais pas si l’humanité réussira à être un jour un ensemble d’individus aussi libres l’un de l’autre, à ne devoir dépendre réciproquement d’aucune façon ni par intérêts matériels ni moraux. Il est certain que le but de la révolution sociale et libertaire qui s’annonce, et dont nous désirons l’avènement, ne sera rien d’autre pour le moment que l’émancipation du prolétariat du privilège du monopole capitaliste et de tous les individus de l’autorité violente et coercitive de l’homme sur l’homme.

Pour réaliser cela nous avons à lutter contre des forces formidables, la coalition des patrons, soutenue par les prêtres, la bureaucratie, l’armée, la magistrature et la police. Pour les combattre, pour détruire tous ces épouvantables rouages immaculés de sang de l’engrenage capitaliste autoritaire, il est bon de s’unir entre les opprimés en pacte mutuel et solidaire, et volontairement accepté – pour ceux qui ne tolèrent pas de liens -, une discipline morale.

Il ne suffit pas que les hommes soient conscients de leurs droits et besoins et sachent quel est le moyen pour les revendiquer ; il faut aussi qu’ils se mettent en mesure d’adopter ces moyens de revendication.

La volonté des révolutionnaires prend dans cette direction toute son importance. Une révolution d’inconscients peut être presque inutile ; mais la conscience reste certainement aussi inutile, dans la collectivité et chez les individus, de leurs besoins et droits, s’il n’y a pas la force, la volonté d’agir et de mettre en pratique ce que l’on a compris en théorie. Voici pourquoi il faut s’unir et s’organiser pour discuter d’abord, puis rassembler les moyens pour la révolution et enfin pour former un tout organique qui, armé de ses moyens et fort de son union, puisse, alors que sonne le moment historique, balayer du monde toutes les aberrations et les tyrannies de la religion, du capital et de l’Etat.

« L’organisation que les socialistes anarchistes défendent n’est naturellement pas l’autoritaire qui va de l’Eglise catholique à l’Eglise marxiste, mais bien l’organisation libertaire, volontaire, des nombreuses unités individuelles associées en vue d’un but commun et employant une ou plusieurs méthodes considérées bonnes et librement acceptées par chacun. Une telle organisation reste impossible si les individus qui la composent ne sont pas habitués à la liberté et ne sont pas débarrassés des préjugés autoritaires. Il est nécessaire, d’autre part, de s’organiser pour s’exercer à vivre librement associés » [3], et cela pour s’habituer à l’usage de la liberté.

Ainsi la nécessité de s’organiser demeure. Par organisation nous entendons l’union des anarchistes en groupes et l’union fédérale des groupes entre eux, sur la base des idées communes et d’un travail pratique commun à accomplir. Cette organisation laissant naturellement l’autonomie de l’individu dans les groupes et, des groupes dans la fédération, avec la pleine liberté pour les groupes et les fédérations de se former selon l’opportunité et les circonstances par métier ou par quartier, par province ou par région, par nationalité ou par langue, etc.

L’organisation fédérale ainsi conçue, sans organes centraux et sans autorité, est utile et nécessaire. Utile simplement parce que l’union fait la force ; nécessaire parce que… Nous nous efforcerons de donner ici d’autres raisons, outre celles déjà énoncées, sans pour cela avoir la prétention de les avoir toutes énumérées.

Il y a tant de personnes qui se disent anarchistes dans le monde, mais on baptise avec le nom d’anarchie tellement d’idées de nos jours, d’opinion et de tactiques différentes, qu’il s’impose à qui lutte d’en choisir une et de savoir quels sont ceux qui ont des aspirations communes aux siennes, et certaines qui tout en se disant anarchistes sont complètement opposées. Si quelques-uns suivent une voie contraire en tout à la nôtre, et usent de moyens de lutte qui sont contradictoires, neutralisants et destructeurs des effets que nous avons obtenus – ces diversités, ces contradictions dépendent de significations et d’interprétations différentes et souvent complètement opposées que l’on donne au terme d’anarchie.

Maintenant, si l’on ne parlait de faire que de la pure académie scientifique et philosophique il n’y aurait pas le besoin de trop se différencier dans les formes et de séparer groupe par groupe. Il n’y aurait même pas besoin de se regrouper. Mais l’anarchisme, selon moi, et je crois aussi selon beaucoup, s’il est dans la théorie une tendance scientifique et philosophique, une doctrine spéculative, il veut être aussi dans la pratique un mouvement humain de lutte et de révolution. Un mouvement qui a des moyens définis et qui a fixé comme point de départ des vérités données, autour desquelles concordent tous ceux qui agissent dans ce sens. Eh bien, comment sera-t-il possible d’annoncer un mouvement énergique et aussi résolu si nous, qui croyons être plus que les autres dans la vérité et qu’il nous semble plus que les autres devoir proposer de bonnes méthodes de révolutions pour avancer vers l’intégrale liberté de l’anarchie, si nous ne nous regroupons pas, nous ne nous organisons d’aucune façon afin que l’œuvre des uns ne soit pas contredite et neutralisée par celle des autres ; que par nous-mêmes on ne puisse savoir qui, tout en se disant anarchiste, est avec nous et qui est contre nous ?

Si nous voulons bouger, si nous voulons faire quelque chose de plus que ce qu’isolément peut chacun de nous, nous devons savoir avec lesquels de ces soit-disant camarades nous pouvons être d’accord, et ceux avec lesquels nous sommes en désaccord. Cela est spécialement nécessaire quand on parle d’actions, de mouvement, de méthodes autour desquelles il faut travailler à plusieurs, pour réussir à obtenir quelques résultats allant dans notre sens.

Puisqu’il y a des initiatives, des mouvements, des actions qui ne sont pas possibles sans le concours de nombreux individus, de légions ou de nations entières, voici qu’apparaît la nécessité, non seulement d’individu à individu et de groupe à groupe d’une même ville, mais aussi de groupes d’une ville à ceux d’une autre et – pourquoi pas ? – de ceux d’une nation à une autre.

La nécessité de se différencier, en s’organisant entre anarchistes qui ont en commun des formes et des méthodes de lutte collective et de propagande, s’impose aussi par la clarté des idées face aux adversaires. Tant que nous permettrons que l’on nous prenne tout en bloc sous la commune dénomination d’anarchistes, on aura toujours raison de nous demander qu’elle n’a jamais été notre anarchie. Il y a celui qui dit que c’est une école du socialisme et qui, au contraire, la baptise comme sa négation ; il y a celui qui cherche en elle le triomphe de l’individu contre l’humanité et l’interprète comme une lutte continuelle dentibus et rostius entre les hommes, et celui qui l’interprète comme la solidarité humaine par excellence.

Les pires extravagances sont développées comme la quintessence de la philosophie anarchiste ; quelqu’un affirmait dernièrement la fonction sociale utile du délit en anarchie [4]

Nous ne prétendons pas à l’infaillibilité, nous pouvons aussi avoir tort, néanmoins nous croyons avoir raison. Et tant que nous penserons avoir raison, nous chercherons à ce que l’on ne croit pas que notre idée est le contraire de ce qu’elle est. Nous ressentons le besoin de dépenser nos faibles moyens pour faire la propagande que nous croyons bonne, et nous refusons d’aider celle que nous considérons mauvaise.

Même de loin nous ne voulons pas nous rendre solidaires d’idées et de méthodes qui ne sont pas les nôtres, en conséquence nous désirons éviter la confusion qui nous unit pêle-mêle et rend notre propagande chaotique, contradictoire et sans résultat.

Il apparaît que les différentes interprétations de l’anarchie se reconnaissent dans des méthodes et des voies de fait, elles aussi très différentes et contradictoires – certaines tellement antisociales et antilibertaires qu’elles font plus obstacle à notre propagande que la plus féroce des réactions.

Vous, par exemple, qui êtes partisans de l’organisation syndicale, vous allez faire une conférence pour conseiller les ouvriers de s’organiser ! Eh bien, sur la même place ou vous aurez parlé en faveur de l’organisation, de la grève générale, de l’agitation révolutionnaire pour les huit heures, au nom de l’anarchie, voici que le lendemain, toujours au nom de l’anarchie, un autre viendra dire que l’organisation ouvrière est un emplâtre inutile, que la grève générale est une utopie ou un miroir aux alouettes, que la conquête des huit heures est une réformette indigne d’être défendue par les révolutionnaires, tout cela je l’ai souvent lu dans les journaux anarchistes de tendance anti-organisatrice.

Ecrivez pour exprimer votre opinion dans le journal, au prochain numéro un autre la contredira complètement ; et si vous n’avez pas la chance d’être le manipulateur suprême du journal… vous n’aurez pas même la liberté qu’il faut pour discuter.

Mais après, même si vous pouvez discuter librement, vous ne réussirez qu’à faire de la bonne académie, puisque vous ne pourrez agir ni rassembler autour de vous pour l’action ceux qui approuvent votre idée, et faire approuver votre idée par un nombre de personnes indispensables. Il faut vous différencier, vous associer avec ceux avec qui vous êtes en accord et en disant : « Voilà, nous sommes des anarchistes qui voulons faire cela et cela, et sur tel point nous pensons ainsi, ainsi et ainsi. Mettons-nous au travail ! »

Il ne faut pas l’oublier, l’organisation est un moyen de se différencier, de préciser un programme d’idées et de méthodes établies, une sorte de bannière de rassemblement pour partir au combat en sachant sur qui l’on peut compter et en ayant la conscience de la force que l’on puisse déployer.

Les formes de cette organisation comptent peu, le nom est souvent la seule et unique forme qui la distingue de l’organisation inavouée de ceux qui disent ne pas être organisés. Nous assumons le nom parce qu’il précise notre idée et nos propositions parce qu’il a la valeur d’un programme. Nous disons, par exemple, parti anarchiste en entendant simplement l’ensemble de tous ceux qui combattent pour l’anarchie. Lorsque nous précisons fédération socialiste-anarchiste nous pensons à l’union préétablie des individus et des groupes adhérents qui se sont mis d’accord dans une localité donné autour d’un programme d’idées et de méthodes.

Il est curieux que l’on trouve à redire sur ce terme de fédération plus que sur le générique de parti ; nous l’avions justement choisi parce qu’il implique historiquement (comme c’était aussi dans l’intention de Bakounine) le concept d’organisation décentralisée, de bas en haut, ou mieux (puisqu’il ne doit y avoir ni bas, ni haut) du simple au composé. Nous disions précisément nous fédérer parce que ce terme a désormais acquis une signification opposée et négative de la centralisation. Dans un sens beaucoup plus relatif, il existe des républicains fédéralistes face aux républicains unitaires.

Nous, anarchistes, qui en quelques endroits, comme à Rome, nous nous sommes organisés , nous avons formulé un programme. Tous ceux qui l’acceptent forment l’organisation dont le programme a été établi par eux-mêmes, qu’ils soient groupes ou individus ; chaque groupe et chaque fédération décide par l’intermédiaire de sa correspondance, des journaux, des congrès, etc, de la façon dont ils s’entendent pour développer l’action commune, les formes d’organisation fédérale et des groupes et les modalités internes. Un groupe ou une fédération pourra exagérer certains formalismes, même si des erreurs sont commises, elles sont telles que même ceux qui sont contraires à l’organisation, qui s’unissent seulement une fois pour faire une action, peuvent en commettre.

Nous croyons nécessaire de nous mettre franchement en route pour une voie bien définie, avec nos moyens et la seule responsabilité de nos actions, de façon que ce que nous faisons ne soit pas détruit par les autres. Ils sont plusieurs ceux qui dans la propagande théorique et dans l’action disent et font une quantité d’idées et de choses qui ne nous semblent pas anarchistes, ou tout au moins ne sont pas utiles selon nous, tout au contraire.

Cela de façon à ce que nos idées et nos méthodes apparaissent sous leur véritable signification sans équivoques ni confusion, aussi bien aux yeux des camarades et des sympathisants qui pourront ainsi rompre avec autant d’incertitudes qu’avec le public afin qu’il sache que nos idées sont celles-là et non leur contraire.

Ceux qui ne se décident pas à rester avec nous par la peur d’un mot, tout en faisant comme nous pratiquons, seulement pour ne pas dégoûter ceux qui, au fond, sont nos adversaires, font preuve de faiblesse et perpétuent l’équivoque. Ils couvrent sous leur bannière, avec leur bonne intention, beaucoup de marchandise avariée. Alors il est préférable qu’ils se soient séparés de nous.

Pourtant, s’organiser et se différencier de ceux qui ne sont pas, sur quelque chose d’essentiel, d’accord avec nous dans l’interprétation du terme et des méthodes de l’anarchie, ne signifie pas que nous prétendons au monopole du terme et du mouvement anarchiste ou que l’on veut exclure qui que ce soit de la grande famille libertaire. Mais être tous d’une même famille ne signifie pas que l’on ait tous les mêmes idées et le même tempérament, que l’on veuille faire la même chose et être d’accord sur tout. Dans la majorité des familles, c’est plutôt le contraire qui arrive.

Il se peut que non seulement les idées nous divisent dans la tactique mais aussi un peu le tempérament et qu’il détermine l’union ou la désunion de certains. Je me sens, personnellement, assez maître de moi-même, c’est-à-dire assez individu, il me semble être plus fort quand je sens derrière, devant et à côté de moi la solidarité des autres. Il ne me semble pas que je me diminue en me serrant autour d’un pacte mutuel avec mes camarades de route. Cette question du tempérament renforce, au lieu de l’affaiblir, ma thèse. S’il y a des courants qui ne peuvent même pas être unis à cause de leur tempérament, il vaut mieux que chacun prenne sa voie et qu’ils se différencient.

J’insiste pour soutenir la nécessité de l’organisation même face à ceux qui, tout en l’admettant dans les faits et la pratique, en repoussent la théorie et le nom. J’ai la conviction – et je ne crois pas me tromper – que nombreux de ceux qui disent être en désaccord avec nous le sont plus dans les termes que dans les idées, plus dans l’apparence que dans les faits. Ils sont un peu victimes d’une illusion, leur peur du terme n’est qu’un indice d’une certaine contrariété inconsciente et aussi inconfessée pour la substance.

Mais beaucoup de camarades, qui ont peur du terme plus que de la substance, sacrifient parfois l’une à l’antipathie de l’autre. Ils disent qu’il n’y a pas besoin de faire l’organisation, mais qu’elle existe déjà par elle-même.

C’est vrai. L’homme qui pense et qui lutte est un être sensible, organisable et organisé par excellence. Donc, même ces camarades qui se disent opposés à l’organisation sont, au fond, organisés.

Seulement, cette organisation, n’ayant pas de nom et de formes extérieures, fait semblant de ne pas exister et sert pour pouvoir nous dire : Voyez ? Sans organisation nous allons très bien ! Cela sert aussi à masquer et à dissimuler ce qu’il peut y avoir de peu cohérent avec le concept d’autonomie intégrale dans le fonctionnement interne d’une telle organisation. De telles incohérences sont inévitables dans la société d’aujourd’hui, et je ne m’en sers pas pour combattre la méthode anti-fédéraliste, mais il me presse de faire observer que où manquent les formes extérieures de l’organisation, il manque aussi un moyen important de contrôle pour voir jusqu’à quel moment une telle organisation reste libertaire. Quand au contraire l’organisation est visible, sa substance est dénoncée par la forme, elle se prête mieux à la critique ; on peut en conséquence mieux combattre et éliminer, dans la mesure du possible, en son sein les manifestations antilibertaires.

L’organisation consciente est utile parce qu’elle est le meilleur moyen, – quand elle est réelle et substantielle et non seulement formelle – pour empêcher un individu ou un groupe de concentrer en lui tout le travail de propagande et d’agitation et devienne trop l’arbitre du mouvement.

Les non-organisés, ou mieux ceux qui sont organisés sans le savoir et qui pour cela se croient plus autonomes que les autres peuvent plus être la proie que les organisés du conférencier qui passe, du camarade le plus actif, du groupe le plus entreprenant, et du journal le mieux fait. Ils sont inconsciemment organisés par le conférencier, l’agitateur et le journal. Tant que ceux-là font du travail tout va bien, mais s’ils prennent une fausse direction… bonne nuit ! Avant de s’en apercevoir il passera beaucoup de temps. Au contraire, les anarchistes qui se sont organisés, en sachant ce qu’ils font déjà parce que les formes-mêmes extérieures leur rappellent qu’ils sont associés, qui discutent avec parti-pris de toute proposition, d’où qu’elle vienne, sont moins exposés aux surprises. Justement parce que l’union fait la force, ils peuvent opposer une plus grande force de résistance à la suggestion des camarades plus intelligents, plus sympathiques ou plus actifs. Ils savent être organisés, et il est reconnu qu’il est plus difficile de manipuler une masse de personnes conscientes de leur situation, qu’une quantité innombrable d’inconscients.

Seulement, les organisés sont aussi des hommes et l’entière vertu de l’organisation ne peut les empêcher de tomber dans l’erreur. Dans la société actuelle, la parfaite cohérence libertaire d’une organisation est impossible (sera-t-elle même possible en anarchie ?). Eux aussi dans une moindre mesure offriront souvent le flanc à la critique des purs en théorie. Il arrivera aussi à leur organisation d’assumer plus d’une fois des aspects incohérents et de produire quelque manifestation de centralisme et d’autoritarisme.

Mais leur tort, à la différence des anti-organisateurs, consiste dans le fait que la paille qu’ils ont dans l’œil est visible parce qu’il y a une organisation publique, tandis que la poutre placée dans l’œil des autres ne se voit pas immédiatement – ce qui ne retire pas que cela fasse un plus grand dommage au principe de l’anarchie.

On n’insistera jamais assez sur cette vérité : l’absence d’organisation, visible, normale et voulue par chacun de ses membres rend possible l’établissement d’organisations arbitraires encore moins libertaires, qui croient avoir vaincu tout danger d’autoritarisme seulement en niant leur propre essence. Ces organisations inconscientes constituent un danger majeur puisqu’elles mettent le mouvement anarchiste à la disposition et au service des plus habiles et des plus intrigants.

Aujourd’hui, l’ensemble des anarchistes est désorganisé ; cette désorganisation formelle fait justement que la masse des camarades subit la domination intellectuelle sans contrôle d’un directeur de journal ou d’un conférencier… C’est aussi une forme d’organisation mais moins anarchiste parce que plus centralisée et plus personnelle.

Nous voulons en fait une organisation consciente qui dépende de notre volonté, pour ne pas être contraints à subir une organisation inconsciente et inavouée. Devant faire triompher quelque chose de déterminé et de précis, il y a la nécessité de s’organiser de fait, non seulement de nom, parce qu’il n’y a pas seulement besoin de conscience, mais aussi de quantité. Etre nombreux ne gâte rien… Que l’on ne pense pas que nous voulions mettre en antithèse les termes : conscience et quantité. On peut être nombreux tout en étant conscients et du reste, même si les conscients sont peu nombreux, se faire aider par les moins conscients ne les fera certainement pas devenir inconscients. Sans compter que les moins conscients, dans l’organisation au contact des conscients, acquièrent la conscience qui leur manque, plus ou moins selon l’intelligence et la bonne volonté. Même quand on n’est pas organisé, n’arrive-t-il pas que beaucoup, attirés dans l’orbite de l’action par un individu ou par un groupe plus sympathique, intelligent ou actif, soient eux aussi inconscients ? Seulement, dans ce cas, nombreux sont ceux qui pourraient être attirés sur le terrain de la lutte, l’aider et par la suite devenir conscients de l’absence d’organisation, mais sont laissés dans l’obscurité et dans l’inertie…

Entendons-nous bien sur cette conscience bénie !

Si l’on nous dit : « ou votre organisation ne rassemble que des conscients, elle est alors inutile (erreur là aussi, mais… laissons) ou elle rassemble des inconscients et alors elle est dangereuse parce qu’elle détourne et devient centralisée, autoritaire », etc.

Nous rappelons aussitôt que même ceux qui se disent anti-organisateurs, dans la pratique, s’ils ne veulent pas s’isoler de la vie et de la lutte, sont obligés de s’organiser, l’objection vaut aussi pour ceux qui s’en servent. Pourtant elle est elle-même une fausse objection. Il n’y a pas de conscients ou d’inconscients de façon absolue ; la conscience est une chose relative et multiforme. Il y a des plus conscients et des moins conscients ; et entre l’absolu (inexistant du reste) de la vertu-conscience et du vice-inconscience, il y a une échelle de graduation aussi longue que celle de Jacob. On peut être ainsi un révolutionnaire conscient et en même temps un anarchiste peu cohérent ; et un anarchiste cohérent jusqu’au scrupule bigot peut être directement la négation du révolutionnaire. Et pourtant l’un autant que l’autre est utile à l’anarchie.

Du reste, si un des soit-disants inconscients accepte de rester dans une organisation anarchiste et nous aide dans la lutte, ce sera toujours mieux et autant de gagné que s’il n’y était pas ; il sera de toute façon plus conscient que ceux qui sont dans l’obscurantisme et gisent dans l’inaction, ou pire, militent contre nous, force brute aux mains du prêtre et du chef des carabiniers. Si l’organisation ne servait qu’à faire le nombre (et elle sert au contraire à faire tant d’autres choses) , sans tenir compte de la culture qu’elle diffuse, des connaissances d’idées qui avec le contact continuel augmentent parmi les organisés, pour cela seulement elle serait utile comme facteur de conscience individuelle et collective.

Mais la propagande déterminée par les anarchistes organisateurs est aussi une forme, une manifestation pour préparer la société future, une collaboration dans le but de la constituer, un moyen pour influencer le milieu et en changer les conditions. D’autres aussi travaillent en accord à la même œuvre. Nous voulons travailler de la façon que nous croyons la plus efficace, nous choisissons certaines formes de lutte plus conformes à notre façon de voir et si l’on veut à notre tempérament. Après tout, ce sera là un mode comme un autre de la division du travail.

Justement, pour contribuer plus puissamment à la formation d’un milieu libre, pour influencer le prolétariat et le lancer dans la lutte contre le capital de la façon la plus profitable et organique, nous qui avons une conception spéciale de la lutte et du mouvement, nous entendons auparavant nous accorder comment, sans perte de forces, nous pouvons donner une telle contribution et exercer une telle influence.

Si cela attirait le prolétariat dans nos rangs, dans notre parti, tant mieux ; cela signifie que nous aurons bien su faire la propagande et que nous aurions su nous rapprocher de la révolution et du triomphe de l’anarchie.

L’organisation anarchiste doit être la continuation de nos efforts, de notre propagande ; elle doit être la conseillère libertaire qui nous guide dans notre action de combat quotidien. Nous pouvons nous baser sur son programme, pour diffuser notre action dans les autres camps, dans toutes les organisations spéciales de luttes particulières dans lesquelles nous pouvons pénétrer et porter notre activité et action : par exemple dans les syndicats, dans les sociétés antimilitaristes, dans les regroupements anti-religieux et anti-cléricaux, etc… Notre organisation spéciale peut servir aussi comme terrain de concentration anarchiste (pas de centralisation !) d’accord, d’entente, de solidarité la plus complète possible entre nous. Plus nous serons unis, moins il y aura de danger à ce que l’on soit entraîné dans des incohérences et dévier de la fougue de la lutte, dans les batailles et les escarmouches, ou autrement les autres qui ne sont en tout et pour tout d’accord avec nous, pourraient nous couper la main.

Et si notre organisation devient telle non seulement de nom mais de fait ; si elle réussit à établir de solides et de sûrs liens d’amitié et de camaraderie entre tous les anarchistes et obtient leur entente active sur les principaux postulats de notre programme ; alors elle sera un puissant et utile organe d’action, après l’avoir été de préparation. Une organisation adaptée à un tel but ne s’improvise pas ; à attendre pour la faire les événements au lieu de les prévoir, nous courrons deux dangers, ou de devoir tout d’un coup nous mettre d’accord sur des bases peu sûres et peu libertaires ou de nous laisser surprendre (ce qui malheureusement est même plus probable) comme des nigauds, par les événements eux-mêmes.

Une des objections les plus répétées au concept d’organisation non seulement local, mais régional et national, faites à l’aide de la méthode fédéraliste peut nous faire tomber dans l’incohérence avec le concept anti-autoritaire de l’anarchie.

Pour parler de cette cohérence bénie, il faut que nous en précisions le contenu ! Nombreux sont ceux qui possèdent la « cohérence », rendue si élastique qu’on l’élargisse et la restreigne suivant celui qui l’adapte.

On peut souvent appliquer, en le paraphrasant, aux anarchistes des différentes fractions, la devise connue que Ferrero fait exprimer aux sauvages : « Ce que je fais, moi et mes amis, est cohérent, ce que font ceux qui pensent différemment de moi est incohérent. Et de cette façon on peut s’excommunier jusqu’à l’infini, parce que chacun saura trouver la façon de démontrer que son adversaire est incohérent avec les idées, et pour cela n’est pas un bon anarchiste » – d’autant plus que les principes de l’anarchie que l’on prend pour base varient tant d’une interprétation d’un individu et d’un groupe à un autre.

Que signifie cette cohérence que l’on arbore à tout moment, spécialement par ceux qui ne font rien, contre ceux qui aiment bouger et agir ? Cela signifie ne rien faire dans la pratique qui soit en contradiction avec la théorie. Une prohibition comme l’on voit, que les individualistes sont les premiers à ne pas reconnaître, eux qui se réclament de façon scrupuleuse ou plutôt au pied de la lettre du « fais ce que tu veux » mal compris de Rabelais. – 13/18 –

Pour qu’il y ait cohérence entre théorie et pratique, il faut avant tout que soit défini le programme théorique, dans les limites duquel la pratique s’entoure pour ne pas le contre-dire. Et notre programme a été plusieurs fois dit et redit parce que nous nous étendions trop à en parler.

L’anarchie signifie absence de gouvernement, absence de toute organisation autoritaire et violente pour qui avec la violence et la menace de la violence on oblige l’homme à faire ce qu’il ne veut pas, et à ne pas faire ce qu’il veut faire. Absence donc non seulement de l’organisme gouvernemental dont les lois interdisent et imposent de faire ce que les législateurs ont établi , mais absence aussi du patron qui impose sa volonté en donnant selon son plaisir plus ou moins de pain aux estomacs des prolétaires ; absence du prêtre qui pousse tous à se pencher vers lui et pousse spécialement le peuple à obéir au gouvernement et au patron, avec la violence morale de la religion (menace d’une violence terrible, l’enfer après la mort).

Maintenant, pour être incohérent, dans une organisation d’anarchistes, avec les principes de l’anarchie il faudrait que cette organisation s’oppose à un tel programme, créant en son sein une autorité qui ait l’autorisation et la possibilité d’imposer aux associés avec la violence sa volonté ou voir la volonté de la majorité. Chacun voit que dans nos organisations la chose est rendue pratiquement impossible, pour ne pas dire absolument impossible. Comment voulez-vous qu’une collectivité d’anarchistes autorise une ou plusieurs personnes à imposer leur volonté ? Dans l’absurde hypothèse qu’ils le voudraient (ce ne serait plus alors une association d’anarchistes par le seul fait que ceux-là voudraient une telle chose) où pourraient-ils jamais trouver le moyen de constituer une autorité qui puisse contraindre avec la violence ses subordonnées à faire ce qu’ils ne veulent pas ?

Le mouvement révolutionnaire anarchiste est une lutte contre la manifestation violente et coercitive de l’autorité. Et les partis dans lesquels une telle coercition ne s’exerce pas, – et pour qu’elle ne se sophistique pas, je n’entends pas par vio-lence que la violence matérielle directe ou la menace d’une violence matérielle avec qui la contrainte s’exerce -, ces partis ne sont pas autoritaires dans la pratique. Pour l’être, tout en n’ayant pas en soi des organismes violents, il faut qu’ils le soient par parti pris, délibérément, par programme et par principe.

Par exemple, le parti républicain, le parti socialiste et de nombreuses organisations ouvrières, sont autoritaires, pas vraiment parce qu’elles exercent une violente autorité, et non parce qu’elles sont organisées, mais simplement parce que leur but est autoritaire, leurs idées et leurs programmes admettent et même réclament comme nécessaire l’autorité, leurs méthodes de lutte politique s’appuyant à travers le légalitarisme et le parlementarisme, avec l’autorité en action des gouvernements et de la société bourgeoise.

Pour les anarchistes la chose est impossible, du moment qu’une barrière insurmontable les sépare doublement des milieux gouvernementaux et bourgeois : l’idée anti-autoritaire et la pratique intransigeante, extralégale, antiparlementaire et révolutionnaire.

Il est arrivé avec l’organisation, un peu comme avec tant d’autres choses. On a vu dégénérer les partis politiques existant jusqu’à maintenant et l’on a trouvé la raison dans le fait qu’ils étaient organisés. Mais on a échangé la cause avec l’effet. L’organisation républicaine socialiste et ouvrière en général a subi une dégénérescence dans un sens autoritaire et légaliste pour la simple raison qu’elle contenait en elle le germe de tant de mal. L’idée même que sans autorité on ne puisse rester ensemble, ce germe a été cultivé intensivement avec la pratique légaliste de la participation aux fonctions autoritaires des organismes étatiques et bourgeois.

L’organisation anarchiste possède un fort antidote contre ce germe maléfique de l’autoritarisme : la tactique antiparlementaire et antilégislative, intransigeante envers tous les organismes gouvernementaux. Pour cela je suis antiparlementariste intransigeant parce que tant que les anarchistes ne céderont pas même d’une ligne – sans aucun prétexte d’opportunisme et d’utilité momentanée – ils pourront affaiblir un peu, pour d’autres raisons, leur esprit révolutionnaire, mais ils resteront toujours anarchistes dans l’âme et aussi en parole ; et d’abord ou après l’esprit révolutionnaire resurgira par la poussée même de l’idée. Si leur organisation a comme fondement un programme qui précise l’action, il n’est pas possible que l’idée devienne autoritaire -, parce qu’elle n’en a pas besoin, ni la possibilité, ni l’opportunité – sans devoir complètement renier l’idée, toute la pratique, toute l’histoire et le terme même de l’anarchie.

Pour le faire, il faudrait être de parti pris, a priori changer totalement de route, faire face à la théorie et au mouvement, et dire : nous ne sommes plus anarchistes.

L’organisation n’est pas un organe conscient en elle-même, qui guide ses membres ; ce sont ces membres qui la font selon leurs propres critères théoriques et pratiques. L’organisation ne peut pas changer les anarchistes en non-anarchistes ; mais plutôt les anarchistes qui en changeant eux-mêmes peuvent rendre l’organisation anarchiste en une organisation autoritaire. Eh bien, tant que les anarchistes, tout en étant organisés, restent anarchistes, conservent l’idée anarchiste et continuent à lui faire de la propagande, poursuivent la tactique jusque-là soutenue, la peur de déviations et d’incohérences par le seul fait de l’organisation, reste irréaliste et tout à fait puéril.

J’ai déjà dit comment il faut concevoir la cohérence avec l’idée de façon relative, comme il faut concevoir toutes les choses et toutes les idées de façon relative, parce que je ne veux pas exclure, même si cela me paraît impossible, la possibilité d’erreurs.

En parlant d’abolition de l’autorité et de la liberté, il y a quelques anarchistes qui entendent aussi l’élimination de l’autorité non coercitive, de la discipline morale qui apparaît de la nécessité de l’union de plusieurs personnes, sur le terrain d’un pacte réciproque de convivialité et d’entraide.

Ils ne pensent pas que la liberté absolue de l’homme n’existe pas, qu’elle est une chose toute relative, déterminée par des causes extérieures et soumises à celles-ci.

Elle est en somme la possibilité de pouvoir satisfaire tous nos besoins physiques et psychiques et de ne supporter aucune prédominance de la part des autres. Cette liberté est impossible sans l’organisation.

Et faites attention, je ne me réfère pas seulement aux temps bien heureux dans lesquels nous vivrons en anarchie ! Je veux dire qu’en nous organisant nous pouvons aujourd’hui même jouir d’une plus grande liberté qu’en étant isolés. Unis nous pouvons mieux résister à la domination du patron et du gouvernement, unis nous pouvons mieux satisfaire notre besoin d’action propagandiste et révolutionnaire, nous avons ainsi un plus vaste champ de luttes et de plus grands moyens à notre disposition, cela ne nous empêche pas à chacun d’expliquer la même chose et mieux les formes d’activité qui sont essentiellement individuelles.

Lorsque nous affirmons vouloir nous organiser, nous fixons aussi le pourquoi de notre organisation ; celle-ci doit servir à agir là où isolés ou en petit nombre la chose serait impossible et moins facile. Naturellement, là où peut suffire la force d’un seul, celui-ci, tout en étant organisé, agit de lui-même sans recourir aux autres, ce pourquoi ses forces suffisent. Et de même le groupe ne recourt pas aux autres groupes fédérés avec lui pour ce qu’il peut réaliser de lui-même.

Toute organisation libertaire apparaît dans la mesure où il y a nécessité de s’unir en groupe pour réaliser un but donné ; pour en réaliser d’autres, de fédérer les groupes entre eux ; et ainsi de suite.

On nous oppose que toute collectivité est susceptible de se diviser en majorité et en minorité, et qu’en de nombreux cas l’organisation fera en sorte que la minorité doive se soumettre à la majorité. Au contraire, nous n’admettons pas de domination de ce genre, et pour cela nous ne donnons ni à la majorité, ni à la minorité le droit ni les moyens de pouvoir s’imposer.

Certainement, une division d’avis et d’opinions peut surgir. Si la discorde naît sur les idées et la tactique fondamentale, il est nécessaire que les deux parties se séparent, puisqu’elles constituent maintenant deux partis distincts. Ainsi nous, anarchistes, quand la différence est apparue irrémédiable et trop grande, nous nous sommes divisés au sein de l’Internationale des socialistes autoritaires.

Au contraire, s’il y a des divisions sur des questions de peu d’importance, qui n’intéressent pas le mouvement et les idées générales, chacun pense et agit hors de l’organisation à sa façon, sans faire obstacle au travail commun de l’organisation elle-même.

Mais si c’est au sein-même de l’organisation que le désaccord apparaît, que la division en majorité et en minorité survient pour des questions secondaires, sur des modalités pratiques, sur des cas spéciaux, alors on ne pourra crier à l’incohérence de l’une ou de l’autre ; plus facilement la minorité se plie à faire comme veut la majorité. Et comme cette condescendance ne peut être que volontaire, tout caractère d’autorité et de coercition est absent. Si le parti veut faire un congrès et que tous soient unanimes pour vouloir se retrouver ensemble entre anarchistes du monde entier, qu’il y ait seulement différence sur le lieu où se rassembler, les uns proposant Rome et les autres Paris, il faudra bien que ou les uns ou les autres cèdent. Et naturellement ils céderont, si est fort en eux le besoin et le désir de se rassembler ; comme il est naturel que ce soit d’abord les moins nombreux qui cèdent, puisque même ceux-là seront de l’opinion qu’il est préférable pour l’économie générale des forces, que ce soit une minorité plutôt qu’une majorité à supporter un inconvénient donné.

Il est connu le fait que les adversaires de l’organisation fédérale, par opposition à nous, se déclarent autonomistes, et appellent autonomes leurs groupes ; il est bon de rappeler une fois pour toutes que nous sommes autonomistes, c’est-à-dire partisans de l’autonomie individuelle dans les groupes, et des groupes autonomes dans la fédération et dans le parti. Cela pour éviter, même sous les formes linguistiques, les dernières apparences de formalisme que l’on nous reproche.

Ce terme de formalisme est employé à tort à notre encontre : ou il veut dire besoin de donner forme aux idées et à la lutte, et cela est tellement naturel que tous au monde sont contraints d’y recourir ; ou alors elle signifie adoration des formes avec négligence de la substance, et alors nous, anarchistes, ne méritons pas ce reproche, non justifié par aucun fait positif.

Ce sont justement ces vagues accusations de « formalisme », d’«autoritarisme », d’«artificialisme » qui forment le patrimoine polémique des adversaires de l’organisation. Et ces paroles abstraites ont une signification aussi large et une interprétation aussi vaste qu’on peut les lancer contre n’importe quel adversaire, contre qui on n’ait pas d’autres arguments à faire valoir. Elles font un certain effet, et on est toujours embarrassé à s’en défendre ; elles sont utiles à celui qui a l’habilité de s’en servir en premier. Mais ce sont des paroles vides de sens, du moment que personne ne précise quel formalisme, quel autoritarisme est vraiment nocif et contrastant avec les doctrines anarchistes, et possibles dans une organisation anarchiste. Ce n’est donc pas l’épouvantail vague du formalisme, mais certaines formes autoritaires et déterminées d’organisation que nous connaissons bien, que nous devons combattre en nous comme dans la critique des autres partis. Ces formes sont tellement visibles, qu’il n’y a pas à craindre qu’elles séduisent le moins conscient des anarchistes -, encore moins une collectivité anarchiste.

Un grave reproche que l’on fait à l’organisation fédérale des anarchistes est d’être « artificielle ». Mais toutes les choses qui se font, qui sont faites par les hommes, excepté les mouvements totalement irréfléchis, sont artificiels ; parce que les choses naturelles ne suffisent pas, et sont souvent dangereuses. La foudre est naturelle, mais contre elle nous préférons adopter l’artificiel paratonnerre, et malgré que le cancer et la tuberculose soient naturels des milliers de médecins s’épuisent à chercher un moyen artificiel pour les guérir. Et ils font bien. La propagande elle aussi est une chose artificielle ; au contraire plus elle est faite avec art, d’autant plus elle est profitable. Pourquoi ne pourrait-il pas exister une organisation dans un but de propagande, du moment que celle-ci peut devenir plus importante ?

Toute la peur des anti-organisateurs vient de la forme, de l’artifice, de la méthode ; ils observent qu’une forme d’organisation, un nom, une méthode ont été adoptés par nos ennemis et ils en concluent par la condamnation en bloc de ceux- ci. Ils ne réussissent pas à faire le très simple raisonnement que nombre de ces formes, de ces termes et de ces méthodes sont inoffensifs en eux-mêmes, et n’ont d’autre valeur que celle du contenu. Donnez-leur un contenu anarchiste et ils seront en parfaite cohérence avec l’anarchie. Il existe aussi, naturellement, des formes qui ne font qu’un avec la substance, et elles sont ou ne sont pas anarchistes ; mais ce n’est pas le cas de l’organisation qui ne suffit pas pour l’apparition d’une autorité et au contraire composée d’anarchistes elle en est un obstacle.

On trouve un autre motif d’incohérence dans la prétendue facilité que dans l’organisation les individus plus intelligents, plus sympathiques, plus actifs ou voire… plus fourbes peuvent devenir de véritables autorités sur la masse, présentant le danger de la faire dévier. J’ai démontré plus haut que ce danger est plus grand parmi les non-organisés et qu’au contraire l’organisation sert à combattre et non à faciliter un tel danger.

De toute façon, le danger reste, même s’il est réduit et même si l’élément déterminant n’est pas l’organisation. Mais y a-t-il là une véritable incohérence avec l’idée anarchiste ? Je ne crois pas, parce que si c’était ça, l’anarchie serait impossible. Les hommes ne seront jamais psychiquement et physiquement tout à fait égaux et même si certaines disparités énormes tendent à disparaître, il y aura toujours des hommes de talent et des hommes médiocres, actifs et inactifs, sympathiques et antipathiques – les uns auront toujours sur les autres une indiscutable supériorité morale, et peut-être plus quand il n’y aura plus de tyrannies matérielles.

L’anarchie comme aspiration positive de bataille, c’est la destruction des tyrannies matérielles, elle n’a rien d’autre à opposer aux autorités morales que la science. La science en elle-même représente une source d’autorités morales. Qui ne reconnaîtra pas en anarchie l’autorité du médecin pour l’hygiène et de l’architecte pour les constructions murales. Ainsi il y aura l’autorité morale de l’homme de génie, de l’homme sympathique, actif, etc., l’anarchie ne cessant pas pour cela d’exister, du moment que ni le médecin, ni l’architecte, ni l’homme génial ou actif, ni le fourbe ne pourront faire valoir leur autorité quand les autres ne voudront pas la subir. L’organisation sociale anarchiste ne mettra à leur disposition aucun moyen de contraindre la volonté d’autrui. Ce phénomène apportera certainement des inconvénients, mais… nous n’avons jamais pensé qu’en anarchie il n’y aura plus d’inconvénients de ce genre et qu’alors on retournera au paradis terrestre.

Nous ne rêvons pas pour affirmer que dans les organisations anarchistes, au sein de la société d’aujourd’hui, ne peuvent pas se présenter plusieurs inconvénients. Au contraire, ils ne sont pas le fruit de l’organisation, parce que sans celle-ci on en aurait, comme on en a plus. Ils ne représentent pas en eux-mêmes une incohérence avec l’idée anarchiste.

« Mais les charges sociales ?, nous objectera-t-on, dans les organisations anarchistes nous assistons à la nomination de comités exécutifs, de commissions de correspondance, de secrétaires, etc. N’est-ce pas là de véritables autorités, de petits gouvernements ? ». Je réponds non, avant tout parce qu’ils n’ont aucun moyen pour imposer aux associés leur volonté, étant donné qu’ils entendent faire que ce auquel ils furent autorisés. Ce ne sont pas des autorités, parce que si c’en était, l’existence de la société civile et humaine ne serait pas possible.

Dans toute convivance il existe la division du travail parmi les associés ; et certains d’entre eux doivent se charger de fonctions sociales nécessaires et utiles à tous. Ces fonctions ont aujourd’hui un caractère autoritaire, parce qu’elles sont exercées en grande partie par des organismes autoritaires ; mais elles ne sont pas l’autorité.

Beaucoup tombent dans l’équivoque suivant : ils voient une fonction indiscutablement utile exercée d’une manière dominatrice et mauvaise par le gouvernement ou par le capitaliste ; ils concluent que l’origine de cette mauvaise chose et de cette domination est la fonction et ils en demandent la suppression. Et je crois qu’aucun anarchiste ne soutiendra qu’en anarchie on devra abolir le service postal ou ferroviaire, seulement parce qu’aujourd’hui la poste et les chemins de fer sont exercés de façon infâme par l’Etat capitaliste. Ce qui vaut pour la société future, vaut pour les organisations anarchistes, lesquelles délèguent quelques-uns de leurs membres pour accomplir une fonction déterminée, non pour exercer un pouvoir. Délégation de fonction, non délégation de pouvoir. On ne peut faire plus que la délégation de fonction, du moment que dans un cercle tous les camarades ne peuvent être en même temps le trésorier ou le secrétaire, et tous ne peuvent se mettre à réaliser une fonction donnée à laquelle suffit un seul.

La nécessité de ces mandatements s’élargit et devient plus fort lorsque l’organisation est plus importante et son champ d’activité plus large. Mais il suffit de supprimer tout danger d’autoritarisme, de limiter et de bien définir les fonctions qu’ils doivent accomplir ; qu’ils ne puissent agir au nom de l’association que lorsque ses membres les en aient autorisés ou soient consentants ; qu’ils doivent exécuter ce que les associés décident, et non dicter aux associés la voie à suivre. Ainsi, la plus lointaine suspicion d’incohérence est éloignée.

Si jamais une larve d’autorité puisse se personnifier dans ces représentants d’association, on parle toujours d’autorité morale sans danger qu’elle puisse se transformer en autorité coercitive dans les faits. Une telle autorité ne pourra jamais être aussi forte que celle que peut développer dans un milieu désorganisé un camarade actif et intelligent. Aujourd’hui c’est jusque dans les associations bourgeoises qu’un trésorier, un secrétaire ou un comité exécutif même s’ils sont mis en avant dans les journaux – n’ont en réalité pratiquement aucun pouvoir. Pourquoi veut-on le supposer possible dans une association anarchiste ? N’est-ce pas là un inutile sophisme doctrinaire ?

C’est une bêtise de dire que les anarchistes veulent s’organiser pour singer les partis autoritaires, parce qu’ils croient que ceux-là doivent leur progrès au fait d’être organisés.

La vérité c’est que les partis autoritaires ont non seulement fait des progrès dans la façon d’être organisés, mais aussi dans l’organisation en elle-même ; l’un n’exclut pas l’autre et l’union quelle qu’elle soit est toujours une force appréciable.

L’organisation ne possède pas, il est vrai, une vie magique, mais elle peut ajouter force et capacité d’action à ses adhérents pourvu que ceux-là soient « des hommes et non des moutons ». Une organisation faite d’anarchistes dans un but anarchiste, quel que soit le terme sous lequel elle se définit, vieux ou neuf, ne présuppose en soi aucun esprit autoritaire inhérent. Elle devra le chemin qu’elle fera seulement en partie à l’organisation parce que suit l’idée libertaire ; de la même façon que les partis autoritaires, après avoir fait tant de chemin à l’aide de l’organisation, commencent maintenant à reculer non à cause de l’organisation, mais simplement parce que leur but était dans le moyen et dans la fin délibérément autoritaire et anti-révolutionnaire.

Ainsi, par exemple, l’insurrection sera utile à la révolution, mais il peut aussi y avoir des insurrections réactionnaires. Il y a eu des insurrections sanfédistes ou pour les Bourbons, mais était-ce là une raison pour que les patriotes italiens nient l’utilité de l’insurrection pour la libération de la patrie de l’étranger ? L’organisation et ses formes sert les autoritaires, mais il n’y a rien de contradictoire qui nous interdise de nous en servir aussi.

Toutes les difficultés dans le fond résident dans les dénominations ; aux uns ne plaît pas le terme de « parti », aux autres celui d’«organisation ». Ainsi certains ont trouvé à redire du fait que des anarchistes aient constitué une fédération du Latium et veulent en former une italienne, qu’il y ait des fédérations et des partis anarchistes allemands, hollandais, de Bohème, etc. Comme si l’on voulait de cette façon reconnaître le principe de nationalité ! Mais cela est vraiment du formalisme, et du plus mauvais !…

En aucune façon le concept de l’organisation fédérale d’individus en groupes, et des groupes en fédérations régionales, nationales et internationales, est contradictoire avec les principes de liberté de l’anarchisme. Cette cohérence avec la méthode libertaire au sein de la société bourgeoise n’est pas réservé aux organisations anarchistes. Il existe et il peut exister des associations composées aussi par des non-anarchistes, qui dans leur fonctionnement interne soient libertaires, cela ne nuit pas au contraire, facilite leur but particulier. Elisée Reclus a trouvé des exemples de regroupements libertaires chez des peuples primitifs qui ne sont pas régis en véritable anarchie ; Pierre Kropotkine nous parle d’associations libertaires parmi les animaux, les sauvages, les artisans, et dans les communes du Moyen-âge. Pour démontrer l’existence dans la société moderne d’une forte tendance au communisme et à l’anarchie, Kropotkine et Elisée Reclus apportent de nombreux exemples d’associations commerciales, industrielles, de bienfaisance, scientifiques et artistiques, qui tout en ayant un but tout autre qu’anarchiste, sont dans leur organisation interne exactement libertaires ou presque. Si une telle possibilité n’est pas exclue pour des individus non-anarchistes, associés pour des buts absolument bourgeois, pourquoi devrions-nous l’exclure pour nous ? Pourquoi devrions-nous nier la possibilité de nous associer sur des bases libertaires, pour nous qui sommes anarchistes et qui nous proposons un but essentiellement anti-bourgeois et anti-autoritaire ?

Autonomie et organisation sont loin d’être des termes contradictoires : au contraire ils expriment avec précision le concept que les anarchistes ont de l’individu et de la société. « Autonomie et fédération sont les deux grandes formules de l’avenir – dit notre ami Charles Malato [5]à partir de maintenant c’est sur cette direction que s’orienteront les mouvements sociaux ». Et c’est là aussi notre idée, car nous pensons que l’organisation trouve dans la forme fédérative la meilleure façon pour s’expliquer dans un sens vraiment anarchiste.

Rome, 15 juin 1907.

[1] L. Fabbri : L’Organisation ouvrière et l’Anarchie.

[2] Jean Grave : « La Société mourante et l’anarchie ».

[3] L. Fabbri : L’Organisation ouvrière et l’Anarchie.

[4] Dans l’« Aurora » de Ravenne.

[5] C. Matato : « Philosophie de l’Anarchie » (édition P.V. Stock, Paris), p. 185.

= = =

Lectures complémentaires:

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Du_Principe_Federatif_Proudhon

Rudolph Rocker_Anarchie de la theorie a la pratique

Ecrits-choisis-anarchistes-sebastien-faure-mai-2018

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Dieu et lEtat_Bakounine

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

 

Entretien avec un prisonnier politique anarchiste d’une commune en lutte d’Oaxaca Mexique…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, police politique et totalitarisme, politique et social, résistance politique, société des sociétés, société libertaire with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 17 octobre 2019 by Résistance 71


… l’autre lutte autonome

 

Entretien avec Miguel Peralta, prisonnier anarchiste d’Eloxochitlan de Flores Magon, Oaxaca, Mexique

 

Miguel Peralta

 

15 octobre 2019

 

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/Entretien-avec-Miguel-Peralta-prisonnier-anarchiste-d-Eloxochitlan-de-Flores

 

Histoire des luttes de son village, assemblée communautaire, infiltration des partis politiques, répression, solidarité internationale, liens entre mouvement libertaire et mouvement indigène au Mexique…

Dans cet entretien réalisé au printemps 2018 par Voices in Movement pour le média anarchiste américain It’s going down, Miguel Peralta revient sur la longue histoire collective qui l’a conduit, à trente-quatre ans, à se retrouver sous la menace d’une peine de cinquante ans de prison.

Après quatre ans, cinq mois et quinze jours d’enfermement, Miguel a été libéré le 15 novembre 2019 à la suite d’une longue grève de la faim appuyée par le Groupe de solidarité pour la liberté de Miguel Peralta au Mexique et un mouvement de solidarité internationale.

En France, la solidarité avec Miguel est organisée par le Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL), qui a diffusé cet entretien et les informations sur sa situation. Pour tout message, aide financière, événement de soutien… contacter le CSPCL : cspcl(at)samizdat.net

Voices in Movement : Hola, bonne après-midi ou bonne nuit à toutes et tous, nous sommes ici avec notre compañero Miguel, prisonnier politique d’Oaxaca, au Mexique, et on va un peu parler avec lui de sa procédure judiciaire, de sa vision des différentes luttes à Oaxaca et au Mexique, de la relation entre les mouvements anarchistes et autochtones, et aussi au final des différentes choses en lien avec la solidarité internationale dans ces cas-là, et des formes possibles par lesquels on pourrait l’aider dans son procès judiciaire.

Salut Miguel, merci d’être avec nous !

Miguel : Comment va ? Bonne nuit, ou bonjour à tous les compas qui nous écoutent.

Ok on va commencer, est-ce que tu peux nous parler un peu de toi, de qui tu es, d’où tu viens, où tu te trouves actuellement et n’importe quelle autre chose que tu aimerais partager avec les compas qui écoutent cette émission ?

Ok bon, mon nom complet c’est Miguel Ángel Peralta Betanzos, je fais partie de la communauté d’Eloxochitlán de Flores Magón, qui fait elle-même partie du groupe autochtone mazatèque, et qui se situe au nord-est de l’État d’Oaxaca. Dans ma communauté et dans la région mazatèque nous parlons la langue mazatèque.

J’ai étudié un peu d’anthropologie, depuis petit j’ai toujours aimé être entouré d’amis, tant des compas d’autres endroits du monde que de mon propre village. Connaître son territoire, arpenter un peu la communauté et ses sentiers… J’aime bien la musique, différents types de sons et… la bouffe, la gastronomie de ma communauté et des autres endroits, j’aime beaucoup lire aussi, faire du sport, jouer, faire du basket, un peu de foot, nager, aller à la rivière, sentir et marcher sous la pluie, marcher pieds nus dans la boue, depuis petit. J’aime les fêtes traditionnelles de mon village, la fête des morts qui est le moment où on peut le plus célébrer et partager la communalité [1], la communalité avec nos compas et nos proches sur notre terre. J’aime me souvenir de nos morts aussi, mes grands-parents, mes oncles qui ont été vivants et qui nous ont laissé leur empreinte dans notre conscience.

Je suis membre de l’assemblée communautaire, qui est l’entité où se développent différentes activités collectives comme le tequio ou la faena [2] , qui font partie du travail ou de l’entraide qui se vivent au quotidien dans la communauté. On a aussi participé à différentes luttes, que ce soit au sein de la communauté mais aussi en dehors comme en 2006, où on a participé aux révoltes d’Oaxaca.

Tu peux mentionner quelques antécédents de la lutte dans ton village, Eloxochitlán de Flores Magón ?

Lors du boom de la culture du café, dans les années 1970, 1980, 1990, il y a eu une augmentation du caciquisme, du despotisme. La figure du cacique, c’est la personne qui arrivait à s’imposer grâce à son pouvoir et grâce à l’argent, et qui s’appuyait aussi sur des gens armés. Il décidait en gros de la destinée de la communauté, c’est lui aussi qui répartissait les charges collectives ou les charges municipales. Eh bon face à cela, au travers des instituteurs démocratiques et des paysans conscients, il y a eu une lutte contre le caciquisme qui a démarré durant ces décennies-là eh bon, durant les années 1990, en 1996, il y a eu un congrès indigène qui a eu lieu dans la communauté d’Eloxochitlán.

Les thèmes qui y avaient été développés concernaient l’identité et l’autonomie. C’était le moment de la lutte zapatiste, qui avait détonné en 1994, et en 1996 il y a eu ce congrès dans la communauté d’Eloxochitlán. À ce congrès il y a eu différents villages des alentours qui ont partagé leurs expériences de lutte. En 1997, il y a eu tout un cycle d’activités qui a démarré avec une marche-randonnée du village jusqu’à la ville de Mexico, qui a duré à peu près cinq jours et à laquelle ont participé quelque chose comme quatre cents personnes, cela pour rendre hommage à la mort de Ricardo Flores Magón [3] qui a été assassiné dans une prison des États-Unis, et pour lancer ce qu’ils ont appelé l’année citoyenne Ricardo Flores Magón, eh bon durant toute cette année-là il y a eu des discussions sur les questions de genre, sur le féminisme, sur la paramilitarisation et sur l’autodéfense évidemment, et il y a eu des concerts de rock et de punk dans la communauté, de musique traditionnelle mazatèque aussi. Il y a eu aussi des ateliers de médecine traditionnelle, des projections de films, et aussi des ateliers sur la terre, les cultures et les semences transgéniques. Ça, c’était en 1997.

Et en 2001, il y a une radio communautaire qui a été mise en place qui servait un peu de pont dans la lutte pour l’autodétermination, en plus d’un fanzine qui s’appelait La Voz de N’guixó [4], et ça servait pour renforcer la conscience sur la défense des ressources naturelles et ça a aussi permis de lutter contre les partis politiques. Après, il y a eu la création d’un conseil, qu’ils ont appelé le conseil indigène, eh bon, je crois que c’est ça un peu les antécédents qui ont été à l’origine d’une partie de la lutte que nous avons menée contre les partis politiques, et aussi pour la défense du territoire.

Et donc maintenant que nous entrons un peu plus dans le vif du sujet, tu peux nous expliquer un peu comment se passe la politique dans les villages d’Oaxaca, et en particulier le système des us et coutumes ?

Dans l’État d’Oaxaca, il y a approximativement plus de cinq cents municipalités, la majorité autochtones et qui sont réparties en huit régions. C’est très caractéristique d’Oaxaca cette question, parce que la majorité des gens parlent une langue autochtone, mais aussi parce que depuis très longtemps ces municipalités sont régies par un système qui s’appelle us et coutumes, plus de la moitié sont régies par ce système dont le nom a été modifié il y a tout juste quelques années de cela, il y a cinq ans, pour le remplacer par celui de système normatif interne, qui veut dire qu’on suppose que les municipalités ont leur propre autonomie dans laquelle elles se régissent par ce système, et où elles élisent leurs autorités, tant leurs autorités municipales que toutes les charges qui sont liées à cette organisation politique.

Mais c’est de cette manière aussi que l’État a une forme d’ingérence à Oaxaca, parce que, au final bon ok,  les municipalités sont régies par les us et coutumes, les élections se font par une assemblée et c’est en assemblée que sont pris les accords pour élire leurs autorités, mais quand elles élisent leur représentant ou leurs différents représentants, elles envoient leurs documents au bureau du « Système normatif interne », et c’est là qu’ils avalisent pour de bon les représentants. Mais la voix et la parole de ces représentants est importante, et elle se donne durant l’assemblée communautaire, durant les assemblées communautaires des municipalités.

Ok, continuons avec le panorama historique de lutte et d’organisation de ton village.

Après, durant la décennie des années 2000, notre communauté était supposée être régie par les us et coutumes, et ne pas se retrouver avec des partis politiques. Mais aux alentours de 2006, après le soulèvement d’Oaxaca, il s’est formé une sorte de tendance au sein de la communauté visant à y introduire les partis politiques, mais cette fois de manière visible, à visage découvert, à la « gueule du chien », comme on dit ici. Et donc est entré le PRI, qui a de fait beaucoup de gens sous sa coupe, mais aussi le PAN, et le PRD, bien évidemment [5]. Mais d’autres partis sont aussi entrés, comme Convergencia il me semble ; tout cela s’est passé entre 2009 et 2011, et en 2011 les élections ont été menées comme si elles avaient lieu avec des partis politiques.

Une personne qui se nomme Manuel Zepeda Cortés débute alors sa campagne électorale, une chose que l’on n’avait jamais vu jusqu’alors au sein de la communauté : qu’une personne fasse du prosélytisme et qu’en plus elle distribue de l’argent pour que les gens votent pour lui ! Car bon, jusque-là les élections dans la communauté, elles étaient appelées en soufflant dans une conque, une date était fixée, et les personnes se rendaient au centre du village pour pouvoir élire leurs autorités traditionnelles.

Mais cette fois-là, cela ne s’est pas déroulé comme cela, ça s’est divisé en deux, et cette personne a demandé qu’on lui apporte ses tee-shirts orange, et il les a fait revêtir aux personnes de son groupe. Et c’est là que ça a commencé, cette tendance des partis, et qu’a commencé la lutte contre les partis politiques, mais d’une manière très directe, très frontale, parce qu’on n’a pas permis que cette personne arrive et s’empare du palais municipal en 2011, et ce qu’il a fait alors, c’est d’appeler la police de l’État d’Oaxaca, et de fait, l’armée entre dans notre communauté en février 2011 sous le prétexte de chercher des armes et de la drogue, mais on sait bien que cela ils l’ont fait pour lui, car ils ont ouvert le palais municipal pour cette personne.

Et c’est comme ça qu’il y a eu des affrontements durant tout son triennat, et de fait le mandat de cette personne était en partie illégal, parce que le tribunal a mis en cause cette élection car la communauté n’était pas d’accord pour que cette personne gouverne, et il l’a fait de manière dictatoriale en utilisant les moyens policiers et la répression sous ses différentes formes, à tel point que la peur a commencé à s’installer à l’intérieur de la communauté du fait des personnes armées qu’il a amenées. De fait, il a formé un groupe paramilitaire au sein de la communauté afin de s’en prendre aux personnes qui étaient contre lui.

Une autre chose que cette personne a faite, c’est d’exproprier l’eau du village pour ses bassins, et d’acheter des terrains pour en extraire de la pierre et du sable ; parce que cette personne avait une broyeuse et se chargeait de vendre ce matériau à quelques entreprises dédiées à la construction de routes ou de bâtiments ; et il y a eu beaucoup de gens qui n’étaient pas d’accord avec cette situation et qui ont commencé à protester, parce qu’il s’appropriait de l’eau des autres ; mais à ce moment-là, il avait déjà un groupe paramilitaire et il avait déjà la police de l’État de son côté ainsi que l’armée, et il les appelait chaque fois qu’il se passait quelque chose.

Ensuite, en 2012 ils arrêtent le compañero Pedro Peralta et ils le torturent, et ils l’incarcèrent trois ans dans la prison de Cuicatlán, et une lutte démarre pour la liberté des prisonniers politiques. Ils incarcèrent aussi le compañero Jaime Betanzos et le compañero Alfredo Bolaños à cette époque. Après il y a cette lutte qui commence contre les partis politiques, et la communauté commence à s’unifier ; et en 2014 on retourne à une élection plus collective, plus traditionnelle, où les groupes ont pu se mettre d’accord et élire leurs autorités.

Mais ça, ça n’a pas duré longtemps, à peu près huit mois, car ensuite il y a eu l’attaque des autorités communautaires, car durant le triennat révolu de ce monsieur, qui s’est passé de manière dictatoriale, il y a eu du vol, de l’enrichissement illicite. Il a volé tout l’argent de la communauté et il a commencé à se construire d’autres trucs, à s’acheter des voitures, des terrains et bien d’autres choses, des comptes bancaires à l’étranger et ces choses que vous saurez par le futur ; et la cour des comptes supérieure de l’État d’Oaxaca, qui est l’institution en charge de l’argent des villages, a requis en 2014 au président municipal du village, qui était alors Alfredo Bolaños, qu’il convoque ce monsieur Manuel Zepeda afin qu’il procède aux justifications concernant les 21 millions de pesos de dépenses qu’il restait à justifier, et c’est cela qui a abouti au conflit dans lequel nous nous trouvons maintenant, qui s’est transformé en un affrontement en 2014.

Prétextant ne pas avoir à rendre de comptes, celui-ci a occupé le palais municipal et c’est alors qu’a commencé l’escalade de la violence. Et le peuple s’est organisé pour défendre ses droits collectifs, et c’est pour cela que nous sommes incarcérés aujourd’hui.

Le 17 novembre 2014, après que la cour des comptes supérieure de l’État d’Oaxaca a fait citer Manuel Zepeda Cortés à comparaître, celui-ci se refuse à le faire et le même jour, aux alentours de midi, il occupe avec environ quatre-vingts personnes le palais municipal et séquestre les autorités communautaires ; il les maintient séquestrées pendant environ huit heures, et les gens commencent à s’organiser pour aller libérer ces personnes enfermées dans le palais municipal, mais eux les avait frappées, et ils ont fait signer au président municipal un acte par lequel il renonçait à sa charge élective, chose qui ne pouvait avoir lieu car la communauté l’avait élu, à moins que ce document n’ait été émis par le Congrès de l’État d’Oaxaca. Mais après cela une ambiance hostile s’est déposée sur la communauté, une ambiance de violence sourde prête à éclater, car le groupe de cette personne n’arrêtait pas de patrouiller, ils circulaient armés dans la communauté, insinuant la peur.

Le 14 décembre, une assemblée est convoquée dans la communauté d’Eloxochitlán pour élire un représentant communautaire, l’alcalde municipal, qui est la personne chargée de délimiter le territoire. Ce doit être une personne adulte, qui connaît les terres de la communauté, pour que puisse être vendus les terrains si certaines personnes veulent les vendre ou les céder, ainsi que pour surveiller les espaces communs du village et du territoire. Ce jour-là, l’assemblée communautaire se rassemble au centre du village, et c’est là qu’un affrontement éclate, car les gens de ce monsieur Manuel Zepeda Cortés appellent aussi à cette assemblée, mais eux convoquent pour l’agresser, pour lancer l’agression contre les compañeros de l’assemblée communautaire. Moi je me trouvais alors à Mexico, car j’avais été mandaté pour acheter des jouets pour les enfants qui allaient être offerts le 6 janvier suivant, le 6 janvier 2015 (on était encore en 2014) [6]. Et c’est là que j’apprends qu’un affrontement avait éclaté. Tout d’abord, à 11 heures du matin, les compañeros montent jusqu’au centre du village en faisant une petite manifestation jusqu’au palais municipal, où doit être célébrée l’assemblée, et là ils sont reçus par des tirs d’armes à feu. L’affrontement commence, et certains se retrouvent blessés par balle.


Oaxaca… Guerre sociale, mort à l’État

Il y a ensuite un second épisode, cette fois dans la maison de ce monsieur Manuel Zepeda Cortés, et là ils arrêtent une personne, qui se nomme Manuel Zepeda Lagunas — le fils —, qu’ils arrêtent en possession d’une arme à feu, et ils l’emmènent à Huautla, parce que c’est là que se trouve un commissariat. L’autorité municipale — les représentants communautaires — les emmènent là-bas, au commissariat de Huautla, et ils le livrent à la police de l’État d’Oaxaca. Après que cette agression a eu lieu, dans la communauté l’ambiance est tendue, parce que personne ne sait exactement ce qui s’est passé à partir de là. Là-bas, une fois que cette personne est livrée au commissariat, il y a d’autres compañeros qui emmènent à l’hôpital nos compas qui ont été blessés, certains par des tirs dans la nuque, la tête, les mains. Ils les emmènent à l’hôpital pour qu’ils soient pris en charge, mais à partir de 8 heures du soir, [les flics] commencent arrêter les compañeros, et notamment celui qui était chargé de la présidence municipale, Alfredo Bolaños Pacheco, ainsi que les policiers de village qui l’accompagnaient et qui avaient amené [au commissariat] cette personne qu’ils avaient arrêtée.

Après cela, le compañero Jaime Betanzos est aussi arrêté, alors qu’il se trouvait en train d’attendre un transport pour revenir à notre communauté. Il est détenu par des agents de la police ministérielle à Huautla, au carrefour à côté de Banco Azteca, et ils l’emmènent à la ville d’Oaxaca ; sept autres compañeros sont eux aussi emmenés avec lui, tous accusés du délit d’homicide, alors qu’ils ont apporté cette personne en vie. À partir de ce moment commence la chasse contre les membres de l’assemblée ; beaucoup de gens sont obligés de fuir de la communauté, beaucoup de gens s’en vont, par peur de la répression. De fait, la police de l’État d’Oaxaca monte une unité spéciale ; la police fédérale arrive elle aussi le 15 décembre, et à ce moment sur place, on ne respire que la peur.

À partir de là, l’assemblée commence à se séparer, à se désagréger, eh bon, la lutte pour les prisonniers a été très diverse, très vague disons, très séparée au niveau de l’organisation pour cette raison même, de par la peur qui a été semée et qu’ils ont réussi à semer également au travers des médias : au travers de la police et de la répression, mais aussi au travers de l’apathie et du déplacement forcé, car beaucoup de familles se sont déplacées vers d’autres villes et d’autres communautés. Des familles entières ont dû se déplacer, et c’est la raison pour laquelle cela n’a pas été possible de revenir et de s’organiser, car beaucoup vivent dans la peur, et ils nous disent seulement cela, que celui qui s’organise va finir en prison, et c’est là que se trouve le compliqué de la situation. La peur part de là, on mentionne la prison et ils ont peur de finir ici, en prison. C’est toujours un peu compliqué d’avoir un proche enfermé, parce que c’est des frais, pour plein de raisons très différentes, et parce que, au final, c’est très difficile d’arriver à se réorganiser. Il y a beaucoup de compañeros qui parfois cherchent à résoudre la question de l’harmonie et de la communauté, mais la communauté de leur famille, eh bon, du coup ils ne cherchent pas à partager ce qui a trait au communautaire, à la lutte.

Cela, c’est ce qui s’est passé dans notre communauté : qu’il y a énormément de peur qui a été semée au travers des médias et de la répression, et que cela, ça a fait que nous n’avons pas pu avancer dans la lutte pour notre liberté à nous, les compañeros qui sommes emprisonnés, et au-delà pour la liberté et pour l’autodétermination de notre village, pour recommencer à nous organiser contre cette imposition qui existe et qui continue à semer la peur au travers de ces personnes qui se font passer pour des défenseurs des droits humains et qui demandent des mesures de protection pour elles-mêmes, et que le gouvernement leur accorde cette « couverture » afin de continuer à gouverner au travers de la répression.

C’est là qu’on en est aujourd’hui. On tente de se réorganiser, au moins pour qu’on soit libérés, au travers des différentes formes de lutte que nous avons à l’intérieur de la prison, c’est-à-dire tant depuis le travail qu’on y fait [des sacs et des hamacs vendus en solidarité, NdT], que des jeûnes ou des grèves de la faim qu’on mène depuis l’enfermement/isolement.

Bien. Tu veux nous raconter les détails de ton arrestation ?

Eh bien… Bon, moi on m’a arrêté le 30 avril 2015, alors que je travaillais à Mexico dans le quartier de Tepito. Des personnes vêtues en civil, sans identification, sont entrées dans le local où je travaillais avec mon frère. Ils ont commencé à nous agresser, sans jamais s’identifier. Ils n’avaient pas d’ordre d’arrestation et on a résisté un moment à la détention. Mais il y a de plus en plus de flics qui sont arrivés et ils ont réussi à nous sortir sous la menace de leur flingue et sous la lacrymo. Ils m’ont emmené à la Procuraduria [équivalent du parquet du juge d’instruction, NdT] de la capitale dans une voiture banalisée et après ils m’ont fait la révision médicale, ils m’ont mis face à un journaliste, ils m’ont pris quelques photos très générales. Ensuite ils m’ont confié à la police ministérielle d’Oaxaca et ces policiers m’ont emmené à une taule qui s’appelle « Tlaxiaco », qui se trouve dans la région mixteca d’Oaxaca, à environ 400 à 500 kilomètres de ma communauté. C’est ça, le panorama de mon arrestation.

Et où tu te trouves aujourd’hui ?

Aujourd’hui… ! Bon, en fait à Tlaxiaco je ne suis resté qu’un mois, parce qu’on a sollicité avec mes avocats mon transfert à une prison plus rapprochée de ma communauté, ce qui est dans mes droits. Du coup je suis maintenant dans un endroit qui s’appelle San Juan Bautista Cuicatlán, qui se trouve dans la région de la cañada d’Oaxaca, à quatre heures de ma communauté. C’est là que je me trouve. J’ai passé à peu près deux ans et huit mois dans cet enfermement [NdT : aujourd’hui plus de quatre ans et demi].

Et ton dossier judiciaire, il en est où aujourd’hui ?

Eh bien on est dans une procédure irrégulière, il n’y a pas eu de procédure normale et conforme au droit, vu que tout le dossier est une construction politique. De fait, en ce moment nous sommes sept prisonniers de ma communauté, certains sont dans la prison d’Ixcotel (centre d’Oaxaca), un autre compañero se trouve enfermé à Etla, et moi je suis ici à Cuicatlán. À chaque fois les audiences ont été différées. On a sollicité par exemple des interrogatoires, et les personnes offensées ou bien celles qui nous accusent ont tardé énormément pour se présenter. De fait, il manque toujours les déclarations de deux personnes, et bien que plus de deux ans se soient écoulés, elles ne sont jamais venues déclarer. Il n’y a que les policiers de l’État d’Oaxaca et les flics ministériaux qui l’ont fait car c’est dans leur obligation, et nous nous avons insisté énormément pour qu’ils aillent remettre leur compte-rendu. Et par exemple moi, cela fait plus de deux ans que j’ai fait un recours, et ce n’est qu’en décembre dernier qu’est sortie la résolution du tribunal à ce sujet, pour me le nier. Au sujet de la procédure au tribunal mixte de Huautla, ils ont laissé couler. Il n’y a pas de justice impartiale, ils ont été payés. Les juges ont été remplacés plein de fois durant notre procédure, et ils n’ont fait aucun cas de nos demandes, qui sont des questions de droit et des questions légales, là où je pense que, s’il y avait de la justice et de l’impartialité, on devrait être libres, parce qu’il n’y a aucun signalement direct déterminant la conduction du prétendu crime que nous aurions commis, ou du délit qu’on nous impute.


Oaxaca… Vive la Commune, vive l’insurrection

Bon, Miguel, tu nous as parlé de la lutte de ton village et de ton cas judiciaire, mais pour les gens d’ailleurs, tu peux nous faire un panorama plus large des luttes sociales au Mexique ? Où est-ce que tu vois les exemples de lutte qui t’inspirent, et qu’est-ce que tu penses être les nécessités de cette diversité des luttes du Mexique… Et une chose qui m’intéresse plus, si tu peux donner ton avis : toi tu es d’un village indigène de la Sierra mazateca d’Oaxaca, mais tu es aussi influencé par des réflexions et des pratiques libertaires et anarchistes. Tu pourrais partager avec nous comment tu vois cette relation entre les mouvements et les courants de lutte anarchistes et les mouvements et les luttes indigènes ?

Je crois que la lutte ou les luttes sociales au Mexique sont très diverses, il existe une infinité de mouvements, tant des mouvements urbains qui sont dans la défense ou l’autodéfense de leur propre territoire, ou dans l’organisation pour s’approprier des espaces publics, comme dans les assemblées des quartiers de la ville de Mexico, par exemple en ce moment. Suite au tremblement de terre[6], il y a beaucoup de gens qui sont en train de se réorganiser pour avoir un toit et pouvoir lutter aussi contre les mégaprojets. Et c’est sans parler des luttes de la campagne, du mouvement indigène en soi et des mouvements qui se trouvent hors des villes, qui sont dans la lutte contre le même monstre qui est le capitalisme et contre les mégaprojets. Le problème des exploitations minières notamment, cela englobe toute la question des ressources naturelles, parce que l’eau se trouve au centre. Et même jusqu’aux plantes médicinales, que certaines entreprises étrangères (japonaises, américaines, canadiennes, espagnoles et françaises) tentent de monopoliser ou de breveter pour les commercialiser et vendre le médicament, et nous rendre dépendants de leurs médecines et qu’on consomme cela, alors qu’on sait bien qu’il existe une médecine traditionnelle des peuples.

Il y a des luttes pour le territoire, pour l’autodétermination et pour l’autonomie, et il y a beaucoup de différences de fait dans le mouvement indigène, parce que certains sont dans la question du refus de l’intromission des partis politiques, quand d’autres sont dans la lutte pour la défense du territoire, sans être pleinement conscients que les partis politiques sont fourrés là-dedans, et d’autres qui sont dans la question de l’autonomie en soi, sans avoir aucune ingérence avec l’État.

Et donc sur quelques questions, par exemple comme ce que tu me demandes sur la relation qui existerait entre mouvements indigènes et mouvements libertaires ou anarchistes, je crois qu’ils partagent certains principes basiques au sein de la réflexion libertaire et il y a quelques penseurs libertaires qui ont influencé aussi la luttes des villages et des peuples, comme par exemple sur la question de l’autogestion, de l’autonomie, de la défense du territoire, de l’expropriation aussi de ses ressources et de ses espaces, de l’autodétermination, et toutes ses luttes se conjuguent contre un même monstre, qui est le capitalisme depuis ses débuts.

Il y a aussi des ruptures au sein des luttes ; il y a une rupture très forte au sujet de la question électorale au Mexique. Il y a des mouvements ou une partie du mouvement indigène qui cheminent vers la question électorale, qu’ils ont appelé le « bon gouvernement », et il y a une autre partie du mouvement indigène qui n’est pas dans cette situation-là, qui continue à défendre la question de l’autonomie sans avoir aucune visée vers la question électorale ou de prendre le pouvoir national, eh bon, chacun mène la lutte depuis chez lui et depuis ses espaces. Je crois qu’il existe quelques mouvements et quelques communautés qui ont leurs propres formes communautaires de défense, et je crois que cela, c’est ce qui guide et ce qui peut avoir une certaine relation avec le mouvement libertaire, et que cela part d’une lutte de l’être même, depuis la communauté ou depuis les individus. Il y a par exemple des communautés qui ne luttent pas seulement contre les mégaprojets, certaines luttent contre l’identité même, ou pour leur propre identité à elles, pour la langue, pour le maïs, pour leur cosmovision, pour leur manière de se vêtir, et aussi contre les aliments [industriels] et les transgéniques, et je crois aussi que cela, cela fait partie du mouvement indigène et aussi du mouvement libertaire, le fait que nous luttions pour être soi-même, pour être libres. Au final, ces deux parties cherchent un bien commun, de fait c’est cela qu’on idéalise, cette question du bien commun, du fait que cela exige l’autogestion dans les communautés et aussi dans le mouvement libertaire.

Au fil du territoire et de la géographie qui est la nôtre, il existe des mouvements qui nous inspirent, comme par exemple à Oaxaca la lutte des Ikoots, à Álvaro Obregón, qui luttent contre les éoliennes, à Cherán [dans le Michoacán] les compas qui luttent pour l’autonomie, les Yaquis, dans le Sonora, qui luttent pour la défense du territoire et pour la défense du fleuve Yaqui, il y a les compañeros de Xanica dans la Sierra sud d’Oaxaca qui défendent leur territoire, leur système communautaire et leur organisation, et, plus au sud du continent, les compañeros mapuche qui ont toute une longue tradition dans leur lutte en défense du territoire, de l’autonomie, de l’autodétermination et de l’identité mapuche ancestrale, et je crois que, dans toutes ces luttes, la question, c’est que toutes maintiennent leurs propres formes d’organisation. Au final, on ne peut pas idéaliser, dire que tout est harmonie et que dans les luttes indigènes tout est harmonieux, parce qu’il y a aussi des conflits, il y a beaucoup de questions qui sont en lutte à l’intérieur comme la question du machisme, la question culturelle…

Il y a aussi des compas dans la Sierra Norte de l’État de Puebla, les Totonaques et les Nahuas, qui sont en train de lutter contre les entreprises chinoises et canadiennes qui sont en train de leur piquer leur eau et les minerais de ces endroits et de leurs villages, et là aussi il y a une tradition de médecine naturelle et traditionnelle, et de lutte pour un marché juste, où ils puissent commercialiser les produits qu’ils font. Tout ça, c’est les luttes qui nous inspirent en ce moment.

Pour les compas qui écoutent cet entretien, comment peuvent-ils faire ou comment peut-on faire pour te soutenir dans la procédure judiciaire que tu traverses toi et les autres compañeros prisonniers d’Eloxochitlán de Flores Magón ? Et pour finir, tu pourrais mentionner pour toi ce que la solidarité internationale signifie, et de quelle manière peut-on cultiver cette solidarité ?

La question de la solidarité internationale me paraît très importante, à partir du moment où il y a cette réciprocité entre compañeros, au moins par le biais de lettres, d’appels… Parce que au final la solidarité internationale ce n’est pas pour une lutte locale ou pour une question territoriale, c’est une question plus large, et une lutte plus large qu’on ne peut pas réduire à un seul endroit seulement, mais c’est dans le monde entier et pour tous les individus. C’est quelque chose qui rompt les murs et les frontières. Je crois que la solidarité internationale est importante aussi parce qu’au travers de ses formes de mobilisation, elle génère une certaine pression dans les pays et dans les espaces où se font la lutte et le soutien…

Par exemple nous, qui sommes enfermés dans une prison : si vous téléphonez au tribunal, si vous envoyez des lettres par exemple, cela génère une certaine pression, et on entre dans une autre dimension de la lutte… Et il y a des question importantes que ça amène, comme l’accompagnement, la camaraderie, et il y a une certaine amitié qui se crée aussi entre compañeros car on échange des lettres, des appels et on peut s’écouter au travers des différents médias à notre disposition, eh bon, dans notre cas pour moi ça me paraît important cette partie-là, parce que vous vous pouvez diffuser nos histoires dans d’autres endroits et vous pouvez amener notre parole et nos petites luttes jusqu’à d’autres endroits, d’autres lieux. Et une autre partie, ce serait de nous aider à commercialiser nos produits, parce que moi par exemple je dédie mon temps à faire des hamacs et des sacs, et une partie ce serait de pouvoir nous aider économiquement pour la question juridique, pour que nos proches puissent venir nous voir, puissent nous amener des aliments à la prison, parce que ici c’est compliqué d’obtenir pas mal de choses qu’il faut amener de l’extérieur. C’est pour cela que ça me paraît important cette partie de l’accompagnement international ou de la solidarité avec des compañeros avec lesquels on ne se connaît pas, mais avec qui on a des choses en commun qui nous attirent et nous appellent à être ensemble dans cette lutte.

Une autre chose qui me paraît importante de mentionner est le fait que la solidarité internationale puisse se diriger vers des compañeros qui sont d’autres endroits, d’autres lieux du globe afin qu’ils soient attentifs à la situation qu’on traverse depuis l’enfermement, en sollicitant leur soutien aux mobilisations qui sont organisées au travers de l’envoi de lettres, en appelant au téléphone, ou bien, s’il y a un moment de répression, me demander aussi à moi mon soutien pour les situations qui éclatent au cours de la procédure et au cours de cette lutte qu’on mène depuis l’isolement.

Il y a quelque chose d’autre que tu veux partager avec les compas qui écoutent cet entretien ?

Eh bien remercier les compañeros qui écoutent [ou lisent ! Merci à vous, NdT], qui sont partie prenante des luttes et qui se solidarisent aussi avec les compañeros dans le monde qui sont emprisonnés, ou avec les luttes libertaires ou les luttes des peuples, car on est pareils. Et j’aimerais aussi remercier le collectif Los Otros Abogados, qui sont les compañeros qui s’occupent de mon dossier et qui ont mis de leurs efforts et de leur solidarité pour pouvoir avancer dans cette procédure et arriver à nous libérer de ce joug de la loi, de l’injustice et du pouvoir, et pouvoir avancer vers la liberté. Avec l’effort de ces compas nous avons avancé lentement, mais on arrive peu à peu à ouvrir la brèche grâce à leur solidarité, leur effort, leur travail avant tout, eh bon, on a une dette envers eux.

De l’autre, eh bien vous demander votre soutien à notre petite lutte, comme je vous l’expliquais on a ces manières de nous organiser et de lutter depuis l’enfermement, on a quelques produits à commercialiser, pour que vous puissiez aussi acquérir certaines choses comme je vous disais, les hamacs et les sacs que je fabrique ici pour tuer le temps, pour ne pas m’ennuyer, mais aussi pour pouvoir nous maintenir avec un peu de ressources pour les coûts immédiats pour les question de défense, des avocats, pour pouvoir faire les dépôts administratifs, pour que nos familles puissent venir nous visiter et pour l’alimentation et les nécessités basiques des personnes qui nous retrouvons dans l’isolement. Et puis eh bien, depuis ici je vous adresse une forte embrassade, et j’espère que vous aussi vous allez bien dans vos luttes, eh bon que la force soit avec vous… et à bas les murs des prisons !

Notes

[1] La communalité est une notion politique développée à Oaxaca, qui se réfère à ce qui a trait à la vie communale d’un village ou d’un peuple : les fêtes, le travail collectif, le territoire commun, la cosmovision… « l’être-communal ».

[2] Le tequio (appelé faena dans la Mazateca), ce sont les travaux collectifs effectués au nom de la communauté, et convoqués traditionnellement par le représentant du village au travers du soufflement dans une conque de caracol.

[3] Ricardo Flores Magón est un célèbre anarchiste mexicain du début du vingtième siècle né à Eloxochitlán, fondateur du journal Regeneración, et qui initia la révolution mexicaine par des soulèvements armés en 1910 au nom des idéaux de « Terre et Liberté ».

[4] « La Voix de N’guixó », nom mazatèque de la communauté, NdT.

[5] PRI : Parti révolutionnaire institutionnel, ancien parti-État qui a dirigé le Mexique des années 1930 aux années 2000. PAN : Parti d’action nationale, qui lui a succédé au pouvoir de 2000 à 2012, parti capitaliste de la droite intégriste. PRD : Parti de la révolution démocratique, formé dans les années 1980 de l’agglomérat de différents partis de tendance marxistes avec des scissions nationalistes du PRI, telle celle de López Obrador, actuel président du Mexique et qui a depuis créé son propre parti, Morena (Mouvement de régénération nationale), pour gagner les dernières élections politiques.

[6] À la différence de la France, l’Espagne et les pays latino-américains distribuent les « cadeaux de Noël » le 6 janvier, jour des Rois mages qui seraient venus offrir leurs cadeaux au petit Jésus, NdT.

= = =

Lectures complémentaires:

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

Nous_sommes_tous_des_colonisés (PDF)

Pierre_Clastres_De l’ethnocide

Pierre_Clastres_Echange-et-pouvoir-philosophie-de-la-chefferie-indienne

Leducation-comme-pratique-de-la-liberte_Paulo_Freire_1965

Pierre_Kropotkine_La_Commune_de_Paris_PDF

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

zenon_pourquoi suis je anarchiste ?

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

Inevitable_anarchie_Kropotkine

Le_monde_nouveau_Pierre_Besnard

 

 

 

L’anarchat ennemi de la dictature étatico-marchande…

Posted in actualité, altermondialisme, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 16 octobre 2019 by Résistance 71

 

Le chat, ennemi naturel du libéralisme

 

OSRE

 

Août 2019

 

Source: http://rebellion-sre.fr/le-chat-ennemi-naturel-du-liberalisme/

 

Le chat est par essence un ennemi du système. Il est l’anti-efficacité, l’anti-productivité, l’anti-utilitarisme même. En un mot, c’est l’animal le plus anti-libéral qui soit. D’ailleurs la vie d’un chat ressemble à s’y méprendre à celle d’un chômeur d’aujourd’hui. Le chat dort en moyenne dix-sept heures par jour. Ce qui est considérable au vu du nombre d’insomniaques qui hantent la nuit noire de notre société. Il sort principalement la nuit. Comment pourrait-il alors se rendre efficace le jour comme tout bon homo oeconomicus qui se respecte? Le chat ne connaît ni les cadences infernales, ni la concurrence déloyale. Il ne supporte pas les foules anonymes. Il aime sa différence, sa liberté, son indépendance.

Le chat défend son territoire là où l’homme moderne se targue de n’en avoir aucun. Sans terre, sans patrie, sans racines, sans culture, sans identité, l’homo oeconomicus est un nomade sans foi ni loi. Il ne connaît aucune autre attache que celle de son compte en banque. Bassement matérialiste, l’homme mo-derne est un animal qui manque cruellement de grâce. Il est une bête féroce et égoïste. Le chat a quant à lui conservé toute sa malice ancestrale ainsi que sa grâce légendaire. Contrairement à l’homme moderne, le chat est un animal courageux. Pour assurer sa survie, il n’hésite pas à montrer ses griffes.

Même ses ennemis, les chiens, ne l’effraient pas, tout juste peuvent-ils le surprendre. Le chat privilégie le duel quand l’homme moderne se rue sur sa proie en bande impavide. Le chat est le remède naturel à notre société. Il soigne

les hommes de leurs dépressions et de leurs angoisses. Carresser un chat, c’est rependre goût à la vie. C’est se sauver soi-même du chaos libéral. C’est se soulager le corps et l’âme. L’ennemi du chat, le système libéral, ne s’y est d’ailleurs pas trompé. Partout où règne en maître le libéralisme, le chat est purement et simplement éradiqué. Pour ne prendre que quelques exemples parmi tant d’autres, Rome, la ville éternelle est devenue en quelques années la proie des promoteurs immobiliers. Elle a en conséquence été nettoyée de fond en comble. Si bien que le vieux forum Romain, refuge des chats s’il en est, s’est vidé brutalement de sa substance. Et c’est toute la ville impériale qui a brutalement vendu son âme au plus offrant.

Et que dire de Venise ? Plus aucun chat pour courir sur les ponts de la Sérénissime. De sombres individus à casquette éructant du globish à longueur d’années, les poches pleines de billets verts, les ont peu à peu remplacés. Lorsque les chats désertent les rues, le chaos ressurgit. Non pas le chaos qui précède l’ordre, mais bien plûtot le chaos informe qu’appelle de ses voeux le libéralisme triomphant. Ce chaos qui dévaste tout sur son passage. Privée de ses chats, la ville perd son âme. Elle renonce à son antique statut de cité enracinée. Elle se transforme en un vaste décor à l’usage des touristes ou pire en cité dortoir. Le petit peuple des rues s’efface à la suite de ses chats. Il est rejeté vers la grande banlieue, vaste no man’s land où s’achève toute Culture. A sa place, les bobos et leur pseudo civilisation hygiéniste surgissent de toute part : propreté, sécurité, fausse mixité. Le triptyque du néo-libéralisme se cale dans les cerveaux humains déjà trop abîmés pour pouvoir encore lui résister. Pour ses détracteurs, le chat est sale. Il porte en lui toutes les maladies de l’homme. Autrefois n’était-il pas brûlé en place publique, ce fier compagnon des sorcières, ce chat noir du paganisme antique?

Symbole d’une révolte totale contre le monde moderne, le chat s’oppose naturellement à la civilisation du bruit, de la vitesse et de la pollution. Il encourage la lecture, occupation devenue subversive aux yeux de la police de la pensée. Il ronronne rien qu’à cette harmonie subtile que ne connaissent plus les hommes pressés d’aujourd’hui. Ce n’est pas un hasard si le chat est l’animal fétiche de nos poètes, s’il accompagne toujours les éveilleurs de peuple dans leurs quêtes impossibles, s’il incarne encore de nos jours cette sagesse qui fait tant défaut à notre monde moderne et s’il demeure le pur symbole de notre Rébellion