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Rojava (kurde) et Chiapas (zapatiste), deux lueurs émancipatrices à soutenir et à faire connaître….

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Analyse intéressante et lucide de Pierre Bance qui met en relief les difficultés (géo)politiques de ces deux ateliers émancipatoires. A lire en complément pour mieux comprendre de quoi il retourne, ces deux textes fondateurs de ces îlots émancipateurs mondiaux, format PDF:

Ces deux textes sont importants car ils définissent un certain cadre politique de fonctionnement et on peut s’y référer pour analyser ce qui a été fait ou non sur le terrain. Ce ne sont pas des textes rigides, mais des suggestions pratiques ciblées. 

~ Résistance 71 ~

 

Rojava et Chiapas deux lueurs d’émancipation dans un monde halluciné

 

Pierre Bance

 

22 mars 2017

 

url de l’article:

 

http://www.autrefutur.net/Rojava-et-Chiapas-deux-lueurs-d-emancipation-dans-un-monde-hallucine

 

Dans le cadre de la Semaine anticoloniale et antiraciste, s’est tenu à Paris, le 11 mars 2017, un débat sur les expériences comparées des zapatistes et des Kurdes à l’initiative du collectif « Sortir du colonialisme ». Le texte ci-dessous n’en est pas le compte rendu mais la mise en forme des notes préparatoires de l’auteur qui s’est aidé des travaux sur le Chiapas d’un autre intervenant, Jérôme Baschet.

De cette comparaison, il ressort que si les zapatistes du Chiapas se sont résolument inscrits dans un projet de démocratie directe, au Rojava, le processus est plus compliqué. Semble se dessiner un type de démocratie participative au risque de contrarier l’ambition de construire une société sans État.

L’autonomie, au sens révolutionnaire, est la volonté et la capacité d’une communauté de s’organiser et de s’autogouverner sur un territoire restreint, la commune, qui, fédérée à d’autres communes, forme la commune des communes. Cette idée, ancienne, de supprimer la séparation entre gouvernants et gouvernés, de s’éloigner de tout pouvoir autoritaire étatique, patriarcal ou autre, traverse l’épopée zapatiste comme la dynamique kurde.

Les Indiens du Mexique comme les Kurdes de Turquie et de Syrie ont conscience qu’ils ne luttent pas seulement pour leur émancipation, mais pour celle de tous les peuples de l’humanité. Aussi, ne nous demandent-ils pas de sanctifier leurs actions et réalisations, mais de profiter de leur expérience pour construire notre propre autonomie à partir de notre histoire et du contexte dans lequel nous vivons.

Aperçu géopolitique

Avant que l’autonomie ne devienne la finalité politique, c’est une lutte de libération nationale qu’entreprirent les deux peuples pour sortir de leur statut colonial. Ils la commencèrent sous la bannière du marxisme-léninisme. Sous l’impulsion de leurs leaders, le sous-commandant Marcos et Abdullah Öcalan, qui ne faisaient qu’exprimer un questionnement profond, se révélèrent l’impasse de la construction d’un État-nation comme la dangerosité du marxisme-léninisme pour édifier une société émancipée. En Amérique centrale et en Mésopotamie se mirent en route, à l’orée du siècle, deux mouvements d’émancipation par le communalisme, sur un territoire a peu près égal à celui de la Belgique, mais avec une population plus importante au Rojava (4 millions d’habitants) qu’au Chiapas (quelques centaines de milliers),

Dans les deux cas l’environnement est hostile.
Au Chiapas, la guerre fut courte. La résistance perdure néanmoins pour se prémunir des provocations, menaces et interventions du gouvernement national ou régional et des capitalistes. Aussi, de la confrontation avec des organisations paysannes rivales.
Au Rojava, la guerre est totale. Contre les djihadistes, le régime de Bachar al-Assad, les opposants à ce régime et pour finir les envahisseurs turcs. Également contre une opposition interne soutenue par le Gouvernement régional du Kurdistan d’Irak, allié des Turcs.

L’un et l’autre sont pauvres. Encore le Rojava a-t-il des ressources pétrolières et agricoles potentielles dont l’exploitation locale a été rendue difficile par le colonisateur syrien. Par contre, les deux territoires ont une sociologie différente. 
Le Chiapas présente une identité ethnique, les Indiens, et religieuses, la chrétienté. 
Le Rojava est une mosaïque de peuples (Kurdes, Arabes, Chaldéens, Syriaques, Turkmènes, Arméniens, Caucasiens) et de religions (musulmans et chrétiens de diverses obédiences). Le premier acte des révolutionnaires kurdes sera de proclamer l’égalité de tous les peuples et de toutes les religions en précisant, pour ces dernières, qu’elles appartiennent au domaine privé.

Institutions de l’autonomie

Le Chiapas ne se revendique pas d’une idéologie déterminée, il construit son système politique en avançant sur le chemin de l’autonomie. 
Le Rojava, lui, se réfère directement au confédéralisme démocratique pensé par Abdullah Öcalan, lui-même inspiré par le municipalisme libertaire du philosophe américain Murray Bookchin, père de l’écologie sociale.

L’autonomie a-t-elle besoin d’une constitution, de lois ? C’est toute la question du droit en anarchie qui conduit à rechercher des normes non-étatiques de gouvernement, c’est-à-dire des normes d’autogouvernement et pour mieux dire encore, d’autogestion politique et économique.

Si l’organisation de la société civile fondée sur la commune présente la même structuration au Chiapas et au Rojava, dans ce derniers pays subsiste un proto-État. Le Chiapas est divisé en cinq zones autonomes et 27 communes, le Rojava en trois cantons autonomes et une vingtaine de municipalités dont 12 au Jazira (Cizîrê), le plus grand des cantons.

Au Chiapas, à la base, est la communauté (ou village) organisée avec une assemblée communautaire et des agents communautaires. Les communautés se fédèrent en communes avec un conseil municipal formé de délégués élus pour deux ou trois ans. Les communes autonomes envoient des représentants à l’assemblée générale de zone laquelle désigne un conseil de bon gouvernement chargé de la coordination de la mise en œuvre des décisions collectives relatives à la gestion des ressources, l’éducation, la santé, la justice, etc. 
Au niveau de la zone, les mandats sont de courte durée, la rotation des charges assurant la liaison permanente avec les communes. Un va-et-vient constant s’établit entre le conseil de bon gouvernement, l’assemblée générale de zone et les communautés et communes avant toute décision. Le processus de ratification peut prendre du temps. En l’absence de consensus, la décision est mise au vote, la position minoritaire n’étant pas écartée mais conservée pour, éventuellement, compléter ou remplacer le choix majoritaire qui se révélerait inadéquat. Tous les délégués doivent strictement respecter leur mandat et consulter la base s’ils ne s’estiment pas mandatés sur la question soulevée. Ils sont révocables et non rémunérés.
 Ainsi, peut-on parler d’une société sans État, d’une démocratie directe où le législatif et l’exécutif sont fondus dans les assemblées générales des autonomies et dans le conseil de bon gouvernement qui n’est justement pas un gouvernement. Sans constitution ni corpus de lois mais plutôt avec un droit coutumier en perpétuelle élaboration, les zapatistes recherchent la meilleure manière de faire fonctionner l’autonomie.

Au Rojava, les communes autonomes qui correspondent aux communautés du Chiapas se fédèrent en district puis en municipalités, ces dernières sont l’équivalent des communes du Chiapas. Par exemple, la municipalité de la grande ville du Jazira, Qamislo, est composée de 6 districts et 108 communes. Au niveau municipal, est formé un conseil populaire composé des présidents et co-présidents des districts et de conseillers élus qui sont en majorité. Cette organisation en trois niveaux est empruntée au projet du Mouvement de la société démocratique (TEV-DEM) lequel assure, aujourd’hui, les services publics de la santé, de l’éducation, des transports, etc.
Comme au Chiapas on retrouve des modalités de mandatement avec rotation des tâches, mandat précis et révocation instantanée (ad nutum). Dans toutes les assemblées générales, tous les conseils et comités, toutes les délégations, l’égalité entre les hommes et les femmes est assurée alors qu’au Chiapas, les acteurs de l’autonomie ont conscience que la place des femmes est insuffisante dans les processus de décision et les modes de représentation.
 Parallèlement à l’autonomie communale existe une structure proto-étatique contenu dans une constitution d’un type particulier appelée Charte du contrat social du Rojava. L’organisation mise en place dans chacun des cantons est directement inspirée de la démocratie des Lumières avec la séparation des trois pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire préconisée par Montesquieu. Le nom même de « contrat social » est une référence à Jean-Jacques Rousseau. Chaque canton du Rojava possède donc :
– Un conseil législatif qui fait les lois. Il est en principe élu au suffrage universel mais à cause de la guerre, les « députés » dans les cantons de Jazira et de Kobane sont actuellement désignés par les organisations de la société civile de manière à respecter la représentation de toutes les tendances politiques, ethniques et religieuses et l’équilibre homme-femme. Le TEV-DEM ayant sa propre représentation, mais minoritaire.
– Un conseil exécutif et un gouverneur chargés de faire appliquer les lois.
– Une justice indépendante du législatif et de l’exécutif.
 On ajoutera à cela une Cour suprême constitutionnelle pour veiller au respect de la Charte et un Conseil judiciaire pour garantir l’indépendance de la justice. 
Cette survivance d’un législatif et d’un exécutif est en contradiction avec l’idée d’autonomie. Il ne suffit pas renommer le système « Auto-administration démocratique » parce que le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif ne feraient qu’exécuter les décisions venues d’en bas, pour qu’il en soit ainsi dans les faits. D’ailleurs, quel gouvernement n’avance-t-il pas la souveraineté du peuple pour justifier son pouvoir ?
 La Charte du Rojava, dans le contexte proche-oriental, n’en est pas moins un texte novateur en ce sens qu’elle affirme la volonté de construire l’autonomie démocratique, le principe d’égalité entre les hommes et les femmes et entre toutes les ethnies, la nécessité d’un développement durable et qu’elle condamne l’autoritarisme, le militarisme, le centralisme et l’intervention des autorités religieuses dans les affaires publiques. La structuration politique qu’elle institue est bien celle d’un État avec son gouvernement sauf à considérer que cet État et ce gouvernement sont des institutions provisoires aux pouvoirs limités au strict nécessaire pour coordonner le canton pendant la situation conflictuelle, et organiser les premiers pas de la nation démocratique quand la paix sera revenue. Alors, cet État fonctionnel se dissoudra progressivement et naturellement dans la société civile. Hélas, l’histoire ne nous donne que des exemples contrariant une telle intention. La Commune de Paris crée un comité de salut public, le gouvernement bolchévique écrase les soviets, et les anarchistes entrent au gouvernement républicain pendant la guerre d’Espagne. Faudra-t-il alors, si les autorités proto-étatiques n’ont pas elles-mêmes programmées leur disparition que, comme prévu dans le confédéralisme démocratique d’Abdullah Öcalan, les communes autonomes se substituent à l’État et éliminent définitivement les institutions de la démocratie parlementaire ? On peut se demander si c’est le chemin que prend le projet de Fédération démocratique de la Syrie du Nord.

Parce que la coordination des trois cantons s’est révélée défaillante, parce qu’il fallait intégrer les régions libérées de l’État islamique dans l’ensemble de l’autonomie démocratique, les autorités du Rojava décident, fin 2015, d’engager un processus d’étude et de consultation qui aboutira à une première assemblée constituante les 17 et 18 mars 2016. Celle-ci lance le chantier d’élaboration d’une charte constitutionnelle pour la Fédération de la Syrie du Nord-Rojava puisqu’il s’agit de fédérer les trois cantons et de nouveaux territoires libérés ou en voie de l’être avec vocation de s’étendre à toute la Syrie. Là encore est organisée une consultation tant des populations concernées que de personnes qualifiées (universitaires, intellectuels, artistes…). Une deuxième assemblée constituante s’est tenue du 27 au 29 novembre 2016. Les 165 délégués ont adopté un projet de Fédération démocratique de la Syrie du Nord (DFNS), le mot Rojava a disparu pour marquer qu’il ne s’agit pas d’une ambition essentiellement kurde mais ouverte aux autres communautés, notamment la population arabe. Que penser de la représentativité des délégués de cette assemblée notamment de celle des 22 partis politiques participants ? En janvier 2017, est constitué un conseil exécutif coprésidé par une Kurde et un chrétien.
 Le projet de nouvelle charte affirme, comme dans la Charte du Rojava, l’ensemble des droits et libertés civils et politiques : égalité des sexes et des ethnies, liberté religieuse et laïcité, liberté d’opinion et de réunions, libération des femmes et des jeunes du patriarcat… sans oublier le droit de propriété. Le projet refonde la structure politique sans, apparemment, se référer au confédéralisme démocratique, ce que ne fait pas non plus la Charte du Rojava. Les communes, districts et municipalités sont intégrés au système. Simple mise en conformité ou limite à l’autonomie ? Au niveau supérieur, le canton change d’appellation et devient la région. Toutes les régions seront représentées dans un conseil populaire démocratique. Chacun des cinq niveaux de décision se dotera d’un conseil exécutif et de commissions indépendantes sur les questions économiques, sociales et culturelles (femmes, jeunesse, économie, écologie, etc.). Les assemblées de ces cinq niveaux seront composés pour 60 % de membres élus et pour 40 % de délégués de la société civile (associations sociales, coopératives, organisations professionnelles, groupes de défense des droits de l’homme ou communautés religieuses). Comme dans la Charte du Rojava sera garanti un quota minimum de représentation de 40 % pour chacun des deux sexes. La structure constitutionnelle est donc prête pour être mise en place, mais elle ne l’est pas encore ne serait-ce qu’en raison de la difficulté d’organiser des élections régionales et fédérales.
Comme qualifier ce système politique ? Bien qu’une majorité de délégués soient élus, nous ne sommes plus dans une pure démocratie représentative. Pour autant, l’existence d’un conseil législatif et d’un conseil exécutif écarte la qualification de démocratie directe telle que celle du Chiapas. La nouvelle auto-administration démocratique sera un type de démocratie participative, ce qui n’est déjà pas mal au regard de ce qui existe au Proche-Orient et, probablement, de toutes les constitutions en vigueur dans le monde. Pouvait-il en être autrement ? Peut-être pas, mais on reste encore loin du confédéralisme démocratique. Il n’est ni écrit ni dit que ce système ne soit qu’une étape préalable à la société sans État. Reste encore à savoir quelle sera la répartition des pouvoirs entre chacun des échelons de la fédération et quel sera le statut des délégués, notamment des « députés » du conseil législatif fédéral. Les assemblées communales et municipales jouiront-elles d’une totale autonomie comme entendue dans un cadre municipaliste ? Le conseil exécutif fédéral sera-t-il un gouvernement classique ou un organe de coordination fonctionnel c’est-à-dire assurant les missions qui ne peuvent l’être à des niveaux inférieurs ? Et, dans l’esprit même du projet émancipateur, quelle sera la participation effective de la population à la démocratie ? Sera-t-elle autre que de mettre un bulletin de vote dans l’urne ?

Les interférences politico-militaires

Deux personnalités dominent le théâtre politique du Chiapas et du Rojava. Le sous-commandant Marcos a su médiatiser, avec un talent tout personnel, la lutte des Indiens sans donner l’impression d’en être le chef. Il n’est qu’un « sous-commandant » anonyme. Abdullah Öcalan est, par contre, le leader incontesté du Mouvement kurde, un chef sans pouvoirs directs puisque emprisonné depuis 1999. On s’étonne en Occident du culte de la personnalité dont bénéficie Öcalan à la différence de Marcos. Sans entrer dans un débat sans fin, soulignons que sa personne scelle l’unité et la lutte du peuple kurde, porte l’espoir de la libération et, mais cela ne plaît à tout le monde, symbolise la société libertaire à venir.

Au Chiapas comme au Rojava, s’insinue dans le jeu de l’autonomie et, pour ce qui est du Rojava, des institutions constitutionnelles, un tuteur : l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) à la fois armée et parti ; le Parti de l’Union démocratique (PYD) qui contrôle les Unités de protection du peuple (YPG-YPJ).

Aux dires même des zapatistes, l’EZLN n’est pas démocratique puisque c’est une armée. Mais comme elle a mis en place le système de l’autonomie et assure sa pérennité, l’organisation politico-militaire jouit d’une forte influence morale et se laisse parfois aller à des intrusions dans le jeu de l’autonomie malgré l’interdiction du cumul d’une fonction de commandement dans l’EZLN et d’une charge dans l’autonomie.

La même observation pourrait être faite pour le PYD. S’agissant des milices des YPG, les questions de leur militarisation voire de leur militarisme sont évidemment sensibles, spécialement pour les libertaires. Peut-on faire l’économie d’une discipline militaire en temps de guerre ? Celle-ci et toutes ses contraintes placent le PYD comme au-dessus d’un système qui lui doit son originalité et sa survie. Il serait contraire à l’esprit des chartes de TEV-DEM et du Rojava que le parti « noyaute » les institutions publiques ou civiles. Toutefois, comme au Chiapas les membres de l’EZLN, les militants du PYD sont aussi des acteurs en première ligne pour la promotion de l’autonomie et l’acceptation de charges. Autrement, comment expliquer que la fonction de ministre des Affaires étrangères ou celle d’ambassadeur itinérant du Rojava soit, de fait, assurée par le co-président du PYD, Saleh Muslim, même s’il n’est pas question de mettre en doute son dévouement et son honnêteté politique ?

Composer avec les frontières étatiques

Les Indiens du Chiapas comme les Kurdes de Syrie ne demandent pas leur indépendance, mais l’autonomie, le droit de se gouverner eux-mêmes dans un cadre fédéraliste, au sein des frontières du Mexique et le la Syrie.

Au Chiapas, si l’État n’est pas dedans bien que tentant d’y entrer en faisant, par exemple, du chantage aux programmes d’aide sociale, il est tout autour. Toujours menaçant. Il n’en faut pas moins composer avec lui et notamment avec les autorités officielles qui partagent le même territoire pour régler tant les questions communes que les conflits entre communautés.

Au Rojava, le fédéralisme est présenté comme une solution de paix pour résoudre la crise syrienne en particulier et proche-orientale en général. L’idée chemine mais davantage vers un fédéralisme étatique qui n’a rien à voir avec le confédéralisme démocratique ou le municipalisme libertaire (voir ci-dessus le projet de Fédération démocratique de la Syrie du Nord). Pour l’immédiat, l’État syrien n’a pas totalement disparu au Rojava. Deux exemples. Tout le monde sait que la Syrie rémunère des fonctionnaires du Rojava, ce qui est considéré comme normal par les autorités locales puisque ces fonctionnaires remplissent des missions publiques et que le Rojava est partie intégrante de la Syrie. Second exemple, il reste des poches de l’administration étatique, ainsi à Qamislo, la justice d’État et la justice du consensus de l’autonomie démocratique demeurent en concurrence.

À la différence du Chiapas qui, au niveau international, recherche une solidarité internationale militante, le Rojava met d’avantage l’accent sur sa reconnaissance par les États étrangers, les institutions internationales, les partis établis et les personnalités de la social-démocratie ou de la démocratie libérale. La situation militaire n’est évidemment pas étrangère à cette démarche qui est aussi une explication diplomatique, mais non la seule, de la survivance d’un État au Rojava.

Composer avec le capitalisme

Dans les zones autonomes du Chiapas, les collectivités autogérées remplacent l’entreprise privée et le monde marchand tel que le comprend le consommateur occidental a disparu. Mais le Chiapas n’est pas en mesure de vivre en autarcie, il doit s’arranger avec le capitalisme à ses portes pour ses besoins vitaux notamment en matériel domestique, agricole ou autre, pour aussi écouler ses modestes productions.

Au Rojava, il est clair que le capitalisme pas plus que la propriété privée des moyens de production ne sont abolis. La livre syrienne continue d’avoir cours légal. L’auto-administration démocratique assure, avec beaucoup d’entraves dues aux embargos des gouvernements turc et kurde d’Irak, les échanges internationaux et organise, s’il le faut, le marché noir. Elle fait même appel aux investissements internationaux. Sans succès. Dans la théorie du municipalisme libertaire comme dans celle du confédéralisme démocratique, au même titre que la société civile va progressivement se substituer à l’État, l’économie sociale emmenée par les coopératives va subvertir le capitalisme. Ce sera long. Risqué donc puisque le temps joue en faveur du couple fusionnel Capital-État.

À noter, dans les deux pays, un souci écologique pour assurer un développement durable et se prémunir des méfaits d’une production agricole et industrielle non maîtrisée.

Perspectives

Les défis des révolutionnaires du Chiapas comme du Rojava sont grands. Seront-ils relevés ? Il est des questions récurrentes. Pourquoi l’expérience du Chiapas qui a maintenant plus de vingt ans ne s’est pas répandu au Mexique et ailleurs ? Pourquoi l’expérience du Rojava, dont la proposition politique est novatrice, n’intéresse pas au-delà de petits cercles militants ?

Restons optimistes. Partout dans le monde se manifestent des initiatives pour vivre et produire autrement. Partout, les mises en gardes aux pouvoirs politiques corrompus se multiplient. Il ne reste plus qu’à nous organiser comme l’ont fait les habitants du Chiapas et de la Syrie du Nord, puis d’aller, avec eux, plus loin en nous fédérant pour effacer de l’avenir du monde l’État et le capitalisme. Difficile mais pas impossible parce que la Commune ne meurt jamais !

Résistance politique: L’oligarchie nous rejoue le coup des années 1930…

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Très bonne analyse Robert. Maintenant ce que tu proposes en solution mais dont tu ne dis pas le nom ressemble à s’y méprendre à la société anarchiste, même si tu en dis peu… Encore un petit effort, nous avons dit il y a quelques temps que tu suivais les pas de Murray Bookchin… Encore un petit effort, tu y es presque. Le message n’en sera que plus fort ! Boycott du vote, boycott des institutions, pour la mise en place de la société des sociétés.

IL N’Y A PAS DE SOLUTIONS AU SEIN DU SYSTEME !!

~ Résistance 71 ~

 

La gauche ne fera pas au prolétariat « le coup des années trente”

 

Robert Bibeau

 

22 mars 2017

 

url de l’article:

http://www.les7duquebec.com/7-au-front/la-gauche-ne-fera-pas-au-proletariat-le-coup-des-annees-trente/

 

Cette semaine notre éditorial jette un regard croisé sur le texte intitulé « Des Croix-de-Feu à Marine Le Pen », dont vous pourrez prendre connaissance en annexe de la présente (1).

« Le coup des années Trente »

Il est très intéressant que l’auteur ait perçu que présentement dans la politique mondiale on nous refait le « coup des années Trente ». Le grand capital international nous rejoue la mise en scène des années de Grande Dépression qui avait préparé la Seconde Guerre mondiale; ceci, en prévision de la Troisième guerre mondiale que les capitalistes anticipent.

Nous allons démontrer le fonctionnement de cette entourloupe historique via un détour par l’analyse des élections américaines, une puissance économique sur le déclin qui est devenue un théâtre prioritaire de la prochaine guerre. Pour ces mises en scène historiques – passée et présente – quatre groupes d’acteurs sont requis : A) la droite classique.  B) La gauche classique. C) Les phalanges de l’extrême-droite fasciste – franquiste – Croix-de-Feu – corporatiste – militariste – nazi – néonazi – populiste, les noms varient, mais pas l’idéologie, qui reflète celle de la cinquième colonne que voici : D) les sectes et groupuscules de l’extrême gauche tonnants forts des mots dénaturés comme « capitalisme, communisme, révolution, classe sociale, pacifisme, révoltée indignée, antiracisme, féminisme, etc. ». Cette faction est chargée de crédibiliser l’ensemble de la mise en scène; de faire paraitre la droite fasciste-populiste pour ce qu’elle n’est pas (une menace à la démocratie bourgeoise, alors qu’elle en est une émanation bancale); et de repousser la populace votante (les masses du peuple affirment-elles) vers l’extrême droite. Voilà ce que le grand capital manigance avec la complicité de ces différents acteurs.

La mise en scène mondiale – l’exemple américain

Reprenons la mise en scène générale pour les États-Unis d’aujourd’hui. Une telle mise en scène demande des années de préparation, elle n’a rien de spontané ni d’improvisé. Toutefois, on ne doit pas imaginer une loge de francs-maçons, une section du Bilderberg Group, ou une bande mafieuse de sionistes comploteurs manipulant les ficelles derrière les rideaux.  Non, les éléments de puzzle se mettent en place mécaniquement – naturellement – une crise dans un secteur boursier, financier, industriel, appelant spontanément les mêmes faux-fuyants qu’auparavant – les acteurs derrière les rideaux se contentant d’assurer le positionnement des pièces, le bon fonctionnement de l’ensemble, vers la catastrophe puisqu’aucune réforme ne peut sauver le système.

Concrètement ça donne ceci : la crise boursière – financière – bancaire – monétaire de 2008, une crise économique majeure que ni Dieu, ni César, ni tribun ne pouvait contrer, une autre crise systémique dont est parsemée l’histoire du vampire capitaliste en décrépitude, les États bourgeois (communiste – socialiste – néolibéral – mondialiste – tiers-mondiste), tous archiendettés, n’avaient que deux choix devant cette crise systémique : A) L’AUSTÉRITÉ que l’on pourrait résumer par « faisons payer le prolétariat » via des mesures fiscales radicales imaginées par les fiscalistes. B) Faisons tourner la PLANCHE À BILLETS, libéralisons le crédit, dispersons la monnaie de pacotille et « faisons payer la prochaine génération du prolétariat » vocifèrent les monétaristes.

Chacun aura compris que les États bourgeois sous la gouvernance des factions de gauche de la bourgeoisie adoptèrent la voie monétariste et ont fait tourner la planche à billets pour maintenir autant de programmes sociaux que possible (afin de maintenir la consommation des ménages) proposant même le Revenu universel et autres chimères dans cette galère en perdition alors que la dette souveraine explosait, que la monnaie de singe s’épandait comme du chiendent, préparant le prochain krach boursier catastrophique, prélude à la prochaine Grande Dépression et à la guerre nucléaire. Ainsi, aux États-Unis, sous le règne des monétaristes et de Barak Obama la dette a plus que doublé au cours de ses mandats (2). Que les bobos et les petits bourgeois, qui vivent aux crochets de l’État, se rassurent cependant, la manne gouvernementale ne fera pas défaut sous Donald et l’indice Dow Jones en liesse est à son apogée depuis l’élection de la faction des fiscalistes. La dette souveraine américaine devrait connaitre de nouveaux sommets avant la fin du mandat du milliardaire.

 

Pendant ce temps dans les pays où l’aile droite de l’échiquier bourgeois assure la gouvernance de l’État providence (sic) la voie fiscaliste fut privilégiée faisant pleuvoir les mesures fiscales d’austérité sur la classe prolétarienne en peine, pourtant à peine plus austère que celles préconisées par la gauche modérée (ceux qui massacre modérément le prolétariat). Les mesures de soutien au capital ont ici la priorité sous le ridicule prétexte de relancer l’emploi alors que plus les milliards de déductions fiscales caracolent plus les taux de chômage s’envolent (pas les taux officiels… les taux réels). Évidemment, plus de subventions et moins de taxation aux corporations entrainent les déficits publics au fond de l’abysse d’où ici aussi la planche à billets de fausses monnaies est appelée à la rescousse d’où on doit conclure que monétariste de gauche à la Keynes-Galbraith ou fiscaliste de droite à la Tea Party c’est du pareil au même.

Pendant ce temps à l’extrême droite de l’échiquier politique bourgeois, les Croix-de-feu, fasciste, Tea-Partiste, néonazies, racistes, islamophobes, le Peniste, et les populistes de tout bord s’agitent comme il leur a été intimé de s’exécuter par leur maitre à penser. Ceux-là, dans les pays à gouvernance de gauche bourgeoise, déclament que tout va mal parce que l’État providence (sic) ne frappe pas assez les déshérités, les ouvriers, les fonctionnaires, les bobos parasitaires, les chômeurs et les désœuvrés, les immigrés chassés de leurs foyers par la guerre imposée à leur bourgeoisie nationale mal « alignée ». Les médias mainstream – « people et de formatage de l’opinion » soutiennent énergiquement cette faction en montant en épingle tout incident ou un homme bronzé ou une femme voilée est impliquée accréditant ainsi toutes suspicions xénophobes alambiquées. Même chose pour les traités de libre-échange, la crise et le chômage viendraient de l’étranger alors que la crise économique systémique sévit partout, nationalement et internationalement. Mais pour qui veut désigner des boucs émissaires de la misère, tout est « bonne affaire ».

Aux États-Unis le régime de Barack Obama a joué ce rôle et tout en expulsant 2,5 millions de « chicanos » vers le Mexique, et en construisant le tiers de la barrière mexicaine-américaine; tout en remplissant les prisons américaines; tout en approfondissant le déficit et en menant de multiples guerres d’agression; tout en faisant exploser la dette souveraine, Barack prêchait hypocritement la bonne entente et la résignation à la souffrance, encensé en cela par la go-gauche qui lui livra le Nobel de la Paix. Cette fourberie ridicule était nécessaire pour crédibiliser la manœuvre de revers qui se préparait par-derrière. En effet, chaque mesure d’encens brulée pour le thuriféraire Barack Obama préparait l’avènement du sous-commandant Donald Trump, mais jusqu’à récemment les médias à la solde ne soupçonnaient pas le « coup monté ».

Pendant ce temps à l’extrême droite de l’échiquier politique bourgeois les Croix-de-feu, les fascistes, les néonazies, les racistes et islamophobes, les le Peniste et les populistes de tout acabit s’agitent comme il leur a été intimé de s’exécuter. Dans les pays à gouvernance de la face droite de Janus ils critiquent le pouvoir de ne pas en faire assez pour mâter les déshérités, les pauvres, les assistés sociaux “profiteurs” (sic), les immigrés « spoliateurs » (sic), les chômeurs « menteurs » (sic), les fonctionnaires et les bobos « parasites », et surtout les ouvriers qui comme chacun sait ne sont pas prêts à se sacrifier pour le salut de la patrie – l’État bourgeois et les profits – (ceci n’est exprimé qu’aux  rencontres privées dans les salons feutrés des banquiers, aux assemblées de l’AIPAQ, du MEDEF et de la Chambre de commerce). Pour mémoire, se  rappeler  les visites à l’AIPAC des candidats aux élections présidentielles américaines, et les déclarations de la candidate Clinton aux rencontres avec les financiers de Wall Street.

Le rôle de la gauche et de l’extrême gauche

Concomitant au précédent mouvement, à l’extrême gauche de l’échiquier politique bourgeois – tapis dans l’ombre – négligé jusque-là par les médias menteurs (people, de formatage ou de gouvernance) la multitude des groupuscules formant la  go-gauche, des trotskistes agités, aux maoïstes enragés, en passant par les communistes disqualifiés, et les marxistes-léninistes empêtrés, toutes engeances confondues, qui n’en finissent plus de se déchirer  – de se diviser – de se segmenter – de se fractionner, de se sectariser – dogmatiser, parce que désœuvrés, inutilisés, puisque la bourgeoisie n’avait pas besoin de les faire chanter au temps de la prospérité et de l’hypocrite État providence déqualifié – la go-gauche est tout à coup rappelée sur le devant de la scène comme aux bonnes années du Front Populaire et du Programme commun pour y jouer exactement le même rôle, accréditer les uns et les autres, les  renforcer et repousser le prolétariat vers l’extrême-droite que tous ces “imbéciles utiles” prétendent pourtant combattre.

Aux États-Unis, où la gauche n’a pas la même importance que sur le vieux  continent, le grand capital l’ayant marginalisée dans les années cinquante (Mac Cartisme), l’extrême gauche vaillante n’en joue pas moins son rôle à la mesure de son importance. D’abord, en tapotant amicalement leur ami Barack pour ne pas en faire assez pour fermer Guantanamo; pour avoir trop utilisé les meurtres extrajudiciaires pour assassiner les opposants; pour avoir trop avantagé les compagnies d’assurance privée avec l’“Obama Care” honni par les ouvriers démunis les forçant ainsi à se replier vers Donald Trump l’imprévisible (sic); critiquant aussi Obama de ne pas fermer assez de mines de charbon jetant des milliers de mineurs sur le pavé, ne faut-il pas sauver l’atmosphère avec la vie de la classe ouvrière ? Les mineurs se voyant ainsi pousser dans les bras de Donald le prévisible. Le critiquant aussi de ne pas fermer assez de puits de pétrole et de pipelines jetant des milliers d’ouvriers dans l’indigence sous le regard indifférent des sectes écologistes petites-bourgeoises davantage préoccupées des droits des animaux que de ceux des prolos. Bien entendu les sectes d’extrême gauche ne manquèrent pas de critiquer du bout des lèvres – sans jamais manifester lors de son intronisation – les désastreuses aventures guerrières de Barak et de Hillary aux quatre coins de la Terre, affichant ainsi leur parti-pris réformiste, ce dont le prolétariat se souviendra. Comme on le voit, la gauche a tissé elle-même la corde pour se pendre, car il y a longtemps qu’elle est devenue le fief de la petite bourgeoisie pléthorique et les prolétaires n’ont rien à faire de cette gauche de parterre.

Il faut comprendre que pour la gauche mondiale, de toute obédience, il s’agissait de remplir son devoir de critique pacifiste afin d’assouvir sa morale de paix béate et permettre à Obama de se défausser de ses crimes de guerre – de ses « crimes contre l’humanité » sur le dos du Congrès, à majorité républicaine, le véritable ennemi de l’extrême gauche. Enfin, pas un mot de la part des sectes gauchistes à propos de la dette souveraine qui demain fera s’effondrer l’économie boursière américaine ce qui jettera sur le pavé des millions d’Américains « moyens » comme ils aiment à le radoter. Vous savez ces moyens riches, ou ces moyens pauvres, c’est selon, que la nouvelle gauche divise en classe sociale d’après leur revenu hebdomadaire – un prolétaire changeant de classe sociale chaque semaine suivant les retenus (fiscales) sur son salaire.

L’extrême gauche joue également un rôle de sous-fifre au service de la fraction de gauche modérée, démocrate en Amérique, socialiste, communiste et sociale-démocrate ou poutiniste en Europe. Ici, il s’agit de dénoncer et de s’indigner des billevesées des candidats de droite (scandale de la main baladeuse de Donald, scandale de ses déclarations dénonçant la pègre, les bandes de rues et le trafic de drogue « chicanos ». Scandale à propos du mur déjà construit. Scandale de la lutte contre le terrorisme et les amalgames. Scandale à propos des femmes, faisant littéralement pâmé les féministes gauchistes) autant d’épiphénomènes qui dissimulent la profonde crise économico -politico – sociale qui bouleverse l’ensemble des sociétés capitalistes dans un monde désemparer. Au lieu de profiter de ces nuages de fumée lancer par l’équipe de la grande criminelle de guerre Hilary Clinton contre le futur grand criminel de guerre Donald Trump, pour bien démontrer que ce n’est pas la droite – les fascistes – les Croix-de-Feu – les populistes – les Tea-Partistes – les Le Penistes (ajoutez le nom de la secte de droite de votre région) qui sont le problème de l’humanité. Cette tactique d’indignation sélective ne vise qu’à mobiliser le prolétariat derrière la faction « libérale-démocrate » du capital lors de la guerre mondiale à venir. C’est le mode de production capitaliste qui est le problème et pour résoudre tous les problèmes secondaires qui en découlent il ne faut surtout pas soutenir les réformes ni l’aile gauche du capital, mais renverser l’État gestionnaire de ce mode de production moribond. La preuve ? Lors des deux guerres mondiales précédentes, la gauche « d’avant-garde » a inféodé au capital la classe prolétarienne sur laquelle elle jouissait d’une ascendance certaine et elle a poussé le prolétariat vers les Croix-de-feu, et voyez où en est la classe prolétarienne aujourd’hui. C’est une trahison que le prolétariat ne leur pardonnera pas.

La classe prolétarienne

 

Voilà la position du prolétariat révolutionnaire au temps des Croix-de-Feu, du fascisme, du franquisme, du corporatisme, du nazisme, du militarisme, et aujourd’hui au temps du « populisme » contre lequel on voudrait mobiliser la classe prolétarienne au secours de l’aile libérale démocratique bourgeoise tout aussi criminelle que la précédente. On ne vote pas – on ne manifeste pas – contre Trump, ni contre Geert Wilders (PVV), ni contre Marine Le Pen (FN), ni pour soutenir Fillon, Hamon, Macron, ou Mélenchon. Le prolétariat révolutionnaire ne vote pour aucun de ces polichinelles et manifeste contre tous – et surtout contre le mode de production capitaliste en décrépitude que nous ne souhaitons pas réformer, mais éliminer. Heureusement, il est apparent que si présentement la classe prolétarienne mondiale ne sait pas vers qui se tourner elle sait parfaitement à qui ne pas se fier et elle refuse de se mobiliser par dizaines de millions derrières les fauteurs de guerre, ce qui on le voit dans les différents États bourgeois embêtent fortement le grand capital dépité. On ne nous refera pas le « coup des années Trente ».

 

NOTES

 

(1)   Titre original « Des croix de feu à Marine ».   Par hugambrules.  Le 8.03.2017  sur http://les-tribulations-de-l-ecocolo-ecoconome.over-blog.com/2017/03/des-croix-de-feu-a-marine.html

(2)   La dette américaine de Reagan à Obama.

La Morale Anarchiste ~ 2ème partie ~ Pierre Kropotkine

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Pierre Kropotkine (1889)

 

1ère partie

2ème partie

Réalisé par Jo de JBL1960, le PDF du texte entier:

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

VI

Ainsi nous voyons qu’en observant les sociétés animales, — non pas en bourgeois intéressé, mais en simple observateur intelligent — on arrive à constater que ce principe : « Traite les autres comme tu aimerais à être traité par eux dans des circonstances analogues » se retrouve partout où il y a société.

Et quand on étudie de plus près le développement ou l’évolution du monde animal, on découvre (avec le zoologiste Kessler et l’économiste Tchernychevsky) que ce principe, traduit par un seul mot, Solidarité, a eu, dans le développement du règne animal, une part infiniment plus grande que toutes les adaptations pouvant résulter d’une lutte entre individus pour l’acquisition d’avantages personnels.

Il est évident que la pratique de la solidarité se rencontre encore plus dans les sociétés humaines. Déjà les sociétés de singes, les plus élevées dans l’échelle animale, nous offrent une pratique de la solidarité des plus frappantes. L’homme fait encore un pas dans cette voie, et cela seul lui permet de préserver sa race chétive au milieu des obstacles que lui oppose la nature et de développer son intelligence.

Quand on étudie les sociétés de primitifs, restés jusqu’à présent au niveau de l’âge de pierre, on voit dans leurs petites communautés la solidarité pratiquée au plus haut degré envers tous les membres de la communauté.

Voilà pourquoi ce sentiment, cette pratique de solidarité, ne cessent jamais, pas même aux époques les plus mauvaises de l’histoire. Lors même que des circonstances temporaires de domination, de servitude, d’exploitation font méconnaître ce principe, il reste toujours dans la pensée du grand nombre, si bien qu’il amène une poussée contre les mauvaises institutions, une révolution. Cela se comprend : sans cela, la société devrait périr.

Pour l’immense majorité des animaux et des hommes, ce sentiment reste, et doit rester à l’état d’habitude acquise, de principe toujours présent à l’esprit, alors même qu’on le méconnaisse souvent dans les actes.

C’est toute l’évolution du règne animal qui parle en nous. Et elle est longue, très longue : elle compte des centaines de millions d’années.

Lors même que nous voudrions nous en débarrasser, nous ne le pourrions pas. Il serait plus facile à l’homme de s’habituer à marcher sur ses quatre pattes que de se débarrasser du sentiment moral. Il est antérieur, dans l’évolution animale, à la posture droite de l’homme.

Le sens moral est en nous une faculté naturelle, tout comme le sens de l’odorat et le sens du toucher.

Quant à la Loi et à la Religion qui, elles aussi, ont prêché ce principe, nous savons qu’elles l’ont simplement escamoté pour en couvrir leur marchandise — leurs prescriptions à l’avantage du conquérant, de l’exploiteur et du prêtre. Sans ce principe de solidarité dont la justesse est généralement reconnue, comment auraient-elles eu la prise sur les esprits ?

Elles s’en couvraient l’une et l’autre, tout comme l’autorité qui, elle aussi, réussit à s’imposer en se posant pour protectrice des faibles contre les forts.

En jetant par-dessus bord la Loi, la Religion et l’Autorité, l’humanité reprend possession du principe moral qu’elle s’est laissé enlever afin de soumettre à la critique et de le purger des adultérations dont le prêtre, le juge et le gouvernant l’avaient empoisonné et l’empoisonnent encore.

Mais nier le principe moral parce que l’Église et la Loi l’ont exploité, serait aussi peu raisonnable que de déclarer qu’on ne se lavera jamais, qu’on mangera du porc infesté de trichines et qu’on ne voudra pas de la possession communale du sol, parce que le Coran prescrit de se laver chaque jour, parce que l’hygiéniste Moïse défendait aux Hébreux de manger le porc, ou parce que le Chariat (le supplément du Coran) veut que toute terre restée inculte pendant trois ans retourne à la communauté.

 

D’ailleurs, ce principe de traiter les autres comme on veut être traité soi-même, qu’est-il, sinon le principe même de l’Égalité, le principe fondamental de l’Anarchie ? Et comment peut-on seulement arriver à se croire anarchiste sans le mettre en pratique ?

Nous ne voulons pas être gouvernés. Mais, par cela même, ne déclarons-nous pas que nous ne voulons gouverner personne ? Nous ne voulons pas être trompés, nous voulons qu’on nous dise toujours rien que la vérité. Mais, par cela même, ne déclarons-nous pas que nous même ne voulons tromper personne, que nous nous engageons à dire toujours la vérité, rien que la vérité, toute la vérité ? Nous ne voulons pas qu’on nous vole les fruits de notre labeur ; mais, par cela même, ne déclarons-nous pas respecter les fruits du labeur d’autrui ?

De quel droit, en effet, demanderions-nous qu’on nous traitât d’une certaine façon, eu nous réservant de traiter les autres d’une façon tout à fait différente ? Serions-nous, par hasard, cet « os blanc » des Kirghizes qui peut traiter les autres comme bon lui semble ? Notre simple sentiment d’égalité se révolte à cette idée.

L’égalité dans les rapports mutuels et la solidarité qui en résulte nécessairement, — voilà l’arme, la plus puissante du monde animal dans la lutte pour l’existence. Et l’égalité c’est l’équité.

En nous déclarant anarchistes, nous proclamons d’avance que nous renonçons à traiter les autres comme nous ne voudrions pas être traités par eux ; que nous ne tolérerons plus l’inégalité qui permettrait à quelques-uns d’entre nous d’exercer leur force, ou leur ruse, ou leur habileté, d’une façon qui nous déplairait à nous-mêmes. Mais l’égalité en tout — synonyme d’équité — c’est l’anarchie même. Au diable l’os blanc qui s’arroge le droit de tromper la simplicité des autres ! Nous n’en voulons pas, et nous le supprimerons au besoin. Ce n’est pas seulement à cette trinité abstraite de Loi, de Religion et d’Autorité que nous déclarons la guerre. En devenant anarchistes, nous déclarons la guerre à tout ce flot de tromperie, de ruse, d’exploitation, de dépravation, de vice — d’inégalité en un mot — qu’elles ont déversé dans les cœurs de nous tous. Noua déclarons guerre à leur manière d’agir, à leur manière de penser. Le gouverné, le trompé, l’exploité, la prostituée et ainsi de suite, blessant avant tout nos sentiments d’égalité. C’est au nom de l’Égalité que nous ne voulons plus ni prostituées, ni exploités, ni trompés, ni gouvernés.

 

On nous dira, peut-être, on l’a dit quelquefois : « Mais si vous pensez qu’il faille toujours traiter les autres comme vous voudriez être traité vous-même, de quel droit userez-vous de la force dans n’importe quelle circonstance ? De quel droit braquer des canons contre des barbares, ou des civilisés, qui envahissent votre pays ? De quel droit déposséder l’exploiteur ? De quel droit tuer non seulement un tyran, mais une simple vipère ?

De quel droit ? Qu’entendez-vous par ce mot baroque, emprunté à la Loi ? Voulez-vous savoir si j’aurai conscience de bien agit en faisant cela ? Si ceux que j’estime trouveront que j’ai bien fait ? Est-ce cela que vous demandez ? En ce cas, notre réponse est simple.

Certainement oui ! Parce que nous demandons qu’on nous tue, nous, comme des bêtes venimeuses, si nous allons taire une invasion au Tonkin ou chez des Zoulous qui ne nous ont jamais fait aucun mal. Nous disons à nos fils, à nos amis : « Tue-moi si je me mets jamais du parti de l’invasion ! »

Certainement oui ! Parce que nous demandons qu’on nous dépossède, nous, si un jour, mentant à nos principes, nous nous emparons d’un héritage — serait-il tombé du ciel — pour l’employer à l’exploitation des autres.

Certainement oui. Parce que tout homme de cœur demande à l’avance qu’on le tue si jamais il devient vipère, qu’on lui plonge le poignard dans le cœur si jamais il prend la place d’un tyran détrôné.

Sur cent hommes ayant femme et enfants il y en aura quatre-vingt-dix qui, sentant l’approche de la folie (la perte du contrôle cérébral sur leurs actions), chercheront à se suicider de peur de faire du mal à ceux qu’ils aiment. Chaque fois qu’un homme de cœur se sent devenir dangereux à ceux qu’il aime, il veut mourir avant de l’être devenu.

Un jour, à Irkoutsk, un docteur polonais et un photographe sont mordus par un petit chien enragé. Le photographe se brûle la plaie au fer rouge ; le médecin se borne à la cautériser. Il est jeune, beau, débordant de vie. Il venait de sortir du bagne auquel la gouvernement l’avait condamné pour son dévouement à la cause du peuple. Fort de son savoir et surtout de son intelligence, il faisait des cures merveilleuses ; les malades l’adoraient.

Six semaines plus tard, il s’aperçoit que le bras mordu commente à enfler. Docteur lui-même, il ne pouvait s’y méprendre : c’était la rage qui venait. Il court chez un ami, docteur et exilé comme lui. — « Vite ! je t’en prie, de la strychnine. Tu vois ce bras, tu sais ce que c’est ? Dans une heure, ou moins, je serai pris de rage, je chercherai à te mordre, toi et les amis, ne perds pas de temps ! de la strychnine : il faut mourir. »

Il se sentait devenir vipère : il demandait qu’on le tuât.

L’ami hésita ; il voulut essayer un traitement antirabique. À deux, avec une femme courageuse, ils se mirent à le soigner…, et deux heures après, le docteur, écumant, se jetait sur eux, cherchant à les mordre ; puis il revenait à soi, réclamait la strychnine — et rageait de nouveau. Il mourut en d’affreuses convulsions.

Que de faits semblables ne pourrions-nous pas citer, basés sur notre expérience ! L’homme de cœur préfère mourir que de devenir la cause de maux pour les autres. Et c’est pourquoi il aura conscience de bien faire, et l’approbation de ceux qu’il estime le suivra s’il tue la vipère ou le tyran.

Pérovskaya et ses amis ont tué le tsar russe. Et l’humanité entière, malgré sa répugnance du sang versé, malgré ses sympathies pour un qui avait laissé libérer les serfs, leur a reconnu ce droit. — Pourquoi ? Non pas qu’elle ait reconnu l’acte utile : les trois quarts en doutent encore ; mais parce qu’elle a senti que pour tout l’or du monde, Pérovskaya et ses amis n’auraient pas consenti à devenir tyrans à leur tour. Ceux mêmes qui ignorent le drame un entier, sont assurés néanmoins que ce n’était pas là une bravade de jeunes gens, un crime de palais, ni la recherche du pouvoir : c’était la haine de la tyrannie jusqu’au mépris de soi-même, jusqu’à la mort.

« Ceux là — s’est-on dit — avaient conquis le droit de tuer », comme on s’est dit de Louise Michel : « Elle avait le droit de piller », ou encore : « Eux, ils avaient le droit de voler », en parlant de ces terroristes qui vivaient de patin sec et qui volaient un million ou deux au trésor de Kichineff en prenant, au risque de périr eux-mêmes, toutes les précautions possibles pour dégager la responsabilité de la sentinelle qui gardait la caisse, baïonniette au canon.

Ce droit d’user de la force, l’humanité ne le refuse jamais à ceux qui l’ont conquis, — que ce droit soit usé sur les barricades ou dans l’ombre d’un carrefour. Mais, pour que tel acte produise une impression profonde sur les esprits, il faut conquérir ce droit. Sans cela, l’acte — utile ou non — resterait un simple fait brutal sans importance pour le progrès des idées. On n’y verrait qu’un déplacement de force, une simple substitution d’exploiteur à un autre exploiteur.

 

VII

Jusqu’à présent, nous avons toujours parlé des actions conscientes, réfléchies, de l’homme (de celles que nous faisons en nous en rendant compte). Mais, à côté de la vie consciente, nous avons la vie inconsciente, infiniment plus vaste et trop ignorée autrefois. Cependant, il suffit d’observer la manière dont nous nous habillons le matin, en nous efforçant de boutonner un bouton que nous savons avoir perdu la veille, ou portant la main pour saisir un objet que nous avons déplacé nous-mêmes, pour avoir une idée de cette vie inconsciente et concevoir la part immense qu’elle joue dans notre existence.

Les trois quarts de nos rapports avec les autres sont faits de cette vie inconsciente. Notre manière de parler, de sourire ou de froncer les sourcils, de nous emporter dans la discussion ou de rester calme — tout cela nous le faisons sans nous en rendre compte, par simple habitude, soit héritée de nos ancêtres humains ou pré-humains (voyez seulement la ressemblance de l’expression de l’homme et de l’animal quand l’un et l’autre se fâchent), ou bien acquise, consciemment ou inconsciemment.

Notre manière d’agir envers les autres passe ainsi à l’état d’habitude. Et l’homme qui aura acquis le plus d’habitudes morales, sera certainement supérieur à ce bon chrétien qui prétend être toujours poussé par le diable à faire le mal et qui ne peut s’en empêcher qu’en évoquant les souffrances de l’enfer ou les joies du paradis.

Traiter les autres comme il aimerait à être traité lui-même, passe chez l’homme et chez tous les animaux sociables à l’état de simple habitude, si bien que généralement l’homme ne se demande même pas comment il doit agir dans telle circonstance. Il agit bien ou mal, sans réfléchir. Et ce n’est que dans des circonstances exceptionnelles, en présence d’un cas complexe ou sous l’impulsion d’une passion ardente, qu’il hésite et que les diverses parties de son cerveau (un organe très complexe, dont les parties diverses fonctionnent avec une certaine indépendance) entrent en lutte. Alors il se substitue en imagination à la personne qui est en face de lui ; il se demande s’il lui plairait d’être traité de la même manière, et sa décision sera d’autant plus morale qu’il se sera mieux identifié à la personne dont il était sur le point de blesser la dignité ou les intérêts. On bien, un ami interviendra et lui dira : « Imagine-toi à sa place ; est-ce que tu aurais souffert d’être traité par lui comme tu viens de le traiter ? » Et cela suffit.

Ainsi, l’appel au principe d’égalité ne se fait qu’en un moment d’hésitation, tandis que dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent nous agissons moralement par simple habitude.

On aura certainement remarqué que dans tout ce que nous avons dit jusqu’à présent nous n’avons rien cherché à imposer. Nous avons simplement exposé comment les choses se passent dans le monde animal et parmi les hommes.

L’Église menaçait autrefois les hommes de l’enfer, pour moraliser, et on sait comment elle y a réussi : elle les démoralisait. Le juge menace du carcan, du fouet, du gibet, toujours au nom de ces mêmes principes de sociabilité qu’il a escamotés à la Société ; et il la démoralise. Et les autoritaires de toute nuance crient encore au péril social à l’idée que le juge peut disparaître de la terre en même temps que le prêtre.

Eh bien, nous ne craignons pas de renoncer au juge et à la condamnation. Nous renonçons même, avec Guyau, à toute espèce de sanction, à toute espèce d’obligation de la morale. Nous ne craignons pas de dire : « Fais ce que tu veux, fais comme tu veux » — parce que nous sommes persuadés que l’immense masse des hommes, à mesure qu’ils seront de plus en plus éclairés et se débarrasseront des entraves actuelles, fera et agira toujours dans une certaine direction utile à la société, tout comme nous sommes persuadés d’avance que l’enfant marchera un jour sur deux pieds et non sur quatre pattes, simplement parce qu’il est né de parents appartenant à l’espèce Homme.

Tout ce que nous pouvons faire, c’est de donner un conseil ; et encore, tout en le donnant nous ajoutons : — « Ce conseil n’aura de valeur que si tu reconnais toi-même par l’expérience et l’observation qu’il est bon à suivre. »

Quand nous voyons un jeune homme courber le dos et se resserrer ainsi la poitrine et les poumons, nous lui conseillons de se redresser et de tenir la tête haute et la poitrine grandement ouverte. Nous lui conseillons d’avaler l’air à pleins poumons, de les élargir, parce que, en cela, il trouvera la meilleure garantie contre la phtisie. Mais, en même temps, nous lui enseignons la physiologie, afin qu’il connaisse les fonctions des poumons et choisisse lui-même la posture qu’il saura être la meilleure.

C’est aussi tout ce que nous pouvons faire en fait de morale. Nous n’avons que le droit de donner un conseil ; auquel nous devons encore ajouter : « Suis-le si tu le trouves bon ».

 

Mais en laissant à chacun le droit d’agir comme bon lui semble ; en niant absolument à la société le droit de punir qui que ce soit et de quelque façon que ce soit, pour quelque acte antisocial qu’il ait commis, — nous ne renonçons pas à notre capacité d’aimer ce qui nous semble bon, et de haïr ce qui nous semble mauvais. Aimer — et haïr ; car il n’y a que ceux qui savent haïr qui sachent aimer. Nous nous réservons cela, et puisque cela seul suffit à chaque société animale pour maintenir et développer les sentiments moraux, cela suffira d’autant plus à l’espèce humaine.

Nous ne demandons qu’une chose, c’est à éliminer tout ce qui, dans la société actuelle, empêche le libre développement de ces deux sentiments, tout ce qui fausse notre jugement : l’État, l’Église, l’Exploitation ; le juge, le prêtre, le gouvernant, l’exploiteur.

Aujourd’hui, quand nous voyons un Jacques l’Éventreur égorger à la file dix femmes des plus pauvres, des plus misérables, — et moralement supérieures aux trois quarts des riches bourgeoises — notre premier sentiment est celui de haine. Si nous le rencontrions le jour où il a égorgé cette femme qui voulait se faire payer par lui les six sous de son taudis, nous lui aurions logé une balle dans le crâne, sans réfléchir que la balle eût été mieux à sa place dans le crâne du propriétaire du taudis.

Mais quand nous nous ressouvenons de toutes les infamies qui l’ont amené, lui à ces meurtres ; quand nous pensons à ces ténèbres dans lesquelles il rôde, hanté par des images puisées dans des livres immondes ou par des pensées soufflées par des livres stupides, — notre sentiment se dédouble. Et le jour où nous saurons Jacques entre les mains d’un juge qui, lui, a froidement massacré dix fois plus de vies humaines, d’hommes, de femmes et d’enfants, que tous les Jacques ; quand nous le saurons entre les mains de ces maniaques à froid où de ces gens qui envoient un Borras au bagne pour démontrer aux bourgeois qu’ils montent la garde autour d’eux — alors toute notre haine contre Jacques l’Éventreur disparaîtra. Elle se portera ailleurs. Elle se transforme en haine contre la société lâche et hypocrite, contre ses représentants reconnus. Toutes les infamies d’un éventreur disparaissent devant cette série séculaire d’infamies commises au nom de la Loi. C’est elle que nous haïssons.

 

Aujourd’hui, notre sentiment se dédouble continuellement. Nous sentons que nous tous, nous sommes plus ou moins volontairement ou involontairement les suppôts de cette société. Nous n’osons plus haïr. Osons-nous seulement aimer ? Dans une société basée sur l’exploitation et la servitude, la nature humaine se dégrade.

Mais, à mesure que la servitude disparaîtra, nous rentrerons dans nos droits. Nous nous sentirons la force de haïr et d’aimer, même dans des cas aussi compliqués que celui que nous venons de citer.

Quant à notre vie de tous les jours, nous donnons déjà libre cours à nos sentiments de sympathie ou d’antipathie ; nous le faisons déjà à chaque instant. Tous nous aimons la force morale et tous nous méprisons la faiblesse morale, la lâcheté. À chaque instant, nos paroles, nos regards, nos sourires expriment notre joie à la vue des actes utiles à la race humaine, de ceux que nous considérons comme bons. À chaque instant, nous manifestons par nos regards et nos paroles la répugnance que nous inspirent la lâcheté, la tromperie, l’intrigue, le manque de courage moral. Nous trahissons notre dégoût, alors même que sous l’influence d’une éducation de « savoir-vivre », c’est-à-dire d’hypocrisie, nous cherchons encore à cacher ce dégoût sous des dehors menteurs qui disparaîtront à mesure que des relations d’égalité s’établiront entre nous.

Eh bien, cela seul suffit déjà pour maintenir à un certain niveau la conception du bien et du mal et se l’imprégner mutuellement ; cela suffira d’autant mieux lorsqu’il n’y aura plus ni juge ni prêtre dans la société, — d’autant mieux que les principes moraux perdront tout caractère d’obligation, et seront considérés comme de simples rapports naturels entre des égaux.

Et cependant, à mesure que ces rapports s’établissent, une conception morale encore plus élevée surgit dans la société et c’est cette conception que nous allons analyser.

 

VIII

Jusqu’à présent, dans toute notre analyse, nous n’avons fait qu’exposer de simples principes d’égalité. Nous nous sommes révolté, et nous avons invité les autres à se révolter contre ceux qui s’arrogent le droit de traiter autrui comme ils ne voudraient nullement être traités eux-mêmes ; contre ceux qui ne voudraient être ni trompés, ni exploités, ni brutalisés, ni prostitués, mais qui le font à l’égard des autres. Le mensonge, la brutalité et ainsi de suite, avons-nous dit, sont répugnants, non parce qu’ils sont désapprouvés par les codes de moralité — nous ignorons ces codes — ils sont répugnants parce que le mensonge, la brutalité, etc., révoltent les sentiments d’égalité de celui pour lequel l’égalité n’est pas un vain mot ; ils révoltent surtout celui qui est réellement anarchiste dans sa façon de penser et d’agir.

Mais rien que ce principe si simple, si naturel et si évident — s’il était généralement appliqué dans la vie — constituerait déjà une morale très élevée, comprenant tout ce que les moralistes ont prétendu enseigner.

Le principe égalitaire résume les enseignements des moralistes. Mais il contient aussi quelque chose de plus. Et ce quelque chose est le respect de l’individu. En proclamant notre morale égalitaire et anarchiste, nous refusons de nous arroger le droit que les moralistes ont toujours prétendu exercer — celui de mutiler l’individu au nom d’un certain idéal qu’ils croyaient bon. Nous ne reconnaissons ce droit à personne ; nous n’en voulons pas pour nous.

Nous reconnaissons la liberté pleine et entière de l’individu ; nous voulons la plénitude de son existence, le développement libre de toutes les facultés. Nous ne voulons rien lui imposer et nous retournons ainsi au principe que Fourier opposait à la morale des religions, lorsqu’il disait : Laissez les hommes absolument libres ; ne les mutilez pas — les religions l’ont assez fait. Ne craignez même pas leurs passions : dans une société libre, elles n’offriront aucun danger.

Pourvu que vous-même n’abdiquiez pas votre liberté ; pourvu que vous-même ne vous laissiez pas asservir par les autres ; et pourvu qu’aux passions violentes et antisociales de tel individu vous opposiez vos passions sociales, tout aussi vigoureuses. Alors vous n’aurez rien à craindre de la liberté[1].

Nous renonçons à mutiler l’individu au nom de n’importe quel idéal : tout ce que nous nous resservons, c’est de franchement exprimer nos sympathies et nos antipathies pour ce que nous trouvons bon ou mauvais. Untel trompe-t-il ses amis ? C’est sa volonté, son caractère ? ? soit ! Eh bien, c’est notre caractère, c’est notre volonté de mépriser le menteur ! Et une fois que tel est notre caractère, soyons francs. Ne nous précipitons pas vers lui pour le serrer sur notre gilet et lui prendre affectueusement la main, comme cela se fait aujourd’hui ! À sa passion active, opposons la nôtre, tout aussi active et vigoureuse.

C’est tout ce que nous avons le droit et le devoir de faire pour maintenir dans la société le principe égalitaire. C’est encore le principe d’égalité, mis en pratique[2].

Tout cela, bien entendu, ne se fera entièrement que lorsque les grandes causes de dépravation : capitalisme, religion, justice, gouvernement, auront cessé d’exister. Mais cela peut se faire déjà en grande partie dès aujourd’hui. Cela se fait déjà.

Et cependant, si les sociétés ne connaissent que ce principe d’égalité ; si chacun, se tenant à un principe d’équité marchande, se gardait à chaque instant de donner aux autres quelque chose en plus de ce qu’il reçoit d’eux — ce serait la mort de la société. Le principe même d’égalité disparaîtrait de nos relations, car pour le maintenir, il faut qu’une chose plus grande, plus belle, plus vigoureuse que la simple équité se produise sans cesse dans la vie.

Et cette chose se produit.

Jusqu’à présent, l’humanité n’a jamais manqué de ces grands cœurs qui débordaient de tendresse, d’esprit ou de volonté, et qui employaient leur sentiment, leur intelligence ou leur force d’action au service de la race humaine, sans rien lui demander en retour.

Cette fécondité de l’esprit, de la sensibilité ou de la volonté prend toutes les formes possibles. C’est le chercheur passionné de la vérité qui, renonçant à tous les autres plaisirs de la vie, s’adonne avec passion à la recherche de ce qu’il croit être vrai et juste, contrairement aux affirmations des ignorants qui l’entourent. C’est l’inventeur qui vit du jour au lendemain, oublie jusqu’à la nourriture et touche à peine au pain qu’une femme qui se dévoue pour lui, lui fait manger comme à un enfant, tandis que lui poursuit son invention destinée, pense-t-il, à changer la face du monde. C’est le révolutionnaire ardent, auquel les joies de l’art, de la science, de la famille même, paraissent âpres tant qu’elles ne sont pas partagées par tous et qui travaille à régénérer le monde malgré la misère et les persécutions. C’est le jeune garçon qui, au récit des atrocités de l’invasion, prenant au mot les légendes de patriotisme qu’on lui soufflait à l’oreille, allait s’inscrire dans un corps franc, marchait dans la neige, souffrait de la faim et finissait par tomber sous les balles.

C’est le gamin de Paris, qui mieux inspiré et doué d’une intelligence plus féconde, choisissant mieux ses aversions et ses sympathies, courait aux remparts avec son petit frère cadet, restait sous la pluie des obus et mourait en murmurant : « Vive la Commune ! » C’est l’homme qui se révolte à la vue d’une iniquité, sans se demander ce qui en résultera et, alors que tous plient l’échine, démasque l’iniquité, frappe l’exploiteur, le petit tyran de l’usine, ou le grand tyran d’un empire. C’est enfin tous ces dévouements sans nombre, moins éclatants et pour cela inconnus, méconnus presque toujours, que l’on peut observer sans cesse, surtout chez la femme, pourvu que l’on veuille se donner la peine d’ouvrir les yeux et de remarquer ce qui fait le bond de l’humanité, ce qui lui permet encore de se débrouiller tant bien que mal, malgré l’exploitation et l’oppression qu’elle subit.

 

Ceux-là forgent, les uns dans l’obscurité, les autres sur une arène plus grande, les vrais progrès de l’humanité. Et l’humanité le sait. C’est pourquoi elle entoure leurs vies de respect, de légendes. Elle les embellit même et en fait les héros de ses contes, de ses chansons, de ses romans. Elle aime en eux le courage, la bonté, l’amour et le dévouement qui manquent au grand nombre. Elle transmet leur mémoire à ses enfants. Elle se souvient de ceux mêmes qui n’ont agi que dans le cercle étroit de la famille et des amis, en vénérant leur mémoire dans les traditions de famille.

Ceux-là font la vraie moralité, — la seule, d’ailleurs, qui soit digne de ce nom — le reste n’était que de simples rapports d’égalité. Sans ces courages et ces dévouements, l’humanité se serait abrutie dans la vase des calculs mesquins. Ceux-là, enfin, préparant la moralité de l’avenir, celle qui viendra lorsque, cessant de compter, nos enfants grandiront dans l’idée que le meilleur usage de toute chose, de toute énergie, de tout courage, de tout amour, est là où le besoin de cette force se sent le plus vivement.

Ces courages, ces dévouements ont existé de tout temps. On les rencontre chez tous les animaux. On les rencontre chez l’homme, même pendant les époques de plus grand abrutissement.

Et, de tout temps, les religions ont cherché à se les approprier, à en battre monnaie à leur propre avantage. Et si les religions vivent encore, c’est parce que — à part l’ignorance — elles ont de tout temps fait appel précisément à ces dévouements, à ces courages. C’est encore à eux que font appel les révolutionnaires — surtout les révolutionnaires socialistes.

Quant à les expliquer, les moralistes religieux, utilitaires et autres, sont tombés, à leur égard, dans les erreurs que nous avons déjà signalées. Mais il appartient à ce jeune philosophe, Guyau — ce penseur, anarchiste sans le savoir — d’avoir indiqué la vraie origine de ces courages et de ces dévouements, en dehors de toute force mystique, en dehors de tous calculs mercantiles bizarrement imaginés par les utilitaires de l’école anglaise. Là où la philosophie kantienne, positiviste et évolutionniste ont échoué, la philosophie anarchiste a trouvé le vrai chemin.

Leur origine, a dit Guyau, c’est le sentiment de sa propre force. C’est la vie qui déborde, qui cherche à se répandre. « Sentir intérieurement ce qu’on est capable de faire, c’est par là même prendre la première conscience de ce qu’on a le devoir de faire ».

Le sentiment moral du devoir, que chaque homme a senti dans sa vie et que l’on a cherché à expliquer par tous les mysticismes. « Le devoir n’est autre chose qu’une surabondance de vie qui demande à s’exercer, à se donner ; c’est en même temps le sentiment d’une puissance ».

Toute force qui s’accumule crée une pression sur les obstacles placés devant elle. Pouvoir agir, c’est devoir agir. Et toute cette « obligation » morale dont on a tant parlé et écrit, dépouillée de tout mysticisme, se réduit ainsi à cette conception vraie : la vie ne peut se maintenir qu’à condition de se répandre.

« La plante ne peut pas s’empêcher de fleurir. Quelquefois fleurir, pour elle, c’est mourir. N’importe, la sève monte toujours ! » conclut le jeune philosophe anarchiste.

Il en est de même pour l’être humain lorsqu’il est plein de force et d’énergie. La force s’accumule en lui. Il répand sa vie. Il donne sans compter — sans cela il ne vivrait pas. Et s’il doit périr, comme la fleur en s’épanouissant — n’importe ! La sève monte, si sève il y a.

Sois fort ! Déborde d’énergie passionnelle et intellectuelle — et tu déverseras sur les autres ton intelligence, ton amour, ta force d’action ! — Voilà à quoi se réduit tout l’enseignement moral, dépouillé des hypocrisies de l’ascétisme oriental.

 

IX

Ce que l’humanité admire dans l’homme vraiment moral, c’est sa force, c’est l’exubérance de la vie, qui le pousse à donner son intelligence, ses sentiments, ses actes, sans rien demander en retour.

L’homme fort de pensée, l’homme qui déborde de vie intellectuelle, cherche naturellement à se répandre. Penser, sans communiquer sa pensée aux autres, n’aurait aucun attrait. Il n’y a que l’homme pauvre d’idées qui, après en avoir déniche une avec peine, la cache soigneusement pour lui apposer plus tard l’estampille de son nom. L’homme fort d’intelligence déborde de pensées : il les sème à pleines nains. Il souffre s’il ne peut les partager, les semer aux quatre vents : c’est là sa vie.

Il en est de même pour le sentiment. — « Nous ne sommes pas assez pour nous-mêmes : nous avons plus de larmes qu’il n’en faut pour nos propres souffrances, plus de joies en réserve que n’en justifie notre propre existence », a dit Guyau, résumant ainsi toute la question de moralité en quelques lignes si justes, prises sur la nature. L’être solitaire souffre, il est pris d’une certaine inquiétude, parce qu’il ne peut partager sa pensée, ses sentiments avec les autres. Quand on ressent un grand plaisir, on voudrait faire savoir aux autres qu’on existe, qu’on sent, qu’on aime, que l’on vit, qu’on lutte, que l’on combat.

En même temps, nous sentons le besoin d’exercer notre volonté, notre force d’action. Agir, travailler est devenu un besoin pour l’immense majorité des hommes ; si bien que lorsque des conditions absurdes éloignent l’homme ou la femme du travail utile, ils inventent des travaux, des obligations futiles et insensées pour ouvrir un champ quelconque à leur force d’action. Ils inventent n’importe quoi — une théorie, une religion, un « devoir social », pour se persuader qu’ils font quelque chose d’utile. Quand ils dansent, c’est pour la charité ; quand ils se ruinent par leurs toilettes, c’est pour maintenir l’aristocratie à sa hauteur ; quand ils ne font rien du tout, c’est par principe.

« On a besoin d’aider autrui, de donner son coup d’épaule au coche qu’entraîne péniblement l’humanité ; en tout cas on bourdonne autour », dit Guyau. Ce besoin de donner son coup d’épaule est si grand qu’on le retrouve chez tous les animaux sociables, si inférieurs qu’ils soient. Et toute cette immense activité qui chaque jour se dépense si inutilement en politique, qu’est-ce, sinon le besoin de donner son coup d’épaule au coche ou de bourdonner autour ?

 

Certainement, cette « fécondité de la volonté », cette soif d’action quand elle n’est accompagnée que d’une sensibilité pauvre et d’une intelligence incapable de créer, ne donnera qu’un Napoléon 1er ou un Bismarck — des toqués qui voulaient faire marcher le monde à rebours. D’autre part, une fécondité de l’esprit, dénuée cependant de sensibilité bien développée, donnera ces fruits secs, les savants qui ne font qu’arrêter le progrès de la science. Et enfin la sensibilité non guidée par une intelligence assez vaste produira ces femmes prêtes à tout sacrifier à une brute quelconque sur laquelle elles versent tout leur amour.

Pour être réellement féconde, la vie doit être en intelligence, en sentiment et en volonté à la fois. Mais alors, cette fécondité dans toutes les directions c’est la vie : la seule chose qui mérite ce nom. Pour un moment de cette vie, ceux qui l’ont entrevue donnent des années d’existence végétative. Sans cette vie débordante, on n’est qu’un vieillard avant l’âge, un impuissant, une plante qui se dessèche sans jamais avoir fleuri.

« Laissons aux pourritures fin de siècle cette vie qui n’en est pas une » — s’écrie la jeunesse, la vraie jeunesse pleine de sève qui veut vivre et semer la vie autour d’elle. Et chaque fois qu’une société tombe en pourriture, une poussée venue de cette jeunesse brise les vieux moules économiques, politiques, moraux pour faire germer une vie nouvelle. Qu’importe si untel ou untel tombe dans la lutte ! La sève monte toujours. Pour lui, vivre c’est fleurir, quelles qu’en soient les conséquences ! Il ne les regrette pas.

Mais, sans parler des époques héroïques de l’humanité, et en prenant la vie de tous les jours — est-ce une vie que de vivre en désaccord avec son idéal ?

De nos jours, on entend dire souvent que l’on se moque de l’idéal. Cela se comprend. On a si souvent confondu l’idéal avec la mutilation bouddhiste ou chrétienne, on a si souvent employé ce mot pour tromper les naïfs, que la réaction est nécessaire et salutaire. Nous aussi, nous aimerions remplacer ce mot « idéal », couvert de tant de souillures, par un mot nouveau plus conforme aux idées nouvelles.

Mais, quel que soit le mot, le fait est là : chaque être humain a son idéal. Bismark a le sien, si fantastique qu’il soit : le gouvernement par le fer et le feu. Chaque bourgeois a le sien, — ne serait-ce que la baignoire d’argent de Gambetta, le cuisinier Trompette, et beaucoup d’esclaves pour payer Trompette et la baignoire sans trop se faire tirer l’oreille.

Mais à côté de ceux-là, il y a l’être humain qui a conçu un idéal supérieur. Une vie de brute ne peut pas le satisfaire. La servilité, le mensonge, le manque de bonne foi, l’intrigue, l’inégalité dans les rapports humains le révoltent. Comment peut-il devenir servile, menteur intrigant, dominateur à son tour ? Il entrevoit combien la vie serait belle si des rapports meilleurs existaient entre tous ; il se sent la force de ne pas manquer, lui, à établir ces meilleurs rapports avec ceux qu’il rencontrera dans son chemin. Il conçoit ce que l’on a appelle l’idéal.

D’où vient cet idéal ? Comment se façonne-t-il, par l’hérédité d’une part et les impressions de la vie d’autre part ? Nous le savons à peine. Tout au plus pourrions-nous en faire dans nos biographies, une histoire plus ou moins vraie. Mais il est là — variable, progressif, ouvert aux influences du dehors, mais toujours vivant. C’est une sensation inconsciente en partie, de ce qui donnera la plus grande somme de vitalité, la jouissance d’être.

Eh bien, la vie n’est vigoureuse, féconde, riche en sensations, qu’à condition de répondre à cette sensation de l’idéal. Agissez contre cette sensation et vous sentez votre vie se dédoubler ; elle n’est plus une, elle perd de sa vigueur. Manquez souvent à votre idéal, et vous finissez par paralyser votre volonté, votre force d’action. Bientôt vous ne retrouverez plus cette vigueur, cette spontanéité de décision que vous connaissiez jadis. Vous êtes brisé.

Rien de mystérieux là-dedans, une fois que vous envisagez l’homme comme un composé de centres nerveux et cérébraux agissant indépendamment. Flottez entre les divers sentiments qui luttent en vous et vous arriverez bientôt à rompre l’harmonie de l’organisme, vous serez un malade sans volonté. L’intensité de la vie baissera et vous aurez beau chercher des compromis, vous ne serez plus l’être complet, fort, vigoureux que vous étiez lorsque vos actes se trouvaient en accord avec les conceptions idéales de votre cerveau.

 

X

Et maintenant, disons, avant de terminer, un mot de ces deux termes, issus de l’école anglaise, altruisme et égoïsme, dont on nous écorche continuellement les oreilles.

Jusqu’à présent nous n’en avons même pas parlé dans cette étude. C’est que nous ne voyons même pas la distinction que les moralistes anglais ont cherché à introduire.

Quand nous disons : « Traitons les autres comme nous voulons être traités nous-mêmes » — est-ce de l’égoïsme ou de l’altruisme que nous recommandons ? Quand nous nous élevons plus haut et que nous disons : « Le bonheur de chacun est intimement lié au bonheur de tous ceux qui l’entourent. On peut avoir par hasard quelques années de bonheur relatif dans une société basée sur le malheur des autres mais ce bonheur est bâti sur le sable. Il ne peut pas durer, la moindre des choses suffit pour le briser ; et il est misérablement petit en comparaison du bonheur possible dans une société d’égaux. Aussi, chaque fois que tu viseras le bien de tous, tu agiras bien ; » quand nous disons cela, est-ce de l’altruisme ou de l’égoïsme que nous prêchons ? Nous constatons simplement un fait.

Et quand nous ajoutons, en paraphrasant une parole de Guyau : « Sois fort ; sois grand dans tous tes actes ; développe ta vie dans toutes les directions ; sois aussi riche que possible en énergie, et pour cela sois l’être le plus social et le plus sociable, — si tu tiens à jouir d’une vie pleine, entière et féconde. Guidé toujours par une intelligence richement développée, lutte, risque, — le risque a ses jouissances immenses — jette tes forces sans les compter, tant que tu en as, dans tout ce que tu sentiras être beau et grand — et alors tu auras joui de la plus grande somme possible de bonheur. Sois un avec les masses, et alors, quoi qu’il t’arrive dans la vie, tu sentiras battre avec toi précisément les cœurs que tu estimes, et battre contre toi ceux que tu méprises ! » Quand nous disons cela, est-ce de l’altruisme ou de l’égoïsme que nous enseignons ?

Lutter, affronter le danger ; se jeter à l’eau pour sauver, non seulement un homme, mais un simple chat ; se nourrir de pain sec pour mettre fin aux iniquités qui vous révoltent ; se sentir d’accord avec ceux qui méritent d’être aimés, se sentir aimé par eux — pour un philosophe infirme, tout cela est peut-être un sacrifice, mais pour l’homme et la femme pleins d’énergie, de force, de vigueur, de jeunesse, c’est le plaisir de se sentir vivre.

Est-ce de l’égoïsme ? Est-ce de l’altruisme ?

En général, les moralistes qui ont bâti leurs systèmes sur une opposition prétendue entre les sentiments égoïstes et les sentiments altruistes, ont fait fausse route. Si cette opposition existait en réalité, si le bien de l’individu était réellement opposé à celui de la société, l’espèce humaine n’aurait pu exister ; aucune espèce animale n’aurait pu atteindre son développement actuel. Si les fourmis ne trouvaient un plaisir intense à travailler toutes, pour le bien-être de la fourmilière, la fourmilière n’existerait pas, et la fourmi ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui : l’être le plus développé parmi les insectes, un insecte dont le cerveau, à peine perceptible sous le verre grossissant, est presque aussi puissant que le cerveau moyen de l’homme. Si les oiseaux ne trouvaient pas un plaisir intense dans leurs migrations, dans les soins qu’ils donnent à élever leur progéniture, dans l’action commune pour la défense de leurs sociétés contre les oiseaux rapaces, l’oiseau n’aurait pas atteint le développement auquel il est arrivé. Le type de l’oiseau aurait rétrogradé, au lieu de progresser.

Et quand Spencer prévoit un temps où le bien de l’individu se confondra avec le bien de l’espèce, il oublie une chose : c’est que si les deux n’avaient pas toujours été identiques, l’évolution même du règne animal n’aurait pu s’accomplir.

C’est qu’il y a eu de tout temps, c’est qu’il s’est toujours trouvé, dans le monde animal comme dans l’espèce humaine, un grand nombre d’individus qui ne comprenaient pas que le bien de l’individu et celui de l’espèce sont, au fond, identiques. Ils ne comprenaient pas que vivre d’une vie intense étant le but de chaque individu, il trouve la plus grande intensité de la vie dans la plus grande sociabilité, dans la plus parfaite identification de soi-même avec tous ceux qui l’entourent.

Mais ceci n’était qu’un manque d’intelligence, un manque de compréhension. De tout temps il y a eu des hommes bornés ; de tout temps il y a eu des imbéciles. Mais jamais, à aucune époque de l’histoire, ni même de la géologie, le bien de l’individu n’a été opposé à celui de la société. De tout temps ils restaient identiques, et ceux qui l’ont le mieux compris ont toujours joui de la vie la plus complète.

La distinction entre l’égoïsme et l’altruisme est donc absurde à nos yeux. C’est pourquoi nous n’avons rien dit, non plus, de ces compromis que l’homme, à en croire les utilitariens, ferait toujours entre ses sentiments égoïstes et ses sentiments altruistes. Ces compromis n’existent pas pour l’homme convaincu.

Ce qui existe c’est que réellement, dans les conditions actuelles, alors même que nous cherchons à vivre conformément à nos principes égalitaires, nous les sentons froissés à chaque pas. Si modestes que soient notre repos et notre lit, nous sommes encore des Rothschild en comparaison de celui qui couche sous les ponts et qui manque si souvent de pain sec. Si peu que nous donnions aux jouissances intellectuelles et artistiques, nous sommes encore des Rothschild en comparaison des millions qui rentrent le soir, abrutis par le travail manuel, monotone et lourd, qui ne peuvent pas jouir de l’art et de la science et mourront sans jamais avoir connu ces hautes jouissances.

Nous sentons que nous n’avons pas poussé le principe égalitaire jusqu’au bout. Mais nous ne voulons pas faire de compromis avec ces conditions. Nous nous révoltons contre elles. Elles nous pèsent. Elles nous rendent révolutionnaires. Nous ne nous accommodons pas de ce qui nous révolte. Nous répudions tout compromis, tout armistice même, et nous nous promettons de lutter à outrance contre ces conditions.

Ceci n’est pas un compromis ; et l’homme convaincu n’en veut pas qui lui permette de dormir tranquille en attendant que cela change de soi-même.

Nous voilà enfin au bout de notre étude.

Il y a des époques, avons-nous dit, où la conception morale change tout à fait. On s’aperçoit que ce que l’on avait considéré comme moral est de la plus profonde immoralité. Ici, c’était une coutume, une tradition vénérée, mais immorale dans le fond. Là, on ne trouve qu’une morale faite à l’avantage d’une seule classe. On les jette par-dessus bord, et l’on s’écrit : « À bas la morale ! » On se fait un devoir de faire des actes immoraux.

Saluons ces époques. Ce sont des époques de critique. Elles sont le signe le plus sûr qu’il se fait un grand travail de pensée dans la société. C’est l’élaboration d’une morale supérieure.

Ce que sera cette morale, nous avons cherché à le formuler en nous basant sur l’étude de l’homme et des animaux. Et nous avons vu la morale qui se dessine déjà dans les idées des masses et des penseurs.

Cette morale n’ordonnera rien. Elle refusera absolument de modeler l’individu selon une idée abstraite, comme elle refusera de le mutiler par la religion, la loi et le gouvernement. Elle laissera la liberté pleine et entière à l’individu. Elle deviendra une simple constatation de faits, une science.

Et cette science dira aux hommes : si tu ne sens pas en toi la force, si les forces sont justes, ce qu’il faut pour maintenir une vie grisâtre, monotone, sans fortes impressions, sans grandes jouissances, mais aussi sans grande souffrance, eh bien, tiens-t’en aux simples principes de l’équité égalitaire. Dans des relations égalitaires, tu trouveras, à tout prendre, la plus grande somme de bonheur possible, étant données tes forces médiocres.

Mais si tu sens en toi la force de la jeunesse, si tu veux vivre, si tu veux jouir de la vie entière, pleine, débordante — c’est-à-dire connaître la plus grande jouissance qu’un être vivant puisse désirer — sois fort, sois grand, sois énergique dans tout ce que tu feras.

Sème la vie autour de toi. Remarque que tromper, mentir, intriguer, ruser, c’est t’avilir, te rapetisser, te reconnaître faible d’avance, faire comme l’esclave du harem qui se sent inférieur à son maître. Fais-le si cela te plaît, mais alors sache d’avance que l’humanité te considérera petit, mesquin, faible, et te traitera en conséquence. Ne voyant pas ta force, elle te traitera comme un être qui mérite la compassion — de la compassion seulement. Ne t’en prends pas à l’humanité, si toi-même tu paralyses ainsi ta force d’action.

Sois fort, au contraire. Et une fois que tu auras vu une iniquité et que tu l’auras comprise, — une iniquité dans la vie, un mensonge dans, la science, ou une souffrance imposée par un autre — révolte-toi contre l’iniquité, le mensonge et l’injustice. Lutte ! La lutte c’est la vie d’autant plus intense que la lutte sera plus vive. Et alors tu auras vécu, et pour quelques heures de cette vie tu ne donneras pas des années de végétation dans la pourriture du marais.

Lutte pour permettre à tous de vivre de cette vie riche et débordante, et sois sûr que tu retrouveras dans cette lutte des joies si grande que tu n’en trouverais pas de pareilles dans aucune autre activité. C’est tout ce que peut te dire la science de la morale. À toi de choisir.

La morale anarchiste ~ 1ère partie ~ (Pierre Kropotkine)

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Pierre Kropotkine (1889)

 

1ère partie

2ème partie

Réalisé par Jo de JBL1960, le PDF du texte entier:

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

I

L’histoire de la pensée humaine rappelle les oscillations du pendule, et ces oscillations durent déjà depuis des siècles. Après une longue période de sommeil arrive un moment de réveil. Alors la pensée s’affranchit des chaînes dont tous les intéressés — gouvernants, hommes de loi, clergé — l’avaient soigneusement entortillée. Elle les brise. Elle soumet à une critique sévère tout ce qu’on lui avait enseigné et met à nu le vide des préjugés religieux, politiques, légaux et sociaux, au sein desquels elle avait végété. Elle lance la recherche dans des voies inconnues, enrichit notre savoir de découvertes imprévues ; elle crée des sciences nouvelles.

Mais l’ennemi invétéré de la pensée — le gouvernant, l’homme de loi, le religieux — se relèvent bientôt de la défaite. Ils rassemblent peu à peu leurs forces disséminées ; ils rajeunissent leur foi et leurs codes en les adaptant à quelques besoins nouveaux. Et profitant de ce servilisme du caractère et de la pensée qu’ils avaient si bien cultivé eux-mêmes, profitant de la désorganisation momentanée de la société, exploitant le besoin de repos des uns, la soif de s’enrichir des autres, les espérances trompées des troisièmes — surtout les espérances trompées — ils se remettent doucement à leur œuvre en s’emparant d’abord de l’enfance par l’éducation.

L’esprit de l’enfant est faible, il est si facile de le soumettre par la terreur ; c’est ce qu’ils font. Ils le rendent craintif, et alors ils lui parlent des tourments de l’enfer ; ils font miroiter devant lui les souffrances de l’âme damnée, la vengeance d’un dieu implacable. Un moment après, ils lui parleront des horreurs de la Révolution, ils exploiteront un excès des révolutionnaires pour faire de l’enfant « un ami de l’ordre ». Le religieux l’habituera à l’idée de loi pour le faire mieux obéir à ce qu’il appellera la loi divine, et l’avocat lui parlera de loi divine pour le faire mieux obéir à la loi du code. Et la pensée de la génération suivante prendra ce pli religieux, ce pli autoritaire et servile en même temps — autorité et servilisme marchent toujours la main dans la main — cette habitude de soumission que nous ne connaissons que trop chez nos contemporains.

Pendant ces périodes de sommeil, on discute rarement les questions de morale. Les pratiques religieuses, l’hypocrisie judiciaire en tiennent lieu. On ne critique pas, on se laisse mener par l’habitude, par l’indifférence. On ne se passionne ni pour ni contre la morale établie. On fait ce que l’on peut pour accommoder extérieurement ses actes à ce que l’on dit professer. Et le niveau moral de la société tombe de plus en plus. On arrive à la morale des Romains de la décadence, de l’ancien régime, de la fin du régime bourgeois.

Tout ce qu’il y avait de bon, de grand, de généreux, d’indépendant chez l’homme s’émousse peu à peu, se rouille comme un couteau resté sans usage. Le mensonge devient vertu ; la platitude, un devoir. S’enrichir, jouir du moment, épuiser son intelligence, son ardeur, son énergie, n’importe comment, devient le mot d’ordre des classes aisées, aussi bien que de la multitude des pauvres gens dont l’idéal est de paraître bourgeois. Alors la dépravation des gouvernants — du juge, du clergé et des classes plus ou moins aisées — devient si révoltante que l’autre oscillation du pendule commence.

La jeunesse s’affranchit peu à peu, elle jette les préjugés par-dessus bord, la critique revient. La pensée se réveille, chez quelques-uns d’abord ; mais insensiblement le réveil gagne le grand nombre. La poussée se fait, la révolution surgit.

Et chaque fois, la question de la morale revient sur le tapis. — « Pourquoi suivrais-je les principes de cette morale hypocrite ? » se demande le cerveau qui s’affranchit des terreurs religieuses. — « Pourquoi n’importe quelle morale serait-elle obligatoire ? ».

On cherche alors à se rendre compte de ce sentiment moral que l’on rencontre à chaque pas, sans l’avoir encore expliqué, et que l’on n’expliquera jamais tant qu’on le croira un privilège de la nature humaine, tant qu’on ne descendra pas jusqu’aux animaux, aux plantes, aux rochers pour le comprendre. On cherche cependant à se l’expliquer selon la science du moment.

Et — faut-il le dire ? — plus on sape les bases de la morale établie, ou plutôt de l’hypocrisie qui en tient lieu — plus le niveau moral se relève dans la société. C’est à ces époques surtout, précisément quand on le critique et le nie, que le sentiment moral fait les progrès les plus rapides ; c’est alors qu’il croît, s’élève, se raffine.

On l’a vu au dix-huitième siècle. Dès 1723, Mandeville, l’auteur anonyme qui scandalisa l’Angleterre par sa « Fable des Abeilles » et les commentaires qu’il y ajouta, attaquait en face l’hypocrisie sociale connue sous le nom de morale. Il montrait comment les coutumes soi-disant morales ne sont qu’un masque hypocrite ; comment les passions, que l’on croit maîtriser par le code de morale courante, prennent au contraire une direction d’autant plus mauvaise, à cause des restrictions mêmes de ce code. Comme Fourier le fit plus tard, il demandait place libre aux passions, sans quoi elles dégénèrent en autant de vices ; et, payant en cela un tribut au manque de connaissances zoologiques de son temps, c’est-à-dire oubliant la morale des animaux, il expliquait l’origine des idées morales de l’humanité par la flatterie intéressée des parents et des classes dirigeantes.

On connaît la critique vigoureuse des idées morales faites plus tard par les philosophes écossais et les encyclopédistes. On connaît les anarchistes de 1793 et l’on sait chez qui l’on trouve le plus haut développement du sentiment moral : chez les légistes, les patriotes, les jacobins qui chantaient l’obligation et la sanction morale par l’Être suprême, ou chez les athéistes hébertistes qui niaient, comme l’a fait récemment Guyau, et l’obligation et la sanction de la morale.

« Pourquoi serai-je moral ? » Voilà donc la question que se posèrent les rationalistes du douzième siècle, les philosophes du seizième siècle, les philosophes et les révolutionnaires du dix-huitième siècle. Plus tard, cette question revint de nouveau chez les utilitariens anglais (Bentham et Mill), chez les matérialistes allemands tels que Büchner, chez les nihilistes russes des années 1860-70, chez ce jeune fondateur de l’éthique anarchiste (la science de la morale des sociétés) — Guyau — mort malheureusement trop tôt ; voilà, enfin, la question que se posent en ce moment les jeunes anarchistes français.

Pourquoi, en effet ?

Il y a trente ans, cette même question passionna la jeunesse russe. — « Je serai immoral », venait dire un jeune nihiliste à son ami, traduisant en un acte quelconque les pensées qui le tourmentaient. — « Je serai immoral et pourquoi ne le serai-je pas ? »

— « Parce que la Bible le veut ? Mais la Bible n’est qu’une collection de traditions babyloniennes et judaïques — traditions collectionnées comme le furent les chants d’Homère ou comme on le fait encore pour les chants basques ou les légendes mongoles ! Dois-je donc revenir à l’état d’esprit des peuples à demi barbares de l’Orient ?

« Le serai-je parce que Kant me parle d’un catégorique impératif, d’un ordre mystérieux qui me vient du fond de moi-même et qui m’ordonne d’être moral ? Mais pourquoi ce « catégorique impératif » aurait-il plus de droits sur mes actes que cet autre impératif qui, de temps en temps, me donnera l’ordre de me soûler ? Un mot, rien qu’un mot, tout comme celui de Providence ou de Destin, inventé pour couvrir notre ignorance !

— « Ou bien serai-je moral pour faire plaisir à Bentham qui veut me faire croire que je serai plus heureux si je me noie pour sauver un passant tombé dans la rivière que si je le regarde se noyer ?

— « Ou bien encore, parce que mon éducation est telle ? parce que ma mère m’a enseigné la morale ? Mais alors, devrai-je aussi m’agenouiller devant la peinture d’un christ ou d’une madone, respecter le roi ou l’empereur, m’incliner devant le juge que je sais être un coquin, seulement parce que ma mère — nos mères à nous tous — très bonnes, mais très ignorantes, nous ont enseigné un tas de bêtises ?

« Préjugés, comme tout le reste, je travaillerai à m’en défaire. S’il me répugne d’être immoral, je me forcerai de l’être, comme, adolescent, je me forçais à ne pas craindre l’obscurité, le cimetière, les fantômes et les morts, dont on m’avait inspiré la crainte. Je le ferai pour briser une arme exploitée par les religions ; je le ferai, enfin, ne serait-ce que pour protester contre l’hypocrisie que l’on prétend nous imposer au nom d’un mot, auquel on a donné le nom de moralité. »

Voilà le raisonnement que la jeunesse russe se faisait au moment où elle rompait avec les préjugés du « vieux monde « et arborait ce drapeau du nihilisme, ou plutôt de la philosophie anarchiste : « Ne se courber devant aucune autorité, si respectée qu’elle soit ; n’accepter aucun principe, tant qu’il n’est pas établi par la raison. »

Faut-il ajouter qu’après avoir jeté au panier l’enseignement moral de leurs pères et brûlé tous les systèmes de morale, la jeunesse nihiliste a développé dans son sein un noyau de coutumes morales, infiniment supérieures à tout ce que leurs pères avaient jamais pratiqué sous la tutelle de l’Évangile, de la « conscience », du « catégorique impératif », ou de « l’intérêt bien compris » des utilitaires ?

Mais avant de répondre à cette question : « Pourquoi serais-je moral ? », voyons d’abord si la question est bien posée ; analysons les motifs des actes humains.

II

Lorsque nos aïeux voulaient se rendre compte de ce qui pousse l’homme à agir d’une façon ou d’une autre, ils y arrivaient d’une façon bien simple. On peut voir jusqu’à présent les images catholiques qui représentent leur explication. Un homme marche à travers champs et, sans s’en douter le moins du monde, il porte le diable sur son épaule gauche et un ange sur son épaule droite. Le diable le pousse à faire le mal, l’ange cherche à l’en retenir. Et si l’ange a eu le dessus, et l’homme est resté vertueux, trois autres anges s’emparent de lui et l’emportent vers les cieux. Tout s’explique ainsi à merveille.

Nos vieilles bonnes d’enfants, bien renseignées sur ce chapitre, vous diront qu’il ne faut jamais mettre un enfant au lit sans déboutonner le col de sa chemise. Il faut laisser ouverte, à la base du cou, une place bien chaude, où l’ange gardien puisse se capitonner. Sans cela, le diable tourmenterait l’enfant jusque dans son sommeil.

Ces conceptions naïves s’en vont. Mais si les vieux mots disparaissent, l’essence reste toujours la même.

La gent éduquée ne croit plus au diable ; mais, comme ses idées ne sont pas plus rationnelles que celles de nos bonnes d’enfants, elle déguise le diable et l’ange sous un verbiage scolastique, honoré du nom de philosophie. Au lieu de « diable », on dira aujourd’hui « la chair, les passions ». « L’ange » sera remplacé par les mots « conscience » ou « âme ». — « reflet de la pensée d’un Dieu créateur » ou du « grand architecte », — comme disent les francs-maçons. Mais les actes de l’homme sont toujours représentés comme le résultat d’une lutte entre deux éléments hostiles. Et toujours l’homme est considéré d’autant plus vertueux que l’un de ces deux éléments — l’âme ou la conscience — aura remporté plus de victoires sur l’autre élément — la chair ou les passions.

On comprend facilement l’étonnement de nos grands-pères lorsque les philosophes anglais, et plus tard les encyclopédistes, vinrent affirmer, contrairement à ces conceptions primitives, que le diable et l’ange n’ont rien à voir dans les actions humaines, mais que toutes les actions de l’homme, bonnes ou mauvaises, utiles ou nuisibles, dérivent d’un seul motif : la recherche du plaisir.

Toute la confrérie religieuse et surtout la tribu nombreuse des pharisiens crièrent à l’immoralité. On couvrit les penseurs d’invectives, on les excommunia. Et lorsque plus tard, dans le courant de notre siècle, les mêmes idées furent reprises par Bentham, John Stuart Mill, Tchernychevsky, et tant d’autres, et que ces penseurs vinrent affirmer et prouver que l’égoïsme ou la recherche du plaisir est le vrai motif de toutes nos actions, les malédictions redoublèrent. On fit contre leurs livres la conspiration du silence, on en traita les auteurs d’ignares.

Et cependant, que peut-il y avoir de plus vrai que cette affirmation ?

Voilà un homme qui enlève le dernier morceau de pain à l’enfant. Tout le monde s’accorde à dire qu’il est un affreux égoïste, qu’il est guidé exclusivement par l’amour de soi-même.

Mais voici un autre homme, que l’on s’accorde à reconnaître vertueux. Il partage son dernier morceau de pain avec celui qui a faim, il ôte son vêtement pour le donner à celui qui a froid. Et les moralistes, parlant toujours le jargon religieux, s’empressent de dire que cet homme pousse l’amour du prochain jusqu’à l’abnégation de soi-même, qu’il obéit à une passion tout autre que celle de l’égoïste.

Et cependant, en y réfléchissant un peu, on découvre bien vite que, si différentes que soient les deux actions comme résultat pour l’humanité, le mobile a toujours été le même. C’est la recherche du plaisir.

Si l’homme qui donne sa dernière chemise n’y trouvait pas du plaisir, il ne le ferait pas. S’il trouvait plaisir à enlever le pain à l’enfant, il le ferait ; mais cela le répugne, il trouve plaisir à donner son pain ; et il le donne.

S’il n’y avait pas inconvénient à créer de la confusion, en employant des mots qui ont une signification établie pour leur donner un sens nouveau, on dirait que l’un et l’autre agissent sous l’impulsion de leur égoïsme. D’aucuns l’ont dit réellement, afin de mieux faire ressortir la pensée, de préciser l’idée en la présentant sous une forme qui frappe l’imagination — et de détruire en même temps la légende qui consiste à dire que ces deux actes ont deux motifs différents — ils ont le même motif de rechercher le plaisir, ou bien d’éviter une peine, ce qui revient au même.

Prenez le dernier des coquins : un Thiers, qui massacre trente-cinq mille Parisiens ; prenez l’assassin qui égorge toute une famille pour se vautrer dans la débauche. Ils le font, parce que, en ce moment, le désir de gloire, ou bien celui de l’argent, priment chez eux tous les autres désirs : la pitié, la compassion même, sont éteintes en ce moment par cet autre désir, cette autre soif. Ils agissent presque en automates, pour satisfaire un besoin de leur nature.

Ou bien, laissant de côté les fortes passions, prenez l’homme petit, qui trompe ses amis, qui ment à chaque pas, soit pour soutirer à quelqu’un la valeur d’une chose, soit par vantardise, soit par ruse. Prenez le bourgeois qui vole sou à sou ses ouvriers pour acheter une parure à sa femme ou à sa maîtresse. Prenez n’importe quel petit coquin. Celui-là encore ne fait qu’obéir à un penchant : il cherche la satisfaction d’un besoin, il cherche à éviter ce qui, pour lui, serait une peine.

On a presque honte de comparer ce petit coquin à quelqu’un qui sacrifie toute son existence pour la libération des opprimés, et monte à l’échafaud, comme une nihiliste russe, tant les résultats de ces deux existences sont différents pour l’humanité ; tant nous nous sentons attirés vers l’un et repoussés par l’autre.

Et cependant, si vous parliez à ce martyr, à la femme que l’on va pendre, lors même qu’elle va monter à l’échafaud, elle vous dirait qu’elle ne donnerait ni sa vie de bête traquée par les chiens du tsar, ni sa mort, en échange de la vie du petit coquin qui vit de sous volés aux travailleurs. Dans son existence, dans la lutte contre les monstres puissants, elle trouve ses plus hautes jouissances. Tout le reste, en dehors de cette lutte, toutes les petites joies du bourgeois et ses petites misères lui semblent si mesquines, si ennuyeuses, si tristes ! — « Vous ne vivez pas, vous végétez, répondrait-elle ; moi, j’ai vécu ! »

Nous parlons évidemment des actes réfléchis, conscients de l’homme, en nous réservant de parler plus tard de cette immense série d’actes inconscients, presque machinaux, qui remplissent une part si immense de notre vie. Eh bien ! dans ses actes conscients ou réfléchis, l’homme recherche toujours ce qui lui fait plaisir.

Un tel se soûle et se réduit chaque jour à l’état de brute, parce qu’il cherche dans le vin l’excitation nerveuse qu’il ne trouve pas dans son système nerveux. Tel autre ne se soûle pas, il renonce au vin, lors même qu’il y trouve plaisir, pour conserver la fraîcheur de la pensée et la plénitude de ses forces, afin de pouvoir goûter d’autres plaisirs qu’il préfère à ceux du vin. Mais, que fait-il, sinon agir comme le gourmet qui, après avoir parcouru le menu d’un grand dîner, renonce à un plat qu’il aime cependant, pour se gorger d’un autre plat qu’il lui préfère ?

Quoi qu’il fasse, l’homme recherche toujours un plaisir, ou bien il évite une peine.

Lorsqu’une femme se prive du dernier morceau de pain pour le donner au premier venu, lorsqu’elle ôte sa dernière loque pour en couvrir une autre femme qui a froid, et grelotte elle-même sur le pont du navire, elle le fait parce qu’elle souffrirait infiniment plus de voir un homme qui a faim ou une femme qui a froid, que de grelotter elle- même ou de souffrir elle-même de faim. Elle évite une peine, dont ceux-là seuls qui l’ont sentie eux-mêmes peuvent apprécier l’intensité.

Quand cet Australien, cité par Guyau, dépérit à l’idée qu’il n’a pas encore vengé la mort de son parent ; quand il s’étiole, rongé par la conscience de sa lâcheté, et ne revient à la vie qu’après avoir accompli l’acte de vengeance, il fait un acte, parfois héroïque, pour se débarrasser d’un sentiment qui l’obsède, pour reconquérir la paix intérieure qui est le suprême plaisir.

Quand une troupe de singes a vu l’un des siens tomber sous la balle du chasseur, et vient assiéger sa tente pour lui réclamer le cadavre, malgré les menaces du fusil ; lorsque enfin le vieux de la bande entre carrément, menace d’abord le chasseur, le supplie ensuite et le force enfin par ses lamentations à lui restituer le cadavre, et que la troupe l’emporte avec gémissements dans la forêt, les singes obéissent à un sentiment de condoléances plus fort que toutes les considérations de sécurité personnelle. Ce sentiment prime en eux tous les autres. La vie même perd pour eux ses attraits, tant qu’ils ne se sont pas assurés qu’ils ne peuvent plus ramener leur camarade à la vie. Ce sentiment devient si oppressif que les pauvres bêtes risquent tout pour s’en débarrasser.

Lorsque les fourmis se jettent par milliers dans les flammes d’une fourmilière que cette bête méchante, l’homme, a allumée, et périssent par centaines pour sauver leurs larves, elles obéissent encore à un besoin, celui de sauver leur progéniture. Elles risquent tout pour avoir le plaisir d’emporter ces larves qu’elles ont élevées avec plus de soins que mainte bourgeoise n’a élevé ses enfants.

Enfin, lorsqu’un infusoire évite un rayon trop fort de chaleur, et va rechercher un rayon tiède, ou lorsqu’une plante tourne ses fleurs vers le soleil, ou referme ses feuilles à l’approche de la nuit, — ces êtres obéissent encore au besoin d’éviter la peine et de rechercher le plaisir — tout comme la fourmi, le singe, l’Australien, le martyr chrétien ou le martyr anarchiste.

Rechercher le plaisir, éviter la peine, c’est le fait général (d’autres diraient la loi) du monde organique. C’est l’essence même de la vie.

Sans cette recherche de l’agréable, la vie même serait impossible. L’organisme se désagrégerait, la vie cesserait.

Ainsi, quelle que soit l’action de l’homme, quelle que soit sa ligne de conduite, il le fait toujours pour obéir à un besoin de sa nature. L’acte le plus répugnant, comme l’acte indifférent ou le plus attrayant, sont tous également dictés par un besoin de l’individu. En agissant d’une manière ou d’une autre, l’individu agit ainsi parce qu’il y trouve un plaisir, parce qu’il évite de cette manière ou croit éviter une peine.

Voilà un fait parfaitement établi ; voilà l’essence de ce que l’on a appelé la théorie de l’égoïsme.

Eh bien, sommes-nous plus avancés après être arrives à cette conclusion générale ?

— Oui, certes, nous le sommes. Nous avons conquis une vérité et détruit un préjugé qui est la racine de tous les préjugés. Toute la philosophie matérialiste, dans ses rapports avec l’homme, est dans cette conclusion. Mais, s’ensuit-il que tous les actes de l’individu soient indifférents, ainsi qu’on s’est empressé d’en conclure ? — C’est ce que nous allons voir.

III

Nous avons vu que les actions de l’homme, réfléchies ou conscientes, — plus tard nous parlerons des habitudes inconscientes — ont toutes la même origine. Celles que l’on appelle vertueuses et celles que l’on dénomme vicieuses, les grands dévouements comme les petites escroqueries, les actes attrayants aussi bien que les actes répulsifs dérivent tous de la même source. Tous sont faits pour répondre à un besoin de la nature de l’individu. Tous ont pour but la recherche du plaisir, le désir d’éviter une peine.

Nous l’avons vu dans le chapitre précédent qui n’est qu’un résumé très succinct d’une masse de faits qui pourraient être cités à l’appui.

On comprend que cette explication fasse pousser des cris à ceux qui sont encore imbus de principes religieux. Elle ne laisse pas de place au surnaturel ; elle abandonne l’idée de l’âme immortelle. Si l’homme n’agit toujours qu’en obéissant aux besoins de sa nature, s’il n’est, pour ainsi dire, qu’un « automate conscient », que devient l’âme immortelle ? que devient l’immortalité, —— ce dernier refuge de ceux qui n’ont connu que peu de plaisirs et trop de souffrances et qui rêvent de trouver une compensation dans l’autre monde ?

On comprend que, grandis dans les préjugés, peu confiants dans la science qui les a si souvent trompés, guidés par le sentiment plutôt que par la pensée, ils repoussent une explication qui leur ôte le dernier espoir.

Mais que dire de ces révolutionnaires qui, depuis le siècle passé jusqu’à nos jours, chaque fois qu’ils entendent pour la première fois une explication naturelle des actions humaines (la théorie de l’égoïsme si l’on veut) s’empressent d’en tirer la même conclusion que le jeune nihiliste dont nous parlions au début et qui s’empressent de crier : « À bas la morale ! »

Que dire de ceux qui après s’être persuadés que l’homme n’agit d’une manière ou d’une autre que pour répondre à un besoin de sa nature, s’empressent d’en conclure que tous les actes sont indifférents ; qu’il n’y a plus ni bien, ni mal ; que sauver, au risque de sa vie, un homme qui se noie, ou le noyer pour s’emparer de sa montre, sont deux actes qui se valent ; que le martyr mourant sur l’échafaud pour avoir travaillé à affranchir l’humanité, et le petit coquin volant ses camarades, se valent l’un et l’autre — puisque tous les deux cherchent à se procurer un plaisir ?

Si encore ils ajoutaient qu’il ne doit y avoir ni bonne ni mauvaise odeur ; ni parfum de la rose ni puanteur de l’assa fœtida, parce que l’un et l’autre ne sont que des vibrations de molécules ; qu’il n’y a ni bon ni mauvais goût parce que l’amertume de la quinine et la douceur d’une goyave ne sont encore que des vibrations moléculaires ; qu’il n’y a ni beauté ni laideur physiques, ni intelligences ni imbécillité, parce que beauté et laideur, intelligence ou imbécillité ne sont encore que des résultats de vibrations chimiques et physiques s’opérant dans les cellules de l’organisme ; s’ils ajoutaient cela, on pourrait encore dire qu’ils radotent, mais qu’ils ont, au moins, la logique du fou.

Mais puisqu’ils ne le disent pas, — que pouvons-nous en conclure ?

Notre réponse est simple. Mandeville qui raisonnait de cette façon en 1723 dans la « Fable des Abeilles », le nihiliste russe des années 1868-70, tel anarchiste parisien de nos jours raisonnent ainsi parce que, sans s’en rendre compte, ils restent toujours embourbés dans les préjuges de leur éducation chrétienne. Si athéistes, si matérialistes ou si anarchistes qu’ils se croient, ils raisonnent exactement comme raisonnaient les pères de l’Église ou les fondateurs du bouddhisme.

Ces bons vieux nous disaient en effet : « L’acte sera bon s’il représente une victoire de l’âme sur la chair ; il sera mauvais si c’est la chair qui a pris le dessus sur l’âme ; il sera indifférent si ce n’est ni l’un ni l’autre. Il n’y a que cela pour juger si l’acte est bon ou mauvais. » Et nos jeunes amis de répéter après les pères chrétiens et bouddhistes : « Il n’y a que cela pour juger si l’acte est bon ou mauvais. »

Les pères de l’Église disaient : « Voyez les bêtes ; elles n’ont pas d’âme immortelle : leurs actes sont simplement faits pour répondre à un des besoins de la nature ; c’est pourquoi il ne peut y avoir chez les bêtes ni bons ni mauvais actes ; tous sont indifférents ; et c’est pourquoi il n’y aura pour les bêtes ni paradis ni enfer — ni récompense ni châtiment. » Et nos jeunes amis de reprendre le refrain de saint Augustin et de saint Çakyamouni et de dire : « L’homme n’est qu’une bête, ses actes sont simplement faits pour répondre à un besoin de sa nature ; c’est pourquoi il ne peut y avoir pour l’homme ni bons ni mauvais actes. Ils sont tous indifférents. »

C’est toujours cette maudite idée de punition et de châtiment qui se met en travers de la raison ; c’est toujours cet héritage absurde de l’enseignement religieux professant qu’un acte est bon s’il vient d’une inspiration surnaturelle et indifférent si l’origine surnaturelle lui manque. C’est encore et toujours, chez ceux mêmes qui en rient le plus fort, l’idée de l’ange sur l’épaule droite et du diable sur l’épaule gauche. « Chassez le diable et l’ange et je ne saurai plus vous dire si tel acte est bon ou mauvais, car je ne connais pas d’autre raison pour le juger. »

Le curé est toujours là, avec son diable et son ange et tout le vernis matérialiste ne suffit pas pour le cacher. Et, ce qui est pire encore, le juge, avec ses distribution de fouet aux uns et ses récompenses civiques pour les autres, est toujours là, et les principes mêmes de l’anarchie ne suffisent pas pour déraciner l’idée de punition et de récompense.

Eh bien, nous ne voulons ni du curé ni du juge. Et nous disons simplement : « L’assa fœtida pue, le serpent me mord, le menteur me trompe ? La plante, le reptile et l’homme, tous trois, obéissent à un besoin de la nature. Soit ! Eh bien, moi, j’obéis aussi à un besoin de ma nature en haïssant la plante qui pue, la bête qui tue par son venin et l’homme qui est encore plus venimeux que la bête. Et j’agirai en conséquence, sans m’adresser pour cela ni au diable, que je ne connais d’ailleurs pas, ni au juge que je déteste bien plus encore que le serpent. Moi, et tous ceux qui partagent mes antipathies, nous obéissons aussi à un besoin de notre nature. Et nous verrons lequel des deux a pour lui la raison et, partant, la force. »

C’est ce que nous allons voir, et par cela même nous verrons que si les saint Augustin n’avaient pas d’autre base pour distinguer entre le bien et mal, le monde animal en a une autre bien plus efficace. Le monde animal en général, depuis l’insecte jusqu’à l’homme, sait parfaitement ce qui est bien et ce qui est mal, sans consulter pour cela ni la bible ni la philosophie. Et s’il en est ainsi, la cause en est encore dans les besoins de leur nature : dans la préservation de la race et, partant, dans la plus grande somme possible de bonheur pour chaque individu.

IV

Pour distinguer entre ce qui est bien et ce qui est mal, les théologiens mosaïques, bouddhistes, chrétiens et musulmans avaient recours à l’inspiration divine. Ils voyaient que l’homme, qu’il soit sauvage ou civilisé, illettré ou savant, pervers ou bon et honnête, sait toujours s’il agit bien ou s’il agit mal, et le sait surtout quand il agit mal ; mais, ne trouvant pas d’explication à ce fait général, ils y ont vu une inspiration divine. Les philosophes métaphysiciens nous ont parlé à leur tour de conscience, d’impératif mystique, ce qui d’ailleurs n’était qu’un changement de mots.

Mais, ni les uns ni les autres n’ont su constater ce fait si simple et si frappant que les animaux vivant en société savent aussi distinguer entre le bien et le mal, tout à fait comme l’homme. Et, ce qui est plus que leurs conceptions sur le bien et le mal sont absolument du même genre que celles de l’homme. Chez les représentants les mieux développés de chaque classe séparée — poissons, insectes, oiseaux, mammifères — elles sont même identiques.

Les penseurs du dix-huitième siècle l’avaient bien remarqué, mais on l’a oublié depuis, et c’est à nous qu’il revient maintenant de faire ressortir toute l’importance de ce fait.

Forel, cet observateur inimitable des fourmis, a démontré par une masse d’observations et de faits, que lorsqu’une fourmi, qui a bien rempli de miel son jabot, rencontre d’autres fourmis au ventre vide, celles-ci lui demandent immédiatement à manger. Et parmi ces petits insectes, c’est un devoir pour la fourmi rassasiée de dégorger le miel, afin que les amis qui ont faim puissent s’en rassasier à leur tour. Demandez aux fourmis s’il serait bien de refuser la nourriture aux autres fourmis de la même fourmilière quand on a eu sa part ? Elles vous répondront par des actes qu’il est impossible de ne pas comprendre, que ce serait très mal. Une fourmi aussi égoïste serait traitée plus durement que des ennemis d’une autre espèce. Si cela arrivait pendant un combat entre deux espèces différentes, on abandonnerait la lutte pour s’acharner contre cette égoïste. Ce fait est démontré par des expériences qui ne laissent aucun doute.

Ou bien, demandez aux moineaux qui habitent votre jardin s’il est bien de ne pas avertir toute la petite société que vous avez jeté quelques miettes de pain dans le jardin, afin que tous puissent participer au repas. Demandez-leur si tel friquet a bien agi en volant au nid de son voisin les brins de paille que celui-ci avait ramassés et que le pillard ne veut pas se donner la peine de ramasser lui-même. Et les moineaux vous répondront que c’est très mal, en se jetant tous sur le voleur et en le poursuivant à coups de bec.

Demandez encore aux marmottes si c’est bien de refuser l’accès de son magasin souterrain aux autres marmottes de la même colonie, et elles vous répondront que c’est très mal, en faisant toute sorte de chicanes à l’avare.

Demandez enfin à l’homme primitif, au Tchoukche, par exemple, si c’est bien de prendre à manger dans la tente d’un des membres de la tribu en son absence. Et il vous répondra que si l’homme pouvait lui-même se procurer sa nourriture, c’eût été très mal. Mais s’il était fatigué ou dans le besoin, il devait prendre la nourriture là où il la trouvait ; mais que, dans ce cas, il eût bien fait de laisser son bonnet ou son couteau, ou bien même un bout de ficelle avec un nœud, afin que le chasseur absent puisse savoir en rentrant qu’il a eu la visite d’un ami et non d’un maraudeur. Cette précaution lui eût évité les soucis que lui donnerait la présence possible d’un maraudeur aux environs de sa tente.

Des milliers de faits semblables pourraient être cités ; des livres entiers pourraient être écrits pour montrer combien les conceptions du bien et du mal sont identiques chez l’homme et chez les animaux.

La fourmi, l’oiseau, la marmotte et le Tchouktche sauvage n’ont lu ni Kant ni les saints Pères, ni même Moïse. Et cependant, tous ont la même idée du bien et du mal. Et si vous réfléchissez un moment sur ce qu’il y a au fond de cette idée, vous verrez sur-le-champ que ce qui est réputé bon chez les fourmis, les marmottes et les moralistes chrétiens ou athées, c’est ce qui est utile pour la préservation de la race — et ce qui est réputé mauvais, c’est ce qui lui est nuisible. Non pas pour l’individu, comme disaient Bentham et Mill, mais bel et bien pour la race entière.

L’idée du bien et du mal n’a ainsi rien à voir avec la religion ou la conscience mystérieuse : c’est un besoin naturel des races animales. Et quand les fondateurs des religions, les philosophes et les moralistes nous parlent d’entités divines ou métaphysiques, ils ne font que ressasser ce que chaque fourmi, chaque moineau pratiquent dans leurs petites sociétés :

Est-ce utile à la société ? Alors c’est bon. — Est-ce nuisible ? Alors c’est mauvais.

Cette idée peut être très rétrécie chez les animaux inférieurs, ou bien elle s’élargit chez les animaux les plus avancés, mais son essence reste toujours la même.

Chez les fourmis, elle ne sort pas de la fourmilière. Toutes les coutumes sociables, toutes les règles de bienséance ne sont applicables qu’aux individus de la même fourmilière. Il faut dégorger la nourriture aux membres de la fourmilière — jamais aux autres. Une fourmilière ne fera pas une seule famille avec une autre fourmilière, à moins de circonstances exceptionnelles, telle que la détresse commune à toutes les deux. De même les moineaux du Luxembourg, tout en se supportant mutuellement d’une manière frappante, feront une guerre acharnée à un moineau du square Monge qui oserait s’aventurer au Luxembourg. Et le Tchouktche considérera un Tchouktche d’une autre tribu comme un personnage auquel les usages de la tribu ne s’appliquent pas. Il est même permis de lui vendre (vendre, c’est toujours plus ou moins voler l’acheteur : sur les deux, il y en a toujours un de dupe), tandis que ce serait un crime de vendre aux membres de sa tribu : à ceux-ci on donne sans jamais compter. Et l’homme civilisé, comprenant enfin les rapports intimes, quoique imperceptibles au premier coup d’œil, entre lui et le dernier des Papouas, étendra ses principes de solidarité sur toute l’espèce humaine et même sur les animaux. L’idée s’élargit, mais le fond reste toujours le même.

D’autre part, la conception du bien et du mal varie selon le degré d’intelligence ou de connaissance acquises. Elle n’a rien d’immuable.

L’homme primitif pouvait trouver très bon, c’est-à-dire très utile à la race, de manger ses vieux parents quand ils devenaient une charge (très lourde au fond) pour la communauté. Il pouvait aussi trouver bon — c’est-à-dire toujours utile pour la communauté — de tuer ses enfants nouveau-nés et de n’en garder que deux ou trois par famille afin que la mère pût les allaiter jusqu’à l’âge de trois ans et leur prodiguer sa tendresse.

Aujourd’hui, les idées ont changé ; mais les moyens de subsistance ne sont plus ce qu’ils étaient dans l’âge de pierre. L’homme civilisé n’est pas dans la position de la famille sauvage qui avait à choisir entre deux maux : ou bien manger les vieux parents, ou bien se nourrir tous insuffisamment et bientôt se trouver réduits à ne plus pouvoir nourrir ni les vieux parents ni la jeune famille. Il faut bien se transporter dans ces âges que nous pouvons à peine évoquer dans notre esprit, pour comprendre que, dans les circonstances d’alors, l’homme demi-sauvage pouvait raisonner assez juste.

Les raisonnements peuvent changer. L’appréciation de ce qui est utile ou nuisible à la race change, mais le fond reste immuable. Et si l’on voulait mettre toute cette philosophie du règne animal en une seule phrase, on verrait que fourmis, oiseaux, marmottes et hommes sont d’accord sur un point.

Les chrétiens disaient : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse à toi ». Et ils ajoutaient: « Sinon, tu seras expédié dans l’enfer ! »

La moralité qui se dégage de l’observation de tout l’ensemble du règne animal, supérieure de beaucoup à la précédente, peut se résumer ainsi : « Fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent dans les mêmes circonstances. »

Et elle ajoute :

« Remarque bien que ce n’est qu’un conseil ; mais ce conseil est le fruit d’une longue expérience de la vie des animaux en sociétés et chez l’immense masse des animaux vivant en sociétés, l’homme y compris, agir selon ce principe a passé à l’état d’habitude. Sans cela, d’ailleurs, aucune société ne pourrait exister, aucune race ne pourrait vaincre les obstacles naturels contre lesquels elle a à lutter. »

Ce principe si simple est-il bien ce qui se dégage de l’observation des animaux sociables et des sociétés humaines ? Est-il applicable ? Et comment ce principe passe-t-il à l’état d’habitude et se développe toujours ? C’est ce que nous allons voir maintenant.

V

L’idée du bien et du mal existe dans l’humanité. L’homme, quelque degré de développement intellectuel qu’il ait atteint, quelque obscurcies que soient ses idées par les préjugés et l’intérêt personnel, considère généralement comme bon ce qui est utile à la société dans laquelle il vit, et comme mauvais ce qui lui est nuisible.

Mais d’où vient cette conception, très souvent si vague qu’à peine pourrait-on la distinguer d’un sentiment ? Voilà des millions et des millions d’êtres humains qui jamais n’ont réfléchi à l’espèce humaine. Ils n’en connaissent, pour la plupart, que le clan où la famille, rarement la nation — et encore plus rarement l’humanité — comment se peut-il qu’ils puissent considérer comme bon ce qui est utile à l’espèce humaine, ou même arriver à un sentiment de solidarité avec leur clan, malgré leurs instincts étroitement égoïstes ?

Ce fait a beaucoup occupé les penseurs de tout temps. Il continue de les occuper, et il ne se passe pas d’année que des livres ne soient écrits sur ce sujet. À notre tour, nous allons donner notre vue des choses ; mais relevons en passant que si l’explication du fait peut varier, le fait lui-même n’en reste pas moins incontestable ; et lors même que notre explication ne serait pas encore la vraie, ou qu’elle ne serait pas complète, le fait, avec ses conséquences pour l’homme, resterait toujours. Nous pouvons ne pas nous expliquer entièrement l’origine des planètes qui roulent autour du soleil, — les planètes roulent néanmoins, et l’une nous emporte avec elle dans l’espace.

Nous avons déjà parlé de l’explication religieuse. Si l’homme distingue entre le bien et le mal, disent les hommes religieux, c’est que Dieu lui a inspiré cette idée. Utile ou nuisible, il n’a pas à discuter : il n’a qu’à obéir à l’idée de son créateur. Ne nous arrêtons pas à cette explication — fruit des terreurs et de l’ignorance du sauvage. Passons.

D’autres (comme Hobbes) ont cherché à l’expliquer par la loi. Ce serait la loi qui aurait développé chez l’homme le sentiment du juste et de l’injuste, du bien et du mal. Nos lecteurs apprécieront eux-mêmes cette explication. Ils savent que la loi a simplement utilisé les sentiments sociaux de l’homme pour lui glisser, avec des préceptes de morale qu’il acceptait, des ordres utiles à la minorité des exploiteurs, contre lesquels il se rebiffait. Elle a perverti le sentiment de justice au lieu de le développer. Donc, passons encore.

Ne nous arrêtons pas non plus à l’explication des utilitaires. Ils veulent que l’homme agisse moralement par intérêt personnel, et ils oublient ses sentiments de solidarité avec la race entière, qui existent, quelle que soit leur origine. Il y a déjà un peu de vrai dans leur explication. Mais ce n’est pas encore la vérité entière. Aussi, allons plus loin.

C’est encore, et toujours, aux penseurs du dix-huitième siècle qu’il appartient d’avoir deviné, en partie du moins, l’origine du sentiment moral.

Dans un livre superbe, autour duquel la prêtaille a fait le silence et qui est en effet peu connu de la plupart des penseurs, même antireligieux, Adam Smith a mis le doigt sur la vraie origine du sentiment moral. Il ne va pas le chercher dans des sentiments religieux ou mystiques, — il le trouve dans le simple sentiment de sympathie.

Vous voyez qu’un homme bat un enfant. Vous savez que l’enfant battu souffre. Votre imagination vous fait ressentir vous-même le mal qu’on lui inflige ; ou bien, ses pleurs, sa petite face souffrante vous le disent. Et si vous n’êtes pas un lâche, vous vous jetez sur l’homme qui bat l’enfant, vous arrachez celui-ci à la brute.

Cet exemple, à lui seul, explique presque tous les sentiments moraux. Plus votre imagination est puissante, mieux vous pourrez vous imaginer ce que sent un être que l’on fait souffrir ; et plus intense, plus délicat sera votre sentiment moral. Plus vous êtes entraîné à vous substituer à cet autre individu, et plus vous ressentirez le mal qu’on lui fait, l’injure qui lui a été adressée, l’injustice dont il a été victime — et plus vous serez poussé à agir pour empêcher le mal, l’injure ou l’injustice. Et plus vous serez habitué, par les circonstances, par ceux qui vous entourent, ou par l’intensité de votre propre pensée et de votre propre imagination à agir dans le sens où votre pensée et votre imagination vous poussent — plus ce sentiment moral grandira en vous, plus il deviendra habitude.

C’est là ce qu’Adam Smith développe avec un luxe d’exemples. Il était jeune lorsqu’il écrivit ce livre infiniment supérieur à son œuvre sénile, « L’Économie Politique ». Libre de tout préjugé religieux, il chercha l’explication morale dans un fait physique de la nature humaine, et c’est pourquoi pendant un siècle la prêtaille en soutane ou sans soutane a fait silence autour de ce livre.

La seule faute d’Adam Smith est de n’avoir pas compris que ce même sentiment de sympathie, passé à l’état d’habitude, existe chez les animaux tout aussi bien que chez l’homme.

N’en déplaise aux vulgarisateurs de Darwin, ignorant chez lui tout ce qu’il n’avait pas emprunté à Malthus, le sentiment de solidarité est le trait prédominant de la vie de tous les animaux qui vivent en sociétés. L’aigle dévore le moineau, le loup dévore les marmottes, mais les aigles et les loups s’aident entre eux pour chasser, et les moineaux et les marmottes se solidarisent si bien contre les animaux de proie que les maladroits seuls se laissent pincer. En toute société animale, la solidarité est une loi (un fait général) de la nature, infiniment plus importante que cette lutte pour l’existence dont les bourgeois nous chantent la vertu sur tous les refrains, afin de mieux nous abrutir.

Quand nous étudions le monde animal et que nous cherchons à nous rendre compte de la lutte pour l’existence soutenue par chaque être vivant contre les circonstances adverses et contre ses ennemis, nous constatons que plus le principe de solidarité égalitaire est développé dans une société animale et passé à l’état d’habitude, — plus elle a de chances de survivre et de sortir triomphante de la lutte contre les intempéries et contre ses ennemis. Mieux chaque membre de la société sent sa solidarité avec chaque autre membre de la société — mieux se développent, en eux tous, ces deux qualités qui sont les facteurs principaux de la victoire et de tout progrès — le courage d’une part, et d’autre part la libre initiative de l’individu. Et plus, au contraire, telle société animale ou tel petit groupe d’animaux perd ce sentiment de solidarité (ce qui arrive à la suite d’une misère exceptionnelle, ou bien à la suite d’une abondance exceptionnelle de nourriture), plus les deux autres facteurs du progrès — le courage et l’initiative individuelle — diminuent ; ils finissent par disparaître, et la société, tombée en décadence, succombe devant ses ennemis. Sans confiance mutuelle, point de lutte possible ; point de courage, point d’initiative, point de solidarité — et point de victoire ! C’est la défaite assurée.

Nous reviendrons un jour sur ce sujet et nous pourrons démontrer avec luxe de preuves comment, dans le monde animal et humain, la loi de l’appui mutuel est la loi du progrès, et comment l’appui mutuel, ainsi que le courage et l’initiative individuelle qui en découlent, assurent la victoire à l’espèce qui sait mieux les pratiquer. Pour le moment, il nous suffira de constater ce fait. Le lecteur comprendra lui-même toute son importance pour la question qui nous occupe.

Que l’on s’imagine maintenant ce sentiment de solidarité agissant à travers les millions d’âges qui se sont succédé depuis que les premières ébauches d’animaux ont apparu sur le globe. Que l’on s’imagine comment ce sentiment peu à peu devenait habitude et se transmettait par l’hérédité, depuis l’organisme microscopique le plus simple jusqu’à ses descendants, — les insectes, les reptiles, les mammifères et l’homme, — et l’on comprendra l’origine du sentiment moral qui est une nécessité pour l’animal, tout comme la nourriture ou l’organe destiné à la digérer.

Voilà, sans remonter encore plus haut (car ici il nous faudrait parler des animaux compliqués, issus de colonies de petits êtres extrêmement simples), l’origine du sentiment moral. Nous avons dû être extrêmement court pour faire rentrer cette grande question dans l’espace de quelques petites pages, mais cela suffit déjà pour voir qu’il n’y a là rien de mystique ni de sentimental. Sans cette solidarité de l’individu avec l’espèce, le règne animal ne se serait jamais développé ni perfectionné. L’être le plus avancé sur la terre serait encore un de ces petits grumeaux qui nagent dans les eaux et qui s’aperçoivent à peine au microscope. Existerait-il même, car les premières agrégations de cellules ne sont-elles pas déjà un fait d’association dans la lutte ?

A suivre...

Résistance au colonialisme: Résurgence de l’esprit des peuples dans la connexion avec la terre… (Taiaiake Alfred)

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A quelqu’un qui lui demandait ce qu’il pensait de la culture occidentale, Gandhi répondit: “C’est une bonne idée !”

~ Résistance 71 ~

“Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir et le larbinisme…”
~ Aimé Césaire ~

“Pour l’Africain en particulier, la société blanche a brisé son ancien monde sans lui en donner un nouveau. Elle a détruit ses bases tribales traditionnelles de son existence et barre la route de l’avenir après avoir fermé la route du passé.”
~ Frantz Fanon ~

“La terre et l’esprit [Geist] sont donc la solution du socialisme… Les socialistes ne peuvent en aucune manière éviter le combat contre la propriété foncière. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire !”~ Gustav Landauer ~

 A lire: « La Grande Loi du Changement », Taiaiake Alfred

 

Le grand désapprentissage

 

Taiaiake Alfred (Ph.D)

Professeur de Sciences Politiques (chaire de gouvernance indigène) à l’université de Victoria, Colombie Britannique, Canada. Le professeur Alfred est membre de la nation Mohawk (Kahnawake, clan de l’ours)

 

Février 2017

  

Source:

https://taiaiake.net/2017/02/28/the-great-unlearning/

 

Transcription d’une conférence donnée à l’université de Melbourne, Australie fin 2015

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Depuis le départ, les nouveaux venus de ce continent ont pensé que les peuples originels étaient un problème, le “problème indien”. Notre présence problématique est profondément ancrée dans le conscient collectif des colons et l’ancienne attitude est une utilisation constante dans la littérature et la connaissance universitaire. Vous savez aussi sans aucun doute que nous sommes de véritables échecs ambulants quant à l’adaptation de la réalité naturelle au développement d’une société moderne, n’est-ce pas ?
Mais récemment, quelques Canadiens ont commencé à questionner la place du “problème indien” au centre de l’identité et de l’agenda du pays. Je pense que c’est le bon côté qu’a généré l’affaire du changement climatique, tout le monde n’est plus convaincu que le progrès soit une bonne chose et certains en sont même arrivés à remettre en cause l’idée même de culture occidentale et du capitalisme.

Il y a un doute de plus en plus grand sur le fait que des pays comme le Canada représentent le summum de la civilisation humaine et qu’il pourrait bien y avoir de sérieux inconvénients et problèmes sur la façon dont ces sociétés se sont construites.

Une des prises de conscience qui vient de penser au travers de l’histoire de manière différente et de penser aux problèmes qui détricotent nos sociétés, est que les gens commencent à reconnaître qu’il y a une forme de responsabilité à transformer les institutions gouvernantes et les relations fondamentales dans la société. Dans un sens, les gens commencent à réaliser les effets de la contamination industrielle sur leurs vies, partout. Bientôt les gens vont comprendre que le Canada n’a pas de problème indien, mais un problème colonisateur et que la route vers un meilleur futur n’est pas nécessairement de focaliser l’effort sur redéfinir et de retirer les peuples natifs de la terre de façon à ce que les corporations puissent exploiter les “ressources” pour l’enrichissement exclusif de la population des colons. Ils commencent à voir que les racines du pays, en tant qu’entreprise coloniale et colonisante, ont créé une structure des relations entre tous les gens et entre les gens et la terre de ce pays, qui est au bout du compte destructrice de tout le monde et de tout ce qui y est impliqué.

Le problème colon est le fait que le Canada est consruit sur la présupposition d’une re-colonisation perpétuelle du peuple et de la terre qui permet à la société dominante de jouir de privilèges et d’une prospérité qui seraient les héritages d’une conquête. Donc quel est le problème fondamental de justice et d’injustice au Canada ? Vu depuis cet angle, ce n’est certainement pas nous qui avons échoué à suivre. Ce n’est même pas un problème de justice sociale demandant un droit et une reconnaissance pour nous élever au même statut de bien-être que la société de base des colons.

La justice sociale comme concept et objectif n’est pas suffisant, parce que si nous ne nous concentrons que sur cela, nous ne faisons que regarder et analyser les symptômes, si nous ne faisons pas face au problème fondamental, qui est celui de la DEPOSSESSION, de l’occupation continuelle de nos terres, de la séparation du peuple d’avec la terre ce qui nous enlève l’essence fondamentale de ce que et qui nous sommes, nous avons un gros moteur générant la discorde sociale, culturelle et physique et pas seulement au sein de ceux qui se perçoivent comme victmes, mais aussi parmi ceux qui pensent être les bénéficiaires de la dépossession. Ce moteur est chaud et ronronnant, il produit la dispute sociale, des troubles de la santé, une destruction environnementale, qui ne s’est jamais produite à cette vitesse dans le passé.

Il y a une connexion basique entre la dépossession et l’abus perpétré sur les peuples indigènes ainsi que sur la structure et le fonctionnement adéquat de l’économie canadienne. De où nous nous plaçons aujourd’hui, au milieu d’un problème colon, arranger l’économie, s’occuper des problèmes environnementaux

et s’occuper de la terre, tout cela requiert la mise en place d’une relation juste avec les nations des peuples originels et demande la manifestation d’un respect pour la vision du monde qui se trouve à la racine de leurs cultures.

Bricoler ou réformer des institutions déjà existantes et les relations engendrées est absolument inutile. Ce dont nous avons besoin est un véritable virage à 180 degrés de la mentalité de conquête vers un état d’esprit qui place l’être humain dans des relations réelles et durables l’un envers l’autre et l’environnement. C’est un changement psychologique, c’est un chemin hors du sentier battu, bien qu’il y ait déjà des éclaireurs qui se sont engagés dans le recadrage de l’idéal de ce pays par les relations et pour qui une éthique environnementale indigène offre une alternative de pensée et d’être sur la terre. Mais qu’est-ce qu’une éthique environnementale indigène ?

Pour nous, tout est relié à la terre, aux territoires ancestraux. En langue mohawk, nous disons: “Konnoronkwa Iekeni’stenha ohontsa”, c’est à dire: “J’aime ma mère la terre.” Être indigène veut dire avoir ce type de relation intime avec la terre, ce sens de relation profonde et de responsabilité envers la terre ; cela veut dire vivre cette relation, posséder cette connexion, remplir votre responsabilité, en prendre la substance d’amour, prendre la connaissance sacrale et la restituer, aimer et protéger votre mère.

Voilà pourquoi la colonisation, qui est fondée sur le déni de notre capacité de vivre l’éthique d’une relation universelle de responsabilité, est si destructrice et démoralisante.

La déconnexion d’avec la terre est bien plus que juste une privation économique.

La déconnexion d’avec la terre est bien plus que juste l’injustice politique de l’aliénation territoriale.

Déconnectés de la terre, nous ne pouvons plus être indigènes. Pour être indigène, vous devez vivre et remplir la responsabilité qui incombe des instructions originelles et honorer votre famille, vous-même, les autres, ainsi que les autres nations des arbres, des animaux terrestres, aquatiques, des eaux, des vents etc… Lorsqu’on parle à tout cela, c’est exister dans un monde paisible en tant qu’être humain de cette terre. Vivre cette éthique environnementale est absolument essentiel pour la liberté, la santé, le bonheur et la justice, pour que tout ceci se réalise dans la vie de la personne indigène.

Qu’en est-il donc de la réconciliation ? Nous demanderons certains, ne sommes-nous pas dans une ère nouvelle de respect pour les peuples originels ? Le prenier ministre du Canada a parlé devant la chambre commune (NdT: l’assemblée nationale canadienne) et a lu une excuse publique aux victimes des abus et des crimes des pensionnats pour Indiens. Ce fut une grande erreur, c’était mal et totalement inacceptable que nous enlevions ces enfants de leurs familles et d’avoir autorisé qu’ils soient abusés, bafoués dans ces écoles, nous n’aurions jamis dû laisser ces enfants être abusés et violentés de la sorte, a t’il dit. Mais ce ne fut pas le point de départ d’une véritable réconciliation. En tournant la page de l’histoire en admettant ce qui est arrivé à ces enfants dans ces pensionnats, il n’a néanmoins pas adressé ni parlé des dégâts multi-générationnels que tout ceci a provoqué chez les nations indigènes.

Est-ce le mal occasionné par ces pensionnats à une grand-mère qui a souffert de tant d’abus dans ce système, qu’elle ne fut pas autorisée à parler sa langue et grandît en haïssant son “indiennité”, qui après ce traumatisme, s’en alla à Brooklyn et se fit passer pour irlandaise ?… (ceci est une histoire vécue dans ma famille…). Est-ce là tout le drame , tout le mal ?… Bien que cela en fasse partie, mais vous devriez avoir une vue bien étriquée (harpérienne) pour dire qu’il n’y a pas non plus eu de dégâts collatéraux pour les enfants et petits-enfants de cette personne qui ne purent pas parler le mohawk et que de fait toute sa progéniture vit à Brooklyn, New York et non pas à Kahnawake, territoire mohawk, là où elle est née, elle et tous ses ancêtres.

Quelle fut la véritable intention des pensionnasts pour Indiens ? Le but était de briser la connexion des peuples natifs avec leur terre. Ils furent mis en place pour arracher les enfants de leurs familles, de leur terre et de leurs cultures, de façon à ce que la génération suivante ne soit plus présente sur la terre et ainsi n’aurait plus la capacité de prendre la connaissance de la culture, de la langue et ainsi ne serait plus capable de défendre la terre politiquement, culturellement et physiquement des intentions des gens qui viendraient avec la volonté d’utiliser et d’exploiter cette terre. (NdT: n’oublions pas que le Canada tout comme les USA sont des entreprises commerciales coloniales de la “couronne”, c’est à dire de la City de Londres, de sa banque d’Angleterre / Vatican, gérée par les Rothschild…)

Voilà ce que fut l’objectif des pensionnats pour Indiens. (NdT: lire à ce sujet la version pdf en français de notre traduction de “Meurtre par décret, le crime de génocide au Canada”, le contre-rapport de la Commission Vérité et Réconciliation publié par le TICEE) Après ces pensionnats (NdT: le tout dernier a fermé ses portes au Canada en 1996…), il n’y eut pratiquement plus personne pour défendre ni spirituellement ni physiquement la terre. Ainsi la réconcilaition est en fait une recolonisation parce qu’il s’agit avant tout de consolider les gains de territoires acquis par les crimes de la génération précédente de colons (NdT: il en va de même aux Etats-Unis, au Mexique, et en fait en Israël avec les Palestiniens…) et cela n’a rien à voir avec la transformation ni même un quelconque changement. Je pense que les bonnes cibles sont les institutions puissantes du gouvernement canadien d’un côté et de l’autre notre peuple.

Nous devons définir pour et par nous-mêmes ce qu’est ce mouvement et ce mouvement se doit d’être un mouvement de retour à la terre. Je ne veux pas passer pour un complet romantique et utopiste ici en disant “retour à la terre” en terme de “quittons les villes et retournons à la campagne”, Ceci n’est même plus possible dans la vaste majorité des cas sur nos territoires tant la destruction est bien entamée, la perte drastique de l’environnement, des animaux etc. Ce dont je parle est le besoin de retrouver la capacité d’avoir une relation avec notre terre qui peut nous entretenir spirituellement, culturellement et économiquement en partenariat avec la société qui est venue ici et qui avait promis de faire cela au départ.

Il y a quelque chose qu’on appelle Guswentha dans ma langue (mohawk), ce qui est une ceinture wampum représentant deux rangées (Wampum Deux Rangées). Guswentha est un puissant et très intelligible symbole au Canada et aux Etats-Unis. Parce qu’il représente en des termes très simples, très clairs, la marche à suivre et il est le plus vieil accord officiel entre des nations de nouveaux-venus et les nations indigènes. Cet accord est toujours en existence. Mais il représente très très clairement la vision des peuples natifs alors qu’ils le remettent en avant pour redefinir la relation hors du sentier de la colonisation vers celui de la dé-colonisation.

Je vais juste vous en parler.

Le wampum deux rangées est vraiment très simple dans son principe. C’est une ceinture faite de nacre colorée de petits coquillages tissée de façon à reconnaître le fait que nous partageons une existence. Un langage métaphorique est utilisé, celui d’une rivière, de la rivière du temps qui passe, nous voyageons sur la rivière en même temps. Rien que là, vous avez déjà une concession de la part du peuple natif de la nouvelle réalité. Des gens disent que la vision des traditionnalistes est si radicale qu’on ne peut pas la concevoir, la visualiser. Que voulez-vous de nous ? demandent-ils, que nous retournions en Europe? Vous voulez que nous fassions ceci ou cela ? Et bien non, en fait, la conception indigène est en fait le partage de l’existence, la fondation est la co-existence. Une co-exisence pacifique, qui fut en fait ce qui prévalut au début et qui permit à ces sociétés de se développer au Canada et aux Etats-Unis. Ces deux pays furent construits sur la base de l’acceptation de la co-existence entre les nations (NdT: traité de la Grande Paix de Montréal en 1701 où les Français acceptèrent Guswentha que les Anglais acceptèrent aussi quelques semaines plus tard. Ce furent les Hollandais en 1613 qui l’inaugurèrent), ce qui fut honoré au début. Honnêteté, paix et amitié, trois perles de nacre entre chaque. Si votre intention est amicale, si vous avez un comportement paisible et pacifique et si vos paroles sont honnêtes en tout temps, alors le canoë indigène et le navire étranger navigueront sur la rivière ensemble, côte à côte. Notre autonomie et notre indépendance à tous deux seront respectées et nous aurons alors ce que symbolise cette ceinture blanche: la paix.

Paix et prospérité, ensemble. Si cela est respecté pour toujours, alors nous voyagerons côte à côte. A aucun moment les lignes de trajectoires ne s’incurvent pour qu’aujourd’hui l’existence du canoë soit sous l’existence du vaisseau occidental. Ceci est devenu une très grande injustice. A aucun moment ceci fut fait pour devenir un Wampum Une Rangée, où la souveraineté de l’état canadien surclasse la souveraineté de la nation Mohawk par exemple ou de toute autre nation que ce soit. Ceci est vraiment très, très clair et très simple ; respect de l’autonomie, ouais, observez notre inter-dépendance et reconnaître que nous nous appuyons l’un sur l’autre.

Si nous voulons être heureux, prospère dans notre pays, nous devons vivre selon le principe de relation de nation à nation et ceci est appelé le Wampum Deux Rangées. Voilà ce pour quoi les peuples natifs se battent. Ceci est l’expression même de la culture Haudenausonee (iroquoise). J’ai l’honneur d’enseigner dans un territoire qui est très loin du mien. C’est la région de ce pays de ma femme en Colombie Britannique. Je voyage beaucoup, tout comme vous. Je parle à bien des gens natifs, et bien que la manifestation physique puisse différer selon les endroit et les termes culturels, le principe par essence demeure le même.

Les indigènes ne se sont pas rendus lorsqu’ils ont vu bien des hommes blancs arriver. Contrairement à ce que les gens pensent, les nouveaux-venus furent chaleureusement accueillis dans notre région du monde. Ils furent bien intégrés et ont leur donna un siège, on leur fit dire que maintenant, ils pouvaient partager ce que nous avions. Mais si vous voulez le faire, vous devez suivre ces principes valables pour tous. Malheureusement, les faits prouvent que dans notre coin du monde, les Européens ont suivi ces règles jusqu’à ce qu’ils n’en aient plus besoin. Au moment où la démographie a basculé en leur faveur et que le rapport militaire bascule également alors les Européens ont jeté Guswentha sur le sol, l’ont piétiné et ont déclaré que dorénavant, nous n’avions plus le Wampun Deux Rangés mais la loi fédérale sur les Indiens (Indian Act) et qu’est-ce que vous pouvez y faire ?…

Voilà la dure réalité de l’histoire et comment ce que nous avions d’accords qui aidèrent à la création de ce pays nouveau appelé Canada, fut jeté aux orties. Donc quand nous parlons d’une nouvelle lutte appelée l’Indigenous Nationhood Movement, nous parlons de reconnecter avec cette ceinture originale qui ne devrait pas être vue comme quelque chose de radical par un peuple dont les ancêtres firent un pacte en suivant explicitement cette ceinture wampum.

Ceci n’est absolument pas radical, c’est en fait une restauration et une résurgence d’une voie originale d’être, pas seulement pour les natifs indigènes mais aussi pour les colons, pour la société s’établissant ici. Voilà ce que fait le mouvement Indigenous Nationhood Movement, il prend l’énergie d’idle No More, il prend la frustration de la jeune génération, il la réforme, la développe et l’articule.

Nous appelons cela la Résurgence Indigène et nous essayons de la développer en un mouvement politique appelé Indigenous Nationhood Movement mais en fait c’est un mouvement très ancien. C’est le plus vieux mouvement de ce continent, parce que la nation indigène c’est le Wampum Deux Rangées. Si je parlais au Canada, je dirai: ici, tout le monde est une personne du traité. Les traités ne sont pas seulement pour les indigènes, si nous avons des traités, c’est que nous les avons fait avec d’autres gens, d’autres peuples, ce qui veut dire le Canada et aussi les nations qui vinrent après.

Voilà donc la vision de la décolonisation qui se joiue en ce moment même au Canada. Je sens bien qu’il y a des parallèles et des similarités avec ce qu’il s’est passé ici en Australie et j’espère lier une longue relation de partenariat avec mes amis et le peuple d’ici comme je l’ai déjà fait. Que nous continuions de partager, d’apprendre et de développer notre solidarité, pas seulement avec mes frères et sœurs indigènes, mais aussi avec le peuple non-indigène d’ici parce que je vous laisserai sur une pensée finale qui a toujours été un engagement de notre peuple.

Et c’est que la philosophie et les idées de nos nations indigènes du point de vue de notre perspective ne sont pas seulement des choses qui vont nous sauver de la colonisation, mais elles sont aussi des nécessités pour sauver le monde des impulsions et des impératifs du développement capitaliste qui se passent dans un cadre dénué d’éthique et sans principes qui parlent de durabilité mettant une limite à l’idée d’exploitation et de croissance. Ceci a toujours fait partie de l’équation, comme être durable dans un environnement. Sans bloquer les réalités, sans nier que des changements se produisent et que le temps passe et que nous devons travailler ensemble pour développer un cadre relationnel, non seulement les uns avec les autres qui soit durable mais avec les autres nations d’animaux, de plantes et la terre qui nous supporte pour que nous puissions tous avoir la paix (skennen) et que nous puissions avoir une réalité que nous serions fiers de passer à tous nos enfants, natifs et non-natifs de ce pays.

= = =

“Vous dites être le père et que je suis votre fils. Nous disons, nous ne serons pas comme père et fils, mais plutôt comme des frères. Cette ceinture Wampum confirme nos paroles. Ces deux rangées vont symboliser nos deux vies ou nos deux vaisseaux, descendant la rivière ensemble. L’un est un canoë d’écorce de bouleau et représente Onkwe’hon:we, leurs lois, leurs coutumes et leurs façons de vivre ; l’autre, un navire représentant le peuple blanc avec leurs lois, leurs coutumes et leurs façons de vivre. Nous voyagerons ensemble sur la rivière, côte à côte, mais chacun dans son embarcation. Aucun de nous ne fera des lois obligatoires ou n’interfèrera dans les affaires intérieures de l’autre. Aucun de nous n’essaiera de diriger l’embarcation de l’autre.”

“Aussi longtemps que le soleil brillera sur cette terre sera le temps de durée de NOTRE accord, aussi longtemps que l’eau coulera et aussi longtemps qe l’herbe demeurera verte à certaines périodes de l’année. Maintenant nous avons symbolisé cet accord qui nous liera pour toujours aussi longtemps que notre terre-mère est toujours en mouvement.”

Traité Wampum Deux Rangées entre le peuple Rotinoshonni (iroquois) et le peuple hollandais de 1613

Résistance politique: A l’heure du grand cirque électoral futile… Petit rappel sur la révolution française par les « amis du peuple »…

Posted in actualité, altermondialisme, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 9 mars 2017 by Résistance 71

Résistance 71

 

9 mars 2017

 

Nous irons crescendo au fil du temps dans la critique toujours Ô combien utile de ce pathétique rituel électoral de retour parmi nous et ce jusqu’aux deux tours (?) du grand barnum de l’hypocrisie et de la mesquinerie politicarde ne visant qu’à perpétuer le consensus du statu quo oligarchique mis en place il y a bien trop longtemps avec notre « consentement » du plus mal informé et au service de la caste des privilégiés du despotisme institutionnel.

Aujourd’hui, nous vous proposons une compilation en format PDF de textes déjà publiés sur ce blog, mis en page par la toujours excellente Jo de JBL1960, que nous remercions grandement au passage pour sa résilience à la tâche ; textes qui auraient dû bien plus éclairer le peuple depuis la seconde moitié du XVIIIème siècle, mais les circonstances furent des plus difficiles il est vrai. Dans cette compilation, retrouvons donc les vrais amis du peuple que furent Jean-Paul Marat, Jean Varlet, Jacques Roux et un peu plus tard Pierre Kropotkine…

Leurs textes résonnent (et raisonnent) toujours si puissamment aujourd’hui, pour la simple et bonne raison que nous n7avons absolument pas progressés sur un plan politique et qu’il est plus que grand temps que nous pensions à boycotter cette pourriture systémique obsolète qu’est l’État et que nous nous concentrions à développer la base de conscience pour que fleurisse enfin la société des sociétés, celle des associations libres, confédérées librement pour le bien commun de toutes et tous.

Pour la société des sociétés égalitaire et contre l’État, la coercition et le mensonge organisé et institutionnalisé.

Boycott du vote et associations libres !

 

Compilation version PDF

Les_amis_du_peuple_révolution_française

Langues, langages et diversité (Gustav Landauer)

Posted in actualité, altermondialisme, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire with tags , , , , , , , , , on 9 mars 2017 by Résistance 71

N’apprenez pas l’espéranto

 

Gustav Landauer

 

Ce texte a paru dans Die freie Generation, tome 2, n° 5, novembre 1907, pp. 147-150 (Landauer AS 1, pp. 310-313).

 

Source:

http://www.lavoiedujaguar.net/N-apprenez-pas-l-esperanto

 

Dans le dernier numéro de Freie Generation, l’éditeur de la revue [1] a invité ses lecteurs à apprendre la langue qu’on appelle l’espéranto. S’il avait vivement conseillé de lire le Faust de Goethe une fois par an, je ne crois pas qu’il aurait eu plus de succès. Toujours est-il que je suis persuadé que, avant même que paraissent ces quelques lignes, en raison de cette petite phrase de Pierre Ramus, un grand nombre de lecteurs vont, soir après soir, étudier un manuel d’apprentissage d’espéranto. Il faut dire que, parmi les hommes en général, et en particulier chez ceux qui font preuve de radicalité, n’importe quelle absurdité trouve toujours des partisans, et très souvent des partisans fanatiques. Cela vient de ce que les absurdités sont des produits de l’intellect et qu’elles s’adressent à l’intellect. L’esprit a deux grands ennemis, premièrement la bêtise, deuxièmement l’intellect. Bien souvent, ils se trouvent associés sous une forme de médiocrité intelligente. C’est elle, d’ailleurs, qui a inventé l’espéranto. Il semble tout particulièrement utile de rappeler aux anarchistes que les choses sur lesquelles reposent la vie des individus et la coexistence des hommes n’ont pas été inventées ou fabriquées, mais qu’elles se sont constituées organiquement. La société est formation organique, c’est l’union volontaire naturelle des hommes qu’étouffe aujourd’hui ce misérable succédané artificiel qu’est l’État. Les langues et les dialectes sont aussi des sortes de formations organiques. Il est bien triste de voir les langues des peuples servir de prétexte aux hostilités entre États nationaux. Mais ce serait encore plus triste si les hommes croyaient que la diversité des langues — c’est-à-dire une diversité réelle et inextirpable qui n’existe pas seulement entre les peuples mais aussi entre tous les individus, car chaque être parle, pense, ressent différemment des autres — était la cause de leur désunion. Les hommes se comprennent et peuvent s’entendre parce qu’ils sont différents ; s’ils étaient identiques, ils finiraient par se détester eux-mêmes et les uns les autres. Ce rêve d’uniformité est absolument impossible et foncièrement répugnant.

La diversité des langues n’est pas une chose que nous devons regretter ; et encore moins une chose que nous pourrions abolir. Ce qu’il faut contribuer à abolir, ce sont les conditions qui empêchent l’homme d’acquérir la connaissance des langues étrangères. Les anarchistes ne sont-ils pas radicalement opposés à tout palliatif et à tout essai d’amélioration au sein de l’État et de la société capitaliste ? L’espéranto n’est rien d’autre qu’un palliatif de cette sorte, qui plus est laid, inutile et dangereux.

Car, dans un succédané artificiel, on ne saurait exprimer que les maladresses, les trivialités et les banalités d’une langue ; et exprimer, en particulier, que ce qui est vieux et ressassé, mais jamais ce qui est nouveau et bouillonnant, jamais ce qui est original ou génial. La langue est vivante, elle ne s’est pas seulement formée, elle est toujours en voie de formation ; c’est-à-dire qu’elle contient un passé sans bornes, mais aussi et surtout un futur sans bornes ; une fabrication artificielle ne permet pas à l’homme de penser et de faire œuvre nouvelle ; ce n’est qu’une traduction des sentiers battus de la langue, et on ne saurait y exprimer les choses les plus importantes, les plus subtiles, l’indicible. Ce dont sont capables, quant à elles, les langues organiquement constituées : là, il y a, entre les mots, beaucoup d’indicible et d’inexprimable. L’espéranto, en revanche, ne saurait être autre chose que du bavardage.

L’espéranto, même pour des buts purement pratiques, comme langue officielle des congrès par exemple, est inapproprié et reste dangereux. Quand le Français y parle espéranto, il a naturellement pensé en français et ne fait qu’exprimer, dans cette langue prétendument commune, des souvenirs de sa langue maternelle. L’Allemand ou l’Anglais comprend, quant à lui, ce qu’il entend alors en espéranto, non pas en espéranto ou en français, mais en allemand ou en anglais. Quel en est le résultat ? Nul autre que celui-là : les hommes croient se comprendre parfaitement alors qu’en réalité ils se comprennent mal. Il vaut bien mieux, au fond, que les hommes ne se comprennent pas du tout plutôt qu’ils ignorent qu’ils se comprennent de travers. Il serait tout aussi malheureux, ou même pire, si les participants à de tels congrès en étaient réduits à n’échanger que les banalités et les platitudes que permet d’exprimer l’espéranto, si venait à disparaître toute cette part d’ombre, d’indéterminé et de nuance, cette sorte de frisson qui ne peut s’exprimer que dans la langue du peuple et la langue du cœur. Car rien n’est plus important pour l’anarchisme que de se plonger dans les profondeurs de l’esprit et de l’âme des hommes, dans leur être intime et leur caractère, dans leur réalité et leur nature.

Je me souviens de la conférence anarchiste de Zurich de 1893. Notre camarade italien Molinari y fit un grand discours enflammé et sauvage, accompagné de mouvements impressionnants des bras et des mains, et avec une magnifique expression des yeux et du visage. Cette effusion de paroles d’un cœur passionné, qui bouillonnaient comme une cascade et dont je ne compris pas un seul mot, fut ensuite traduite en allemand par le camarade — aujourd’hui disparu — Körner, d’une manière douce et imperturbable. C’est alors que je pus tout comprendre ; je compris non seulement la bruyante et adorable colère de surface de l’Italien, mais aussi le calme profond, retenu et mélancolique de l’interprète. Il serait pour moi bien étrange d’imaginer aujourd’hui que Molinari eût pu faire son discours en espéranto. Il m’aurait alors manqué quelque chose d’essentiel : une expérience, un fragment de vie.

Et nous nous entendions si bien à cette conférence, nous les Allemands, les Français, les Anglais, les Italiens… en ces temps d’heureuse jeunesse, quelle embrassade ! Quels croisements de regards entre ceux qui s’informaient, se comprenaient, s’approuvaient dans un langage balbutiant et pourtant si expressif ! Faudrait-il échanger contre l’espéranto ces tendres moments de compréhension et d’unité au plus intime des sentiments et des natures des hommes ? Non ! Pouah !

J’ai une autre proposition à faire à ceux qui auraient le temps d’apprendre l’espéranto. S’ils doivent effectivement apprendre une langue, ce doit être d’abord la leur, les Allemands la langue allemande, les Anglais la langue anglaise, etc. Qu’on n’y voie nulle arrogance ! Jour après jour, je continue moi-même d’apprendre l’allemand, non pas sur le plan de la grammaire, mais dans les œuvres des grands poètes et des grands penseurs. Et celui qui s’y exerce avec amour et qui a encore du temps libre, maîtrisera encore mieux toutes les subtilités et tous les secrets de la langue allemande en apprenant en plus une langue étrangère ; il en étudiera le moins possible la grammaire pour se consacrer le plus rapidement possible à la lecture. Il ne faut surtout pas prendre l’habitude de traduire, ce qui a des conséquences désastreuses et doit venir plus tard, il faut lire dans la langue étrangère, c’est-à-dire penser et ressentir en cette langue. Voici donc mon conseil : exercez-vous à penser et à ressentir autant que vous le pourrez ; exercez-vous aux subtilités et aux secrets des langues organiquement constituées, surtout et toujours de la vôtre, et n’apprenez pas l’espéranto.

Gustav Landauer

NB : Il est très utile de lire, à ce propos, ce que Fritz Mauthner dit de l’espéranto dans l’essai qu’il a récemment publié : Die Sprache (Die Gesellschaft, tome 9).

Traduit de l’allemand par Gaël Cheptou.
Source : À contretemps n° 48, mai 2014.

Notes

[1] Il s’agit de Rudolf Großmann (dit Pierre Ramus, 1888-1942), anarchiste autrichien, qui édita la revue Die freie Generation entre 1906 et 1908.