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Résistance politique: La liberté de chacun par la liberté de tous !

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 25 mars 2017 by Résistance 71

« Le pire n’est pas la misère, mais son acceptation », lança cet homme dont il est ici fait le portrait. Erich Mühsam, décrit par l’historien anarchiste Rudolf Rocker comme « un adversaire inébranlable de toute injustice et de toute tyrannie », fut poète et militant : il s’opposa, en tant qu’Allemand, à la Première Guerre mondiale et tenta en vain de fédérer l’ensemble des courants socialistes ; il prit grande part à la révolution de son pays, comme libertaire et communiste ; il se plut, en partisan de « l’ordre de la liberté », à refuser les oppositions aux gros sabots — individu ou collectif, liberté ou égalité — et se méfiait de la passion théorique de trop d’intellectuels radicaux ; il fit, à rebours d’un certain cynisme révolutionnaire (la fameuse fin et les fameux moyens), de la morale une catégorie centrale de la politique ; il s’éleva contre le nazisme naissant et en paya cruellement le tribut. « Le but de mon art est celui-là même auquel s’attache ma vie : Lutte ! Révolution ! Égalité ! Liberté ! »

Emile Carme

Source: http://www.revue-ballast.fr/erich-muhsam-liberte-de-chacun-liberte-de/ 

Superbe texte sur une personnalité peu connue, à lire et à diffuser sans aucune modération (Résistance 71)

Version PDF réalisée par Jo de JBL1960:

Erich_Mühsam la liberté de chacun est la liberté de tous

Résistance au colonialisme: Il est grand temps de reconnaître que Palestiniens et Amérindiens = même combat…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, économie, canada USA états coloniaux, colonialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, militantisme alternatif, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 25 mars 2017 by Résistance 71

“En 1979 vint la révolution en Iran. A cause de notre conférence à Genève et de nos liens amicaux très étroits avec l’Organisation de Liberation de la Palestine (OLP), l’American Indian Movement (AIM) eut une certaine crédibilité dans cette partie du monde. Tout comme l’OLP, nous sommes vitalement intéressés à retrouver notre terre et notre souveraineté.”
~ Russell Means, 1995 ~

«Élevée est notre âme et sacrés sont les pâturages.
Et les étoiles sont mots qui illuminent,
Scrute-les, et tu liras notre histoire entière  »
~ Mahmoud Darwish ~

Ces deux peuples sont tous deux victimes du dogme religieux criminel et génocidaire du « peuple élu en terre promise ». En ce qui concerna la Palestine, il s’agit en plus d’une falsification historique.

~ Résistance 71 ~

 

A lire notre traduction de très larges extraits du livre de Steven Newcomb « Païens en terre promise », version PDF, sur une mise en page de Jo de JBL1960:

Païens en terre promise, décoder la doctrine chrétienne de la découverte

 

Amérindiens et Palestiniens un combat commun pour la justice

 

Ramzy Baroud

 

Septembre 2016

 

Source:

https://resistanzblog.wordpress.com/2016/10/02/amerindiens-et-palestiniens-un-combat-commun-pour-la-justice-chronicle-palestine/

 

Des milliers d’Américains autochtones (ou  » Amérindiens « ) ont ressuscité l’esprit combatif de leurs ancêtres alors qu’ils tenaient un rassemblement unitaire sans précédent pour contester la profanation par une compagnie pétrolière de leur terre sacrée dans le Dakota du Nord.

Compte tenu du poids de son contexte historique, ce moment a été l’un des événements les plus émouvants dans l’histoire récente.

Le bras de fer, impliquant 5000 manifestants autochtones américains dont les représentants de 200 tribus et groupes de défense de l’environnement, a été largement édulcoré dans les bulletins d’informations en étant réduit à une question de détails techniques – concernant les questions de permis et de poursuites judiciaires.

Un combat inégal

Au mieux, les tribus rassemblées et la compagnie pétrolière sont traitées comme si elles étaient à parties égales dans une lutte prétendument équilibrée.  » ‘Dakota’ signifie ‘amical’ et pourtant, il semble qu’aucune des parties n’a été trop amicale à l’égard de l’autre », écrit Mark Albert sur le site ouèbe du réseau de télévision US CBS.

La nation Dakota est à juste titre alarmée par la perspective que ses réserves d’eau soient polluées par l’énorme pipeline qui traversera quatre États et s’étirera sur plus de 1770 km.

L’ « autre côté » est la société Energy Transfer Partners, dont la construction du Dakota Access Pipeline au coût de 3,7 milliards de dollars, porte atteinte aux droits territoriaux des tribus amérindiennes, détruisant des cimetières sacrés et menaçant de polluer les principales ressources en eau de larges communautés amérindiennes.

Craindre de futurs déversements dans la rivière Missouri n’a rien d’une exagération. Les USA sont aujourd’hui aux prises avec des crises de l’eau, en partie à cause de l’abandon d’infrastructures mais aussi à cause de nombreux déversements de pétrole et fuites de gaz naturel.

La récente crise de l’eau à Flint dans le Michigan, et le déversement de pétrole dans un passé récent par la compagnie British Petroleum dans le Golfe du Mexique – dont le corollaire ont été de graves crises humanitaires et environnementales – ne sont que deux cas récents parmi les plus notoires.

Mais le problème est beaucoup plus profond et la situation ne cesse de s’aggraver.

La pollution des ressources en eau est devenu un problème à l’échelle nationale

Des données obtenues par le réseau d’informations CNBC auprès de l’Agence gouvernementale de protection de l’environnement, ont montré que « seuls neuf États US-américains signalent des niveaux tolérables pour la santé, de plomb dans leur approvisionnement en eau. Ces États sont l’Alabama, l’Arkansas, Hawai’i, le Kentucky, le Mississippi, le Nevada, le Dakota du Nord, le Dakota du Sud et le Tennessee « .

Comme si cela n’était pas suffisamment préoccupant, le gigantesque pipeline de pétrole brut traversera plusieurs de ces mêmes États, pouvant encore limiter leur nombre.

Les débats sur les risques potentiels de la construction du pipeline sont monnaie courante depuis des années. Mais la question, a gagné une couverture nationale et internationale lorsque les tribus amérindiennes se sont mobilisées pour protéger leurs terres et leurs ressources en eau.

La mobilisation des tribus a été accueillie par une violence étatique. Au lieu de prendre en compte les importants griefs des tribus – en particulier ceux dans la réserve de Standing Rock qui se trouve à seulement 1,5 km au sud de l’oléoduc – le gouverneur de l’État a convoqué tous les  oranes de répression et mobilisé la Garde nationale. Des lacrymos ont été utilisés contre les manifestants, qui ont été tabassés, arrêtés et pourchassés par des hommes armés en uniforme.

Aux USA, quand les gens s’opposent aux grandes entreprises, la violence d’État est apparemment la réponse la plus fréquente, déployée contre des personnes désarmées, dans l’unique but de protéger le grand bizness.

Une mobilisation des plus impressionnantes

Mais n’oublions pas un élément essentiel : la mobilisation et l’unité entre les tribus amérindiennes ont été les plus impressionnantes depuis des décennies. Alors que les chefs et les représentants de tribus venus de tous les USA continuaient d’arriver sur les terrains de campement, l’esprit collectif des nations amérindiennes était relancé avec force.

En fait, la mobilisation actuelle des tribus amérindiennes dépasse de beaucoup la lutte contre une entreprise avide de profit et soutenue par l’appareil agressif de l’État. Il est question en vérité de l’esprit des peuples autochtones de cette terre, qui ont subi un long génocide visant à leur élimination complète.

Les voir debout une fois de plus, avec leurs familles, montant leurs chevaux drapés de plumes, luttant pour leur identité, est une cause de célébration. Aux peuples opprimés partout dans le monde, ils apportent l’espoir que l’esprit humain ne sera jamais détruit.

Le génocide des Amérindiens, semblable à la destruction ininterrompue de la nation palestinienne, est l’un des points les plus bas atteint par la morale humaine. Il est particulièrement décourageant de voir à quel point il est toujours nécessaire de se battre pour faire reconnaître cette grave injustice.

Un génocide qui n’a jamais cessé

Pendant 500 ans, les Américains autochtones ont subi toutes les tentatives imaginables pour les effacer de la surface de la planète. Leurs nombre est tombé de dix millions avant l’arrivée des Européens en Amérique du Nord, à moins de trois cent mille au début du 20e siècle. Ils ont été exterminés par les guerres coloniales et ravagés par les maladies venues de l’étranger.

Les appels à détruire les Amérindiens n’étaient pas suggérés mais plutôt clairement affichés. Par exemple, Spencer Phips, lieutenant-gouverneur de la province de la Baie du Massachusetts a publié cette déclaration en 1755 au nom du roi George II: « Les sujets de Sa Majesté doivent saisir toutes les occasions de poursuivre, capturer, tuer et détruire la totalité et chacun des Indiens précités. »

La liste des prix pour les scalps des autochtones assassinés était la suivante : « 50 livres pour les scalps d’adultes de sexe masculin; 25 pour les scalps de femmes adultes, et 20 pour les scalps des garçons et des filles de moins de 12 ans.  »

Cette politique génocidaire contre les Amérindiens s’est poursuivie sans relâche.

Un siècle plus tard, en 1851, le gouverneur de Californie Peter H. Burnett, a fait cette déclaration: « Une guerre d’extermination continuera d’être menée entre les deux races jusqu’à ce que la race indienne ait totalement disparu « .

Les méthodes d’extermination étaient variées, allant de l’assassinat pur et simple et la distribution de couvertures infectées par les maladies, à, comme c’est le cas aujourd’hui, la menace sur leur ressource la plus vitale : l’eau.

Pourtant, d’une certaine manière, l’esprit de Sitting Bull et Crazy Horse et de nombreux et courageux chefs et guerriers parcourent encore les plaines, exhortant leur peuple à se lever et à poursuivre un combat très ancien pour la justice et les droits.

Amérindiens et Palestiniens

Les Palestiniens ont toujours estimé que l’héritage des Amérindiens est semblable au leur.

« Nos noms: les feuilles aux branches de la parole divine; les oiseaux qui montent plus haut qu’un coup de pistolet. Vous qui venez d’au-delà de la mer, voulant la guerre; ne coupez pas l’arbre de nos noms; ne lancez pas vos chevaux enflammés à travers les plaines « .

Ce sont quelques-uns des vers du poème séminal du poète palestinien Mahmoud Darwich : « Discours de l’Indien rouge. »

Je me souviens du jour où cet impressionnant morceau de littérature arabe a été publié intégralement dans le journal palestinien « Al-Qods». A l’époque, j’étais un adolescent dans un camp de réfugiés à Gaza. Je l’ai lu avec beaucoup d’appréhension et de vertige – soigneusement, lentement, et à plusieurs reprises.

Ceux qui ont pu le lire l’ont récité à voix haute à ceux qui ne le pouvaient pas.

Beaucoup de larmes ont été versées ce jour-là, surtout parce que nous savions tous trop bien que nous étions les « Indiens rouges ». Ils étaient nous-mêmes.

Bien avant que la théorie critique féministe ait inventé le terme « intersectionnalité » qui soutient que l’oppression est interconnectée et qu’une institution oppressive ne peut pas être analysée isolément des autres, les Palestiniens, comme les autres victimes de la colonisation génocidaire, en ont toujours connu cette vérité.

Les Palestiniens perdent leurs vies, leurs terres et leurs oliviers tandis qu’ils résistent aux chars et aux bulldozers israéliens. Leur réalité est la répétition d’expériences similaires auxquelles ont fait face – et continuent de faire face – les Amérindiens. En ce 21e siècle, la lutte des Amérindiens et des Palestiniens reste une seule et même lutte.

« Élevée est notre âme et sacrés sont les pâturages.

Et les étoiles sont mots qui illuminent …

Scrute-les, et tu liras notre histoire entière  »

… a écrit Mahmoud Darwish pour les Amérindiens. Et pour les Palestiniens…

Résistance au colonialisme: Botter le cul de l’empire…

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… en disant NON ! et en changeant notre attitude envers l’état et la marchandisation pour développer les confédérations des associations libres qui démonteront le système pyramidal coercitif.

Ce n’est aucunement en votant que nous réaliserons le projet de l’humanité, bien au contraire, voter, c’est acquiescer au pseudo-consensus du statu quo oligarchique. Voter c’est perpétuer le système de l’escroquerie généralisée, sortir du cercle vicieux induit passe par refuser de jouer leur jeu, de prendre la tangente vers une nouvelle linéarité progressiste émancipatrice, d’arrêter d’être le chien qui court après sa queue…

Les peuples indigènes de tous les continents colonisés nous montrent le chemin. L’avenir de l’humanité passe par le peuple occidental émancipé de l’idéologie coloniale, se tenant main dans la main avec ses frères indigènes pour avancer dans la société des sociétés.

Tout le reste n’est que…

Qu’on se le dise !…

Résistance 71

 

La posture guerrière de Trump

 

Mohawk Nation News

 

23 mars 2017

 

url de l’article original:

http://mohawknationnews.com/blog/2017/03/23/trumps-war-posture/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Le président américain Trump se positionne pour une guerre avec la Chine au sujet de la Corée du Nord. Il a dit de manière implicite: “Nous devons 1700 milliards de dollars à la Chine et nous ne paierons rien de cela. Nous sommes plus puissants qu’eux et nous allons les forcer à faire ce que nous voulons en rapport avec la Corée du Nord. Ils feront ce qu’on leur dit de faire ou on va les atomiser.” Lorsque les chrétiens européens devenus américains sont venus sur l’Île de la Grande Tortue, ils ont passé un accord avec nos ancêtres pour avoir une relation d’égal à égal et pour vivre sur cette terre en paix perpétuelle, pour toujours avec nous, en suivant les règles de Guswentha, le Wampum Deux Rangées. Ils ont fini par établir un fond fiduciaire pour ong’we:honweh (peuples natifs), qui a une valeur actuelle de plus de 900 000 milliards de dollars. L’entreprise coloniale USA Inc. (NdT ainsi que Canada Inc.) nous a tout volé, argent et ressources et a renié de longue date l’accord passé avec nous. Ce faisant, ils ont massacré quelques 100 millions d’entre nous.
Les Etats-Unis ont renié tous les accords passés avec nous. Ils nous doivent absolument tout ce qu’ils ont fait et achevé sur Ono’ware:geh (l(Île de la Grande Tortue). Ils nous doivent plus d’argent qu’il n’en existe dans le monde. Dans ce processus, ils désirent persévérer dans la guerre et la destruction de la planète.

Le reste du peuple du monde doit se dresser devant ce caïd de cour de récrée appelé USA avant qu’il ne détruise tout sur la terre-mère. Les frontières, gouvernements, pouvoir, argent ne sont qu’illusion totale. Les gens sont nés dans ce système de l’esclavage de la pensée complètement fabriqué.

L’entreprise coloniale privée qui se fait appelée Etats-Unis d’Amérique ne tient son existence que d’une guerre illégale sur l’Île de la Grande Tortue et le génocide de 100 millions de personne afin de saisir la masse terrestre comme base. Elle ne leur appartient aucunement, c’est la terre d’Onk’we:honweh, le peuple naturel et ancestral de la terre. Ce que les banquiers américains (NdT: et de la City de Londres dont ils dépendent) nous ont fait, ils le font maintenant à la Palestine.

Ils continueront à suivre cette stratégie affairiste jusqu’à ce qu’ils paviennent à réduire tout le monde sur terre en esclavage, ou jusqu’à ce que le monde se dresse devant eux !

Rojava (kurde) et Chiapas (zapatiste), deux lueurs émancipatrices à soutenir et à faire connaître….

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Analyse intéressante et lucide de Pierre Bance qui met en relief les difficultés (géo)politiques de ces deux ateliers émancipatoires. A lire en complément pour mieux comprendre de quoi il retourne, ces deux textes fondateurs de ces îlots émancipateurs mondiaux, format PDF:

Ces deux textes sont importants car ils définissent un certain cadre politique de fonctionnement et on peut s’y référer pour analyser ce qui a été fait ou non sur le terrain. Ce ne sont pas des textes rigides, mais des suggestions pratiques ciblées. 

~ Résistance 71 ~

 

Rojava et Chiapas deux lueurs d’émancipation dans un monde halluciné

 

Pierre Bance

 

22 mars 2017

 

url de l’article:

 

http://www.autrefutur.net/Rojava-et-Chiapas-deux-lueurs-d-emancipation-dans-un-monde-hallucine

 

Dans le cadre de la Semaine anticoloniale et antiraciste, s’est tenu à Paris, le 11 mars 2017, un débat sur les expériences comparées des zapatistes et des Kurdes à l’initiative du collectif « Sortir du colonialisme ». Le texte ci-dessous n’en est pas le compte rendu mais la mise en forme des notes préparatoires de l’auteur qui s’est aidé des travaux sur le Chiapas d’un autre intervenant, Jérôme Baschet.

De cette comparaison, il ressort que si les zapatistes du Chiapas se sont résolument inscrits dans un projet de démocratie directe, au Rojava, le processus est plus compliqué. Semble se dessiner un type de démocratie participative au risque de contrarier l’ambition de construire une société sans État.

L’autonomie, au sens révolutionnaire, est la volonté et la capacité d’une communauté de s’organiser et de s’autogouverner sur un territoire restreint, la commune, qui, fédérée à d’autres communes, forme la commune des communes. Cette idée, ancienne, de supprimer la séparation entre gouvernants et gouvernés, de s’éloigner de tout pouvoir autoritaire étatique, patriarcal ou autre, traverse l’épopée zapatiste comme la dynamique kurde.

Les Indiens du Mexique comme les Kurdes de Turquie et de Syrie ont conscience qu’ils ne luttent pas seulement pour leur émancipation, mais pour celle de tous les peuples de l’humanité. Aussi, ne nous demandent-ils pas de sanctifier leurs actions et réalisations, mais de profiter de leur expérience pour construire notre propre autonomie à partir de notre histoire et du contexte dans lequel nous vivons.

Aperçu géopolitique

Avant que l’autonomie ne devienne la finalité politique, c’est une lutte de libération nationale qu’entreprirent les deux peuples pour sortir de leur statut colonial. Ils la commencèrent sous la bannière du marxisme-léninisme. Sous l’impulsion de leurs leaders, le sous-commandant Marcos et Abdullah Öcalan, qui ne faisaient qu’exprimer un questionnement profond, se révélèrent l’impasse de la construction d’un État-nation comme la dangerosité du marxisme-léninisme pour édifier une société émancipée. En Amérique centrale et en Mésopotamie se mirent en route, à l’orée du siècle, deux mouvements d’émancipation par le communalisme, sur un territoire a peu près égal à celui de la Belgique, mais avec une population plus importante au Rojava (4 millions d’habitants) qu’au Chiapas (quelques centaines de milliers),

Dans les deux cas l’environnement est hostile.
Au Chiapas, la guerre fut courte. La résistance perdure néanmoins pour se prémunir des provocations, menaces et interventions du gouvernement national ou régional et des capitalistes. Aussi, de la confrontation avec des organisations paysannes rivales.
Au Rojava, la guerre est totale. Contre les djihadistes, le régime de Bachar al-Assad, les opposants à ce régime et pour finir les envahisseurs turcs. Également contre une opposition interne soutenue par le Gouvernement régional du Kurdistan d’Irak, allié des Turcs.

L’un et l’autre sont pauvres. Encore le Rojava a-t-il des ressources pétrolières et agricoles potentielles dont l’exploitation locale a été rendue difficile par le colonisateur syrien. Par contre, les deux territoires ont une sociologie différente. 
Le Chiapas présente une identité ethnique, les Indiens, et religieuses, la chrétienté. 
Le Rojava est une mosaïque de peuples (Kurdes, Arabes, Chaldéens, Syriaques, Turkmènes, Arméniens, Caucasiens) et de religions (musulmans et chrétiens de diverses obédiences). Le premier acte des révolutionnaires kurdes sera de proclamer l’égalité de tous les peuples et de toutes les religions en précisant, pour ces dernières, qu’elles appartiennent au domaine privé.

Institutions de l’autonomie

Le Chiapas ne se revendique pas d’une idéologie déterminée, il construit son système politique en avançant sur le chemin de l’autonomie. 
Le Rojava, lui, se réfère directement au confédéralisme démocratique pensé par Abdullah Öcalan, lui-même inspiré par le municipalisme libertaire du philosophe américain Murray Bookchin, père de l’écologie sociale.

L’autonomie a-t-elle besoin d’une constitution, de lois ? C’est toute la question du droit en anarchie qui conduit à rechercher des normes non-étatiques de gouvernement, c’est-à-dire des normes d’autogouvernement et pour mieux dire encore, d’autogestion politique et économique.

Si l’organisation de la société civile fondée sur la commune présente la même structuration au Chiapas et au Rojava, dans ce derniers pays subsiste un proto-État. Le Chiapas est divisé en cinq zones autonomes et 27 communes, le Rojava en trois cantons autonomes et une vingtaine de municipalités dont 12 au Jazira (Cizîrê), le plus grand des cantons.

Au Chiapas, à la base, est la communauté (ou village) organisée avec une assemblée communautaire et des agents communautaires. Les communautés se fédèrent en communes avec un conseil municipal formé de délégués élus pour deux ou trois ans. Les communes autonomes envoient des représentants à l’assemblée générale de zone laquelle désigne un conseil de bon gouvernement chargé de la coordination de la mise en œuvre des décisions collectives relatives à la gestion des ressources, l’éducation, la santé, la justice, etc. 
Au niveau de la zone, les mandats sont de courte durée, la rotation des charges assurant la liaison permanente avec les communes. Un va-et-vient constant s’établit entre le conseil de bon gouvernement, l’assemblée générale de zone et les communautés et communes avant toute décision. Le processus de ratification peut prendre du temps. En l’absence de consensus, la décision est mise au vote, la position minoritaire n’étant pas écartée mais conservée pour, éventuellement, compléter ou remplacer le choix majoritaire qui se révélerait inadéquat. Tous les délégués doivent strictement respecter leur mandat et consulter la base s’ils ne s’estiment pas mandatés sur la question soulevée. Ils sont révocables et non rémunérés.
 Ainsi, peut-on parler d’une société sans État, d’une démocratie directe où le législatif et l’exécutif sont fondus dans les assemblées générales des autonomies et dans le conseil de bon gouvernement qui n’est justement pas un gouvernement. Sans constitution ni corpus de lois mais plutôt avec un droit coutumier en perpétuelle élaboration, les zapatistes recherchent la meilleure manière de faire fonctionner l’autonomie.

Au Rojava, les communes autonomes qui correspondent aux communautés du Chiapas se fédèrent en district puis en municipalités, ces dernières sont l’équivalent des communes du Chiapas. Par exemple, la municipalité de la grande ville du Jazira, Qamislo, est composée de 6 districts et 108 communes. Au niveau municipal, est formé un conseil populaire composé des présidents et co-présidents des districts et de conseillers élus qui sont en majorité. Cette organisation en trois niveaux est empruntée au projet du Mouvement de la société démocratique (TEV-DEM) lequel assure, aujourd’hui, les services publics de la santé, de l’éducation, des transports, etc.
Comme au Chiapas on retrouve des modalités de mandatement avec rotation des tâches, mandat précis et révocation instantanée (ad nutum). Dans toutes les assemblées générales, tous les conseils et comités, toutes les délégations, l’égalité entre les hommes et les femmes est assurée alors qu’au Chiapas, les acteurs de l’autonomie ont conscience que la place des femmes est insuffisante dans les processus de décision et les modes de représentation.
 Parallèlement à l’autonomie communale existe une structure proto-étatique contenu dans une constitution d’un type particulier appelée Charte du contrat social du Rojava. L’organisation mise en place dans chacun des cantons est directement inspirée de la démocratie des Lumières avec la séparation des trois pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire préconisée par Montesquieu. Le nom même de « contrat social » est une référence à Jean-Jacques Rousseau. Chaque canton du Rojava possède donc :
– Un conseil législatif qui fait les lois. Il est en principe élu au suffrage universel mais à cause de la guerre, les « députés » dans les cantons de Jazira et de Kobane sont actuellement désignés par les organisations de la société civile de manière à respecter la représentation de toutes les tendances politiques, ethniques et religieuses et l’équilibre homme-femme. Le TEV-DEM ayant sa propre représentation, mais minoritaire.
– Un conseil exécutif et un gouverneur chargés de faire appliquer les lois.
– Une justice indépendante du législatif et de l’exécutif.
 On ajoutera à cela une Cour suprême constitutionnelle pour veiller au respect de la Charte et un Conseil judiciaire pour garantir l’indépendance de la justice. 
Cette survivance d’un législatif et d’un exécutif est en contradiction avec l’idée d’autonomie. Il ne suffit pas renommer le système « Auto-administration démocratique » parce que le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif ne feraient qu’exécuter les décisions venues d’en bas, pour qu’il en soit ainsi dans les faits. D’ailleurs, quel gouvernement n’avance-t-il pas la souveraineté du peuple pour justifier son pouvoir ?
 La Charte du Rojava, dans le contexte proche-oriental, n’en est pas moins un texte novateur en ce sens qu’elle affirme la volonté de construire l’autonomie démocratique, le principe d’égalité entre les hommes et les femmes et entre toutes les ethnies, la nécessité d’un développement durable et qu’elle condamne l’autoritarisme, le militarisme, le centralisme et l’intervention des autorités religieuses dans les affaires publiques. La structuration politique qu’elle institue est bien celle d’un État avec son gouvernement sauf à considérer que cet État et ce gouvernement sont des institutions provisoires aux pouvoirs limités au strict nécessaire pour coordonner le canton pendant la situation conflictuelle, et organiser les premiers pas de la nation démocratique quand la paix sera revenue. Alors, cet État fonctionnel se dissoudra progressivement et naturellement dans la société civile. Hélas, l’histoire ne nous donne que des exemples contrariant une telle intention. La Commune de Paris crée un comité de salut public, le gouvernement bolchévique écrase les soviets, et les anarchistes entrent au gouvernement républicain pendant la guerre d’Espagne. Faudra-t-il alors, si les autorités proto-étatiques n’ont pas elles-mêmes programmées leur disparition que, comme prévu dans le confédéralisme démocratique d’Abdullah Öcalan, les communes autonomes se substituent à l’État et éliminent définitivement les institutions de la démocratie parlementaire ? On peut se demander si c’est le chemin que prend le projet de Fédération démocratique de la Syrie du Nord.

Parce que la coordination des trois cantons s’est révélée défaillante, parce qu’il fallait intégrer les régions libérées de l’État islamique dans l’ensemble de l’autonomie démocratique, les autorités du Rojava décident, fin 2015, d’engager un processus d’étude et de consultation qui aboutira à une première assemblée constituante les 17 et 18 mars 2016. Celle-ci lance le chantier d’élaboration d’une charte constitutionnelle pour la Fédération de la Syrie du Nord-Rojava puisqu’il s’agit de fédérer les trois cantons et de nouveaux territoires libérés ou en voie de l’être avec vocation de s’étendre à toute la Syrie. Là encore est organisée une consultation tant des populations concernées que de personnes qualifiées (universitaires, intellectuels, artistes…). Une deuxième assemblée constituante s’est tenue du 27 au 29 novembre 2016. Les 165 délégués ont adopté un projet de Fédération démocratique de la Syrie du Nord (DFNS), le mot Rojava a disparu pour marquer qu’il ne s’agit pas d’une ambition essentiellement kurde mais ouverte aux autres communautés, notamment la population arabe. Que penser de la représentativité des délégués de cette assemblée notamment de celle des 22 partis politiques participants ? En janvier 2017, est constitué un conseil exécutif coprésidé par une Kurde et un chrétien.
 Le projet de nouvelle charte affirme, comme dans la Charte du Rojava, l’ensemble des droits et libertés civils et politiques : égalité des sexes et des ethnies, liberté religieuse et laïcité, liberté d’opinion et de réunions, libération des femmes et des jeunes du patriarcat… sans oublier le droit de propriété. Le projet refonde la structure politique sans, apparemment, se référer au confédéralisme démocratique, ce que ne fait pas non plus la Charte du Rojava. Les communes, districts et municipalités sont intégrés au système. Simple mise en conformité ou limite à l’autonomie ? Au niveau supérieur, le canton change d’appellation et devient la région. Toutes les régions seront représentées dans un conseil populaire démocratique. Chacun des cinq niveaux de décision se dotera d’un conseil exécutif et de commissions indépendantes sur les questions économiques, sociales et culturelles (femmes, jeunesse, économie, écologie, etc.). Les assemblées de ces cinq niveaux seront composés pour 60 % de membres élus et pour 40 % de délégués de la société civile (associations sociales, coopératives, organisations professionnelles, groupes de défense des droits de l’homme ou communautés religieuses). Comme dans la Charte du Rojava sera garanti un quota minimum de représentation de 40 % pour chacun des deux sexes. La structure constitutionnelle est donc prête pour être mise en place, mais elle ne l’est pas encore ne serait-ce qu’en raison de la difficulté d’organiser des élections régionales et fédérales.
Comme qualifier ce système politique ? Bien qu’une majorité de délégués soient élus, nous ne sommes plus dans une pure démocratie représentative. Pour autant, l’existence d’un conseil législatif et d’un conseil exécutif écarte la qualification de démocratie directe telle que celle du Chiapas. La nouvelle auto-administration démocratique sera un type de démocratie participative, ce qui n’est déjà pas mal au regard de ce qui existe au Proche-Orient et, probablement, de toutes les constitutions en vigueur dans le monde. Pouvait-il en être autrement ? Peut-être pas, mais on reste encore loin du confédéralisme démocratique. Il n’est ni écrit ni dit que ce système ne soit qu’une étape préalable à la société sans État. Reste encore à savoir quelle sera la répartition des pouvoirs entre chacun des échelons de la fédération et quel sera le statut des délégués, notamment des « députés » du conseil législatif fédéral. Les assemblées communales et municipales jouiront-elles d’une totale autonomie comme entendue dans un cadre municipaliste ? Le conseil exécutif fédéral sera-t-il un gouvernement classique ou un organe de coordination fonctionnel c’est-à-dire assurant les missions qui ne peuvent l’être à des niveaux inférieurs ? Et, dans l’esprit même du projet émancipateur, quelle sera la participation effective de la population à la démocratie ? Sera-t-elle autre que de mettre un bulletin de vote dans l’urne ?

Les interférences politico-militaires

Deux personnalités dominent le théâtre politique du Chiapas et du Rojava. Le sous-commandant Marcos a su médiatiser, avec un talent tout personnel, la lutte des Indiens sans donner l’impression d’en être le chef. Il n’est qu’un « sous-commandant » anonyme. Abdullah Öcalan est, par contre, le leader incontesté du Mouvement kurde, un chef sans pouvoirs directs puisque emprisonné depuis 1999. On s’étonne en Occident du culte de la personnalité dont bénéficie Öcalan à la différence de Marcos. Sans entrer dans un débat sans fin, soulignons que sa personne scelle l’unité et la lutte du peuple kurde, porte l’espoir de la libération et, mais cela ne plaît à tout le monde, symbolise la société libertaire à venir.

Au Chiapas comme au Rojava, s’insinue dans le jeu de l’autonomie et, pour ce qui est du Rojava, des institutions constitutionnelles, un tuteur : l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) à la fois armée et parti ; le Parti de l’Union démocratique (PYD) qui contrôle les Unités de protection du peuple (YPG-YPJ).

Aux dires même des zapatistes, l’EZLN n’est pas démocratique puisque c’est une armée. Mais comme elle a mis en place le système de l’autonomie et assure sa pérennité, l’organisation politico-militaire jouit d’une forte influence morale et se laisse parfois aller à des intrusions dans le jeu de l’autonomie malgré l’interdiction du cumul d’une fonction de commandement dans l’EZLN et d’une charge dans l’autonomie.

La même observation pourrait être faite pour le PYD. S’agissant des milices des YPG, les questions de leur militarisation voire de leur militarisme sont évidemment sensibles, spécialement pour les libertaires. Peut-on faire l’économie d’une discipline militaire en temps de guerre ? Celle-ci et toutes ses contraintes placent le PYD comme au-dessus d’un système qui lui doit son originalité et sa survie. Il serait contraire à l’esprit des chartes de TEV-DEM et du Rojava que le parti « noyaute » les institutions publiques ou civiles. Toutefois, comme au Chiapas les membres de l’EZLN, les militants du PYD sont aussi des acteurs en première ligne pour la promotion de l’autonomie et l’acceptation de charges. Autrement, comment expliquer que la fonction de ministre des Affaires étrangères ou celle d’ambassadeur itinérant du Rojava soit, de fait, assurée par le co-président du PYD, Saleh Muslim, même s’il n’est pas question de mettre en doute son dévouement et son honnêteté politique ?

Composer avec les frontières étatiques

Les Indiens du Chiapas comme les Kurdes de Syrie ne demandent pas leur indépendance, mais l’autonomie, le droit de se gouverner eux-mêmes dans un cadre fédéraliste, au sein des frontières du Mexique et le la Syrie.

Au Chiapas, si l’État n’est pas dedans bien que tentant d’y entrer en faisant, par exemple, du chantage aux programmes d’aide sociale, il est tout autour. Toujours menaçant. Il n’en faut pas moins composer avec lui et notamment avec les autorités officielles qui partagent le même territoire pour régler tant les questions communes que les conflits entre communautés.

Au Rojava, le fédéralisme est présenté comme une solution de paix pour résoudre la crise syrienne en particulier et proche-orientale en général. L’idée chemine mais davantage vers un fédéralisme étatique qui n’a rien à voir avec le confédéralisme démocratique ou le municipalisme libertaire (voir ci-dessus le projet de Fédération démocratique de la Syrie du Nord). Pour l’immédiat, l’État syrien n’a pas totalement disparu au Rojava. Deux exemples. Tout le monde sait que la Syrie rémunère des fonctionnaires du Rojava, ce qui est considéré comme normal par les autorités locales puisque ces fonctionnaires remplissent des missions publiques et que le Rojava est partie intégrante de la Syrie. Second exemple, il reste des poches de l’administration étatique, ainsi à Qamislo, la justice d’État et la justice du consensus de l’autonomie démocratique demeurent en concurrence.

À la différence du Chiapas qui, au niveau international, recherche une solidarité internationale militante, le Rojava met d’avantage l’accent sur sa reconnaissance par les États étrangers, les institutions internationales, les partis établis et les personnalités de la social-démocratie ou de la démocratie libérale. La situation militaire n’est évidemment pas étrangère à cette démarche qui est aussi une explication diplomatique, mais non la seule, de la survivance d’un État au Rojava.

Composer avec le capitalisme

Dans les zones autonomes du Chiapas, les collectivités autogérées remplacent l’entreprise privée et le monde marchand tel que le comprend le consommateur occidental a disparu. Mais le Chiapas n’est pas en mesure de vivre en autarcie, il doit s’arranger avec le capitalisme à ses portes pour ses besoins vitaux notamment en matériel domestique, agricole ou autre, pour aussi écouler ses modestes productions.

Au Rojava, il est clair que le capitalisme pas plus que la propriété privée des moyens de production ne sont abolis. La livre syrienne continue d’avoir cours légal. L’auto-administration démocratique assure, avec beaucoup d’entraves dues aux embargos des gouvernements turc et kurde d’Irak, les échanges internationaux et organise, s’il le faut, le marché noir. Elle fait même appel aux investissements internationaux. Sans succès. Dans la théorie du municipalisme libertaire comme dans celle du confédéralisme démocratique, au même titre que la société civile va progressivement se substituer à l’État, l’économie sociale emmenée par les coopératives va subvertir le capitalisme. Ce sera long. Risqué donc puisque le temps joue en faveur du couple fusionnel Capital-État.

À noter, dans les deux pays, un souci écologique pour assurer un développement durable et se prémunir des méfaits d’une production agricole et industrielle non maîtrisée.

Perspectives

Les défis des révolutionnaires du Chiapas comme du Rojava sont grands. Seront-ils relevés ? Il est des questions récurrentes. Pourquoi l’expérience du Chiapas qui a maintenant plus de vingt ans ne s’est pas répandu au Mexique et ailleurs ? Pourquoi l’expérience du Rojava, dont la proposition politique est novatrice, n’intéresse pas au-delà de petits cercles militants ?

Restons optimistes. Partout dans le monde se manifestent des initiatives pour vivre et produire autrement. Partout, les mises en gardes aux pouvoirs politiques corrompus se multiplient. Il ne reste plus qu’à nous organiser comme l’ont fait les habitants du Chiapas et de la Syrie du Nord, puis d’aller, avec eux, plus loin en nous fédérant pour effacer de l’avenir du monde l’État et le capitalisme. Difficile mais pas impossible parce que la Commune ne meurt jamais !

Résistance politique: L’oligarchie nous rejoue le coup des années 1930…

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 22 mars 2017 by Résistance 71

Très bonne analyse Robert. Maintenant ce que tu proposes en solution mais dont tu ne dis pas le nom ressemble à s’y méprendre à la société anarchiste, même si tu en dis peu… Encore un petit effort, nous avons dit il y a quelques temps que tu suivais les pas de Murray Bookchin… Encore un petit effort, tu y es presque. Le message n’en sera que plus fort ! Boycott du vote, boycott des institutions, pour la mise en place de la société des sociétés.

IL N’Y A PAS DE SOLUTIONS AU SEIN DU SYSTEME !!

~ Résistance 71 ~

 

La gauche ne fera pas au prolétariat « le coup des années trente”

 

Robert Bibeau

 

22 mars 2017

 

url de l’article:

http://www.les7duquebec.com/7-au-front/la-gauche-ne-fera-pas-au-proletariat-le-coup-des-annees-trente/

 

Cette semaine notre éditorial jette un regard croisé sur le texte intitulé « Des Croix-de-Feu à Marine Le Pen », dont vous pourrez prendre connaissance en annexe de la présente (1).

« Le coup des années Trente »

Il est très intéressant que l’auteur ait perçu que présentement dans la politique mondiale on nous refait le « coup des années Trente ». Le grand capital international nous rejoue la mise en scène des années de Grande Dépression qui avait préparé la Seconde Guerre mondiale; ceci, en prévision de la Troisième guerre mondiale que les capitalistes anticipent.

Nous allons démontrer le fonctionnement de cette entourloupe historique via un détour par l’analyse des élections américaines, une puissance économique sur le déclin qui est devenue un théâtre prioritaire de la prochaine guerre. Pour ces mises en scène historiques – passée et présente – quatre groupes d’acteurs sont requis : A) la droite classique.  B) La gauche classique. C) Les phalanges de l’extrême-droite fasciste – franquiste – Croix-de-Feu – corporatiste – militariste – nazi – néonazi – populiste, les noms varient, mais pas l’idéologie, qui reflète celle de la cinquième colonne que voici : D) les sectes et groupuscules de l’extrême gauche tonnants forts des mots dénaturés comme « capitalisme, communisme, révolution, classe sociale, pacifisme, révoltée indignée, antiracisme, féminisme, etc. ». Cette faction est chargée de crédibiliser l’ensemble de la mise en scène; de faire paraitre la droite fasciste-populiste pour ce qu’elle n’est pas (une menace à la démocratie bourgeoise, alors qu’elle en est une émanation bancale); et de repousser la populace votante (les masses du peuple affirment-elles) vers l’extrême droite. Voilà ce que le grand capital manigance avec la complicité de ces différents acteurs.

La mise en scène mondiale – l’exemple américain

Reprenons la mise en scène générale pour les États-Unis d’aujourd’hui. Une telle mise en scène demande des années de préparation, elle n’a rien de spontané ni d’improvisé. Toutefois, on ne doit pas imaginer une loge de francs-maçons, une section du Bilderberg Group, ou une bande mafieuse de sionistes comploteurs manipulant les ficelles derrière les rideaux.  Non, les éléments de puzzle se mettent en place mécaniquement – naturellement – une crise dans un secteur boursier, financier, industriel, appelant spontanément les mêmes faux-fuyants qu’auparavant – les acteurs derrière les rideaux se contentant d’assurer le positionnement des pièces, le bon fonctionnement de l’ensemble, vers la catastrophe puisqu’aucune réforme ne peut sauver le système.

Concrètement ça donne ceci : la crise boursière – financière – bancaire – monétaire de 2008, une crise économique majeure que ni Dieu, ni César, ni tribun ne pouvait contrer, une autre crise systémique dont est parsemée l’histoire du vampire capitaliste en décrépitude, les États bourgeois (communiste – socialiste – néolibéral – mondialiste – tiers-mondiste), tous archiendettés, n’avaient que deux choix devant cette crise systémique : A) L’AUSTÉRITÉ que l’on pourrait résumer par « faisons payer le prolétariat » via des mesures fiscales radicales imaginées par les fiscalistes. B) Faisons tourner la PLANCHE À BILLETS, libéralisons le crédit, dispersons la monnaie de pacotille et « faisons payer la prochaine génération du prolétariat » vocifèrent les monétaristes.

Chacun aura compris que les États bourgeois sous la gouvernance des factions de gauche de la bourgeoisie adoptèrent la voie monétariste et ont fait tourner la planche à billets pour maintenir autant de programmes sociaux que possible (afin de maintenir la consommation des ménages) proposant même le Revenu universel et autres chimères dans cette galère en perdition alors que la dette souveraine explosait, que la monnaie de singe s’épandait comme du chiendent, préparant le prochain krach boursier catastrophique, prélude à la prochaine Grande Dépression et à la guerre nucléaire. Ainsi, aux États-Unis, sous le règne des monétaristes et de Barak Obama la dette a plus que doublé au cours de ses mandats (2). Que les bobos et les petits bourgeois, qui vivent aux crochets de l’État, se rassurent cependant, la manne gouvernementale ne fera pas défaut sous Donald et l’indice Dow Jones en liesse est à son apogée depuis l’élection de la faction des fiscalistes. La dette souveraine américaine devrait connaitre de nouveaux sommets avant la fin du mandat du milliardaire.

 

Pendant ce temps dans les pays où l’aile droite de l’échiquier bourgeois assure la gouvernance de l’État providence (sic) la voie fiscaliste fut privilégiée faisant pleuvoir les mesures fiscales d’austérité sur la classe prolétarienne en peine, pourtant à peine plus austère que celles préconisées par la gauche modérée (ceux qui massacre modérément le prolétariat). Les mesures de soutien au capital ont ici la priorité sous le ridicule prétexte de relancer l’emploi alors que plus les milliards de déductions fiscales caracolent plus les taux de chômage s’envolent (pas les taux officiels… les taux réels). Évidemment, plus de subventions et moins de taxation aux corporations entrainent les déficits publics au fond de l’abysse d’où ici aussi la planche à billets de fausses monnaies est appelée à la rescousse d’où on doit conclure que monétariste de gauche à la Keynes-Galbraith ou fiscaliste de droite à la Tea Party c’est du pareil au même.

Pendant ce temps à l’extrême droite de l’échiquier politique bourgeois, les Croix-de-feu, fasciste, Tea-Partiste, néonazies, racistes, islamophobes, le Peniste, et les populistes de tout bord s’agitent comme il leur a été intimé de s’exécuter par leur maitre à penser. Ceux-là, dans les pays à gouvernance de gauche bourgeoise, déclament que tout va mal parce que l’État providence (sic) ne frappe pas assez les déshérités, les ouvriers, les fonctionnaires, les bobos parasitaires, les chômeurs et les désœuvrés, les immigrés chassés de leurs foyers par la guerre imposée à leur bourgeoisie nationale mal « alignée ». Les médias mainstream – « people et de formatage de l’opinion » soutiennent énergiquement cette faction en montant en épingle tout incident ou un homme bronzé ou une femme voilée est impliquée accréditant ainsi toutes suspicions xénophobes alambiquées. Même chose pour les traités de libre-échange, la crise et le chômage viendraient de l’étranger alors que la crise économique systémique sévit partout, nationalement et internationalement. Mais pour qui veut désigner des boucs émissaires de la misère, tout est « bonne affaire ».

Aux États-Unis le régime de Barack Obama a joué ce rôle et tout en expulsant 2,5 millions de « chicanos » vers le Mexique, et en construisant le tiers de la barrière mexicaine-américaine; tout en remplissant les prisons américaines; tout en approfondissant le déficit et en menant de multiples guerres d’agression; tout en faisant exploser la dette souveraine, Barack prêchait hypocritement la bonne entente et la résignation à la souffrance, encensé en cela par la go-gauche qui lui livra le Nobel de la Paix. Cette fourberie ridicule était nécessaire pour crédibiliser la manœuvre de revers qui se préparait par-derrière. En effet, chaque mesure d’encens brulée pour le thuriféraire Barack Obama préparait l’avènement du sous-commandant Donald Trump, mais jusqu’à récemment les médias à la solde ne soupçonnaient pas le « coup monté ».

Pendant ce temps à l’extrême droite de l’échiquier politique bourgeois les Croix-de-feu, les fascistes, les néonazies, les racistes et islamophobes, les le Peniste et les populistes de tout acabit s’agitent comme il leur a été intimé de s’exécuter. Dans les pays à gouvernance de la face droite de Janus ils critiquent le pouvoir de ne pas en faire assez pour mâter les déshérités, les pauvres, les assistés sociaux “profiteurs” (sic), les immigrés « spoliateurs » (sic), les chômeurs « menteurs » (sic), les fonctionnaires et les bobos « parasites », et surtout les ouvriers qui comme chacun sait ne sont pas prêts à se sacrifier pour le salut de la patrie – l’État bourgeois et les profits – (ceci n’est exprimé qu’aux  rencontres privées dans les salons feutrés des banquiers, aux assemblées de l’AIPAQ, du MEDEF et de la Chambre de commerce). Pour mémoire, se  rappeler  les visites à l’AIPAC des candidats aux élections présidentielles américaines, et les déclarations de la candidate Clinton aux rencontres avec les financiers de Wall Street.

Le rôle de la gauche et de l’extrême gauche

Concomitant au précédent mouvement, à l’extrême gauche de l’échiquier politique bourgeois – tapis dans l’ombre – négligé jusque-là par les médias menteurs (people, de formatage ou de gouvernance) la multitude des groupuscules formant la  go-gauche, des trotskistes agités, aux maoïstes enragés, en passant par les communistes disqualifiés, et les marxistes-léninistes empêtrés, toutes engeances confondues, qui n’en finissent plus de se déchirer  – de se diviser – de se segmenter – de se fractionner, de se sectariser – dogmatiser, parce que désœuvrés, inutilisés, puisque la bourgeoisie n’avait pas besoin de les faire chanter au temps de la prospérité et de l’hypocrite État providence déqualifié – la go-gauche est tout à coup rappelée sur le devant de la scène comme aux bonnes années du Front Populaire et du Programme commun pour y jouer exactement le même rôle, accréditer les uns et les autres, les  renforcer et repousser le prolétariat vers l’extrême-droite que tous ces “imbéciles utiles” prétendent pourtant combattre.

Aux États-Unis, où la gauche n’a pas la même importance que sur le vieux  continent, le grand capital l’ayant marginalisée dans les années cinquante (Mac Cartisme), l’extrême gauche vaillante n’en joue pas moins son rôle à la mesure de son importance. D’abord, en tapotant amicalement leur ami Barack pour ne pas en faire assez pour fermer Guantanamo; pour avoir trop utilisé les meurtres extrajudiciaires pour assassiner les opposants; pour avoir trop avantagé les compagnies d’assurance privée avec l’“Obama Care” honni par les ouvriers démunis les forçant ainsi à se replier vers Donald Trump l’imprévisible (sic); critiquant aussi Obama de ne pas fermer assez de mines de charbon jetant des milliers de mineurs sur le pavé, ne faut-il pas sauver l’atmosphère avec la vie de la classe ouvrière ? Les mineurs se voyant ainsi pousser dans les bras de Donald le prévisible. Le critiquant aussi de ne pas fermer assez de puits de pétrole et de pipelines jetant des milliers d’ouvriers dans l’indigence sous le regard indifférent des sectes écologistes petites-bourgeoises davantage préoccupées des droits des animaux que de ceux des prolos. Bien entendu les sectes d’extrême gauche ne manquèrent pas de critiquer du bout des lèvres – sans jamais manifester lors de son intronisation – les désastreuses aventures guerrières de Barak et de Hillary aux quatre coins de la Terre, affichant ainsi leur parti-pris réformiste, ce dont le prolétariat se souviendra. Comme on le voit, la gauche a tissé elle-même la corde pour se pendre, car il y a longtemps qu’elle est devenue le fief de la petite bourgeoisie pléthorique et les prolétaires n’ont rien à faire de cette gauche de parterre.

Il faut comprendre que pour la gauche mondiale, de toute obédience, il s’agissait de remplir son devoir de critique pacifiste afin d’assouvir sa morale de paix béate et permettre à Obama de se défausser de ses crimes de guerre – de ses « crimes contre l’humanité » sur le dos du Congrès, à majorité républicaine, le véritable ennemi de l’extrême gauche. Enfin, pas un mot de la part des sectes gauchistes à propos de la dette souveraine qui demain fera s’effondrer l’économie boursière américaine ce qui jettera sur le pavé des millions d’Américains « moyens » comme ils aiment à le radoter. Vous savez ces moyens riches, ou ces moyens pauvres, c’est selon, que la nouvelle gauche divise en classe sociale d’après leur revenu hebdomadaire – un prolétaire changeant de classe sociale chaque semaine suivant les retenus (fiscales) sur son salaire.

L’extrême gauche joue également un rôle de sous-fifre au service de la fraction de gauche modérée, démocrate en Amérique, socialiste, communiste et sociale-démocrate ou poutiniste en Europe. Ici, il s’agit de dénoncer et de s’indigner des billevesées des candidats de droite (scandale de la main baladeuse de Donald, scandale de ses déclarations dénonçant la pègre, les bandes de rues et le trafic de drogue « chicanos ». Scandale à propos du mur déjà construit. Scandale de la lutte contre le terrorisme et les amalgames. Scandale à propos des femmes, faisant littéralement pâmé les féministes gauchistes) autant d’épiphénomènes qui dissimulent la profonde crise économico -politico – sociale qui bouleverse l’ensemble des sociétés capitalistes dans un monde désemparer. Au lieu de profiter de ces nuages de fumée lancer par l’équipe de la grande criminelle de guerre Hilary Clinton contre le futur grand criminel de guerre Donald Trump, pour bien démontrer que ce n’est pas la droite – les fascistes – les Croix-de-Feu – les populistes – les Tea-Partistes – les Le Penistes (ajoutez le nom de la secte de droite de votre région) qui sont le problème de l’humanité. Cette tactique d’indignation sélective ne vise qu’à mobiliser le prolétariat derrière la faction « libérale-démocrate » du capital lors de la guerre mondiale à venir. C’est le mode de production capitaliste qui est le problème et pour résoudre tous les problèmes secondaires qui en découlent il ne faut surtout pas soutenir les réformes ni l’aile gauche du capital, mais renverser l’État gestionnaire de ce mode de production moribond. La preuve ? Lors des deux guerres mondiales précédentes, la gauche « d’avant-garde » a inféodé au capital la classe prolétarienne sur laquelle elle jouissait d’une ascendance certaine et elle a poussé le prolétariat vers les Croix-de-feu, et voyez où en est la classe prolétarienne aujourd’hui. C’est une trahison que le prolétariat ne leur pardonnera pas.

La classe prolétarienne

 

Voilà la position du prolétariat révolutionnaire au temps des Croix-de-Feu, du fascisme, du franquisme, du corporatisme, du nazisme, du militarisme, et aujourd’hui au temps du « populisme » contre lequel on voudrait mobiliser la classe prolétarienne au secours de l’aile libérale démocratique bourgeoise tout aussi criminelle que la précédente. On ne vote pas – on ne manifeste pas – contre Trump, ni contre Geert Wilders (PVV), ni contre Marine Le Pen (FN), ni pour soutenir Fillon, Hamon, Macron, ou Mélenchon. Le prolétariat révolutionnaire ne vote pour aucun de ces polichinelles et manifeste contre tous – et surtout contre le mode de production capitaliste en décrépitude que nous ne souhaitons pas réformer, mais éliminer. Heureusement, il est apparent que si présentement la classe prolétarienne mondiale ne sait pas vers qui se tourner elle sait parfaitement à qui ne pas se fier et elle refuse de se mobiliser par dizaines de millions derrières les fauteurs de guerre, ce qui on le voit dans les différents États bourgeois embêtent fortement le grand capital dépité. On ne nous refera pas le « coup des années Trente ».

 

NOTES

 

(1)   Titre original « Des croix de feu à Marine ».   Par hugambrules.  Le 8.03.2017  sur http://les-tribulations-de-l-ecocolo-ecoconome.over-blog.com/2017/03/des-croix-de-feu-a-marine.html

(2)   La dette américaine de Reagan à Obama.

Résistance au colonialisme: L’Australie botte en touche la question de la domination en rapport avec la doctrine chrétienne de la découverte (Steven Newcomb)

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Rejoignez le mouvement pour la répudiation des bulles papales colonialistes, plus nous mettrons de pression sur la hiérarchie cléricale jusqu’au Vatican et plus ces diktats papaux auront de chance d’être répudiés.

— Résistance 71 ~

 

La réponse de l’Australie à la doctrine de la découverte

Éviter l’affaire de la domination qui réside au sein de la doctrine de la découverte

 

Steven Newcomb

 

17 mars 2017

 

url de l’article original:

https://indiancountrymedianetwork.com/news/opinions/australias-response-doctrine-discovery/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

A lire: le livre de Steven Newcomb (larges extraits traduits par nos soins) en version PDF: « Païens en terre promise, décoder la doctrine chretienne de la découverte » (2008)

 

En 2012, au Forum Permanent sur les Problèmes Indigènes de l’ONU, Kate Gumley, alors chef de la délégation australienne, avait fait un discours intitulé: ”La doctrine de la découverte”. Le premier paragraphe de ce document illustre très bien comment le gouvernement australien bottait subtilement en touche le problème de la domination. “Le point clef de l’agenda de la discussion de cet après-midi est la doctrine de la découverte, un concept de droit public international qui a reçu l’attention de ce forum parce qu’il adresse directement la question de la conquête légale [de la terre] durant la période de la colonisation [sic].” (NdT: autant d’hypocrisie et d’aplomb mensonger est à peine croyable, mais c’est comme çà qu’ils s’en sortent…)

Les hauts-fonctionnaires du gouvernement australien qui ont écrit cette déclaration n’ont pas identifié la question que les représentants des peuples indigènes soulevaient en appelant à la focalisation sur la soi-disant “doctrine de la découverte”. Ce que l’état australien a cadré comme étant une “conquête légale” n’est, en fait, rien d’autre que l’affirmation par des gouvernements d’état de la possession d’un “droit de domination” sur nos peuples et nations originels.

Si on nous en avait donné l’opportunité, nous aurions pu demander au gouvernement australien: Est-ce que les envahisseurs ont le droit de dominer d’autres nations sur leurs propres terres et territoires ? Sur quel cadre de référence ou standard de jugement pourrions-nous répondre à cette question ? Sommes-nous obligés par une quelconque loyauté que nous aurions contracté envers nos envahisseurs et leurs descendants de répondre à de telles questions uniquement du point de vue de leur façon de voir ou standards de jugement invasifs ?
Malheureusement, le Forum Permanent des Affaires Indigènes de l’ONU ne se prête pas à un dialogue étendu ou spécifique avec les représentants des gouvernements de quelque état que ce soit, comme l’Australie par exemple. Si j’avais pu entrer dans un tel dialogue avec les délégués du gouvernement australien au sujet de leur intervention, je leur aurais demandé dans quel contexte plaçaient-ils les mots de “conquête” et de “légal” et de quel point de vue ?

Prenez par exemple l’idée de “conquête” comme une affirmation de “victoire” dans le contexte d’une invasion illégale des terres et territoires d’une nation originelle donnée, sur le continent de l’Australie. Au moment de l’invasion, la nation originelle de cet endroit vivait son propre mode de vie, dans son propre pays, dans cette partie du monde bien précise, sans déranger personne. Le but des envahisseurs est de se saisir de ce pays, de cette terre et de contrôler ou de tuer la nation envahie en lui faisant la guerre. Les descendants actuels de ces envahisseurs appellent le système de domination qui en a résulté une “conquête légale”.

En réalité, l’invasion étrangère et ce qui en a découlé est illégitime. Les descendants actuels des envahisseurs tentent de cadrer la “domination” comme étant quelque chose de “légal”. Ils font cela dans un effort de rendre l’invasion et tout l’après celle-ci à l’échelle inter-générationnel, acceptable du point du vue des colonisateurs. Une tactique des envahisseurs et de leurs descendants est de ne juger ou d’évaluer les résultats politiques ou autres que de leur propre perspective. Tout comme les chrétiens fondamentalistes considèrent que leur religion est la seule et unique religion qui vaille ; les envahisseurs et leurs descendants considèrent maintenant leur “avis” sur la “légalité” de l’affaire comme étant le seul, unique et valable “avis” sur la “légalité” en question.

Le philosophe du droit Steven I. Winter fait remarquer que chaque catégorie et chaque doctrine, incluant la “doctrine de la découverte”, “repose sur une image mentale des formes d’association humaine qui sont justes ou réalistes” dans une situation donnée. Aussi loin qu’est concerné l’image mentale des descendants des envahisseurs européens, l’invasion européenne chrétienne et son résultat de domination est à la fois juste et réaliste car fondée sur le christianisme et la bible. Les nations originelles envahies sont étiquetées n’avoir aucun droit fondamental de contester ou de défier le système de domination qui en a résulté.

En maintenant à l’écart les cadres d’interprétation des nations originelles, il devient alors possible pour les envahisseurs et leurs descendants de s’adresser aux Nations-Unies, avec l’identité politique d’un état de domination et de prétendre que ce système de domination qui a émergé en tant que résultat de l’invasion génocidaire de cette terre par leurs ancêtres est une “conquête légale”. Ceci est une partie de la façon dont le gouvernement australien (NdT: quelque soit sa couleur politique, c’est toujours la même chose…) déguise et masque cette image de l’invasion et son résultat en utilisant des euphémismes (des mots sonnant bien pour exprimer de terribles actions) comme par exemple “la légalité de l’installation européenne” (c’est à dire l’invasion, la domination, l’extermination et la déshumanisation) et “travailler en vue d’un futur réconcilié.

Parler de “futurr réconcilié” est un futur dans lequel ceux qui ont été envahis et dominés pendant des générations se seront “réconciliés avec eux-mêmes” afin de vivre de manière permanente sous le système de domination imposé, dans ce cas-ci sous ce qui est appelé “L’État australien”. La construction et la manifestation de ce système de domination est ce que le gouverneent australien étiquette du doux euphémisme de “conquête légale”, affirmant et clâmant ainsi le résultat de domination comme étant un résultat valide et légal.

Tant que nous n’exposerons pas de manière explicite le “système de domination des états”, ce système continuera de détruire des écosystèmes entiers et créera les problèmes que nous avons besoin de résoudre une fois pour toute. Reproduire un système destructeur au nom de la “réconciliation” avec ce même système n’est en aucun cas une recette du succès pour une réelle cicatrisation. Ceci ne fait que créer ce que Gregory Bateson appelait “le double lien” (baisés si on le fait, baisés si on le fait pas). Ce n’est pas suffisant de dire ce en quoi nous sommes en faveur. Nous devons mettre en contraste ce pour quoi nous sommes en faveur avec ce pour quoi nous ne sommes pas d’accord. Le contraste crée une vision plus profonde et révèle le double lien.

Dans le bouquin de James C. Scott: “La domination et l’art de la résistance” (1990), l’auteur (NdT: anthropologue de renom auteur de “Zomia”) cite Barrington Moore pour avoir dit: “Une tâche culturelle principale à laquelle doit faire face un groupe opprimé est de fragiliser ou de faire exploser la justification de la strate dominante.” Quelle est la justification pour la domination de nos nations originelles ? Dans la loi fédérale américaine sur les Indiens, comme ceci est graphiquement illustré de nos jours avec l’affaire de Standing Rock et du DAPL, c’est un empire fondé sur le christianisme qui possède(rait) une destinée manifeste de subjuguer la terre et de dominer tous les êtres vivants pour son profit.

Il est grand temps de rejeter ces systèmes de domination comme étant non seulement invalides mais également humainement inadmissibles en refusant d’accepter ce concept, de ne plus les accepter comme “conquête légale”.

Non au DAPL! Mni Wiconi. L’eau est la vie !

La Morale Anarchiste ~ 2ème partie ~ Pierre Kropotkine

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Pierre Kropotkine (1889)

 

1ère partie

2ème partie

Réalisé par Jo de JBL1960, le PDF du texte entier:

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

VI

Ainsi nous voyons qu’en observant les sociétés animales, — non pas en bourgeois intéressé, mais en simple observateur intelligent — on arrive à constater que ce principe : « Traite les autres comme tu aimerais à être traité par eux dans des circonstances analogues » se retrouve partout où il y a société.

Et quand on étudie de plus près le développement ou l’évolution du monde animal, on découvre (avec le zoologiste Kessler et l’économiste Tchernychevsky) que ce principe, traduit par un seul mot, Solidarité, a eu, dans le développement du règne animal, une part infiniment plus grande que toutes les adaptations pouvant résulter d’une lutte entre individus pour l’acquisition d’avantages personnels.

Il est évident que la pratique de la solidarité se rencontre encore plus dans les sociétés humaines. Déjà les sociétés de singes, les plus élevées dans l’échelle animale, nous offrent une pratique de la solidarité des plus frappantes. L’homme fait encore un pas dans cette voie, et cela seul lui permet de préserver sa race chétive au milieu des obstacles que lui oppose la nature et de développer son intelligence.

Quand on étudie les sociétés de primitifs, restés jusqu’à présent au niveau de l’âge de pierre, on voit dans leurs petites communautés la solidarité pratiquée au plus haut degré envers tous les membres de la communauté.

Voilà pourquoi ce sentiment, cette pratique de solidarité, ne cessent jamais, pas même aux époques les plus mauvaises de l’histoire. Lors même que des circonstances temporaires de domination, de servitude, d’exploitation font méconnaître ce principe, il reste toujours dans la pensée du grand nombre, si bien qu’il amène une poussée contre les mauvaises institutions, une révolution. Cela se comprend : sans cela, la société devrait périr.

Pour l’immense majorité des animaux et des hommes, ce sentiment reste, et doit rester à l’état d’habitude acquise, de principe toujours présent à l’esprit, alors même qu’on le méconnaisse souvent dans les actes.

C’est toute l’évolution du règne animal qui parle en nous. Et elle est longue, très longue : elle compte des centaines de millions d’années.

Lors même que nous voudrions nous en débarrasser, nous ne le pourrions pas. Il serait plus facile à l’homme de s’habituer à marcher sur ses quatre pattes que de se débarrasser du sentiment moral. Il est antérieur, dans l’évolution animale, à la posture droite de l’homme.

Le sens moral est en nous une faculté naturelle, tout comme le sens de l’odorat et le sens du toucher.

Quant à la Loi et à la Religion qui, elles aussi, ont prêché ce principe, nous savons qu’elles l’ont simplement escamoté pour en couvrir leur marchandise — leurs prescriptions à l’avantage du conquérant, de l’exploiteur et du prêtre. Sans ce principe de solidarité dont la justesse est généralement reconnue, comment auraient-elles eu la prise sur les esprits ?

Elles s’en couvraient l’une et l’autre, tout comme l’autorité qui, elle aussi, réussit à s’imposer en se posant pour protectrice des faibles contre les forts.

En jetant par-dessus bord la Loi, la Religion et l’Autorité, l’humanité reprend possession du principe moral qu’elle s’est laissé enlever afin de soumettre à la critique et de le purger des adultérations dont le prêtre, le juge et le gouvernant l’avaient empoisonné et l’empoisonnent encore.

Mais nier le principe moral parce que l’Église et la Loi l’ont exploité, serait aussi peu raisonnable que de déclarer qu’on ne se lavera jamais, qu’on mangera du porc infesté de trichines et qu’on ne voudra pas de la possession communale du sol, parce que le Coran prescrit de se laver chaque jour, parce que l’hygiéniste Moïse défendait aux Hébreux de manger le porc, ou parce que le Chariat (le supplément du Coran) veut que toute terre restée inculte pendant trois ans retourne à la communauté.

 

D’ailleurs, ce principe de traiter les autres comme on veut être traité soi-même, qu’est-il, sinon le principe même de l’Égalité, le principe fondamental de l’Anarchie ? Et comment peut-on seulement arriver à se croire anarchiste sans le mettre en pratique ?

Nous ne voulons pas être gouvernés. Mais, par cela même, ne déclarons-nous pas que nous ne voulons gouverner personne ? Nous ne voulons pas être trompés, nous voulons qu’on nous dise toujours rien que la vérité. Mais, par cela même, ne déclarons-nous pas que nous même ne voulons tromper personne, que nous nous engageons à dire toujours la vérité, rien que la vérité, toute la vérité ? Nous ne voulons pas qu’on nous vole les fruits de notre labeur ; mais, par cela même, ne déclarons-nous pas respecter les fruits du labeur d’autrui ?

De quel droit, en effet, demanderions-nous qu’on nous traitât d’une certaine façon, eu nous réservant de traiter les autres d’une façon tout à fait différente ? Serions-nous, par hasard, cet « os blanc » des Kirghizes qui peut traiter les autres comme bon lui semble ? Notre simple sentiment d’égalité se révolte à cette idée.

L’égalité dans les rapports mutuels et la solidarité qui en résulte nécessairement, — voilà l’arme, la plus puissante du monde animal dans la lutte pour l’existence. Et l’égalité c’est l’équité.

En nous déclarant anarchistes, nous proclamons d’avance que nous renonçons à traiter les autres comme nous ne voudrions pas être traités par eux ; que nous ne tolérerons plus l’inégalité qui permettrait à quelques-uns d’entre nous d’exercer leur force, ou leur ruse, ou leur habileté, d’une façon qui nous déplairait à nous-mêmes. Mais l’égalité en tout — synonyme d’équité — c’est l’anarchie même. Au diable l’os blanc qui s’arroge le droit de tromper la simplicité des autres ! Nous n’en voulons pas, et nous le supprimerons au besoin. Ce n’est pas seulement à cette trinité abstraite de Loi, de Religion et d’Autorité que nous déclarons la guerre. En devenant anarchistes, nous déclarons la guerre à tout ce flot de tromperie, de ruse, d’exploitation, de dépravation, de vice — d’inégalité en un mot — qu’elles ont déversé dans les cœurs de nous tous. Noua déclarons guerre à leur manière d’agir, à leur manière de penser. Le gouverné, le trompé, l’exploité, la prostituée et ainsi de suite, blessant avant tout nos sentiments d’égalité. C’est au nom de l’Égalité que nous ne voulons plus ni prostituées, ni exploités, ni trompés, ni gouvernés.

 

On nous dira, peut-être, on l’a dit quelquefois : « Mais si vous pensez qu’il faille toujours traiter les autres comme vous voudriez être traité vous-même, de quel droit userez-vous de la force dans n’importe quelle circonstance ? De quel droit braquer des canons contre des barbares, ou des civilisés, qui envahissent votre pays ? De quel droit déposséder l’exploiteur ? De quel droit tuer non seulement un tyran, mais une simple vipère ?

De quel droit ? Qu’entendez-vous par ce mot baroque, emprunté à la Loi ? Voulez-vous savoir si j’aurai conscience de bien agit en faisant cela ? Si ceux que j’estime trouveront que j’ai bien fait ? Est-ce cela que vous demandez ? En ce cas, notre réponse est simple.

Certainement oui ! Parce que nous demandons qu’on nous tue, nous, comme des bêtes venimeuses, si nous allons taire une invasion au Tonkin ou chez des Zoulous qui ne nous ont jamais fait aucun mal. Nous disons à nos fils, à nos amis : « Tue-moi si je me mets jamais du parti de l’invasion ! »

Certainement oui ! Parce que nous demandons qu’on nous dépossède, nous, si un jour, mentant à nos principes, nous nous emparons d’un héritage — serait-il tombé du ciel — pour l’employer à l’exploitation des autres.

Certainement oui. Parce que tout homme de cœur demande à l’avance qu’on le tue si jamais il devient vipère, qu’on lui plonge le poignard dans le cœur si jamais il prend la place d’un tyran détrôné.

Sur cent hommes ayant femme et enfants il y en aura quatre-vingt-dix qui, sentant l’approche de la folie (la perte du contrôle cérébral sur leurs actions), chercheront à se suicider de peur de faire du mal à ceux qu’ils aiment. Chaque fois qu’un homme de cœur se sent devenir dangereux à ceux qu’il aime, il veut mourir avant de l’être devenu.

Un jour, à Irkoutsk, un docteur polonais et un photographe sont mordus par un petit chien enragé. Le photographe se brûle la plaie au fer rouge ; le médecin se borne à la cautériser. Il est jeune, beau, débordant de vie. Il venait de sortir du bagne auquel la gouvernement l’avait condamné pour son dévouement à la cause du peuple. Fort de son savoir et surtout de son intelligence, il faisait des cures merveilleuses ; les malades l’adoraient.

Six semaines plus tard, il s’aperçoit que le bras mordu commente à enfler. Docteur lui-même, il ne pouvait s’y méprendre : c’était la rage qui venait. Il court chez un ami, docteur et exilé comme lui. — « Vite ! je t’en prie, de la strychnine. Tu vois ce bras, tu sais ce que c’est ? Dans une heure, ou moins, je serai pris de rage, je chercherai à te mordre, toi et les amis, ne perds pas de temps ! de la strychnine : il faut mourir. »

Il se sentait devenir vipère : il demandait qu’on le tuât.

L’ami hésita ; il voulut essayer un traitement antirabique. À deux, avec une femme courageuse, ils se mirent à le soigner…, et deux heures après, le docteur, écumant, se jetait sur eux, cherchant à les mordre ; puis il revenait à soi, réclamait la strychnine — et rageait de nouveau. Il mourut en d’affreuses convulsions.

Que de faits semblables ne pourrions-nous pas citer, basés sur notre expérience ! L’homme de cœur préfère mourir que de devenir la cause de maux pour les autres. Et c’est pourquoi il aura conscience de bien faire, et l’approbation de ceux qu’il estime le suivra s’il tue la vipère ou le tyran.

Pérovskaya et ses amis ont tué le tsar russe. Et l’humanité entière, malgré sa répugnance du sang versé, malgré ses sympathies pour un qui avait laissé libérer les serfs, leur a reconnu ce droit. — Pourquoi ? Non pas qu’elle ait reconnu l’acte utile : les trois quarts en doutent encore ; mais parce qu’elle a senti que pour tout l’or du monde, Pérovskaya et ses amis n’auraient pas consenti à devenir tyrans à leur tour. Ceux mêmes qui ignorent le drame un entier, sont assurés néanmoins que ce n’était pas là une bravade de jeunes gens, un crime de palais, ni la recherche du pouvoir : c’était la haine de la tyrannie jusqu’au mépris de soi-même, jusqu’à la mort.

« Ceux là — s’est-on dit — avaient conquis le droit de tuer », comme on s’est dit de Louise Michel : « Elle avait le droit de piller », ou encore : « Eux, ils avaient le droit de voler », en parlant de ces terroristes qui vivaient de patin sec et qui volaient un million ou deux au trésor de Kichineff en prenant, au risque de périr eux-mêmes, toutes les précautions possibles pour dégager la responsabilité de la sentinelle qui gardait la caisse, baïonniette au canon.

Ce droit d’user de la force, l’humanité ne le refuse jamais à ceux qui l’ont conquis, — que ce droit soit usé sur les barricades ou dans l’ombre d’un carrefour. Mais, pour que tel acte produise une impression profonde sur les esprits, il faut conquérir ce droit. Sans cela, l’acte — utile ou non — resterait un simple fait brutal sans importance pour le progrès des idées. On n’y verrait qu’un déplacement de force, une simple substitution d’exploiteur à un autre exploiteur.

 

VII

Jusqu’à présent, nous avons toujours parlé des actions conscientes, réfléchies, de l’homme (de celles que nous faisons en nous en rendant compte). Mais, à côté de la vie consciente, nous avons la vie inconsciente, infiniment plus vaste et trop ignorée autrefois. Cependant, il suffit d’observer la manière dont nous nous habillons le matin, en nous efforçant de boutonner un bouton que nous savons avoir perdu la veille, ou portant la main pour saisir un objet que nous avons déplacé nous-mêmes, pour avoir une idée de cette vie inconsciente et concevoir la part immense qu’elle joue dans notre existence.

Les trois quarts de nos rapports avec les autres sont faits de cette vie inconsciente. Notre manière de parler, de sourire ou de froncer les sourcils, de nous emporter dans la discussion ou de rester calme — tout cela nous le faisons sans nous en rendre compte, par simple habitude, soit héritée de nos ancêtres humains ou pré-humains (voyez seulement la ressemblance de l’expression de l’homme et de l’animal quand l’un et l’autre se fâchent), ou bien acquise, consciemment ou inconsciemment.

Notre manière d’agir envers les autres passe ainsi à l’état d’habitude. Et l’homme qui aura acquis le plus d’habitudes morales, sera certainement supérieur à ce bon chrétien qui prétend être toujours poussé par le diable à faire le mal et qui ne peut s’en empêcher qu’en évoquant les souffrances de l’enfer ou les joies du paradis.

Traiter les autres comme il aimerait à être traité lui-même, passe chez l’homme et chez tous les animaux sociables à l’état de simple habitude, si bien que généralement l’homme ne se demande même pas comment il doit agir dans telle circonstance. Il agit bien ou mal, sans réfléchir. Et ce n’est que dans des circonstances exceptionnelles, en présence d’un cas complexe ou sous l’impulsion d’une passion ardente, qu’il hésite et que les diverses parties de son cerveau (un organe très complexe, dont les parties diverses fonctionnent avec une certaine indépendance) entrent en lutte. Alors il se substitue en imagination à la personne qui est en face de lui ; il se demande s’il lui plairait d’être traité de la même manière, et sa décision sera d’autant plus morale qu’il se sera mieux identifié à la personne dont il était sur le point de blesser la dignité ou les intérêts. On bien, un ami interviendra et lui dira : « Imagine-toi à sa place ; est-ce que tu aurais souffert d’être traité par lui comme tu viens de le traiter ? » Et cela suffit.

Ainsi, l’appel au principe d’égalité ne se fait qu’en un moment d’hésitation, tandis que dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent nous agissons moralement par simple habitude.

On aura certainement remarqué que dans tout ce que nous avons dit jusqu’à présent nous n’avons rien cherché à imposer. Nous avons simplement exposé comment les choses se passent dans le monde animal et parmi les hommes.

L’Église menaçait autrefois les hommes de l’enfer, pour moraliser, et on sait comment elle y a réussi : elle les démoralisait. Le juge menace du carcan, du fouet, du gibet, toujours au nom de ces mêmes principes de sociabilité qu’il a escamotés à la Société ; et il la démoralise. Et les autoritaires de toute nuance crient encore au péril social à l’idée que le juge peut disparaître de la terre en même temps que le prêtre.

Eh bien, nous ne craignons pas de renoncer au juge et à la condamnation. Nous renonçons même, avec Guyau, à toute espèce de sanction, à toute espèce d’obligation de la morale. Nous ne craignons pas de dire : « Fais ce que tu veux, fais comme tu veux » — parce que nous sommes persuadés que l’immense masse des hommes, à mesure qu’ils seront de plus en plus éclairés et se débarrasseront des entraves actuelles, fera et agira toujours dans une certaine direction utile à la société, tout comme nous sommes persuadés d’avance que l’enfant marchera un jour sur deux pieds et non sur quatre pattes, simplement parce qu’il est né de parents appartenant à l’espèce Homme.

Tout ce que nous pouvons faire, c’est de donner un conseil ; et encore, tout en le donnant nous ajoutons : — « Ce conseil n’aura de valeur que si tu reconnais toi-même par l’expérience et l’observation qu’il est bon à suivre. »

Quand nous voyons un jeune homme courber le dos et se resserrer ainsi la poitrine et les poumons, nous lui conseillons de se redresser et de tenir la tête haute et la poitrine grandement ouverte. Nous lui conseillons d’avaler l’air à pleins poumons, de les élargir, parce que, en cela, il trouvera la meilleure garantie contre la phtisie. Mais, en même temps, nous lui enseignons la physiologie, afin qu’il connaisse les fonctions des poumons et choisisse lui-même la posture qu’il saura être la meilleure.

C’est aussi tout ce que nous pouvons faire en fait de morale. Nous n’avons que le droit de donner un conseil ; auquel nous devons encore ajouter : « Suis-le si tu le trouves bon ».

 

Mais en laissant à chacun le droit d’agir comme bon lui semble ; en niant absolument à la société le droit de punir qui que ce soit et de quelque façon que ce soit, pour quelque acte antisocial qu’il ait commis, — nous ne renonçons pas à notre capacité d’aimer ce qui nous semble bon, et de haïr ce qui nous semble mauvais. Aimer — et haïr ; car il n’y a que ceux qui savent haïr qui sachent aimer. Nous nous réservons cela, et puisque cela seul suffit à chaque société animale pour maintenir et développer les sentiments moraux, cela suffira d’autant plus à l’espèce humaine.

Nous ne demandons qu’une chose, c’est à éliminer tout ce qui, dans la société actuelle, empêche le libre développement de ces deux sentiments, tout ce qui fausse notre jugement : l’État, l’Église, l’Exploitation ; le juge, le prêtre, le gouvernant, l’exploiteur.

Aujourd’hui, quand nous voyons un Jacques l’Éventreur égorger à la file dix femmes des plus pauvres, des plus misérables, — et moralement supérieures aux trois quarts des riches bourgeoises — notre premier sentiment est celui de haine. Si nous le rencontrions le jour où il a égorgé cette femme qui voulait se faire payer par lui les six sous de son taudis, nous lui aurions logé une balle dans le crâne, sans réfléchir que la balle eût été mieux à sa place dans le crâne du propriétaire du taudis.

Mais quand nous nous ressouvenons de toutes les infamies qui l’ont amené, lui à ces meurtres ; quand nous pensons à ces ténèbres dans lesquelles il rôde, hanté par des images puisées dans des livres immondes ou par des pensées soufflées par des livres stupides, — notre sentiment se dédouble. Et le jour où nous saurons Jacques entre les mains d’un juge qui, lui, a froidement massacré dix fois plus de vies humaines, d’hommes, de femmes et d’enfants, que tous les Jacques ; quand nous le saurons entre les mains de ces maniaques à froid où de ces gens qui envoient un Borras au bagne pour démontrer aux bourgeois qu’ils montent la garde autour d’eux — alors toute notre haine contre Jacques l’Éventreur disparaîtra. Elle se portera ailleurs. Elle se transforme en haine contre la société lâche et hypocrite, contre ses représentants reconnus. Toutes les infamies d’un éventreur disparaissent devant cette série séculaire d’infamies commises au nom de la Loi. C’est elle que nous haïssons.

 

Aujourd’hui, notre sentiment se dédouble continuellement. Nous sentons que nous tous, nous sommes plus ou moins volontairement ou involontairement les suppôts de cette société. Nous n’osons plus haïr. Osons-nous seulement aimer ? Dans une société basée sur l’exploitation et la servitude, la nature humaine se dégrade.

Mais, à mesure que la servitude disparaîtra, nous rentrerons dans nos droits. Nous nous sentirons la force de haïr et d’aimer, même dans des cas aussi compliqués que celui que nous venons de citer.

Quant à notre vie de tous les jours, nous donnons déjà libre cours à nos sentiments de sympathie ou d’antipathie ; nous le faisons déjà à chaque instant. Tous nous aimons la force morale et tous nous méprisons la faiblesse morale, la lâcheté. À chaque instant, nos paroles, nos regards, nos sourires expriment notre joie à la vue des actes utiles à la race humaine, de ceux que nous considérons comme bons. À chaque instant, nous manifestons par nos regards et nos paroles la répugnance que nous inspirent la lâcheté, la tromperie, l’intrigue, le manque de courage moral. Nous trahissons notre dégoût, alors même que sous l’influence d’une éducation de « savoir-vivre », c’est-à-dire d’hypocrisie, nous cherchons encore à cacher ce dégoût sous des dehors menteurs qui disparaîtront à mesure que des relations d’égalité s’établiront entre nous.

Eh bien, cela seul suffit déjà pour maintenir à un certain niveau la conception du bien et du mal et se l’imprégner mutuellement ; cela suffira d’autant mieux lorsqu’il n’y aura plus ni juge ni prêtre dans la société, — d’autant mieux que les principes moraux perdront tout caractère d’obligation, et seront considérés comme de simples rapports naturels entre des égaux.

Et cependant, à mesure que ces rapports s’établissent, une conception morale encore plus élevée surgit dans la société et c’est cette conception que nous allons analyser.

 

VIII

Jusqu’à présent, dans toute notre analyse, nous n’avons fait qu’exposer de simples principes d’égalité. Nous nous sommes révolté, et nous avons invité les autres à se révolter contre ceux qui s’arrogent le droit de traiter autrui comme ils ne voudraient nullement être traités eux-mêmes ; contre ceux qui ne voudraient être ni trompés, ni exploités, ni brutalisés, ni prostitués, mais qui le font à l’égard des autres. Le mensonge, la brutalité et ainsi de suite, avons-nous dit, sont répugnants, non parce qu’ils sont désapprouvés par les codes de moralité — nous ignorons ces codes — ils sont répugnants parce que le mensonge, la brutalité, etc., révoltent les sentiments d’égalité de celui pour lequel l’égalité n’est pas un vain mot ; ils révoltent surtout celui qui est réellement anarchiste dans sa façon de penser et d’agir.

Mais rien que ce principe si simple, si naturel et si évident — s’il était généralement appliqué dans la vie — constituerait déjà une morale très élevée, comprenant tout ce que les moralistes ont prétendu enseigner.

Le principe égalitaire résume les enseignements des moralistes. Mais il contient aussi quelque chose de plus. Et ce quelque chose est le respect de l’individu. En proclamant notre morale égalitaire et anarchiste, nous refusons de nous arroger le droit que les moralistes ont toujours prétendu exercer — celui de mutiler l’individu au nom d’un certain idéal qu’ils croyaient bon. Nous ne reconnaissons ce droit à personne ; nous n’en voulons pas pour nous.

Nous reconnaissons la liberté pleine et entière de l’individu ; nous voulons la plénitude de son existence, le développement libre de toutes les facultés. Nous ne voulons rien lui imposer et nous retournons ainsi au principe que Fourier opposait à la morale des religions, lorsqu’il disait : Laissez les hommes absolument libres ; ne les mutilez pas — les religions l’ont assez fait. Ne craignez même pas leurs passions : dans une société libre, elles n’offriront aucun danger.

Pourvu que vous-même n’abdiquiez pas votre liberté ; pourvu que vous-même ne vous laissiez pas asservir par les autres ; et pourvu qu’aux passions violentes et antisociales de tel individu vous opposiez vos passions sociales, tout aussi vigoureuses. Alors vous n’aurez rien à craindre de la liberté[1].

Nous renonçons à mutiler l’individu au nom de n’importe quel idéal : tout ce que nous nous resservons, c’est de franchement exprimer nos sympathies et nos antipathies pour ce que nous trouvons bon ou mauvais. Untel trompe-t-il ses amis ? C’est sa volonté, son caractère ? ? soit ! Eh bien, c’est notre caractère, c’est notre volonté de mépriser le menteur ! Et une fois que tel est notre caractère, soyons francs. Ne nous précipitons pas vers lui pour le serrer sur notre gilet et lui prendre affectueusement la main, comme cela se fait aujourd’hui ! À sa passion active, opposons la nôtre, tout aussi active et vigoureuse.

C’est tout ce que nous avons le droit et le devoir de faire pour maintenir dans la société le principe égalitaire. C’est encore le principe d’égalité, mis en pratique[2].

Tout cela, bien entendu, ne se fera entièrement que lorsque les grandes causes de dépravation : capitalisme, religion, justice, gouvernement, auront cessé d’exister. Mais cela peut se faire déjà en grande partie dès aujourd’hui. Cela se fait déjà.

Et cependant, si les sociétés ne connaissent que ce principe d’égalité ; si chacun, se tenant à un principe d’équité marchande, se gardait à chaque instant de donner aux autres quelque chose en plus de ce qu’il reçoit d’eux — ce serait la mort de la société. Le principe même d’égalité disparaîtrait de nos relations, car pour le maintenir, il faut qu’une chose plus grande, plus belle, plus vigoureuse que la simple équité se produise sans cesse dans la vie.

Et cette chose se produit.

Jusqu’à présent, l’humanité n’a jamais manqué de ces grands cœurs qui débordaient de tendresse, d’esprit ou de volonté, et qui employaient leur sentiment, leur intelligence ou leur force d’action au service de la race humaine, sans rien lui demander en retour.

Cette fécondité de l’esprit, de la sensibilité ou de la volonté prend toutes les formes possibles. C’est le chercheur passionné de la vérité qui, renonçant à tous les autres plaisirs de la vie, s’adonne avec passion à la recherche de ce qu’il croit être vrai et juste, contrairement aux affirmations des ignorants qui l’entourent. C’est l’inventeur qui vit du jour au lendemain, oublie jusqu’à la nourriture et touche à peine au pain qu’une femme qui se dévoue pour lui, lui fait manger comme à un enfant, tandis que lui poursuit son invention destinée, pense-t-il, à changer la face du monde. C’est le révolutionnaire ardent, auquel les joies de l’art, de la science, de la famille même, paraissent âpres tant qu’elles ne sont pas partagées par tous et qui travaille à régénérer le monde malgré la misère et les persécutions. C’est le jeune garçon qui, au récit des atrocités de l’invasion, prenant au mot les légendes de patriotisme qu’on lui soufflait à l’oreille, allait s’inscrire dans un corps franc, marchait dans la neige, souffrait de la faim et finissait par tomber sous les balles.

C’est le gamin de Paris, qui mieux inspiré et doué d’une intelligence plus féconde, choisissant mieux ses aversions et ses sympathies, courait aux remparts avec son petit frère cadet, restait sous la pluie des obus et mourait en murmurant : « Vive la Commune ! » C’est l’homme qui se révolte à la vue d’une iniquité, sans se demander ce qui en résultera et, alors que tous plient l’échine, démasque l’iniquité, frappe l’exploiteur, le petit tyran de l’usine, ou le grand tyran d’un empire. C’est enfin tous ces dévouements sans nombre, moins éclatants et pour cela inconnus, méconnus presque toujours, que l’on peut observer sans cesse, surtout chez la femme, pourvu que l’on veuille se donner la peine d’ouvrir les yeux et de remarquer ce qui fait le bond de l’humanité, ce qui lui permet encore de se débrouiller tant bien que mal, malgré l’exploitation et l’oppression qu’elle subit.

 

Ceux-là forgent, les uns dans l’obscurité, les autres sur une arène plus grande, les vrais progrès de l’humanité. Et l’humanité le sait. C’est pourquoi elle entoure leurs vies de respect, de légendes. Elle les embellit même et en fait les héros de ses contes, de ses chansons, de ses romans. Elle aime en eux le courage, la bonté, l’amour et le dévouement qui manquent au grand nombre. Elle transmet leur mémoire à ses enfants. Elle se souvient de ceux mêmes qui n’ont agi que dans le cercle étroit de la famille et des amis, en vénérant leur mémoire dans les traditions de famille.

Ceux-là font la vraie moralité, — la seule, d’ailleurs, qui soit digne de ce nom — le reste n’était que de simples rapports d’égalité. Sans ces courages et ces dévouements, l’humanité se serait abrutie dans la vase des calculs mesquins. Ceux-là, enfin, préparant la moralité de l’avenir, celle qui viendra lorsque, cessant de compter, nos enfants grandiront dans l’idée que le meilleur usage de toute chose, de toute énergie, de tout courage, de tout amour, est là où le besoin de cette force se sent le plus vivement.

Ces courages, ces dévouements ont existé de tout temps. On les rencontre chez tous les animaux. On les rencontre chez l’homme, même pendant les époques de plus grand abrutissement.

Et, de tout temps, les religions ont cherché à se les approprier, à en battre monnaie à leur propre avantage. Et si les religions vivent encore, c’est parce que — à part l’ignorance — elles ont de tout temps fait appel précisément à ces dévouements, à ces courages. C’est encore à eux que font appel les révolutionnaires — surtout les révolutionnaires socialistes.

Quant à les expliquer, les moralistes religieux, utilitaires et autres, sont tombés, à leur égard, dans les erreurs que nous avons déjà signalées. Mais il appartient à ce jeune philosophe, Guyau — ce penseur, anarchiste sans le savoir — d’avoir indiqué la vraie origine de ces courages et de ces dévouements, en dehors de toute force mystique, en dehors de tous calculs mercantiles bizarrement imaginés par les utilitaires de l’école anglaise. Là où la philosophie kantienne, positiviste et évolutionniste ont échoué, la philosophie anarchiste a trouvé le vrai chemin.

Leur origine, a dit Guyau, c’est le sentiment de sa propre force. C’est la vie qui déborde, qui cherche à se répandre. « Sentir intérieurement ce qu’on est capable de faire, c’est par là même prendre la première conscience de ce qu’on a le devoir de faire ».

Le sentiment moral du devoir, que chaque homme a senti dans sa vie et que l’on a cherché à expliquer par tous les mysticismes. « Le devoir n’est autre chose qu’une surabondance de vie qui demande à s’exercer, à se donner ; c’est en même temps le sentiment d’une puissance ».

Toute force qui s’accumule crée une pression sur les obstacles placés devant elle. Pouvoir agir, c’est devoir agir. Et toute cette « obligation » morale dont on a tant parlé et écrit, dépouillée de tout mysticisme, se réduit ainsi à cette conception vraie : la vie ne peut se maintenir qu’à condition de se répandre.

« La plante ne peut pas s’empêcher de fleurir. Quelquefois fleurir, pour elle, c’est mourir. N’importe, la sève monte toujours ! » conclut le jeune philosophe anarchiste.

Il en est de même pour l’être humain lorsqu’il est plein de force et d’énergie. La force s’accumule en lui. Il répand sa vie. Il donne sans compter — sans cela il ne vivrait pas. Et s’il doit périr, comme la fleur en s’épanouissant — n’importe ! La sève monte, si sève il y a.

Sois fort ! Déborde d’énergie passionnelle et intellectuelle — et tu déverseras sur les autres ton intelligence, ton amour, ta force d’action ! — Voilà à quoi se réduit tout l’enseignement moral, dépouillé des hypocrisies de l’ascétisme oriental.

 

IX

Ce que l’humanité admire dans l’homme vraiment moral, c’est sa force, c’est l’exubérance de la vie, qui le pousse à donner son intelligence, ses sentiments, ses actes, sans rien demander en retour.

L’homme fort de pensée, l’homme qui déborde de vie intellectuelle, cherche naturellement à se répandre. Penser, sans communiquer sa pensée aux autres, n’aurait aucun attrait. Il n’y a que l’homme pauvre d’idées qui, après en avoir déniche une avec peine, la cache soigneusement pour lui apposer plus tard l’estampille de son nom. L’homme fort d’intelligence déborde de pensées : il les sème à pleines nains. Il souffre s’il ne peut les partager, les semer aux quatre vents : c’est là sa vie.

Il en est de même pour le sentiment. — « Nous ne sommes pas assez pour nous-mêmes : nous avons plus de larmes qu’il n’en faut pour nos propres souffrances, plus de joies en réserve que n’en justifie notre propre existence », a dit Guyau, résumant ainsi toute la question de moralité en quelques lignes si justes, prises sur la nature. L’être solitaire souffre, il est pris d’une certaine inquiétude, parce qu’il ne peut partager sa pensée, ses sentiments avec les autres. Quand on ressent un grand plaisir, on voudrait faire savoir aux autres qu’on existe, qu’on sent, qu’on aime, que l’on vit, qu’on lutte, que l’on combat.

En même temps, nous sentons le besoin d’exercer notre volonté, notre force d’action. Agir, travailler est devenu un besoin pour l’immense majorité des hommes ; si bien que lorsque des conditions absurdes éloignent l’homme ou la femme du travail utile, ils inventent des travaux, des obligations futiles et insensées pour ouvrir un champ quelconque à leur force d’action. Ils inventent n’importe quoi — une théorie, une religion, un « devoir social », pour se persuader qu’ils font quelque chose d’utile. Quand ils dansent, c’est pour la charité ; quand ils se ruinent par leurs toilettes, c’est pour maintenir l’aristocratie à sa hauteur ; quand ils ne font rien du tout, c’est par principe.

« On a besoin d’aider autrui, de donner son coup d’épaule au coche qu’entraîne péniblement l’humanité ; en tout cas on bourdonne autour », dit Guyau. Ce besoin de donner son coup d’épaule est si grand qu’on le retrouve chez tous les animaux sociables, si inférieurs qu’ils soient. Et toute cette immense activité qui chaque jour se dépense si inutilement en politique, qu’est-ce, sinon le besoin de donner son coup d’épaule au coche ou de bourdonner autour ?

 

Certainement, cette « fécondité de la volonté », cette soif d’action quand elle n’est accompagnée que d’une sensibilité pauvre et d’une intelligence incapable de créer, ne donnera qu’un Napoléon 1er ou un Bismarck — des toqués qui voulaient faire marcher le monde à rebours. D’autre part, une fécondité de l’esprit, dénuée cependant de sensibilité bien développée, donnera ces fruits secs, les savants qui ne font qu’arrêter le progrès de la science. Et enfin la sensibilité non guidée par une intelligence assez vaste produira ces femmes prêtes à tout sacrifier à une brute quelconque sur laquelle elles versent tout leur amour.

Pour être réellement féconde, la vie doit être en intelligence, en sentiment et en volonté à la fois. Mais alors, cette fécondité dans toutes les directions c’est la vie : la seule chose qui mérite ce nom. Pour un moment de cette vie, ceux qui l’ont entrevue donnent des années d’existence végétative. Sans cette vie débordante, on n’est qu’un vieillard avant l’âge, un impuissant, une plante qui se dessèche sans jamais avoir fleuri.

« Laissons aux pourritures fin de siècle cette vie qui n’en est pas une » — s’écrie la jeunesse, la vraie jeunesse pleine de sève qui veut vivre et semer la vie autour d’elle. Et chaque fois qu’une société tombe en pourriture, une poussée venue de cette jeunesse brise les vieux moules économiques, politiques, moraux pour faire germer une vie nouvelle. Qu’importe si untel ou untel tombe dans la lutte ! La sève monte toujours. Pour lui, vivre c’est fleurir, quelles qu’en soient les conséquences ! Il ne les regrette pas.

Mais, sans parler des époques héroïques de l’humanité, et en prenant la vie de tous les jours — est-ce une vie que de vivre en désaccord avec son idéal ?

De nos jours, on entend dire souvent que l’on se moque de l’idéal. Cela se comprend. On a si souvent confondu l’idéal avec la mutilation bouddhiste ou chrétienne, on a si souvent employé ce mot pour tromper les naïfs, que la réaction est nécessaire et salutaire. Nous aussi, nous aimerions remplacer ce mot « idéal », couvert de tant de souillures, par un mot nouveau plus conforme aux idées nouvelles.

Mais, quel que soit le mot, le fait est là : chaque être humain a son idéal. Bismark a le sien, si fantastique qu’il soit : le gouvernement par le fer et le feu. Chaque bourgeois a le sien, — ne serait-ce que la baignoire d’argent de Gambetta, le cuisinier Trompette, et beaucoup d’esclaves pour payer Trompette et la baignoire sans trop se faire tirer l’oreille.

Mais à côté de ceux-là, il y a l’être humain qui a conçu un idéal supérieur. Une vie de brute ne peut pas le satisfaire. La servilité, le mensonge, le manque de bonne foi, l’intrigue, l’inégalité dans les rapports humains le révoltent. Comment peut-il devenir servile, menteur intrigant, dominateur à son tour ? Il entrevoit combien la vie serait belle si des rapports meilleurs existaient entre tous ; il se sent la force de ne pas manquer, lui, à établir ces meilleurs rapports avec ceux qu’il rencontrera dans son chemin. Il conçoit ce que l’on a appelle l’idéal.

D’où vient cet idéal ? Comment se façonne-t-il, par l’hérédité d’une part et les impressions de la vie d’autre part ? Nous le savons à peine. Tout au plus pourrions-nous en faire dans nos biographies, une histoire plus ou moins vraie. Mais il est là — variable, progressif, ouvert aux influences du dehors, mais toujours vivant. C’est une sensation inconsciente en partie, de ce qui donnera la plus grande somme de vitalité, la jouissance d’être.

Eh bien, la vie n’est vigoureuse, féconde, riche en sensations, qu’à condition de répondre à cette sensation de l’idéal. Agissez contre cette sensation et vous sentez votre vie se dédoubler ; elle n’est plus une, elle perd de sa vigueur. Manquez souvent à votre idéal, et vous finissez par paralyser votre volonté, votre force d’action. Bientôt vous ne retrouverez plus cette vigueur, cette spontanéité de décision que vous connaissiez jadis. Vous êtes brisé.

Rien de mystérieux là-dedans, une fois que vous envisagez l’homme comme un composé de centres nerveux et cérébraux agissant indépendamment. Flottez entre les divers sentiments qui luttent en vous et vous arriverez bientôt à rompre l’harmonie de l’organisme, vous serez un malade sans volonté. L’intensité de la vie baissera et vous aurez beau chercher des compromis, vous ne serez plus l’être complet, fort, vigoureux que vous étiez lorsque vos actes se trouvaient en accord avec les conceptions idéales de votre cerveau.

 

X

Et maintenant, disons, avant de terminer, un mot de ces deux termes, issus de l’école anglaise, altruisme et égoïsme, dont on nous écorche continuellement les oreilles.

Jusqu’à présent nous n’en avons même pas parlé dans cette étude. C’est que nous ne voyons même pas la distinction que les moralistes anglais ont cherché à introduire.

Quand nous disons : « Traitons les autres comme nous voulons être traités nous-mêmes » — est-ce de l’égoïsme ou de l’altruisme que nous recommandons ? Quand nous nous élevons plus haut et que nous disons : « Le bonheur de chacun est intimement lié au bonheur de tous ceux qui l’entourent. On peut avoir par hasard quelques années de bonheur relatif dans une société basée sur le malheur des autres mais ce bonheur est bâti sur le sable. Il ne peut pas durer, la moindre des choses suffit pour le briser ; et il est misérablement petit en comparaison du bonheur possible dans une société d’égaux. Aussi, chaque fois que tu viseras le bien de tous, tu agiras bien ; » quand nous disons cela, est-ce de l’altruisme ou de l’égoïsme que nous prêchons ? Nous constatons simplement un fait.

Et quand nous ajoutons, en paraphrasant une parole de Guyau : « Sois fort ; sois grand dans tous tes actes ; développe ta vie dans toutes les directions ; sois aussi riche que possible en énergie, et pour cela sois l’être le plus social et le plus sociable, — si tu tiens à jouir d’une vie pleine, entière et féconde. Guidé toujours par une intelligence richement développée, lutte, risque, — le risque a ses jouissances immenses — jette tes forces sans les compter, tant que tu en as, dans tout ce que tu sentiras être beau et grand — et alors tu auras joui de la plus grande somme possible de bonheur. Sois un avec les masses, et alors, quoi qu’il t’arrive dans la vie, tu sentiras battre avec toi précisément les cœurs que tu estimes, et battre contre toi ceux que tu méprises ! » Quand nous disons cela, est-ce de l’altruisme ou de l’égoïsme que nous enseignons ?

Lutter, affronter le danger ; se jeter à l’eau pour sauver, non seulement un homme, mais un simple chat ; se nourrir de pain sec pour mettre fin aux iniquités qui vous révoltent ; se sentir d’accord avec ceux qui méritent d’être aimés, se sentir aimé par eux — pour un philosophe infirme, tout cela est peut-être un sacrifice, mais pour l’homme et la femme pleins d’énergie, de force, de vigueur, de jeunesse, c’est le plaisir de se sentir vivre.

Est-ce de l’égoïsme ? Est-ce de l’altruisme ?

En général, les moralistes qui ont bâti leurs systèmes sur une opposition prétendue entre les sentiments égoïstes et les sentiments altruistes, ont fait fausse route. Si cette opposition existait en réalité, si le bien de l’individu était réellement opposé à celui de la société, l’espèce humaine n’aurait pu exister ; aucune espèce animale n’aurait pu atteindre son développement actuel. Si les fourmis ne trouvaient un plaisir intense à travailler toutes, pour le bien-être de la fourmilière, la fourmilière n’existerait pas, et la fourmi ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui : l’être le plus développé parmi les insectes, un insecte dont le cerveau, à peine perceptible sous le verre grossissant, est presque aussi puissant que le cerveau moyen de l’homme. Si les oiseaux ne trouvaient pas un plaisir intense dans leurs migrations, dans les soins qu’ils donnent à élever leur progéniture, dans l’action commune pour la défense de leurs sociétés contre les oiseaux rapaces, l’oiseau n’aurait pas atteint le développement auquel il est arrivé. Le type de l’oiseau aurait rétrogradé, au lieu de progresser.

Et quand Spencer prévoit un temps où le bien de l’individu se confondra avec le bien de l’espèce, il oublie une chose : c’est que si les deux n’avaient pas toujours été identiques, l’évolution même du règne animal n’aurait pu s’accomplir.

C’est qu’il y a eu de tout temps, c’est qu’il s’est toujours trouvé, dans le monde animal comme dans l’espèce humaine, un grand nombre d’individus qui ne comprenaient pas que le bien de l’individu et celui de l’espèce sont, au fond, identiques. Ils ne comprenaient pas que vivre d’une vie intense étant le but de chaque individu, il trouve la plus grande intensité de la vie dans la plus grande sociabilité, dans la plus parfaite identification de soi-même avec tous ceux qui l’entourent.

Mais ceci n’était qu’un manque d’intelligence, un manque de compréhension. De tout temps il y a eu des hommes bornés ; de tout temps il y a eu des imbéciles. Mais jamais, à aucune époque de l’histoire, ni même de la géologie, le bien de l’individu n’a été opposé à celui de la société. De tout temps ils restaient identiques, et ceux qui l’ont le mieux compris ont toujours joui de la vie la plus complète.

La distinction entre l’égoïsme et l’altruisme est donc absurde à nos yeux. C’est pourquoi nous n’avons rien dit, non plus, de ces compromis que l’homme, à en croire les utilitariens, ferait toujours entre ses sentiments égoïstes et ses sentiments altruistes. Ces compromis n’existent pas pour l’homme convaincu.

Ce qui existe c’est que réellement, dans les conditions actuelles, alors même que nous cherchons à vivre conformément à nos principes égalitaires, nous les sentons froissés à chaque pas. Si modestes que soient notre repos et notre lit, nous sommes encore des Rothschild en comparaison de celui qui couche sous les ponts et qui manque si souvent de pain sec. Si peu que nous donnions aux jouissances intellectuelles et artistiques, nous sommes encore des Rothschild en comparaison des millions qui rentrent le soir, abrutis par le travail manuel, monotone et lourd, qui ne peuvent pas jouir de l’art et de la science et mourront sans jamais avoir connu ces hautes jouissances.

Nous sentons que nous n’avons pas poussé le principe égalitaire jusqu’au bout. Mais nous ne voulons pas faire de compromis avec ces conditions. Nous nous révoltons contre elles. Elles nous pèsent. Elles nous rendent révolutionnaires. Nous ne nous accommodons pas de ce qui nous révolte. Nous répudions tout compromis, tout armistice même, et nous nous promettons de lutter à outrance contre ces conditions.

Ceci n’est pas un compromis ; et l’homme convaincu n’en veut pas qui lui permette de dormir tranquille en attendant que cela change de soi-même.

Nous voilà enfin au bout de notre étude.

Il y a des époques, avons-nous dit, où la conception morale change tout à fait. On s’aperçoit que ce que l’on avait considéré comme moral est de la plus profonde immoralité. Ici, c’était une coutume, une tradition vénérée, mais immorale dans le fond. Là, on ne trouve qu’une morale faite à l’avantage d’une seule classe. On les jette par-dessus bord, et l’on s’écrit : « À bas la morale ! » On se fait un devoir de faire des actes immoraux.

Saluons ces époques. Ce sont des époques de critique. Elles sont le signe le plus sûr qu’il se fait un grand travail de pensée dans la société. C’est l’élaboration d’une morale supérieure.

Ce que sera cette morale, nous avons cherché à le formuler en nous basant sur l’étude de l’homme et des animaux. Et nous avons vu la morale qui se dessine déjà dans les idées des masses et des penseurs.

Cette morale n’ordonnera rien. Elle refusera absolument de modeler l’individu selon une idée abstraite, comme elle refusera de le mutiler par la religion, la loi et le gouvernement. Elle laissera la liberté pleine et entière à l’individu. Elle deviendra une simple constatation de faits, une science.

Et cette science dira aux hommes : si tu ne sens pas en toi la force, si les forces sont justes, ce qu’il faut pour maintenir une vie grisâtre, monotone, sans fortes impressions, sans grandes jouissances, mais aussi sans grande souffrance, eh bien, tiens-t’en aux simples principes de l’équité égalitaire. Dans des relations égalitaires, tu trouveras, à tout prendre, la plus grande somme de bonheur possible, étant données tes forces médiocres.

Mais si tu sens en toi la force de la jeunesse, si tu veux vivre, si tu veux jouir de la vie entière, pleine, débordante — c’est-à-dire connaître la plus grande jouissance qu’un être vivant puisse désirer — sois fort, sois grand, sois énergique dans tout ce que tu feras.

Sème la vie autour de toi. Remarque que tromper, mentir, intriguer, ruser, c’est t’avilir, te rapetisser, te reconnaître faible d’avance, faire comme l’esclave du harem qui se sent inférieur à son maître. Fais-le si cela te plaît, mais alors sache d’avance que l’humanité te considérera petit, mesquin, faible, et te traitera en conséquence. Ne voyant pas ta force, elle te traitera comme un être qui mérite la compassion — de la compassion seulement. Ne t’en prends pas à l’humanité, si toi-même tu paralyses ainsi ta force d’action.

Sois fort, au contraire. Et une fois que tu auras vu une iniquité et que tu l’auras comprise, — une iniquité dans la vie, un mensonge dans, la science, ou une souffrance imposée par un autre — révolte-toi contre l’iniquité, le mensonge et l’injustice. Lutte ! La lutte c’est la vie d’autant plus intense que la lutte sera plus vive. Et alors tu auras vécu, et pour quelques heures de cette vie tu ne donneras pas des années de végétation dans la pourriture du marais.

Lutte pour permettre à tous de vivre de cette vie riche et débordante, et sois sûr que tu retrouveras dans cette lutte des joies si grande que tu n’en trouverais pas de pareilles dans aucune autre activité. C’est tout ce que peut te dire la science de la morale. À toi de choisir.