Archive pour CNT anarcho-syndicalisme

Résistance politique: Analyse visionnaire sur le syndicalisme (Errico Malatesta)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 12 janvier 2018 by Résistance 71

Intervention au congrès anarchiste d’Amsterdam au sujet du syndicalisme

Errico Malatesta (1907)

Je tiens à déclarer tout de suite que je ne développerai ici que les parties de ma pensée sur lesquelles je suis en désaccord avec les précédents orateurs, et tout particulièrement avec Monatte. Agir autrement serait vous infliger de ces répétitions oiseuses qu’on peut se permettre dans les meetings, quand on parle pour un public d’adversaires ou d’indifférents. Mais ici nous sommes entres camarades, et certes aucun d’entre vous, en m’entendant critiquer ce qu’il y a de critiquable dans le syndicalisme, ne sera tenté de me prendre pour un ennemi de l’organisation et de l’action des travailleurs ; ou alors celui-là me connaîtrait bien mal !

La conclusion à laquelle en est venu Monatte, c’est que le syndicalisme est un moyen nécessaire et suffisant de révolution sociale. En d’autres termes, Monatte a déclaré que « le syndicalisme se suffit à lui-même ». Et voilà, selon moi, une doctrine radicalement fausse. Combattre cette doctrine sera l’objet de ce discours.

Le syndicalisme, ou plus exactement le mouvement ouvrier (le mouvement ouvrier est un fait que personne ne peut ignorer, tandis que le syndicalisme est une doctrine, un système, et nous devons éviter de les confondre) le mouvement ouvrier, dis-je a toujours trouvé en moi un défenseur résolu, mais non aveugle. C’est que je voyais en lui un terrain particulièrement propice à notre propagande révolutionnaire, en même temps qu’un point de contact entre les masses et nous. Je n’ai pas besoin d’insister là-dessus. On me doit cette justice que je n’ai jamais été de ces anarchistes intellectuels qui, lorsque la vieille Internationale eut été dissoute, se sont bénévolement enfermés dans la tour d’ivoire de la pure spéculation ; que je n’ai cessé de combattre, partout où je la rencontrais, en Italie, en France, en Angleterre et ailleurs, cette attitude d’isolement hautain, ni de pousser de nouveau les compagnons dans cette voie que les syndicalistes, oubliant un passé glorieux, appellent nouvelle, mais qu’avaient déjà entrevue et suivie, dans l’Internationale, les premiers anarchistes.

Je veux, aujourd’hui comme hier, que les anarchistes entrent dans le mouvement ouvrier. Je suis, aujourd’hui comme hier, un syndicaliste, en ce sens que je suis partisan des syndicats. Je ne demande pas des syndicats anarchistes qui légitimeraient, tout aussitôt des syndicats social-démocratiques, républicains, royalistes ou autres et seraient, tout au plus, bons à diviser plus que jamais la classe ouvrière contre elle-même. Je ne veux pas même de syndicats dits rouges, parce que je ne veux pas de syndicats dits jaunes. Je veux au contraire des syndicats largement ouverts à tous les travailleurs sans distinction d’opinions, des syndicats absolument neutres.

Donc je suis pour la participation la plus active possible au mouvement ouvrier. Mais je le suis avant tout dans l’intérêt de notre propagande dont le champ se trouverait ainsi considérablement élargi. Seulement cette participation ne peut équivaloir en rien à une renonciation à nos plus chères idées. Au syndicat, nous devons rester des anarchistes, dans toute la force et toute l’ampleur de ce terme. Le mouvement ouvrier n’est pour moi qu’un moyen, – le meilleur évidemment de tous les moyens qui nous sont offerts. Ce moyen, je me refuse à le prendre pour un but, et même je n’en voudrais plus s’il devait nous faire perdre de vue l’ensemble de nos conceptions anarchistes, ou plus simplement nos autres moyens de propagande et d’agitation.

Les syndicalistes, au rebours, tendent à faire du moyen une fin, à prendre la partie pour le tout. Et c’est ainsi que, dans l’esprit de quelques-uns de nos camarades, le syndicalisme est en train de devenir une doctrine nouvelle et de menacer l’anarchisme dans son existence même. Or, même s’il se corse de l’épithète bien inutile de révolutionnaire, le syndicalisme n’est et ne sera jamais qu’un mouvement légalitaire et conservateur, sans autre but accessible -et encore !- que l’amélioration des conditions de travail. Je n’en chercherai d’autre preuve que celle qui nous est offerte par les grandes unions nord-américaines. Après s’être montrées d’un révolutionnarisme radical, aux temps où elles étaient encore faibles, ces unions sont devenues, à mesure qu’elles croissaient en force et en richesse, des organisations nettement conservatrices, uniquement occupées à faire de leurs membres des privilégiés dans l’usine, l’atelier ou la mine et beaucoup moins hostiles au capitalisme patronal qu’aux ouvriers non organisés, à ce prolétariat en haillons flétri par la social-démocratie ! Or ce prolétariat toujours croissant de sans-travail, qui ne compte pas pour le syndicalisme, ou plutôt qui ne compte pour lui que comme obstacle, nous ne pouvons pas l’oublier, nous autres anarchistes, et nous devons le défendre parce qu’il est le pire des souffrants.

Je le répète : il faut que les anarchistes aillent dans les unions ouvrières. D’abord pour y faire de la propagande anarchiste : ensuite parce que c’est le seul moyen pour nous d’avoir à notre disposition, le jour voulu, des groupes capables de prendre en mains la direction de la production, nous devons y aller enfin pour réagir énergiquement contre cet état d’esprit détestable qui incline les syndicats à ne défendre que des intérêts particuliers.

L’erreur fondamentale de Monatte et de tous les syndicalistes révolutionnaires provient, selon moi, d’une conception beaucoup trop simpliste de la lutte de classe. C’est la conception selon laquelle les intérêts économiques de tous les ouvriers -de la classe ouvrière- seraient solidaires, la conception selon laquelle il suffit que des travailleurs prennent en mains la défense de leurs intérêts propres pour défendre du même coup les intérêts de tout le prolétariat contre le patronat. La réalité est , selon moi, bien différente.

Les ouvriers, comme les bourgeois, comme tout le monde, subissent cette loi de concurrence universelle qui dérive du régime de la propriété privée et qui ne s’éteindra qu’avec celui-ci. Il n’y a donc pas de classes, au sens propre du mot, puisqu’il n’y a pas d’intérêts de classes. Au sein de la « classe » ouvrière elle-même, existent, comme chez les bourgeois, la compétition et la lutte. Les intérêts économiques de telle catégorie ouvrière sont irréductiblement en opposition avec ceux d’une autre catégorie. Et l’on voit parfois qu’économiquement et moralement certains ouvriers sont beaucoup plus près de la bourgeoisie que du prolétariat. Comélissen nous a fourni des exemples de ce fait pris en Hollande même. Il y en a d’autres. Je n’ai pas besoin de vous rappeler que, très souvent, dans les grèves, les ouvriers emploient la violence… contre la police ou les patrons ? Non pas : contre les Kroumirs (note : En Italie et en Suisse, on appelle ainsi les jaunes, ceux qui travaillent en temps de grève.) qui pourtant sont des exploités comme eux et même plus disgraciés encore, tandis que les véritables ennemis de l’ouvrier, les seuls obstacles à l’égalité sociale, ce sont les policiers et les patrons.

Cependant , parmi les prolétaires, la solidarité morale est possible, à défaut de la solidarité économique. Les ouvriers qui se cantonnent dans la défense de leurs intérêts corporatifs ne la connaîtront pas, mais elle naîtra du jour ou une volonté commune de transformation sociale aura fait d’eux des hommes nouveaux. La solidarité, dans la société actuelle, ne peut être que le résultat de la communion au sein d’un même idéal. Or c’est le rôle des anarchistes d’éveiller les syndicats à l’idéal, en les orientant peu à peu vers la révolution sociale, – au risque de nuire à ces  » avantages immédiats  » dont nous les voyons aujourd’hui si friands.

Que l’action syndicale comporte des dangers, c’est ce qu’il ne faut plus songer à nier. Le plus grand de ces dangers est certainement, dans l’acceptation par le militant de fonctions syndicales, surtout quand celles-ci sont rémunérées. Règle générale : l’anarchiste qui accepte d’être le fonctionnaire permanent et salarié d’un syndicat est perdu pour la propagande, perdu pour l’anarchisme ! Il devient désormais l’obligé de ceux qui le rétribuent et, comme ceux-ci ne sont pas anarchistes, le fonctionnaire salarié placé désormais entre sa conscience et son intérêt, ou bien suivra sa conscience et perdra sa son poste, ou bien suivra son intérêt et alors, adieu l’anarchisme !

Le fonctionnaire est dans le mouvement ouvrier un danger qui n’est comparable qu’au parlementarisme : l’un et l’autre mènent à la corruption et de la corruption à la mort, il n’y a pas loin.

Et maintenant, passons à la grève générale.

Pour moi, j’en accepte le principe que je propage tant que je puis depuis des années. La grève générale m’a toujours paru un moyen excellent pour ouvrir la révolution sociale. Toutefois gardons-nous bien de tomber dans l’illusion néfaste qu’avec la grève générale, l’insurrection armée devient une superfétation.

On prétend qu’en arrêtant brutalement la production, les ouvriers en quelques jours affameront la bourgeoisie qui, crevant de faim, sera bien obligée de capituler. Je ne puis concevoir absurdité plus grande. Les premiers à crever la faim, en temps de grève générale, ce ne seraient pas les bourgeois qui disposent de tous les produits accumulés, mais les ouvriers qui n’ont que leur travail pour vivre. La grève générale telle qu’on nous la décrit d’avance est une pure utopie. Ou bien l’ouvrier, crevant de faim après trois jours de grève, rentrera à l’atelier, la tête basse, et nous compterons une défaite de plus. Ou bien, il voudra s’emparer des produits de vive force. Qui trouvera-t-il devant lui pour l’en empêcher ? Des soldats, des gendarmes, sinon les bourgeois eux-mêmes, et alors il faudra bien que la question se résolve à coups de fusils et de bombes. Ce sera l’insurrection, et la victoire restera au plus fort.

Préparons-nous donc à cette insurrection inévitable, au lieu de nous borner à préconiser la grève générale, comme une panacée s’appliquant à tous les maux. Qu’on n’objecte pas que le gouvernement est armé jusqu’aux dents et sera toujours plus fort que les révoltés. A Barcelone, en 1902, la troupe n’était pas nombreuse. Mais on n’était pas préparé à la lutte armée et les ouvriers, ne comprenant pas que le pouvoir politique était le véritable adversaire, envoyaient des délégués au gouverneur pour lui demander de faire céder les patrons.

D’ailleurs la grève générale, même réduite à ce qu’elle est réellement, est encore une de ces armes à double tranchant qu’il ne faut employer qu’avec beaucoup de prudence. Le service des subsistances ne saurait admettre de suspension prolongée. Il faudra donc s’emparer par la force des moyens d’approvisionnement, et cela tout de suite, sans attendre que la grève se soit développée en insurrection.

Ce n’est donc pas tant à cesser le travail qu’il faut inviter les ouvriers, c’est bien plutôt à le continuer pour leur propre compte. Faute de quoi, la grève générale se transformerait vite en famine générale, même si l’on avait été assez énergiques pour s’emparer dès l’abord de tous les produits accumulés dans les magasins. Au fond l’idée de grève générale a sa source dans une croyance entre toutes erronée : c’est la croyance qu’avec les produits accumulés par la bourgeoisie, l’humanité pourrait consommer, sans produire, pendant je ne sais combien de mois ou d’années. Cette croyance a inspiré les auteurs de deux brochures de propagande publiées il y a une vingtaine d’années : Les Produits de la Terre et les Produits de l’Industrie , et ces brochures ont fait, à mon avis, plus de bien que de mal. La société actuelle n’est pas aussi riche qu’on le croit. Kropotkine a montré quelque part qu’à supposer un brusque arrêt de production, l’Angleterre n’aurait que pour un mois de vivres ; Londres n’en aurait que pour trois jours. Je sais bien qu’il y a le phénomène bien connu de surproduction. Mais toute surproduction a son correctif immédiat dans la crise qui ramène bientôt l’ordre dans l’industrie. La surproduction n’est jamais que temporaire et relative.

Il faut maintenant conclure.

Je déplorais jadis que les compagnons s’isolassent du mouvement ouvrier. Aujourd’hui je déplore que beaucoup d’entre nous, tombant dans l’excès contraire, se laissent absorber par ce même mouvement. Encore une fois, l’organisation ouvrière, la grève, la grève générale, l’action directe, le boycottage, le sabotage et l’insurrection armée elle-même, ce ne sont là que des moyens. L’anarchie est le but.

La révolution anarchiste que nous voulons dépasse de beaucoup les intérêts d’une classe : elle se propose la libération complète de l’humanité actuellement asservie, au triple point de vue économique, politique et moral.

Gardons-nous donc de tout moyen d’action unilatéral et simpliste. Le syndicalisme, moyen d’action excellent à raison des forces ouvrières qu’il met à notre disposition, ne peut pas être notre unique moyen. Encore moins doit-il nous faire perdre de vue le seul but qui vaille un effort : l’Anarchie !

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Changement de paradigme: Exemple d’une nouvelle organisation politico-sociale de la société (Pierre Besnard)

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Pour donner une certaine direction à 2018, notre première publication de l’année analysera une question souvent posée: peut-on, doit-on planifier la structure même de la nouvelle société envisagée ? Le débat existe depuis plus de 150 ans. Nous avons choisi une voie, sans négliger les autres parce que le futur sera fait de complémentarité acceptée et non plus des antagonismes dont on nous gave depuis des générations…
~ Résistance 71 ~

 

 

Analyse et concept de Pierre Besnard publiés en septembre 1934 dans son écrit “Le monde nouveau”

 

Présentation et analyse de Résistance 71 

 

Janvier 2018

 

Cette publication analytique de Pierre Besnard a précédé la révolution sociale espagnole de 1936-39 et peut-être comparée avec les comptes-rendus de l’action populaire anarchiste dans les domaines industriel, agricole et social dans cette révolution, publiés a posteriori par des personnes comme Diego Abad de Santillan, Gaston Leval ou Sam Dolgoff.

Dans ces 90 pages. Besnard dresse un exemple de plan d’action pour l’établissement égalitaire et fonctionnel de la nouvelle société faisant table rase de l’ineptie du contrôle criminel que représentent l’État et le capitalisme.

Ceci ne représente qu’un exemple, parfaitement flexible et adaptable. Nous n’en reproduirons ici que les grands titres, mais les lecteurs intéressés trouveront dessous le lien vers le PDF du document complet, organigrammes compris.

Pour notre part, nous voulons ici attirer l’attention du lecteur sur un problème interne au mouvement révolutionnaire, problème méthodologique qui n’est pas nouveau et que Besnard reconnait lui-même dans son introduction au texte. Le concept de l’organisation politico-sociale de la révolution sociale et de la société nouvelle émergente est en fait scinder en deux:

  1. La tendance à concevoir qu’une organisation structurelle est nécessaire pour guider le peuple dans la nouvelle société. Que la structure doit être pré-établie, demeurer flexible et égalitaire. elle se fonde sur le fédéralisme et tourne autour de deux entités administratives: la commune libre et le syndicat de travailleurs. Pierre Besnard dit faire partie de cette tendance, qui voit également le facteur économique comme étant le facteur directeur de la société.
  2. La tendance à concevoir que le peuple saura parfaitement s’organiser le moment venu pour gérer la société nouvelle et remplacer les institutions étatico-capitalistes par les associations et les communes libres qui se confédéreront en respectant les besoins et la flexibilité de chaque communauté selon le principe du « à chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins ». Nous faisons partie de cette tendance, qui ne reconnaît pas nécessairement l’économie comme étant le facteur directeur de la société. Nous pensons, après longue recherche et analyse synthétisées dans notre “Manifeste pour la société des sociétés”  (octobre 2017) que le facteur politique, décisionnaire, est de fait le facteur directeur de la société car précédant l’économique qui n’est qu’une pièce rapportée certes ayant pris une dimension des plus étouffantes. La division de la société établissant la relation dominant/dominé étant à l’origine une division politique, donc une question de pouvoir, il convient de comprendre que la réorganisation de la société post étatico-capitaliste passe par la dilution du pouvoir dans le peuple,

Les partisans de la première tendance regardent souvent les partisans de la seconde comme des “révolutionnaires romantiques” n’ayant pas le sens de la réalité ; les partisans de la seconde tendance regardent souvent les partisans de la première comme des dirigistes recréant à terme un système de contrôle bureaucratique et facilement récupérable par un système de “partis”. Il serait en effet assez simple pour un syndicat unique, contrôlant les rouages et des milices populaires de se corrompre et de dégénérer en nouveau système pyramidal. De fait, les deux côtés ont des points valides, il ne faut pas à notre sens les voir comme antagonistes, mais comme complémentaires, la solution étant sans aucun doute un compromis des deux tendances selon le contexte culturel de la société impliquée.

Une chose est certaine, lorsque l’on cherche une documentation sur ce sujet, on tombe essentiellement sur des écrits analysant la première tendance pour la simple raison que ceux qui pensent qu’il faut une structure organisationnelle… l’écrivent, la mettent sur papier pour la présenter, comme Besnard par exemple. Les partisans de la seconde tendance, pensant que si l’émancipation de l’Homme viendra de l’Homme lui-même, il est alors impossible de dicter quoi que ce soit de la marche à suivre de la grande révolution sociale. La société humaine, ou plutôt les sociétés humaines, dans toute leur diversité, sont bien antérieures au capitalisme et à l’État. Il est assez évident que la solution politico-sociale passe par la construction du neuf avec le vieux, avec ce qui a déjà été dit et fait, simplement en l’adaptant aux besoins réels tout en mettant en place des conseils populaires et des comités de gestion de production et de distribution, sans qu’ils soient la priorité. L’essentiel demeurant le changement de perception entre membres de la société, ceci menant à un changement d’attitude pour retrouver le souffle, l’esprit de la société organique humaine et sa véritable nature. Nous nous sommes égarés en chemin. Il nous faut retrouver la voie qui depuis s’est embroussaillée. De fait, il n’est pas nécessaire de retrouver le chemin perdu, mais de le recréer dans notre temporalité, à l’aune de notre savoir, de notre analyse et de notre expérience.

Dans la conclusion de son texte, Pierre Besnard nous dit:

“Tels sont les organismes et les rouages qui me paraissent à la fois, nécessaires et suffisants pour assurer la vie de l’ordre nouveau. 

Aux uns, ils paraîtront peu nombreux, primitifs, simplistes peut-être. Aux autres, ils sembleront, au contraire, trop nombreux, compliqués et centralisés. Ceci prouvera, tout simplement, combien il est difficile de satisfaire tous ceux qui aspirent à connaître et vivre des temps meilleurs. 

Quoi qu’il en soit, il n’est pas dans mes intentions de forcer leur jugement, de modifier leurs sentiments et leurs désirs, s’ils sont définitifs, ni de violenter leur pensée. 

Ils sont libres, comme je suis libre, en notre époque de relativité… Qu’ils cherchent et, s’ils trouvent vraiment la formule idéale, je serai le premier à saluer leur succès. 

En ce qui me concerne, j’ai cherché à faire quelque chose de solide et de pratique à la fois. J’ai cru le trouver à équidistance de l’absence totale d’organisation, qui ne peut conduire qu’au désordre et à la défaite, et de l’organisation trop compliquée, qui paralyse toute action et tout mouvement. Le système que je présente est donc une sorte de moyen-terme. Il est le produit d’un accord entre le sentiment et la raison. 

Je demande à tous ceux qui, comme moi, sont à la recherche du réel, du possible, du nécessaire, de bien réfléchir avant de choisir, d’avoir constamment en vue la tâche à accomplir : la révolution sociale constructive, c’est-à-dire : la transformation totale du Monde actuel et l’édification d’un Monde Nouveau, fraternel et égalitaire, capable d’abriter, tout entière, une Humanité libre.”

C’est pour cela que sa vision mérite le temps de la réflexion et de l’analyse.

Le texte complet en format pdf est en lien ci-dessous, en voici l’essence structurelle pour un monde nouveau…

L’organisation de la production industrielle

  • Comités d’ateliers et d’usines
  • Conseils ouvriers / syndicat
  • Fédérations régionales d’industrie
  • Fédérations nationales d’industrie
  • Fédération internationale d’industrie

L’organisation de la production agricole

  • Organisation agricole
  • Paysans travailleurs
  • Conseils de fermes
  • Fédérations régionales / nationales
  • Fédération internationale agricole

L’organisation syndicale

  • Union syndicale locale
  • Union syndicale régionale
  • Union syndicale nationale
  • Internationale syndicale
  • Offices de production: agricole et industrielle
  • Office de la répartition et de la distribution
  • L’organisation politique & administrative
  • Services dans les communes: distribution, éducation, loisirs, santé, assistance sociale, statistique, travaux publics, habitation, sécurité, voies de communication, transports, arts, sciences, relations extérieures…
  • Fédérations régionales des communes
  • Confédération nationale des communes
  • association internationale des communes
  • La cellule de base: la commune (voir le document complet p.46)

L’organisation sociale

  • Distribution des vivres et produits divers
  • Education et loisirs
  • Assistance sociale et santé publique
  • La statistique (gestion de tous les domaines)
  • Travaux publics
  • Habitat
  • Sécurité individuelle et collevtive
  • Création, entretien et fonctionnement des voies de communication et des transports
  • Relations extérieures
  • Arts
  • Sciences

L’organisation générale du monde nouveau

  • Organisation politique
  • Organisation économique et sociale

Remplacement de l’État

  • Le grand conseil des travailleurs
  • Prérogatives des conseils d’industrie, agricole et des différents offices

Déclaration de principes

Planches organigrammes

L’essai de Pierre Besnard “Le monde nouveau” (1934), version pdf:

Le_monde_nouveau_Pierre_Besnard (1934)

Note de R71: 

L’exposé de Besnard aussi pertinent et digne d’intérêt soit-il ne mentionne que du bout des lèvres un des problèmes fondamentaux sur lequel les anarchistes se heurtent depuis maintenant près de 200 ans: le problème de l’argent et du salariat. 

Dans son exposé sur la distribution, Besnard mentionne l’échange de biens, produits ou de services contre des “bons de travail” (p.39), ce qui laisse sous entendre qu’il considère pertinente non pas l’abolition de l’argent et du salariat, mais de son remplacement par des bons de travail, ce qui est une autre manière de considérer… l’argent et l’échange, c’est à dire l’asservissement. Il est totalement utopique de penser qu’il soit possible de brider de quelque manière que ce soit la spirale de l’échange. L’échange monétaire contient en lui-même sa terminaison fatale dans le trou noir de la dette spéculative…

L’expérience a prouvé que le seul moyen de maintenir une société égalitaire est de:

  • Maintenir le pouvoir inséré dans le corps social pour qu’il soit exercé par toutes et tous et…
  • De supprimer par là l’inégalité économique induite par la propriété privée et l’argent, qui s’aboliront tous deux à l’instar de l’État lorsque le support, la cause de l’inégalité n’existera plus, ne pourra plus exister. Cette cause réside dans le transfert du pouvoir, de la capacité de décider, dans une entité séparée du corps social. Ceci génère de facto la relation “dominant/dominé” qui ne peut disparaître qu’en refondant le pouvoir dans le corps social.

Ainsi Besnard, par la volonté d’introduire les “bons de travail” en substitution illusoire de l’argent, ne fait pas fonctionner la nouvelle société sur la base de la formule du “A chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins”, mais sur la formule du “A chacun selon sa participation, à chacun selon ses besoins”. Ce qui maintient, à terme, le potentiel d’accumulation et donc de disparité, terreau de la division et de l’oppression par l’exploitation, car cette porte laissée entr’ouverte deviendra une brèche béante à terme.

La société des sociétés qui est envisageable sera la société une et indivisée dans la complémentarité de sa diversité ; elle sera organique, égalitaire par essence en ayant renoué avec l’esprit ancestral de l’être générique, qui se régira sans État, sans institutions bureaucratiques, sans argent et sans économie puisque le changement radical de vision sociale nous ramènera à un mode de production domestique… à l’échelle planétaire.

Suite à la rédaction et publication de notre Manifeste de la société des sociétés”, nous nous sommes posés la question (et le sujet est venu sur le tapis dans la correspondance avec certains de nos lecteurs, la compañera Jo étant l’une d’entre eux…) de savoir si nous ne pourrions pas donner une suite à ce texte en essayant de visionner la structure de cette société afin de donner une dimension pratique à notre Manifeste. C’est donc en recherchant plus avant que nous avons lu ce document de Pierre Besnard, après avoir lu il y a plusieurs années les comptes-rendus de la pratique révolutionnaire espagnole que nous ont laissés Diego Abad de Santillan, Sam Dolgoff, Gaston Leval et Murray Bookchin par exemple, et que nous sommes arrivés à la conclusion suivante: il n’est pas possible d’envisager la structure de la société des sociétés et d’en faire un projet  sur le papier sans que le résultat ne paraisse être sorti des burlingues propagandistes d’un quelconque politburo doctrinaire ou du moins de paraître sur le papier, ne serait-ce qu’un tantinet dirigiste et donc recupérable, ce qui ne peut satisfaire un esprit anarchiste. Il ne nous appartient donc pas d’en refaire des schémas, sachant qu’à terme, les choses ne se passent jamais vraiment comme prévu… A ce sujet, prenons pour exemple la grande illustration de ce que voyait Pierre Besnard dans la période historique où il écrivait son analyse: la toute puissance des syndicats, le pouvoir syndicaliste des années 1920 jusquà la seconde guerre mondiale, la CNT anarcho-syndicaliste espagnole qui comptait près de 2 millions d’adhérents en Espagne avant 1936, ce contexte était effectivement propice à un leadership syndical, il se produisit et fut trahi. Où en sont les syndicats aujourd’hui ? Tous bouffent dans la main du patronat et de l’État, dépendant de la manne étatique pour survivre et ont abandonné toute velléité révolutionnaire et de promotion de la révolution sociale. Le syndicalisme moderne n’est que réformisme stérile ne cherchant plus qu’à arrondir les angles et accommoder le travailleur par l’amélioration illusoire des conditions de travail et salariales. Le syndicat n’est plus le pilier révolutionnaire qu’il a été et il est évident que ce n’est pas de là que soufflera de nouveau l’esprit de la société organique. Ils ont eu leur heure, elle est passée.

Il est donc plus que certainement vain de planifier, du moins dans le détail. Il est bon d’avoir une ligne de conduite générale, d’avancer le long de celle-ci tout en gardant les sens en éveil pour mieux s’adapter aux besoins et aux situations qui seront de toute façon différentes selon la société faisant sa révolution dans quelque endroit du monde.

Un plan, une structure possède la tendance inhérente à être rigide tandis qu’une ligne de conduite, tel le roseau au gré du vent, plie, s’adapte et se renforce. Là réside la forme d’action la plus profonde, celle qui provient de l’adaptation aux éléments et aux évènements. La rigidité (le dogmatisme) est synonyme de sclérose et de mort, la fluidité est création et vie. Comprendre que nous sommes complémentaires dans les corps de métiers, dans les cultures diverses et nos approches de l’humanité et non pas antagonistes, doit devenir un pilier porteur de la société nouvelle. Adaptons-nous, embrassons notre complémentarité, devenons politiquement adulte et construisons la société des sociétés, la seule qui puisse nous émanciper du piège mortel terminal dans lequel nous nous trouvons. Mais en tout premier lieu… Il nous faudra dire NON ! Chaque voyage aussi long soit-il commence toujours avec le premier pas.

“Sois comme l’eau mon ami.”
~ Bruce Lee ~

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Lectures complémentaires:

L’anarchie pour la jeunesse

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Errico_Malatesta_écrits_choisis

Bakounine_et_letat_marxiste_Leval

Exemple_de_charte_confederale_Bakounine

la-sixta

kropotkine_science-etat-et-societé

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Appel au Socialisme (PDF)

 

Communiqué suite au 76ème Congrès de la Fédération Anarchiste

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et social, politique française, résistance politique, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , on 28 novembre 2017 by Résistance 71

La Fédération Anarchiste, réunie en son 76e congrès à Paris les 11 et 12 novembre 2017, a débattu de la situation politique et sociale et des enjeux de la lutte des classes.

Source: FA, novembre 2017

L’Etat « macroniste » se radicalise et accèlere le programme capitaliste mené par Gattaz, l’OCDE, le FMI et consorts, dans la continuité des gouvernements précédents.

Le capitalisme ne connait pas de frontières et la lutte pour l’émancipation doit également s’affranchir des Etats et étendre le combat révolutionnaire à l’échelle mondiale. C’est pourquoi nous développons l’Internationale des Fédérations anarchistes.

Le mouvement social et syndical peine à construire un rapport de forces et la convergence des luttes.

La strategie de mobilisation dans la rue ne remplace pas le blocage économique. Seule la grève générale reconductible peut menacer les profits et ouvrir ainsi une perspective révolutionnaire.

La Fédeération anarchiste est engagée dans ce mouvement social et syndical qui doit assumer et affirmer sa légitimité politique et opposer un projet de société en rupture avec le modèle capitaliste et du chacun-pour-soi qu’on nous impose.

La Fédération anarchiste participera de toutes ses forces au mouvement social et s’opposera a toute tentative de tutelle politique y compris celle de Mélenchon qui crée la division en portant la lutte sur le terrain parlementaire.

Notre rôle est de préserver le mouvement social de toute contamination politicienne et électorale.

La Charte d’Amiens demeure pertinente aujourd’hui ; malgré ses imperfections et ses limites, elle reste à nos yeux un outil nécessaire affirmant les principes de l’action syndicale :

  • L’amélioration continue et immédiate des conditions de travail et la transformation sociale ;
  • L’indépendance par rapport aux partis et a l’Etat ;
  • La construction de la grève générale expropriatrice et autogestionnaire qui abolira le salariat.

Notre mouvement doit également diffuser des pratiques d’auto-organisation et d’action directe. La propagande par l’exemple et les alternatives en actes sont à même de développer des pratiques en rupture avec le consumérisme et la délégation.

Les religions ont toujours été l’outil des puissants, du patriarcat et du militarisme. Au côté du Capital, elles incitent à la résignation et à l’ignorance. La Fédération anarchiste revendique haut et fort « Ni dieu ni maitre ». L’émancipation de l’humanité nécessite une lutte radicale et définitive avec l’idée de dieu.

La Fédération anarchiste appelle les individus et les groupes attachés à l’émancipation sociale a s’organiser et à oeuvrer pour une société fédéraliste libertaire et autogestionnaire, pour un monde débarrassé des classes, des religions et des Etats et toutes les dominations.

Fédération Anarchiste

Paris, le 12 novembre 2017

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Il n’y a pas de solution au sein du système, il n’y en a jamais eu et n’y en aura jamais !

Pour un changement radical de paradigme politico-social:

Manifeste de la societe des societes

~ Résistance 71 ~

Résistance politique: Du leurre catalan…

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Très bonne analyse de Tomas Ibanez à laquelle nous adhérons au sujet de l’affaire du referendum catalan, qui n’est qu’un referendum pour créer… un nouvel état qui ne sera en rien indépendant. De plus, imaginons un instant que la Catalogne devienne « indépendante » et que dans disons 10 ans, un pourcentage conséquent de la population désire réintégrer l’Espagne (comme les Écossais ont réintégré de leur plein gré la « couronne » britannique), alors ce nouvel état catalan enverra sa bidasserie cerbère pour mâter violemment ces « intégrationnistes » , de la même manière que l’état espagnol a envoyé sa chienlit en uniforme matraquer le peuple catalan… L’Etat ne sait rien faire d’autre qu’exercer son monopole de la violence.

Franchement, il n’y a pas si longtemps que çà, le peuple catalan nous a habitué à mieux. Il ferait mieux de reprendre l’affaire là où elle avait été trahie il y a quelques 80 ans…

~ Résistance 71 ~

 

 

Orages sur la Catalogne

 

Tomas Ibañez

 

11 octobre 2017

 

Source: http://www.lavoiedujaguar.net/Orages-sur-la-Catalogne

 

À propos d’orages et de boussoles

C’est dans les moments agités, complexes et orageux qu’il importe de consulter nos boussoles pour ne pas nous égarer. Mais c’est aussi au cœur de l’orage que leurs indications s’avèrent le moins fiables. C’est pourquoi il est crucial de ne pas se laisser emporter par le tourbillon des événements qui se succèdent de manière endiablée et qui exigent des réactions rapides. C’est pourquoi il est nécessaire de lever les yeux, ne serait ce qu’un instant, par-dessus le contexte immédiat, prendre une certaine distance par rapport à l’orage, et tenter d’entrevoir l’horizon vers lequel nous poussent les actes que la situation semble nous imposer.

Malgré la sympathie, l’affection et la compréhension que j’éprouve envers bon nombre des libertaires qui s’impliquent dans les mobilisations qui secouent la Catalogne, je ne peux m’empêcher de considérer qu’ils sont en train de favoriser, de manière totalement involontaire, le processus conçu par le gouvernement catalan et par les formations nationalistes pour créer « un nouvel État ».

Il est clair que tel n’est pas leur objectif, bien au contraire, et que ce n’est pas cela qui les conduit à exposer leur corps dans une paradoxale « défense des urnes » ou à convoquer une grève générale en contiguïté temporelle avec le référendum pour la création d’un nouvel État.

Leurs objectifs s’étendent depuis celui consistant à « détruire l’État espagnol » (souhaitons qu’il soit atteint) jusqu’à celui d’avancer vers une situation ou il soit possible de « décider de tout », et pas seulement de la forme politique du territoire, en passant par la volonté de radicaliser l’agitation actuelle en encourageant la créativité et les pincées d’auto-organisation qui pointent dans la population. Certains caressent même le rêve d’une (improbable) insurrection populaire ouvrant la voie à une véritable « autonomie », au sens fort du terme qui va bien au-delà du concept d’autodétermination des peuples.

Ces objectifs, ainsi que l’incontournable engagement à lutter contre la répression exercée par l’État sur ceux qui défient ses lois, m’inspirent le plus haut respect. Cela dit, il n’en demeure pas moins que les actions de ces camarades apportent leur petit grain de sable au développement du projet indépendantiste, ou plutôt nationaliste, comme il est plus exact de le dénommer car il ne poursuit pas « l’indépendance » d’autre chose que celle d’une « nation »… exclusivement.

Si cette contribution au développement du projet nationaliste me préoccupe ce n’est pas parce qu’il conduit à l’éventuelle création d’un nouvel État, car en fin de compte il nous faudrait poursuivre nos luttes en son sein comme nous le faisons dans l’État où nous nous trouvons, sans qu’un changement du cadre étatique entraîne une différence qualitative digne de mention. Vivre dans un nouvel État nous importe peu, par contre, la principale conséquence négative qui découlera de notre participation dans le conflit actuel c’est que ce sera nous, et les travailleurs impliqués, qui paierons les « pots cassés » de l’affrontement entre l’État institué et l’État naissant, comme cela va être le cas, par exemple, pour la vingtaine d’anarchistes grecs arrêtés suite à l’occupation de l’ambassade espagnole en solidarité avec « la Catalogne » (sic).

Ce qui me préoccupe, et c’est précisément ici que prend sens mon appel à « lever les yeux », c’est que la contribution aux affrontements actuels est en train de donner des ailes à « l’essor des nationalismes », comme cela se produit à chaque fois qu’il y a un choc entre nationalismes, et cela augure un affrontement entre travailleurs aussi bien en Catalogne qu’entre des travailleurs d’ici avec ceux d’autres parties du territoire. Sans parler, par ailleurs, du correspondant « essor de l’extrême droite » que l’on constate déjà en divers points d’Espagne. Bien entendu, il ne s’agit pas de renoncer à lutter sous prétexte que cela peut susciter l’essor de l’extrême droite, mais ce qu’il ne faut certainement pas faire c’est lutter dans une bataille définie en termes nationalistes car c’est cela qui garantit cet essor.

En cet instant, les interventions respectives de Puigdemont (président du gouvernement catalan), qui laissa hier dans les limbes la proclamation du nouvel État, et de Rajoy (président du gouvernement espagnol), qui a mis en marche, de façon pour l’instant voilée, la suspension de l’autonomie catalane, révèlent leur soucis de ne pas nuire aux intérêts des grandes corporations, des entreprises ou des entités financières, et signalent les limites qu’aucun des deux gouvernements en lice n’est disposé à transgresser. Cela se traduit par une atténuation de la tension existante, accompagnée de la mise en scène d’un spectacle fait de poses et de tromperies assorties de tirs de balles à blanc. Jusqu’à présent le seul sang qui a été versé, et il faudrait éviter qu’il continue à l’être, est celui de « ceux d’en bas » qui se sont laissé entraîner à participer à une partie orchestrée et arbitrée par la classe politique en fonction de ses intérêts. Il nous faut lutter, bien sûr, mais pas dans des combats où nos ennemis nous appellent à les rejoindre.

Resistance politique: Idées sur l’organisation sociale (James Guillaume)

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“La révolution anarchiste est aujourd’hui la révolution naturelle, celle qui ne peut pas se laisser dériver ou confisquer par des groupes, factions ou partis, classes ou autorités.”

~ López Arangó ~

“Pour les anarchistes, la révolution sociale est l’ultime instrument collectif des opprimés contre la structure économique et sociale exploiteuse et hiérarchisée sous laquelle nous sommes forcés de vivre. C’est le seul moyen par lequel le vieil ordre peut-être déplacé. Un ou des compromis avec le capitalisme et la collaboration avec l’État par le processus parlementaire, ne peuvent servir qu’à institutionnaliser la misère, l’injustice et la violence dans le sens le plus large.”

~ Stuart Christie ~

Quand on lit ce texte essentiel de James Guillaume datant de la seconde moitié du XIXème siècle, on ne peut que se dire que la technologie de la société actuelle ne pourrait (ne devrait..) que se prêter et favoriser cette vision des plus réalistes de l’émancipation sociale.

De fat, il est plus que vraisemblable qu’une fois totalement libéré de la dictature du profit et de l’oligarchie, science et technologie retrouveront enfin la voie de la créativité sous une nouvelle impulsion humaine définitivement émancipatrice.

Le capitalisme n’est en rien un progrès, mais une entrave à la créativité de l’Homme, retirez l’étiquette de prix, le profit et l’imbécilité crasse de la “concurrence” et vous enlevez les deux pieds du frein qui bloque l’humanité dans son élan progressiste réel.

Une fois de plus, avec cette excellente analyse de James Guillaume, l’anarchie montre la direction à emprunter pour sortir de la spirale infernale dans laquelle est enfermée l’humanité pour le seul profit du plus petit nombre. Rien n’est inéluctable, sauf la mort.

~ Résistance 71 ~

 

Lectures connexes: L’anarchie pour la jeunesse , Appel au Socialisme (PDF)

 

Idées sur l’organisation sociale

 

James Guillaume (1877)

 

I. — Avant-propos

La réalisation des idées contenues dans les pages qu’on va lire ne peut s’obtenir qu’au moyen d’un mouvement révolutionnaire.

Ce n’est pas en un jour que le flot grossit au point de rompre la digue qui le contient ; l’eau monte par degrés, lentement ; mais, une fois qu’elle a atteint le niveau voulu, la débâcle est soudaine, et la digue s’écroule en un clin d’œil.

Il y a donc deux faits successifs, dont le second est la conséquence nécessaire du premier : d’abord, la transformation lente des idées, des besoins, des moyens d’action au sein de la société ; puis, quand le moment est venu où cette transformation est assez avancée pour passer dans les faits d’une manière complète, il y a la crise brusque et décisive, la révolution, qui n’est que le dénouement d’une longue évolution, la manifestation subite d’un changement dès longtemps préparé et devenu inévitable.

Il ne viendra à l’esprit d’aucun homme sérieux d’indiquer à l’avance les voies et moyens par lesquels doit s’accomplir la révolution, prologue indispensable de la rénovation sociale. Une Révolution est un fait naturel, et non l’acte d’une ou de plusieurs volontés individuelles : elle ne s’opère pas en vertu d’un plan préconçu, elle se produit sous l’impulsion incontrôlable de nécessités auxquelles nul ne peut commander.

Qu’on n’attende donc pas de nous l’indication d’un plan de campagne révolutionnaire ; nous laissons cet enfantillage a ceux qui croient encore à la possibilité et à l’efficacité d’une dictature personnelle pour accomplir l’œuvre de l’émancipation humaine.

Nous nous bornerons à dire brièvement quel est le caractère que nous désirons voir prendre à la révolution, pour éviter qu’elle ne retombe dans les errements du passé. Ce caractère doit être avant tout négatif, destructif. Il ne s’agit pas d’améliorer certaines institutions du passé pour les adapter à une société nouvelle, mais de les supprimer. Ainsi, suppression radicale du gouvernement, de l’armée, des tribunaux, de l’Église, de l’école, de la banque et de tout ce qui s’y rattache.

En même temps, la Révolution a un côté positif : c’est la prise de possession des instruments de travail et de tout le capital des travailleurs.

Nous devons expliquer comment nous entendons cette prise de possession.

Parlons d’abord de la terre et des paysans.

Dans plusieurs pays, mais particulièrement en France, les bourgeois et les prêtres ont cherché à tromper et à effrayer les paysans, en leur disant que la Révolution voulait leur prendre leurs terres.

C’est là un indigne mensonge des ennemis du peuple. La Révolution veut faire tout le contraire : elle veut prendre les terres des bourgeois, des nobles et des prêtres, pour les donner à ceux des paysans qui n’en ont pas.

Si une terre appartient à un paysan, et que ce paysan la cultive lui-même, la Révolution n’y touchera pas. Au contraire, elle en garantira la libre possession, et l’affranchira de toutes les charges qui pesaient sur elle. Cette terre qui payait l’impôt au fisc, et qui était grevée de lourdes hypothèques, la Révolution l’émancipera comme elle émancipe le travailleur : plus d’impôts, plus d’hypothèques ; la terre est redevenue libre comme l’homme.

Quant aux terres des bourgeois, des nobles, du clergé, aux terres que le pauvre peuple des campagnes a cultivées jusqu’à ce jour pour ses maîtres, celles-là, la Révolution les reprend à ceux qui les avaient volées, elle les rend à leurs propriétaires légitimes, à ceux qui les cultivent.

Comment la Révolution fera-t-elle pour enlever la terre à la bourgeoisie, aux exploiteurs, et pour la donner aux paysans ?

Jusqu’à présent, quand les bourgeois faisaient une Révolution politique, quand ils exécutaient un de ces mouvements dont le résultat était seulement un changement de maîtres pour le peuple, ils avaient l’habitude de publier des décrets, annonçaient au pays la volonté du nouveau gouvernement ; le décret était affiché dans les communes, et le préfet, les tribunaux, le maire, les gendarmes le faisaient exécuter.

La Révolution vraiment populaire ne suivra pas cet exemple ; elle ne rédigera pas de décrets, elle ne réclamera pas les services de la police et de l’administration gouvernementale. Ce n’est pas avec des décrets, avec des paroles écrites sur du papier, qu’elle veut émanciper le peuple, mais avec des actes.

II. — Les paysans

Nous examinerons, dans ce chapitre, la manière dont doivent s’organiser les paysans pour tirer le plus de profit possible de leur instrument de travail, la terre.

Au lendemain de la Révolution, voici dans quelle position se trouveront les paysans : les uns, qui étaient déjà petits propriétaires, conservent le morceau de terrain qu’ils cultivaient et qu’ils continuent à cultiver seuls avec leur famille. D’autres, et c’est le plus grand nombre, qui étaient fermiers d’un grand propriétaire, ou simples manœuvres à la solde d’un fermier, se sont emparés en commun d’une vaste étendue de terrain, et doivent la cultiver en commun.

Lequel de ces deux systèmes est le meilleur ?

Il ne s’agit pas ici de faire de la théorie, mais de prendre pour point de départ les faits, et de rechercher ce qui est immédiatement réalisable.

Nous plaçant à ce point de vue, nous disons d’abord que la chose essentielle, celle pour laquelle la Révolution a été faite, est accomplie : la terre est devenue la propriété de celui qui la cultive, le paysan ne travaille plus au profit d’un exploiteur qui vit de ses sueurs.

Cette grande conquête obtenue, le reste est d’ordre secondaire ; les paysans peuvent, si c’est leur volonté, partager le terrain en lots individuels et attribuer à chaque travailleur un lot ; ou bien au contraire mettre le terrain en commun et s’associer pour le cultiver. Cependant, quoique secondaire par rapport au fait essentiel, à l’émancipation du paysan, cette question de la meilleure forme à adopter pour la culture et pour la possession du sol mérite aussi d’être examinée avec attention.

Dans une région qui aura été peuplée, avant la Révolution, de paysans petits propriétaires ; où la nature du sol sera peu propice à des cultures étendues ; où l’agriculture en est encore restée aux procédés de l’âge patriarcal, où l’emploi des machines est inconnu ou peu répandu — dans une région semblable, il sera naturel que les paysans conservent la forme de propriété à laquelle ils sont habitués. Chacun d’eux continuera à cultiver son terrain comme par le passé, avec cette seule différence, que ses valets d’autrefois (s’il en avait) seront devenus ses associés et partageront avec lui les fruits que leur travail commun aura fait produire à la terre.

Toutefois il est probable qu’au bout de peu de temps, ces paysans restés propriétaires individuels trouveront avantageux pour eux de modifier leur système traditionnel de travail. Ils se seront d’abord associés pour créer une agence communale chargée de la vente ou de l’échange de leurs produits : puis cette première association les conduira à tenter d’autres pas dans cette même voie. Ils feront en commun l’acquisition de diverses machines destinées à faciliter leur travail ; ils se prêteront une aide réciproque pour l’exécution de certaines corvées qui se font mieux quand elles sont enlevées rapidement par un grand nombre de bras ; et ils finiront sans doute par imiter leurs frères, les travailleurs de l’industrie et ceux des grandes cultures, en se décidant à mettre leurs terres en commun et à former une association agricole. Mais s’ils s’attardent quelques années dans l’ancienne routine, si même l’espace d’une génération entière devait s’écouler, dans certaines communes, avant que les paysans y prissent le parti d’adopter la forme de la propriété collective, il n’y aurait pas à ce retard d’inconvénient grave ; le prolétariat des campagnes n’aurait-il pas disparu, et au sein même de ces communes restées en arrière, y aurait-il autre chose qu’une population de travailleurs libres, vivant dans l’abondance et la paix ?

Par contre, là où de grands domaines, de vastes cultures occupent un nombre considérable de travailleurs, dont les efforts réunis et combinés sont nécessaires à la mise en œuvre du sol, la propriété collective s’impose d’elle-même. On verra le territoire de toute une commune, quelquefois même celui de plusieurs communes, ne former qu’une exploitation agricole, où seront appliqués les procédés de la grande culture. Dans ces vastes communautés de travailleurs des champs, on ne s’efforcera pas, comme le fait aujourd’hui le petit paysan sur son lopin de terre, d’obtenir du même terrain une foule de produits différents : on ne verra pas, côte à côte dans un enclos d’un hectare de superficie, un petit carré de blé, un petit carré de pommes de terre, un autre de vigne, un autre de fourrage, un autre d’arbres fruitiers, etc. Chaque sol est, par sa configuration extérieure, par son exposition, par sa composition chimique, approprié plus spécialement à une espèce de produits : on ne sèmera donc pas du blé sur le terrain propre à la vigne, on ne cherchera pas à obtenir des pommes de terre sur un sol qui serait mieux utilisé comme pâturage. La communauté agricole, si elle ne dispose que d’une seule nature de terrain, ne se livrera qu’à la culture d’une seule espèce de produits, sachant que la culture en grand donne, avec moins de travail, des résultats beaucoup plus considérables, et préférant se procurer par l’échange les produits qui lui manquent, plutôt que de ne les obtenir qu’en petite quantité et en mauvaise qualité sur un terrain qui ne leur serait pas propice.

L’organisation intérieure d’une communauté agricole ne sera nécessairement pas partout la même : une assez grande variété pourra se produire suivant les préférences des travailleurs associés ; ils n’auront, pourvu qu’ils se conforment aux principes d’égalité et de justice, à consulter sur ce point que leurs convenances et leur utilité.

La gérance de la communauté, élue par tous les associés, pourra être confiée soit à un seul individu, soit à une commission de plusieurs membres ; il sera même possible de séparer les diverses fonctions administratives, et de remettre chacune d’elles à une commission spéciale. La durée de la journée de travail sera fixée non par une loi générale appliquée à tout le pays, mais par une décision de la communauté elle-même ; seulement, comme la communauté sera en relations avec tous les travailleurs agricoles de la région, il faut admettre comme probable qu’une entente se sera effectuée entre tous les travailleurs pour l’adoption d’une base uniforme sur ce point. Les produits du travail appartiennent à la communauté et chaque associé reçoit d’elle, soit en nature (subsistances, vêtements, etc.), soit en monnaie d’échange, la rémunération du travail accompli par lui. Dans quelques associations, cette rémunération sera proportionnelle à la durée du travail et de la nature des fonctions remplies ; d’autres systèmes encore pourront être essayés et pratiqués.

Cette question de la répartition devient tout à fait secondaire, dès que celle de la propriété a été résolue et qu’il n’existe plus de capitalistes opérant un prélèvement sur le travail des masses. Toutefois nous pensons que le principe dont il faut chercher à se rapprocher autant que possible est celui-ci : De chacun suivant ses forces, à chacun suivant ses besoins. Une fois que, grâce aux procédés mécaniques et aux progrès de la science industrielle et agricole, la production se sera accrue de telle sorte qu’elle dépassera de beaucoup les besoins de la société — et ce résultat sera obtenu dans un espace de quelques années après la Révolution —, une fois qu’on en sera là, disons-nous, on ne mesurera plus d’une main scrupuleuse la part qui revient à chaque travailleur : chacun pourra puiser dans l’abondante réserve sociale, selon toute l’étendue de ses besoins, sans craindre de jamais l’épuiser ; et le sentiment moral qui se sera développé chez des travailleurs libres et égaux préviendra l’abus et le gaspillage. En attendant, c’est à chaque communauté à déterminer elle-même, pendant la période de transition, la méthode qu’elle croit la plus convenable pour répartir le produit du travail entre ses associés.

III. — Les travailleurs industriels

Chez les travailleurs de l’industrie, il faut, comme chez les paysans, distinguer plusieurs catégories

Il y a d’abord les métiers dans lesquels l’outillage est presque insignifiant, où la division du travail n’existe pas ou n’existe qu’à peine, et où par conséquent le travailleur isolé peut produire aussi bien que s’il travaillait en association. Telles sont, par exemple, les professions de tailleur, de cordonnier (1), etc.

Puis viennent les métiers qui nécessitent la coopération de plusieurs travailleurs, l’emploi de ce qu’on appelle la force collective, et qui s’exercent généralement dans un atelier ou un chantier ; exemple : les typographes, les menuisiers, les maçons.

Enfin il est une troisième catégorie d’industrie, où la division du travail est poussée beaucoup plus loin, où la production se fait sur une échelle gigantesque et exige l’emploi de puissantes machines et la possession d’un capital considérable. Telles sont les filatures, les usines métallurgiques, les houillères, etc.

Pour les travailleurs appartenant aux industries de la première catégorie, le travail collectif n’est pas une nécessité ; et il arrivera sans doute que, dans un grand nombre de cas, le tailleur ou le savetier préférera continuer à travailler seul dans sa petite échoppe. C’est là une chose toute naturelle, d’autant plus que dans les petites communes, il n’y aura peut-être qu’un seul travailleur appartenant à chacun de ces métiers. Toutefois et sans vouloir gêner en rien l’indépendance individuelle, nous pensons que, là où la chose est praticable, le travail en commun est le meilleur : dans la société de ses égaux, l’émulation stimule le travailleur ; il produit davantage, et fait son ouvrage de meilleur cœur ; en outre, le travail en commun permet un contrôle plus utile de chacun sur tous et de tous sur chacun.

Quant aux travailleurs des deux autres catégories, il est évident que l’association leur est imposée par la nature même de leur travail ; et que leurs instruments de travail n’étant plus de simples outils d’un usage exclusivement personnel, mais des machines ou des outils dont l’emploi exige le concours de plusieurs ouvriers, la propriété de cet outillage ne peut être que collective.

Chaque atelier, chaque fabrique formera donc une association de travailleurs, qui restera libre de s’administrer de la façon qu’il lui plaira pourvu que les droits de chacun soient sauvegardés et que les principes d’égalité et de justice soient mis en pratique. Au chapitre précédent, en parlant des associations ou communautés de travailleurs agricoles, nous avons présenté, à propos de la gérance, de la durée de la journée de travail, et de la répartition des produits, des observations qui naturellement s’appliquent aussi aux travailleurs de l’industrie et, que par conséquent nous n’avons pas besoin de répéter. Nous venons de dire que, partout où il s’agit d’une industrie exigeant un outillage un peu compliqué et le travail en commun, la propriété des instruments de travail devait être commune. Mais un point reste à déterminer : cette propriété commune appartiendra-t-elle exclusivement à l’atelier dans lequel elle fonctionne, ou bien sera-t-elle la propriété de toute la corporation des travailleurs de telle ou telle industrie ?

Notre opinion est que c’est la seconde de ces solutions qui est la bonne. Lorsque, par exemple, le jour de la Révolution, les ouvriers typographes de la ville de Rome auront pris possession de toutes les imprimeries de cette cité, ils devront immédiatement se réunir en assemblée générale, pour y déclarer que l’ensemble des imprimeries de Rome constitue la propriété commune de tous les typographes romains. Puis, dès que la chose sera possible, ils devront faire un pas de plus, et se solidariser avec les typographes des autres villes d’Italie : le résultat de ce pacte de solidarité sera la constitution de tous les établissements typographiques d’Italie comme propriété collective de la fédération des typographes italiens. Au moyen de cette mise en commun, les typographes de toute l’Italie pourront aller travailler dans l’une ou l’autre des villes de leur pays, et y trouver partout des instruments de travail dont ils auront le droit de se servir.

Mais si la propriété des instruments de travail doit, selon nous, être remise à la corporation, nous ne voulons pas dire par là qu’il y aura, au-dessus des groupes de travailleurs formant les ateliers, une sorte de gouvernement industriel qui ait le pouvoir de disposer à son gré des instruments de travail. Non : les travailleurs des divers ateliers ne font pas le moins du monde l’abandon de l’instrument de travail qu’ils ont conquis entre les mains d’une puissance supérieure qui s’appellerait la corporation. Ce qu’ils font, c’est ceci : ils se garantissent réciproquement, sous certaines conditions, la jouissance de l’instrument de travail dont ils ont acquis la possession, et, en accordant à leurs collègues des autres ateliers la coparticipation à cette puissance, ils obtiennent en échange d’être à leur tour coparticipants à la propriété des instruments de travail détenus par ces collègues avec lesquels ils ont conclu le pacte de solidarité.

IV. — La commune

La commune est formée de l’ensemble des travailleurs habitant une même localité. Prenant pour type la commune telle qu’elle se présente dans la très grande majorité des cas, et négligeant les exceptions, nous définirons la commune : la fédération locale des groupes de producteurs,

Cette fédération locale ou commune est constituée dans le but de pourvoir à certains services qui ne sont pas du domaine exclusif de telle ou telle corporation, mais qui les intéressent toutes, et que pour cette raison on appelle services publics.

Les services publics communaux peuvent être résumés dans l’énumération suivante :

a) Travaux publics

Toutes les maisons sont la propriété de la commune.

La Révolution faite, chacun continue à habiter provisoirement le logement qu’il occupait, à l’exception des familles qui étaient réduites à des habitations malsaines ou trop insuffisantes, et qui seront immédiatement logées, par les soins de la commune, dans les appartements vacants des maisons appartenant précédemment aux riches.

La construction des maisons nouvelles, contenant des logements sains, spacieux et commodes, pour remplacer les misérables taudis des anciens quartiers populaires, sera un des premiers besoins de la société affranchie. La commune s’en occupera immédiatement ; et de la sorte elle pourra non seulement fournir du travail aux corporations des maçons, charpentiers, serruriers, couvreurs, etc., mais encore il lui sera facile d’occuper d’une manière utile cette foule de gens qui, vivant dans l’oisiveté avant la Révolution, ne savent aucun métier ; ils pourront être employés comme manœuvres dans les immenses travaux de construction et de terrassement qui seront alors entrepris sur tous les points de la région affranchie, et spécialement dans les villes.

Les logements nouveaux seront construits aux frais de tous — ce qui signifie qu’en échange du travail fourni par les diverses corporations du bâtiment, celles- ci recevront de la commune les bons d’échange nécessaires pour qu’elles puissent subvenir largement à l’entretien de tous leurs membres. Et puisque les logements auront été construits aux frais de tous, ils devront être à la disposition de tous — c’est-à-dire que la jouissance en sera gratuite, et que personne n’aura à payer à la commune une redevance, un loyer, en échange de l’appartement qu’il occupera.

Les logements étant gratuits, il semble qu’il en pourra résulter de graves discordes, parce que personne ne voudra garder un mauvais logement, et que chacun se disputera les meilleurs. Mais nous pensons qu’on aurait tort de craindre qu’il se produise, de ce chef des inconvénients graves, et voici nos raisons. D’abord, nous devons dire que ne pas vouloir habiter un mauvais logement et en désirer un meilleur est un désir assurément fort légitime ; et c’est justement ce désir, qu’on verra se produire avec beaucoup, de force, qui nous donne l’assurance que partout on travaillera avec énergie et activité à le satisfaire, en bâtissant des maisons nouvelles. Mais en attendant qu’elles soient bâties, il faudra bien prendre patience et se contenter de ce qui existe ; la commune aura eu soin, comme nous l’avons dit, de remédier aux besoins les plus pressants en logeant les familles les plus pauvres dans les vastes palais des riches ; et quant au reste de la population, nous croyons qu’il se sera développé en elle, par l’enthousiasme révolutionnaire, un sentiment de générosité et d’abnégation, qui fera que chacun sera heureux de supporter, pendant quelque temps encore, les inconvénients d’une habitation incommode, et qu’il viendra à l’idée de personne de chercher querelle à un voisin qui, plus favorisé, aura provisoirement un appartement plus agréable,

Au bout de peu de temps, grâce à l’activité avec laquelle travailleront les constructeurs, puissamment stimulés par la demande générale, les logements seront devenus si abondants, que toutes les demandes pourront être satisfaites : chacun n’aura plus qu’à choisir, avec la certitude de trouver une habitation à sa convenance.

Ce que nous disons là n’a rien de chimérique, quelque merveilleux que cela puisse paraître à ceux dont le regard n’a jamais dépassé l’horizon de la société bourgeoise : c’est au contraire ce qu’il y a de plus simple et de plus naturel, si naturel qu’il serait impossible que les choses se passassent autrement. En effet, à quoi veut-on que s’occupent les légions de maçons et d’autres travailleurs du bâtiment, sinon à construire incessamment des logements commodes et vraiment dignes d’être habités par les membres d’une société civilisée ? Leur faudra-t-il en construire pendant beaucoup d’années, pour que chaque famille ait le sien ? Non, ce sera l’œuvre de peu de temps. Et quand ils auront fini, se croiseront-ils les bras ? Non, sans doute ; ils continueront à travailler ; ils amélioreront, ils perfectionneront ce qui existe, et peu à peu on verra disparaître entièrement les quartiers sombres, les rues étroites, les maisons incommodes de nos villes actuelles : à leur place s’élèveront des palais, où habiteront les travailleurs redevenus hommes.

b) Échange

Dans la société nouvelle, il n’y aura plus de commerce, dans le sens qui est attaché aujourd’hui à ce mot.

Chaque commune établira un comptoir d’échange, dont nous allons expliquer le plus clairement possible le mécanisme.

Les associations de travailleurs, ainsi que les producteurs individuels (dans les branches où la production individuelle pourra continuer), déposeront leurs produits au comptoir d’échange. La valeur de ces divers produits aura été fixée d’avance par une convention entre les fédérations corporatives régionales et les différentes communes, au moyen des données que fournira la statistique. Le comptoir d’échange remettra aux producteurs des bons d’échange représentant la valeur de leurs produits ; ces bons d’échange seront admis à circuler dans toute l’étendue du territoire de la Fédération des communes.

Parmi les produits ainsi déposés au comptoir d’échange, les uns sont destinés à être consommés dans la commune même, et les autres à être exportés dans d’autres communes, et par conséquent échangés contre d’autres produits.

Les premiers de ces produits seront transportés dans les différents bazars communaux, pour l’établissement desquels on aura pu utiliser provisoirement les locaux les plus commodes parmi les boutiques et magasins des anciens marchands. De ces bazars, les uns seront consacrés aux produits alimentaires, d’autres aux vêtements, d’autres aux ustensiles de ménage, etc.

Les produits destinés à l’exportation resteront dans des magasins généraux, jusqu’à ce que le moment soit venu de les diriger sur les communes qui en auront besoin.

Prévenons ici une objection. On nous dira peut-être : le comptoir d’échange de chaque commune remet aux producteurs, au moyen de bons d’échange, un signe représentatif de la valeur de leurs produits, et cela avant d’être assuré de l’écoulement de ces mêmes produits. Si les produits venaient à ne pas s’écouler, dans quelle position se trouverait le comptoir d’échange ? Ne risque-t-il pas de faire des pertes, et le genre d’opération dont on le charge n’est-il pas très aléatoire ?

A cela, nous répondrons que chaque comptoir d’échange est sûr d’avance de l’écoulement des produits qu’il reçoit, en sorte qu’il ne peut y avoir aucun inconvénient à ce qu’il en remette aussitôt la valeur aux producteurs par des bons d’échange.

Il y aura certaines catégories de travailleurs auxquels il sera matériellement impossible d’apporter leurs produits au comptoir d’échange : tels sont, par exemple, les constructeurs de bâtiments. Mais le comptoir d’échange ne leur servira pas moins d’intermédiaire : ils y feront enregistrer les divers travaux qu’ils auront exécutés, et dont la valeur aura toujours été convenue d’avance ; et le comptoir leur délivrera cette valeur en bons d’échange. Il en sera de même des divers travailleurs employés pour les services administratifs de la commune ; leur travail consiste, non en produits fabriqués, mais en services rendus ; ces services auront été tarifés d’avance, et le comptoir d’échange leur en paiera la valeur.

Le comptoir d’échange n’a pas seulement pour fonction de recevoir les produits que lui apportent les travailleurs de la commune ; il correspond avec les autres communes, et il fait venir les produits que la commune est obligée de tirer du dehors, soit pour contribuer à son alimentation, soir comme matières premières, combustibles, produits manufacturés, etc.

Ces produits tirés du dehors figurent dans les bazars communaux, à côté des produits de la localité.

Les consommateurs se présentent dans ces divers bazars, munis de leurs bons d’échange, qui peuvent être divisés en coupures de différentes valeurs ; et ils se procurent là, sur les bases d’un tarif uniforme, tous les objets de consommation dont ils auront besoin.

Jusqu’à présent, l’exposé que nous avons fait des opérations du comptoir d’échange n’a rien qui diffère d’une manière essentielle des usages du commerce actuel : ces opérations, en effet, ne sont autres que celles de la vente et de l’achat ; le comptoir achète aux producteurs leurs produits, et vend aux consommateurs les objets de consommation. Mais nous pensons qu’au bout d’un certain temps, la pratique des comptoirs d’échange pourra sans inconvénient être modifiée, et qu’un système nouveau se substituera peu à peu au système ancien : l’échange proprement dit disparaîtra et fera place à la distribution pure et simple.

Voilà ce que nous entendons par là :

Aussi longtemps qu’un produit est peu abondant, et ne se trouve dans les magasins communaux qu’en quantités plus petites que celles que la population pourrait consommer, on est obligé d’apporter dans la répartition de ce produit une certaine mesure ; et la manière la plus facile d’opérer ce rationnement des consommateurs, c’est de leur vendre le produit, c’est-à-dire de n’en livrer qu’à ceux qui donneront en échange une certaine valeur. Mais une fois que, grâce au développement prodigieux de la production qui ne manquera pas d’avoir lieu dès que le travail sera organisé sur des bases rationnelles — une fois, disons-nous, que grâce à ce développement, telle ou telle catégorie de produits en dépassera de beaucoup tout ce que pourrait consommer la population, alors il ne sera plus nécessaire de rationner les consommateurs ; on pourra supprimer l’opération de la vente, qui était une sorte de frein opposé à une consommation immodérée ; les comptoirs communaux ne vendront plus les produits aux consommateurs, ils les leur distribueront à proportion des besoins que ceux-ci déclareront éprouver.

Cette substitution de la distribution à l’échange pourra avoir lieu au bout de peu de temps pour tous les objets de première nécessité ; car ce sera surtout vers une production abondante de ces objets que seront dirigés les premiers efforts des associations de producteurs. Bientôt d’autres objets, qui aujourd’hui encore sont rares et coûteux, et sont par conséquent regardés comme des objets de luxe, pourront à leur tour être produits sur une grande échelle, et entrer ainsi dans le domaine de la distribution, c’est-à-dire de la consommation universelle. Par contre d’autres objets, mais en petit nombre et de peu d’importance (par exemple les perles, diamants, certains métaux), ne pourront jamais devenir abondants, parce que la nature elle-même en a limité la quantité ; mais comme on aura cessé d’y attacher le prix que l’opinion leur attribue aujourd’hui, ils ne seront plus guère recherchés que par les associations scientifiques qui voudront les placer dans des musées d’histoire naturelle ou les utiliser pour la confection de certains instruments.

c) Alimentation

Le service de l’alimentation ne forme en quelque sorte qu’une annexe de celui de l’échange. En effet, ce que nous venons de dire de l’organisation du comptoir d’échange s’applique à tous les produits, y compris les produits spécialement destinés à l’alimentation. Cependant, nous croyons utile d’ajouter, dans un paragraphe spécial, quelques explications plus détaillées sur les dispositions à prendre pour la répartition des principaux produits alimentaires.

Aujourd’hui la boulangerie, la boucherie, le commerce des vins, des denrées coloniales sont abandonnés à l’industrie privée, et à la spéculation, qui, par des fraudes de tout genre, cherchent à s’enrichir aux dépens du consommateur, La société nouvelle devra immédiatement porter remède à un pareil état de choses : ce remède consistera à ériger en service public communal tout ce qui concerne la distribution des produits alimentaires de première nécessité,

Qu’on le remarque bien : ceci ne veut pas dire que la commune s’empare de certaines branches de la production. Non : la production proprement dite reste entre les mains des associations de producteurs. Mais pour le pain, par exemple, en quoi consiste la production ? uniquement dans la culture du blé. Le laboureur sème et récolte le grain, et l’apporte au comptoir d’échange : là s’arrête la fonction du producteur. Réduire ce grain en farine, transformer cette farine en pain, ce n’est plus de la production : c’est un travail analogue à celui que remplissent les divers employés des bazars communaux, un travail destiné à mettre un produit alimentaire, le blé, à la portée des consommateurs. De même pour la viande, etc.

On le voit donc : au point de vue du principe, rien de plus logique que de faire rentrer la boulangerie, la boucherie, la distribution des vins, etc. dans les attributions de la commune.

En conséquence, le blé, une fois entré dans les magasins de la commune, sera réduit en farine dans un moulin communal (il va sans dire que plusieurs communes pourront avoir le même moulin) ; la farine sera transformée en pain dans les boulangeries communales, et le pain sera livré par la commune aux consommateurs. Il en sera de même de la viande : les bestiaux seront abattus dans les abattoirs communaux, et dépecés dans les boucheries communales. Les vins seront conservés dans les caves communales, et distribués aux consommateurs par des employés spéciaux. Enfin, les autres denrées alimentaires seront, suivant la consommation plus ou moins immédiate qui doit en être faite, conservées dans les magasins de la commune, ou bien exposées aux halles, où les consommateurs viendront les chercher.

C’est surtout pour cette catégorie de produits, pain, viande, vin, etc., que les efforts devront tendre à substituer au plus vite au régime de l’échange celui de la distribution. Une fois qu’une alimentation abondante sera assurée à tous, les progrès des sciences, des arts industriels, et de la civilisation en général, marcheront à pas de géant.

d) Statistique

La commission communale de statistique aura pour tâche de réunir tous les renseignements statistiques de la commune.

Les diverses corporations ou associations de production la tiendront constamment au courant du nombre de leurs membres et des changements qui s’opèrent dans leur personnel, en sorte qu’il sera possible de connaître à tous les instants le nombre de bras employés dans les diverses branches de la production.

Par l’intermédiaire du comptoir d’échange, la commission de statistique obtiendra les données les plus complètes sur le chiffre de la production et sur celui de la consommation.

Ce sera au moyen des faits statistiques recueillis de la sorte dans toutes les communes d’une région, qu’il sera possible d’équilibrer scientifiquement la production et la consommation ; en obéissant à ces indications, on pourra accroître le nombre de bras dans les branches où la production est insuffisante, et le diminuer dans celles où la production est surabondante. La statistique permettra aussi de fixer la durée moyenne de la journée de travail, nécessaire pour obtenir la somme de produits que réclament les besoins de la société. Ce sera par elle également qu’on arrivera à pouvoir déterminer, non certes d’une manière absolue, mais avec une exactitude suffisante pour la pratique, la valeur relative des divers produits, qui servira de base aux tarifs des comptoirs d’échange.

Mais ce n’est pas tout ; la commission de statistique aura encore à remplir les fonctions attribuées aujourd’hui à l’état civil : elle enregistrera les naissances et les décès. Nous n’ajoutons pas : les mariages, parce que, dans une société libre, l’union volontaire de l’homme et de la femme ne sera plus un acte officiel, mais un acte purement privé, qui n’aura besoin d’aucune sanction publique.

Bien d’autres choses encore sont du ressort de la statistique : les maladies, les observations météorologiques, tous les faits enfin qui, se produisant d’une façon régulière, peuvent être enregistrés et comptés, et du groupement numérique desquels peut sortir quelque enseignement, parfois même quelque loi scientifique.

e) Hygiène

Sous le nom général d’hygiène nous avons rassemblé divers services publics dont le bon fonctionnement est indispensable au maintien de la santé commune.

Au premier rang il faut placer naturellement le service médical, qui sera mis gratuitement par la commune à la portée de tous ses ressortissants. Les médecins ne seront plus des industriels cherchant à tirer le plus gros profit possible de leurs malades ; ce seront des employés de la commune, rétribués par elle, et qui doivent accorder leurs soins à tous ceux qui les réclament.

Mais le service médical ne nous présente que le côté curatif de cette branche de l’activité et du savoir humain qui s’occupe de la santé ; et ce n’est pas assez que de guérir les maladies, il faut encore les prévenir. C’est là la fonction de l’hygiène proprement dite.

On pourrait citer encore plusieurs autres choses qui devront attirer l’attention et occuper les soins de la commission d’hygiène ; mais le peu que nous venons de dire a déjà dû suffire pour donner une idée de la nature de ses fonctions et de leur importance.

f) Sécurité

Ce service comprend les mesures nécessaires pour garantir à tous les habitants de la commune, la sécurité de leur personne ainsi que pour protéger les bâtiments, les produits, etc., contre toute déprédation et tout accident.

Il n’est pas probable que dans une société où chacun pourra vivre en pleine liberté du fruit de son travail, et trouvera tous ses besoins abondamment satisfaits, des cas de vol et de brigandage puissent encore se présenter. Le bien-être matériel, ainsi que le développement intellectuel et moral qui résultera de l’instruction vraiment humaine donnée à tous, rendront en outre beaucoup plus rares les crimes qui sont la suite de la débauche, de la colère, de la brutalité, ou d’autres vices.

Néanmoins il ne sera pas inutile de prendre des précautions pour la sécurité des personnes. Ce service, qu’on pourrait appeler, si ce terme n’avait pas une signification trop équivoque, la police de la commune, ne sera pas confié, comme aujourd’hui, à un corps spécial : tous les habitants seront appelés à y prendre part et à veiller à tour de rôle dans les divers postes de sûreté que la commune aura institués.

On se demandera sans doute, à ce propos, comment sera traité, dans la société égalitaire, celui qui se sera rendu coupable d’un meurtre ou d’autres violences. Évidemment on ne pourra pas, sous prétexte de respect des droits de l’individu et de négation de l’autorité, laisser courir tranquillement un meurtrier ou attendre que quelque ami de la victime lui applique la loi du talion. Il faudra le priver de sa liberté, et le garder dans une maison spéciale, jusqu’à ce qu’il puisse, sans danger, être rendu à la société. Comment devra-t-il être traité durant sa captivité ? et d’après quels principes en déterminera-t-on la durée ? Ce sont là des questions délicates, sur lesquelles les opinions sont encore divisées. Il faudra s’en remettre à l’expérience pour leur solution ; mais nous savons dès à présent que, grâce à la transformation que l’éducation opérera dans les caractères, les crimes seront devenus très rares : les criminels n’étant plus qu’une exception, seront considérés comme des malades et des insensés ; la question du crime, qui occupe aujourd’hui tant de juges, d’avocats et de geôliers, perdra son importance sociale, et deviendra un simple chapitre de la philosophie médicale.

g) L’enfant n’est la propriété de personne

Le premier point à considérer, c’est la question de l’entretien des enfants. Aujourd’hui, ce sont les parents qui sont chargés de pourvoir à la nourriture de leurs enfants, ainsi qu’à leur instruction : cet usage est la conséquence d’un principe faux, qui fait considérer l’enfant comme la propriété de ses parents. L’enfant n’est la propriété de personne, il s’appartient à lui-même ; et pendant la période dans laquelle il est encore incapable de se protéger lui-même, et où par conséquent il peut être exposé à l’exploitation, c’est à la société à le protéger et à lui assurer la garantie de son entretien : en subvenant à sa consommation et aux diverses dépenses que nécessitera son éducation, la société ne fait qu’une avance, que l’enfant lui remboursera par son travail lorsqu’il sera devenu un producteur.

Ainsi, c’est la société, et non les parents, qui doit se charger de l’entretien de l’enfant. Ce principe général posé, nous croyons devoir nous abstenir de fixer d’une manière précise et détaillée la forme en laquelle il doit être appliqué : nous risquerions de tomber dans l’utopie ; il faudra laisser agir la liberté, et attendre les leçons de l’expérience. Disons seulement que vis-à-vis de l’enfant, la société est représentée par la commune et que chaque commune aura à déterminer l’organisation qu’elle jugera la meilleure pour l’entretien de ses enfants : ici on préférera la vie en commun, là on laissera les enfants à leur mère au moins jusqu’à un certain âge, etc.

Mais ce n’est là qu’un côté de la question. La commune nourrit, habille, loge les enfants : qui les instruira, qui en fera des hommes et des producteurs ? et selon quel plan leur éducation sera-t-elle dirigée ?

À ces questions, nous répondrons : l’éducation des enfants doit être intégrale, c’est-à-dire qu’elle doit développer à la fois toutes les facultés du corps et toutes les facultés de l’esprit, de manière à faire de l’enfant un homme complet. Cette éducation ne doit pas être confiée à une caste spéciale d’instituteurs ; tous ceux qui connaissent une science, un art, un métier, peuvent et doivent être appelés à l’enseigner.

On distinguera dans l’éducation deux degrés : l’un où l’enfant de cinq à douze ans n’a pas encore atteint l’âge d’étudier les sciences, et où il s’agit essentiellement de développer ses facultés physiques ; et un second degré où l’enfant, de douze à seize ans doit être initié aux diverses branches du savoir humain, en même temps qu’il apprend la pratique d’une ou plusieurs branches de production.

Dans le premier degré, comme nous l’avons dit, il s’agit essentiellement de développer les facultés physiques, de fortifier le corps, d’exercer les sens. Aujourd’hui, on s’en remet au hasard du soin d’exercer la vue, de former l’oreille, de développer l’habileté de la main ; une éducation rationnelle s’appliquera au contraire, par des exercices spéciaux, à donner à l’œil et à l’oreille toute la puissance dont ils sont susceptibles ; et quant aux mains, on se gardera bien d’habituer les enfants à se servir exclusivement de la droite : on cherchera à les rendre aussi habiles d’une main que de l’autre.

En même temps que les sens s’exerceront, et que la vigueur corporelle s’accroîtra par une intelligente gymnastique, la culture de l’esprit commencera, mais d’une façon toute spontanée : un certain nombre de faits scientifiques s’accumuleront d’eux-mêmes dans le cerveau de l’enfant.

L’observation individuelle, l’expérience, les conversations des enfants entre eux, ou avec les personnes chargées de diriger leur enseignement, seront les seules leçons qu’ils recevront dans cette période.

Plus d’école arbitrairement gouvernée par un pédagogue, et dans laquelle les élèves tremblants soupirent après la liberté et les jeux du dehors. Dans leurs réunions, les enfants seront complètement libres : ils organiseront eux-mêmes leurs jeux, leurs conférences, établiront un bureau pour diriger leurs travaux, des arbitres pour juger leurs différends, etc. Ils s’habitueront ainsi à la vie publique, à la responsabilité, à la mutualité ; le professeur qu’ils auront librement choisi pour leur donner un enseignement ne sera plus pour eux un tyran détesté, mais un ami qu’ils écouteront avec plaisir.

Dans le second degré, les enfants, parvenus à l’âge de douze ou treize ans, étudieront successivement dans un ordre méthodique les principales branches des connaissances humaines. L’enseignement ne sera pas remis entre les mains d’hommes qui en feront leur occupation exclusive : les professeurs de telle ou telle science seront en même temps des producteurs, qui occuperont une partie de leur temps au travail manuel ; et chaque branche comptera non pas un, mais un aussi grand nombre qu’il se trouvera dans la commune d’hommes possédant une science et disposés à l’enseigner. En outre, la lecture en commun de bons ouvrages d’enseignement, les discussions dont ces lectures seront suivies, diminueront beaucoup l’importance qu’on attache aujourd’hui à la personnalité du professeur.

En même temps que l’enfant développera son corps et s’appropriera les sciences, il fera son apprentissage comme producteur. Dans le premier degré de l’enseignement, le besoin de réparer ou de modifier le matériel de ses jeux aura initié l’enfant au maniement des principaux outils. Pendant la seconde époque, il visitera les divers ateliers, et bientôt, entraîné par son goût vers l’une ou l’autre branche, il se choisira une ou plusieurs spécialités. Les I maîtres d’apprentissage seront les producteurs eux-mêmes ; dans chaque atelier, il y aura des élèves, et une partie du temps de chaque travailleur sera consacrée à leur montrer à travailler. A cette éducation pratique seront jointes quelques leçons théoriques. De cette manière, à l’âge de seize ou dix-sept ans, le jeune homme aura parcouru tout le cercle des connaissances humaines, sera en état de poursuivre seul ses études ultérieures, s’il le désire ; il aura en outre appris un métier, et se trouvera dés lors au rang des producteurs utiles, de façon à pouvoir rembourser à la société, par son travail, la dette que son éducation lui aura fait contracter envers elle.

Il nous reste à dire un mot des relations de l’enfant avec sa famille.

Il y a des gens qui prétendent qu’une mesure d’organisation sociale qui met l’entretien de l’enfant à la charge de la société n’est autre chose que « la destruction de la famille ». C’est là une expression vide de sens ; tant que le concours de deux individus de sexe différent sera nécessaire pour la procréation d’un nouveau-né, tant qu’il y aura des pères et des mères, le lien naturel de parenté entre l’enfant et ceux à qui il doit la vie ne pourra pas être effacé des relations sociales.

Seulement le caractère de ce lien devra nécessairement se modifier. Dans l’Antiquité, le père était maître absolu de l’enfant, il avait sur lui droit de vie et de mort ; dans les temps modernes, l’autorité paternelle a été limitée par certaines restrictions ; quoi de plus naturel, par conséquent, que dans une société libre et égalitaire, ce qui reste encore aujourd’hui de cette autorité s’efface complètement, pour faire face aux relations de simple affection ?

Nous ne prétendons pas, sans doute, que l’enfant doive être traité en adulte, que tous ses caprices aient droit au respect et que lorsqu’il y a opposition entre sa volonté enfantine et les règles établies par la science et le sens commun, il ne faille pas enseigner à l’enfant à céder. Au contraire, nous disons que l’enfant a besoin d’être dirigé : mais la direction de ses premières année ne doit pas être confiée exclusivement aux mains de parents souvent incapables, et qui généralement abusent du pouvoir qui leur est remis. Le but de l’éducation que reçoit l’enfant étant de le mettre aussi vite que possible en état de se diriger lui-même, par le large développement de toutes ses facultés, il est évident qu’aucune tendance étroitement autoritaire n’est compatible avec un pareil système d’éducation. Mais parce que les relations du père au fils seront, non plus celles d’un maître à un esclave mais celles d’un instituteur à un élève, d’un ami plus âgé à un ami plus jeune, pense-t-on que l’affection réciproque des parents et des enfants aura à en souffrir ? N’est-ce pas au contraire alors qu’on verra cesser ces inimités, ces discordes dont la famille offre aujourd’hui tant d’exemples, et qui presque toujours ont pour cause la tyrannie exercée par le père sur ses enfants ?

Que personne ne vienne donc plus dire que la société affranchie et régénérée détruira la famille. Elle apprendra au contraire au père, à la mère, à l’enfant, à s’aimer, à s’estimer, à respecter leurs droits mutuels ; et en même temps elle leur mettra au cœur, à côté et au-dessus des affections de famille qui n’embrassent qu’un cercle restreint et qui peuvent devenir mauvaises si elles restent exclusives, un amour plus haut et plus noble, celui de la grande famille humaine.

Un réseau fédératif

Quittant maintenant le terrain restreint de la commune ou de la fédération locale des groupes de producteurs, nous allons voir l’organisation sociale se compléter, d’une part par la constitution des fédérations régionales corporatives, embrassant tous les groupes de travailleurs qui appartiennent à une même branche de la production ; d’autre part, par la constitution d’une Fédération des communes.

(…) Nous avons déjà indiqué sommairement ce que c’est qu’une fédération corporative. Il existe, au sein même de la société actuelle, des organisations embrassant dans une même association tous les ouvriers d’un métier : telle est, par exemple, la fédération des ouvriers typographes. Mas ces organisations-là ne sont qu’une ébauche très imparfaite de ce que doit être, dans la société à venir, la fédération corporative. Celle-ci sera formée de tous les groupes producteurs appartenant à la même branche de travail ; ils s’unissent, non plus pour protéger leur salaire contre la rapacité des patrons, mais en première ligne pour se garantir mutuellement l’usage des instruments de travail qui sont en possession de chacun des groupes, et qui deviendront, par un contrat réciproque, la propriété collective de la fédération corporative tout entière ; en outre, la fédération des groupes entre eux permet à ceux-ci d’exercer un contrôle constant sur la production, et par conséquent de régler le plus ou moins d’intensité de celle-ci, dans la proportion des besoins qui sont manifestés par la société tout entière.

La constitution de la fédération corporative s’opérera d’une façon extrêmement simple. Dès le lendemain de la Révolution, les groupes producteurs appartenant à la même industrie sentiront le besoin de s’envoyer mutuellement des délégués, d’une ville à une autre pour se renseigner et s’entendre. De ces conférences partielles sortira la convocation d’un congrès fédéral de délégués de la corporation dans quelque point central. Ce congrès posera les bases du contrat fédératif, qui sera soumis ensuite à l’approbation de tous les groupes de la corporation. Un bureau permanent, élu par le congrès corporatif et responsable devant celui-ci, sera destiné à servir d’intermédiaire entre les groupes formant la fédération, de même qu’entre la fédération elle-même et les autres fédérations corporatives.

Une fois que toutes les branches de la production, y compris celles de la production agricole, se seront organisées de la sorte, un immense réseau fédératif, embrassant tous les producteurs et par conséquent aussi tous les consommateurs, couvrira le pays, et la statistique de la production et de la consommation, centralisée par les bureaux des diverses fédérations corporatives, permettra de déterminer d’une manière rationnelle le nombre des heures de la journée normale de travail, le prix de revient des produits et leur valeur d’échange, ainsi que la quantité en laquelle ces produits doivent être créés pour suffire aux besoins de la consommation.

Des gens habitués aux déclamations creuses de certains prétendus démocrates demanderont peut-être si les groupes de travailleurs ne devront pas être appelés à intervenir directement, par le vote de tous ceux qui composent la fédération corporative, dans la fixation de ces divers détails ; et quand nous aurons répondu négativement, ils s’écrieront sans doute que c’est là du despotisme ; ils protesteront contre ce qu’ils appelleront l’autorité des bureaux, investis du pouvoir de trancher seuls des questions si graves et de prendre des décisions de la plus haute importance. Nous répondrons que la besogne dont les bureaux permanents de chaque fédération seront chargés n’a rien de commun avec l’exercice d’une autorité quelconque : il s’agit en effet tout simplement de recueillir et de mettre en ordre les renseignements fournis par les groupes producteurs ; et une fois ces renseignements réunis et rendus publics, d’en tirer les conséquences qui en découlent nécessairement concernant les heures de travail, le prix de revient des produits, etc. C’est là un simple calcul d’arithmétique, qui ne peut pas se faire de deux manières différentes, et qui ne peut pas donner deux résultats : il n’en peut sortir qu’un résultat unique ; ce résultat, chacun pourra le contrôler pour son propre compte, parce que chacun aura les éléments de l’opération sous les yeux, et le bureau permanent est simplement chargé de le constater et de le porter à la connaissance de tous. Aujourd’hui déjà, l’administration des postes, par exemple, remplit un service assez semblable à celui qui sera confié aux bureaux des fédérations corporatives ; et personne ne s’avise de se plaindre d’un abus d’autorité parce que la poste détermine, sans consulter le suffrage universel, la classification et le groupement des lettres en paquets, pour les faire parvenir à destination de la manière la plus expéditive et la plus économique.

Ajoutons que les groupes producteurs formant une fédération interviendront dans les actes du bureau d’une manière bien autrement efficace et directe que par un simple vote : ce sont eux, en effet, qui fourniront les renseignements, toutes les données statistiques que le bureau ne fait que coordonner : en sorte que le bureau n’est que l’intermédiaire passif au moyen duquel les groupes communiquent entre eux et constatent publiquement les résultats de leur propre activité.

Le vote est un procédé propre à trancher des questions qui ne peuvent être résolues au moyen de données scientifiques, et qui doivent être laissées à l’appréciation arbitraire du nombre ; mais dans des questions susceptibles d’une solution scientifique et précise, il n’y a pas lieu à voter ; la vérité ne se vote pas, elle se constate et s’impose ensuite à tous par sa propre évidence.

Mais nous n’avons montré encore qu’une des moitiés de l’organisation extra-communale : à côté des fédérations corporatives doit se constituer la Fédération des communes.

Pas de socialisme dans un seul pays

La Révolution ne peut pas être restreinte à un seul pays : elle est obligée, sous peine de mort, d’entraîner dans son mouvement, sinon l’univers tout entier, du moins une partie considérable des pays civilisés. En effet, aucun pays ne peut, aujourd’hui, se suffire à lui-même ; les relations internationales sont une nécessité de la production et de la consommation, et elles ne sauraient être interrompues. Si, autour d’un pays révolutionné, les États voisins parvenaient à établir un blocus hermétique, la Révolution restant isolée serait condamnée à s’éteindre. Ainsi, comme nous raisonnons dans l’hypothèse du triomphe de la Révolution dans un pays donné, nous devons supposer que la plupart des autres pays de l’Europe auront fait leur Révolution en même temps.

Il n’est pas indispensable que, dans tous les pays où le prolétariat aura renversé la domination de la bourgeoisie, la nouvelle organisation sociale installée par la Révolution soit la même dans tous ses détails. Étant données les divergences d’opinion qui se sont manifestées jusqu’à ce jour entre les socialistes des pays germaniques (Allemagne, Angleterre), et ceux des pays latins et slaves (Italie, Espagne, France, Russie), il est probable que l’organisation sociale adoptée par les révolutionnaires allemands, par exemple, différera sur plus d’un point de celle que se seront donnée les révolutionnaires italiens ou français. Mais ces différences n’ont pas d’importance pour les relations internationales : les principes fondamentaux étant les mêmes de part et d’autre, des rapports d’amitié et de solidarité ne peuvent manquer de s’établir entre les peuples émancipés des divers pays.

Il va sans dire que les frontières artificielles créées par les gouvernements actuels tomberont devant la Révolution. Les communes se grouperont librement entre elles suivant leurs intérêts économiques, leurs affinités de langue, leur situation géographique. Et dans certains pays, comme l’Italie ou l’Espagne, trop vastes pour ne former qu’une seule agglomération de communes, et que la nature elle-même a divisés en plusieurs régions distinctes, il se constituera sans doute, non pas une Fédération unique, mais plusieurs Fédérations de communes. Ce ne sera pas là une rupture de l’unité, un retour à l’ancien morcellement en petits États politiques isolés et ennemis ; ces diverses Fédérations de communes, bien que distinctes les unes des autres, ne seront pas isolées : leurs intérêts seront solidaires, elles concluront entre elles un pacte d’union et cette union volontaire, fondée sur une utilité réelle, sur une communauté de buts et de besoins, sur un échange constant de bons offices, sera bien autrement étroite et solide que l’unité factice de la centralisation politique, établie par la violence et n’ayant d’autre raison d’être que l’exploitation du pays au profit d’une classe privilégiée.

Le pacte d’union ne s’établira pas seulement entre les Fédérations de communes appartenant à un même pays ; les anciennes frontières politiques étant effacées, toutes les Fédérations de communes, de proche en proche, entreront dans cette fraternelle alliance, et ainsi se trouvera réalisé, après que les principes de la Révolution auront triomphé dans l’Europe entière, ce grand rêve de la fraternité des peuples qui ne peut s’accomplir que par la Révolution sociale.

Note

1. Il faut remarquer toutefois que, même dans ces professions-là, le mode de production de la grande industrie peut être appliqué et produire une économie de temps et de travail. Ce que nous en disons ne s’applique donc qu’à une période transitoire.

Changement radical: Une possibilité d’organisation de la société du futur (AIT, Bâle, 1869)

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Voici, présentée par l’AIT (1ère Internationale), réunie en congrès à Bâle en septembre 1869, une possibilité d’organisation de la société du futur sur une base économique. C’est une possibilité, à laquelle nous n’adhérons pas dans la mesure où, avec le recul possible du temps (le texte ci-dessous fut écrit en 1869 rappelons-le) et de la connaissance anthropologique, le marasme de la société humaine ne peut pas avoir de solution économique, mais seulement politique en relation avec la division politique (et non pas économique, cf P. Clastres) origienelle de la société.

D’autre part, il est ici fait état de changer le mode organisationnel de la société en attendant de pouvoir supprimer le salariat, cet esclavage des temps capitalistes modernes. Cette proposition est de la même veine que la proposition marxiste de saisie du pouvoir par le prolétariat organisé en son parti communiste, exerçant sa dictature (sur qui ?) jusqu’à la disparition inéluctable de l’Etat, remplacé par la société communiste achevée. Ici, organisons-nous différemment afin de préparer l’éradication du salariat. Les anarchistes affirment qu’il faut se défaire de l’État sans “attendre” son éventuelle “chute” des plus aléatoires, aux mains du prolétariat organisé. De même, pourquoi “attendre” pour se départir du salariat. Ceui-ci doit être éradiqué en même temps que l’État. Ceci découlera naturellement de la redilution du pouvoir politique dans le peuple, pouvoir qui réintégrera le corps social et ne pourra plus nuire aux mains de contrôleurs privilégiés organisés en entité séparée du corps social. En cela, la solution à nos problèmes est politique et non pas économique.

Nous présentons le texte ci-dessous afin de montrer qu’il peut aussi exister des solutions fondées sur le mode de fonctionnement “économique” de notre société, même si celles-ci ne peuvent être qu’incomplètes et sujettes. à terme. à corruption. Elles valent d’y réfléchir.

~ Résistance 71 ~

A lire: “Appel au socialisme” pour une société des sociétés de Gustav Landauer, 1911

 

Vers la société du futur

 

Jean-Louis Pindy

 

AIT, congrès de Bâle, septembre 1869

 

url de l’article original:

https://robertgraham.wordpress.com/2017/09/09/the-origins-of-anarcho-syndicalism-the-1869-basle-congress/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Nous anticipons que les travailleurs s’organisent de deux façons: premièrement, en groupement local qui permettra aux travailleurs de la même zone de se lier entre eux de manière quotidienne ; puis en se reliant à des localités, régions variées etc.

Le premier mode: ce groupement doit conserver les relations politiques de la société existante qu’il remplace avec un certain avantage. Ceci a été jusqu’ici l’approche de l’International Working Men’s Association (NdT: AIT ou Association Internationale des Travailleurs plus communément connue sous le nom de la 1ère Internationale, qui vit une lutte d’influence entre marxiste et anarchiste, Marx finissant par réussir à en faire expulser les anarchistes…) De manière implicite et là où sont concernées les sociétés mutualistes, se situe la fédération des sociétés locales, s’aidant l’une l’autre au moyen de réunions de discussions des affaires sociales, de prêts et , de concert, prenant des mesures d’intérêt mutuel.

Mais, alors que l’industrie se développe, un autre type d’organisation en parallèle de l’ancienne est nécessaire. Dans chaque pays, les travailleurs sentent bien que leurs intérêts sont inter-connectés et communs et qu’ils se retrouvent incapacités un par un. Le futur demande une organisation qui va au-delà des limites des villes et qui ignore les frontières, établissant une relocalisation rapide du travail à l’échelle mondiale ; pour satisfaire ce double besoin, les sociétés de commerce doivent être organisées internationalement: chaque corps de commerce devrait maintenir un échange de correspondance et d’information au sein du pays et avec les autres pays (…)

Ce type d’association devient alors un facteur de décentralisation, car il n’est plus question de fonder un centre industriel dans chaque pays, chacun d’entre eux se retrouvant concentré là où il est le plus développé, par exemple dans le cas de la France, tandis que la houille sera fédérée autour de St Etienne, les ouvriers de la soie seront fédérés autour de Lyon et les industries de luxe autour de Paris. Une fois ces deux organisations mises en place, le travail s’organise dans le présent et pour le futur afin d’éliminer l’esclavage du salariat. (…)

L’association des différentes corporations sur la base de la ville ou du pays mène à la Commune du futur, tout comme l’autre mode d’organisation mène à la représentation future du travail.

Le gouvernement (L’État) est remplacé par des conseils des corps de commerce et par un comité de leurs délégués respectifs, supervisant les relations du travail qui prendront la place de la politique (..) Nous proposons les solutions suivantes:

“Il est de l’avis commun que tous les travailleurs devraient activement s’engager dans la création de fonds de soutien aux grèves dans les différents corps de métier et de commerce.

Alors que ces sociétés prennent forme, elles invitent des sections, des groupes fédérés et des conseils généraux afin de maintenir les sociétés d’une même corporation informées, de façon à ce qu’elles puissent procéder à la formation de corps d’associations au niveau national.

De telles fédérations devront être chargées de collecter et rassembler toute information concernant leur industrie respective, supervisant les étapes à prendre de concert, régulant les grèves et travaillant activement pour leur succès, jusqu’à ce que le temps vienne pour que l’esclavage du salariat soit remplacé par la fédérations des producteurs libres.”

Histoire de l’anarchisme (documentaire vidéo)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 3 septembre 2017 by Résistance 71

Résistance 71

3 septembre 2017

Remarquable documentaire sur l’histoire de l’anarchisme de Tancrède Ramonet, diffusé sur Arte.
Ce documentaire était déjà sorti sur la toile en 2016 dès sa diffusion, et nous l’avions relayé, mais avait été supprimé. Il est de nouveau disponible. Cette historiographie de l’anarchie remarquablement documentée s’étend de la 1ère révolution industrielle (vers 1810) jusqu’à la seconde guerre mondiale. La dernière partie sur la révolution espagnole de 1936-39 est très bien faite et expliquée.
Le documentaire passe également en revue la révolution mexicaine de 1911, souvent très mal connue ainsi que les mouvements anarchistes en Chine et au Japon.

A voir et diffuser sans aucune modération…

 

A voir de manière complémentaire, le remarquable documentaire que nous avons posté il y a 4 ans:
« Vivre l’utopie », sur l’histoire de la révolution sociale espagnole 1936-1939: