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Éclairage politique: L’anarchisme est-il une idéologie ou une méthodologie ?…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 1 juillet 2018 by Résistance 71

Cette analyse pertinente demande quand même une petite mise au point.

L’auteur dit ci-dessous: “l’anarchisme a pour principe de renier la légitimité de toute forme de pouvoir.” Ceci ne peut de fait être totalement vrai. Le “pouvoir” est aussi la “capacité de faire” et donc de “prendre la décision de faire quelque chose” en l’occurence en société, pour le bien commun, c’est la faculté décisionnaire. A cet égard, il n’y a pas de “société sans pouvoir”. Le pouvoir est inhérent à la société humaine en ce que les gens doivent prendre des décisions pour agir communément dans le sens de l’intérêt commun, ce qui nous est refusé et rendu impossible en société étatique. Il est donc illusoire de dire en ce domaine, que le pouvoir n’est pas “légitime”. Si on ne peut échapper au décisionnaire, celui-ci prend néanmoins deux formes bien distinctes, bien analysées par l’anthropologue politique Pierre Clastres dans les années 1970: le pouvoir non-coercitif, qui fut le mode de gouvernance des sociétés humaines durant la plus vaste majorité de leur existence et le pouvoir coercitif qui s’est généralisé et institutionnalisé avec la mise en place de l’outil de maintien de la division politique de la société: l’État, qui n’est en rien le stade “final” de l’évolution sociétaire humaine, mais un passage résultant plus de l’anomalie, voire de la “ruse de la raison” chère à Hegel, que d’une fatalité déterministe.

Ce sur quoi nous pouvons influer individuellement et collectivement est la forme de pouvoir employée. La forme coercitive est la forme autoritaire d’imposition institutionnalisée par les rouages de l’État et son monopole de la violence soi-disant “légitime” ; elle est dans le domaine de l’inégalitaire, de l’abusif, de la chefferie autoritaire et de l’arbitraire et la forme non-coercitive qui est la forme égalitaire de l’association libre décidant d’un commun accord, relevant du domaine de la chefferie/leadership sans pouvoir, une société où le pouvoir n’est pas séparée du corps social et est dilué dans ses membres, décideurs collectifs et impliqués de la destinée de la communauté.

L’anarchie est la société au pouvoir non coercitif, s’épanouissant en une société des sociétés par l’abandon des antagonismes factices pour embrasser la réalité de la complémentarité bien ordonnée. Nous pensons cette précision être importante, car l’utopie serait de penser que l’anarchie serait une société sans pouvoir, ce qui est impossible dans le cadre du décisionnaire et de sa mise en pratique. Il ne s’agit donc pas de conquérir le pouvoir coercitif par la force, de remplacer une forfanterie par une autre, mais d’annihiler celui-ci par la désobéissance et de rétablir ici et maintenant la loi naturelle du pouvoir non coercitif ne pouvant être qu’égalitaire et associatif dans la complémentarité. 

Tout le reste n’est que pisser dans un violon !

~ Résistance 71 ~

 

 

L’anarchisme: une idéologie ou une méthodologie ?

 

Xavier Beckaert

 

Comment définir l’anarchisme ? Comme un projet de société future ? Une idéologie ? Ou comme une technique d’action dans le présent ? Une méthodologie ? En d’autres termes : L’anarchie est-elle une fin ou un moyen ?

La définition usuelle de l’anarchisme, rencontrée dans les dictionnaires, est toujours centrée sur le projet de société future de l’anarchisme : l’anarchie, dont la définition est bien entendu souvent burlesque. Par exemple, dans le Littré on trouve : Anarchie : absence de gouvernement, et par suite désordre et confusion.

Certaines sont cependant moins risibles et se rapprochent d’avantage d’une définition qui pourrait sembler acceptable par les anarchistes eux-mêmes. Par exemple, l’encyclopédie Larousse reprend la définition du Littré mais propose également la définition suivante de l’anarchie : système politique ou social suivant lequel tout individu doit être émancipé de toute tutelle gouvernementale. Par suite, l’anarchisme est défini comme une idéologie ou doctrine qui préconise la suppression de l’État, quelles que soient les conditions historiques.

Ce type de définition, centrée uniquement sur le projet social, amène souvent l’anarchisme à être catalogué comme étant une idéologie, à classer parmi tant d’autres. Hélas, procéder ainsi revient à manquer, voire détourner complètement, l’essence profonde de l’anarchisme qui s’étend certainement au-delà du cadre restreint d’une idéologie. C’est ce que je voudrais tenter de montrer ici, pour ensuite proposer un autre type d’approche qui se voudrait plus en rapport avec la spécificité de l’anarchisme.[1]

L’anarchisme, une idéologie ?

Tout d’abord, l’anarchisme n’est certainement pas un système de pensée figé, ni une théorie unique relevant d’un penseur bien particulier, il se caractérise au contraire par une pensée en constante évolution, et par la grande diversité de courants qui le composent. N’étant pas une théorie sociale fixe et bien déterminée, l’anarchisme ne se prête pas facilement à l’analyse systématique (au contraire du marxisme plus souvent formalisé, quoique lui aussi fort multiple), ce qui amène bon nombre de commentateurs à la congédier comme étant utopique, primitive, et incompatible avec la complexité des réalités sociales.

Mais ce qui est considéré en général comme une preuve de faiblesse théorique, se révèle en réalité une des preuves de la cohérence, de la souplesse et de la richesse de l’idée anarchiste. Comme le faisait remarquer l’anarcho-syndicaliste allemand Rudolf Rocker (1873-1958) :

L’anarchisme n’est pas une solution brevetée pour tous les problèmes humains, ni une Utopie ou un ordre social parfait, ainsi qu’il a souvent été appelé, puisqu’il rejette en principe tout schéma et concept absolus. Il ne croit en aucune vérité absolue, ou but final défini pour le développement humain, mais dans la perfectibilité illimitée des arrangements sociaux et des conditions de vie humaines, qui sont toujours tirées vers de plus hautes formes d’expression, et auxquels pour cette raison on ne peut assigner aucun fin déterminée ni poser aucun but fixé. Le pire crime de n’importe quel type d’état est justement qu’il essaye toujours de forcer la riche diversité de la vie sociale à des formes définies, et de l’ajuster à une forme particulière qui ne permet pas de perspective plus large, et considère les excitants états précédents comme terminés.[2]

On constate donc que l’anarchisme ne peut donc pas être défini comme une doctrine sociale censée apporter la solution à tous les problèmes de la société, ce qui l’éloigne d’une définition idéologique. Ceci pourrait suffire, mais il est intéressant d’approfondir encore un peu la nature de l’idéologie et les rapports qu’elle entretient avec le pouvoir avant d’affirmer que l’anarchisme ne peut être une idéologie.

Idéologie et pouvoir

Le point de départ est le constat qu’il n’y a pas de pouvoir sans nécessité de justification et, donc (…) d’idéologie comme le souligne A. G. Calvo pour qui l’idéologie est simplement la forme froide et détachée de la justification.[3] La nature de l’idéologie serait donc d’être un discours au service du pouvoir (du pouvoir en place ou de ceux qui ambitionnent d’y accéder) :

L’idéologie est une condition indispensable de l’État. Non seulement l’idéologie qu’émettent directement les organes du Pouvoir, mais aussi celle que développent les militants contre le Pouvoir, intégrés dans l’ordre.[3]

En effet, toute idéologie, quelle que soit sa forme, s’accorde avec l’idéologie de l’État et la consolide, de par sa prétention à une explication totale, qui aboutit nécessairement (comme l’État) à vouloir figer la riche diversité de la vie sociale à une forme unique figée dans le temps.

Dès lors, il serait plus approprié de considérer l’anarchisme comme étant une anti-idéologie, puisqu’au lieu d’avoir comme fonction de légitimer le pouvoir, l’anarchisme a pour principe de renier la légitimité de toute forme de pouvoir.

Anarchie et idéologie

De toute manière, savoir si l’anarchisme est ou n’est pas une idéologie revient à poser une mauvaise question, car l’anarchie n’a pas besoin d’idéologie, seule l’autorité nécessite une justification, lorsqu’elle tente de légitimer les limites qu’elle impose à la liberté de chacun.

Selon le célèbre linguiste Noam Chomsky, l’anarchisme est même une expression de l’idée que le fardeau de la preuve est toujours sur ceux qui défendent que l’autorité et la domination sont nécessaires.

L’anarchie n’a pas besoin d’idéologie mais cela ne signifie bien entendu pas qu’elle n’a pas besoin d’idées. L’anarchisme est entre autre un courant de pensée étendu et varié. Le rejet de l’idéologie ne revient certainement pas à refuser les discours théoriques ou les tentatives d’analyses globales. La contamination des idées est telle que certains oublient parfois que l’idéologie n’est pas la seule forme possible de discours rationnel sur le monde et sur les manières de l’appréhender. Cette idée erronée est directement reliée à cette, toute faite, selon laquelle l’État est la seule forme possible d’organisation de la société.

Notons que la contamination idéologique et le malentendu au sujet de la nature de l’anarchisme sont tels que même les libertaires sont souvent eux-mêmes victimes sans le savoir du paradigme idéologique lorsqu’ils tentent de définir l’anarchisme.

L’anarchisme, un mouvement historique ?

Une fois rejetée la définition idéologique, on est souvent amené à rencontrer une définition plus concrète de l’anarchisme, comme mouvement historique. Par exemple, dans l’Encyclopédie Universalis on trouve :

L’anarchisme est un mouvement d’idées et d’action qui (…) se propose de reconstruire la vie en commun sur la base de la volonté individuelle autonome.

C’est un chemin semblable qui est suivi par Rudolf Rocker pour qui l’anarchisme est une tendance définie dans le développement historique de l’humanité, qui (…) s’efforce d’obtenir le libre déploiement de toutes les forces individuelles et sociales de la vie.[2]

Mais comment unifier les idées contenues dans les diverses définitions précédentes (projet social, corps d’idées, mouvement historique) qui contiennent toutes des fragment de la nature profonde de l’anarchisme ?

L’anarchisme, vu comme une méthodologie

Une manière de procéder pour unifier ces divers éléments est de définir l’anarchisme non comme une idéologie (c’est-à-dire un système d’interprétation du monde à prétention totale dont découle une doctrine sociale déterminée), mais comme une méthodologie (c’est-à-dire une réflexion générale sur la fin et les moyens aboutissant à une méthode d’action). Procéder ainsi a pour but de souligner et d’extraire ce qui constitue la force, la vitalité et la pertinence actuelle de l’idée anarchiste.[4]

Définir l’anarchisme comme une méthodologie n’est pas une simple question de subtilité sémantique, c’est une distinction fondamentale très concrète, qui remonte aux origines de l’anarchisme lors de la scission du mouvement socialiste en deux courants : autoritaire et antiautoritaire.

Fondements historiques

Le socialisme antiautoritaire

Le socialisme libertaire (ou antiautoritaire) trouve sa source dans la célèbre querelle entre Marx et Bakounine au sein de la Ière Internationale, qui aboutit à l’expulsion de Bakounine en 1872.

De ce débat, toujours d’actualité, deux modèles de mouvements sociaux ont émergés.

  • Le modèle Marxiste selon lequel : une avant-garde doit guider les masses vers le socialisme futur, le rôle des masses se réduisant à amener cette avant-garde au pouvoir (par le vote ou par la révolution armée selon que ce modèle soit réformiste ou révolutionnaire), le passage au socialisme devant se faire avec une période de transition étatique (succession de réformes de l' »État bourgeois » pour les sociaux-démocrates ; « dictature du prolétariat » pour les marxistes-léninistes) 
  • Le modèle Bakouninien : toute autorité politique doit être rejetée, l’action directe des masses librement organisées sans hiérarchie étant le moyen de réaliser le socialisme ici et maintenant, sans phase de transition. 

Avant tout, l’antagonisme entre socialisme autoritaire et antiautoritaire est donc méthodologique. En effet, ces deux mouvements partagent une critique commune du capitalisme et un même projet social, la société socialiste sans État, ce sont les moyens proposés pour le réaliser qui les opposent. Et c’est le choix de la méthode (ou plus exactement les principes méthodologiques qui déterminent et constituent ce choix) qui fonde le socialisme libertaire, historiquement et ontologiquement (au sens où, défini comme une méthodologie, l’être du socialisme libertaire c’est sa méthode).

Cette déchirure voue toute alliance à l’échec, la profondeur de leurs divergences ne concernant pas uniquement le futur (transition ou passage immédiat vers le socialisme) ou le passé (de cruels souvenirs, hélas très révélateurs), mais surtout le présent (accepter ou rejeter l’État comme moyen comme modèle pour la transformation sociale).

Des idéologies différentes, voire opposées, réussissent couramment à faire alliance dans un combat politique particulier pour le contrôle du pouvoir (exemple évident : les élections), par contre des divergences méthodologiques sont de nature inconciliables (le drame des révolutions russe et espagnole est suffisamment claire là-dessus). Puisque la fin concerne le futur mais les moyens résident dans le présent, ils entrent donc directement en conflit. On peut tricher avec la fin, pas avec les moyens.

L’anarchie, une idée en action

L’exemple du socialisme antiautoritaire montre que, contrairement à une idée répandue, ce n’est pas uniquement le rejet de l’État pour la société future qui caractérise l’anarchisme (l’entièreté du courant socialiste partage en principe cet objectif), mais surtout les pratiques développées dans le présent.

Selon l’historien libertaire Georges Woodcock (1912-1995), l’anarchisme ne se limite pas un projet de société future, il revient plutôt à soutenir pratiquement les idées et modèles libertaires aussi loin que cela peut être fait ici et maintenant.[5] Au lieu d’attendre passivement la révolution, qui peut très bien ne jamais venir ou dégénérer en un simple changement de maîtres si la société n’est pas suffisamment préparée, l’anarchisme revient d’après lui à renforcer et encourager toutes les impulsions libertaires et mutualistes, qu’elles soient constructives au sens où elles créent de nouvelles organisations libertaires, ou rebelles au sens où elles résistent aux nouvelles attaques sur la liberté ou cherchent à mettre fin aux vieilles tyrannies et discriminations.[5]

L’anarcho-syndicalisme

Définir l’anarchisme comme une méthodologie permet également de comprendre la raison fondamentale des multiples succès historiques de l’anarcho-syndicalisme. Ce dernier trouve son origine dans le constat effectué vers 1894 par la majorité des anarchistes de l’échec de la tactique de la « propagande par le fait ». Contrairement aux espoirs immenses que les attentats individuels avaient pu soulever chez certains militants, aucune prise de conscience collective ne s’était produite au sein des masses ouvrières. Pire, la répression qui suivit les attentats, loin de constituer le prélude de la révolution sociale, marqua bien plus la fin d’une époque.

Un grand nombre d’anarchistes rejoignirent alors les organisations syndicales naissantes (les Bourses du Travail) dans lesquelles ils jouèrent un grand rôle en y ravivant les principes méthodologiques du socialisme libertaire, c’est-à-dire l’indépendance vis-à-vis des organisations politiques (autonomie syndicale, anti-parlementarisme…), la pratique de l’action directe (grèves « sauvages », boycotts, occupations, sabotages techniques, grève générale…), l’organisation autonome et fédérée du mouvement social…

L’anarcho-syndicalisme est souvent défini comme un anarchisme qui attribue aux syndicats l’organisation de la société (Larousse). À nouveau, une définition de type « doctrine sociale » manque sa cible et appauvrit, voire détourne, la signification réelle. En effet, les organisations anarcho-syndicalistes ne sont pas des organisations spécifiquement anarchistes, même si bon nombre d’anarchistes y participent (la dénomination syndicalisme révolutionnaire, souvent synonyme d’anarcho-syndicalisme, ne contient d’ailleurs pas de référence explicite à l’anarchisme).

Plutôt qu’une doctrine sociale, le syndicalisme révolutionnaire revient à pratiquer les principes et méthodes libertaires au sein du mouvement social, par le biais du syndicat. Une définition méthodologique comme celle-là rend probablement mieux compte de sa nature et des raisons de son succès.

L’anarcho-syndicalisme correspond donc à l’essence profonde de la propagande par le fait (propager les idées libertaires par l’action), avant qu’elle ne dégénère dans un nihilisme destructeur, source et conséquence de l’isolement révolutionnaire conduisant les plus impatients à de tragiques actes de désespoir.

Principes fondateurs

Adéquation entre la fin et les moyens

Pour conclure cette recherche de la nature de l’anarchisme, il est indispensable d’analyser le principe fondateur de la méthode anarchiste : la nécessaire adéquation entre la fin et les moyens.

Des moyens en contradiction avec la fin amènent inévitablement à un résultat opposé aux objectifs poursuivis. L’idée de vouloir utiliser l’État pour amener la société socialiste sans État contient sa propre contradiction et ne pouvait que mener aux échecs les plus tragiques. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer les échecs du socialisme autoritaire, qu’il soit réformiste ou révolutionnaire.

L’adéquation des moyens avec la fin est par contre un principe positif amenant à développer aujourd’hui des pratiques préfigurant la société de demain. En effet, la société à venir n’est pas indépendante des moyens utilisés pour la créer, mais le reflet du combat social qui l’a précédée et des idées qui l’ont sous-tendue. Ce principe méthodologique d’adéquation des moyens avec la fin aboutit donc à trois principes méthodiques : ! rejet de la politique ! action directe ! auto-organisation du mouvement social.

Les deux premiers sont parfois sources de confusion, c’est pourquoi ils sont commentés plus en détail.

Rejet de la politique

Le rejet du parlementarisme et de l’action politique par l’anarchisme est très souvent mal compris, et interprété par ses détracteurs comme la preuve d’un désintérêt pour la chose publique, d’une incapacité à infléchir sur le cours de la société, ou d’un refus de prendre ses responsabilités lorsque des décisions doivent être prises.

Mais d’abord, qu’est-ce que la politique ?  Le sens donné à ce mot varie énormément. En se limitant à la définition donnée par le philosophe André Comte-Sponville, on découvre que la politique, c’est la vie commune et conflictuelle, sous la domination de l’État et pour son contrôle : c’est l’art de prendre, de garder, et d’utiliser le pouvoir.[6] Entendue dans ce sens-là (sens auquel se réfèrent les anarchistes lorsqu’ils rejettent l’action politique), la politique ne se limite pas à la gestion de la vie commune et conflictuelle (qui est le centre d’intérêt de l’anarchisme), elle est sa monopolisation par le pouvoir.

Cette monopolisation a entre autres pour effet de détourner l’action politique de son but avoué : la gestion de la vie sociale, vers un but inavoué : le contrôle du pouvoir. En effet :

Tout homme qui fait de la politique aspire au pouvoir – soit parce qu’il le considère comme un moyen au service d’autres fins, idéales ou égoïstes, soit parce qu’il le désire « pour lui-même » en vue de jouir du sentiment de prestige qu’il confère.[7]

C’est ainsi que l’anarchisme n’est pas un mouvement politique mais un mouvement social dans la mesure où il ne lutte pas pour prendre le pouvoir mais tente de mettre fin à toute forme de pouvoir. En d’autres termes, il vise la transformation de la société, et non son contrôle (même au nom d’une noble fin). Et c’est pourquoi, le mouvement anarchiste n’a pas besoin d’idéologie. La conquête du pouvoir nécessite une idéologie, pour justifier l’accaparement de la gestion de la société par une minorité imposant à tous un modèle social déterminé censé garantir le bonheur de chacun. L’anarchisme vise par contre à restituer la gestion de la vie commune à la société elle-même, et cette restitution ne nécessite pas de justification, elle lui revient de droit.

Action directe

Mais le rejet de l’action politique et les raisons de ce rejet ne suffisent pas à caractériser la méthodologie anarchiste, car elle détermine une technique d’action et non d’inaction. Chez les anarchistes, l’action directe remplace l’action politique.

L’action directe consiste à intervenir directement dans la société, sans passer par l’intermédiaire des institutions.[8] Elle vise à réaliser nos buts à travers notre propre activité plutôt qu’à travers celle des autres, particulièrement celle de « représentants » surtout soucieux de la préservation du statu-quo. Elle se base sur une critique radicale de la démocratie formelle parlementaire dans laquelle le citoyen délègue son pouvoir au lieu de l’exercer.

L’action directe est souvent associée, dans l’opinion publique, à la violence mais cette technique d’action est entièrement indépendante du choix ou du rejet de la violence, elle peut tout aussi bien avoir un caractère violent que non-violent (sur l’action directe non-violente voir l’article du numéro précédent d’AL.[9] En revanche, le vrai non-violent peut seulement croire en l’action directe, jamais en l’action politique car la base de toute action politique est la contrainte ; même lorsque l’État fait de bonnes choses, cela repose finalement sur une matraque, un revoler, ou une prison, souligna l’anarchiste américaine Voltairine de Cleyre (1866-1912)*.

Pour les anarchistes, l’action directe n’est pas seulement une méthode de protestation, c’est aussi une école libertaire, dans laquelle les individus retrouvent leur dignité en se réapropriant le pouvoir d’agir sur leur propre existence et en renouant avec les liens sociaux d’entraide et de solidarité. Conçue ainsi, l’action directe c’est l’anarchie en action, ici et maintenant.

Le principe méthodologique d’adéquation des moyens avec la fin permet donc d’ancrer dans le présent un projet de société qui, sans cela, pourrait paraître fort lointain voire franchement inaccessible, alors qu’au sein de la société actuelle existe déjà, en germes, la société de demain, dans les nombreuses associations d’individus basées sur la coopération volontaire et l’aide mutuelle. En conséquence, ce principe méthodologique va au-delà d’une simple réconciliation entre la fin et les moyens, il vise à opérer une réelle fusion entre eux.

Les moyens sont la fin, la fin est le moyen

Toutes les idéologies ont en commun de séparer les moyens de la fin, ce qui les conduit soit à…

  • Subordonner la fin aux moyens. C’est la tare fondamentale du réformisme. Son défaut incurable n’est pas tant de vouloir une transformation progressive de la société, mais de se concentrer sur l’action politique. Les moyens (les luttes du pouvoir) deviennent alors vite une fin en soi, et la nécessité de prendre des décisions en accord avec les « dures contraintes de la réalité » aboutit rapidement à renoncer aux principes initiaux 
  • Subordonner les moyens à la fin. C’est la tare des révolutions autoritaires. Ses partisans considèrent que, pourvu que la fin soit bonne et qu’on la garde toujours à l’esprit, les moyens importent peu (la fin possède la capacité de transcender les moyens), seul compte le critère de l’efficacité, assimilée à la prise en main du pouvoir. 

Pour être plus précis, réformistes comme révolutionnaires adoptent les deux positions à des degrés divers et selon les circonstances, mais quoiqu’il en soit, ces deux attitudes séparent les moyens de la fin et subordonnent l’un par rapport à l’autre.

L’anarchisme, en tant que méthodologie, considère au contraire que les moyens et la fin sont indissolublement liés. Séparer artificiellement la fin des moyens revient à nier la relation organique qui les unit. Chaque moyen est étroitement lié à un but. Les moyens contiennent et engendrent inévitablement la fin qui leur est propre.

Par exemple, il est de la nature même de l’État de maintenir la division de la société en classes antagonistes dont l’une exerce sa domination sur l’autre. L’État utilisé comme un moyen (par ex., pour aboutir à la société sans classes et sans État) ne peut aboutir qu’à la fin qui lui est propre, c’est à dire l’État, qui est sa propre fin.

Mais l’idée anarchiste va plus loin que la nécessaire adéquation entre les moyens et la fin déjà évoquée précédemment, elle consiste réellement à fusionner les moyens et la fin. D’une part, l’objectif poursuivi par l’anarchisme est précisément de mettre en pratique l’anarchie ici et maintenant, en développant les formes d’organisations libertaires au sein de la société, et en luttant contre la domination exercée par les forces du désordre établi. D’autre part, le projet social libertaire n’est pas une abstraction toute faite, c’est dans les luttes et les alternatives vécues concrètement que l’anarchie prend forme et s’élabore progressivement, au contact de la réalité.

La fin indique les moyens, et en retour, les moyens construisent la fin.

Conclusion

La question de départ L’anarchie : une fin ou un moyen ? semble posséder une réponse : l’anarchie est simultanément la fin et le moyen de l’anarchisme. Alors que le propre des idéologies de tous bords est de séparer la fin des moyens, l’anarchisme tente de les fusionner en une anarchie qui ne serait pas une utopie pour demain mais une idée en action ici et maintenant.

(*) bientôt sur Résistance 71…

[1] Je précise immédiatement que je ne prétends nullement être détenteur d’aucune vérité révélée. Cette autre approche n’est nullement novatrice, tout au plus tente-t-elle de souligner et de correspondre à l’originalité propre à l’anarchisme depuis ses origines, hélas trop souvent dissimulée derrière un paravent idéologique par ses détracteurs et par ses partisans… Je ne suis pas non plus un expert en histoire de l’anarchisme et j’espère avoir limité au maximum les inexactitudes en présentant le socialisme libertaire et le syndicalisme révolutionnaire.

[2] Rudolf Rocker, Anarcho-Syndicalism : Theory and Practice, Secker and Warburg, 1938.

[2] Rudolf Rocker, Anarcho-Syndicalism : Theory and Practice, Secker and Warburg, 1938.

[3] Agustin Garcia Calvo, Qu’est-ce que l’État ?, Atelier de Création Libertaire, 1992.

[3] Agustin Garcia Calvo, Qu’est-ce que l’État ?, Atelier de Création Libertaire, 1992.

[4] Dave Neal, Anarchism : Ideology or Methodology ?, The Spunk Press Archive, 1997.

[5] Georges Woodcock, Tradition and Revolution, Kick it Over nE19-20, été et hiver 1987.

[5] Georges Woodcock, Tradition and Revolution, Kick it Over nE19-20, été et hiver 1987.

[6] André Comte-Sponville, Pensées sur la politique, Albin Michel, 1998.

[7] Max Weber, Le savant et le philosophe, Librairie Plon, 1959.

[8] Jean-Marie Muller, Lexique de la non-violence, Alternatives non-violentes n°68, 1988.

[9] Claudio, Voor Moeder Aarde, Alternative Libertaire n°216, 1999.

 

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Résistance politique: Au sujet de l’action directe avec Voltairine de Cleyre

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De l’action directe

 

Voltairine de Cleyre

1912

 

Du point de vue de celui qui pense être capable de discerner la route du progrès humain, si tant est qu’il doit y avoir un progrès ; du point de vue de celui qui discerne un tel chemin sur la carte de son esprit et s’efforce de l’indiquer aux autres, de le leur montrer comme il le voit ; du point de vue de celui qui, en faisant cela, a choisi des expressions claires et simples à ses yeux afin de communiquer ses pensées aux autres —, pour un tel individu, il apparaît regrettable et confus pour l’esprit que l’expression « action directe » ait soudain acquis, aux yeux de la majorité de l’opinion publique, un sens limité, qui n’est pas du tout inclus dans ces deux mots, et que ceux qui pensent comme lui ne lui ont certainement jamais donné.

Cependant, il arrive souvent que le progrès joue des tours à ceux qui se croient capables de lui fixer des bornes et des limites. Fréquemment des noms, des phrases, des devises, des mots d’ordre ont été retournés, détournés, inversés, déformés à la suite d’événements incontrôlables par ceux qui utilisaient ces expressions correctement ; et ceux qui persistaient à défendre leur interprétation, et insistaient pour qu’on les écoute, ont finalement découvert que la période où se développaient l’incompréhension et les préjugés annonçait seulement une nouvelle étape de recherche et de compréhension plus approfondie.

J’ai tendance à penser que c’est ce qui se passera avec le malentendu actuel concernant l’action directe. A travers la mécompréhension, ou la déformation délibérée, de certains journalistes de Los Angeles, à l’époque où les frères McNamara plaidèrent coupables, ce malentendu a soudain acquis, dans l’esprit de l’opinion, le sens d’ « attaques violentes contre la vie et la propriété » des personnes. De la part des journalistes, cela relevait soit d’une ignorance crasse, soit d’une malhonnêteté totale. Mais cela a poussé pas mal de gens à se demander ce qu’est vraiment l’action directe.

Qu’est-ce que l’action directe ?

En réalité, ceux qui la dénoncent avec autant de vigueur et de démesure découvriront, s’ils réfléchissent un peu, qu’ils ont eux-mêmes, à plusieurs reprises, pratiqué l’action directe, et qu’ils le feront encore.

Toute personne qui a pensé, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, avoir le droit de protester, et a pris son courage à deux mains pour le faire ; toute personne qui a revendiqué un droit, seule ou avec d’autres, a pratiqué l’action directe. Il y a une trentaine d’années, je me souviens que l’Armée du Salut pratiquait vigoureusement l’action directe pour défendre la liberté de ses membres de s’exprimer en public, de se rassembler et de prier. On les a arrêtés, condamnés à des amendes et emprisonnés des centaines et des centaines de fois, mais ils ont continué à chanter, prier et défiler, jusqu’à ce que finalement ils obligent leurs persécuteurs à les laisser tranquilles. Les Industrial Workers of the World mènent à présent le même combat, et ont, dans plusieurs cas, obligé les autorités à les laisser tranquilles, en utilisant la même tactique de l’action directe.

Toute personne qui a eu un projet, et l’a effectivement mené à bien, ou qui a exposé son plan devant d’autres et a emporté leur adhésion pour qu’ils agissent tous ensemble, sans demander poliment aux autorités compétentes de le concrétiser à leur place, toute personne qui a agi ainsi a pratiqué l’action directe. Toutes les expériences qui font appel à la coopération relèvent essentiellement de l’action directe.

Toute personne qui a dû, une fois dans sa vie, régler un litige avec quelqu’un et est allé droit vers la ou les personne(s) concernée(s) pour le régler, en agissant de façon pacifique ou par d’autres moyens, a pratiqué l’action directe. Les grèves et les campagnes de boycott en offrent un bon exemple ; beaucoup d’entre vous se souviennent de l’action des ménagères de New York qui ont boycotté les bouchers et obtenu que baisse le prix de la viande : en ce moment même, un boycott du beurre est sur le point de s’organiser, face à la hausse des prix décidée par les commerçants.

Ces actions ne sont généralement pas le produit d’un raisonnement profond sur les mérites de l’action directe ou indirecte, mais résultent des efforts spontanés de ceux qui se sentent opprimés par une situation donnée.

En d’autres termes, tous les êtres humains sont, le plus souvent, de fervents partisans du principe de l’action directe et la pratiquent. Cependant la plupart d’entre eux sont également favorables à l’action indirecte ou politique. Ils interviennent sur les deux plans en même temps, sans y réfléchir longuement. Seul un nombre limité d’individus se refusent à avoir recours à l’action politique dans telle ou telle circonstance, voire la récusent systématiquement ; mais personne, absolument personne, n’a jamais été « incapable » de pratiquer l’action directe.

La majorité de ceux qui font profession de réfléchir sont des opportunistes ; ils penchent tantôt vers l’action directe, tantôt vers l’action indirecte, mais sont surtout prêts à utiliser n’importe quel moyen dès lors qu’une occasion l’exige. En d’autres termes, ceux qui affirment que le fait de voter à bulletins secrets pour élire un gouverneur est néfaste et ridicule sont aussi ceux qui, sous la pression de certaines circonstances, considèrent qu’il est indispensable de voter pour que tel individu occupe un poste à un moment particulier. Certains croient qu’en général la meilleure façon pour les gens d’obtenir ce qu’ils veulent est d’utiliser la méthode indirecte : en faisant élire et en portant au pouvoir quelqu’un qui donnera force de loi à ce qu’ils désirent ; mais ce sont les mêmes qui parfois, dans des conditions exceptionnelles, prôneront que l’on se mette en grève ; et, comme je l’ai déjà dit, la grève est une forme d’action directe. Ou bien ils agiront comme l’ont fait les agitateurs du Socialist Party (organisation qui désormais s’oppose vigoureusement à l’action directe) l’été dernier, lorsque la police tentait d’interdire leurs meetings. Ils sont allés en force aux lieux de réunion, prêts à prendre la parole à n’importe quel prix, et ont fait reculer les forces de l’ordre. Même si cette attitude était illogique de leur part, puisqu’ils se sont opposés aux exécuteurs légaux de la volonté majoritaire, leur action constituait un exemple parfait, et réussi, d’action directe.

Ceux qui, en raison de leurs convictions profondes, sont attachés à l’action directe sont seulement… mais qui donc ? Les non-violents, précisément ceux qui ne croient pas du tout en la violence ! Ne vous méprenez pas : je ne pense pas du tout que l’action directe soit synonyme de non-violence. L’action directe aboutit tantôt à la violence la plus extrême, tantôt à un acte aussi pacifique que les eaux paisibles de Siloé. Non, les vrais non-violents peuvent seulement croire en l’action directe, jamais en l’action politique. La base de toute action politique est la coercition ; même lorsque l’État accomplit de bonnes choses, son pouvoir repose finalement sur les matraques, les fusils, ou les prisons, car il a toujours la possibilité d’y avoir recours.

Quelques exemples historiques

De nos jours, n’importe quel écolier américain a entendu parler de l’action directe de certains hommes non-violents, dans le cadre de son programme d’histoire. Le premier exemple qui vient à l’esprit est celui des premiers quakers qui s’installèrent au Massachusetts. Les puritains les accusèrent de « troubler les hommes en leur prêchant la paix ». En effet, les quakers refusaient de payer des impôts ecclésiastiques, de porter les armes, de prêter serment d’allégeance à un gouvernement, quel qu’il soit. (En agissant ainsi, ils ont pratiqué l’action directe, mais de façon passive.) Aussi, les puritains, partisans de l’action politique, ont fait voter des lois pour empêcher les quakers d’entrer sur leur territoire, les exiler, leur infliger des amendes, des peines de prison, des mutilations et finalement les pendre. Les quakers ont continué à arriver en Amérique (ce qui était cette fois une forme active d’action directe) ; et les livres d’histoire nous rappellent que, après la pendaison de quatre quakers, et la flagellation de Margaret Brewster qui fut attachée à une charrette et promenée à travers les rues de Boston, « les puritains renoncèrent à faire taire les nouveaux missionnaires » et que la « ténacité des quakers et leur non-violence finirent par triompher ».

Autre exemple d’action directe, qui appartient aux débuts de l’histoire coloniale américaine : cette fois, il ne s’agit pas d’un conflit pacifique, mais de la révolte de Bacon. Tous nos historiens défendent l’action des rebelles dans cette affaire, car ceux-ci avaient raison. Et pourtant il s’agissait d’une action directe violente contre une autorité légalement constituée. Laissez-moi vous rappeler les détails de cet événement : les planteurs de Virginie craignaient (avec raison) une attaque générale des Indiens. Partisans de l’action politique, ils demandèrent, ou plutôt leur dirigeant Bacon exigea que le gouverneur lui accorde le droit de recruter des volontaires pour se défendre. Ce dernier craignait — à juste titre — qu’une compagnie d’hommes armés ne devienne une menace pour lui-même. Il refusa donc d’accorder cette permission à Bacon. A la suite de quoi, les planteurs eurent recours à l’action directe. Ils levèrent des volontaires sans autorisation et combattirent victorieusement contre les Indiens. Le gouverneur décréta que Bacon était un traître mais le peuple était de son côté, si bien que le gouverneur eut peur de le traduire en justice. Finalement, la situation s’envenima tellement que les rebelles mirent le feu à Jamestown. Si Bacon n’était pas mort, bien d’autres événements se seraient produits. Bien sûr, la répression fut terrible, comme cela se passe habituellement lorsqu’une révolte s’effondre d’elle-même ou est écrasée. Néanmoins, pendant sa brève période de succès, cette révolte corrigea nombre d’abus. Je suis persuadée que, à l’époque, les partisans de l’action politique à tout prix, après que les réactionnaires furent revenus au pouvoir, ont dû s’exclamer : « Regardez tous les maux que provoque l’action directe ! Notre colonie a fait un bond d’au moins vingt-cinq ans en arrière » ; ils oubliaient que, si les colons n’avaient pas recouru à l’action directe, les Indiens auraient pris leurs scalps un an plus tôt, au lieu que nombre d’entre eux soient pendus par le gouverneur un an plus tard.

Dans la période d’agitation et d’excitation qui précéda la révolution américaine, on assista à toutes sortes d’actions directes, des plus pacifiques aux plus violentes ; je crois que presque tous ceux qui étudient l’histoire des États-Unis trouvent que ces actions constituent la partie la plus intéressante de l’histoire, celle qui s’imprègne le plus facilement dans leur mémoire.

Parmi les actions pacifiques, on peut citer notamment les accords de non-importation, les ligues pour porter des vêtements fabriqués dans la colonie et les « comités de correspondance ». Comme les hostilités se développaient inévitablement, l’action directe violente prit elle aussi de l’ampleur ; par exemple, on détruisit les timbres fiscaux, on interdit le débarquement des cargaisons de thé, on les plaça dans des locaux humides, on les jeta dans les eaux du port, comme à Boston, on obligea le propriétaire d’une cargaison de thé à mettre le feu à son propre bateau, comme à Annapolis.

Toutes ces actions sont décrites dans nos manuels d’histoire, et aucun auteur ne les condamne, ou ne les regrette, bien qu’il se soit agi à chaque fois d’actions directes contre des autorités légalement constituées et contre le droit de propriété. Si je cite ces exemples et d’autres de même nature, c’est pour souligner deux points à l’intention de ceux qui répètent certains arguments comme des perroquets : premièrement, les hommes ont toujours eu recours à l’action directe ; et deuxièmement, ceux qui la condamnent aujourd’hui sont également ceux qui l’approuvent d’un point de vue historique.

George Washington dirigeait la Ligue des planteurs de Virginie contre les importations ; un tribunal lui aurait certainement « enjoint » de ne pas créer une telle organisation et, s’il avait insisté, il lui aurait infligé une amende pour offense à la Cour.

La Guerre de Sécession

Lorsque le grand conflit entre le Nord et le Sud s’intensifia, ce fut encore l’action directe qui précéda et précipita l’action politique. Et je ferai remarquer que l’on n’engage jamais, que l’on n’envisage même jamais aucune action politique, tant que les esprits assoupis n’ont pas été réveillés par des actes de protestation directe contre les conditions existantes.

L’histoire du mouvement abolitionniste et de la Guerre de Sécession nous offre un énorme paradoxe, même si nous savons bien que l’histoire n’est qu’une chaîne de paradoxes. Sur le plan politique, les États esclavagistes luttaient pour une plus grande liberté, pour l’autonomie de chaque État et contre toute intervention du gouvernement fédéral ; par contre, les États non esclavagistes voulaient un État centralisé et fort, État que les sécessionnistes condamnaient avec raison, parce qu’il allait donner naissance à des formes de pouvoir de plus en plus tyranniques. Et c’est ce qui arriva. Depuis la fin de la guerre de Sécession, le pouvoir fédéral empiète de plus en plus sur les prérogatives de chaque État. Les négriers modernes (les industriels) se retrouvent continuellement en conflit avec le pouvoir centralisé contre lequel les esclavagistes d’antan protestaient (la liberté à la bouche mais la tyrannie au cœur). D’un point de vue éthique, ce sont les États non esclavagistes qui, en théorie, prônaient une plus grande liberté, tandis que les sécessionnistes défendaient le principe de l’esclavage. Mais cette position éthiquement juste était très abstraite : en effet, la majorité des Nordistes, qui n’avaient jamais côtoyé d’esclaves noirs, pensaient que cette forme d’exploitation était probablement une erreur ; mais ils n’étaient pas pressés de la faire disparaître. Seuls les abolitionnistes, une infime minorité, avaient une véritable position éthique : à leurs yeux seule importait l’abolition de l’esclavage — ils ne se souciaient pas de la sécession ni de l’union entre les États américains. Au point que beaucoup d’entre eux prônaient la dissolution de l’Union ; ils pensaient que le Nord devaient en prendre l’initiative afin que les Nordistes ne soient plus accusés de maintenir les Noirs prisonniers de leurs chaînes.

Bien sûr, toutes sortes de gens ayant toutes sortes d’idées voulaient abolir l’esclavage : des quakers comme Whittier (les quakers, ces partisans de la paix à tout prix, furent en fait les premiers partisans de l’abolition de l’esclavage, dès leur arrivée en Amérique) ; des partisans modérés de l’action politique qui voulaient racheter les esclaves pour résoudre le problème rapidement ; et puis des gens extrêmement violents qui croyaient en la violence et menèrent toutes sortes d’actions radicales.

En ce qui concerne les politiciens, pendant trente ans ils essayèrent de se défiler, de conclure des compromis, de marchander, de maintenir le statut quo, d’amadouer les deux parties, alors que la situation exigeait des actes, ou au moins une parodie d’action. Mais « les étoiles dans leur course combattirent contre Sisera », le système s’effondra de l’intérieur et, sans éprouver le moindre remords, les partisans de l’action directe agrandirent les fissures de l’édifice esclavagiste.

Parmi les différentes expressions de la révolte directe mentionnons l’organisation du « chemin de fer souterrain ». La plupart de ceux qui y participèrent soutenaient les deux formes d’action (directe et politique) ; cependant, même si, en théorie, ils pensaient que la majorité avait le droit d’édicter et d’appliquer des lois, ils n’y croyaient pas totalement. Mon grand-père avait fait partie de ce réseau clandestin et aidé de nombreux esclaves à rejoindre le Canada. C’était un homme attaché aux règles, dans la plupart des domaines, même si j’ai souvent pensé qu’il respectait la loi parce qu’il avait rarement affaire à elle ; ayant toujours mené la vie d’un pionnier, la loi le touchait généralement d’assez loin, alors que l’action directe avait pour lui la valeur d’un impératif. Quoi qu’il en soit, et aussi légaliste fût-il, il n’éprouvait aucun respect pour les lois esclavagistes, même si elles avaient été votées à une majorité de 500 pour cent. Et il violait consciemment toutes celles qui l’empêchaient d’agir.

Parfois, le bon fonctionnement du « chemin de fer souterrain » exigeait l’usage de la violence, et on l’employait. Je me souviens qu’une vieille amie me raconta qu’elle et sa mère avaient surveillé leur porte toute la nuit, pendant qu’un esclave recherché se cachait dans leur cave. Toutes deux avaient beau descendre de familles quakers et sympathiser avec leurs idées, elles avaient un fusil de chasse à portée de main, sur la table. Heureusement, elles n’eurent pas besoin de tirer, ce soir-là.

Lorsque la loi sur les esclaves évadés fut votée, grâce à certains politiciens du Nord qui voulaient encore amadouer les propriétaires d’esclaves, les partisans de l’action directe décidèrent de libérer les esclaves qui avaient été repris. Il y eut l’ « opération Shadrach » puis l’opération « Jerry » (cette dernière sous la direction du fameux Gerrit Smith), et bien d’autres qui réussirent ou échouèrent. Cependant les politiciens continuèrent leurs manœuvres et tentèrent de concilier l’inconciliable. Les partisans de la paix à tout prix, les plus légalistes, dénoncèrent les abolitionnistes, un peu de la même façon que des gens comme William D. Haywood et Frank Bohn sont dénoncés par leur propre parti aujourd’hui.

John Brown

L’autre jour, j’ai lu dans le quotidien Daily Socialist de Chicago une lettre du secrétaire du Socialist Party de Louisville au secrétaire national. M. Dobbs demandait que l’on remplace M. Bohn, qui devait venir parler dans sa ville, par un orateur plus responsable et plus raisonnable. Pour expliquer sa démarche, il citait un passage de la conférence de Bohn : « Si les frères McNamara avaient défendu avec succès les intérêts de la classe ouvrière, ils auraient eu raison, de même que John Brown aurait eu raison s’il avait réussi à libérer les esclaves. Pour John Brown, comme pour les McNamara, l’ignorance était leur seul crime. »

Et M. Dobbs de faire le commentaire suivant. « Nous nous élevons fermement contre de tels propos. Cette comparaison entre la révolte ouverte — même si elle était erronée — de John Brown d’un côté, et les méthodes clandestines et meurtrières des frères McNamara de l’autre, est le fruit d’un raisonnement creux qui conduit à des conclusions logiques très dangereuses. »

M. Dobbs ignore certainement ce que furent la vie et les actions de John Brown. Ce partisan convaincu de la violence aurait traité avec mépris quiconque aurait essayé de le faire passer pour un agneau. Et une fois qu’une personne croit en la violence, c’est à elle seule de décider quelle est la façon la plus efficace de l’appliquer, en fonction des conditions concrètes et de ses propres moyens. John Brown n’hésita jamais à utiliser des méthodes conspiratives. Ceux qui ont lu l’Autobiographie de Frederick Douglass et les Souvenirs de Lucy Colman savent que John Brown avait prévu d’organiser une série de camps fortifiés dans les montagnes de la Virginie-Occidentale, de la Caroline du Nord et du Tennessee, d’envoyer des émissaires secrets parmi les esclaves pour les inciter à venir se réfugier dans ces camps, et ensuite réfléchir aux mesures et aux conditions nécessaires pour fomenter la révolte chez les Noirs. Ce plan échoua surtout parce que les esclaves eux-mêmes ne désiraient pas assez fortement la liberté.

Plus tard, lorsque des politiciens à l’esprit tortueux, toujours soucieux de ne rien faire, votèrent la loi Kansas-Nebraska qui laissait les colons décider seuls de la légalité de l’esclavage, les partisans de l’action directe, dans les deux camps, envoyèrent des pseudo-colons dans ces territoires et ceux-ci s’affrontèrent. Les partisans de l’esclavage arrivèrent les premiers ; ils rédigèrent une constitution qui reconnaissait l’esclavage et une loi punissant de mort toute personne qui aiderait un esclave à s’échapper ; mais les Free Soilers, qui arrivèrent un peu plus tard parce qu’ils venaient d’États plus éloignés, rédigèrent une seconde constitution, et refusèrent de reconnaître les lois de leurs adversaires. John Brown se trouvait parmi eux et utilisa la violence, tantôt ouvertement tantôt clandestinement. Les politiciens décents, favorables à la paix sociale, le considéraient comme un « voleur de chevaux et un assassin ». Et il ne fait pas le moindre doute qu’il vola des chevaux, sans prévenir personne de son intention de les dérober, et qu’il tua des partisans de l’esclavage. Il se battit et réussit à s’en tirer un bon nombre de fois avant qu’il tente de s’emparer de l’arsenal de Harpers Ferry. S’il n’utilisa pas la dynamite, c’est seulement parce qu’elle n’était pas encore une arme très répandue à l’époque. Il attenta à la vie de beaucoup plus de gens que les frères McNamara, dont M. Dobbs condamne les « méthodes meurtrières ». Pourtant les historiens ont compris la portée des actions de John Brown. Cet homme violent, qui avait du sang sur les mains, fut condamné et pendu pour haute trahison ; mais tout le monde sait que c’était une âme forte et belle, désintéressée, qui ne pouvait supporter que quatre millions d’hommes soient traités comme des animaux. John Brown pensait que combattre cette injustice, ce crime horrible, était un devoir sacré qu’il accomplissait sur l’ordre de Dieu — car cet homme très religieux appartenait à l’Église presbytérienne.

C’est grâce aux actions, pacifiques ou violentes, des précurseurs du changement social que la Conscience Humaine, la conscience des masses, s’éveille au besoin du changement. Il serait absurde de prétendre qu’aucun résultat positif n’a jamais été obtenu par les moyens politiques traditionnels ; parfois de bonnes choses en résultent. Mais jamais tant que la révolte individuelle, puis la révolte des masses ne l’imposent. L’action directe est toujours le héraut, l’élément déclencheur, qui permet à la grande masse des indifférents de prendre conscience que l’oppression devient intolérable.

Les luttes actuelles contre l’esclavage salarié

Nous subissons maintenant l’oppression dans ce pays — et pas seulement ici, mais dans toutes les parties du monde qui jouissent des bienfaits fort contrastés de la civilisation. Et de même que l’ancien esclavage, le nouveau provoque à la fois des actions directes et des actions politiques. Une fraction de la population américaine produit la richesse matérielle qui permet à tous de vivre ; exactement de la même façon que quatre millions d’esclaves noirs entretenaient la foule de parasites qui les commandaient. Aujourd’hui ce sont les travailleurs agricoles et les ouvriers d’industrie.

A travers l’action imprévisible d’institutions qu’aucun d’eux n’a créées, mais qui sévissent depuis leur naissance, ces travailleurs, la partie la plus indispensable de toute la structure sociale, sans le travail desquels personne ne pourrait ni manger, ni s’habiller, ni se loger, ces travailleurs, disais-je, sont justement ceux qui disposent du moins de nourriture, de vêtements et des pires logements — sans parler des autres bienfaits que la société est censée leur dispenser, comme l’éducation et l’accès aux plaisirs artistiques.

Ces ouvriers ont, d’une façon ou d’une autre, joint leurs efforts pour que leur condition s’améliore ; en premier lieu par l’action directe, en second lieu par l’action politique. Nous avons des groupes comme la Grange, les Farmers’Alliances, les coopératives, les colonies expérimentales, les Knights of Labor, les syndicats et les Industrial Workers of the World. Tous ont organisé les travailleurs pour alléger le poids de l’exploitation, pour des prix meilleur marché, des conditions de travail moins catastrophiques, et une journée de travail un peu plus courte ; ou contre une réduction de salaire, la détérioration des conditions de travail ou l’allongement des horaires.

Aucun de ces groupes, à part les IWW, n’a reconnu qu’il existe une guerre sociale et qu’elle se poursuivra tant que se perpétueront les conditions sociales et juridiques actuelles. Ils ont accepté les institutions fondées sur la propriété privée, telles qu’elles étaient. Ces organisations regroupent des gens ordinaires, aux aspirations ordinaires, et elles ont entrepris de faire ce qu’il leur semblait possible et raisonnable d’accomplir. Lors de la création de ces groupes, ces militants ne se sont pas engagés sur un programme politique particulier, ils se sont associés pour mener une action directe, décidée par eux-mêmes, offensive ou défensive.

Il y a vingt-deux ans, j’ai rencontré des militants des Farmers’Alliances, des Knights of Labor et des syndicalistes qui m’ont dit cela. Ils voulaient lutter pour des objectifs plus larges que ceux proposés par leurs organisations ; mais ils devaient aussi accepter leurs camarades de travail comme ils étaient, et essayer de les inciter à lutter pour des objectifs immédiats qu’ils percevaient clairement : prix plus justes, salaires plus élevés, conditions de travail moins dangereuses ou moins tyranniques, semaine de travail moins longue. A l’époque où sont nés ces mouvements, les travailleurs agricoles ne pouvaient pas comprendre que leur lutte convergeait avec le combat des ouvriers des usines ou des transports ; et ces derniers ne voyaient pas non plus leurs points communs avec le mouvement des paysans. D’ailleurs, même aujourd’hui, peu d’entre eux le comprennent. Ils doivent encore apprendre qu’il n’existe qu’une seule lutte commune contre ceux qui se sont approprié les terres, les capitaux et les machines.

Malheureusement les grandes organisations paysannes ont gaspillé leur énergie en s’engageant dans une course stupide au pouvoir politique. Elles ont réussi à prendre le pouvoir dans certains États, mais les tribunaux ont déclaré que les lois votées n’étaient pas constitutionnelles, et toutes leurs conquêtes politiques ont été enterrées. A l’origine, leur programme visait à construire leurs propres silos, y stocker les produits et les tenir à l’écart du marché jusqu’à ce qu’ils puissent échapper aux spéculateurs. Ils voulaient aussi organiser des échanges de services et imprimer des billets de crédit pour les produits déposés afin de payer ces échanges. Si ce programme d’aide mutuelle directe avait fonctionné, il aurait montré, dans une certaine mesure, au moins pendant un temps, comment l’humanité peut se libérer du parasitisme des banquiers et des intermédiaires. Bien sûr, ce projet aurait fini par être liquidé, à moins que sa vertu exemplaire n’ait bouleversé tellement l’esprit des hommes qu’il leur ait donné envie de mettre fin au monopole légal de la terre et des capitaux ; mais au moins ce projet aurait eu un rôle éducatif fondamental. Malheureusement, ce mouvement poursuivit une chimère et se désintégra surtout à cause de sa futilité.

Les Knights of Labor sont eux aussi devenus pratiquement insignifiants, non pas parce qu’ils n’ont pas eu recours à l’action directe, ni parce qu’ils se sont mêlés de politique, mais parce qu’il s’agissait d’une masse d’ouvriers trop hétérogène pour réussir à conjuguer efficacement leurs efforts.

Pourquoi les patrons ont peur des grèves

Les syndicats ont atteint une taille bien plus imposante que celle des Knights of Labor et leur pouvoir a continué à croître, lentement mais sûrement. Certes, cette croissance a connu des fluctuations, des reculs ; de grandes organisations ont surgi puis disparu. Mais dans l’ensemble, les syndicats constituent un pouvoir en plein développement. Malgré leurs faibles ressources, ils ont offert, à une certaine fraction des travailleurs, un moyen d’unir leurs forces, de faire pression directement sur leurs maîtres et d’obtenir ainsi une petite partie de ce qu’ils voulaient — de ce qu’ils devaient essayer d’obtenir, vu leur situation. La grève est leur arme naturelle, celle qu’ils se sont forgée eux-mêmes. Neuf fois sur dix, les patrons redoutent la grève — même si, bien sûr, il peut arriver que certains s’en réjouissent, mais c’est plutôt rare. Les patrons savent qu’ils peuvent gagner contre les grévistes, mais ils ont terriblement peur que leur production s’interrompe. Par contre, ils ne craignent nullement un vote qui exprimerait « la conscience de classe » des électeurs ; à l’atelier, vous pouvez discuter du socialisme, ou de n’importe quel autre programme ; mais le jour où vous commencez à parler de syndicalisme, attendez-vous à perdre votre travail ou au moins à ce que l’on vous menace et que l’on vous ordonne de vous taire. Pourquoi ? Le patron se moque de savoir que l’action politique n’est qu’une impasse où s’égare l’ouvrier, et que le socialisme politique est en train de devenir un mouvement petit-bourgeois. Il est persuadé que le socialisme est une très mauvaise chose — mais il sait aussi que celui-ci ne s’instaurera pas demain. Par contre, si tous ses ouvriers se syndiquent, il sera immédiatement menacé. Son personnel aura l’esprit rebelle, il devra dépenser de l’argent pour améliorer les conditions de travail, il sera obligé de garder des gens qu’il n’aime pas et, en cas de grève, ses machines ou ses locaux seront peut-être endommagés.

On dit souvent, et on le répète parfois jusqu’à la nausée, que les patrons ont une « conscience de classe », qu’ils sont solidement soudés pour défendre leurs intérêts collectifs, et sont prêts individuellement à subir toutes sortes de pertes plutôt que de trahir leurs prétendus intérêts communs. Ce n’est absolument pas vrai. La majorité des capitalistes sont exactement comme la plupart des ouvriers : ils se préoccupent beaucoup plus de leurs pertes personnelles (ou de leurs gains) que des pertes (ou des victoires) de leur classe. Et lorsqu’un syndicat menace un patron, c’est à son portefeuille qu’il s’en prend.

Toute grève est synonyme de violence

Aujourd’hui chacun sait qu’une grève, quelle que soit sa taille, est synonyme de violence. Même si les grévistes ont une préférence morale pour les méthodes pacifiques, ils savent parfaitement que leur action causera des dégâts. Lorsque les employés du télégraphe font grève, ils sectionnent des câbles et scient des pylônes, tandis que les jaunes bousillent leurs instruments de travail parce qu’ils ne savent pas les utiliser. Les sidérurgistes s’affrontent physiquement aux briseurs de grève, cassent des carreaux, détraquent certains appareils de mesure, endommagent des laminoirs qui coûtent très cher et détruisent des tonnes de matières premières. Les mineurs endommagent des pistes et des ponts et font sauter des installations. S’il s’agit d’ouvriers ou d’ouvrières du textile, un incendie d’origine inconnue éclate, des pierres volent à travers une fenêtre apparemment inaccessible ou une brique est lancée sur la tête d’un patron. Quand les employés des tramways font grève, ils arrachent les rails ou élèvent des barricades sur les voies avec des charrettes ou des wagons retournés, des clôtures volées, des voitures incendiées. Lorsque les cheminots se mettent en colère, des moteurs « expirent », des locomotives folles démarrent sans conducteur, des chargements déraillent et des trains sont bloqués. S’il s’agit d’une grève du bâtiment, les travailleurs dynamitent des constructions. Et à chaque fois, des combats éclatent entre d’un côté les briseurs de grève et les jaunes et, de l’autre, les grévistes et leurs sympathisants, entre le Peuple et la Police.

Pour les patrons, une grève sera synonyme de projecteurs, de fil de fer barbelé, de palissades, de locaux de détention, de policiers et d’agents provocateurs, de kidnappings violents et d’expulsions. Ils inventeront tous les moyens possibles pour se protéger directement, sans compter l’ultime recours à la police, aux milices, aux brigades spéciales et aux troupes fédérales.

Tout le monde sait cela et sourit lorsque les responsables syndicaux protestent, affirmant que leurs organisations sont pacifiques et respectent les lois. Tout le monde est conscient qu’ils mentent. Les travailleurs savent que les grévistes utilisent la violence, à la fois ouvertement et clandestinement, et qu’ils n’ont pas d’autres moyens, s’ils ne veulent pas capituler immédiatement. Et la population ne confond pas les grévistes qui sont obligés de recourir à la violence avec les crapules destructrices qui les provoquent délibérément. Généralement, les gens comprennent que les grévistes agissent ainsi parce qu’ils sont poussés par la dure logique d’une situation qu’ils n’ont pas créée, mais qui les force à attaquer pour survivre, sinon ils seront obligés de tomber tout droit dans la misère jusqu’à ce que la mort les frappe, à l’hospice, dans les rues des grandes villes ou sur les berges boueuses d’une rivière. Telle est l’horrible situation devant laquelle se trouvent les ouvriers ; ce sont les êtres les plus humains — ils font un détour pour soigner un chien blessé, ou ramener chez eux un chiot et le nourrir, ou s’écartent d’un pas pour ne pas écraser un ver de terre — et ils recourent à la violence contre leurs congénères. Ils savent, parce que la réalité le leur a appris, que c’est l’unique façon de gagner, si tant est qu’ils puissent gagner quelque chose. « Vous n’avez qu’à mieux voter aux prochaines élections ! » affirment certains. Il m’a toujours semblé qu’il s’agit de l’une des réponses les plus ridicules qu’une personne puisse faire, lorsqu’un gréviste lui demande de l’aide face à une situation matérielle délicate, et alors que les élections auront lieu dans six mois, un an voire deux ans.

Malheureusement, ceux qui savent comment la violence est utilisée dans la guerre des syndicats contre les patrons ne prennent pas publiquement la parole pour dire : « Tel jour, à tel endroit, telle action spécifique a été entreprise ; telles et telles concessions ont été accordées à la suite de cette action ; tel patron a capitulé. » Agir ainsi mettrait en péril leur liberté et leur pouvoir de continuer le combat. C’est pourquoi ceux qui sont les mieux informés doivent se taire et ricaner discrètement en écoutant les ignorants pérorer. Pourtant seule la connaissance des faits peut éclaircir leur position.

Les adversaires de l’action directe

Ces dernières semaines, certains n’ont pas été avares de paroles creuses. Des orateurs et des journalistes, honnêtement convaincus de l’efficacité de l’action politique, persuadés qu’elle seule peut permettre aux ouvriers de remporter la bataille, ont dénoncé les dommages incalculables causés par ce qu’ils appellent l’action directe (ils veulent dire en fait la « violence conspiratrice » ).

Un certain Oscar Ameringer, par exemple, a récemment déclaré, lors d’un meeting à Chicago, que la bombe lancée à Haymarket Square en 1886 avait fait reculer le mouvement pour la journée de huit heures d’un quart de siècle. D’après lui, ce mouvement aurait été victorieux si la bombe n’avait pas été lancée. Ce monsieur commet une grave erreur.

Personne n’est capable de mesurer précisément l’effet positif ou négatif d’une action, à l’échelle de plusieurs mois ou de plusieurs années. Personne ne peut démontrer que la journée de huit heures aurait pu devenir obligatoire vingt-cinq ans auparavant.

Nous savons que les législateurs de l’Illinois ont voté une loi pour la journée de 8 heures en 1871 et que ce texte est resté lettre morte. On ne peut pas davantage démontrer que l’action directe des ouvriers aurait pu l’imposer. Quant à moi, je pense que des facteurs beaucoup plus puissants que la bombe de Haymarket ont joué un rôle.

D’un autre côté, si l’on croit que l’influence négative de la bombe a été si puissante, alors les conditions de travail et l’exercice des activités syndicales devraient être bien plus difficiles à Chicago que dans les villes où rien d’aussi grave ne s’est produit. Pourtant on constate le contraire. Même si les conditions des travailleurs y sont déplorables, elles sont bien moins mauvaises à Chicago que dans d’autres grandes villes, et le pouvoir des syndicats y est plus développé que dans n’importe quel autre endroit, excepté San Francisco. Si l’on veut donc absolument tirer des conclusions à propos des effets de la bombe de Haymarket, il faut tenir compte de ces faits avant d’avancer une hypothèse. En ce qui me concerne, je ne pense pas que cet événement ait joué un rôle important dans l’évolution du mouvement ouvrier.

Et il en sera de même avec la vigoureuse actuelle contre la violence. Rien n’a fondamentalement changé. Deux hommes ont été emprisonnés pour ce qu’ils ont fait (il y a vingt-quatre ans, leurs semblables ont été pendus pour des actes qu’ils n’avaient pas commis) et quelques autres seront peut-être incarcérés. Mais les forces de la Vie continueront à se révolter contre leurs chaînes économiques. Cette révolte ne faiblira pas, peu importe le parti qui remportera ou perdra les élections, jusqu’à ces chaînes soient brisées.

Comment pourrons-nous briser nos chaînes ?

Les partisans de l’action politique nous racontent que seule l’action électorale du parti de la classe ouvrière pourra atteindre un tel résultat ; une fois élus, ils entreront en possession des sources de la Vie et des moyens de production ; ceux qui aujourd’hui possèdent les forêts, les mines, les terres, les canaux, les usines, les entreprises et qui commandent aussi au pouvoir militaire à leur botte, en bref les exploiteurs, abdiqueront demain leur pouvoir sur le peuple dès le lendemain des élections qu’ils auront perdues.

Et en attendant ce jour béni ?

En attendant, soyez pacifiques, travaillez bien, obéissez aux lois, faites preuve de patience et menez une existence frugale (comme Madero le conseilla aux paysans mexicains après les avoir vendus à Wall Street).

Si certains d’entre vous sont privés de leurs droits civiques, ne vous révoltez même pas contre cette mesure, cela risquerait de « faire reculer le parti ».

Action politique et action directe

J’ai déjà dit que, parfois, l’action politique obtient quelques résultats positifs — et pas toujours sous la pression des partis ouvriers, d’ailleurs. Mais je suis absolument convaincue que les résultats positifs obtenus occasionnellement sont annulés par les résultats négatifs ; de même que je suis convaincue que, si l’action directe a parfois des conséquences négatives, celles-ci sont largement compensées par ses conséquences positives.

Presque toutes les lois originellement conçues pour le bénéfice des ouvriers sont devenues une arme entre les mains de leurs ennemis, ou bien sont restées lettre morte, sauf lorsque le prolétariat et ces organisations ont imposé directement leur application. En fin de compte, c’est toujours l’action directe qui a le rôle moteur. Prenons par exemple la loi antitrusts censée bénéficier au peuple en général et à la classe ouvrière en particulier. Il y environ deux semaines, 250 dirigeants syndicaux ont été cités en justice. La compagnie de chemins de fer Illinois Central les accusait en effet d’avoir formé un trust en déclenchant une grève !

Mais la foi aveugle en l’action indirecte, en l’action politique, a des conséquences bien plus graves : elle détruit tout sens de l’initiative, étouffe l’esprit de révolte individuelle, apprend aux gens à se reposer sur quelqu’un d’autre afin qu’il fasse pour eux ce qu’ils devraient faire eux-mêmes ; et enfin, elle fait passer pour naturelle une idée absurde : il faudrait encourager la passivité des masses jusqu’au jour où le parti ouvrier gagnera les élections ; alors, par la seule magie d’un vote majoritaire, cette passivité se transformera tout à coup en énergie. En d’autres termes, on veut nous faire croire que des gens qui ont perdu l’habitude de lutter pour eux-mêmes en tant qu’individus, qui ont accepté toutes les injustices en attendant que leur parti acquière la majorité ; que ces individus vont tout à coup se métamorphoser en véritables « bombes humaines », rien qu’en entassant leurs bulletins dans les urnes !

Les sources de la Vie, les richesses naturelles de la Terre, les outils nécessaires pour une production coopérative doivent devenir accessibles à tous. Le syndicalisme doit élargir et approfondir ses objectifs, sinon il disparaîtra ; et la logique de la situation forcera graduellement les syndicalistes à en prendre conscience. Les problèmes des ouvriers ne pourront jamais être résolus en tabassant des jaunes, tant que des cotisations élevées et d’autres restrictions limiteront les adhésions au syndicat et pousseront certains travailleurs à aider les patrons. Les syndicats se développeront moins en combattant pour des salaires plus élevés qu’en luttant pour une semaine de travail plus courte, ce qui permettra d’augmenter le nombre de leurs membres, d’accepter tous ceux qui veulent adhérer. Si les syndicats veulent gagner des batailles, tous les ouvriers doivent s’allier et agir ensemble, agir rapidement (sans en avertir les patrons à l’avance) et profiter de leur liberté d’agir ainsi à chaque fois. Et si, un jour, les syndicats regroupent tous les ouvriers, aucune conquête ne sera permanente, à moins qu’ils se mettent en grève pour tout obtenir — pas une augmentation de salaire, ni une amélioration secondaire, mais toutes les richesses de la nature — et qu’ils procèdent, dans la foulée, à l’expropriation directe et totale !

Le pouvoir des ouvriers ne réside pas dans la force de leur vote, mais dans leur capacité à paralyser la production. La majorité des électeurs ne sont pas des ouvriers. Ceux-ci travaillent à un endroit aujourd’hui, à un autre demain, ce qui empêche un grand nombre d’entre eux de voter ; un grand pourcentage des ouvriers dans ce pays sont des étrangers qui n’ont pas le droit de voter. Les dirigeants socialistes le savent parfaitement. La preuve ? Ils affadissent leur propagande sur tous les points afin de gagner le soutien de la classe capitaliste, du moins des petits entrepreneurs. Selon la presse socialiste, des spéculateurs de Wall Street assurent qu’ils sont prêts à acheter des actions de Los Angeles à un administrateur socialiste aussi bien qu’à un administrateur capitaliste. Les journaux socialistes prétendent que l’administration actuelle de Milwaukee a créé une situation économique très favorable aux petits investisseurs ; leurs articles publicitaires conseillent aux habitants de cette ville de se rendre chez Dupont ou Durand sur Milwaukee Avenue, qui les servira aussi bien qu’un grand magasin dépendant d’une grosse chaîne commerciale. En clair, parce que nos socialistes savent qu’ils ne pourront pas obtenir une majorité sans les voix de cette classe sociale, ils essaient désespérément de gagner le soutien (et de prolonger la vie) de la petite-bourgeoisie que l’économie socialiste fera disparaître.

Au mieux, un parti ouvrier pourrait, en admettant que ses députés restent honnêtes, former un solide groupe parlementaire qui conclurait des alliances ponctuelles avec tel ou tel autre groupe afin d’obtenir quelques mini-réformes politiques ou économiques.

Mais lorsque la classe ouvrière sera regroupée dans une seule grande organisation syndicale, elle pourra montrer à la classe possédante, en cessant brusquement le travail dans toutes les entreprises, que toute la structure sociale repose sur le prolétariat ; que les biens des patrons n’ont aucune valeur sans l’activité des travailleurs ; que des protestations comme les grèves sont inhérentes à ce système fondé sur la propriété privée et qu’elles se reproduiront tant qu’il ne sera pas aboli. Et, après l’avoir montré dans les faits, les ouvriers exproprieront tous les possédants.

« Mais le pouvoir militaire, objectera le partisan de l’action politique, nous devons d’abord obtenir le pouvoir politique, sinon on utilisera l’armée contre nous ! »

Contre une véritable grève générale, l’armée ne peut rien. Oh, bien sûr, si vous avez un socialiste dans le genre d’Aristide Briand au pouvoir, il sera prêt à déclarer que les ouvriers sont tous des « serviteurs de l’État » et à essayer de les faire travailler contre leurs propres intérêts. Mais contre le solide mur d’une masse d’ouvriers immobiles, même un Briand se cassera les dents.

En attendant, tant que la classe ouvrière internationale ne se réveillera pas, la guerre sociale se poursuivra, malgré toutes les déclarations hystériques de tous ces individus bien intentionnés qui ne comprennent pas que les nécessités de la Vie puissent s’exprimer ; malgré la peur de tous ces dirigeants timorés ; malgré toutes les revanches que prendront les réactionnaires ; malgré tous les bénéfices matériels que les politiciens retirent d’une telle situation. Cette guerre de classe se poursuivra parce que la Vie crie son besoin d’exister, qu’elle étouffe dans le carcan de la Propriété, et qu’elle ne se soumet pas.

Et que la Vie ne se soumettra pas.

Cette lutte durera tant que l’humanité ne se libérera pas elle-même pour chanter l’Hymne à l’Homme de Swinburne :

« Gloire à l’Homme dans ses plus beaux exploits, 

Car il est le maître de toutes choses. »

= = =

Lectures complémentaires:

Louise-Michel_De-la-commune-a-la-pratique-anarchiste

Un-autre-regard-anarchiste-sur-la-vie-avec-emma-goldman

Rudolph Rocker_Anarchie de la theorie a la pratique

Ecrits-choisis-anarchistes-sebastien-faure-mai-2018

Manifeste pour la Société des Sociétés

Dieu et lEtat_Bakounine

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

Bakounine_et_letat_marxiste_Leval

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

Les_amis_du_peuple_révolution_française

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Résistance politique: Mascarade électorale et illusion démocratique (Sébastien Faure)

Posted in actualité, altermondialisme, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 23 mai 2018 by Résistance 71

Ce texte de Sébastien Faure aura 100 ans l’an prochain… Qu’y a t’il de changer ?… Pourquoi ce texte et tant d’autres de biens des penseurs anarchistes sont-ils si lucides et si visionnaires ? Pourquoi la vaste majorité des peuples ne parvient-elle pas à sortir de cette transe illusoire où elle a été plongée par tous les Mandrake de l’illusion démocratique ?

« Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison… » disait déjà Coluche il y a plus de 30 ans.
Pourquoi faudra t’il une catastrophe politico-sociale d’une ampleur inégalée pour que finisse par se mettre en place la société des sociétés qui seule peut émanciper l’humanité ?

~ Résistance 71 ~

 

Electeur, écoute

 

Sébastien Faure

 

Bureau anti-parlementaire 1919, réédition 1924

 

Chaque fois que les pouvoirs de la Chambre des Députés arrivent à expiration, c’est un cri unanime : « Enfin ! Elle va, donc disparaître, cette Chambre infâme ! Le pays va donc être débarrassé de ce Parlement maudit ! »

Ce langage traduit expressément les sentiments successifs : déception, lassitude, écœurement qu’ont fait naître, dans l’esprit public, au cours de la législature qui prend fin, l’incapacité, la corruption, l’incohérence et la lâcheté des Parlementaires.

Pourquoi faut-il que l’engouement irréfléchi du populaire, son ignorance et son inobservation le poussent à espérer que la Chambre qui va naître vaudra mieux que celle qui va mourir ?

Il est vraiment inconcevable que, périodiquement trompée, constamment abusée, la confiance de l’électeur survive aux déceptions dont il souffre et dont il se lamente ; et, pour l’être raisonnable et pensant, c’est une stupeur que de constater que les législatures se succèdent, chacune laissant derrière elle le même désenchantement, la même réprobation et que, néan­moins l’électeur persiste à considérer comme un devoir de voter.

La période électorale s’ouvre, elle est ouverte. C’est la crise qui, périodiquement, convulsionne la multitude. Elle dure offi­ciellement quelques semaines et, si l’on tient compte de l’effer­vescence qui précède et du bouillonnement qui suit cette crise, on peut dire qu’elle dure trois mois.

Trois mois durant lesquels, peuplé d’agités, le pays semble frappé de démence : candidats, comités et courtiers électoraux, tour à tour confiants dans le succès ou désespérant d’y atteindre, vont et viennent, avancent et reculent, crient et se taisent, affirment et nient, implorent et menacent, acquiescent et pro­testent, attaquent et se défendent.

C’est un spectacle fou : drame, comédie, vaudeville, bouffonnerie, farce, pantomime, tous les genres, du tragique au burlesque, s’y donnent rendez-vous et s’y rencontrent, associés, confondus.

Le malheur est que c’est aux frais du spectateur que la farce se joue et que, quels que soient les acteurs, c’est toujours lui qui paie, et qu’il paie de son travail, de sa liberté, de son sang.

Eh bien ! lecteur , avant de passer au guichet pour solder ta place, écoute-moi.

Ou plutôt écoute ce que te disent les anarchistes ; écoute attentivement et réfléchis.

Voter, c’est accepter la Servitude.

Les anarchistes n’ont jamais eu de représentant siégeant dans les assemblées parlementaires. Tu as parfois entendu traiter d’anarchistes MM. Clemenceau, Briand et d’autres par­lementaires. Ils ne le sont pas ; ils ne l’ont jamais été.

Les anarchistes n’ont pas de candidat. Au surplus un candi­dat qui se présenterait comme anarchiste n’aurait pas une seule voix, puisque les anarchistes s’abstiennent de voter,

Ils refusent de se servir du bulletin de vote que la Constitu­tion met entre leurs mains.

Ne suppose pas que ce soit pour ne pas faire comme les au­tres, pour se singulariser. Sache que les raisons pour les­quelles les anarchistes s’abstiennent sont multiples et graves.

Ces raisons les voici brièvement exposées.

L’anarchiste est et veut rester un homme libre. Il est clair que comme tous ses frères en humanité, il est astreint à subir la loi ; mais c’est à son corps défendant et quand il s’y sou­met, ce n’est pas qu’il la respecte ni qu’il estime équitable de s’incliner devant elle ; c’est parce qu’il lui est impossible de s’y soustraire.

Toutefois, il n’en accepte ni l’origine, ni le caractère, ni les fins. Tout au contraire il en proclame et se fait fort d’en démontrer l’iniquité.

À ses yeux, la loi n’est, à ce moment de l’histoire que nous vivons, que la reconnaissance et la consécration d’un régime social issu des usurpations et des spoliations passées et basé sur la domination d’une caste et l’exploitation d’une classe.

Ce régime ne peut vivre et continuer qu’en empruntant son apparente et temporaire légitimité au consentement populaire.

Il est dans l’obligation de s’appuyer sur l’adhésion bénévole de ceux qui en sont les victimes : dans l’ordre politique, les citoyens ; dans l’ordre économique, les travailleurs.

C’est pourquoi tous les quatre ans, le peuple est appelé à désigner par ses suffrages les individus à qui il entend confier le mandat de se prononcer sur toutes les questions que soulève l’existence même de la nation.

Ces questions sont réglées par un ensemble de prescriptions et de défenses qui ont force de loi et la loi dispose, contre quiconque tente d’agir contre elle et, à plus forte raison contre quiconque la viole d’une telle puissance de répression que tout geste de révolte par lequel un homme proteste contre l’injustice de la loi et tente de s’y dérober est passible des plus dures pénalités.

Or le Parlement est l’assemblée des individus à qui le suffrage dit universel a délégué le pouvoir d’édicter la loi et le devoir d’en assurer l’application. Le député et le sénateur sont avant tout des législateurs.

Comprends-tu, maintenant, électeur, l’exactitude de cette affirmation formulée par Élisée Reclus : « Voter, c’est se donner un maître ».

Eh oui ! Un maître ; puisque voter c’est désigner un député, c’est confier à un élu le mandat de formuler la règle, et lui attribuer le pouvoir, pis encore, lui imposer le devoir de la faire respecter par la force.

Un maître, puisque voter c’est renoncer à sa propre liberté et l’abdiquer en faveur de l’élu.

Toi qui votes, ne m’objecte pas que tu conserves quand même le droit de t’insurger. Mets-toi bien dans la tête que s’il t’arrive d’entrer en révolte contre l’Autorité, tu renies la signature que tu as donnée, tu violes l’engagement que tu as contracté, tu retires à ton représentant le mandat que tu lui as librement consenti.

Tu l’as envoyé au Parlement avec la mission précise d’y participer, d’y collaborer à la discussion, au vote, à la promulgation de la loi et de veiller à la scrupuleuse application de celle-ci.

C’est le Parlement qui a la charge de modifier ou d’abroger les lois ; par ton suffrage exprimé, tu as participé à la composition de ce parlement ; par ton vote, tu lui as donné pleins pouvoirs ; le parti auquel tu appartiens a des représentants au sein de cette assemblée ; le programme que tu as affirmé par ton bulletin a des porte-parole à la Chambre. Il leur appartient – tu l’as voulu – d’amender, de corriger ou d’abroger les lois qui entravent ton indépendance politique et consacrent ta servitude économique.

Enrage, proteste, indigne-toi, tu en as le droit. Mais c’est tout ce qu’il t’est permis de faire. Ne perds pas de vue que, en votant, tu as renoncé, ipso facto, à ton droit à la révolte, que tu as abdiqué en faveur des représentants de ton parti, que, pour tout dire en un mot, tu as cessé d’être libre.

Celui qui a compris cette élémentaire vérité : l’anarchiste, ne vote pas, parce qu’il veut être un homme libre, parce qu’il refuse d’enchaîner sa conscience, de ligoter sa volonté, parce qu’il entend garder, à tout instant et en toutes circonstances son droit à la révolte, à l’insurrection, à la révolution.

L’État, c’est l’ennemi.

Écoute encore. En régime représentatif, le Parlement, c’est l’État.

Théoriquement, il n’en est qu’une partie ; car, en principe, il n’est nanti que du pouvoir législatif. Mais c’est le Parlement (Chambre et Sénat réunis) qui élit le Président de la République, entre les mains de qui est centralisé le pouvoir exécutif ; et si, théoriquement, c’est la Magistrature qui détient le pouvoir judiciaire, comme c’est le Parlement qui confectionne les lois et que le pouvoir judiciaire n’a que le mandat d’en appliquer les dispositions, on voit que, somme toute, directement ou indirectement, le Parlement est, en dernière analyse, omnipotent. C’est donc lui qui est l’État.

Or, l’État, disent les Anarchistes, c’est la prise de possession du Pouvoir par la classe dominante, au détriment de la classe dominée. C’est, actuellement, l’ensemble des institutions qui régissent la nation entre les mains des chargés d’affaires de la classe capitaliste et, plus spécialement. de la haute finance, de la puissante industrie, du grand commerce et de la vaste propriété terrienne.

C’est la citadelle d’où partent les ordres qui courbent la multitude ; c’est la gigantesque forteresse où siège la force armée : troupe, gendarmerie, police, dont la fonction est de persécuter, d’arrêter, d’emprisonner et, en cas de révolte col­lective, de massacrer. qui s’insurge.

C’est le monstre qui, insatiablement, se repaît du sang et des os de tous ceux qui, par leur travail, alimentent un budget qui s’enfle démesurément.

L’État, c’est l’ennemi contre lequel il faut lutter, lutter en­core, lutter toujours, jusqu’à ce qu’il soit définitivement abattu.

En démocratie, l’État se flatte d’être l’émanation du Peuple souverain. Les partisans du système représentatif affirment que, en démocratie, c’est le peuple qui, par ses représentants, gouverne ; ils déclarent que, déléguant ses pouvoirs aux hom­mes de son choix, ce sont ses aspirations, ses besoins et ses intérêts, qu’il affirme par ses mandataires.

Ces Messieurs mentent et ils le savent bien ; mais ils répè­tent inlassablement cette imposture, dans l’espoir – hélas ! trop fondé – qu’un mensonge quotidiennement répété finit par acquérir la force d’une indiscutable vérité.

Entre l’assertion mensongère de ces théoriciens du démocratisme, assertion que dément la simple observation des réalités, et les affirmations des anarchistes, affirmations que justifient l’histoire et l’expérience, j’espère, électeur, qu’il ne t’est pas malaisé de fixer ton choix.

Ce n’est pas seulement de l’État dans les civilisations antiques, de l’État au moyen âge, de l’État incarnant le Pouvoir personnel absolu, mais bien de l’État sans exception et, par conséquent de l’État démocratique comme des autres que M. Clemenceau, qui s’y connaît, a dit, au Sénat, il n’y a que quelques années :

« Messieurs, nous connaissons l’État ; nous savons ce qu’il est et ce qu’il vaut. L’histoire de l’État est toute de sang et de boue ! »

Il ne s’agit donc pas de s’emparer de l’État, mais de l’anéantir.

Introduire des représentants de son parti dans les Assem­blées législatives, c’est y glisser une fraction de soi-même, c’est apporter à ces Assemblées l’appui de son parti ; c’est leur infuser un sang nouveau ; c’est consolider le crédit de ses Assemblées, c’est fortifier leur puissance ; c’est – puisque le Parlement et l’État ne font qu’un – servir la cause de l’État au lieu de la combattre ; c’est donc tourner le dos au but à atteindre ; c’est paralyser l’effort révolutionnaire ; c’est retar­der la libération.

L’État est le gardien des fortunes acquises ; il est le défenseur des privilèges usurpés ; il est le rempart qui se dresse entre la minorité gouvernante et la foule gouvernée ; il est la digue haute et large qui met une poignée de millionnaires à l’abri des assauts que lui livre le flot tumultueux des spoliés.

Dès lors, il est naturel, logique et fatal que les détenteurs des privilèges et de la fortune votent avec entrain et conviction, qu’ils poussent avec ardeur aux urnes, qu’ils proclament que voter c’est accomplir un devoir sacré.

Mais déconcertante et insensée serait l’attitude de ceux qui, se proclamant en faveur d’un bouleversement social qui im­plique la disparition de l’État, ferait usage du bulletin vote dont la conséquence serait, qu’on le veuille ou non, de légitimer les origines de l’État, de confirmer ses pouvoirs, de fortifier sa puissance et, par ricochet, de se faire le complice de ses forfaits.

De qui est composée la Chambre.

Électeur, aurais-tu la naïveté de croire que le Parlement rassemble l’élite de la nation ? penses-tu que la Chambre réunit les gloires de la Science et de l’Art, les illustrations de la Pensée, les compétences de l’Industrie, du Commerce et de l’Agriculture, Les probités (?) de la Finance ? Estimes-tu que le redoutable pouvoir de gouverner un peuple de quarante millions d’habitants est, dévolu aux plus honnêtes et aux plus méritants ?

Si oui, détrompe-toi. Promène tes regards sur les travées de la Chambre et vois par quels gens elles sont occupées : avocats sans cause, médecins sans clientèle commerçants douteux, industriels sans connaissances spéciales, journalistes sans talent, financiers sans scrupules, désœuvrés et riches sans occupations définies.

Tout ce monde intrigue, bavarde, marchande, agiote, fait des affaires, se démène, se bouscule et court à la recherche des plaisirs, de la richesse et des sinécures grassement rétribuées.

Cela t’étonne, électeur candide ? Une minute de réflexion dissipera ta surprise. Demande-toi comment il se fait que X, Y ou Z soient députés.

Leur siège est-il la récompense des mérites manifestes, des actions d’éclat, du bien accompli, des services rendus, qui les ont recommandés à l’estime et à la confiance publiques ?

Est-il le salaire équitable des connaissances spéciales qu’ils ont acquises, des hautes études dont ils ont parcouru le cycle brillant, de l’expérience que leur vaut une existence toute de labeur ?

A-t-on exigé d’eux, comme des professeurs, des pharmaciens, des ingénieurs, des examens, des diplômes, l’admission dans certaines écoles, le stage réglementaire ?

Regarde celui-ci doit son mandat à l’argent ; celui-là à l’intrigue ce troisième à la candidature officielle ; ce quatrième à l’appui d’un journal dont il a engraissé la caisse ; cet autre au vin, au cidre, à la bière ou à l’alcool dont, il a empli le gosier de ses mandants ; ce vieux aux coquetteries complaisantes de sa jeune femme ; ce jeune aux promesses éblouissantes qu’il a prodiguées de palmes, de bureaux de tabacs, de places et de recommandations ; tous à des procédés plus ou moins louches qui n’ont aucun rapport avec le mérite ou le talent ; tous, de toutes façons, au nombre de suffrages qu’ils ont obtenus.

Et le nombre, n’a rien à voir avec le mérite, le courage, la probité, le caractère, l’intelligence, le savoir, les services rendus, les actions d’éclat. La majorité des suffrages ne consacre ni la valeur morale, ni la supériorité intellectuelle, ni la Justice, ni là Raison.

On serait autorisé à dire que c’est plutôt le contraire.

Soyons justes : quelques hommes supérieurs se sont, de temps à autre, fourvoyés dans ces mauvais lieux ; mais c’est le très petit nombre, ils n’ont pas tardé à s’y trouver dépaysés et mal à 1’aise et à moins qu’ils n’aient insensiblement condescendu à jouer leur rôle dans le choc des coteries, à s’inspirer des passions des partis, à tenir leur place dans les intrigues de couloir et à faire le jeu du gouvernement ou de l’opposition, ils ont été rapidement mis en quarantaine et réduits à l’impuissance.

Parlementarisme est synonyme d’incompétence, d’irresponsabilité, d’impuissance, de corruption.

Au surplus, quel que soit l’homme, l’incompétence du parlementaire est une Fatalité.

Étant donné, d’une part, la complexité des rouages so­ciaux et, d’autre part, le développement des connaissances humaines, il n’est personne qui soit a même de faire face aux exigences du mandat législatif.

À notre époque, on ne peut être compétent qu’à la condi­tion de se spécialiser. Nul ne peut tout connaître ; il n’y a pas de cerveau qui puisse tout embrasser.

Et pourtant, un député devrait être marin, guerrier, diplo­mate, juriste, hygiéniste, éducateur, commerçant, industriel, financier, agriculteur, administrateur, puisqu’il est appelé à formuler son sentiment et à se prononcer par un vote précis sur toutes les questions : marine, guerre, affaires étrangères, législation, santé publique, enseignement, commerce, indus­trie, finance, agriculture, administration, etc., etc., etc.

S’il connaît bien une ou deux de ces questions – et ce serait déjà beaucoup – il ignore certainement toutes les autres. Il en résulte que neuf fois sur dix, il vote à l’aveuglette, au doigt mouillé.

Parlement est donc synonyme d’incompétence.
Synonyme aussi d’irresponsabilité.

Ici, la démonstration n’est plus à faire. Dire que le Parle­ment est irresponsable, c’est une proposition devenue si évidente qu’elle a cessé d’être en discussion.

Synonyme encore d’impuissance ; car obligé de se can­tonner dans les limites étroites d’une Constitution politique et d’un régime économique déterminés, le Parlement est l’image exacte d’un lac entouré de montagnes qui peut, de temps à autre, être agité et même tempétueux, mais qui reste toujours enfermé dans le cadre que les hauteurs envi­ronnantes tracent autour de lui.

Les bouillantes colères, les explosions d’indignation, les en­thousiasmes délirants, les serments solennels, les engagements sacrés ont tout juste, au Parlement, la valeur de ces agita­tions périodiques d’une vaste mare stagnante qui font remon­ter la vase à la surface et empuantent l’air, mais qui ne tar­dent pas à laisser retomber la boue et la puanteur dont la minuscule tempête a révélé l’accumulation dans les profon­deurs.

Synonyme, enfin, de corruption. Les brigandages avérés et plus encore, les scandales à demi étouffés ont fixé l’opinion à tel point qu’il est banal de dire d’un Parlement qu’il est pourri !

Les meilleurs se putréfient en un tel milieu, à moins qu’ils n’en sortent de temps en temps et le plus vilain tour qu’on puisse jouer à un ami c’est de l’y envoyer.

Aussi électeur, si tu as un bon camarade, garde-toi de l’inciter à être candidat ; s’il le devient, garde-toi de favoriser sa candidature et, si tu veux conserver aux idées qui sont les tiennes et qu’il prétend vouloir défendre à la Chambre, un caractère, une intelligence, un dévouement, refuse-lui ton suffrage.

Voter, c’est faire le jeu de la Réaction.

Électeur, un mot encore ; ce sera le dernier.

On ne manquera pas de te dire que ne pas voter, c’est faire le jeu de la réaction [extrême-droite].

Rien n’est plus faux. Je pourrais te faire observer que si les deux millions de travailleurs qui adhèrent à la C. G. T., si le million d’électeurs dont s’enorgueillit le Parti socialiste, si le million d’autres citoyens qui, sans être affiliés au Parti socialiste ou à la C. G. T. n’en sont pas moins les adversaires du régime capitaliste : en tout, quatre millions d’électeurs, refusaient hautement de prendre part au scrutin, cette abstention ouvertement annoncée et expliquée durant toute la période électorale et vaillamment pratiquée le jour du scrutin, porterait un coup mortel au prestige et à l’autorité du régime qu’il faut abattre. Je pourrais te dire que, en face de l’attitude de ces quatre millions d’abstentionnistes aussi conscients que résolus, le Gouvernement perdrait tout son lustre et le plus clair de sa force.

Je pourrais te dire que, étroitement unis dans une réprobation aussi catégorique du système social actuel, ces quatre millions d’hommes pourraient organiser, dans le pays, grâce aux ramifications qu’ils possèdent partout, une formidable coalition contre laquelle rien ne saurait prévaloir. Je pourrais affirmer que cette coalition dans laquelle ne tarderaient pas à entrer tous ceux que toucherait une aussi puissante propagande et même une partie des forces dont le Gouvernement dispose, serait de taille à oser, à entreprendre et à réaliser les plus vastes desseins et la transformation la plus profonde.

Que resterait-il, alors, du spectre de ta réaction qu’on agite devant toi pour te pousser aux urnes ?…

Mais voici qui te paraîtra sans doute plus décisif encore.

La Chambre qui s’en va comptait un nombre imposant des éléments de gauche. Plus de trois cents députés radicaux et radicaux socialistes, plus de cent députés socialistes. ils constituaient indubitablement une majorité écrasante.

Qu’a fait cette Chambre ? Qu’ont fait ces quatre cents Députes ?

Ils ont acclamé la guerre, ils ont adhéré avec enthousiasme à l’abominable duperie qu’on a appelée « l’Union Sacrée » ; ils ont voté tous les crédits de guerre ; ils ont apporté au Gouvernement dit « de défense nationale » leur étroite et constante collaboration ; ils n’ont rien tenté pour abréger le massacre ; ils n’ont pris aucune, mesure efficace contre la vie chère, contre l’accaparement, contre la spéculation, contre l’enrichissement scandaleux des brasseurs d’affaires ; ils ont accepté passivement la suppression de nos maigres libertés ils ont applaudi à l’écrasement de la révolution hongroise ; ils ont approuvé l’envoi des soldats, des marins, des munitions et des milliards destinés à étouffer, par la famine et par les armes, la Russie révolutionnaire ; ils ont lâchement courbé la tête, tout accepté, tout subi ; ils ont passé l’éponge sur toutes les turpitudes et sur tous les crimes.

Ils sont allés jusqu’au bout de la servilité, de la honte et de la sauvagerie.

À peine ont-ils osé ouvrir la bouche et, quand ils ont parlé, ce ne fut jamais pour faire entendre les vérités qu’il fallait dire, les imprécations sanglantes et les malédictions venge­resses, qui auraient opposé la douleur des deuils, la souffrance des ruines et l’horreur des batailles à la stérilité des sacri­fices et à la hideur des Impérialismes déchaînés.

Au terme de sa carrière, cette Chambre odieuse vient de ratifier un traité de paix qui laisse debout, plus insolents et plus guerriers que jamais tous les militarismes, qui favorise les plus atroces brigandages, qui stimule les plus détestables convoitises, qui avive les haines entre peuples et qui porte dans ses flancs la guerre de demain.

Voilà ce qu’a fait cette Chambre dont la naissance avait pourtant suscité les plus folles ’espérances et provoqué tous les optimismes.

Et maintenant, électeur, vote encore si tu l’oses.

Résistance politique: les forces de la révolution 1ère partie (Sébastien Faure)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, guerres imperialistes, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 18 mai 2018 by Résistance 71

 

Les forces de la révolution

 

Sébastien Faure

1921

 

1ère partie

2ème partie

 

Camarades,

J’ai exposé — rapidement, mais d’une façon suffisante — la première partie du communisme libertaire, la partie critique, négative ou de démolition, et, j’espère que je suis parvenu à vous convaincre que la misère, l’ignorance, la haine, la servitude, la souffrance sous toutes ses formes, la détresse des corps, des esprits et des consciences sont le résultat fatal du milieu social dans lequel nous vivons.

Si, comme je l’espère, vous êtes parvenus à cette conviction, vous devez également être convaincus de la nécessité et de l’urgence de mettre fin à un régime social qui engendre de telles douleurs. C’est précisément ce que nous allons commencer à étudier ce soir. Il faut détruire l’ordre social établi puisqu’il est générateur de souffrances, d’inégalités, d’injustices et de misères. Il faut le détruire à tout prix ; il faut le détruire au plus tôt ; il faut le détruire de fond en comble.

Voici les termes du problème qu’il nous faut résoudre : étant donné que les formes sociales actuelles sont en contradiction formelle avec les besoins de l’heure présente et avec les aspirations des générations actuelles, ces formes sociales doivent disparaître. Quelles sont les forces que nous pouvons mettre en ligne et opposer aux forces sociales présentes qui maintiennent les formes actuelles ? De quel esprit les militants qui constituent ces vastes organisations que j’appelle les forces de révolution doivent-ils être animés ? Quel est le but de chacune de ces organisations, de chacune de ces forces ? Est-il possible, alors que chacune cependant est indépendante, autonome, qu’elle a sa doctrine, ses principes, ses méthodes, sa tactique, est-il cependant possible de les réunir dans un bloc commun pour constituer, en face de ce que j’appelle le bloc conservateur, le bloc de la Révolution ?
Tel est le problème que nous nous poserons et que nous avons à résoudre. Il est net. Il est clair.
Donc, sur quelles forces pouvons-nous appuyer notre action de démolition ?
Ces forces sont les suivantes : Libre-pensée, Parti socialiste, Syndicalisme, Coopératisme, Anarchisme.
Je ne parle là évidemment que des grands courants, que des organisations puissantes. Je suis obligé de négliger quelque peu une foule de groupements qui cependant ont leur très grande utilité dans un mouvement de masses. Je ne puis les examiner tous. Et encore la carrière que j’aurai à parcourir ce soir sera longue et vous aurez besoin de m’accorder une attention soutenue pour me suivre jusqu’au bout… Je ne puis, dis-je, m’arrêter qu’aux vastes organisations et aux grands courants.
Libre-pensée, d’abord. Il peut paraître singulier que je considère comme une force de Révolution la libre-pensée. Elle a été, en effet, — j’en fais l’aveu et j’en suis tout attristé — tellement galvaudée depuis vingt-cinq ans ! Elle est tombée dans la saleté des trafics électoraux. Elle a servi de tremplin à quantité de profiteurs qui n’ont songé qu’à faire fortune politique sur le dos de cette libre-pensée. Et une foule de nobles aspirations et de courants généreux ont été ainsi confisquées par des arrivistes et des intrigants. La faiblesse, je dirai même l’impuissance de la libre pensée, provient de l’erreur fondamentale dans laquelle elle est tombée. Elle a réduit la lutte qu’elle se proposait de mener à des petitesses et des mesquineries. On n’a vu dans la libre-pensée qu’une affirmation anti-religieuse, et surtout anti-cléricale et anti-catholique. Je reconnais que cette faiblesse était un peu contenue dans la nature même des choses. Le libre-penseur trouve toujours en face de lui le représentant de l’Église. C’est celui-ci qui est le maître, qui fait la loi, qui est écouté ; c’est lui qui, tous les dimanches, monte en chaire et, du haut de cette chaire, enseigne à ses ouailles ce qu’ils doivent penser, ce qu’ils doivent faire. Il était naturel que contre cette puissance d’étouffement s’élevât le mouvement de libre-pensée. Mais le champ d’action de la libre-pensée aurait dû s’élargir, s’élever. Il n’en a rien été. La libre-pensée a commis la faute de ne pas comprendre et de ne pas vouloir comprendre que ce problème auquel elle avait attaché son action et qui constituait en quelque sorte la raison d’être de son activité devait être relié au problème social lui-même. Les libres-penseurs, se cantonnant dans la lutte contre l’Église, n’ont pas aperçu que ce qui fait la force de l’Église, en même temps que son danger au point de vue social, c’est qu’elle est un des piliers qui soutiennent l’édifice social tout entier et que, dès lors, il fallait s’attaquer, en même temps qu’à ce pilier, à l’édifice lui-même. Les libres-penseurs n’ont pas compris que la pensée ne peut être libre qu’à la condition que l’homme lui-même soit libre. Ils n’ont pas compris qu’on peut appliquer ici la parole du latin : Mens sana in corpore sano, — un esprit sain dans un corps sain. On peut l’appliquer ici avec une légère modification de la manière suivante : La pensée libre dans un corps libre. C’est cette méconnaissance de la vérité qui a été cause de la faiblesse et de l’impuissance de la libre-pensée.
Aujourd’hui, les idées nouvelles pénètrent partout. Elles ont fait leur chemin du côté de la libre-pensée comme ailleurs. Voilà pourquoi quantité de libres-penseurs comprennent maintenant ce qu’ils n’avaient pas compris jusqu’alors. Les libres-penseurs viennent à cette idée que la pensée ne peut être libre qu’à la condition que le corps soit libre également.
À cette vieille formule « la libre-pensée », j’oppose la formule — qui n’est pas nouvelle, mais nouvelle en raison de son opposition avec la précédente — « la pensée libre ». En mathématiques, vous le savez, on a coutume de dire que les facteurs peuvent être intervertis sans que le produit ou le total puisse être changé. Trois et deux font cinq, comme deux et trois font cinq. Six fois neuf ou neuf fois six font pareillement cinquante-quatre. On pourrait croire, par conséquent, que bonnet blanc et blanc bonnet, c’est comme libre-pensée et pensée libre. Ce serait une erreur. L’expression de libre-pensée est mal comprise, et peut-être même disqualifiée. Voilà pourquoi à la « libre pensée », formule d’hier, j’oppose « la pensée libre », formule de demain.
Ainsi compris, le courant de la libre-pensée, se rattachant au problème social lui-même, pourrait être une force de révolution de grande valeur.
Une force autrement importante de révolution, c’est le Parti socialiste. Le Parti socialiste organise sur le terrain politique la masse ouvrière et ses amis. J’ajoute avec intention « ses amis », parce qu’il n’y a pas, dans le Parti socialiste, que des ouvriers. Le Parti socialiste place le problème économique en tête de ses préoccupations ; je dirai même que la doctrine socialiste est avant tout une doctrine économique. Les socialistes savent, en effet, que, dans le régime capitaliste, la situation économique domine la situation politique, que les pouvoirs publics ne sont que l’expression politique de la puissance économique de la classe bourgeoise. Ils reconnaissent et déclarent que le pouvoir n’est que l’installation aux affaires publiques des mandataires, des chargés d’affaires, des ambassadeurs, des représentants des puissances d’argent. Simplement, le Parti socialiste dit : « Il y a deux organisations : une organisation spécifiquement ouvrière et, par conséquent, spécifiquement économique, c’est la Confédération Générale du Travail » ; il appartient donc au Parti socialiste de représenter, dans le grand mouvement qui entraîne l’humanité vers des destinées nouvelles, l’effort politique à accomplir.
De même que le syndicalisme a pour but de mettre la main sur les moyens de production et d’échange, de même le Parti socialiste a pour but de prendre possession, par tous les moyens, du Gouvernement, de l’État, des Pouvoirs publics.
J’ai connu il y a quelques trente-cinq ans — ce qui ne me fait pas jeune — un parti socialiste qui était alors comme moi, plein d’ardeur, plein de fougue. J’ai gardé quelque peu la mienne. Hélas ! lui a perdu presque toute la sienne. À ce moment-là, il n’y avait pas de chapelles, on ne coupait pas des cheveux en quatre ; on combattait l’organisation sociale, on voulait à tout prix se débarrasser du régime, et on était pris d’un espoir fou.
Le Parti socialiste était alors fougueusement. impétueusement révolutionnaire. Il était jeune. Hélas ! il a bien vieilli. Je pourrais indiquer comment, de jeune et révolutionnaire qu’il était il y a trente-cinq ans, il est devenu vieux et quelque peu petit bourgeois. Mais je préfère laisser la parole à quelqu’un dont l’opinion vous paraîtra d’autant plus impartiale qu’il appartient lui-même au Parti socialiste. Voici un article tout récent — du 20 janvier 1921 — de Victor Méric, dans l’Humanité :
Le socialisme a été jeune. Il était jeune lorsqu’il proclamait que les travailleurs n’ont pas de patrie et que la force est la grande accoucheuse des sociétés. Il était singulièrement vivant et combatif lorsqu’il en appelait à la violence insurrectionnelle, lorsqu’il conviait les masses, cependant inéduquées et inorganisées, à la conquête immédiate du Pouvoir. Il était terriblement ardent et batailleur lorsqu’il proclamait la nécessité de l’émancipation des travailleurs par eux-même et ce, affirmait Jules Guesde, par tous les moyens, y compris les moyens légaux.
… Les années ont coulé. Les cheveux ont blanchi sur les crânes. Les barbes flamboyantes sont devenues de vieilles barbes. Le socialisme français, qui était, à l’origine, un socialisme de révolution et d’opposition irréductible à la classe ennemie, n’adoptait les méthodes électorales ou parlementaires, comme nous les adoptions nous mêmes, que comme moyens d’agitation et de propagande intensifiée. Le socialisme français, sous les espèces du guesdisme, du blanquisme, de l’allemanisme préconisait, au sein des organisations, une discipline de fer et la loi des majorités. Il prétendait tenir, sous son joug et sous sa volonté, les élus, délégués par ses soins au parlement bourgeois. Il affirmait la nécessité de la propagande antimilitariste, et conscient de l’impossibilité où il se trouvait de transformer légalement l’ordre social présent, justifiait le recours aux moyens violents, les seuls efficaces. Il serait trop facile d’encombrer les colonnes de ce journal avec des textes et de multiplier les citations. Ceux qui proclament le contraire ignorent tout du socialisme ou abusent effrontément de la naïveté de leurs auditeurs. Peu à peu, en vieillissant, en se développant, le socialisme s’est adouci. En entrant au Parlement les militants les plus sûrs se sont tout doucement gâtés au contact des « honorables collègues ». Insensiblement, ils en sont venus à négliger leurs principes, à édulcorer leurs programmes, à ne prendre souci que de leurs intérêts électoraux, à n’envisager les problèmes que du point de vue étriqué, étroitement mesquin des combinaisons parlementaires. En même temps, le socialisme s’épanouissant, attirait à lui toutes les ambitions malsaines qui ne visaient qu’à s’en servir. Les microbes bourgeois s’introduisaient dans l’organisme jusqu’alors sain et vigoureux. Si bien que, sur le chemin des compromis et des reniements, conduit par des chefs usés et blanchis, le socialisme entrait, lentement, en agonie. Il y a cinq jours seulement que cet article de Victor Méric a paru dans l’Humanité. Vous voyez que je ne vais pas bien loin chercher mes auteurs. Et j’aime mieux que ce que j’aurais dit ait été non seulement dit, mais écrit par un membre du Parti, car la parole improvisée peut quelque fois dépasser la pensée, tandis que, lorsqu’on écrit, on peut ramener sa pensée à sa juste expression. C’est pourquoi j’ai préféré vous lire cette citation en entier.
En 1914, le socialisme était arrivé — de l’aveu des socialistes eux-mêmes, de Victor Méric, de Rappoport et de tant d’autres dont vous lisez les articles — à cette phase du patriotisme politique. Son état de sénilité était déjà fort avancé. La guerre est venue et ce n’est plus seulement la sénilité, c’est en quelque sorte la mort du socialisme révolutionnaire qui, alors, a sonné. Les principaux chefs du mouvement socialiste ont accepté la thèse de la défense nationale et de l’union sacrée. Ils ont abandonné le terrain de la lutte de classes, pactisé avec le Pouvoir bourgeois. Ils sont entrés dans les conseils du Gouvernement. Le Parti socialiste a délégué au pouvoir un certain nombre des siens, et des meilleurs, Guesde, Sembat, Albert Thomas, puis, comme commissaires, c’est-à-dire comme sous-ministres, Compère-Morel à l’Agriculture, Bouisson à la Marine, etc. Le Parti socialiste s’est donc trouvé représenté officiellement dans un gouvernement de défense nationale, et, durant la guerre, à part quelques très rares et très honorables exceptions, les élus du Parti socialiste ont voté les crédits en faveur de la guerre. C’est de l’histoire, de l’histoire que nous avons vécue, de l’histoire d’hier, qui est encore celle d’aujourd’hui. Cela constitue, il faut le reconnaître, — et je serai tout à l’heure aussi sévère contre certains de mes amis qu’à l’égard des voisins, — une trahison véritable. Et cependant le Parti socialiste, avant la guerre, avait déclaré qu’il était contre la guerre. Tout le monde a gardé le souvenir des discours de ses chefs les plus qualifiés ; de ses porte-parole les plus connus qui, dans des manifestations populaires, prenaient, au nom du Parti, l’engagement public et solennel de s’opposer à toute déclaration de guerre ou, du moins, s’ils ne pouvaient empêcher la déclaration de guerre, de s’opposer à la mobilisation, et, en tout cas et au pis aller, de tout faire pour abréger la durée d’une guerre qu’ils n’auraient pu réussir à éviter. Aucun de ces engagements n’a été tenu. C’est une constatation que nous avons tous le regret de faire. À la rigueur, nous nous en consolerions si nous nous trouvions en face d’hommes qui, après avoir commis une erreur, — c’est dans la nature humaine d’en commettre — reconnaissaient celle-ci, s’ils avaient le courage de dire : « Nous nous sommes trompés, nous avons été débordés par les événements, entraînés par le courant, nous avons subi la fièvre générale ; la contagion s’est emparée de nous, nous n’avons pas su résister ; mais maintenant que nous sommes revenus au calme, que nous pouvons, de sang-froid, étudier les événements, les circonstances, les individus, nous reconnaissons que nous nous sommes trompés. » S’ils avaient la loyauté et le courage de tenir un tel langage, peut-être pourrions-nous oublier leur trahison d’hier. Ce qui fait que nous ne pouvons pas l’oublier, c’est qu’au contraire, ils persévèrent dans leur erreur et déclarent qu’ils n’ont rien à renier de ce qu’ils ont fait hier, et que, dans les mêmes circonstances, demain ils le referaient encore.
Par bonheur, camarades, la Révolution russe est venue. Elle nous a apporté, de loin, un air plus pur, un souffle révolutionnaire puissant. Franchissant les quelques milliers de kilomètres qui nous séparent d’elle, la Révolution russe nous a apporté sa voix, sa voix forte, mâle, énergique, résolue. Elle a créé dans notre pays, et surtout au sein du Parti socialiste, un courant nouveau ; ou plutôt, elle a rappelé le Parti socialiste à la pureté de ses origines. Et nous assistons, heureux, — je vous prie de le croire — très heureux, au mouvement de redressement qui s’opère au sein du Parti. Expropriation politique et économique de la classe bourgeoise, premier point. Socialisation des moyens de production, de transport et d’échange, deuxième point. Action nationale et internationale des travailleurs, troisième point : voilà tout le socialisme. Et je m’y connais : il y a assez longtemps que j’étudie le socialisme et le mouvement socialiste pour être sûr que ce que je dis n’est pas hérésiarque, hétérodoxe, mais bien orthodoxe. C’est la vérité même, la vérité fondamentale du socialisme, tout son programme est contenu dans ces trois points qu’il a trop longtemps oubliés et auxquels il revient. Et je vous assure encore une fois que je suis le premier à saluer avec une joie très grande, très sincère, très profonde ce retour à la pureté originelle du Socialisme.
Seulement, on a beau être l’ami de quelqu’un, je considère que la meilleure façon de lui prouver cette amitié, c’est de lui dire nettement, franchement ce qu’on pense. Ce n’est pas de fermer les yeux sur les défauts de cet ami, sur les erreurs et les crimes que peut commettre cet ami. Ce n’est qu’en lui parlant en toute franchise qu’on peut lui prouver réellement la sincérité de son attachement. L’amitié éclairée, réfléchie, loyale et franche consiste à lui dire : « Tu vas commettre telle ou telle faute » ou : « tu as commis telle ou telle erreur. C’est par amitié que je te donne mon avis ; je te mets sur tes gardes, et, en cela, je me montre bien mieux ton ami que si, sachant que tu cours un danger et t’engages dans une mauvaise voie, je n’avais pas le courage de te le signaler. »
Eh bien ! Camarades affiliés à la troisième Internationale, à l’Internationale de Moscou, je vous dis : Prenez garde ! Je vous signale un écueil ; cet écueil, le voici :
Vous reconnaissez que la mort de la deuxième Internationale est due à deux causes : 1° le réformisme; 2° le ministérialisme.
Ce sont là les deux fautes que vous avez constatées vous- mêmes publiquement et sur lesquelles l’Internationale de Moscou s’est dix fois, vingt fois, cent fois nettement exprimée.
Or, ces deux maladies qui ont tué la deuxième Internationale : réformisme et ministérialisme, ne sont que la conséquence, la suite, le prolongement d’une autre maladie : le parlementarisme.
Je dis à nos amis de la troisième Internationale : prenez garde ! Si vous ne voulez pas que votre troisième Internationale tombe dans les mêmes erreurs que la deuxième, si vous ne voulez pas vous engager dans un chemin qui vous mènerait à la même faillite, si vous ne voulez pas souffrir un jour, et peut-être dans un avenir plus rapproché qu’on ne croit, de ces deux maladies, fuyez-en la cause génératrice, c’est-à-dire le parlementarisme. Quittez la Chambre et ne tentez plus d’y pénétrer.
Accomplissez ce beau geste. Vous êtes douze au Parlement. Que ferez-vous ? De temps en temps, parleront Cachin, Vailllant-Couturier, Alexandre Blanc, Aussoleil, Berthon, Renaud, — je ne puis les citer tous — chacun d’eux est capable de faire un discours, de présenter un amendement, de déposer une proposition, de lire une déclaration ; de temps en temps, ils interviendront. Que feront-ils ? Rien ! Rien !
Et cependant, par leur présence au Parlement, ils feront croire aux militants, aux milliers de bons militants qui suivent que l’espoir dans la révolution, c’est-à-dire dans un soulèvement des masses contre le régime établi, peut être fondé en partie au moins sur le pouvoir d’en haut, c’est à dire sur l’action parlementaire. Ils détourneront ainsi de l’action fertile des foules les énergies qui se consacreront à l’action stérile du parlementarisme.
Amis, faites donc ce beau geste. Crachez votre démission à la figure de tous vos collègues. Faites claquer les portes. Puis, répandez-vous dans le pays. Allez partout dire pourquoi vous avez fui cette atmosphère empestée du Parlement. Faites sentir que votre place est avec les foules, avec ceux qui souffrent, puisque vous avez la noble mission de les libérer et que vous serez toujours en opposition irréductible avec le Pouvoir que vous ne voulez partager à aucun degré. Vous vous trouverez ainsi sur votre véritable terrain : le terrain de la lutte des classes. Vous affirmerez d’une façon rigoureuse la nécessité d’une action révolutionnaire violente, brutale et vous inspirerez confiance à tous par la noblesse de votre désintéressement et la pureté de vos intentions. Il ne se glissera pas alors parmi vous des éléments malsains, sorte de vers rongeurs qui pénètrent dans le fruit et le pourrissent ; enfin, vous deviendrez ainsi une véritable et puissante force de révolution.
Une autre force considérable de révolution, c’est le syndicalisme.
Le syndicalisme groupe la classe ouvrière sur le terrain purement, strictement, spécifiquement économique.
Le syndicalisme a un avantage tout particulier et qui lui est propre : il est un groupement naturel, et que je qualifierai en quelque sorte d’instinctif. Groupement constitué non par des éléments hétérogènes, mais, au contraire, par des éléments homogènes. Il n’y a, au sein du syndicalisme, que des éléments ouvriers, des salariés, des hommes dont la vie dépend ou d’un patron, ou d’un directeur, ou d’une administration, et qui, par conséquent, appartiennent véritablement par leur situation, par leur labeur de tous les jours à la classe ouvrière. Il y a un avantage très spécial dans ce fait que le syndicalisme est un groupement naturel, instinctif, homogène, Quand des animaux — et nous ne sommes que des animaux ayant la prétention d’être des animaux supérieurs, mais je ne suis pas bien sûr que cette prétention soit justifiée, — quand des animaux sont menacés d’un danger, ils se rapprochent les uns des autres. Ils n’ont pas besoin de se donner le mot. Il n’est pas nécessaire, comme en cas de guerre dans notre civilisation, de sonner la trompette et de battre le tambour pour que les animaux se rapprochent. Il suffit que l’ennemi soit là et alors, immédiatement, toutes les fourmis, toutes les abeilles, tous les oiseaux qui font partie de la même race, de la même espèce, de la même famille, qui vivent dans le même milieu, sentant un danger les menacer, tous se rapprochent, s’unissent, et de leur faiblesse ainsi additionnée sort une force de résistance et de défense incalculable.
Le syndicalisme est ce groupement naturel, c’est l’association instinctive contre l’ennemi qui est, en l’espèce, le patron, l’exploiteur, le capitaliste, de tous ceux qui souffrent du patronat, de l’exploitation, du capitalisme.
Le syndicalisme est régi par la législation de 1884, dont l’auteur est Waldeck-Rousseau. Ne croyez pas cependant que les groupements syndicalistes et corporatifs datent de cette époque. Ils lui étaient bien antérieurs, et, ici comme toujours, le législateur s’est borné tout simplement à reconnaître, à enregistrer afin de le réglementer, de le canaliser, de le tenir en quelque sorte sous sa dépendance, sous sa domination, un mouvement qui existait déjà.
Seulement, jusqu’alors, le mouvement ouvrier était absolument corporatif; chaque corporation avait des revendications spéciales, concernant ses conditions de travail, ses coutumes, suivant les lieux ou s’exerçait le travail ou l’industrie. On s’occupait fort peu du voisin.

A suivre..

Intermède musical… « La révolte » de Sébastien Faure

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Chanson “La révolte”

Sébastien Faure (1896)
chantée sous le texte par les 4 Barbus (1969)

Nous sommes les persécutés
De tous les temps et de toutes les races
Toujours nous fûmes exploités
Par les tyrans et les rapaces
Mais nous ne voulons plus fléchir
Sous le joug qui courba nos pères
Car nous voulons nous affranchir
De ceux qui causent nos misères

Refrain :

Église, Parlement, Capitalisme, État, Magistrature
Patrons et Gouvernants, libérons nous de cette pourriture
Pressant est notre appel, donnons l’assaut au monde autoritaire
Et d’un cœur fraternel nous réaliserons l’idéal libertaire

Ouvrier ou bien paysan
Travailleur de la terre ou de l’usine
Nous sommes dès nos jeunes ans
Réduits aux labeurs qui nous minent
D’un bout du monde à l’autre bout
C’est nous qui créons l’abondance
C’est nous tous qui produisons tout
Et nous vivons dans l’indigence

(Refrain)

L’État nous écrase d’impôts
Il faut payer ses juges, sa flicaille
Et si nous protestons trop haut
Au nom de l’ordre on nous mitraille
Les maîtres ont changés cent fois
C’est le jeu de la politique
Quels que soient ceux qui font les lois
C’est bien toujours la même clique

(Refrain)

Pour défendre les intérêts
Des flibustiers de la grande industrie
On nous ordonne d’être prêts
À mourir pour notre patrie
Nous ne possédons rien de rien
Nous avons horreur de la guerre
Voleurs, défendez votre bien
Ce n’est pas à nous de le faire

(Refrain)

Déshérités, soyons amis
Mettons un terme à nos tristes disputes
Debout! ne soyons plus soumis
Organisons la Grande Lutte
Tournons le dos aux endormeurs
Qui bercent la misère humaine
Clouons le bec aux imposteurs
Qui sèment entre nous la haine

(Refrain)

Partout sévit l’Autorité

Des gouvernants l’Internationale
Jugule notre liberté
Dont le souffle n’est plus qu’un râle
L’heure a sonné de réagir
En tous lieux la Révolte gronde
Compagnons, sachons nous unir
Contre tous les Maîtres du Monde

(Refrain)

= = =

« La révolte », par les Quatre Barbus (1969):

 

 

 

Résistance politique: Au sujet de la violence et de l’anarchisme

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, police politique et totalitarisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 4 mai 2018 by Résistance 71

Nous republions ces extraits d’écrits d’Ericco Malatesta, militant anarchiste italien des années 1920, qui posa souvent le problème de la violence dans la lutte politique et sociale. Nous pensons cette republication appropriée suite aux évènements des manifestations du 1er mai dernier.
L’anarchie a considéré un temps ce qui fut appelé « la propagande par le fait », euphémisme pour nommer l’action directe violente contre des cibles politiques précises. Le débat a fait et fait toujours rage dans le mouvement avec toujours cette sempiternelle question à résoudre: que faire contre une entité (l’État) qui s’est arrogée le monopole de la violence dite « légitime » et qui contrôle avec un degré de violence calculé, la contestation légitime à son encontre ? Y a t’il d’autres moyens que de répondre à la violence par la violence ?… Nous pensons que oui en court-circuitant les institutions avec la confédération d’associations libres au sein de communes libres et librement associées. Mais ceci également à terme posera le problème de la violence des résidus institutionnels qui essaieront d’écraser ces associations libres, le fait est que les associations libres seront alors en état de légitime défense. Tout cela dans un cadre demeurant antagoniste ne peut que dégénérer, est-ce nécessaire ?  Comment échapper au cercle vicieux de l’antagonisme mortifère ? Par la compréhension et l’acceptation de la complémentarité intrinsèque de chaque segment de la société une fois le pouvoir réabsorbé par le corps social et exercé égalitairement et collectivement. Ceci représente la base, le fondement même d’une société des sociétés organique et planétairement unifiée dans la complémentarité. Ceci représente le seul modèle viable pour l’humanité et il est triste de constater que cela ne sera sans doute pris en considération qu’une fois toutes les pseudo-solutions au sein de l’antagonisme auront été épuisées, même en courant le risque de notre annihilation.
~ Résistance 71 ~

 

 

Anarchisme et violence

 

Extraits des écrits choisis d’Errico Malatesta

 

Initialement publié sur R71 en octobre 2015:

https://resistance71.wordpress.com/2015/10/07/changement-de-paradigme-politique-pensee-et-pratique-anarchiste-avec-errico-malatesta-part-1/

Extraits depuis compilés sous format PDF par Jo de JBL1960:

Les anarchistes sont contre la violence. Tout le monde le sait. L’idée centrale de l’anarchisme est l’élimination de la violence dans la vie sociale, c’est l’organisation des rapports sociaux fondée sur la libre volonté de tous et de chacun, sans intervention du gendarme. C’est pourquoi nous sommes les ennemis du capitalisme, qui, en s’appuyant sur la protection du gendarme, oblige les travailleurs à se laisser exploiter par ceux qui détiennent les moyens de production, ou même à se retrouver sans travail et à souffrir de la faim quand les patrons n’ont pas intérêts à les exploiter. C’est pourquoi nous sommes les ennemis de l’État, qui est l’organisation coercitive, violente de la société.
La violence n’est justifiable que lorsqu’elle sert à se défendre soi-même ou d’autres de la violence infligée. Le défi commence là où finit la nécessité.
L’esclave est toujours en état de légitime défense et donc, sa violence contre son maître, contre l’oppresseur, est toujours moralement justifiable; elle ne doit avoir pour règle qu’un seul critère: l’utilité et l’économie de l’effort et des souffrances humaines.
~ Umanita nova, Août 1921 ~

Le gouvernement fait la loi. Il doit donc disposer, pour imposer la loi, d’une force matérielle (armée, police), sinon n’obéiraient aux lois que ceux qui le voudraient et la loi cesserait d’en être une pour ne devenir qu’une simple série de propositions que tous seraient libres d’accepter ou de refuser. Les gouvernements ont donc cette force et s’en servent pour pouvoir fortifier leur domination par des lois et favoriser les intérêts des classes privilégiées, en opprimant et en exploitant les travailleurs.
La seule limite à l’oppression du gouvernement, c’est la force que le peuple se montre capable de lui opposer. Le conflit peut être ouvert ou latent, mais il y a toujours conflit: car le gouvernement ne tient pas compte du mécontentement et de la résistance du peuple, jusqu’à ce qu’il sente le danger d’insurrection. Quand les protestations sont vives, insistantes, menaçantes, le gouvernement cède, ou encore réprime, selon qu’il se sente plus ou moins inspiré. Mais on en vient toujours à l’insurrection, parce que si le gouvernement ne cède pas, le peuple finit toujours par se révolter.
Il faut donc se préparer moralement et matériellement pour que la victoire soit au peuple quand éclatera la lutte violente.
~ Programma Anarchico, Juillet 1920 ~

Nous ne voulons rien imposer par la force et nous ne voulons pas non plus nous soumettre à quelque obligation imposée que ce soit.
Ainsi, nous voulons employer la force contre le gouvernement parce que c’est par la force qu’il nous assujettit.
Nous voulons exproprier les propriétaires par la force parce que c’est par la force qu’ils détiennent les richesses naturelles et le capital, fruit de travail et qu’ils s’en servent pour obliger les autres à travailler pour leur profit.
Nous lutterons par la force contre quiconque voudrait, par la force, garder ou reconquérir les moyens d’imposer sa propre volonté à autrui.
C’est par la force que nous résisterons à toute dictature ou “constituante” qui tenteraient de se substituer aux masses révolutionnaires. Et nous lutterons contre la république, comme nous luttons contre la monarchie, si, par république, on entend un gouvernement qui, quelle que soit la façon dont il serait arrivé au pouvoir, ferait les lois et disposerait de moyens militaires et pénaux pour contraindre les gens à l’obéissance.
Sauf dans les cas mentionnés où l’emploi de la force se justifie parce que c’est une défense contre la force, nous sommes toujours contre la violence et pour la libre volonté.
~ Umanita nova, Mai 1920 ~

Ce qu’on peut et doit faire par la force, c’est l’expropriation des capitalistes et la mise à disposition de tous les moyens de production et de toute la richesse sociale à toutes et tous, ainsi bien sûr que la destruction du pouvoir politique qui est là pour défendre la propriété. Ce que nous pourrons et devrons défendre, y compris par la force, c’est notre droit à la liberté totale de nous organiser de façon autonome et d’expérimenter nos méthodes. Le reste viendra au fur et à mesure que nos idées gagneront les masses.
~ Umanita nova, Mars 1920 ~

Nous ne reconnaissons pas à la majorité de faire la loi à la minorité, même si, dans des questions un peu complexes, la volonté de la majorité était réellement établie. Le fait d’avoir la majorité ne démontre nullement qu’on ait raison ; au contraire, c’est toujours l’initiative et les actions des individus et des minorités qui ont fait avancer l’humanité, alors que la majorité, elle, est , par nature, lente, conservatrice et obéit au plus fort, à celui qui se trouve dans la position avantageuse acquise ultérieurement.
Personne ne peut juger de façon certaine qui a raison ou pas en matière socio-politique. La liberté est le seul moyen pour arriver à la vérité et à ce qui est de meilleur, grâce à l’expérience et il n’y a pas de liberté s’il n’y a pas de liberté de faire des erreurs.
Pour nous donc, il faut arriver à la coexistence pacifique entre majorité et minorité par le moyen du libre accord, de la bienveillance mutuelle et en reconnaissant intelligemment les nécessaires pratiques de la vie collective et l’utilité de compromis que les circonstances rendent nécessaires.
= Umanita nova, Septembre 1920 ~

S’il n’y avait en l’Homme que cet âpre instinct [de violence, de guerre, de massacre, d’exploitation féroce du travail d’autrui, de tyrannies et d’esclavage…], la volonté de dominer les autres et d’en profiter, l’humanité en serait restée au stade de l’animalité et n’aurait pas pu se développer dans les différents systèmes historiques et contemporains qui, même dans les pires cas, représentent toujours un compromis entre l’esprit de tyrannie et ce minimum de solidarité sociale sans lequel il n’y aurait pas de vie quelque peu civilisée et évolutive.
Il y a heureusement, chez les hommes, un autre sentiment qui les rapproche de leur prochain: le sentiment de sympathie, de tolérance, d’amour ; et c’est grâce à ce sentiment, qui existe à des degrés divers chez tous les êtres humains, que l’humanité s’est peu à peu policée et qu’est née notre idée: faire en sorte que la société soit véritablement un ensemble de frères et d’amis, qui, tous, travaillent pour le bien de tous.
~ Umanita nova, Septembre 1922 ~

La solidarité sociale est un fait auquel nul ne peut se soustraire: elle peut être consciente et librement acceptée et tourner ainsi à l’avantage de chacun ou au contraire subie de force plus ou moins consciemment et dans ce cas elle se traduit par la soumission des uns aux autres, par l’exploitation des uns par les autres.
L’Histoire nous le montre, ainsi que l’observation quotidienne des faits actuels: là où la violence n’a pas de fonction à exercer, tout s’arrange du mieux qu’il est possible à la plus grande satisfaction de tous ; là où la violence intervient, ce sont l’injustice, l’oppression et l’exploitation qui triomphent.
~ Umanita nova, Juillet 1920 ~

L’erreur fondamentale des réformistes est de rêver d’une solidarité et d’une collaboration sincère entre maîtres et esclaves, entre propriétaires et prolétaires, collaboration qui a pu exister ici ou là, en des temps de profonde inconscience des masses et de foi naïve dans la religion et dans les compensations de l’au-delà, mais qui est aujourd’hui totalement impossible.
En réalité, la paix sociale fondée sur l’abondance ne sera jamais qu’un rêve tant que la société sera divisée en classes antagonistes, c’est à dire en propriétaires et en prolétaires, il n’y aura ni paix, ni abondance.
Il n’est pas rare qu’au cours de l’histoire humaine, les mécontents, les opprimés, les révoltés se limitent à demander aux dominateurs des transformations partielles, des concessions, des améliorations, au lieu de concevoir et de désirer un changement radical des institutions politiques et sociales. Espérer dans la possibilité et l’efficacité des réformes précède la conviction que, pour abattre la domination du gouvernement ou d’une classe, il est nécessaire de nier les bases mêmes de cette domination, autrement dit de faire la révolution.
Naturellement, les gouvernements et les classes privilégiées sont toujours guidés par l’instinct de conservation, de consolidation et d’accroissement de leur puissance et de leurs privilèges et quand ils consentent à des réformes, c’est parce qu’ils jugent que ces réformes servent leur propres fins ou bien parce qu’ils ne se sentent pas assez forts pour résister: ils cèdent alors à la peur du pire.
Nous, anarchistes, nous avons besoin de l’accord des gens et nous devons convaincre par la promotion de nos idées et de nos actions, par l’exemple, nous devons éduquer et chercher à modifier les conditions de façon à ce que l’éducation puisse toucher toujours plus de personnes. Nous sommes réformateurs (et non pas réformistes !) aujourd’hui en ce sens que nous cherchons à créer les conditions les plus favorables et le plus grand nombre possible de gens conscients pour mener à bien une insurrection du peuple ; nous serons réformateurs demain, après la victoire de l’insurrection et la conquête de la liberté en ce sens que nous chercherons à gagner à nos idées un nombre toujours plus grand de personnes par tous les moyens que la liberté autorise ; c’est à dire par la promotion, par l’exemple, par la résistance, y compris violente, contre quiconque voudrait contraindre notre liberté.
~ Pensiero e volonta, Mars 1924 ~

Les classes privilégiées qui ont accaparé tous les moyens de production et s’en servent pour exploiter le travail d’autrui, n’auraient pas pu conquérir leurs privilèges et ne pourraient pas continuer à asservir les masses si elles n’avaient pas constitué un gouvernement organisant, pour les défendre, une force matérielle capable d’étouffer brutalement toute tentative de rébellion. “On n’enlève pas le pain à qui on n’a pas préalablement, enlevé grâce au bâton, la possibilité de résister.”
Les capitalistes peuvent maintenir la lutte sur le terrain économique tant que les ouvriers demandent de petites améliorations généralement illusoires, mais dès qu’ils voient leurs profits sérieusement diminués et l’existence même de leurs privilèges menacée, ils font alors appel au gouvernement et si ce dernier n’est pas assez diligent ou assez fort pour les défendre, comme ce fut le cas récemment en Italie, et en Espagne, ils utilisent leur richesse pour engager de nouvelles forces répressives et établir un nouveau gouvernement qui puisse mieux les servir.
~ Pensiero e volonta, Mars 1925 ~

Aujourd’hui, le prolétariat ne veut plus accepter passivement les conditions dans lesquelles il se trouve… On ne peut plus le dompter par la force. Il faut donc le tromper, il faut lui faire croire qu’il co-participe désormais à la direction et donc à la responsabilité des entreprises, il faut lui redonner par ce biais, l’habitude de la discipline, de l’ordre, de travailler tant et plus. Il faut surtout créer une sorte d’aristocratie ouvrière, un quart état, composé d’ouvriers mieux payés, sûrs de leur poste, aspirant aux fonctions administratives et de direction dans les organismes de classe, en excellent terme avec les patrons et les membres des commissions “paritaires”; qui se sentiraient intéressés à la stabilité du régime bourgeois, attireraient petit à petit à eux de nouveaux éléments capables de créer des problèmes, seraient les meilleurs instruments de la conservation et contribueraient efficacement à maintenir les masses dans un état d’infériorité et de docilité servile.
~ Umanita nova, Septembre 1920 ~

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Lectures complémentaires:

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

Manifeste pour la societe des societes

Résistance politique: Anarchie, lutte de classes et critique d’économie politique…

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Une approche anarchiste de la lutte des classes

 

Analyse anarchiste-communiste

 

Source:

https://fr.theanarchistlibrary.org/library/analyse-anarchiste-communiste-une-approche-anarchiste-de-la-lutte-des-classes 

 

De quoi parlons nous quand nous parlons de classes sociales ?

Une classe est un groupe social, un ensemble d’individus caractérisés par une position similaire dans les rapports de production. Ces rapports de production sont les rapports sociaux (interactions entre individus et groupe d’individus, rapports de pouvoir et de propriété entre individus et groupes d’individus).

De quoi parlons nous quand nous parlons de lutte de classe ?

La lutte des classes est une notion souvent associée à Marx et à la théorie marxiste. Elle fait cependant partie du patrimoine de l’ensemble du mouvement ouvrier socialiste, auquel se rattache l’anarchisme communiste et l’anarchosyndicalisme. Cette notion exprime le conflit d’intérêts entre classes sociales, autour des rapports de production et de reproduction.

Conception marxiste de la lutte des classes.

La conception marxiste oppose ceux qui possèdent les moyens de production et tirent de ce fait une plus-value du travail d’autrui en obligeant les travailleuses et travailleurs à un sur-travail, approprié par les patrons et les actionnaire, et ceux -les travailleuses et travailleurs- qui sont obligé de vendre leur force de travail pour vivre. Entre ces deux classes aux intérêts clairement antagonistes, la bourgeoisie et le prolétariat, il existe d’autres classes (paysannerie, professions libérales, petite bourgeoisie…) aux intérêts plus ambigus, mais amenés à pencher, au gré de la situation du moment, et du développement des forces productives, d’un côté ou de l’autre des deux grandes tendances antagonistes. Dans la conception marxiste, c’est donc la propriété ou l’absence de propriété des moyens de production et de distribution qui joue un rôle central dans l’antagonisme de classe.

Il se structure notamment autour du salariat, qui implique un rapport d’exploitation et de subordination exercé par les patrons sur les ouvriers.

La conception marxiste fait de la lutte des classes LE moteur de l’histoire. Elle est marquée par un « finalisme » historique, qui estime inéluctable l’avènement de la société sans classe (et donc la fin de la lutte des classe par la « synthèse » que constitue l’instauration du communisme par l’intermédiaire de la révolution socialiste (et de la dictature du prolétariat étant censée entrainer le « dépérissement de l’Etat »). Dans l’acception marxiste orthodoxe, l’ensemble des faits sociaux et historiques sont liés en dernière instance à la lutte des classes, et l’infrastructure économique (les rapports de production) détermine en dernière instance la superstructure politique (idéologie, rapports de pouvoir, etc…)

Une conception anarchiste de la lutte des classes ?

Si nous constatons bel et bien l’existence d’intérêts antagonistes dans la sphère des rapports de production, il paraît peu satisfaisant de ne retenir que la propriété (ou son absence) comme élément structurant des rapports de production.

Plus fondamentale est la notion de contrôle, qui est liée à la notion de pouvoir, dans tout la complexité que renferme ce dernier terme dans la langue française.

Définir la propriété. La propriété et le pouvoir-contrainte

Dans l’esprit commun, être propriétaire quelque chose c’est en avoir l’usage et l’usufruit. C’est à dire pouvoir choisir l’usage qui en est fait (l’utilise, le détruire tout ou partie, le céder), bénéficier des richesses qui en sont extraites.

La propriété, est en fait surtout un acte juridique et son résullat, qui signifie la reconnaissance légale de cette possession, par le pouvoir constitué (le ou les Etats), qui transcrit dans le droit cette possession.

La propriété est donc d’abord et avant tout un acte de pouvoir. La propriété n’est pas une réalité a-sociale. C’est une relation sociale, interindividuelle. Le fait de s’ériger propriétaire suppose dans le même temps qu’on s’accorde l’usufruit et la possibilité de détruire, modifier ou céder un bien, qu’on en prive les autres individus. Cette réalité est valable tout autant à l’échelle de l’individu humain (personne physique), qu’à celle de « l’individu » entendu au sens d’une institution (personne morale), au sens le plus large de ce dernier terme (système de relation sociale, structure sociale dotée d’une certaine stabilité dans le temps).

La propriété prive donc (l’autre) autant qu’elle accorde (à soi). « La propriété, c’est (donc) le vol » comme l’a affirmé avec fracas Proudhon[1], et ce à l’exception de la propriété d’usage ou possession individuelle de biens en quantité suffisante pour ne pas priver autrui. Pour que l’affirmation personnelle ou juridique « ceci est à moi (ou nous) » que renferme la propriété ait une réalité matérielle, il faut la capacité bien réelle et matérielle d’empêcher les autres individus -personnes physiques ou personnes morales) d’en user, d’en bénéficier et de la détruire, le modifier ou le céder. La propriété est donc un acte de pouvoir qui repose sur un rapport de force physique, et symbolique : Elle est l’expression de deux pouvoirs, le pouvoir-brutal et le pouvoir d’influence. Pouvoir d’influence, c’est à dire la capacité de convaincre ou persuader autrui, ou au moins la majorité de la société de la légitimité de cette propriété, ou de convaincre ou persuader ceux qui disposent du monopole ou de l’essentiel de la force brutale (l’Etat en tant que groupe social par exemple). Il s’agit ici du recours à l’idéologie, à la rhétorique et aux outils de persuasion que sont les arguments de droit divin (Dieu m’a donné ce bien), d’autorité (tel chercheur, tel texte de référence conclue à ma légitime propriété sur ce bien), de capacité( c’est parce que je suis plus a même que les autres d’user, de bénéficier et de modifier de manière profitable de ce bien que la propriété doit légitimement me revenir), d’antériorité (c’est parce que moi ou mes ancêtres étions là les premiers que nous avons le droit légitime de la propriété sur ce bien matériel ou cette terre). La religion, le contrôle des idées et de leur diffusion, les idées telles que la nation, le droit naturel, voire la science instrumentalisée, sont le relais de ce pouvoir d’influence.

Mais celui-ci n’est que la forme la plus élaborée du pouvoir (qui permet de dépasser le strict rapport individuel et donc de convaincre d’autres personnes d’exercer le pouvoir brutal pour son propre compte), qui permet d’éviter le recours à la force.

Le pouvoir brutal, quand à lui, c’est la contrainte physique, les coups et blessures, le meurtre, ou la menace sur les autres individus, de manière directe ou indirecte (par exemple en menaçant ou contraignant les personnes qui lui sont liées affectivement).

La propriété est donc avant tout un acte de pouvoir brutal, reposant sur la contrainte -ou la menace de la contrainte qui suppose donc l’existence et la possibilité de la contrainte- . En ce sens, il paraît peu raisonnable d’affirmer que l’économique détermine le politique en dernière instance, puisque c’est le pouvoir (brutal ou d’influence) qui permet la propriété.

Bien sur, en retour, la propriété et l’exploitation qui en découle ont permis l’accumulation de richesse et ainsi l’extension du pouvoir, de l’échelle locale à l’échelle mondiale.

La question n’est pas ici d’affirmer l’existence d’un principe premier prédéterminant, le pouvoir, (qui remplacerait la propriété et l’économie comme principe premier), mais de montrer que l’affirmation de Marx et des marxistes selon laquelle l’infrastructure économique détermine en dernière instance la superstructure politique est gratuite et ne résiste pas à l’analyse. On préférera montrer que ces deux RÉALITÉS MATÉRIELLES (la contrainte est autant une réalité matérielle inscrite dans le sang et la chair des êtres humains que les biens éphémères ou durables) sont indissociablement liées et sont la conditions l’une de l’autre, dans un rapport dialectique (l’une détermine l’autre et cette dernière détermine la première).

Propriété formelle, propriété réelle.

La propriété en tant que concept juridique dépend donc de ce double aspect du pouvoir : pouvoir d’influence, contrainte (pouvoir brutal). Dans un système social où un groupe social détient le monopole de la force, cherche à le détenir, ou s’arroge le monopole de l’usage légitime de la force, c’est à dire dans un système social étatique, la propriété, individuelle, privée, collective ou étatique est donc garantie par le ou les Etats, c’est à dire en dernier ressort leur appareil de contrainte (police, justice, armée), si leur appareil d’influence (école, université, médias, législation, idéologie dominante et conception sous-tendant la légalité et la notion de la légitimité) échoue.

On distingue différent régimes de propriété formelle :

_ La propriété individuelle. Celle-ci peut correspondre à la propriété foncière (terrain, habitat, immeuble) ou à la propriété d’un produit. S’il s’agit de propriété d’usage d’un bien foncier ou d’un produit, on peut distinguer différentes situations : selon que le produit soit rare ou non, selon qu’il s’agisse d’un logement dont on se sert pour soi-même ou au contraire d’un logement loué, selon qu’il s’agisse d’un terrain exploité par le seul paysan ou loué en fermage, ou dont l’exploitation se fait en recourant au salariat… Si l’on envisage la question des rapports de production, celle qui nous intéresse et qui joue un rôle déterminant dans l’antagonisme de classe, il s’agit dès lors de la propriété des moyens de production (champs, mine, atelier, usine…) et de distribution (transport, magasins, etc…).

Cette propriété peut être individuelle.

_ La propriété collective, qu’il s’agisse de moyen de production et/ou de distribution, de foncier ou de produit. Cette propriété collective peut avoir deux formes :

1/ Il peut s’agir de la propriété d’un groupe d’individus sur des biens fonciers ou produits, sur des moyens de production et/ou de distribution, à l’exclusion des autres groupes d’individus. C’est le cas de la propriété sous forme d’actionnariat, qui est une forme de propriété privée partagée. C’est une propriété « collective » au sens ou il n’y a pas un seul propriétaire mais plusieurs, privée, au sens ou elle est privatise, elle signifie l’appropriation d’une chose au dépend des autres. C’est le cas de la copropriété foncière également. Il peut s’agir de la propriété collective de travailleuses et travailleurs sur leur outil de production et/ou de distribution, dans un système économique ou il existe d’autres formes de propriété. Il s’agit ici du régime de propriété des coopératives.

C’est enfin le cas de la propriété étatique. Nous reviendrons sur cette dernière.

2/ Il peut s’agir de la propriété sociale, c’est à dire de l’ensemble de la société. C’est à cette propriété collective sociale que nous faisons référence en tant qu’anarchistes communistes, quand nous faisons référence à la propriété collective ou commune des moyens de production et de distribution. Par société nous entendons ici l’ensemble des producteurs et productrices, dans une société sans classe. Cette propriété sociale est en soi l’abolition de la propriété (au sens privatif précédemment définit), c’est le communisme.

Nous avons vu que la propriété réelle signifie l’usufruit, c’est à dire la capacité d’user librement du bien approprié, d’en tirer les fruits que l’on peut en tirer, de la modifier, le vendre ou détruire tout ou partie. La propriété réelle est donc liée au contrôle effectif que l’individu ou le groupe propriétaire a du bien approprié. En l’occurrence, en ce qui concerne les moyens de production et de distribution, la contrôle signifie la capacité de décider ce qui est produit, pourquoi, pour qui, comment, de bénéficier de ce qui est produit ou d’en faire bénéficier les personnes de son choix. Le contrôle signifie donc la gestion, la capacité de décider, ce qui nous ramène à la notion de pouvoir (pouvoir faire, ou pouvoir faire-faire).

Dans le cas de la propriété étatique, nous sommes ainsi confronté à une dissociation entre la propriété formelle et la propriété réelle. L’Etat est définit, selon le cas, comme étant le représentant de la souveraineté d’un groupe social donné, qu’il s’agisse de la nation (dans le cas d’une dictature nationaliste), du peuple (dans le cas d’une « démocratie » parlementaire dite « représentative), du prolétariat (dans le cadre d’un Etat dit « socialiste). Dans le discours étatiste, la propriété étatique se confond avec la propriété du groupe social représenté (peuple, nation, prolétariat). C’est ce tour de passe passe qui permet à la social-démocratie de présenter les services publiques et les entreprises nationalisées comme des propriété collectives et sociales du peuple, aux socialistes étatistes (marxistes étatistes, léninistes, trotskystes, staliniens, maoistes, blanquistes, etc) de présenter l’étatisation des moyens de production et de distibution (nationalisation, planification étatique,…) comme propriétés collectives et sociales du prolétariat, des nationalistes de présenter l’économie étatisée et dirigiste comme propriété collective et sociale de la nation.

Mais pour le peuple dans sa grande majorité, pour les habitants de la «nation » (sic) dans sa grande majorité, pour le prolétariat dans sa grande majorité, le contrôle sur ces moyens de production et de distribution, c’est à dire le pouvoir réel (et non formel) de décision sur ce qui est produit, comment, pour qui, pour quoi, à quel prix, est nul ou très faible, puisque la structure hiérarchique, la division entre dirigeants et dirigés garantis aux dirigeants la réalité du contrôle, c’est à dire la propriété réelle, même si la propriété formelle est celle « du peuple », «de la nation », « du prolétariat ». C’est cette confusion qui a permis aux léninistes de présenter un Etat dit « ouvrier » comme le socialisme, la nationalisation comme une propriété commune, et faire miroiter ainsi l’illusion de l’économie contrôlée par les travailleurs.

Or la persistance de la division dirigeants-exécutants est la négation dans la réalité de cette affirmation formelle. Cette division est elle-même basée sur le double aspect du pouvoir que nous avons évoqué : le pouvoir d’influence (d’où l’importance de la propagande, et l’enjeux qui consiste à faire croire aux travailleurs et travailleuses qu’en travaillant pour l’Etat ils travaillent pour eux, alors qu’en réalité les richesses créées sont contrôlées par les dirigeants, par l’Etat), et le pouvoir de contrainte matérialisée par la police, la justice, l’armée comme groupes sociaux distincts de la population, entre les mains d’un parti ou d’une minorité.

Faute de contrôle, la propriété réelle des moyens de production est donc entre les mains de l’appareil d’état, c’est à dire des militaires, policiers, juges ou commissaires politiques usant de la contrainte, mais aussi et surtout des bureaucrates et politiciens intellectuels (entendons par là les idéologues politiques se présentant comme avant-garde, exerçant le pouvoir dans les ministères ou les « comités centraux » parallèles) usant de leur pouvoir d’influence.

La chose est valable pour les entreprises étatiques (nationalisées) en système capitaliste mixte.

Propriété et contrôle des moyens de production comme fondement de l’antagonisme de classe. La question du pouvoir, la question de l’exploitation, la question de l’appropriation.

De même, la seule notion de propriété ne suffit pas à rendre compte des rapports de classes et de l’antagonisme de classe en société capitaliste privée comme dans un capitalisme d’Etat affublé du nom de « socialisme », de même que dans un capitalisme mixte de type social démocrate (ou coexiste entreprises privées et entreprises publiques).

En effet, comment rendre compte dès lors de la position de classe d’un PDG d’entreprise ou d’un cadre supérieur, qui sans être propriétaire des moyens de production (au mains des actionnaires) n’en a pas moins un rôle déterminant dans le processus de décision (ce qui est produit, comment, pour qui, etc…), quand à l’usage de ces moyens de production et de distribution, qui approprie une partie des richesses produites en les volant aux travailleurs-euses, sous la forme de salaires mirobolant, stock-options, etc… et qui se situe résolument dans le camp de la bourgeoisie ? Comment rendre compte de la position de classe d’un haut fonctionnaire (du point de l’antagonisme de classe) dirigeant une entreprise étatisée, qui n’est pas propriétaire mais décide de ce qui est produit, s’approprie une partie (sous la forme d’un salaire très élevé) des richesses produits mais ne se situe résolument pas dans le camp du prolétariat ? Comment à l’inverse ranger dans le camp de la bourgeoisie le travailleur indépendant, propriétaire de son moyen de production (par exemple un atelier), et qui pour autant n’emploie et donc n’exploite pas de travailleurs, comme le sont nombre de petits paysans et artisans ? Faut il ranger le fonctionnaire d’exécution des services publics (employé à l’exécution de tâche), hors la police, la justice, l’armée, les gardiens de prisons, dans le camp des exploiteurs ?

Ce qui définit dès lors l’antagonisme de classe, c’est donc non seulement la question de la propriété mais aussi celle du contrôle. La lutte des classes est donc un conflit d’intérêts irréductibles sur le plan économique entre les individus qui possèdent et/ou contrôlent les moyens de production (fonctionnaires d’autorité, patrons, actionnaires, politiciens, militaires…), et qui composent LES classes dominantes (bureaucratie, classe politique, bourgeoisie, classe militaire,…) d’une part, et ceux, d’autres part, qui ne contrôlent pas les moyens de production et de distribution et sont obligés de vendre leur force de travail (« manuelle » et/ou « intellectuelle », la séparation entre ces deux sphères étant loin d’être toujours évidente), leur temps, pour survivre, les travailleuses et travailleurs (ouvriers, employés, fonctionnaires d’exécutions dans les services publiques) d’autre part.

Mais aussi et surtout entre celles et ceux qui exploitent la force de travail des autres, des travailleurs, s’approprient les richesses qu’ils créent, et ceux dont le produit du travail associé est en partie volée par celles et ceux qui les exploitent.

A la question de la propriété et du contrôle, s’ajoute donc celle de la subordination (le rapport hiérarchique qu’induit le salariat et qui permet au patron de diriger le travailleur salarié, de lui voler une partie de ce qu’il crée, mais aussi de le priver de moyen de subsistance en le licenciant) et de l’exploitation (le fait de s’approprier une partie – la plus importante- de la valeur de ce qui est produit au nom de la propriété, du capital, de l’investissement, du risque et de la responsabilité).

D’un côté celles et ceux qui détiennent propriété et capital (la transcription numéraire des richesses possédant une valeur d’échange) mais aussi capital culturel (au fondement du pouvoir d’influence, liée à la séparation du travail dit « manuel », d’exécution et du travail dit «intellectuel » de décision) , de l’autre celles et ceux qui soit en sont privé, soit en détiennent une part ridicule qui ne leur assure aucun contrôle sur leur vie, sur l’économie, sur ce qu’ils produisent, sur leur travail et la manière dont il s’organise.

Celles et ceux qui s’approprient les richesses créées, bourgeoisie, politiciens, actionnaires et patrons, ont tout intérêt à en approprier le plus possible, d’où la pression à la baisse sur les salaires, d’où la pression à la hausse sur le temps de travail, d’où le durcissement des conditions de travail pour accroitre la productivité, d’où les licenciement pour faire baisser le cout de la main d’œuvre plutôt que de partager le travail et son produit. En général, ceux-ci sont très conscient de leur intérêts, mais comme ils ont tout intérêt aussi à préserver cet état de fait inégalitaire, d’oppression et d’exploitation, il cherchent à masquer ces intérêts au nom de « l’intérêt commun », à légitimer l’état de fait au nom du droit naturel, de la propriété, du risque, de l’investissement, de la responsabilité, etc… en évacuant soigneusement l’origine première de leur position (le vol, l’exploitation, et la propriété qui le garantit, l’héritage… ).

Celles et ceux qui sont obligés de se salarier pour vivre, qui sont exploité, ont tout intérêts à récupérer le maximum de ce qui leur est volé (donc de chercher à avoir de meilleurs salaires, ou d’abolir ce vol, et donc l’exploitation que sont le capitalisme et le salariat), à travaille le moins possible en étant le mieux payer possible (puisqu’ils ne bénéficient pas de l’intégralité de ce qu’ils produisent), de constater la domination qu’ils et elles subissent. Ces intérêts de classe s’expriment indépendamment de la conscience qu’en ont les individus qui la composent. L’idéologie dominante contrôlée par les classes dominantes légitime l’Etat de fait et explique en partie le fait que nombre d’individus des classes exploitées n’aient pas une conscience entière de leurs intérêts fondamentaux de classe. Celle-ci vise à leur faire admettre le vol qu’il subissent comme légitime, et de ce fait à conclure à la convergence d’intérêts entre exploiteurs et exploités. Pour autant, l’aspiration légitime de tout être humain au bien être, à la liberté et au bénéfice de ce qu’il produit à part égal avec tous les contributeurs indispensables du processus de production est en contradiction totale avec cette illusion que représente la notion «d’intérêts convergents ». L’inégalité sociale structurelle de la société de classe en est une seconde. Dès lors, la lutte des classe n’est pas une « notion » ou un « concept » auquel il convient d’adhérer, mais le terme qui désigne l’antagonisme observable entre les intérêts des classes dominantes telles que nous les avons définit et des classes dominées sur le plan des rapports de production, mais aussi de la société (puisque la production a un impact fondamental sur la vie concrète en dehors du lieu de production).

Des classes « intermédiaires » traversées par des intérêts multiples.

Les travailleurs indépendants (artisans, paysans, et professions libérales tous sans salarié-e-s), n’exploitent pas directement le travail d’autrui (pas de plus-value ou vol, pas de lien de subordination, une propriété des moyens de production qui a priori ne prive pas les autres individus de la possibilité de vivre et survivre, leur égal contrôle sur l’économie).

Formellement, ils ne sont pas non plus exploités par un patron. Pour autant, ce qui oppose les premiers (artisans et paysans sans salariés) aux seconds (professions libérales), c’est souvent le niveau de revenu ou l’identification symbolique et culturelle. Celles des seconds les rapproche de la bourgeoisie dont ils sont le plus souvent issus, ou culturellement proche. Qui s’appuie sur une sur-valorisation du travail dit « intellectuel » par rapport au travail dit « manuel » correspondant aux intérêts des classes dominantes précitées.

Celles des premiers les rapproche des ouvriers dont ils sont souvent issus, avec souvent pour mobile d’échapper à la subordination patronale.

Le travail « manuel » des uns, « intellectuel » des autres les polarise de manière opposées, même si un certain nombre d’individus échappent à ces tendances, et si les artisans qui deviennent patrons, dans des petites entreprises, se mettent à tirer de la plus-value d’autres travailleurs sans pour autant acquérir le niveau de revenue de la bourgeoisie. On peut alors parler de petite ou moyenne bourgeoisie. Les tendances et intérêts contradictoires qui traversent ces classes intermédiaires sont tiraillées au gré du rapport de force entre les classes, mais aussi conduisent à l’expression d’intérêts propres.

On peut ajouter à ces deux classes celle des petits et moyens cadres, sans grand pouvoir de décision, mais qui tirent profit de la nécessité pour les classes dominantes d’un appareil hiérarchique développé et nécessaire au maintient de leur domination. Leur position hiérarchique tend à faire converger leurs intérêts au profit des classes dominantes (dont ils peuvent tenter de reproduire les pratiques à une échelle inférieure en recourant au petit actionnariat), même si dans les situations de crises, comme en 2001 en argentine, ceux-ci peuvent en voyant leur position sociale s’effondrer prendre le parti -souvent de manière temporaire-, des classes dominées.[2]

De même, la base de l’appareil répressif d’Etat (policiers, militaires, juges…), sans pour autant bénéficier d’un revenu important, voit en tant que classe ses intérêts intrinsèquement liées aux classe dominantes puisque seul les rapports dirigeants/dirigé-e-s, exploiteurs-exploité-e-s liés à la société de classe justifie leur existence parasite comme groupe social.

La question de l’Etat.

L’Etat n’est pas un instrument neutre. Il garantie la propriété, les positions de pouvoir dans le domaine économique et politique au moyen du monopole revendiqué de la force légitime. L’état est un groupe social composé d’une intelligentsia politicienne, politiciens et bureaucrates -fonctionnaires d’autorité-, et des moyens de contrainte que sont la police, la justice et l’armée. Le groupe social composant l’Etat s’approprie une partie des richesses créées par les travailleuses et travailleurs, au moyen des impots, mais aussi, dans le cadre de l’existence d’entreprises nationalisée, en se substuant à la bourgeoisie pour l’appropriation de la plus-value. Les hauts fonctionnaires et chefs d’entreprises publics encaissent des salaires et jetons de présence que rien dans leur activité ne justifie, si ce n’est l’exploitation. Dans le cadre d’une économie étatisée (capitalisme d’Etat même masqué sous le terme « d’Etat socialiste »), c’est la plus-value qui est appropriée par une partie de l’ex-intelligensia devenue bureaucratie controllant l’ensemble de l’économie. Qu’elle le fasse « au nom du prolétariat » et en se prétendant son avant-garde n’y change rien. L’exploitation des travailleurs et des travailleuses, l’appropriation de leur travail est le fait des classes dirigeantes et des classes possédantes.

Au contraire des marxistes, nous nous opposons au « finalisme historique » qui relève du charlatanisme pseudo-scientifique. Les marxistes ont tiré une grande partie de leur influence politique historique et leur pouvoir de la prétention qu’il existait un « paradis prolétarien» en URSS, « paradis » qui s’est avéré un immense bagne capitaliste d’état pour les prolétaires.

Mais cette influence, les marxistes la tirent aussi de la prétendu « scientificité » de leur théorie. En science sociale comme en politique, on ne peut faire que des constats et des hypothèses, discutables en tant que telles puisque ceux-ci dépendent des facteurs que l’on prend en compte. Le domaine des prévisions relève de « Madame Irma » ou de Nostradamus, de la religion, mais pas des sciences sociales. Les prêches réguliers et millénaristes sur « l’accroissement des contradictions du capitalisme » « liées » à la « baisse tendancielle du taux de profits » se sont heurtées jusqu’à présent à la capacité d’adaptation permanente du capitalisme, qui n’a pas hésité à recourir au fascisme quand la montée du processus révolutionnaire le menaçait. Tout cela est fort peu matérialiste, et au risque de froisser, relève de l’idéalisme le plus éculé, à une dérive scientiste que dénonçait déjà Bakounine, quand il mettait en garde contre le « gouvernement des savants ».

La seule chose que nous pouvons affirmer avec certitude, c’est que la marche actuelle du capitalisme et le recul du rapport de force pour les classes dominées conduit à un accroissement de l’exploitation favorisée par la « mondialisation accrue du capitalisme », que la sur-exploitation des ressources énergétiques conduit à un régime de guerre permanente. Que face la barbarie qui pointe son nom, nous choisissons le communisme libertaire comme alternative, parce qu’elle nous paraît la plus valable. Mais l’histoire humaine n’est pas le fait de forces extérieures aux être humains. Elle est certes influencée fortement par des logiques structurelles (liée à l’influence des rapports sociaux, à celle des milieux, au poid des héritages conséquence de l’interaction collective qu’est la société, une réalité en mouvement qui puise sa dynamique autant dans le passé que dans le présent…), mais elle est aussi le fruit de la volonté humaine.

La lutte des classes, une lutte qui s’inscrit pour nous dans la lutte contre toutes les dominations.

La lutte des classes est une réalité fondamentale, elle n’est pas pour autant LE moteur de l’histoire, même si elle a un double effet d’inertie et de dynamique qui détermine nombre de phénomènes sociaux et historiques.

Aux rapports de classes s’ajoutent la logique de pouvoir, la lutte entre les dynamiques d’entraide et les dynamiques de concurrences qui parcoure la société, le poids des logiques patriarcales et coloniales qui lui sont en partie liées mais pas réductibles (la société de classe est postérieure au patriarcat), l’addition des actes des individus et des groupes, en interaction, qui n’est pas réductible au seul intérêt économique, ni aux seuls nécessité de la survie…

Nous savons seulement où sont nos intérêts dans cette lutte des classes qui caractérise la société dans le système étatique et capitaliste, qu’il soit privé, mixte ou d’état. Nous sommes dans le camp des exploité-e-s luttant pour la fin de toute exploitation.

La lutte des classes est un des aspects de la lutte entre dominant-e-s et dominé-e-s. Notre intervention dans la lutte des classe en tant que travailleuses et travailleurs anarchistes est l’un des aspects d’une lutte générale contre l’ensemble des dominations : les relations de pouvoirs sont inter-reliées, et converges fondamentalement : elles s’alimentent mutuellement. L’approche anarchiste de la lutte des classe s’inscrit dans la lutte contre le principe de la division sociale entre dirigeant-e-s-exécutant-e-s, dominant-e-s-dominé-e-s : elle identifie l’enjeu que représente les relations de pouvoir au même titre que les relations d’exploitations, qui en sont un des aspects.

Pour cela, nous devons remettre en cause la division et la séparation entre le travail intellectuel et manuel, les inégalités fondées sur les prétendues « capacités », et la sur-valorisation du « travail complexe » (c’est à dire « intellectuel ») commun à la théorie marxiste comme à la théorie capitaliste : le travail est un tout social : conception et organisation n’ont aucune réalité matérielle sans l’exécution, la fabrication matérielle. Les personnes qui étudient ne le peuvent actuellement que parce que d’autres (les travailleurs-euses dits « manuel-s ») les nourrissent, les logent et les entretiennent par leur travail, il n’y a aucune raison qu’ils en tirent des revenus plus élévés.

L’égalité économique et sociale, la remise en cause de la séparation entre travail manuel et intellectuel sont des objectifs fondamentaux dans la perspective d’une société sans classe.

Notes:

[1] Les références à tel ou tel auteur n’impliquent aucune adhésion à l’ensemble du corpus idéologique et pratique de celui-ci. Pour ce qui est de Proudhon, on signalera à côté d’une analyse brillante de la propriété, un développement des conceptions fédéralistes libertaires, des tendances politiques réactionnaires (mysoginie, antisémitisme, hostilité aux grève et aux coalitions ouvrières…) exprimées dans certains de ses écrits. Ces idées, cet aspects de la pensée de Proudhon sont bien entendu à l’antithèse de l’éthique, des idées révolutionnaires et émancipatrices auquel se réfère l’auteur de ce texte.

[2] A l’inverse, elles peuvent fournir la base sociale des mouvements fascistes.