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Changement de paradigme politique: Vision autogestionnaire d’Algérie…

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Algérie Anarchiste…

 

Appel à un mouvement pour l’auto-gestion sociale

 

Kadour Naïmi

 

Juillet 2018

Algérie

 

«  J’ai vu des ouvriers, dont certains étaient analphabètes, continuer la production de chaussures, réparer les machines, organiser la distribution pour la vente », raconte ici le dramaturge, cinéaste et écrivain Kadour Naïmi. C’est fort de cette brève expérience, née dans le sillage de l’indépendance, qu’il aspire aujourd’hui à réhabiliter l’idéal autogestionnaire en Algérie… pour mieux, qui sait, l’instaurer collectivement.

Problème général

Concernant les partis politiques, l’essentiel a été dit voilà longtemps — depuis le sociologue Robert Michels (1), en19141, sur leur tendance à former une oligarchie. Et cela quelle que soit leur couleur idéologique. De l’ancien parti bolchevik à l’actuel parti « démocrate » états-unien, nul n’échappe à cette « loi d’airain » — disons à cette logique. L’analyse de Michels suit, d’une certaine manière, celles élaborées au siècle précédent par des militants et théoriciens anarchistes : Joseph Proudhon, Michel Bakounine et Errico Malatesta, pour ne citer que ces trois noms. Seule l’ignorance (ou la naïveté, sœur de la première), peuvent porter à douter de ce phénomène. Et seul.e.s les dirigeant.e.s des partis occultent ce processus. Il atteint même les partis dont les fondateurs agissent avec la meilleure des intentions, la plus démocratique, la plus révolutionnaire : songeons au parti fondé par Nelson Mandela… Pour employer une métaphore, un parti politique obéit à la même loi qu’un microbe : il lui est impossible de ne pas dégénérer. Concernant le microbe, il s’agit de loi biologique ; le parti politique est quant à lui affaire de loi sociale humaine : la cause de la dégénérescence, dans le dernier cas, réside dans trois aspects.

D’abord, dans l’existence inévitable d’un individu torturé par son ego, à tel point qu’il consacre toute son énergie et son intelligence (dont le machiavélisme est l’aspect inavoué) à jouer au chef. Ensuite, dans la complaisance d’un groupe qui l’entoure et lui permet de parvenir à ce rôle de chef en assumant les rôles de sous-chefs. Enfin, dans l’aliénation de la grande majorité des militants qui croient « naturel », au regard de leur « ignorance », d’obéir à celles et ceux qui « savent ». Cette structuration est, et ne peut être, que hiérarchique — donc autoritaire. Avec le temps, elle produit inévitablement des privilèges au bénéfice du groupe « dirigeant » : le chef et son groupe. Des privilèges justifiés par mille excuses : les plus évidentes sont la nécessité d’un certain confort matériel (pour, soi-disant, « bien » réfléchir et concevoir les actions à entreprendre) et l’exigence de voir exécutés les ordres impartis par la « base », selon la fameuse « discipline » de parti. La preuve du contraire est donnée, par exemple, par le dirigeant Buonaventura Durruti : pendant la guerre civile espagnole, il partageait les mêmes conditions de vie que ses compagnons miliciens et les actions à entreprendre étaient décidées de manière égalitaire et démocratique — à l’opposé d’un Trotsky, alors chef de l’Armée « rouge ».

En Algérie

Venons-en aux partis politiques algériens actuels. Leur caractéristique commune est la suivante, par-delà l’idéologie proclamée : tous veulent le bien-être du peuple. Qu’en est-il dans les faits ? Leur contact avec ledit peuple est très limité. La caste étatique use de tous les obstacles possibles et imaginables pour empêcher ces partis d’établir des relations avec lui — le moyen le plus utilisé reste l’exigence d’une autorisation administrative afin de tenir une réunion, laquelle autorisation n’est pas accordée. Si le parti passe outre et entend bel et bien la tenir, l’administration le considère comme agissant dans l’« illégalité » et les services répressifs interviennent pour l’en empêcher. L’autre moyen employé est le traditionnel traficotage des résultats des élections. Jusqu’à présent, et à notre connaissance, les dirigeants des partis se contentent de se plaindre de ces atteintes aux règles démocratiques, pourtant proclamées dans la Constitution ; ils déclarent du reste que le pouvoir étatique, les empêchant d’accomplir leur mission socio-politique, provoquera lui-même les révoltes populaires puisque les citoyen.ne.s ne disposent pas de moyens légaux — un parti — pour présenter leurs revendications légitimes.

Ces deux obstacles ne suffisent pas à expliquer la faiblesse électorale des partis d’opposition. La cause réside principalement dans la carence de leur implantation en milieu populaire — une carence qui s’explique par la conception même de ces partis : la priorité (quoiqu’ils en disent) accordée au « sommet » et aux jeux de pouvoir (qu’ils croient décisifs), au détriment de l’action populaire. C’est dire que le changement réellement voulu par ces organisations partidaires est moins une démocratisation de la société qu’une conquête du pouvoir étatique pour, ensuite, établir la politique qui leur convient, d’abord comme oligarchie de parti. Pourquoi l’intelligence des dirigeants de parti ne trouve-t-elle pas de solution à leur faiblesse électorale ? Leurs connaissances devraient pourtant servir précisément à régler ce genre de problèmes. S’ils en sont incapables, pourquoi demeurent-ils à la tête de leur parti ? Dans toute organisation sociale, on laisse pourtant la place à d’autres quand on est incapable de trouver la solution…

Solutions démagogiques

Comment les partis algériens ont-ils affronté les interdictions étatiques ? La première voie est l’action clandestine. Les partis la rejettent à présent clairement (quoiqu’il ne soit pas sûr que certains d’entre eux n’y aient jamais recours, d’une manière ou d’une autre) et les services de sécurité sont, quoi qu’il en soit, là pour les découvrir et les neutraliser. La seconde, sans relever de la clandestinité, en est assez proche : elle consiste à « travailler au corps à corps » les citoyens à travers leur famille, leur travail, leur voisinage, leurs amitiés, etc. En voici quelques exemples.

Saint Internet

L’un des leviers de la victoire d’Obama aux élections présidentielles fut l’immense campagne orchestrée à travers Internet en recourant à une masse de sympathisants, acquis par le démagogique (et malheureusement efficace) « Yes, we can ! » (« Oui, nous pouvons ! »). En tant que sympathisant d’un mouvement états-unien opposé à la guerre, je fus moi-même systématiquement bombardé de messages de soutien à Obama et d’action en sa faveur. Comment ses partisans ont trouvé mon courriel, je l’ignore. Je n’ai toutefois pas bloqué l’arrivée des messages : ils m’instruisaient sur cette méthode de « travail » sur « les gens ». Ainsi, en Algérie, où l’expression libre est gravement limitée par l’autorité étatique, d’aucuns croient à la toute-puissance des réseaux sociaux sur Internet. En la matière, les partis algériens ont visiblement encore tout à apprendre. S’il est vrai, depuis quelques années, que ces réseaux ont explosé, cela n’en est pas moins le fait, essentiellement, d’intellectuels et de jeunes instruits : les travailleurs manuels des villes et des campagnes, ainsi que les chômeurs, en sont exclus. En outre, à supposer que ces derniers sachent lire et se servir efficacement d’Internet, il n’empêche qu’ils ne possèdent pas d’ordinateurs par manque de moyens financiers. Quant à l’influence du Web sur la vie sociale, le journaliste Salim Chait écrit, dans Le Matin d’Algérie : « Les dernières élections locales ont signé l’échec de l’opposition virtuelle. Malgré les millions de suiveurs des pages de ces blogueurs précités, une grande partie de la population est allée voter, nonobstant les soupçons de fraude et les appels incessants de la blogosphère à boycotter ces échéances électorales. » Ces constatations relativisent l’influence du virtuel sur le réel, sans toutefois lui enlever de son importance. Les partis sont-ils capables de descendre dans l’arène ? Jusqu’ici, leur absence est désolante. On les trouve dans les allées du pouvoir en place, à la télévision, sur leur page Facebook, dans des publications journalistiques et dans quelques rares locaux de partis, plus rares encore dans les quartiers populaires, pour ne pas parler des villages.

Saint peuple

Avant l’arrivée de Mohammed Morsi à la tête de l’État, en Égypte, et avant le « printemps » qui l’y a porté, les Frères musulmans travaillaient à leur manière les citoyen.ne.s les plus démuni.e.s du pays. Ils allaient les trouver pour s’informer sur leurs conditions de vie très pénibles. « Au moins, déclaraient les gens, ces Frères viennent nous voir et enquêter sur nous ! » Un moyen plus convainquant consistait, pour les militants Frères musulmans, à fournir, dans la mesure du possible, des aides matérielles destinées à améliorer leur niveau de vie, le Qatar et autres monarchies pétrolières fournissaient l’argent nécessaire. Les gens du peuple appréciaient naturellement cette aide concrète, même si ce n’étaient que des miettes : en situation de pauvreté, tout est bienvenu. L’idéologie des Frères musulmans s’introduisait, se développait, se consolidait : on connaît le résultat. En Algérie, les partisans de l’ex-FIS (Front islamique du Salut) ont employé des procédés similaires, permettant ainsi de favoriser leur victoire aux élections législatives de décembre 1991 : elle ne fut surprenante que pour les personnes qui ignoraient les conditions réelles du peuple et la mobilisation de ces militants le travaillant « au corps-à-corps ». En découle que les partis politiques algériens sont contraints, afin de bénéficier d’une légitimité citoyenne réelle, de trouver les moyens d’entrer en contact direct avec le peuple et de l’aider concrètement.

L’autonomie manquée

Mais le veulent-ils ? Leurs dirigeants, cadres et militants devraient aller sur le terrain — ce qui implique de dépasser les interdictions des autorités d’État et de dépenser une énergie physique consistante, certainement éprouvante. Aller dans les quartiers les plus démunis, dans les bidonvilles, dans les villages et les douars n’est pas une entreprise touristique. Ce genre d’action peut entraîner l’adhésion au parti d’éléments nouveaux, de la « base » réelle du peuple. Or, a priori, ceux-là sont moins manipulables par les dirigeants que les cadres et militants « nantis » : ils se montrent plus exigeants, plus critiques ; ils veulent des résultats concrets qui améliorent leur vie.

Les dirigeants des partis sont-ils capables de consentir à cette réelle démocratisation de leur organisation, laquelle risque de mettre en question le leadership du chef et de remplacer ses « cadres » par d’autres, plus sensibles et plus représentatifs du peuple ? Ces interrogations mettent en évidence un fait : le plus grand danger que court un parti « démocratique » est précisément sa réelle démocratisation ! Cela nous amène tout près de l’organisation autogérée, autrement dit le contraire d’un parti ! Si la « loi » de ce dernier est la production d’une oligarchie qui le gère (hétéro-gestion), l’autogestion, à l’opposé, a comme « loi » l’élimination de toute forme d’oligarchie au bénéfice d’un fonctionnement non pas vertical — hiérarchique, autoritaire — mais horizontal — égalitaire, avec délibération collective pour la prise des décisions : se trouve ici l’impossibilité pratique pour un parti « démocratique » de l’être réellement. Et pour qu’une organisation soit réellement au service du peuple, elle doit l’être, démocratique.

Le modèle autogestionnaire est le seul qui, jusqu’à présent, a répondu à cette condition. On comprend que cette forme d’organisation a malheureusement toujours été dénigrée, calomniée, combattue, occultée par tous les partis, sans aucune exception, dans tous les pays et à toutes les époques. Qu’ils soient « libéraux » ou « révolutionnaires », leur argument est identique : l’autogestion, c’est l’« anarchie », c’est-à-dire le désordre social et l’inefficacité économique. Absolument faux ! Là où l’autogestion a existé, y compris en Algérie, elle fut l’expression du meilleur ordre social possible et d’un progrès économique consistant. L’examen des expériences réelles le démontre indéniablement, notamment en Russie (1917–1921) et en Espagne (1936–1939). Paraphrasant Galilée, il faut convenir : et, pourtant, elle tourne (l’autogestion), bien que toutes les autorités du monde le nient ! Qui se souvient du surgissement des comités d’autogestion agricoles et industriels en Algérie ? Sitôt l’indépendance nationale déclarée, les fermes et les usines furent abandonnées par leurs propriétaires et cadres techniques coloniaux — le nouvel État autochtone n’existait pas encore de manière significative, ni son corps de bureaucrates et de technocrates. Les travailleurs ont réagi de manière totalement autonome, libre et solidaire. Ils sont parvenus non seulement à assurer la production industrielle et agricole, ils l’ont même améliorée. Le cas ne fut pas spécifique, mais il n’y a pas à s’en étonner : quand des travailleurs n’exercent plus sous le joug du salariat exploiteur mais comme producteurs librement autogérés, il est normal qu’ils s’efforcent et parviennent à faire mieux, parce qu’ils travaillent pour eux-mêmes. On objectera : « Et les cadres administratifs, ainsi que les cadres techniques ? »… Les travailleurs ont prouvé qu’ils savaient produire sans ces « cadres », démontrant ainsi leur aspect parasitaire. Au point que le poète Jean Sénac écrivit cette expression inoubliable : « Tu es belle comme un comité d’autogestion ! »

J’eus le bonheur, adolescent, de vivre directement cette autogestion dans l’entreprise de chaussures où travaillait mon père, à Oran, quartier Saint Eugène. Alors, moi, enfant de pauvre, de « zoufri » (déformation algérienne de « ouvrier »), comme on disait avec mépris, j’ai vu des ouvriers, dont certains étaient analphabètes, continuer la production de chaussures, réparer les machines, organiser la distribution pour la vente. Et tout cela dans une atmosphère de coopération égalitaire et solidaire. Les travailleurs manuels montraient leur capacité intellectuelle de gestion de leur entreprise, sans patron, ni contremaître, ni techniciens. Ce qui, sous le salariat, était plus-value et profitait au propriétaire était désormais investi afin d’améliorer les conditions de production ou la répartition entre travailleurs. Hélas !… Cette autogestion ouvrière et paysanne réussie ne fut pas de l’agrément de ceux qui voyaient leurs intérêts menacés : les détenteurs de l’État « socialiste », leurs fonctionnaires, leurs techniciens, les propriétaires privés et ceux qui projetaient de s’emparer des soi-disant « biens vacants » abandonnés par leurs propriétaires coloniaux.

En Russie puis en Espagne, l’autogestion fut éliminée par l’armée. Dans le premier pays, Lénine ordonna et Trotsky commanda l’Armée « rouge » : elle massacra les partisans des Soviets libres de Kronstadt et d’Ukraine. Dans le second pays, le massacre fut commis par l’armée fasciste de Franco, l’aviation nazie, les supplétifs fascistes de l’armée italienne et les « communistes » (les agents envoyés par Staline et le Parti « communiste » d’Espagne). À ces autoritaires, version « communiste » et fasciste, il était intolérable que des travailleurs démontrent qu’une révolution sociale authentique puisse se réaliser sans « Guide suprême infaillible », sans « Parti d’avant-garde professionnel », sans « commissaires politiques » tout-puissants, sans collectivisation forcée, sans privilégier une couche bureaucratique, sans armée de galonnés et d’exécutants. En Algérie, l’élimination de l’autogestion se fit par des décrets « socialistes » : elle fut accusée de « désordre », d’« inefficacité » et d’« anarchie », comme en Russie et en Espagne. Pour résoudre ces problèmes, l’État algérien « organisa » l’autogestion. Technique employée : embrasser pour étouffer. À la tête des entreprises autogérées, l’État installa un « directeur » : il représentait l’État, lequel était censé incarner le « peuple » et les « travailleurs » — ce fonctionnaire aurait donc été le défenseur des travailleurs des comités d’autogestion. En réalité, ce « directeur » commandait, donnait des ordres, selon le « plan » étatique. Son salaire élevé, ses conditions de travail très confortables et les privilèges qui lui étaient accordés par l’État constituaient, du reste, une injustice scandaleuse au regard du salaire et des conditions de travail des gens sous ses ordres.

Les travailleurs comprirent immédiatement que les décisions de ce commis de l’État contredisaient les intérêts réels des travailleurs. Ils se sont trouvés devant une forme inédite de patron : il n’était plus un individu privé, mais l’incarnation en chair et en os de l’État. Et celui-ci se comportait exactement en patron. Seule différence, très grave : le système n’était plus capitaliste-colonial, mais capitaliste-étatique-indigène. Les travailleurs n’avaient plus comme ennemis des patrons, sous forme d’individus différents, mais un seul et unique patron omnipotent, qui disposait de son « syndicat » de contrôle et de gestion sur les travailleurs, et de ses services de répression en cas de contestation. Surgit alors la fameuse phrase populaire algérienne : « Lichtirâkiyâ ? L’auto lîk wal hmâr liyâ. » (« Le socialisme ? l’automobile pour toi et l’âne pour moi. ») Si, au temps du capitalisme-colonial en Algérie, le syndicat était permis comme instrument de défense des travailleurs, avec l’État « socialiste », « démocratique et populaire », le syndicat était devenu simple courroie de transmission des impératifs de l’État : l’officielle Union générale des travailleurs algériens était devenue Union générale de l’État contre les travailleurs algériens…

Comme en Russie, en Algérie, les détenteurs de l’État avancèrent ce sophisme : l’État étant celui des travailleurs, il n’y a pas lieu d’avoir des syndicats pour les défendre, comme cela existe dans les pays capitalistes : vouloir un syndicat autonome dans un pays « socialiste », c’est être « contre-révolutionnaire ». En Russie, naquit la Nouvelle politique économique (NEP) de Lénine, ouvrant l’économie à une forme de capitalisme ; en Algérie apparut l’« autogestion étatique ». Toute résistance des travailleurs ou de leurs authentiques représentants pour défendre et maintenir les acquis de l’autogestion réelle fut réprimée, d’une manière ou d’une autre : licenciement, arrestation, torture, assassinat. Bien entendu, au nom du « socialisme » et du « peuple ». Depuis lors, en Russie, en Espagne comme en Algérie, les expériences autogestionnaires réussies furent totalement occultées, calomniées, par tous ceux qui conçoivent l’organisation sociale uniquement de manière autoritaire et hiérarchique : militaires, « libéraux » capitalistes, cléricaux, fascistes, marxistes.

Quelques années après le « redressement révolutionnaire », en fait le coup d’État militaire du 19 juin 1965, vinrent les « réformes », dites aussi, évidemment, « révolutions » : la « révolution agraire » et celle de la « gestion socialiste des entreprises ». On parla même d’une « révolution culturelle » pour singer celle qui se déroulait en Chine. Le peu qu’il restait de l’autogestion fut définitivement supprimé ; le capitalisme étatique consolidé, permit la formation d’une bourgeoisie étatique : les travailleurs se sont trouvés devant le pire des patrons et le pire des asservissements. J’en ai connu les méfaits, ayant été secrétaire d’une section syndicale de travailleurs, en 1972–73, à Alger. Je le fus juste assez longtemps pour que la hiérarchie syndicale comprenne que je ne me prêtais pas au rôle de larbin mais défendais réellement l’intérêt des travailleurs : je fus arbitrairement suspendu, accusé d’« agitation subversive ». Suite à la révolte populaire de 1989, à Alger, apparut une démocratisation très relative ; elle a permis la naissance de syndicats autonomes. Leurs activités ne sont pas semées de roses, d’autant plus que l’État favorise l’émergence d’un capitalisme privé, lié de manière clientéliste à celui de l’État. État, syndicat officiel (UGTA) et organisation patronale privée se sont unis pour dominer le pays de manière à servir leurs intérêts de castes.

Pour un Mouvement d’autogestion sociale

Le projet autogestionnaire semble, à première vue, relever de quelque utopie irréalisable. Il est pourtant des utopies qui ne le sont que parce qu’elles n’ont pas encore trouvé les moyens de se concrétiser ou de durer. Combien de temps a-t-il fallu pour détruire le système esclavagiste et le remplacer par le système féodal ? Combien de temps fut nécessaire pour anéantir ce dernier au bénéfice du système capitaliste, privé puis étatique ? Il en faudra pour l’instauration de l’autogestion. L’essentiel est d’y contribuer chacun selon ses possibilités : que rien ne nous garantisse de vivre immédiatement en société autogérée n’est pas un problème, ni une raison de nous décourager. Considérer l’autogestion comme une expérience à mener, contribuer à sa concrétisation, par les mots et les actes, même les plus apparemment insignifiants, faire connaître les expériences menées auparavant, les motifs de leurs succès et de leurs échecs, instaurer le débat sur le thème « Pourquoi pas l’autogestion ? », c’est déjà semer des graines pour permettre à la belle et généreuse plante de germer.

Reste à poser une question : dans l’Algérie actuelle, pourquoi n’existe-t-il pas de mouvement favorable à l’autogestion sociale ? Je parle de mouvement et non de parti. Il nous est indispensable de nous libérer de cette mentalité traditionnelle, largement diffuse : « Ilâ anta mîr wanâ mîr, achkoun issoug alhmîr ? » (« Si tu es maire et je suis maire, qui conduira les ânes ? ») D’abord, les citoyens ne sont pas des ânes. Ensuite, s’ils se révèlent tels, c’est parce que quelqu’un les y a réduits pour en tirer avantage. Œuvrons plutôt pour une société sans ânes, où tous pourraient être maires, à tour de rôle et pour réaliser le mandat pour lequel ils sont élus : satisfaire les intérêts de toute la communauté ! Mais s’il est, en français, souhaitable de parler de « mouvement », le mot, en arabe algérien, s’avère par trop fâcheux : « haraka » — on songe à « harka », « harki », ces supplétifs indigènes de l’armée coloniale durant la guerre de libération nationale algérienne. Le mot « nidhâm » (ordre, organisation) convient mieux et offre l’avantage d’affirmer l’autogestion sociale comme ordre, ou organisation, au sens le plus noble du terme : l’organisation démocratique et pacifique. Appelons donc à la naissance d’un « Nidhâm Attassyîr Adhâtî Alijtimâ’î », un Mouvement pour l’autogestion sociale.

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Lectures complémentaires:

Nestor Makhno Anarchie dans la Revolution Russe

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Erich_Mühsam la liberté de chacun est la liberté de tous

L’anarchie pour la jeunesse

Manifeste pour la societe des societes

Inevitable_anarchie_Kropotkine

Voline_La revolution inconnue 3 livres

Un monde sans argent: le communisme

Manifeste contre le travail

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique

Proudhon_Quest_ce_que_la_propriete

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

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Résistance politique: Désobéir aujourd’hui comme en 1936

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Quelques mots lumineux en provenance de Belgique remontant au « Front Populaire » et à la révolution social espagnole en 1936.

~ Résistance 71 ~

 

Lectures complémentaires:

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Emile_Pouget_textes-choisis-anarchistes-du-pere-peinard

Manifeste pour la Société des Sociétés

 

 

Désobéir

 

Maurice Vlaminck

1936

 

Extraits

I

(…)

  • Détruire les machines, et travailler pour la paix. Ou continuer à faire tourner les machines pour la guerre. (…) 
  • Les hôpitaux ? Quelle hypocrisie ! Quel mensonge ! (…) 
  • (…) Avez-vous l’intention de secourir efficacement ceux qui en ont besoin : les vrais pauvres, ceux qui se couchent sans manger et dont les enfants n’ont pas de souliers aux pieds, ni de chemise sur le dos ? La pauvre môme qui, s’étant fait mettre enceinte, ne sait pas comment elle va faire pour garder son petit ? Est-ce cela que vous voulez faire ?
    Un hôpital ? C’est trop facile et ça ne sert pas aux pauvres. Bâtir un hôpital ? Il y aura l’achat du terrain, la commission à l’intermédiaire, le pourcentage de l’architecte, les bénéfices des entrepreneurs ; ensuite, le fixe du directeur et du sous-directeur, celui de l’économe, du médecin, du chirurgien ; les salaires des cuisiniers, des infirmières, des surveillants, du concierge ; les congés payés : enfin toutes les charges que comporte l’entretien d’un hôpital. Est-ce pour faire vivre tout ce monde-là ou pour aider véritablement les pauvres que vous voulez distribuer votre argent ? (…) 
  • Des maisons confortables. Des escaliers qui montent tout seuls… Eau, gaz, électricité à tous les étages… Water… tout à l’égout… Métro… Autos… On n’a plus rien à faire. Tout marche tout seul. Même la pensée ! On a la T.S.F. et le journal : cela évite de réfléchir et on sait d’avance ce que l’on a à dire. On a une opinion toute faite, toute calibrée, comme l’étoffe qu’on vend au mètre…
    On est nourri avant d’avoir mangé. On arrive sans avoir marché. On a de l’amour sans la peine – ni le plaisir – d’aimer.
    On n’a qu’à payer pour rire. On ne sait même plus pleurer.
    Et malgré cette vie mécanique, électrique, on a peur de mourir et on parle de bonheur ! (…) 
  • Je vis dans la solitude totale, loin de la ville. Loin d’une vie truquée, peuplée de combines, rongée par la passion de l’argent et ses hypocrites laideurs. (…)
    A la campagne, il n’y a pas d’indigents. Il n’y a que de simples gens. Il y a des masures, mais pas de taudis.
    Je pense aux années de ma jeunesse, passées dans la sombre et triste banlieue de Paris : paysages de cheminées d’usines, de petits champs garnis de petits treillages où brillent les culs de bouteilles, les débris de porcelaine. Je revois les villas des retraités et des petits commerçants, bâties au prix de vingt ou trente ans d’une application sédentaire, vingt ou trente ans d’emprisonnement, sans espace, sans lumière. (…) 
  • A quoi bon parler d’hygiène, d’augmentation de la durée de la vie humaine, quand une guerre moderne, tenant la place des choléras et des pestes d’antan, fait disparaître des millions d’êtres ? 
  • Je monte dans le rapide de Bruxelles. Je m’installe et coupe les premières pages du “Petit Mexicain” d’Aldous Huxley.
    Le train démarre.
    Frontière. Arrêt. Un douanier belge, à la casquette chargée de galons, me demande mes papiers.
    Je n’ai sur moi aucun “papier”… Pour moi, la Belgique, c’est mon pays… (…)
    Un douanier, encore plus galonné, intrigué par ce colloque, s’arrête devant moi. On le met au courant, il lit les lettres.
    Les deux hommes parlementent un instant. Ils sont évidemment persuadés de ma bonne foi… Ils redoutent une tuile.
    On va vous laisser passer, dit celui qui paraissait le chef… Mais, une autre fois, sais-tu, il faudra avoir des papiers. (…) 
  • Il est curieux de remarquer que la plupart des Français qui ont voté pour le Front Populaire – S.F.I.O., parti communiste – ont tous, dans la poche, un billet de Loterie Nationale, ne serait-ce qu’un dixième ou un vingtième de billet, dans l’espoir de devenir millionnaire ? (…) 

II

(…)

  • Qu’y a-t-il de plus monotone, de plus triste à voir, qu’une pépinière où se trouvent alignés des arbres de même essence, plantés en files parallèles ? Mais quelle beauté, quelle grandeur émanent de la forêt ! L’implacable injustice qui s’en dégage exprime une vérité souveraine. 
  • Vers 1896, je collaborais au journal Le Libertaire.
    Le Libertaire avait ses “bureaux” rue d’Orsel. Ils consistaient en une simple baraque de bois élevée dans le fond d’une cour, derrière un immeuble noir et pauvre. On y rencontrait de ces vieux militants dont les bourgeois parlaient comme de monstres assoiffés de sang et qu’ils décrivaient comme des bandits.
    Trente ans plus tard, ces anarchistes devinrent, pour les mêmes bourgeois, les bolchevicks au couteau entre les dents. Aujourd’hui, le camarade des temps héroïques, communiste parisien en veston, a pris ses Invalides sur les banquettes du Parlement bourgeois…
    A l’époque de Ravachol, d’Emile Henry, de Vaillant, le journal Le Libertaire était le seul organe qui osât batailler contre le capitalisme. En guise de récompense et de salaire, ses rédacteurs étaient toujours sûrs d’écoper de quelques mois de prison.

    Certains soirs, nous nous réunissions autour d’une tasse de thé qu’offrait Matta, principal rédacteur et gérant du journal. On palabrait tard dans la nuit, et quand nous sortions dans la rue, les flics rôdaient. Le frère d’Henry : Fortuné Henry, Vigo Almeyreda, Charles Malato, Georges Pioch étaient des habitués du repaire.
    Manquant continuellement de fonds, le journal paraissait irrégulièrement, et souvent Matta exprimait les craintes les plus sombres : disparition définitive ! Il répondait aux doléances ou aux menaces en nous mettant le bilan sous le nez et en nous proposant pour exemple ceux qui avaient été jusqu’à donner leur vie pour l’Idée, pour la “Cause” ! Malgré tout, l’espoir de réformer le Monde ne nous abandonnait pas. Nous nous sentions animés d’une Foi capable de nous imposer les plus grands sacrifices.
    La presse bourgeoise ! nous disait un soir Matta, elle a dépeint Ravachol comme un monstre ! comme un vil nécrophore ! Alors que Ravachol était un brave coeur, un brave type qui nourrissait par son travail sa mère et son jeune frère. C’était un être courageux, simple, désintéressé…
    Un matin, continua Matta, les journaux relatèrent le décès d’une bourgeoise de la haute. On racontait qu’à la prière de la défunte, le mari l’avait fait enterrer avec tous ses bijoux. Il y en avait pour soixante mille francs !… Soixante mille francs de perdus pour tout le monde !… Soixante mille francs enterrés inutilement avec cette morte !
    Cela révoltait l’esprit logique de Ravachol. Il dit simplement :
    Je vais aller les chercher ! Sans tarder il se renseigna et, le lendemain, à deux heures du matin, muni des outils indispensables à son entreprise, il escaladait les murs du cimetière.
    Il pénétra dans la petite chapelle mortuaire. La pierre du sépulcre n’était pas encore posée. Il descendit dans le tombeau, ouvrit le cercueil. Suffoqué par l’odeur du cadavre, il mit le feu aux couronnes et aux bouquets… Il écarta le linceul… Il souleva la morte… Les bijoux n’y étaient pas. Les journaux bourgeois avaient menti… Et le mari aussi ! 
  • (…) Le Fauvisme, art anarchiste, individualiste, est né à Chatou – Ecole de Chatou – de ma rencontre avec Derain.
    En 1900, à ma libération du service militaire, des révoltes bouillonnaient en moi. Révoltes contre une société enfermée dans des conventions étriquées, bornée par des cadres étroits, soumise à des lois égoïstes et mesquines. Et le moindre choc, le moindre heurt auraient suffi pour que ces révoltes fissent explosion…
    La peinture fut un exutoire, un abcès de fixation. Sans elle, sans ce don, j’aurais mal tourné. Ce que je n’aurais pu faire dans la société qu’en jetant une bombe – ce qui m’aurait conduit à l’échafaud – j’ai tenté de le réaliser dans l’art, dans la peinture, en employant du pures couleurs sortant de leur tube. J’ai satisfait ainsi à ma volonté de détruire, de désobéir, afin de recréer un monde sensible, vivant, et libéré. (…) 
  • Quand on tue un poulet pour le manger, on ne l’insulte pas : il est de mauvais goût de faire croire à la Société des Nations que c’est le poulet qui a commencé ! (…) 
  • Le progrès a amené l’homme de 1936 à un tel degré d’abrutissement que l’équipe gouvernementale comporte un ministère dit “des Loisirs, du Tourisme et des Sports” ! (…) 
  • La Société des Nations… La Conférence du Désarmement : une équipe d’ingénieurs, de techniciens qui imaginent qu’en boulonnant le couvercle de cette immense marmite qu’on appelle le Monde, elle n’éclatera pas, même si on la laisse sur le brasier des usines. 
  • Tout travail fait en série est belliqueux. 
  • Une Nation qui se flatte d’avoir “LA PAIX” pour idéal ne peut pas être une nation industrielle. 
  • Une nation pacifiste ne peut être qu’une nation de poètes, d’artistes, d’artisans ou de sauvages. (…) 
  • Une guerre européenne serait évidemment la fin de la civilisation occidentale.
    Une guerre n’est pas souhaitable, certes ! Mais la fin de cette civilisation mécanique, avec tout ce qu’elle comporte d’avilissement, ne serait-elle pas un bienfait pour l’Homme ? 
  • Au temps de l’esclavage, les captifs aspiraient à la liberté. En 1936, époque de “progrès” et de “science”, tout ce que les hommes revendiquent, c’est le droit d’être enfermés pendant quarante heures par semaine pour faire un travail idiot ! 
  • Définition du Bourgeois :
    Le bourgeois est celui qui pense que l’épaisseur de son portefeuille mesure sa supériorité et son intelligence. 
  • Chaque ouvrier est un bourgeois en puissance, en formation : assurances sociales, assurances maladies, retraites ! Comme idéal suprême, une chambre à coucher en faux bois, des tapis en fausse laine, des robes et des bas en soie artificielle, des bijoux en simili et des bibelots à “prix unique”… 
  • Qu’est-ce que le communisme ? ai-je demandé d’un air innocent à un ouvrier syndiqué.
    Parbleu ! la révolution sociale…
    Je ne lui ai pas demandé si elle serait aéro-dynamique. 
  • Pendant mon séjour aux usines, j’ai pu constater combien la classe ouvrière, fabriquée, malaxée par le milieu et l’ambiance était “standard”. Comme un pain de quatre livres ressemble à un autre pain de quatre livres, un ouvrier ressemble à un autre ouvrier… (…) 
  • La classe bourgeoise est désemparée à la perspective d’une révolution qui la dépouillerait de son argent. 
  • Il n’aimait que l’argent ! Il ne voyait que l’argent, ne comptait que sur la puissance de l’argent. L’argent s’écroulant, s’évanouissant, que va-t-il lui rester pour vivre ? Il avait bâti son existence sur l’argent. L’argent était le but de sa vie, son Idéal ! Le bourgeois ne croit plus en Dieu. Il va encore à l’Eglise, à la messe, pour remplir un rite obligatoire de sa condition… Mais, si l’argent n’existe plus, s’il n’a plus le moyen de s’enrichir, que fera-t-il de sa vie ? (…) 
  • Il est plus facile de devenir un technicien, un érudit, que de connaître la vie avec tout ce qu’elle comporte. 
  • Il faut beaucoup plus de volonté, d’intelligence, de compréhension pour labourer la terre, quand on a les moyens de ne pas la labourer, qu’il ne faut justifier d’authentiques qualités pour devenir avocat, médecin ou ministre. 

III

(…)

  • Quand ils prêchent le Désarmement, les Pacifistes en parlent comme les curés parlent du péché, de l’Enfer et du Paradis.
    Il n’est question dans leurs discours que de canons, de tanks, de mitrailleuses et d’avions de bombardement. Pourquoi oublient-ils le principal ? L’accroissement de la natalité de certaines puissances… les usines d’autos, de produits chimiques, d’avions de tourisme et même les fabriques de couteaux à dessert et de cuillers à café.
    Désarmer ? Oui ! mais désarmer la vie moderne ! (…) 
  • J’ai toujours été, depuis mon jeune âge, fixé quant à mes goûts, mes inclinations, mes sympathies. J’ai laissé aux autres, et sans regret, l’envie de ce que je n’aimais pas et de ce qu’ils adorent…
    Je n’ai jamais voulu qu’une chaumière, une vraie femme, des arbres fruitiers, un petit bois, une rivière, pas de livret militaire ; des fleurs et des bêtes. Comme c’est l’idéal le plus vrai, le plus réel, le plus simple depuis le commencement du monde, ce n’est pas très commode à réaliser. (…) 
  • Ce petit homme passe devant le tribunal correctionnel pour crime de défaitisme et attentat au crédit de l’Etat :
    100 francs d’amende et huit jours de prison ! prononce le Président.
    Mon président, dit l’accusé d’une voix douce, vous pouvez me condamner à 100 francs d’amende et huit jours de prison ; mais il n’est pas en votre pouvoir de me condamner à être un imbécile.
    (…) 
  • (…) Parfois, à travers des verdures – d’un vert pâle et indéfini – on aperçoit un château. Ce sont les fameux châteaux de la Loire que les panneaux-réclames, le Ministère des Loisirs et du Tourisme et les Guides vous invitent à visiter… Quelles grandeurs vides ! Quel froid ennui se dégage de tout cela ! Quel concours de richesses inutiles !
    Ces “châteaux” ont un destin amer. Ils deviennent des sanatoriales, des maisons de retraite pour vieux domestiques, vieux cabotins, vieilles concierges, vieux intellectuels…
    Quand l’homme aura retrouvé sa vie d’homme, qu’il aura refusé de “produire” quarante heures par semaine, les usines deviendront des refuges pour vieux exploiteurs, patrons séniles, techniciens gâteux, ouvriers pâles et syndiqués. (…) 
  • Si une nouvelle guerre éclate, pourra-t-on parler encore sans rire – ou sans pleurer – des bienfaits de l’instruction, du progrès et de la civilisation ? (…) 
  • Le marasme dans lequel se débattent toutes les branches de l’activité humaine n’est pas une crise : c’est un aboutissement, un résultat. 
  • (…) Où va la peinture ?
    L’Art n’ayant, par principe, aucun but, la peinture n’a jamais à “aller” nulle part. Elle n’a pas à devenir autre chose que ce qu’elle est :
    UNE MANIFESTATION INDIVIDUELLE.
    Si, aujourd’hui, se pose la question de l’avenir de la peinture, les peintres en sont responsables, qui ont fait de la peinture un métier. Ce qu’il faut plutôt se demander, et franchement, c’est ce que vont faire les peintres ! Etre “artiste peintre” ne constitue pas un métier et n’aurait jamais dû être considéré comme tel. (…)
    Engager les artistes à peindre des travailleurs pendant la période révolutionnaire, et à portraiturer des dictateurs pendant l’ère fasciste et des généraux pendant l’ère guerrière, c’est un point de vue !
    Leur faire décorer les mairies, les écoles, les maisons du peuple à l’avènement du communisme ; des palais et des châteaux sous le règne des aristocrates et des rois, c’est une manière d’en sortir. Et, si c’est possible, d’en vivre !
    Mais alors, avec de telles conceptions, qu’on ne vienne plus nous parler d’Art ! (…)
    Attribuer à la peinture un “but”, c’est aussi puéril que d’en attribuer un au chant du rossignol. (…)
    Je désire que tout le monde vive, que chacun mange et boive à son saoul. Mais quand on s’engage dans une voie aussi fragile, aussi peu sûre, dans un chemin aussi “en dehors” que la peinture, ne doit-on pas en accepter tous les risques avec dignité et abnégation ?
    Avant l’industrialisation, avant le règne de la machine, tous ceux qui envisagent ou embrassent aujourd’hui la carrière de peintre avaient leur place dans l’Artisanat. Avant que la machine ne les ait remplacés, ils exécutaient des tapisseries, des meubles, travaillaient la pierre, le bois, forgeaient le fer. (…)
    Ayant toujours placé la peinture au-dessus des contingences matérielles, j’ai fait tous les métiers pour gagner ma vie. Mais je n’ai jamais fait de la peinture un métier. (…) 
  • Un ami qui arrive de Russie me fait un récit enthousiaste de la vie en U.R.S.S.
    Je le questionne :
    Au point de vue de la vie, telle que nous la comprenons en France, y a-t-il quelques chose de changé ?
    Tout !
    Tout quoi ?
    Je dis “TOUT”. C’est bien simple, si tu ne me crois pas, vas y voir toi-même.
    Voyons, lui dis-je, procédons par ordre !
    Y a-t-il des maçons qui montent des murs, des cantonniers qui mettent des pierres sur les routes, des vidangeurs qui vident les fosses, des mineurs qui descendent dans la mine, des paysans qui labourent la terre, pendant que d’autres citoyens sont bien au chaud quand il fait froid et bien au frais quand il fait chaud ?
    Qu’est-ce que tu me racontes-là ?
    Je te demande s’il y a des types qui sont dans un bureau, en train de noircir du papier et des intellectuels qui glorifient le travail pendant que les copains le font ?
    Mon ami avait tout de même l’air un peu décontenancé…
    C’est forcé, tout cela, me dit-il avec brusquerie. Comment veux-tu que ça marche autrement ? Je me demande un peu ce que tu voudrais ! (…) 
  • Le Progrès, c’est la vieillesse et la Mort déguisées en Avenir… (…) 
  • La moitié du monde passe sa vie à s’approprier l’argent que possède l’autre moitié. 
  • La machine est le moyen de faire travailler quelques-uns au profit de tous… (…) 
  • Les théories cubistes sont à la peinture ce que les théories marxistes sont à la Sociologie. (…) 
  • Le communisme, c’est le régime bourgeois de demain. 
  • Animés par un nouvel idéal social, de nouveaux révolutionnaires surgiront. Mais il y aura toujours des marches militaires et des policiers. 
  • La guerre de 1914 fut une guerre “cubiste”, mais celle qui vient sera “surréaliste”. 
  • L’esprit bourgeois n’est pas prêt de mourir ; il renaît tous les jours, sous d’autres formes. 
  • En politique sociale, à part quelques grands artistes, Ravachol, Emile Henry et Vaillant, quels chefs-d’oeuvre les autres ont-ils fait ? Il y a bien eu Jésus-Christ. Mais cela ne lui a pas réussi… (…) 
  • Le vrai, le seul pacifiste, c’est celui qui l’est PAR NATURE, c’est le paysan. (…)
    Le Pacifisme n’est pas une théorie. C’est une fonction essentielle de l’ETRE, c’est une façon de vivre. Il suppose le renoncement de l’âme, le reniement des oeuvres factices, l’abjuration de la vie artificielle que l’homme s’est fabriquée.
    Voilà pourquoi le véritable pacifisme est incompatible avec les aspirations de la foule, de la masse du peuple des Villes…
    Le pacifiste, ce n’est pas le troupeau, c’est l’INDIVIDU. Ce n’est pas l’électeur et ce n’est pas l’élu, c’est l’HOMME.
    (…) 

IV

(…)

  • Mourir pour la collectivité, en héros, est une duperie : il n’y a pas réciprocité. 
  • Le Poilu Inconnu doit être fixé sur l’incommensurable bêtise et sur la monstrueuse hypocrisie humaine. 
  • Mourir empoisonné par des champignons ou mourir au champ d’honneur ? Dans les deux cas, c’est faire montre d’ignorance et de candeur. (…) 
  • Tous les groupements : Communistes, Croix de feu, toutes les Ligues, tous les Rassemblements populaires ne correspondent qu’à la même illusion, revivifier, électriser par la confiance un système faux, renouveler par la surenchère des combinaisons mortes, miser sur ce qu’on croit une martingale et qui n’est qu’une illusion. 
  • Si, dans chaque Nation, les dirigeants n’entrevoyaient pas la Guerre comme une fin providentielle, ils deviendraient fous devant l’insoluble problème économique et financier qui se pose au Monde. (…) 
  • On a séparé l’Eglise de l’Etat.
    A quand la suppression de l’instruction obligatoire et du service militaire obligatoire ? (…) 
  • Ce qui est dangereux, c’est que l’homme est arrivé à voler à cinq cent kilomètres à l’heure, cependant que son coefficient de bêtise, d’égoïsme et de cruauté est resté le même qu’au bon temps où il n’avait que ses pieds pour aller chez le voisin. (…) 
  • Pour le particulier, le seul moyen de sortir élégamment d’une situation inextricable, c’est le suicide. Pour une nation, c’est la guerre…
    L’Espagne est en train de résoudre pour une quarantaine d’années les problèmes jumeaux de chômage et de la surabondance. “Paix, pain et liberté !”… “Foi, espérance et charité”. Ces deux idéologies se seront affrontées avec une rage égale et les espoirs qu’elles représentent auront disparu, l’un comme l’autre, à tout jamais. (…) 
  • Les membres des Parlements de toutes nuances et de toutes couleurs votent des lois, toutes les lois qui leur passent par la tête. Cela n’a, à mon sens, aucune espèce d’importance. 
  • (…) Le travail de la machine rabaisse l’homme au niveau de la brute : ce ne sont pas les réductions d’heures de travail qui modifieront cet état… (…)
    Cet ennui qui ronge le Monde, cette insatisfaction, cette angoisse mortelle ont pour cause l’abandon de la création individuelle, du travail manuel intelligent qui, seul, peut apaiser le besoin d’extériorisation que nous ressentons tous, du plus petit au plus grand. (…)
    Où est le temps, pas encore si lointain, où les tailleurs de pierre se plaisaient à tailler la pierre, où les forgerons aimaient à forger le fer, où l’ébéniste, l’artisan, le sculpteur fabriquaient et sculptaient leurs meubles avec amour ?
    Tous chérissaient leur travail : l’artiste son art et le laboureur sa terre.
    (…) 
  • Les vrais artistes, les créateurs, sont des fleurs qu’enfante le hasard. 
  • On naît peintre comme on naît bossu. C’est un don ou une infirmité. 
  • Pour être champion de boxe, il ne suffit pas d’avoir un père millionnaire. 
  • Encourager les arts, c’est nourrir des nullités et donner un vain espoir aux médiocres ! 
  • Celui qui a une belle voix chantera malgré sa misère. (…) 
  • La lutte, la nage, la marche, la course ne sont plus des choses naturelles auxquelles on se livre sans réglementation et sans code… Au moins, parlez-nous du “sport” !
    Le “sport” est une institution de progrès. (…) 
  • L’activité du “Ministère des Sports” et de celui du “Sauvetage de l’Enfance” me font penser à celle des fabricants de masques destinés à combattre l’empoisonnement des villes par gaz toxiques.
    Il serait plus simple de supprimer l’emploi des gaz. De cette façon, les manufactures de masques perdraient leur raison d’être… Mais il est aussi impossible d’enrayer la vacherie humaine que la tuberculose et le cancer ! (…) 
  • Ainsi, grâce aux ingénieurs et aux techniciens, le monde actuel nage-t-il dans le bonheur et la béatitude… 
  • Un homme bien portant n’entrevoit même pas l’éventualité de son passage entre les mains d’un chirurgien. (…) 

V

(…)

Les techniciens agronomes sont de pauvres types et leurs statistiques une fumisterie. Tout cela ne changera rien aux faits et aux résultats. (…)

Leurs prévisions et leurs calculs vont se trouver en défaut. Tous les engrais chimiques du monde ne peuvent contrarier les lois de la nature. Personne n’oublierait ces vérités essentielles, si le désordre ne s’était installé dans tous les cerveaux, à commencer par ceux des spécialistes et des dirigeants de l’économie distributive.

En quoi consiste cette “surabondance” dont les techniciens parlent avec tant de véhémence ?

Abondance de saucisses, de fraises, de cerises, de pommes de terre, de tête de veau, de bifsteacks, d’abricots et de haricots verts ? Cette année, de blé ?

Il n’y a pas assez de beurre en France puisque le Tip le remplace. Pas assez de fruits puisqu’on les fait venir d’Espagne ou d’Amérique. Pas assez de pommes et de poires, puisqu’on en importe du Canada. S’il y a surabondance, c’est une surabondance de cons.

Accessoirement, c’est une surabondance d’objets manufacturés, d’autos, de bicyclettes, de machines à écrire, de seaux de toilette, de casseroles, de T.S.F., de phonos, de toute une quincaillerie, de bricoles en zinc chromée, en clinquant, qui, pour avoir subi les lois de la production intensifiée, ne trouvent plus ni débouchés, ni acheteurs.

Non contents de ne plus savoir que faire de toutes ces inutilités qui encombrent la vie actuelle, de ne plus savoir à qui les refiler, on a imaginé d’augmenter les salaires de ceux qui les fabriquent, afin qu’ils continuent à les fabriquer. Loin de restreindre la production, on crie stupidement à la sous-consommation.

Les techniciens de l’économie dirigée en sont toujours là : intensifier ! et l’augmentation des salaires n’a pas d’autre objet que de donner obligatoirement aux Français les moyens d’acheter deux autos, dix phonos, trois vélos, sept stylos, vingt pots de chambre, douze douzaines de briquets, trois moulins à café, neuf postes de T.S.F., deux mitrailleuses, un avion et trois tanks. (…)

L’ouvrier syndiqué, le fonctionnaire, n’est-ce pas le nouveau bourgeois d’aujourd’hui, le bourgeois à prix unique ? Est-il plus sympathique et le crois-tu meilleur et plus humain que le bourgeois classique, celui de la chaîne de montre en or et du chapeau haut de forme d’avant-guerre ? As-tu réfléchi que toutes les revendications humanitaires et égalitaires ne devaient aboutir qu’à ressembler au bourgeois, à jouer au bourgeois ? A enfiler un pyjama de plage, à s’épiler les sourcils, à se faire faire une permanente ? En un mot à s’affubler des signes extérieurs du capitalisme ?

Ne sais-tu pas que les mêmes saloperies se répètent éternellement ? Qu’aujourd’hui ceux qui ont la chance de travailler trouvent tout naturel d’être augmentés et d’avoir des congés payés, cependant que des centaines de milliers de leurs camarades, mâles et femelles, crèvent la faim et chôment ?

Se cramponnant à leurs places, ils ont obtenu ce qu’ils voulaient, ils se sont habillés “en dimanche” et se sont dirigés vers les gares… Ah ! s’ils avaient eu le beau geste ! S’ils avaient abandonné le prix de leur billet à ceux dont la machine a fait des morts vivants, aux camarades chômeurs ! On aurait pu dire qu’il y avait dans l’humanité quelque chose de changé, un espoir, l’aube de temps meilleurs. (…)

Le nouveau paysage que j’ai devant les yeux provoque en ma mémoire l’éveil de toute une autre catégorie de souvenirs : les révoltes anarchistes de mes vingt ans, les rancoeurs contre une aristocratie incapable et dégénérée, contre une bourgeoisie mesquine et dépourvue de véritables sentiments humains. A cette époque je croyais au peuple. Je l’imaginais perfectible. Mais qu’est-elle devenue cette masse ? En quelles pitreries se sont changés ces grands gestes qu’elle faisait quand elle tenait un pan du veston bourgeois ? Elle n’a su qu’imiter les vices contre lesquels elle se révoltait. Elle a prit à son compte les idéaux que nourrit l’argent. Elle a endossé, sans même les désinfecter, les défroques de ceux qu’elle avait combattus et réprouvés… (…)

A la mer, il y a les gens vêtus de pantalons de flanelle blanche qui se donnent des allures de yachtmen, les femmes aux cheveux platinés, vêtues d’une épuisette et du pyjama de plage à pattes d’éléphant… Tous ces échappés de prisons ont l’air heureux. La vie leur semble belle et ils ne songent qu’à remettre cela l’année prochaine.

Cette ville de pêcheurs, de gens qui avaient un métier, en est réduite à attendre avec anxiété, comme un banc de sardines aberrant, les francs-papiers de l’estivale nuée de sauterelles parisiennes. (…)

Peu de temps après, quelqu’un m’avait raconté l’histoire d’un chantage monstre qu’Arnold et trois ou quatre de ses amis, médecins et chimistes, avaient monté au détriment de grandes firmes américaines de conserves alimentaires.

Sous la menace de publier des comptes rendus de travaux de laboratoire concernant les origines et la propagation du cancer et de dévoiler ces dernières au grand public en les attribuant à la consommation d’aliments en conserves, ils avaient réussi à extorquer à ces firmes je ne sais combien de milliers de dollars… (…)

En ce même moment, la révolution espagnole fait rage… des milliers d’hommes s’entretuent.

Un idéal social, une mystique les séparent : deux clans, comme dans les guerres de religion. Et ces hommes se battent, s’entretuent et meurent pour un idéal de servitude !

Idéal de servitude, toujours…

S’il est difficile de ne pas obéir, il est aussi très difficile de ne pas avoir le désir de commander.

DESOBEIR au Progrès, à la civilisation… Désobéir à la mode, au snobisme, aux théories changeantes, contradictoires et déraisonnables. Désobéir à la machine ! Désobéir à la bêtise ! Prendre à rebours le chemin que suit la foule, la masse. Fuir la fausse mystique moderne. Renier l’idéal de la fille de la concierge, du fils du banquier, du retraité des assurances sociales…

S’en aller seul, tout seul… Ne compter que sur soi et n’obéir qu’à ses instincts, aux lois certaines de la nature… On frôle peut-être le précipice. Mais, à tout prendre, on ne risque pas beaucoup plus que le petit garçon bien gentil enterré à Verdun ou ailleurs…

Que ce soit au service d’Attila, de Charlemagne, de Robespierre, de Napoléon, de Guillaume II, de Lénine, d’Hitler, de Mussolini, de Franco…

Les masses s’évanouissent, disparaissent, conservant dans la Mort leur anonymat.

Les noms seuls de quelques-uns dont les mains furent rouges de sang sont gravés pour l’éternité dans la pierre.

On les imprime dans les livres pour les petits enfants.

 

Autogestion au Japon après la seconde guerre mondiale…

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Vive le contrôle de la production par les travailleurs au Japon (Seisan Kanri)

 

Patrick Le Tréhondat

 

25 Juin 2015

 

url de l’article original:

http://www.autogestion.asso.fr/?p=5276

 

En 1945, le Japon impérial est écrasé. Le pays est mis sous la coupe réglée des Américains et un semblant de démocratie se reconstruit. Le peuple japonais vient de sortir de plusieurs décennies d’un régime autoritaire et militariste. Un puissant désir de libération politique et sociale soulève le pays. Entre avril et mai de la même année, on recense 110 luttes pour le contrôle de la production (seisan kanri) par les travailleurs.

Des conflits sociaux éclatent dans tout le pays. Les travailleurs doivent alors affronter en plus de leur propre patron, un gouvernement hostile aux intérêts ouvriers et surtout un commandement et une armée américaine dirigés par le général Douglas MacArthur et le SCAP (Commandant suprême des forces alliées, en fait les USA). Les conflits portent autant sur des revendications économiques que sur le contrôle de la production.

Le premier quotidien japonais autogéré

Le quotidien Yomuri était dans les années 1930, l’un des trois plus importants quotidiens japonais. Ce journal était dirigé par Skoriki, farouche ultra-nationaliste. Pendant la guerre, le quotidien avait activement collaboré avec le régime fasciste nippon. En 1945, les employés du journal demandent la poursuite de Skoriki pour sa responsabilité dans la guerre et la démocratisation interne du journal. En octobre, 1 000 employés sur les 1 875 que compte le quotidien forment un syndicat. Outre les revendications démocratiques, ceux-ci exigent des augmentations de salaires, le respect du droit humains des employés et la démission collective des responsables de la rédaction. Le SCAP reste circonspect face à ce mouvement. En ce début d’occupation du pays, les autorités américaines entendent organiser la reconstruction du pays, mais elles ne peuvent pas totalement s’appuyer sur les couches dirigeantes issues de l’ancien régime. Aussi, le plus habilement possible, elle gère les contradictions sociales, veillant à ce qu’elles n’aillent pas trop loin. Si la légalisation des syndicats est acquise, pour autant le SCAP entend maintenir dans les limites raisonnables le mouvement de la lutte de classes. Ainsi, lorsque celles-ci sont dépassées, le général MacArthur intervient publiquement pour stopper des développements inquiétants. En mai 1946, il menace publiquement le mouvement populaire et ses manifestations et, plus tard, il interdit la grève générale de février 1947. La direction américaine flaire, à juste titre, un réel danger subversif dans cette ébullition nippone.

Face au refus attendu de la direction du Yomuri  de satisfaire les revendications des employés, un « comité de lutte » est élu dans tous les services du journal, et l’ensemble des comités sont coordonnés par une instance dite « suprême ». Le journal est alors occupé et le 25 octobre les salariés en prennent le contrôle. Un nouveau journal, qui porte toujours le nom de Yomuri, aux positons progressistes sort des  presses. Son tirage atteint 1 700 000 exemplaires. L’ensemble de la gauche (PS, PC et syndicats) le soutient. L’ancien directeur  Shoriki démissionne. Un nouveau conseil de gestion (keiei kyogikai) est élu et composé dans leqquel les salariés sont représentés pour moitié. Le 12 décembre 1945, l’éditorial du Yomuri annonce à ses lecteurs : « Jusqu’ici le journal a été l’organe des capitalistes, il a opprimé le peuple… Maintenant, Yomuri a été libéré du joug du capital… Nous proclamons qu’à partir de maintenant,  Yomuri deviendra le réel ami du peuple et un organe du peuple pour l’éternité ». Le Yomuri  était devenu le premier journal autogéré japonais.

Des productions en réseau

Dans les mines de Takahagi, du 6 avril au 14 juin 1947, les mineurs prennent, eux aussi, le contrôle de l’extraction de charbon et c’est le syndicat qui perçoit le produit des ventes. À la même période, les ouvriers de la chimie, les mineurs et les fermiers vivent une expérience étonnante.

Tokyo Gosei était une petite entreprise chimique qui devait fermer. Immédiatement, ses 190 salariés fondent un syndicat et décident de poursuivre la production sous leur propre gestion. Ils apprennent alors que les salariés d’une autre entreprise chimique de Tokyo, Edogawa Manufacturing (500 employés), ont pris la même décision et vendent leur production au nom de leur syndicat. Des contacts sont noués et il apparaît que Edogawa Manufacturing a besoin de la matière première produite par Tokyo Gosei. Aussi les ouvriers de Tokyo Gosei passent un accord avec les salariés de Edogawa Manufacturing pour leur vendre les produits dont ils ont besoin et encaissent ainsi 300 000 yens. Le même type d’accord commercial est passé avec une association de coopératives agricoles de Niigata forte de 15 000 membres pour lui vendre des fertilisants. Des coopérations ouvriers-paysans se tissent rapidement. Ainsi l’association des coopératives agricoles échange du riz contre du charbon avec des mineurs, mais leurs achats de fertilisants avec Tokyo Gosei  se paient en espèce. Tokyo Gosei vend également du méthanol à Edogawa Manufacturing qui achète en espèces du charbon aux mineurs.

En 1947, les usines de Nippo Kokan (NKK, sidérurgie) à Kawasaki et Tsurumi connaissent une forte mobilisation.  Les travailleurs considéraient tout simplement que si les revendications n’étaient pas satisfaites, ils devaient expulser les directions d’entreprise et assurer eux-mêmes la production. En 1946, le Japon connaissait une grave crise d’approvisionnement. Le syndicat de NKK obtint alors le droit de fabriquer du sel dans l’entreprise en utilisant son infrastructure industrielle, pour ensuite, le distribuer aux ouvriers qui pouvaient ainsi l’échanger au marché noir contre de la nourriture. Le syndicat met également en place « un comité de crise contre le ravitaillement » qui gère cette production et sa distribution. Ce comité négocie aussi avec la compagnie des « congés d’approvisionnement » qui devaient permettre aux ouvriers d’aller dans les campagnes faire leurs opérations de troc.  Ces opérations d’échange avaient lieu avec des coopératives qui allaient apporter des pommes de terre, plus tard, en solidarité avec les grévistes de NKK. Des terrains de la société laissés en friche sont également récupérés par le syndicat qui les cultive. Enfin des quantités de charbon sont allouées et distribuées par le syndicat. Cette appropriation syndicale des moyens de l’entreprise dans l’intérêt des salariés  renforçait la culture syndicale autogestionnaire. Dès 1946, le syndicat avait exigé un droit de veto sur les licenciements et le monopole de l’embauche. De son côté, la direction acceptait au mieux de consulter les représentants des travailleurs sur ces sujets.  Le 4 octobre 1946, la grève éclate. Le 9 octobre, la direction concède un droit de veto sur les principes de la politique d’embauche et les sanctions. Le syndicat accepte le compromis.

Alors qu’en janvier 1948, la direction refuse une augmentation salariale, le syndicat se met à examiner les livres de comptes de l’entreprise et attire l’attention de tous sur les dépenses somptuaires de la direction. Il donne consigne à ses sections d’atelier de contrôler le matériel et de signaler tout gaspillage. Le résultat de cet « audit » syndical connu, la direction de l’entreprise concède le 6 mars la prime réclamée par le syndicat. Porté par cette dynamique, le syndicat présente, le 15 mars, « Un projet pour un mouvement de relance de la production par et pour les travailleurs ». Cette initiative visait à quasiment confier aux travailleurs la gestion de l’entreprise. Elle n’était pas acceptable pour les propriétaires de l’entreprise et échoua.

Foire à l’autogestion Toulouse les 25 Avril et 2 Mai 2015

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 20 avril 2015 by Résistance 71

Pour la 4e édition de la Foire à l’autogestion toulousaine, le programme des ateliers et des débats.

Le 25 avril, à partir de 16h à la Chapelle, rue Danièle-Casanova, nous parlerons, autour d’une exposition, de la vie et de l’œuvre du pédagogue libertaire espagnol, Francisco Ferrer y Guardia, puis un second débat aura pour thème : « De Francisco Ferrer à Célestin Freinet », comment est-on passé de l’école moderne rationaliste au concept de pédagogie populaire ?

Le 2 mai, à partir de 14h, le Bazar au Bazacle nous accueille dans le cadre de ses journées militantes et festives qui auront lieu au Parc des Sports du Bazacle, 1 impasse du Ramier-des-Catalans.

A 14h30, 3 ateliers : 
 une intervention sur la mine du Rancié (Ariège) : une mine dont les filons ont appartenu aux mineurs depuis le Moyen âge jusqu’au XXe siècle ; 
 une présentation du fonctionnement éthique de notre projet sur le réseau de coopératives autogérées et du travail autogéré ; 
 engager un débat sur un lien entre les coopératives et les mouvements sociaux et/ou syndicaux, sociétaux ?

Il s’agit, au travers des ateliers/débats consacrés à ces problématiques, d’ouvrir des pistes de réflexions pour l’avenir.

 

Source:

http://www.alternativelibertaire.org/?Foire-a-l-autogestion-Toulouse-les

Résistance politique: Réflexion sur des solutions pour la société proposées dès le XVIème siècle (La Boétie)

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L’idée libertaire et La Boétie

 

Philippe Coutant

 

url de l’article:

http://1libertaire.free.fr/laboetie.html

 

Dans ton livre : « Discours sur la servitude volontaire ou le Contr’un. »1, tu as posé une question fondamentale, elle nous hante depuis sa première publication en 1574 : « Qui garde le tyran quand il dort ? » Tu as mis en évidence une question très gênante pour les humains, la question de la servitude volontaire, qui me semble plutôt être une servitude « sans contrainte ». Tu ne pouvais pas penser que cette servitude sans contrainte, qui t’a tant étonné, serait la norme majoritaire, la normalité du comportement humain en période de paix et sans répression ouverte. Cette servitude sans contrainte se reproduit de génération en génération et elle ne semble pas, pour l’instant, avoir de fin.

La servitude sans contrainte est mise en oeuvre du plus puissant au plus faible, elle est le moteur de tout le système hiérarchique. Du plus pauvre au plus puissant la chaîne de la hiérarchie se maintient, il y a toujours un chef au-dessus du chef. Il existe de fait une certaine solidarité entre le haut et le bas. Cette hiérarchie est acceptée même par les plus pauvres et les plus démuni-es, qui cherchent très souvent à opprimer une ou des personnes plus faibles qu’elles. En procédant ainsi elles ou ils essaient de compenser leur propre soumission en opprimant d’autres humains. Les pauvres et les opprimé-es, se comportant de cette manière, nous font parfois désespérer de l’humanité.

L’apport de la psychanalyse montre que l’autorité fonctionne bien parce qu’elle est intériorisée en nous-mêmes. Dominique Quessada 2 nous propose une explication, une hypothèse qui montre que nous échangeons notre servitude sans y être contraint-e contre un nom, une place dans la communauté humaine et une explication qui donne sens au monde. La place du maître se crée sans que nous nous en rendions compte, la vigilance rationnelle, que tu as si vaillamment utilisée est en échec.

1 Dominique Quessada emploie le terme  » colle sociale ». Il se base sur la pensée de Pierre Legendre. Il a tendance à se lamenter sur la perte de l’autorité (la société sans pères) et en vient presque à demander un retour à une autorité forte telle qu’elle existait auparavant. Évidemment je ne peux le suivre sur ce terrain. Au contraire il me semble que la voie qui permettra à l’humanité d’avancer, c’est d’accepter l’auto-référence, de mettre en oeuvre notre capacité à nous donner notre loi, nos règles, même si nous devons les réévaluer régulièrement.

[Le schéma de ci-dessus fonctionne donc comme un triangle, le milieu , le lien social, étant la résultante de l’action des trois poles liés ensemble]

Le processus fonctionne avec des symboles et le regard, les émotions, les rituels. Les signes, les emblèmes, les images ne s’adressent pas à la raison mais au regard et aux affects, tant et si bien que tout semble inconscient et l’est de fait. Claude Lefort parle à ce propos de la force du désir et de la croyance :
« Ce qu’évoquait : servitude volontaire, une articulation défaite, nous le repérons mieux à présent : amour de soi, narcissisme social. Et ses effets sont aussi sous les yeux : le désir radicalement tranché ; la place circonscrite du maître et de l’esclave ; le désir des esclaves leur devenant indéchiffrable, logé dans leur condition, soustrait à la connaissance des choses qu’on désire comme son bien. Avec la servitude, le charme du nom d’Un a détruit l’articulation du langage politique. Le peuple se veut nommé : mais le nom dans lequel s’abolissent la différence d’un à un, l’énigme de la division sociale, l’épreuve de la reconnaissance indéfiniment reportée est le nom du tyran. » … « Telle est donc, entendons-nous, la véritable nourriture : quelque chose qui repaît la croyance » 4

C’est pourquoi la notion de volonté qui implique conscience et décision ne me paraît pas satisfaisante et que je préfère parler de soumission sans contrainte. Si on accepte que la servitude concerne l’intime de chaque humain, alors on doit admettre que la soumission concerne le rapport au désir. On le constate facilement dans le contexte érotique. Ce type de comportement est développé de façon littéraire dans l’oeuvre de Sade et de Sader-Masoch.

Dans ce cadre, le plaisir peut être lié à la soumission, voire à la douleur, douleur qui est souvent morale. Il est difficile de condamner ce choix à partir du moment où les personnes adultes qui vivent cela donnent leur accord, accord souvent considéré comme accord tacite parce que la personne ne s’oppose pas ouvertement à la demande, et si leur refus de continuer est respecté. Ce respect peut effectivement poser problème parce que beaucoup d’hommes n’admettent pas que l’oppression des femmes soit, de fait, une donnée banale de notre société.

Si on admet, dans le domaine social et politique, l’hypothèse de Quessada, celle-ci permet d’expliquer pourquoi la force du signe et le signe de la force sont complémentaires et si souvent se confondent. En outre, cet auteur note que la place du maître est structurelle et non attachée à une personne ou à un nom précis. Ceci semble bien correspondre à la notion de case à remplir contenues dans l’organigramme hiérarchique qui organise nos sociétés. Depuis la révolution de 1789 la place dans la hiérarchie n’est plus liée à un nom précis, elle n’est plus affectée à un rang ou à la naissance. Si la place du maître est structurelle, ce constat devrait modérer la croyance en leur grande puissance qu’éprouve de nombreux chefs politiques, en particulier en milieu militant.

L’étude de la servitude sans contrainte peut s’appuyer également sur les recherches de Bauvois en psychologie sociale. Il a souhaité continuer les travaux de Milgram, qui avait testé la capacité à se soumettre des humains et en particulier la capacité à torturer sur ordre quand cela était demandé par des scientifiques. Jean-Léon Bauvois en arrive aux conclusions suivantes :

* En premier lieu, il faut déclarer libre le sujet à qui on demande de se soumettre. Le sujet en question peut refuser, il sait qu’il n’y aura aucune conséquence à ce refus, si ce n’est continuer à vivre avec ce choix.

*

Dans un second temps, il faut fournir à la personne des raisons élevées pour qu’elle puisse rationaliser sa soumission. Dans ce cadre, les hautes raisons morales ou humanitaires sont très efficaces. Si ces raisons sont énoncées et transmises par une personne reconnue sur le plan moral et intellectuel, sur le plan symbolique, la puissance de conviction est très forte. 

* Ensuite, la troisième étape consiste à changer les règles en utilisant ce qu’il nomme la théorie de l’engagement ou « pied dans la porte », du nom de la méthode utilisée par les vendeurs qui font du porte à porte. La théorie de l’engagement constate que la personne, qui se soumet, accepte assez facilement d’aller plus loin dans sa soumission, si on lui demande plus après qu’elle ait donné son accord d’une façon ou d’une autre. Cet engagement est plus fort que les désagréments causés par la soumission. Cet aspect de la vie sociale est facile à vérifier, par exemple, lorsqu’on se renseigne dans un magasin sur les prix et les performances d’un appareil ménager. La personne qui est là pour vendre trouve immédiatement des points communs avec vous et est de suite en empathie avec vous. Le ton est amical et en général cela permet à la procédure achat / vente de se dérouler assez vite. A partir du moment où l’on a acquiescé aux dires d’une personne en situation d’autorité, ou qui détient quelque chose que l’on veut obtenir, il est très difficile de revenir en arrière. La soumission semble fonctionner facilement avec ce genre de lien qui engage les humains les uns par rapport aux autres.

Ce type d’engagement est ritualisé depuis notre enfance avec notre famille, nos proches et les autorités dont nous dépendons. Ce rapport humain, cet engagement s’adresse au regard, à l’émotionnel, aux affects, il est lié au relationnel et est très souvent ritualisé (comme le montre la politesse). Par exemple, il très difficile de refuser d’aider une personne amie, même si ce qu’elle nous demande de faire va à l’encontre de notre conscience morale. En général, cela est vécu comme une preuve de la force du lien affectif qui unit ces deux personnes. 
Nous pouvons retrouver ici le mécanisme décrit par la double contrainte. Celle-ci fonctionne lorsqu’il y a un lien fort qui unit les deux parties contractantes (il s’agit de deux ou de plusieurs personnes qui sont engagées dans une relation intense, relation qui a une valeur vitale, physique et / ou psychologique pour l’une d’elle, pour plusieurs ou pour toutes les personnes en question. Le contexte peut être familial, amical, amoureux, idéologique, etc.). On déclare l’individu-e libre et on le soumet en même temps. cette soumission qui passe par le discours qui enferme les personnes dans une contrainte mentale. On ne peut sortir de cette contrainte que de façon paradoxale, ou en changeant de plan. 

Cette double contrainte est utilisée par la gauche au pouvoir. D’un coté on se dit de gauche, mais de l’autre coté on gère le capitalisme et il est difficile de critiquer ce choix, voire interdit de le faire, parce que cela affaiblirait l’idée la gauche en général, donc les possibilités de changement. Pour s’en sortir il faut faire sauter le verrou de la gestion, se rendre compte et admettre que le qualificatif de gauche est une identité usurpée. Il faut alors faire le deuil de cette gauche et entreprendre d’en construire une autre, ce qui n’est pas évident pour beaucoup de gens.

Bauvois, dans une annexe de son livre, prend comme exemple, de ce qu’il nomme « la servitude libérale » 5 le vote au suffrage universel dans nos démocraties représentatives parlementaires. Nous sommes déclaré-es libres, on admet les hautes raisons de la démocratie pour la rationalisation du processus et on se soumet à un rituel qui nous dépossède de notre capacité à nous donner notre propre loi. En agissant ainsi nous déléguons aux politiciens notre autonomie, nous acceptons notre soumission, puisque nous ne pouvons pas leur demander des comptes sur ce qu’ils ont fait ou voté, nous ne pouvons pas les destituer ou les interdire de politique, nous ne pouvons que refuser de les élire à nouveau. Ces personnes décident à notre place et on appelle cela la démocratie, cela devrait nous suffire.

Une autre approche théorique peut nous aider à compléter notre compréhension de la servitude sans contrainte. Il s’agit du don et du contre-don étudié par Marcel Mauss.

Le don nous installe dans l’obligation de rendre. Dans ce cadre il est clair que le lien l’emporte sur le bien. L’échange est marqué par le rapport entre les humains, rapport qui est souvent un rapport inégal, un rapport de soumission, rapport qui est aussi un rapport de groupe à groupe. Ce type de fonctionnement peut se vivre dans l’échange travail contre salaire, ou salaire contre travail, dans l’échange de la protection contre la soumission dans le rapport institutionnel à l’Etat. Il peut également se vivre dans la vie militante : l’idée libertaire donne une bonne image de soi, une valorisation personnelle, en échange de quoi on se doit d’accepter la soumission à l’organisation. Souvent nous échangeons notre dévouement pour la cause contre une place au ciel de l’humanité, un paradis vu sous la forme de l’utopie communiste libertaire.

Ces dons et contre-dons sont eux aussi ritualisés et réactivés très souvent pour le bon fonctionnement des communautés humaines.

Si on accepte l’hypothèse de Quessada décrite précédemment, il faut remarquer qu’aujourd’hui on ne se réfère plus beaucoup à Dieu, mais massivement aux « marques », aux images identificatoires que nous transmettent la publicité, la fabrication industrielle du discours et des images du spectacle marchand capitaliste. Le système s’appuie sur « l’individu-e » pour que la personne ne se pose jamais de questions. On nous laisse croire que nous sommes libres, alors que nous faisons presque tous et toutes la même chose. On utilise nos désirs pour vendre, pour nous faire acheter, pour nous faire adhérer au monde de la marchandise et du spectacle, pour nous déposséder de notre capacité politique. Ton analyse de la servitude, mon cher Étienne, est devenue un classique des agences de marketing et de la formation des politiciens. 

Toi, tu osais penser que la rébellion était nécessaire et vitale pour les humains, aujourd’hui nous sommes obligé-es de constater que c’est le contraire qui fonctionne avec les identifications que nous propose le système capitaliste, la soumission sans contrainte est la règle majoritaire. La place du maître est structurelle dans un tel monde. Le maître n’est plus identifiable immédiatement comme l’étaient les seigneurs féodaux et les évêques de ton époque. Aujourd’hui l’utopie comme anarchie se doit de questionner les rapports hiérarchiques qui semblent aller de soi si simplement, si naturellement.

Ta question, Étienne, n’a pas été oubliée, elle ne s’est pas perdue, elle est reprise régulièrement par la lutte pour le changement social et politique. Par exemple, Gustav Landauer écrivait en 1907 à propos de ton livre : « Cet essai annonce ce que diront plus tard, en d’autres langues, Goldwin et Stirner, Proudhon, Bakounine et Tolstoï : c’est en vous, ce n’est pas au-dehors, c’est en vous mêmes ; les hommes ne devraient pas être liés par le pouvoir, mais être alliés en tant que frères. Sans pouvoir : An-archie. » 6
Ta question alimente toujours la fonction critique de la position anarchiste ou libertaire, elle nous place dans une perspective révolutionnaire qui vise l’égalité, la liberté et la justice. La solidarité qui se vit dans ces luttes accepte la diversité humaine, la diversité des cultures et des désirs à condition que ces ensembles humains ne reproduisent pas la domination, et refusent, comme toi, la soumission contrainte ou non. Pour aller dans ce sens, la critique libertaire propose que les humains se réapproprient leur capacité de se donner eux-mêmes des lois, des règles. C’est en luttant pour l’autonomie politique que la servitude sans contrainte ne sera plus cette banalité qui permet à la domination de se maintenir. Nous n’avons pas oublié l’appel à la révolte que tu as lancé en 1548 : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres ! »

Ce cri résonne encore souvent dans les luttes un peu partout dans le monde, mais nous savons maintenant qu’il est insuffisant. La reproduction du mythe de l’autorité se fait au niveau intime de la personne humaine, on le constate très nettement dans la notion de genre. La continuité du machisme est basée sur une reproduction à chaque génération dans la subjectivité de chaque personne de la structure mentale masculine ou féminine. Je crois qu’Eduardo Colombo a raison de pousser un peu plus loin ton intuition : « Se révolter contre l’influence de la société exige se révolter, du moins en partie, contre soi-même ; c’est en cela qu’il est le moment le plus difficile de la liberté. » 7

Philippe Coutant, Nantes le 13/12/2000

 

Notes :

1 Étienne de La Boétie, Le discours de la servitude volontaire, éditions Payot, Paris, 1993.

2 Dominique Quessada, La société de la consommation de soi, éditions Verticales, Paris 1999.

3 Dominique Quessada emploie le terme « colle sociale ». Il se base sur la pensée de Pierre Legendre. Il a tendance à se lamenter sur la perte de l’autorité (la société sans pères) et en vient presque à demander un retour à une autorité forte telle qu’elle existait auparavant. Évidemment, je ne peux le suivre sur ce terrain. Au contraire, il me semble que la voie qui permettra à l’humanité d’avancer, c’est d’accepter l’auto-référence, de mettre en oeuvre notre capacité à nous donner notre loi, nos règles, même si nous devons les réévaluer régulièrement.

4 Étienne de La Boétie, Le discours de la servitude volontaire, éditions Payot, Paris, 1993, page 274 et 298. Dans le texte : « Le nom d’Un » de Claude Lefort contenu dans ce volume avec le texte de Pierre Clastres « Liberté, malencontre, Innommable. »

5 Jean-léon Bauvois, Traité de la servitude libérale, analyse de la soumission, éditions Dunod, Paris, 1994.
On peut également se référer à son livre intitulé : « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens », qui explique le fonctionnement de la théorie de l’engagement, ou théorie du pied dans la porte.

6 Étienne de La Boétie, Le discours de la servitude volontaire, éditions Payot, Paris, 1993, page 85. Ce passage est extrait du livre de Gustav Landauer : De la Révolution, publié à Francfort en 1097.

7 Eduardo Colombo, « Anarchisme, obligation sociale et devoir d’obéissance », dans Réfractions numéro 2 intitulé « Philosophie politique de l’anarchisme ».

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Ce texte est paru dans la Revue Temps critiques

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Le texte de La Boétie :  » Étienne de LA BOÉTIE, 1530-1563 écrivain français, ami de Montaigne 
DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE OU CONTR’UN (1549) « 

est disponible sur le site des Classiques en Sciences sociales au Canada:

 

http://classiques.uqac.ca/classiques/la_boetie_etienne_de/discours_de_la_servitude/discours_servitude.html

Résistance politique au Nouvel Ordre Mondial

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La première guerre civile mondiale

 

Lionel Dricot

 

29 Août 2013

 

url de l’article:

http://www.legrandsoir.info/la-premiere-guerre-civile-mondiale.html

 

Chaque jour qui passe apporte son lot de confirmation sur une vérité que beaucoup voudraient ignorer : nous sommes en guerre. Une guerre larvée, relativement calme mais une guerre tout de même.

Contrairement à une guerre traditionnelle, une guerre civile n’a pas de front bien tracé, de belligérants clairement identifiables à la couleur de leur uniforme. Chaque camp est partout, au sein d’une même ville, d’un même quartier, d’une même famille.

D’un côté, nous avons une classe de pouvoir. Riches, puissants, ils ont l’habitude de contrôler, ils ne connaissent pas le doute. Ils décident et sont intimement persuadés de le faire dans l’intérêt général. Beaucoup, ni riches ni puissants, les soutiennent. Par peur du changement. Par habitude. Par intérêt personnel. Par crainte de perdre certains acquis. Ou par incapacité intellectuelle de comprendre la révolution à l’œuvre.

De l’autre, voici la génération numérique. Issus de tous les sexes, tous les âges, toutes les cultures, tous les emplacements géographiques. Ils discutent entre eux, s’échangent des expériences. Découvrant leurs différences, ils se cherchent des points communs en remettant tout en question, jusqu’à la foi et aux valeurs profondes de leurs parents.

Cette population a développé des valeurs qui lui sont propres mais également une intelligence analytique hors du commun. Les outils dont elle dispose lui permettent de pointer très vite les contradictions, de poser les questions pertinentes, de soulever le voile des apparences. À travers des milliers de kilomètres de distance, ses membres peuvent ressentir de l’empathie pour tous les humains.

Un fossé grandissant

Longtemps, j’ai été persuadé qu’il ne s’agissait que d’une question de temps. Que la culture numérique imprégnerait de plus en plus chaque individu et que les plus réfractaires finiraient par disparaître, au fil des générations et du renouvellement naturel.

Malgré la popularisation des outils tels que le smartphone ou Twitter, cette fracture ne s’est pas résorbée. Au contraire, elle n’a fait que s’empirer. L’ancienne génération n’a pas adopté la culture numérique. Elle s’est contentée de manipuler aveuglement les outils sans les comprendre, en une parodie désespérée du culte du cargo. Résultats : des musiciens qui insultent leurs propres fans, des journaux dont le site web, envahi de publicités, semble être une copie conforme de la version papier, des jeunes politiciens qui utilisent Facebook ou Twitter comme une machine à publier des communiqués de presse sans jamais tenter de communiquer avec leur électorat.

Il y a 40 ans, deux journalistes révélaient au monde que le président de la nation la plus puissante utilisait les services secrets pour mettre sur écoute ses adversaires politiques. Ce travail d’investigation leur vaudra le prix Pulitzer et mènera à la démission du président.

Aujourd’hui, des acteurs imprégnés de culture numérique révèlent au monde que le président à mis le monde entier sur écoute ! Qu’il envoie des hommes massacrer cyniquement des civils. Ces révélations leur vaudront 35 ans de prison pour l’un et une traque à travers le monde entier pour l’autre. Le président en question est, quant à lui, titulaire d’un prix Nobel de la paix.

La mort du journalisme

Contrairement au Watergate, il n’est plus possible de compter sur la presse. Une grand partie des journalistes ont tout simplement cessé tout travail de fond ou d’analyse. Les journaux sont devenus des organes de divertissement ou de propagande. Un esprit un peu critique est capable de démonter la majorité des articles en quelques minutes de recherches sur le web.

Et lorsque certains journalistes commencent à creuser, ils voient leur famille se faire arrêter et détenir sans raison, ils reçoivent des menaces politiques et sont forcés de détruire leur matériel. Le site Groklaw, qui fut un site déterminant dans la publication d’actualités liées à des grands procès industriels, vient de fermer car sa créatrice a pris peur.

La classe dirigeante a décidé que le journalisme devait se contenter de deux choses : faire craindre le terrorisme, afin de justifier le contrôle total, et agiter le spectre de la perte d’emplois, afin de donner une impression d’inéluctabilité face aux choix personnels.

Bien sûr, tout cela n’a pas été mis en place consciemment. La plupart des acteurs sont intiment persuadés d’œuvrer pour le bien collectif, de savoir ce qui est bon pour l’humanité.

On vous fera croire que l’espionnage des mails ou l’affaire Wikileaks sont des détails, que les questions importantes sont l’économie, l’emploi ou les résultats sportifs. Mais ces questions dépendent directement de l’issue du combat qui est en train de se jouer. Les grandes crises financières et les guerres actuelles ont été créées de toutes pièces par la classe actuellement au pouvoir. La génération numérique, porteuse de propositions nouvelles, est bâillonnée, étouffée, moquée ou persécutée.

L’état de panique

En 1974, pour la classe dirigeante il est plus facile de sacrifier Nixon et de faire tomber quelques têtes avec lui. Le parallèle avec la situation actuelle est troublant. La classe dirigeante a peur, elle est dans un état de panique et n’agit plus de manière rationnelle. Elle cherche à faire des exemples à tout prix, à colmater les fuites en espérant qu’il ne s’agit que de quelques cas isolés.

Ils n’hésitent plus à utiliser les lois anti-terroristes de manière inique, contre les journalistes eux-mêmes. Ceux qui prédisaient de telles choses il y a un an étaient traités de paranoïaques. Mais les plus pessimistes ne les avaient probablement pas imaginées aussi rapidement, aussi directement.

La destruction des disques durs du Guardian est certainement l’événement le plus emblématique. Son inutilité, son absurdité totale ne peuvent masquer la violence politique d’un gouvernement qui impose sa volonté par la menace à un organe de presse reconnu et réputé.

Cet épisode illustre la totale incompréhension du monde moderne dont fait preuve la classe dirigeante. Un monde qu’elle pense diriger mais qui échappe à son contrôle. Se drapant dans la ridicule autorité de son ignorance, elle déclare ouvertement la guerre aux citoyens du monde entier.

Une guerre qu’elle ne peut pas gagner, qui est déjà perdue. Mais qu’elle va tenter de faire durer en entraînant dans leur chute de nombreuses victimes qui seront injustement emprisonnées pendant des années, torturées, arrêtées, harcelées, détruites moralement, poussées au suicide, traquées à travers le monde.

C’est déjà le cas aujourd’hui. Et parce que vous aurez eu le malheur d’être sur le mauvais avion ou d’avoir envoyé un email à la mauvaise personne, vous pourriez être le prochain sur la liste. Il n’y a pas de neutralité possible. Nous sommes en guerre.

 http://ploum.net/la-premiere-guerre-civile-mondiale/

Résistance politique: L’arme de la désobéissance civile fait son chemin…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 24 décembre 2012 by Résistance 71

Cet article du Monde Libertaire fait écho à nos traductions d’Howard Zinn (1, 2, 3) qui fut, à l’instar de Martin Luther King (qu’il connaissait) et Gandhi, un adepte efficace de la désobéissance civile.

Nous publierons prochainement une compilation de la pensée de Zinn et de personnes comme Henry David Thoreau concernant la désobéissance civile.

« Quand des décisions injustes deviennent la norme, alors le gouvernement et ses officiels se doivent d’être renversés. » (Howard Zinn, « Disobedience and Democracy », 1968)

— Résistance 71 —

 

La désobéissance civile

 

Moriel

 

Le 20 Décembre 2012

 

url de l’article original:

http://www.monde-libertaire.fr/autogestion/16108-la-desobeissance-civile

 

On ne s’improvise pas désobéissant collectif. Ça se travaille. Dans le désordre et la discipline.

Je me suis rendue à un stage de formation à la désobéissance civile pour connaître les outils de ce mode d’action qui privilégie l’organisation aux dépens de la spontanéité. Il permet de casser les routines des modes traditionnels de revendication – comme une manifestation ou un rassemblement – qui, s’ils sont nécessaires dans un premier temps, sont insuffisants par la suite et minent souvent le moral des « troupes ». Ils doivent alors s’accompagner d’actions plus radicales qui dépassent l’objectif d’information et d’expression d’une opposition pour bloquer un fonctionnement : faire perdre du temps, de l’argent à nos ennemis ou les discréditer aux yeux de l’opinion publique.

Campagne et stratégie collective

Ce type d’actions requiert une stratégie collective : il doit y avoir des paliers dans la lutte. Les désobéissants appellent ça une « campagne », c’est-à-dire un plan d’action. Si on s’accorde sur le fait qu’une poignée de gens ne fera pas tomber le capitalisme et qu’il faut se faire davantage d’alliés que d’ennemis, il faut passer d’abord par des actions légales, même si on les sait inutiles : cela légitime par la suite les actions plus radicales aux yeux de l’opinion publique. Cela met des personnes de notre côté lors de la phase légale des opérations, augmentant ainsi le nombre de gens susceptibles de nous rejoindre dans la radicalité. L’objectif peut ne pas être uniquement l’abolition du capitalisme, vaste programme un peu décourageant par son ampleur, même s’il est présent dans le discours.

Avant de passer à l’action, les désobéissants privilégient rassemblements, manifestations, pétitions, lettres aux élus.

Lorsque vient le moment de l’action, elle est mûrement réfléchie et réclame une

organisation méticuleuse en amont. Au cours du stage auquel j’ai participé, un grand jeu de rôle nous a donné un aperçu des conséquences du manque de préparation et d’organisation d’une action. Un groupe de manifestants devait occuper une préfecture, il en était empêché par les forces de l’ordre. Les participants au jeu étaient soit des agents des forces de l’ordre, soit des manifestants, d’autres avaient un rôle inconnu des autres joueurs. Dans le feu de l’action, on a pu se rendre compte – alors que ce n’était qu’un jeu – quelle importance peut prendre le climat émotionnel généré par une situation inhabituelle : beaucoup de bruit, de stress, ce qui laisse davantage de place à l’impulsivité, aux sentiments, à l’irrationnel, à l’émotionnel plutôt qu’à la raison, aux gestes et aux paroles maîtrisés. Chacun a sa stratégie qu’il considère comme la meilleure. La confusion qui en découle aboutit à des divisions dans les rangs des manifestants. S’organiser en amont permet plus de sérénité, chacun sait ce qu’il a à faire, à dire, et jusqu’où il peut aller dans les initiatives nécessaires pendant la durée de l’action. Cela favorise l’émergence d’une force collective bien utile pendant l’affrontement.

S’organiser, c’est décider ensemble des objectifs de l’action, se choisir une cible et trouver les moyens humains et matériels pour arriver à ses fins. Lors du stage, on apprend que ça ne s’improvise pas, que ça nécessite de se former aux techniques d’élaboration d’une stratégie et de préparation des actions. L’animateur du stage, par ses expériences et sa connaissance du sujet, nous a transmis, dans le temps limité d’un week-end, un peu de son savoir. Il nous a donné une grille de questions à se poser et d’éléments à prendre en compte pour préparer l’action. Cela va du repérage des lieux, du contexte, du matériel à la répartition des rôles.

Les participants se répartissent les rôles selon leurs compétences, leurs forces, leurs faiblesses et leurs envies. Les « actions désobéissantes » ont l’avantage de concerner un éventail large de la population, jeunes, vieux, personnes en petite forme physique… Tous étaient présents au stage et prêts à s’investir dans des modes d’actions radicaux touchant à l’illégalité. La conception « désobéissante » du militant est intéressante car elle fait appel à leur condition d’homme et non à un surhomme héroïque, prêt à tout pour la cause. Elle casse l’image religieuse et orthodoxe du militant qui fait de ses activités une vocation religieuse pétrie de sacrifice, de douleur, de souffrance. Un « militant désobéissant » a des limites et il les connaît. Il va choisir son rôle dans l’action. Il ne va pas s’enchaîner à une grille s’il a trop peur, ne va pas se suspendre à un arbre s’il a le vertige. Il préférera peut-être prendre soin du confort physique et moral de celui qui est attaché (l’activiste) en lui apportant de l’eau, à manger, des vêtements s’il a froid, en le tenant au courant du déroulement de l’action. Il aura le rôle d’« ange gardien ». Les médiateurs, eux, sont chargés du dialogue avec les adversaires : forces de l’ordre, patrons, Il sont censés maintenir un climat serein pour retarder l’évacuation par les forces de l’ordre et faire durer l’action en temporisant et en expliquant la lutte, les revendications… Il y a aussi les preneurs d’images (photographes, cameramen), chargés de relayer l’action auprès des médias indépendants. Les référents-presse s’occupent du contact avec les journaux régionaux, voire nationaux. Ils vont transmettre aux médias le contenu des revendications portées par les participants de l’action.

Les non-violents et les forces de l’ordre

Les désobéissants sont conscients de la répression policière à l’encontre des opposants à l’ordre capitaliste, cet ordre qui privilégie les intérêts d’une minorité (actionnaires, multinationales, banques) aux dépens de la collectivité. Pourtant, ils prônent aussi la non-violence face à des CRS, montrant ainsi qu’ils reconnaissent la personne humaine avant son rôle social. Ils pensent que c’est à la fonction qu’il faut s’attaquer, et non à la personne. Que les forces de l’ordre sont des travailleurs au bas de l’échelle, des pions comme d’autres, pris au piège du salariat. Cette _attitude met en évidence la contradiction qui existe en chacun de nous, à savoir que, même si on cherche à s’émanciper de cette société, on en est tous le produit et nos façons d’être et d’agir dépendent souvent de son fonctionnement. Ainsi, des travailleurs d’une usine polluante qui doit fermer vont se mobiliser pour sauver leur usine, alors qu’elle est nuisible à leur santé et à l’écosystème.

Dans cette logique, les désobéissants ne considèrent pas que les agents des forces de l’ordre sont tous sadiques, même s’il y en a parmi eux. Ils ne pensent pas non plus qu’ils ont tous choisi ce métier pour le simple plaisir de frapper leurs contemporains. Réagir de façon non violente, en faisant preuve d’empathie et en favorisant le dialogue avec les forces de l’ordre, participe à enrayer l’escalade de la violence et aide à l’efficacité de l’action. La violence des manifestants rend légitime et valorise, aux yeux de la population, la fonction répressive des flics. Un manifestant non violent va davantage les surprendre, les renvoyer dans leur contradiction. Et puis, les désobéissants soutiennent l’idée que la stratégie non violente peut induire une division parmi les agents des forces de l’ordre. Il y aura ceux qui continuent à être agressifs et d’autres, plus modérés, qui finissent par se prendre de sympathie pour le manifestant.

Enfin, même s’ils reconnaissent que leur posture non violente n’empêche pas toujours les violences policières, elle peut, avec les techniques qu’elle suppose (le poids mort qui bouge encore, la tortue, le train), faire perdurer l’action et retarder l’évacuation par les forces de l’ordre.

Les rapports avec la presse

Les désobéissants sont conscients que les médias appartiennent à des grands groupes industriels qui sont complices du système en place et desservent l’intérêt de l’être humain au nom de gains financiers. Cette situation ne garantit pas l’objectivité de l’information et peut entraîner la désinformation. Cependant, la réussite des actions non violentes repose en large partie sur leur médiatisation. C’est un moyen de sensibiliser l’opinion publique sur le combat qu’ils mènent et qui légitime la désobéissance. La présence de la presse permet aussi de limiter, voire d’éviter les interventions musclées des forces de l’ordre.

Pour finir, lors d’une action désobéissante, les divergences sont mises de côté au profit d’un objectif commun. Ce type d’action consolide les liens entre militants et donne un côté plaisant au militantisme.

Nos milieux libertaires devraient s’inspirer de ces différentes formes d’action et des acteurs qui les mettent en pratique car ils sont souvent engagés dans les mêmes combats. Je pense nécessaire de sortir de notre microcosme, enfermés que nous sommes dans une posture puritaine qui nous éloigne du commun des mortels. Pour cela, nous devons nous débarrasser d’une vision puriste et manichéenne de l’engagement selon laquelle il y aurait ceux qui veulent changer le système et ceux qui font semblant de le vouloir et qui en sont les complices ! Nous devons rechercher des alliés dans les luttes. Le challenge du libertaire n’est-il pas de porter, au sein de ce terreau de résistances, un discours sur la nécessité de créer société, plus juste et égalitaire, émancipée de tout pouvoir et de toute domination ?