Archive pour autogestion contre-pouvoir

Résistance politique: analyse du dernier livre de Raoul Vaneigem et réflexions sur l’autogestion de la vie quotidienne…

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Lecture de circonstance tout à fait approprié à la dynamique du mouvement national des Gilets Jaunes. Rappelons-nous sans cesse que l’action sans la réflexion n’est souvent qu’activisme et que réflexion et action doivent aussi être simultanées…

~ Résistance 71 ~

Contribution à l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande

 

vendredi 30 novembre 2018, par Ernest London

Raoul Vaneigem

 

Contribution à l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande
Réflexions sur l’autogestion de la vie quotidienne

Rivages, « Bibliothèque », 2018

184 pages

Source: 

https://www.lavoiedujaguar.net/Contribution-a-l-emergence-de-territoires-liberes-de-l-emprise-etatique-et

 

Fort du constat que « jamais la terre et la vie n’ont été dévastées, avec un tel cynisme, pour un motif aussi absurde que cette course au profit », Raoul Vaneigem se prête au jeu du « que faire ? » [1]. Il tente d’échapper aux vaines injonctions au « devoir de lucidité » en livrant ses proposions : réunir « la conquête du pain et la conquête de la vie authentique » par l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande.

Raoul Vaneigem commence par un traditionnel état des lieux, dézingue à tout va : la dictature du profit et le culte de l’argent, le totalitarisme démocratique qui a « si bien gangrené les mentalités que personne ne refuse de payer à l’État des impôts qui, loin d’améliorer le sort des citoyens, servent désormais à renflouer les malversations bancaires », la désertification de la terre et de la vie quotidienne, la colonisation consumériste, le capitalisme spéculatif et financier et la résignation qui entérine le tout. Le capitalisme moderne a réduit la valeur d’usage à zéro tandis que la valeur marchande tend vers l’infini : « La valeur spectaculaire est une valeur marchande. » Une « fausse abondance » a mis à mal la conscience de classe du prolétariat (et sa conscience humaine) qui n’a pas résisté à « l’offensive de la colonisation consumériste ». « Diminuer salaires, allocations, retraites et exorciser la grisaille de l’ennui par la frénésie de consommer, c’est double bénéfice pour les manœuvriers de la finance. » « L’emprise tentaculaire de l’économie est une machine prédatrice » qui vide les consciences, « vidange l’existence » et assèche ce qui subsiste de substance humaine. « Les restes du socialisme trempent dans la soupe néolibérale, le conservatisme se prend les pieds dans le tapis troué du néofascisme, les rétrobolchéviques en sont encore à célébrer l’ouvriérisme alors qu’il s’est, pour une bonne part, égaré dans les égouts de la xénophobie et du racisme. » La mondialisation est une « criminalité banalisée » reposant sur un clientélisme fait de subordination et de chantage, « couverture politique aux procédés mafieux mis en œuvre par les instances multinationales et financières ». « La plèbe est une proie pour le populisme. C’est le fumier où les hommes et les femmes politiques nourrissent et réchauffent leurs froides ambitions. »

Il met la faillite des idéologies sur le compte d’une séparation de la pensée avec le vivant, produit de la division du travail. Dès lors, la confusion sert d’autant plus le pouvoir. « Séparé de la vie, le projet et l’intention d’un bonheur à propager sont des leurres, des espérances mensongères. » Il met en garde contre les réformes et abrogations de loi, aumône concédée par l’État aux mouvements contestataires, « ruses et atermoiements », « prélude à de nouvelles offensives ». Il reproche aux « débordements » de ne pas dépasser le stade émotionnel. Par contre, il reconnaît aux militants en lutte contre l’exclusion des migrants, contre l’expulsion d’une zone à défendre, « une radicalité capable d’essaimer bien au-delà du geste et du mobile initiaux » : « Toute collectivité animée par la volonté de faire primer l’humain sur l’économie inaugure une terre d’où la barbarie est bannie, une terre que fertilise la joie de vivre. »

Son constat n’est pas une fin en soi mais « une plate-forme de dépassement, une invitation à aller au-delà ». Il refuse de « tomber dans la stratégie du désespoir qui désarme et décourage dès le départ les tentatives d’émancipation ». Il se propose de « démanteler le mur des lamentations que l’économie parasitaire consolide avec le ciment de notre désespoir ».

La civilisation est donc arrivée à une impasse que Raoul Vaneigem propose d’envisager plutôt comme carrefour. Il invite à l’exploration de la vie et de l’immensité des possibles, plutôt que la poursuite de « l’expérience labyrinthique d’une survie où nous n’avons plus rien à apprendre ». Il prône un « retour à la base », quête et redécouverte de « la racine des choses et des êtres », un « dépassement de la survie » vers « l’autogestion de la vie quotidienne » où la créativité se substituerait à l’activité laborieuse. La création de biens de qualité en abondance et gratuits rendent « obsolète, rétrograde, ridicule la frénésie consumériste ». Il préconise un apprentissage pour tous et à tout âge, abolissant l’école, lui substituant le projet d’être enseigné et d’enseigner son savoir, tel que l’a mis en œuvre l’Université de la Terre, à San Cristóbal de Las Casas. Il appelle la violence insurrectionnelle à « s’affiner, non à s’assouvir en débordements sans lendemain » : « La construction d’un monde nouveau et la résolution de ne jamais y renoncer démantèleront plus sûrement le vieux monde que l’affrontement rituel des lacrymogènes et du pavé. »

Jusqu’à présent l’autogestion, c’est « substituer à une économie privative une économie collective ». Au contraire, « l’autogestion de la vie quotidienne implique un renversement de perspective. À l’être inféodé à l’avoir succédera une prééminence de l’être qui mettra l’avoir à son service ». Déjà de « simples nids de résistance aux nuisances se transforment en lieux de vie et, parfois, sans en être parfaitement conscients, inventent une nouvelle société ». Envisagée comme un défi, la création d’une société radicalement nouvelle est vouée à l’échec, alors qu’il suffit de se laisser guider par la curiosité, de retrouver « l’innocence de l’enfant, affranchi du carcan scolaire » : « Fertiliser un bout de terrain et un coin de penser, au profit de soi et de tous, contribue à jeter à bas le Léviathan plus sûrement que la rage et le désespoir. Il y a dans la simplicité du retour à la base une puissance poétique qu’aucun pouvoir n’est à même de réprimer. » Il s’agit de s’affranchir « du contrat social forgé de toutes pièces selon son prototype : le contrat commercial ».

Cependant, « ni l’autoritarisme étatique ni la cupidité des mafias internationales ne toléreront en aucune façon l’émergence de territoires où la liberté de vivre abolit la seule liberté qu’ils reconnaissent et pratiquent : celle d’exploiter, de gruger, de terroriser, de tuer. Les libertés du commerce. Le droit de vivre est pour nos ennemis héréditaires une zone de non-droit ». « Consolider un réseau de résistance, mettre en place un plan d’autodéfense, voire tenter une offensive exigent des mesures dont seules les circonstances particulières de l’affrontement peuvent décréter le bien-fondé. » Toutefois il précise que la lutte armée, bien souvent inefficace face à un ennemi rompu à l’art de la guerre, a amplement démontré ses dangers, avec des conséquences bien pires en cas de victoire. De la Révolution espagnole, il tire la leçon que la révolution doit être gagnée sur le plan social et non sur le terrain militaire. Résolument, il affirme la légitimité du sabotage des machines « que les hordes du profit dressent en batterie pour araser un paysage, bâtir une monstruosité, dévaster le sol et le sous-sol, polluer un lieu de vie humaine, animale, végétale ». Il déconseille tout dialogue avec l’État et préconise de conforter « les bases d’un lieu de vie authentique », « propagande de notre société expérimentale », pour se prémunir de l’urgence à laquelle nous accule la tactique de l’ennemi : « Une communauté attachée à la pratique sociale du sens humain est plus invincible, moins facilement attaquable, qu’un groupe armé dont la violence faussement libératrice se borne à concurrencer la violence répressive du capitalisme — lequel se connaît en matière de concurrence. » C’est pourquoi il conseille de ne pas « s’aventurer sur le terrain de l’ennemi » mais de rester sur le terrain de bataille de la vie, de donner sens au slogan « Vous détruisez, nous construisons ».

Il croit en « l’obsolescence de l’argent » car, s’il n’existe pas de solutions préétablies, un style de vie fondé sur le don, bien plus sûrement que l’éthique, « éliminera cette pratique de l’échange, du donnant, donnant que le commerce a implantée partout dans les mœurs et dans les mentalités » : « L’usage de la gratuité, la pratique du don, le règne du qualitatif jettent les bases d’une société qui mettra fin à l’échange, au sacrifice, à la réduction de l’être humain à un objet. »

Viscéralement, il pousse à œuvrer à l’émergence de sociétés autogérées : « Que croissent et multiplient les terres affranchies de la tyrannie étatique et marchande ! »

D’aucuns trouveront qu’il n’y a là rien de très inédit mais loin d’être des lieux communs, ces idées ne méritent-elles pas justement d’être répétées, débattues ? Qui plus est lorsqu’elles sont exprimées, comme ici, avec autant de clarté que de poésie.

Ernest London,

le bibliothécaire-armurier

Bibliothèque Fahrenheit 451

21 novembre 2018.

Raoul Vaneigem offre en annexe les paroles de Terre libre, une chanson qu’il a écrite et qui résument plutôt bien son propos.

Notes

[1] « Au piège du “que faire ?” dans lequel une impatiente instigation — au demeurant sans malice — aurait voulu m’engager, j’opposai la fin de non-recevoir de Scutenaire : “Prolétaires de tous les pays, je n’ai rien à vous conseiller.” Je rappelai qu’un certain Lénine avait donné un ton aussi utilitaire que pressant aux directives jadis placées sous l’objurgation de “décréter le salut commun”. » (Raoul Vaneigem, Contribution à l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande, p. 11-12 — citation et note de “la voie du jaguar”.)

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Changement de paradigme politique: Vision autogestionnaire d’Algérie…

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Algérie Anarchiste…

 

Appel à un mouvement pour l’auto-gestion sociale

 

Kadour Naïmi

 

Juillet 2018

Algérie

 

«  J’ai vu des ouvriers, dont certains étaient analphabètes, continuer la production de chaussures, réparer les machines, organiser la distribution pour la vente », raconte ici le dramaturge, cinéaste et écrivain Kadour Naïmi. C’est fort de cette brève expérience, née dans le sillage de l’indépendance, qu’il aspire aujourd’hui à réhabiliter l’idéal autogestionnaire en Algérie… pour mieux, qui sait, l’instaurer collectivement.

Problème général

Concernant les partis politiques, l’essentiel a été dit voilà longtemps — depuis le sociologue Robert Michels (1), en19141, sur leur tendance à former une oligarchie. Et cela quelle que soit leur couleur idéologique. De l’ancien parti bolchevik à l’actuel parti « démocrate » états-unien, nul n’échappe à cette « loi d’airain » — disons à cette logique. L’analyse de Michels suit, d’une certaine manière, celles élaborées au siècle précédent par des militants et théoriciens anarchistes : Joseph Proudhon, Michel Bakounine et Errico Malatesta, pour ne citer que ces trois noms. Seule l’ignorance (ou la naïveté, sœur de la première), peuvent porter à douter de ce phénomène. Et seul.e.s les dirigeant.e.s des partis occultent ce processus. Il atteint même les partis dont les fondateurs agissent avec la meilleure des intentions, la plus démocratique, la plus révolutionnaire : songeons au parti fondé par Nelson Mandela… Pour employer une métaphore, un parti politique obéit à la même loi qu’un microbe : il lui est impossible de ne pas dégénérer. Concernant le microbe, il s’agit de loi biologique ; le parti politique est quant à lui affaire de loi sociale humaine : la cause de la dégénérescence, dans le dernier cas, réside dans trois aspects.

D’abord, dans l’existence inévitable d’un individu torturé par son ego, à tel point qu’il consacre toute son énergie et son intelligence (dont le machiavélisme est l’aspect inavoué) à jouer au chef. Ensuite, dans la complaisance d’un groupe qui l’entoure et lui permet de parvenir à ce rôle de chef en assumant les rôles de sous-chefs. Enfin, dans l’aliénation de la grande majorité des militants qui croient « naturel », au regard de leur « ignorance », d’obéir à celles et ceux qui « savent ». Cette structuration est, et ne peut être, que hiérarchique — donc autoritaire. Avec le temps, elle produit inévitablement des privilèges au bénéfice du groupe « dirigeant » : le chef et son groupe. Des privilèges justifiés par mille excuses : les plus évidentes sont la nécessité d’un certain confort matériel (pour, soi-disant, « bien » réfléchir et concevoir les actions à entreprendre) et l’exigence de voir exécutés les ordres impartis par la « base », selon la fameuse « discipline » de parti. La preuve du contraire est donnée, par exemple, par le dirigeant Buonaventura Durruti : pendant la guerre civile espagnole, il partageait les mêmes conditions de vie que ses compagnons miliciens et les actions à entreprendre étaient décidées de manière égalitaire et démocratique — à l’opposé d’un Trotsky, alors chef de l’Armée « rouge ».

En Algérie

Venons-en aux partis politiques algériens actuels. Leur caractéristique commune est la suivante, par-delà l’idéologie proclamée : tous veulent le bien-être du peuple. Qu’en est-il dans les faits ? Leur contact avec ledit peuple est très limité. La caste étatique use de tous les obstacles possibles et imaginables pour empêcher ces partis d’établir des relations avec lui — le moyen le plus utilisé reste l’exigence d’une autorisation administrative afin de tenir une réunion, laquelle autorisation n’est pas accordée. Si le parti passe outre et entend bel et bien la tenir, l’administration le considère comme agissant dans l’« illégalité » et les services répressifs interviennent pour l’en empêcher. L’autre moyen employé est le traditionnel traficotage des résultats des élections. Jusqu’à présent, et à notre connaissance, les dirigeants des partis se contentent de se plaindre de ces atteintes aux règles démocratiques, pourtant proclamées dans la Constitution ; ils déclarent du reste que le pouvoir étatique, les empêchant d’accomplir leur mission socio-politique, provoquera lui-même les révoltes populaires puisque les citoyen.ne.s ne disposent pas de moyens légaux — un parti — pour présenter leurs revendications légitimes.

Ces deux obstacles ne suffisent pas à expliquer la faiblesse électorale des partis d’opposition. La cause réside principalement dans la carence de leur implantation en milieu populaire — une carence qui s’explique par la conception même de ces partis : la priorité (quoiqu’ils en disent) accordée au « sommet » et aux jeux de pouvoir (qu’ils croient décisifs), au détriment de l’action populaire. C’est dire que le changement réellement voulu par ces organisations partidaires est moins une démocratisation de la société qu’une conquête du pouvoir étatique pour, ensuite, établir la politique qui leur convient, d’abord comme oligarchie de parti. Pourquoi l’intelligence des dirigeants de parti ne trouve-t-elle pas de solution à leur faiblesse électorale ? Leurs connaissances devraient pourtant servir précisément à régler ce genre de problèmes. S’ils en sont incapables, pourquoi demeurent-ils à la tête de leur parti ? Dans toute organisation sociale, on laisse pourtant la place à d’autres quand on est incapable de trouver la solution…

Solutions démagogiques

Comment les partis algériens ont-ils affronté les interdictions étatiques ? La première voie est l’action clandestine. Les partis la rejettent à présent clairement (quoiqu’il ne soit pas sûr que certains d’entre eux n’y aient jamais recours, d’une manière ou d’une autre) et les services de sécurité sont, quoi qu’il en soit, là pour les découvrir et les neutraliser. La seconde, sans relever de la clandestinité, en est assez proche : elle consiste à « travailler au corps à corps » les citoyens à travers leur famille, leur travail, leur voisinage, leurs amitiés, etc. En voici quelques exemples.

Saint Internet

L’un des leviers de la victoire d’Obama aux élections présidentielles fut l’immense campagne orchestrée à travers Internet en recourant à une masse de sympathisants, acquis par le démagogique (et malheureusement efficace) « Yes, we can ! » (« Oui, nous pouvons ! »). En tant que sympathisant d’un mouvement états-unien opposé à la guerre, je fus moi-même systématiquement bombardé de messages de soutien à Obama et d’action en sa faveur. Comment ses partisans ont trouvé mon courriel, je l’ignore. Je n’ai toutefois pas bloqué l’arrivée des messages : ils m’instruisaient sur cette méthode de « travail » sur « les gens ». Ainsi, en Algérie, où l’expression libre est gravement limitée par l’autorité étatique, d’aucuns croient à la toute-puissance des réseaux sociaux sur Internet. En la matière, les partis algériens ont visiblement encore tout à apprendre. S’il est vrai, depuis quelques années, que ces réseaux ont explosé, cela n’en est pas moins le fait, essentiellement, d’intellectuels et de jeunes instruits : les travailleurs manuels des villes et des campagnes, ainsi que les chômeurs, en sont exclus. En outre, à supposer que ces derniers sachent lire et se servir efficacement d’Internet, il n’empêche qu’ils ne possèdent pas d’ordinateurs par manque de moyens financiers. Quant à l’influence du Web sur la vie sociale, le journaliste Salim Chait écrit, dans Le Matin d’Algérie : « Les dernières élections locales ont signé l’échec de l’opposition virtuelle. Malgré les millions de suiveurs des pages de ces blogueurs précités, une grande partie de la population est allée voter, nonobstant les soupçons de fraude et les appels incessants de la blogosphère à boycotter ces échéances électorales. » Ces constatations relativisent l’influence du virtuel sur le réel, sans toutefois lui enlever de son importance. Les partis sont-ils capables de descendre dans l’arène ? Jusqu’ici, leur absence est désolante. On les trouve dans les allées du pouvoir en place, à la télévision, sur leur page Facebook, dans des publications journalistiques et dans quelques rares locaux de partis, plus rares encore dans les quartiers populaires, pour ne pas parler des villages.

Saint peuple

Avant l’arrivée de Mohammed Morsi à la tête de l’État, en Égypte, et avant le « printemps » qui l’y a porté, les Frères musulmans travaillaient à leur manière les citoyen.ne.s les plus démuni.e.s du pays. Ils allaient les trouver pour s’informer sur leurs conditions de vie très pénibles. « Au moins, déclaraient les gens, ces Frères viennent nous voir et enquêter sur nous ! » Un moyen plus convainquant consistait, pour les militants Frères musulmans, à fournir, dans la mesure du possible, des aides matérielles destinées à améliorer leur niveau de vie, le Qatar et autres monarchies pétrolières fournissaient l’argent nécessaire. Les gens du peuple appréciaient naturellement cette aide concrète, même si ce n’étaient que des miettes : en situation de pauvreté, tout est bienvenu. L’idéologie des Frères musulmans s’introduisait, se développait, se consolidait : on connaît le résultat. En Algérie, les partisans de l’ex-FIS (Front islamique du Salut) ont employé des procédés similaires, permettant ainsi de favoriser leur victoire aux élections législatives de décembre 1991 : elle ne fut surprenante que pour les personnes qui ignoraient les conditions réelles du peuple et la mobilisation de ces militants le travaillant « au corps-à-corps ». En découle que les partis politiques algériens sont contraints, afin de bénéficier d’une légitimité citoyenne réelle, de trouver les moyens d’entrer en contact direct avec le peuple et de l’aider concrètement.

L’autonomie manquée

Mais le veulent-ils ? Leurs dirigeants, cadres et militants devraient aller sur le terrain — ce qui implique de dépasser les interdictions des autorités d’État et de dépenser une énergie physique consistante, certainement éprouvante. Aller dans les quartiers les plus démunis, dans les bidonvilles, dans les villages et les douars n’est pas une entreprise touristique. Ce genre d’action peut entraîner l’adhésion au parti d’éléments nouveaux, de la « base » réelle du peuple. Or, a priori, ceux-là sont moins manipulables par les dirigeants que les cadres et militants « nantis » : ils se montrent plus exigeants, plus critiques ; ils veulent des résultats concrets qui améliorent leur vie.

Les dirigeants des partis sont-ils capables de consentir à cette réelle démocratisation de leur organisation, laquelle risque de mettre en question le leadership du chef et de remplacer ses « cadres » par d’autres, plus sensibles et plus représentatifs du peuple ? Ces interrogations mettent en évidence un fait : le plus grand danger que court un parti « démocratique » est précisément sa réelle démocratisation ! Cela nous amène tout près de l’organisation autogérée, autrement dit le contraire d’un parti ! Si la « loi » de ce dernier est la production d’une oligarchie qui le gère (hétéro-gestion), l’autogestion, à l’opposé, a comme « loi » l’élimination de toute forme d’oligarchie au bénéfice d’un fonctionnement non pas vertical — hiérarchique, autoritaire — mais horizontal — égalitaire, avec délibération collective pour la prise des décisions : se trouve ici l’impossibilité pratique pour un parti « démocratique » de l’être réellement. Et pour qu’une organisation soit réellement au service du peuple, elle doit l’être, démocratique.

Le modèle autogestionnaire est le seul qui, jusqu’à présent, a répondu à cette condition. On comprend que cette forme d’organisation a malheureusement toujours été dénigrée, calomniée, combattue, occultée par tous les partis, sans aucune exception, dans tous les pays et à toutes les époques. Qu’ils soient « libéraux » ou « révolutionnaires », leur argument est identique : l’autogestion, c’est l’« anarchie », c’est-à-dire le désordre social et l’inefficacité économique. Absolument faux ! Là où l’autogestion a existé, y compris en Algérie, elle fut l’expression du meilleur ordre social possible et d’un progrès économique consistant. L’examen des expériences réelles le démontre indéniablement, notamment en Russie (1917–1921) et en Espagne (1936–1939). Paraphrasant Galilée, il faut convenir : et, pourtant, elle tourne (l’autogestion), bien que toutes les autorités du monde le nient ! Qui se souvient du surgissement des comités d’autogestion agricoles et industriels en Algérie ? Sitôt l’indépendance nationale déclarée, les fermes et les usines furent abandonnées par leurs propriétaires et cadres techniques coloniaux — le nouvel État autochtone n’existait pas encore de manière significative, ni son corps de bureaucrates et de technocrates. Les travailleurs ont réagi de manière totalement autonome, libre et solidaire. Ils sont parvenus non seulement à assurer la production industrielle et agricole, ils l’ont même améliorée. Le cas ne fut pas spécifique, mais il n’y a pas à s’en étonner : quand des travailleurs n’exercent plus sous le joug du salariat exploiteur mais comme producteurs librement autogérés, il est normal qu’ils s’efforcent et parviennent à faire mieux, parce qu’ils travaillent pour eux-mêmes. On objectera : « Et les cadres administratifs, ainsi que les cadres techniques ? »… Les travailleurs ont prouvé qu’ils savaient produire sans ces « cadres », démontrant ainsi leur aspect parasitaire. Au point que le poète Jean Sénac écrivit cette expression inoubliable : « Tu es belle comme un comité d’autogestion ! »

J’eus le bonheur, adolescent, de vivre directement cette autogestion dans l’entreprise de chaussures où travaillait mon père, à Oran, quartier Saint Eugène. Alors, moi, enfant de pauvre, de « zoufri » (déformation algérienne de « ouvrier »), comme on disait avec mépris, j’ai vu des ouvriers, dont certains étaient analphabètes, continuer la production de chaussures, réparer les machines, organiser la distribution pour la vente. Et tout cela dans une atmosphère de coopération égalitaire et solidaire. Les travailleurs manuels montraient leur capacité intellectuelle de gestion de leur entreprise, sans patron, ni contremaître, ni techniciens. Ce qui, sous le salariat, était plus-value et profitait au propriétaire était désormais investi afin d’améliorer les conditions de production ou la répartition entre travailleurs. Hélas !… Cette autogestion ouvrière et paysanne réussie ne fut pas de l’agrément de ceux qui voyaient leurs intérêts menacés : les détenteurs de l’État « socialiste », leurs fonctionnaires, leurs techniciens, les propriétaires privés et ceux qui projetaient de s’emparer des soi-disant « biens vacants » abandonnés par leurs propriétaires coloniaux.

En Russie puis en Espagne, l’autogestion fut éliminée par l’armée. Dans le premier pays, Lénine ordonna et Trotsky commanda l’Armée « rouge » : elle massacra les partisans des Soviets libres de Kronstadt et d’Ukraine. Dans le second pays, le massacre fut commis par l’armée fasciste de Franco, l’aviation nazie, les supplétifs fascistes de l’armée italienne et les « communistes » (les agents envoyés par Staline et le Parti « communiste » d’Espagne). À ces autoritaires, version « communiste » et fasciste, il était intolérable que des travailleurs démontrent qu’une révolution sociale authentique puisse se réaliser sans « Guide suprême infaillible », sans « Parti d’avant-garde professionnel », sans « commissaires politiques » tout-puissants, sans collectivisation forcée, sans privilégier une couche bureaucratique, sans armée de galonnés et d’exécutants. En Algérie, l’élimination de l’autogestion se fit par des décrets « socialistes » : elle fut accusée de « désordre », d’« inefficacité » et d’« anarchie », comme en Russie et en Espagne. Pour résoudre ces problèmes, l’État algérien « organisa » l’autogestion. Technique employée : embrasser pour étouffer. À la tête des entreprises autogérées, l’État installa un « directeur » : il représentait l’État, lequel était censé incarner le « peuple » et les « travailleurs » — ce fonctionnaire aurait donc été le défenseur des travailleurs des comités d’autogestion. En réalité, ce « directeur » commandait, donnait des ordres, selon le « plan » étatique. Son salaire élevé, ses conditions de travail très confortables et les privilèges qui lui étaient accordés par l’État constituaient, du reste, une injustice scandaleuse au regard du salaire et des conditions de travail des gens sous ses ordres.

Les travailleurs comprirent immédiatement que les décisions de ce commis de l’État contredisaient les intérêts réels des travailleurs. Ils se sont trouvés devant une forme inédite de patron : il n’était plus un individu privé, mais l’incarnation en chair et en os de l’État. Et celui-ci se comportait exactement en patron. Seule différence, très grave : le système n’était plus capitaliste-colonial, mais capitaliste-étatique-indigène. Les travailleurs n’avaient plus comme ennemis des patrons, sous forme d’individus différents, mais un seul et unique patron omnipotent, qui disposait de son « syndicat » de contrôle et de gestion sur les travailleurs, et de ses services de répression en cas de contestation. Surgit alors la fameuse phrase populaire algérienne : « Lichtirâkiyâ ? L’auto lîk wal hmâr liyâ. » (« Le socialisme ? l’automobile pour toi et l’âne pour moi. ») Si, au temps du capitalisme-colonial en Algérie, le syndicat était permis comme instrument de défense des travailleurs, avec l’État « socialiste », « démocratique et populaire », le syndicat était devenu simple courroie de transmission des impératifs de l’État : l’officielle Union générale des travailleurs algériens était devenue Union générale de l’État contre les travailleurs algériens…

Comme en Russie, en Algérie, les détenteurs de l’État avancèrent ce sophisme : l’État étant celui des travailleurs, il n’y a pas lieu d’avoir des syndicats pour les défendre, comme cela existe dans les pays capitalistes : vouloir un syndicat autonome dans un pays « socialiste », c’est être « contre-révolutionnaire ». En Russie, naquit la Nouvelle politique économique (NEP) de Lénine, ouvrant l’économie à une forme de capitalisme ; en Algérie apparut l’« autogestion étatique ». Toute résistance des travailleurs ou de leurs authentiques représentants pour défendre et maintenir les acquis de l’autogestion réelle fut réprimée, d’une manière ou d’une autre : licenciement, arrestation, torture, assassinat. Bien entendu, au nom du « socialisme » et du « peuple ». Depuis lors, en Russie, en Espagne comme en Algérie, les expériences autogestionnaires réussies furent totalement occultées, calomniées, par tous ceux qui conçoivent l’organisation sociale uniquement de manière autoritaire et hiérarchique : militaires, « libéraux » capitalistes, cléricaux, fascistes, marxistes.

Quelques années après le « redressement révolutionnaire », en fait le coup d’État militaire du 19 juin 1965, vinrent les « réformes », dites aussi, évidemment, « révolutions » : la « révolution agraire » et celle de la « gestion socialiste des entreprises ». On parla même d’une « révolution culturelle » pour singer celle qui se déroulait en Chine. Le peu qu’il restait de l’autogestion fut définitivement supprimé ; le capitalisme étatique consolidé, permit la formation d’une bourgeoisie étatique : les travailleurs se sont trouvés devant le pire des patrons et le pire des asservissements. J’en ai connu les méfaits, ayant été secrétaire d’une section syndicale de travailleurs, en 1972–73, à Alger. Je le fus juste assez longtemps pour que la hiérarchie syndicale comprenne que je ne me prêtais pas au rôle de larbin mais défendais réellement l’intérêt des travailleurs : je fus arbitrairement suspendu, accusé d’« agitation subversive ». Suite à la révolte populaire de 1989, à Alger, apparut une démocratisation très relative ; elle a permis la naissance de syndicats autonomes. Leurs activités ne sont pas semées de roses, d’autant plus que l’État favorise l’émergence d’un capitalisme privé, lié de manière clientéliste à celui de l’État. État, syndicat officiel (UGTA) et organisation patronale privée se sont unis pour dominer le pays de manière à servir leurs intérêts de castes.

Pour un Mouvement d’autogestion sociale

Le projet autogestionnaire semble, à première vue, relever de quelque utopie irréalisable. Il est pourtant des utopies qui ne le sont que parce qu’elles n’ont pas encore trouvé les moyens de se concrétiser ou de durer. Combien de temps a-t-il fallu pour détruire le système esclavagiste et le remplacer par le système féodal ? Combien de temps fut nécessaire pour anéantir ce dernier au bénéfice du système capitaliste, privé puis étatique ? Il en faudra pour l’instauration de l’autogestion. L’essentiel est d’y contribuer chacun selon ses possibilités : que rien ne nous garantisse de vivre immédiatement en société autogérée n’est pas un problème, ni une raison de nous décourager. Considérer l’autogestion comme une expérience à mener, contribuer à sa concrétisation, par les mots et les actes, même les plus apparemment insignifiants, faire connaître les expériences menées auparavant, les motifs de leurs succès et de leurs échecs, instaurer le débat sur le thème « Pourquoi pas l’autogestion ? », c’est déjà semer des graines pour permettre à la belle et généreuse plante de germer.

Reste à poser une question : dans l’Algérie actuelle, pourquoi n’existe-t-il pas de mouvement favorable à l’autogestion sociale ? Je parle de mouvement et non de parti. Il nous est indispensable de nous libérer de cette mentalité traditionnelle, largement diffuse : « Ilâ anta mîr wanâ mîr, achkoun issoug alhmîr ? » (« Si tu es maire et je suis maire, qui conduira les ânes ? ») D’abord, les citoyens ne sont pas des ânes. Ensuite, s’ils se révèlent tels, c’est parce que quelqu’un les y a réduits pour en tirer avantage. Œuvrons plutôt pour une société sans ânes, où tous pourraient être maires, à tour de rôle et pour réaliser le mandat pour lequel ils sont élus : satisfaire les intérêts de toute la communauté ! Mais s’il est, en français, souhaitable de parler de « mouvement », le mot, en arabe algérien, s’avère par trop fâcheux : « haraka » — on songe à « harka », « harki », ces supplétifs indigènes de l’armée coloniale durant la guerre de libération nationale algérienne. Le mot « nidhâm » (ordre, organisation) convient mieux et offre l’avantage d’affirmer l’autogestion sociale comme ordre, ou organisation, au sens le plus noble du terme : l’organisation démocratique et pacifique. Appelons donc à la naissance d’un « Nidhâm Attassyîr Adhâtî Alijtimâ’î », un Mouvement pour l’autogestion sociale.

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Lectures complémentaires:

Nestor Makhno Anarchie dans la Revolution Russe

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Erich_Mühsam la liberté de chacun est la liberté de tous

L’anarchie pour la jeunesse

Manifeste pour la societe des societes

Inevitable_anarchie_Kropotkine

Voline_La revolution inconnue 3 livres

Un monde sans argent: le communisme

Manifeste contre le travail

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique

Proudhon_Quest_ce_que_la_propriete

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Résistance politique: L’État n’est plus rien… Soyons tout (Raoul Vaneigem)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , on 29 septembre 2015 by Résistance 71

Plus on lit Vaneigem, plus on se dit qu’on ne fait pas fausse route.
A lire et diffuser sans aucune modération !

~ Résistance 71 ~

 

Raoul Vaneigem La gratuité est l’arme absolue

 

26 septembre 2015

 

Texte repris sur:

http://www.les7duquebec.com/7-dailleurs-invites/raoul-vaneigem-nous-sommes-au-coeur-dun-changement-de-civilisation-2/

Interview du situationniste historique par un de ses vieux potes.

(2011)

Membre de l’Internationale situationniste de 1961 à 1970, Raoul Vaneigem est l’auteur du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (Gallimard, 1967), d’où furent tirés les slogans les plus percutants de Mai 68, et d’une trentaine d’autres livres. Dernier titre paru : L’État n’est plus rien, soyons tout (Rue des Cascades, 2011).

Siné Mensuel : Peux-tu donner une brève définition des situationnistes ?

Raoul Vaneigem : Non. Le vivant est irréductible aux définitions. Ce qu’il y avait de vie et de radicalité chez les situationnistes continue à se développer dans les coulisses d’un spectacle qui a toutes les raisons de le taire et de l’occulter. En revanche, la récupération idéologique dont cette radicalité a été l’objet connaît une vague mondaine dont les intérêts n’ont rien de commun avec les miens.

  1. M. : Que voulaient dire les situs quand ils affirmaient que le situationnisme n’existait pas ?
  2. V. : Les situationnistes ont toujours été hostiles aux idéologies, et parler de situationnisme serait mettre une idéologie où il n’y en a pas.
  3. M. : Pour quelles raisons as-tu rompu avec l’Internationale situationniste en 1970 ? Avec le recul, que penses-tu de Guy Debord ?
  4. V. : J’ai rompu parce que la radicalité qui avait été prioritaire jusqu’en mai 1968 était en train de se dissoudre dans des comportements bureaucratiques. Chacun a alors choisi ou de poursuivre seul sa voie, ou d’abandonner le projet d’une société autogérée. Peut-être Debord et moi étions-nous plus dans la complicité que dans l’affection, mais qu’importe la rupture ! Ce qui a été sincèrement vécu n’est jamais perdu. Le reste n’est que l’écume de la futilité.
  5. M. : Quel regard portes-tu sur le mouvement des Indignés ?
  6. V. : C’est une réaction de salut public, à l’encontre de la résignation et de la peur qui donnent à la tyrannie du capitalisme financier son meilleur soutien. Mais l’indignation ne suffit pas. Il s’agit moins de lutter contre un système qui s’effondre qu’en faveur de nouvelles structures sociales, fondées sur la démocratie directe. Alors que l’État envoie à la casse les services publics, seul un mouvement autogestionnaire peut prendre en charge le bien-être de tous.
  7. M. : L’utopisme est-il toujours à l’ordre du jour ?
  8. V. : L’utopisme ? Mais c’est désormais l’enfer du passé. Nous avons toujours été contraints de vivre dans un lieu qui est partout et où nous ne sommes nulle part. Cette réalité est celle de notre exil. Elle nous a été imposée depuis des millénaires par une économie fondée sur l’exploitation de l’homme par l’homme. L’idéologie humaniste nous a fait croire que nous étions humains alors que nous restions, pour une bonne part, réduits à l’état de bêtes dont l’instinct prédateur s’assouvissait dans la volonté de pouvoir et d’appropriation. Notre « vallée de larmes » était considérée comme le meilleur des mondes possibles. Or, a-t-on inventé un mode d’existence plus fantasmatique et plus absurde que la toute-puissante cruauté des dieux, la caste des prêtres et des princes régnant sur les peuples asservis, l’obligation de travailler censée garantir la joie et accréditant le paradis stalinien, le Troisième Reich millénariste, la Révolution culturelle maoïste, la Société de bien-être (le Welfare state), le totalitarisme de l’argent hors duquel il n’y a ni salut individuel ni salut social, l’idée enfin que la survie est tout et que la vie n’est rien ? À cette utopie-là, qui passe pour la réalité, s’oppose la seule réalité qui vaille : ce que nous essayons de vivre en assurant notre bonheur et celui de tous. Désormais, nous ne sommes plus dans l’utopie, nous sommes au cœur d’une mutation, d’un changement de civilisation qui s’esquisse sous nos yeux et que beaucoup, aveuglés par l’obscurantisme dominant, sont incapables de discerner. Car la quête du profit fait des hommes des brutes prédatrices, insensibles et stupides.
  9. M. : Explique-nous comment la gratuité est, selon toi, un premier pas décisif vers la fin de l’argent.
  10. V. : L’argent n’est pas seulement en train de dévaluer (le pouvoir d’achat le prouve), il s’investit si sauvagement dans la bulle de la spéculation boursière qu’elle est vouée à imploser. La tornade du profit à court terme détruit tout sur son passage, elle stérilise la terre et dessèche la vie pour en tirer de vains bénéfices. La vie, humainement conçue, est incompatible avec l’économie qui exploite l’homme et la terre à des fins lucratives. À la différence de la survie, la vie donne et se donne. La gratuité est l’arme absolue contre la dictature du profit. En Grèce, le mouvement « Ne payez plus ! » se développe. Au départ, les automobilistes ont refusé les péages, ils ont eu le soutien d’un collectif d’avocats qui poursuit l’État, accusé d’avoir vendu les autoroutes à des firmes privées. Il est question maintenant de refuser le paiement des transports publics, d’exiger la gratuité des soins de santé et de l’enseignement, de ne plus verser les taxes et les impôts qui servent à renflouer les malversations bancaires et à enrichir les actionnaires. Le combat pour la jouissance de soi et du monde ne passe pas par l’argent mais, au contraire, l’exclut absolument.

Il est aberrant qu’une grève entrave la libre circulation des personnes alors qu’elle pourrait décréter la gratuité des transports, des soins de santé, de l’enseignement. Il faudra bien que l’on comprenne, avant le krach financier qui s’annonce, que la gratuité est l’arme absolue de la vie contre l’économie.

Il ne s’agit pas de casser les hommes mais de casser le système qui les exploite et les machines qui font payer.

  1. M. : Tu prônes la désobéissance civile. Qu’entends-tu par là ?
  2. V. : C’est ce qui se passe en Grèce, en Espagne, en Tunisie, au Portugal. C’est ce que résume le titre de mon pamphlet écrit pour des amis libertaires de Thessalonique : L’État n’est plus rien, soyons tout. La désobéissance civile n’est pas une fin en soi. Elle est la voie vers la démocratie directe et vers l’autogestion généralisée, c’est-à-dire la création de conditions propices au bonheur individuel et collectif.

Le projet d’autogestion amorce sa réalisation quand une assemblée décide d’ignorer l’État et de mettre en place, de sa propre initiative, les structures capables de répondre aux besoins individuels et collectifs. De 1936 à 1939, les collectivités libertaires d’Andalousie, d’Aragon et de Catalogne ont expérimenté avec succès le système autogestionnaire. Le Parti communiste espagnol et l’armée de Lister l’écraseront, ouvrant la voie aux troupes franquistes.

Rien ne me paraît plus important aujourd’hui que la mise en œuvre de collectivités autogérées, capables de se développer lorsque l’effondrement monétaire fera disparaître l’argent et, avec lui, un mode de pensée implanté dans les mœurs depuis des millénaires.

  1. M. : Tu désapprouves le système carcéral mais, en 1996, à la suite de l’affaire Dutroux, tu as participé à Bruxelles à la « Marche blanche » qui, selon la presse française, réclamait une répression accrue des actes de pédophilie. N’est-ce pas contradictoire ?
  2. V. : Voilà bien un exemple de contre-vérité journalistique manifeste. Si les parents des victimes de Dutroux avaient réclamé la peine de mort pour l’assassin, la foule aurait abondé dans leur sens. Or, c’est le contraire qui s’est passé. J’admire le courage et le sens humain de Gino et Carine Russo, qui se sont opposés résolument à toute idée de peine de mort (ils ont même prévenu qu’ils n’accepteraient pas que le meurtrier soit, comme de coutume, liquidé par les autres prisonniers). La Marche blanche a été l’exemple rarissime d’une émotion populaire qui en appelait au refus de la pédophilie au nom de l’humain et du refus des prédateurs, et non par le biais de la répression pénale. Il y avait là une dignité tranchant avec l’ignominie populiste qui consiste à se servir de l’émotion pour promouvoir la bestialité répressive, la vengeance. Où voit-on aujourd’hui une réaction collective dénoncer cette stratégie du bouc émissaire qui, pour empêcher que la colère des citoyens s’en prenne aux mafias affairistes, qui les ruinent, sonne le tocsin de la peur et du sécuritaire pour désigner comme menace et ennemi potentiel l’autre, l’étranger, le « différent » – juif, arabe, tzigane, homosexuel ou, au besoin, simple voisin ?
  3. M. : Tu as plusieurs enfants. Ne trouves-tu pas cruel de faire délibérément naître de nouveaux êtres dans ce monde-ci ?
  4. V. : J’exècre la politique nataliste qui, en multipliant mécaniquement les enfants, les condamne à la misère, à la maladie, à la désaffection, à l’exploitation laborieuse, militaire et sexuelle. Seul l’obscurantisme religieux, idéologique et affairiste y trouve son compte. Mais je refuse qu’un État ou une autorité, quelle qu’elle soit, m’impose ses ukases. Chacun a le droit d’avoir des enfants ou de n’en avoir pas. L’important est qu’ils soient désirés et engendrés avec la conscience que tout sera fait pour les rendre heureux. Ce sont ces nouvelles générations – tout à fait différentes de celles qui furent les fruits de l’autoritarisme familial, du culte de la prédation, de l’hypocrisie religieuse – qui aujourd’hui sont en train d’opposer, si confusément que ce soit, la liberté de vivre selon ses désirs au totalitarisme marchand et à ses larbins politiques.
  5. M. : Parle-nous de la cause animale, dont les penseurs révolutionnaires n’ont longtemps tenu aucun compte.
  6. V. : Il s’agit moins d’une cause animale que d’une réconciliation de l’homme avec une nature terrestre qu’il a exploitée jusqu’à présent à des fins lucratives. Ce qui a entravé l’évolution de l’homme vers une véritable humanité, c’est l’aliénation du corps mis au travail, c’est l’exploitation de la force de vie transformée en force de production. Notre animalité résiduelle a été refoulée au nom d’un esprit qui n’était que l’émanation d’un pouvoir céleste et temporel chargé de dompter la matière terrestre et corporelle. Aujourd’hui, l’alliance avec les énergies naturelles s’apprête à supplanter la mise à sac des ressources planétaires et vitales. Redécouvrir notre parenté avec le règne animal, c’est nous réconcilier avec la bête qui est en nous, c’est l’affiner au lieu de l’opprimer, de la refouler et de la condamner aux cruautés du défoulement. Notre humanisation implique de reconnaître à l’animal le droit d’être respecté dans sa spécificité.
  7. M. : En Belgique, le vote, en principe, est obligatoire. As-tu déjà voté dans ta vie ? Tu paies les amendes ?
  8. V. : Je ne vote jamais, je n’ai jamais reçu d’amende.
  9. M. : Quelle leçon peut-on tirer de cette longue année pendant laquelle la Belgique s’est passée de tout gouvernement ?
  10. V. : Aucune. Pendant le sommeil lucratif des hommes politiques – 55 ministres qui n’ont pas de problèmes de fins de mois – les mafias financières continuent à faire la loi et se passent très bien des larbins qui sont à leur botte.
  11. M. : Comment vois-tu la « révolution » en cours dans les pays arabes ? L’islam te semble-t-il une menace pour elles ?
  12. V. : Où le social l’emporte, les préoccupations religieuses s’effacent. La liberté qui se débarrasse aujourd’hui de la tyrannie laïque n’est pas disposée à s’accommoder d’une tyrannie religieuse. L’islam va se démocratiser et connaître le même déclin que le christianisme. J’ai apprécié le slogan tunisien : « Liberté pour la prière, liberté pour l’apéro ! »
  13. M. : Finalement, tu restes un optimiste irréductible, non ?
  14. V. : Je pourrais me contenter de la formule de Scutenaire* : « Pessimistes, qu’aviez-vous donc espéré ? » Mais je ne suis ni optimiste, ni pessimiste. Je me fous des définitions. Je veux vivre en recommençant chaque jour. Il faudra bien que la dénonciation et le refus des conditions insupportables qui nous sont faites cèdent la place à la mise en œuvre d’une société humaine, en rupture absolue avec la société marchande.

Propos recueillis par Jean-Pierre Bouyxou
Illustration : Etienne Delessert

L’écrivain belge Louis Scutenaire (1905-1987) est l’auteur de Mes inscriptions. Raoul Vaneigem lui a consacré un livre dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » (Seghers, 1991).
Le questionnaire de Siné Mensuel
Votre blague belge favorite ?
Je les oublie, le temps d’en rire.

Le livre que vous préférez ?
Le Discours de la servitude volontaire de La Boétie.

Le métier que vous vouliez faire, enfant ?
Tous, pour être malheureux, et aucun, pour avoir le temps de fabriquer un peu de bonheur.

Si vous étiez un animal ?
Je serais une proie et un prédateur, comme tant d’abrutis qui peuplent le monde. Qu’on me laisse le plaisir de devenir de plus en plus humain et de continuer à choyer mes chats.

Paru dans Siné Mensuel N°2 – octobre 2011