Archive pour emma goldman révolution sociale

Un autre regard anarchiste avec Emma Goldman (PDF)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, documentaire, guerres imperialistes, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 22 juin 2018 by Résistance 71

 

Résistance 71

 

22 juin 2018

 

Jo de JBL1960 nous a fait ce superbe pdf de quelques écrits d’Emma Goldman à lire et diffuser sans aucune modération… Il s’agit du premier pdf consacré à l’œuvre politique et militante d’une femme, le second sera consacré à Louise Michel… A suivre donc…

Un-autre-regard-anarchiste-sur-la-vie-avec-emma-goldman1

 


Howard Zinn a écrit une pièce de théâtre
sur Emma…

Publicités

De la futilité du socialisme et communisme de partis (Emma Goldman)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, média et propagande, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 19 juin 2018 by Résistance 71

Le socialisme pris dans le piège politique

Emma Goldman

1911

La légende nous dit que des nouveaux-nés en bonne santé suscitent la jalousie et la haine d’esprits malfaisants. En l’absence de leur mère, les démons se faufilent dans la maison, enlèvent les enfants et abandonnent derrière eux des monstres hideux et difformes.

Le socialisme a connu un destin semblable. Jeune et vigoureux, criant son défi au monde, il a éveillé la jalousie d’esprits malfaisants. Ils l’ont volé lorsqu’il s’y attendait le moins et l’ont emporté avec eux, laissant derrière eux un être difforme prétextant être le socialisme.

A sa naissance, le socialisme a déclaré la guerre à toutes les institutions établies. Son but était d’abattre toutes les injustices et de les remplacer par le bien-être et l’harmonie sociale et économique.

Deux principes fondamentaux lui donnaient force et vie : le système salarial et son maître, la propriété privée. La cruauté, l’esprit criminel et l’injustice de ces principes étaient les ennemis contre lesquels le socialisme dirigeait ses attaques et critiques les plus acérées. Ceux-ci étant les piliers les plus solides de la société, tous ceux qui osaient dénoncer leur cruauté étaient dénoncés comme ennemis de la société, comme dangereux, révolutionnaires. Un temps est venu où le socialisme a revêtu ces épithètes la tête haute, pensant que la haine et les persécutions de ses ennemis étaient ses plus grands attributs.

Il n’en est pas de même avec le socialisme pris au piège des esprits malfaisants. cette sorte de socialisme a soit abandonné toute attaque virulente contre les soutiens du système actuel ou a affaibli et changé sa forme jusqu’à en être méconnaissable.

Le but du socialisme aujourd’hui est d’emprunter un chemin tortueux pour prendre le pouvoir de l’état. Pourtant, c’est l’état qui représente l’arme la plus puissante défendant la propriété privée et notre système erroné et injuste. C’est le pouvoir qui protège le système contre toutes les attaques rebelles et résolument révolutionnaires.

L’État est l’exploitation, la force organisées et le crime. Et devant la manipulation hypnotique de ce monstre, le socialisme est devenu une proie consentante. En fait, ses représentants sont plus dévoués à l’État, à travers leur foi religieuse, que les étatistes les plus réactionnaires.

L’hypothèse socialiste est que l’État n’est pas assez centralisé. L’État, disent-ils, ne devrait pas seulement contrôler le domaine politique de la société, il devrait devenir aussi la clé de voûte, la source même de la vie industrielle, puisque cela seul pourrait en finir avec les privilèges spéciaux, les trusts et les monopoles. Il ne vient jamais à l’esprit de ces avorteurs d’une grande idée que l’État constitue le monopole le plus froid, le plus inhumain et que, si on ajoutait la dictature économique au pouvoir politique suprême déjà existant, la main de fer de l’État taillerait encore plus profondément dans la chair de la classe ouvrière que ne le fait aujourd’hui le capitalisme.

Bien sûr, on nous dira que le socialisme n’a pas pour but un État semblable, qu’il veut un vrai État démocratique et juste. Hélas, le vrai et juste État est comme le Dieu vrai et juste que personne n’a jamais encore découvert. Le vrai Dieu, selon nos bons chrétiens, est aimant, juste et équitable. Mais qu’a t-il démontré être dans les faits? Un Dieu de tyrannie, de guerre et de bains de sang, de crime et d’injustice. Il en va de même pour l’État, qu’il ait une couleur républicaine, démocratique ou socialiste. Il s’est prononcé, et se prononcera, toujours et partout, pour la suprématie et donc pour l’esclavage, la soumission et la dépendance.

Comment les machinistes politiques doivent arborer un large sourire en voyant la ruée des gens vers la dernière attraction du spectacle politique. Les pauvres gens puérils, roulés dans la farine, toujours traités avec les remèdes politiques de charlatans, soit de l’éléphant républicain, de la vache démocrate ou de l’âne socialiste, les grognements de chacun ne représentant qu’un nouveau ragtime de la boîte à musique politique.

Le niveau des eaux boueuses de la vie politique monte pour un temps, alors que sous la surface évolue la bête géante de l’avidité et du conflit, de la corruption et du déclin, dévorant implacablement ses victimes. Tous les politiciens, aussi sincères soient-ils (si une telle anomalie est même pensable), ne sont que des réformateurs insignifiants et donc les continuateurs du système actuel.

Le socialisme, à l’origine, était totalement et irrévocablement opposé à ce système. Il était anti-autoritaire, anti-capitaliste, anti-religieux; en clair, il ne pouvait pas, et n’aurait pas fait la paix avec une seule institution d’aujourd’hui. Mais puisqu’il a été perverti par l’esprit malfaisant de la politique, il est tombé dans le piège et n’a aujourd’hui qu’un désir — s’adapter aux dimensions étroites de sa cage, de participer à l’autorité, une partie de ce même pouvoir qui a tué le bel enfant du socialisme et a laissé derrière lui un monstre hideux.

Depuis l’époque de la vieille Internationale, depuis la querelle entre Bakounine, Marx et Engels, le socialisme a perdu lentement mais sûrement son panache combatif — son esprit rebelle et son fort penchant révolutionnaire — en même temps qu’il s’est laissé abuser par des gains politiques et des portefeuilles gouvernementaux. Et de plus en plus, le socialisme est devenu impuissant à se libérer de l’hypnose politique, répandant ainsi une apathie et une passivité proportionnelle à ses succès politiques.

Les masses sont formatées et mises en boîtes dans la chambre froide des campagnes électorales socialistes. Toute attaque directe, indépendante et courageuse contre le capitalisme et l’État est découragée ou interdite. Les électeurs stupides attendent patiemment d’une représentation à l’autre que les camarades acteurs donnent un spectacle dans le théâtre de la représentation, et peut-être qu’ils jouent une pièce inédite. Pendant ce temps, les députés socialistes présentent avec entêtement des résolutions destinées à la poubelle, proposant la continuation de tout ce que les socialistes voulaient, à une époque renverser. Et les maires socialistes sont occupés à défendre les intérêts financiers de leurs villes, si bien que ces intérêts peuvent dormir en paix, aucun souci ne leur sera causé par un maire socialiste. Et si de tels spectacles dignes de Punch-and-Judy[1] sont critiqués, les bons adhérents socialistes s’indignent et disent que nous devons attendre jusqu’à ce qu’ils soient majoritaires.

Le piège politique a fait passer le socialisme de la position intransigeante et fière d’une minorité révolutionnaire, combattant les fondements et ébranlant les piliers de la richesse et du pouvoir, au camp d’une majorité inerte, calculatrice, et prête aux compromis, s’intéressant à des bagatelles, à des choses qui égratignent à peine la surface, des mesures qui ont été utilisées comme leurres par les réformateurs les plus tièdes : les pensions de retraite, l’initiative populaire et le référendum, la révocation des juges et autres sujets terribles et effrayants.

Afin de mettre en œuvre ces mesures « révolutionnaires », l’élite des rangs socialistes s’agenouillent devant la majorité, en tendant la feuille de palmier du compromis, se pliant à toutes les superstitions, à toutes les injustices et à toutes les traditions absurdes. Même les politiciens socialistes savent que la majorité des électeurs sont laissés dans l’ignorance intellectuelle, qu’elle ne connaît pas même l’ABC du socialisme. On pourrait par conséquent penser que le but de ces socialistes « scientifiques » serait d’éclairer la masse de ses lumières intellectuelles. Mais il n’en est rien. Cela heurterait trop la sensibilité de la majorité. Par conséquent, les dirigeants doivent s’abaisser au niveau de leur corps électoral et donc s’adapter à son ignorance et ses préjugés. Et c’est ce qu’a précisément fait le socialisme depuis qu’il est tombé dans le piège politique.

Un des lieux communs du socialisme aujourd’hui est l’évolution. Pour l’amour du ciel, n’ayons rien à voir avec la révolution, nous sommes des gens pacifiques, nous voulons l’évolution. Je ne vais pas essayer de démontrer ici que l’évolution doit se manifester par le passage d’un niveau bas de connaissances à un niveau plus élevé, et que donc, les socialistes, de leur propre point de vue évolutionniste, ont échoué misérablement, puisqu’ils ont fait marche arrière sur tous leurs principes originels. Je veux simplement examiner cette chose merveilleuse, l’évolution socialiste.

Grâce à Karl Marx et Engels, nous sommes certains que le socialisme a passé du stade d’Utopie à celui de science. Doucement, messieurs, Le socialisme utopique ne se serait pas laisser prendre au piège politique, Il est de ceux qui n’auraient jamais fait la paix avec notre système criminel, de ceux qui ont inspiré, et inspire encore, l’enthousiasme, l’ardeur le courage et l’idéalisme. C’est le genre de socialisme qui n’aurait jamais adopter les compromis horriblement serviles d’un Berger, d’un Hillquit, d’un Ghent, et autres semblables messieurs « savants ».

Chaque tentative audacieuse pour transformer radicalement les conditions existantes, chaque vision radicale d’alternative nouvelle pour l’espèce humaine, a toujours été qualifiée d’Utopique. Si le socialisme « scientifique » doit remplacer l’activité par la stagnation, le courage par la lâcheté, le défi par la soumission, alors Marx et Engels auraient bien pu ne jamais voir le jour, vu les services rendus au socialisme.

Je déments que le socialisme soi disant scientifique a démontré sa supériorité face au socialisme utopique. Si nous examinons les erreurs de certaines prédictions faites par les grands prophètes, nous nous rendrons compte de l’arrogance et de la prétention des affirmations scientifiques. Marx était certain que la classe moyenne serait exclue de la scène et qu’il ne resterait plus que deux classes antagonistes, le prolétariat et les capitalistes. Mais la classe moyenne a eu l’impudence de faire mentir le camarade Marx.

La classe moyenne se développe partout et est, en réalité, la plus puissante alliée du capitalisme. En fait, elle n’a jamais été aussi puissante qu’aujourd’hui, comme cela peut être démontré par des milliers d’exemples, mais principalement par les messieurs mêmes parmi les rangs socialistes — les juristes, les ministres et les petits entrepreneurs — qui infestent le mouvement. Ils transforment le socialisme en une affaire de la classe moyenne, respectable et respectueuse des lois parce qu’eux-mêmes représentent cette tendance. Il est inévitable qu’ils adoptent des méthodes de propagande pour formater le goût de tout le monde pour soutenir le système d’exploitation et de vol.

Marx a prophétisé que les ouvriers s’appauvriraient en proportion de l’accroissement des richesses. Cela non plus ne s’est pas passé comme Marx le pensait. La masse des ouvriers s’est effectivement appauvrie mais cela n’a pas empêché l’apparition d’une aristocratie du monde du travail parmi les rangs même des ouvriers. Une classe de snobs qui — à cause de salaires supérieurs et des situations plus respectées, mais avant tout, par ce qu’ils ont épargné un peu ou acquis quelques biens — ont perdu toute sympathie envers leurs semblables et sont maintenant les porte-paroles les plus virulents contre les méthodes révolutionnaires. La vérité est que, aujourd’hui, l’ensemble du Parti Socialiste a été recruté parmi ces aristocrates du monde ouvrier; qu’ils n’auront rien de commun avec ceux qui se prononcent encore pour des méthodes révolutionnaires anti-politiciennes. La possibilité de devenir maire, député, ou d’obtenir une autre situation privilégiée, est trop séduisante pour autoriser ces parvenus à faire quoi que ce soit pour compromettre une telle occasion d’accéder à la gloire.

Mais qu’en est-il de la conscience si vantée de la classe ouvrière qui devait agir tel un levain? Où et comment se manifeste-t-elle? Si elle avait été une qualité innée, les ouvriers en auraient assurément apporté la preuve depuis longtemps et leur premier geste aurait été de nettoyer les rangs socialistes des juristes, ministres et autres requins spéculateurs, les espèces les plus parasites de la société.

La conscience de classe ne peut jamais se manifester dans le domaine politique car les intérêts des politiciens et ceux du corps électoral ne sont pas identiques. Les uns visent une fonction alors que les autres doivent en supporter le coût.[2] Comment peut-il y avoir un sentiment de camaraderie entre eux?

C’est a solidarité d’intérêts qui développe la conscience de classe, comme cela se manifeste dans le mouvement syndicaliste et autres mouvements révolutionnaires, dans l’effort déterminé pour renverser le système actuel, à travers la grande guerre menée contre chaque institution, au nom d’un nouvel édifice.

Les politiciens socialistes n’ont rien à faire d’une telle conscience de classe. Au contraire, ils la combattent becs et ongles. Au Mexique, la conscience de classe est en train de se manifester comme jamais depuis la révolution française. Les réels et véritables prolétaires, les péons volés et asservis, se battent pour la terre et la liberté. Ils est vrai qu’ils ignorent tout de la théorie du socialisme scientifique, encore plus de l’interprétation matérialiste de l’histoire, telles que présenté par Marx dans Das Kapital, mais ils savent avec une précision mathématique qu’on les a vendu comme esclaves. Ils savent aussi que leurs intérêts sont incompatibles avec ceux des voleurs de terres et ils se sont révoltés contre cette classe, contre ces intérêts.

Note de R71: Emma Goldman parle ici du mouvement révolutionnaire paysan mexicain d’Emiliano Zapata qui commença un mouvement d’expropriation et de réappropriation des terres en 1910. Zapata s’allia avec Francesco “Pancho” Villa. Zapata fut tué dans une embuscade en avril 1919. Le mouvement et le mode de vie qui s’est développé au Chiapas depuis 1994 est un mouvement néo-zapatiste.

Comment les monopolistes du socialisme scientifique accueillent-ils ce formidable soulèvement? Aux cris de « bandits, flibustiers, anarchistes, ignares » — incapables de comprendre ou d’interpréter les nécessités économiques. Et, de façon prévisible, l’effet paralysant du piège politique ne permet pas la sympathie avec la colère sublime des opprimés. Elle doit s’exprimer dans les limites étroites de la légalité, alors que les indiens Yaquis et les péons mexicains les ont enfreint toutes les lois, toute idée de propriété ayant même l’impudence d’exproprier les terres de leurs expropriateurs, chassant leurs tyrans et tortionnaires. Comment des aspirants pacifiques à des postes politiques pourraient-ils approuver un tel comportement? S’efforçant d’accéder au jardin d’Éden de l’État, qui est le plus solide protecteur de la propriété, les socialistes ne peuvent pas s’associer avec un mouvement quelconque qui s’attaque si effrontément à celle-ci. D’un autre côté, il est totalement cohérent du point de vue des objectifs politique du parti de satisfaire ceux qui pourrait venir s’ajouter à la force électorale du socialisme de classe. La preuve en est la manière dont est traitée la question religieuse, comment on caresse la prohibition dans le sens du poil, comment on s’accorde avec les positions anti-Asiatiques et noire, en clair, comment chaque préjugé est traité avec des gants pour ne pas choquer les âmes sensibles.

Résistance politique et révolution sociale 2/2 (Emma Goldman)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 15 juin 2018 by Résistance 71

Dans cet seconde partie de « La révolution sociale », Emma Goldman non seulement analyse et explique pourquoi la révolution bolchevique a échoué en Russie, mais nous éclaire sur le fondement même de ce qu’est cette révolution sociale et sur l’esprit que nous devons insuffler à notre société pour nous débarrasser de l’État, outil du maintien de la division politique, et pour embrasser la complémentarité qui nous est intrinsèque et naturelle afin de transcender l’antagonisme induit qui nous ruine et ruine toute velléité révolutionnaire véritable.
Emma Goldman pose en cela les bases saines pour qu’advienne la « société des sociétés » tel que l’avait déjà envisagé Gustav Landauer peu de temps avant Emma, en 1911 et que nous avons tenter de synthétiser dans une version moderne « Le manifeste de la société des société » en nous fondant sur les dernières recherches historiques et anthropologiques disponibles.

Cette seconde partie de « La révolution sociale » d’Emma Goldman est un texte fondamental pour la compréhension de ce que devra être la révolution sociale qui mènera l’Homme libéré, enfin à son émancipation totale…

~ Résistance 71 ~

 

La révolution sociale

est porteuse d’un changement radical des valeurs

 

Emma Goldman

1923

 

1ère partie

2ème partie

 

3.

Il est désormais clair pourquoi la révolution russe, dirigée par le Parti communiste, a échoué. Le pouvoir politique du Parti, organisé et centralisé dans l’État, a cherché à se maintenir par tous les moyens à sa disposition. Les autorités centrales ont essayé de canaliser de force les activités du peuple dans des formes correspondant aux objectifs du Parti.

Le seul but des bolcheviks était de renforcer l’État et de contrôler toutes les activités économiques, politiques, sociales, et même culturelles. La révolution avait un but totalement différent puisque, par nature, elle incarnait la négation même de l’autorité et de la centralisation. La révolution s’est efforcée d’ouvrir des champs de plus en plus larges à l’expression du prolétariat et multiplier les possibilités d’initiatives individuelles et collectives. Les buts et les tendances de la révolution étaient diamétralement opposés à ceux du parti politique dominant.

Les méthodes de la révolution et de l’État sont elles aussi diamétralement opposées. Les méthodes de la révolution sont inspirées par l’esprit de la révolution lui-même : l’émancipation de toutes les forces oppressives et limitatrices, c’est-à-dire les principes libertaires. Les méthodes de l’État, au contraire — de l’État bolchevik ou de n’importe quel gouvernement — sont fondées sur la coercition, qui progressivement se transforme nécessairement en une violence, une oppression et une terreur systématiques. Telles étaient les deux tendances en présence : l’État bolchevik et la révolution. Il s’agissait d’une lutte à mort. Ayant des objectifs et des méthodes contradictoires, ces deux tendances ne pouvaient pas travailler dans le même sens ; le triomphe de l’État signifiait la défaite de la révolution.

Ce serait une erreur de penser que la révolution a échoué uniquement à cause de la personnalité des bolcheviks. Fondamentalement, la révolution a échoué à cause de l’influence des principes et des méthodes du bolchevisme. L’esprit et les principes autoritaires de l’État ont étouffé les aspirations libertaires et libératrices. Si un autre parti politique avait gouverné la Russie, le résultat aurait, pour l’essentiel, été le même. Ce ne sont pas tant les bolcheviks qui ont tué la révolution russe que leur idéologie. Il s’agissait d’une forme modifiée de marxisme, d’un étatisme fanatique. Seule une telle explication des forces sous-jacentes qui ont écrasé la révolution peut éclairer cet événement qui a ébranlé le monde. La révolution russe reflète, à une petite échelle, la lutte séculaire entre le principe libertaire et le principe autoritaire. En effet, qu’est-ce que le progrès sinon l’acceptation plus générale des principes de la liberté contre ceux de la coercition ? La révolution russe représentait un mouvement libertaire qui fut battu par l’État bolchevik, par la victoire temporaire de l’idée réactionnaire, de l’idée étatiste.

Cette victoire est due à plusieurs causes. J’ai abordé la plupart d’entre elles dans les chapitres précédents de ce livre. Mais la cause principale n’était pas l’arriération industrielle de la Russie, comme l’ont écrit de nombreux auteurs. Cette cause était d’ordre culturel et, si elle procurait au peuple russe certains avantages sur leurs voisins plus sophistiqués, elle avait aussi des inconvénients fatals. La Russie était « culturellement arriérée » dans la mesure où elle n’avait pas été souillée par la corruption politique et parlementaire. D’un autre côté, elle manquait d’expérience face aux jeux politiciens et elle crut naïvement au pouvoir miraculeux du parti qui parlait le plus fort et brandissait le plus de promesses. Cette foi dans le pouvoir de l’État a servi à rendre le peuple russe esclave du Parti communiste, avant même que les grandes masses réalisent qu’on leur avait passé le joug autour du cou.

Le principe libertaire était puissant dans les premiers jours de la révolution, le besoin de la liberté d’expression s’avérait irrépressible. Mais lorsque la première vague d’enthousiasme recula pour laisser la place aux difficultés prosaïques de la vie quotidienne, il fallait de solides convictions pour maintenir en vie la flamme de la liberté. Seule une poignée d’hommes et de femmes, sur le vaste territoire de la Russie, ont maintenu cette flamme allumée : les anarchistes, dont le nombre était réduit et dont les efforts, férocement réprimés sous le tsar, n’ont pas eu le temps de porter fruit. Le peuple russe, qui est dans une certaine mesure anarchiste par instinct, ne connaissait pas assez les véritables principes et méthodes anarchistes pour les mettre en œuvre efficacement. La plupart des anarchistes russes eux-mêmes se trouvaient malheureusement englués dans de tout petits groupes et des combats individuels, plutôt que dans un grand mouvement social et collectif. Un historien impartial admettra certainement un jour que les anarchistes ont joué un rôle très important dans la révolution russe — un rôle beaucoup plus significatif et fécond que leur nombre relativement limité pouvait le faire croire. Cependant l’honnêteté et la sincérité m’obligent à reconnaître que leur travail aurait été d’une valeur pratique infiniment plus grande s’ils avaient été mieux organisés et équipés pour guider les énergies bouillonnantes du peuple afin de réorganiser la vie sociale selon des fondements libertaires.

Mais l’échec des anarchistes pendant la révolution russe, dans le sens que je viens d’indiquer, ne signifie absolument pas la défaite de l’idée libertaire. Au contraire, la révolution russe a clairement prouvé que l’étatisme, le socialisme d’État, dans toutes ses manifestations (économiques, politiques, sociales et éducatives), est entièrement et définitivement voué à l’échec. Jamais dans l’histoire, l’autorité, le gouvernement, l’État n’ont montré à quel point ils étaient en fait statiques, réactionnaires et même contre-révolutionnaires. Ils incarnent l’antithèse même de la révolution.

Comme en témoigne la longue histoire du progrès, seuls l’esprit et la méthode libertaires peuvent faire avancer l’homme dans sa lutte éternelle pour une vie meilleure, plus agréable et plus libre. Appliquée aux grands soulèvements sociaux que sont les révolutions, cette tendance est aussi puissante que dans le processus de l’évolution ordinaire. La méthode autoritaire a échoué au cours de toute l’histoire de l’humanité et maintenant elle a échoué une nouvelle fois pendant la révolution russe. Jusqu’ici l’intelligence humaine n’a pas découvert d’autre principe que le principe libertaire, car l’homme a compris une grande vérité lorsqu’il a saisi que la liberté est la mère de l’ordre et non sa fille. Malgré ce que prétendent toutes les théories et tous les partis politiques, aucune révolution ne peut véritablement et durablement réussir si elle ne s’oppose pas farouchement à la tyrannie et à la centralisation, et si elle ne lutte pas avec détermination pour passer au crible toutes les valeurs économiques, sociales et culturelles. Il ne s’agit pas de substituer un parti à un autre afin qu’il contrôle le gouvernement, ni de camoufler un régime autocratique sous des slogans prolétariens, ni de masquer la dictature d’une nouvelle classe sur une classe plus ancienne, ni de se livrer à des manœuvres quelconques dans les coulisses du théâtre politique, non il s’agit de supprimer complètement tous les principes autoritaires pour servir la révolution.

Dans le domaine économique, cette transformation doit être effectuée par les masses ouvrières : elles ont le choix entre un industrialisme étatiste et l’anarcho-syndicalisme. Dans le premier cas, le développement constructif de la nouvelle structure sociale sera aussi menacé que par l’État politique. Il constituera un poids mort qui pèsera sur la croissance des nouvelles formes de vie sociale. C’est pour cette raison que le syndicalisme seul ne suffit pas, comme ses partisans le savent bien. Ce n’est que lorsque l’esprit libertaire imprègnera les organisations économiques des travailleurs que les multiples énergies créatrices du peuple pourront se manifester librement, et que la révolution pourra être préservée et défendue. Seule la liberté d’initiative et la participation populaire aux affaires de la révolution pourront empêcher les terribles fautes commises en Russie. Par exemple, étant donné que des puits de pétrole se dressaient à une centaine de kilomètres seulement de Petrograd, cette ville n’aurait pas souffert du froid si les organisations économiques des travailleurs de Petrograd avaient pu exercer leur initiative en faveur du bien commun.

Les paysans de l’Ukraine n’auraient pas eu du mal à cultiver leurs terres s’ils avaient eu accès à l’outillage agricole stocké dans les entrepôts de Kharkov et des autres centres industriels qui attendaient les ordres de Moscou pour les distribuer. Ces quelques exemples de l’étatisme et de la centralisation bolcheviks devraient alerter les travailleurs d’Europe et d’Amérique contre les effets destructeurs de l’étatisme.

Seul le pouvoir industriel des masses, qui s’exprime à travers leurs associations libertaires, à travers l’anarcho-syndicalisme, peut organiser efficacement la vie économique et poursuivre la production. D’un autre côté, les coopératives, travaillant en harmonie avec les organisations ouvrières, servent de moyens de distribution et d’échange entre les villes et les campagnes, et en même temps constituent un lien fraternel entre les masses ouvrières et paysannes. Un lien créateur d’entraide et de services mutuels se forme ainsi et ce lien est le rempart le plus solide de la révolution — bien plus efficace que le travail forcé, l’Armée rouge ou la terreur. C’est seulement de cette façon que la révolution peut agir comme un levier qui accélère l’avènement de nouvelles formes de vie sociale et incite les masses à réaliser de plus grandes choses.

Mais les organisations ouvrières libertaires et les coopératives ne sont pas les seuls moyens d’interaction entre les phases complexes de la vie sociale. Il existe aussi les forces culturelles qui, bien qu’elles soient étroitement liées aux activités économiques, jouent leur propre rôle. En Russie, l’État communiste est devenu l’unique arbitre de tous les besoins du corps social. Il en est résulté une stagnation culturelle complète, et la paralysie de tous les efforts créatifs. Si l’on veut éviter une telle débâcle dans le futur, les forces culturelles, tout en restant enracinées dans l’économie, doivent bénéficier d’un champ d’activité indépendant et d’une liberté d’expression totale. Ce n’est pas leur adhésion au parti politique dominant mais leur dévotion à la révolution, leur savoir, leur talent et surtout leurs impulsions créatrices qui permettront de déterminer leur aptitude au travail culturel. En Russie, cela a été rendu impossible, presque dès le début de la révolution d’Octobre, parce que l’on a violemment séparé les masses et l’intelligentsia. Il est vrai que le coupable au départ fut l’intelligentsia, surtout l’intelligentsia technique, qui, en Russie, s’est accrochée avec ténacité aux basques de la bourgeoisie — comme elle le fait dans les autres pays. Incapable de comprendre le sens des événements révolutionnaires, elle s’est efforcée d’endiguer la vague révolutionnaire en pratiquant le sabotage. Mais en Russie, il existait une autre fraction de l’intelligentsia — qui avait un passé révolutionnaire glorieux depuis un siècle. Cette fraction avait gardé sa foi dans le peuple, même si elle n’accepta pas sans réserves la nouvelle dictature. L’erreur fatale des bolcheviks fut de ne faire aucune distinction entre les deux catégories.

Ils combattirent le sabotage en instaurant une terreur aveugle et systématique contre toute la classe de l’intelligentsia et ils lancèrent une campagne de haine encore plus intensive que la persécution de la bourgeoisie elle-même — méthode qui créa un abîme entre l’intelligentsia et le prolétariat et empêcha tout travail constructif.

Lénine fut le premier à se rendre compte de cette faute criminelle. Il souligna qu’il s’agissait d’une grave erreur de faire croire aux ouvriers qu’ils pouvaient construire des industries et s’engager dans un travail culturel sans l’aide et la coopération de l’intelligentsia. Le prolétariat ne possédait ni les connaissances ni la formation pour mener à bien ces tâches et il fallait redonner à l’intelligentsia la direction de la vie industrielle. Mais le fait d’avoir reconnu une erreur n’empêcha pas Lénine et son Parti d’en commettre immédiatement une autre. L’intelligentsia technique fut rappelée à la rescousse, mais d’une façon qui renforça à la fois la désintégration sociale et l’hostilité contre le régime.

Tandis que les ouvriers continuaient à avoir faim, les ingénieurs, les experts industriels et les techniciens reçurent de hauts salaires, des privilèges spéciaux et les meilleures rations. Ils devinrent les chouchous de l’État et les nouveaux surveillants des masses réduites en esclavage. Éduquées durant des années dans l’idée fausse que seuls les muscles comptaient pour assurer le succès de la révolution et que seul le travail manuel était productif, et par des campagnes de haine qui dénonçaient tous les intellectuels comme des contre-révolutionnaires et des spéculateurs, les masses ne purent évidemment pas faire la paix avec ceux qu’on leur avait appris à mépriser et à soupçonner.

Malheureusement la Russie n’est pas le seul pays où prédomine cette attitude hostile du prolétariat contre l’intelligentsia. Partout, les politiciens démagogues jouent sur l’ignorance des masses, ils leur enseignent que l’éducation et la culture sont des préjugés bourgeois, que les ouvriers peuvent s’en passer et qu’ils sont capables de reconstruire seuls la société. La révolution russe a pourtant montré très clairement que le cerveau et le muscle sont indispensables pour régénérer la société. Le travail intellectuel et le travail manuel coopèrent étroitement dans le corps social, comme le cerveau et la main dans le corps humain. L’un ne peut fonctionner sans l’autre.

[Note de R71: C’est le principe de complémentarité… Le système étatique est fondé sur la division et l’antagonisme qui permet à une classe dominante de dominer le reste. Nous devons faire table rase de toute cette fumisterie artificiellement créée et comprendre que l’émancipation réelle ne viendra que du lâcher-prise de l’antagonisme et de l’adoption de la pratique de la complémentarité en tout et pour tout.
Tout le reste n’est que pisser dans un violon !…]

Il est vrai que la plupart des intellectuels se considèrent comme une classe à part, supérieure aux ouvriers, mais partout les conditions sociales minent rapidement le piédestal de l’intelligentsia. Les intellectuels sont forcés d’admettre qu’eux aussi sont des prolétaires, et qu’ils sont même encore plus dépendants des maîtres de l’économie que les travailleurs manuels.

Contrairement au prolétaire manuel qui travaille avec sa force physique, qui peut ramasser ses outils et parcourir le monde en vue d’améliorer sa situation humiliante, les prolétaires intellectuels sont beaucoup plus solidement enracinés dans leur environnement social spécifique et ne peuvent pas facilement changer de métier ou de façon de vivre. C’est pourquoi il est essentiel de faire comprendre aux ouvriers que les intellectuels sont en train d’être rapidement prolétarisés — ce qui crée un lien entre eux. Si le monde occidental veut profiter des leçons de la Russie, il doit mettre un terme à la flatterie démagogique des masses comme à l’hostilité aveugle contre l’intelligentsia. Cela ne signifie pas, cependant, que les ouvriers doivent remettre leur sort entre les mains des intellectuels. Au contraire, les masses doivent commencer immédiatement à se préparer, à s’équiper pour la grande tâche que la révolution exigera d’eux. Ils devront acquérir le savoir et l’habileté techniques nécessaires pour gérer et diriger les mécanismes complexes des structures industrielles et sociales de leurs pays respectifs. Mais même s’ils déploient toutes leurs capacités, les ouvriers auront besoin de la coopération des spécialistes et des intellectuels. De leur côté, ces derniers doivent aussi comprendre que leurs véritables intérêts sont identiques à ceux des masses. Une fois que les deux forces sociales apprendront à fusionner dans un tout harmonieux, les aspects tragiques de la révolution russe seront en grande partie éliminés. Personne ne sera fusillé parce qu’il « a fait des études ». Le savant, l’ingénieur, le spécialiste, le chercheur, l’enseignant et l’artiste créateur, tout comme le menuisier, le machiniste, et tous les autres travailleurs font intégralement partie de la force collective qui permettra à la révolution de construire le nouvel édifice social. Elle n’emploiera pas la haine, mais l’unité ; pas l’hostilité, mais la camaraderie ; pas le peloton d’exécution, mais la sympathie — telles sont les leçons à tirer du grand échec russe pour l’intelligentsia comme pour les ouvriers. Tous doivent apprendre la valeur de l’entraide mutuelle et de la coopération libertaire. Cependant chacun doit être capable de rester indépendant dans sa sphère particulière et en harmonie avec le meilleur de ce qu’il peut apporter à la société. Ce n’est que de cette façon que le travail productif, et les efforts éducatifs et culturels s’exprimeront dans des formes chaque fois plus nouvelles et plus riches. Telle est pour moi la leçon essentielle, universelle, que m’a apprise la révolution russe.

J’ai essayé d’expliquer pourquoi les principes, les méthodes et les tactiques bolcheviks ont échoué, et pourquoi ces mêmes principes et méthodes échoueront demain dans n’importe quel autre pays, même le plus industrialisé. J’ai également montré que ce n’est pas seulement le bolchevisme qui a échoué, mais le marxisme lui-même. L’expérience de la révolution russe a démontré la faillite de l’Étatisme, du principe autoritaire.

Si je devais résumer toute ma pensée en une seule phrase, je dirais : Par nature, l’État a tendance à concentrer, réduire et contrôler toutes les activités sociales ; au contraire, la révolution a vocation à croître, s’élargir et se diffuser en des cercles de plus en plus larges. En d’autres termes, l’État est institutionnel et statique, tandis que la révolution est fluide, dynamique. Ces deux tendances sont incompatibles et vouées à se détruire mutuellement. L’étatisme a tué la révolution russe et il jouera le même rôle dans les révolutions à venir, à moins que l’idée libertaire ne l’emporte.

Mais je dois aller plus loin. Ce ne sont pas seulement le bolchevisme, le marxisme et l’étatisme qui sont fatals à la révolution ainsi qu’au progrès vital de l’humanité. La principale cause de la défaite de la révolution russe est beaucoup plus profonde. Elle réside dans la conception socialiste de la révolution elle-même.

La conception dominante, la plus répandue, de la révolution — particulièrement chez les socialistes — est que la révolution provoque un violent changement des conditions sociales au cours duquel une classe sociale, la classe ouvrière, devient dominante et triomphe d’une autre classe, la classe capitaliste. Cette conception est centrée sur un changement purement matériel, et donc implique surtout des manœuvres politiques en coulisse et des rafistolages institutionnels. La dictature de la bourgeoisie est remplacée par la « dictature du prolétariat » — ou celle de son « avant-garde », le Parti communiste. Lénine prend la place des Romanoff, le cabinet impérial est rebaptisé Conseil des commissaires du peuple, Trotsky est nommé ministre de la Guerre et un travailleur devient gouverneur militaire général de Moscou. Voilà à quoi se réduit, essentiellement, la conception bolchevik de la révolution, du moins lorsqu’elle est mise en pratique. Et, à quelques détails près, c’est aussi l’idée de la révolution que partagent les autres partis socialistes.

Cette conception est, par nature, fausse et vouée à l’échec. La révolution est certes un processus violent. Mais si elle n’aboutit qu’à une nouvelle dictature, à un simple changement des noms et des personnalités au pouvoir, alors elle n’a aucune utilité. Un résultat aussi limité ne justifie pas tous les combats, les sacrifices, les pertes en vies humaines et les atteintes aux valeurs culturelles provoquées par toutes les révolutions. Si une telle révolution amenait un plus grand bien-être social (ce qui n’a pas été le cas en Russie), elle ne vaudrait pas davantage le terrible prix à payer ; on peut améliorer la société sans avoir recours à une révolution sanglante. Le but de la révolution n’est pas de mettre en place quelques palliatifs ni quelques réformettes.

L’expérience de la révolution russe a puissamment renforcé ma conviction que la grande mission de la révolution, de la RÉVOLUTION SOCIALE, est un changement fondamental des valeurs sociales et humaines. Les valeurs humaines sont encore plus importantes parce qu’elles fondent toutes les valeurs sociales. Nos institutions et nos conditions sociales reposent sur des idées profondément ancrées. Si l’on change ces conditions sans toucher aux idées et valeurs sous-jacentes, il ne s’agira alors que d’une transformation superficielle, qui ne peut être durable ni amener une amélioration réelle. Il s’agit seulement d’un changement de forme, pas de substance, comme la Russie l’a tragiquement montré.

C’est à la fois le grand échec et la grande tragédie de la révolution russe : elle a essayé (sous la direction du parti politique dominant) de ne changer que les institutions et les conditions matérielles en ignorant totalement les valeurs humaines et sociales qu’implique une révolution. Pire encore, dans sa folle passion pour le pouvoir, l’État communiste a même renforcé et développé les idées et conceptions mêmes que la révolution était venu détruire. L’État a soutenu et encouragé les pires comportements antisociaux et systématiquement étouffé l’essor des nouvelles valeurs révolutionnaires. Le sens de la justice et de l’égalité, l’amour de la liberté et de la fraternité humaine — ces piliers d’une régénération authentique de la société — l’État communiste les a combattus au point de les anéantir. Le sentiment instinctif de l’équité a été brocardé comme une manifestation de sentimentalisme et de faiblesse ; la liberté et la dignité humaines sont devenues des superstitions bourgeoises ; le caractère sacré de la vie, qui est la base même de la reconstruction sociale, a été condamné comme a-révolutionnaire, presque contre-révolutionnaire. Cette terrible perversion des valeurs fondamentales portait en elle-même le germe de la destruction. Si l’on y ajoute la conception selon laquelle la révolution ne constituait qu’un moyen de s’emparer du pouvoir politique, il était inévitable que toutes les valeurs révolutionnaires fussent subordonnées aux besoins de l’État socialiste ; pire même, qu’elles fussent exploitées pour accroître la sécurité du nouveau pouvoir gouvernemental. « La raison d’État », camouflée sous le masque des « intérêts de la Révolution et du Peuple », est devenue le seul critère de l’action, et même des sentiments. La violence, l’inévitabilité tragique de soulèvements révolutionnaires, est devenue une coutume établie, une habitude, et a été vantée comme une institution « idéale ». Zinoviev n’a-t-il pas canonisé Dzerjinski, le chef de la sanguinaire de la Tcheka, en le présentant comme le « saint de la Révolution » ? L’État n’a-t-il pas rendu les plus grands honneurs à Uritsky, le fondateur et le chef sadique de la Tcheka de Petrograd ?

Cette perversion des valeurs éthiques s’est rapidement cristallisée dans le slogan omniprésent du Parti communiste : LA FIN JUSTIFIE TOUS LES MOYENS. Déjà, dans le passé, l’Inquisition et les Jésuites adoptèrent ce slogan et lui subordonnèrent toute moralité. Cette maxime se vengea des Jésuites comme elle s’est vengée de la révolution russe. Ce précepte n’a fait qu’encourager le mensonge, la tromperie, l’hypocrisie, la trahison et le meurtre, public et secret. 

Ceux qui s’intéressent à la psychologie sociale devraient se demander pourquoi deux mouvements, aussi séparés dans le temps et aux idées aussi différentes que le jésuitisme et le bolchevisme, ont abouti exactement aux mêmes résultats en appliquant ce principe. Le parallèle historique, passé presque inaperçu jusqu’ici, contient une leçon fondamentale pour toutes les révolutions futures et pour l’avenir de l’humanité.

Rien n’est plus faux que de croire que les objectifs et les buts sont une chose, les méthodes et les tactiques une autre. Cette conception menace gravement la régénération sociale. Toute l’expérience de l’humanité nous enseigne que les méthodes et les moyens ne peuvent être séparés du but ultime. Les moyens employés deviennent, à travers les habitudes individuelles et les pratiques sociales, partie intégrante de l’objectif final ; ils l’influencent, le modifient, puis les fins et les moyens finissent par devenir identiques. Dès le premier jour de mon retour en Russie je l’ai senti, d’abord de façon vague, puis de plus en plus clairement et consciemment. Les grands objectifs qui inspiraient la Révolution ont été tellement obscurcis par les méthodes utilisées par le pouvoir politique dominant qu’il est devenu difficile de distinguer entre les moyens temporaires et l’objectif final. Sur le plan psychologique et social, les moyens influencent nécessairement les objectifs et les modifient. Toute l’histoire de l’humanité prouve que, dès que l’on se prive des méthodes inspirées par des concepts éthiques on s’enfonce dans la démoralisation la plus aiguë. Telle est la véritable tragédie de la philosophie bolchevik appliquée à la révolution russe. Espérons que l’on saura en tirer les leçons.

Aucune révolution ne deviendra jamais un facteur de libération si les MOYENS utilisés pour l’approfondir ne sont pas en harmonie, dans leur esprit et leur tendance, avec les OBJECTIFS à accomplir. La révolution représente la négation de l’existant, une protestation violente contre l’inhumanité de l’homme envers l’homme et les milliers d’esclavages qu’elle implique. La révolution détruit les valeurs dominantes sur lesquelles a été construit un système complexe d’injustice et d’oppression, reposant sur l’ignorance et la brutalité. La révolution est le héraut de NOUVELLES VALEURS, car elle débouche sur la transformation des relations fondamentales entre les hommes, ainsi qu’entre les hommes et la société. La révolution ne se contente pas de soigner quelques maux, de poser quelques emplâtres, de changer les formes et les institutions, de redistribuer le bien-être social. Certes, elle fait tout cela, mais elle représente plus, beaucoup plus. Elle est d’abord et avant tout LE VECTEUR d’un changement radical, PORTEUR de valeurs NOUVELLES. Elle ENSEIGNE UNE NOUVELLE ÉTHIQUE qui inspire l’homme en lui inculquant une nouvelle conception de la vie et des relations sociales. La révolution déclenche une régénération mentale et spirituelle.

[Note de R71: pour retrouver le “Geist” tel que le voyait Gustav Landauer, l’esprit de la société qui a été remplacé par l’État…]

Son premier précepte éthique est l’identité entre les moyens utilisés et les objectifs recherchés. Le but ultime de tout changement social révolutionnaire est d’établir le caractère sacré de la vie humaine, la dignité de l’homme, le droit de chaque être humain à la liberté et au bien-être. Si tel n’est pas l’objectif essentiel de la révolution, alors les changements sociaux violents n’ont aucune justification. Car des bouleversements sociaux externes peuvent être, et ont été, accomplis dans le cadre du processus normal de l’évolution. La révolution, au contraire, ne signifie pas seulement un changement externe, mais un changement interne, fondamental, essentiel. 

[Note de R71: Landauer disait que la révolution sociale est avant tout un changement d’attitude envers les institutions et que tant que nous ne changerons pas d’attitude, rien ne pourra jamais changer…] 

Ce changement interne des conceptions et des idées, se diffuse dans des couches sociales de plus en plus larges, pour finalement culminer dans un soulèvement violent qu’on appelle une révolution. Une telle apogée peut-elle inverser le changement radical de valeurs, se retourner contre lui, le trahir ? C’est ce qui s’est produit en Russie. La révolution doit accélérer et approfondir le processus dont elle est l’expression cumulative ; sa principale mission est de l’inspirer, de l’emporter vers de plus grandes hauteurs, de lui donner le maximum d’espace pour sa libre expression. Ce n’est que de cette façon que la révolution est fidèle à elle-même.

En pratique, cela signifie que la prétendue «étape transitoire » doit introduire de nouvelles conditions sociales. Elle représente le seuil d’une NOUVELLE VIE, de la nouvelle MAISON DE L’HOMME ET DE L’Humanité. Elle doit être animée par l’esprit de la nouvelle vie, en harmonie avec la construction du nouvel édifice.

Aujourd’hui engendre demain. Le présent projette son ombre très loin dans le futur. Telle est la loi de la vie, qu’il s’agisse de l’individu ou de la société. La révolution qui se débarrasse de ses valeurs éthiques pose les prémices de l’injustice, de la tromperie et de l’oppression dans la société à venir. Les moyens utilisés pour préparer l’avenir deviennent sa pierre angulaire. Il suffit d’observer la tragique condition actuelle de la Russie. Les méthodes de la centralisation étatique ont paralysé l’initiative et l’effort individuels ; la tyrannie de la dictature a effrayé le peuple, l’a plongé dans une soumission servile et a totalement éteint la flamme de la liberté ; la terreur organisée a corrompu et brutalisé les masses, étouffant toutes les aspirations idéalistes ; le meurtre institutionnalisé a déprécié le prix de la vie humaine ; toutes les notions de dignité humaine, de valeur de la vie ont été éliminées ; la coercition a rendu chaque effort plus dur, transformant le travail en une punition ; la vie sociale se réduit désormais à une succession de tromperies mutuelles, les instincts les plus bas et les plus brutaux de l’homme se sont à nouveau réveillés. Triste héritage pour commencer une nouvelle vie fondée sur la liberté et la fraternité.

On ne soulignera jamais assez que la révolution ne sert à rien si elle n’est pas inspirée par son idéal ultime. Les méthodes révolutionnaires doivent être en harmonie avec les objectifs révolutionnaires. Les moyens utilisés pour approfondir la révolution doivent correspondre à ses buts. En d’autres termes, les valeurs éthiques que la révolution infusera dans la nouvelle société doivent être disséminées par les activités révolutionnaires de la « période de transition ». Cette dernière peut faciliter le passage à une vie meilleure mais seulement à condition qu’elle soit construite avec les mêmes matériaux que la nouvelle vie que l’on veut construire. La révolution est le miroir des jours qui suivent ; elle est l’enfant qui annonce l’Homme de demain.

Résistance politique et révolution sociale 1/2 (Emma Goldman)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, démocratie participative, documentaire, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire with tags , , , , , , , , , , on 12 juin 2018 by Résistance 71

« Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents. Le socialiste englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons.”

“La terre et l’esprit [Geist] sont donc la solution du socialisme… Les socialistes ne peuvent en aucune manière éviter le combat contre la propriété foncière. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire !”

~ Gustav Landauer ~

D’où on comprend comment Lénine (et Trotsky mais ce n’est pas le sujet ici), fut un bon agent de ses maîtres banquiers et comment il rune la révolution sociale russe pourtant ayant bien des atouts pour réussir dès le départ. La révolution et le peuple russes ont été trahis de l’intérieur par les forces infiltrées du capital. Le but était de virer la dynastie Romanov qui avait elle-même viré la Standard Oil des Rockefeller hors de Russie et de réaliser l’entreprise d’un marché captif russe dépendant de la technologie anglo-américaine, Ce fut un succès sur toute la ligne comme l’a très bien documenté l’historien Antony C. Sutton dans son « Wall Street et la révolution bolchévique »...
~ Résistance 71 ~

 

La révolution sociale

est porteuse d’un changement radical des valeurs

 

Emma Goldman

1923

 

1ère partie

2ème partie

 

1.

Les critiques socialistes, mais non bolcheviks, de l’échec de la Russie affirment que la révolution a échoué parce que l’industrie n’avait pas atteint un niveau de développement suffisant dans ce pays. Ils se réfèrent à Marx, pour qui la révolution sociale était possible uniquement dans les pays dotés d’un système industriel hautement développé, avec les antagonismes sociaux qui en découlent. Ces critiques en déduisent que la révolution russe ne pouvait être une révolution sociale et que, historiquement, elle était condamnée à passer par une étape constitutionnelle, démocratique, complétée par le développement d’une industrie avant que le pays ne devienne économiquement mûr pour un changement fondamental.

Ce marxisme orthodoxe ignore un facteur plus important, et peut-être même plus essentiel, pour la possibilité et le succès d’une révolution sociale que le facteur industriel. Je veux parler de la conscience des masses à un moment donné. Pourquoi la révolution sociale n’a-t-elle pas éclaté, par exemple, aux États-Unis, en France ou même en Allemagne ? Ces pays ont certainement atteint le niveau de développement industriel fixé par Marx comme le stade culminant. En vérité, le développement industriel et les puissantes contradictions sociales ne sont en aucun cas suffisants pour donner naissance à une nouvelle société ou déclencher une révolution sociale. La conscience sociale et la psychologie nécessaires aux masses manquent dans des pays comme les États-Unis et ceux que je viens de mentionner. C’est pourquoi aucune révolution sociale n’a eu lieu dans ces régions.

De ce point de vue, la Russie possédait un avantage sur les pays plus industrialisés et « civilisés ». Certes elle était moins avancée sur le plan industriel que ses voisins occidentaux mais la conscience des masses russes, inspirée et aiguisée par la révolution de Février, progressait si rapidement qu’en quelques mois le peuple fut prêt à accepter des slogans ultra révolutionnaires comme « Tout le pouvoir aux soviets » et « La terre aux paysans, les usines aux ouvriers ».

Il ne faut pas sous-estimer la signification de ces mots d’ordre. Ils exprimaient, dans une large mesure, la volonté instinctive et semi-consciente du peuple, la nécessité d’une complète réorganisation sociale, économique et industrielle de la Russie. Quel pays, en Europe ou en Amérique, est prêt à mettre en pratique de tels slogans révolutionnaires ? Pourtant, en Russie, au cours des mois de juin et juillet 1917, ces mots d’ordre sont devenus populaires ; ils ont été repris activement, avec enthousiasme, sous la forme de l’action directe, par la majorité de la population paysanne et ouvrière d’un pays de plus de 150 millions d’habitants. Cela prouve l’«aptitude », la préparation du peuple russe pour la révolution sociale.

En ce qui concerne la « maturi-té » économique, au sens marxien du terme, il ne faut pas oublier que la Russie est surtout un pays agraire. Le raisonnement implacable de Marx présuppose la transformation de la population paysanne en une société industrielle, hautement développée, qui fera mûrir les conditions sociales nécessaires à une révolution.

Mais les événements de Russie, en 1917, ont montré que la révolution n’attend pas ce processus d’industrialisation et — plus important encore — qu’on ne peut faire attendre la révolution. Les paysans russes ont commencé à exproprier les propriétaires terriens et les ouvriers se sont emparés des usines sans prendre connaissance des théorèmes marxistes. Cette action du peuple, par la vertu de sa propre logique, a introduit la révolution sociale en Russie, bouleversant tous les calculs marxiens. La psychologie du Slave a prouvé qu’elle était plus solide que toutes les théories social-démocrates.

Cette conscience se fondait sur un désir passionné de liberté, nourri par un siècle d’agitation révolutionnaire parmi toutes les classes de la société. Heureusement, le peuple russe est resté assez sain sur le plan politique : il n’a pas été infecté par la corruption et la confusion créées dans le prolétariat d’autres pays par l’idéologie des libertés « démocratiques » et du « gouvernement au service du peuple ». Les Russes sont demeurés, sur ce plan, un peuple simple et naturel, qui ignore les subtilités de la politique, des combines parlementaires et les arguties juridiques. D’un autre côté, son sens primitif de la justice et du bien était robuste, énergique, il n’a jamais été contaminé par les finasseries destructrices de la pseudo-civilisation. Le peuple russe savait ce qu’il voulait et n’a pas attendu que des « circonstances historiques inévitables » le lui apportent sur un plateau : il a eu recours à l’action directe. Pour lui, la révolution était une réalité, pas une simple théorie digne de discussion.

C’est ainsi que la révolution sociale a éclaté en Russie, en dépit de l’arriération industrielle du pays. Mais faire la révolution n’était pas suffisant. Il fallait aussi qu’elle progresse et s’élargisse, qu’elle aboutisse à une reconstruction économique et sociale. Cette phase de la révolution impliquait que les initiatives personnelles et les efforts collectifs puissent s’exercer librement. Le développement et le succès de la révolution dépendaient du déploiement le plus large du génie créatif du peuple, de la collaboration entre les intellectuels et le prolétariat manuel. L’intérêt commun est le leitmotiv de tous les efforts révolutionnaires, surtout d’un point de vue constructif.

Cet objectif commun et cette solidarité mutuelle ont entraîné la Russie dans une vague puissante, au cours des premiers jours de la révolution russe, en octobre-novembre 1917. Ces forces enthousiastes auraient pu déplacer des montagnes si le souci exclusif de réaliser le bien-être du peuple les avait intelligemment guidées. Il existait un moyen efficace pour cela : les organisations des travailleurs et les coopératives qui couvraient la Russie d’un réseau liant et unissant les villes aux campagnes ; les soviets qui se multipliaient pour répondre aux besoins du peuple russe ; et finalement, l’intelligentsia, dont les traditions, depuis un siècle, avaient servi de façon héroïque la cause de l’émancipation de la Russie.

Mais une telle évolution n’était absolument pas au programme des bolcheviks. Pendant les premiers mois qui ont suivi Octobre, ils ont toléré l’expression des forces populaires, ils ont laissé le peuple développer la révolution au sein d’organisations aux pouvoirs sans cesse plus étendus. Mais dès que le Parti communiste s’est senti suffisamment installé au gouvernement, il a commencé à limiter l’étendue des activités du peuple. Tous les actes des bolcheviks qui ont suivi — leur politique, leurs changements de ligne, leurs compromis et leurs reculs, leurs méthodes de répression et de persécution, leur terreur et la liquidation de tous les autres groupes politiques —, tout cela ne représentait que des moyens au service d’une fin : la concentration du pouvoir de l’État entre les mains du Parti. En fait, les bolcheviks eux-mêmes, en Russie, n’en ont pas fait mystère. Le Parti communiste, affirmaient-ils, incarne l’avant-garde du prolétariat, et la dictature doit rester entre ses mains. Malheureusement pour eux, les bolcheviks n’avaient pas tenu compte de leur hôte, la paysannerie, que ni la razvyortska (la Tcheka), ni les fusillades massives n’ont persuadé de soutenir le régime bolchevik. La paysannerie est devenu le récif sur lequel tous les plans et projets conçus par Lénine sont venus s’échouer. Lénine, habile acrobate, a su opérer malgré une marge de manœuvre extrêmement étroite. La Nep (Nouvelle politique économique) a été introduite juste à temps pour repousser le désastre qui, lentement mais sûrement, allait balayer tout l’édifice communiste.

2.

La Nep a surpris et choqué la plupart des communistes. Ils ont vu dans ce tournant le renversement de tout ce que leur Parti avait proclamé — le rejet du communisme lui-même. Pour protester, certains des plus vieux membres du Parti, des hommes qui avaient affronté le danger et les persécutions sous l’ancien régime, tandis que Lénine et Trotsky vivaient à l’étranger en toute sécurité, ces hommes donc ont quitté le Parti communiste, amers et déçus. Les dirigeants ont alors décidé une sorte de lock-out. Ils ont ordonné que le Parti soit purgé de tous ses éléments « douteux ». Quiconque était soupçonné d’avoir une attitude indépendante et tous ceux qui n’acceptèrent pas la nouvelle politique économique comme l’ultime vérité de la sagesse révolutionnaire furent exclus. Parmi eux se trouvaient des communistes qui, pendant des années, avaient loyalement servi la cause. Certains d’entre eux, blessés au vif par cette procédure brutale et injuste, et bouleversés par l’effondrement de ce qu’ils vénéraient, ont même eu recours au suicide. Mais il fallait que le nouvel Évangile de Lénine puisse se diffuser en douceur, cet Évangile qui désormais prêche — au milieu des ruines provoquées par quatre années de révolution — l’intangibilité de la propriété privée ainsi que l’impitoyable liberté de la concurrence.

Cependant, l’indignation communiste contre la Nep n’exprimait que la confusion mentale des opposants à Lénine. Comment expliquer autrement que des militants, qui ont toujours approuvé les multiples cascades et acrobaties politiques de leur chef, s’indignent soudain devant son dernier saut périlleux qui constitue leur aboutissement logique ? Les communistes dévots ont un grave problème : ils s’accrochent au dogme de l’Immaculée Conception de l’État socialiste, État censé sauver le monde grâce à la révolution. Mais la plupart des dirigeants communistes n’ont jamais partagé de telles illusions. Lénine encore moins que les autres.

Dès mon premier entretien avec lui, j’ai compris que j’avais affaire à un politicien retors : il savait exactement ce qu’il voulait et semblait décidé à ne s’embarrasser d’aucun scrupule pour arriver à ses fins. Après l’avoir entendu parler en diverses occasions et avoir lu ses ouvrages, je crois que Lénine ne s’intéressait guère à la révolution et que le communisme n’était pour lui qu’un objectif très lointain. Par contre, l’État politique centralisé était la divinité de Lénine, au service de laquelle il fallait tout sacrifier. Quelqu’un a déclaré un jour que Lénine était prêt à sacrifier la révolution pour sauver la Russie. Sa politique, cependant, a prouvé qu’il était prêt à sacrifier à la fois la révolution et le pays, ou en tout cas une partie de ce dernier, afin d’appliquer son projet politique dans ce qui restait de la Russie.

Lénine était certainement le politicien le plus souple de l’Histoire. Il pouvait être à la fois un super-révolutionnaire, un homme de compromis et un conservateur. Lorsque, comme une puissante vague, le cri de « Tout le pouvoir aux soviets » se répandit dans toute la Russie, Lénine suivit le courant. Lorsque les paysans s’emparèrent des terres et les ouvriers des usines, non seulement Lénine approuva ces méthodes d’action directe mais il alla plus loin. Il avança le fameux slogan : « Expropriez les expropriateurs » , slogan qui sema la confusion dans les esprits et causa des dommages irréparables à l’idéal révolution-naire.

Jamais avant lui, un révolutionnaire n’avait interprété l’expropriation sociale comme un simple transfert de richesses d’un groupe d’individus à un autre. Cependant, c’est exactement ce que signifiait le slogan de Lénine. Les raids aveugles et irresponsables, l’accumulation des richesses de l’ancienne bourgeoisie entre les mains de la nouvelle bureaucratie soviétique, les chicaneries permanentes contre ceux dont le seul crime était leur ancien statut social, tout cela fut le résultat de l’ « expropriation des expropriateurs [1] ». Toute l’histoire de la Révolution qui s’ensuivit offre un kaléidoscope des compromis de Lénine et de la trahison de ses propres slogans.

Les actes et les méthodes des bolcheviks depuis la révolution d’Octobre peuvent sembler contredire la Nep. Mais en réalité ils font partie des anneaux de la chaîne qui allait forger le gouvernement tout-puissant centralisé et dont le capitalisme d’État était l’expression économique. Lénine avait une vision très claire et une volonté de fer. Il savait comment faire croire à ses camarades, à l’intérieur de la Russie mais aussi à l’extérieur, que son projet aboutirait au véritable socialisme et que ses méthodes étaient révolutionnaires. Lénine méprisait tellement ses partisans qu’il n’a jamais hésité à leur jeter ses quatre vérités au visage. « Seuls des imbéciles peuvent croire qu’il est possible d’instaurer le communisme maintenant en Russie », répondit-il aux bolcheviks qui s’opposaient à la Nep.

De fait, Lénine avait raison. Il n’a jamais essayé de construire un véritable communisme en Russie, à moins de considérer que trente-trois niveaux de salaires, un système différencié de rations alimentaires, des privilèges assurés pour quelques-uns et l’indifférence pour la grande masse soient du communisme.

Au début de la révolution, il fut relativement facile au Parti de s’emparer du pouvoir. Tous les éléments révolutionnaires, enthousiasmés par les promesses ultrarévolutionnaires des bolcheviks, les ont aidés à prendre le pouvoir. Une fois en possession de l’État, les communistes ont entamé leur processus d’élimination. Tous les partis et les groupes politiques qui ont refusé de se soumettre à leur nouvelle dictature ont dû partir. D’abord cela concerna les anarchistes et les socialistes-révolutionnaires de gauche, puis les mencheviks et les autres opposants de droite, et enfin tous ceux qui osaient avoir une opinion personnelle. Toutes les organisations indépendantes ont connu le même sort. Soit elles ont été subordonnées aux besoins du nouvel État, soit elles ont été détruites, comme ce fut le cas des soviets, des syndicats et des coopératives — les trois grands piliers des espoirs révolutionnaires.

Les soviets sont apparus pour la première fois au cours de la révolution de 1905. Ils jouèrent un rôle important durant cette période brève mais significative. Même si la révolution fut écrasée, l’idée des soviets resta enracinée dans l’esprit et le cœur des masses russes. Dès l’aube qui illumina la Russie en février 1917, les soviets réapparurent et fleurirent très rapidement. Pour le peuple, les soviets ne portaient absolument pas atteinte à l’esprit de la révolution. Au contraire, la révolution allait trouver son expression pratique la plus élevée, la plus libre dans les soviets. C’est pourquoi les soviets se répandirent aussi spontanément et aussi rapidement dans toute la Russie. Les bolcheviks comprirent où allaient les sympathies du peuple et se joignirent au mouvement. Mais lorsqu’ils contrôlèrent le gouvernement, les communistes se rendirent compte que les soviets menaçaient la suprématie de l’État.

En même temps, ils ne pouvaient pas les détruire arbitrairement sans miner leur propre prestige à la fois dans le pays et à l’étranger, puisqu’ils apparaissaient comme les promoteurs du système soviétique. Ils commencèrent donc à priver graduellement les soviets de leurs pouvoirs pour finalement les subordonner à leurs propres besoins.

Les syndicats russes furent beaucoup plus faciles à émasculer. Sur le plan numérique et du point de vue de leur fibre révolutionnaire, ils étaient encore dans leur prime enfance. En déclarant que l’adhésion aux syndicats était obligatoire, les organisations syndicales russes acquirent une certaine force numérique, mais leur esprit resta celui d’un tout petit enfant. L’État communiste devint alors la nounou des syndicats. En retour, ces organisations servirent de larbins à l’État. «L’école du communisme », comme le déclara Lénine au cours de la fameuse controverse sur le rôle des syndicats. Il avait tout à fait raison. Mais une école vieillotte où l’esprit de l’enfant est enchaîné et écrasé par ses professeurs. Dans aucun pays du monde, les syndicats ne sont autant soumis à la volonté et aux diktats de l’État que dans la Russie bolchevik.

Le sort des coopératives est bien trop connu pour que je m’étende à leur sujet. Elles constituaient le lien le plus essentiel entre les villes et les campagnes. Elles apportaient à la révolution un moyen populaire et efficace d’échange et de distribution, ainsi qu’une aide d’une valeur incalculable pour reconstruire la Russie. Les bolcheviks les ont transformées en rouages de la machine gouvernementale et elles ont donc perdu à la fois leur utilité et leur efficacité.

A suivre…

 

Lectures complémentaires:

Sutton_Le_meilleur_ennemi_quon_puisse_acheter

Sutton_Wall-Street_et_la_Révolution_Bolchévique

Manifeste pour la Société des Sociétés

Ecrits-choisis-anarchistes-sebastien-faure-mai-2018

Rudolph Rocker_Anarchie de la theorie a la pratique

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

Que faire ?

L’anarchie pour la jeunesse

Errico_Malatesta_écrits_choisis

la-sixta

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Appel au Socialisme Gustav Landauer