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Analyse politique: anarchie contre marxisme, révision du débat…

Posted in actualité, altermondialisme, documentaire, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 17 juillet 2017 by Résistance 71
Quand un penseur marxiste, Maximilien Rubel, veut faire de Marx un théoricien de l’anarchie, il se heurte à la doxa de son camp et à la pensée critique anarchiste qui réfute une telle démarche par l’analyse des faits.

Texte très intéressant de Berthier, qui nous montre qu’il n’y a pas qu’une seule lecture possible du conflit entre Marx et l’anarchisme et que ce n’est pas réducteur à la passe d’arme qui eut lieu entre Marx et Bakounine au moment de la 1ère Internationale, l’Association Internationale du Travail (AIT). Réviser l’historique de la scission est aussi révélateur de la manipulation idéologique qui s’en suivit. Berthier remet certaines pendules à l’heure…

~ Résistance 71 ~

 

L’anarchisme dans le miroir de Maximilien Rubel

 

René Berthier

 

“Anticommunisme et anarchisme”, Le Monde Libertaire, 2000

 

Source:

http://1libertaire.free.fr/RBerthier07.html

 

Texte de référence de Maximilien Rubel que Berthier critique ici:

http://kropot.free.fr/Rubel-Marxanar.htm 

Lire aussi: “Les marxistes et leur anthropologie”, de Pierre Clastres:

https://resistance71.wordpress.com/2015/01/22/anthropologie-politique-la-societe-contre-letat-pour-en-finir-avec-lanthropologie-marxiste-pierre-clastres/ 

 

L’évolution de la pensée critique de Maximilien Rubel le porta à formuler l’hypothèse que Marx fut un théoricien de l’anarchisme. On imagine aisément que si l’idée n’a pas soulevé l’enthousiasme chez les marxistes, elle n’en pas soulevé non plus chez les anarchistes. C’est que les oppositions entre Marx et les anarchistes de son temps furent telles que si on accepte l’idée d’un Marx théoricien de l’anarchisme, on est forcé de rejeter du «panthéon» anarchiste tous les autres, ce qui évidemment simplifie le débat… en le rendant inutile.

Cette idée pose en outre un autre problème : le «créneau» des théoriciens anarchistes est déjà largement occupé par des hommes, contemporains de Marx pour certains d’entre eux, qui n’avaient évidemment jamais envisagé une telle hypothèse, et dont on peut dire, sans trop se compromettre, qu’ils l’auraient écarté vigoureusement. Maximilien Rubel est donc dans l’inconfortable situation de celui qui se trouve seul contre tous. Pire, il met Marx lui-même dans cette inconfortable position, dans la mesure où, ayant lutté toute sa vie contre les anarchistes — Proudhon et Bakounine, principalement — l’auteur du Capital se trouve investi d’une dénomination que lui-même, ses adversaires et ses partisans auraient récusée, mais dont Rubel se propose de montrer qu’elle était justifiée.

L’image de l’anarchisme dans le miroir de Marx

L’hypothèse d’un Marx théoricien de l’anarchisme n’étant à l’évidence pas une lubie passagère chez Rubel, il nous semble nécessaire de l’examiner de près. Cet examen est largement justifié par la qualité même de Maximilien Rubel, dont la vie et l’œuvre furent consacrées à la révolution et à la critique révolutionnaire. Le respect dû au militant et à l’intellectuel révolutionnaire ne doit cependant pas nous aveugler ni nous dispenser d’exercer à l’égard de ses thèses la réflexion. C’est là, incontestablement, le meilleur hommage que nous puissions lui rendre.

C’est une tâche qui présente cependant une difficulté méthodologique. En effet, on peut choisir de ne retenir que les propos et l’argumentation «anarchistes» que Maximilien Rubel attribue à Marx, et les examiner d’un point de vue critique. Mais on s’aperçoit que ce que Marx a dit sur ce sujet se réduit à peu de chose, et que l’essentiel de l’argumentation de Rubel repose sur le contenu hypothétique d’un livre que Marx aurait eu en projet, mais qu’il n’a pas eu le temps d’écrire.

Cette première approche présente l’inconvénient d’évacuer… «l’anarchisme réel», c’est-à-dire la pensée et l’action de ceux qu’on avait jusqu’à présent l’habitude de considérer comme anarchistes. Or, Marx s’est assez longuement déterminé contre eux, Bakounine principalement ; il a fourni un corpus d’arguments dont il faudrait examiner la pertinence, et qui ont été repris sans aucune modification par ses disciples. Il y a donc une apparente contradiction dans le fait que Marx se voie attribuer la qualité d’anarchiste tout en s’étant constamment battu contre les anarchistes…

Il y a, à travers les écrits de Marx, une représentation de l’anarchisme qu’il conviendrait d’examiner. Est-il besoin de préciser qu’à cet anarchisme-là, il n’adhère pas du tout…

Avec plus d’un siècle de recul, il n’y a plus grand monde aujourd’hui pour admettre que ce que Marx disait de l’anarchisme, et en particulier des prises de position de Bakounine, était de bonne foi. Il ne saurait donc être question de reprendre tel quel l’argumentaire de Marx pour le resservir en le présentant comme une analyse des idées de Bakounine. Une telle démarche ridiculiserait celui qui se livrerait à un tel travail. C’est pourtant ce qu’ont fait la quasi-totalité des auteurs marxistes depuis Marx ; le livre de Jacques Duclos, feu le secrétaire général du Parti communiste français, étant particulièrement caractéristique à cet égard. Or, un examen systématique de toutes les mentions de Bakounine dans le recueil d’articles Marx critique du marxisme révèle que Rubel n’est pas exempt de ce défaut. Il est vrai que Bakounine est loin d’être la préoccupation principale de l’auteur, mais les nombreuses allusions qu’il en fait sont révélatrices des sources limitées auxquelles Rubel a puisé.

On pourrait alors se poser la question : l’image de l’anarchisme dans le miroir de Marx, les déformations et les silences de Marx reprises par ses disciples, n’en disent-ils pas autant sur le marxisme que les œuvres et les pratiques de Marx elles-mêmes ?

Il nous semble impossible d’évacuer de la question : Marx était-il un théoricien anarchiste, les rapports que Marx avait avec Bakounine. Dans une large mesure, marxisme et anarchisme se déterminent et se définissent l’un par rapport à l’autre.

Mais, là encore, une double difficulté surgit :

1) Le danger d’un glissement progressif (et inévitable…) du débat Marx est-il anarchiste vers le débat Marx/Bakounine.

2) Et la difficulté de rester serein, de résister à la tentation de verser dans la polémique et d’abandonner le terrain de la réflexion.

Selon Georges Haupt, le refus de Marx d’engager le débat doctrinal [avec Bakounine] est avant tout d’ordre tactique. Tout l’effort de Marx tend, en effet, à minimiser Bakounine, à dénier toute consistance théorique à son rival. Il refuse de reconnaître le système de pensée de Bakounine, non parce qu’il dénie sa consistance, comme il l’affirme péremptoirement, mais parce que Marx cherche ainsi à le discréditer et à le réduire aux dimensions d’un chef de secte et de conspirateur de type ancien(1).

Il nous a semblé que dès qu’il aborde la question des rapports entre les deux hommes, Maximilien Rubel abandonne trop souvent le rôle du chercheur pour assumer celui du partisan : c’est que l’affirmation de Marx comme théoricien de l’anarchisme implique impérativement l’élimination de Bakounine du terrain et invalide de ce fait Rubel comme penseur de l’œuvre de Bakounine, comme en témoigne son article sur le livre de Bakounine, Étatisme et anarchie, dans le Dictionnaire des œuvres politiques.

Notre hypothèse trouve sa confirmation dans le constat que les nombreux points de conjonction entre les deux hommes (2) ne sont absolument pas relevés par Rubel, trop préoccupé de souligner les différences, présentées de telle façon qu’elles ne peuvent que susciter l’adhésion du lecteur à l’idée de la supériorité incomparable de Marx dans tous les domaines. Or, le constat de ces nombreux points de conjonction aurait pu servir l’objectif de Maximilien Rubel. En reconnaissant que la violence de l’opposition entre les deux hommes était due aux fondements identiques de leur pensée, Rubel aurait pu, dépassant le niveau anecdotique habituel du débat auquel il s’est maintenu, trouver un point d’appui considérable à ses hypothèses (nous émettons cette idée sans préjuger de notre opinion quant au résultat auquel Rubel serait parvenu, évidemment…) Mais voilà, il aurait fallu «partager»…

Doctrines légitimantes et mythes fondateurs

Marxisme et anarchisme ont subi l’épreuve de la réalité à travers l’expérience de la Première internationale. Les théoriciens ont, par la suite, élaboré les doctrines légitimantes et les mythes fondateurs de leurs mouvements respectifs et donné le départ à toutes les approches dogmatiques du «débat» Marx/Bakounine. La réalité est beaucoup plus triviale. Ni Marx ni Bakounine ne représentaient grand chose.

Prenons les sections sur lesquelles Marx croyait pouvoir s’appuyer, et qui sont aussi les sections qui trouvent chez Marx une justification de leur propre activité institutionnelle.

# Les ouvriers anglais se désintéressaient complètement de l’Association internationale des Travailleurs (AIT) et les dirigeants trade-unionistes ne faisaient qu’utiliser l’Internationale pour obtenir leur réforme électorale. Après le congrès de La Haye, la toute nouvelle fédération anglaise, écœurée par les intrigues de Marx, se rallia aux positions de la fédération jurassienne, bakouniniste…

# L’AIT allemande ne représenta jamais grand chose. Lorsque le parti social-démocrate se développa, l’organisation de l’AIT en Allemagne déclina. Les sections créées par Becker furent vidées de leur substance. Le parti social-démocrate, théoriquement affilié, n’avait avec l’Internationale, aux dires mêmes d’Engels, qu’un rapport purement platonique : Il n’y a jamais eu de véritable adhésion, même pas de personnes isolées(3).

Quatre mois avant le congrès de La Haye qui devait entériner l’exclusion de Bakounine et James Guillaume, Engels écrivit une lettre pressante à Liebknecht : combien de cartes avez-vous distribuées, demande-t-il : Les 208 calculées par Finck ne sont tout de même pas tout ! C’est presque un vent de panique qui souffle sous sa plume : La chose devient sérieuse, et nous devons savoir où nous en sommes sinon vous nous obligeriez à agir pour notre propre compte, en considérant que le Parti ouvrier social-démocrate est étranger à l’Internationale et se comporte vis-à-vis d’elle comme une organisation neutre(4). Il est difficile d’exprimer plus clairement le désintérêt total dans lequel se trouvait la social-démocratie allemande vis-à-vis de l’AIT.

# Quant à la section genevoise, elle était constituée de l’aristocratie des citoyens-ouvriers de l’industrie horlogère suisse occupés à conclure des alliances électorales avec les bourgeois radicaux (5) : engluée dans les compromis électoraux avec les radicaux bourgeois, comme dit Bakounine.

Ainsi, lorsque Marx décida d’exclure les anarchistes, il était singulièrement démuni d’atouts, mis à part son contrôle sur l’appareil de l’organisation. La situation de Bakounine dans l’Internationale n’était pas meilleure, l’autorité réelle qu’il pouvait y exercer pas plus grande. Lorsque la section genevoise de l’Alliance se dissout, elle ne demande même pas l’avis de Bakounine, ce qui en dit long sur la «dictature» qu’il devait y exercer.

Les discours hagiographiques et dogmatiques des théoriciens, et ceux qui les répètent par cœur, sur les glorieux dirigeants du prolétariat international ont efficacement masqué la réalité. Une fois connue la réalité dans sa crudité, les théorisations qui en ont été faites apparaissent pour ce qu’elles sont : des impostures.

Une véritable lecture de l’histoire de l’AIT en tant qu’événement fondateur du marxisme et de l’anarchisme réels assainirait un peu les choses, et remettrait les «théoriciens» à leur place. Franz Mehring est un des rares à avoir perçu la situation avec acuité. Parlant de l’opposition bakouninienne, il dit : On s’aperçoit que la raison pour laquelle elle avait emprunté à Bakounine son nom, c’est qu’elle croyait trouver dans ses idées la solution des antagonismes et des conflits sociaux dont elle était le produit(6). On pourrait dire strictement la même chose de Marx. Mehring, donc, n’a pas une approche idéologique de la question (7), il fait une analyse en termes de classe, de forces sociales en présence. Or, c’est précisément là que se trouve la clé des conflits dans l’AIT, ce que Rubel, à aucun moment, ne comprend, et ce qui brouille sa capacité à saisir les véritables enjeux. Bakounine et Marx n’inventent rien, ils ne font que théoriser des situations dont ils sont les témoins.

Le discours tenu par Marx, qu’il le veuille ou non, conforte les positions des sections qui peuvent attendre une amélioration de leur sort par les élections. Les sections qui ne peuvent rien attendre d’une action électorale penchent vers Bakounine : les ouvriers étrangers de Genève, mal payés, méprisés, sans droits politiques ; la jeunesse déclassée d’Italie sans avenir ; les paysans d’Andalousie et d’Italie affamés par les grands propriétaires ; le prolétariat misérable d’Italie ; les ouvriers de l’industrie catalane et les mineurs du Borinage, en Belgique, deux régions où existe un prolétariat concentré et revendicatif, mais dont les moindres grèves sont noyées dans le sang et qui ne peuvent attendre aucune réforme pacifique. Ceux-là ne trouvent rien qui puisse les aider, les soutenir, dans le discours de Marx, d’autant que lorsqu’il y a des marxistes (disons plutôt : des gens qui préconisent l’action légale en se réclamant de la direction de l’Internationale), ces derniers s’occupent à casser les mouvements revendicatifs.

Les remarques de Maximilien Rubel sur les positions de Bakounine concernant l’Italie sont particulièrement révélatrices de son incompréhension de la réalité des problèmes qui secouaient l’Internationale. Rubel en effet ironise sur le fait que Marx… aurait dû renoncer aux principes directeurs de sa propre théorie pour accepter la thèse de Bakounine sur les chances d’une révolution sociale : celles-ci seraient plus grandes en Italie qu’en Europe, pour la simple raison qu’il y existe, d’une part «un vaste prolétariat doué d’une intelligence extraordinaire, mais en grande partie illettré et profondément misérable, composé de deux ou trois millions d’ouvriers travaillant dans les villes et dans les fabriques, ainsi que de petits artisans» et, d’autre part, «de vingt millions de paysans environ qui ne possèdent rien»(8) Et après avoir souligné l’avantage de l’absence, en Italie, d’une couche privilégiée d’ouvriers bénéficiant de hauts salaires, Bakounine passe à sa première attaque contre le parti «adverse», c’est-à-dire Marx (9).

Le simple exposé des positions de Bakounine vaut réfutation ; il n’est pas besoin de s’attarder, ce qui intéresse en fait Rubel, c’est ce que dit Bakounine de Marx, et qui en réalité ne présente pas d’intérêt. On a l’impression que Rubel n’a ouvert la page 206 d’Étatisme et anarchie que parce que Marx y est mentionné, alors que sur la page précédente se trouve la clé de l’argumentation de Bakounine, incompréhensible si on s’en tient à ce que Rubel en dit.

Il y a, dit en substance Bakounine, en Italie trois millions d’ouvriers surexploités, misérables, vingt millions de paysans sans terre, et — ce que Rubel ne mentionne pas —, des transfuges du monde bourgeois qui ont rejoint le combat pour le socialisme, dont l’aide est précieuse (à condition qu’ils aient pris en haine les aspirations bourgeoises à la domination, précise quand même Bakounine). Le peuple (10) donne à ces personnes la vie, la force des éléments et un champ d’action ; en revanche elles lui apportent des connaissances positives, des méthodes d’abstraction et d’analyse, ainsi que l’art de s’organiser et de constituer des alliances qui, à leur tout, créent cette force combattante éclairée sans laquelle la victoire est inconcevable.

On a là toute la vision stratégique de Bakounine concernant l’Italie, vision qui devient parfaitement cohérente dès lors qu’on y introduit ces transfuges de la bourgeoisie qui vont faire prendre le ciment de la révolution. D’ailleurs, la situation qu’il décrit n’en évoque-t-elle pas une autre, celle de la Russie de 1917 ? (11)

L’analyse de Bakounine, ainsi restituée, ne se situe en rien en dehors des principes directeurs de la théorie socialede Marx, bien au contraire. Il se pourrait même que Bakounine soit bien meilleur «marxiste» que Rubel…

L’expérience pratique de la solidarité

A partir de 1866, un mouvement de grèves se répand en s’amplifiant dans toute l’Europe, et dont la répression souvent féroce ne fait qu’accroître l’influence de l’Internationale, créée seulement deux ans auparavant.

Les grèves, qui avaient jusqu’alors un caractère fortuit, deviennent de véritables combats de classe, qui permettent aux ouvriers de faire l’expérience pratique de la solidarité qui leur arrive, parfois, de l’étranger.

# Grève des bronziers parisiens en février 1867, collectes organisées par l’AIT; grève des tisserands et des fileurs de Roubaix, mars 1867 ; grève du bassin minier de Fuveau, de Gardanne, Auriol, La Bouilladisse, Gréas que, avril 1867-février 1867, adhésion des mineurs de Fuveau à l’AIT; l’essentiel de l’activité des sections françaises consistera à partir de 1867 à soutenir ces grèves et en actions de solidarité pour épauler les grèves à l’étranger.

# En Belgique, grève des mineurs de Charleroi, réprimée durement par l’armée et qui entraîne un renforcement de l’AIT; grève des tisserands de Verviers qui veulent conserver leur caisse de secours dans l’AIT; grève des voiliers à Anvers ; l’AIT soutiendra les grévistes par des fonds. Toute la partie industrialisée de la Belgique est touchée par l’AIT.

# A Genève, grève des ouvriers du bâtiment, déclenchée dans une période favorable de plein emploi, bien conduite, qui se termine avec succès. Solidarité internationale efficace. Un délégué au congrès de l’AITà Bruxelles déclara : Les bourgeois, bien que ce soit une république, ont été plus méchants qu’ailleurs, les ouvriers ont tenu bon. Ils n’étaient que deux sections avant la grève, maintenant ils sont vingt-quatre sections à Genève renfermant 4.000 membres.

Ces événements peuvent être mis en regard du constat fait par Mehring, encore : partout où la stratégie de Marx était appliquée, l’AIT disparaissait : Là où un parti national se créait, l’Internationale se disloquait (p. 533). C’était là précisément le danger que Bakounine n’avait cessé de dénoncer.

L’AIT recommande souvent la modération, mais elle est amenée à assumer des luttes de plus en plus nombreuses et violentes. Sa seule existence, appuyée par quelques succès initiaux, crée un phénomène d’entraînement, un effet cumulatif. La violence de la répression elle-même pousse les ouvriers à s’organiser .A chaque intervention de l’armée, les réformistes perdent du terrain, et, peu à peu, l’Internationales e radicalise ; cette radicalisation, faut-il le préciser, n’est pas le résultat d’un débat idéologique mais celui de l’expérience à la fois des luttes et de la pratique de la solidarité internationale sur le terrain.

Il y a donc incontestablement une cassure dans le mouvement ouvrier international dont l’opposition Bakounine-Marx n’est pas la cause mais l’expression. On ne soulignera jamais assez que la théorie anarchiste formulée par Bakounine entre 1868 et sa mort en 1876 est entièrement fondée sur l’observation qu’il fait des luttes ouvrières de cette époque.

Aussi, lorsque, vingt-cinq ans plus tard, en 1895, Engels écrira : L’ironie de l’histoire met tout sens dessus dessous. Nous, les «révolutionnaires», les «chambardeurs», nous prospérons beaucoup mieux par les moyens légaux que par les moyens illégaux et le chambardement(12), on a l’impression qu’il se trouve dans l’exacte continuité des positions de la direction marxienne de l’AIT, malgré quelques piques lancées à l’occasion contre les fétichistes du légalisme. Quatre ans plus tôt, cependant, dans sa critique du programme d’Erfurt, alors que les deux principales revendications de 1848 sont réalisées : l’unité nationale et le régime représentatif, Engels constate avec dépit que le gouvernement possède tout pouvoir exécutif, et les chambres n’ont même pas le pouvoir de refuser les impôts[…] La crainte d’un renouvellement de la loi contre les socialistes paralyse l’action de la social-démocratie, dit-il encore, confirmant l’opinion de Bakounine selon laquelle les formes démocratiques n’offrent que peu de garanties pour le peuple (13).

L’originalité de l’analyse bakouninienne est d’avoir montré que, dans sa période constitutive, le mouvement ouvrier ne pouvait rien espérer de la subordination de son action à la revendication de la démocratie représentative, parce qu’il avait face à lui la violence étatique, et que dans la période de stabilisation, lorsque cette revendication était accordée, les classes dominantes et l’État avaient les moyens d’empêcher que l’utilisation des institutions représentatives ne remette en cause leurs intérêts. Bakounine a en effet affirmé que les démocrates les plus ardents restent des bourgeois, et qu’il suffit d’une affirmation sérieuse, pas seulement en paroles, de revendications ou d’instincts socialistes de la part du peuple pour qu’ils se jettent aussitôt dans le camp de la réaction la plus noire et la plus insensée, suffrage universel ou pas. L’histoire lui a donné raison.

Le malentendu sur l’«étatisme» de Marx

On peut regretter que Rubel, dans son souci de mettre en relief les divergences entre Bakounine et Marx, n’ait pas su en retracer la genèse, qui repose en partie, comme nous l’avons vu, sur le soutien que leur donnaient des fractions différentes de la classe ouvrière européenne, mais aussi pour une bonne part sur un malentendu. L’étatisme que Bakounine reproche à Marx est essentiellement celui de Lassalle (14). On soulève là un point de l’histoire des rapports entre Marx et la social-démocratie allemande. Marx, en effet, n’a que tardivement pris ses distances avec Lassalle, pour diverses raisons : parce qu’il avait besoin de lui pour se faire publier, parce qu’il lui empruntait de l’argent et parce qu’il pensait que, malgré tout, Lassalle contribuait à diffuser ses idées en Allemagne. Par ailleurs, Marx croyait pouvoir s’appuyer sur la social-démocratie allemande dans sa politique au sein de l’AIT.

Cette situation a contribué à alimenter à la fois l’idée de convergence de vues entre Marx et Lassalle et celle de l’approbation sans réserve de Marx envers la politique de la social-démocratie. Bakounine ne pouvait évidemment pas connaître les critiques violentes contre la social-démocratie allemande que Marx développait dans sa correspondance.

Que deux adversaires politiques se lancent des accusations accompagnées de nombreux épithètes, cela fait partie du jeu. Le chercheur, un siècle plus tard, n’est pas tenu de prendre au pied de la lettre ces accusations, c’est-à-dire de rentrer dans le jeu des adversaires. Il convenait, au-delà de l’anecdote ou de la prise de position partisane, de situer le fondement théorique des divergences. Dans le cas de Bakounine et Marx, la première question qu’il convient de poser, systématiquement, est : sont-ils si en désaccord que cela ?

Au lieu d’une approche idéologique consistant à ne retenir que ce que les protagonistes ont dit d’eux-mêmes et de leur rival respectif, et à prendre leurs déclarations pour argent comptant sans aucun examen critique, une approche historique aurait permis d’élaguer une bonne part des oppositions.

L’affirmation de Maximilien Rubel concernant l’«anarchisme» de Marx peut susciter tout d’abord un rejet violent (15) que la lecture de l’article sur le livre de Bakounine, Étatisme et anarchie, dans le Dictionnaire des œuvres politiques, n’a pas diminué. En effet, le lecteur qui a lu l’ouvrage de Bakounine en tire l’impression que Rubel n’a retenu que les passages où le révolutionnaire russe parle de Marx (16). On est donc en droit de s’interroger sur l’opportunité de confier à Rubel la tâche d’écrire, sur une œuvre de Bakounine, un article qui conclut en évoquant le grand projet non réalisé de… Marx, ce qui en dit long sur le sujet qui est réellement traité (le nom de Bakounine est mentionné 53 fois, celui de Marx 47 fois [je n’ai pas compté les citations et les notes]).

Si, aujourd’hui, notre désaccord avec Maximilien Rubel ne s’est pas modifié sur le fonds, il convient peut-être de dépasser le problème et de poser d’autres questions, sans doute plus pertinentes ; non plus : Marx est-il un théoricien de l’anarchisme ?, mais : Pourquoi diable Rubel veut-il à tout prix faire de Marx un théoricien de l’anarchisme ?

# Car enfin, si l’objectif de Rubel est de promouvoir l’anarchisme, pourquoi fait-il appel à Marx pour cela ? Et surtout, pourquoi fait-il appel à Marx à l’exclusion de tout autre ? Pourquoi ne fait-il pas œuvre créatrice (17), en élaborant une doctrine originale fondée sur une synthèse de Marx, Proudhon et Bakounine, ces deux derniers auteurs n’ayant tout de même pas dit que des âneries ?

# Et si son objectif est de réhabiliter la pensée de Marx en la dégageant de toute accusation d’étatisme, avait-il besoin d’aller jusqu’à en faire un théoricien de l’anarchisme ?

Nous n’aurons sans doute jamais de réponse à ces questions, mais elles valent peut-être la peine d’être posées, ne serait-ce que pour dépasser le stade de l’approche superficielle des relations tumultueuses entre anarchisme et marxisme.

Les bases rationnelles de l’utopie anarchiste

Marx fut donc le premier à jeter les bases rationnelles de l’utopie anarchiste et à en définir un projet de réalisation. Cette affirmation de Rubel implique sans ambiguïté que les auteurs contemporains de Marx tels que Proudhon et Bakounine, traditionnellement désignés comme anarchistes, sont écartés du statut de théoriciens à part entière, et relégués — dans le meilleur des cas — à celui de précurseurs.

La thèse de Rubel se fonde sur le contenu hypothétique d’un livre que Marx n’a pas écrit, mais qu’il avait en projet : Le «Livre» sur l’État prévu dans le plan de l’Économie, mais resté non écrit, ne pouvait que contenir la théorie de la société libérée de l’État, la société anarchiste(18).

Tout l’échafaudage repose sur une hypothèse que rien ne permet de vérifier : ce livre non écrit ne pouvait que contenir, etc., ce qui est une façon de dire que Maximilien Rubel n’en sait rien, mais qu’il le suppose, à moins qu’il ne soit en mesure de produire un document où Marx dit explicitement : J’ai un projet de livre sur l’État dans lequel je développerai la théorie de la société anarchiste.

Maximilien Rubel n’a, semble-t-il, pas grand chose à produire, puisqu’il reconnaît que la voie anarchiste suivie par Marx est implicite, c’est-à-dire non formulée: en d’autres termes, elle doit être induite de son œuvre.

Si le marxisme réel n’a pas suivi cette voie anarchiste implicite dans la pensée de Marx, c’est parce que des disciples peu scrupuleux ont invoqué certaines attitudes du maître pour mettre son œuvre au service de doctrines et d’actions qui en représentent la totale négation. Le «socialisme réalisé», selon l’expression de Maximilien Rubel, est une dénaturation de la pensée de Marx.

On pourrait analyser ces propos à la lumière du matérialisme historique : un homme élabore les bases rationnelles et un projet de réalisation de société anarchiste. Ces bases et ce projet sont implicites, car élaborées dans un livre qui est resté non écrit. Malheureusement le maître a eu certaines attitudes personnelles apparemment contestables, dont on ignore de détail, qui ont incité des disciples peu scrupuleux à mettre son œuvre au service de doctrines et d’actions qui en représentent la totale négation. Marx, apprend-on, n’a pas toujours cherché dans son activité politique à harmoniser les fins et les moyens du communisme anarchiste. Mais pour avoir parfois failli en tant que militant, Marx ne cesse pas pour autant d’être le théoricien de l’anarchisme. Ces propos sont très obscurs pour qui ne connaît pas les détails de l’histoire de l’exclusion, par Marx et son entourage, du mouvement ouvrier international presque entier de l’AIT(19). On note cependant un léger soupçon de mauvaise conscience. Le lecteur peu au courant croit deviner que Marx a fait quelque chose de condamnable, mais cela ne doit pas être bien grave car cela n’entache pas la validité normative de son enseignement.

Il semble donc que le destin du socialisme réalisé, euphémisme pour le stalinisme et toutes les variantes de communisme qui lui ont succédé, soit lié à quelques disciples peu scrupuleux qui n’ont pas compris la voie anarchiste implicite contenue dans la pensée de Marx. En termes de matérialisme historique, une telle approche du problème s’appelle idéalisme. Maximilien Rubel applique à l’histoire du marxisme la méthode que le marxisme combat.

L’anarchisme, quant à lui, a moins souffert de la perversion que constitue l’application concrète car, n’ayant pas créé une véritable théorie de la praxis révolutionnaire, il a su se préserver de la corruption politique et idéologique(20). C’est faire beaucoup d’honneur à l’anarchisme : la participation des anarchistes au gouvernement de front populaire en Espagne ne saurait donc être classée dans la rubrique corruption politique et idéologique.

L’histoire semble ici perçue comme un phénomène exclusivement idéologique : un phénomène historique ne peut exister que s’il a été théorisé, sinon il n’est pas.

Ce qui confère à Marx la qualité de théoricien le plus conséquent de l’anarchisme, écrit Maximilien Rubel, c’est que l’avènement de la communauté libérée de l’exploitation économique, politique et idéologique de l’homme par l’homme est conçu non en fonction de comportements individuels, moralement exemplaires, mais comme action réformatrice et révolutionnaire de l’«immense majorité» constituée en classe sociale et en parti politique(21).

En revanche, l’anarchisme réel (c’est-à-dire pas celui de Rubel), semble se limiter au seul geste individuel de révolte(22).

Des pans entiers de l’histoire du mouvement ouvrier international sont ainsi évacués. Limiter l’anarchisme au seul geste individuel de révolte occulte quelques pages marquantes de l’histoire du mouvement ouvrier international, certes peu traités dans les ouvrages qui se situent dans la lignée de l’orthodoxie élaborée par ces disciples peu scrupuleux de Marx évoqués par Rubel.

Des centaines de milliers d’anarcho-syndicalistes et d’anarchistes ont été tués entre les deux guerres et sur tous les continents : ils n’étaient pas poussés par le seul geste individuel de révolte et ignoraient qu’ils n’avaient pas créé une véritable théorie de la praxis révolutionnaire. Il est vrai que le mouvement anarcho-syndicalistes avait eu fort à faire, puisqu’il avait dû faire face simultanément à la bourgeoisie internationale, au fascisme, au nazisme et au stalinisme.

Références explicites à la société sans État

De quoi est fait l’anarchisme de Marx, en quoi a-t-il jeté les bases rationnelles de l’utopie anarchiste et en quoi en a-t-il défini le projet de réalisation? On sait que grâce à Marx, l’anarchisme s’est enrichi d’une dimension nouvelle, comme celle de la compréhension dialectique du mouvement ouvrier perçu comme auto libération éthique englobant l’humanité tout entière (sauf peut-être les nations réactionnaires relevées par Engels). Nous ne nous attarderons pas à tenter de comprendre ce qu’est la compréhension dialectique du mouvement ouvrier, ni l’autolibération éthique englobant l’humanité tout entière. Nous nous contenterons d’essayer de repérer les références explicites à la société sans État que Marx a pu faire dans son œuvre.

Il y a certes chez l’auteur du Capital des critiques de l’État, mais la critique de l’État en elle-même ne définit pas l’anarchisme.

Il y a des textes où Marx fait une critique radicale d’un type déterminé d’État mais la critique de l’État en tant que principe reste très limitée.

# Dans le tome I, Économie, des Œuvres de Marx des Éditions de la Pléiade établies et annotées par Maximilien Rubel, on trouve 7 références à l’abolition de l’État dont 3 sont des notes de Rubel.

# Dans le tome II, Économie, il y a 4 références dont 3 dans les notes.

# Dans le tome Œuvres philosophiques, il y a une référence de Marx à l’abolition de l’État, deux notes de Maximilien Rubel, et un passage dans l’introduction où Maximilien Rubel nous dit que la vision d’une société non politique chez Marx s’est exprimée à travers la revendication de la démocratie représentative, c’est-à-dire… le parlementarisme.

# Dans le tome I, Œuvres politiques, une phrase, dans les appendices, d’un texte de 1850 définit succinctement, mais très justement, le sens de l’abolition de l’État : L’abolition de l’État n’a de sens que chez les communistes, comme conséquence nécessaire de l’abolition des classes, avec lesquelles disparaît automatiquement le besoin du pouvoir organisé d’une classe de rabaisser les autres classes (p. 1078).

La rubrique Abolition de l’État de l’index des idées renvoie à un passage (p. 634) où il est question du renversement du pouvoir d’État existant, ce qui ne saurait s’inscrire dans une perspective anarchiste. Les autres références à l’anarchisme ou à l’abolition de l’État sont contenues soit dans l’introduction de Maximilien Rubel soit dans les notes.

Sur plus de 6.000 pages, il y a donc 7 références directes de Marx à l’abolition de l’État (dont une d’Engels, d’ailleurs), en des termes vagues, et qui constituent un matériel bien mince pour conclure que Marx est un théoricien de l’anarchisme.

On peut s’étonner qu’un auteur qui voulait, paraît-il, faire sur l’État ce qu’il avait fait sur le capital n’ait pas parsemé son œuvre d’indications plus nombreuses sur la société sans État. Or, c’est là tout de même un concept déterminant de la théorie anarchiste qui, s’il constituait une préoccupation majeure de Marx, devrait être suffisamment présente dans son œuvre pour qu’il ne puisse être occulté par les différents partis qui se réclament de son enseignement.

Le passage le plus précis cité par Rubel sur cette question est extrait des Prétendues scissions dans l’Internationale :

Tous les socialistes entendent par Anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire, l’abolition des classes une fois atteinte, le pouvoir de l’État, qui sert à maintenir la grande majorité productrice sous le joug d’une minorité peu nombreuse, disparaît, et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives.

Cette phrase de Marx est trop vague, trop générale et trop isolée dans son œuvre pour qu’elle puisse être considérée comme une adhésion à l’anarchisme. Et surtout, elle n’est pas un projet politique explicite dans la mesure où elle renvoie l’abolition de l’État à un avenir indéterminé et lointain.

Le document qui pourrait accréditer de la façon la plus convaincante la thèse d’un Marx anarchiste est l’Adresse sur la guerre civile en France rédigée au nom du Conseil général de l’AIT au lendemain de la Commune de Paris, et qui constitue un point de litige important entre marxistes et anarchistes.

C’est, selon Maximilien Rubel, un texte qui passera aux yeux de Bakounine pour un reniement des convictions «étatistes-autoritaires»de Marx (23). Bakounine dira en effet qu’il s’agit là d’un travestissement bouffon de la pensée de Marx.

N’ayant jamais hésité à reconnaître les points d’accord qu’il pouvait avoir avec Marx, on peut donc s’étonner que Bakounine récuse à Marx le droit d’être en accord avec lui-même sur l’analyse de la Commune. Il nous faudra donc examiner cette question pour tenter de comprendre cette récusation et déterminer si elle est justifiée.

Ce livre est en effet souvent cité comme une expression typique de la pensée politique de Marx, alors qu’il aborde cet événement d’un point de vue fédéraliste, c’est-à-dire en opposition totale avec ses idées. Les textes de Marx qui précèdent le livre ne laissent rien entrevoir de cette idée et les textes qui suivent n’y font jamais allusion : le Manifeste se contente de dire que la première étape de la révolution ouvrière est la conquête du régime démocratique, c’est-à-dire le suffrage universel, ce que confirme Engels dans la préface des Luttes des classes en France. Le Manifeste ne dit nulle part comment la conquête de la démocratie pourrait assurer au prolétariat l’hégémonie politique ; Engels dit simplement dans son projet de Catéchisme que le suffrage universel assurera directement dans les pays où la classe ouvrière est majoritaire, la domination de cette dernière.

Bakounine ne fut pas le seul à percevoir le contraste entre les positions antérieures de Marx et celles qu’il défend au moment de la Commune. Son biographe, Franz Mehring, note lui aussi que La Guerre civile en France est difficilement conciliable avec le Manifeste et que Marx y développe un point de vue proche de celui de Bakounine : Si brillantes que fussent ces analyses, dit en effet Mehring, elles n’en étaient pas moins légèrement en contradiction avec les idées défendues par Marx et Engels depuis un quart de siècle et avancées déjà dans le Manifeste communiste […] Les éloges que l’Adresse du Conseil général adressait à la Commune de Paris pour avoir commencé à détruire radicalement l’État parasite étaient difficilement conciliables avec cette dernière conception […] On comprend aisément que les partisans de Bakounine aient pu facilement utiliser à leur façon l’Adresse du Conseil général. Bakounine lui-même trouvait cocasse que Marx, dont les idées avaient été complètement bousculées par la Commune, soit obligé, contre toute logique, [Je souligne] de lui donner un coup de chapeau et d’adopter son programme et ses objectifs(24).

Il ne vient pas à l’idée de Mehring que Marx ne soit pas le genre d’homme à agir contre toute logique. Il n’entre pas dans notre propos de faire la genèse des revirements de Marx entre le début de la guerre et l’écrasement de la Commune, mais il nous semble utile de «décrypter» brièvement, pour Mehring, ce qui lui paraît aller contre toute logique.

# Marx approuve la guerre parce qu’une victoire prussienne conduira à des avantages stratégiques pour le mouvement ouvrier allemand, à la constitution d’une Allemagne unifiée et centralisée. Lettre de Marx à Engels, 20 juillet 1870 : Les Français ont besoin d’être rossés. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation du pouvoir d’État sera utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande.

# Une victoire allemande assurera la prépondérance de la classe ouvrière allemande. Lettre de Marx à Engels, 20 juillet 1870 : La prépondérance allemande transformera en outre le centre de gravité du mouvement ouvrier de l’Europe occidentale, de France en Allemagne ; et il suffit de comparer le mouvement dans les deux pays, depuis 1866 jusqu’à présent, pour voir que la classe ouvrière allemande est supérieure à la française tant au point de vue théorique qu’à celui de l’organisation. La prépondérance, sur la scène mondiale, du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon.

# Les travailleurs français ne doivent pas bouger, parce qu’un éventuel soulèvement victorieux et une défaite allemande retarderait l’unité nationale allemande : L’Allemagne, dit-il, serait fichue pour des années voire des générations. Il ne pourrait plus être question d’un mouvement ouvrier indépendant en Allemagne, la revendication de l’existence nationale absorbant alors toutes les énergies (ibid.). Engels à Marx, 15 août 1870 : Il serait absurde […] de faire de l’anti-bismarckisme le principe directeur unique de notre politique. Tout d’abord jusqu’ici — et notamment en 1866 — Bismarck n’a-t-il pas accompli une partie de notre travail, à sa façon et sans le vouloir, mais en l’accomplissant tout de même ?

# Pour justifier ces positions, il faut accréditer l’idée d’une guerre défensive pour les Allemands. Marx à Engels, 17 août 1870 : La guerre est devenue nationale. Kugelmann de son côté est accusé de ne rien entendre à la dialectique parce qu’il avait affirmé que la guerre du côté allemand était devenue offensive (25).

# Le 4 septembre 1870, l’empire français s’écroule ; la section française de l’AIT lance un appel internationaliste demandant aux travailleurs allemands d’abandonner l’invasion. La social-démocratie allemande répond favorablement, ses dirigeants sont immédiatement arrêtés. Marx qualifie l’appel lancé par les ouvriers français de «ridicule». Il a, dit-il, provoqué parmi les ouvriers anglais la risée et la colère.

# Engels écrit le 12 septembre : Si on pouvait avoir quelque influence à Paris, il faudrait empêcher les ouvriers de bouger jusqu’à la paix. Les travailleurs français doivent profiter de l’occasion pour se constituer en parti et œuvrer dans le cadre des institutions de la République. Le 9 septembre, le Conseil général de l’AIT publie un manifeste qui recommande aux ouvriers français : 1) de ne pas renverser le gouvernement ; 2) de remplir leur devoir civique (c’est-à-dire de voter) ; 3) de ne pas se laisser entraîner par les souvenirs de 1792. Les ouvriers, dit l’Adresse, n’ont pas à recommencer le passé mais à édifier l’avenir. Que, calmes et résolus, ils profitent de la liberté républicaine pour travailler à leur organisation de classe.

Voici donc les dispositions d’esprit dans lesquelles se situaient Marx et Engels à la veille de la Commune, dispositions attestées, sans beaucoup de contestations possibles, par leur correspondance.

La théorie de la guerre de défense ne pouvait être soutenue indéfiniment. L’opinion révolutionnaire unanime et la résistance des masses parisiennes contribuèrent à modifier le point de vue de Marx et d’Engels. Ce n’est que lorsque Blanqui déclare que tout est perdu que Marx reprend à son compte l’argument de la guerre révolutionnaire, cinq mois plus tard. Dès lors, le rôle involontairement progressif de Bismarck diminue, en même temps que s’élève la gloire des ouvriers parisiens vilipendés six mois plus tôt. La Guerre civile en France est l’expression de ce changement d’optique. Désormais, dit Marx, la guerre nationale est une pure mystification des gouvernements destinée à retarder la luette des classes. Ainsi, la lutte des classes reprend sa place comme moteur de l’histoire ; on ne demande plus aux ouvriers français de remplir leur devoir civique ni de s’abstenir de renverser le gouvernement.

Après la Commune, Marx est allé dans le sens des événements parce qu’il comptait rallier à sa cause les Communards exilés à Londres. Voyant que le procédé ne marchait pas, il écrira à son ami Sorge, le 9 novembre 1871, une lettre dépitée : Et voilà ma récompense pour avoir perdu presque cinq mois à travailler pour les réfugiés, et pour avoir sauvé leur honneur, par la publication de La guerre civile en France! ! ! Bakounine, qui ignorait évidemment cette lettre, a toutes les raisons de dire que le livre était un «travestissement bouffon» effectué par Marx de sa propre pensée (26).

L’approche idéologique de l’événement consiste à nier la réalité, à ne prendre en compte que le contenu de l’Adresse sur la guerre civile en France, sans tenir compte du contexte ni des documents existants en dehors des proclamations de principe, et à l’intégrer dans un corps de doctrine qu’on veut faire passer pour vérité historique.

L’approche critique de l’histoire des idées politiques consiste à les resituer dans leur contexte et à les confronter avec les idées de l’époque et les documents disponibles ; elle consiste aussi à ne pas considérer comme argent comptant ni ce qu’un auteur dit ni les motivations qui le poussent. Elle consiste à mettre en parallèle ce que l’auteur proclame publiquement, c’est-à-dire ce qu’il veut qu’on croie, et ce qu’il dit en privé. C’est ce que Rubel ne fait jamais dès lors qu’il s’agit de Marx. L’Adresse est pour lui un document dont le contenu constitue la vérité en soi, et qui ne saurait être remis en cause.

Pour avoir une idée de ce que les fondateurs du «socialisme scientifique» pensaient vraiment de l’abolition de l’État, il convient de se reporter à ce que dit Engels dans une lettre à Cafiero, écrite à la même époque où Marx rédigeait La Guerre civile en France. Il est vrai que, selon Rubel, il faut faire un distinguo entre les deux hommes.

Engels apparaît souvent comme le «gaffeur» du couple, qui dit explicitement des choses qui doivent être sous-entendues (la notion de peuple contre-révolutionnaire, le terrorisme aveugle contre les Slaves, etc.). Pourtant ces «gaffes» n’ont jamais été contestées par Marx. Voici ce qu’écrit Engels : Pour ce qui est de l’abolition de l’État, c’est une vieille phrase philosophique allemande dont nous avons beaucoup usé lorsque nous étions des blancs-becs(27).

Classe ouvrière et «négation créatrice»

Si les prétendues scissions définissent l’anarchisme en termes de but dans le mouvement prolétaire, il faut préciser que l’anarchisme se définit aussi en termes de moyens. Il ne se réduit pas à l’aspiration à un objectif lointain. Il implique une théorie de l’organisation et quelques grandes lignes stratégiques.

Si une politique se juge par sa finalité, elle se juge aussi par les moyens qu’elle se donne pour y parvenir. Lorsque Maximilien Rubel fait du suffrage universel, hier encore instrument de duperie, un moyen d’émancipation, il sort totalement des cadres de référence de l’anarchisme () De même l’anarchisme ne reconnaît aucune validité normative à des pirouettes dialectiques affirmant que le prolétariat ne s’aliène politiquement que pour triompher de la politique et ne conquiert le pouvoir d’État que pour l’utiliser contre la minorité anciennement dominante […] La conquête du pouvoir politique est un acte «bourgeois» par nature ; il ne se change en action prolétarienne que par la finalité révolutionnaire que lui confèrent les auteurs de ce bouleversement(28).

On peut penser que si la conquête du pouvoir politique est un acte bourgeois par nature, aucune finalité révolutionnaire ne peut le transformer en action prolétarienne. C’est au contraire l’action prolétarienne qui se trouvera de ce fait transformée en action bourgeoise. Maximilien Rubel a trop longtemps mis l’accent sur le problème de la praxis révolutionnaire pour ne pas se rendre compte que la praxis est indissociable du but à atteindre et qu’ils se déterminent (dialectiquement) l’un l’autre.

Préconiser que la classe ouvrière assume le projet dialectique d’une négation créatrice et prenne le risque de l’aliénation politique en vue de rendre la politique superflue, ne s’inscrit pas dans un projet anarchiste. Pour Bakounine, la seule négation créatrice est la destruction de l’État et son remplacement par les structures de classe du prolétariat. S’engager — volontairement en plus — dans un processus d’auto-aliénation ne paraîtrait pas à Bakounine le meilleur moyen de parvenir à l’autolibération.

Il semble y avoir une confusion chez Rubel entre théorie de l’État et anarchisme. Il n’est pas contestable que dans l’œuvre de Marx il y ait un projet lointain de dépérissement de l’État qui est implicite dans sa théorie de l’abolition des classes sociales. L’État, schématiquement défini comme instrument de répression au service d’une classe dominante, disparaît avec la disparition des classes et de leurs antagonismes. Cet argument ne fait pas du marxisme une théorie anarchiste pour autant, dans la mesure où l’anarchisme se définit, à l’encontre de l’idée de disparition de l’État comme finalité lointaine, comme un mouvement qui inscrit la destruction de l’État comme processus commençant avec la révolution elle-même.

L’État ne garantit pas seulement les privilèges de la classe dominante, il est un instrument de création permanente de privilèges, et dans ce sens, il crée la classe dominante. Il n’y a pas de classes sans État, dit Bakounine.

Par ailleurs, l’anti-étatisme ne saurait à lui seul définir l’anarchisme. Dans un écrit de jeunesse, Argent, État, Prolétariat, datant de 1844, Marx se laisse aller à des déclarations franchement antiétatiques : L’existence de l’État et l’existence de l’esclavage sont indissociables(29) [c’est de l’esclavage de la société civile dont il s’agit]. Maximilien Rubel, dans une note, page 1588, déclare un peu hâtivement que cet aphorisme exprime on ne peut plus catégoriquement le credo anarchiste de Marx. Une telle affirmation antiétatique ne peut, aux yeux de Maximilien Rubel, que fermement établir Marx au premier rang des penseurs anarchistes. Et, répondant par avance à l’objection selon laquelle toute la praxis ultérieure de Marx dément totalement cette affirmation plus anarchiste que nature, Maximilien Rubel précise : Ses déclarations ultérieures quant à la nécessité, pour la classe ouvrière, de «conquérir» le pouvoir politique, donc de s’assurer la direction des affaires de l’État, voire d’y exercer, en tant que classe et comme «immense majorité», sa «dictature» sur la minorité bourgeoise légalement dépossédée de ses privilèges économiques et politiques, ne contredisent nullement le postulat initial de la finalité anarchiste du mouvement ouvrier(30).

Ce qui est une façon de dire qu’une praxis totalement extra-anarchiste ne contredit nullement le postulat initial anarchiste.

Malheureusement, en énonçant les termes de la contradiction, Maximilien Rubel ne la résout pas.

Dans une autre note de la même page 1588, il souligne que malgré le caractère antipolitique (qu’il assimile sans doute à l’anarchisme) de ses écrits de la période parisienne, Marx s’accommodera plus tard d’une politique ouvrière assez conforme au principe qui se trouve ici condamné, ce qui est pour le moins un euphémisme.

Là encore, la contradiction ne semble pas détourner Maximilien Rubel de son idée. En revanche, il s’étonne que les épigones de Marx n’aient pas compris que ce dernier était anarchiste, malgré le petit nombre de passages où il se révélerait comme tel, et malgré une pratique politique totalement anti anarchiste : En tant qu’idéologie politique, le marxisme des épigones se nourrira de cette ambiguïté que l’absence de «Livre» sur l’État facilitera(31).

Maximilien Rubel semble lui-même conscient du caractère peu convaincant de l’anarchisme de Marx tel qu’il devrait apparaître dans son œuvre écrite. Aussi, la pièce maîtresse de son argumentation se trouve-t-elle dans ce Livre sur l’État que Marx avait en projet. Resté non écrit, ce Livre, rappelons-le, ne pouvait contenir que la théorie de la société libérée de l’État, la société anarchiste(32).

Le plan de l’Économie que Marx voulait écrire n’a pu être rempli que par un sixième, dit Rubel : La critique de l’État dont il s’était réservé l’exclusivité [sic] n’a pas même reçu un début d’exécution, à moins de retenir les travaux épars, surtout historiques, où Marx a jeté les fondements d’une théorie de l’anarchie(33).

Ainsi, en dépit d’une stratégie politique, d’une praxis dont Maximilien Rubel lui-même dit qu’elle est contraire aux principes énoncés, Marx aurait écrit, s’il avait eu le temps, une théorie anarchiste de l’État et de son abolition. Les héritiers de Marx qui, par la suite, ont construit un capitalisme d’État peu conforme aux professions de foi anarchistes, se sont «nourris» de cette ambiguïté, causée précisément par l’absence du Livre sur l’État. En d’autres termes, semble croire Maximilien Rubel, si Marx avait eu le loisir d’écrire ce Livre, son œuvre n’aurait pas revêtu cette ambiguïté (que Rubel souligne à plusieurs reprises) ; et sa qualité d’anarchiste aurait éclaté au grand jour, et par là même occasion, probablement, les destinées du mouvement international auraient été différentes. Position idéaliste s’il en fut.

La clef du problème de la destinée du marxisme — et de sa dénaturation — réside en conséquence dans ce Livre non écrit, dont l’absence a fait basculer le marxisme dans l’horreur concentrationnaire.

Pour rendre à l’œuvre de Marx (et non plus au marxisme, concept que Maximilien Rubel rejette) sa véritable signification anarchiste, il faut donc partir de ce qui existe (c’est-à-dire pas grand chose), des travaux épars, dont Maximilien Rubel se propose de se faire l’exégète.

Les anarchistes pourraient légitimement demander à Maximilien Rubel s’il n’y a pas une grosse contradiction à réaffirmer le postulat du matérialisme historique, qui fonde l’incomparable supériorité du marxisme sur l’anarchisme, et ensuite à expliquer le dévoiement de l’œuvre de Marx par la seule absence d’un livre qu’il n’a pas écrit.

Si on s’en tient effectivement aux postulats du matérialisme historique, la publication du Livre sur l’État n’aurait pas changé grand chose ; les épigones, représentants de forces sociales qui se seraient développées de toute façon, auraient pris dans Marx (ou ailleurs) ce qui leur aurait été nécessaire pour justifier leur politique et auraient laissé le reste. Il n’empêche que c’est quand même dans l’œuvre de Marx — considérable, même sans le Livre sur l’État— que les déformations bureaucratiques et totalitaires du mouvement ouvrier ont trouvé leur fondement théorique.

Si Marx avait été anarchiste, il aurait écrit son Livre sur l’État.

On pourrait ajouter, plus trivialement : si Marx avait été un théoricien de l’anarchisme, ça se saurait…

Conclusion

La démarche de Rubel consiste en l’affirmation du caractère anarchiste du projet de Marx, affirmation impliquant le rejet général de la contribution des auteurs anarchistes, même si sur le détail il reconnaît la validité occasionnelle de quelques unes de leurs théories.

A aucun moment il n’y a la tentative de faire une synthèse de l’apport de ces auteurs avec la pensée de Marx, qui est considérée semble-t-il comme un bloc d’acier, pour reprendre les termes de Lénine ; ce dernier considérait que rien ne pouvait être ôté de la pensée de Marx, Rubel considère que rien ne peut y être ajouté.

En récusant toute validité normative à l’anarchisme «réel», Rubel se prive d’atouts considérables. Handicapé par son approche essentiellement idéologique du problème, il ne voit pas les évidentes passerelles existant entre Marx et Bakounine (et Proudhon également), qui auraient pu contribuer à l’élaboration d’une œuvre originale.

Comme penseur révolutionnaire original, Rubel a échoué — mais ce n’était peut-être pas là son intention. Il reste un remarquable exégète de la pensée de Marx.

Notes

Voilà qui résout les problèmes posés lors du deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002 en France !

Note sardonique d’un bibliolib-maker…

(1) Bakounine, combats et débats, Institut d’études slaves, 1979.

(2) Il n’entre pas dans l’objet de ce travail de détailler cette question. Le lecteur pourra se reporter à mon ouvrage Bakounine politique — révolution en Europe centrale, Éd. du Monde libertaire.

(3) Marx-Engels, La social-démocratie allemande, 10/18, p. 68.

(4) La social-démocratie allemande, 10/18, p. 66.

(5) Et lorsque la circulaire[il s’agit du teste polémique que Marx rédigea pour la Conseil général : Les prétendues scissions dans l’Internationale] accusait le «jeune Guillaume» d’avoir taxé les «ouvriers des fabriques» genevois d’affreux bourgeois, elle omettait purement et simplement de dire que le terme «ouvriers de fabrique» désignait à Genève une couche d’ouvriers privilégiés, bien rémunérés, travaillant dans les industries de luxe et qui avaient passé les compromis électoraux plus ou moins douteux avec certains partis bourgeois. Franz Mehring, Karl Marx — Histoire de sa vie, Éditions sociales, p. 529.

(6) Franz Mehring, Karl Marx — Histoire de sa vie, Éditions sociales, p. 522.

(7) Par approche idéologique nous entendons l’approche consistant à prendre au premier degré les idées d’un auteur sur un sujet, sans examen critique. ainsi, La guerre civile en Franceserait un livre d’histoire sur la Commune, à prendre comme tel, et contenant la vérité sur cet événement, et non un livre exposant les opinions de Marx sur la question, à un moment donné, et pour des raisons données.

(8) Étatisme et anarchie, p. 206, Champ libre.

(9) Dictionnaire des œuvres politiques, p. 52.

(10) Le concept de peuple chez Bakounine inclut le prolétariat, la paysannerie pauvre et la petite bourgeoisie pauvre.

(11) Dans une lettre à Liebknecht du 8 avril 1870, Bakounine fait remarquer que la majorité des étudiants russes se trouvent dans la situation de n’avoir absolument aucune carrière, aucun moyen assuré d’existence devant elle, ce qui fait qu’avant tout, elle est révolutionnaire par position, et c’est la manière la plus sérieuse et la plus réelle, selon moi d’être révolutionnaire. Il est significatif que ce sont ces mêmes intellectuels petits-bourgeois qui constitueront l’écrasante majorité des cadres du parti bolchevik, trente ans plus tard…

(12) Introduction aux Luttes de classes en France.

(13) Critique du programme d’Erfurt, Éd. sociales, p. 101.

(14) La critique par Bakounine de l’étatisme de Marx recouvre deux réalités, qu’il n’entre pas dans notre sujet de développer : La stratégie de conquête du pouvoir d’État par les élections ; la conception étatique du communisme.

(15) C’est la réaction que j’ai eue en publiant en 1895 un texte polémique dans Informations et réflexions libertaires (oct-nov. 1985), Rubel, Marx et Bakounine.

(16) Étatisme et anarchie est une synthèse des idées de Bakounine sur l’histoire et la politique des États Européens, leur formation et leur perspective d’évolution dans le cadre d’une stratégie du mouvement ouvrier. Le sujet central n’en est pas Marx, quoi qu’en pense Rubel, mais l’Allemagne et la Russie. C’est en effet une réflexion sur le rôle respectif de l’Allemagne et de la Russie dans l’histoire européenne et sur leur statut de centre de la réaction en Europe. Le fait que Bakounine pense — en argumentant — que l’Allemagne a acquis, avec la constitution de l’unité nationale, ce statut de centre de la réaction, se résume chez Rubel par l’accusation de germanophobie, ce qui évidemment évacue l’analyse des explications de Bakounine. On peut distinguer nettement deux parties (le livre, inclus dans le tome IV des Œuvres chez Champ libre, commence p. 201 et finit p. 362) :

I. # Histoire de l’Europe et géopolitique : Russie (p. 209) # autriche (p. 227) # Russie — empire allemand (p. 250) # Perspective de guerre entre russie et Allemagne (p. 260) # Expansionnisme russe en Asie orientale (p. 273). II. Le libéralisme allemand (p. 286) : 1815-1830 Gallophobie des romantiques tudesques (p. 298) # 1830-1840 Imitation du libéralisme français (p. 303) # 1840-1848 Le radicalisme (p. 314) # 1848-1850 Mort du libéralisme (p. 319) # 1850-1870 Triomphe de la monarchie prussienne (p. 335).

(17) Le lecteur pourra utilement se reporter à l’ouvrage de Claude Berger, Marx, l’association, l’anti-Lénine, qui est une réflexion originale sur le thème de l’association chez Marx en tant que théorie et pratique de l’auto-émancipation du prolétariat. Sa démarche va dans le même sens que celle de Rubel, mais à aucun moment il n’éprouve le besoin de faire de Marx un théoricien de l’anarchisme. Petite bibliothèque Payot, 1974.

(18) Marx théoricien de l’anarchisme, p. 45.

(19) Bakounine avait prévu que, après sa propre exclusion de l’AIT, au congrès de La Haye, le même sort serait réservé à tous les oppositionnels. S’apercevant qu’ils avaient été manipulés par un congrès truqué, les résolutions votées à ce congrès furent désavouées, entre le 15 septembre 1872 et le 14 février 1873, par les Jurassiens, les Français, les Belges, les Espagnols, les Italiens, les Américains, les Anglais, les hollandais.

Voyant cela, le nouveau conseil général, transféré à… New York ! publie le 26 janvier 1873 une résolution déclarant que tous ceux qui ne reconnaissent pas les résolutions du congrès de La Haye se placent en dehors de l’Association internationale des travailleurs et cessent d’en faire partie. Dire par conséquent que Marx et ses proches ont en somme exclu de l’AITla quasi-totalité du prolétariat international n’est pas un abus de langage !

L’argument : Il s’est exclu lui-même resservira beaucoup par la suite…

(20) Marx théoricien de l’anarchisme, p. 49.

(21) Marx, Œuvres, La Pléiade, vol. III, note de Rubel, p. 1735.

(22) Marx critique du marxisme, postface, p. 430.

(23) Dictionnaire des œuvres politiques, p. 56.

(24) Franz Mehring, Karl Marx — Histoire de sa vie, Éditions sociales, p. 504.

(25) L’accusation de ne rien entendre à la dialectique constitue la réfutation ultime du marxisme face à un argument irréfutable. Lénine l’emploiera également, notamment contre Boukharine, qu’il désigne comme le meilleur théoricien du parti, mais qui n’a pas compris la dialectique, ce qui laisse rêveur sur le niveau théorique des dirigeants bolcheviks…

(26) L’État et la Révolution joue dans la mythologie léninien ne le même rôle que La Guerre civile en France. C’est un curieux destin que Marx, comme Lénine, confrontés à une révolution, aient été contraints d’opérer un travestissement bouffon de leur pensée pour aller (temporairement il est vrai) dans le sens de l’histoire…

(27) Lettre à Cafiero, 1er juillet 1871

(28) Rubel, Marx critique du marxisme, p. 55.

(29) Marx, Œuvres, La Pléiade, vol. III, p. 409.

(30) Marx, Œuvres, La Pléiade, vol. III, p. 1588, note de Maximilien Rubel.

(31) Marx, Œuvres, La Pléiade, vol. III, note de Maximilien Rubel, p. 1588.

(32) Marx critique du marxisme.

(33) Plan et Méthode de l’Économie, Marx critique du marxisme, p. 378.

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Pour un changement de paradigme politique: Anarchix l’intrépide et…

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L’intrépide anarchie

Anarchisme et mouvements sociaux

 

Robert Graham

 

1er Août 2016

 

url de l’article original:

https://robertgraham.wordpress.com/2016/08/01/fearless-anarchy/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Aujourd’hui, bien des anarchistes se font les avocats non seulement de travailler au sein d’une plus grande base de mouvements sociaux, mais aussi d’aider à établir des mouvements populaires qui depuis leur création adopteraient un principe de groupe d’affinité décentralisé fondé sur des structures organisationnelles qui forment des réseaux horizontaux et des assemblées populaires où le pouvoir demeure avec la base et non pas dans une administration hiérarchique, une bureaucratie ou une entité exécutive.[i]

Mais ce concept peut aussi bien être remonté jusqu’à l’Internationale (ouvrière), car ce furent les fédéralistes, les anti-autoritaires et les anarchistes au sein de l’Internationale (AIT) qui insistèrent sur le caractère démocratique direct des organisations propres aux travailleurs, incluant l’Internationale elle-même, sur les fédérations volontaires fédérées les unes aux autres, car elles fournissaient la base même de la société future. Les anarchistes contemporains ont simplement développé des façons plus sophistiquées de mettre en pratique de telles idées et d’empêcher les mouvements de tomber dans la cooptation et la transformation en des organisations pyramidales.

La “pyramide inversée” du XIXème siècle anarchiste est obsolète, avec des groupes à plus petite échelle se fédérant en des fédérations plus importantes, résultant ultimement en des fédérations internationales composées de groupes composant les étages de la base des fédérations. Le problème de ce type d’organisation est que les structures supérieures de ce type de fédération peuvent être transformées en des corps gouvernant, particulièrement en temps de crise, comme Marx et Engels tentèrent de le faire pour le Conseil Général de l’Internationale et d’en faire un pouvoir exécutif après la suppression/répression de la Commune de Paris.

Au lieu de fédérations organisées de la “base au sommet”, bien des anarchistes contemporains se font les avocats d’imbriquer des réseaux horizontaux ensemble comme ceux qui ont émergé des mouvements sociaux contre le néolibéralisme: le mouvement “horizontalidad” en Argentine et le mouvement Occupy (Wall Street et ses extensions), leurs réseaux sans centres [ii]. Ces mouvements contemporains ont été capables, du moins pour un temps, de briser l’isolation favorisée par les groupes anarcho-communistes autonomes depuis la fin du XIXème siècle en Europe lors du renouvellement de l’implication anarchiste au milieu des années 1890, ce qui donna naissance à des mouvements variés révolutionnaires anarcho-syndicalistes en Europe et sur le continent des Amériques.

Ce qui est différent au sujet des approches anarchistes contemporaines envers l’organisation est qu’elles font la jonction entre le groupe d’affinité, les assemblées populaires et des réseaux plus vastes d’organisations et de mouvements similaires d’une manière inconnue aux groupes anarcho-communistes du XIXème siècle et ce sans s’en remettre à des formes plus permanentes et institutionnalisées par les anarcho-syndicalistes dans leurs organisations fédéralistes. Les organisations syndicales ont toujours été en danger de se transformer en des organisation pyramidales bureaucratiques, comme cela s’est produit finalement avec la CGT française pendant la 1ère guerre mondiale et même avec la révolution russe, lorsque la CGT est passée sous contrôle marxiste. Sous la pression de la guerre civile espagnole, même la CNT anarcho-syndicaliste, commença à sombrer dans l’organisation bureaucratique.

De bien des façons, ces formes contemporaines d’organisation anarchiste réfléchissent l’image de la vision anarcho-communiste d’une société dans laquelle, des propres mots de Kropotkine, “des associations se modifiant en permanence… portent en elles-mêmes les éléments de leur durée et assument constamment de nouvelles formes qui répondent au mieux aux aspirations multiples de tous.” [iii] En faisant ce genre d’organisations, comme les groupes d’affinité, la base de leur travail de réseaux horizontaux, les anarchistes contemporains ont créé des organisations non-hiérarchiques qui ne font pas que préfigurer, mais se réalisent dans l’ici et le maintenant en des formes organisationnelles se confortant avec un future anarcho-communiste au sein du contexte de plus vastes mouvements pour un changement social radical.

Robert Graham

[i] Graeber, “The New Anarchists,” in Anarchism Vol. 3, “The New Anarchism,” ed R. Graham, 2012: 1-11.

[ii] Graham, ibid: 572-576.

[iii] Graham, Anarchism Vol. 1, “From Anarchy to Anarchism,” 2005: 142.

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“Quel rôle l’État ou le gouvernement ont-ils joué dans l’effort d’amélioration de la société, d’innovations et de découvertes ? Aucun, ou plutôt aucun de positif. C’est toujours l’individu qui a accompli le miracle, généralemet en dépit des interdictions, des persécutions et de l’intervention de l’autorité… L’État n’est que l’ombre de l’Homme, l’ombre de son obscurantisme, de son igorance et de sa peur.”

~ Emma Goldman ~

France lutte sociale et changement de paradigme politique… Petite mise au point sur les « casseurs » des manifs…

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Mise au point nécessaire sur les “casseurs” par la CNT et dénonciation des manipulations propagandistes étatiques devenues des classiques du genre. Au sujet des soi-disants “casseurs”, nous ajouterons que dans la vaste majorité des cas, il s’agit soit directement de flics agissant en provoc’, afin de justifier répression et arrestations, soit il s’agit de groupes “autononomes” infiltrés, manipulés. Leur manipulation leur esti connue ou pas c’est selon, toujours est-il que leur “leadership” se fond souvent dans la nébuleuse étatico-répressive du mauvais gouvernement d’en-haut et de son bras armé policier.

Nous avons ajouter en dessous de l’article une liste d’articles pour mieux comprendre et analyser les enjeux politic-sociaux de la “loi travail” faisant actuellement la une de l’action sociale en France.

— Résistance 71 —

 

Qui sont les vrais casseurs ?

 

Confédération National du Travail (CNT)

 

Source: http://www.cnt-f.org/qui-sont-les-vrais-casseurs.html

 

Ouverture du JT de TF1, sujet sur les “casseurs” et la police. Derrière le présentateur, une photo avec un drapeau CNT. Si seulement ce grossier montage n’était qu’un cas isolé… Depuis le début du mouvement social sur la loi travail, comme lors de chaque lutte, les “grands” médias ne cessent de pointer du doigt les “casseurs”, évitant d’aborder les questions de fond : le contenu de la loi travail et les raisons de ce mouvement. En agissant ainsi, ils se comportent comme un relais du discours gouvernemental et patronal : “Notre loi est nécessaire, tous ceux qui la combattent sont d’infâmes casseurs.” Ou bien : “La population est prise en otage par les grévistes.” Ah bon ? Une analyse s’impose, pour remettre les pendules à l’heure.

La CNT, c’est quoi ?

La CNT est un syndicat où s’organisent les travailleurs, au sens large (salariés, chômeurs, précaires, retraités, étudiants et lycéens). Un travailleur est un producteur qui ne possède pas les moyens de production. Donc ça n’est ni un patron ni un actionnaire, qui tirent leurs revenus du travail des autres.

à la CNT, il n’y a pas de permanent syndical. Personne ne reçoit de salaire pour militer. Et nous n’avons ni chef ni bureaucratie, car nous refusons toute hiérarchie entre militants.

Tout ce que nous faisons, nous le faisons pour l’émancipation des travailleurs. Nous n’acceptons aucune subvention de l’état et des patrons, pour garantir notre indépendance et notre liberté d’action. Nous ne fonctionnons qu’avec les cotisations de nos adhérents.

Nous sommes anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires. Nos bases sont la lutte des classes et le communisme libertaire. Nous sommes pour l’abolition de l’état, en tant que bras armé du patronat. C’est pourquoi nous ne syndiquons pas leurs forces répressives (police, armée, vigiles, etc.). Enfin, nous sommes une organisation horizontale et autogestionnaire. Tous les mandats sont tournants et révocables. Chacun participe au fonctionnement et aux prises de décision au niveau local, régional, fédéral et confédéral. Nous sommes tout cela, mais nous ne sommes pas des “casseurs”, au sens où certains aimeraient le faire croire.

Un casseur, c’est quoi ?

Il est légitime de s’interroger sur le véritable sens de ce terme, matraqué à longueur de journée à la télé ou dans les journaux. Qui sont les vrais casseurs ? Ne serait-ce pas plutôt les patrons, l’État et leur bras armé, la police ?
Qui casse le code du travail et met des millions de gens au chômage ou dans la précarité ?
Où est la véritable “insécurité” ? N’est-elle pas sociale ?
Qui nous met en “danger”, exerçant sur nous une violence sociale profonde et durable ?
Qui détruit notre présent et massacre notre avenir ?
Où est le véritable “état d’urgence” ? N’est-il pas social ?
Qui saccage des outils syndicaux (local CNT à Lille, camionnette de Solidaires, etc.) ?
Qui veut mettre des syndicalistes derrière des barreaux ?
Qui frappe des mineurs et les jette en prison ?
Qui contrôle au faciès et discrimine les populations des quartiers populaires ?
Qui instaure des politiques toujours plus répressives (Patriot Act aux États-Unis, état d’urgence et loi Urvoas en France) ?
Qui exerce une justice de classe défendant les intérêts d’une minorité au détriment des travailleurs, des pauvres, des migrants ?
Qui nous ment afin de recueillir des voix puis trahit les promesses qui ont été faites ?
Qui vole des milliards sous la forme d’exonérations et d’évasions fiscales ?
Qui attaque les prestations sociales, rendant leurs bénéficiaires “coupables” de tous les maux de la société ?
Qui pille et tue en menant des guerres dites “propres” mais toujours aussi sales, puis refoule des migrants qui n’ont d’autre choix que de s’enfuir ? 
Qui s’empare des ressources de la planète et s’accapare les territoires à tel point que la survie des espèces humaines, animales et végétales n’est plus garantie ?

Les vrais casseurs, ce sont eux !

Pour mieux régner, il faut diviser : l’État et ses forces répressives laissent entendre que les “méchants” sont certains syndicats, organisations politiques ou individus. Il s’agit surtout de provoquer des violences et de ternir “l’image” du mouvement social en attirant l’attention sur les “casseurs”, alors que ce sont eux qui cassent à tour de bras. Il s’agit aussi de justifier la violence des forces répressives.

La stratégie ? Présence policière massive lors des manifs, opérations au cœur des cortèges, matraquage des lycéens à l’entrée des établissements, évacuation des universités, etc. Et comme par hasard, quand il n’y a pas de “forces de l’ordre” aux abords des manifestations, tout se passe bien…

D’ailleurs, à quoi s’attaquent ces prétendus “casseurs” ? à des banques, des publicités, des enseignes de grandes entreprises. Ces multinationales n’ont-elles donc pas les moyens de s’acheter des rideaux pour protéger leurs vitrines plutôt que de spéculer sur les marchés (Panama Papers), provoquer des crises économiques (subprimes en 2007), détruire des millions de vies ? Ce que l’état défend physiquement, légalement et politiquement, c’est bien le capital.

Quant aux attaques physiques, elles sont exercées par l’armée et la police : Flash-Ball, grenades, matraques et lacrymos utilisés sans discernement, tirs tendus sur des manifestants ou sur des journalistes pour les empêcher de filmer. Mais aucun chiffre sur les victimes des violences policières. Les médias officiels ne prendraient-ils leurs infos qu’à la préfecture ? En invitant sur leurs plateaux télé des “experts” issus de syndicats de police comme Alliance, de tendance droite dure ? Tout est affaire de communication et de mensonges.

Mais nous ne sommes pas dupes et ne tomberons dans aucun de ces pièges grossiers !

Les vrais casseurs sont ceux qui utilisent la force brute et destructrice pour arriver à leurs fins, y compris sur des mineurs et des enfants, ceux qui imposent l’esclavage salarié au quotidien pour faire du profit. Puis se servent des moyens de communication “modernes”, possédés en majorité par de riches industriels, pour faire oublier la réalité : la violence ne vient pas de nous, le camp du travail, qui sommes des milliards, mais d’eux, le camp du capital, qui sont si peu mais qui possèdent tout et veulent nous exploiter encore plus !

Aucune de leurs manipulations ne nous fera reculer. Notre détermination et notre solidarité sont sans faille.

Notre arme, c’est la grève générale et reconductible !

 

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Site de la CNT France:

http://www.cnt-f.org/

33, rue des Vignoles, Paris 75020

 

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Autres articles sur la loi El Khomri:

Ton droit du travail vaut bien une grève générale !

Autogestion: La fonctionnalité ouvrière indépendante à l’œuvre…

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Ceci n’est pas expliqué dans les « livres d’histoire » quand on parle de la « guerre civile » espagnole, qui fut en fait une révolution sociale étouffée par la coalition étatique fasciste, communiste et social-démocrate… Rien que çà !

— Résistance 71 —

 

La gestion ouvrière du système de transport public à Barcelone 1936-1939

 

Tom Wetzel

 

30 Mars 2015

 

url de l’article en français:

http://www.autogestion.asso.fr/?p=5067

 

L’histoire de la gestion ouvrière directe du système de transport public de Barcelone durant la révolution et la guerre civile espagnole dans les années 1930 est une illustration de la capacité des travailleurs de diriger en direct les industries dans lesquelles ils travaillent.

Dans les années précédant la révolution espagnole de 1936, les luttes des travailleurs ont connu des défaites comme celle de la longue grève des tramways de 1935. Certains des leaders de cette grève ont été jetés en prison. La victoire des libéraux et des sociaux-démocrates lors des élections nationales de février 1936 a permis la libération de ces syndicalistes et les travailleurs du système de transport ont pu reconstruire leur syndicat, qui a joué un rôle important dans la ville durant les événements révolutionnaires de 1936.

Dans la Barcelone de 1936, le tramway, géré par « Tramways de Barcelone » (Tranvias de Barcelona), une société principalement détenue par des investisseurs belges, constituait la majeure partie du système de transport. La société de tramways fonctionnait sur 60 lignes qui quadrillaient la ville et s’étendait dans les banlieues proches. Sur les 7000 travailleurs de cette société, 6500 adhéraient au Syndicat des transports de la Confédération Nationale du Travail (CNT). La CNT était une organisation syndicale libertaire. Le syndicat des transport était une organisation totalement démocratique, fonctionnant par Assemblées générales et conseils de délégués élus. Etre syndicaliste signifiait être partie prenante d’un mouvement social révolutionnaire ayant pour objectif de permettre aux travailleurs de prendre le contrôle direct et collectif de la gestion des industries, supplantant les patrons et les investisseurs capitalistes afin de créer une économie basée sur la propriété collective.

En réaction aux mobilisations de masse et aux grèves des travailleurs espagnols, la direction de l’armée, avec le soutien de l’élite capitaliste du pays, a tenté de renverser le gouvernement libéral le 19 juillet 1936 afin d’écraser le mouvement ouvrier. Des groupes unitaires de défense se sont immédiatement formés avec le support de la majeure partie de la police, qui ont permis de mettre en défaite l’armée sur les deux tiers du pays. Les syndicats de travailleurs ont formé leur propre « Armée populaire » pour combattre l’armée fasciste espagnole. Dans les jours qui ont suivi la défaite de l’armée à Barcelone, les syndicats ont alors exproprié la plupart des industries et de nouvelles organisations de gestion ouvrière directe ont été mises en place.

Les travailleurs du Syndicat des transports ont participé aux combats. Ils ont saisi un véhicule blindé que la société utilisait pour tracter les tramways et l’ont utilisé comme char d’assaut dans les combats avec l’armée.

Le 20 juillet, un groupe armé du Syndicat des Transports CNT découvre que la direction des Tramways de Barcelone avait fuit. Une assemblée générale des travailleurs du système de transport s’est alors tenue le jour suivant et a voté à une très large majorité l’expropriation des propriétaires au nom du peuple. Trois lignes privées de bus, deux funiculaires et le métropolitain ont ainsi été réquisitionnés en même temps que les tramways.

Le système de tramways a été sévèrement malmené dans les batailles de rue. Des rails ont été endommagés, des caténaires sont tombés en certains endroits, des panneaux de commandes ont été mis hors service sans parler des barricades qui bloquaient certaines lignes. Travaillant jour et nuit, les travailleurs du système de transport ont pu remettre en marche le réseau de tramways en cinq jours. Dans le même temps, les tramways ont été repeints avec le drapeau diagonalement divisé de rouge et de noir du mouvement syndical (voir photo). Avant le 19 juillet, les équipements de la compagnie d’électricité étaient souvent placés au milieu des rues obligeant le tramway à réaliser des tournants serrés souvent sources de déraillements. Après la prise de pouvoir des syndicats, les travailleurs des transports se sont entendus avec les travailleurs des services de l’énergie pour les déplacer afin de rendre les rails plus rectilignes. Sous gestion privée, la société d’électricité avait placé des générateurs au milieu de la rue et les rails de tramways les contournaient. Les travailleurs se sont alors arrangés pour les déplacer sur le côté. Sur nombre de lignes, les câbles étaient tendus par des pylônes placés au centre de la rue. Ils ont été remplacés par des pylônes sur trottoirs qui étaient considérés plus sûr.

Les différents modes de transport – bus, métro, tramway – étaient organisés en sections syndicales distinctes, à l’image des ateliers de réparation. Ils étaient tous dirigés par des comités élus et responsables devant les assemblées de travailleurs. Un ingénieur était élu pour chacun des comités administratifs, afin de faciliter la coordination entre ingénieurs et travailleurs manuels. Il y avait une Assemblée générale pour les décisions qui affectaient la totalité des modes de transports. Il n’y avait pas de directeur général ou de gestionnaire principal mais un comité de travailleurs élu de 7 membres responsables de la coordination générale.

Les Tramways de Barcelone avaient mis en place un système de tarifs par zone dans lequel les personnes venant des banlieues éloignées où résidait la classe ouvrière étaient désavantagées pour accéder au centre ville. Un tarif unique pour l’ensemble de la zone métropolitaine a alors été institué. En dépit de cette baisse de tarif, le système de transport dégageait des excédents. Une partie significative de ces excédents était destinée à l’effort de guerre anti-fasciste. Les travailleurs donnaient aussi de leur temps du dimanche pour travailler dans des usines mises en place dans les ateliers du système de transport pour fabriquer des munitions pour l’Armée populaire.

Beaucoup de machines-outils françaises et américaines ont été achetées, pour permettre au service de transport d’être auto-suffisant en terme de pièces détachées. Il y avait notamment une machine-outil américaine capable de dupliquer des pièces détachées, la seule machine de ce type en Espagne. Un fourneau pour fondre et mélanger les pièces usagées a été acquis. Ce nouvel équipement permettait au service de transport de construire ses propres tramways. Avant la révolution, la société privée n’était capable de réaliser que 2% des réparations dans ses propres ateliers et n’assurait que les plus urgentes. En une année de gestion ouvrière, les ateliers étaient capables de fabriquer 98% des pièces usagées, et ce, tout en dégageant des excédents en dépit d’une hausse de 150% des matières premières.

Le syndicat CNT des transports s’est entendu avec le nouveau syndicat CNT de la santé pour garantir aux travailleurs des transports et à leurs familles des soins médicaux gratuits. Le syndicat des travailleurs de la santé s’est créé en vue de prendre en main les hôpitaux et créer un réseau de cliniques gratuites, faisant partie d’un nouveau système socialisé et gratuit de santé en Espagne, créé à l’initiative des personnes du secteur. L’accord entre le collectif du système de transport et la fédération de la santé comportait un tiers-payant pour les travailleurs et leurs familles. Ceci incluait l’accès à une clinique qui n’était jusqu’alors réservée qu’aux plus riches.

A cause de la baisse des déplacements automobiles due à la guerre et de l’augmentation de l’emploi dans des industries de guerre, la fréquentation des transports publics a augmenté de 62% pendant la première année de gestion ouvrière. Il était impossible d’obtenir de nouveaux tramways. Pour s’adapter à cette nouvelle fréquentation, les travailleurs ont repensé les opérations de maintenance afin de diminuer les temps d’immobilisation du matériel. Plusieurs tramways vieillissants ont été rénovés et remis en service. De nouveaux wagons légers ont été construits pour les deux lignes de funiculaires.

En septembre-octobre 1936, il y a eu un conflit politique majeur entre les syndicalistes et les communistes concernant les industries sous gestion ouvrière. Les syndicalistes voulaient créer une économie socialisée et démocratique, contrôlée par « en-bas » et gérée par des assemblées de travailleurs et de voisinage, avec des plans à l’échelle de régions entières définis par des congrès de délégués. Les communistes étaient intéressés à reconstruire le pouvoir d’un État bureaucratique traditionnel… avec en perspective une mainmise de l’État sur l’ensemble de l’économie. De ce point de vue, les communistes s’opposaient au projet des syndicalistes d’une gestion directe de l’économie par les travailleurs en établissant des barrages routiers. Ils ont été aidé par des professionnels, des petites entreprises et des cadres qui voyaient disparaître leurs privilèges de classe. Suite à ce conflit politique majeur, la Généralité – le gouvernement régional de la Catalogne – a émis un décret de collectivisation en octobre 1936 exigeant que les industries expropriées soient réorganisées en coopératives de travail.

Après la publication de ce décret, le système de transport, qui avait été géré par le syndicat, a été réorganisé en tant que Collectif de Service public unifié, formellement séparé de la CNT. Dans certains secteurs de ce Collectif, comme le métro, il y avait le syndicat UGT. L’UGT était une fédération de syndicats sociaux-démocrates – plus bureaucratisés que la CNT et liés aux partis socialiste et communiste. Dans les secteurs du Collectif où l’UGT était présente, l’UGT élisait ses propres délégués aux comités administratifs.

Avant le 19 juillet, les peones (manœuvres) étaient les travailleurs les plus mal payés et les travailleurs qualifiés percevait 50% de plus. Après l’expropriation de l’industrie, tous les travailleurs autres que les qualifiés recevaient la même paye de base et les travailleurs qualifiés (comme les mécaniciens) étaient payés 6% de plus. Les travailleurs se mobilisaient bénévolement les dimanches dans les ateliers mis en place par le syndicat des transports pour fabriquer du matériel de guerre pour les milices ouvrières qui combattaient l’armée espagnole. Par ailleurs, des douches et des moyens de nettoyage ont été installés dans tous les ateliers et les dépôts… quelque chose qui n’avait jamais été fait auparavant.

Les questions de discipline au travail étaient traitées par les assemblées de travailleurs. Il y a eu quelques cas de travailleurs en état d’ébriété au travail. Dans de tel cas, le travailleur était généralement suspendu de façon temporaire et sa paye était transmise directement à sa femme (s’il était marié).

A cause du recrutement de travailleurs dans l’Armée populaire combattant les militaires fascistes, le système de transport a dû faire face à un manque de main d’œuvre. Ceci a conduit à recruter pour la première fois des femmes. Mais un autre problème est alors apparu pour le mouvement syndicaliste libertaire, et ce, pas seulement dans le système de transport.

L’Association des femmes antifascistes (Asociación de Mujeres Anti-fascistas — AMA) était présente parmi les femmes travaillant dans l’industrie. Or l’AMA était une « courroie de transmission » du Parti communiste. Comme l’AMA gagnait de l’influence dans l’industrie, les militants syndicaux de la CNT craignaient que les femmes rejoignent l’UGT. Ceci aurait augmenté l’influence des communistes dans l’industrie. Le syndicat libertaire CNT aurait pu se retrouver minoritaire.

Afin de contrer ceci, les unions locales de la CNT ont ouvert leurs locaux syndicaux aux Femmes Libres (Mujeres Libres). Durant la révolution et la guerre civile, les Femmes libres ont regroupé plus de 20000 femmes pauvres ou de la classe ouvrière afin de les impliquer dans les questions sociales et les combats. Elles participaient en tant qu’égales des hommes dans les syndicats et autres organisations.

Les syndicats ont créé des jardins d’enfants, des groupes d’étude ainsi que des programmes d’apprentissage et d’alphabétisation pour les femmes. Dans les usines collectivisées, le travail pouvait être interrompu pour permettre aux militantes de Femmes libres de présenter leurs activités. Le système de transport était une industrie où les Mujeres Libres ont eu une forte présence. Pura Pérez, membre des Mujeres Libres, a été une des premières femmes à conduire un tramway dans Barcelone. D’après elle, les hommes du syndicat des transports CNT considéraient les femmes comme « des apprenties, des mécaniciennes, et conductrices et nous ont réellement appris ce qu’il fallait faire. » La camarade Pérez de la CNT se remémore que cela a été un choc pour les passagers lorsqu’ils ont réalisé que c’était une femme qui était aux commandes du tramway. A la fin de la guerre civile, les femmes constituaient une partie significative de la force de travail du système de transport de Barcelone.

Résistance politique: Après la Russie de 1905, l’anarchisme en Asie fin XIXème, début XXème siècles…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 11 mars 2015 by Résistance 71

L’anarchisme en Asie

 

Robert Graham

 

Mars 2015

 

url de l’article original:

http://robertgraham.wordpress.com/2015/03/07/anarchism-in-asia/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Au Japon, Kôtoku Shûsui (1871-1911), qui commença sa carriere politique comme marxiste des plus orthodoxes, embrassa l’anarchisme en 1905, introduisant alors les idées anarcho-communistes et anarcho-syndicalistes chez les radicaux japonais. Kôtoku se faisait l’avocat d’une création d’organisations syndicales et coopératives inter-reliées afin de fournir la base pour le développement de communes anarchistes “au moment ou après la révolution”, une idée qui peut-être remontée à Bakounine, son ami James Guillaume et les courants anarchistes appartenant à la 1ère Internationale (AIT). Il argumentait en faveur d’une action directe de la classe ouvrière et paysanne et pour l’anti-parlementarisme: les travailleurs doivent agir et “prendre en charge la société eux-mêmes sans attendre les parlements lents et bureaucratiques.” Les ouvriers se mettraient en grève pour améliorer leurs conditions de travail tout en poussant pour “la grève générale”, tandis que les affamés exproprieraient la nourriture des riches au lieu d’attendre des réformes sociales chimériques. Il traduisit Kropotkine en japonais ainsi que de la litérature anarcho-syndicaliste comme le pamphlet datant de 1905 de Siegfried Nacht, The Social General Strike.

En 1910, Akaba Hajime, autre anarchiste japonais, publia “L’évangile des paysans”, dans lequel il appelait à un “retour à la communauté villageoise” d’antan, celle qu’appréciait nos ancêtres. Nous devons construire le paradis libre de l’anarcho-communisme, qui se construira sur la structure de la communauté villageoise avec la plus grande compréhension de la science avancée et la noble moralité de l’entr’aide mutuelle. La féministe anarchiste japonaise Itô Noe (1895-1923), montrait le village japonais comme un exemple d’anarchie vivante: “Une vie sociale fondée sur l’accord mutuel” et l’entr’aide. Comme avec les anarchistes en Europe et en Amérique du Sud, les anarchistes japonais cherchèrent à unifier ouvriers et paysans (NdT: tout au contraire des marxistes pour qui seul le prolétariat est la classe révolutionnaire, oubliant entr’autre, que sans la paysannerie… le prolétariat des villes ne mange pas…) dans la lutte pour une société véritablement libre.

Malgré l’exécution de Kôtoku en 1911 suivant les tristement célebres procès japonais pour trahison, qui furent utilisés pour écraser le mouvement anarchiste japonais naissant, l’emprisonnement et la mort en 1912 d’Akaba et le meurtre de Itô Noe par la police en 1923, Osugi Sakae avec son compagnon, autre anarchiste japonais d’importance, les anarchistes demeurèrent une force importante de la gauche japonaise dans les années 1920.

En 1907, Un groupe d’anarchistes chinois créa la Société pour l’Étude du Socialisme à Tokyo. Deux des fondateurs de cette société , Liu Shipei (1884-1919) and Zhang Ji (1882-1947), furent en contact avec Kôtoku Shûsui, qui les sensibilisa aux idées de Kropotkine et de l’anarcho-syndicalisme. Liu, Zhang et Kôtoku discoururent tous de l’anarchisme à la réunion inaugurale de la Société. Zhang contribua au journal chinois Balance publié à Tokyo, qui en 1908 publia une série d’articles appelant à une révolution paysanne en Chine et la “combinaison de l’agriculture et de l’industrie”, comme proposé par Kropotkine dans son ouvrage Fields, Factories and Workshops. Suivant l’exemple de Kôtoku, Zhang traduisit également le pamphlet de Nacht “La grève générale sociale” en chinois.

 

Liu et sa femme, He Zhen, publièrent un autre journal anarchiste à Tokyo, Natural Justice. He Zhen prônait la libération des femmes, une préoccupation particulièrement vitale en Chine où le bandage des pieds et le concubinage étaient toujours des pratiques très courantes. Elle avait connaissance des débats européens sur les suffragettes mais argumentait “qu’au lieu d’entrer en compétition avec les hommes dans un monde d’hommes, les femmes devaient se concentrer à renverser les règles masculines de la société”, une position en cela très proches de femmes anarchistes comme Louise Michel et Emma Goldman. Elle critiquait les femmes qui ne prônaient la libération des femmes que pour une promiscuité sexuelle, les comparant à des prostituées, en cela une vision très similaire de celle des femmes anarchistes d’Amérique Latine comme Carmen Lareva, qui était aussi très préoccupée par le fait de ne pas confondre “l’amour libre” avec la mise à disposition sexuelle des femmes pour les hommes. He Zhen insistait sur le fait que les “femmes devaient rechercher leur propre libération sans attendre que les hommes la leur donne”. La libération de la Femme devint une cause commune pour les anarchistes chinois, qui refusaient la société patriarcale et vivaient souvent dans de petites communautés.

Les anarchistes chinois de Guangzhou (Canton) commencèrent à organiser le travail en 1913, créant les tous premiers syndicats ouvriers en Chine, inspirés par Shifu (1884-1915), l’anarcho-communiste qui devint “l’âme de l’anarchisme chinois” (Krebs). Fortement influencé par Kropotkine, Shifu prônait l’anarcho-communisme, l’abolition de toutes les institutions coercitives par essence, la liberté et l’égalité des hommes et des femmes dans la société, ainsi que l’association volontaire où personne n’aura “une quelconque autorité pour gérer les autres”, et par laquelle il “n’y aura pas de statuts ou de réglementations pour restreindre la liberté des gens”.

Dans la conclusion de son manifeste de 1914: “Les buts et les méthodes de l’anarcho-communisme”, Shifu référait aux “nuages de la guerre couvrant toutes les parties de l’Europe”, et où des “millions de travailleurs allaient être sacrifiés pour les riches et les nobles…” Le soutien de kropotkine à la guerre contre l’Allemagne choqua profondément le monde anarchiste et causa particulièrement des dégâts en Russie où sa position fut perçue comme un soutien à l’autocratie du tsar (Avrich, 1978: 116-119; 136-137). Mais, alors que la guerre continuait, les anarchistes qui maintinrent leur position anti-guerre, anti-militariste et anti-étatique commencèrent de nouveau à trouver des oreilles sympatisantes parmi les ouvriers et les paysans qui portèrent le fardeau du massacre impérialiste en Europe et qui finirent par se soulever en masse en février 1917 en Russie, renversant alors le tsar.

Grand cirque de l’élection présidentielle: ABSTENTION POLITIQUE !!…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, politique française, résistance politique, société libertaire with tags , , , , , , , , , , , , , , on 13 avril 2012 by Résistance 71

Voter, c’est voter pour le capitalisme

 

CNT-AIT

 

Loin d’être un «non-acte» de démissionnaire, l’abstention consciente est un acte responsable de refus d’un système de domination où le droit de vote constitue l’acte public d’allégeance du plus grand nombre au pouvoir de quelques uns. L’histoire récente des social-démocraties montre combien le rituel électoral, qui devait garantir la liberté et les moyens de vie pour chacun d’entre nous, n’a fait que renforcer le pouvoir d’une caste de possédants et l’exploitation de l’immense majorité des êtres humains.

Parce que nous sommes pour l’abolition de ce système autoritaire où la propriété et le profit servent de valeur morale, et parce que nous savons qu’un monde de solidarité, de partage — riche de sa diversité — est possible, nous appelons à la lutte contre le pouvoir par l’abstention et l’action directe.

Cette édition augmentée contient en particulier des textes qui reviennent sur les dernières élections présidentielles, qui montrent que, contrairement au retournement de vestes de certains, la théorie et pratique abstentionniste révolutionnaire est plus que jamais valable.

 

En période électorale, les injonctions au « civisme » se font pressantes ; on vous le dit et le répète, faites voter, abonnez un ami, inscrivez-vous sur les listes électorales. Ce type d’appel s’adresse d’abord et avant tout aux « jeunes », avec des appels du pied vers la sous-catégorie dite « de banlieue ». L’argument massue qui est avancé est bien sûr que s’ils ont quelque chose à dire, c’est le moment. Plutôt que d’aller casser des voitures, qu’ils profitent de l’élection pour exprimer leur colère. C’est sans appel, c’est démocratique (puisqu’on vote et qu’on est dans un pays autoproclamé « démocratique », comme les Républiques du même nom !). Cela a le mérite d’être clair et compréhensible par tous.

Donnons-nous la peine d’y regarder de plus près. Voter, c’est voter pour qui ? Selon les élections, des listes plus ou moins exotiques font mine de s’affronter. En général, nous assistons à une compétition entre partis dits de droite (du FN au centre) et partis dits de gauche (du PS à la LCR et LO). Les candidats se présentent pour quoi ? Pour aménager le capitalisme. Certains vous le promettent dur, d’autres vous l’édulcorent et vous le refilent en douceur. C’est ce qu’il est convenu d’appeler la « social-démocratie », le plus sûr allié du capitalisme. Plus le capitalisme sera supportable pour ses victimes, plus il est sûr de durer. Quoi qu’il en soit, donc, voter, c’est voter pour le capitalisme. Or, voter pour le capitalisme, c’est voter pour l’exploitation du travail par le capital, c’est voter pour l’inégalitarisme exponentiel érigé en système de gouvernement, c’est voter pour l’épuisement des ressources humaines et écologiques, c’est voter pour l’asservissement des trois quarts de la population mondiale, c’est voter pour les guerres qui déchirent le monde sous couvert de nationalisme et/ou de religion, c’est voter pour la pollution, qui détruit la planète dans la mesure où elle est un des effets de l’exploitation industrielle forcenée liée à la logique de productivité, c’est voter pour la confiscation à des fins commerciales par des multinationales d’un bien aussi élémentaire que l’eau. Par cela même, loin d’être ce geste présenté comme le symbole de la responsabilité, voter c’est se montrer irresponsable vis-à-vis des générations futures. Car aucun des partis en lice ne combat véritablement le capitalisme, ils n’aspirent qu’à obtenir un strapontin au chaud pour l’hiver. Ils comptent sur votre crédulité pour l’obtenir. Voter, c’est collaborer, c’est se rendre complice des malfaiteurs capitalistes.

Un peu de sociologie

Elu, c’est un poste à profil. N’importe qui ne peut remplir ces fonctions, malgré ce qui est colporté par l’imagerie républicaine (élu du peuple, pour le peuple, par le peuple…). Pour être élu, il faut savoir se comporter comme un élu, c’est-à-dire comme un bourgeois. Pour se comporter comme un bourgeois, il faut en savoir la langue et les manières (imaginez-vous un député avec un fort accent alsacien, en uniforme des banlieues ou parlant beur dans le texte ?). Le fait est donc acquis, il n’est peut-être pas immuable, mais pour l’instant, et depuis longtemps, il l’est.

Admettons qu’un non-bourgeois passe la rampe et que, malgré les divers filtres (médiatiques, religieux, sociologiques, raciaux…), il parvienne à se faire élire. Observons ce qui se passerait dès que le candidat est transformé en élu par le scrutin, il accède au prestige de la fonction. La république a, en cela, succédé dignement à la monarchie. Elle en a adopté les ors et les palais avec un naturel qui voile à peine l’impatience qu’avait la bourgeoisie à déloger la noblesse et à se vautrer dans son lit. Si on ignore les quelques mandats sans intérêt financier, comme maire de petite commune, le mandat électoral est une fonction qui assure au minimum à l’élu les revenus d’un cadre ou d’une profession libérale, et, pour les parvenus, l’accès aux revenus royaux des patrons de grande industrie. C’est-à-dire que l’élu est objectivement intégré à la classe dominante, il fait désormais partie des possédants. Il va tout naturellement partager les préoccupations et les intérêts du groupe sociologique auquel il appartient et défendre bec et ongles les avantages si durement acquis. Il serait suicidaire pour lui de mordre la main qui le nourrit.

Revenons à notre prolo imaginaire qui, par on ne sait quel miracle, serait parvenu au siège d’élu. Si, dans les premiers temps, il tentait de poursuivre son idéal, combien de temps tiendrait-il devant un nouveau mode de vie, des relations, des contacts quotidiens qui ont perdu tout lien avec les victimes du capitalisme et qui s’acharnent à les neutraliser ? Combien de temps tiendrait-il devant les multiples occasions de croquer au gâteau de la corruption, des multiples occasions d’empocher des sommes colossales sans que cela se sache ? Qui résisterait ? L’élu est donc inéluctablement un bourgeois qui vit comme un bourgeois, qui pense comme un bourgeois et prend des décisions de bourgeois. Il sert le capitalisme, il accable ses victimes. Voter, c’est collaborer.

La nature du candidat

Imaginons que notre prolo du début soit une personnalité incorruptible comme on en rencontre peu, qu’il ait un idéal en béton (quel qu’il soit, d’ailleurs, cela ne change pas le sens de la démonstration), qu’il résiste à toutes les tentations et qu’il poursuive son petit bonhomme de chemin d’élu. Cette hypothèse frise le délire, mais c’est un cas d’école. Faisons un effort.

Donc, on sollicite votre voix. Vous devez transférer votre idéal, votre désir d’agir sur la société, votre droit à exprimer votre point de vue à tout moment, d’infléchir le cours des choses quand elles se présentent, bref, votre liberté d’être pensant sur le nom d’un candidat. Ce geste a un effet stérilisateur sur votre vie politique : durant le temps que dure le mandat, vous pouvez cesser de penser, cesser de désirer, cesser d’avoir un point de vue ; vous n’avez plus le droit d’infléchir le cours des choses, vous n’existez plus : l’élu pense et agit à votre place. Voter, c’est se déresponsabiliser.

Volontairement, voter, c’est abdiquer, voter, c’est accepter l’ablation de la pensée. Voter, c’est se donner l’illusion que l’on possède une parcelle de pouvoir le temps d’un scrutin. Le reste du temps, le système dit représentatif se substitue à vous, vous pouvez vous rendormir. Et encore, cette hypothèse est la plus optimiste, car si l’on croise cet effet avec tous les risques de dérapage que l’on a évoqués depuis le début de cet exposé, on doit pouvoir arriver à une conclusion encore plus noire ! Tiens !… Noire ?

 

Source:

http://kropot.free.fr/CNT-abstention.htm#III