Archives de anarchie

Choses vécues (Voline)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, guerres imperialistes, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 22 février 2017 by Résistance 71

 

« J’espère que le lecteur me pardonnera d’avoir à parler un peu de moi-même. Je fus involontairement impliqué dans la création du premier soviet (conseil) délégués des travailleurs, qui fut formé à St Petersbourg, non pas à la fin de 1905 mais en janvier-février de cette année là.
Je suis probablement aujourd’hui (Voline écrit sa « Révolution inconnue » en 1940) la seule personne qui puisse être liée, relater et dater cet épisode historique, à moins que d’autres ouvriers qui y prirent part à ce moment soient toujours en vie et capables de raconter l’histoire. »
~ Voline, 1940 ~

 

Après l’orage — Doutes — Hosannah — Terre promise

 

Voline (1922)

 

Par quoi dois-je commencer, amis ? On a tant vécu, tant pensé, tant éprouvé pendant ces années orageuses et surnaturelles… Et comment vécu, comment pensé, comment éprouvé ! Avec tout son cœur et toutes ses pensées, avec tout ses nerfs et son essence, avec tout son être et son sang… Par quoi dois-je commencer ?…

Certainement, vous attendez de moi beaucoup de nouveau, beaucoup de choses intéressantes et importantes, beaucoup d’extraordinaire. Vous chercherez dans ces lignes quelque chose de nouveau et d’extraordinaire. Mais, ne serai-je pas forcé de tromper votre attente ? Ne devrai-je pas vous désillusionner ?…

Je suis comme un voyageur échappé miraculeusement d’une terrible tempête et rejeté — abandonné et brisé — sur des rivages étrangers et inhospitaliers, n’ayant pas de place pour y reposer ma tête et couvrir ma nudité, arraché et du passé et des échos de la lutte et des livres : mes amis, et des amis : les lutteurs… Tout ce qui m’était sacré a été balayé par l’orage, dispersé par les vents, emporté par le torrent. Moi-même, je dois le ramasser miette à miette pour le rassembler…

Pourrai-je même maintenant — abandonné à l’étranger et privé de tout — pourrai-je vous dire des mots nouveaux, des mots nécessaires, des mots ayant un sens, des mots pouvant guider votre pensée vers une nouvelle voie ? Pourrai-je trouver de suite de telles paroles ? Pourrai-je vous aider à apaiser votre soif spirituelle ? Pourrai-je toucher vos cœurs pour vous émouvoir ?

Oh — mes beaux songes passés, mes forces non épuisées, ma parole non éteinte ! Mon âme déborde… Et je sais que je dois vous dire tout ce que j’ai vu et voulais dire avant ; tout ce que j’ai vu et compris maintenant, tout ce qui vit en moi — depuis longtemps, longtemps… Mais, saurai-je, pourrai-je, aurai-je le temps de construire mon autel et rallumer ma flamme sacrée ?… Saurai-je, amis, justifier votre attente ?

* * * *

Commençons par l’hosannah à la grande tempête. Commençons par l’hosannah à la révolution !

Oui, je veux vous dire le chant de la victoire. Je veux que parmi nous retentissent sans cesse des hymnes d’allégresse comme jamais il n’en fut…

Parce que, mes amis, une grande victoire a été gagnée par l’Anarchie.

— Victoire — Anarchie ?? Cela va vous étonner. Mais, à vrai dire, il en est fini de la Révolution. La Révolution est éteinte. La Révolution n’a pas atteint son but, n’a pas donné la terre promise… À vrai dire, les anarchistes n’ont pas été à la hauteur de la situation… Les anarchistes n’ont pas pu s’emparer des circonstances… Les anarchistes sont vaincus… À vrai dire — « encore une victoire comme celle-là — et de l’anarchisme… »

Oui, oui… J’entends. Je sais… Ne vous pressez pas…

N’ai-je pas écrit moi-même, aux débuts de la révolution, que si l’action était menée par la politique, l’autorité et l’organisation de nouveaux gouvernements, il n’en sortirait rien et la révolution — la vraie révolution — périrait à nouveau ? Oui, et pour nous tous n’était-ce pas clair auparavant ?

Mais, n’ai-je pas écrit alors que l’action, hélas ! serait menée sûrement et inévitablement par cette voie ? N’ai-je pas prévu l’inévitable (et peut-être plus ou moins prolongée) « victoire », non pas de la révolution, mais de la gauche, social-démocrates, révolutionnaires marxistes, bolcheviks ? N’ai-je pas dit que comme résultat de la lutte politique — lutte pour le pouvoir — ils prendraient sûrement le dessus et seraient au pouvoir ?

Je l’ai prévu, écrit, dit — précisément, clairement.

Donc, l’« insuccès » des anarchistes et la « victoire » des bolcheviks n’était pour moi ni imprévision, ni désillusion. J’ai prévu cela et autre chose. Et tout ce que j’ai vu dans la révolution russe a simplement confirmé — clairement et nettement — mes conceptions et prévisions. (Je remarquerai à propos : ce compte rendu a priori de la situation a probablement été une des raisons qui m’ont permis de ne pas m’égarer dans la tempête et de rester tel que j’étais alors que tant d’autres n’ont pas pu le faire…)

Réfléchissez maintenant sérieusement à mon aveu.

Prévoir la « victoire » des bolcheviks, signifiait prévoir tout le développement logique de la « révolution bolchevique ». Cela signifiait prévoir que les bolcheviks entraîneraient les masses, domineraient la révolution, s’empareraient de toute la machine gouvernementale, formeraient un gouvernement, établiraient une dictature du parti et d’individus, installeraient une police ouverte et secrète, okhrana, censure, introduiraient l’inquisition et la terreur, détruiraient la personnalité, tueraient l’initiative, rempliraient les prisons, écraseraient tout et tous — et, naturellement, se débarrasseraient des anarchistes…

Et, en effet, j’ai prévu l’inévitable de tout cela.

Déjà, pendant la révolution, les camarades péchaient en attirant exclusivement leur attention sur des facteurs négatifs partiels, en les attaquant furieusement et les critiquant sans éclaircissement approfondi, sans indication claire sur l’étroite dépendance logique de tous ces facteurs dans l’ensemble de la marche des événements — de la direction prise par la révolution…

Les bolcheviks aimant à citer ces exemples de cette menue critique, pour crier hypocritement contre les « critiques creuses », les « attaques démagogiques vides » des anarchistes, etc… Cela va sans dire, ils désiraient encore moins une critique d’ensemble constante et claire. Cependant, plus d’une fois l’occasion leur était favorable pour ces accusations hypocrites et ils l’utilisaient largement.

D’un autre côté, souvent — et encore maintenant — les anarchistes, approchant plus ou moins les bolcheviks, assurent, ainsi que ces derniers, qu’effectivement seuls sont mauvais les individus et exécuteurs, les actions partielles, qu’il y a des « défauts de mécanisme », que ces « défauts » doivent être « surmontés en dedans » etc., mais que tout le mécanisme, dans son entier et sa généralité, était uniquement possible, régulier, indispensable et qu’il fallait justement ainsi « faire la révolution ». Et ils accusent les autres anarchistes « incorruptibles » de mauvaise volonté criminelle », de ne pas comprendre la situation, de se limiter à une « critique démagogique », de ne pas aider l’autorité soviétique par sa participation organique à « combattre intérieurement ».

Ici se cache — c’est l’occasion de le dire — un des grands points obscurs sur lesquels je devrai m’arrêter plus loin en détail.

J’ai dit souvent aux camarades que leur méthode de critique est profondément erronée et stérile ; pour mener à de grands résultats, notre critique doit toujours donner aux choses une clarté générale ; elle doit poser la question dans tout son ensemble ; elle doit nettement indiquer et souligner que de deux choses l’une : ou toute la voie, dans tout son ensemble est réellement sincère, uniquement possible et historiquement indispensable — et alors tout facteur négatif doit être « adopté » par nous comme un mal temporaire duquel on se débarrasse petit à petit — ou toute la voie, dans tout son ensemble, n’est pas sincère, ne conduit pas au but, n’est pas historiquement indispensable et n’est pas uniquement possible, — et alors cette même voie et tous les facteurs qui lui sont liés sont stupides, inutiles, stériles. vraiment effrayants, périlleux et inapplicables. Notre critique disais-je toujours — doit clairement démontrer que toute la voie « bolchevique » est entièrement fausse, inutile, stupide, périlleuse et, pour cela, mène inévitablement à l’erreur ; et nous devons, ici même, établir une autre voie de révolution… Ce n’est que par ce moyen que l’on peut donner à la pensée critique une sérieuse poussée vers la réalité des événements.

Donc, j’ai toujours — avant et après — proposé de peser et résoudre, et moi-même je posais et résolvais la question de toute la voie dans son ensemble avec toutes ses suites logiquement inévitables.

Des conceptions qui m’ont permis d’examiner la voie suivie jusqu’à ce jour par la révolution russe et les suites malheureuses de cette voie ; ensuite, en supposant cette voie concrètement inévitable, pourquoi je ne l’estimais ni sincère, ni historiquement indispensable, ni uniquement possible et par suite considérais nécessaire de ne pas « combattre intérieurement » ses défauts, mais au contraire lutter idéalement de toute sa force et son énergie contre toute cette voie. De tout cela, je devrai parler dans ces « lettres » comme dans d’autres travaux, en liaison avec les nombreuses questions fondamentales et capitales de notre mouvement.

En ce moment, une autre question nous préoccupe.

Prévoyant l’inévitable de la voie « bolchevique » et ses conséquences, — que pouvais-je, amis, escompter pour l’Anarchie ? Quels résultats, quels succès, quelles premières « victoires » pouvais-je attendre pour elle ?

Je ne pouvais compter — et j’ai compté — fortement, stablement, que sur une seule chose : que la sincérité intérieure de l’Anarchisme, son pouvoir ignoré, sa profonde vérité se confirmeront maintenant clairement et définitivement — brilleront enfin par des rayons vivants. Pour cela, j’escomptais que le dernier mur cachant le soleil s’effondrerait, que l’insuccès des idées politico-gouvernementales, l’insuccès du « communisme » marxiste déblaierait et ouvrirait enfin la voie pour une large réception de nos idées anarchistes et, par conséquent, pour l’action fructueuse des masses dans l’avenir. Je n’en attendais pas davantage pour commencer. Je ne comptais pas, pour le moment, sur une grande victoire.

Vous verrez par la suite pourquoi je pensais ainsi. Vous verrez aussi pourquoi tout cela ne m’a nullement empêché de remplir jusqu’au bout mon devoir d’anarchiste et de révolutionnaire. Vous comprendrez bien alors pourquoi j’ai mis soigneusement entre parenthèses et l’« insuccès » des anarchistes et la « victoire » des bolcheviks. <Et cette clarté aura une grande signification pour vos déductions définitives ; autrement, je n’aurais naturellement pas soulevé ces questions.

Mais, dès maintenant, après ce qui vient d’être dit, — réfléchissez, amis, et dites : n’avais-je pas raison d’affirmer que l’anarchisme a remporté une grande victoire dans la Révolution russe ?

Dans notre milieu, — en Russie — on parle beaucoup maintenant de la « crise de l’anarchisme » et des fautes des anarchistes. Ils sont assez répandus, là-bas, les types d’« anciens » ou « anarchistes repentis » faisant leur mea culpa, déchirant leurs vêtements et se couvrant la tête de cendres. Ils vagabondent partout avec des visages attristés et des questions tragiques pour lesquelles ils attendent en vain une réponse d’en haut. En fait — ils n’ont jamais compris la profonde vérité de l’anarchisme, ils n’ont jamais eu sous les pieds une solide base anarchiste et ont actuellement perdu le faible bagage qu’ils possédaient autrefois. Et, saisis par les vents capricieux de la révolution, ces va-et-vient de l’anarchisme tantôt se jettent dans les étreintes attrayantes de la Grande Pécheresse bolchevique, tantôt, n’arrivant pas jusqu’à l’étreinte, reculent, effrayés et déçus, et restent au milieu de la route, puis à nouveau accourent vers l’Anarchie et à nouveau posent leurs questions incompréhensibles.

Maintenant, je dirai directement : personnellement, je ne vois aucune « crise de l’anarchisme ». On peut parler de la crise du marxisme révolutionnaire dont l’essai définitif s’effondre actuellement avec un furieux craquement international… Les bolcheviks peuvent dire d’eux-mêmes : encore une telle « victoire » et du bolchevisme il ne restera rien. L’œuvre anarchiste, pour telles ou telles raisons, ne s’est pas encore réalisée dans cette révolution et n’a donc pas pu amener les idées ni à une incarnation concrète, ni à sa crise.

Oh ! certainement, l’anarchisme a de quoi apprendre dans la révolution russe. L’anarchisme a des dommages qui exigent une réparation, des quadrats qui attendent d’être remplis, des manques qui exigent des pleins. Dans l’anarchisme, il y a de quoi penser, revoir et réévaluer. (Ce serait étrange s’il n’y avait pas cela !) Il est entendu que la révolution a donné une forte poussée à cette œuvre de réévaluation. Mais il y a encore loin de cela à la « crise ». Seuls, les « repentis » et « ex »-anarchistes éperdus, affolés, peuvent poser cette question de « crise ».

Donc, je ne vois pas de « crise de l’anarchisme ». Mais, sans doute, il existe une « crise des anarchistes » en Russie. Ce dernier fait est tout à fait naturel. L’anarchisme n’y perd pas grand chose. Encore une fois, dès le commencement de la révolution, il m’est arrivé de supposer que — en liaison avec les faits à venir — beaucoup d’« anarchistes » se troubleraient et nous quitteraient. Ceci, réellement, est arrivé. Mais, et alors, et maintenant, je ne trouvais et ne trouve ici rien de grave…

Certainement, les anarchistes ont été, dans beaucoup de circonstances, faibles, instables, non préparés. Certainement, il existait chez eux et des faiblesses et des fautes et des défauts. Mais il en était de même, et en aussi grande quantité, chez les bolcheviks ; en somme, il ne pouvait en être autrement, et, après tout, ce n’est pas une préparation et une force spéciales qui ont conduit les bolcheviks à la « victoire ». Certainement, il ne s’en trouvait pas beaucoup de forts et énergiques. (En général, il y a peu de gens forts et énergiques sur terre…) Certainement, les circonstances ont joué un certain rôle et il nous faudra encore en causer… Mais, les causes de la stérilité de la révolution consistent-elles dans cela ? L’anarchisme est-il démoli par cela ? Son incapacité de vivre est-elle démontrée ?

Et si les anarchistes s’étaient montrés plus forts, plus énergiques, mieux préparés ? S’ils avaient commis moins d’erreurs ? L’affaire se serait-elle terminée autrement ? La révolution aurait-elle suivi une autre voie ?

Certainement, non ; les raisons pour lesquelles la révolution a suivi une voie déterminée, raisons multiples et complexes, sont beaucoup plus profondes que la « non préparation » des anarchistes et la « préparation » des bolcheviks. Il nous reste à les approfondir sérieusement… J’ai en ce moment sous la main une de ces raisons — et non la moindre — en liaison avec le contenu de la présente lettre.

Les masses humaines contemporaines (et, à quelques rares exceptions, les individus isolés) vivent encore comme des enfants : elles ne savent pas, ne peuvent pas se guider avec des jugements, principes et idées abstraites ; il ne leur vient pas à l’idée de vivre, d’agir d’une manière ou d’une autre, en vertu de telles ou telles preuves et déductions raisonnables ; elles n’étudient pas les conceptions théoriques, la science, les livres, les pensées. (Et ou peuvent-elles — les masses humaines contemporaines — prendre le temps nécessaire pour s’éduquer et s’habituer, pour apprendre à voir et agir selon les conceptions de la pensée théorique et éducatrice ? Il est déjà bien beau que — sous l’influence du progrès économique, technique et, en général, social — soit passé le temps où les masses pouvaient être guidées par la foi religieuse, foi aveugle et naïve… Et l’époque est encore éloignée de nous où le livre deviendra le maître général de la vie, quand la masse humaine se guidera par une science pure, une idée pure, une prévision théorique consciente… Oh ! longtemps avant cela devra se réaliser la révolution sociale : parce que c’est elle seule qui ouvrira résolument la porte de ce noble avenir humain !

Actuellement, les masses ont besoin de leçons vécues pour leurs recherches et leurs luttes. La vie turbulente, la pratique des choses, l’exemple palpable, l’expérience directe les éduquent… Le front contre le mur et une bosse au front : voilà qui est convaincant et instructif pour les foules contemporaines… On ne peut certainement changer rapidement cet état de choses. (Je remarquerai, en passant, que, par rapport aux capacités créatrices et organisatrices des masses, cette situation n’a aucune relation et que ce serait une erreur grossière résultat d’irréflexion — d’en tirer des conclusions pessimistes par rapport à l’anarchisme. Je traiterai plus tard la question des masses et leur rôle dans la révolution.)

Les idées anarchistes ont été expliquées, développées, répandues pendant 40 ans — il est vrai avec difficulté et pas assez largement. — Les anarchistes ont prouvé pendant 40 ans, avec une étonnante clarté, qu’il ne sortirait rien de l’expérience d’une révolution du parti politico-gouvernemental et du « Communisme » consécutif. Mais, hélas ! sans expérience vive, sans leçons vécues et preuves, les grandes masses ne pouvaient connaître la vérité. Il fallait que, avec l’aide de circonstances favorables, contrainte monstrueuse, pression et hypocrisie, les bolcheviks fissent tour expérience historique pour que les masses, se frappant le front contre le mur, commencent à comprendre toute la faiblesse, toute la stérilité, toute l’horreur d’une telle révolution.

Oui cette expérience devait absolument être faite dans un pays ou un autre. Il fallait passer par cette inévitabilité, par cette expérience. Cette leçon devait être prise… Et la Russie se trouvait dans les meilleures conditions pour cela…

Actuellement, cette expérience est vécue. Elle est en arrière, amis ! Le dernier obstacle est tombé. Le dernier mur s’est effondré. La dernière bêtise est mise à jour. Le dernier mensonge est découvert.

Comme il fallait s’y attendre, le train gouvernemental du « Communisme » nous barrant l’horizon est tombé du remblai et la voie directe vers le but s’est ouverte à nos yeux… Il est vrai que cette voie est encore obstruée par des déchets, de la saleté, des gens estropiés, des cadavres… Mais maintenant il ne sera pas si difficile de la déblayer…

Voilà pourquoi, amis, je parle de la grande victoire de l’Anarchisme,

Certainement, ce n’est encore que la première victoire ; victoire plutôt morale que réelle, plutôt détournée que directe. Mais c’est cependant une victoire. La victoire suivante, réelle de l’Anarchie, il ne sera plus nécessaire de la démontrer. Elle parlera elle-même pour elle. Elle nous ouvrira l’entrée vers la terre promise…

Donc, en avant, en avant, amis, — bravement, courageusement, sûrement. À l’ouvrage, — encore plus chaudement, encore plus amicalement, encore plus gaiement !… Pour le grand, nécessaire et sérieux travail !

Oui, nous ne sommes pas encore arrivés à la terre promise. Nous, — les humains, — nous ne nous sommes pas encore montrés dignes d’elle. Nous. — anarchistes — devrons encore faire beaucoup pour l’atteindre. Mais, nous avons sauté par-dessus le dernier, le plus grand obstacle. Nous nous sommes approchés de cette terre. Son esquisse nous est nettement visible. Et nos poitrines peuvent respirer plus à l’aise. Et nos cœurs peuvent battre plus librement…

Et voilà pourquoi je termine cette lettre comme je l’ai commencée :

Hosannah à la révolution russe !

Hosannah à l’expérience accomplie !

Hosannah à la dernière bêtise humaine puisqu’elle nous était destinée !

 

Suisse, mars 1922.

 

Source: https://fr.wikisource.org/wiki/Choses_vécues

Vie et œuvre de Gustav Landauer ~ 2ème partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 19 février 2017 by Résistance 71

 

Gaël Cheptou

 

12 mars 2015

 

A Contre-Temps

 

Source: http://acontretemps.org/spip.php?article557

 

A lire: « Appel au Socialisme », de Gustav Landauer (seconde édition 1919)

 

1ère partie

2ème partie

vie_et_oeuvre_gustav_landauer (PDF réalisé par JBL1960)

1910.– La rupture est consommée avec les ouvriers anarchistes qui refusent de le suivre dans son projet d’implantation communautaire au motif que l’émancipation du prolétariat passerait nécessairement par la lutte de classe révolutionnaire et la destruction de l’État, alors que la fondation de communautés ne ferait que renforcer le système économique en place. Dans une lettre qu’il adresse à Max Nettlau, au détour d’une critique de Kropotkine, transparaît le regret de devoir constater le faible écho que rencontre, en Allemagne et à l’étranger, son anarchisme :

« Vous savez que je suis un hérétique. Mais vous ne savez peut-être pas à quel point je le suis. Je vénère notre Kropotkine en tant que puissance intellectuelle, en tant que nature, en tant qu’être humain, en tant qu’homme, en tant que travailleur de l’esprit ; mais je dois pourtant avouer que, pour moi, La Science moderne et l’anarchie ne contient en grande partie que des platitudes et n’est souvent rien de plus qu’une compilation tendancieuse de connaissances mal digérées. Allez-y, lapidez-moi. Dans tous les pays, je trouve que le mouvement anarchiste est un mouvement d’épigones. Pour ma part, je n’ai pas du tout envie de trouver mes conceptions chez les autres ; peut-être avez-vous vu avec quel plaisir, dans les derniers numéros du Sozialist , j’ai traduit les idées de Bakounine sur la philosophie et la science, bien que je désapprouve certains points essentiels de son matérialisme et de son atomisme. Mais c’était un esprit philosophique, tout différent de nos compilateurs d’aujourd’hui.

 Compte tenu de cet état de choses – en supposant toutefois qu’il est tel que je le vois – je me dois d’abandonner la réserve que j’observe par décence et de dire franchement que l’on fait du tort au mouvement anarchiste en ne tenant absolument aucun compte de mes conceptions et de mes analyses – ou en les écartant, comme l’a fait Domela Nieuwenhuis, par quelques phrases hors de propos. Je ne veux vraiment pas dire qu’un homme vieux et malade comme Kropotkine doive débattre avec moi. Pour lui, tout cela ne serait qu’une sorte de “kantisme” ou de “mystique”, mais certainement pas du “communisme”. Mais j’ai quelques raisons de penser qu’il devrait bien se trouver, en Angleterre, en Amérique et en France, par exemple, de jeunes camarades qui, comprenant l’allemand, tout en étant productifs dans leur langue, pourraient se fixer comme tâche de traduire certains de mes articles. Ce n’est pas la vanité qui parle ici – j’ai bien trop conscience de ma propre valeur pour cela – mais le désir d’agir selon mes forces. Je suis sur le point de publier mon petit livre Aufruf zum Sozialismus  ; ce que je dis dans ce livre, ainsi que dans mon livre Die Revolution , mais aussi dans certains articles que j’ai écrits dans le Sozialist , j’aimerais pouvoir le dire, en effet, aussi à des lecteurs de langue française et anglaise. Le champ d’action est très étroit en Allemagne ; et nous n’avons pas les moyens de l’élargir rapidement. C’est déjà un petit miracle si le Sozialist existe aujourd’hui et que nous puissions, à côté, publier ceci ou cela. [28] »

En octobre, il publie dans le Sozialist un article simple, beau et saisissant, intitulé « Polizisten und Mörder » (Policiers et meurtriers). Commentant un entrefilet qui racontait comment deux policiers qui, alors qu’ils étaient encore prêts quelques heures auparavant à tuer sur ordre des manifestants anti-jaunes, avaient sauvé au péril de leur vie un ouvrier alcoolisé appelant à l’aide dans les eaux sombres d’un canal, Landauer cite ce passage de L’Entraide de Kropotkine : « C’est le fond de la psychologie humaine. À moins que les hommes soient affolés sur le champ de bataille, ils “ne peuvent pas y tenir” d’entendre appeler au secours et de ne pas répondre. [29] » Puis il en vient à décrire en termes forts et expressifs un monde où l’État, la violence et la mort ont remplacé l’esprit communautaire, où des mécanismes aveugles se sont substitués à l’humanité vivante, où les hommes portent des masques, jouent le rôle qui leur est socialement assigné :

« S’il se passe de terribles choses entre nous, cela ne tient ni à notre nature, ni à notre être, ni à notre espèce. La faute de ce qui se passe entre nous vient de ce que nous ne tenons pas ce que nous promettons ; que nous ne sommes pas ce que pourtant nous sommes. Les choses iront mieux quand les hommes ne joueront plus aucun rôle ; quand ils se comporteront les uns envers les autres, c’est-à-dire quand ils ordonneront leurs relations entre eux, tels qu’ils sont en vérité. Aujourd’hui, les habits que nous endossons se livrent un combat à mort, mais ce sont les hommes vivants qui en reçoivent les blessures dans le corps et dans l’âme. L’uniforme militaire et la blouse de travail sont aujourd’hui les dirigeants de la vie ; la chair qui s’y trouve est comme l’automate mécanique et obéissant. Rétablissez l’ordre de la nature ; comprenez bien le mot du sage Socrate : connais-toi toi-même ! Connais-toi toi-même, tel que tu es vraiment, derrière la défroque que tu endosses, et n’agis point selon les lois de la défroque, mais selon l’être des hommes. Connais-toi toi-même, et reconnais ton prochain et ton semblable dans celui qui se tient devant toi. Reconnais-le derrière le masque dont il est affublé tout comme toi. Nous sommes tous ensemble des corps nus d’êtres humains, et nous nous laissons déchirer les entrailles et empoisonner jusqu’à la moelle par les tuniques de Nessus dont nous enveloppe cette odieuse société de mascarade que personne ne veut être et que pourtant nous sommes tous. [30] »

« Les choses iront mieux quand les hommes ne joueront plus aucun rôle ; quand ils se comporteront les uns envers les autres, c’est-à-dire quand ils ordonneront leurs relations entre eux, tels qu’ils sont en vérité » : on retrouve, ici, une idée puissante de Landauer, qu’il exprimera ainsi dans son Appel au socialisme  : « Le socialisme doit revenir à ses héritiers légitimes, pour qu’il devienne ce qu’il est [déjà]. » Le socialisme, l’unité de l’espèce, est déjà là, existe déjà comme « fait mystique » [31], atemporel, mais sans apparaître dans la réalité, car les hommes, les individus empiriques, isolés et dispersés, continuent d’ordonner leurs relations selon les règles de l’État et du Capital (qui sont plus que de simples choses puisqu’ils ont « absorbé » les relations humaines). Ce qui permet à Landauer de développer une critique « mystique » – et non pas seulement éthique – de la société capitaliste, en ce qu’elle est un monde du faux et de la séparation auquel se livrent les hommes, de rejeter toute forme d’évolutionnisme (le socialisme n’est pas un futur qui n’existe pas encore, mais quelque chose que l’on transforme en réalité) et d’occuper une position « intempestive », surplombant l’actualité journalière et politique.

« […] Cette odieuse société de mascarade que personne ne veut être et que pourtant nous sommes tous » : dans les écrits de cette époque, en effet, dont ce texte-ci et, en particulier, celui qui s’intitule « Si les hommes d’État sont faibles, le peuple l’est plus encore ! » – dans lequel il développe sa conception de l’État [32] –, on retrouve, souvent, la trace de l’influence de La Boétie, dont il traduit De la servitude volontaire pour le Sozialist.

1911.– Parution de son œuvre majeure, l’Appel au socialisme, qui exercera une profonde influence sur toute une génération d’intellectuels et de militants allemands [33]. Comme l’indique le titre, le socialisme dépend de la volonté des hommes – puisqu’on peut y appeler. Il ne viendra pas automatiquement à partir d’un certain stade de développement des forces productives ; il ne naîtra pas du capitalisme, période non pas de progrès mais de décadence et de maladie morales – dont la description occupe une place importante dans le livre – qui affectent tous les hommes. « Le socialisme est possible à toute époque quand un nombre suffisant d’hommes le veulent. [34] » Landauer règle férocement ses comptes avec le marxisme social-démocrate, « exotérique » dirait-on aujourd’hui :

« Ils n’ont d’yeux que pour les formes extérieures, négligeables, superficielles de la production capitaliste qu’ils se plaisent à nommer production sociale […] Le marxisme est philistin, et pour le philistin, rien n’est plus important, plus formidable, plus sacré que la technique et le progrès […] C’est alors – lorsque nous considérons le culte sans bornes que voue à la technique le petit-bourgeois progressiste – que nous commençons à nous rapprocher de l’origine du marxisme. La source du marxisme, ce n’est pas l’étude de l’histoire, ce n’est pas non plus Hegel, ni Smith ou Ricardo, ni l’un des socialistes d’avant Marx, ni l’époque de la révolution démocratique, et encore moins la volonté des hommes et leur besoin de culture et de beauté. La source du marxisme, c’est la vapeur. Il y a des vieilles femmes qui lisent l’avenir dans le marc de café ; Karl Marx, quant à lui, lit l’avenir dans la vapeur. [35] »

Pour lui, les marxistes, dans leur obsession de la masse et de l’État, sont tout bonnement incapables de voir ce qu’il peut y avoir de socialiste « dans une cité-État du Moyen Âge, un district villageois allemand, un mir russe, une allmend suisse [terre communale] ou une colonie communiste » [36]. Fondé sur la communauté villageoise et familiale, se nourrissant – à l’opposé des révolutionnaires « tablerasistes » (Gross !) qui rejettent en bloc toutes les traditions communautaires de la civilisation occidentale – de certaines expériences historiques populaires comme les ligues de la guerre des Paysans, le socialisme est avant tout une question agraire. La lutte de classes reste évidemment une nécessité vitale pour les prolétaires, tant qu’ils ne sont pas « sortis du capitalisme », mais au prix d’un enfermement toujours plus étroit, plus mortel, dans le cercle infernal du capitalisme, là où, déshumanisés, sans joie (« Qui sait aujourd’hui ce qu’est la joie ? »), ils sont transformés « en numéro », en un « appendice des rouages de la machine ». Car « tout ce qui se passe à l’intérieur de la production capitaliste, nous enfonce plus profondément dans celle-ci… » [37]. Le prolétariat ne saurait en sortir, donc, qu’en s’abolissant lui-même comme classe-du-capital et « en entrant dans d’autres relations » [38].

Le capital, tout comme l’État, est, en effet, pour Landauer un certain type de relation sociale et une « marotte » ou un « spectre » – des abstractions intériorisées et vivantes, donc qu’il convient de démystifier, de dissiper au moyen de la « critique du langage » qui vient ici se confondre avec l’anarchisme et l’individualisme :

« Le résultat fondamental de l’anarchisme ou de l’individualisme est le suivant : il n’y a, dans la société humaine [empiriquement, concrètement] que des individus et que le faire et le laisser-faire des individus. On se fait anarchiste quand on dit que les prétendus rapports sociaux ne sont rien d’autre que le comportement des hommes ; que la société n’est qu’un ensemble de fins humaines ; que la servitude dans laquelle se trouvent les masses est une servitude volontaire qu’elles pourraient secouer si seulement elles avaient l’esprit clair et une volonté ferme ; que l’État n’est point un groupe plus ou moins nombreux de gouvernants, mais un fantôme ou une marotte, un état singulier de l’âme à l’intérieur de l’homme, qui le conduit à se condamner lui-même à la misère et l’asservissement, en acceptant d’être soldat ou autre. Donc l’anarchisme, tel qu’il est apparu dans le monde depuis Étienne de La Boétie et selon l’expression la plus claire que Max Stirner lui a donnée, on pourrait le définir comme l’application pratique de la critique du langage [39] : l’État, cet État dans lequel les hommes habitent, cela n’existe pas ; c’est l’idée d’État qui réside dans les hommes et qui y fait des ravages ; le capital, ce capital dont les hommes auraient besoin pour travailler, cela n’existe pas ; il y a des liens entre les hommes qui leur permettent de travailler et d’échanger – ou il y a absence de liens, ce qui fait naître le parasitisme, l’exploitation et le monopole, etc. Ainsi, on rattache l’autorité, l’oppression et l’exploitation à la domination d’idées ou d’abstractions pétrifiées, considérées comme sacro-saintes et comme réelles, qui se sont naturellement données des formes concrètes, qui se sont développées pour devenir des organismes artificiels, car les hommes, en se rendant eux-mêmes irréels, ont du même coup rendu réel l’irréel ; et l’anarchisme, ou l’individualisme, est la révolte de l’individu singulier vivant contre ces spectres qui se sont fortifiés par l’immobilité et la non-vitalité millénaires des hommes. L’anarchisme est un principe rationnel, anhistorique, c’est le sursaut du droit de raison individualiste contre tout féodalisme sacralisé […]. [Mais] l’anarchie, ou la liberté, n’est qu’un principe négatif. Il rappelle à chaque individu du peuple que sa liberté est toujours indestructiblement présente. Ce principe tue les idoles et détruit les fausses reliques sacrées : État ? Capital ? Oh, il vous suffit de vouloir, vous les individus, de penser et de vouloir ; dès lors, l’État et le Capital n’existent pour vous que dans la mesure où ceux qui refusent de penser et de vouloir peuvent vous faire obstacle. Certes, ils peuvent vous faire obstacle dans bien des cas ; mais, dans certains cas, vous pouvez faire immédiatement usage de votre liberté, en réalisant ensemble, comme un seul homme, ce que vous pensez et voulez tous individuellement de la même manière.

Il n’y a pas que des fausses reliques, certaines sont authentiques. Elles sont fausses quand elles sont imposées de l’extérieur ; elles sont authentiques quand, nées à l’intérieur des individus, elles forment un lien unissant les hommes. […] On fait appel aux individus quand il s’agit de se libérer des idoles et des spectres de ces pouvoirs abstraits qui nous trompent et nous oppriment. Mais, en vérité, il n’y a d’individus ni dans la nature ni dans l’histoire. L’anarchie est seulement la face négative de ce qu’est, positivement, le socialisme . L’anarchie est l’expression de l’émancipation de l’homme par rapport aux idoles de l’État, de l’Église, du Capital ; le socialisme est l’expression de la véritable et authentique union des hommes, authentique parce qu’elle provient de l’esprit individuel, qu’elle s’épanouit dans l’esprit de l’individu comme ce qui reste éternellement un et le même, comme idée vivante, qu’elle naît sous la forme d’une alliance libre entre les hommes. [40] »

Landauer rappelle, alors, l’idée anarchiste fondamentale que la Ligue socialiste a, selon lui, exhumée, sauvée et revivifiée : « La liberté ne peut être créée, elle ne peut être qu’expérimentée. Il ne faut pas dire : aujourd’hui, nous ne sommes pas libres, mais demain, par on ne sait quel coup de baguette magique, nous serons libres ; il faut dire : nous avons tous sans exception la liberté en nous et nous devons seulement la faire passer dans la réalité extérieure. [41] »

Dans un petit article, à l’occasion d’une grève des garçons boulangers à Berlin, il constate une absence totale de forces créatrices dans le mouvement, alors qu’il faudrait, selon lui, au lieu de faire ou de soutenir la grève (« lutte de classes capitaliste »), permettre à la population de cuire elle-même son pain en construisant des fours coopératifs ou communautaires. Ce serait là du véritable socialisme, car, tout en luttant contre l’envahissement du pain chimique et fade de l’industrie alimentaire, on ferait ainsi renaître des traditions et des cultures artisanales englouties par le capitalisme et on favoriserait la diversité individuelle – l’individualité – dans l’unité [42]. 

Face au danger de guerre (seconde crise marocaine), Landauer renforce son action antimilitariste ; une brochure – La suppression de la guerre par l’autodétermination du peuple –, qu’il rédige sous la forme de questions-réponses, imprimée à 100 000 exemplaires, est interdite et confisquée avant sa diffusion. Il conçoit le plan d’un « congrès ouvrier libre » : il appelle la classe ouvrière à s’auto-organiser, à prendre ses propres affaires en main, à rompre avec les bureaucraties politique et syndicale et à opposer à la guerre la « grève générale active ». Dans son esprit, le « congrès ouvrier libre », une assemblée de délégués ouvriers, sur le modèle des « sections » de Paris pendant la Révolution française, pourrait se substituer au système de gouvernement en place, sous la forme d’un socialisme de conseils.

1912.– Il commence à travailler pour le Börsen-Courier comme critique de théâtre.

En février, il prononce une conférence sur le thème « Judaïsme et socialisme » devant le « groupe local Berlin-Ouest du mouvement sioniste » où, bien qu’il se dise « sioniste aux six septièmes », il s’oppose au sionisme politique, car, rappelle-t-il, il n’existera aucun « peuple », y compris juif, tant que tous les peuples ne seront pas organisés sur la base de communautés socialistes [43].

Parution de l’article « Das Glückhafte Schiff » (La nef fortunée, 15 mai) : la communauté humaine ne vient pas par la voie de la guerre ou de l’État, mais elle naît du travail, de l’entraide, du bon et joyeux voisinage qui soudent ensemble les hommes, les communes et les peuples, en les aidant à surmonter les puissances naturelles hostiles. Landauer fait la proposition de constituer en Europe un vaste territoire neutre et indépendant qui, suivant la ligne des régions-frontières, irait de la Savoie à la mer du Nord, en passant par la Suisse et l’Alsace-Lorraine.

Traduction, et publication dans le Sozialist, d’un extrait des Jours d’exil d’Ernest Cœurderoy : « Une fête universelle à Lisbonne ».

1913.– Il publie, dans le recueil Du judaïsme, édité par l’association des étudiants juifs Bar Kochba de Prague, son texte programmatique : « Sind das Ketzergedanken ? » (Ces pensés sont-elles hérétiques ?) [44]. Combinant anarchisme et judaïsme, repoussant et l’assimilation allemande et le nationalisme juif (« Le fait d’insister sur sa propre nationalité est une faiblesse »), il déclare que la régénération du peuple juif, dont la situation diasporique préfigurerait la communauté qui vient, va de pair avec la régénération de l’humanité tout entière.

Prenant prétexte d’un appel de l’écrivain Paul-Hyacinthe Loyson aux socialistes d’Allemagne et de France, publié dans la revue Les Droits de l’homme, il rédige un essai sur le problème de la guerre franco-allemande. Il critique violemment Gustave Hervé qui vient de retourner sa veste de « sans-patrie » et prend position contre les thèses que Charles Andler avait formulées à propos du « socialisme impérialiste allemand ». L’antimilitarisme et la lutte contre la guerre ne sauraient dépendre des engagements que prendraient les socialistes étrangers d’agir dans le même sens. Et cela, d’autant plus, et de toute façon, qu’on ne peut rien attendre des socialistes de parti, qui ne cherchent qu’à conquérir le pouvoir dans l’État, « régime de violence, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur » :

« Il y a des guerres seulement parce qu’il y a des États ; et il y aura des guerres aussi longtemps qu’il y aura des États. Les pauvres hommes affolés pensent que c’est l’inverse et que les États, avec leur puissance militaire, sont nécessaires pour empêcher l’ennemi de venir et d’assujettir le peuple ; chaque peuple se considère comme pacifique parce qu’il sait qu’il l’est ; et il considère que son voisin est belliqueux parce qu’il croit que le gouvernement du voisin représente l’esprit du peuple. Tous les gouvernements sont belliqueux parce qu’ils ont la violence pour tâche et vocation. Ainsi, celui qui veut vraiment la paix, doit avoir conscience qu’il est, dans chaque pays, pour le moment, seulement le porte-parole d’une toute petite minorité et qu’il ne doit pas subordonner ses résolutions à quelque parti politique que ce soit à l’étranger. Le monde peut sombrer dans la folie la plus folle – du moment que je ne manque pas à mon devoir envers ma conscience. »

Pour Landauer, la lutte contre la guerre doit, donc, se transformer en une lutte pour la réorganisation des peuples dans le sens du socialisme libertaire : « La paix, ce n’est pas l’absence de guerre ; la paix, ce n’est pas une pure négation ; la paix, c’est l’organisation positive de la liberté et de la justice. La paix, c’est l’édification du socialisme. [45] »

En décembre, il participe à la fondation de l’Association d’implantation agricole Communauté à Wittenberg. Mais, déjà, la Ligue socialiste est entrée en déclin.

1914.– En juin, il participe aux activités du Forte-Kreis, cercle de réflexion internationale créé à Postdam dans le but d’empêcher la guerre et d’œuvrer à l’entente entre les peuples (avec Romain Rolland, Walter Rathenau, Martin Buber, etc.). Il se dissout au début la guerre.

Lorsque la guerre éclate – et contrairement à certains de leurs amis, comme Martin Buber, Fritz Mauthner ou Erich Mühsam qui succombent à la fièvre nationaliste –, Gustav Landauer et Hedwig Lachmann restent obstinément fidèles à leurs positions antimilitaristes et pacifistes. Landauer se retrouve de nouveau isolé politiquement.

1915.– Le Sozialist doit suspendre sa parution à la suite de l’incorporation de Max Müller, qui en était l’éditeur, le rédacteur et le compositeur. La diffusion de l’Aufruf zum Sozialismus est interdite. En avril, Landauer se rend en Suisse où il entre en contact avec des écrivains expressionnistes (Ludwig Rubiner, René Schickele) et des socialistes-religieux (Leonhard Ragaz, Jean Matthieu). De retour en Allemagne, un conseil de révision le déclare inapte à la guerre. Il prend part aux activités du Bund Neues Vaterland (Ligue de la nouvelle patrie) qui lutte pour la paix et contre les annexions, et collabore à la revue Der Aufbruch (Renouveau) d’Ernst Joël, organe du mouvement de la jeunesse et d’un socialisme éthique.

En réponse à des critiques qui considèrent que le Sozialist, plutôt que de chercher à découvrir et raviver des manifestations authentiques passées d’esprit communautaire, doit se concentrer sur l’organisation et l’agitation, Landauer écrit :

« Je maintiens que les grands hommes de tous les temps et de tous les peuples doivent nous servir de collaborateurs vivants, et cela surtout tant que les contemporains prétendument vivants ne sont pas à la hauteur de leur tâche. Pour moi, les morts vivent, de même qu’à mes yeux un très grand nombre de vivants sont morts. C’est toujours la malheureuse histoire de camarades qui jugent la feuille non pas par rapport à ce qu’elle leur donne, mais par rapport à la valeur de la propagande qu’offrent les numéros. Le Sozialist est fait pour être lu, pour être lu avec application et réflexion. [46] »

1916.– Dans la Frankfurter Zeitung du 6 février, paraît l’essai « Ein Weg deutschen Geistes » (« Un chemin de l’Esprit allemand »), où il suit la ligne de l’évolution qui mène de Goethe à Georg Kaiser, en passant par A. Stifter.

Il prononce le discours d’ouverture (« Judaïsme et socialisme ») à l’inauguration du Foyer populaire juif où il dispense un cours sur le socialisme.

Au cours de l’été, la Zentralstelle Völkerrecht (Comité central pour le droit international) est fondée par des délégués de la Ligue de la nouvelle patrie et de la Ligue allemande des droits de l’homme. Le Comité entend œuvrer en faveur d’une paix de conciliation. Landauer, qui en dirige la section berlinoise, avait rédigé l’appel constitutif initial avec le libéral Ludwig Quidde.

Il donne plusieurs conférences littéraires sur Shakespeare, Hölderlin, Goethe et Kaiser.

En décembre, il écrit au président américain T.W. Wilson une lettre dans laquelle il avance l’idée d’un nouvel ordre de paix fondée sur une ligue des nations.

1917.– En mai, en raison de la situation du ravitaillement à Berlin, la famille Landauer s’installe à Krumbach, en Bavière.

1918.– Mort de Hedwig Lachmann, le 21 février, d’une pneumonie. Bouleversé, Landauer ne s’en remettra pas. Il se décide, après de longues hésitations, à accepter la proposition qui lui est faite au Théâtre de Düsseldorf d’occuper un poste de dramaturge et de prendre en charge la revue Masken. Mais il n’aura pas le temps de s’installer à Düsseldorf, car la révolution éclate en Bavière le 7 novembre et le nouveau président bavarois, Kurt Eisner, l’invite « aussi vite que sa santé le permet » à venir contribuer à la « révolution des consciences ». Il devient, sur recommandation de Mühsam, membre du Conseil ouvrier révolutionnaire et, ainsi, du Conseil d’ouvriers, de paysans et de soldats de Munich. Il fait également partie du Conseil national provisoire bavarois.

Parution de l’essai Die vereinigten Republiken Deutschlands und ihre Verfassung (Les républiques unies d’Allemagne et leur constitution) : la révolution lui fait entrevoir la possibilité historique d’une Allemagne socialiste, fédéraliste, décentralisée, organisée sur le système des conseils et des corporations, une ligue de républiques allemandes autonomes, chacune enracinée dans sa culture et son histoire propres, en opposition à l’Allemagne prussienne, au jacobinisme bolchevique et à la démocratie parlementaire. Il critique, en particulier, les élections, se prononce contre le vote secret qui, fondé sur l’individu isolé et non pas sur les communautés humaines existantes ou en devenir, parachève, selon lui, l’atomisation des hommes dans la société moderne. Il appelle « à revenir à la démocratie authentique, telle qu’elle est préfigurée dans les assemblées communales et provinciales du Moyen Âge, de Norvège et de Suisse, et en particulier dans les réunions des sections de la Révolution française. [47] »

1919.– En janvier, en faisant paraître ses Briefe aus der französischen Revolution, il s’efforce de recueillir l’expérience de la Révolution française et d’en tirer les enseignements pour la période à venir, en laissant parler les principaux acteurs au travers de leurs lettres. Il publie également une nouvelle édition – dite « édition de la Révolution » – de son Appel au socialisme et un recueil d’articles d’avant-guerre (Rechenschaft). Dans une lettre à son cousin Hugo, il écrit, fidèle à lui-même : « Ce n’est pas la dictature mais l’abolition du prolétariat qui doit être le mot d’ordre » [48].

Le 12 janvier, les résultats de l’USPD d’Eisner aux élections au Parlement régional bavarois sont catastrophiques (2,5 %) ; bien qu’opposé à ces élections, Landauer se présente, à la demande d’Eisner, dans la circonscription de Krumbach, comme candidat « sans-parti » sur une liste de l’USPD : il obtient 92 voix. Le 21 février, Eisner est assassiné alors qu’il se rend au nouveau Parlement pour remettre sa démission à Auer, son successeur – qui est lui grièvement blessé, en représailles, une heure plus tard, en plein Parlement. Landauer prononce le discours funèbre. En réaction, il soumet au Conseil central des propositions visant à prendre des otages pour se protéger et à procéder à des arrestations pour enrayer la « contre-révolution universitaire ». Bien qu’attaché à son idéal de non-violence, il estime que le recours à la force – et à la censure – est parfois nécessaire pour défendre le socialisme des conseils contre les forces de la bourgeoisie.

La classe ouvrière se soulève. La vacance du pouvoir qui s’est ouverte avec les attentats est comblée de nouveau par les conseils. Landauer s’engage, alors, en faveur de la socialisation des moyens de production, ainsi que de la presse, pour briser le monopole idéologique de la contre-révolution. Le 7 avril, le jour de son anniversaire, la « République des conseils » est proclamée à Munich : il devient commissaire du peuple à l’Instruction publique et à la Culture. Les communistes n’y participent pas. Le 13, un putsch des troupes contre-révolutionnaires du gouvernement social-démocrate Hoffmann, réfugié à Bamberg, est repoussé, mais les communistes saisissent l’occasion pour prendre le pouvoir et proclament la deuxième République des conseils (d’Eugen Leviné). Landauer se sent moralement tenu de proposer sa collaboration au nouveau Comité révolutionnaire, qui décline ses services. Il se retire dans la banlieue de Munich, chez la veuve de Kurt Eisner. Le 1er mai, alors que les troupes gouvernementales contre-révolutionnaires reprennent la ville, il est arrêté à la suite d’une dénonciation. « Les gens criaient hourra ! hourra !, tapaient dans les mains et agitaient des mouchoirs. La foule criait : “Réglez-lui son compte à ce chien, ce juif, cette canaille !”. [49] » Le lendemain, il est battu à mort par la soldatesque dans la cour de la prison centrale de Stadelheim. « Tuez-moi donc ! Et vous vous dites des hommes ! » auraient été ses derniers mots [50].

 

1] « Vor fünfundzwanzig Jahren » (1913), in : G. Landauer, Zwang und Befreiung, Cologne, Hegner, 1968, pp. 47-53.

[2] « Dühringianer und Marxist », Der Sozialist, 22 octobre 1892, in : Landauer AS 2, pp. 114-121 (ici p. 121).

[3] Encore que, dans le texte « Quelques mots à propos de l’anarchisme » (1897), il fasse preuve de compréhension à l’égard des auteurs d’attentats anarchistes et prenne leur défense.

[4] Ein Weg zur Befreiung der Arbeiter-Klasse, Berlin, Adolf Marreck, 1895, p. 6. Voir, dans le même esprit, son texte « Sortir de l’État » d’août 1895. Il est à noter que les Œuvres choisies n’ont pas repris la brochure de Landauer. Qui pourrait être rééditée, pourtant.

[5] « Anarchismus-Sozialismus », Der Sozialist, 7 septembre 1895, in : Landauer AS 2, pp. 179-185 (ici, pp. 179-180).

[6] Voir, à ce propos, en particulier, Joachim Willems, Religiöser Gehalt des Anarchismus und anarchistischer Gehalt der Religion ? Die jüdisch-christlich-atheistische Mystik Gustav Landauers zwischen Meister Eckhart und Martin Buber, Albeck bei Ulm, 2001, pp. 23-26, pp. 82-87, et passim.

[7] Plus tard, Kropotkine, à qui Landauer avait fait remarquer la confusion à laquelle pouvait prêter, dans L’Entraide, l’emploi indistinct du mot « individualisme » tout particulièrement en Allemagne [voir plus bas ce que Landauer entend par cette notion], explique qu’il fait une distinction entre l’« individualité », si étroitement liée à l’« entraide », et l’atomisation concurrentielle-capitaliste. Voir la lettre de P. Kropotkine à G. Landauer du 9 novembre 1903, in : Edmund Silberner, « Unbekannte Briefe Peter Kropotkins an Gustav Landauer », Cahiers internationaux d’histoire économique et sociale, n° 9, 1978, pp. 114-115.

[8] « Zur Entwicklungsgeschichte des Individuums », in : Landauer AS 2, pp. 45-68 (ici, p. 68). D’où, par la suite, l’extrême méfiance de Landauer envers toutes les expériences d’épanouissement de la personnalité ; d’où son rejet catégorique tant de la psychanalyse freudienne que des formes de vie nouvelles et sans attaches de la bohème ; d’où, enfin, sa violence polémique à l’égard d’Otto Gross qui, dans le mouvement anarchiste, était la figure où semblaient se rejoindre les diverses tentatives de « réalisation de soi-même ». Sur ce sujet, on lira l’étude de Guillaume Paoli, Landauer, Gross, Mühsam : histoires de famille, publiée dans ce numéro.

[9] Cité d’après : Siegbert Wolf, Gustav Landauer zur Einführung, Hambourg, 1988, p. 13.

[10] Ibid., p. 21. Voir aussi « Quelques mots à propos de l’anarchisme » (10 juillet 1897), texte reproduit dans ce numéro, où il est dit : « … l’anarchisme ne peut pas, à notre époque, être un mouvement de masse, mais seulement un mouvement d’individus, de pionniers. […] En Allemagne, une grande partie des ouvriers commence à se réjouir plus ou moins ouvertement qu’il y ait des anarchistes dans leur pays, tout en considérant qu’il n’est pas possible pour eux d’être anarchiste ou qu’il n’est pas nécessaire qu’ils le soient. »

[11] Selon Rudolf Rocker, Im Sturm der Zeiten, manuscrit IISG, p. 70.

[12] « Der Dichter als Ankläger », Der Sozialist, 5 février 1898, in : Laudauer AS 1, pp. 62-68. Ce n’est que sous l’impulsion de Buber, vers 1908-1910, que Landauer, redécouvrant son identité juive, va se préoccuper réellement du judaïsme et de l’antisémitisme.

[13] Voir l’étude de Walter Fähnders et Christoph Knüppel « Gustav Landauer et Les Mauvais Bergers »Cahiers Octave Mirbeau, n° 3, 1996, pp. 73-90 –, reprise, en version révisée, dans ce numéro.

[14] Lettre à Hedwig Lachmann du 10 mars 1899 (Landauer Lebensgang, op. cit., tome 1, p. 12). Joachim Willems estime que Landauer tendait alors à s’identifier à Eckhart, cf. Religiöser Gehalt des Anarchismus, op. cit., p. 31.

[15] Kropotkine exprime cette même et grandiose vision unitaire de l’espèce dans son langage scientifique-scientiste : « Quand le physiologue parle de la vie d’une plante ou d’un animal, il y voit plutôt une agglomération, une colonie de millions d’individus séparés, qu’une personnalité unie et indivisible. Il vous parle d’une fédération d’organes digestifs, sensuels, nerveux, etc., tous très intimement liés entre eux, tous subissant le contrecoup du bien-être ou du malaise de chacun, mais vivant chacun de sa vie propre. Chaque organe, chaque portion d’organe, à son tour, est composé de cellules indépendantes qui s’associent pour lutter contre les conditions défavorables à leur existence. L’individu est tout un monde de fédérations, il est tout un “cosmos” à lui seul ! […] Bref, chaque individu est un cosmos d’organes, chaque organe est un cosmos de cellules, chaque cellule est un cosmos d’infiniment petits ; et dans ce monde complexe, le bien-être de l’ensemble dépend entièrement de la somme de bien-être dont jouit chacune des moindres parcelles microscopiques de la matière organisée. » (P. Kropotkine, L’Anarchie. Sa philosophie. Son idéal. Conférence qui devait être faite le 6 mars 1896 dans la salle de Tivoli-Vauxhall à Paris, Paris, Stock, 1896, pp. 11-12.)

[16] « Durch Absonderung zur Gemeinschaft », in : Landauer AS 7, pp. 131-148. L’influence de Maître Eckhart sur sa pensée est ici manifeste : Eckhart considère que tout individu porte en lui une petite étincelle divine, le « fond de l’âme » (Seelengrund), et qu’il peut parvenir à l’unio mystica, à l’union avec Dieu, s’il se concentre tout entier sur ce « Dieu en moi », par le « détachement » (Abgeschiedenheit), par le renoncement au monde et le dépouillement total de soi. Selon Eckhart, seul l’individu vraiment « pauvre en esprit » peut laisser la divinité « percer » en lui. « […] Car il n’y a vraiment de pauvreté en esprit que lorsque l’homme est à tel point libéré de Dieu et de toutes ses œuvres que Dieu, s’Il voulait opérer dans l’âme, devrait être lui-même le Lieu de son opération » (traduction : Alain de Libera, in : Eckhart, Traités et sermons, Paris, Flammarion, 1995, p. 353). Voir Joachim Willems, Religiöser Gehalt, op. cit., pp. 62-67.

[17] Landauer avait déjà traduit des textes de Déjacque, notamment l’article du Libertaire intitulé « L’autorité – La dictature » (connu plus tard sous le titre « À bas les chefs ! ») qui parut dans le Sozialist en octobre 1895.

[18] Le couple part aussi en Angleterre pour échapper au déshonneur social en Allemagne, puisque Landauer est encore marié et qu’un divorce d’avec Margarethe Leuschner est impossible en raison de son état de santé.

[19] Selon Max Nettlau, cité par Heiner Becker, op. cit., p. 112.

[20] « Peter Kropotkin », Der Sozialist, Noël 1912, 15 janvier et 15 février 1913, in : Landauer AS 1, pp.191-204. Bien qu’il l’ait annoncé à plusieurs reprises, il n’est jamais entré dans une critique de fond des idées de Kropotkine.

[21] Pierre Kropotkine, La Conquête du pain, Paris, Stock, 1892 (deuxième édition), p. 34 (souligné dans le texte).

[22] « Anarchistische Gedanken über Anarchismus », Die Zukunft, vol. 37, n° 4, 1901, pp. 134-140, in : Landauer AS 2, pp. 274-281 (ici, p. 277.)

[23] Laquelle est la mère du cinéaste américain Mike Nichols (1931-2014).

[24] G. Landauer, La Révolution, op. cit., p. 39.

[25] Ibid., p. 55.

[26] Voir « Les syndicalistes révolutionnaires français », texte représentatif reproduit dans de ce numéro.

[27] « Der erste Mai », Der Sozialist, 1er mai 1909, in : Landauer AS 3, pp. 78-83.

[28] Voir Matzigkeit, op. cit., pp. 130-131 (lettre à Max Nettlau du 10 août 1910).

[29] Pierre Kropotkine, L’Entraide, un facteur de l’évolution, Montréal, Ecosociété, 2001, p. 340.

[30] « Polizisten und Mörder », Der Sozialist, 13 octobre 1910, in : G. Landauer, Der werdende Mensch, Postdam, 1921, pp. 73-77. [Non repris apparemment – la chose est surprenante – par Siegbert Wolf dans les Œuvres choisies].

[31] Voir Joachim Willems, op. cit., p. 178.

[32] « Schwache Staatsmänner, schwächeres Volk ! », Der Sozialist , 15 juin 1910. Texte reproduit dans ce numéro.

[33] On lit par exemple, en 1925, les lignes suivantes à propos de Landauer dans L’Internationale, l’organe théorique de la FAUD : « Pour nous, il est clair que son Aufruf zum Sozialismus est son œuvre la plus importante ; nous considérons que c’est même ce qu’on a écrit de meilleur en Allemagne sur le socialisme » (Fritz Oerter, « Gustav Landauer », L’Internationale, 1925, n° 4, pp. 23-28, ici p. 25.)

[34] Aufruf zum Sozialismus, Francfort/Main, EVA, 1967, p. 108.

[35] Ibid., pp. 97-98.

[36] Ibid., p. 93. Certains passages du livre rappellent, d’ailleurs, la lettre de Marx à Vera Zassoulitch.

[37] Ibid., respectivement p. 133 et p. 122.

[38] [our reprendre une expression qu’il emploie dans son article « Schwache Staatsmänner, schwächeres Volk ! ».

[39] Pour Stirner, on sait que, par exemple, « le droit est une marotte dont nous a gratifié un fantôme » (L’Unique et sa propriété, traduction de Robert L. Reclaire, Paris, Stock, 1900, p. 251.)

[40] « Individualismus », Der Sozialist, 15 juillet 1911, in : Landauer AS 2, pp. 83-89.

[41] Ibid.

[42] « Brot », Der Sozialist, 1er juin 1911, in : Landauer AS 3, pp. 83-86.

[43] « Judentum und Sozialismus », in : Landauer AS 5, pp. 347-351.

[44] « Sind das Ketzergedanken ? », Ibid., pp. 362-368.

[45] « Deutschland, Frankreich und der Krieg », Der Sozialist, 1er mars 1913, in : Landauer AS 4, pp. 153-164.

[46] Ulrich Linse, Organisierter Anarchismus im deutschen Kaiserreich von 1871, Berlin, 1969, pp. 298-299.

[47] « Die vereinigten Republiken Deutschlands und ihre Verfassung », in : Landauer AS 4, pp. 254-260, ici p. 256.

[48] Lettre de Gustav Landauer à Hugo Landauer, du 29 janvier 1919, in : Lebensgang, op. cit., tome 2, p. 369.

[49] D’après une lettre d’Else Eisner, citée par S. Wolf, Landauer AS 4, p. 40.

[50] Rocker, op. cit., p. 123.

Résistance politique et changement de paradigme: Réalité historique de la fin de l’État et fenêtre d’ouverture sur le confédéralisme démocratique et l’écologie sociale…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, économie, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 16 février 2017 by Résistance 71

“Les humains ne seront pas unifiés par la domination, mais comme des frères sans domination: an-archie. Ainsi le slogan doit demeurer: sans domination…”

“Les socialistes ne peuvent pas éviter la lutte contre la propriété foncière de la terre. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire.”

“L’État est une condition, une certaine relation entre les individus, un mode de comportement ; nous le détruisons en contractant d’autres relations, en nous comportant différemment les uns envers les autres… Nous sommes l’État et nous continuerons à être l’État tant que nous n’aurons pas créé les institutions qui forment une véritable communauté (société).”

“L’objectif de la société des sociétés est les gens, la société, la communauté, la liberté, la beauté et la joie de vivre. Cet appel au socialisme s’adresse aux Hommes d’action qui veulent y débuter.”

~ Gustav Landauer ~

 

Raison créativité et liberté ou le modèle communaliste

 

Eléanor Finlay*

 

11 février 2017

 

url de l’article original:

https://roarmag.org/essays/communalism-bookchin-direct-democracy/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

(*) Eleanor Finlay est doctorante en anthropologie de l’université du Massachussetts, Amherst

“Que le XXIème siècle devienne l’époque la plus radicale ou la plus réactionnaire… va dépendre en grande partie du type de mouvement social et de programme que les radicaux sociaux créent de leur richesse théorique, organisationnelle et politique, qui fut accumulée ces deux derniers siècles… La direction que nous sélectionnerons déterminera le futur de notre espèce pour les siècles à venir.”

Murray Bookchin, The Communalist Project (2002)

Après l’élection de Donald Trump, des images dévastatrices et des souvenirs des première et seconde guerre mondiales inondèrent nos esprits. L’anti-rationalisme, la violence raciste, la politique du bouc émissaire, la misogynie et l’homophobie ont été lâchés depuis la marge de la société et amenés dans la politique quotidienne.

Dans le même temps, l’humanité se trouve dans une course contre la montre à la vie à la mort. Le trouble impensable qu’est le changement climatique devient maintenant une réalité (NdT: pas pour des raisons anthropiques, lorsque réchauffement – ou refroidissement – il y a, les causes sont essentiellement naturelles, la part de l’Homme dans ces évènements se produisant depuis des milliads d’années, est infinitésimale. Ceci ne veut bien entendu pas dire qu’il ne faut pas se préoccuper des problèmes de pollutions dont nous sommes responsables… mais laissons le CO2 de côté, il n’est ni une pollution, ni une production humaine affectant la planète… Nous nous devions ici d’interjecter car nous n’endorsons aucunement tout discours sur le “changement climatique anthropique”. Ce désaccord n’enlève en rien la pertinence politique des propos de Mlle Finlay par ailleurs.) et rien n’est entrepris par nos instances pour mitiger la catastrophe. Alors que la petite et paradoxale ère du républicanisme américain touche à sa fin, l’expérience de la nature en une créature si créative et consciente que l’humanité arrive à un tournant critique.

Précisément parce que ces cauchemards sont devenus réalité, il est maintenant temps de faire décisivement face à la tâche de créer un système politico-économique libre et juste. Pour la sauvegarde de l’humanité et en fait de toute vie sur terre, nous devons contre-balancer le fascisme aujourd’hui personnalisé par le capitalisme d’état-nation et mettre à jour tout un complexe de problèmes sociaux, économiques, politiques et écologiques tous imbriqués et interdépendants les uns des autres. Mais comment ?

Comme solution à la situation présente, un nombre croissant de gens dans le monde proposent le “communalisme”: le remplacement du capitalisme, de l’état et de la hiérarchie sociale par la ville, le village, les voisinages, réunis en assemblées et en fédérations.
Le communalisme est une idée vivante, organique, qui se construit sur un riche héritage de mouvements socio-politiques historiques.

La Commune du Rojava aux Zapatistes

Le terme de communalisme (libertaire) a émergé du soulèvement des Parisiens en 1871 dans le mouvement qui fut connu sous le nom de “Commune de Paris” et qui fut ravivé à la fin du XXème siècle par le philosophe politique américain Murray Bookchin (1931-2006). Le mot “communalisme” est souvent utilisé de manière interchangeable avec le mot “municipalisme”, ou “municipalisme libertaire” (un terme aussi inventé par Bookchin) et aussi le “confédéralisme démocratique” (inventé plus récemment par le leader emprisonné du parti des Travailleurs Kurdes, PKK, Abdullah Ocalan).

Bien que chacun de ces termes essaie de décrire une démocratie directe de face à face, le communalisme insiste plus sur ses dimensions organiques et vécues. Les communautés civiques en face à face, appelées “communes” historiquement, sont plus que simplement une structure ou un mode de gestion. Elles sont plutôt des communautés sociales et ethniques unifiant des groupes culturels et sociaux divers. La vie communale est un bien en soi.

Il y a d’inombrable précédents historiques qui modèlent les principes institutionnels et éthiques du communalisme. Les communautés tribales à petite échelle fournissent bien des exemples. En Amérique du Nord, la Confédération des Six Nation Haudenosaunee (Iroquoises) a gouverné la région des Grands Lacs par une démocratie directe confédérée pendant plus de 800 ans (NdT: contrairement à ce que laisse entendre l’auteure de ces lignes, cette confédération existe toujours aujourd’hui, nos lecteurs sont au courant de nos relais constants par nos traduction de Mohawk Nation News, traditionnellement ancrés dans la Grande Loi de la Paix, Kaiane’re:kowa dont nous avons traduit en français les 117 wampums/articles). Sur les côtes du Panama, la nation Kuna continue de gérer un archipel d’îles vibrant économiquement. Avant la dévastation amenée par l’esclavage et la colonisation, le peuple Igbo du Delta du fleuve Niger pratiquait une forme hautement cosmopolite de gestion communale. Encore plus récemment, dans la province du Chiapas au Mexique, le mouvement zapatiste de l’EZLN a réinventé les assemblées politiques pré-colombiennes au travers de centaines de municipios autonomes et cinq grandes capitales régionales appelées les Caracoles (escargots) dont les volutes spiralées symbolisent la connexion et la réunification des villages.

Les prédécesseurs des communalistes ont aussi émergés depuis de grandes communautés urbaines. De l’Athènes classique aux villes-états médiévales d’Italie et d’Europe, la démocratie directe s’est trouvée aussi chez elle en ville. En 2015, le mouvement politique de Barcelone “Barcelona en Comú” a gagné la mairie de Barcelone, basé sur un vaste collectif d’assemblées de voisinages richement étagé. Aujourd’hui, ils sont le premier parti siégeant au conseil municipal et continuent de décider leurs politiques et leurs plateformes au travers d’assemblées. En Syrie septentrionnale, le Mouvement de la Liberté Kurde a établi le confédéralisme démocratique, un réseau d’assemblées et de conseils populaires qui gouvernent avec le parti d’Union Démocrate ou PYD.

Ceci ne sont que quelques exemples parmi un grand nombre de traditions politiques qui attestent de “la grande richesse théorique, organisationnelle et politique”, qui est à notre disposition afin de rendre le pouvoir au peuple contre l’autoritarisme forcené qui nous est imposé.

Pouvoir, administration et citoyenneté

L’institution la plus fondamentale du communalisme est l’assemblée populaire. Elles se produisent de manière régulière au cours de rassemblements communaux ouverts à tous les adultes au sein d’une municipalité donnée, comme une ville, un village ou un district (canton) ; le but est de discuter, de débattre et de prendre des décisions au sujet d’affaires qui concernent la communauté dans sa totalité.

Afin de comprendre comment fonctionne une assemblée populaire, on doit d’abord comprendre la distinction subtile mais cruciale entre l’admnistration et le pouvoir décisionnaire politique. L’administration comprend des taches et des plans en rapport à l’exécution des décisions politiques prises. L’administration d’un projet particulier peut prendre quelques décisions mineures, comme par exemple quelle sorte de pierres utiliser pour construire un pont.

Le pouvoir, d’un autre côté, réfère à la capacité de faire une politique et de prendre des décisions majeures, comme par exemple de construire ou non un pont. Dans le communalisme, le pouvoir réside dans le corps collectif, tandis que de plus petits conseils mandatés expressement sont délégues pour l’exécution des décisions prises collectivement. Des experts comme les ingénieurs, ou les praticiens de santé publique jouent un röle important dans les assemblées populaires en informant les citoyens, mais c’est le corps collectif lui-même qui a le pouvoir de prendre de fait les décisions.

Avec cette distinction très claire entre l’administratif et le pouvoir, la nature du leadership individuel change dramatiquement. Les leaders cultivent le dialogue et exécute la volonté de la communauté. Les Zapatistes expriment ceci au travers du terme de “cargo”, ce qui veut dire avoir la charge ou le poids de la réalisation. Les membres du conseil exécutent la volonté de leur communauté, le leadership veut dire “obéir et non pas commander, représenter et non pas supplanter, descendre et non pas monter.”

Une deuxième distinction critique entre la politique pilotée par des professionnels de la politique et le communalisme est la notion de citoyenneté. En utilisant le terme de “citoyen”, les communalistes contredisent volontairement la notion restrictive et vide de tout sens de la citoyenneté invoquée dans les états-nations modernes. Dans les sociétés communales, la citoyenneté est conférée à chaque adulte qui vit au sein de la municipalité. Chaque adulte qui vit au sein de la municipalité a le pouvoir de participer directement, de voter et de participer à tour de rôle aux taches administratives. En fait, cette idée radicale de citoyenneté est fondée sur la résidence et sur les relations de face à face dans la communauté.

Les assemblée populaires sont une tradition vivante qui sont apparues encore et toujours au cours de l’histoire. Il faut ici faire une pause pour considérer les ressources conceptuelles que nous a laissées le démocratie athénienne classique. Il est clair que cette société était loin d’être parfaite, Tout comme le reste du pourtour de la Méditerranée à cette époque, Athènes a été construite sur le dos des esclaves et des femmes au foyer. Quoi qu’il en soit, la démocratie athénienne jusqu’à aujourd’hui est l’exemple historique le mieux documenté d’une auto-gestion communale directe (NdT: la documentation de la gestion des collectifs anarchistes espagnols de 1936 à 1939 est aussi très abondante et utile, cf Gaston Leval, Sam Dolgoff et Diego Abad de Santillan).

Agora: La place publique ou la maison où l’assemblée populaire se tient. L’agora est l’endroit de notre identité publique, là où nous allons pour prendre des décisions, pour soulever des problèmes et nous engager dans des discussions publiques.

Ekklesia: L’assemblée générale, une communauté de citoyens.

Boule: Le corps administratif de 500 citoyens qui tourne une fois par an.

Polis: La ville elle-même. Mais là encore, le terme réfere non pas à une communauté matérielle mais à une communauté multiple, richement peuplée, organique et matérielle. La polis est une entité et une personne par et pour elle-même.

Paeida: L’éducation politique et éthique continue que chacun suit, atteint afin de parvenir à la vertu et/ou l’excellence.

La vision clef de la démocratie classique arthénienne est que l’assemblée politique est un corps organique. Bien plus qu’une simple structure ou faisceau de mécanismes, le communalisme est une véritable synergie d’éléments et d’institutions qui mène à un type particulier de communauté et de processus. Pourtant les assemblées seule n’épuisent pas la politique communale. De la même manière que les communautés sont socialement, économiquement, écologiquement inter-dépendantes, une véritable société libre et éthique doit s’engager dans un robuste dialogue inter-communal, celui-ci menant à des associations libres inter-communes. La confédération permet aux communautés autonomes de s’évaluer et de s’ajuster en vue d’une coordination au niveau régional.

La confédération est différente de la démocratie représentative parce qu’elle est fondée sur des délégués révocables à tout moment par les communautés dont ils dépendent plutôt que sur des représentants individuels qui ont un pouvoir. Les délégués sont des porte-parole et n’ont aucun pouvoir. Ils ne peuvent pas prendre de décision pour la communauté. Ils ramènent les propositions dans leurs assemblées. Des chartes articulent les principes éthiques d’une confédération et définissent les attentes pour chaque membre. De cette façon, les communautés ont une base pour se tenir elles-mêmes et les autres responsables. Sans principes clairs, base d’un débat pour des actions de raison, d’humanisme et de justice, il ne peut y avoir de succès politique.

Note de R71: Nous intervenons ici pour ajouter comme cité plus haut, que la plus vieille charte confédérale au monde, unissant 6 nations amérindiennes (les 6 nations iroquoises des Seneca, Oneida, Onondaga, Cayuga, Tuscarora et Mohawk) et toujours en activité aujourd’hui, Kaianerekowa ou la Grande Loi de la Paix, date du XIIème siècle. Dans l’époque pré-invasion européenne, jusqu’à 58 nations amérindiennes étaient regroupées et suivaient volontairement la “charte” iroquoise. L’arrivée des européens à complètememt changer la donne, mais quoiqu’il en soit et malgré de multiples tentatives des Anglais et des Français de faire entrer en conflit les Iroquois les uns contre les autres, les nations iroquoises ne se sont pas combattues entre elles depuis le XIIème siècle. Kaianerekowa est la loi de la terre sur Onowaregeh (l’Île de la Grande Tortue) et aussi loin que la société traditionnelle iroquoise est concernée, les Européens ont brisé cette loi de longue date et n’ont AUCUNE LEGITIMITE sur les terres ancestrales autochtones. Le système confédéral fonctionne, il fonctionne même très, très bien ! Nous devrions en tirer les conclusions qui s’imposent d’elles-mêmes !…

Dans le Mouvement pour la Liberté Kurde du Rojava dans le nord de la Syrie, le Contrat Social est fondé sur les piliers du féminisme, de l’écologie, de l’économie morale et de la démocratie directe. Ces principes résonnent au travers de tout le mouvement, liant entre elles diverses organisations et communautés sur la base partagée du multi-culturalisme radical, de la bonne direction écologique et du féminisme.

Une société libre

Il n’y a pas de plan de marche à suivre pour un mouvement municipaliste/communaliste. Sans aucun doute, la réalisation de telles communautés politiques ne peut venir que d’un changement fondamental de notre fabrique sociale, culturelle et économique. Les attitudes de racisme, de xénophobie, qui ont alimenté la montée virulente des fascismes aujourd’hui dans des endroits comme les Etats-Unis, doivent être combattues au moyen d’un humanisme radical qui célèbre la diversité ethnique, culturelle et spirituelle. Depuis des millénaires, l’oppression sexiste a dénigré des valeurs et formes sociales attribuées aux femmes. Ces attitudes doivent être supplantées par une éthique égalitaire et une sensibilité d’entraide. (NdT: dans les sociétés traditionnelles nord-américaines, comme dans la confédération Haudenosaunee, mais pas seulement loin s’en faut, les conseils de femmes et d’anciens ont une importance capitale. Les conseils des femmes nomment les chefs, qui comme dans toute société traditionnelle ancestrale n’ont pas de pouvoir, ne commandent pas mais représentent les décision prise par les conseils. Elles ont aussi le pouvoir de révoquer les chefs errants et dérogeant à la charte et sont expressément consultés en prévention de conflits armés…)

La liberté ne peut pas non plus venir sans stabilité économique. Le capitalisme ainsi que toutes les formes d’exploitation économique doivent être abolis et remplacés par des sytèmes de production, de consommation et de distribution pour utilisation nécessaire et de plaisir plutôt que pour la vente et le profit. Les vastes ceintures de béton de nos cités industrielles “modernes”, doivent être réduites en des espaces urbains ayant un sens, étant vivables et durables. Nous devons gérer les problèmes urbains avec une grande attention pour un meilleur développement, une meilleure égalité personnifiant ainsi les espaces urbains.

De la même manière que des individus ne peuvent pas être séparés d’une comunauté politique au sens large de laquelle ils font partie, la société humaine ne peut pas être séparée de notre contexte au sein du monde naturel. La politique coopératrice, humaniste du communalisme fonctionne ainsi main dans la main avec une sensibilité écologique radicale qui reconnaît l’humain comme un être unique, partie intégrante et consciente de la nature.

Tout en gérant nos propres besoins et désirs, nous avons la capacité de penser hors de la boîte et d’être orientés vers le futur. La Confédération Haudenosauné (iroquoise) appelle ceci le “principe de la 7ème génération”. D’après ce principe, toute délibération politique doit être faite pour la communauté actuelle, incluant les animaux et la communauté écologique locale au sens large et toute décision prise doit l’être en pensant à l’impact que la ou des décisions aura sur la 7ème génération.
Bien qu’une petite illustration de tous les changements sociaux dont nous aurions besoin aujourd’hui excède de loin le sujet de ce bref essai, le grand travail de Murray Bookchin et d’autres socioécologistes fournissent de riches discussions au sujet de la signification d’une démocratie directe et d’une société écologique. Pour le mouvement des verts, celui de l’anti-mondialisme, d’Occupy Wall Street et les mouvements des Indignados d’Espagne et du Chili, les idéaux communalistes ont aussi joué un grand et croissant rôle dans les luttes sociales et politiques dans le monde. C’est un mouvement en pleine croissance.

Le communalisme n’est en aucun cas une idéologie rigide, froide et dure, mais plutôt un corps d’idées cohérent et en perpétuel mouvement, construit sur un cœur fondamental de principes et d’institutions. C’est, par définition, un processus, ouvert et adaptable à virtuellement une infinité de contextes culturels, historiques et écologiques. En fait, des précédents historiques du communalisme dans la démocratie tribale primordiale et les assemblées de villes et de villages, peuvent être trouvés dans pratiquement tous les coins de la terre.

L’ère de la politique d’état menée par des professionnels est arrivée à sa fin. Seule la démocratie de la base populaire menée à une échelle mondiale peut s’opposer avec succès au futur dystopique qui nous attend. Tous les outils nécessaires sont disponibles. Une énorme richesse de ressources s’est accumulée au cours des luttes politico-sociales de l’humanité. Avec cette richesse, avec le communalisme, nous pourrons reforger le monde sur le potentiel raisonnable de l’humanité, sur sa créativité et sa liberté.

 

= = =

 

Textes à lire sur le sujet:

 “L’appel au Socialisme”, Gustav Landauer, 1911

3 textes fondamentaux pour un changement de paradigme politique:

 

Bonne lecture !

Vie et œuvre de Gustav Landauer ~ 1ère partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , on 16 février 2017 by Résistance 71

 

Gaël Cheptou

 

12 mars 2015

 

A Contre-Temps

Source: http://acontretemps.org/spip.php?article557

 

A lire: « Appel au Socialisme », de Gustav Landauer (seconde édition 1919)

 

1ère partie

2ème partie

 

1870.– Naissance, le 7 avril, de Gustav, troisième fils d’une famille juive non religieuse de Karlsruhe ; son père, Hermann Landauer, commerçant, possède une boutique de chaussures.

1875.– Congrès d’unification du Parti social-démocrate à Gotha.

1878-1890.– Promulgation des lois antisocialistes.

1887.– Ferdinand Tönnies publie Gemeinschaft und Gesellschaft dans lequel il analyse deux grandes formes de vie sociale : la « communauté », de formation naturelle, et la « société », de composition mécanique.

1888.– Landauer obtient son baccalauréat (Abitur), après avoir suivi un enseignement humaniste classique dans un lycée de Karlsruhe. Il considère rétrospectivement que sa scolarité ne fut qu’un « monstrueux vol de [son] temps ». « Ce qui m’a conduit, écrit-il, à m’opposer à la société environnante et m’a plongé dans le rêve et la révolte, ce n’est pas le sentiment d’appartenir à une classe ni la pitié sociale, mais le heurt continuel de la nostalgie romantique aux étroites limites des philistins. C’est ainsi que j’étais anarchiste sans le savoir, avant d’être un socialiste, et que je suis un des rares à ne pas être passé par la social-démocratie [1]. »

1888-1892.– Il suit des études de germanistique, de philosophie, d’anglais et d’histoire de l’art aux universités de Heidelberg, de Strasbourg et de Berlin. La lecture des pièces d’Ibsen le renvoie à sa propre révolte, celle de l’individu créateur contre les conventions bourgeoises. Il découvre Nietzsche dont il retient le culte de la vie, de la spontanéité et de la volonté ; en novembre 1890, il entame la rédaction de son roman Der Todesprediger (Le prêcheur de mort) dont le titre s’inspire de celui d’un chapitre d’Ainsi parlait Zarathoustra. À côté d’auteurs modernes, il lit aussi des auteurs classiques tels que Spinoza, Fichte et Schopenhauer.

1890.– Il publie ses premiers articles dans la revue Deutschland du philosophe, écrivain et critique Fritz Mauthner, dont un compte rendu du roman Sous-Offs de Lucien Descaves. Il découvre avec enthousiasme le socialisme, notamment par la lecture de La Femme et le socialisme d’August Bebel.

1891.– Landauer fréquente les milieux de la bohème anarchiste et de la colonie littéraire socialiste de Friedrichshagen. Il devient également membre du Freie Volksbühne (Théâtre libre populaire) qui avait été fondé l’année précédente par des sociaux-démocrates dans un but d’éducation ouvrière. Premières activités politiques : à l’occasion du congrès international des étudiants socialistes qui doit se tenir à Bruxelles en décembre 1891, il rédige un manifeste au nom d’un groupe d’étudiants de Berlin. En novembre, pour la première fois, il se définit lui-même comme « anarchiste ». Lecture de L’Unique et sa propriété de Max Stirner.

1892.– Le 24 février, il adhère à l’Union des socialistes indépendants, un groupe de militants radicaux – les « Jeunes » – exclus du Parti social-démocrate au congrès d’Erfurt (14-20 octobre 1891). La violence haineuse avec laquelle la social-démocratie condamne, pour des raisons qui tiennent autant de l’idéologie que de l’opportunisme, les émeutes de chômeurs à Berlin, fait naître en lui une aversion profonde et durable pour tout socialisme de parti. Il participe à la fondation du Neue Freie Volksbühne (Nouveau théâtre libre populaire), scission d’avec le Freie Volksbühne, dominé par la social-démocratie officielle ; il fera partie jusqu’en 1917 de la commission artistique du théâtre. Il y rencontre la couturière Margarethe Leuschner avec qui il se marie à Zurich contre l’avis de ses propres parents. Le couple aura deux filles : Charlotte Clara et Marianne.

Obligé d’abandonner ses études universitaires par manque d’argent, exclu de toutes les universités prussiennes pour « manque de moralité » (activités subversives, en jargon policier), il cherche à s’établir comme écrivain. Il se plonge dans la lecture d’ouvrages d’économie politique ; lit les œuvres d’Eugen Dühring et entre en relation avec l’anarchiste antimarxiste Benedikt Friedländer, un de ses proches disciples. Appelant les marxistes « évolutionnistes » à accepter les dernières conséquences de leur conception matérialiste, il les invite, avec un humour radical, à se laisser « enterrer » ou « mettre dans la saumure » pour « ne pas gêner l’avènement progressif et naturel de la société socialiste ». « Il est bon et utile […] de grouper les hommes en masses. Mais nous ne devons cependant pas oublier le plus important : dissoudre les masses dans les hommes. [2] » Il prononce deux conférences, dans les cercles des socialistes indépendants, sur « Max Stirner et l’individualisme » et sur la question religieuse. C’est à cette époque qu’il décide de sortir officiellement de la communauté religieuse juive.

1893.– Il devient, en février, le rédacteur de Der Sozialist qui, en juin, après une lutte énergique contre la tendance marxiste radicale, se reconnaît officiellement comme anarchiste, en prenant le sous-titre d’ « organe de tous les révolutionnaires ». Landauer est choisi comme délégué des anarchistes et des ouvriers sur métaux de Berlin pour assister au congrès socialiste international de Zurich (6-12 août 1893), mais il ne peut y participer : la majorité socialiste expulse les anarchistes et adopte la résolution de Bebel qui privilégie l’action politique, c’est-à-dire la conquête des pouvoirs publics par la voie parlementaire. Il prend part, alors, à la manifestation au Plattengarten des anarchistes et des socialistes révolutionnaires expulsés du congrès, où il se prononce en faveur de la grève générale. À l’automne, Landauer est emprisonné successivement pour « incitation à la désobéissance civile » et « excitation à la révolte ». En prison, il compose la nouvelle Arnold Himmelheber et se livre à une lecture critique approfondie du Capital de Marx. Parution du roman Der Todesprediger.

1895.– L’essai « Der Anarchismus in Deutschland » (L’anarchisme en Allemagne) paraît dans la revue non anarchiste Die Zukunft (L’avenir). Ce qui importe pour Landauer, ce n’est pas la lutte de classe des prolétaires mais la révolutionnarisation des esprits par les prêcheurs anarchistes qui doivent se consacrer tout entiers à la « diffusion des lumières », une sorte d’anti-autoritarisme rationnel, dans toutes les couches de la société. Il prend ses distances avec la « propagande par le fait » [3], lui qui avait été si fasciné par la figure de Ravachol – au point d’insérer dans le roman Der Todesprediger, sans en citer l’auteur, la déclaration de Ravachol devant la cour de Montbrison, discours qui avait été publié par le Sozialist en août 1892. Rejetant toute forme d’autorité, l’anarchiste ne saurait faire progresser « sa vérité » par l’oppression violente des autres pensées.

Au début de l’année, il participe à la fondation de la coopérative de consommation Befreiung (Émancipation) à Berlin et fait paraître anonymement, à cette occasion, une brochure programmatique : Ein Weg zur Befreiung der Arbeiter-Klasse (Un chemin vers l’émancipation de la classe ouvrière). Il y affirme que ni l’action politique ni la violence révolutionnaire ne conduiront les travailleurs à leur émancipation. La question « réforme ou révolution ? » serait, par ailleurs, mal formulée, elle devrait être « réforme ou phrase ? » puisque les prétendus révolutionnaires ne luttent au fond qu’avec de grands mots. Mais la réforme que propose Landauer, pour qui « le travail positif est nécessaire à la préparation de la société socialiste », n’a rien à voir avec les réformes sociales qui ne font que fortifier l’État moderne et sa police ; il s’agit de réaliser immédiatement un fragment, une forme embryonnaire du socialisme par la création en dehors de l’État, sur les principes de l’auto-assistance et de la coopération, d’organisations ouvrières de consommation et de production. Landauer appelle la classe ouvrière à « refuser ses services économiques à la société bourgeoise, à être une société librement organisée au sein de la société » [4]. 

Le Sozialist est interdit pendant quelques mois – il reprend sa parution en août, avec pour nouveau sous-titre : « organe pour l’anarchisme-socialisme ». « L’anarchisme est placé en avant, parce qu’il est le but qui doit être atteint : l’absence de domination, l’absence d’État, le libre développement des individus. Puis est indiqué le moyen par lequel nous voulons atteindre et garantir cette liberté des hommes : par le socialisme, par l’entraide solidaire des hommes pour tout ce qui leur est commun, et par le travail coopératif. » [5] 

Ses premières traductions de Pierre Kropotkine paraissent dans le Sozialist : il s’agit d’une série d’articles des Temps nouveaux (août-novembre 1895) sur les « expédients économiques ». 

Dans un article sur « les démagogues au temps de la Réforme », Landauer exprime sa sympathie à l’égard du hussitisme, de l’anabaptisme et des mouvements de révolte populaire pendant la guerre des Paysans. Il commence également la rédaction d’un long essai intitulé « Zur Entwicklungsgeschichte des Individuums » (Contribution à l’histoire du développement de l’individu), où, déposant le germe des idées qu’il développera au tournant du siècle [6], il interroge la notion d’individu en insistant sur le primat de l’unité de l’espèce humaine. Pour lui, le cri de ralliement des anarchistes ne saurait être « individu », créature – si tant est qu’elle existe réellement et indépendamment de l’espèce – souvent laide, petite et mesquine, mais « individualité ». Dans une perspective qui rappelle Kropotkine, il distingue, en effet, l’individu de l’« individualité » [7] – ce qui dans l’individu, tout en lui étant propre, permet à l’humanité de progresser et de se perfectionner – qu’il « convient de cultiver et de développer, par la lutte contre nos instincts les plus grossiers et les plus bas, par la lutte contre les hommes et les institutions qui oppriment et entravent, par l’union solidaire avec ceux qui partagent nos sentiments, avec nos compagnons de combat et de souffrance » [8]. La société socialiste dépend donc d’un certain degré de développement de l’humanité. 

1896.– Landauer soutient activement la grande grève des travailleurs de la confection qui éclate à Berlin. Il est délégué au congrès socialiste international de Londres (27 juillet-1er août), où les anarchistes sont définitivement exclus de la Deuxième Internationale. Lors d’un meeting de protestation, il fait la connaissance de Pierre Kropotkine. Au congrès extraordinaire des anarchistes, il prononce un discours très remarqué, dans lequel il appelle les petits paysans et les ouvriers agricoles à se regrouper pour fonder des coopératives agricoles. Publication en trois langues de la brochure : De Zurich à Londres. Rapport sur le mouvement ouvrier allemand au Congrès international de Londres.

1897.– Landauer prend part, avec l’anarchiste chrétien Moritz Egidy et l’écrivain – et traducteur allemand de Multatuli – Wilhelm Spohr, à une manifestation publique contre les « horreurs judiciaires de Barcelone » (Justizgreuel in Barcelona), commises lors du procès de Montjuich où des anarchistes avaient été mis à la torture avant d’être sévèrement condamnés. En novembre, il prononce une série de conférences à travers le pays contre « l’inquisition en Espagne ».

En raison de désaccords sur l’orientation du Sozialist qu’elle juge par trop théorique, la tendance ouvriériste, majoritaire au sein du journal, qui entend développer un « anarchisme ouvrier de masse », s’organise indépendamment et publie son propre organe, Neues Leben (Vie nouvelle). Landauer s’y oppose catégoriquement : un « anarchisme de masse » ne serait possible qu’à condition de céder à la facilité démagogique et de faire « miroiter la perspective d’un gouvernement des masses, d’une démocratie dissimulée sous le voile anarchiste » [9]. L’anarchisme ne saurait se réduire à quelques slogans d’agitation :

« La liberté ne vient pas si on ne s’octroie pas soi-même la liberté et la manière propre de la vivre ; l’anarchie de l’avenir ne viendra que si les hommes du présent sont des anarchistes et non pas des partisans de l’anarchisme. Il y a une grande différence entre le fait d’être un partisan de l’anarchisme et le fait d’être un anarchiste. N’importe quel philistin ou petit-bourgeois peut être, du reste, le partisan d’un édifice théorique quelconque ; une transformation de l’essence des individus est nécessaire ou, du moins, un bouleversement complet, de sorte que la conviction intérieure finisse par devenir quelque chose de vécu dans la réalité [10]. »

Landauer se voit alors reprocher, avec une certaine malveillance anti-intellectuelle, de manquer d’authenticité populaire, de se complaire dans la théorie et de s’abandonner à des sentiments de fraternité universelle. Il demeure politiquement isolé. Le coup est rude non seulement pour lui personnellement, mais encore pour tout le mouvement anarchiste allemand [11]. Le Sozialist entre en déclin. Landauer se retire de son poste de rédacteur, tout en continuant de collaborer au journal. Dès lors, il se consacre de plus en plus à des travaux personnels d’ordre littéraire et philosophique.

1898.– Il entreprend un cycle de conférences sur l’histoire de la littérature allemande à Berlin. Commence alors pour lui une série de revers et de malheurs personnels. Décès de sa fille Marianne [Annie], âgée de quatre ans, des suites d’une tuberculose et d’une méningite. Le couple ne s’en remet pas. Sa femme, Margarethe, est elle aussi gravement malade depuis plusieurs années. Décès de son ami Moritz von Egidy.

 À propos de l’Affaire Dreyfus, dont il ne mésestime pas les aspects humains, il considère qu’il a trois bonnes raisons de se taire : en tant que Juif, à cause du fanatisme de la communauté juive internationale ; en tant qu’Allemand, à cause du patriotisme outrancier de la presse allemande ; en tant qu’anarchiste « anti-politique », parce qu’il s’agit d’ « une sale affaire interne à la classe dominante » [12].

1899.– À la suite de l’Affaire Ziethen, au cours de laquelle il obtient, en organisant une campagne de presse à la manière de Zola, la révision du procès d’un condamné qu’il croit innocent, Landauer est lui-même condamné à six mois de prison pour outrages et diffamation. Au cours de cet emprisonnement (du 18 août 1899 au 26 février 1900), qui marque un tournant dans son existence, s’ouvrent à lui de nouveaux horizons anarchistes dont l’exploration va se poursuivre dans ses écrits ultérieurs. Dans sa cellule, vaillant à la tâche, il révise les travaux de critique du langage de son ami Mauthner, écrit la nouvelle Lebendig tot (Mort vivant), traduit du français la pièce Les Mauvais Bergers d’Octave Mirbeau [13] et du moyen-haut-allemand un choix de sermons de Maître Eckhart. Immergé dans le monde de la mystique médiévale, il écrit à sa future seconde femme Hedwig Lachmann (qu’il avait rencontrée le 28 février 1899) :

« La prison peut être pour nous, modernes, ce que le monastère était au Moyen Âge. Les ânes qui nous prescrivent cette cure ne se doutent pas du bienfait qu’ils ont déjà rendu à quelques-uns. J’ai connu jadis, là entre ses murs, de délicieux moments de solitude sans équivalents, et j’y ai fait l’expérience de la force qui naît de la souffrance. [14] »

Eduard Bernstein fait paraître Die Voraussetzungen des Sozialismus und die Aufgaben der Sozialdemokratie (Les présupposés du socialisme et les tâches de la social-démocratie), point de départ de la « crise révisionniste » au sein de la social-démocratie allemande.

1900.– Landauer contribue à la fondation de la Neue Gemeinschaft (Nouvelle communauté), une communauté d’artistes et d’intellectuels de la bohème de Friedrichshagen. Il y rencontre, entre autres, Erich Mühsam et Martin Buber. Le 18 juin, il prononce la fameuse conférence « Durch Absonderung zur Gemeinschaft » (La communauté par la séparation) dans laquelle il expose les nouvelles conceptions anarchistes qu’il s’est formées, en prison, à partir des écrits de Maître Eckhart et de Fritz Mauthner. Le primat de l’unité de l’espèce, encore et toujours. L’homme ne s’appartient pas : « Le temps est maintenant venu de réaliser que l’individu n’existe pas, que seules existent des appartenances et des communautés. » Les hommes sont capables de communauté, précisément parce qu’ils sont eux-mêmes communauté [15]. Plus ils se séparent des influences extérieures, plus ils s’enfoncent dans les tréfonds intimes de leur vie individuelle et plus ils retrouvent, par cette introspection mystique, « la grande communauté des vivants », l’expérience collective de l’espèce humaine, qui les relie entre eux et au monde : « Ce que nous avons de plus individuel est ce que nous avons de plus universel. [16] » Ceux qui auront connu cette régénération intérieure, possible à tout moment, indépendante de tout développement, seront mûrs, alors, pour rompre définitivement avec les communautés autoritaires fortuites du présent et pour réaliser pratiquement cette communauté immémoriale et universelle qu’ils portent en eux. Pour se passer de la médiation de l’État, en somme, et faire place à l’esprit communautaire.

Paraît également, de lui, dans la revue culturelle viennoise Die Zeit (Le temps), un compte rendu de la réimpression de L’Humanisphère de Joseph Déjacque (Bruxelles, Bibliothèque des Temps nouveaux, 1899), dans lequel il insiste, en particulier, sur le projet que l’utopiste français avait formé de fonder, en lien étroit avec ses conceptions anarchistes, une « cosmologie mystique ». À propos de Déjacque, il évoque, en passant, « sa polémique enflammée contre la conception philistine que Proudhon avait de la question féminine » [17].

1901.– Landauer se détourne de la Neue Gemeinschaft. Cette expérience lui a appris « comment une communauté ne naît pas » (Buber). Tout comme Buber et Mühsam, il refuse de suivre les frères Hart, les principaux initiateurs de la communauté, dans leurs efforts ambitieux de créer une nouvelle religion.

En septembre, il décide de s’installer en Angleterre avec sa nouvelle compagne, Hedwig Lachmann [18], à Londres et à Bromley dans le Kent, non loin de la maison des Kropotkine. Entre les deux hommes, il n’y aura pas de relation durable ni d’échanges intellectuels réels, même si Landauer, profondément impressionné par la figure et la vie du « prince anarchiste », traduit en allemand, dans les années qui suivent, plusieurs de ses œuvres : L’Entraide (1904) ; Champs, usines et ateliers (1904) ; La Grande Révolution (1909). Kropotkine avait tendance à se méfier de tout ce qui venait d’Allemagne, y compris et même en tout premier lieu sous l’étiquette anarchiste : « Pour Kropotkine, tout Allemand était (à part Bernhard Kampffmeyer et Rudolf Rocker) suspect de stirnérisme ou de nietzschéisme [19] ». Landauer, de son côté, lui reproche, outre des sympathies russophiles et slavophiles, son positivisme, hérité des sciences naturelles, qui le conduirait – à l’opposé de Tolstoï – à une forme de relativisme moral, à tout sacrifier au développement historique, sans exclure le recours à la violence si nécessaire [20]. Plus proche du mutualisme et du collectivisme, il ne pouvait évidemment souscrire à certaines affirmations absolues et rassurantes de Kropotkine, à la mode dans les milieux communistes-anarchistes : « Nous maintenons, en outre, que le communisme est non seulement désirable, mais que les sociétés actuelles, fondées sur l’individualisme, sont même forcées continuellement de marcher vers le communisme [21]. » 

En Angleterre, Landauer entretient des relations avec Tárrida del Mármol, Max Nettlau et Rudolf Rocker. Importants travaux de traduction, parfois en collaboration avec Hedwig Lachmann, en particulier des œuvres d’Oscar Wilde et de Rabindranath Tagore. 

Parution, dans la revue Die Zukunft (L’avenir), d’un article fondamental : « Pensées anarchistes sur l’anarchisme », dans lequel il tire les conséquences politiques de la nouvelle orientation qu’il a imprimée à son anarchisme. Condamnant expressément la tactique de la « propagande par le fait », il estime que l’anarchiste ne saurait exercer la moindre violence, ou que, s’il y en a une, ce ne peut être que la violence contre soi-même, l’anéantissement du moi (« mort mystique ») pour renaître dans la communauté humaine .

« L’anarchie n’appartient pas à l’avenir, mais au présent ; elle n’est pas affaire de revendications, mais affaire de vie. Il ne s’agit point de la nationalisation des conquêtes du passé, il s’agit de la naissance d’un peuple nouveau qui, venant de petits commencements, se forme de tous côtés par colonisation intérieure, au milieu des autres peuples, dans de nouvelles communautés. Il ne s’agit point de la lutte de classes des non-possédants contre les possédants, mais il s’agit du fait que des êtres libres, moralement forts et maîtres d’eux-mêmes, se séparent des masses pour s’unir dans de nouveaux liens. [22] »

1902.– En raison de leur isolement et par manque de possibilités de travail, le couple rentre en Allemagne pour s’installer à Hermsdorf, dans la banlieue de Berlin.

1903.– Landauer se rapproche de la Société allemande des cités-jardins que préside B. Kampffmeyer. 

Divorce d’avec sa première femme. En mai, il épouse Hedwig Lachmann – dont il aura deux filles, Gudula Susanne et Brigitte [23]. 

Outre la traduction des Sermons d’Eckhart et un recueil de nouvelles – Macht und Mächte (Puissance et puissances) –, Landauer publie Skepsis und Mystik (Scepticisme et mystique), texte dans lequel il reprend et retravaille plusieurs essais déjà parus – dont La Communauté par la séparation – pour en faire une sorte de manifeste mystico-philosophique.

1904-1906.– Landauer travaille dans la maison d’édition et de librairie de Karl Schnabel pour subvenir aux besoins de sa famille. Il entre, alors, en relation avec le philosophe spinoziste Constantin Brunner (Leo Wertheimer) dont il médite Die Lehre von den Geistigen und vom Volke (La doctrine des hommes d’esprit et du peuple).

1907.– La Révolution paraît dans la collection « Die Gesellschaft » que dirige Martin Buber aux éditions Rütten & Loening : après une critique mi-sérieuse mi-ironique des sciences historiques, Landauer en vient à décrire la révolution comme un long procès historique non achevé, qui remonte au temps de la Réforme et de la guerre des Paysans, un grand fleuve historique dans lequel il est lui-même plongé et dont il continue de suivre le cours dans le présent. Le Moyen Âge est pour lui une « époque unique de floraison » – ce qu’il ne manque pas d’illustrer par des exemples tirés de L’Entraide de Kropotkine – parce qu’il « consistait en une synthèse de liberté et de sujétion » [24]]. Pour mieux se faire comprendre, il se sert de la notion d’ « esprit » (commun, communautaire), qui devient centrale dans ses écrits ultérieurs. L’esprit est la capacité communautaire – enfouie ou révélée, « devenue et en devenir » – des hommes, le sentiment qu’ils ont de leur intime solidarité. Le Moyen Âge est entré en décadence quand le christianisme, dont l’esprit commun avait pris la forme, a été vidé de son pouvoir mythique et surnaturel par la Réforme, sans que lui succède un nouvel ordre communautaire. La « révolution », pour Landauer, c’est donc cette phase de transition qui dure depuis lors, avec des périodes de recrudescence et de déclin. Ce qui est la marque horrible de cette « époque moderne », c’est que l’État, en raison du refoulement de l’esprit, absorbe toutes les fonctions de la communauté : « Quand l’esprit est absent, il y a violence : l’État et les formes d’autorité qui lui sont propres et le centralisme. [25] » 

Publication de Peuple et Terre : trente thèses socialistes dans les pages de la revue Zukunft. Landauer y définit ce qu’il entend par « peuple » : une communauté qui ne résulte ni d’une autorité extérieure ni d’une origine commune, mais de l’« esprit » que les hommes doivent laisser grandir en eux et entre eux.

1908.– Retour de Landauer sur la scène politique avec la fondation du Sozialisticher Bund (Ligue socialiste), aux côtés, entre autres, d’Erich Mühsam et de Martin Buber. À Berlin, il prononce deux conférences – dont sera issu, en partie, son Appel au socialisme – devant des anarchistes et des socialistes révolutionnaires, et procède à la proclamation des Douze articles de la Ligue socialiste. Il y exprime le refus de la séparation entre deux temporalités, le présent et l’avenir lointain, à la différence du marxisme (et des anarchismes) qui n’aurait pas d’autre choix que de combler ce vide béant par l’attente passive de la maturité révolutionnaire et le ressassement d’une doctrine toujours plus grise et desséchée. « Nous n’attendons pas la révolution pour que commence le socialisme ; nous commençons par faire du socialisme une réalité pour qu’advienne le grand bouleversement du monde ! » Le but de la Ligue est la réorganisation de la société par la « sortie du capitalisme », par la création de colonies communautaires qui doivent se rattacher à des traditions communales, la commune rurale étant considérée comme le « pont » qui relie l’idéal socialiste à l’histoire humaine. Anticipations du socialisme à venir qui, par l’exemple qu’elles donnent, sont censées faire naître, dans les masses, l’envie et l’imitation, ces communautés – dont Landauer savait le caractère provisoire et limité en l’absence de révolution – tiennent aussi de la « cure de désintoxication » de l’État, de la marchandise et du narcissisme. 

Son initiative rencontre de fortes résistances dans les milieux anarchistes berlinois, qui se montrent favorables à la lutte de classes. Il entreprend une tournée de conférences dans le sud de l’Allemagne et en Suisse où il rencontre l’anarchiste Margarethe Faas-Hardegger avec qui il aura une relation amoureuse pendant un an.

1909.– Reprise de la parution du Sozialist. Il prononce plusieurs conférences pour le compte de la Ligue dans l’ouest de l’Allemagne dans le but de fonder des groupes locaux. Nombreuses traductions de Proudhon.

Il est amené à critiquer le mouvement ouvrier organisé de son temps, notamment sous deux aspects qui sont liés entre eux [26]. Ce qu’il appelle, d’une part, la « tactique des apparences » dont le Premier Mai est, selon lui, le parfait exemple : une marche rituelle, piailleuse, stérile, sans idée ni lendemain, déguisement de la faiblesse, simulant aux yeux des maîtres, mais aussi des ouvriers qu’on fait jouer à la Révolution une fois par an, en public et en bon ordre, un pouvoir qui n’existe pas [27]. Et, d’autre part, la « paresse des mains et du cœur », un manque d’effort socialiste, qui très souvent se traduit par une « lutte contre les institutions », aussi spectaculaire qu’elle est improductive.

A suivre…

La grande révolution française 1789-93: (Kropotkine 1909): Les revendications sociales et l’esprit de commune, l’écrasement des sections populaires…

Posted in actualité, autogestion, démocratie participative, documentaire, pédagogie libération, police politique et totalitarisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 8 février 2017 by Résistance 71

La suite des « revendications sociales et l’état d’esprit à Lyon et Paris » décrits par Kropotkine dans sa « Grande Révolution 1789-1793 » publiée en 1909. Ceci nous montre ce que fut la véritable révolution française, comment elle fut de fait contre le peuple et bien celle des nantis d’une nouvelle aristocratie.

~ Résistance 71 ~

 

L’écrasement des sections

 

Pierre Kropotkine

 

“La grande révolution 1789-1793”, chapitre 63

publié en 1909

 

Deux puissances rivales se trouvaient en présence à la fin de 1793 : les deux Comités, de salut public et de sûreté générale, qui dominaient la Convention, et la Commune de Paris. Cependant la vraie force de la Commune n’était ni dans son maire Pache, ni dans son procureur Chaumette, ou son substitut Hébert, ni dans son Conseil général. Elle était dans les sections. Aussi voit-on le gouvernement central s’appliquer constamment à soumettre les sections à son autorité.

Lorsque la Convention eut retiré aux sections de Paris « la permanence », c’est-à-dire le droit de convoquer leurs assemblées générales aussi fréquemment qu’elles le voulaient, les sections commencèrent à créer des « sociétés populaires » ou des « sociétés sectionnaires ». Mais ces sociétés furent très mal vues des Jacobins, qui devenaient à leur tour des hommes de gouvernement, et à la fin de 1793 et en janvier 1794 on parla beaucoup au club des Jacobins contre ces sociétés, — d’autant plus que les royalistes faisaient un effort concerté pour les envahir et s’en emparer. « Il est sorti du cadavre de la monarchie, disait un des Jacobins, Simond, une infinité d’insectes venimeux qui ne sont pas assez stupides pour en essayer la résurrection », mais qui cherchent à perpétuer les convulsions du corps politique[1]. En province, surtout, ces « insectes » ont du succès. Une infinité d’émigrés, continuait Simond, « gens de loi, gens de finance, agents de l’ancien régime », inondent les campagnes, envahissent les sociétés populaires et en deviennent les présidents et les secrétaires.

Il est évident que les sociétés populaires, qui n’étaient à Paris autre chose que des assemblées de sections organisées sous un autre nom[2], se seraient bientôt « épurées », pour exclure les royalistes déguisés, et elles auraient continué l’œuvre des sections. Mais toute leur activité déplaisait aux Jacobins qui voyaient avec jalousie l’influence de ces « nouveaux venus » qui les « dépassaient en patriotisme. » — « À les croire, disait le même Simond, les patriotes de 89… ne sont plus que des bêtes de somme fatiguées ou dépéries qu’il faut assommer, parce qu’ils ne peuvent plus suivre les nouveau-nés dans la route politique de la Révolution. » Et il trahissait les craintes de la bourgeoisie jacobine, en parlant de la « quatrième législature » que ces nouveaux venus auraient cherché à composer, pour aller plus loin que la Convention. « Nos plus grands ennemis, ajoutait Jeanbon Saint-André, ne sont pas au dehors ; nous les voyons : ils sont au milieu de nous ; ils veulent porter plus loin que nous les mesures révolutionnaires »[3].

Là-dessus, Dufourny parle contre toutes les sociétés de sections, et Deschamps les appelle de « petites Vendées. »

Quant à Robespierre, il s’empresse de reprendre son argument favori — les menées de l’étranger. « Mes inquiétudes, dit-il, n’étaient que trop fondées. Vous voyez que la tartuferie contre-révolutionnaire y domine. Les agents de la Prusse, de l’Angleterre et de l’Autriche veulent par ce moyen anéantir l’autorité de la Convention et l’ascendant patriotique de la Société des Jacobins. »[4].

L’hostilité des Jacobins contre les sociétés populaires est évidemment une hostilité contre les sections de Paris et les organisations de même genre en province, et cette hostilité n’est que l’expression de celle du gouvernement central. Ainsi, dès que le gouvernement révolutionnaire fut établi par le décret du 14 frimaire (4 décembre 1793), le droit d’élire les juges de paix et leurs secrétaires — droit que les sections avaient conquis dès 1789, — leur fut retiré. Les juges et leurs secrétaires devaient être nommés désormais par le Conseil général du département (décrets du 8 nivôse, 28 décembre 1793, et du 23 floréal, 12 mai 1794). Même la nomination des Comités sectionnaires de bienfaisance fut enlevée aux sections en décembre 1793, pour être remise aux Comités de salut public et de sûreté générale. L’organisme populaire de la Révolution était ainsi frappé à sa racine.

Mais c’est surtout dans la concentration des fonctions de police que l’on saisit l’idée du gouvernement jacobin. Nous avons vu (chap. XXIV) l’importance des sections comme organes de la vie de Paris, municipale et révolutionnaire ; nous avons indiqué ce qu’elles faisaient pour l’approvisionnement de la capitale, pour enrôler les volontaires, pour lever, armer et expédier les bataillons, pour fabriquer le salpêtre, organiser le travail, prendre soin des indigents, etc. Mais à côté de ces fonctions, les sections de Paris et les sociétés populaires de province remplissaient aussi des fonctions de police. Cela datait, à Paris, déjà du 14 juillet 1789, lorsqu’il se forma des Comités de districts qui se chargèrent de la police. La loi du 6 septembre 1789 les confirma dans ces fonctions, et en octobre suivant, la municipalité de Paris, encore provisoire à cette époque, se donna sa police secrète sous le nom de Comité des recherches. La municipalité, issue de la Révolution, reprenait ainsi une des plus mauvaises traditions de l’ancien régime.

Après le 10 août, la Législative établit que toute la police de « sûreté générale » passait aux Conseils des départements, des districts et des municipalités, et un Comité de surveillance fut établi, avec des Comités subordonnés à lui, dans chaque section. Bientôt, à mesure que la lutte entre les révolutionnaires et leurs ennemis devenait plus ardue, ces Comités furent débordés par la besogne, et le 21 mars 1793, des Comités révolutionnaires, de douze membres chacun, furent établis dans chaque commune et dans chaque section des communes des grandes villes, divisées, comme Paris, en sections.[5]

De cette façon, les sections, par l’intermédiaire de leurs Comités révolutionnaires, devenaient des bureaux de police. Les fonctions de ces Comités révolutionnaires étaient limitées, il est vrai, à la surveillance des étrangers ; mais bientôt ils eurent des droits aussi larges que ceux des bureaux de police secrète dans les États monarchiques. En même temps on peut voir comment les sections, qui étaient au début des organes de la Révolution populaire, se laissaient absorber par les fonctions policières de leurs Comités, et comment ceux-ci, devenant de moins en moins des organes municipaux, se transformaient en de simples organes subalternes de police, soumis au Comité de sûreté générale[6].

Les Comités de salut public et de sûreté générale les détachaient de plus en plus de la Commune, — leur rivale, qu’ils affaiblissaient de cette façon, — et en les disciplinant à l’obéissance, ils les transformaient en rouages de l’État. Enfin, sous prétexte de réprimer des abus, la Convention en fit des fonctionnaires salariés ; elle soumit en même temps les 44.000 Comités révolutionnaires au Comité de sûreté générale, auquel elle accorda même le droit de les « épurer » et d’en nommer lui-même les membres.

L’État, cherchant à tout centraliser en ses mains, comme la monarchie l’avait essayé au dix-septième siècle, et enlevant successivement aux organes populaires la nomination des juges, l’administration de la bienfaisance (certainement aussi leurs autres fonctions administratives), et les soumettant à sa bureaucratie en matière le police, — c’était la mort des sections et des municipalités révolutionnaires.

En effet, après cela, les sections à Paris et les sociétés populaires en province étaient bien mortes. L’État les avait dévorées. Et leur mort fut la mort de la Révolution. Depuis janvier 1791, la vie publique à Parie était anéantie, dit Michelet. « Les assemblées générales des sections étaient mortes, et tout le pouvoir avait passé à leurs comités révolutionnaires, qui eux-mêmes, n’étant plus élus, mais simples fonctionnaires nommés par l’autorité, n’avaient pas grande vie non plus. »

Lorsqu’il plut au gouvernement d’écraser la Commune de Paris, il put le faire maintenant sans craindre d’être renversé.

C’est ce qu’il fit en mars 1794 (ventôse an II).

 

A lire:

“La grande révolution 1789-1793”, Pierre Kropotkine, 1909

Résistance politique: L’anarchie pour la jeunesse… Mieux comprendre pour mieux agir

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, économie, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 30 janvier 2017 by Résistance 71

“Un ethnologue français, Pierre Clastres, a émis, pour les sociétés humaines en général, l’hypothèse que la tendance normale dans un groupe est la résistance collective aux excès du pouvoir. Dans une société encore peu complexe, les notables doivent s’attacher leurs obligés en redistribuant en permanence les richesses qu’ils réussissent à grand peine à accumuler. Dans une société guerrière où le prestige est lié aux prouesses de combat, les grands guerriers doivent remettre sans cesse leur titre en jeu, jusqu’au jou où ils finissent par être éliminés.
L’émergence de sociétés inégalitaires ne serait donc pas la norme, mais l’exception et le résultat d’un dysfonctionnment de ces mécanismes de contrôle. Finalement, l’inégalité ne serait pas naturelle…”
~ Jean-Paul Demoule, archéologue, ancien directeur de l’INRAP, 2012 ~

 

“La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation. Avant d’être économique, l’aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l’économique est une dérive du politique, l’émergence de l’État détermine l’apparition des classes.”
~ Pierre Clastres, directeur de recherche en anthropologie politique, CNRS, 1974 ~

 

L’anarchie expliquée pour la jeunesse

 

Résistance 71

 

Janvier 2017

 

Le mot “anarchie” provient du grec ancien “anarkhia”: “a-n” qui est un préfixe privatif et “arkhé” qui veut dire “pouvoir” ou “hiérarchie”, donc “sans pouvoir, sans hiérarchie”.

Ceci s’applique à un mode de vie en société qui soit égalitaire, volontairement associé, anti-autoritaire, dont la cohésion ne soit pas forcée par l’obéissance aveugle à des lois ou à une quelconque autorité.

Un des grands penseurs anarchistes, le Russe Pierre Kropotkine (1842-1921) en a donné une définition pour l’Encyclopédie Britannique (Encyclopaedia Britannica) en 1910 dont voici un extrait:

Anarchie, nom donné à un principe ou théorie de la vie et de comportement sous lequel la société est conçue sans gouvernement ; l’harmonie en une telle société peut-être obtenue non pas par la soumission à la loi ou par une obéissance à une autorité, mais par des accords libres conclus entre des groupes variés d’individus, de territoires et de professions, groupes librement constitués pour le seul besoin de la production et de la consommation ainsi que pour la satisfaction d’une variété infinie de besoins et d’aspirations inhérents aux êtres humains. Dans une société développée sur ces lignes de conduite, les associations volontaires qui commencent déjà à couvrir bien des aspects de l’activité humaine, prendraient une ampleur encore plus importante afin de se substituer à l’État, ses institutions et toutes ses fonctions…

Souvent de nos jours, le mot “anarchie” est associé à tort, mais souvent volontairement, dans les médias et par les gens à la notion de “désordre” et de “chaos”. Cette association d’idées est on ne peut plus fausse. L’anarchie intègre une grande conception de l’ordre, de fait elle est l’ordre sans le pouvoir, du moins le pouvoir coercitif et centralisé.

Certaines études en sciences humaines dans les domaines de l’anthropologie et l’ethnologie ont essayé de démontrer que la société humaine passe par des étapes d’évolution. Ainsi toute société passerait de l’état “sauvage” à l’état de “civilisation” le long d’une chemin de progression et de développement assez linéaire. Cette théorie place la société humaine actuelle, société agencée et contrôlée par des institutions qui forment les états, comme étant le sommet de l’évolution sociale de l’espèce humaine. Ainsi toutes les sociétés “primitives,” au sens de sociétés “premières, originales”, ne seraient que des brouillons de la société actuelle, appelées à se “développer” au gré de leur histoire. Cette théorie est toujours dominante et constitue la théorie officielle évolutionniste dite structuraliste. (fondée sur un développement structurel étape par étape)

Une autre branche d’analyse a démontré plus récemment, que les sociétés dites “primitives” sont en fait non pas des sociétés en “développement”, mais des sociétés, groupes d’humains vivant ensemble, totalement formées tant politiquement qu’économiquement ; des sociétés où l’autorité du “chef”, la hiérarchie et le rapport de domination n’existent non seulement pas, mais seraient impossible à réaliser. Ces sociétés, dont certaines existent toujours aujourd’hui, sont des sociétés sans état, des sociétés où la formation de l’État y est impossible.

Ces sociétés vivent sur un mode social “d’anarchie originelle”, ce qui tendrait à prouver que l’anarchie, son mode de vie, serait de fait l’état naturel de la société humaine.

Le modèle de société commun actuel est un mode étatique d’institutions centralisées ayant des “chefs”, élus ou non et où le pouvoir se communique du haut vers le bas d’une pyramide hiérarchique du pouvoir dans laquelle les peuples ont été dépossédés de toute forme de pouvoir. De fait, le vote n’est qu’une illusion, puisque l’action de voter ne fait que faire glisser la souveraineté à des “élus”, professionnels de la politique, à qui le peuple délègue son pouvoir sans n’avoir plus aucun contrôle sur ce que les représentants vont en faire. De ce fait, voter c’est renier sa souveraineté et se condamner à subir.

La société anarchiste est une société non pyramidale, horizontale où personne ne domine personne, où l’égalité politique, économique et sociale règne, fondée sur un des plus grands facteurs de l’évolution de l’espèce humaine, la coopération et l’entraide.
Dans la pratique, les gens s’associent volontairement et gèrent eux-mêmes (en autogestion) tous les aspects de la vie quotidienne dans les voisinages, sur les lieux de travail, dans la vie sociale de tous les jours. L’essentiel reposant sur une association volontaire des producteurs et des consommateurs pour que tout le monde puisse largement subvenir à tout besoin de nourriture, de logement, d’habillement, d’éducation, de loisir et d’interactions sociales. La société n’est plus régit par des lois forcées sur ses membres, mais par des concepts universels tels que: “Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse en pareille circonstance”, de manière plus positive: “Fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fasse en pareille circonstance” et “A chacun selon sa capacité, à chacun selon ses besoins.” La plupart des décisions sont prises sur les lieux de travail ou d’action considérant que dans une société égalitaire de participation volontaire, il n’y aura plus de ces conflits d’intérêts qui aujourd’hui réduisent de beaucoup l’efficacité et la créativité. Parfois des décisions devront être soumises à débat. Ceci se fera au cours d’assemblées où l’ensemble de la communauté décidera de ce qui doit être fait pour telle ou telle chose demandant des interactions parfois extérieures. Dans de plus grandes assemblées de confédération (union volontaire entre groupes librement associés formant des communes) des délégués des communautés y seront envoyés. Ces délégués n’étant que les porte-parole de décisions prises préalablement localement. Ils n’auront aucun pouvoir décisionnaire et auront des mandats très limités. Tout le monde a tour de rôle sera délégué de sa communauté, impliquant à terme ainsi la totalité des membres dans le processus politique local et confédéré, rendant ainsi chaque membre toujours plus responsable.

De fait, bien des sociétés traditionnelles des cinq continents ont vécu de la sorte pendant des millénaires, certaines vivent encore de cette façon, comme par exemple les sociétés traditionnelles amérindiennes.

Y a t’il eu des sociétés anarchistes dans l’histoire ?

Toutes les sociétés ancestrales jusqu’à la création des premiers grands états il y a environ 5000 ans, vivaient dans une anarchie “primordiale” à quelques variantes près. Certaines sociétés ont refusé et ont échappé à l’étatisation pendant des millénaires, aujourd’hui, certaines de ces sociétés vivent toujours au sein de sociétés anarchistes achevées, généralement dans des endroits reculés. Dans le monde occidental, quelques tentatives eurent lieu, qui furent réprimées par les États en place (qu’ils aient été républicains ou de facture plus totalitaire: monarchies, fascismes, communistes marxistes), on peut citer à titre d’exemple:

  • Le mouvement des sections communales de la révolution française entre 1790 et 1793
  • La Commune de Paris en 1871
  • La première tentative de révolution russe en 1905
  • Les conseils ouvriers italiens de 1920
  • Le mouvement ukrainien des années 1918-1923
  • Cronstadt 1921
  • La révolution sociale espagnole de 1936-1939
  • L’insurrection des conseils ouvrier de Budapest de 1956
  • L’autonomie zapatiste du Chiapas mexicain depuis 1994
  • Les communes autonomes du Rojava kurde depuis 2012

La plupart des évènements évoqués ci-dessus prirent place dans des conditions de guerre ou de révolution violente. La violence est-elle nécessaire pour parvenir à l’anarchie ? Non, bien que l’État veuille faire croire le contraire. L’idée émise par bon nombre serait de fonder une société parallèle des associations libres, court-circuitant les institutions boycottées qui deviennent alors obsolètes. Le modèle du succès de cette société fera changer l’attitude des gens envers les institutions et les rallieront à la société librement associées. C’est ce qui se produisit à grande échelle dans l’Espagne de 1936, même si le climat était un climat de guerre civile résultant d’un coup d’état militaire, des millions de personnes de l’Aragon (région de Saragosse) à l’Andalousie (région de séville) en passant par la Catalogne (région de Barcelone) participèrent à l’effort de la révolution sociale anarchiste.

Que puis-je lire pour en savoir plus sur l’anarchie ?

Ce qu’il faut toujours garder présent à l’esprit est que l’anarchie n’est pas une idéologie ou un dogme, c’est bien plus un mode de vie qui trouve sa véritable signification dans la pratique quotidienne. Néanmoins, à des époques et endroits différents, des penseurs ont réfléchi et réfléchissent encore sur la meilleure façon de marcher pour la société humaine. Dès le XVIème siècle François Rabelais et Etienne de la Boétie s’interrogèrent sur la société et le pouvoir. Puis à partir du XVIIIème siècle avec William Godwin en Angleterre, Jean Varlet et Jacques Roux du mouvement “sans-culotte” et des sections communales de la révolution française, l’activisme et la pensée se combinèrent, mais il faudra attendre le XIXème siècle pour voir les premières grandes analyses et actions politiques et sociales anarchistes avec le Français Pierre-Joseph Proudhon, puis des Russes Michel Bakounine et Pierre Kropotkine, l’Allemand Max Stirner et l’Américain Henry David Thoreau. Plus près de nous au XXème siècle, la pensée et l’analyse anarchistes continuèrent à se propager sous les plumes et les actions de gens comme (dans l’ordre chronologique): Gustav Landauer, Errico Malatesta, Élisée Reclus, Emma Goldman, Alexandre Berkman, Voline, Nestor Makhno, Gaston Leval, Maurice Joyeux, Stuart Christie, Pierre Clastres, Murray Bookchin, Janet Biehl, Howard Zinn, Daniel Guérin, Mohamed Saïl, Abdullah Öcalan, James C. Scott, David Graeber.

Il est évident que tout lire de ces auteurs prendrait beaucoup de temps, on peut néanmoins suggérer ces quelques ouvrages pour débuter: tous sont de petits livres de moins de 150 pages, faciles à lire.

Lectures plus avancées:

Dans la liste qui suit, les livres marqués d’une (*) sont plus difficiles à lire et demande une plus grande connaissance philosophique et politique. 

= = =

“L’État est une société d’assurance mutuelle entre le propriétaire terrien, le général militaire, le juge, le prêtre et plus tard, le capitaliste, afin de soutenir l’autorité de l’un l’autre sur le peuple et pour exploiter la pauvreté des masses tout en s’enrichissant eux-mêmes.
Telle fut l’origine de l’État, telle fut son histoire et telle est son essence actuelle.”

~ Pierre Kropotkine ~

 

 

État et société: Analyses et solutions pour un marasme annoncé (Kropotkine, version PDF de Science, Etat et Société)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, militantisme alternatif, N.O.M, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 29 janvier 2017 by Résistance 71

Publié en juin 2011: « Science, État et Société » de Pierre Kropotkine

Nous le republions sous la forme d’un très beau PDF réalisé par Jo que nous remercions de son énorme boulot pour le patrimoine de l’humanité, section francophone…

Résistance 71 a traduit des extraits de cet ouvrage que nous pensons être extrêmement importants pour la compréhension du monde moderne et de sa phase destructrice en laquelle nous sommes plongés en ce moment. Nous publions ces extraits en deux parties. Ce texte amène une analyse historique, scientifique, sociologique et économique du pourquoi nous en sommes là et surtout… Il offre des solutions pour changer radicalement la société afin d’en éliminer l’injustice sociale, mère de tous les maux de l’Humanité.

Pierre Kropotkine (1842-1921) était un scientifique et un des grands théoriciens visionnaire du mouvement anarchiste. Il est considéré comme un des « pères » de la sociobiologie, surtout pour sa critique fondée et constructive des dogmes pseudo-scientifiques du darwinisme-social colportés par des gens comme Herbert Spencer et Thomas Huxley.

Ses ouvrages plus connus sur le sujet (« L’entr’aide mutuelle facteur de l’évolution » et « La conquête du pain » ) sont disponibles en français et mériteraient une attention plus soutenue en ces temps dictatoriaux troubles. Il est aussi l’auteur d’une des meilleures analyses jamais écrite de la Révolution Française ainsi que de la Commune de Paris.

Il est important de comprendre que l’anarchisme n’est en rien une apologie du chaos comme il est trop souvent présenté à des fins propagandistes et afin d’en débouter les idées de manière catégorique. Rien ne peut déranger plus l’establishment que l’idée de la liberté totale, rendue possible de manière non utopique par la pratique anarchiste.

L’anarchisme n’est pas le nihilisme, loin s’en faut. L’anarchisme est un grand mouvement d’idée et de pratique humaniste et progressiste, le plus ouvert et le plus réaliste quant à l’incarnation de la Liberté dans ce monde.

Nous reconnaissons le fait de la subjectivité dans le choix des passages traduits et encourageons tous ceux qui ont une capacitée à lire l’anglais de lire ce livre dans sa totalité. Il en vaut vraiment la peine, car étant une référence indéniable en la matière !

Nous espérons néanmoins que les extraits ici traduits aideront nos lecteurs à non seulement mieux comprendre le monde social dans lequel nos évoluons, mais aussi de bien saisir à quel point le pouvoir s’appuie sur le matraquage de dogmes pseudo-scientifiques pour endormir les peuples et continuer à maintenir le statu quo oligarchique et ploutocratique menant à une exploitation sans merci d’une caste par une autre et la destruction à terme de l’humanité.

La version PDF de notre traduction réalisé par JBL1960

kropotkine_science-etat-et-societé