Archive pour anarchie

Société, culture, ensembles anarcho-grégaires et utopies modernes… 10 conférences de l’anthropologue Charles Mcdonald (version pdf)

Posted in actualité, altermondialisme, démocratie participative, documentaire, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, sciences et technologies, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 7 septembre 2019 by Résistance 71


Charles McDonald, CNRS

 

Résistance 71

 

7 septembre 2019

 

Coluche disait: « Des chercheurs qui cherchent on en trouve.. mais des chercheurs qui trouvent on en cherche ! » Et on en trouve en fait un bon nombre dans le domaine de l’anthropologie et ce depuis un bon moment.

Après Marcel Mauss, Pierre Clastres, Robert Jaulin, Marshall Sahlins, James C Scott, et David Graeber, dont nous avons présenté les travaux sur ce blog (cf notre page « anthropologie politique »), nous avons introduit récemment l’anthropologue du CNRS Charles Mcdonald dont nous vous présentons ci-dessous, sur une très belle mise en page de Jo, une compilation de 10 de ses conférences en format pdf à télécharger.

Les sujets abordés sont, dans l’ordre chronologique, l’unité de l’espèce / diversité des cultures, le don et le partage, hiérarchie et égalité, études sur des ensembles et collectifs anarcho-grégaires, les communautés cosaques et pirates comme anarcho-démocraties, les utopies modernes, anthropologie de la paix et de la guerre et la guerre préhistorique et tribale.

A lire d’un bloc ou par feuilletons au gré des ses intérêts, mais à lire quoi qu’il en soit car plus on en sait sur nous et notre humanité et plus on sera capable de transformer notre réalité vers l’émancipation. Bien des clefs se trouvent déjà dans les trouvailles anthropologiques faites par des chercheurs intègres, nombre d’entre elles ont été enterrées car trop dangereuses pour l’ordre en place:

Charles_Mcdonald_Anthropologie_Conferences-Causerie-et-Analyses
Version PDF

Lectures anthropologiques complémentaires:

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

Marcel-MAUSS-Essai-sur-le-don-1923-4

Pierre_Clastres_De l’ethnocide

Pierre_Clastres_Echange-et-pouvoir-philosophie-de-la-chefferie-indienne

Marshall-Sahlins-La-nature-humaine-une-illusion-occidentale-2008

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Clastres_Préface_Sahlins

 


La porte de la perception est toujours entrouverte…

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Le merdia « Le Monde » caviarde un entretien avec Raul Vaneigem… Le texte intégral ci-dessous

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, média et propagande, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 5 septembre 2019 by Résistance 71

Intéressant de constater que la question caviardée est une question (réponse) qui demandait à Vaneigem comment il voyait une solution à un problème énoncé. Mais dès que la réponse est hors système, la censure tombe tant celui-ci et les merdias lui servant de larbins moulins à prière, paniquent à la simple idée que puisse être entrevue une solution hors des clous prévus par la pseudo-démocratie en place.
Pas vraiment étonnant, ce qui l’est plus c’est que ces guignols devaient savoir que l’intégrale sortirait et qu’une fois de plus ils passeraient pour les cons qu’ils sont… La connerie oligarchique est incommensurable.
~ Résistance 71 ~

 


Kisoncons mékisoncons !

 

Intégralité de l’entretien de Raoul Vaneigem au journal Le Monde dans son édition du 31 août 2019

 

La Voie du Jaguar

 

1er septembre 2019

 

url de l’article:

https://www.lavoiedujaguar.net/Integralite-de-l-entretien-accorde-par-Raoul-Vaneigem-au-journal-Le-Monde-paru

 

Le quotidien Le Monde a amputé d’une part significative l’entretien par écrit avec Raoul Vaneigem paru le 31 août 2019. Nous en publions la version intégrale.

Quelle est la nature de la mutation — de l’effondrement — en cours ? En quel sens la fin d’un monde n’est-elle pas la fin du monde, mais le début d’un nouveau ? Quelle est cette civilisation que vous voyez, timidement, poindre sur les décombres de l’ancienne ?

Bien qu’ayant échoué à mettre en œuvre le projet d’une autogestion de la vie quotidienne, le Mouvement des occupations, qui fut la tendance la plus radicale de Mai 1968, pouvait néanmoins se prévaloir d’un acquis d’une importance considérable. Il avait suscité une prise de conscience qui allait marquer un point de non-retour dans l’histoire de l’humanité. La dénonciation massive du welfare state — de l’état de bien-être consumériste, du bonheur vendu à tempérament — avait porté un coup mortel à des vertus et à des comportements imposés depuis des millénaires et passant pour d’inébranlables vérités : le pouvoir hiérarchique, le respect de l’autorité, le patriarcat, la peur et le mépris de la femme et de la nature, la vénération de l’armée, l’obédience religieuse et idéologique, la concurrence, la compétition, la prédation, le sacrifice, la nécessité du travail. L’idée s’est alors fait jour que la vraie vie ne pouvait se confondre avec cette survie qui ravale le sort de la femme et de l’homme à celui d’une bête de somme et d’une bête de proie. Cette radicalité, on a cru qu’elle avait disparu, balayée par les rivalités internes, les luttes de pouvoir, le sectarisme contestataire ; on l’a vue étouffée par le gouvernement et par le parti communiste, dont ce fut la dernière victoire. Elle fut surtout, il est vrai, dévorée par la formidable vague d’un consumérisme triomphant, celui-là même que la paupérisation croissante assèche aujourd’hui lentement mais sûrement. C’était oublier que l’incitation forcenée à consommer portait en elle la désacralisation des valeurs anciennes. La libération factice, prônée par l’hédonisme de supermarché, propageait une abondance et une diversité de choix qui n’avaient qu’un inconvénient, celui de se payer à la sortie. De là naquit un modèle de démocratie où les idéologies s’effaçaient au profit de candidats dont la campagne promotionnelle était menée selon les techniques publicitaires les plus éprouvées. Le clientélisme et l’attrait morbide du pouvoir achevèrent de ruiner une pensée dont le dernier gouvernement en date ne craint pas d’exhiber l’effarant délabrement. Cinq décennies ont fait oublier que sous la conscience prolétarienne, laminée par le consumérisme, se manifestait une conscience humaine dont un long assoupissement n’a pas empêché la soudaine résurgence. La civilisation marchande n’est plus que le cliquetis d’une machine qui broie le monde pour le déchiqueter en profits boursiers. Tout se grippe par le haut. Ce qui naît par le bas, ce qui prend sa substance dans le corps social, c’est un sens de l’humanité, une priorité de l’être. Or l’être n’a pas sa place dans la bulle de l’avoir, dans les rouages de la mondialisation affairiste. Que la vie de l’être humain et le développement de sa conscience affirment désormais leur priorité dans l’insurrection en cours est ce qui m’autorise à évoquer la naissance d’une civilisation où pour la première fois la faculté créatrice inhérente à notre espèce va se libérer de la tutelle oppressive des dieux et des maîtres.

Depuis 1967, vous ne cessez de décrire l’agonie de la civilisation marchande. Pourtant, celle-ci perdure et se développe chaque jour davantage à l’ère du capitalisme financier et numérique. N’êtes-vous pas prisonnier d’une vision progressiste (ou téléologique) de l’histoire que vous partagez avec le néolibéralisme (tout en le combattant) ?

Je n’ai que faire des étiquettes, des catégories et autres tiroirs de rangement du spectacle. L’inconvénient d’un système qui se grippe, c’est que son dysfonctionnement peut durer longtemps. Nombre d’économistes n’en finissent pas de pousser des cris d’orfraie dans l’attente d’un krach financier inéluctable. Catastrophisme ou non, l’implosion de la bulle monétaire est dans l’ordre des choses. L’heureux effet d’un capitalisme qui continue d’enfler à en crever, c’est que, à l’instar d’un gouvernement qui au nom de la France réprime, condamne, mutile, éborgne et appauvrit le peuple français, il incite ceux d’en bas à défendre avant toute chose leur existence quotidienne. Il stimule la solidarité locale, il encourage à répondre par la désobéissance civile et par l’auto-organisation à ceux qui rentabilisent la misère, il invite à reprendre en mains la res publica, la chose publique ruinée chaque jour davantage par l’escroquerie des puissances financières. Que les intellectuels débattent des concepts à la mode dans les tristes arènes de l’égotisme, c’est leur droit. On me permettra de m’intéresser davantage à la créativité qui va, dans les villages, les quartiers, les villes, les régions, réinventer l’enseignement bousillé par la fermeture des écoles et par l’éducation concentrationnaire ; restaurer les transports publics ; découvrir de nouvelles sources d’énergie gratuite ; propager la permaculture en renaturant les terres empoisonnées par l’industrie agro-alimentaire ; promouvoir le maraîchage et une nourriture saine ; fêter l’entraide et la joie solidaire. La démocratie est dans la rue, non dans les urnes.

Vous avez été l’un de ceux qui ont dénoncé ceux qui, dans les mouvements révolutionnaires et les groupuscules insurrectionnels, perpétuent le stalinisme ou bien encore la façon dont le trotskisme avait, par exemple, couvert la répression de Cronstadt. Parler de « totalitarisme démocratique » ou de « cupidité concentrationnaire » à propos de notre monde est-il une façon adéquate de décrire la réalité ou bien de la surenchère révolutionnaire ?

Dénoncer les oppresseurs et les manipulateurs ne me paraît plus nécessaire, tant le mensonge est devenu évident. Le premier venu dispose ce que l’on pourrait appeler « l’échelle de Trump » pour mesurer le niveau de déficience mentale des falsificateurs, sans recourir au jugement moral. Mais l’important n’est pas là. Il a fallu des années de décervelage pour que Goebbels puisse estimer que « plus un mensonge est gros, mieux il passe ». Qui a aujourd’hui sous les yeux l’état du secteur hospitalier et dans les oreilles les promesses d’améliorations ministérielles n’a aucune peine à comprendre que traiter le peuple en ramassis d’imbéciles ne fait que souligner le ravage psychopathologique des gens de pouvoir.

Je n’ai d’autre choix que miser sur la vie. Je veux croire qu’il existe, sous le rôle et la fonction de flic, de juge, de procureur, de journaliste, de politique, de manipulateur, de tribun, d’expert en subversion, un être humain qui supporte de plus en plus mal l’absence d’authenticité vécue à laquelle le condamne l’aliénation du mensonge lucratif.

Le souci de surenchère, de plus-value m’est étranger. Je ne suis ni chef ni gestionnaire d’un groupe, ni gourou ni maître à penser. Je sème mes idées sans me préoccuper du sol fertile ou stérile où elles tomberont. En l’occurrence, j’ai tout simplement lieu de me réjouir de l’apparition d’un mouvement qui n’est pas populiste — comme le souhaiteraient les fauteurs d’un chaos propice aux magouilles — mais qui est un mouvement populaire, décrétant dès le départ qu’il refuse les chefs et les représentants autoproclamés. Voilà qui me rassure et me conforte dans la conviction que mon bonheur personnel est inséparable du bonheur de tous et de toutes.

Pourquoi un face-à-face stérile entre « gauchisme paramilitaire » et « hordes policières » s’est-il instauré, notamment depuis les manifestations contre la loi travail ? Et comment en sortir ?

Les technocrates s’obstinent avec un tel cynisme à tourmenter le peuple comme une bête prise au piège de leur impuissance arrogante, qu’il faut s’étonner de la modération dont fait preuve la colère populaire. Le black bloc est l’expression d’une colère que la répression policière a pour mission d’attiser. C’est une colère aveugle dont les mécanismes du profit mondial ont aisément raison. Briser des symboles n’est pas briser le système. Pire qu’une sottise, c’est un assouvissement hâtif, peu satisfaisant, frustrant, c’est le dévoiement d’une énergie qui serait mieux venue dans l’indispensable construction de communes autogérées. Je ne suis solidaire d’aucun mouvement paramilitaire et je souhaite que le mouvement des gilets jaunes en particulier et de la subversion populaire en général ne se laisse pas entraîner par une colère aveugle où s’enliseraient la générosité du vivant et sa conscience humaine. Je mise sur l’expansion du droit au bonheur, je mise sur un « pacifisme insurrectionnel » qui ferait de la vie une arme absolue, une arme qui ne tue pas.

Le mouvement des gilets jaunes est-il (a-t-il été) un mouvement révolutionnaire ou réactionnaire ?

Le mouvement des gilets jaunes n’est que l’épiphénomène d’un bouleversement social qui consacre la ruine de la civilisation marchande. Il ne fait que commencer. Il est encore sous le regard hébété des intellectuels, de ces débris d’une culture sclérosée, qui tinrent si durablement le rôle de conducteur du peuple et n’en reviennent pas d’être virés du jour au lendemain. Eh bien le peuple a décidé de n’avoir d’autre guide que lui-même. Il va tâtonner, balbutier, errer, tomber, se relever mais il a en lui cette lumière du passé, cette aspiration à une vraie vie et à un monde meilleur que les mouvements d’émancipation, jadis réprimés, pilés, écrasés ont, dans leur élan brisé, confiées à notre présent pour les reprendre à la source et en parachever le cours.

Votre conception de l’insurrection est à la fois radicale (refus de dialoguer avec l’État, justification du sabotage, etc.) et mesurée (refus de la lutte armée, de la colère réduite à la casse, etc.). Quelles sont les limites de la colère insurrectionnelle ? Quelle est votre éthique de l’insurrection ? Et que pensez-vous des écrits publiés et des actions menées, depuis dix ans, dans le sillage de L’Insurrection qui vient ?

Je ne vois, après la flambée de Mai 1968, d’autres insurrections que l’apparition du mouvement zapatiste au Chiapas, l’émergence d’une société communaliste au Rojava et, oui, dans un contexte très différent, la naissance et la multiplication de ZAD, de zones à défendre où la résistance d’une région à l’implantation de nuisances a créé une solidarité du « vivre ensemble ». J’ignore ce que signifie une éthique de l’insurrection. Nous sommes seulement confrontés à des expériences pleines de joies et de fureurs, de développements et de régressions. Parmi les questionnements, deux me paraissent indispensables. Comment empêcher le déferlement des soudards étatiques dévastant des lieux de vie où la gratuité s’accorde mal avec le principe du profit ? Comment éviter qu’une société, qui prône l’autonomie individuelle et collective, laisse se reconstituer en son sein la vieille opposition entre des gens de pouvoir et une base trop peu confiante en ses potentialités créatrices ?

Pourquoi faut-il aller au-delà du virilisme et du féminisme (ni patriarcat ni matriarcat) ? Et qu’entendez-vous par l’instauration de la « prééminence acratique de la femme » ?

Le piège du dualisme, c’est qu’il empêche le dépassement. Je n’ai pas lutté contre le patriarcat pour que lui succède un matriarcat, qui est la même chose à l’envers. Il y a du masculin chez la femme et du féminin chez l’homme, voilà une gamme assez ample pour que la liberté du désir amoureux y module à loisir. Ce qui me passionne chez l’homme et chez la femme, c’est l’être humain. On ne me fera pas admettre que l’émancipation de la femme consiste à accéder à ce qui a rendu le mâle si souvent méprisable : le pouvoir, l’autorité, la cruauté guerrière et prédatrice. Une femme ministre, chef d’État, flic, affairiste ne vaut guère mieux que le mâle qui l’a tenue pour moins que rien.

En revanche, il serait temps de s’aviser qu’il existe une relation entre l’oppression de la femme et l’oppression de la nature. Elles apparaissent l’une et l’autre lors du passage des civilisations préagraires à la civilisation agromarchande des États-cités. Il m’a semblé que la société qui s’esquisse aujourd’hui devait, en raison d’une nouvelle alliance avec la nature, marquer la fin de l’antiphysis (de l’antinature) et, partant, reconnaître à la femme la prépondérance acratique, c’est-à-dire sans pouvoir, dont elle jouissait avant l’instauration du patriarcat. (J’ai emprunté le mot au courant libertaire espagnol des acrates.)

Pourquoi considérez-vous que l’intellectuel est « un poète qui se renie » et vaines les controverses intellectuelles (du post-structuralisme au féminisme, du survivalisme à l’animalisme) ?

La poésie, c’est la vie. L’intellectuel se glorifie d’une fonction aussi aliénante que la fonction manuelle — toutes deux issues du travail et de sa division. Aux prises avec le corps, dont il dompte les pulsions au lieu de les affiner, il est un esprit dont les idées, si intéressantes qu’elles puissent être, sont coupées du vivant et de cette intelligence sensible qui émane de nos pulsions vitales. Les idées « concoctées par la tête » nourrissent une intelligence abstraite qui ne se départit jamais du pouvoir qu’elle entend exercer sur le corps et sur le corps social.

Qu’est-ce qui vous permet de penser qu’une fois l’âge de l’autogestion de la vie advenu, les problèmes (rapport de domination de toutes sortes, maltraitance animale, misogynie identitarisme, etc.) seront résolus (« la commune révoque le communautarisme », etc.) ? En quoi l’émergence d’un nouveau style de vie mettrait à l’abri de l’égoïsme, du pouvoir et des préjugés ?

Rien n’est jamais acquis mais la conscience humaine est un puissant moteur de changement. Lors d’une conversation avec le « sous-commandant insurgé » Moisés, dans la base zapatiste de La Realidad, au Chiapas, celui-ci expliquait : « Les Mayas ont toujours été misogynes. La femme était un être inférieur. Pour changer cela, nous avons dû insister pour que les femmes acceptent d’exercer un mandat dans la “junte de bon gouvernement”, où sont débattues les décisions des assemblées. Aujourd’hui, leur présence est très importante, elles le savent et il ne viendrait plus à un homme l’idée de les traiter de haut. » On a toujours identifié le progrès au progrès technique qui, de Gilgamesh à nos jours, est gigantesque. En revanche, si l’on en juge par l’écart entre la population des premières cités-États et les peuples aujourd’hui soumis aux lois du profit, le progrès du sort réservé à l’humain est, tout aussi incontestablement, infime. Peut-être le temps est-il venu d’explorer les immenses potentialités de la vie et de privilégier enfin le progrès non de l’avoir mais de l’être.

En quoi le zapatisme est-il l’une des tentatives les plus réussies de l’autogestion de la vie quotidienne ? Et le zadisme est-il un zapatisme ?

Comme le disent les zapatistes : « Nous ne sommes pas un modèle, nous sommes une expérience. » Le mouvement zapatiste est né d’une collectivité paysanne maya. Il n’est pas exportable, mais il est permis de tirer des leçons de la nouvelle société dont il tente de jeter les bases. La démocratie directe postule l’offre de mandataires qui passionnés par un domaine particulier proposent de mettre leur savoir à la disposition de la collectivité. Ils sont délégués, pour un temps limité, à la « junte de bon gouvernement » où ils rendent compte aux assemblées du résultat de leurs démarches. La mise en commun des terres a eu raison des conflits, souvent sanglants, qui mettaient aux prises les propriétaires de parcelles. L’interdiction de la drogue dissuade l’intrusion des narcotrafiquants, dont les atrocités accablent une grande partie du Mexique. Les femmes ont obtenu l’interdiction de l’alcool, qui risquait de raviver les violences machistes dont elles furent longtemps victimes. L’Université de la terre de San Cristóbal dispense un enseignement gratuit des métiers les plus divers. Aucun diplôme n’est délivré. Les seules exigences sont le désir d’apprendre et l’envie de propager partout son savoir. Il y a là une simplicité capable d’éradiquer la complexité bureaucratique et la rhétorique abstraite qui nous arrachent à nous-mêmes à longueur d’existence. La conscience humaine est une expérience en cours.

La question suivante et sa réponse ont été supprimées, sans me consulter, dans le journal publié le 31 août 2019.

Est-il possible de sortir de la spirale des violences ?

Il faut poser la question au gouvernement et lui rappeler le propos de Blanqui : « Oui messieurs, c’est la guerre entre les riches et les pauvres, les riches l’ont voulu ainsi, ils sont en effet les agresseurs. Seulement, ils considèrent comme action néfaste le fait que les pauvres opposent une résistance. Ils diraient volontiers en parlant du peuple : cet animal est si féroce qu’il se défend s’il est attaqué. » Le projet de Blanqui, qui prône la lutte armée contre les exploiteurs, mérite d’être examiné à la lumière de l’évolution conjointe du capitalisme et du mouvement ouvrier, qui luttait pour l’anéantir.

La conscience prolétarienne aspirant à fonder une société sans classe a été une forme transitoire dont l’histoire a revêtu la conscience humaine à une époque où le secteur de la production n’avait pas encore cédé la place à la colonisation consumériste. C’est cette conscience humaine qui resurgit aujourd’hui dans l’insurrection dont les gilets jaunes ne sont qu’un signe avant-coureur. Nous assistons à l’émergence d’un pacifisme insurrectionnel qui, avec pour seule arme une irrépressible volonté de vivre, s’oppose à la violence destructrice du gouvernement. Car l’État ne peut et ne veut entendre les revendications d’un peuple à qui est arraché graduellement ce qui constituait son bien public, sa res publica.

De toute évidence, la dignité humaine et la détermination opiniâtre des insurgés sont précisément ce qui épargne aux escrocs de la République un déferlement de violence qui les frapperait physiquement jusque dans leurs ghettos d’argent sale. Comble d’absurdité, ceux-ci ne trouvent rien de mieux à faire que de prendre pour cible un mouvement qui leur évite un juste retour de manivelle de leurs violences. Ils excitent leurs chiens de garde médiatiques et policiers. Ils éborgnent, ils emprisonnent, ils assassinent impunément. Ils multiplient les provocations, en exhibant sous les yeux des plus démunis leurs signes extérieurs et dérisoires de richesse. Leur souci de récupérer, sinon d’encourager à bon escient les dévastateurs de poubelles et de vitrines, ne démontre-t-il pas qu’ils ont besoin non d’une vraie guerre civile mais de son spectacle, de sa mise en scène ? Comme chacun sait, le chaos est propice aux affaires.

Les dirigeants n’ont d’autre soutien que le profit, dont l’inhumanité les ronge. Ils n’ont d’intelligence que l’argent qui en tient lieu. Ils sont la barbarie dont les insurgés ne cesseront d’annuler la légitimité usurpée.

Privilégier l’être humain, s’organiser sans chef ni délégué autoproclamé, assurer la prééminence de l’individu conscient sur l’individualiste bêlant du troupeau populiste, tels sont pour l’insurrection en cours et pour les populations du globe les meilleurs garants de l’effondrement du système oppressif et de sa violence destructrice.

Le climat se réchauffe, la biodiversité s’érode, l’Amazonie brûle face à la complicité active ou aux pétitions de principe des gouvernements. La lutte contre la dévastation de la nature qui mobilise une large partie de la population (occidentale, mais aussi mondiale) et de sa jeunesse peut-elle être un des leviers de « l’insurrection pacifiste » que vous prônez ?

L’incendie de la forêt amazonienne fait partie du vaste programme de désertification que la rapacité capitaliste impose aux États du monde entier. Il est pour le moins dérisoire d’adresser des doléances à ces États qui n’hésitent pas à dévaster leurs propres territoires nationaux au nom de la priorité accordée au profit. Partout les gouvernements déforestent, étouffent les océans sous le plastique, empoisonnent délibérément la nourriture. Gaz de schiste, ponctions pétrolières et aurifères, enfouissement de déchets nucléaires ne sont qu’un détail en regard de la dégradation climatique qu’accélèrent chaque jour la production de nuisances par des entreprises qui sont près de chez nous, à portée de main du peuple qui en est victime.

Les gouvernants obéissent aux lois de Monsanto et accusent d’illégalité un maire qui interdit les pesticides sur le territoire de sa commune. On lui impute à crime de préserver la santé des habitants. Voilà où le combat se situe, à la base de la société, là où la volonté d’un mieux-vivre jaillit de la précarité des existences.

Dans ce combat, le pacifisme n’est pas de mise. Je veux lever ici toute ambiguïté. Le pacifisme risque de n’être qu’une pacification, un humanitarisme prônant le retour à la niche des résignés.

Par ailleurs, rien n’est moins pacifique qu’une insurrection, mais rien n’est plus odieux que ces guerres menées par le gauchisme paramilitaire et dont les chefs s’empressent d’imposer leur pouvoir au peuple qu’ils se vantaient d’affranchir.

Pacifisme sacrificiel et intervention armée sont les deux termes d’une contradiction à dépasser. La conscience humaine aura progressé de façon appréciable lorsque les tenants du pacifisme bêlant auront compris qu’ils donnent à l’État le droit de matraque et de mensonge chaque fois qu’ils se prêtent au rituel des élections et vont choisir, selon les libertés de la démocratie totalitaire, des représentants qui ne représentent qu’eux-mêmes, plébisciter des intérêts publics qui deviendront des intérêts privés.

Quant aux tenants d’une colère vengeresse, on peut espérer que, lassés des jeux de rôles mis en scène par les médias, ils apprennent et s’emploient à porter le fer à l’endroit où les coups atteignent vraiment le système : le profit, la rentabilité, le portefeuille. Propager la gratuité est l’aspiration la plus naturelle de la vie et de la conscience humaine dont elle nous a accordé le privilège. L’entraide et la solidarité festive dont fait montre l’insurrection de la vie quotidienne sont une arme dont aucune arme qui tue ne viendra à bout.

Ne jamais détruire un homme et ne jamais cesser de détruire ce qui le déshumanise. Anéantir ce qui prétend nous faire payer le droit imprescriptible au bonheur.

Utopie ? Tournez la question comme vous voulez. Nous n’avons d’autre alternative que d’oser l’impossible ou de ramper comme des larves sous le talon de fer qui nous écrase.

= = =

Lectures complémentaires:

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ecrits-choisis-anarchistes-sebastien-faure-mai-2018

Manifeste pour la Société des Sociétés

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Manifeste contre le travail

Inevitable_anarchie_Kropotkine

Errico_Malatesta_écrits_choisis

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

L’abbcedaire de Raoul Vaneigem

L’essentiel-et-l’indispensable-de-Raoul_Vaneigem

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

 

Anthropologie politique avec James C. Scott: « Quand la révolution devient l’État, elle devient de nouveau mon ennemie »…

Posted in actualité, altermondialisme, crise mondiale, documentaire, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, sciences et technologies, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 3 septembre 2019 by Résistance 71

 

Quand la révolution devient l’État, elle devient de nouveau mon ennemie”, un entretien avec l’anthropologue politique James C. Scott*

 

Juin 2018

 

url de l’article en français:

https://theconversation.com/lorsque-la-revolution-devient-letat-elle-devient-mon-ennemie-entretien-avec-james-c-scott-98748 

 

Note de R71: James C. Scott est directeur du département des recherches agraires d’anthropologie politique de l’université de Yale, professeur de science politique, auteurs de nombreux ouvrages dont “Seeing like a State”, “Two Cheers for Anarchism”, “The Art of Not Being Governed” et le très récent “Against the Grain, Deep Origins of the State”. Scott a été traduit et abondamment publié sur R71. Il est un des anthropologues politiques actifs les plus influents de ces dernières décennies.

Comment résister à l’État lorsqu’il compromet nos libertés ? Comment faire entendre sa voix quand on est réduit au silence ? L’anarchie est-elle une vaine utopie comme la qualifient souvent ses détracteurs ?

Voici seulement quelques-unes des questions posées au politologue, anthropologue et penseur anarchiste James C. Scott (Université de Yale).

Durant un entretien exclusif avec les professeurs Benjamin Ferron, Claire Oger et leurs étudiants de Master 2 « Communication politique et publique en France et en Europe » (UPEC, UFR LLSH), James Scott a débattu des stratégies de résistance politique de ceux que l’on nomme, à tort, les « sans-voix ». Des tribus montagnardes de l’Asie du Sud-est aux serfs français en passant par les anciens esclaves marrons du Grand Marais Lugubre de Caroline du Nord, Scott brosse une vaste histoire des résistances face aux tendances autoritaires ou plus couramment à l’emprise des États. Extraits édités pour The Conversation France.

Organisation et anarchisme

Q : En 2012 vous avez écrit un ouvrage intitulé Petit éloge de l’anarchisme expliquant que votre conversion à l’anarchisme résultait d’une déception vis-à-vis de l’idée de changement révolutionnaire. L’anarchisme, expliquez-vous, est avant tout une pratique mêlant un intérêt pour le débat politique contradictoire, un principe d’incertitude et la soif de connaissance.

Comment articulez-vous vos analyses portant sur les pratiques discrètes de résistance « infrapolitique », souvent de nature individuelle et aux effets de long terme, avec les logiques de l’action politique, davantage collective et de court terme ?

« La diversité des motivations et des formes d’organisation rend les gens plus difficilement contrôlables. »

James Scott : Je pense que la plupart des révolutions réussies ont d’abord été liées au rassemblement de personnalités dont les objectifs étaient très différents. L’analyse omet souvent les biais inconscients des événements. C’est seulement après coup, lorsqu’émerge un conquérant ou un vainqueur que l’histoire est réécrite en présentant un mouvement centralisé et bien plus organisé qu’il ne l’était.

Or, cette diversité des motivations et des formes d’organisation rend les gens plus difficilement contrôlables. Je l’ai observé à de nombreuses reprises en Asie du Sud-est. Il n’y a pas de chef avec qui il faut négocier. Un autre exemple nous vient de Pologne. Le mouvement anarchiste a été très fort, du fait qu’il n’existait pas de centralisation. Certes, au début les gens ont mis du temps à se mobiliser. Mais ensuite, ils sont restés solidaires et présents. Cette particularité propre aux mouvements anarchistes à l’échelle globale est à la fois leur point fort et leur point faible.

Q : Votre travail fait aujourd’hui écho à de très nombreux mouvements de résistance contemporains, remettant en cause à la fois l’autorité de l’État mais aussi le modèle capitaliste et l’homogénéisation des cultures. On pense à Occupy Wall Street, Nuit debout ou les ZAD en France. Comment les analysez-vous ?

J.S. : Je commencerais par réfléchir à la façon dont des mouvements sociaux similaires ont existé. Revenons en arrière. Je suis un soixante-huitard fortement influencé par la guerre du Vietnam. Et mon travail en Malaisie m’a amené à m’interroger sur le monde paysan, auquel j’ai finalement dédié toute ma vie.

La classe paysanne est la plus importante au monde, non seulement en termes démographiques mais aussi historiques. Que veut dire le « développement » ? Si ce terme signifie quelque chose alors il doit d’abord faire sens pour le monde paysan, sinon, au diable le développement !

En étudiant les paysans et leurs formes de résistance j’ai appris que les mouvements révolutionnaires centralisés finissent toujours à un moment ou à un autre par remplacer l’État ou l’autorité qu’ils ont pour but de combattre. Or, si la révolution devient l’État, elle devient mon ennemie.

C’est pour cela qu’il faut observer les méthodes par lesquelles les mouvements d’opposition prennent le pouvoir : comment ces mouvements s’organisent-ils ? Comment se développent-ils ? Comment les élites se comportent-elles ? Je suis contre les mouvements dits de résistance qui reproduisent un schéma hiérarchique car quelque part, ils ne font que reproduire les organisations étatiques en place.

Les arts secrets de la résistance

Q : Vous utilisez dans un article publié en 2012 des exemples historiques, et plus particulièrement un cas précis d’exhumation des corps durant la guerre civile espagnole pour montrer que les modes de résistances ne sont pas toujours frontaux, ce que vous appelez l’infrapolitique. Mais n’est-ce pas un acte politique public ?

J.S. : J’ai en effet utilisé l’exemple de l’exhumation de corps de membres du clergé durant la guerre civile de 1936 en Espagne afin de montrer qu’il s’agissait là d’un acte symbolique très puissant, public et éminemment politique. Ce n’est pas un acte caché. L’acte infrapolitique est celui qui ne peut être révélé, souvent parce que les acteurs sont soumis à des régimes autoritaires où leurs agissements peuvent avoir des conséquences fatales pour eux ou leurs familles. Prenons la désertion et la mutinerie. La mutinerie est un acte politique, public. Mais la désertion peut être un acte politique tout aussi efficace, sans pour autant apparaître en tant que tel.

En France, Emmanuel Le Roy Ladurie et d’autres ont montré que la résistance des paysans au cours du XVIIIᵉ siècle et dont je traite dans Decoding Subaltern Politics : Ideology, Disguise and Resistance in Agrarian Politics, passe par des tactiques assez similaires.

En plus des émeutes ou manifestations classiques, ils ont ainsi développé un nombre considérable de stratégies afin d’éviter la dîme comme cacher le grain, tromper le collecteur quant aux chiffres de la récolte, etc. J’ai vu la même chose se passer en Malaisie dans les années 1970, où les villageois, refusant de payer un tribut qu’ils estimaient inique, s’organisaient pour payer avec le plus mauvais des riz récoltés !

Q : Les actes illégaux sont-ils infrapolitiques ?

J.S. : Si vous étiez ne serait-ce qu’un quart anarchiste vous n’utiliseriez même pas ce terme d’illégal ! Blague à part, l’illégalité doit être constamment questionnée et remise dans son contexte. Pensez aux lois juives ou à l’apartheid !

L’absurdité de la légalité peut parfois prendre des formes triviales. En Allemagne où j’ai travaillé un temps dans une ferme, je prenais le train toujours au même endroit : près d’un feu rouge. Le soir il n’y avait strictement personne, aucune voiture à l’horizon sur des kilomètres. Pourtant les gens attendaient sept minutes que le feu passe au vert. Et si je ne faisais pas comme eux, ils me rappelaient à l’ordre.

C’est une anecdote mais elle révèle bien que, si toutes les lois ne sont pas aussi triviales, beaucoup renforcent et concentrent les structures du pouvoir qui permettent de contrôler les individus, et que ces lois, souvent illégitimes, doivent être remises en cause.

De la même façon, les outils illégaux ne sont pas en soi des outils infrapolitiques. Prenons l’exemple du dark web, cité par certains comme militant car garant d’anonymat. Si son usage se cantonne à envoyer des messages de haines, ou permettre à des individus de se venger, en dehors de toute action collective entreprise dans le but de défendre un groupe opprimé, alors il n’y a pas d’acte politique, juste un acte de malveillance.

Le rôle des médias

Q : De nombreux acteurs sociaux, y compris révolutionnaires, s’appuient désormais sur les nouveaux médias, attirent une audience différente de leur base, dans une tendance que certains interprètent comme une forme de communication politique propre au capitalisme. Se rebeller doit désormais passer par une étape « marketing ». En quoi cela a-t-il changé la façon dont les résistances « cachées » s’organisent ?

J.S : Je ne suis pas un spécialiste des nouveaux médias ou des réseaux sociaux mais avec la distance je dirais que ces formes de communication ont surtout accéléré le volume d’informations disponibles, les rumeurs et leurs sources. Or la vraie question est de savoir de quelle manière ces circulations répondent finalement à une attente des usagers ?

Martin Luther King Jr. a par exemple changé son discours d’années en années afin de répondre aux attentes de ses paroissiens. Dans une certaine mesure, ce sont eux qui ont donné forme à sa pensée aussi, qui l’ont nourrie. La parole des sans-voix est amplifiée lorsqu’elle fait écho aux attentes de son audience. Cette dernière donne corps au message au moins autant que celui le porte.

« La parole des sans-voix est amplifiée lorsqu’elle fait écho aux attentes de son audience. »

Q : Une jeune femme a récemment été l’objet de nombreuses critiques en France en raison du voile qu’elle porte alors qu’elle est représentante d’un syndicat étudiant. Comment interprétez-vous ce type de réaction, et selon vous, le port du voile peut-il être une forme de résistance, d’acte infrapolitique ?

J.S. : En tant que praticien des sciences sociales, je ne suis pas intéressé par le fait qu’elle porte un voile. Ce qui m’intéresse en revanche c’est de savoir si elle le fait avec une certaine intention ou revendication, mais là réside le problème : on ne peut jamais savoir ce qui se trame dans la tête d’un individu, ni lui prêter des intentions. En sciences sociales, ce qui importe c’est de comprendre l’impact social d’un acte individuel. Comment les autres (musulmans ou non) ont-ils réagi ? Et pourquoi ? C’est un problème public. Or, ce qui est intéressant ici, est le fait que même si elle porte un voile parce qu’elle a froid à la tête, et que le monde l’interprète comme une manifestation politique, alors cela devient une manifestation politique.

Au-delà de l’État

Q : Vous avez beaucoup écrit sur l’Asie du Sud-est et vous vous tournez aujourd’hui vers le Myanmar. Pouvez-vous nous en dire plus ?

J.S. : Je m’intéresse désormais au fleuve Irrawady. Les derniers développements socio-économiques dans la région en disent long sur la façon dont l’humain s’approprie les phénomènes naturels et les transgressent.

L’Irrawady est considérée comme la voie royale pour comprendre la culture birmane. En aval comme en amont, les habitants partagent la même langue, les mêmes pratiques culturelles. Mais si vous faites une vingtaine de kilomètres vers les montagnes, tout change.

C’est ce phénomène qui m’intéresse : ce qu’a déjà montré Fernand Braudel avec la Méditerranée. Les cultures se forgent grâce à l’eau. Les cartes terrestres n’ont qu’un rôle limité et c’est bien pour cela que les anciens états se construisaient près de sources d’eau qui leur permettaient de se développer mais aussi d’échapper aux autres systèmes étatiques.

Q : Vous avez d’ailleurs évoqué ce point avec Zomia en revenant sur les pirates échappant à l’état. Où en êtes-vous de cette réflexion désormais ?

J.S. : Si j’avais une autre vie, je travaillerais sur la « Zomia humide » ! Les marais, les étendues d’eau, les mangroves sont de formidables cachettes et poches de libertés.

Le Grand Marais Lugubre à la frontière de la Caroline de l’ouest et du nord de la Virginie, aux États-Unis, a été pendant des années une cachette idéale pour les esclaves marrons n’ayant pas pu rejoindre le Canada. 7000 d’entre eux ont vécu là, et certains sont nés sans avoir jamais vu d’hommes blancs ! Ils pouvaient chasser, cueillir des fruits et même récolter quelques denrées comme le maïs.

De même dans les eaux malaisiennes, les Orang Laut, nomades de la mer, ont longtemps sillonné les eaux pour se soustraire aux sultans malais, à qui ils vendaient parfois leurs services, comme les corsaires, mais à qui ils refusaient de payer l’impôt.

Les océans, comme les montagnes sont des espaces ouverts qui empêchent l’état de contrôler, taxer et enfermer les populations. Ce sont encore des espaces garants de liberté.

Lectures complémentaires:

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

Marshall-Sahlins-La-nature-humaine-une-illusion-occidentale-2008

Manifeste pour la Société des Sociétés

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

Marcel-MAUSS-Essai-sur-le-don-1923-4

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 


Porte de la perception…

Révolution sociale: la parole aux anarchistes iraniens et afghans (CNT)

Posted in actualité, altermondialisme, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 2 septembre 2019 by Résistance 71

Nous avions dit que nous republierions cet article entretien avec des compagnons anarchistes iraniens et afghans. Le voici ci-dessous. Il est important car c’est une des premières fois que la parole leur est donnée pour diffusion internationale.

Nous sommes bien entendu d’accord avec pratiquement tout ce qui y est dit, même si nous serions plus nuancé sur certains points mais là n’est pas la question.

Nous profitons de cette opportunité pour réitérer ce que nous avons déjà dit au fil des ans: En ce qui nous concerne, il n’y a pas et ne peut pas y avoir de solutions au sein du système, donc le mot d’ordre est et demeure: “A bas l’État (quel qu’il soit), à bas la marchandise, à bas l’argent et à bas le salariat” dans la mise en place de la société des sociétés réconciliée des antagonismes diviseurs induits qui bloquent l’évolution de la société humaine dans un infantilisme politique programmé toujours pour le profit du plus petit nombre.

Ceci dit, toute analyse géopolitique des évènements passés, actuels et futurs (si tant est qu’ils demeurent de nature étatico-capitaliste) ne peut se faire que dans le contexte des états en conflit permanent au service de la dictature marchande. Toute analyse ou tentative d’analyse ne peut se faire que dans ce cadre jusqu’au démantèlement de cette fumisterie criminelle planétaire.

Ce que dit le compagnon anarchiste iranien de Chomsky, pourrait par extension s’appliquer à nous, bien que notre position soit bien plus claire que celle de ce dernier. Entendons-nous bien, nous ne sommes ni “pro-iranien”, ni “pro-russe” ou autre, nous ne défendons aucun état ni aucune politique à terme oppressive et mortifère envers les peuples, nous nous contentons d’observer et d’analyser dans un contexte étatique pour l’heure incontournable mais définitivement sur le déclin, les faits, les mouvements impérialistes occidentaux (les agresseurs depuis des siècles) et contre-mouvements défensifs du reste du monde (les agressés et opprimés depuis des siècles) dans un contexte géopolitique planétaire de la dictature marchande en perpétuel mouvement. Nous essayons de rétablir un certain équilibre contre la propagande quotidienne émise par les merdias occidentaux pour faire valoir la position de l’empire dominant dans son entreprise de conquête perpétuelle.

Ce qui est de plus en plus clair est que l’empire est en phase de métamorphose pour sa survie et qu’il est en train d’intégrer la Chine pour parvenir à étendre la dictature totale à l’échelle planétaire et doit absorber tout le Moyen-Orient dans son giron pour la maîtrise énergétique des hydrocarbures. En cela l’Iran est un obstacle, comme l’est le Venezuela en Amérique du Sud, leurs peuples pris dans le tourbillon des évènements. La réalité profonde que nous devons atteindre pour parachever notre humanité est l’union des peuples en lâchant-prise des antagonismes diviseurs dont les religions, les institutions, les états en sont les catalyseurs pour e triomphe (et la chute) du grand capital. Ce qui nous ramène à notre formule plus-haut:

“Il n’y a pas de solutions au sein du système, ne saurait y en avoir… A bas l’État, la marchandise, l’argent et le salariat ! Vive les communes libres confédérées au sein d’une société des sociétés !… » Pour comprendre cela il faut lâcher prise des préjugés et cesser de se laisser manipuler…

~ Résistance 71 ~

Les Anarchistes d’Iran et d’Afghanistan à propos de la menace de guerre entre les USA et l’Iran

 

Par CNT le mercredi 31 juillet 2019, 18:05 – IRAN/AFGHANISTANLien permanent

 

En tant qu’anarchistes, quelle analyse faites-vous de la menace de guerre entre les États-Unis et l’Etat Iranien ?

Au moment où nous écrivons cette réponse, un drone américain a été ciblé par la République islamique. Il est donc très difficile pour nous tous, anarchistes, de fournir une analyse uniforme. Nous ne pouvons que prédire ce qui se passera, car nous ne pouvons pas observer ce qui se passe en coulisse entre les États et de nombreuses autres questions.

Seules des hypothèses différentes peuvent être considérées et évaluées. Votre question est la suivante: en tant qu’anarchiste, quelle est notre analyse de la menace de guerre entre ces deux États? Pour commencer, les anarchistes sont naturellement opposés aux guerres d’État, mais l’effet de cette opposition sur les guerres d’État est un autre problème. Nous resterons toujours anti-guerre. La guerre des gouvernements est au service des gouvernements et du capitalisme, et le peuple iranien doit s’efforcer de se débarrasser de cette guerre et de ces conflits destructeurs, d’avoir sa propre armée noire et son infanterie en guerre et sa propre ligne de conduite indépendante.

Il ne faut pas oublier qu’une grande partie du peuple iranien attend l’affaiblissement de la République islamique pour dissoudre la dictature et la théocratie au pouvoir en Iran. Nous, les anarchistes, serons aux côtés du peuple et dans la rue et ferons tout ce que nous pourrons faire pour la révolution et la chute de la République islamique. La population iranienne a vécu la guerre dévastatrice de 8 ans entre l’Iran et l’Irak.

Malheureusement de nombreuses personnes consentent à la guerre menée par les États-Unis contre le gouvernement iranien, car elles pensent que c’est le seul moyen possible de se débarrasser de la République islamique perverse. Bien qu’ils sachent que la guerre détruira toutes les infrastructures, ils affirment que le bilan de la République islamique au cours des quarante dernières années n’a été rien de moins qu’une guerre: elle a pillé les richesses du pays, détruit son environnement, ses lacs et ses zones humides et a plongé le peuple iranien dans la pauvreté et la misère. Elle a exécuté plus de 100 000 personnes et il y a plus de 8 millions de réfugiés iraniens à travers le monde.

Vous avez critiqué la défense du régime iranien par certains gauchistes occidentaux au nom de l’«anti-impérialiste». Comment les révolutionnaires peuvent-ils s’opposer efficacement à la fois au fascisme de l’État iranien et à l’intervention impérialiste ?

La critique anti-impérialiste de gauche étatiste et absolutiste cible uniquement l’impérialisme américain. En ce qui nous concerne nous sommes plus ouverts que certains soi-disant anarchistes ou communistes tels que Noam Chomsky ou Slavoj Zizek, qui défendent la République islamique d’Iran.

Le silence de ces intellectuels sur les crimes de la République islamique qui répriment le peuple iranien et la répression sévère contre les anarchistes, sur les crimes de la République islamique contre les immigrés, en particulier les immigrés afghans (qui sont privés de leurs droits fondamentaux et ont été envoyer se faire massacrer pendant la guerre en Syrie contre la promesse d’obtenir des permis de résidence temporaire en Iran) et la répression des femmes, des travailleurs et des étudiants, ce silence est inacceptable. En fait, Chomsky et ses semblables ne disent rien sur la République islamique parce que c’est un État qui semble s’opposer à l’impérialisme américain. Si on leur présente le choix entre le gouvernement au pouvoir en Iran et le peuple iranien, ils choisiront le pouvoir.

C’est une tragédie, car le pouvoir et l’autorité qui se sont cristallisés au sein du gouvernement iranien les a conquis et fascinés, et le sort du peuple iranien n’a aucune importance pour eux. Au lieu de toujours s’opposer au pouvoir et de défendre la liberté individuelle et la liberté collective, ils sont fascinés par le pouvoir et oublient tant la liberté que à l’opposition à la domination exercée par le gouvernement iranien. Au lieu de cela, ils examinent cette contradiction majeure à travers la théorie marxiste et non sur la base de la liberté et de l’anarchisme libertaire.

Quels mouvements et personnalités révolutionnaires historiques sont particulièrement inspirants ou pertinents pour votre mouvement actuel en Iran et en Afghanistan?

L’échec du communisme d’État à l’échelle mondiale, d’une part, et les développements politiques infructueux en Iran et en Afghanistan, d’autre part, ont amené les jeunes à s’orienter vers des alternatives libérales et libertaires qui leur étaient nouvelles. L’internet, des artistes anarchistes et des activistes anarchistes à l’étranger ont contribué à ce processus. Puisque nous sommes des militants anarchistes, les individus et les mouvements révolutionnaires proches de notre tendance nous intéressent le plus. Mais si nous devions en nommer quelques-uns, nous inclurions la Commune de Paris de 1871, la guerre civile espagnole, les ouvriers anarchistes de Chicago, les marins de Kronstadt, l’Armée noire et Nestor Makhno, Emiliano Zapata, Dorothy Day, l’AANES (Administration Autonome de la Syrie du Nord et de l’Est (1)) et Abdullah Öcalan, les zapatistes du Chiapas, des anarchistes japonais, Bakounine, Emma Goldman, Louise Michel et Camillo Berneri.

Votre site Web a publié des articles sur la mort de Lorenzo Orsetti et la répression des anarchistes indonésiens le 1er mai. Souhaitez-vous commenter ces deux moments importants pour le mouvement anarchiste au niveau international ?

Jusqu’à présent,de nombreux combattants internationaux ont été tués en Syrie alors qu’ils combattaient pour l’AANES et principalement dans la guerre avec l’Etat Islamique. Beaucoup d’entre eux étaient nos compagnons anarchistes internationaux, dont Lorenzo Orsetti. Nous avons toujours essayé d’identifier les combattants internationaux qui étaient des anarchistes, qui se battaient pour nos idéaux en commémorant ces camarades, en les présentant à notre public.

Nous soulignons que les anarchistes sont des idéalistes sans prétentions et qu’ils sont pour la plupart anonymes et uniquement connus sous l’appelation de Combattants internationaux. Les plates-formes dominantes d’information utilisent cela pour dissimuler délibérément la présence anarchiste et n’annonce cette présence que par inadvertance.

Bien sûr, cela n’a aucune importance pour les anarchistes car ils ne se sont pas battus pour le pouvoir ou la renommée, mais pour l’action révolutionnaire. Comme vous le mentionnez, les combattants anarchistes au Rojava et la présence d’anarchistes en Indonésie sont deux moments historiques importants. Il est très important de noter ces moments historiques et notre responsabilité est de les mettre en valeur. Nous soulignons la nature révolutionnaire des anarchistes en attirant l’attention sur nos camarades tombés au combat et en encourageant les plus jeunes à se radicaliser.

Quelle est l’évolution de la situation du prisonnier anarchiste Soheil Arabi ?

Le prisonnier anarchiste Soheil Arabi a été emprisonné dans le quartier 9 du quartier 1, dans la prison de Grand Téhéran. Il purge actuellement sa peine de onze ans d’emprisonnement. Il a entamé une grève de la faim pour protester contre les conditions déplorables régnant dans la prison, notamment le comportement violent des autorités pénitentiaires, la propagation de la toxicomanie chez les prisonniers, le manque d’entretien et d’approvisionnement des prisons, les aveux forcés à l’aide de matraques et de tazers,la non séparation des prisonniers selon les crimes, l’absence d’hébergement adéquat et d’installations sanitaires, le déni du droit aux traitements médicaux et les infestations de punaises et de poux.

La grève de la faim s’est produite parce que les autorités pénitentiaires ont ignoré les demandes répétées de Soheil de remédier aux conditions de détention dans les prisons. Pendant sa grève de la faim, Soheil Arabi a été transféré au dispensaire de la prison du Grand Téhéran le 20 juin 2019, après que son état de santé se soit gravement détérioré.

Farangis Mazloum, la courageuse mère de Soheil Arabi, a été arrêtée à son domicile à Téhéran le lundi 22 juillet 2019 par huit membres des forces de sécurité. Elle a été transférée dans un lieu inconnu. depuis on sait qu’elle a été en… Le camarade anarchiste Soheil Arabi aurait dû être libéré l’année dernière, mais il a de nouveau été jugé l’année dernière en octobre et condamné à une nouvelle peine de trois ans. Après avoir été torturé et battu, il n’a pas été envoyé à l’hôpital malgré une blessure à l’aine et un nez cassé.

Récemment, un prisonnier politique de 21 ans, Alireza Shir Mohammad Ali, qui était fils unique, a été délibérément assassiné par deux autres prisonniers avec un couteau dans la même prison. C’est l’une des méthodes utilisées par l’État iranien pour éliminer physiquement les prisonniers. Nous sommes inquiets pour le compagnon Soheil, car il n’y a pas de sécurité dans les prisons de la République islamique.

Bien sûr, outre Soheil, il y a plusieurs prisonniers anarchistes dans les prisons iraniennes. Le 1er mai 2019, cinquante participantes à une manifestation du 1er mai, parmi lesquelles des militantes, Neda Naji, Marzieh Amiri, Anisha Asadollahi et Atefeh Rangriz, ont été arrêtées et arrêtées par les forces de sécurité et n’ont pas été libérées. Il y en a d’autres que nous ne pouvons pas nommer pour des raisons de sécurité

Comment êtes vous organisés, quelles sont vos activités ?

Les anarchistes d’Iran et d’Afghanistan ont des activités clandestines qui ne peuvent pas être partagées à l’extérieur en raison des conditions de sécurité très dangereuses, de sorte que la police secrète iranienne ne sait pas comment combattre les organisations anarchistes et ne sait pas où nous opérons. Si nous rendons publiques notre organisation, nos campagnes et nos secteurs d’activité, alors l’État iranien concentrera ses institutions de sécurité sur nous et essaiera de nous attirer dans des pièges.

Le 28 décembre 2017, il y a eu une vague de manifestations pendant dix jours dans plus de 100 villes d’Iran (Tazāhorāt-e Hezār-e Sisad-e Navad-e Shesh-e Irān). Les agences de sécurité ont compris que les personnes s’organisaient sans leadership. De fait elles se trouvaient débordées et se sont senties en danger. Bien sûr, lorsque nous avons commencé nos activités il y a 10 ans 5 ans ?, les institutions de sécurité se sentaient également en danger car , car depuis 1979, elles avaient su réprimer toute l’opposition en Iran et la faire taire aux yeux de la population. Pendant ces trois décennies de répression continue de 1979 à 2009, il est compréhensible qu’aucune politique n’attirait plus les jeunes et les femmes. Les courants politiques des partis d’opposition traditionne… n’attirent pas les jeunes et les femmes, qui connaissent bien leurs idées et leurs structures.

Le régime a donc été choqué par l’émergence de ce nouveaux courant jeune et inédit, l’anarchisme. D’une part ce courants inédit dans la culture politique iranienne a été accueilli favorablement par les jeunes, les femmes et les travailleurs, et d’autre part, le régime lui-même n’avait aucune connaissance de cette nouvelle pensée politique, de ses principaux objectifs, et comment elle se propage.

Pour cette raison, nous et d’autres militants politiques avons posé les questions suivantes: que ferait le régime pour contrer la propagation de l’anarchisme dans la société? Et quelles méthodes d’oppression vont-ils utiliser pour réprimer les anarchistes? Le temps que les réponses à ces questions émergent et se révèlent au fil du temps, les agences de sécurité avaient créé un faux mouvement anarchiste, de fausses pages internet pour chercher à détruire le mouvement anarchiste et à pousser les adolescents et les jeunes dans la direction souhaitée par l’État.

Selon vous, quelles questions pourraient percoler dans les sociétés en Iran et en Afghanistan qui pourraient rendre les gens plus réceptifs et intéressés par l’anarchisme ?

En Iran et en Afghanistan, les sujets sensibles sont le patriarcat, la religion, la liberté individuelle limitée, le manque de justice sociale, l’effondrement écologique et l’extinction de nombreuses espèces animales et végétales, la théocratie et le manque d’opposition révolutionnaire alternative. L’anarchisme est attrayant parce qu’il met l’accent sur l’importance de la liberté individuelle et anti-religieuse radicale, de l’émancipation des femmes, de la protection des animaux et de l’environnement, de l’opposition à toute hiérarchie et de l’opposition à l’autorité, qui sont des éléments essentiels pour la société iranienne. et attirent fortement l’attention des gens.

Comment les anarchistes d’autres régions du monde peuvent-ils agir de manière solidaire avec le mouvement iranien et afghan ?

Nous pouvons dire que jusqu’à présent, les anarchistes d’autres régions du monde ont très bien soutenu le mouvement anarchiste en Iran et en Afghanistan et ont partagé nos luttes à travers des entretiens et des traductions volontaires d’entretiens sur leurs propres sites Web dans différentes langues. Nos camarades anarchistes ont soutenu Soheil Arabi et d’autres actions que nous ne pouvons pas mentionner pour des raisons de sécurité. Parce que nous sommes tous anarchistes, nous avons un intérêt profond pour le mouvement anarchiste mondial et dans l’immensité du monde. Notre éventail de luttes est vaste et tous les anarchistes sont confrontés à de nombreuses luttes anarchistes. Cependant, ils font tout ce qu’ils peuvent pour le mouvement anarchiste en Iran et en Afghanistan. En tout état de cause, la lutte se poursuit et toutes les formes de soutien anarchiste du mouvement anarchiste international continueront.

À long terme, comment pensez-vous que les anarchistes peuvent établir des liens plus forts au niveau international pour soutenir les mouvements révolutionnaires d’une manière qui ne soit pas simplement réactive aux crises ou à la répression?

Aujourd’hui, le mouvement de gauche et le mouvement communiste sont confrontés à une crise existentielle, ils ne sont pas fortement présents au niveau international ni dans les luttes internationales, ils ont largement perdu leur caractère révolutionnaire et militant. Même la gauche parlementaire et même les libéraux sont confrontée à cette crise existentielle. Mais les anarchistes ne sont pas confrontés à cette situation et n’ont pas perdu leur caractère révolutionnaire tout en sachant rester pragmatiques.

Partout le monde, le moindre petit groupe anarchiste reçoit le soutien de l’ensemble du mouvement anarchiste international, comme par exemple en Syrie, où plusieurs centaines d’anarchistes internationaux sont tombés dans la lutte contre l’Etat islamique aux côtés des FDS.

Oui, nous pensons aussi qu’à long terme, les anarchistes peuvent créer des liens internationaux plus solides pour soutenir les mouvements révolutionnaires à l’étranger. Ils ne devraient pas seulement être impliqués dans les luttes quotidiennes et devraient se confronter, comme nous, beaucoup d’autres tendances et mouvements politiques populaires. Telle est la nature même révolutionnaire et honnêtes des anarchistes : leur pragmatisme et l’importance qu’ils investissent dans les luttes internationales constituent le fondement du soutien pratique des mouvements révolutionnaires.

Le point important suivant est que les anarchistes de différentes régions du monde communiquent les uns avec les autres par le biais de leurs sites Web et de leurs courriels pour partager des nouvelles les uns sur les autres, ce qui signifie qu’ils ont une vision du monde politique plus large et plus réelle, et qu’ils apprennent vite les problèmes des luttes afin de pouvoir soutenir rapidement leurs pairs internationaux.

Enfin, nous pensons que l’alternative anarchiste a plus de chance de survenir dans des sociétés telles que l’Iran et l’Afghanistan, qui sont des dictatures religieuses ou des gouvernements religieux avec une dictature patriarcale, que dans les sociétés dans lesquelles l’anarchisme a une histoire vieille de plusieurs siècles.

(d’après un interview des anarchistes d’Iran et d’Afghanistan pour l’AMW)

 

Organiser la révolution sociale avec Fesse Bouc, Gogole, Touitteur et autres inepties technotroniques… Vraiment ?…

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De l’utilisation des “moyens de communication modernes” dans les milieux militants

 

Le Monde Libertaire

 

juin 2019

 

url de l’article:

https://www.monde-libertaire.fr/?article=De_lutilisation_des__moyens_modernes_de_communication__dans_les_milieux_militants

 

Il y a quelques mois de cela, je fus par hasard invitée à lire l’essai de Stéphane Hessel intitulé Indignez Vous ! (2010), texte qui promeut la résurgence de l’indignation, comme moteur d’un véritable « esprit de la Résistance ». Un point du texte, qui n’était certes pas central et semblait même plutôt anodin, retint cependant mon attention. Voilà ce qu’il y était dit : « Je constate avec plaisir qu’au cours des dernières décennies se sont multipliés, les organisations non gouvernementales, les mouvements sociaux (…) qui sont agissants et performants. Il est évident que pour être efficace aujourd’hui, il faut agir en réseau, profiter de tous les moyens modernes de communication. » J’aimerais partager l’interrogation qui me traversa à l’occasion de cette lecture. D’une part, les techniques modernes peuvent-elles être considérées comme de simples moyens ? Et d’autre part, permettent-elles vraiment d’incarner un esprit de résistance ?

Souvent, lorsque l’on pose la question des médias que l’on utilise pour lutter, on se voit souvent rétorquer que « la fin justifie les moyens ». C’est à dire que si l’intention que nous mettons dans notre action est défendable (sensibiliser, informer, mobiliser, échanger, organiser à propos des diverses causes qui nous sont chères), l’utilisation des nouvelles techniques de l’information et de la communication (réseaux sociaux, mails, téléphones, internet…) se verrait automatiquement justifiée – et cela même si l’on est plus ou moins conscient des questions que ces techniques soulèvent. Par rapport à cette question difficile, Sartre proposait dans Qu’est-ce que la littérature ? (1947) la thèse suivante : « La fin est l’unité synthétique des moyens employés. Il y a donc des moyens qui risquent de détruire la fin qu’ils se proposent de réaliser, en brisant par leur simple présence l’unité synthétique où ils veulent entrer. » Il prenait ensuite l’exemple d’un parti aux fins authentiquement révolutionnaires, mais qui mentirait pour arriver au pouvoir. Même si l’objectif de ce parti était la fin de l’oppression, pour Sartre, l’utilisation des techniques de propagande étant elle-même oppression, elle contribuerait à créer une « humanité mentie et menteuse », participerait à sa manière à l’avènement d’un monde qui était pourtant rejeté au départ. Anders disait qu’à ce titre, tout moyen est davantage qu’un moyen et qu’il est insuffisant de concevoir de manière uniquement instrumentale les techniques que nous utilisons : « Affirmer que ce système des instruments, le macro-instrument, ne serait qu’un « moyen », et qu’il serait donc à notre disposition pour réaliser des fins que nous aurions d’abord librement définies, est complètement absurde. Ce système des instruments est notre « monde ». Et un « monde » est tout autre chose qu’un moyen (1). » Il serait alors illusoire de diviser notre existence en « moyens » et « fins » clairement distincts, les uns restant de simples instruments ou médias, qui obéiraient à des finalités déterminées par l’homme et ne se contenteraient que de construire un monde à l’image de ses plus belles intentions.

McLuhan fut un des premiers théoriciens de la communication et des médias à vouloir attirer l’attention sur le média lui-même et non son contenu, le média étant selon lui n’importe quel prolongement de nous-mêmes susceptible de transmettre un message de façon plus ou moins implicite et abstraite. Cela comprend finalement tout ce que nous appelons Technique : le langage, les voitures, le téléphone, l’argent, le logement, la radio, etc. Sa théorie étonna beaucoup à l’époque : pour McLuhan, le message, c’est le médium, en tant qu’il « façonne le mode et détermine l’échelle de l’activité et des relations des hommes (2). » Ce message nous est martelé comme subliminalement à chaque fois que nous employons un média x, et c’est donc moins son contenu ou l’emploi que nous en faisons qui importe que « le changement d’échelle, de rythme ou de modèles qu’il provoque dans les affaires humaines ». « Le chemin de fer n’a pas apporté le mouvement, le transport, la roue, ni la route aux hommes, mais il a accéléré et amplifié l’échelle des fonctions humaines existantes, créé de nouvelles formes de villes et de nouveaux modes de travail et de loisirs. Et cela s’est produit partout où le chemin de fer a existé, que ce soit dans un milieu tropical ou polaire, indifféremment des marchandises qu’il transportait, c’est-à-dire indifféremment du contenu du médium « chemin de fer » (3). » Ainsi, il nous invite à regarder au-delà de l’évidence pour comprendre l’importance des changements qui se jouent à travers la généralisation d’un média. Celui-ci, bien plus que le simple instrument au service d’un message militant auquel on tente de le réduire (qu’il s’agisse de communication sur des événements, d’organisation en interne…), infère par lui-même un projet de société, et participe à un certain type de monde. On parle souvent de militer contre le nucléaire et son monde, contre Notre-Dame-des-Landes et son monde. C’est pourquoi, en proposant une réflexion sur l’utilisation d’Internet dans des organisations militantes, je propose de critiquer plus largement Internet et son monde, car vivre aujourd’hui, « ce n’est pas vivre comme en 1950, l’ordinateur en plus, mais vivre dans le monde de l’ordinateur (4). »

Ainsi, la plupart des organisations et mouvements militants ont suivi la tendance des vingt dernières années qui a consisté à créer des pages Web, faire de la communication sur les réseaux sociaux, s’organiser par l’intermédiaire des « nouvelles technologies de l’information et de la communication », échanger sur diverses plateformes, et passer par des « outils numériques » pour mener à peu près n’importe quel projet. Mais quel est précisément le message véhiculé par Internet, indépendamment de nos contenus militants ? C’est celui d’une société organisée à l’échelle planétaire, c’est-à-dire une échelle qui dépasse largement l’échelle humaine (5). C’est celui d’un monde d’extractions minières et de processus industriels, d’organisation militarisée du travail, d’esclavage moderne, de chaînes de productions mondialisées, de concentration capitalistique des richesses, de villes-usines, de guerres et de situations d’exploitation de l’homme par l’homme. C’est celui d’une société thermo-industrielle et nucléaire, qui demande toujours plus d’énergie, et donc de croissance, peu importe qu’elle soit dite verte ou non. C’est celui d’un monde d’infrastructures complexes et gigantesques dont les citoyens ne peuvent qu’être dépossédés, d’une prolétarisation généralisée donc. Internet est, indépendamment des contenus qu’il fait circuler, le rouage de la Mégamachine au service d’un Empire Industriel : il crée un monde de flux, d’accélération généralisée, d’instantanéité, de relations par écrans interposés ; un monde où l’espace et le temps sont abolis, ainsi que l’ensemble de la réalité compressé sur un même plan.

Le développement du numérique dans les associations et le militantisme 2.0 ne sont qu’un enfumage qui vise plus à justifier la production industrielle de moyens dont nous sommes toujours plus dépendants, jusque dans la sphère politique, au détriment d’une véritable réflexion sur le monde qu’ils contribuent à créer. Il est devenu évident d’utiliser ce qui semble à première vue faciliter l’échange, l’engagement, et le partage, face aux difficultés rencontrées pour porter une voix, face aux rapports de force qui sont en notre défaveur. D’une part quel est le réel impact de cette voix, réduite à de l’information, et noyée dans des montagnes de mails, dans une mer de notifications, dans un flux toujours plus assaillant de données ? Lorsque l’homme ne s’informe plus mais « est informé » disait Ellul, on assiste à une forme de désinformation par excès d’information, qui paralyse l’action plus qu’elle ne la favorise. D’autre part, quelle est la réelle pertinence d’une communication de masse, impersonnelle, pensée à travers des critères techniciens (efficacité, quantité, vitesse, économie), en comparaison à un échange humain véritable qui demande une réelle écoute et présence, pour tenter de mettre en commun deux mondes différents ? Enfin, nous devrions nous demander si l’utilisation tous azimuts des « moyens modernes de communication » ne nous rendrait pas aveugles au fait que ceux-ci sont porteurs d’un message contraire au projet que nous défendons.

« L’abandon de la critique des machines et du monde technologique qu’elles produisent (…) a conduit à l’acceptation béate et émerveillée, deux siècles plus tard, de l’Internet et des outils numériques, même dans les milieux voulus les plus subversifs (6). » Pourtant, si nous prônons un idéal de société sans domination et sans exploitation, porté sur l’autogestion et la réappropriation du politique, la préservation du vivant et des espaces naturels, ne devrions-nous pas chercher d’autres manières de faire plus cohérentes, en dehors d’Internet et son monde, qui se situent aux antipodes de tout cela ? Si nous prétendons être des esprits critiques, en quête d’émancipation, refusant les logiques autoritaires et d’exploitation du vivant, ne devrions-nous pas nous indigner devant la tyrannie d’Internet – tyrannie qui fait de l’attirail du « bon communicant » un « must have » et de notre présence sur les réseaux une nécessité pour exister aux yeux du reste du monde ? En nous indignant et en refusant l’investissement d’espaces virtuels pour mener notre lutte, nous participerions peut-être déjà à la création d’un monde autre. Un monde où des rues et espaces seraient réinvestis, où se multiplieraient des lieux pour se rencontrer, échanger et construire en vrai. Un monde où la régularité des rencontres remplacerait la nécessité d’une connexion journalière pour déterminer des dates et horaires. Un monde où des brochures, textes, journaux seraient distribués et partagés plus régulièrement et inviteraient à la discussion « in real life ». Un monde où quelques affiches, flyers, et bouche-à-oreille suffiraient à réunir.

Laïnae

1) L’obsolescence de l’homme : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Günther Anders, 1956.

2) Pour comprendre les médias : les prolongements technologiques de l’homme, Marshall McLuhan, 1964.

3) Op. cit.

4) Rendez-nous notre objet d’aliénation favori !, Pièces et main d’œuvre, 2007.

5) Lire à ce sujet Une question de taille, Olivier Rey, 2014.

6) Internet ou le retour à la bougie, Hervé Krief, 2018.

 

Trêve estivale et conscience politique… Conseils de lecture

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29 juillet 2019

 

Nous nous mettons en sourdine jusqu’en septembre. Quelques projets en cours… Ci-dessous quelques conseils de lecture pour affûter nos consciences politiques de rentrée et au-delà, en provenance de notre page / bibliothèque PDF gratuite à consulter et diffuser sans aucune modération. La biblio contient 123 pdf à télécharger gratuitement. Tout ce que nous demandons en échange de ce travail, de ces centaines d’heures passées au service de la communauté à lire, traduire, écrire, mettre en page (aussi pour Jo) est que les lecteurs diffusent profusément toutes les lectures qu’ils jugeront utiles et pertinentes ; plus nous serons sur la même longueur d’onde et plus vite mettrons-nous en place la société des sociétés. Merci par avance.

Bon été et bonne lecture à toutes et à tous.

Collectif Résistance 71

MAJ du 5 août 2019:
« La parole aux anarchiste iraniens et afghans sur la situation géopolitique courante et les tensions avec l’empire »
(Nous republierons cet entretien en entier en septembre)

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Quelques lectures que nous conseillons particulièrement (classification par ordre de date de publication du plus récent au moins récent):

Cette toute dernière production de Jo que nous rajoutons ici ce jour:
Charles-Macdonald_anthropologie_de_l’anarchie

et…

Leducation-comme-pratique-de-la-liberte_Paulo_Freire_1965

Pierre_Kropotkine_La_Commune_de_Paris_PDF

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

Francis_Cousin Ce n’est qu’un début…

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Dean Henderson NOM 4 cavaliers apocalypse pétrolière et familles banquières de l’oligarchie

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

La_Conquête_du_Pain_Kropotkine

Manifeste pour la Société des Sociétés

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

La_City_de_Londres_au_coeur_de_lempire

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Dieu et lEtat_Bakounine

Au sujet d’un 11 septembre nucleaire

Effondrer le colonialisme

Compilation Howard Zinn

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Meurtre par décret le crime de génocide au Canada

Sutton_Le_meilleur_ennemi_quon_puisse_acheter

Sutton_Wall_Street_et_la_montée_d’Hitler

Sutton_Wall-Street_et_la_Révolution_Bolchévique

Théorie Russo Ukrainienne de l’Origine Profonde Abiotique du Pétrole

On a retrouvé l’histoire de france (Jean Paul Demoule)

confederalisme_democratique

Manuel_du_sceptique_climatique_No1

Manuel du Sceptique II-V4

Un Monde sans Cancer, l’histoire de la vitamine B17

kropotkine_science-etat-et-societé

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Païens en terre promise, décoder la doctrine chrétienne de la découverte

Appel au Socialisme Gustav Landauer

A lire également: « Les articles de Résistance 71 »

 

Gilets Jaunes: Anthropologie de l’anarchie pour un changement radical de paradigme (causerie de Charles Macdonald)

Posted in actualité, altermondialisme, démocratie participative, documentaire, gilets jaunes, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, sciences et technologies, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 27 juillet 2019 by Résistance 71

“La possession individuelle est la condition de la vie sociale, cinq mille ans de propriété le démontrent. La propriété est le suicide de la société. La possession est un droit, la propriété est contre le droit. Supprimez la propriété tout en maintenant la possession et, par ce simple changement de principe, vous révolutionnerez la loi, le gouvernement, l’économie et les institutions, vous chasserez le mal de la surface de la terre.”
~ Pierre Joseph Proudhon, 1840, “Qu’est-ce que la propriété ?” ~

“Je pense maintenant qu’une bonne socio-anthropologie va dans le sens d’une pensée anarchiste ou anarchisante. Donc l’anarchisme chez moi est la conséquence d’une démarche anthropologique et ma pensée anthropologique n’est pas la conséquence d’une conviction anarchiste préalable.”
~ Charles Macdonald” ~

Nous attirons tout particulièrement ici l’attention du lecteur sur la notion de don et de partage abordée par l’auteur en rapport avec la dette qui s’établit, ou pas, dans les différents types de société ; très très intéressant… Notons également que Macdomald cite régulièrement 4 anthropologues que les lecteurs de ce blog connaissent bien: Pierre Clastres, James C. Scott, David Graeber et Marcel Mauss pour le plus ancien, ce qui nous fait dire que quelque part, on ne vous a pas fait perdre votre temps… Toutes ces réflexions sont en toile de fond de notre analyse politique que nous avons publiée en 2017 sous la forme du « Manifeste pour la société des sociétés ».
Les courtes questions/réponses avec l’assemblée sous le texte sont très intéressantes également et particulièrement d’actualité.

(Résistance 71 )

 


Charles Macdonald, anthropologue CNRS

 

A lire aussi de Charles Macdonald:
« Le mouvement des Gilets Jaunes est-il anarchiste ? »

Le texte ci-dessous en pdf réalisé par Jo le 29 juillet:
Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

 

Centre International de Recherches sur l’Anarchisme (CIRA)
Anthropologie de l’anarchie et anarchisme
 

causerie de Charles Macdonald 

10 octobre 2014 au CIRA de Marseille

 

Source:

http://cira.marseille.free.fr/includes/textes/imp_bio.php?ordre=30

 

Je suis très heureux d’être devant vous et vous suis reconnaissant de l’intérêt que vous portez aux idées que je peux développer sur l’anthropologie et sur l’anarchisme, et le rapport entre les deux. Je suis en France à peu près le seul de mon espèce car je ne connais pas d’autre représentant en France de ce qu’on pourrait appeler l’anthropologie anarchiste. Il y en a eu un dont le nom a été cité, Pierre Clastres. Il est mort prématurément et l’héritage qu’il a laissé sur le plan de la théorie anthropologique présente malheureusement des insuffisances.

Je voudrais vous expliquer d’abord qui je suis. Je ne suis pas un anarchiste qui fait de l’anthropologie. Je suis un anthropologue qui est venu aux idées anarchistes. Presque toute ma vie j’ai fait de l’ethnographie, c’est-à-dire de la description de populations particulières, et il y a environ huit ans j’ai commencé à faire ce que j’avais vraiment eu très envie de faire toute ma vie c’est-à-dire de la comparaison et de la théorie. Je me suis demandé ce qui peut expliquer comment les hommes s’organisent, partout, dans toutes les sociétés humaines connues. Mes études ethnographiques qui ne m’avaient pas conduit à devenir anarchiste jusqu’alors m’avaient tout de même mis sur une piste. C’est cette piste qui m’a permis de développer une approche théorique du social validant des thèses anarchistes. Je pense maintenant qu’une bonne socio-anthropologie va dans le sens d’une pensée anarchiste ou anarchisante. Donc l’anarchisme chez moi est la conséquence d’une démarche anthropologique et ma pensée anthropologique n’est pas la conséquence d’une conviction anarchiste préalable. C’est bien ou c’est mal, je ne sais pas, mais c’est intéressant du point de vue de la validité de cette démarche

Pour dire les choses simplement j’ai travaillé dans une population, les Palawan, au sud des Philippines, qui sont des gens tout à fait pacifiques, non violents et très égalitaires. ça ne posait pas un problème mais leur sociologie posait un problème en ce sens que je n’arrivais pas à définir clairement des groupes à l’intérieur de cet ensemble ethnique ; les groupes étaient informes, se faisaient et se défaisaient dans le temps et n’étaient pas définis en fonction des critères habituellement utilisés par notre socio-anthropologie. J’étais très embêté, je me disais : voilà des gens qui n’ont pas de groupes clairement définis, où on n’appartient pas à un groupe d’une façon unilatérale, claire, les groupes ne sont pas disjoints deux à deux. Il y a un flou, une indéfinition qui sont gênants. En plus, il n’y a pas de chef… Donc comment expliquer cela ? Je ne trouvais pas, du moins dans la théorie anthropologique, d’explication à cet état de chose. Et je voyais même que la définition qu’on donnait d’une société ou d’une organisation sociale c’était d’être formée d’un ensemble de groupes disjoints qui ont une interaction entre eux, par exemple des clans, des villages, des chefferies, etc… Et dans la société que j’étudiais, les groupes ou les segments n’étaient pas clairement définis, ils bougeaient sans cesse, ils n’avaient pas de composition stable, pas de représentants. Je me suis donc gratté la tête assez longtemps et j’ai fini par trouver des réponses dans les travaux d’ethnologues qui avaient travaillé sur les Inuit. Je me suis rendu compte que malgré la différence, énorme, entre ces deux sociétés, entre d’une part la société tropicale que j’avais étudiée, des essarteurs, des agriculteurs, et d’autre part des gens qui vivaient sur la banquise, de purs chasseurs et pêcheurs, il y avait des ressemblances énormes. Ces deux formations sociales étaient pratiquement identiques. Elles étaient caractérisées par l’absence de cette chose tellement indispensable à la théorie sociologique qui est le groupe social ; il n’y avait pas de groupes bien définis ; il y avait des réseaux, des agrégats de personnes qui formaient de petites communautés tout à fait viables, tout à fait fonctionnelles, mais qui n’étaient pas définies selon les critères de la sociologie traditionnelle tels qu’on les appliquaient aux sociétés, même primitives.

C’est là que je me suis dit : il y a deux sortes de communautés humaines, et c’est l’argument central que je vais essayer d’exposer dans cette petite causerie : il y deux formes de vie collective humaine, la forme sociale, et la forme anarchique. La forme anarchique existe à l’état concret dans un petit nombre de cas, en général situés aux limites géographiques du monde habité, dans des refuges, dans des montagnes, dans des déserts, sur les banquises ou dans les forêts tropicales. C’est là qu’existent encore quelques groupes qui vivent de façon anarchique c’est-à-dire qui fonctionnent sans principe hiérarchique, sans chefs, et selon des modalités qui relèvent d’une grille conceptuelle différente. Il fallait en trouver une nouvelle pour expliquer la façon dont ces hommes vivaient ensemble, comment ils arrivaient à maintenir une existence collective durable. On a dans la littérature anthropologique quelque chose d’absolument incroyable. Un grand nombre d’ethnologues sont allés en Afrique, en Amérique du Sud, ou en Nouvelle-Guinée, et dans différentes parties du monde. Ils y ont attentivement observé des sociétés et les ont étudiées de façon tout à fait professionnelle, par l’observation participante. Or quelques-uns de ces ethnologues sont arrivés à la conclusion que certaines populations n’avaient aucune organisation sociale. Cela aurait dû causer au moins un certain malaise, pour ne pas dire des questions tout à fait dérangeantes, mais, figurez-vous, pas du tout. Les anthropologues ont considéré soit que c’étaient des exceptions qui ne valaient pas la peine de s’en soucier considérablement, ou que leurs ethnographes s’étaient trompés, avaient mal étudié les faits, etc.

Il y a en effet une résistance considérable dans la sociologie ou dans l’anthropologie à admettre le fait qu’il existe des groupes humains qui sont de vraies communautés, qui vivent sur plusieurs, voire des dizaines, ou même des centaines de générations, sans aucunement adopter les principes qui permettent à nos sociétés d’exister. C’est tout de même incroyable et je voudrais m’arrêter quelques secondes là-dessus avant d’aller plus loin et d’expliquer comment moi je vois les choses sur le plan conceptuel et théorique.

Je pense que la résistance à toute idée anarchique, anarchisante ou anarchiste du social, de la vie collective humaine chez les sociologues et les anthropologues en particulier et aussi d’une façon générale, vient d’un premier gros malentendu ; on a pensé qu’on pouvait construire des sociétés sans propriété privée. L’idée de propriétés privées était une idée tout à fait fondamentale dans la pensée révolutionnaire aussi bien celle du XVIIIe que du XIXe siècle. En revanche l’idée d’une société sans chef, sans aucune forme d’autorité, sans pouvoir politique, ne paraissait pas acceptable. Il nous est plus facile d’accepter l’idée ou l’utopie d’une société dénuée de toute propriété privée – on a essayé de créer des sociétés collectivistes sur ce plan là, que l’idée qu’une société puisse ne pas avoir du tout de chef, où personne ne puisse donner d’ordre à personne. Cela paraît ridicule, impensable. En réalité, ce qui se passe, c’est qu’il n’existe pas de société, la plus primitive soit-elle qui ne connaisse une forme au moins de propriété privée pour une raison extrêmement simple, qu’a rappelée Proudhon. Ce dernier a dit deux choses : « La propriété c’est le vol », mais il a dit aussi « La propriété c’est la liberté ». C’est-à-dire que le minimum de propriété privée garantit l’autonomie du sujet. Si je n’ai rien, je ne peux rien faire, je dépends des autres. Si j’ai quelque chose qui me permet de vivre c’est déjà le début de la liberté. On retrouve cette idée chez des gens qui sont dénués de l’idée de toute accumulation de richesse, par exemple les Hadza de Tanzanie, et beaucoup d’autres populations de chasseurs-cueilleurs, voire même d’agriculteurs. En revanche la société que j’ai étudiée, la société Palawan, mais d’autres encore, ne connaissent aucune forme d’autorité politique, il n’y a pas de chef, personne ne peut donner d’ordre à personne. C’est un fait très connu maintenant en ethnographie. Dans diverses populations, amérindiennes, asiatiques, vous avez des communautés où les anciens, disons ceux qui ont la parole, n’ont finalement aucune espèce d’autorité sur personne, ils disent : « Il faut faire ceci, il faut faire cela », puis tout le monde rentre chez soi et fait ce qu’il veut. Il n’y a pas de contraintes, pas de donneurs d’ordres. ça va tellement loin qu’on considère que les parents ne peuvent pas donner d’ordres à leurs enfants : l’autonomie de l’individu est garantie dès la plus petite enfance. Cela ne veut pas dire qu’on n’essaie pas tout de même d’éduquer les gosses, de leur dire de ne pas faire ci, de ne pas faire ça, mais les enfants peuvent toujours dire non à leurs parents, et quand ils disent non à leurs parents ceux-ci sont malheureux, ils baissent la tête, ils ne sont pas contents du tout, mais quand l’enfant dit non, il dit non. Cette idée de l’autonomie individuelle, réelle, concrète, existe très fortement dans ces communautés.

Donc on est partis sur la mauvaise piste, on est partis sur la piste de sociétés primitives sans propriété mais avec un peu d’autorité tout de même et c’est exactement le contraire qui se passe. C’est une raison parmi d’autres pour laquelle l’anthropologie sociale, particulièrement en France a été tellement hostile à toute entreprise d’analyse de type anarchiste. Je tenais à faire cette introduction.

Pourquoi l’anthropologie anarchiste est-elle si absente en France. Chez les géographes français il y a une tradition anarchiste très forte, avec Élisée Reclus et d’autres qui était de tradition anarchiste de façon très militante. Mon collègue Philippe Pelletier est un exemple de cette tradition très vivante. Mais des anthropologues anarchistes en France il y en a très peu, il y a eu Pierre Clastres, comme je l’ai dit, et c’est à peu près tout. Je n’en connais pas d’autres, mais aux États-Unis et en Grande-Bretagne en revanche il y a une tradition anarchiste beaucoup plus vivante qu’en France, beaucoup plus étendue. Elle a un public, des lecteurs ; il y a de très bons anthropologues anarchistes aux États-Unis, alors qu’en France il n’y en a pas du tout pour certaines des raisons que je vous ai données mais qui ne sont pas les seules.

Le cœur de mon argumentation se réduit à trois dimensions. Comme je l’ai dit tout à l’heure, on part du constat qu’il existe deux formes d’organisation collective humaine : la forme anarchique et la forme sociale. La forme sociale est toujours hiérarchique, elle suppose toujours du pouvoir ; la forme anarchique, au sens étymologique du terme, est une forme d’organisation où il n’y a pas de chef : j’appelle cette forme d’organisation anarcho-grégaire.

Pourquoi anarcho et pourquoi grégaire ? Elle est anarcho, c’est-à-dire anarchique, non pas anarchiste, parce que l’anarchisme implique une doctrine. Or des gens comme ceux que j’ai étudiés, et d’autres, n’ont pas véritablement de doctrine, ils ne sont pas des militants d’une cause, ils vivent simplement cette vie-là, je les appelle des anarches, des gens sans chef.

Mais il y a un deuxième sens à anarchie, qui est le sens principal dans le langage courant, qui est le chaos, le désordre. Or ce sens du mot anarchie est également approprié pour définir ces formes de vie collective où domine un principe d’indétermination. Ce sont des formes d’organisations non linéaires qui obéissent à des principes stochastiques ; les choses ne sont pas prévisibles à l’avance.

C’est pour ça qu’il n’y pas de groupes clairement définis ; on appartient à un groupe à un moment et à un autre on n’y appartient plus. Telle formation sociale a telle configuration à tel moment et telle autre configuration à tel autre moment, sans qu’on puisse prévoir à l’avance quelle sera la configuration suivante exacte et cela en vertu du principe d’autonomie des sujets. Chacun peut choisir son affiliation, son appartenance et ses choix varient dans le temps, ils changent constamment. Nous, si nous sommes Français, nous sommes Français toujours, alors que là on est à un moment ceci et à un autre moment autre chose. J’appelle donc ces systèmes anarcho-grégaires ou anarcho-libertaires, ou encore anarcho-égalitaires.

J’utilise le terme grégaire parce que mon approche est aussi une approche d’anthropologie évolutionnaire, je ne vais pas trop insister là-dessus, mais nous appartenons à une espèce animale, biologique qui est grégaire. L’homme vit toujours en groupe, toujours. C’est une détermination de notre évolution biologique, il y a des espèces animales qui sont solitaires, comme certains grands félins, mais il y a des espèces grégaires. L’homme ne vit qu’en groupe, il ne vit pas nécessairement en société, mais il vit toujours en collectivité et partout quelle que soit la forme d’organisation sociale, qu’elle soit anarchiste ou non, hiérarchique ou égalitaire, il y a toujours de la coopération. Les deux principes fondamentaux, si on veut faire de l’axiomatique, c’est la coopération et l’autonomie du sujet. Tout découle de là.

Mais pour l’instant restons encore un peu à la surface des choses. Ces organisations anarcho-grégaires s’opposent en trois points, ou sur trois dimensions principales, aux organisations sociales ou socio-hiérarchiques. Dans chacune de ces trois grandes dimensions il y deux choix opposés.

La première dimension c’est la hiérarchie ou l’égalité. Il n’est pas facile sur un plan sociologique de démontrer que l’égalité est une bonne chose. Pourtant, paradoxalement, nous pensons en général que l’égalité est souhaitable. Pourquoi pensons-nous que l’égalité est souhaitable ? Il n’est pas facile de répondre à cette question ni philosophiquement, ni sociologiquement, ni historiquement. Les historiens pensent qu’ils trouvent la réponse à cette question dans la philosophie anglaise du XVIIe siècle et française du XVIIIe. Mais l’idée d’égalité est bien antérieure. Un des problèmes qui se pose pour répondre à cette question de l’égalité versus hiérarchie, si vous voulez, c’est que nos sociétés, celles où nous vivons la société française, occidentale, industrielle, occidentale est évidemment fondée sur l’inégalité. Vous enlevez l’inégalité, vous n’avez plus de société. L’inégalité est une condition sine qua non de la vie sociale. Comment peut-on, alors que nous vivons cette vie sociale malgré tout, peut-être à notre corps défendant ou d’une façon tout à fait volontaire et heureuse, ça dépend des gens, comment peut-on en même temps croire à l’égalité ? Pourquoi écrit-on au fronton de nos édifices publics : liberté, égalité, fraternité. Pourquoi revendique-t-on l’égalité ? Sur le plan théorique c’est avec de l’inégalité et de la hiérarchie que nous créons de l’ordre. La notion logico-mathématique d’ordre renvoie nécessairement à une idée d’inégalité ; créer de l’ordre avec de l’égalité est extrêmement difficile, peut-être même impossible pensent beaucoup de théoriciens..

Beaucoup de sociologues, peut-être la majorité d’entre eux, ont éliminé le problème en disant que l’égalité c’est très simple, c’est l’absence de hiérarchie, c’est-à-dire que là où il n’y a pas de hiérarchie, on est égaux. Rien n’est plus faux, les sociétés qui vivent dans l’égalité construisent cette égalité. L’égalité est toujours le produit d’un processus volontaire de la part des populations qui souhaitent rester égales, et nous avons des exemples de populations égalitaires : celles que j’ai étudiées aux Philippines, mais il y en a bien d’autres. Comment les gens font-ils pour rester égalitaires ? Quelles espèces de processus sont à l’œuvre ? Quelles actions, quels comportements, quelles règles permettent de créer et de maintenir l’égalité ?

Un des meilleurs spécialistes anthropologues, ethnologues de la question pense qu’il s’agit d’une lutte constante contre la dominance. C’est l’idée qu’avait Clastres, à savoir qu’il existait des groupes humains qui se battaient quotidiennement, tout le temps, pour empêcher l’émergence de chefs, de gens qui voulaient acquérir une position dominante. Cette idée de Clastres est une idée très juste, quoiqu’il n’ait pas su trop la préciser ; ce processus existe dans certaines populations dites primitives ou tribales, mais il n’existe pas dans toutes. Vous avez des sociétés primitives et tribales extrêmement hiérarchiques, en Nouvelle-Guinée par exemple, ou en Afrique, et ailleurs aussi. Vous avez beaucoup de sociétés traditionnelles, (nommées aussi tribales, primitives, archaïques, prémodernes, sans écriture, pré-étatiques) qui ne sont pas du tout égalitaires. Malgré des signes de primitivité dans les costumes, les croyances, les cérémonies, les coutumes, elles sont organisées tout à fait hiérarchiquement, autant que les nôtres, plus même parfois.

Mais certaines populations ont gardé cette idée d’égalité et la défendent tous les jours, becs et ongles, en empêchant certains de gagner des prérogatives. Il y a toute une série de manœuvres possibles pour y parvenir : la rumeur publique, l’ostracisme, la moquerie et une façon permanente de maintenir une certaine atmosphère de convivialité égalitaire entre les acteurs sociaux, les sujets, les agents du groupe, de la communauté.

Cela m’amène à parler d’un autre concept qui enrichit cette vision des choses, celui de liens faibles et de liens forts. C’est un concept assez intéressant parce qu’il fait comprendre ce que je veux dire. Des sociologues ont développé l’idée que des liens faibles jouent un rôle très important dans l’univers social par rapport aux liens forts. J’ai un peu travaillé cette idée et je l’utilise de la façon suivante : un lien fort est un lien socialement institutionnel, défini une fois pour toutes entre des personnes et qui est défini par rapport à quelqu’un d’autre, une tierce autorité ; par exemple d’être citoyen français est un lien fort, je ne peux pas décider ce matin que je suis citoyen chinois ; je peux le vouloir mais si je veux vraiment être citoyen chinois, je vais en demander aux autorités chinoises la permission, et lorsque je serai citoyen chinois je le serai pour toujours ou en tout cas pour très longtemps. En revanche un lien de connivence entre personnes qui se reconnaissent comme tels peut être rompu à tout moment, c’est un lien faible. L’amour érotique, romantique entre deux personnes est un lien faible de ce point de vue ; il est intense, certes, mais pendant un certain temps. Quand il faiblit, il se rompt et aucun des deux partenaires n’a à demander l’autorisation à une autorité extérieure la possibilité de ne plus former un couple ; c’est un lien faible. Le mariage en revanche est un lien fort, d’une part parce qu’il est pensé comme devant durer toute la vie, du moins il était pensé comme cela autrefois, et même comme un lien sacré qui était sanctionné par l’autorité de l’Église ou de l’État. Monsieur le curé ou monsieur le maire vous disait si vous étiez mariés ou pas, donc c’était un lien fort. La société telle que nous la connaissons, telle que nous la vivons, est une société de liens forts.

Il y a des liens institutionnels, contraignants, forts, qui nous situent et nous contraignent dans l’ordre social. Mais nous vivons aussi dans un univers de liens faibles qui sont tout simplement les liens de camaraderie, d’amitié, d’affection, d’entente personnelle, les liens de gens qui s’associent librement pour poursuivre un but commun du plus anodin au plus réfléchi, ce qu’un philosophe américain, l’historien Peter Lamborn Wilson, alias Hakim Bey, appelle des zones d’autonomie temporaire. Par exemple un dîner entre amis, un pique-nique, une randonnée avec un club de marche sont de tels lieux ou moments d’autonomie temporaire. On y participe sans nécessairement s’engager pour la vie vis-à-vis des autres, il n’y a pas d’engagement définitif, de loyauté à déclarer. On le fait par plaisir, et en raison des relations immédiates et concrètes qui nous lient aux autres, dans le moment, sans engager l’avenir.

L’idée à retenir c’est donc qu’il y a des groupes humains qui vivent avec des liens faibles, sans liens forts. Les sciences sociales ont du mal à admettre cela, puisqu’elles considèrent généralement que le plaisir qu’on peut avoir à la société des autres est en quelque sorte un décor, quelque chose d’annexe, de complètement accessoire, pas assez sérieux pour pouvoir suffire à constituer un groupe. Nous vivons dans une société post-édénique, avec une vision triste du social. Il faut souffrir et il faut être sérieux pour mériter la société. Un groupe humain qui vit sans être vraiment sérieux est difficilement admissible pour les sociologues. C’est insupportable à leurs yeux. C’est une raison pour laquelle dans les sciences sociales nous ne comprenons pas les groupes humains qui vivent avec des liens faibles.

Mais ces liens faibles comment fait-on pour les maintenir en existence ? Si vous avez un lien faible, vous le renforcez : si vous avez une petite ficelle et que vous voulez attacher quelque chose de lourd, vous multipliez le nombre de liens, vous faites des torons ou vous tressez plusieurs ficelles. De même dans une telle société vous tentez de développer ce que j’appelle les « conditions de félicité » de la vie collective. C’est un concept que j’emprunte à la linguistique. Vous faites en sorte que les interactions avec autrui soient satisfaisantes. Dans ces communautés vivant avec des liens faibles on observe que, parmi tous les types d’interactions possibles, celles qui comportent la plaisanterie, le rire, les blagues, le chahutage amical ont une grande importance pour maintenir la cohésion de leur ensemble communautaire, de leur ensemble social.

Je reviens maintenant à mes trois principes : le premier c’était l’égalité versus la hiérarchie. Des sociétés égalitaires existent quoiqu’en disent certains anthropologues. La deuxième grande dimension, c’est celle de la réciprocité, de l’échange, et de leur contraire, le partage. On touche là quelque chose qui intéresse beaucoup les anthropologues et sociologues et plus particulièrement les anthropologues et sociologues marxistes, à cause du primat des infrastructures, des rapports de production. Là aussi l’anthropologie sociale, et pas seulement française, a été coupable, ou victime de cécité ; elle n’a pas vu quelque chose qui était pourtant évident. Un grand anthropologue du début du XXe siècle, Marcel Mauss, que vous connaissez sans doute, a écrit un texte remarquable, l’Essai sur le don, qui a constitué un modèle de ce que pouvaient être tous les échanges dans les sociétés humaines. Ce modèle s’applique effectivement dans beaucoup de cas. Mais Mauss a oublié quelque chose qui est caché et qu’on n’a jamais véritablement pris en considération, le partage, en confondant les deux, en pensant que le partage était une forme de don.

Mauss a écrit que dans une société primitive quand on donne quelque chose, ce quelque chose, ou quelque chose d’équivalent, revient toujours à la personne qui l’a donné, à son point de départ. Autrement dit il y a toujours cette espèce de va-et-vient qui va de A à B et qui peut éventuellement passer par C. Il y a toujours un cycle d’échanges sous forme de trois obligations : je suis obligé de donner, je suis obligé de recevoir ce qu’on me donne, et finalement je suis obligé de rendre. Ces trois formes d’obligations forment en quelque sorte un contrat social ; ceci permet d’expliquer beaucoup de choses, dans un vaste domaine, par exemple dans le domaine de la parenté et du mariage. Claude Lévi-Strauss s’est saisi de ce modèle et de ces implications pour le mariage dans les sociétés traditionnelles ou primitives : c’est l’échange ou la circulation de femmes qui vont d’un groupe à l’autre. Ce don et cette circulation de filles et de sœurs s’accompagnent de circulations de biens, d’idées et de personnes. Il y a donc création de liens, création du social, à travers le processus du don et de l’échange.

Mauss ne s’est pas trompé, mais il a laissé une case vide qui n’a pas été explorée, c’est le partage. Je vais expliquer avec cet exemple que je donne souvent parce qu’il me paraît assez clair : dans les vieilles sociétés patriarcales françaises ou européennes, le chef de famille, le maître de maison, tenait, paraît-il, la miche de pain et un couteau, découpait des tranches de cette miche et tendait ces tranches de pain à tous les convives qui étaient autour de la table. Ainsi il donnait quelque chose, il donnait la nourriture aux autres, mais les autres qui recevaient la nourriture, lui devaient quelque chose, lui devaient des services. Il y avait une implication hiérarchique évidente dans ce don du pain par le maître de maison. Pensons maintenant à la façon dont nous distribuons le pain quand nous avons un dîner entre amis : il est coupé, mis dans une panière. À table chacun se sert, à sa convenance, personne ne donne à personne. Je mets entre parenthèses le fait qu’il a peut-être été acheté par le maître de maison, mais ce n’est pas essentiel ; le cas du partage du pain sur la table n’a rien à voir avec le don du pain par le patriarche dans les vieilles sociétés rurales ou européennes.

C’est exactement ce qui se passe avec le partage, l’antithèse du don je le répète, et les sociétés tribales, particulièrement celles des chasseurs-cueilleurs ont inventé tout un tas de solutions pour que précisément il n’y ait pas de dons, et donc pas de donneurs ni de dettes. La dette en effet est ce qui crée de la différence, de la hiérarchie : il y a celui qui doit, qui est inférieur, et celui à qui on doit, le créancier, qui est supérieur. Pour éviter cela, on a trouvé des procédés divers, certains assez curieux.

Par exemple chez les Inuit le chasseur qui a capturé un phoque doit le partager avec les autres chasseurs qui s’en sont approchés et l’ont touché même après qu’il a été tué. En le touchant ils en deviennent ipso facto propriétaires d’une partie. Ce n’est donc pas le chasseur qui donne la proie qu’il a tuée, cette proie est amenée dans le groupe où elle est découpée suivant des règles préétablies. Chez les Palawan que j’ai étudiés, lorsqu’un chasseur a capturé dans son piège ou tué à la lance un sanglier, il l’apporte à son beau-père, qui est en général l’ancien dans le groupe. C’est lui qui le découpe et le distribue à tout le monde, en réservant bien entendu une partie pour le chasseur. Là aussi le chasseur ne fait qu’apporter la proie à son groupe et c’est un autre qui distribue la viande. Le vrai donateur est le Maître des Sangliers, un être divin, extérieur à la société. De telles modalités sont nombreuses, particulièrement dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, dans lesquelles on évite absolument que le chasseur soit le propriétaire de l’animal : il n’y a pas de don, il y a un partage. Les Inuit avaient cette phrase remarquable que vous connaissez sans doute, qui avait été rapportée par un explorateur anthropologue, Peter Freuchen. Alors qu’il avait remercié chaleureusement le chasseur qui lui avait donné une part d’un morse tué sur la banquise, l’Inuit lui avait dit : « Ici on ne remercie pas, parce qu’avec les cadeaux on fait des esclaves comme avec le fouet on dresse les chiens ». Accepter un don c’est renoncer à une partie de sa liberté. L’idée que le partage et le don sont deux dispositifs antinomiques n’a pas été perçue dans la théorie comme fournissant un modèle distinct de la réciprocité, sauf récemment par quelques anthropologues (James Woodburn entre autres). Cette idée fondamentale, à savoir que l’éthique du partage et l’éthique du don sont antithétiques n’est pas parvenue à la conscience claire de la plupart de mes collègues, ce qui est dommage parce que cela permet de beaucoup mieux comprendre les populations anarchiques qui vivent avec une éthique du partage. ça ne veut pas dire que ces gens-là n’échangent pas. Ils achètent, ils échangent, ils empruntent, ils prêtent, mais c’est l’éthique du partage qui domine leur pratique distribution, c’est cela qui est important. Le partage est en fait une dimension ou une relation, fondamentale parce que c’est la seule qui est absolument égalitaire, c’est-à-dire où les sujets de la transaction sont absolument équivalents.

La troisième dimension c’est ce que j’appelle la corporation ou, selon l’expression de David Graeber, un anthropologue anarchiste américain, la transcendance du principe corporatif. Nous entrons ici dans un domaine qui va vous paraître un peu plus philosophique parce que le mot de transcendance est emprunté à la philosophie mais c’est aussi un terme qui a une application sociologique essentielle et qui a une valeur psychologique et cognitive.

La transcendance est un des moyens qu’ont des sociétés comme la nôtre d’exister, s’opposant ainsi à des sociétés anarchiques qui vivent dans l’immanence. La transcendance pose qu’il existe une entité, quelque chose qui existe au-delà du sensible, du monde perçu ou de l’expérience immédiate, et que cette entité qui existe au-delà, l’idée est contenue dans le préfixe trans qui signifie au-delà, une valeur supérieure à tout ce qui est concret et immanent, une valeur dont l’existence est permanente par rapport à l’éphémère de l’ordinaire. Par exemple Dieu est transcendant ; c’est aussi la source de toutes les valeurs. La nation, la patrie sont des transcendances, si vous essayez de définir la nation ou la patrie sur le plan concret, c’est très difficile à définir : un ensemble de personnes ? une entité juridique ? politique ? une population ? une réalité historique ? une communauté ? tout cela et encore autre chose sans doute. Ce sont des entités qui sont source de valeurs. Existant au-delà de la personne, elles lui sont supérieures en valeur, infiniment supérieures. Le deuxième aspect de la chose, et j’appelle cela le transcendantisme, à ne pas confondre avec le concept kantien de transcendental, c’est le fait que de cette entité naît une force qui me commande de l’intérieur : je dois me sacrifier pour la patrie, non pas seulement parce qu’elle me le demande mais parce que je le vis en mon for intérieur. Le sentiment de devoir accomplir quelque chose et particulièrement un sacrifice, le sacrifice de soi, c’est cela le transcendantisme. L’application religieuse est évidente et son application politique non moins évidente. Il s’agit en fait des deux faces de la même pièce, les implications politique et religieuse ne sont que deux aspects superficiellement différents du même processus qui naît dans le sentiment absolu de devoir obéir à un pouvoir supérieur, à une puissance extérieure, source de toutes les valeurs.

Les sciences sociales n’ont pas tiré toutes les conséquences de ce phénomène, et pourtant il est fondamental, c’est avec lui que vous fabriquez de la société, et il répond à la question que posait Étienne de La Boétie : « Comment expliquer la servitude volontaire, que l’on soit soumis alors qu’on pourrait être libre ? » Eh bien, la source de la servitude volontaire c’est le transcendantisme. Le patriote à la guerre n’agit pas seulement par crainte d’être fusillé s’il déserte, mais il souhaite aussi sacrifier sa personne pour la cause patriotique. L’anarchiste qui vit dans l’immanence adopte une attitude entièrement différente, conforme à ce que chantera Georges Brassens : « Gloire à celui qui n’a pas de grande cause à défendre et qui fout la paix à son voisin ». Toutes les grandes causes pour lesquelles on se sacrifie sont fondées sur ce dispositif, sur ce mécanisme du transcendantisme qu’on nous a inculqué depuis seulement 10 000 ans. Les guerres, et pas seulement de religion, sont rendues possibles par le transcendentisme.

Il en va tout différemment dans les sociétés qui sont anarchiques, ces communautés qui ne possèdent pas de principes transcendants, qui n’ont pas de croyance dans l’existence collective en tant qu’entités permanentes et supérieures, mais vivent simplement dans la présence, ou la coprésence d’autres membres du groupe. Ce qui est important pour eux, c’est la présence des autres membres du groupe dans leur réalité concrète, personnelle, c’est l’ensemble des interactions individuelles qui agrègent et forment des groupes qui sont temporaires, parce que les gens se désagrègent et se réagrègent ailleurs. Mais il n’y a pas d’idée qu’il faut sacrifier sa vie ou son intérêt au profit d’une entité transcendante, il n’y a pas d’identité transcendante, il n’y a que des identités immanentes qui se déploient dans la coprésence avec les autres, les amis, les parents, les voisins. Cela est possible pour des communautés qui ne dépassent pas quelques centaines, quelques milliers au maximum, de personnes qui se connaissent personnellement et qui se fréquentent toute leur vie. Ce sont des communautés de personnes réelles, concrètes. C’est pour ça qu’Aristote définissait la démocratie athénienne comme le règne de l’amitié parce que les citoyens athéniens (au sens donné alors) ne formaient pas une population trop nombreuse et pouvaient se connaître personnellement. Il y aurait encore beaucoup à dire, mais je crois que j’ai assez parlé et qu’il est temps de conclure et d’ouvrir le débat sans qu’on ait épuisé notre sujet.

Les idées que je vous ai présentées et qui étaient un peu abstraites et théoriques ont en fait un grand pouvoir sur notre vécu, notre quotidien, la réalité que nous vivons. Par exemple, qu’est-ce que la démocratie ? En fonction de ce que je vous ai dit, je ne définis pas du tout la démocratie comme une forme de gouvernement, non, l’idéal démocratique n’est pas une forme abstraite, juridique, de gouvernement, c’est un processus en fonction duquel la vie sociale que nous menons se trouve mise en contradiction avec nos aspirations anarchiques, nos aspirations égalitaires. D’où viennent ces aspirations anarchiques et égalitaires ? Pour répondre je suis obligé de faire intervenir une notion dont je n’ai pas eu le temps de parler, qui est la dimension évolutionnaire, dimension également évacuée par l’anthropologie française. Notre espèce dans sa forme moderne a vécu à peu près 200 000 ans, c’est la durée qu’on évaluait en tout cas pour notre vie d’Homo sapiens sapiens. On a donc créé pendant presque 200 000 ans des habitudes, des réflexes, des dispositions qui font partie d’un héritage que nous avons tous. Mais sur ce fond d’héritage commun, s’est greffé pendant les derniers 10 000 ans (en comprenant une partie au moins du paléolithique récent) un autre dispositif qui est un dispositif social, hiérarchique, un dispositif politique inégalitaire de servitude, de transcendance. Or nous sommes prédisposés génétiquement à penser et à ressentir notre vie d’hommes plongés dans des collectivités comme étant d’essence et d’inspiration profondément anarchiques. En fait nous sommes tous un peu des anarchistes, nous ressentons la liberté et l’égalité comme des propriétés de notre nature humaine. Mais en même temps nous sommes devenus sociaux. Nous sommes tiraillés entre deux types de pensées et d’inspirations contradictoires, antithétiques. Quand nous nous battons pour des idéaux démocratiques nous nous battons en fait contre l’aspect social, nécessairement hiérarchique, de notre société. Pendant 180 000 ans ou plus on a évolué d’une certaine façon, en façonnant notre coopération sur des liens faibles qui devaient être renforcés et en satisfaisant aux conditions de félicité que j’ai énoncées. Cela a fait de nous des anarchistes. Seulement dans la dernière tranche de notre évolution ont émergé des sociétés à liens de plus en plus forts, inégalitaires, avec de la réciprocité plutôt que du partage, et avec des sujets soumis à la transcendance. C’est pourquoi, comme nous sommes dans un processus de démocratie, nous sommes dans un processus dialectique, comme on disait autrefois, pris entre la réalité sociale où nous vivons et où nous sommes plus ou moins incarcérés, et la réalité anarchique qui nous habite.

La grille conceptuelle que je propose permet de mieux comprendre les phénomènes de la modernité que ce soit le processus démocratique, ou les formes extrêmes, fanatiques, de la religion et du nationalisme. On explique ainsi les grandes guerres du XXe siècle, guerres, dont l’aspect irrationnel et sacrificiel commence maintenant à être bien compris. La guerre moderne est une conséquence immédiate du transcendantisme d’État, du transcendantisme nationaliste. De même le djihadisme est une conséquence immédiate du transcendantisme qui habite toutes les religions abrahamiques. Ces concepts permettent de comprendre ces phénomènes et pourquoi finalement nous sommes tous pris dans ces convulsions de la vie moderne. Finalement l’histoire de ces derniers siècles ne peut pas se comprendre sans les antécédents évolutionnaires qui nous ont fait tels que nous sommes, qui ont implantés en nous les besoins de la liberté, de l’égalité et de la fraternité qui sont d’essence anarchique et qui viennent butter sur des conditions plus récentes d’existence collective.

Débat [avec l’audience] :

X — Je conclus de votre intervention que chez les Palawan il n’y a pas de domination masculine.

— Effectivement. Du moins pas dans ce groupe-là. Il y a des divisions des tâches, mais pas de domination masculine.

X — Alors au bout de 180 000 ans qu’est-ce qui leur a pris ?

— Je suis peut-être un optimiste sceptique, mais je pense qu’on est peut-être en train d’inventer des formes de vie collective qui arrivent à dépasser ces contradictions, qui arrivent à les concilier d’une certaine façon, par exemple dans les réseaux qui se créent et qui ouvrent des perspectives. Je crois qu’on est assez intelligents pour trouver une solution. Nous sommes évidemment dans la contradiction, écrasés par cet étau mais je pense qu’on va trouver une solution.

X — Une simple remarque, si vous permettez : 10 000ans c’est le début de la sédentarisation, de la propriété privée, et d’une certaine hiérarchisation qui en découle. C’est aussi l’apparition des premières traces de conflits « guerriers ».

— C’est le Néolithique, mais le néolithique est précédé par une grande effervescence sur le plan intellectuel, et c’est là qu’on a commencé à croire en des entités transcendantes qui justifient des hiérarchies. Une fois que ces hiérarchies sont intériorisées apparaissent des systèmes politiques qui sont très efficaces, qui permettent de contrôler de larges populations, à un niveau démographique beaucoup plus élevé, d’être militairement imbattables et d’écraser toutes les petites sociétés anarchiques qui vont se réfugier dans des coins isolés.

X — Une question par rapport à la démographie de ces populations anarchiques, combien sont-ils dans de tels groupes ? Leurs moyens de communication linguistique leur permettent-ils des échanges avec d’autres groupes ? Comment s’organisent-ils pour résister à des invasions extérieures ?

— Les sociétés de chasseurs-cueilleurs que je connais le mieux sont constituées de groupes qui comptent de 25 à 50 personnes au maximum. Ce sont de petites bandes et effectivement l’anarchie n’est possible qu’à l’intérieur de tout petits groupes, qui sont faibles démographiquement et qui ne s’organisent pas militairement. Les groupes que je connais ont adopté une stratégie de fuite, ce qu’ils théorisent en disant qu’il ne faut pas se battre parce qu’il est inhumain de se mettre en colère. L’éloge de la fuite pour eux c’est l’éloge de la lâcheté. C’est lié au fait que pour faire la guerre il faut une certaine hiérarchie, quoiqu’il y ait des groupes comme les Apaches, les Crow, qui étaient anarchiques et guerriers.

Pour ce qui concerne les langues, beaucoup d’entre eux parlent plusieurs langues et notamment la langue nationale, comme le tagalog pour les Philippines, ou l’indonésien en Indonésie.

X — Pierre Clastres, d’après mes souvenirs déjà anciens, écrivait que certains groupes empêchaient que l’État se construise par des guerres intertribales. Est-ce que vous le confirmez ?

— Cette théorie n’est pas valable (selon moi) parce qu’énormément de groupes anarchistes sont pacifiques. Il faudrait parler de la violence dans la préhistoire. Disons qu’il est probable que de très longues périodes du Paléolithique ont été des périodes sans violence. Il est vrai qu’il y a des groupes anarchiques historiques qui sont extrêmement violents, les Cosaques et les pirates qui ont créé des communautés qui ont duré de un à trois siècles.

X — Je crois me souvenir que Clastres a écrit que dans certaines sociétés pour empêcher l’apparition de chef on utilisait la violence.

— Certains groupes d’Indiens limitaient le pouvoir du chef par le fait qu’il était endetté envers le groupe. En effet comme il avait beaucoup de femmes et qu’il en privait les autres, ceci le ramenait à un état d’infériorité hiérarchique.

X — Lorsque l’Asie du Sud-Est a été atteinte par le tsunami, certains groupes qui ont vu arriver les secours en masse se sont insurgés et ont demandé qu’on leur laisse régler la situation comme ils l’entendaient.

X — Il y avait effectivement un refus des organisations humanitaires parce qu’ils estimaient que ceux-ci étaient en décalage par rapport au type de fonctionnement sociétal qu’eux pratiquaient.

— Effectivement le refus de l’intervention étatique conduit ces groupes à s’organiser entre eux sans faire appel à l’extérieur.

X — J’ai une réticence par rapport à vos concepts d’anarcho-grégaires et du fait social. Je préférerai faire la distinction entre socio-institutionnel et socio-non institutionnel.

— C’est une question de vocabulaire. Je restreins sémantiquement le terme social. Tout dépend comment on définit une société. Pour moi ces groupes n’ont pas d’organisation sociale quoiqu’ils constituent malgré tout des sociétés (dans une acception plus large) en ce sens qu’ils occupent un territoire depuis de nombreuses générations avec des coutumes bien spécifiques qui se transmettent sur plusieurs générations.

X — Comment ces groupes sans transcendance expliquent les phénomènes pour lesquels ils n’ont pas de réponse et pour lesquels d’autres sociétés font appel précisément à la transcendance ?

— Ils n’expliquent pas. À un collègue qui leur demandait comment ils expliquaient la nuit et le déplacement du soleil, ils répondaient : « On ne sait pas. Il se lève, puis il se couche », et cela leur suffisait. Et à la question de savoir où allait l’âme des morts ils répondaient : « On ne sait pas, personne n’en est jamais revenu. » Ils n’ont pas besoin de transcendance, même s’ils ont des mythes. Les Palawan par exemple n’investissent pas symboliquement dans la mort ou l’au-delà, contrairement à d’autres sociétés qui entourent la mort d’un tas de rituels précisément parce qu’ils font appel à la transcendance. Les Palawan oublient leur mort assez vite dès qu’il est enterré.

X — Pouvez-vous préciser sur quoi repose votre espoir sur la technologie ?

— Je pense aux réseaux qui se créent, aux liens qui permettent de transporter des biens, des informations, des connaissances, en-dehors des circuits marchands. Ce sont des technologies qui permettent d’envisager d’autres formes de transactions et de rapports humains.

X — Comment est contrôlé ce désir de domination qui est en nous depuis si longtemps ?

— Il n’est pas évident que nous ayons en nous ce désir de domination. On peut même penser que celui-ci n’est apparu que tardivement dans l’histoire humaine. De même on peut expliquer la non-violence dans ces groupes par une lutte permanente contre la violence. Un autre petit exemple, un de mes informateurs expliquait qu’ils plaisantaient en permanence parce que ne pas plaisanter signifiait pour eux être fâché.

X — Est-ce que ces groupes sont ouverts, et pratiquent-ils des échanges multiples ?

— On m’a souvent demandé si ces gens m’avaient accepté facilement. Je réponds alors que ces gens ne m’ont jamais accepté parce qu’ils n’avaient pas à m’accepter. Pour eux, à partir du moment où je suis un être humain j’ai le droit d’exister à côté d’eux. Dans la mesure où je ne représente pas un danger pour eux, j’ai le droit d’être là. La question ne se pose même pas. Ce sont des sociétés hyper ouvertes ce qui les rend extrêmement vulnérables. Ce sont des gens qui pratiquent la culture sur brûlis. Ils défrichent un lopin de terre, le mettent en culture deux à trois ans puis le quittent pour aller plus loin. Ils ne possèdent pas le lopin de terre qu’ils quittent, il n’est plus à eux. Quand des émigrants chrétiens arrivent, les Palawan ne voient aucun inconvénient à ce que ceux-ci se mettent à cultiver le lopin délaissé. Le problème c’est que ces autres, avec d’autres systèmes sociaux, se sont appropriés ces terres alors que pour les Palawan il est impensable de posséder la terre, seul le fruit de leur travail est à eux, pas la terre. Ils ignorent toutes frontières, ils n’ont pas de barrières, ce sont bien des sociétés complètement ouvertes.

X — La rencontre avec nos sociétés, ne serait-ce que par l’intermédiaire des ethnologues, a-t-elle amené ces populations à s’interroger sur leur mode vie, et à le conceptualiser ?

— Forcément maintenant ils sont inclus dans une société globale qui est très hiérarchisée, ils sont donc dans un système qui n’est plus du tout anarchique, et certains essaient de réfléchir en comparant leur présent avec leur vie d’avant ; mais ils n’ont pas un grand intérêt pour la théorisation, ils vivent passivement cette transformation. Il existe encore des groupes qui vivent d’une façon extraordinairement traditionnelle, dans les montagnes, mais ce sont des petites populations extrêmement vulnérables, en prise avec les forces de la modernité et malgré cela il y a une résistance incroyable de certains de ces groupes, et ils sont toujours là. Il ne faut pas sous-estimer la capacité de ces petites populations très fragiles de se maintenir dans une existence autre.

X — Comment se matérialise l’existence du couple et plus particulièrement en ce qui concerne l’éducation des enfants ?

— Aujourd’hui il y a l’école qui leur permet de se socialiser, et donc de se défendre, même si elle est très perturbatrice parce qu’elle va à l’encontre des pratiques habituelles, par exemple parce que les aînés s’occupaient de leurs petits frères et sœurs, et ne pouvaient aller à l’école, et qu’il fallait subvenir aux besoins de la famille. Mais si l’école en fin de compte est souhaitée, la famille reste ce qu’elle était.

X — Ces groupes étaient-ils dans le passé plus importants numériquement ou ont-ils toujours été marginaux ?

— Comme l’a montré l’historien américain que je citais tout à l’heure (James Scott), ces populations primitives que nous observons sont des réfugiés qui ont fui devant des groupes agressifs, ils viennent la plupart du temps des basses terres et ont fui la domination qui les menaçait. Il faut savoir qu’au XVIIIe ils étaient considérés comme des réservoirs d’esclaves par des groupes prédateurs qui alimentaient les marchés européens en forte demande d’esclaves. Ces anciens réfugiés ont encore des réflexes de peur, et de fuite, par rapport à ce passé. Ce sont depuis des siècles des réfugiés, mais qui ont inventé une vie anarchique qui correspond à des tendances profondes. Ce sont des groupes qui reproduisent quelque chose de très ancien, même si une partie de leurs populations provient des basses terres.

X — Est-ce que tu as un projet de livre en français puisque pour l’instant ta pensée ne nous est accessible que par l’anglais, ce qui est une limite pour beaucoup d’entre nous ?

— J’ai sous le coude un livre, sur lequel il faut que je retravaille. J’ai donné des conférences à l’Université populaire du Pays d’Aix et chaque conférence constitue un des dix chapitres de ce travail.