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Révolution sociale espagnole 1936-1939: Les persécutions politiques dans l’Espagne républicaine (Emma Goldman)

Posted in actualité, altermondialisme, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, politique et social, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 23 juillet 2019 by Résistance 71

 

Persécution politique dans l’Espagne républicaine

 

Emma Goldman

 

“Freedom, Spain & the World”

1937

 

Lors de mon premier séjour en Espagne en septembre 1936, rien ne m’a autant surpris que la liberté politique visible partout. Certes, elle ne s’étendait pas aux fascistes, mais, à part ces ennemis déclarés de la révolution et de l’émancipation des travailleurs, tout le monde au sein du front anti-fasciste jouissait d’une liberté politique qui n’avait jamais existé dans aucune soi-disant démocratie européenne. Le parti qui en a fait le meilleur usage était le PSUC [Parti socialiste unifié de Catalogne], le parti stalinien. Leur radio et leurs hauts-parleurs remplissaient l’air. Ils exhibaient quotidiennement aux yeux de tous leurs défilés en formation militaire et leurs drapeaux flottant au vent. Ils semblaient prendre un malin plaisir à défiler devant les bâtiments du Comité Régional comme si ils voulaient démontrer à la CNT-FAI leur détermination à lui porter le coup fatal lorsqu’ils auraient obtenu les pleins pouvoirs. C’était l’évidence pour tous les délégués étrangers et les camarades venus soutenir la lutte anti-fasciste. Ce ne l’était pas pour nos camarades espagnols. Ils prenaient à la légère les provocations communistes. Ils affirmaient que tout ce cirque n’influerait pas la lutte révolutionnaire, et qu’ils avaient des choses plus importantes à faire que de perdre leur temps pour des exhibitions sans intérêt. Il m’avait semblé alors que les camarades espagnols n’avait que peu de compréhension de la psychologie des masses qui a besoin de drapeaux, de discours, de musique et de manifestations. Alors que la CNT-FAI, à l’époque, était concentrée sur des tâches plus constructives et combattait sur différents fronts, ses alliés communistes préparaient les lendemains qui chantent. Ils ont démontré depuis ce quelles étaient leurs intentions.

Durant mon séjour de trois mois, j’ai visité beaucoup de lieux de propriétés et usines collectivisées, des maternités et des hôpitaux à Barcelone, et, enfin et surtout la prison « Modelo ». C’est un endroit qui a hébergé quelques uns des révolutionnaires et anarchistes les plus distingués de Catalogne. Nos camarades héroïques Durruti, Ascaso, Garcia Oliver et tant d’autres, ont été les voisins de cellule de Companys,[1] le nouveau président de la Generalitat. J’ai visité cette institution en présence d’un camarade,35 un médecin spécialisé en psychologie criminelle. Le directeur m’a laissé libre accès à tous les secteurs de la prison et le droit de parler avec tous les fascistes sans la présence des gardes. Il y avait des officiers et des prêtres parmi les admirateurs de Franco. Ils m’ont assuré d’une seule voix du traitement juste et humain dont ils bénéficiaient de la part du personnel pénitentiaire, dont la plupart était membre de la CNT-FAI.

J’étais loin de penser à l’éventualité que les fascistes seraient bientôt remplacés par de révolutionnaires et anarchistes. Au contraire, l’apogée de la révolution à l’automne 1936 laissait percevoir l’espoir que la salissure que représente la prison serait effacée lorsque Franco et ses hordes seraient vaincus.

La nouvelle du meurtre odieux du plus doux des anarchistes, Camillo Berneri et de son colocataire, Barbieri, fut suivi par des arrestations, des mutilations et des assassinats de masse. Cela semblait trop démesuré, le changement de la situation politique trop incroyable pour y croire. J’ai décidé de retourner en Espagne pour voir de mes propres yeux jusqu’à quel point la liberté nouvellement acquise du peuple espagnol avait été annihilée par les hommes de mains de Staline.

Je suis revenue le 16 septembre de cette année. Je me suis rendue directement à Valence et j’ai découvert là que 1 500 membres de la CNT, des camarades de la FAI et des Jeunesses Libertaires, des centaines de membres du POUM et même des Brigades Internationales, emplissaient les prisons. Durant mon court séjour ici, j’ai retourné chaque pierre pour obtenir la permission de rendre visite à quelques-uns d’entre eux, parmi lesquels Gustel Dorster que j’avais connu en Allemagne alors qu’il militait principalement dans le mouvement anarcho-syndicaliste avant que Hitler n’accède au pouvoir. J’avais obtenu l’assurance que l’on me le permettrait, mais au dernier moment, avant mon départ pour Barcelone, on m’informa que les étrangers n’étaient pas admis dans la prison. J’ai découvert plus tard la même situation dans chaque ville et village où je me suis rendue. Des milliers de camarades et de révolutionnaires intègres emplissaient les prisons du régime stalinienne de Negrin-Prieto.

Lorsque je suis revenue à Barcelone, au début octobre, j’ai immédiatement cherché à voir nos camarades à la prison Modelo. Après de nombreuses difficultés, le camarade Augustin Souchy a réussi à obtenir la permission d’avoir un entretien avec quelques camarades allemands. A mon arrivée à la prison, j’ai retrouvé, à ma grande surprise, le même directeur encore en fonction. Il m’a reconnu aussi et m’a, à nouveau, donné libre accès. Je n’ai pas eu à parler avec les camarades à travers les horribles barreaux. J’étais dans la grande salle où ils se rassemblent, entourée de camarades allemands, italiens, bulgares, russes et espagnols, essayant tous de parler en même temps et de me raconter leurs conditions de détention. J’ai découvert que les accusations portées contre eux n’auraient tenu devant aucun tribunal, même sous le capitalisme, et qu’on leur avait préféré celle stupide de « trotskisme ».

Ces hommes de toutes les régions du globe qui avaient afflué en Espagne, souvent en faisant la manche en chemin, pour aider la révolution espagnole, rejoindre les rangs des anti-fascistes et risquer leur vie dans la lutte contre Franco, étaient maintenant détenus prisonniers. D’autres avaient été arrêtés en pleine rue et avaient disparu sans laisser de traces. Parmi eux, Rein,[2] le fils du menchevique russe internationalement connu, Abramovich.

La victime la plus récente était Kurt Landau un ancien membre du Comité Directeur du Parti Communiste Australien, et lors de son arrestation, du Comité Directeur du POUM.[3] Toutes les tentatives pour le retrouver avaient été vaines. Suite à la disparition de Andrés Nin 38 du POUM et de nombreux autres, il est raisonnable de penser que Kurt Landau a connu le même sort.

Mais revenons à la prison Modelo. Il est impossible de donner tous les noms parce qu’ils sont trop nombreux à être incarcérés ici. Le plus extraordinaire est un camarade qui, en charge de hautes responsabilités avant les événements de mai, avaient remis des millions de pesetas, trouvés dans des églises et des palaces à la Generalitat. Il est détenu sous l’accusation absurde, d’avoir détourné 100 000 pesetas.

Le camarade Helmut Klaus, un membre de la CNT-FAI. Il a été arrêté le 2 juillet. Aucune accusation n’a été prononcée contre lui à ce jour et il n’a pas comparu devant un juge. Il était membre de la FAUD en Allemagne (une organisation anarcho-syndicaliste). Après avoir été arrêté plusieurs fois, il a émigré en Yougoslavie à l’été 1933. Il en a été expulsé en février 1937 à cause de ses activités anti-fascistes et est venu en Espagne en mars. Il a rejoint le service frontalier de la FAI, dans le bataillon « De la Costa ». Après sa dissolution, en juin, il a été démobilisé et est entré au service de la coopérative agricole de San Andres. A la demande de son groupe, il a entrepris plus tard la réorganisation de la coopérative de confection du Comité des Immigrés. L’accusation de la Tchéka, selon laquelle il aurait désarmé un officier alors qu’il était en service sur la frontière à Figueras est sans aucun fondement.

Le camarade Albert Kille. Il a été arrêté le 7 septembre. On ne lui a donné aucune raison. En Allemagne, il était membre du Parti Communiste. Il a émigré en Autriche en 1933. Après les événements de février, il s’est enfui à Prague puis retourna plus tard en Autriche d’où il fut expulsé et partit pour la France. Là, il rejoignit un groupe d’allemands anarcho-syndicalistes. En août 1936, il arriva en Espagne où il fut immédiatement dirigé vers le front. Il fut blessé une fois. Il a appartenu à la colonne Durruti jusqu’au moment de sa militarisation. En juin, il a été démobilisé.

J’ai aussi visité la section du POUM. Beaucoup de prisonniers sont espagnols mais il y a aussi un grand nombre d’étrangers, italiens, français, russes et allemands. Deux membres du POUM m’ont approchée personnellement. Ils ont peu parlé de leurs souffrances personnelles mais m’ont demandé de délivrer un message pour leur femme à Paris. C’était Nicolas Sundelwitch – le fils du célèbre menchevique qui avait passé la plus grande partie de sa vie en Sibérie. Nicolas Sundelwitch ne m’a certainement pas donné l’impression d’être coupable des accusations sérieuses portée contre lui, notamment d’avoir « communiqué des informations aux fascistes », entre autres. Il faut un esprit communiste pervers pour emprisonner un homme parce qu’il a fuit illégalement la Russie en 1922.

Richard Tietz a été arrêté alors qu’il sortait du Consulat d’Argentine à Barcelone où il s’était rendu après l’arrestation de sa femme. Lorsqu’il a demandé le motif de son arrestation, le commissaire lui a nonchalamment répondu « Je la considère justifiée ». C’est évidemment suffisant pour garder Richard Tietz en prison depuis juillet.

Pour autant que les conditions carcérales puissent être humaines, la prison Modelo est certainement supérieure à celles de la Tchéka introduites en Espagne par les staliniens d’après les meilleurs modèles en Union Soviétique. La prison Modelo conserve encore ses privilèges politiques traditionnels tels que le droit des détenus de se rassembler librement, d’organiser leurs comités pour les représenter auprès du directeur, de recevoir des colis,du tabac, etc., en plus des maigres rations de la prison. Ils peuvent aussi écrire et recevoir des lettres. En outre, les prisonniers éditent des petits journaux et bulletins qu’ils peuvent distribuer dans les couloirs où ils s’assemblent. J’en ai vu dans les deux sections que j’ai visité, ainsi que des affiches et photos des héros de chaque partie. Le POUM avait même un joli dessin de Andres Nin[4] et une photo de Rosa Luxembourg, alors que la section anarchiste avait Ascaso et Durruti sur les murs.

La cellule de Durruti qu’il a occupé jusqu’à sa libération après les élections de 1936 était des plus intéressantes. Elle a été laissée en l’état depuis qu’il en a été le locataire involontaire. Plusieurs grandes affiches de notre courageux camarade la rendent très vivante. Le plus étrange, cependant, est qu’elle est située dans la section fasciste de la prison. En réponse à ma question sur ce point, le garde m’a répondu que c’était comme « exemple de l’esprit vivant de I’esprit de Durruti qui détruira le fascisme ». Je voulais photographier la cellule mais il fallait l’accord du ministère de la justice. J’ai abandonné l’idée. Je n’ai jamais demandé aucune faveur au ministère de la justice et je demanderai encore moins quoi que ce soit au gouvernement contre-révolutionnaire, la Tchéka espagnole.

Ma visite suivante fut pour la prison des femmes, que j’ai trouvé mieux tenue et plus gaie que celle du Modelo. Seules, six prisonnières politiques s’y trouvaient à ce moment. Parmi elles, Katia Landau, la femme de Kurt Landau,qui avait été arrêtée quelques mois avant lui. Elle ressemblait aux révolutionnaires russes d’antan, entièrement dévouée à ses idées. J’étais déjà au courant de la disparition de son mari et de sa possible mort mais je n’ai pas eu le cœur d’aborder le sujet avec elle. C’était en octobre. En novembre, j’ai été informée par quelques-uns de ses camarades à Paris que Mrs. Landau avait commencé une grève de la faim le 11 novembre. Je viens juste de recevoir un mot selon lequel Katia Landau a été libérée suite à deux grèves de la faim.[5]

Quelques jours avant mon départ d’Espagne, j’ai été informée par les autorités que l’affreuse vieille Bastille, Montjuich, allait être utilisée à nouveau pour loger des prisonniers politiques. L’infâme Montjuich, dont chaque pierre pourrait raconter l’histoire de l’inhumanité de l’homme envers l’homme, celle des milliers de prisonniers conduits à la mort, rendus fous ou poussés au suicide par les méthodes de tortures les plus barbares. Montjuich, où en 1897, l’Inquisition espagnole avait été réintroduite par Canovas del Castillo, alors premier ministre d’Espagne. Ce fut sous ses ordres que 300 ouvriers, parmi lesquels d’éminents anarchistes, ont été gardé pendant des mois dans des cellules humides et sales, régulièrement torturés et privés d’assistance juridique. Ce fut à Montjuich que Francisco Ferrer fut assassiné par le gouvernement espagnol et l’Église catholique. L’année dernière, j’ai visité cette forteresse terrifiante. Il n’y avait alors aucun prisonnier. Les cellules étaient vides. Nous sommes descendus dans les profondeurs sombres avec des torches éclairant notre chemin. Il me semblait entendre les cris d’agonie des milliers de victimes qui avaient poussé leur dernier souffle dans cet épouvantable trou. Ce fut un soulagement que de retrouver la lumière du jour.

L’histoire ne fait que se répéter, après tout. Montjuich remplit à nouveau son effroyable rôle. La prison est surpeuplée d’ardent révolutionnaires qui ont été parmi les premiers à se précipiter sur les différents fronts. Les miliciens de la colonne Durruti, offrant librement leur force et leur vie, mais pas disposés à être transformés en automates militaires ; des membres des Brigades Internationales venus en Espagne de tous les pays pour combattre le fascisme, seulement pour découvrir les différences flagrantes entre eux, leurs officiers et les commissaires politiques, ainsi que le gaspillage criminelle de vies humaines du à l’ignorance du domaine militaire et au nom des objectifs et de la gloire du parti. Ceux-ci, et d’autres encore, sont de plus en plus emprisonnés dans la forteresse de Montjuich.

Depuis la boucherie mondiale et l’horreur perpétuelle sous les dictatures, rouges et brunes, la sensibilité humaine a été atrophiée ; mais il doit bien en exister quelques-uns qui ont encore le sens de la justice. Certes, Anatole France, George Brandes et tant autres grands esprits, dont les protestations ont sauvé vingt-deux victimes de l’état soviétique en 1922, ne sont plus parmi nous. Mais il y a encore les Gide, Silone, Aldous Huxley, Havelock Ellis, John Cowper Powys, Rebecca West, Ethel Mannin et d’autres, qui protesteraient certainement si ils avaient connaissance des persécutions politiques systématiques sous le régime communiste de Negrin et Prieto.

Je ne peux rester silencieuse d’aucune façon face à de telles persécutions politiques barbares. Par justice envers les milliers de camarades en prison que j’ai laissé derrière moi, je dois et vais dire ce que je pense.

[1] Luis Company a été emprisonné de 1934 à 1936 pour avoir été à la tête de la rébellion séparatiste catalane contre le gouvernement madrilène de droite.

[2] Il s’agit ici de Marc Rein, un correspondant à l’époque d’un journal social-démocrate suédois, arrêté au début d’avril 1937. Rafail A. Abramovich, une figure éminente des exilés mencheviques après la consolidation du pouvoir par les bolcheviques en Russie, écrivant encore et toujours en contact avec les clandestins anti-bolcheviques russes, fut une des cibles principales des purges staliniennes lors des procès des années 1930.

[3] Kurt Landau (1905- 1937?) était devenu un dirigeant de la gauche allemande pro-trotskiste opposée aux communistes, en 1923 et secrétaire de la vague organisation internationale rassemblant cette tendance. En 1931, il avait formé son propre groupe politique avant que de fuir le régime nazi deux ans plus tard. Il était arrivé en Espagne en novembre 1936 pour aider le POUM – bien que apparemment il n’était pas membre du Comité Directeur, comme le suggère ici Goldman. Néanmoins, les agents soviétiques et les communistes en général le décrivaient comme un acteur majeur de la « conspiration internationale trotskiste-fasciste ». Il a été enlevé le 23 septembre 1937 et assassiné par la suite par la police stalinienne. Pour plus de détails, voir le récit de sa femme Katia Landau, « I.e Stalinisme : Bourreau de la révolution espagnole, 1937- 1938 » Spartacus (Paris), n°40 (Mai 1971).

[4] Andrés Nin (1892- 1937) fut d’abord un dirigeant de la CNT qu’il représentait lors du congrès fondateur du Komintern en Russie. Après son adhésion au communisme, il forma avec d’autres le Parti Communiste Espagnol et fut le secrétaire de l’Internationale Syndicale Rouge. A ce poste, il se rangea du côté de Trotski contre Staline et retourna en Espagne en 1931 pour organiser la gauche communiste d’opposition. En 1935, son groupe fusionna avec un autre pour former le POUM, avec Nin comme l’un des deux principaux dirigeants. Arrêté le 16 juin 1937, avec d’autres dirigeants du POUM dans une tentative communiste pour briser le parti en prouvant sa « responsabilité » dans les événements de mai et, pire encore, son rôle comme agent de la Gestapo, Nin fut exécuté le 20 juin 1937. Étant donné ses nombreux contacts à travers le monde et son prestige, sa disparition et le crime stalinien causèrent un scandale international.

[5] En fait, la libération que Goldman mentionne ici n’a duré qu’une semaine. Elle fut arrêtée et emprisonnée de nouveau avant d’être expulsée d’Espagne.

= = =

Lectures complémentaires:

Un-autre-regard-anarchiste-sur-la-vie-avec-emma-goldman

Manifeste pour la Société des Sociétés

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Un monde sans argent: le communisme

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

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Anthropologie politique: Ethnologie et anarchisme, don et partage avec Charles MacDonald

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , on 17 juillet 2019 by Résistance 71

Analyse très intéressante de Charles MacDonald surtout la partie sur la différence entre le don et le partage. Une fois cela assimilé, amenons le principe de gratuité et on résout quasiment tout le problème “économique” qui n’est rappelons-le, qu’une dérive du politique en tant qu’il est une fiction, création de l’humain, une fabrication imposée qui n’a aucun lieu d’être. La marchandise et l’argent, la propriété et l’exploitation sont des créations humaines qui peuvent être défaites et mises à la poubelle sans espoir de retour. Il suffit de dire NON !

Là réside, dans la reprise du décisionnaire, donc du politique par les associations libres et la neutralisation définitive de la dictature marchande et de l’état, le chemin vers la société des sociétés.

= Résistance 71 =

 

 

Ethnologie et anarchisme

Ethnologie, anthropologie et anarchisme (version préliminaire)

 

Charles Macdonald

(Aix Marseille Univ, CNRS, EFS, ADES, Marseille, France)

 

Communication au Colloque Anarchisme et sciences sociales, Université de Lille, 23- 24 mars 2018

 

Source:

https://anarchogregaire.wordpress.com/2018/03/20/ethnologie-et-anarchisme/

« L’anarchie, une société sans gouvernement, a existe depuis les temps immémoriaux. L’anarchisme, la doctrine qui veut qu’une telle société soit désirable, est un développement bien plus récent. » (R. Graham, Anarchism, 2018)

Dans cette présentation je traiterai brièvement de deux questions principalement, avant de conclure sur des considérations plus générales avec une note sur un mouvement libertaire récent, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. La première question concerne le rapport entre l’anarchisme et l’ethnologie ou l’anthropologie sociale. La seconde traite de la nature des collectifs anarchiques ou d’agrégation faible et des concepts qui permettent de les comprendre. (Les citations qui renvoient aux données contenues dans cette présentation sont indiquées dans la bibliographie de mon ouvrage L’Ordre contre l’Harmonie, Editions Petra, Paris 2018).

I- Anarchisme et anthropologie

La première question est celle du rapport entretenu entre l’ethnologie ou anthropologie sociale –du 19ème siècle au début du nôtre– d’une part, et les théories anarchistes et/ou libertaires jusqu’à aujourd’hui d’autre part. C’est un fait très paradoxal que les ethnologues de ces cent dernières années n’aient généralement pas adopté une approche inspirée par les fondateurs de l’anarchisme (Godwin, Bakounine, Kropotkine, Proudhon, etc.) pour interpréter les systèmes sociaux des peuples qu’ils étudiaient alors que nombre de ceux-ci, les Inuit par exemple, offraient des exemples évidents d’une organisation anarchiste, c’est-à-dire sans Etat ou même sans chefs. Pourquoi l’anarchisme n’a-t-il pas eu de succès avec les ethnologues ? Je vois plusieurs raisons à cela.

La première tient peut-être au caractère fondamentalement utopique de l’anarchisme politique et son incompatibilité avec la très grande majorité des systèmes sociaux existant. L’humanité tout entière, à quelques rares exceptions près (communes ou petits groupes ethniques géographiquement marginaux et isolés) est aujourd’hui rassemblée sous la bannière de l’Etat-Nation, dans toutes ses variantes, autoritaires et démocratiques. Les bandes de chasseurs-cueilleurs nomades paraissaient alors comme des espèces sociales simplement amputées d’un organe principal. D’un point de vue évolutionnaire, entre celles-ci et les sociétés modernes (pour adopter un schéma néo-évolutionniste pas vraiment abandonné), se situaient les chefferies, les tribus, les confédérations, les royaumes et finalement l’Etat moderne avec la paysannerie quelque part au milieu. Pour Morgan, puis Marx et Engels la société primitive était communaliste et proto-démocratique mais l’évolution des forces et des rapports de production lui enlevait toute pertinence en tant que modèle pour une société moderne. Dans cette perspective étatiste, qui suppose la nécessité d’un organe central de gouvernement, les peuples sans Etat restaient soit dans une sorte de magma primordial dépourvu de toute structure, soit étaient dotés de quelque chose qui ressemblait ou préfigurait l’Etat. C’est ainsi que, classiquement, les anthropologues britanniques interprétaient le système lignager des peuples nilotiques, « l’anarchie ordonnée » d’Evans-Pritchard. Ce système permettait une centralisation et une organisation linéaire par une distribution systématique des individus dans les groupes au moyen d’une hiérarchie segmentaire. Les études de parenté, qui formaient le cœur de la discipline, permettaient de croire à l’existence de dispositifs primaires d’assignation des statuts, de formation des groupes et de structuration linéaire de l’organisation sociale dans son ensemble. A partir des années 80, les études de parenté sont passées à la trappe sans qu’aucune réflexion majeure sur les structures sociales ne vienne les remplacer. L’ethnologie, en devenant anthropologie, a perdu son paradigme initial (l’étude des peuples

« primitifs ») et s’est éparpillée dans d’innombrables digressions interprétatives et journalistiques. Elle aurait pu se saisir de la pensée anarchiste et libertaire mais ne l’a pas fait, bien qu’intéressée par les mouvement autonomistes toujours présents ou les nombreuses formations marginales et interstitielles : clubs de football, joueurs d’échecs, adeptes du surf ou sectes évangélistes.

Une autre raison importante doit être signalée : la domination du marxisme et sa pénétration dans la théorie ou les théories anthropologiques du social. Les anthropologues ont ainsi répété l’histoire : la défaite de Bakounine lors du Congrès de La Haye (qui voit l’exclusion de celui-ci de la Première Intenationale en 1872), celle de Strirner que Marx démolit dans l’Idéologie allemande, et celle des anarcho-syndicalistes face au parti communiste stalinien dans l’entre-deux guerre. La voix isolée d’un ethnologue français, Pierre Clastres, s’est bien faite entendre et son œuvre est souvent citée, –un peu comme celle de Tönnies qu’on cite régulièrement sans l’avoir lu–, mais très rarement suivie.

J’ajouterai à tout cela une raison d’ordre plus général. On a fait depuis Rousseau de la propriété privée le fondement d’un ordre social jugé injuste et la révolution bolchévique a fait de son rejet un de ses principaux arguments. En revanche l’existence d’une hiérarchie ou de chefs ne représentait pas, bien au contraire, un obstacle à l’édification d’une société juste et équitable. Il nous est de toute façon beaucoup plus facile d’imaginer une société sans propriété qu’une société sans chef. Or ceci n’est pas vérifié par les faits. Dans nombre de groupes humains anarchiques et grégaires, qu’ils soient chasseurs-cueilleurs nomades, nomades marins ou agriculteurs itinérants, ceux que l’on appelle chefs (souvent des anciens ou des spécialistes religieux) n’ont aucun pouvoir et ne peuvent donner d’ordre à personne. En revanche il existe toujours une forme minimale de propriété privée même dans les groupes les plus démunis de biens matériels. Des anthropologues chevronnés comme Marshall Sahlins ont soutenu qu’il n’existait nulle part de groupe humain dénué de toute hiérarchie, ne serait-ce qu’entre les parents et les enfants. On peut cependant démontrer que pouvoir et autorité sont deux principes distincts et que l’égalité se construit avec de l’asymétrie. Les groupes sans chefs existent. Les groupes sans propriété n’existent pas.

Si le tableau que je viens d’esquisser est conforme dans son ensemble à l’histoire de la discipline, il est apparu ici et là de notables exceptions. Clastres déjà cité a été l’une d’elles, mais académiquement il n’a pas fait école. Il faut regarder vers nos collègues et prédécesseurs anglo-saxons. Parmi ceux-ci citons les noms de Stanley Diamond aux Etats-Unis et Brian Morris au Royaume-Uni. Plus récemment, ceux de Jim Scott et David Graeber tiennent la tête de l’affiche. Le présent colloque fournit aussi la preuve d’un regain d’intérêt pour la pensée anarchiste et libertaire dans les sciences sociales.

II- Régimes anarcho-grégaires (ou collectifs d’agrégation faible)

J’entends par ce néologisme hybride et peu élégant (« anarcho-grégaire ») une forme d’organisation qui a trois caractéristiques. La première est simplement d’être dépourvue de pouvoir politique, de ne pas avoir de chefs et de refuser toute forme de hiérarchie. La deuxième, liée à la connotation habituelle du mot « anarchique » comme « chaotique », est d’être complexe et aléatoire, non linéaire, stochastique. La troisième, « grégaire », est de posséder une force de cohésion propre à toute l’espèce humaine, basée sur la nécessité de vivre en groupe ou en troupeau. L’homme est grégaire avant d’être social.

Dans la mesure où dans un groupe, personne ne donne d’ordre à personne, où il n’y a pas de coercition, les agents sont autonomes et par conséquents égaux. Ils le sont en tout cas politiquement de façon absolue, et tendanciellement du point de vue économique. Dans ce système, l’autonomie des agents, leur égalité et l’absence de hiérarchie constituent une tautologie sur le plan logique. Dans la mesure où ces agents coopèrent, ils le font volontairement, de façon non coercitive. Coopération volontaire, égalité et autonomie s’impliquent mutuellement.

Dans sa forme la plus épurée et théorique cette proposition se justifie de la façon suivante. La communauté se fonde sur la coopération. Celle-ci est fondée à son tour, dans l’hypothèse d’agents autonomes, sur la volonté des agents de coopérer, de consacrer leurs efforts à la poursuite d’un but commun qui profite à tous les agents coopérateurs. Ils ne peuvent donc être strictement égoïstes, mais n’ont pas besoin non plus d’être complètement altruistes. La maxime est la suivante : agir de manière altruiste en poursuivant un intérêt personnel (action altruiste d’intérêt personnel). Autrement dit, il faut qu’il y ait un coefficient d’altruisme dans l’action des agents et il faut que cette action leur profite aussi. C’est le mutualisme qui est plus synthétique que la réciprocité. De nombreux essais et réflexions ont été menés –sur la base par exemple du « stag hunt » (emprunté à Rousseau)– à ce sujet.

Ce qui est vrai de la coopération dans l’effort de production doit rester vrai au moment de la répartition du produit. Si les agents ont des parts trop inégales, ils cessent de coopérer . Si des agents autonomes ne tirent aucun profit de leur effort ils ne coopèrent plus. Il faut donc une certaine dose d’égalitarisme dans la répartition du produit, faute de quoi les agents cessent de coopérer. Ou alors il faut que la coopération cesse d’être volontaire et devienne obligatoire, qu’il y ait coercition. On bascule alors dans un système hiérarchique où les agents ne sont plus égaux, ni dans le travail, ni dans le bénéfice du travail. Ils ne sont plus autonomes. C’est bien entendu le principe qui organise les sociétés dans lesquelles nous vivons. L’autonomie implique donc l’égalité, et réciproquement, dans l’action et dans le résultat de l’action. La communauté, c’est-à-dire la cohésion d’un groupe de coopérateurs autonomes, s’édifie et se stabilise sur cette base. Se crée ainsi une communauté (collectif doué d’une cohésion relative) basée sur l’action d’agents autonomes et égaux au niveau de l’action et du résultat de l’action.

Maintenant, se pose la question de savoir si cette solution est possible, souhaitable ou tout simplement attestée par les faits. Dans les trois cas la réponse est oui, mais seulement dans des conditions particulières. La condition particulière essentielle est la condition démographique, mais il y en a d’autres, dont celle de la compétition ou de son absence pour des ressources rares.

La situation générale est celle-ci : tous les hommes vivent en groupe et coopèrent. La question est donc de comprendre comment ils coopèrent sans hiérarchie (personne ne donne d’ordre, il n’y a aucune coercition). L’observation la plus élémentaire et l’expérience commune butent immédiatement sur la constatation suivante : il est déjà difficile d’organiser de façon efficace l’activité de plusieurs acteurs autonomes, mettons une dizaine, comment est-il possible de le faire quand les acteurs sont plus de mille, voire des millions ? La réponse unanime des sociétés post-néolithiques est : la hiérarchie et un système d’ordre coercitif.

La possibilité et la nature de la coopération volontaire sont au centre de la problématique des communautés anarchiques pour lesquelles j’évite le terme de « social » et de ses dérivés. Il s’agit là d’une question que l’anthropologie sociale n’a pas résolue. Comme je l’ai dit plus haut une société sans chefs paraît être une pure utopie. Mais il n’en est rien.

Un certain nombre de groupes étudiés par les ethnologues (Aché, Piaroa, Inuit, Semai, Batek, Chewong, Paliyan, Lobi, Hadza, etc. etc.) présentent une configuration « non sociale » et les auteurs des monographies concernant ces peuples se sont vu opposer que la sociologie ou l’anthropologie de ces groupes ne correspondaient à aucune théorie en cours. Il aurait fallu, ont dit certains, inventer une nouvelle théorie, une théorie qui n’a jamais vu le jour. C’est ce que, pour ma part, j’essaie de faire. La cécité de l’anthropologie partagée par l’ensemble des sciences sociales est, sur ce point, stupéfiante, d’autant plus que, encore une fois, les ethnographes et ethnologues de ces groupes avaient sous les yeux des exemples de ce type. Il s’agissait clairement de communautés ayant des langues et des cultures, des modes de vie stables, une éthique comportementale, des valeurs et représentations communes, se reproduisant sur de longues périodes (des centaines, voire des milliers d’années). Mais les concepts permettant de faire sens de ces formations manquaient. Lesquels ? Dans la section suivante je vais en présenter quelques-uns.

Liens forts (permanents) et liens faibles (temporaires)

La notion de lien faible a été introduite avec profit en sociologie (Granovetter) à partir du contraste qui existe entre liens interindividuels intenses et fréquents par opposition à des liens neutres et épisodiques, comme l’amitié différant de la simple accointance. Une famille domestique a des liens forts et un cercle de « connaissances », de gens qui « se connaissent de vue », des liens faibles.

J’utilise ces termes dans un sens légèrement différent, car ce n’est pas l’intensité émotionnelle du lien qui me paraît être sociologiquement le plus important. C’est d’une part le fait d’être conçu comme permanent, et d’autre part de devoir être validé par un tiers. Une corporation, qui est une « personne morale », est fondée sur des liens forts. Un groupe de randonneurs est fondé sur des liens faibles. Le mariage est un lien fort (il est ou était conçu comme « éternel »), et il est ou était « sacré », c’est- à-dire validé par un tiers (l’Eglise ou l’Etat, le curé ou le Maire). Un lien amoureux est faible : il est intense mais ne dure pas (généralement !) et dépend uniquement de la disposition des amoureux qui sont autonomes et n’ont besoin d’aucune autorité tierce pour s’unir ou se séparer. Notons en passant que les systèmes hiérarchiques dans lesquels nous vivons, qui existent principalement sur la base de liens forts, c’est-à-dire « sacrés » et « éternels », veulent nous faire croire que des liens faibles, comme l’amitié ou l’amour, sont des liens forts (sacrés, plus forts que la mort et ainsi de suite). Cette duperie est constamment reprise par nos idéologies, notre littérature et nos philosophies. Les sociétés post-néolthiques se sont constituées avec des liens forts, des corporations, des nations, même si les liens faibles restaient présents dans les relations interpersonnelles. La notion de « réseaux sociaux » a une forte résonnance aujourd’hui par ce qu’ils substituent aux liens forts qui constituent l’armature sociale, des liens faibles qui créent un environnement d’agents autonomes.

Il est clair que les petites communautés de chasseurs-cueilleurs, essarteurs, etc. (tout comme les repas entre amis, navigations de plaisanciers, rencontres mondaines, etc.) sont formées exclusivement de liens faibles, une vérité impossible à prendre au sérieux pour une sociologie durkheimienne attachée à une définition du social comme fondé sur la permanence et la fixité de liens forts et transcendants. Il résulte de cela que ces communautés sont en proie à une turbulence permanente, celle de liens faibles qui se nouent et se dénouent constamment. Cela fait désordre et notre pensée du social s’en trouve remise en question.

Conditions de félicité de la vie collective

Je suis immédiatement conduit à introduire cette notion qui s’impose à la suite des considérations précédentes. En effet, si des liens faibles, essentiellement impermanents et fragiles, constituent la base du lien communautaire, une certaine dose de renforcement desdits liens s’impose nécessairement. Tout fragiles et fréquemment rompus qu’ils sont, ils doivent malgré tout assurer une certaine continuité à la coopération. Pour que celle-ci soit réitérée et ne se dissolve pas immédiatement, ou ne se trouve bloquée dès le départ, certaines conditions sont nécessaires. J’emprunte à la linguistique et à la sociologie gofmanienne la notion de « conditions de félicité ». Elles existent quand les liens interpersonnels entre agents coopérateurs sont renforcés et favorisés par des prestations de sentiments et d’actes mutuellement bienveillants.

C’est dans ce domaine entre autres qu’Homo sapiens a montré le plus d’imagination. Les dispositifs qui indiquent aux agents coopérateurs les bonnes dispositions d’autres agents coopérateurs s’étendent de la musique et de la danse, à l’humour, la plaisanterie, les codes de l’étiquette, de la déférence, de l’obéissance, du respect, de la familiarité, en passant par une vaste chorégraphie de signaux verbaux, de grimaces faciales et de postures corporelles. La simple politesse a d’abord cette fonction. Si la caissière du supermarché vous dit bonjour c’est qu’elle ne veut pas vous tuer, mais agir en coopérant dans l’achat de vos boîtes de conserve. Si vous lui rendez son salut, vous indiquez que vous faites de même en sortant votre carte de crédit. Une

distance respectueuse teintée de bienveillance est établie. L’employée subalterne et le client roi font profession d’égalitarisme dans l’échange de salutations propices à la transaction commerciale. Les conditions de félicité sont respectées. Vous sortez avec vos sacs et elle s’occupe du client suivant.

Dans l’étude de communautés anarchiques, amérindiennes, asiatiques ou africaines, l’étude de ces comportements acquiert une importance théorique majeure et ne concerne pas seulement des fonctions cosmétique ou ludiques accessoires, comme le voulait une sociologie tournée vers la « gravitas » du social.

Réciprocité et partage

Je me tourne maintenant vers une distinction conceptuelle cruciale qui a échappé et échappe encore à la grande majorité des anthropologues sociaux. Le don et la réciprocité d’un côté, le partage de l’autre possèdent des logiques différentes et antithétiques.

Dans la réciprocité telle que théorisée par Mauss et ses successeurs jusqu’à aujourd’hui, il y a trois obligations successives : de donner, de recevoir et de rendre. Ces trois relations sont attestées dans toutes les sociétés et leur domaine d’application s’étend sur les sphères économiques et morales. Elles constituent un véritable moteur social et on a fréquemment qualifié le don de contrat social, surtout en ce qui concerne les sociétés non marchandes. Ce modèle a été exploré et examiné sous toutes les coutures et s’est révélé être un des modèles les plus robustes dans l’ensemble des sciences sociales.

Il éclairait incontestablement une grande portion de la réalité mais laissait dans une zone d’ombre des transactions qui ne relevaient pas de lui. Celles-ci appartiennent au partage. Le don et le système qu’il induit suppose une asymétrie initiale entre celui qui donne et celui qui reçoit. C’est la dette. Dans la dette le créancier se trouve dans une position superordonnée et le débiteur dans une position subordonnée. Dans le partage il n’y a ni don ni dette, il n’y a que des bénéficiaires qui restent égaux entre eux, dans une position de symétrie.

Prenons un exemple simple. Dans de vieilles sociétés rurales, dit-on, le maître de maison coupait lui-même le pain de la miche qu’il était seul à tenir. Il en tendait des morceaux successivement à tous les convives autour de la table. Il faisait un don qui signifiait très clairement que lui, le Maître de maison, nourrissait ses dépendants, femme, enfants et valets de ferme, en échange de l’obligation où ils étaient de lui fournir des services. Dans un dîner entre amis, au contraire, le pain est coupé en tranches et chacun se sert à son tour dans la panière qui circule autour de la table. Personne ne donne le pain à personne. Le partage du pain ne suppose aucune asymétrie entre les convives.

Le partage introduit une dimension mutualiste que même le don pur ne comporte pas parce que la distribution s’effectue sur un bien dont personne n’est propriétaire. Dans la réalité le partage repose sur des dispositifs et des croyances variées. Pour des peuples chasseurs, l’idée est que le chasseur n’est pas propriétaire du gibier, ou en tout cas n’en a pas la propriété exclusive. Ainsi, pour les Inuit, l’animal –dans certains cas au moins—s’est sacrifié pour le chasseur mais à condition qu’il partage la viande avec les autres. Ou alors la proie fait l’objet d’une répartition selon des règles qu’il ne fixe pas. Pour les Palawan c’est le Maître des animaux sauvages qui consent à donner un de ses animaux domestiques, le sanglier. Le chasseur ne fait qu’apporter la carcasse dans la communauté et un autre que lui la répartit. Pour les Nayaka c’est la forêt qui est pourvoyeuse. Chez les Hazda ce n’est pas celui qui récolte les noix oléagineuses qui en est le propriétaire mais les femmes qui ont fabriqué le filet pour leur transport. Chez les Australiens la coutume permet de prendre un bien contre le gré de son propriétaire (« demande forcée »), lui déniant ainsi le droit même de propriété. Chez nous on croit au Père Noël. Tout se passe comme si le produit de la chasse, ou de la collecte, venait de l’extérieur de la communauté humaine et non pas de celui ou celle qui l’a obtenu. Il ne la possède pas plus que le facteur ne possède le colis qu’il dépose dans votre boîte aux lettres.

C’est la communauté dans son entier qui la reçoit et la répartit entre ses membres. Le partage est ainsi un facteur de mutualisme et d’égalitarisme. Il ne crée aucune subordination et n’implique pas la dette.

Il n’empêche que les cultures qui privilégient le partage comme dimension morale de leurs transactions, se livrent aussi à toutes sortes de dons, d’échanges et de prêts. Ces différentes formes de transaction se mêlent et finissent par former des circuits complexes dans lesquels le partage et la réciprocité alternent ou s’additionnent. Le partage est au moins autant un contrat social que la réciprocité avec ses dons et ses contre-dons, mais un contrat égalitaire. Au cœur de la réciprocité, en revanche, il y a la dette et la subordination. Répétons la fameuse parole du chasseur inuit qui disait à son compagnon européen : « Ici on ne fait pas de cadeaux, parce que c’est avec les cadeaux qu’on fait les esclaves, comme c’est avec le fouet qu’on dresse les chiens ». Ou alors la parole de Sénèque beneficium accipere libertatem vendere est (« accepter une faveur c’est vendre sa liberté »).

III Conclusions

L’appareil conceptuel succinctement présenté ici ne suffit pas à rendre compte de tous les aspects des communautés anarchiques mais il en forme déjà une base provisoirement acceptable. Une conclusion générale se dégage.

Des communautés et des groupes établissent leur ethos et leur mode de fonctionnement sur des maximes simples : les sujets sont des personnes concrètes et idiosyncratiques en relation d’équivalence entre elles, dans un rapport d’immanence, leur action obéit à l’entraide, au mutualisme et au partage. Leur comportement est altruiste mais reste d’intérêt personnel. Leurs liens sont faibles et négociables et doivent respecter certaines conditions, comme la déférence et l’amitié. Il n’y a pas de pouvoir.

Les sociétés dans lesquelles nous vivons, tout au contraire, sont basées sur la supposition que les sujets sont des agents abstraits ontologiquement définis par leur appartenance à des entités fictives et transcendantes (la Nation, le Peuple, la classe sociale, etc.). Les sujets ne sont pas équivalents mais hiérarchisés. Leur action est principalement fonction d’un intérêt égoïste. Les liens entre sujets sont forts (pensés comme permanents et sanctifiés par une autorité transcendante). Le pouvoir est une dimension essentielle de la vie collective.

L’examen des données de la préhistoire et de l’évolution me permet d’avancer l’hypothèse que la première formule est celle qui a été adoptée par les premiers groupes d’Homo sapiens et qu’elle forme le noyau de notre moralité hominienne aujourd’hui encore.

Un exemple récent peut fournir un test de ces hypothèses générales. Celui de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. D’après les témoignages et écrits de plusieurs de leurs membres il apparaît clairement que les maximes énoncées plus haut sont mises en œuvre : construction de la communauté à partir du consensus de personnes concrètes et équivalentes entre elles, refus de la hiérarchie et de sa représentation dans l’Etat (et de ses lois abstraites écrites par d’autres), partage et mutualisme. A cela il faut ajouter la création de richesse et le projet de survie sur une base économique viable (à partir du maraîchage, de l’élevage, de l’exploitation respectueuse de l’environnement).

L’effort d’une telle association est double : lutter contre l’Etat mais créer en même temps une communauté. Le projet communautaire est alimenté et renforcé par un engagement environnementaliste qui lui est étroitement lié. Le collectif ainsi formé a tous les aspects d’autres collectifs d’agrégation faible : groupe ouvert sans examen ou droit d’entrée, hybridité sociale, religieuse, idéologique, culturelle, pas de structure autoritaire, égalité posée entre hommes et femmes, nombreuses activités conviviales et hédonistes, organisation horizontale et réticulaire, autonomie des membres qui peuvent quitter le groupe librement, coopération technique et économique, ou même quasi-militaire dans les affrontements avec les forces de l’ordre, mais affirmation de pacifisme comme valeur cardinale. La communauté est vue comme durable, comme une forme d’organisation collective qui s’oppose globalement à la société politique environnante et qui tend vers un idéal incompatible et de valeur supérieure à « Babylone2 ».

Dans un opuscule du Collectif « Mauvaise Troupe », Défendre la Zad, (Editions de l’Eclat, 2016) les points suivants sont clairement énoncés :

• Priorité dans la construction de la communauté terrienne « d ‘une destinée commune » (Résolutions de 1915) fondée sur « l’intelligence collective », « une compréhension partagée »

• Relation symbiotique à l’environnement « créer un lien intime avec les mares, les prairies naturelles ou les salamandres… » et attachement à l’écoumène,

« inconcevable de partir d’ici »

• Organisation réticulaire, horizontale, à partir de micro-communautés « soixante lieux de vie sur la ZAD », « 200 collectifs locaux en France »

• Complexité dynamique, ordre stochastique, entropie assumée, état de désorganisation fonctionnelle, ethnogénèse permanente « emmêlement d’expériences singulières », « groupes informels qui se composent et se

recomposent », « foisonnement constant » « enjeux complexes » (ressortissant de la justice, la santé, l’économique, etc.) « communauté de lutte en train de naître »,

« pépinière », « zone expérimentale permanente », état d’effervescence anarchique dans le conflit et la résolution du conflit

• Immanence « légitimité du vécu ne relevant d’aucune transcendance »

• Implication de personnes concrètes, dans leur totalité, à partir de liens affectifs et

intellectuels multiples « histoires d’amour et d’amitié », « belles rencontres »

• Refus du pouvoir « irrépressible disposition à l’insoumission », « foisonnement qui

conjure la possibilité d’une prise de pouvoir », « pas d’instance hégémonique »

• L’autonomie comme valeur suprême, valeurs utilitaires subalternes « autarcie au

profit de l’autonomie politique » l’autarcie (utilitaire) est le moyen d’une fin morale

et sociétale

• Elaboration et effectuation d’une éthique personnelle souvent définie par opposition

aux valeurs de Babylone telle que « le consumérisme, les logiques marchandes, le moi social, l’individualisme, le sexisme » et l’ensemble des statuts hiérarchisés qui définissent le sujet « social » (babylonien »)

• Hédonisme « divertissements, banquets, transes nocturnes, musique »

• Communitas « « irrépressible émotion collective » (à propos de la commune de

1871)

• Hybridité et ouverture du groupe « paysans, mineurs en fugue, sans-abris, réfugiés

de Calais, visiteurs intéressés… »

• Idée de « partage » de « prix libres » de « bien commun » (terre, ressources)

• Recherche d’auto-gouvernement par consensus et quasi-unanimité « assemblées

bisannuelles », « coopératives », « autogestion »

• Dérision et humour dans les désignations « Chat-Teigne, NoTaverne », « tracteurs

vigilants », acronymes « COPAINS »

• Solidarité « dans la lutte » et dans la mobilisation inter-communautés

Nous trouvons donc là tous les élément des collectifs anarcho-grégaires que les acteurs de la ZAD, bien qu’issus du ventre même de Babylone, avaient trouvé en eux-mêmes pour y adhérer passionnément, un indice certainement de la persistance dans le psychisme humain de la grégarité non sociale.

Un mot encore. Toutes ces considérations justifient-elles un projet d’anthropologie anarchiste ? Non, car l’anthropologie veut être une science et non une idéologie. On ne peut pas fonder une science sur des jugements de valeur. Il n’y a pas de botanique qui se base sur la distinction entre « bonnes » et « mauvaises » herbes. Ce sont les utilisateurs qui décident si une plante est utile ou nuisible. Mais elles justifient l’incorporation dans la théorie anthropologique des concepts et notions-clé des penseurs anarchistes, comme l’entraide, le mutualisme, l’égalité et l’autonomie des agents. Réciproquement, l’anthropologie des communautés anarchiques éclaire et valide en grande partie un projet anarchiste. Il lui apporte un sens nouveau en lui conférant une place de premier plan dans l’évolution hominienne.

En fin de compte, les anarchistes comme les anthropologues redécouvrent les vertus primordiales de la personne concrète et mettent fin à la domination idéologique de sujets abstraits, c’est-à-dire de personnes radicalement aliénées.

 


Vers la société des sociétés

Résistance politique: Coopération et socialisme (Pierre Kropotkine)

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Manifeste pour la Société des Sociétés

 

Coopération et socialisme

 

Pierre Kropotkine

Les Temps Nouveaux, juillet/août 1895

 

Il faut se reporter aux années trente et quarante de ce siècle pour réaliser l’enthousiasme avec lequel on envisageait alors la coopération, ou bien « l’association », comme on disait en France, et pour apprécier l’audace de Proudhon qui osa l’attaquer de front.

L’association, dans les idées d’alors, devait tout changer. Pour éviter de payer un tribut formidable aux intermédiaires du commerce, un groupe d’ouvriers se cotisait pour acheter ensemble un sac de farine, et la revendre aux membres du groupe au prix de revient, plus quelques frais minimes d’administration. Et, peu à peu, à force de privations et de luttes, ce groupe réussissait à en attirer d’autres et à se fournir mutuellement tout ce qu’ils consommaient à 20 ou 30 pour 100 au-dessous des prix chez les fournisseurs marchands.

Ce petit essai devait peu à peu réformer le monde. La petite coopération ferait tache d’huile, elle finirait par englober tous les travailleurs. Elle supprimerait les intermédiaires. Pain, viande, logement seraient fournis au prix de revient : le travailleur s’émanciperait du vautour-intermédiaire. Il gagnerait l’habitude de l’association, de la gérance de ses propres affaires. Il toucherait du doigt les avantages du communisme et acquerrait graduellement des vues plus larges sur les rapports nationaux et internationaux.

Puis, en utilisant une part des bénéfices pour élargir les affaires, on créerait des groupes producteurs. Au lieu d’acheter le drap ou les chaussures au fabricant capitaliste, on formerait des associations de production qui fourniraient aux associations de consommateurs tout ce qu’elles achètent aujourd’hui aux vautours capitalistes. Peu à peu, ceux-ci seraient éliminés de la production, aussi bien que de la consommation. Et si les travailleurs réussissaient à forcer l’État à leur ouvrir crédit pour la production (projet Louis Blanc, repris plus tard par Lassalle et encore en vogue dans la démocratie socialiste), la révolution économique serait faite.

Le travailleur, affranchi du capitaliste, se trouverait en possession de l’outillage nécessaire pour produire. Il jouirait du produit intégral de son travail. Les bons de travail aidant, pour permettre à l’ouvrier d’acheter sans attendre que la vente de ses produits soit faite, c’était la révolution sociale accomplie.

Il ne serait pas juste de traiter le mouvement coopératif d’insignifiant. Au contraire. En Angleterre et en Écosse, plus de 1.600.000 personnes et ménages font partie des coopératives de consommation. Les coopératives se rencontrent partout, surtout dans les villes et villages du Nord. Leurs affaires se chiffrent par des milliards de francs. Et la coopérative centrale, en gros, à Manchester, qui fournit tout aux coopératives locales, est un établissement formidable, dont les magasins à plusieurs étages couvrent tout un quartier, sans parler de ses immenses magasins dans les docks de Liverpool. Elle envoie ses cinq ou six vaisseaux chercher le thé en Chine, elle achète le sucre aux Indes, le beurre au Danemark, les cotonnades aux grands producteurs, et ainsi de suite… — « Supposez une révolution sociale à Manchester, demandai-je aux administrateurs, pourriez-vous nourrir et vêtir toute la cité, et distribuer les produits dans tous les quartiers ? — Avec notre matériel, nos arrangements et les hommes de bonne volonté, ce serait fait en vingt-quatre heures. Fournissez l’argent ou le crédit pour acheter, — il n’y aurait pas l’ombre de difficulté », fut la réponse immédiate.

Et c’est vrai. Il faut voir l’établissement pour comprendre la justesse de l’affirmation.

En outre, la tendance est depuis quelque temps de fonder des associations de production sur une large échelle, qui fabriquent le nécessaire. Après nombre d’échecs, les coopérateurs anglais ont réussi à faire bien marcher leurs fabriques de chaussures, leurs moulins à farine, leurs boulangeries. Un tiers du pain mangé par les 686.000 habitants de Glasgow est déjà fourni par les coopératives.

En un mot, les coopérateurs anglais et écossais ont eu un succès considérable ; ils sont une force qui grandit encore. Seulement, ce succès est tel que les premiers coopérateurs s’en seraient détournés avec dégoût ; car, jusqu’à ces dernières trois ou quatre années, où l’esprit socialiste a commencé à envahir les coopératives, aussi bien que la bourgeoisie elle-même, les coopératives anglaises restaient les forteresses du bourgeoisisme ouvrier.

Quant à leurs effets directs sur le bien-être de l’ouvrier, ils sont bien minces.

Nos lecteurs suisses se souviennent de la misère qui régnait à la Chaux-de-Fonds en 1877-78. On ouvrit alors une cantine municipale, où l’on avait un bon repas à bas prix. Mais déjà, deux mois après l’ouverture de la cantine, le loyer des chambres dans un rayon d’un demi-kilomètre de la cantine avait monté d’au moins cinq francs par mois. — « Mais monsieur peut bien payer cinq francs de plus pour la chambre, puisqu’il sera à deux pas de la cantine », répondaient ces dames avec un doux sourire.

Le gros bourgeois anglais a fait plus : il a imposé le partage des bénéfices dus aux coopératives. Il y a quelques années, un coopérateur de Newcastle nous amena chez un vieux mineur qui devait nous initier aux avantages de la coopération, et il le fit en ces termes :

« Eh bien, vous voyez. Avec 9 shillings de salaire par semaine, je vis aujourd’hui tout aussi bien que je vivais, il y a vingt ans, avec 16 shillings. Et cela, grâce à la coopérative. La maisonnette m’appartient ; je l’ai achetée par la coopérative et n’ai plus de loyer à payer. Sur tout ce que j’achète, j’économise au moins trente pour cent. Et mes neuf shillings suffisent là où seize suffisaient à peine. »

On prévoit notre question : « Mais pourquoi ne gagnait-il plus que 9 shillings au lieu de 16 ? » et l’on prévoit aussi la réponse : — « Le travail ne marche pas ; nous ne travaillons que trois jours par semaine ! »

Autrement dit : puisque le capitaliste a tout avantage à tenir une armée de mineurs, qu’il ne fera travailler que trois jours par semaine et qui, au moment où les prix du charbon montent, pourront doubler la production — il le fait. Il fait en grand ce que les bonnes dames de la Chaux-de-Fonds faisaient en petit. Il profite de la coopérative.

Ces deux petits tableaux — deux petits coins de la réalité — résument toute l’histoire des coopératives. La coopérative peut accroître le bien-être de l’ouvrier ; cela va sans dire. Mais pour que l’ouvrier ne perde pas tout l’avantage à la suite de salaires rognés, de chômages exagérés, de rentes sur la terre et, partant, des loyers montant toujours, et des impôts toujours grandissants, — pour que l’avantage acquis par la suppression de l’intermédiaire ne soit pas volé par le seigneur foncier, le banquier, le patron et l’État, il faut qu’il attaque de front cette nouvelle coopérative de vautours ; il faut qu’il lutte avec eux par la famine ou la torche des grèves, par la conspiration et la révolte. Et s’il ne le fait pas — il a travaillé pour l’autre coopérative, celle des vautours.

On en arrive toujours au même point. La lutte, la guerre contre l’exploiteur, reste toujours la seule arme de l’exploité.

Mais il y a pire.

Tandis que la lutte, par la grève, la guerre aux machines, la guerre contre le seigneur foncier (qui prend mille caractères divers selon les localités), et la révolte contre l’État, unit les travailleurs, — ces expédients, tels que la coopérative, les divisent.

En effet, jusqu’à ces dernières trois ou quatre années, il n’y avait pas en Angleterre pires patrons que les coopérateurs. Leurs congrès de 1886 et 1887 étaient frappants sous ce rapport. L’égoïsme des coopérateurs, surtout dans le Nord, a été un des plus grands obstacles au développement du socialisme dans cette partie de l’Angleterre. La peur de perdre le peu qu’ils avaient acquis après tant de luttes — l’homme aime toujours ce pour quoi il a lutté — s’élevait comme une barrière contre toute propagande de solidarité, soit dans les grèves, soit dans la propagande des idées socialistes. Il était bien plus facile de convertir un jeune bourgeois au socialisme que d’y amener un coopérateur.

Cela change aujourd’hui, empressons-nous de le dire à haute voix. Certainement, cela change ; mais le « comment » du changement est hautement instructif. Cela change, parce que d’autres ont mieux fait à côté.

En effet, lors de la dernière grève des mineurs du Yorkshire, tout le monde lisait avec stupéfaction que la coopérative en gros de Manchester avait versé 125.000 francs d’un coup au fonds gréviste. On imagine l’effet de ce cadeau sur l’issue de la grève. Mais ils ont fait mieux. On nous affirme que la coopérative centrale avait ouvert un crédit de près d’un million de francs aux petites coopératives locales dans les villages de mineurs, et quiconque sait combien la négation de tout crédit est un article de foi chez les coopérateurs, appréciera encore mieux cette avance qui permit aux coopératives locales d’ouvrir crédit aux mineurs.

Des amis dignes de foi nous affirment, en outre, que dans les nouvelles associations de production, les relations entre ouvriers-ouvriers et ouvriers-patrons changent complètement, et nous nous empressons d’admettre qu’il en soit ainsi.

Mais d’où vient donc ce vent nouveau qui souffle dans les coopératives ?

— Des « théoriciens », parbleu ! Les coopératives aussi se ressentent du souffle de socialisme qui fait aujourd’hui des recrues jusque dans le camp ennemi des bourgeois.

Deux courants se dessinaient nettement, il a cinquante ans, au sein des socialistes. Les uns voulaient. Être « pratiques » et se lançaient dans une série d’expédients. « Puisque les travailleurs ne sont pas communistes, disaient-ils, il faut les rendre communistes par intérêt personnel. La coopérative, basée sur l’égoïsme personnel, les habituera au communisme. » Et pendant cinquante ans on a fait la pratique de cet expédient, avec les résultats que l’on connaît.

Mais, heureusement, il y avait aussi des « théoriciens », des « écervelés », parmi les socialistes. Ils n’ont pas voulu entendre parler d’esprit communiste développé par l’étroit égoïsme pécunier. Ils ont tourné le dos aux expédients (tout comme nous, anarchistes, tournons aujourd’hui le dos aux expédients politiques et économiques). Ils ont suivi leur évolution naturelle.

Deux lignes divergentes se sont ainsi produites de cette façon. Les hommes aux expédients ont suivi l’une, les socialistes ont suivi l’autre. — « Vous êtes des théoriciens, des rêveurs, des insensés, des fous, a-t-on dit à ceux-ci ; vous devriez devenir pratiques, faire de la coopération et le reste ! » À quoi ils répondaient avec un mépris hautain et suivaient leur voie — la voie de la propagande et de la révolte contre tout l’ensemble de la civilisation actuelle, contre toutes les formes de l’exploitation à la fois.

Et ils avaient mille fois raison. Les deux lignes ont divergé de plus en plus. Et voilà que maintenant lorsque le socialisme, dans son entier, et l’anarchie, dans son entier, ont fait impression profonde sur les idées du siècle, lorsque la révolte contre toute exploitation économique et étatiste a fait des recrues dans toutes les couches sociales, — les « expédientistes » aussi sont atteints, et leur ligue commence à verser dans le courant socialiste.

Elle sera forcée d’y verser entièrement. Autrement, elle appartiendrait au monde qui s’en va, et serait condamnée à disparaître.

Peut-on demander, après cela, si les socialistes ont eu raison de refuser les compromis et de rester « théoriciens », comme les bourgeois aimaient à dire ? S’ils rentraient dans le courant coopérateur — faux à son origine même, puisque basé sur l’affranchissement partiel de l’individu, dans une partie minime seulement de ses servitudes, — si le courant socialiste versait dans la coopération, il y était noyé, il devenait méconnaissable, il y perdait son essence même ; il devenait ni chair ni poisson — un compromis.

Mais il a préféré rester dans son isolement. Plutôt être une poignée que de perdre ses traits distinctifs, de sacrifier le meilleur de sa pensée ! Et il a fini par forcer l’autre courant à donner tout ce qu’il devait donner, à se développer entièrement et, alors, verser ses eaux dans le courant socialiste.

Absolument la même chose arrive avec le courant anarchiste. Nous savons que dans la révolution sociale l’association des consommateurs et des producteurs sera une des formes de la société naissante. Mais pas cette association ayant pour but d’encaisser sa plus-value ou son bénéfice. Et nous propageons toute notre pensée, nous soufflons toute notre révolte contre le monde qui s’en va. Nous propageons nos idées partout, dans l’union ouvrière, dans la coopération comme dans les masses ouvrières non organisées — et en faisant cela, — puisque nous sommes dans le vrai, — nous finirons par faire verser tous ces courants partiels dans un grand courant : — l’anarchie.

 

De l’origine de l’État, entretiens avec Pierre Clastres 1967, 1975, 1976 sur France Culture

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“Le marxisme en tant que théorie générale de la société et aussi de l’histoire, est obligé de postuler la misère de l’économie primitive, c’est à dire le très faible rendement de l’activité de production. Pourquoi ? Parce que la théorie marxiste de l’histoire (et il s’agit ici de la théorie même de Karl Marx) découvre la loi du mouvement historique et du changement social dans la tendance irrépressible des forces productives à se développer. […]
C’est pourquoi le marxisme comme théorie de l’histoire fondée sur la tendance des forces productives au développement, doit se donner, comme point d’appui, une sorte de degré zéro des forces productives: c’est exactement l’économie primitive, pensée dès lors comme économie de la misère, comme économie qui, voulant s’arracher à la misère, tendra à développer ses forces productives. […]
La société primitive pose à la théorie marxiste une question cruciale: si l’économique n’y constitue pas l’infrastructure au travers de quoi devient transparent l’être social, si les forces productives, ne tendent pas à se développer, ne fonctionnent pas comme déterminant du changement social, quel est alors le moteur qui met en marche le mouvement de l’Histoire ?…”
~ Pierre Clastres, “Recherches d’anthropologie politique”, 1977 ~

Clastres est essentiel pour comprendre que les sociétés humaines primordiales dont certaines se sont perpétuées, même si elles ont aussi évolué, jusqu’à nos jours, ne sont pas des sociétés en “voie de maturation politique, en voie de développement vers l’instance supérieure de l’organisation humaine que serait l’État”, mais des sociétés politiquement achevées, qui refusent leur déstructuration en entités séparées de ceux qui dirigent et ceux qui obéissent. En cela, il est tout aussi important de noter que l’Etat n’est pas inéluctable et encore moins ce qui serait arrivé de mieux à l’organisation sociale humaine. Il est au mieux une erreur de parcours contre-nature nécessaire à notre émancipation finale, au pire un outil dans la panoplie d’un vaste complot oligarchique n’existant que par la nécessité de la survie d’une classe minoritaire dominante autrement vouée à l’extinction.

Quoi qu’il en soit, Clastres et avec lui les Lizot, Jaulin, Sahlins, Scott, Graeber nous montrent que la voie de compréhension anthropologique du milieu, passant entre le structuralisme évolutionniste et le marxisme, est la voie permettant d’entrevoir le chemin de l’émancipation vers notre humanité enfin achevée. Ce que nous vivons depuis des siècles et qui est en train de se terminer dans un grand chaos organisé, n’est que la prime enfance de l’humanité, ce n’est que débarrassée de l’État et du capitalisme qu’elle maturera pour faire ses premiers pas libres. Il faut simplement constater que l’humanité de 2019 n’a pas encore appris à marcher, elle se tient à peine debout et vacille toujours. Le processus de maturation est toujours en cours.

Pensez-y, vous qui vous croyez si grands, si responsables et si en contrôle de vos vies…

~ Résistance 71 ~

 

 

Sur l’origine de l’État

Transcription d’extraits de conversations avec Pierre Clastres, compilées de France Culture et de son émission “Voix singulières”, collection “Terre humaine”.

55 minutes compilées d’entretiens avec Clastres en 1967, 1975 et 1976.

Nous encourageons les lecteurs bien entendu, à écouter l’ensemble de la bande audio, c’est particulièrement intéressant…

Le MP3:

Extraits transcrits par Résistance 71

Juillet 2019

Note: la première partie comporte un exposé de Clastres sur l’anthropologie et comment il est devenu ethnologue / anthropologue.

Entre 16:35 et 17:15:

“ […] La chefferie dans ces sociétés apparaît comme la rupture de l’échange, alors que l’échange c’est l’essence même de la société. Ainsi il apparaîtrait que la sphère du pouvoir soit la négation de l’échange, en l’instance, le pouvoir apparaîtrait comme la négation de la société.”

Entre 37:35 et 43:25 :

“ […] La pensée marxiste, en tout cas celle d’Engels, veut situer l’origine de l’État, c’est à dire la relation de domination, c’est à dire l’aliénation politique ; elle veut en découvrir l’origine dans l’aliénation économique, c’est à dire dans l’existence antérieure des classes sociales. Le schéma d’Engels est celui-ci:
Il y a au départ société primitive, société non divisée, disons égalitaire, sans riches, sans pauvres, puis par une opération quelque peu mystérieuse, cette société se divise et à un moment donné elle devient complètement divisée et il y a des classes. Il y a des riches et il y a des pauvres, des exploiteurs et des exploités et à ce moment là, la classe des riches, pour consolider son pouvoir sur les autres, invente quelque chose qui est la machine d’état. Il y a, chez Engels en tout cas, une conception instrumentale de l’état. L’État, c’est l’instrument de la classe dominante sur la classe dominée…
A partir de l’ethnologie, à partir de la recherche sur les sociétés primitives, c’est à dire des sociétés sans état, ce ne sont pas les classes qui déterminent l’apparition de l’État, mais à partir du moment où il y a une relation de commandement par rapport à l’obéissance, c’est à partir de ce moment là que ceux qui détiennent le pouvoir peuvent inventer le travail aliéné, car il est bien évident qu’un pouvoir qui ne s’exerce pas, n’est pas un pouvoir. Le pouvoir n’existe que tant qu’il s’exerce. Par conséquent, que vont faire ceux qui détiennent le pouvoir : ils vont démontrer qu’ils le détiennent. Comment font-ils pour le démontrer ? C’est l’obligation de payer le tribut. Cela signifie que les gens qui obéissent vont consacrer une partie de leur temps non plus à travailler pour eux-mêmes, leurs familles comme dans les sociétés primitives, mais ils vont consacrer une partie de leur temps à leur maître à qui ils doivent le tribut. La forme moderne du tribut, entre autre, car il n’y a pas que ça, c’est l’obligation de payer l’impôt.
On a vu que dans le cas des sociétés primitives, le chef se trouve dans une obligation de dette par rapport à la société. Ainsi, le pouvoir n’est pas du côté du chef, mais du côté de la société. Le pouvoir est totalement rabattu sur le corps entier de la société. On peut donc dire que la société primitive exerce le pouvoir sur le chef et voire même contre le chef.
Dans les sociétés à état, il y a eu rencontre entre le chef et le pouvoir et c’est lui qui établit une relation de dette avec la société, une société qui est endettée par rapport au détenteur du pouvoir.
Dans la société primitive, il n’y a pas de raisons pour que se développent ce qu’on appelle les “forces productives”. Normalement, l’économie y est à peu près inerte. Y a pas de progrès ou très peu.
Lorsqu’on pense à l’origine de l’État, si la voie économique se trouve fermée, si c’est une impasse, alors il faut la chercher ailleurs ; c’est dans le champ politique que l’on voit enracinée la question de l’État. La division de la société en classes sociales opposées c’est une conséquence politique, c’est à dire une conséquence de l’émergence de l’État. C’est l’État qui détermine l’apparition des classes et non pas le contraire comme le dit la théorie marxiste avec laquelle je suis en total désaccord, puisque je pense exactement le contraire. […] “

La dernière partie des entretiens est un exposé sur la société des Indiens amazoniens où Pierre Clastres reprend et explique son chapitre “L’arc et le panier” de “La société contre l’état” (1974).

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Lectures complémentaires:

Manifeste pour la Société des Sociétés

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Pierre_Clastres_Echange-et-pouvoir-philosophie-de-la-chefferie-indienne

Pierre_Clastres_De l’ethnocide

 

Gilets Jaunes… La question de la révolution sociale est la même aujourd’hui qu’en 1848, 1871, 1936, 1968… Il est temps d’y répondre ! (avec P. Kropotkine)

Posted in actualité, altermondialisme, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 10 juillet 2019 by Résistance 71

En 1895, Kropotkine pose dans ces deux textes quasi oubliés, les problèmes toujours si contemporains du réformisme et de la révolution sociale.

A quoi sont donc confrontés les gens en 2019 ?… Gilets Jaunes ou pas … A t’on résolu ces problèmes qui se posèrent si vividement déjà en 1848, 1871, puis dans les années 1930, en 1968 et 2008 avec l’entrée en phase terminale d’implosion du capitalisme ? Certainement pas, d’où cette constante impression que ces textes ne “vieillissent” pas. Ils ne vieillissent pas pour la simple et bonne raison que RIEN n’a été entrepris pour changer radicalement notre société humaine toujours sous les effets mortifères de la division et de l’exploitation de populations artificiellement dominés par un fragment de dominants privilégiés abusant du pouvoir qu’ils ont accaparé il y a bien des siècles.

Ainsi donc, en solution franche et radicale (de sa “racine”) à bas l’État ! A bas la marchandise ! A bas l’argent ! A bas le salariat !

Tout le reste n’est que vain réformisme et pisser dans un violon…

~ Résistance 71 ~

 

 

Un temps d’arrêt

 

Pierre Kropotkine

Les Temps Nouveaux, mai 1895

 

Que les idées socialistes se répandent à flots dans la société actuelle nulle possibilité d’en douter. Le socialisme a déjà mis son cachet sur l’ensemble de la pensée de notre époque. La littérature, l’art et même la science s’en ressentent. La classe bourgeoise commence à s’en imprégner, aussi bien que la classe ouvrière. L’insécurité des fortunes basées sur l’exploitation ; les hasards de l’enrichissement et de la ruine ; l’accroissement, extrêmement rapide, de la classe qui vit aux dépens du travail manuel des masses, et le nombre, toujours croissant, des aspirants aux positions lucratives dans les professions libérales ; l’idée, enfin, dominante de l’époque, — tout pousse le jeune bourgeois vers le socialisme.

N’était l’État qui consacre la plupart de son budget de cinq milliards à la création de nouvelles fortunes bourgeoises et au maintien des anciennes — en même temps qu’il empêche l’expansion du socialisme par son éducation, son armée et sa hiérarchie de fonctionnaires — la désagrégation de la bourgeoisie et de la pensée bourgeoise serait bien plus rapide.

L’idée se propage. Mais nous ne ferons qu’exprimer une pensée très répandue en ce moment, si nous affirmons que le socialisme est arrivé à un moment d’arrêt : qu’il se sent forcé de soumettre toute sa doctrine à une révision complète, s’il tient à faire de nouveaux progrès et à jouer sa part dans l’oeuvre pratique de reconstruction de la société.

Le socialisme de l’Internationale s’exprimait par une formule très simple : l’expropriation. Était socialiste celui qui reconnaissait que tout ce qui est nécessaire pour travailler à la satisfaction des besoins multiples de la société, doit revenir à la société elle-même, — et ceci, à bref délai.

Que la possibilité de s’approprier la moindre parcelle de terrain ou des usines, afin de priver les autres des moyens de produire pour la satisfaction des besoins de tous — doit cesser d’exister. Que cette appropriation est la source des maux actuels ; que l’ensemble de la production doit être guidé par la société elle-même ; et que la transformation nécessaire ne peut s’opérer que par la voie de la révolution sociale.

Formule encore vague, il est vrai, quant à ses applications pratiques, mais assez nette quant à son but final.

Mais, peu à peu, un but beaucoup plus restreint vint se substituer à celui-ci, — surtout sous l’influence de l’Allemagne qui entrait à peine dans le cercle des nations industrielles de l’Occident et sortait seulement des tenailles du pouvoir absolu.

On maintint toujours ce but final dans les considérants théoriques du socialisme. Mais on élabora à côté un programme, tout autre, pour la pratique de tous les jours.

On fit à peu près comme l’Église chrétienne avait fait autrefois, lorsqu’elle affirma un idéal supérieur de « chrétien » mais admit en même temps que cet idéal était impossible à atteindre de sitôt ; et, par conséquent, à côté de cet idéal, dont on parle encore le dimanche, elle accepta un idéal pour les jours de la semaine, celui du chrétien qui pratique l’individualisme à outrance, et mitige son individualisme par de douces paroles sur « l’amour du prochain » et par l’aumône.

On fit quelque chose de semblable pour le socialisme. À côté de l’idéal, dont on parle les jours de fête, on plaça l’idéal de tous les jours : la conquête des pouvoirs dans l’État actuel, la législation pour protéger l’esclave salarié contre les écarts par trop brutaux de l’exploitation, et une certaine amélioration du sort de certaines catégories de travailleurs privilégiés.

Républicain en Allemagne, gréviste ou coopérateur en Angleterre et en Belgique, plus ou moins communaliste en France, — pourquoi le socialisme ne se maintiendrait-il pas, en effet, avec sa division subtile entre l’idéal des jours fériés et la pratique des jours de travail ?

Et puis, étant donné l’esprit arriéré des masses, leur incapacité de comprendre le « socialisme scientifique », — n’y avait-il pas tout avantage à grouper, organiser les masses sur des questions de moindre importance, et faire infiltrer, entre temps, les principes du socialisme ? Entamer la législation, faite jusqu’ici au profit des classes possédantes, pour habituer les esprits à une législation faite au profit de tous ? Et ainsi de suite… Chacun saura lui-même, s’il y tient, renchérir sur ces arguments, si souvent répétés.

Sur ces principes, la propagande socialiste fut lancée ; elle fut faite sur une large échelle, et on en connaît les résultats.

Bons ou mauvais, nous ne nous arrêterons pas ici pour les apprécier. Ce qu’il nous importe de constater, c’est que la propagande socialiste ne peut plus marcher sur ces principes. On veut, dans les masses ouvrières, en savoir plus long sur le but à atteindre, et des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour demander : Où l’on va ? où et comment veut-on arriver ?

C’est que le temps presse. Ces mêmes causes qui ont fait éclore le socialisme, imposent d’en arriver au plus tôt à la solution. Dans les pays d’industrie avancée — l’Angleterre, la France, la Belgique — le nombre de ceux qui produisent de leurs bras le pain, le vêtement, le logis et même les objets de luxe, diminue à vue d’œil, en rapport de ceux qui se font une vie supérieure à celle du producteur, en se faisant des organisateurs, des intermédiaires, des gouvernants. Les marchés, sur lesquels on vend à haut prix sa marchandise et achète à vil prix les produits bruts des pays arriérés en industrie, sont disputés, l’arme au bras, par les bourgeoisies de toutes les nations, y compris les nouveaux-venus, comme l’Italie, la Russie et le Japon. Le nombre des sans-travail jetés continuellement hors des rangs des producteurs, par les crises et l’ensemble des tendances de l’industrie, augmente ; il atteint les proportions formidables des bandes qui parcouraient la France, aux approches de 1788.(*) Toutes ces conditions demandent des remèdes immédiats ; mais la foi dans les bienfaits de la législation paternelle s’en va, dès que l’on commence à en goûter. Enfin, tous les principes essentiels qui servent de base à l’ancien régime et que l’on avait jusqu’ici maintenus par les mensonges de la religion et de la science, s’en vont… Le temps presse.

(*) Note de R71: Qu’est-ce qui a vraiment changé depuis ?… Où en est-on aujourd’hui entre la « France urbaine » et la « France péri-urbaine » , les campagnes « sacrifiées » ? Conclusion ?…

On a beau hâter le replâtrage : on s’aperçoit que les causes qui avaient fait songer à réparer l’édifice, agissent trop rapidement ; que les habitants, menacés d’écroulement, s’impatientent. Il faut procéder, immédiatement, sans retard, à la reconstruction complète, et on en demande le plan.

Et nous voyons se produire dans les masses, gagnées au socialisme, ou seulement touchées par l’idée, un arrêt. On n’ose plus marcher dans la même voie sans se rendre compte : où l’on va ? qu’est-ce que l’on veut avoir ? qu’est-ce que l’on cherchera à réaliser ?

Laisser le tout ― trouver le plan, l’exécuter — à ceux dont les noms sortiront un jour des urnes, après que l’on aura renversé les gouvernements actuels ? — L’idée seule fait sourire l’ouvrier qui pense — et ils sont nombreux ceux qui pensent aujourd’hui.

Et partout — dans les réunions, dans les articles de journaux, dans les questions jetées aux orateurs des réunions publiques, dans les conversations — on voit surgir la même grande question.

« La production de ce qui sert à satisfaire nos besoins s’est engagée dans une fausse voie ― très vrai ! Abandonnée au hasard du profit, elle paralyse plus l’initiative qu’elle ne la stimule. Elle ne répond point aux besoins. Elle ne satisfait pas les plus pressés, elle en crée des milliers d’artificiels. Le tout est un immense gaspillage de forces humaines.

« La tournure funeste prise par l’industrie engendre les crises — et elles sont fréquentes, alors même qu’elles ne sont pas générales, — les guerres au dehors, les guerres civiles. Elle met continuellement en danger les quelques libertés politiques conquises. Elle amène les violences d’en haut, que le travailleur ne veut plus supporter et auxquelles il répond par les violences d’en bas.

« D’accord avec tout cela, — dit le socialiste qui pense. — Mais comment organiser la production sur une base nouvelle ? Par quel bout commencer ? À quelle institution sociale en confier la transformation ?

« À l’État ? c’est-à-dire au parlement ? — faux en principe, faux dans ses actes, incapable de rien organiser, incapable même de contrôler la besogne qu’il s’empresse d’abandonner à une hiérarchie d’administrateurs ?

« Aux petits parlements municipaux qui répètent sur une moindre échelle les vices des parlements nationaux ?

« Ou bien aux syndicats ouvriers qui, du jour où ils procèdent par représentation, créent des parlements semblables aux précédents ?

« En admettant même qu’une inspiration dont on ne voit pas d’ailleurs l’origine, les affranchisse des vices communs aux assemblées législatives, — par quelle force mettraient-ils leurs décisions en exécution ? Par la police, le juge, le geôlier, comme auparavant ? »

Et, du coup, tout l’immense problème du gouvernement surgit devant celui qui interroge. Et quand on lui souffle, comme on le fait en Allemagne, les mots de « dictature des hommes de confiance », — il y croit peut-être en Allemagne, mais en Occident la triade Robespierre-Barras-Napoléon surgit immédiatement devant ses yeux. Il connaît trop la dictature pour y déposer sa foi…

La presse socialiste a beau dire que « tout cela » s’arrangera plus tard ; qu’en ce moment il s’agit de voter. Le socialiste a beau s’inculquer la maladie du vote et toujours voter — aujourd’hui pour un tel, député, demain — pour un tel, conseiller municipal, après-demain — pour le conseil de la paroisse. Cela n’avance à rien : on ne vote pas chaque jour, et les grandes questions reviennent toujours.

Passe encore en Allemagne, qui s’approche de son 1848, et où le démocratisme socialiste peut être maintenu par de vagues allusions des Ledru-Rollin et des Louis Blanc, tandis que l’essence du mouvement se dirige contre l’autorité personnelle d’un Bismarck ou d’un Guillaume et le règne de la camarilla. Mais cela ne suffit plus en France ni en Belgique, encore moins en Angleterre.

Et c’est ce qui fait que le socialisme s’arrête dans son développement. Les nombres peuvent grossir, mais il manque de substance : il la cherche.

Il sort de sa première phase d’enthousiasme général : il doit se substancier, se déterminer. Il doit oser se prononcer nettement. Il doit répondre aux grandes questions.

Mais, comment le ferait-il sans se déclarer anarchiste ? Anarchiste, ou dictatorial, il doit faire son choix, et l’avouer. Et c’est la phase dans laquelle le socialisme est obligé d’entrer maintenant, — à moins que les événements révolutionnaires ne viennent eux-mêmes imposer les solutions. Mais, même dans la tourmente révolutionnaire, la même question viendra se poser, comme elle se posait déjà en 1848 en France. — Anarchie ou dictature ! (*)

Nous reviendrons encore plusieurs fois sur ce sujet.

(suite ci-dessous)

(*) Note de R71: Elle se pose toujours aujourd’hui en 2019 et se posera toujours tant que nous n’aurons pas accompli notre émancipation qui ne peut survenir que par la révolution sociale, la seule radicalité qui sauvera l’humanité et nous mènera enfin à ce que nous sommes fondamentalement, des êtres de la jouissance organique hors structure exploiteuse etc contre tous les « avoirs » de la dictature marchande organisée.

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Les petits expédients

Les Temps Nouveaux

juin 1985

 

Note de R71: Ce texte est la suite du texte ci-dessus…

 

Il se produit, disions-nous, un temps d’arrêt dans le développement du socialisme. Il ne s’agit plus de grossir seulement les rangs de ceux qui se disent socialistes et qui désirent vaguement, dans un avenir plus ou moins éloigné, la « socialisation des moyens de production ». Pour marcher de l’avant, il faut préciser ce que l’on entend par « socialisation », et se prononcer nettement sur la façon d’y arriver.

Sans cela, il y aura arrêt dans le développement ultérieur du socialisme, et nous en voyons déjà les signes partout : dans la presse indépendante, dans les discussions de tous les jours entre travailleurs, dans leurs appréciations de ce qui s’est fait jusqu’à ce jour, dans leur attitude indécise concernant les diverses fractions socialistes.

Et cependant, on continue à nous dire que l’essentiel, pour le moment, n’est nullement de se prononcer sur ce que l’on entend par révolution sociale. — « Vu l’état arriéré des esprits dans la grande masse des travailleurs, vu l’indifférence du grand nombre, bornons-nous ― disent les socialistes — à grouper pour le moment, à organiser les masses sur un principe général très vague — l’affirmation des droits du prolétaire, — mais surtout sur le terrain de questions secondaires pratiques, telles que la journée de travail, la protection légale du travailleur, et, avant tout, la conquête des pouvoirs publics dans l’État. C’est le moyen d’attirer le grand nombre, de faire leur éducation. »

Mais, nous demandons très sérieusement, à ceux qui suivent ce « plan de campagne », qu’est-ce qu’ils préparent ainsi, si ce n’est l’avilissement des caractères, le désespoir ou même le dégoût, chez l’ouvrier ? Que doit-il penser du socialisme, lorsque, après l’avoir attiré sous le drapeau rouge par des promesses de reprise du patrimoine humain pour l’humanité, après lui avoir demandé tant de sacrifices au nom de ce grand idéal, on lui déclare que cet idéal sera pour les siècles à venir, et que lui doit s’occuper seulement d’alléger sa servitude de salarié du capital et d’esclave de l’État ?

Aux grands jours de fêtes du travail, lorsque les masses marchent avec leurs drapeaux dans un parc ou sur une place publique, lorsqu’elles s’entassent dans les salles de meetings, — l’ouvrier étouffe les pensées amères que l’on fait surgir dans son cerveau par cette contradiction. L’enthousiasme grandit lorsque les foules se pressent, au son de leurs fanfares, autour des drapeaux. On acclame l’orateur socialiste qui chauffe l’enthousiasme par les mots de « grandeur du travail », de « marche victorieuse vers l’avenir » et ainsi de suite — qui ont remplacé ceux de patrie et de grandeur nationale chez le Gambetta socialiste. Mais, rentré chez lui après une journée de fatigue, le travailleur se demande où l’on en est après tout ce déploiement d’emblèmes et ces grands mots qui font si bien palpiter les coeurs, ― et il constate que l’on piétine sur place sans avancer ni en fait ni en idée.

Prenons, par exemple, cette question de journée de huit heures, qui a fait dernièrement les frais de tant de discours.

Les travailleurs américains, anglais et belges ne confondaient pas leur journée de huit heures avec la question sociale. Ils voulaient seulement arracher, ne fût-ce qu’une poignée de laine, à la brebis galeuse. L’arracher, non quémander. Un peu d’union dans les grèves, un peu d’énergie, une grève plus ou moins générale, et ils obtenaient une réduction de leurs journées de travail.

On a voulu en faire une partie de la question sociale, un acheminement vers sa solution !… Lorsque l’on travaillerait huit heures au lieu de dix, — dix ouvriers trouveraient du travail là où huit seulement en trouvent aujourd’hui. Le chômage allait disparaître ! Et puis, la journée de huit heures ne devait pas être obtenue de fait : elle devait être un don de l’État, et, pour amener le gouvernement à ces bonnes dispositions, il fallait des députés ouvriers aux parlements. On fouillait l’histoire pour prouver, au rebours de l’évidence, que jamais une amélioration, pas même une amélioration temporaire, dans les conditions du travail salarié ne pouvait être obtenue par les grèves sans que l’État intervînt par la loi. Enfin, tout le mouvement ouvrier du 1er mai, dans lequel on aurait dû voir un réveil général des travailleurs, été circonscrit dans la journée de huit heures, — légale, s’il vous plaît, pas autrement.

Et voilà que, bien avant de se rapprocher légalement des « Trois-Huit » (huit heures de travail, huit de sommeil et huit de loisir), des capitalistes intelligents et quelques administrations ont déjà introduit les huit heures dans leurs usines, et l’on peut déjà en apprécier les résultats.

Les chemins de fer ont certainement augmenté, jusqu’à un certain point (mais pas dans la proportion prédite), leur personnel, tout en exigeant d’ailleurs de chacun un travail beaucoup plus intense qu’auparavant. Quant aux usines, les capitalistes eux-mêmes apprécient les résultats en ces termes :

« J’ai réduit — nous dit tel « boss » américain — la journée à huit heures, et, sans même avoir amélioré les machines, j’obtiens de mes ouvriers en huit heures le même travail qu’ils faisaient auparavant en dix heures, ce qui me fait un gain net de tant et tant sur les frais généraux. »

Parfaitement ! C’est juste ce que les anarchistes ont toujours dit en parlant du gaspillage incroyable de travail humain qui se fait aujourd’hui sous le régime tant vanté de l’intérêt personnel. Certainement, on peut produire en huit heures ce qui se produit dans les usines patronales en dix heures ! Et avec quelques améliorations en plus, on le ferait même en six heures !

Seulement… puisque l’ouvrier augmente l’énergie de son travail, et puisque son travail devient d’autant plus nerveux et cérébral, il s’ensuit qu’il sort de l’usine tout autant, sinon plus fatigué après huit heures de travail qu’autrefois après dix heures d’usine.

Seulement… puisque l’usine demande maintenant des hommes capables de donner en huit heures ce que l’on obtenait autrefois en dix heures, la sélection des travailleurs les plus jeunes, et le renvoi de tous ceux qui dépassent la quarantaine, se fait bien plus strictement qu’auparavant. — Que les vieux et les faibles aillent mourir sur le pavé !…

Ceci, sans parler des usines vieux type qui doivent se fermer devant la concurrence de celles qui sont mieux organisées.

Si bien que ce prétendu « pas vers la solution de la question sociale » n’est qu’un moyen d’augmenter l’intensité du travail, toujours au profit de l’exploiteur…

Eh bien, le travailleur le sait, il l’apprend, il le prévoyait souvent. Que pensera-t-il donc de ceux qui lui ont fait rêver un règne d’or « pour chauffer l’enthousiasme », qui l’ont trompé sous prétexte de faire son éducation ?

Analysez bien chacune des « questions secondaires », soit en économie sociale, soit en politique, dont on a grandi à dessein l’importance pour en faire un moyen d’agitation, et dans chacune vous retrouvez le même fonds : tromperie, désillusion !

Et puisque la vie actuelle se charge bien vite de donner le démenti aux exagérations, l’ouvrier se voit bientôt dégoûté par toutes ces questions à côté, vers lesquelles on dirige son attention sous ce prétexte qu’il n’est pas mûr pour comprendre la grande question sociale ; il s’aperçoit qu’en réalité on évite simplement d’approfondir en quoi doit consister la « socialisation des moyens de production » qu’on lui a promise et quels sont les procédés nécessaires pour y arriver. Le dégoût saisit l’ouvrier pensant, et il se demande si ce socialisme n’est pas aussi un leurre comme la religion, le patriotisme, le radicalisme, etc., dont on parlait à ses pères.

Et puis, le temps presse… Qui peut répondre que d’ici douze mois, deux ans, nous n’aurons pas la révolution sur les bras, tout comme le peuple de Paris l’a eue au 18 mars, au moment où les révolutionnaires les plus en contact avec les masses se disaient qu’il n’y avait plus rien à faire à Paris ? Qui peut nous répondre que la période révolutionnaire ne sera pas ouverte d’ici un an à Rome, à Berlin, à Paris, à Vienne, à la chute d’un Crispi ou d’un Guillaume, à la suite d’une crise industrielle aiguë, ou bien de quelque défaite dans une guerre européenne ? Et pour peu qu’une révolution politique éclate n’importe où sur le continent, il est certain que la question sociale y sera posée dans toute sa grandeur, comme elle le fut à Paris en 1848.

Et que prépare-t-on, si ce n’est des journées de juin ou de mai, des défaites ouvrières noyées dans le sang sous les obus à la dynamite et la mitraille crachée à la vapeur, — quand on cache soigneusement à l’ouvrier la gravité du moment historique que nous traversons, la tâche immense qu’il aura à accomplir, lui-même, de ses propres forces, dans la révolution, s’il tient à en sortir, non pas sur un brancard porté à la fosse commune, non pas comme un forçat à Cayenne ou aux Philippines, mais après avoir préparé un meilleur avenir pour l’humanité ?

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Lectures complémentaires:

Michel_Bakounine_La_Commune_de_Paris_et_la_notion_detat

Leducation-comme-pratique-de-la-liberte_Paulo_Freire_1965

Faire passer le proletariat pour fascisant_Francis_Cousin

AssDesAss-2-Appel-pour-des-assemblées-citoyennes

Pierre_Kropotkine_L’anarchie-dans-l’evolution-socialiste-2eme-edition-1892

Pierre_Kropotkine_La_Commune_de_Paris_PDF

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Tract_Gilets_Jaunes

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

zenon_pourquoi suis je anarchiste ?

Francis_Cousin Ce n’est qu’un début…

Il y a 50 ans… Mai 68

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Marshall-Sahlins-La-nature-humaine-une-illusion-occidentale-2008

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

JP-Marat_Les_chaines_de_lesclavage_Ed_Fr_1792

La_Conquête_du_Pain_Kropotkine

Rudolph Rocker_Anarchie de la theorie a la pratique

Ecrits-choisis-anarchistes-sebastien-faure-mai-2018

Manifeste pour la Société des Sociétés

Dieu et lEtat_Bakounine

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Inevitable_anarchie_Kropotkine

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Errico_Malatesta_écrits_choisis

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

Les_amis_du_peuple_révolution_française

6ème_déclaration_forêt.lacandon

confederalisme_democratique

kropotkine_science-etat-et-societé

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

Qu’est-ce que l’impôt ? (Pierre Kropotkine)

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L’impôt, c’est le tribut. L’assertion de la domination de l’exploiteur sur l’exploité, c’est une relation de division, d’antagonisme, d’injustice et de contrôle. Tout comme l’état et l’argent, il n’a aucun lieu d’être, par contre il est obligatoire dans une relation fabriquée de dominant à dominé.
Toucher le système là où ça lui fait le plus mal: au porte-feuille… Donc, boycott de l’impôt, en masse ! Depuis l’avènement du système des banques centrales, cartel de banques privées qui pillent le monde, les états ne sont plus autorisés à produire l’argent à taux zéro, mais forcé d’emprunté sur les marchés financiers à des banques privées rapaces qui s’engraissent sur la dette accumulée et donc sur les intérêts.

Les impôts des nations ne servent plus depuis bien longtemps à « payer les routes, les écoles et les hôpitaux » comme le lavage de cerveau collectif nous le martèle toujours, mais les impôts collectés vont directement éponger les INTERETS de la dette des pays, dette odieuse contractée sur la spéculation financière de la même clique qui contrôle toutes les politiques occidentales et donc domine le monde, siphonnant vers le haut tout ce qu’il y a à siphonner.

Le boycott est la seule solution viable tout en mettant en place la société des sociétés solidaire et égalitaire.
A bas l’État, à bas la marchandise, à bas l’argent, à bas le salariat !
Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

~ Résistance 71 ~

 


Siphonage en règle vers le tout-à-l’égout

 

L’impôt

Pierre Kropotkine
1913

Si l’Etat, par le service militaire, par l’enseignement qu’il dirige dans l’intérêt des classes riches, par l’Eglise et par ses milliers de fonctionnaires, exerce déjà un pouvoir formidable sur ses sujets, – ce pouvoir est encore décuplé au moyen de l’impôt.

Instrument anodin à ses débuts, salué et appelé par les contribuables eux-mêmes lorsqu’il vint remplacer les corvées, l’impôt est devenu aujourd’hui, en plus d’un très lourd fardeau, une arme formidable, d’une puissance d’autant plus grande qu’elle se déguise sous mille aspects, capable de diriger toute la vie économique et politique des sociétés dans l’intérêt des gouvernants et des riches. Car ceux qui sont au pouvoir s’en servent maintenant, non-seulement pour se tailler des traitements, mais surtout pour faire et défaire les fortunes, pour accumuler des richesses immenses aux mains de quelques privilégiés, pour constituer les monopoles, pour ruiner le peuple et l’asservir aux riches – et tout cela sans que les imposés se doutent seulement de la puissance qu’ils ont remise à leurs gouvernants.

« Qu’y a-t-il de plus juste, cependant, que l’impôt? » nous dirons sans doute les défenseurs de l’Etat. « Voici, diront-ils, un pont bâti par les habitants de telle commune. La rivière, grossie par les pluies, va l’emporter si on ne s’empresse de le réparer. N’est-il pas naturel et juste d’appeler tous les habitants de la commune pour réparer ce pont? Et puisque le grand nombre ont leurs travaux à faire, – n’ est-il pas raisonnable de remplacer leur travail personnel, leur corvée maladroite par un paiement qui permettra d’appeler des ouvriers et des ingénieurs spécialistes? »

« Ou bien, diront-ils, voilà un gué qui devient impraticable à certaines saisons. Pourquoi les habitants des communes voisines ne s’imposeraient-ils pas pour bâtir un pont? Pourquoi ne paieraient-ils pas, tant par tête, au lieu de venir, tous, la bêche à la main, réparer cette digue? rechausser cette route? Ou bien encore, pourquoi bâtir un magasin à blé, auquel chaque habitant devra verser tant de blé par an pour parer aux disettes, au lieu de confier à l’Etat le soin de s’occuper de la nourriture en cas de disette, en échange d’un impôt insignifiant? »

Tout cela semble si naturel, si juste, si raisonnable, que l’individualiste le plus entêté n’aurait rien à y redire, – à plus forte raison, tant qu’une certaine égalité de conditions règne dans la commune. Et, multipliant des exemples de ce genre, les économistes et les défenseurs de l’Etat en général s’empressent de conclure que l’impôt est justifiable, désirable à tous les points de vue et … « Vive l’impôt! »

Eh bien, tout ce raisonnement est faux. Car si certains impôt communaux ont réellement leur origine dans le travail communal, fait en commun, – l’impôt ou plutôt les impôts formidables et multiples que nous payons à l’Etat, ont une tout autre origine – la conquête.

C’est sur les peuples conquis que les monarchies de l’Orient, et plus tard la Rome des empereurs, prélevaient les corvées. Le citoyen romain en était exempté; il s’en déchargeait sur les peuples soumis à sa domination. Jusqu’à la Grande Révolution – en partie jusqu’à nos jours – les prétendus descendants de la race conquérante (romain germaine, normande), c’est-à-dire, les «soi- disant nobles», ont été exemptés de l’impôt. Le manant, l’os noir conquis par l’os blanc, figurait seul sur la liste des « corvéables et taillables». Les terres des nobles ou « anoblies» ne payaient rien, jusqu’en 1789. Et jusqu’à présent, les richissimes propriétaires anglais ne paient presque rien pour leur immense propriétés, et les gardent incultes en attendant que leur valeur ait décuplé.

De la conquête, du servage vient donc l’impôt que nous payons aujourd’hui à l’Etat – nullement du travail communal librement consenti. En effet, lorsque l’Etat accablait le peuple de corvées aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, il ne s’agissait nullement de ces travaux que hameaux ou villages entreprenaient en vertu du libre consentement de leurs habitants. Les travaux communaux continuaient à être faits par les habitants des communes. Mais, à côté, en plus de ces travaux, des centaines de mille paysans étaient amenés sous escorte militaire des villages lointains pour bâtir telle route nationale ou telle forteresse; pour transporter les provisions nécessaires à l’alimentation d’une armée; pour suivre, avec leurs chevaux exténués , les nobles partis à la conquête de nouveaux châteaux. D’autres travaillaient les mines et les usines de l’Etat; d’autres encore, sous les fouets des fonctionnaires, obéissaient aux fantaisies criminelles de leurs maîtres creusant les étangs des châteaux royaux ou en bâtissant des palais pour les rois, les seigneurs et leurs courtisanes, alors que les femmes et les enfants de ces corvéables broutaient l’herbe des champs incultes, mendiaient sur les routes, ou se jetaient, affamés, sous les balles des soldats, pour piller les convois de blé exporté.

La corvée, imposée d’abord à la race conquise (tout comme les Français, les Anglais, les Allemands l’imposent aujourd’hui aux noirs d’Afrique), et plus tard à tous les manants, telle fut l’origine – la vraie origine – de l’impôt que nous payons aujourd’hui à l’Etat. S’étonnera-t-on alors que l’impôt ait gardé jusqu’à nos jours le cachet de son origine?

Ce fut un immense soulagement pour les campagnes, lorsque, aux approches de la Grande Révolution, on commença à remplacer les corvées de l’Etat par une espèce de rachat – l’impôt payé en argent. Lorsque la Révolution, apportant enfin un rayon de lumière dans les chaumières, abolit une partie des gabelles et des taiIles qui pesaient directement sur les plus pauvres, et que l’idée d’un impôt plus équitable (et aussi plus profitable pour l’Etat) commença à se faire jour, ce fut, nous dit-on, un contentement général dans les campagnes. Surtout parmi les paysans plus ou moins enrichis par le commerce et le prêt à intérêt.

Mais, jusqu’à présent, l’impôt est resté fidèle à son origine première. Entre les mains des bourgeois qui se sont emparés du pouvoir, il n’a cessé de grandir, et il n’a cessé d’être employé surtout à l’avantage de la bourgeoisie. Au moyen de l’impôt, la clique des gouvernants – l’Etat, représentant la quadruple alliance du roi, de l’Eglise, du juge et du seigneur-soldat – n’a cessé d’élargir ses attributions et de traiter le peuple en race conquise. Et aujourd’hui, moyennant cet instrument précieux qui frappe ans qu’on en ressente directement le coups, nous sommes devenus presque aussi asservis envers l’Etat que nos pères l’étaient autrefois envers leurs seigneurs et maîtres.

Quelle quantité de travail donne chacun de nous à l’Etat? Aucune économiste n’a jamais cherché à évaluer le nombre de jours de travail que le travailleur des champs et des usines donne chaque année à cette idole babylonienne [1] On fouillerait vainement les traités d’economie politique pour arriver à une évaluation approximative de ce que l’homme qui produit les richesses donne de son travail à l’Etat. Une simple évaluation basée sur le budget de l’Etat, de la nation, des provinces et des communes (qui contribuent aussi aux dépenses de l’Etat) ne dirait rien; car il faudrait estimer, non pas ce qui rentre dans les caisses du trésor, mais ce que le paiement de chaque franc versé au Trésor représente de dépenses réelles faites par le contribuable. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que la quantité de travail donnée chaque année par le producteur à l’Etat est immense. Elle doit atteindre, et pour certaines classes dépasser les trois jours de travail par semaine que le serf donnait jadis à son seigneur.

Et notez bien que, quoiqu’on fasse pour remanier l’assiette de l’impôt, c’est toujours le travailleur qui en supporte tout le fardeau. Chaque centime payé au Trésor est payé en fin de compte par le travailleur, le producteur.

L’Etat peut bien rogner plus ou moins le revenu du riche. Mais encore faut-il que le riche ait un revenu: que ce revenu soit fait, produit par quelqu’un – et il ne peut être fait que par celui qui produit quelque chose par son travail. L’Etat réclame au riche sa part du butin; mais d’où vient ce butin, qui représente en fin de compte tant de blé, de fer, de porcelaine ou d’étoffes vendues, – tous résultats du travail de l’ouvrier producteur? A part les richesses qui viennent de l’étranger, et qui représentent l’exploitation d’autres travailleurs – des habitants de Russie, de l’Orient, de l’Argentine, de l’Afrique, – c’est encore les travailleurs du pays même qui doivent donner tant de journées de leur travail pour payer l’impôt, ainsi que pour enrichir les riches.

Si l’impôt prélevé par l’Etat, – comparé à ses immenses dépenses – semble être un peu moins lourd en Angleterre que chez les autres nations de l’Europe, c’est pour deux raisons. L’une est que le parlement composé en moitié de propriétaires fonciers, favorise ceux-ci et leur permet de prélever un tribut immense sur les habitants, dans les villes et dans les campagnes, en ne payant qu’un faible impôt. Et l’autre – la principale – est que de tous les pays européens l’Angleterre est celui qui prélève le plus sur le travail des ouvriers des autres nations.

On nous parle quelquefois d’impôt progressif sur le revenu qui, au dire de nos gouvernants, frapperait le riche à l’avantage du pauvre. Telle fut en effet l’idée de la Grande Révolution, lorsqu’elle introduisit cette forme d’impôt. Mais aujourd’hui, tout ce qu’on obtient par l’impôt légèrement progressif, est de rogner un peu le revenu du riche; on lui prend un peu plus qu’auparavant de ce qu’il a soustrait au travailleur. Mais c’est tout. C’est toujours l’ouvrier qui paie, et qui généralement paie plus que l’Etat n’en prend au riche.

Quand à l’impôt indirect, nous savons, non seulement que les objets consommés par tout le monde sont surtout frappés par l’impôt (les autres rapportent peu), mais aussi que toute augmentation de quelques centimes de l’impôt sur les boissons, ou le café, ou le blé, se traduit par une augmentation beaucoup plus forte des prix payés par le consommateur.

Il est de toute évidence, d’ailleurs, que celui-là seul qui produit, qui crée la richesse par son travail, peut payer l’impôt. Le reste n’est qu’un partage du butin soustrait à celui qui produit, – partage qui, toujours, se résume pour le travailleur en un surcroît d’exploitation.

Aussi pouvons-nous dire qu’à part l’impôt prélevé sur les richesses faites à l’étranger, les milliards versés chaque année au Trésor public – en France, par exemple – sont prélevés presqu’en entier sur le travail des dix millions environ de travailleurs que possède la France.

Ici, le travailleur paye comme consommateur des boissons, du sucre, des allumettes, du pétrole. Là, c’est lui qui, en payant son loyer, verse au Trésor l’impôt que l’Etat prélève sur le propriétaire de la maison. Là encore, en achetant son pain, il paye les impôts fonciers, la rente de la terre, le loyer et les impôts de la boulangerie, la supervision, le ministère des finances, etc. Là enfin, en s’achetant un habit, il paye les droits sur le coton importé, le monopole créé par le protectionnisme. En achetant du charbon, en voyageant en chemin de fer, il paie le monopole des mines et des chemins de fer, créé par l’Etat en faveur des capitalistes, possesseurs des mines et des lignes ferrées – bref, c’est toujours lui qui paie toute la séquelle d’impôts que l’Etat, la province, la commune prélèvent sur le sol et ses produits, la matière brute, la manufacture, le revenu du patron, le privilège de l’instruction – tout, tout ce que la commune, la province et l’Etat voient venir dans leurs caisses.

Combien de journées de travail par an représentent donc tous ces impôts? N’est-il pas très probable, qu’après avoir fait l’addition, on trouverait que l’ouvrier moderne travaille plus pour l’Etat que le serf ne travaillait autrefois pour son maître?

Mais si ce n’était que cela!

La réalité est que l’impôt donne aux gouvernants le moyen de rendre l’exploitation plus intense, de retenir le peuple dans la misère, de créer légalement, sans parler du vol ou des Panamas [2], des fortunes que jamais le capital seul n’aurait pu accumuler.

Notes

[1] Ce calcul a été effectué plus récemment. La Journée d’affranchissement de l’impôt varie d’un pays à l’autre, selon les méthodologies utilisées, de sorte qu’il n’est pas possible de faire une véritable comparaison. A titre indicatif, il apparaît qu’aux Etats-Unis (selon les calculs de l’Association fiscale), le jour où on a fini de travailler pour l’Etat arrive le 19 avril 2018 (109 jours ouvrables). En 1900, la Journée d’affranchissement de l’impôt était arrivée le 22 janvier. En Angleterre, selon l’Institut Adam Smith, elle tombe le 12 juin (2017). Dans d’autres pays européens (Allemagne, France, Norvège), elle tombe en juillet, ce qui signifie travailler pour l’Etat plus de la moitié du temps.

[2] Le scandale qui a affecté la société impliquée dans la construction du canal de Panama concernait des sommes prélevées sur les souscripteurs des actions de la société pour payer les journalistes et les politiciens afin d’obtenir leur soutien pour l’adoption d’une loi et pour le succès de la souscription. Mais cela ne suffit pas à sauver la Compagnie de la faillite et, avec sa liquidation (1889), 85 000 petits actionnaires perdirent tout. Le scandale éclata en 1892 parce que le journaliste Edouard Drumont reçut des documents compromettants sur cette affaire et les publia dans le journal La Libre Parole.

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Lectures complémentaires:

Pierre_Kropotkine_La_Commune_de_Paris_PDF

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Proudhon_Quest_ce_que_la_propriete

La_Conquête_du_Pain_Kropotkine

Manifeste pour la Société des Sociétés

champs-usines-et-ateliers-par-pierre-kropotkine-1910

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

Inevitable_anarchie_Kropotkine

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

kropotkine_science-etat-et-societé

le-prince-de-levolution-Dugatkin

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

 

Gilets Jaunes: Le mouvement est-il anarchiste ? (Charles MacDonald, anthropologue CNRS)

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Tout le pouvoir aux Ronds-Points !…

 

Les Gilets Jaunes sont-ils des anarchistes ?

 

Charles MacDonald

Anthropologue / ethnologue, CNRS

 

2 février 2019

 

url de l’article:

http://serpent-libertaire.over-blog.com/2019/01/les-gilets-jaunes-sont-ils-des-anarchistes-par-charles-macdonald.html

 

Un grand nombre d’opinions ont été émises par les politologues, sociologues, historiens et autres sur la nature du mouvement des Gilets Jaunes (GJ). Ce mouvement déconcerte. On ne trouve pas le modèle qui le définirait le mieux. Jacquerie, Mai 68, résurgence des grandes grèves du passé, Nuits Debout, Prise de la Bastille ? Les -ismes (poujadisme, nationalisme, extrémisme de droite ou de gauche, réformisme, fascisme, antifascisme) ne conviennent pas vraiment. Il y a un déficit de vocabulaire. Les intellectuels s’affairent. Mais, dans cette fébrilité conceptuelle, un mot n’est presque jamais prononcé, celui d’anarchisme. Pourquoi ?

A-t-on oublié que le terme « anarchie » signifie simplement « sans chef » ? Les GJ sont-ils sans chefs ? Incontestablement. Des représentants ou porte-parole plus ou moins auto-désignés sont apparus, pour disparaître aussitôt. Les GJ sont-ils encadrés par des partis ou des syndicats ? Evidemment non. Reçoivent-ils des ordres d’une autorité supérieure ? Aucunement. Ils sont donc anarchistes au sens étymologique, simple, primaire du terme. Pourquoi ne pas prononcer ce mot ? Pour des raisons évidentes. Les anarchistes, dans la pensée politique et académique ambiante signifie « casseurs », « voyous » « nihilistes ». Anarchisme signifie, pour la quasi totalité de nos intellectuels dument formatés, chaos et destruction. Ce sens n’est pas le bon.

Et pourtant l’anarchie et l’anarchisme sont des constantes de l’histoire et de l’évolution humaine. Elle peut apparaître sous différentes formes, spontanée, non idéologique (anarchie) ou idéologique, doctrinaire, organisée (anarchisme) mais elle a toujours deux aspects fondamentaux. Le premier, déjà indiqué par son nom, est le refus du pouvoir et de l’institution qui l’incarne suprêmement, l’Etat. L’autre est celui de la création de communautés fondées sur l’entraide, la coopération, l’équivalence radicale de sujets concrets. Or n’est-ce pas exactement ce que l’on observe chez une partie au moins des GJ ? Ces ronds-points qui voient se dresser des cabanes, où l’on se parle, où des individus qui ne connaissaient pas se trouvent et s’accordent, où des commerçants apportent du pain et des croissants, où l’on boit du café dans une ambiance de camaraderie, autour de feux, dans le froid, où finalement l’on retrouve ce grand festin de l’humanité qui est de se retrouver dans la convivialité heureuse. Après, il faut s’organiser, et alors commence un long processus qui transforme l’anarchisme spontané et viscéral en un combat pour le pouvoir où il risque de se perdre.

Les GJ ont surgi de l’indifférenciation, de leur condition d’inférieurs, de leur statut de sujets abstraits et invisibles du tout social. Ils sont devenus des sujets concrets, vivants, et non plus des numéros, des catégories statistiques. Ils ne proposent pas d’abord de slogan politique, de dispositif économique, de mesure administrative. Ils disent : je suis pauvre, je suis humilié. Ils racontent leur histoire. Ils sont devant les caméras des personnes à part entière. Ils parlent à la première personne et disent au grand chef : dégage ! Ils protestent contre l’aliénation dont ils sont victimes. Celle du pouvoir, celle de l’existence. Ils sont, en tout cela, sinon anarchistes, en tout cas « anarches », même s’ils sont aussi beaucoup d’autres choses.

En tout état de cause les GJ veulent plus d’égalité, produisent de la fraternité et rejettent les hiérarchies. Même s’ils sont loin pour une grande part des idées libertaires ou des programmes anarchistes, même s’ils ne se réclament pas de Bakounine, de Proudhon ou de Bookchin, ils appartiennent à la grande mouvance humaine pour laquelle les termes d’anarchie et d’anarchisme doivent être utilisés.

Charles Macdonald est directeur de recherche honoraire en anthropologie au CNRS et auteur notamment de L’ordre contre l’Harmonie. Anthropologie de l’anarchie (Paris, Editions Petra, 2018, https://www.editionspetra.fr/livres/lordre-contre-lharmonie-anthropologie-de-lanarchie).

Le blog de Charles MacDonald

Lectures complémentaires:

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Francis_Cousin Ce n’est qu’un début…

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Pierre_Clastres_De l’ethnocide

Pierre_Clastres_Echange-et-pouvoir-philosophie-de-la-chefferie-indienne

Appel au Socialisme Gustav Landauer