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Résistance politique : Errico Malatesta, retour sur une vie

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Errico Malatesta, retour sur une vie

Le Monde Libertaire

20 septembre 2021

Source:
https://monde-libertaire.fr/?article=Des_idees_et_des_luttes_Errico_MALATESTA

« La légende est plus vraie que l’histoire, plus intéressante. » Cette citation d’Errico Malatesta au sujet de la Commune de Paris de 1871 pourrait parfaitement s’appliquer à sa vie. On la connaît par les rapports de police essentiellement consacrés à noircir le personnage pour mieux l’enfermer, mais quid de sa vie intérieure, ses sentiments, son introspection. Très difficile exercice car il parlait assez peu de lui-même, tout consacré à une cause, l’anarchie à laquelle il consacrera un livre éponyme. Certes, il existe des articles, des discours, des propos enflammés d’amis, de compagnons qui magnifient le militant charismatique, lui qui voulait rester discret, au service des autres. Vittorio Giacopino publie chez Lux, un livre « roman historique » pour faire vivre la légende. Rien n’est faux, mais il fait parler Malatesta au plus près de ses lettres à ses amis, de ses réflexions. Enfermé vivant dans un petit appartement rue Andrea-Doria à Rome, surveillé, perquisitionné, harcelé par les nervis fascistes de Mussolini, il se remémore sa vie d’aventures, son départ en Amérique du Sud, ses voyages à Londres, un internationaliste qui rencontre Bakounine à Saint-Imier, se lie avec Pierre Kropotkine. 

La Révolution universelle

La Commune de Paris de 1871 sera sa prise de conscience de la nécessité de se battre pour un monde meilleur, il y pense encore en 1931, un an avant sa mort et croit toujours dans la Révolution universelle. « Nous ne reconnaissons d’autre patrie que la révolution universelle, d’autre ennemi que la tyrannie sous quelque forme qu’elle se présente. »

Ses premières actions relèvent du coup de poing, des initiatives à la hâte, des échecs, des procès, de la prison, mais toujours « je ne peux que nourrir du mépris pour ceux qui non seulement ne veulent rien faire, mais se complaisent à blâmer et maudire ceux qui agissent. » Alors, il agit toujours à l’affût d’une action, d’un espoir à relayer. « La foi, ce n’est pas une croyance aveugle : c’est le résultat d’une volonté ferme alliée à une forte espérance. »

Les souvenirs remontent à la surface, des regrets jamais, de la nostalgie parfois comme son séjour à Paris et le retour des communards en 1880, son exclusion de l’Internationale et le mépris de Marx à l’encontre des « anarchistes qui ne représentent pas les vrais travailleurs, mais des gens déclassés avec certains travailleurs abusés, comme troupe. »

Ses propos sont d’une actualité étonnante, bien qu’écrits au début du XXème siècle. « Tout le système social en vigueur est fondé sur la force brutale mise au service d’une petite minorité qui exploite et opprime la grande masse. » Il y oppose Le programme anarchiste qui se conclut ainsi « Nous voulons donc abolir radicalement la domination et l’exploitation de l’homme par l’homme. Nous voulons que les hommes, unis fraternellement par une solidarité consciente, coopèrent volontairement au bien-être de tous. […] Nous voulons pour tous le pain, la liberté, l’amour et la science. »

Une solidarité consciente

Ses regrets ? Oui sans doute le ralliement de Kropotkine et de quelques anarchistes à la guerre en 1914. Et puis aussi la révolution soviétique, même si au début il croit dans cette lumière qui se lève à l’Est, mais il écrit aussi en 1919 qu’en réalité « il s’agit de la dictature d’un parti, ou plutôt des chefs d’un parti […] qui préparent les cadres gouvernementaux qui serviront à ceux qui viendront après pour profiter de la révolution et la tuer. » Dans Pensiero et Volontà, il dénonce Lénine en ces termes, « lui, avec les meilleures intentions, fut un tyran, l’étrangleur de la Révolution russe, et nous qui ne pûmes l’aimer vivant, nous ne pouvons le pleurer mort. » Rappelons que Cronstadt, Mahkno et l’Ukraine, l’élimination des anarchistes sont passés par là. 

« Faire les anarchistes »

En 1920, se développe dans le Nord de l’Italie, une mobilisation ouvrière sans pareil, Malatesta en fait partie évidemment. Il faut occuper les usines et paralyser le système bourgeois. Cependant, les socialistes modérés, les syndicats limitent l’ampleur de la mobilisation et le reflux ne tarde pas à se faire sentir. Il en résultera des attentats du désespoir. 

Poursuivi par les fascistes, il se réfugie à Rome où la situation sera encore pire qu’à Milan. Isolé, il sent ses forces le quitter, entouré par les séides de Mussolini. Alors que faire, Errico Malatesta ? « Faire les anarchistes ; nous unir, nous organiser, approfondir les problèmes d’aujourd’hui et de demain. […] Ce qui importe le plus, c’est que le peuple, les hommes, perdent l’instinct et les habitudes grégaires que l’esclavage millénaire leur a insufflés, et apprennent à penser et à agir librement. Et c’est à cette grande œuvre de libération que les anarchistes doivent se consacrer. »

Francis Pian

Errico Malatesta, Vittorio Giacopino. Ed. LUX, 2018

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Errico Malatesta sur Résistance 71

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

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Errico Malatesta : Capitalisme et irréconciliable contradiction…

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Nous avons traduit et publié bon nombre de texte d’Errico Malatesta depuis quelques années sur Résistance 71. Ce texte ci-dessous est remarquable dans sa justesse d’analyse et son actualité… 121 ans plus tard. Serait-ce un signe une fois de plus que rien n’a vraiment changé depuis ?…

Malatesta (1853-1932) rejoignit la 1ère Internationale en 1871 à l’âge de 18 ans. En 1872, il rencontra Bakounine et rejoignit l’Internationale Anarchiste du congrès de St Imier. Malatesta fut longtemps un adepte de la “propagande par le fait”, c’est à dire un avocat de l’insurrection armée, mais il changea d’avis avec le temps. Il fut un des leaders anarchistes qui refusa d’accepter la 1ère guerre mondiale, argumentant que tout cela n’était qu’un accord des riches pour faire s’entretuer les pauvres au nom de leur profit et de leur richesse. Mécanicien et électricien de formation, il milita et aida à l’organisation de la lutte ouvrière dans l’optique de l’établissement de la société anarchiste dans bon nombre de pays, en Italie, son pays d’où il dût s’exiler pendant 35 ans, en Belgique, en France, en Suisse, aux Etats-Unis et en Argentine. Il passa 12 années de sa vie en prison et fut condamné 3 fois à mort.

Errico Malatesta est une des grandes figures historiques de l’anarchisme, grand organisateur et fédérateur de volonté. Il maniait le verbe et l’action avec la même efficacité. Ce n’est pas un hasard si nous le sortons du “placard” à intervalles réguliers. Quand on parle de complémentarité osmotique, il est intéressant de lire et de puiser dans les écrits et la pensée de Proudhon, Kropotkine, Bakounine, Landauer et Malatesta, le meilleur de chacun d’entre eux se cristallisera dans la société des sociétés que nous sommes déjà en train de construire, pour beaucoup sans même le savoir…

~ Résistance 71 ~

L’irréconciliable contradiction

Errico Malatesta

Mars 1900

Traduit de l’anglais par Résistance 71

Avril 2021

Ils écrivent depuis Bari en Italie :

Notre ville subit une bien triste crise. La fabrique de tonneaux, qui fut autrefois une industrie flamboyante, est de plus en plus sur le déclin. La cause de ce déclin réside dans l’introduction de nouveaux tarifs pour le transport ferrovier, qui permet le retour de tonneaux vides à un très bas prix, ce qui occasionne un déclin dans la consommation de tonneaux. Il y a quelques temps, les maîtres d’œuvre de la fabrication des tonneaux demandèrent que les prix de transport des tonneaux vides soient augmentés. Dimanche dernier, devant la préfecture, ils ont rencontré les autorités pour leur demander de les aider. Un comité de 12 membres de la corporations des tonneliers, accompagnés d’un inspecteur de la sécurité publique, fut reçu par le préfet, qui a promis de résoudre cette affaire.

Comment diable le préfet va t’il résoudre cela ?

En donnant l’ordre aux compagnies ferrovières d’augmenter encore le prix de transport des tonneaux vides ? Comment cela se peut-il, si les capitalistes sont ceux qui possèdent les chemins de fer, ceux qui commandent aux préfets et qui sont les maîtres de ceux-ci !

Et puis, augmenter le prix du retour des tonneaux vides fera immanquablement augmenter le prix du vin.

Si les consommateurs de vin en venaient à se retourner contre le préfet, leur promettrait-il ces choses aussi ?

Ce pauvre préfet doit se sentir dans la position de dieu tout puissant à qui une personne demande de la pluie et une autre le beau temps. Et il n’est même pas omnipotent !…

Mais nous nous préoccupons en vain de la position des préfets, qui savent parfaitement bien comment se sortir de tels meli-melos… en faisant des promesses à tout le monde et n’en tenant aucune !

Ce sont ces pauvres travailleurs qui méritent bien plus notre considération car, ignorants de la cause initiale de leurs problèmes, se laissent berner et moquer d’eux au point qu’ils se laissent escorter à la préfecture par un inspecteur de la sécurité publique et espèrent que les autorités vont s’occuper de leur fardeau.

Ce cas des tonneliers de Bari est un cas typique, qui montre on ne peut plus clairement la totale absurdité de la société capitaliste.

Dans ces cas similaires, il ne peut pas y avoir d’autre cure que l’abolition du capitalisme et la transformation radicale du système de production. Et chaque corps de métier, chaque forme d’activité humaine doit, tôt ou tard, se retrouver dans le même dilemme, ce qui est déjà abondamment étendu dû au fait de la surabondance de travail.

Les associations ne sont d’aucun secours, ni ne le sont les grèves, ni les coopératives ni toute autre forme de résistance dans le système.

A chaque fois qu’on n’a pas besoin du travail d’un ouvrier, celui-ci ne peut pas imposer quelque sorte d’accord que ce soit : il doit mourir de faim, plus ou moins lentement, plus ou moins convulsivement, mais il doit mourir de faim… à moins qu’il puisse se libérer du système en cours.

De plus, le progrès a la tendance à rendre le travail de plus en plus de personnes inutile.

Ceci est l’ultime et irréconciliable contradiction entre le capitalisme et le progrès. Tous deux empêchent un véritable progrès, glorifiant les castes actuelles, abolissant la concurrence entre les capitalistes, interdisant tout développement de production, toute nouvelle machine, toute application scientifique nouvelle et réduisant les ouvriers au statut d’animaux domestiques auxquels leurs maîtres donnent une pitance rationnée, en bref, un régime tel que celui mis en place par les jésuites au Paraguay. Pour en sortir, nous devons détruire le capitalisme et organiser la production non pas pour le profit du petit nombre, mais pour le plus grand bien-être de tous.

La requête des tonneliers de Bari pour augmenter le tarif de transport des tonneaux vides afin que les marchands de vin trouvent plus faciles de les brûler après usage plutôt que de les renvoyer, est la même chose que de demander aux tonneliers de n’envoyer que 10 tonneaux sur 100 qu’ils fabriquent sur le marché et de détruire les 90 autres avant qu’ils ne soient utilisés.

Est-il possible de faire cela ? Bien sûr que non, et pourtant la structure actuelle de la société est si absurde que cela rendrait bénéfique une telle mesure.

Quand des gens meurent de faim parce qu’il y a trop de choses ou parce que c’est trop facile de le produire ou parce que c’est trop durable, la destruction peut apparaître et bizarrement être plus utile que la production. Un grand incendie ou un tremblement de terre peuvent être une aubaine, amenant du travail et du pain aux sans emplois. [NdT: à noter que toutes les grandes crises modernes se sont “résolues” au sein du système par de non moins grandes guerres, détruisant beaucoup et tuant des millions de gens. Guerre et reconstruction sont faites par les mêmes entités qui profitent de tout et les banques qui les financent plus encore, le contrôle est mis d’amont en aval de toute crise, le plus souvent planifiée, rien ou si peu n’arrive par hasard…]

Mais la destruction de richesse n’est pas la manière dont les travailleurs pourront s’émanciper. Et par bonheur, le temps est passé, du moins dans les pays les plus avancés, durant lequel les ouvriers pensaient pouvoir arrêter le progrès et mettre autant d’énergie à briser les machines que cela aurait demander pour les contrôler.

Nous ne devons pas nous battre contre le progrès, mais au contraire le diriger pour qu’il profite vraiment à tout le monde.

Pour que cela se produise, il faut que les travailleurs prennent possession du capital, de toute la richesse sociale de façon à ce que ce soit dans leur intérêt de voir une abondance de produits et une production demandant le moins d’effort possible.

Voilà pourquoi il est nécessaire de faire une révolution [sociale]

L’organisation du travail, les syndicats, les grèves et toute sorte de résistance peuvent à un certain point de l’évolution capitaliste améliorer les conditions de travail et de vie des travailleurs ou empêcher que ces conditions ne se détériorent ; elles peuvent bien servir à entraîner les travailleurs à la lutte ; ils sont toujours en de bonnes mains, un bon moyen de promotion des idées ; mais ils sont sans espoir et impuissants à résoudre la question sociale. Tout cela doit donc être utilisé de façon à aider à préparer les esprits et le muscle pour la révolution, pour l’expropriation.

Quiconque ne voit pas et ne comprend pas cela en est réduit à aller mendier devant les préfets… et d’en être la risée.

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Lecture complémentaire : Nous conseillons tout particulièrement cette compilation d’écrits de Malatesta qui sont d’une justesse et d’une actualité (hélas !) sans bornes…

Errico Malatesta, écrits choisis

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir ! (Résistance 71)

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie


1ère action directe : dire NON !

Association pour un Anarchisme Ontologique : Une (re)lecture du préambule du syndicat I.W.W 1991 ~ 2020

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L’I.W.W (1905), seul syndicat digne d’intérêt

Une interprétation ésotérique du préambule de l’I.W.W. par Hakim Bey et l’Association for Ontological Anarchism

 

AOA

1991

Révisé, mars 2020

Ceux qui pensent connaître nos idéaux politiques, qui savent que nous sommes des individualistes (ou pire des « néo-individualistes ») seront sans nul doute choqués de découvrir notre intérêt pour l’I.W.W. [i] Et ils seront encore plus étonnés d’apprendre que Mark Sullivan [ii] et moi-même avons rejoint la NY Artists et Writers Job Branch de l’I.W.W. en janvier de cette année à la demande pressante de Mel Most [iii]. En fait, nous sommes un peu sous le choc nous-mêmes. « Ne jamais se plaindre, ne jamais expliquer »… mais peut-être que, juste pour cette fois, nous allons un peu adoucir notre règle – d’où l’apologie.

La Mackay Society, dont Mark et moi-même sommes des membres actifs, est dédiée à l’anarchisme de Max Stirner, de Benjamin Tucker et de John Henry Mackay. En outre, je me suis associé avec divers courants du post-situationnisme, du « travail zéro », du néo-dadaïsme, du mouvement « autonomia »[iv] et de l’anarchisme « Type 3 »[v], qui tous sont supposés être des horreurs sans nom pour l’I.W.W. et le syndicalisme en général. D’autres membres de la NY Artists Branch sont également des individualistes ou des anarchistes pacifistes (suivant la ligne de transmission de Julian Beck [vi]) ; un certain malaise s’était déjà fait jour lors de réunions concernant le Préambule de l’I.W.W. ou d’autres textes… ; et donc, hormis faire un geste sentimental en l’honneur de la mémoire de Mel… pourquoi collaborons-nous à l’I.W.W. ?

Primo : où est le problème ? Lorsque j’ai découvert l’anarchisme vers l’âge de 12 ou 13 ans, j’ai voulu devenir un hobo [vii] (une ambition plus modeste que pirate) et les organisateurs Wobbly [viii] me semblaient alors de véritables héros américains. Je le pense toujours.

Secundo : nous qui sommes du « Type 3 », nous aimons montrer notre mépris pour l’idéologie – et même pour notre propre anti-idéologie. La lutte des classes ne nous suffit pas comme explication de la réalité, mais il est évident qu’elle est réelle – nous savons où va notre sympathie. Nous nous opposons à l’idée sociale de « Travail » – mais nous sommes loin de nous opposer aux « travailleurs ». L’aliénation du travail, selon nous, ne peut être totalement expliquée par l’économie du salariat ; elle a également une origine psychologique. Cette double critique jette le concept même et la structure profonde du « monde industriel » dans le creuset de la déconstruction radicale. Cependant, le travail industriel est réel et le contrôle des travailleurs doit être considéré comme une tactique totalement valide en vue de la réalisation des aspects économiques & psychologiques de toute « société nouvelle » hypothétique « au sein de la coquille de l’ancienne ».

En outre, en tant qu’individualistes nous avons de bonnes raisons pour apprécier le concept d’union de l’I.W.W. Stirner – contrairement ce que croient ceux qui n’ont jamais lu ses livres – approuvait une « Union des Uniques » (nous préférons cette traduction à celle d’« union des égoïstes »), au sein de laquelle tous les membres pourraient atteindre leurs buts au travers des intérêts communs. Il suggéra que les travailleurs avaient tout à gagner à embrasser cette notion, & que si la classe laborieuse devait s’organiser sur une telle base elle deviendrait imbattable. (Le préjudice fait à Stirner remonte à Marx et à Engels qui le considéraient comme potentiellement plus dangereux encore que Bakounine et qui écrivirent leur plus gros livre pour détruire son influence).

La Mackay Society, cela dit en passant, représente un courant peu connu de la pensée individualiste qui n’a jamais rompu ses liens avec le syndicalisme. Dyer Lum, Ezra et Angela Haywood représentent cette école de pensée ; Jo Labadie, qui écrivit pour le « Liberty » de Tucker, faisait lui-même un lien entre les anarchistes « fil à plomb » américains, les individualistes « philosophiques » et les syndicalistes ou la branche communiste du mouvement ; son influence a atteint la Mackey Society au travers de son fils, Laurance. Tout comme les stirnériens italiens (qui influencèrent notre vieil ami E. Arrigoni), nous soutenons tous les courants antiautoritaires, en dépit de leurs contradictions apparentes. Pourquoi ? Tout simplement, car nous pensons que la réalisation de la liberté personnelle est possible dans l’acte même de se battre pour l’obtenir. De notre point de vue, s’organiser radicalement (jusqu’au point d’insurrection) n’est pas un sacrifice que l’on fait pour le futur ; il s’agit plutôt d’un mode d’auto-libération avec sa propre récompense immédiate – même si cette récompense consiste seulement en fragments et moments de réalisation. Les Wooblies, avec leur mépris pour la « part de gâteau à venir » [ix] (ou comme l’a si bien dit Lewis Carroll, « du jambon demain ou du jambon hier, mais jamais de jambon aujourd’hui »), doivent ressentir la même méfiance envers l’utopie gauchiste qui demande le martyr au nom d’un « lendemain » matérialiste que nous ne vivrons pas assez vieux pour voir.

Dans une récente édition de « Factsheet Five », M. Gunderloy (un autre néo-individualiste de renom) salue le « vent du changement… soufflant sur le Grand Syndicat [x] » démontré par un « article intriguant sur l’Écologisme de l’I.W.W. » dans « The International Worker ». Si l’I.W.W. est compatible avec « Earth First ! »[xi], il doit sûrement être capable d’accepter des pacifistes & des individualistes. Dans l’édition de janvier de « IW », un délégué de San Francisco la conférence de 1989 « Without Borders » comme un « festival de contre-culture anti-laborieuse » — mais il admet que la branche locale a retiré certains bénéfices de cette rencontre. Ce délégué serait sans nul doute surpris d’apprendre que nous, les « néo-individualistes », nous sommes sentis sous-représentés à cette conférence. Le problème c’est que le mouvement anarchiste grandit et que toutes sortes de courants naissent, se croisent, et fleurissent. Aucune tendance antiautoritaire ne devrait être exclue – ou s’exclure – de ce ferment. L’idéologie meurt – le communisme aujourd’hui, le capitalisme peut-être demain – et l’anarchisme est le seul mouvement politique moderne de gauche qui ait une chance d’être pris au sérieux. Nous mettons l’I.W.W. au défit d’élargir ses horizons au-delà de la conscience de classe, tout comme nous mettons au défi les punks (ou les environnementalistes) d’étendre leur conscience de classe, de travail et d’histoire de l’anarchie. Nous sommes tous ensemble et il est grand temps de commencer à nous traiter les uns les autres avec camaraderie.

Le Préambule de l’I.W.W. est quasiment un texte « sacré » — une Écriture. Aucun croyant n’aime trop se plonger dans les Écritures – et nous sommes suffisamment superstitieux pour ne pas désirer déranger les esprits de ces vieux hobos que nous vénérons. Mais les temps changent et les Écritures doivent être réinterprétées. Voilà pourquoi nous suggérons, avec le sourire, une lecture « ésotérique » du texte.

Du point de vue d’un exégète agile, il y a dans le Préambule quelques termes-clés merveilleusement vagues & élastiques. La définition de « classe laborieuse » devrait être étendue afin d’inclure tous ceux qui souffrent de l’aliénation du travail, à la fois psychologique et économique. « La classe patronale » devrait alors comprendre toutes les forces d’opposition à la liberté tant économique que psychologique. « Les bonnes choses de la vie » ne doivent certainement pas être comprises comme de simples biens matériels, mais également comme arts de vie, actions, créations, inspirations, modes de liberté, manières de vivre.

« Un mal fait à un seul, c’est un mal fait à tous » non pas parce que nous faisons partie d’un corps mystique ou d’une église placée sous quelque code moral impérieux ou sous le Saint-Esprit, mais parce que chacun d’entre nous aspire aux « bonnes choses » qui circulent librement parmi les esprits libres, les individus agissant en « union » pour certaines valeurs – valeurs qui commencent à émerger dans l’acte même de les déclarer comme telles, et de déclarer sa volonté à se battre pour elles.

Après tout, pourquoi sommes-nous contre la « faim et le manque » ? Parce que nous sommes des cœurs tendres et des bienfaiteurs ? Ou parce que la faim et le manque (à la fois économique et psychologique) empêchent la pleine réalisation d’une société dans laquelle les bonnes choses circuleraient librement, et donc diminuent ainsi la capacité de chaque individu à obtenir ces choses ?

En tant qu’artistes et écrivains nous apprécions l’image de la bannière portant le slogan révolutionnaire – notre propre « travail » est précisément la création de telles bannières, de tels symboles. Nous ne créons pas d’idoles à adorer ou des slogans gravés dans l’éternité de la pierre – non, nous fabriquons des outils pour la réalisation. Notre branche « produit » le potentiel d’une conscience libre en œuvrant à l’abolition de la perception consensuelle, de l’auto-oppression et de l’oppression de l’autorité. Les salaires de l’aliénation sont la mort de l’esprit humain ; le slogan révolutionnaire est « possession de la terre » – ce qui inclut la possession de soi, de l’imagination, du corps, du pouvoir créatif – cela aussi c’est « la machinerie de la production ».

Préambule à la Constitution de l’I.W.W.

La classe laborieuse et la classe patronale n’ont rien en commun. Il ne peut exister de paix entre elles aussi longtemps que la faim et la misère accablent les millions de travailleurs et que la minorité, constituant la classe patronale, jouit de tous les bons côtés de la vie.

Entre ces deux classes, la lutte doit perdurer jusqu’à ce que les travailleurs du monde s’organisent en tant que classe, prennent possession des moyens de production, abolissent le système du salariat et vivent en harmonie avec la Terre.

Nous pensons que la concentration de la gestion des industries entre des mains de moins en moins nombreuses empêche les syndicats de contrer le pouvoir sans cesse grandissant de la classe patronale. Les syndicats servent un état des affaires qui permet de dresser un groupe de travailleurs contre un autre au sein de la même industrie, aidant ainsi à la défaite des uns et des autres dans la guerre des salaires. En outre, les syndicats aident la classe patronale à renforcer chez les travailleurs l’idée fausse que la classe laborieuse a des intérêts en commun avec ses employeurs.

Ces conditions peuvent être changées et l’intérêt de la classe laborieuse maintenu uniquement par une organisation formée d’une manière telle que tous ses membres dans un secteur de l’industrie en particulier, ou dans toute l’industrie si nécessaire, cessent de travailler lorsqu’une grève ou un lockout est entrepris dans un département – faire du tort à un seul, c’est faire du tort à tous.

En lieu et place du slogan conservateur, « un bon salaire pour un jour de travail juste », nous inscrivons sur nos bannières le slogan révolutionnaire :

« Abolition du salariat ».

C’est la mission historique de la classe laborieuse d’en finir avec le capitalisme. L’armée de la production doit s’organiser, non seulement pour la lutte de tous les jours contre les capitalistes, mais aussi afin de continuer la production lorsque le capitalisme aura été aboli. En nous organisant industriellement, nous formons la structure de la nouvelle société au sein de la coquille de l’ancienne.

NOTES :

[i] L’Industrial Workers of the World est un syndicat international fondé aux États-Unis en 1905 dont le siège actuel se trouve à Cincinnati dans l’Ohio. Ce syndicat vise principalement à mettre fin au salariat.

[ii] Mark Sullivan est le fondateur d’une antenne de la John Henry MacKay Society.

[iii] Mel Most est l’un des organisateurs de l’I.W.W. décédé en 1991.

[iv] Mouvement autonomiste apparu en Allemagne et en Italie dans les années 70.

[v] Terme forgé par Bob Black afin de définir l’amalgame entre anarchisme individualiste et communiste.

[vi] Fondateur avec Judith Malina, du Living Theatre.

[vii] Un hobo est un sans domicile fixe se déplaçant de ville en ville le plus souvent en se cachant dans des trains de marchandises, vivant de travaux manuels saisonniers et d’expédients.

[viii] Wobbly est le nom donné aux membres de l’I.W.W.

[ix] Une des caractéristiques de l’I.W.W. est la création et l’utilisation de la chanson. Ainsi, pour contrecarrer les patrons qui appelaient la fanfare de l’Armée du salut pour couvrir les orateurs des wobblies, Joe Hill composa ainsi « There’ll Be Pie in the Sky When You Die (That’s a Lie) », « Il y aura du gâteau au Ciel quand tu mourras, (c’est un mensonge) ».

[x] Autre nom donné à l’I.W.W.

[xi] « Earth First! » est une organisation radicale écologiste apparue dans le Sud-ouest des États-Unis, et fondée en 1980

Cet article a été modifié le 15 mars 2020

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Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir ! (Résistance 71)

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie


Industrial Workers of the World ~ Wobblies ~

1921-2021… Cronstadt, l’autre commune massacrée par le capitalisme d’état lénino-trotsko-bolchévique (Résistance 71)

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 3 mars 2021 by Résistance 71


1921 : Tout le pouvoirs aux soviets (assemblées populaires)
2021 : Tout le pouvoir aux ronds-points !

“Je ne pouvais pas croire que Lénine et Trotski pensaient vraiment que les hommes de Cronstadt étaient coupables d’une contre-révolution. […] Léon Trotski est outragé que l’on ait fait revivre ‘l’épisode’ Cronstadt et posé des questions sur la part qu’il y a prise.”
~ Emma Goldman, 1931, 1938 ~

Mars 1921-Mars 2021 : Centenaire de la Commune de Cronstadt (Russie)

Résistance 71

3 mars 2021

En mars 1921, les marins, ouvriers et habitants de la commune de Cronstadt (île au large de Pétrograd) soutiennent la grèves des ouvriers de Pétrograd contre le régime de la NEP (Nouvelle Politique Economique) de Lénine (programme libéral capitaliste d’état) et de son parti communiste bolchéviste. Le but de la grève et de la rébellion est un retour aux sources de la révolutions russes : tout le pouvoir aux “soviets” ou assemblées populaires. Ceci a été trahi dans les grandes largeurs par Lénine et Trotski dès qu’ils purent consolider leur pouvoir afin de renvoyer l’ascenceur à ceux qui les mirent là où ils étaient: la City de Londres (via des banques allemandes) et sa succursale de Wall Street (pour Trotski).

Les deux énergumènes frappèrent du sceau de l’infamie “contre-révolutionaire” la rébellion alors que ce furent eux les contre-révolutionnaires depuis au moins 1920 dans les faits et depuis toujours dans l’intention et décidèrent d’écraser la commune de Cronstadt dans un bain de sang. Plus de 10 000 ouvriers, marins et communards locaux seront massacrés par l’armée rouge alors commandée par Trotski.

Les mots d’ordre des communards de Cronstadt étaient:

  • Tout le pouvoir aux soviets et non aux partis
  • Les soviets et non la constituante sont le rempart des travailleurs
  • Vive Cronstadt la Rouge avec le pouvoir des soviets libres

Nestor Makhno, leader de la rébellion anarchiste paysanne ukrainienne écrira en 1926 :

Cronstadt défendit tout ce qu’il y avait de meilleur dans la lutte des ouvriers et des paysans dans la révolution russe, contre l’oligarchie bolchéviste. C’est pour cela que cette dernière exterminera les Cronstadtiens, en partie physiquement lors de la victoire militaire et le reste dans les cachots des casemates, héritées par elle de l’ordre tsariste et bourgeois ; parmi ceux qui purent gagner l’étranger, beaucoup pourrissent dans des camps de concentration, en Finlande en particulier.
Ainsi comprise, la journée du 7 mars (1921) apparaît comme un moment douloureux pour les travailleurs de tous les pays. Ce jour-là, ce n’est pas seulement de la poitrine des travailleurs russes que jaillira un grand cri de douleur, en souvenir des révolutionnaires de Cronstadt ayant péri dans la lutte et des rescapés pourrissant dans les geôles des bagnes bolchévistes.

Voici ce que disait la presse ouvrière du Cronstadt révolutionnaire le 3 mars 1921 (No1 des Izvestia), publié par le comité révolutionnaire provisoire :

A la population de la forteresse et de la ville de Cronstadt,

Camarades et citoyens,

Notre pays traverse une période difficile.Voici déjà trois ans que la famine, le froid et le chaos économique nous enserrent dans un étau terrible. Le Parti Communiste qui gouverne le pays, s’est détaché des masses et s’est révélé impuissant de les sortir d’un état de débIâcle générale. Le parti n’a tenu aucun compte des troubles qui ont eu lieu, ces temps derniers, à Pétrograd et à Moscou, et qui ont démontré clairement qu’il a perdu la confiance des masses ouvrières. Il n’a tenu, non plus, aucun compte des revendications formulées par les ouvriers. Il considère tout cela comme des menées de la contre-révolution. Il se trompe profondément.
Ces troubles, ces revendications, c’est la voix du peuple entier, de tous ceux qui travaillent. Tous, les ouvriers, marins et soldats rouges voient nettement aujourd’hui que seuls les efforts communs, seule la volonté commune des travailleurs pourront donner au pays du pain, du bois et du charbon, pourront vêtir et chausser le peuple, pourront sortir la république de l’impasse où elle se trouve.

Question simple : pourquoi cent ans plus tard, tout ceci résonne (raisonne ?) toujours si juste dans nos têtes et dans nos cœurs ? Serait-ce parce qu’au fond, mise à part quelques arrangements cosmétiques, cent ans plus tard, nous en sommes toujours au même point ?… Celui de l’oppression oligarchique étatico-capitaliste tout azimut ?

Retrouvons le chemin des communards de Cronstadt et avant eux de la Commune de Paris dont le cent-cinquantenaire approche (18 mars) et après eux des conseils ouvriers de Budapest en 1956 et des grèves sauvages de 1967-68 qui ébranlèrent un système déjà défaillant, avant que la contre-révolution de la gauchiasse trotskiste et maoïste ne vienne une fois de plus, saboter l’élan révolutionnaire de la base au profit de ses maîtres du capital et de l’État.

Tirons les leçons de l’histoire !

A bas l’État ! A bas la marchandise ! A bas l’argent ! A bas le salariat !

Vive les associations libres de la société des sociétés menant à la Commune Universelle de notre humanité enfin réalisée !

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie


France des sections 1790-93
Commune de Paris 1871, Kronstadt 1921, Budapest 1956
Grèves sauvages de France 1967-68
Gilets Jaunes 2018 à aujourd’hui…

L’Esprit Communard en marche !

Pas de « réforme » systémique possible, dire Non!… et agir en conséquence

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Gilets Jaunes : Tout le pouvoir aux ronds-points

Pour que finalement le plus grand nombre comprenne qu’il n’y a pas de solution au sein du système, qu’il n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir.
Nous devons nous rassembler au delà des guerres de clochers qui ne sont que divisions sociale induites et comprendre que notre émancipation totale et définitive passe par l’entraide, la coopération, les associations libres volontairement confédérées, qui mettront en place la Commune Universelle planétaire de notre humanité enfin réalisée dans sa complémentarité organique et fonctionnelle.
Le seul mot d’orde qui tienne la route pour cet objectif est:
A bas l’État ! A bas la marchandise ! A bas l’argent ! A bas le salariat !
Devenons enfin ce que nous sommes en devenant politiquement adulte et en cessant de geindre et de passer notre temps à déléguer notre capacité décisionnaire, c’est à dire notre pouvoir, le seul qui compte vraiment pour œuvrer et réaliser l’intérêt commun non seulement de notre espèce, mais de toute la planète dans une vaste harmonie symbiotique organique.
Depuis des siècles, l’oligarchie nous a mis un voile d’illusion devant les yeux. Nous avançons dans une réalité artificielle, bien réelle certes au quotidien, mais qui n’a aucune raison d’être. Il suffit de dire NON !
Arrêtons de consentir, retrouvons l’esprit communard, il n’est pas si profondément enfoui, pour certain(e)s il est juste là… à fleur de peau.
L’heure vient…

~ Résistance 71 ~

Contre la politique des “sauveurs”

Pour qui veut changer le monde, mais pour de vrai ; pas en réformant le capitalisme

Le Monde Libertaire

Septembre 2020

Source: https://www.monde-libertaire.fr/?article=Contre_la_politique_des_

AVANT-PROPOS

Dans ce livre, et après une vaste table-ronde, on a voulu employer le féminin et le masculin. Au début nous avions décidé de tout mettre au féminin, qui se serait rapporté aux personnes, mais on avait du mal à accepter de parler de pouvoirs au féminin alors que l’on sait d’où vient le pouvoir. C’est pourquoi, tout ce qui a rapport au pouvoir est au masculin, le reste du texte sera un mélange des deux genres. Nous voulons faire comprendre à la lectrice que nous ne sommes pas seulement en train de parler de celles-ci mais de l’ensemble de la population, de même que pendant des siècles on a toujours voulu inclure toute personne dans le générique masculin mais que beaucoup se sont senties en réalité exclues ou méprisées. Nous sommes conscientes que cette décision donnera lieu à controverse. C’est pourquoi, nous vous demandons de tenir compte de l’importance du genre ; nous espérons que dans un avenir proche il n’y ait pas de divergence à ce sujet et que toutes les personnes se sentent inclues dans les textes. 

PRÉSENTATION

Ce petit livre essaye d’être un outil utile pour tout compagnon ou compagne intéressée par la lutte sociale, pour celles qui sont fatiguées par tant de promesses, celles qui ont été maltraitées par le pouvoir et ont la rage, pour les travailleuses, c’est-à-dire le peuple. Il peut être utile à qui ne connaît pas bien le monde libertaire et l’action directe. 

En se démarquant et en s’affichant contre tout parti politique ou organisation pyramidale ou institutionnelle, il cherche à ouvrir le chemin à d’autres formes d’organisation fondées sur le dés-apprentissage, la solidarité et l’entraide, puisque telles ont été les armes les plus puissantes pour le peuple dans son chemin vers l’émancipation. 

Nous n’allons pas proposer une solution selon le mode habituel des partis politiques et des syndicats qui promettent, proposent et ne changent rien. Nous voulons démonter les pièges du système capitaliste et tous ceux qui suivent ce jeu, en découvrant au grand jour l’inefficacité de la classe politique et la force que l’État exerce sur le peuple. 

Nous espérons que ces pages seront une contribution utile pour nous organiser de façon efficace et arriver à des résultats au bénéfice de toutes parce que nous devons comprendre que le changement est en nous. Si nous voulons un changement, nous devrons toutes travailler. Il n’y a pas de sauveurs. 

ORGANISE TA COLÈRE

Nous sommes nombreuses à vivre dans ce monde et une majorité d’entre nous souffre de la domination croissante d’un système, fait sur mesure pour quelques-uns. Un système qui, tout en nous utilisant comme marchandise et main d’œuvre bon marché quand cela l’intéresse, nous abandonne sans le moindre scrupule et de plus en plus souvent, à notre sort. 

Dans les mouvements de contestation, les grèves, les manifestations, nous avons pu constater le ras-le-bol et la colère du peuple, mais un simple coup de gueule ou une action ponctuelle ne suffisent pas à changer notre situation. Une protestation à elle seule, ne change rien, contrairement à ce qu’on nous a fait croire. 

Il est très important de comprendre le fonctionnement du système et le rôle que nous y jouons en tant que classe ouvrière, pour créer une conscience critique et de classe. Notre niveau d’information et notre envie constante d’apprendre peut devenir la plus grande crainte des puissants. Devant un peuple éduqué, le pouvoir ne peut que trembler. 

Comprendre les raisons de notre misère, identifier le problème et nous unir pour l’attaquer à la racine est la seule façon de parvenir à améliorer notre condition. Une conscience de la situation est nécessaire pour pouvoir agir efficacement. Si nous ne comprenons pas et que nous ne remettons pas en question notre fonction dans ce système au quotidien, toute tentative de changement ou de révolution sera impossible, parce que le capital dispose de multiples outils pour éliminer tout foyer de résistance visible, puisqu’aujourd’hui la grande majorité des mouvements contestataires est facilement contrôlée. 

On ne peut rien construire sans une base solide. 

Dans le chaos, les mensonges et la désinformation, en absence d’une conscience claire en tant que classe laborieuse ou classe moyenne, ou bien dans l’ignorance de la lutte des classes en cours, nous restons bras croisés pour voir si cette fois ce sera le parti socialiste, celles de Podemos, ou tout autre parti vendeur de vent qui nous rassurera et nous dira qu’il va nous sauver d’une incertitude et d’une précarité continuelle. Pendant ce temps-là, nous voyons que rien ne change dans le bon sens. 

Plus de 150 ans de lutte contre l’industrialisation et la mécanisation des humaines ont marqué toute une histoire de victoires et de défaites, puisque la bourgeoisie n’a jamais rien cédé gracieusement et que les travailleurs ont dans le passé ont gagné au prix de beaucoup d’efforts et de leurs vies ce que nous sommes en train de perdre maintenant très rapidement. 

Il faut aussi dire au préalable que nous avons une profonde méconnaissance de notre histoire et de la façon dont ont été acquis ces droits, que nos arrière-grands-mères et nos grands-pères ont gagnés. On s’est chargé d’effacer notre histoire et de nous éduquer en nous faisant croire que nos ancêtres étaient dans l’ignorance et l’incapacité de s’organiser mais n’est pas l’exacte vérité. On nous dit que leur qualité de vie fut mauvaise et que nous vivons bien mieux à présent et que nous sommes plus libres, mais en réalité, la structuration sociale est toujours la même qu’il y a cent ou deux cents ans, il est même possible que le partage inégal ou la différence entre riches et pauvres se soit creusé aujourd’hui. Les organisations ouvrières du passé étaient beaucoup mieux organisées que les nôtres pour cette bataille que nous devrons gagner si nous voulons vivre libres. C’est pour toutes ces raisons que nous devons tirer des enseignements de l’histoire. 

Aujourd’hui comme hier, nous croyons à la solidarité, à l’entraide et à l’autogestion, parce qu’elles se sont avérées les outils les plus efficaces pour l’émancipation de la classe ouvrière. Nous constatons que l’égoïsme, l’individualisme et la passivité ont poussé la société à la perte de valeurs et à la folie, mais le plus important est que nous avons appris qu’avec l’union et la solidarité, on peut tout obtenir. Ces méthodes oubliées de l’histoire ont permis d’atteindre de grands objectifs dans le passé. Parmi les acquis, nous trouvons, par exemple, la journée de travail de huit heures, qui n’est certes pas l’objectif final des travailleuses mais a constitué néanmoins une grande victoire. Nos ancêtres ont réussi à toucher au but. Un objectif clair, l’union et une lutte acharnée de leur part ont réussi à mettre en échec l’État et la bourgeoisie, inquiète de voir trembler les soubassements de ce monde conçu à sa mesure et pour son profit et le voir devenir un monde où il n’y aurait pas de place pour l’exploitation et la pauvreté. Aujourd’hui, les gouvernements se chargent parfaitement de nous tenir dans l’oubli de toute cette histoire : mais même si on ne nous la raconte pas, l’anarchisme a une histoire digne de nous remplir de fierté. 

L’histoire est la lutte constante entre ceux qui essayent de soumettre le peuple et ceux qui ne veulent pas se laisser soumettre. La domination et l’esclavage ont toujours été le rêve des grands de ce monde. Ils cherchent à avoir une population soumise, en proie à la peur et la tristesse, allant de la maison au travail et du travail à la maison, produisant pour eux de la richesse et leur procurant du pouvoir. Mais, d’un autre côté, la résistance et la lutte pour se libérer des chaînes et encourager le peuple à apprendre, lutter et décider de son propre avenir, ont toujours existé. 

Les défaites, les coups durs et la paralysie des dernières années ont conduit la société travailleuse à l’oubli et à ne pas s’interroger sur les mécanismes de leurs vies, à abandonner en cours de route les aspirations et les rêves de nos grands-mères, qui ont tout donné pour essayer de franchir la barrière et sortir de la misère économique et mentale que produit le système dans lequel nous vivons. 

Nous nous croyons libres en tant que pièces ou un maillon d’un vaste mécanisme, sans nous rendre compte que nous vivons plus que jamais dans les entrailles d’un capitalisme avancé qui nous mène de façon accélérée à la destruction. 

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Nous ne vivons pas au XIX siècle ni au XX ; les mécanismes et les duperies du capital ont su mieux se dissimuler et se cacher, sous une couche de fausse liberté et démocratie, le système se régénère et continue à tourner à plein rendement. Au nom de la démocratie, on travaille à créer la plus grande des dictatures. Au nom de la démocratie, on arrête, on torture, on contrôle, etc. Quiconque ne voudrait pas participer à leur jeu, est appelé terroriste et l’État paternaliste, en faisant croire à la population que la police et l’armée défendent leur liberté, devient le protecteur et le contrôleur du peuple. 

À la différence de nos ancêtres, qui grâce au lien de la complicité de classe, ont su s’unir et lutter ensemble pour essayer d’œuvrer pour le bien commun, nous aspirons au bien-être personnel. Même le petit patron ou la travailleuse aspirent au succès et à la richesse. L’éducation individualiste que nous recevons depuis l’enfance nous apprend que le succès est en rapport avec l’argent et le pouvoir, et nous y aspirerons tous pour essayer de « réussir dans la vie » comme on dit. Au lieu de nous soutenir mutuellement, nous vivrons selon « la loi de la jungle » pour essayer de nous placer au premier rang. La triste réalité, c’est que tandis que nous nous marchons dessus dans une course absurde pour arriver au sommet, seule une minorité contrôle la situation et elle appartient à une catégorie privilégiée. Nous autres, des classes populaires, nous continuerons sur le mode de la survie pour aller de l’avant. Certaines obtiendront beaucoup, d’autres perdront tout et continueront à être victimes de l’exploitation. L’éducation dans la rivalité fait en sorte que les travailleuses se battent entre elles dans une lutte qui n’a pas de sens, tandis que les riches, les véritables coupables de leur misère, continuent à accumuler des richesses. L’accumulation de richesses non nécessaires n’est pas viable si nous voulons créer une société fondée sur la solidarité et l’entraide. La planète est riche et la terre généreuse, aussi pour en finir avec la pauvreté, le seul chemin est d’en finir avec la richesse, avec sa distribution injuste. En nous battant entre nous, nous n’améliorerons jamais notre situation, notre ennemi est en train de compter des billets de banque dans les grands bureaux où il continue à gagner de l’argent aux dépens de la misère d’autrui, en profitant de la misère des travailleurs. 

Une autre victoire du capital a été que les classes populaires voient les grands patrons comme des battants. Aujourd’hui nous admirons ceux qui se sont enrichis aux dépens du travail d’autrui et nous envions leur vie. Cela marque la mort de la conscience de classe et de l’union des travailleuses pour nous soutenir dans la recherche d’une vie plus juste. Maintenant nous voulons être chefs ! Des gens aisés ! Un exemple frappant en est le nouveau gérant ou propriétaire d’une entreprise qui, après avoir passé des années à un poste plus bas soumise à ses supérieurs, passe dans le camp des oppresseurs pour refaire mille fois ce qu’elle a subi, faisant souffrir les personnes à des postes inférieurs. Quel sens est-ce que ça a ? Que sont devenues la fraternité et la camaraderie ? Maintenant le travailleur croit que l’entreprise lui appartient même si elle est une simple salariée et que son patron garde pour lui une grande partie de la richesse qu’elle produit. 

La personne chef d’entreprise se vante toujours d’avoir su monter une affaire au bon moment, d’avoir su faire le bon investissement etc. Pour justifier son gros compte en banque, elle dira que c’est elle qui a risqué son capital pour monter cette affaire. Elle n’a pas tort, elle a risqué cet argent, mais elle n’aurait pas pu faire fonctionner son entreprise sans ses travailleurs. Pour donner deux exemples, dans une fonderie, celle qui prend vraiment des risques, c’est celle qui travaille tous les jours à verser le liquide brûlant et dans les hauts fourneaux. Dans une mine, celle qui prend des risques, c’est celle qui extrait des minéraux à des centaines de mètres sous terre, et il n’est pas juste qu’un investisseur ou dirigeant de l’entreprise prenne une plus grande part d’argent qu’elles, parce que ce sont elles qui véritablement font fonctionner l’entreprise. Ce qui a permis à la société de progresser pendant des années, c’est la capacité des êtres humains à s’unir pour travailler en groupe et atteindre leurs objectifs. Il est beaucoup plus facile de travailler en groupe que seule, mais quand sonne l’heure de la distribution des bénéfices ou des produits, il n’est pas juste qu’une personne prenne la plus grande part. 

Dans toute entreprise, c’est le chef ou le groupe dirigeant qui gagne davantage, parce que l’économie et notre société sont fondées et soutenues par l’accumulation de capitaux pour un petit nombre et de travail salarié pour les autres. L’inégalité est visible dans la plupart des entreprises, petites, moyennes et grandes et elles sont toutes un exemple clair de capitalisme et de distribution injuste. Actuellement, dans ce féroce marché globalisé. Beaucoup des affaires en question restent de petites entreprises en comparaison avec les monstrueuses multinationales qui brassent l’économie et contrôlent la vie de milliers de travailleuses, celles que nous connaissons toutes. Les grandes multinationales sont au sommet de la pyramide capitaliste. 

De nos jours ce qu’on considèrerait une vie normale, consiste à étudier pour travailler, travailler dur, acheter une maison, procréer et essayer de cotiser pour avoir une retraite. Nous allons toutes au travail, nous faisons notre journée de travail et nous recevons un salaire mais quelle partie de la richesse générée par un travailleur lui revient-elle exactement ?

Le travail salarié, c’est totalement du vol et la fixation de nos salaires est fonction des marchés qui marchent au pas des banques et les multinationales. Le salaire d’une travailleuse normale ne permet quasiment que de tenir le mois, c’est-à-dire payer la maison, construite par les travailleuses, payer la nourriture, également cultivée par les travailleuses et payer les factures de biens communs ou de ressources naturelles détenus par les riches pour prendre ton argent et avoir le bénéfice de l’effort de toute la population. Tu croyais faire partie de l’entreprise, mais l’affaire c’est toi. Devoir payer le crédit immobilier, l’électricité, l’eau, le téléphone, etc t’obligera à travailler toute ta vie. Ils parviennent à nous lier à la vie salariée en nous faisant payer pour tout et en fixant un prix exorbitant pour des besoins de première nécessité comme le logement. Si le prix d’un appartement tourne au bas mot autour de 150 000 euros, combien de salaires et d’années de travail es-tu en train de consacrer à quelque chose d’aussi essentiel qu’avoir un toit digne ?

Se rendre au travail et remplir les fonctions quotidiennes, c’est dur, mais ça l’est encore plus de travailler 40 heures par semaine pour pouvoir survivre ou pour ne pas joindre les deux bouts chaque mois parce que les bénéfices de ce que tu as produit ne te reviennent pas. La liberté ce n’est pas de l’argent et du travail ; dans la société dans laquelle nous vivons, on ne recherche pas le bien-être de la société quand on produit, c’est-à-dire que nous ne travaillons pas pour produire ce dont nous avons besoin pour vivre, nous travaillons pour enrichir les patrons. 

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Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Gilets Jaunes 13ème round… Plus de déclaration de manifs !

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« Le problème n’est pas la désobéissance civile
… mais l’obéissance civile »
~ Howard Zinn ~

 

Pour les actes à venir, ne déclarons plus nos manifs

 

Paris-Luttes Info

 

5 février 2019

 

url de l’article:

https://paris-luttes.info/pour-les-actes-a-venir-ne-11605?lang=fr

 

Qu’on se le dise, le mouvement des Gilets Jaunes ne sortira pas vainqueur face au pouvoir s’il continue dans la direction actuelle. Nous ne doutons pas des bonnes intentions des personnes ayant décidé depuis quelques semaines de déclarer les manifestations, notamment sur Paris. Mais nous constatons que cela conduit à rendre le mouvement des Gilets Jaunes totalement inoffensif.

Et c’est ce que souhaitent le gouvernement et la préfecture. En effet, avec ces manifs déclarées, avec des interlocuteurs devant se porter « responsables », avec un trajet connu à l’avance (et une nasse géante préparée par les force de l’ordre), le pouvoir reprend la main sur le mouvement social et peut tranquillement le canaliser. Des manifs comme l’acte 12 à Paris, il pourrait y en avoir 50 encore sans que cela n’inquiète le pouvoir. Alors que les 5 premiers actes, bien plus spontanés et indisciplinés, ont fait trembler le gouvernement.

Enfin, nous ne pensons pas que ces manifs déclarées empêchent les violences (et donc les blessés). Samedi, le pouvoir a eu toute la violence qu’il espérait : celle contre la police. Celle qui leur permet de justifier la violence de la répression. A se demander s’ils ne l’ont pas cherché en envoyant des petits groupes de 15 policiers traverser la place de la République remplie de Gilets Jaunes. Ils ont ainsi eu des images de GJ envoyant des projectiles sur les forces de l’ordre. Mais dans les faits, la préfecture n’a jamais été inquiète puisque tous ces GJ étaient dans une nasse géante (la place de la République), avec tous les axes bouchés par des centaines de CRS.

Le pouvoir peut donc se targuer d’une journée sans débordements (en dehors des affrontements directs avec les forces de l’ordre) : pas de barricade, pas de bâtiment occupé, pas de route bloquée, pas de gare envahie…

La question n’est pas de savoir s’il faut être violent ou pas. De nombreux actes violents n’ont aucune utilité pour la suite du mouvement. Et de nombreux actes non violents sont profondément subversifs et utiles. En revanche, accepter les règles d’un pouvoir que l’on cherche à renverser n’a aucun sens stratégique.

Gardons la force de ce mouvement, soyons spontanés, sans leader, indisciplinés, joyeux, offensifs. N’ayons pas peur d’être hors-la-loi quand nous savons que celle-ci est injuste et ne sert que les puissants.

Pas de leader. Pas de représentants. Pas de déclarations. Juste des citoyens qui se retrouvent, qui se rencontrent, et qui décident collectivement de ce qu’ils vont réaliser l’espace de quelques heures (voir plus).

Les Gilets Jaunes ne doivent pas singer les syndicats en organisant des grandes manif Bastille/République où tout est écrit à l’avance, où les « leaders » discutent avec les autorités pour organiser « au mieux » la manif. Car il s’agit d’un « au mieux » pour le pouvoir, non pas pour le peuple.

Nous appelons donc tous les GJ à se rendre à l’avenir sur des rassemblements non déclarés. Dans les semaines à venir, nous essaierons de relayer un maximum d’initiatives et d’appels allant dans ce sens.

 

Analyse politique: De la relation marxisme anarchisme (René Berthier)

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Ce texte de René Berthier ci-dessous fait écho à un de ses précédents textes: « L’anarchisme dans le miroir de Maximilien Rubel » que nous avons relayé sur ce blog. La situation politico-sociale mondiale se dégradant de plus en plus, on assiste à une tentative de remodelage de la division de la gauche radicale par l’oligarchie en place, surtout de récupérer les mécontentements et de les canaliser dans le « système de parti » s’étalant de l’extrême gauche à l’extrême droite du capital. Il importe peu aux oligarques qui est récupéré par qui, mas essentiellement que les mécontents trouvent TOUJOURS leur place au chaud.. dans le système afin de toujours faire tourner en rond la pensée sans qu’elle puis accoucher de quelques solutions viables et émancipatrices que ce soit.
Il est donc toujours pertinent de savoir qui est qui et qui fait quoi, tout en tentant de réunir les gens sous une pensée et une action critiques non récupérables par le système et ses rouages bien huilés à maintenir la division induite.
On entend bien des choses ces jours-ci et les tentatives de récupération vont bon train. Il s’agit de garder bon pied, bon œil et de ne pas se laisser rouler dans la farine. 
Le mot d’ordre pour une véritable émancipation doit demeurer:
A bas l’État ! A bas la société marchande ! A bas le salariat !
Pour que vive la société des sociétés !
~ Résistance 71 ~

 

 

Marxisme & anarchisme: rapprochement, synthèse ou séparation ?

 

René Berthier

2007

 

Un petit livre vient de paraître signé par Olivier Besancenot et Michael Löwy, intitulé Affinités révolutionnaires – Nos étoiles rouges et noires, sous-titré « Pour une solidarité entre marxistes et libertaires ». (Mille et une nuits) Sans préconiser ouvertement une « réconciliation » entre marxistes et libertaires, ce livre entend mettre en relief les « convergences » entre les deux courants. Je n’ai pas le temps de répondre point par point aux propos tenus par les deux auteurs – je le ferai en temps voulu. En attendant, j’ai ressorti de mes tiroirs un texte écrit il y a 25 ans et qui constitue en quelque sorte une réponse anticipée au livre de Besancenot/Löwy. Texte écrit vers 1989 dans le cadre d’une formation interne du groupe Pierre Besnard de la Fédération anarchiste. Légèrement repris en octobre 1999. La conclusion a été réécrite en 2007.

MARXISME ET ANARCHISME : Rapprochement, synthèse ou séparation ?

L’effondrement du bloc soviétique semble susciter chez certains camarades des craintes concernant l’éventuelle récupération d’idées propres au mouvement anarchiste par les survivants du marxisme, soucieux de se refaire une virginité.

C’est là une crainte justifiée, et cette récupération n’est pas un phénomène nouveau, puisqu’elle a commencé du vivant même de Marx, et elle a été dénoncée par Bakounine lui-même.

Je pense que la première mesure à prendre pour contrer de telles récupérations serait d’exprimer nos propres positions de façon claire et publique. Or, c’est loin d’être le cas. Imagine-t-on par exemple que le marxisme aurait pu exister si les œuvres de Marx, Engels et Lénine n’avaient jamais été publiées et commentées dans des ouvrages au prix abordable pour le plus grand nombre ? Or, que se passe-t-il avec les idées anarchistes ? Les livres de Bakounine de Proudhon et Kropotkine sont pratiquement introuvables et il n’existe à ma connaissance aucun commentaire digne de ce nom, strictement anarchiste, de ces auteurs. Nous sommes donc les premiers à porter la responsabilité de la récupération de nos idées par nos adversaires politiques.

 

 

I. – CE QUI EST IRRÉCUPÉRABLE DANS LE MARXISME

La première question qu’on peut se poser est : qu’est-ce qui est irrémédiablement irrécupérable dans le marxisme. C’est une question à laquelle il n’est pas possible de répondre si on ne précise pas de quel marxisme on parle.

Je dirais qu’on peut répondre à partir de trois niveaux :

1. – Le marxisme en tant que corpus théorique

Il s’agit de ne prendre en considération que les textes de Marx lui-même, et à la rigueur ceux d’Engels, dans leur totalité, y compris la correspondance, pour tenter de comprendre ce qu’il a voulu (ou ils ont voulu) dire réellement. C’est la démarche la plus scientifique, et qui permet de se faire, intellectuellement parlant, l’idée la plus juste. Mais il est évident que le marxisme ne se limite pas à cela ; il est un mouvement réel et multiple, qui interprète lui-même ses pères fondateurs, et pas seulement un corps de doctrine figé.

2. – Le marxisme dans son application du vivant même de Marx

On connaît cette fameuse phrase de Marx : « Tout ce que je sais, c’est que je ne suis pas marxiste. Cette phrase a souvent été interprétée comme un rejet de la part de marx de l’existence d’une doctrine qui se réclamerait de lui. Ce n’est pas du tout cela, si on considère dans quel contexte il a fait cette déclaration. Il venait de lire un ouvrage particulièrement indigeste de Paul Lafargue, Le déterminisme économique de Karl Marx. Ce dernier s’écria : « Si c’est cela le marxisme, moi Karl Marx, je ne suis pas marxiste. » Marx s’en prend à Lafargue, pas au marxisme. Or cette citation, en général tronquée, a souvent été utilisée pour dire le contraire de ce qu’elle dit.

3. – Le marxisme dans ses interprétations posthumes : le léninisme

Aborder la question du léninisme présente deux intérêts : le premier est lié à la compréhension de la révolution russe ; le second est de comprendre les positions des héritiers de Lénine aujourd’hui.

Le fondement de la position de Lénine est que le prolétariat ne peut acquérir la conscience révolutionnaire que par l’intermédiaire des intellectuels d’origine bourgeoise, parce que ce sont eux qui détiennent la « science », pas les prolétaires. Cette thèse est largement développée dans Que faire ?, livre que Lénine écrivit en 1903. Mais l’idée en elle-même n’est pas de lui, elle est, entre autres, de Karl Kautsky, un social-démocrate allemand.

Par eux-mêmes, les ouvriers ne peuvent accéder qu’à la conscience « trade-unioniste » (syndicaliste), c’est-à-dire réformiste, revendicative. Selon Lénine, « le porteur de la science n’est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois : c’est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu’est né le socialisme contemporain, et c’est par eux qu’il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés… » (Que faire ?)

Pour comprendre le sens de la thèse léniniste, il faut considérer trois choses : son contexte historique et social ; son contenu de classe ; son objectif.

Sur le premier point, le léninisme est une doctrine caractéristique issue des couches moyennes des sociétés sous-industrialisées, à majorité agraires, sans ou presque sans classe ouvrière. En Russie en 1917, les ouvriers représentaient 3 % de la population.

Le contenu de classe du léninisme est limpide : c’est la doctrine politique des couches d’intellectuels bourgeois déclassés se posant comme direction auto-proclamée de la classe ouvrière et cherchant dans celle-ci une base sociale pour réaliser leur ascension vers le pouvoir politique. L’objectif du léninisme est, évidemment, de légitimer le pouvoir des couches sociales qui s’en réclament. La référence au marxisme ne sert qu’à camoufler le projet politique de ces couches sociales : le marxisme ne fait que leur servir d’alibi idéologique. Je pense que c’est une profonde erreur de dire que « Lénine est contenu dans Marx ». (Voire Staline…) C’est une simplification outrancière qui handicape toute tentative e comprendre à la fois le marxisme et le léninisme (voire le stalinisme.)

Il faut préciser que chez Marx il n’y a rien d’équivalent. Lorsque, parlant des communistes, il écrit dans le Manifeste qu’ils « ont sur le reste du prolétariat [je souligne] l’avantage d’une intelligence claire des conditions de la marche et des fins générales du mouvement prolétaire » et que parmi eux il y a des intellectuels bourgeois qui « à force de travail se sont élevés jusqu’à l’intelligence théorique de l’ensemble du mouvement historique », il montre que le léninisme se situe totalement en dehors du sysème de pensée marxiste. EN fait, sur cette question, Marx et Bakounine sont à peu près sur la même position.

Le bolchevisme est l’expression idéologique du retard politique et économique de la Russie tsariste. Les disciples de Lénine ne semblent pas vouloir s’interroger sur l’anomalie historique qui a instauré un régime se réclamant du prolétariat dans un pays où l’écrasante majorité de la population était paysanne et où l’économie s’était totalement effondrée.

« Marx se fiait uniquement au développement intellectuel de la classe ouvrière, tel qu’il devait résulter nécessairement de l’action et de la discussion communes » dit Engels en 1890 dans la préface de la réédition allemande du Manifeste.

Ce qui disqualifie le léninisme est que ses affirmations sont fausses. Au moment même où Lénine racontait que la classe ouvrière ne pouvait parvenir qu’à une conscience réformiste, les ouvriers de la plupart des pays industriels développaient un mouvement, le syndicalisme révolutionnaire, dans lequel ils affirmaient clairement que leur émancipation sera leur propre œuvre.

4. Le marxisme comme « science »

Le débat sur les modalités d’acquisition de la conscience révolutionnaire reste académique tant que nous sommes dans une période de lutte contre le capitalisme. Mais lorsqu’une organisation fondée sur les principes léninistes prend le pouvoir, on ne saurait s’étonner que la politique qu’elle met en œuvre soit orientée vers le monopole du pouvoir par une minorité de gestionnaires. C’est que la direction de l’avant-garde du prolétariat a, pour reprendre l’expression de Lucaks, reçu « son arme la plus effilée des mains de la vraie science », le marxisme, dont Lénine disait par ailleurs :

« On ne peut retrancher aucun principe fondamental, aucune partie essentielle de cette philosophie du marxisme coulée dans un seul bloc d’acier, sans s’écarter de la vérité objective, sans verser dans le mensonge bourgeois et réactionnaire. » [1]. »

C’est là un exemple parfait de vision idéologique. Ce genre de proclamation, motivée par le désir d’affirmer une formulation scientifique, relève à l’évidence bien plus du credo religieux, et dévoile l’ampleur de la régression intellectuelle que font subir au marxisme les conceptions léninistes. Lorsque la vérité relève moins de la constatation des faits que de l’interprétation d’un dogme, on assiste rapidement à une effroyable dégénérescence politique dont on a pu constater quelques exemples : Trotski balayant d’un revers de main les « humeurs changeantes » de la démocratie ouvrière ; Radek décidé à ne pas céder aux « clameurs des travailleurs » [2] qui ne « comprennent pas leurs vrais intérêts » ; Boukharine s’apitoyant sur les mauvaises conditions de travail… des tchékistes !

La possession de la « vraie science » constitue un véritable acte de propriété sur la classe ouvrière ; elle légitime ses détenteurs comme direction auto-proclamée du mouvement ouvrier. La moindre contestation de la ligne du parti – qu’elle s’exprime à l’intérieur de celui-ci ou à l’extérieur – ne relève pas simplement d’une divergence politique, elle est une atteinte à la « vraie science » élaborée par les dirigeants, et se situe à ce titre en dehors de toute discussion. La moindre contestation des fondements de cette « vraie science » constitue une violation qui rejette sans discussion son auteur dans les rangs de l’ennemi de classe.

Face à un problème, il ne peut y avoir qu’une solution, celle donnée par les détenteurs et interprètes patentés de la science ; les autres solutions ne peuvent être que le produit de l’idéologie bourgeoise. Est-il besoin de dire que de telles conceptions de la « science » sont tragiquement limitatives, que l’histoire des sciences montre de nombreux exemples de résultats obtenus par des méthodes différentes, et que de plus, le propre d’une théorie scientifique est d’être systématiquement remise en cause par de nouvelles hypothèses, de nouvelles découvertes ?

Lénine se dissimule derrière le concept de science pour garantir au marxisme une pérennité qu’aucune science ne se reconnaît à elle-même : la science ne peut exister que parce que :

  1. les conceptions dominantes d’une époque sont systématiquement examinées sous des points de vue différents, et, 
  2. parce qu’elles sont systématiquement rendues obsolètes par de nouvelles théories. 

Tout le problème de la « science », du point de vue de Lénine, consiste à déterminer qui, et selon quelles modalités, détermine la bonne interprétation, c’est-à-dire l’orthodoxie. Ainsi, lorsque Lénine déclare à N. Valentinov : « Le marxisme orthodoxe n’a besoin d’aucune modification, ni dans sa philosophie, ni dans sa théorie de l’économie politique, ni dans ses conséquences politiques » [3], il n’exprime pas seulement le point de vue le plus anti-scientifique possible (à savoir : une théorie scientifique – le marxisme – est immuablement valable), il expose une aberration du point de vue dialectique. Mais le problème qu’il pose est bien celui de déterminer qui décide de la bonne interprétation.

C’est là un problème aisément résolu :

« Les classes sont dirigées par des partis, et les partis sont dirigés par des individus qu’on nomme les chefs. (…) C’est l’ABC, la volonté d’une classe peut être accomplie par une dictature, la démocratie soviétique n’est nullement incompatible avec la dictature d’un individu. (…) Ce qui importe c’est une direction unique, l’acceptation du pouvoir dictatorial d’un seul homme. (…) Toutes les phrases à propos de l’égalité des droits ne sont que sottises [4]. »

On a donc affaire à une « science » qui n’est pas accessible à l’entendement par son contenu propre, par les démonstrations qu’elle peut proposer, mais qui a besoin d’être interprétée, dont les mauvaises interprétations ne révèlent pas une erreur de compréhension des faits, mais expriment des intérêts de classe ennemis, et dont l’interprétation, en définitive, ne peut être fournie que par un seul homme. Toute divergence d’opinion est nécessairement provoquée par une idéologie de classe ennemie. Pour résoudre une opposition, il faut « expliquer patiemment » ; si elle subsiste, c’est que jouent des intérêts de classe, des survivances de l’esprit petit-bourgeois, de l’anarchisme, etc.

Il n’y a qu’un seul prolétariat, dans lequel il ne peut y avoir qu’une seule pensée directrice, un seul parti qui en soit l’expression. Ainsi, dès le début de 1918, la Tchéka est présentée comme l’instrument « de la dictature du prolétariat, de la dictature inexorable d’un seul parti » destiné à anéantir « la bourgeoisie en tant que classe » [5].

Les modalités de la détermination de l’orthodoxie peuvent être (relativement) pacifiques avant la prise du pouvoir, mais après, les enjeux sont tels que, ayant épuisé toutes les procédures, en une escalade constituée d’étapes où la discussion cède progressivement le pas à la violence physique, on aboutit inévitablement à l’extermination des opposants – ceux qui sont en dehors du parti d’abord, ceux qui sont à l’intérieur ensuite.

Ainsi, lorsqu’à l’occasion du dernier round qui a opposé Zinoviev et Staline, les organisations du parti de Leningrad, fief du premier, et de Moscou, contrôlées par le second, votaient des résolutions unanimes se condamnant réciproquement, Trotski demandait ironiquement : quelle est l’explication sociale [6] ?

La question est parfaitement justifiée.

Mais on imagine aisément l’ambiance qui peut régner dans une organisation où les divergences politiques sont perçues comme l’expression – chez l’autre – d’intérêts de classe ennemis. Pourtant, la question que le marxiste Trotski aurait dû – mais qu’il ne pouvait évidemment pas – poser est : quelle est « l’explication sociale », la nature sociale d’une organisation dans laquelle les divergences se règlent dans ces termes ?

5. Le marxisme, du parlementarisme

Ce qui définit essentiellement le marxisme « réel » avant Lénine, c’est le parlementarisme. La critique bakouninienne de la politique marxiste vise la stratégie parlementaire de celle-ci. Mais il est évident que Bakounine ne pouvait pas tout savoir, à l’époque, de ce que Marx pensait de cette politique ; il fondait sa critique sur l’activité pratique de Marx. Il faut comprendre cependant que le point de vue de Marx et Engels ne se réduisait pas à un parlementarisme bêlant, dirai-je. Ils étaient très énervés par le crétinisme parlementaire de certains dirigeants socialistes allemands. Pour eux, l’action parlementaire n’était qu’une étape permettant à la classe ouvrière de prendre le pouvoir, et alors celle-ci serait en mesure d’effectuer des « empiétements despotiques », selon la formule du Manifeste, contre la propriété bourgeoise. Il ne s’agit donc pas d’un simple réformisme tout plat selon lequel la société capitaliste pourrait se transformer par des réformes graduelles en société socialiste. En fait, si on y regarde de plus près, leur position était assez proche de celle du PCF. Ceux qui connaissent le PC de près, et en particulier ses militants « avertis », savent que ceux-ci se fichent éperdument du parlementarisme et qu’ils ne se font aucune illusion à propos de l’action parlementaire [7].

Au congrès de La Haye, lors duquel les bakouniniens furent exclus, Marx déclara qu’il faut faire la part des institutions, des mœurs, des traditions des différents pays et qu’il est possible que dans certains d’entre eux, en Angleterre, en Amérique et peut-être en Hollande, les travailleurs « peuvent arriver à leur but par des moyens pacifiques », mais, ajoute-t-il, « dans la plupart des pays du continent, c’est la force qui doit être le levier de nos révolutions ». L’action parlementaire, on le voit, n’est donc envisagée que comme une action parmi d’autres. Il est vrai que cette relativisation a pu être la conséquence des critiques violentes des bakouniniens contre les illusions parlementaires. Il reste que l’action parlementaire est envisagée comme possible, ce que les anarchistes contestaient absolument.

Presque vingt ans plus tard, Engels franchit encore un pas. En 1891, alors que les deux principales revendications des révolutionnaires de 1848 sont réalisées, l’unité nationale et le régime représentatif, Engels constate que « le gouvernement possède tout pouvoir exécutif », et les « chambres n’ont pas même le pouvoir de refuser les impôts ». « La crainte d’un renouvellement de la loi contre les socialistes paralyse l’action de la social-démocratie », dit-il encore, confirmant l’opinion de Bakounine selon laquelle les formes démocratiques n’offrent que peu de garanties pour le peuple. Le « despotisme gouvernemental » trouve ainsi une forme nouvelle et efficace dans la pseudo-volonté du peuple. A l’Allemagne, Engels oppose « les pays où la représentation populaire concentre en elle tout le pouvoir, où selon la constitution on peut faire ce qu’on veut, du moment qu’on a derrière soi la majorité de la nation [8]. » Il suffirait donc que la majorité de la population soit d’accord, et que les institutions le permettent, pour que soit réalisable le socialisme. Engels ne se pose pas la question de savoir comment de tels préalables peuvent être réunis.

En 1895, enfin, Engels va jusqu’au bout de sa logique : « L’ironie de l’histoire met tout sens dessus dessous. Nous, les « révolutionnaires », les « chambardeurs », nous prospérons beaucoup mieux par les moyens légaux que par les moyens illégaux et le chambardement. » (Introduction aux Luttes de classes en France.)

On constate donc deux points essentiels : ni Marx ni Engels ne limitent l’action du mouvement ouvrier à une action pacifique et légale. Mais ils restent persuadés que là où les « institutions », les « mœurs » et les « traditions » le permettent, les ouvriers pourront par les voies légales « saisir la suprématie politique pour asseoir la nouvelle organisation du travail » (Marx). Si Bakounine a tort de réduire l’action préconisée par Marx et Engels à l’action légale [9], sa critique des illusions qu’ils se font sur la possibilité que « la vieille société pourra évoluer pacifiquement vers la nouvelle » (Engels) dans un régime représentatif authentique, reste pertinente.

On ne peut pas nier les critiques que Marx a faites de son vivant contre la social-démocratie allemande ; celle-ci, cependant, était incontestablement son héritière, malgré les influences lassaliennes. Du parlementarisme critique au parlementarisme tout court il n’y pas vraiment de frontière : l’un et l’autre jouent sur l’illusion que les élections peuvent servir à quelque chose, et il est difficile d’imaginer un mouvement où les chefs et les militants les plus avertis sauraient à quoi s’en tenir et la masse des adhérents et les électeurs seraient mystifiés.

En fait, pour savoir ce qui est irrémédiablement irrécupérable dans le marxisme dans sa forme contemporaine à Marx, il suffit de considérer les points que Bakounine s’est particulièrement attaché à critiquer : la stratégie électorale et les formes d’organisation, l’une et l’autre étant d’ailleurs parfaitement liées.

Bakounine soulignait plusieurs points :

  • « Tout le mensonge du système représentatif repose sur cette fiction, qu’un pouvoir et une chambre législative sortis de l’élection populaire doivent absolument ou même peuvent représenter la volonté réelle du peuple. » (« L’Ours de Berne et l’ours de Saint-Pétersbourg ») 
  • Si la bourgeoisie possède le loisir et l’instruction nécessaires à l’exercice du gouvernement, il n’en est pas de même du peuple. De ce fait, même si les conditions institutionnelles de l’égalité politique sont remplies, celle-ci reste une fiction. 
  • De plus (et là on touche à la « technologie » parlementaire), les lois ont la plupart du temps une portée très spéciale, elles échappent à l’attention du peuple et à sa compréhension : « prises séparément, chacune de ces lois paraît trop insignifiante pour intéresser beaucoup le peuple, mais ensemble elles forment un réseau qui l’enchaîne. » 
  • Le rôle de l’idéologie bourgeoise dans la classe ouvrière, l’influence des « socialistes bourgeois », l’existence de couches aux intérêts divergents dans la classe ouvrière : tout cela pourrait empêcher le prolétariat, même s’il était majoritaire, de parvenir à des positions homogènes. 
  • Enfin, le fait que le prolétariat (et avec lui la petite paysannerie) soit majoritaire ou non n’a que peu d’importance ; ce qui compte, c’est que c’est la classe productive. Cette idée de fonction sociale de la classe productive est essentielle, et elle est parfaitement résumée dans un texte datant de 1869, « L’Instruction intégrale » : « Il arrive très souvent qu’un ouvrier intelligent est forcé de se taire devant un sot savant qui le bat, non par l’esprit qu’il n’a pas, mais par l’instruction, dont l’ouvrier est privé, et qu’il n’a pu recevoir, lui, parce que, pendant que sa sottise se développait scientifiquement dans les écoles, le travail de l’ouvrier l’habillait, le logeait, le nourrissait, et lui fournissait toutes les choses, maîtres et livres, nécessaires à son instruction. » 

Dans de telles conditions, la question de majorité numérique n’a guère d’importance. Au moyen âge, les forces productives étaient peu développées et la productivité du travail très faible : pour entretenir un petit nombre de privilégiés il fallait une grande masse de travailleurs productifs. On peut très bien concevoir un système développé où les couches non productives (pas forcément exploiteuses, précisons-le, mais qui souvent développent une idéologie d’exploiteurs) et les couches parasitaires, sont majoritaires, simplement parce que la productivité du travail est telle qu’un nombre relativement petit de producteurs suffit pour produire la plus-value sociale nécessaire. Il suffit de regarder autour de soi et d’imaginer tous les métiers qui pourraient se mettre en grève générale illimitée sans que notre existence quotidienne en soit fondamentalement modifiée : militaires, contractuelles, huissiers, notaires, etc. En revanche, on sait ce que donne une grève des éboueurs au bout de trois jours…

Pour ce qui est du léninisme, je serai extrêmement bref : il n’y a rien de récupérable. Je pourrais prendre point par point tout ce qui définit le léninisme et le réfuter. Il me paraît plus simple de dire que le léninisme n’a rien de récupérable parce qu’il s’applique à un contexte et à une époque qui ont disparu. Le léninisme est l’idéologie révolutionnaire de la petite-bourgeoisie intellectuelle sans perspective d’avenir dans un pays sous-développé dominé par l’impérialisme, comme c’était précisément le cas pour la Russie en 1917. Ce n’est donc pas du tout un hasard si des mouvements de type léniniste ont pu fleurir dans les pays du tiers-monde sous la forme de mouvements de libération nationale. Le nationalisme des pays dominés a souvent pris la forme du léninisme parce que celui-ci était tout simplement la forme la plus adaptée à ce contexte. Comme pour le bolchevisme, le marxisme n’était qu’une couverture, un masque pour les revendications nationales. Le léninisme correspond à des conceptions archaïques, précapitalistes d’organisation et de stratégie politique.

II. – Y A-T-IL DANS LE MARXISME DES ÉLÉMENTS QU’UN RÉAMÉNAGEMENT POURRAIT CONSERVER ?

Pour commencer, la question est mal posée. Je dirais plutôt : dans le discours marxiste, y a-t-il des choses vraies ou pertinentes ? L’optique est complètement différente.

Le marxisme est un corps de doctrine que les épigones, et en particulier Lénine, ont voulu présenter comme un « bloc d’acier » cohérent où tout était bon et rien à jeter. Or, lorsqu’on prend la peine de considérer les textes de Marx dans leur ensemble, on voit un homme qui cherche, tâtonne, qui revient en arrière, qui tout au long de sa vie analyse les phénomènes sous des angles différents, etc.

– Or, du marxisme, on ne retient que le déterminisme historique, mais Marx dit aussi que sans le hasard, l’histoire humaine serait bien triste.

– Du marxisme, on retient l’exclusive explication des phénomènes historiques par les déterminations économiques, mais Engels reconnaît qu’ils ont peut-être eu tort de trop insister sur cet aspect : « C’est Marx et moi-même, partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait que, parfois, les jeunes donnent plus de poids qu’il ne lui est dû au côté économique. Face à nos adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, le lieu, ni l’occasion de donner leur place aux autres facteurs qui participent à l’action réciproque. » (Lettre à Joseph Bloch, 21 septembre 1890.)

– Du marxisme, on retient une dialectique du développement du capitalisme en phases historiques successives, mais Marx écrit que cette « La « fatalité historique » de ce mouvement est […] expressément restreinte aux pays de l’Europe occidentale » (Pléiade, II, 1558)…

Le problème, c’est que ces réserves, qui ont été émises vers la fin de leur vie par Marx et Engels, dans leur correspondance, sont capitales. Faute d’avoir été exprimées haut et clair, publiquement, et développées, les mouvements communistes ont été mis sur les rails d’un marxisme mécaniste, simplificateur, vulgaire. Or ce sont précisément là les trois points essentiels de la réfutation théorique faite par Bakounine à l’encontre de Marx, à savoir :

  1. L’existence d’un certain indéterminisme historique ; 
  2. Le refus de tout expliquer par les déterminations économiques, même si on reconnaît que celles-ci sont capitales ; 
  3. La relativisation de la théorie des phases successives du développement historique, issue conjointement de Saint-Simon et de Hegel. 

Paradoxalement, je dirais donc que ce qui est récupérable dans le marxisme, c’est la critique qu’en fait Bakounine. Je veux dire par là que les objections de Bakounine ne nient pas le marxisme en tant que théorie explicative du social, en tant que méthode d’analyse historique et économique, elles relativisent simplement les aspects sous lesquels le marxisme a pu apparaître comme trop absolu, totalisant (voire totalitaire).

La relativisation du marxisme faite par Bakounine est quelque chose d’insupportable à beaucoup de communistes, précisément parce qu’elle resitue le marxisme dans le courant d’idées de l’époque, comme une explication du social parmi d’autres. Elle lui ôte le caractère quasi religieux qu’il avait dans l’esprit de beaucoup de communistes pour lui rendre son statut d’hypothèse scientifique, c’est-à-dire réfutable, modifiable, et qui peut être complétée. Le marxisme est ramené à ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, non plus la science absolue du social et de la révolution, mais une théorie, une « grille de lecture » parmi d’autres, ni plus ni moins valable que la sociologie de Max Weber, par exemple, ou la psychanalyse d’Eric Fromm.

Autre paradoxe : je pense que dans le marxisme est récupérable ce qui n’est pas spécifiquement marxiste. Une théorie du social part nécessairement de l’observation, et élabore, développe des concepts qui permettent de l’expliquer, et enfin propose des conclusions.

  1. Or, l’observation du social, des mécanismes économiques du capitalisme faite par Marx, est globalement la même que celle qui a été faite par Proudhon, à cette différence que, ayant vécu plus longtemps que Proudhon, Marx a pu développer ses idées plus à fond et – c’est là un point de vue personnel – beaucoup plus clairement.
    Bakounine par exemple ne dénie à aucun moment la validité de la description des mécanismes du capitalisme faite par le Capital, il critique seulement les obscurités qui rendent le livre inaccessible aux ouvriers. D’ailleurs, il reviendra à l’anarchiste Cafiero de faire un Abrégé du Capital, précisément pour le rendre accessible, et à James Guillaume d’en faire une introduction. Si on ajoute à cela que Bakounine lui-même avait commencé à traduire le livre en russe, on peut dire que nous avons là quelques accréditations qui le légitiment… 
  2. Quant aux concepts, le marxisme ne s’est pas constitué d’un coup de baguette magique, il s’est bâti sur un socle déjà existant. La plupart des concepts qu’on trouve développés dans le Capital existaient déjà quand Marx a commencé à écrire son livre. Leroux, Considérant, Proudhon et d’autres, en ont fourni une partie de la matière. Toutes les catégories économiques qu’on trouve dans le Système des contradictions de Proudhon, se retrouvent quinze ans plus tard dans le Capital. Marx en ajoute quelques autres, mais on ne peut pas reprocher à Proudhon de ne pas les avoir développées, puisqu’elles n’existaient pas non plus dans les textes de Marx contemporains du Système des contradictions. 

Il n’est pas jusqu’à la méthode employée dans le Capital qui ne soit largement redevable à Proudhon, contrairement à tout ce que les marxistes ont pu écrire par la suite.

En conclusion, on peut dire que ce qui est récupérable dans le marxisme ne l’est pas parce que c’est « marxiste », mais parce que c’est vrai. Le marxisme comme théorie explicative du social a fait la synthèse d’un certain nombre de données, de concepts, qui étaient « dans l’air » à l’époque, et que Marx a développés, explicités, mais en proposant des conclusions politiques que nous n’approuvons globalement pas.

Il reste que bien des éléments constitutifs du marxisme (mais qui, à y regarder de plus près, se retrouvent chez les auteurs contemporains ou antérieurs) sont tombés, pourrais-je dire, dans le domaine public. C’est pourquoi l’idée même qu’il puisse y avoir quelque chose de « récupérable » dans le marxisme ne me paraît même pas pertinente.

III. – LES MARXISTES PEUVENT-ILS RÉCUPÉRER QUELQUE CHOSE DE L’ANARCHISME ?

La question qui vient maintenant à l’esprit est : est-ce qu’il y a dans l’anarchisme quelque chose que les marxistes peuvent récupérer ? Il y a plusieurs possibilités : une hypothèse minimale et une hypothèse maximale, avec tous les degrés intermédiaires.

La position minimale consisterait, pour les marxistes, à reconnaître le bien-fondé des réserves faites par Bakounine à l’égard du marxisme. Si c’était le cas, nous n’aurions qu’à nous en réjouir, mais cela ne changerait pas grand chose dans la pratique. Je ne pense pas que Charles Fiterman demanderait pour autant son adhésion à la FA, et par ailleurs le comportement politique du PC n’en serait, je pense, pas trop affecté.

La position maximale pourrait être quelque chose d’analogue à celle de Maximilien Rubel. Il y a presque dix ans j’avais écrit dans IRL une polémique contre ses positions, selon lesquelles Marx était un théoricien de l’anarchisme. A vrai dire on ne peut pas absolument affirmer que sa démarche est récupératrice car il ne récupère rien de ce qu’ont pu dire les théoriciens anarchistes [10], au contraire, il ne leur reconnaît rien de valable : c’est Marx qui est le seul, l’authentique théoricien de l’anarchisme. Marx avait en projet un livre sur l’Etat, qu’il n’a jamais eu le temps d’écrire, mais qui aurait, à n’en pas douter, été le livre fondateur de l’anarchisme véritable. Ce livre, resté à l’état de projet, dit Rubel, « ne pouvait contenir que la théorie de la société libérée de l’Etat, la société anarchiste » (Marx critique du marxisme, Payot, p. 45.)

Je ne cite le cas de Rubel que comme un cas extrême, pour montrer que la possibilité d’une récupération est bien réelle. Cependant, il n’est pas contestable que les intentions de Rubel, lié à aucune organisation, chercheur isolé et à contre-courant, soient parfaitement sincères. Ce qui ne sera probablement pas le cas d’autres tentatives. « La critique de l’Etat dont il [Marx] s’était réservé l’exclusivité n’a pas même reçu un début d’exécution, à moins de retenir les travaux épars, surtout historiques, où Marx a jeté les fondements d’une théorie de l’anarchisme. » (Op cit., p. 378).

Ainsi, en dépit d’une stratégie politique, d’une praxis dont Maximilien Rubel lui-même dit qu’elle fut contraire aux principes énoncés, Marx aurait écrit, s’il en avait eu le temps, une théorie anarchiste de l’Etat et de son abolition. Les héritiers de Marx qui, jusqu’à présent, ont construit un capitalisme d’Etat peu conforme aux professions de foi anarchistes – c’est Rubel qui parle –, se sont nourris de cette ambiguïté, causée précisément par l’absence du livre sur l’Etat. En d’autres termes, semble croire M. Rubel, si Marx avait eu le temps d’écrire ce livre, son oeuvre n’aurait pas revêtu cette ambiguïté (que Rubel souligne à plusieurs reprises) ; et sa qualité d’anarchiste aurait éclaté au grand jour. La clé du problème de la destinée du marxisme et de sa dénaturation réside en conséquence dans ce Livre non écrit, dont l’absence a fait basculer le marxisme réel dans l’horreur concentrationnaire [11].

Ces quelques remarques me portent à croire que si des mouvements marxistes tentaient de se refaire une virginité théorique, ils le feraient à partir d’une redéfinition de l’Etat et de son rôle. Je pense – au-delà des outrances théoriques de Rubel – que c’est de là que viendrait le danger. C’est pourquoi il me semble que le mouvement libertaire devrait lui aussi se pencher sur la question afin d’éviter les simplismes auxquels on a habituellement droit.

Si, lorsqu’on parle de marxisme, il est nécessaire de préciser de quel marxisme il s’agit, il en est de même pour les conceptions marxistes de l’Etat. J’ai dit tout à l’heure que la récupération de thèmes anarchistes a été dénoncée par Bakounine lui-même : il s’agit du livre que Marx écrivit au lendemain de la Commune, La Guerre civile en France. C’est un ouvrage où Marx décrit la Commune en reprenant à son compte le point de vue fédéraliste, alors qu’il haïssait le fédéralisme. L’effet de la Commune, dit Bakounine, « fut si formidable partout, que les marxiens eux-mêmes, dont toutes les idées avaient été renversées par cette insurrection, se virent obligés de tirer devant elle leur chapeau. Ils firent bien plus : à l’envers de la plus simple logique et de leurs sentiments véritables, ils proclamèrent que son programme et son but étaient les leurs. Ce fut un travestissement vraiment bouffon, mais forcé. Ils avaient dû le faire, sous peine de se voir débordés et abandonnés de tous, tellement la passion que cette révolution avait provoquée en tout le monde avait été puissante [12]. »

On retrouve le même processus pendant la révolution russe, avec L’Etat et la Révolution de Lénine, qui passe pour contenir le summum de la théorie marxiste du dépérissement de l’Etat, mais qui n’est qu’un fatras confus. Lénine rédigea ce livre pour tenter de se concilier le mouvement libertaire russe, très actif, à une époque où le parti bochevik ne représentait que peu de chose.

Que se passe-t-il en réalité ? Les mouvements révolutionnaires présentent un certain nombre de constantes parmi lesquelles la prédisposition à constituer des institutions autonomes dans lesquelles les masses tentent de s’organiser. C’est là une tendance naturelle. Les avant-gardes auto-proclamées n’ont évidemment pas de place dans ce mouvement initial, mais elles font ce qui faut pour le récupérer : pour cela il leur faut aller dans le sens du poil, quitte ensuite à redresser la barre quand elles ont les choses bien en main. Dans le cas de la révolution russe, il n’est pas besoin de faire un dessin : l’histoire a montré quelle était la réalité du léninisme. Dans le cas de La guerre civile en France, il y a un moyen simple pour savoir ce que Marx pensait réellement : il suffit de se reporter à une lettre qu’il écrivit à son ami Sorge, dans laquelle il exprime sa fureur de constater que les communards réfugiés à Londres ne se sont pas ralliés à lui : « Et voilà ma récompense pour avoir perdu presque cinq mois à travailler pour les réfugiés, et pour avoir sauvé leur honneur, par la publication de La Guerre civile en France. »

Ce livre de Marx a beaucoup servi pour tenter de donner au marxisme un petit tour vaguement libertaire – au mépris de tout ce que son auteur a pu écrire par ailleurs – et il pourra encore éventuellement servir de manifeste libertaire aux marxistes qui voudraient ravaler la façade de leur doctrine. La lettre à Sorge révèle la réalité de ce que pensait Marx [13].

En matière de théorie de l’Etat et du pouvoir, on trouve en réalité à peu près tout ce qu’on veut chez Marx.

Le flirt libertaire de La Guerre civile est perçu, bien évidemment, comme parfaitement isolé par Franz Mehring ; mais Lénine, lui, en fait un dogme marxiste, parce que, à un moment donné, cela l’arrangeait et qu’il avait besoin de l’appui des anarchistes. Dans la Critique du programme de Gotha (1875), Marx ne dit pas un mot de la Commune comme forme de pouvoir révolutionnaire, tandis qu’Engels y fait une très vague allusion dans une lettre à Bebel sur la question : « Aussi proposerions-nous de mettre partout à la place du mot « Etat » le mot « Gemeinwesen », excellent vieux mot allemand répondant très bien au mot français « commune » [14]. »

Lorsque à l’occasion du vingtième anniversaire de la Commune, Engels écrit une préface à La Guerre civile, il s’exclame : « Le philistin social-démocrate a été récemment saisi d’une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat [15]. »

Cette expression recouvre des acceptions complètement différentes, puisque en 1850, elle signifiait dictature jacobine sans représentation populaire, c’est-à-dire le contraire de ce que dit Engels en 1891. La « dictature du prolétariat » est vidée de tout son sens puisqu’elle peut désigner à la fois un régime des plus autoritaires et des plus libertaires !

Mais ce n’est pas tout. Toujours en 1891, Engels fait la critique du programme que la social-démocratie allemande se donnait à Erfurt, et il écrit : « Une chose absolument certaine, c’est que notre parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver à la domination que sous la forme de la république démocratique. Cette dernière est même la forme spécifique de la dictature du prolétariat, comme l’a déjà montré la grande Révolution française [16]. » La même année, Engels donne donc comme modèle de la dictature du prolétariat la Commune et la république démocratique, unitaire.

En fait, la formule « dictature du prolétariat » couvre au moins trois concepts :

– Dans le Manifeste et le programme d’Erfurt, elle signifie une république jacobine et démocratique ;

– Dans le 18 Brumaire et Les Luttes de classes en France, elle signifie une dictature révolutionnaire ultra-centralisée sans représentation populaire ;

– Dans La Guerre civile, elle signifie une fédération de type libertaire.

Les conceptions sur la forme du pouvoir ouvrier chez Marx et Engels sont déterminées beaucoup plus par les circonstances de temps et de lieu – quitte à changer d’avis au cours de la même année, comme le fit Engels en 1891 – que par des principes précis. Chacun peut donc y retrouver son compte, il suffit de piocher dans le bon texte.

A ce jeu-là, nous pouvons jouer aussi. Au cas où d’aucuns voudraient absolument nous convaincre que Marx et Engels parlaient sérieusement en matière d’abolition de l’Etat, on aurait toujours la ressource de rappeler ce qu’Engels écrivait à Carlo Cafiero le 1er juillet 1871 : « Pour ce qui est de l’abolition de l’Etat, c’est une vieille phrase philosophique allemande dont nous avons beaucoup usé lorsque nous étions des blancs-becs »…

CONCLUSION

Le marxisme et l’anarchisme se sont développés séparément, certes, mais conjointement à partir de préoccupations identiques et en formulant des conclusions différentes. Cela ne diminue en rien leurs oppositions, évidemment, mais le refus de considérer leur genèse à partir de conditions identiques empêche de percevoir les points sur lesquels ils se rejoignent, et en contrepartie, ne permet pas de saisir leurs différences dans leur véritable étendue et perspective. Une telle aperception des points de convergence conduit nombre d’anarchistes à un rejet du marxisme qui ne relève plus de la connaissance ou de la raison mais de l’attitude religieuse et mystique. Par ailleurs, une telle aperception des oppositions conduit à tenter des synthèses éclectiques et parfaitement inutiles du type « marxisme libertaire ».

Ainsi, marxisme et anarchisme ne sont pas deux courants qui se sont développés dans deux compartiments imperméables ; ils inter-agissent l’un sur l’autre, posent les mêmes questions en trouvant des réponses souvent différentes. Les manifestations les plus caricaturales de ces interactions se trouvent dans les tentatives faites par certains anarchistes de constituer un « marxisme libertaire », ou par certains marxistes de se convaincre que Marx était « anarchiste ». Une telle attitude provient du constat, fait par chacune des parties concernées, de carences théoriques supposées ou réelles de leur courant. Les anarchistes qui veulent introduire certaines touches de marxisme dans leur doctrine évoquent les carences de l’anarchisme en matière d’« analyse » et se gargarisent de « matérialisme historique » et autres tartes à la crème. Ils ne font que mettre au jour leur propre ignorance et leur propre absence de réflexion sur les thèses des grands auteurs libertaires.

L’expression de « marxisme libertaire » a été inventée par Daniel Guérin vers la fin de sa vie. De formation marxiste, il adhéra à la SFIO puis du PSOP. Il fut un moment tenté par le trotskisme. Il porta un regard critique sur les mouvements et les militants se réclamant du marxisme. Il pensait qu’un certain nombre de concepts libertaires devaient être réintroduits dans le corpus de l’idéologie socialiste afin d’éviter les erreurs de la social-démocratie ou du stalinisme. Sur la plupart des questions opposant marxisme et anarchisme : centralisme ou fédéralisme, parlementarisme ou action directe sociale, dictature du prolétariat ou démocratie directe, Guérin donnait raison à l’anarchisme, et en particulier à Bakounine.

Le marxisme libertaire de Guérin n’était pas une menace contre l’anarchisme. Il était plutôt une tentative d’introduire dans la doctrine marxiste des concepts anarchistes. L’idée cependant séduisit certains anarchistes qui, à leur tour, tentèrent d’introduire dans l’anarchisme des concepts marxistes. Aujourd’hui, de nombreux militants issus du communisme, conscients de la dévalorisation du marxisme, mais surtout des carences conceptuelles du marxisme pour expliquer la société actuelle, découvrent Proudhon et Bakounine. Parler de synthèse entre les deux mouvements me paraît cependant fortement exagéré.

La conclusion générale que je tirerai de mon propos est qu’il ne faut pas se tromper d’ennemi. Si effectivement nous avons à craindre une récupération de certains de nos thèmes par des marxistes, nous devrions aussi nous pencher sur les récupérations et les dénaturations – qui ne sont pas récentes et qui sont elles aussi liées aux ambiguïtés théoriques de certains de nos auteurs – effectuées par la droite et l’extrême droite. Des cercles proudhoniens d’extrême droite du siècle dernier aux libertariens d’aujourd’hui, le danger est plus que réel.

[1] Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, éditions du Progrès, p. 461.

[2] « Le parti est l’avant-garde politiquement consciente de la classe ouvrière. Nous en sommes maintenant au point où les ouvriers, à la fin de leurs épreuves, refusent désormais de suivre une avant-garde qui les mène à la bataille et au sacrifice… Devons-nous céder aux clameurs des travailleurs qui ont atteint les limites de leur patience mais qui ne comprennent pas leurs vrais intérêts comme nous le faisons ? Leur état d’esprit est maintenant franchement réactionnaire. Mais le parti a décidé que nous ne devons pas céder, que nous devons imposer notre volonté de vaincre à nos partisans épuisés et démoralisés. »

[3] Valentinov, N. My talks with Lenin.

[4] Lénine, Œuvres complètes, t. 17.

[5] In : Histoire et bilan de la révolution soviétique, Association d’études et d’informations politiques internationales, Paris, 1-15 oct. 1957, p. 140.

[6] R.V. Daniels, The Conscience of the Revolution, Oxford 1960, p. 28.

[7] es lignes ont été écrites il y a une quinzaine d’années. Il est évident que l’évolution de la composition du PC par l’arrivée de nouvelles générations de militants modifie ce point de vue, qui reste cependant encore valable pour ce qui concerne les vieux crabes qui s’accrochent à la vieille ligne du parti.

[8] Dans ce genre de propos, qui n’est pas isolé, se révèle le formalisme juridique selon lequel il va de soi que si une majorité de la population décide des mesures qui vont contre les intérêts effectifs du grand capital, celui-ci respectera le verdict populaire parce que c’est la loi. Il revient à Bakounine le mérite d’avoir montré que la démocratie en régime capitaliste ne fonctionne que si elle maintient la pérennité du système.

[9] En fait c’est surtout à la social-démocratie allemande que sa critique s’en prend. Bakounine n’a pas les informations suffisantes pour connaître les critiques que Marx et Engels eux-mêmes font du légalisme des socialistes allemands.

[10] Lors d’une émission sur Radio libertaire à laquelle Rubel et moi étions invités il semblait vouloir rapprocher Marx et Proudhon et il accordait à ce dernier un crédit qu’il semblait lui refuser dans les textes rassemblés par Payot dans Marx critique du marxisme.

[11] Inutile de dire qu’une telle argumentation est une véritable aberration du simple point de vue du matérialisme historique…

[12] III, 166. Bakounine Œuvres, Champ libre.

[13] Un marxiste comme Franz Mehring observe, à propos de La Guerre civile en France, dans sa Vie de Karl Marx : « Si brillantes que fussent ces analyses, elles n’en étaient pas moins légèrement en contradiction avec les idées défendues par Marx et Engels depuis un quart de siècle et avancés déjà dans le Manifeste communiste (…) Marx et Engels étaient naturellement parfaitement conscients de cette contradiction… »

[14] Lettre d’Engels à Bebel, 18-28 mars 1875. In Sur l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme, Marx, Engels, Lénine. Editions du Progrès, Moscou.

[15] Cf. éditions sociales, 1968, p. 302.

[16] Cf. Marx, Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, éditions sociales, p. 103.

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Lectures complémentaires:

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Proudhon_Quest_ce_que_la_propriete

Du_Principe_Federatif_Proudhon

Manifeste pour la Société des Sociétés

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Bakounine_et_letat_marxiste_Leval

Sutton_Wall-Street_et_la_Révolution_Bolchévique

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Analyse politique: Une approche anarchiste de la lutte des classes

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , on 4 septembre 2018 by Résistance 71

Nous nous sentons très proche de cette … approche, cela va sans doute de soi…
~ Résistance 71 ~

 

Lectures complémentaires:

Rudolph Rocker_Anarchie de la theorie a la pratique

Ecrits-choisis-anarchistes-sebastien-faure-mai-2018

Manifeste pour la Société des Sociétés

L’anarchie pour la jeunesse

Errico_Malatesta_écrits_choisis

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

 

Une approche anarchiste de la lutte des classes

 

Analyse anarchiste communiste

 

Décembre 2009

 

De quoi parlons nous quand nous parlons de classes sociales ?

Une classe est un groupe social, un ensemble d’individus caractérisés par une position similaire dans les rapports de production. Ces rapports de production sont les rapports sociaux (interactions entre individus et groupe d’individus, rapports de pouvoir et de propriété entre individus et groupes d’individus).

De quoi parlons nous quand nous parlons de lutte de classe ?

La lutte des classes est une notion souvent associée à Marx et à la théorie marxiste. Elle fait cependant partie du patrimoine de l’ensemble du mouvement ouvrier socialiste, auquel se rattache l’anarchisme communiste et l’anarchosyndicalisme. Cette notion exprime le conflit d’intérêts entre classes sociales, autour des rapports de production et de reproduction.

Conception marxiste de la lutte des classes.

La conception marxiste oppose ceux qui possèdent les moyens de production et tirent de ce fait une plus-value du travail d’autrui en obligeant les travailleuses et travailleurs à un sur-travail, approprié par les patrons et les actionnaire, et ceux -les travailleuses et travailleurs- qui sont obligé de vendre leur force de travail pour vivre. Entre ces deux classes aux intérêts clairement antagonistes, la bourgeoisie et le prolétariat, il existe d’autres classes (paysannerie, professions libérales, petite bourgeoisie…) aux intérêts plus ambigus, mais amenés à pencher, au gré de la situation du moment, et du développement des forces productives, d’un côté ou de l’autre des deux grandes tendances antagonistes. Dans la conception marxiste, c’est donc la propriété ou l’absence de propriété des moyens de production et de distribution qui joue un rôle central dans l’antagonisme de classe.

Il se structure notamment autour du salariat, qui implique un rapport d’exploitation et de subordination exercé par les patrons sur les ouvriers.

La conception marxiste fait de la lutte des classes LE moteur de l’histoire. Elle est marquée par un « finalisme » historique, qui estime inéluctable l’avènement de la société sans classe (et donc la fin de la lutte des classe par la « synthèse » que constitue l’instauration du communisme par l’intermédiaire de la révolution socialiste (et de la dictature du prolétariat étant censée entrainer le « dépérissement de l’Etat »). Dans l’acception marxiste orthodoxe, l’ensemble des faits sociaux et historiques sont liés en dernière instance à la lutte des classes, et l’infrastructure économique (les rapports de production) détermine en dernière instance la superstructure politique (idéologie, rapports de pouvoir, etc…)

Une conception anarchiste de la lutte des classes ?

Si nous constatons bel et bien l’existence d’intérêts antagonistes dans la sphère des rapports de production, il paraît peu satisfaisant de ne retenir que la propriété (ou son absence) comme élément structurant des rapports de production.

Plus fondamentale est la notion de contrôle, qui est liée à la notion de pouvoir, dans toute la complexité que renferme ce dernier terme dans la langue française.

Définir la propriété. La propriété et le pouvoir-contrainte

Dans l’esprit commun, être propriétaire de quelque chose c’est en avoir l’usage et l’usufruit. C’est à dire pouvoir choisir l’usage qui en est fait (l’utiliser, le détruire tout ou partie, le céder), bénéficier des richesses qui en sont extraites.

La propriété, est en fait surtout un acte juridique et son résultat, qui signifie la reconnaissance légale de cette possession, par le pouvoir constitué (le ou les Etats), qui transcrit dans le droit cette possession.

La propriété est donc d’abord et avant tout un acte de pouvoir. La propriété n’est pas une réalité a-sociale. C’est une relation sociale, interindividuelle. Le fait de s’ériger propriétaire suppose dans le même temps qu’on s’accorde l’usufruit et la possibilité de détruire, modifier ou céder un bien, qu’on en prive les autres individus. Cette réalité est valable tout autant à l’échelle de l’individu humain (personne physique), qu’à celle de « l’individu » entendu au sens d’une institution (personne morale), au sens le plus large de ce dernier terme (système de relation sociale, structure sociale dotée d’une certaine stabilité dans le temps).

La propriété prive donc (l’autre) autant qu’elle accorde (à soi). « La propriété, c’est (donc) le vol » comme l’a affirmé avec fracas Proudhon[1], et ce à l’exception de la propriété d’usage ou possession individuelle de biens en quantité suffisante pour ne pas priver autrui. Pour que l’affirmation personnelle ou juridique « ceci est à moi (ou nous) » que renferme la propriété ait une réalité matérielle, il faut la capacité bien réelle et matérielle d’empêcher les autres individus -personnes physiques ou personnes morales) d’en user, d’en bénéficier et de la détruire, le modifier ou le céder. La propriété est donc un acte de pouvoir qui repose sur un rapport de force physique, et symbolique : Elle est l’expression de deux pouvoirs, le pouvoir-brutal et le pouvoir d’influence. Pouvoir d’influence, c’est à dire la capacité de convaincre ou persuader autrui, ou au moins la majorité de la société de la légitimité de cette propriété, ou de convaincre ou persuader ceux qui disposent du monopole ou de l’essentiel de la force brutale (l’Etat en tant que groupe social par exemple). Il s’agit ici du recours à l’idéologie, à la réthorique et aux outils de persuasion que sont les arguments de droit divin (Dieu m’a donné ce bien), d’autorité (tel chercheur, tel texte de référence conclue à ma légitime propriété sur ce bien), de capacité (c’est parce que je suis plus a même que les autres d’user, de bénéficier et de modifier de manière profitable de ce bien que la propriété doit légitimement me revenir), d’antériorité (c’est parce que moi ou mes ancêtres étions là les premiers que nous avons le droit légitime de la propriété sur ce bien matériel ou cette terre). La religion, le contrôle des idées et de leur diffusion, les idées telles que la nation, le droit naturel, voire la science instrumentalisés sont le relais de ce pouvoir d’influence.

Mais celui-ci n’est que la forme la plus élaborée du pouvoir (qui permet de dépasser le strict rapport individuel et donc de convaincre d’autres personnes d’exercer le pouvoir brutal pour son propre compte), qui permet d’éviter le recours à la force.

Le pouvoir brutal, quand à lui, c’est la contrainte physique, les coups et blessures, le meurtre, ou la menace sur les autres individus, de manière directe ou indirecte (par exemple en menaçant ou contraignant les personnes qui lui sont liées affectivement).

La propriété est donc avant tout un acte de pouvoir brutal, reposant sur la contrainte -ou la menace de la contrainte qui suppose donc l’existence et la possibilité de la contrainte- . En ce sens, il paraît peu raisonnable d’affirmer que l’économique détermine le politique en dernière instance, puisque c’est le pouvoir (brutal ou d’influence) qui permet la propriété.

Bien sur, en retour, la propriété et l’exploitation qui en découle ont permis l’accumulation de richesse et ainsi l’extension du pouvoir, de l’échelle locale à l’échelle mondiale.

La question n’est pas ici d’affirmer l’existence d’un principe premier prédéterminant, le pouvoir, (qui remplacerait la propriété et l’économie comme principe premier), mais de montrer que l’affirmation de Marx et des marxistes selon laquelle l’infrastructure économique détermine en dernière instance la superstructure politique est gratuite et ne résiste pas à l’analyse. On préférera montrer que ces deux RÉALITÉS MATÉRIELLES (la contrainte est autant une réalité matérielle inscrite dans le sang et la chair des êtres humains que les biens éphémères ou durables) sont indissociablement liées et sont la conditions l’une de l’autre, dans un rapport dialectique (l’une détermine l’autre et cette dernière détermine la première).

Propriété formelle, propriété réelle.

La propriété en tant que concept juridique dépend donc de ce double aspect du pouvoir : pouvoir d’influence, contrainte (pouvoir brutal). Dans un système social où un groupe social détient le monopole de la force, cherche à le détenir, ou s’arroge le monopole de l’usage légitime de la force, c’est à dire dans un système social étatique, la propriété, individuelle, privée, collective ou étatique est donc garantie par le ou les Etats, c’est à dire en dernier ressort leur appareil de contrainte (police, justice, armée), si leur appareil d’influence (école, université, médias, législation, idéologie dominante et conception sous-tendant la légalité et la notion de la légitimité) échoue.

On distingue différent régimes de propriété formelle :

_ La propriété individuelle. Celle-ci peut correspondre à la propriété foncière (terrain, habitat, immeuble) ou à la propriété d’un produit. S’il s’agit de propriété d’usage d’un bien foncier ou d’un produit, on peut distinguer différentes situations : selon que le produit soit rare ou non, selon qu’il s’agisse d’un logement dont on se sert pour soi-même ou au contraire d’un logement loué, selon qu’il s’agisse d’un terrain exploité par le seul paysan ou loué en fermage, ou dont l’exploitation se fait en recourant au salariat… Si l’on envisage la question des rapports de production, celle qui nous intéresse et qui joue un rôle déterminant dans l’antagonisme de classe, il s’agit dès lors de la propriété des moyens de production (champs, mine, atelier, usine…) et de distribution (transport, magasins, etc…).

Cette propriété peut être individuelle.

_ La propriété collective, qu’il s’agisse de moyen de production et/ou de distribution, de foncier ou de produit. Cette propriété collective peut avoir deux formes :

1/ Il peut s’agir de la propriété d’un groupe d’individus sur des biens fonciers ou produits, sur des moyens de production et/ou de distribution, à l’exclusion des autres groupes d’individus. C’est le cas de la propriété sous forme d’actionnariat, qui est une forme de propriété privée partagée. C’est une propriété « collective » au sens ou il n’y a pas un seul propriétaire mais plusieurs, privée, au sens ou elle est privatise, elle signifie l’appropriation d’une chose au dépend des autres. C’est le cas de la copropriété foncière également. Il peut s’agir de la propriété collective de travailleuses et travailleurs sur leur outil de production et/ou de distribution, dans un système économique ou il existe d’autres formes de propriété. Il s’agit ici du régime de propriété des coopératives.

C’est enfin le cas de la propriété étatique. Nous reviendrons sur cette dernière.

2/ Il peut s’agir de la propriété sociale, c’est à dire de l’ensemble de la société. C’est à cette propriété collective sociale que nous faisons référence en tant qu’anarchistes communistes, quand nous faisons référence à la propriété collective ou commune des moyens de production et de distribution. Par société nous entendons ici l’ensemble des producteurs et productrices, dans une société sans classe. Cette propriété sociale est en soi l’abolition de la propriété (au sens privatif précédemment définit), c’est le communisme.

Nous avons vu que la propriété réelle signifie l’usufruit, c’est à dire la capacité d’user librement du bien approprié, d’en tirer les fruits que l’on peut en tirer, de la modifier, le vendre ou détruire tout ou partie. La propriété réelle est donc liée au contrôle effectif que l’individu ou le groupe propriétaire a du bien approprié. En l’occurrence, en ce qui concerne les moyens de production et de distribution, la contrôle signifie la capacité de décider ce qui est produit, pourquoi, pour qui, comment, de bénéficier de ce qui est produit ou d’en faire bénéficier les personnes de son choix. Le contrôle signifie donc la gestion, la capacité de décider, ce qui nous ramène à la notion de pouvoir (pouvoir faire, ou pouvoir faire-faire).

Dans le cas de la propriété étatique, nous sommes ainsi confronté à une dissociation entre la propriété formelle et la propriété réelle. L’Etat est définit, selon le cas, comme étant le représentant de la souveraineté d’un groupe social donné, qu’il s’agisse de la nation (dans le cas d’une dictature nationaliste), du peuple (dans le cas d’une « démocratie » parlementaire dite « représentative), du prolétariat (dans le cadre d’un Etat dit « socialiste). Dans le discours étatiste, la propriété étatique se confond avec la propriété du groupe social représenté (peuple, nation, prolétariat). C’est ce tour de passe passe qui permet à la social-démocratie de présenter les services publiques et les entreprises nationalisées comme des propriété collectives et sociales du peuple, aux socialistes étatistes (marxistes étatistes, léninistes, trotskystes, staliniens, maoistes, blanquistes, etc) de présenter l’étatisation des moyens de production et de distribution (nationalisation, planification étatique,…) comme propriétés collectives et sociales du prolétariat, des nationalistes de présenter l’économie étatisée et dirigiste comme propriété collective et sociale de la nation.

Mais pour le peuple dans sa grande majorité, pour les habitants de la «nation » (sic) dans sa grande majorité, pour le prolétariat dans sa grande majorité, le contrôle sur ces moyens de production et de distribution, c’est à dire le pouvoir réel (et non formel) de décision sur ce qui est produit, comment, pour qui, pour quoi, à quel prix, est nul ou très faible, puisque la structure hiérarchique, la division entre dirigeants et dirigés garantis aux dirigeants la réalité du contrôle, c’est à dire la propriété réelle, même si la propriété formelle est celle « du peuple », «de la nation », « du prolétariat ». C’est cette confusion qui a permis aux léninistes de présenter un Etat dit « ouvrier » comme le socialisme, la nationalisation comme une propriété commune, et faire miroiter ainsi l’illusion de l’économie contrôlée par les travailleurs.

Or la persistance de la division dirigeants-exécutants est la négation dans la réalité de cette affirmation formelle. Cette division est elle-même basée sur le double aspect du pouvoir que nous avons évoqué : le pouvoir d’influence (d’où l’importance de la propagande, et l’enjeux qui consiste à faire croire aux travailleurs et travailleuses qu’en travaillant pour l’Etat ils travaillent pour eux, alors qu’en réalité les richesses créées sont contrôlées par les dirigeants, par l’Etat), et le pouvoir de contrainte matérialisée par la police, la justice, l’armée comme groupes sociaux distincts de la population, entre les mains d’un parti ou d’une minorité.

Faute de contrôle, la propriété réelle des moyens de production est donc entre les mains de l’appareil d’état, c’est à dire des militaires, policiers, juges ou commissaires politiques usant de la contrainte, mais aussi et surtout des bureaucrates et politiciens intellectuels (entendons par là les idéologues politiques se présentant comme avant-garde, exerçant le pouvoir dans les ministères ou les « comités centraux » parallèles) usant de leur pouvoir d’influence.

La chose est valable pour les entreprises étatiques (nationalisées) en système capitaliste mixte.

Propriété et contrôle des moyens de production comme fondement de l’antagonisme de classe. La question du pouvoir, la question de l’exploitation, la question de l’appropriation.

De même, la seule notion de propriété ne suffit pas à rendre compte des rapports de classes et de l’antagonisme de classe en société capitaliste privée comme dans un capitalisme d’Etat affublé du nom de « socialisme », de même que dans un capitalisme mixte de type social démocrate (ou coexiste entreprises privées et entreprises publiques).

En effet, comment rendre compte dès lors de la position de classe d’un PDG d’entreprise ou d’un cadre supérieur, qui sans être propriétaire des moyens de production (au mains des actionnaires) n’en a pas moins un rôle déterminant dans le processus de décision (ce qui est produit, comment, pour qui, etc…), quand à l’usage de ces moyens de production et de distribution, qui approprie une partie des richesses produites en les volant aux travailleurs-euses, sous la forme de salaires mirobolant, stock-options, etc… et qui se situe résolument dans le camp de la bourgeoisie ? Comment rendre compte de la position de classe d’un haut fonctionnaire (du point de l’antagonisme de classe) dirigeant une entreprise étatisée, qui n’est pas propriétaire mais décide de ce qui est produit, s’approprie une partie (sous la forme d’un salaire très élevé) des richesses produits mais ne se situe résolument pas dans le camp du prolétariat ? Comment à l’inverse ranger dans le camp de la bourgeoisie le travailleur indépendant, propriétaire de son moyen de production (par exemple un atelier), et qui pour autant n’emploie et donc n’exploite pas de travailleurs, comme le sont nombre de petits paysans et artisans ? Faut il ranger le fonctionnaire d’exécution des services publics (employé à l’exécution de tâche), hors la police, la justice, l’armée, les gardiens de prisons, dans le camp des exploiteurs ?

Ce qui définit dès lors l’antagonisme de classe, c’est donc non seulement la question de la propriété mais aussi celle du contrôle. La lutte des classes est donc un conflit d’intérêts irréductibles sur le plan économique entre les individus qui possèdent et/ou contrôlent les moyens de production (fonctionnaires d’autorité, patrons, actionnaires, politiciens, militaires…), et qui composent LES classes dominantes (bureaucratie, classe politique, bourgeoisie, classe militaire,…) d’une part, et ceux, d’autres part, qui ne contrôlent pas les moyens de production et de distribution et sont obligés de vendre leur force de travail (« manuelle » et/ou « intellectuelle », la séparation entre ces deux sphères étant loin d’être toujours évidente), leur temps, pour survivre, les travailleuses et travailleurs (ouvriers, employés, fonctionnaires d’exécutions dans les services publiques) d’autre part.

Mais aussi et surtout entre celles et ceux qui exploitent la force de travail des autres, des travailleurs, s’approprient les richesses qu’ils créent, et ceux dont le produit du travail associé est en partie volée par celles et ceux qui les exploitent.

A la question de la propriété et du contrôle, s’ajoute donc celle de la subordination (le rapport hiérarchique qu’induit le salariat et qui permet au patron de diriger le travailleur salarié, de lui voler une partie de ce qu’il crée, mais aussi de le priver de moyen de subsistance en le licenciant) et de l’exploitation (le fait de s’approprier une partie – la plus importante- de la valeur de ce qui est produit au nom de la propriété, du capital, de l’investissement, du risque et de la responsabilité).

D’un côté celles et ceux qui détiennent propriété et capital (la transcription numéraire des richesses possédant une valeur d’échange) mais aussi capital culturel (au fondement du pouvoir d’influence, liée à la séparation du travail dit « manuel », d’exécution et du travail dit «intellectuel » de décision) , de l’autre celles et ceux qui soit en sont privé, soit en détiennent une part ridicule qui ne leur assure aucun contrôle sur leur vie, sur l’économie, sur ce qu’ils produisent, sur leur travail et la manière dont il s’organise.

Celles et ceux qui s’approprient les richesses créées, bourgeoisie, politiciens, actionnaires et patrons, ont tout intérêt à en approprier le plus possible, d’où la pression à la baisse sur les salaires, d’où la pression à la hausse sur le temps de travail, d’où le durcissement des conditions de travail pour accroitre la productivité, d’où les licenciement pour faire baisser le cout de la main d’œuvre plutôt que de partager le travail et son produit. En général, ceux-ci sont très conscient de leur intérêts, mais comme ils ont tout intérêt aussi à préserver cet état de fait inégalitaire, d’oppression et d’exploitation, il cherchent à masquer ces intérêts au nom de « l’intérêt commun », à légitimer l’état de fait au nom du droit naturel, de la propriété, du risque, de l’investissement, de la responsabilité, etc… en évacuant soigneusement l’origine première de leur position (le vol, l’exploitation, et la propriété qui le garantit, l’héritage… ).

Celles et ceux qui sont obligés de se salarier pour vivre, qui sont exploités, ont tout intérêts à récupérer le maximum de ce qui leur est volé (donc de chercher à avoir de meilleurs salaires, ou d’abolir ce vol, et donc l’exploitation que sont le capitalisme et le salariat), à travailler le moins possible en étant le mieux payer possible (puisqu’ils ne bénéficient pas de l’intégralité de ce qu’ils produisent), de constater la domination qu’ils et elles subissent. Ces intérêts de classe s’expriment indépendamment de la conscience qu’en ont les individus qui la composent. L’idéologie dominante contrôlée par les classes dominantes légitime l’Etat de fait et explique en partie le fait que nombre d’individus des classes exploitées n’aient pas une conscience entière de leurs intérêts fondamentaux de classe. Celle-ci vise à leur faire admettre le vol qu’il subissent comme légitime, et de ce fait à conclure à la convergence d’intérêts entre exploiteurs et exploités. Pour autant, l’aspiration légitime de tout être humain au bien être, à la liberté et au bénéfice de ce qu’il produit à part égal avec tous les contributeurs indispensables du processus de production est en contradiction totale avec cette illusion que représente la notion «d’intérêts convergents ». L’inégalité sociale structurelle de la société de classe en est une seconde. Dès lors, la lutte des classe n’est pas une « notion » ou un « concept » auquel il convient d’adhérer, mais le terme qui désigne l’antagonisme observable entre les intérêts des classes dominantes telles que nous les avons définit et des classes dominées sur le plan des rapports de production, mais aussi de la société (puisque la production a un impact fondamental sur la vie concrète en dehors du lieu de production).

Des classes « intermédiaires » traversées par des intérêts multiples.

Les travailleurs indépendants (artisans, paysans, et professions libérales tous sans salarié-e-s), n’exploitent pas directement le travail d’autrui (pas de plus-value ou vol, pas de lien de subordination, une propriété des moyens de production qui a priori ne prive pas les autres individus de la possibilité de vivre et survivre, leur égal contrôle sur l’économie).

Formellement, ils ne sont pas non plus exploités par un patron. Pour autant, ce qui oppose les premiers (artisans et paysans sans salariés) aux seconds (professions libérales), c’est souvent le niveau de revenu ou l’identification symbolique et culturelle. Celles des seconds les rapproche de la bourgeoisie dont ils sont le plus souvent issus, ou culturellement proche. Qui s’appuie sur une sur-valorisation du travail dit « intellectuel » par rapport au travail dit « manuel » correspondant aux intérêts des classes dominantes précitées.

Celles des premiers les rapproche des ouvriers dont ils sont souvent issus, avec souvent pour mobile d’échapper à la subordination patronale.

Le travail « manuel » des uns, « intellectuel » des autres les polarise de manière opposées, même si un certain nombre d’individus échappent à ces tendances, et si les artisans qui deviennent patrons, dans des petites entreprises, se mettent à tirer de la plus-value d’autres travailleurs sans pour autant acquérir le niveau de revenue de la bourgeoisie. On peut alors parler de petite ou moyenne bourgeoisie. Les tendances et intérêts contradictoires qui traversent ces classes intermédiaires sont tiraillées au gré du rapport de force entre les classes, mais aussi conduisent à l’expression d’intérêts propres.

On peut ajouter à ces deux classes celle des petits et moyens cadres, sans grand pouvoir de décision, mais qui tirent profit de la nécessité pour les classes dominantes d’un appareil hiérarchique développé et nécessaire au maintient de leur domination. Leur position hiérarchique tend à faire converger leurs intérêts au profit des classes dominantes (dont ils peuvent tenter de reproduire les pratiques à une échelle inférieure en recourant au petit actionnariat), même si dans les situations de crises, comme en 2001 en argentine, ceux-ci peuvent en voyant leur position sociale s’effondrer prendre le parti -souvent de manière temporaire-, des classes dominées.[2]

De même, la base de l’appareil répressif d’Etat (policiers, militaires, juges…), sans pour autant bénéficier d’un revenu important, voit en tant que classe ses intérêts intrinsèquement liées aux classe dominantes puisque seul les rapports dirigeants/dirigé-e-s, exploiteurs-exploité-e-s liés à la société de classe justifie leur existence parasite comme groupe social.

La question de l’Etat

L’Etat n’est pas un instrument neutre. Il garantie la propriété, les positions de pouvoir dans le domaine économique et politique au moyen du monopole revendiqué de la force légitime. L’état est un groupe social composé d’une intelligentsia politicienne, politiciens et bureaucrates -fonctionnaires d’autorité-, et des moyens de contrainte que sont la police, la justice et l’armée. Le groupe social composant l’Etat s’approprie une partie des richesses créées par les travailleuses et travailleurs, au moyen des impôts, mais aussi, dans le cadre de l’existence d’entreprises nationalisée, en se substituant à la bourgeoisie pour l’appropriation de la plus-value. Les hauts fonctionnaires et chefs d’entreprises publics encaissent des salaires et jetons de présence que rien dans leur activité ne justifie, si ce n’est l’exploitation. Dans le cadre d’une économie étatisée (capitalisme d’Etat même masqué sous le terme « d’Etat socialiste »), c’est la plus-value qui est appropriée par une partie de l’ex-intelligensia devenue bureaucratie contrôlant l’ensemble de l’économie. Qu’elle le fasse « au nom du prolétariat » et en se prétendant son avant-garde n’y change rien. L’exploitation des travailleurs et des travailleuses, l’appropriation de leur travail est le fait des classes dirigeantes et des classes possédantes.

Au contraire des marxistes, nous nous opposons au « finalisme historique » qui relève du charlatanisme pseudo-scientifique. Les marxistes ont tiré une grande partie de leur influence politique historique et leur pouvoir de la prétention qu’il existait un « paradis prolétarien» en URSS, « paradis » qui s’est avéré un immense bagne capitaliste d’état pour les prolétaires.

Mais cette influence, les marxistes la tirent aussi de la prétendu « scientificité » de leur théorie. En science sociale comme en politique, on ne peut faire que des constats et des hypothèses, discutables en tant que telles puisque ceux-ci dépendent des facteurs que l’on prend en compte. Le domaine des prévisions relève de « Madame Irma » ou de Nostradamus, de la religion, mais pas des sciences sociales. Les prêches réguliers et millénaristes sur « l’accroissement des contradictions du capitalisme » « liées » à la « baisse tendancielle du taux de profits » se sont heurtées jusqu’à présent à la capacité d’adaptation permanente du capitalisme, qui n’a pas hésité à recourir au fascisme quand la montée du processus révolutionnaire le menaçait. Tout cela est fort peu matérialiste, et au risque de froisser, relève de l’idéalisme le plus éculé, à une dérive scientiste que dénonçait déjà Bakounine, quand il mettait en garde contre le « gouvernement des savants ».

La seule chose que nous pouvons affirmer avec certitude, c’est que la marche actuelle du capitalisme et le recul du rapport de force pour les classes dominées conduit à un accroissement de l’exploitation favorisée par la « mondialisation accrue du capitalisme », que la sur-exploitation des ressources énergétiques conduit à un régime de guerre permanente. Que face à la barbarie qui pointe son nom, nous choisissons le communisme libertaire comme alternative, parce qu’elle nous paraît la plus valable. Mais l’histoire humaine n’est pas le fait de forces extérieures aux être humains. Elle est certes influencée fortement par des logiques structurelles (liée à l’influence des rapports sociaux, à celle des milieux, au poids des héritages conséquence de l’interaction collective qu’est la société, une réalité en mouvement qui puise sa dynamique autant dans le passé que dans le présent…), mais elle est aussi le fruit de la volonté humaine.

La lutte des classes, une lutte qui s’inscrit pour nous dans la lutte contre toutes les dominations.

La lutte des classes est une réalité fondamentale, elle n’est pas pour autant LE moteur de l’histoire, même si elle a un double effet d’inertie et de dynamique qui détermine nombre de phénomènes sociaux et historiques.

Aux rapports de classes s’ajoutent la logique de pouvoir, la lutte entre les dynamiques d’entraide et les dynamiques de concurrences qui parcourent la société, le poids des logiques patriarcales et coloniales qui lui sont en partie liées mais pas réductibles (la société de classe est postérieure au patriarcat), l’addition des actes des individus et des groupes, en interaction, qui n’est pas réductible au seul intérêt économique, ni aux seuls nécessité de la survie…

Nous savons seulement où sont nos intérêts dans cette lutte des classes qui caractérise la société dans le système étatique et capitaliste, qu’il soit privé, mixte ou d’état. Nous sommes dans le camp des exploité-e-s luttant pour la fin de toute exploitation.

La lutte des classes est un des aspects de la lutte entre dominant-e-s et dominé-e-s. Notre intervention dans la lutte des classe en tant que travailleuses et travailleurs anarchistes est l’un des aspects d’une lutte générale contre l’ensemble des dominations : les relations de pouvoirs sont inter-reliées, et converges fondamentalement : elles s’alimentent mutuellement. L’approche anarchiste de la lutte des classe s’inscrit dans la lutte contre le principe de la division sociale entre dirigeant-e-s-exécutant-e-s, dominant-e-s-dominé-e-s : elle identifie l’enjeu que représente les relations de pouvoir au même titre que les relations d’exploitations, qui en sont un des aspects.

Pour cela, nous devons remettre en cause la division et la séparation entre le travail intellectuel et manuel, les inégalités fondées sur les prétendues « capacités », et la sur-valorisation du « travail complexe » (c’est à dire « intellectuel ») commun à la théorie marxiste comme à la théorie capitaliste : le travail est un tout social : conception et organisation n’ont aucune réalité matérielle sans l’exécution, la fabrication matérielle. Les personnes qui étudient ne le peuvent actuellement que parce que d’autres (les travailleurs-euses dits « manuel-s ») les nourrissent, les logent et les entretiennent par leur travail, il n’y a aucune raison qu’ils en tirent des revenus plus élevés.

L’égalité économique et sociale, la remise en cause de la séparation entre travail manuel et intellectuel sont des objectifs fondamentaux dans la perspective d’une société sans classe.

[1] Les références à tel ou tel auteur n’impliquent aucune adhésion à l’ensemble du corpus idéologique et pratique de celui-ci. Pour ce qui est de Proudhon, on signalera à côté d’une analyse brillante de la propriété, un développement des conceptions fédéralistes libertaires, des tendances politiques réactionnaires (mysoginie, antisémitisme, hostilité aux grève et aux coalitions ouvrières…) exprimées dans certains de ses écrits. Ces idées, cet aspects de la pensée de Proudhon sont bien entendu à l’antithèse de l’éthique, des idées révolutionnaires et émancipatrices auquel se réfère l’auteur de ce texte.

[2] A l’inverse, elles peuvent fournir la base sociale des mouvements fascistes.

 

Résistance politique: Au sujet de l’action directe avec Voltairine de Cleyre

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De l’action directe

 

Voltairine de Cleyre

1912

 

Du point de vue de celui qui pense être capable de discerner la route du progrès humain, si tant est qu’il doit y avoir un progrès ; du point de vue de celui qui discerne un tel chemin sur la carte de son esprit et s’efforce de l’indiquer aux autres, de le leur montrer comme il le voit ; du point de vue de celui qui, en faisant cela, a choisi des expressions claires et simples à ses yeux afin de communiquer ses pensées aux autres —, pour un tel individu, il apparaît regrettable et confus pour l’esprit que l’expression « action directe » ait soudain acquis, aux yeux de la majorité de l’opinion publique, un sens limité, qui n’est pas du tout inclus dans ces deux mots, et que ceux qui pensent comme lui ne lui ont certainement jamais donné.

Cependant, il arrive souvent que le progrès joue des tours à ceux qui se croient capables de lui fixer des bornes et des limites. Fréquemment des noms, des phrases, des devises, des mots d’ordre ont été retournés, détournés, inversés, déformés à la suite d’événements incontrôlables par ceux qui utilisaient ces expressions correctement ; et ceux qui persistaient à défendre leur interprétation, et insistaient pour qu’on les écoute, ont finalement découvert que la période où se développaient l’incompréhension et les préjugés annonçait seulement une nouvelle étape de recherche et de compréhension plus approfondie.

J’ai tendance à penser que c’est ce qui se passera avec le malentendu actuel concernant l’action directe. A travers la mécompréhension, ou la déformation délibérée, de certains journalistes de Los Angeles, à l’époque où les frères McNamara plaidèrent coupables, ce malentendu a soudain acquis, dans l’esprit de l’opinion, le sens d’ « attaques violentes contre la vie et la propriété » des personnes. De la part des journalistes, cela relevait soit d’une ignorance crasse, soit d’une malhonnêteté totale. Mais cela a poussé pas mal de gens à se demander ce qu’est vraiment l’action directe.

Qu’est-ce que l’action directe ?

En réalité, ceux qui la dénoncent avec autant de vigueur et de démesure découvriront, s’ils réfléchissent un peu, qu’ils ont eux-mêmes, à plusieurs reprises, pratiqué l’action directe, et qu’ils le feront encore.

Toute personne qui a pensé, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, avoir le droit de protester, et a pris son courage à deux mains pour le faire ; toute personne qui a revendiqué un droit, seule ou avec d’autres, a pratiqué l’action directe. Il y a une trentaine d’années, je me souviens que l’Armée du Salut pratiquait vigoureusement l’action directe pour défendre la liberté de ses membres de s’exprimer en public, de se rassembler et de prier. On les a arrêtés, condamnés à des amendes et emprisonnés des centaines et des centaines de fois, mais ils ont continué à chanter, prier et défiler, jusqu’à ce que finalement ils obligent leurs persécuteurs à les laisser tranquilles. Les Industrial Workers of the World mènent à présent le même combat, et ont, dans plusieurs cas, obligé les autorités à les laisser tranquilles, en utilisant la même tactique de l’action directe.

Toute personne qui a eu un projet, et l’a effectivement mené à bien, ou qui a exposé son plan devant d’autres et a emporté leur adhésion pour qu’ils agissent tous ensemble, sans demander poliment aux autorités compétentes de le concrétiser à leur place, toute personne qui a agi ainsi a pratiqué l’action directe. Toutes les expériences qui font appel à la coopération relèvent essentiellement de l’action directe.

Toute personne qui a dû, une fois dans sa vie, régler un litige avec quelqu’un et est allé droit vers la ou les personne(s) concernée(s) pour le régler, en agissant de façon pacifique ou par d’autres moyens, a pratiqué l’action directe. Les grèves et les campagnes de boycott en offrent un bon exemple ; beaucoup d’entre vous se souviennent de l’action des ménagères de New York qui ont boycotté les bouchers et obtenu que baisse le prix de la viande : en ce moment même, un boycott du beurre est sur le point de s’organiser, face à la hausse des prix décidée par les commerçants.

Ces actions ne sont généralement pas le produit d’un raisonnement profond sur les mérites de l’action directe ou indirecte, mais résultent des efforts spontanés de ceux qui se sentent opprimés par une situation donnée.

En d’autres termes, tous les êtres humains sont, le plus souvent, de fervents partisans du principe de l’action directe et la pratiquent. Cependant la plupart d’entre eux sont également favorables à l’action indirecte ou politique. Ils interviennent sur les deux plans en même temps, sans y réfléchir longuement. Seul un nombre limité d’individus se refusent à avoir recours à l’action politique dans telle ou telle circonstance, voire la récusent systématiquement ; mais personne, absolument personne, n’a jamais été « incapable » de pratiquer l’action directe.

La majorité de ceux qui font profession de réfléchir sont des opportunistes ; ils penchent tantôt vers l’action directe, tantôt vers l’action indirecte, mais sont surtout prêts à utiliser n’importe quel moyen dès lors qu’une occasion l’exige. En d’autres termes, ceux qui affirment que le fait de voter à bulletins secrets pour élire un gouverneur est néfaste et ridicule sont aussi ceux qui, sous la pression de certaines circonstances, considèrent qu’il est indispensable de voter pour que tel individu occupe un poste à un moment particulier. Certains croient qu’en général la meilleure façon pour les gens d’obtenir ce qu’ils veulent est d’utiliser la méthode indirecte : en faisant élire et en portant au pouvoir quelqu’un qui donnera force de loi à ce qu’ils désirent ; mais ce sont les mêmes qui parfois, dans des conditions exceptionnelles, prôneront que l’on se mette en grève ; et, comme je l’ai déjà dit, la grève est une forme d’action directe. Ou bien ils agiront comme l’ont fait les agitateurs du Socialist Party (organisation qui désormais s’oppose vigoureusement à l’action directe) l’été dernier, lorsque la police tentait d’interdire leurs meetings. Ils sont allés en force aux lieux de réunion, prêts à prendre la parole à n’importe quel prix, et ont fait reculer les forces de l’ordre. Même si cette attitude était illogique de leur part, puisqu’ils se sont opposés aux exécuteurs légaux de la volonté majoritaire, leur action constituait un exemple parfait, et réussi, d’action directe.

Ceux qui, en raison de leurs convictions profondes, sont attachés à l’action directe sont seulement… mais qui donc ? Les non-violents, précisément ceux qui ne croient pas du tout en la violence ! Ne vous méprenez pas : je ne pense pas du tout que l’action directe soit synonyme de non-violence. L’action directe aboutit tantôt à la violence la plus extrême, tantôt à un acte aussi pacifique que les eaux paisibles de Siloé. Non, les vrais non-violents peuvent seulement croire en l’action directe, jamais en l’action politique. La base de toute action politique est la coercition ; même lorsque l’État accomplit de bonnes choses, son pouvoir repose finalement sur les matraques, les fusils, ou les prisons, car il a toujours la possibilité d’y avoir recours.

Quelques exemples historiques

De nos jours, n’importe quel écolier américain a entendu parler de l’action directe de certains hommes non-violents, dans le cadre de son programme d’histoire. Le premier exemple qui vient à l’esprit est celui des premiers quakers qui s’installèrent au Massachusetts. Les puritains les accusèrent de « troubler les hommes en leur prêchant la paix ». En effet, les quakers refusaient de payer des impôts ecclésiastiques, de porter les armes, de prêter serment d’allégeance à un gouvernement, quel qu’il soit. (En agissant ainsi, ils ont pratiqué l’action directe, mais de façon passive.) Aussi, les puritains, partisans de l’action politique, ont fait voter des lois pour empêcher les quakers d’entrer sur leur territoire, les exiler, leur infliger des amendes, des peines de prison, des mutilations et finalement les pendre. Les quakers ont continué à arriver en Amérique (ce qui était cette fois une forme active d’action directe) ; et les livres d’histoire nous rappellent que, après la pendaison de quatre quakers, et la flagellation de Margaret Brewster qui fut attachée à une charrette et promenée à travers les rues de Boston, « les puritains renoncèrent à faire taire les nouveaux missionnaires » et que la « ténacité des quakers et leur non-violence finirent par triompher ».

Autre exemple d’action directe, qui appartient aux débuts de l’histoire coloniale américaine : cette fois, il ne s’agit pas d’un conflit pacifique, mais de la révolte de Bacon. Tous nos historiens défendent l’action des rebelles dans cette affaire, car ceux-ci avaient raison. Et pourtant il s’agissait d’une action directe violente contre une autorité légalement constituée. Laissez-moi vous rappeler les détails de cet événement : les planteurs de Virginie craignaient (avec raison) une attaque générale des Indiens. Partisans de l’action politique, ils demandèrent, ou plutôt leur dirigeant Bacon exigea que le gouverneur lui accorde le droit de recruter des volontaires pour se défendre. Ce dernier craignait — à juste titre — qu’une compagnie d’hommes armés ne devienne une menace pour lui-même. Il refusa donc d’accorder cette permission à Bacon. A la suite de quoi, les planteurs eurent recours à l’action directe. Ils levèrent des volontaires sans autorisation et combattirent victorieusement contre les Indiens. Le gouverneur décréta que Bacon était un traître mais le peuple était de son côté, si bien que le gouverneur eut peur de le traduire en justice. Finalement, la situation s’envenima tellement que les rebelles mirent le feu à Jamestown. Si Bacon n’était pas mort, bien d’autres événements se seraient produits. Bien sûr, la répression fut terrible, comme cela se passe habituellement lorsqu’une révolte s’effondre d’elle-même ou est écrasée. Néanmoins, pendant sa brève période de succès, cette révolte corrigea nombre d’abus. Je suis persuadée que, à l’époque, les partisans de l’action politique à tout prix, après que les réactionnaires furent revenus au pouvoir, ont dû s’exclamer : « Regardez tous les maux que provoque l’action directe ! Notre colonie a fait un bond d’au moins vingt-cinq ans en arrière » ; ils oubliaient que, si les colons n’avaient pas recouru à l’action directe, les Indiens auraient pris leurs scalps un an plus tôt, au lieu que nombre d’entre eux soient pendus par le gouverneur un an plus tard.

Dans la période d’agitation et d’excitation qui précéda la révolution américaine, on assista à toutes sortes d’actions directes, des plus pacifiques aux plus violentes ; je crois que presque tous ceux qui étudient l’histoire des États-Unis trouvent que ces actions constituent la partie la plus intéressante de l’histoire, celle qui s’imprègne le plus facilement dans leur mémoire.

Parmi les actions pacifiques, on peut citer notamment les accords de non-importation, les ligues pour porter des vêtements fabriqués dans la colonie et les « comités de correspondance ». Comme les hostilités se développaient inévitablement, l’action directe violente prit elle aussi de l’ampleur ; par exemple, on détruisit les timbres fiscaux, on interdit le débarquement des cargaisons de thé, on les plaça dans des locaux humides, on les jeta dans les eaux du port, comme à Boston, on obligea le propriétaire d’une cargaison de thé à mettre le feu à son propre bateau, comme à Annapolis.

Toutes ces actions sont décrites dans nos manuels d’histoire, et aucun auteur ne les condamne, ou ne les regrette, bien qu’il se soit agi à chaque fois d’actions directes contre des autorités légalement constituées et contre le droit de propriété. Si je cite ces exemples et d’autres de même nature, c’est pour souligner deux points à l’intention de ceux qui répètent certains arguments comme des perroquets : premièrement, les hommes ont toujours eu recours à l’action directe ; et deuxièmement, ceux qui la condamnent aujourd’hui sont également ceux qui l’approuvent d’un point de vue historique.

George Washington dirigeait la Ligue des planteurs de Virginie contre les importations ; un tribunal lui aurait certainement « enjoint » de ne pas créer une telle organisation et, s’il avait insisté, il lui aurait infligé une amende pour offense à la Cour.

La Guerre de Sécession

Lorsque le grand conflit entre le Nord et le Sud s’intensifia, ce fut encore l’action directe qui précéda et précipita l’action politique. Et je ferai remarquer que l’on n’engage jamais, que l’on n’envisage même jamais aucune action politique, tant que les esprits assoupis n’ont pas été réveillés par des actes de protestation directe contre les conditions existantes.

L’histoire du mouvement abolitionniste et de la Guerre de Sécession nous offre un énorme paradoxe, même si nous savons bien que l’histoire n’est qu’une chaîne de paradoxes. Sur le plan politique, les États esclavagistes luttaient pour une plus grande liberté, pour l’autonomie de chaque État et contre toute intervention du gouvernement fédéral ; par contre, les États non esclavagistes voulaient un État centralisé et fort, État que les sécessionnistes condamnaient avec raison, parce qu’il allait donner naissance à des formes de pouvoir de plus en plus tyranniques. Et c’est ce qui arriva. Depuis la fin de la guerre de Sécession, le pouvoir fédéral empiète de plus en plus sur les prérogatives de chaque État. Les négriers modernes (les industriels) se retrouvent continuellement en conflit avec le pouvoir centralisé contre lequel les esclavagistes d’antan protestaient (la liberté à la bouche mais la tyrannie au cœur). D’un point de vue éthique, ce sont les États non esclavagistes qui, en théorie, prônaient une plus grande liberté, tandis que les sécessionnistes défendaient le principe de l’esclavage. Mais cette position éthiquement juste était très abstraite : en effet, la majorité des Nordistes, qui n’avaient jamais côtoyé d’esclaves noirs, pensaient que cette forme d’exploitation était probablement une erreur ; mais ils n’étaient pas pressés de la faire disparaître. Seuls les abolitionnistes, une infime minorité, avaient une véritable position éthique : à leurs yeux seule importait l’abolition de l’esclavage — ils ne se souciaient pas de la sécession ni de l’union entre les États américains. Au point que beaucoup d’entre eux prônaient la dissolution de l’Union ; ils pensaient que le Nord devaient en prendre l’initiative afin que les Nordistes ne soient plus accusés de maintenir les Noirs prisonniers de leurs chaînes.

Bien sûr, toutes sortes de gens ayant toutes sortes d’idées voulaient abolir l’esclavage : des quakers comme Whittier (les quakers, ces partisans de la paix à tout prix, furent en fait les premiers partisans de l’abolition de l’esclavage, dès leur arrivée en Amérique) ; des partisans modérés de l’action politique qui voulaient racheter les esclaves pour résoudre le problème rapidement ; et puis des gens extrêmement violents qui croyaient en la violence et menèrent toutes sortes d’actions radicales.

En ce qui concerne les politiciens, pendant trente ans ils essayèrent de se défiler, de conclure des compromis, de marchander, de maintenir le statut quo, d’amadouer les deux parties, alors que la situation exigeait des actes, ou au moins une parodie d’action. Mais « les étoiles dans leur course combattirent contre Sisera », le système s’effondra de l’intérieur et, sans éprouver le moindre remords, les partisans de l’action directe agrandirent les fissures de l’édifice esclavagiste.

Parmi les différentes expressions de la révolte directe mentionnons l’organisation du « chemin de fer souterrain ». La plupart de ceux qui y participèrent soutenaient les deux formes d’action (directe et politique) ; cependant, même si, en théorie, ils pensaient que la majorité avait le droit d’édicter et d’appliquer des lois, ils n’y croyaient pas totalement. Mon grand-père avait fait partie de ce réseau clandestin et aidé de nombreux esclaves à rejoindre le Canada. C’était un homme attaché aux règles, dans la plupart des domaines, même si j’ai souvent pensé qu’il respectait la loi parce qu’il avait rarement affaire à elle ; ayant toujours mené la vie d’un pionnier, la loi le touchait généralement d’assez loin, alors que l’action directe avait pour lui la valeur d’un impératif. Quoi qu’il en soit, et aussi légaliste fût-il, il n’éprouvait aucun respect pour les lois esclavagistes, même si elles avaient été votées à une majorité de 500 pour cent. Et il violait consciemment toutes celles qui l’empêchaient d’agir.

Parfois, le bon fonctionnement du « chemin de fer souterrain » exigeait l’usage de la violence, et on l’employait. Je me souviens qu’une vieille amie me raconta qu’elle et sa mère avaient surveillé leur porte toute la nuit, pendant qu’un esclave recherché se cachait dans leur cave. Toutes deux avaient beau descendre de familles quakers et sympathiser avec leurs idées, elles avaient un fusil de chasse à portée de main, sur la table. Heureusement, elles n’eurent pas besoin de tirer, ce soir-là.

Lorsque la loi sur les esclaves évadés fut votée, grâce à certains politiciens du Nord qui voulaient encore amadouer les propriétaires d’esclaves, les partisans de l’action directe décidèrent de libérer les esclaves qui avaient été repris. Il y eut l’ « opération Shadrach » puis l’opération « Jerry » (cette dernière sous la direction du fameux Gerrit Smith), et bien d’autres qui réussirent ou échouèrent. Cependant les politiciens continuèrent leurs manœuvres et tentèrent de concilier l’inconciliable. Les partisans de la paix à tout prix, les plus légalistes, dénoncèrent les abolitionnistes, un peu de la même façon que des gens comme William D. Haywood et Frank Bohn sont dénoncés par leur propre parti aujourd’hui.

John Brown

L’autre jour, j’ai lu dans le quotidien Daily Socialist de Chicago une lettre du secrétaire du Socialist Party de Louisville au secrétaire national. M. Dobbs demandait que l’on remplace M. Bohn, qui devait venir parler dans sa ville, par un orateur plus responsable et plus raisonnable. Pour expliquer sa démarche, il citait un passage de la conférence de Bohn : « Si les frères McNamara avaient défendu avec succès les intérêts de la classe ouvrière, ils auraient eu raison, de même que John Brown aurait eu raison s’il avait réussi à libérer les esclaves. Pour John Brown, comme pour les McNamara, l’ignorance était leur seul crime. »

Et M. Dobbs de faire le commentaire suivant. « Nous nous élevons fermement contre de tels propos. Cette comparaison entre la révolte ouverte — même si elle était erronée — de John Brown d’un côté, et les méthodes clandestines et meurtrières des frères McNamara de l’autre, est le fruit d’un raisonnement creux qui conduit à des conclusions logiques très dangereuses. »

M. Dobbs ignore certainement ce que furent la vie et les actions de John Brown. Ce partisan convaincu de la violence aurait traité avec mépris quiconque aurait essayé de le faire passer pour un agneau. Et une fois qu’une personne croit en la violence, c’est à elle seule de décider quelle est la façon la plus efficace de l’appliquer, en fonction des conditions concrètes et de ses propres moyens. John Brown n’hésita jamais à utiliser des méthodes conspiratives. Ceux qui ont lu l’Autobiographie de Frederick Douglass et les Souvenirs de Lucy Colman savent que John Brown avait prévu d’organiser une série de camps fortifiés dans les montagnes de la Virginie-Occidentale, de la Caroline du Nord et du Tennessee, d’envoyer des émissaires secrets parmi les esclaves pour les inciter à venir se réfugier dans ces camps, et ensuite réfléchir aux mesures et aux conditions nécessaires pour fomenter la révolte chez les Noirs. Ce plan échoua surtout parce que les esclaves eux-mêmes ne désiraient pas assez fortement la liberté.

Plus tard, lorsque des politiciens à l’esprit tortueux, toujours soucieux de ne rien faire, votèrent la loi Kansas-Nebraska qui laissait les colons décider seuls de la légalité de l’esclavage, les partisans de l’action directe, dans les deux camps, envoyèrent des pseudo-colons dans ces territoires et ceux-ci s’affrontèrent. Les partisans de l’esclavage arrivèrent les premiers ; ils rédigèrent une constitution qui reconnaissait l’esclavage et une loi punissant de mort toute personne qui aiderait un esclave à s’échapper ; mais les Free Soilers, qui arrivèrent un peu plus tard parce qu’ils venaient d’États plus éloignés, rédigèrent une seconde constitution, et refusèrent de reconnaître les lois de leurs adversaires. John Brown se trouvait parmi eux et utilisa la violence, tantôt ouvertement tantôt clandestinement. Les politiciens décents, favorables à la paix sociale, le considéraient comme un « voleur de chevaux et un assassin ». Et il ne fait pas le moindre doute qu’il vola des chevaux, sans prévenir personne de son intention de les dérober, et qu’il tua des partisans de l’esclavage. Il se battit et réussit à s’en tirer un bon nombre de fois avant qu’il tente de s’emparer de l’arsenal de Harpers Ferry. S’il n’utilisa pas la dynamite, c’est seulement parce qu’elle n’était pas encore une arme très répandue à l’époque. Il attenta à la vie de beaucoup plus de gens que les frères McNamara, dont M. Dobbs condamne les « méthodes meurtrières ». Pourtant les historiens ont compris la portée des actions de John Brown. Cet homme violent, qui avait du sang sur les mains, fut condamné et pendu pour haute trahison ; mais tout le monde sait que c’était une âme forte et belle, désintéressée, qui ne pouvait supporter que quatre millions d’hommes soient traités comme des animaux. John Brown pensait que combattre cette injustice, ce crime horrible, était un devoir sacré qu’il accomplissait sur l’ordre de Dieu — car cet homme très religieux appartenait à l’Église presbytérienne.

C’est grâce aux actions, pacifiques ou violentes, des précurseurs du changement social que la Conscience Humaine, la conscience des masses, s’éveille au besoin du changement. Il serait absurde de prétendre qu’aucun résultat positif n’a jamais été obtenu par les moyens politiques traditionnels ; parfois de bonnes choses en résultent. Mais jamais tant que la révolte individuelle, puis la révolte des masses ne l’imposent. L’action directe est toujours le héraut, l’élément déclencheur, qui permet à la grande masse des indifférents de prendre conscience que l’oppression devient intolérable.

Les luttes actuelles contre l’esclavage salarié

Nous subissons maintenant l’oppression dans ce pays — et pas seulement ici, mais dans toutes les parties du monde qui jouissent des bienfaits fort contrastés de la civilisation. Et de même que l’ancien esclavage, le nouveau provoque à la fois des actions directes et des actions politiques. Une fraction de la population américaine produit la richesse matérielle qui permet à tous de vivre ; exactement de la même façon que quatre millions d’esclaves noirs entretenaient la foule de parasites qui les commandaient. Aujourd’hui ce sont les travailleurs agricoles et les ouvriers d’industrie.

A travers l’action imprévisible d’institutions qu’aucun d’eux n’a créées, mais qui sévissent depuis leur naissance, ces travailleurs, la partie la plus indispensable de toute la structure sociale, sans le travail desquels personne ne pourrait ni manger, ni s’habiller, ni se loger, ces travailleurs, disais-je, sont justement ceux qui disposent du moins de nourriture, de vêtements et des pires logements — sans parler des autres bienfaits que la société est censée leur dispenser, comme l’éducation et l’accès aux plaisirs artistiques.

Ces ouvriers ont, d’une façon ou d’une autre, joint leurs efforts pour que leur condition s’améliore ; en premier lieu par l’action directe, en second lieu par l’action politique. Nous avons des groupes comme la Grange, les Farmers’Alliances, les coopératives, les colonies expérimentales, les Knights of Labor, les syndicats et les Industrial Workers of the World. Tous ont organisé les travailleurs pour alléger le poids de l’exploitation, pour des prix meilleur marché, des conditions de travail moins catastrophiques, et une journée de travail un peu plus courte ; ou contre une réduction de salaire, la détérioration des conditions de travail ou l’allongement des horaires.

Aucun de ces groupes, à part les IWW, n’a reconnu qu’il existe une guerre sociale et qu’elle se poursuivra tant que se perpétueront les conditions sociales et juridiques actuelles. Ils ont accepté les institutions fondées sur la propriété privée, telles qu’elles étaient. Ces organisations regroupent des gens ordinaires, aux aspirations ordinaires, et elles ont entrepris de faire ce qu’il leur semblait possible et raisonnable d’accomplir. Lors de la création de ces groupes, ces militants ne se sont pas engagés sur un programme politique particulier, ils se sont associés pour mener une action directe, décidée par eux-mêmes, offensive ou défensive.

Il y a vingt-deux ans, j’ai rencontré des militants des Farmers’Alliances, des Knights of Labor et des syndicalistes qui m’ont dit cela. Ils voulaient lutter pour des objectifs plus larges que ceux proposés par leurs organisations ; mais ils devaient aussi accepter leurs camarades de travail comme ils étaient, et essayer de les inciter à lutter pour des objectifs immédiats qu’ils percevaient clairement : prix plus justes, salaires plus élevés, conditions de travail moins dangereuses ou moins tyranniques, semaine de travail moins longue. A l’époque où sont nés ces mouvements, les travailleurs agricoles ne pouvaient pas comprendre que leur lutte convergeait avec le combat des ouvriers des usines ou des transports ; et ces derniers ne voyaient pas non plus leurs points communs avec le mouvement des paysans. D’ailleurs, même aujourd’hui, peu d’entre eux le comprennent. Ils doivent encore apprendre qu’il n’existe qu’une seule lutte commune contre ceux qui se sont approprié les terres, les capitaux et les machines.

Malheureusement les grandes organisations paysannes ont gaspillé leur énergie en s’engageant dans une course stupide au pouvoir politique. Elles ont réussi à prendre le pouvoir dans certains États, mais les tribunaux ont déclaré que les lois votées n’étaient pas constitutionnelles, et toutes leurs conquêtes politiques ont été enterrées. A l’origine, leur programme visait à construire leurs propres silos, y stocker les produits et les tenir à l’écart du marché jusqu’à ce qu’ils puissent échapper aux spéculateurs. Ils voulaient aussi organiser des échanges de services et imprimer des billets de crédit pour les produits déposés afin de payer ces échanges. Si ce programme d’aide mutuelle directe avait fonctionné, il aurait montré, dans une certaine mesure, au moins pendant un temps, comment l’humanité peut se libérer du parasitisme des banquiers et des intermédiaires. Bien sûr, ce projet aurait fini par être liquidé, à moins que sa vertu exemplaire n’ait bouleversé tellement l’esprit des hommes qu’il leur ait donné envie de mettre fin au monopole légal de la terre et des capitaux ; mais au moins ce projet aurait eu un rôle éducatif fondamental. Malheureusement, ce mouvement poursuivit une chimère et se désintégra surtout à cause de sa futilité.

Les Knights of Labor sont eux aussi devenus pratiquement insignifiants, non pas parce qu’ils n’ont pas eu recours à l’action directe, ni parce qu’ils se sont mêlés de politique, mais parce qu’il s’agissait d’une masse d’ouvriers trop hétérogène pour réussir à conjuguer efficacement leurs efforts.

Pourquoi les patrons ont peur des grèves

Les syndicats ont atteint une taille bien plus imposante que celle des Knights of Labor et leur pouvoir a continué à croître, lentement mais sûrement. Certes, cette croissance a connu des fluctuations, des reculs ; de grandes organisations ont surgi puis disparu. Mais dans l’ensemble, les syndicats constituent un pouvoir en plein développement. Malgré leurs faibles ressources, ils ont offert, à une certaine fraction des travailleurs, un moyen d’unir leurs forces, de faire pression directement sur leurs maîtres et d’obtenir ainsi une petite partie de ce qu’ils voulaient — de ce qu’ils devaient essayer d’obtenir, vu leur situation. La grève est leur arme naturelle, celle qu’ils se sont forgée eux-mêmes. Neuf fois sur dix, les patrons redoutent la grève — même si, bien sûr, il peut arriver que certains s’en réjouissent, mais c’est plutôt rare. Les patrons savent qu’ils peuvent gagner contre les grévistes, mais ils ont terriblement peur que leur production s’interrompe. Par contre, ils ne craignent nullement un vote qui exprimerait « la conscience de classe » des électeurs ; à l’atelier, vous pouvez discuter du socialisme, ou de n’importe quel autre programme ; mais le jour où vous commencez à parler de syndicalisme, attendez-vous à perdre votre travail ou au moins à ce que l’on vous menace et que l’on vous ordonne de vous taire. Pourquoi ? Le patron se moque de savoir que l’action politique n’est qu’une impasse où s’égare l’ouvrier, et que le socialisme politique est en train de devenir un mouvement petit-bourgeois. Il est persuadé que le socialisme est une très mauvaise chose — mais il sait aussi que celui-ci ne s’instaurera pas demain. Par contre, si tous ses ouvriers se syndiquent, il sera immédiatement menacé. Son personnel aura l’esprit rebelle, il devra dépenser de l’argent pour améliorer les conditions de travail, il sera obligé de garder des gens qu’il n’aime pas et, en cas de grève, ses machines ou ses locaux seront peut-être endommagés.

On dit souvent, et on le répète parfois jusqu’à la nausée, que les patrons ont une « conscience de classe », qu’ils sont solidement soudés pour défendre leurs intérêts collectifs, et sont prêts individuellement à subir toutes sortes de pertes plutôt que de trahir leurs prétendus intérêts communs. Ce n’est absolument pas vrai. La majorité des capitalistes sont exactement comme la plupart des ouvriers : ils se préoccupent beaucoup plus de leurs pertes personnelles (ou de leurs gains) que des pertes (ou des victoires) de leur classe. Et lorsqu’un syndicat menace un patron, c’est à son portefeuille qu’il s’en prend.

Toute grève est synonyme de violence

Aujourd’hui chacun sait qu’une grève, quelle que soit sa taille, est synonyme de violence. Même si les grévistes ont une préférence morale pour les méthodes pacifiques, ils savent parfaitement que leur action causera des dégâts. Lorsque les employés du télégraphe font grève, ils sectionnent des câbles et scient des pylônes, tandis que les jaunes bousillent leurs instruments de travail parce qu’ils ne savent pas les utiliser. Les sidérurgistes s’affrontent physiquement aux briseurs de grève, cassent des carreaux, détraquent certains appareils de mesure, endommagent des laminoirs qui coûtent très cher et détruisent des tonnes de matières premières. Les mineurs endommagent des pistes et des ponts et font sauter des installations. S’il s’agit d’ouvriers ou d’ouvrières du textile, un incendie d’origine inconnue éclate, des pierres volent à travers une fenêtre apparemment inaccessible ou une brique est lancée sur la tête d’un patron. Quand les employés des tramways font grève, ils arrachent les rails ou élèvent des barricades sur les voies avec des charrettes ou des wagons retournés, des clôtures volées, des voitures incendiées. Lorsque les cheminots se mettent en colère, des moteurs « expirent », des locomotives folles démarrent sans conducteur, des chargements déraillent et des trains sont bloqués. S’il s’agit d’une grève du bâtiment, les travailleurs dynamitent des constructions. Et à chaque fois, des combats éclatent entre d’un côté les briseurs de grève et les jaunes et, de l’autre, les grévistes et leurs sympathisants, entre le Peuple et la Police.

Pour les patrons, une grève sera synonyme de projecteurs, de fil de fer barbelé, de palissades, de locaux de détention, de policiers et d’agents provocateurs, de kidnappings violents et d’expulsions. Ils inventeront tous les moyens possibles pour se protéger directement, sans compter l’ultime recours à la police, aux milices, aux brigades spéciales et aux troupes fédérales.

Tout le monde sait cela et sourit lorsque les responsables syndicaux protestent, affirmant que leurs organisations sont pacifiques et respectent les lois. Tout le monde est conscient qu’ils mentent. Les travailleurs savent que les grévistes utilisent la violence, à la fois ouvertement et clandestinement, et qu’ils n’ont pas d’autres moyens, s’ils ne veulent pas capituler immédiatement. Et la population ne confond pas les grévistes qui sont obligés de recourir à la violence avec les crapules destructrices qui les provoquent délibérément. Généralement, les gens comprennent que les grévistes agissent ainsi parce qu’ils sont poussés par la dure logique d’une situation qu’ils n’ont pas créée, mais qui les force à attaquer pour survivre, sinon ils seront obligés de tomber tout droit dans la misère jusqu’à ce que la mort les frappe, à l’hospice, dans les rues des grandes villes ou sur les berges boueuses d’une rivière. Telle est l’horrible situation devant laquelle se trouvent les ouvriers ; ce sont les êtres les plus humains — ils font un détour pour soigner un chien blessé, ou ramener chez eux un chiot et le nourrir, ou s’écartent d’un pas pour ne pas écraser un ver de terre — et ils recourent à la violence contre leurs congénères. Ils savent, parce que la réalité le leur a appris, que c’est l’unique façon de gagner, si tant est qu’ils puissent gagner quelque chose. « Vous n’avez qu’à mieux voter aux prochaines élections ! » affirment certains. Il m’a toujours semblé qu’il s’agit de l’une des réponses les plus ridicules qu’une personne puisse faire, lorsqu’un gréviste lui demande de l’aide face à une situation matérielle délicate, et alors que les élections auront lieu dans six mois, un an voire deux ans.

Malheureusement, ceux qui savent comment la violence est utilisée dans la guerre des syndicats contre les patrons ne prennent pas publiquement la parole pour dire : « Tel jour, à tel endroit, telle action spécifique a été entreprise ; telles et telles concessions ont été accordées à la suite de cette action ; tel patron a capitulé. » Agir ainsi mettrait en péril leur liberté et leur pouvoir de continuer le combat. C’est pourquoi ceux qui sont les mieux informés doivent se taire et ricaner discrètement en écoutant les ignorants pérorer. Pourtant seule la connaissance des faits peut éclaircir leur position.

Les adversaires de l’action directe

Ces dernières semaines, certains n’ont pas été avares de paroles creuses. Des orateurs et des journalistes, honnêtement convaincus de l’efficacité de l’action politique, persuadés qu’elle seule peut permettre aux ouvriers de remporter la bataille, ont dénoncé les dommages incalculables causés par ce qu’ils appellent l’action directe (ils veulent dire en fait la « violence conspiratrice » ).

Un certain Oscar Ameringer, par exemple, a récemment déclaré, lors d’un meeting à Chicago, que la bombe lancée à Haymarket Square en 1886 avait fait reculer le mouvement pour la journée de huit heures d’un quart de siècle. D’après lui, ce mouvement aurait été victorieux si la bombe n’avait pas été lancée. Ce monsieur commet une grave erreur.

Personne n’est capable de mesurer précisément l’effet positif ou négatif d’une action, à l’échelle de plusieurs mois ou de plusieurs années. Personne ne peut démontrer que la journée de huit heures aurait pu devenir obligatoire vingt-cinq ans auparavant.

Nous savons que les législateurs de l’Illinois ont voté une loi pour la journée de 8 heures en 1871 et que ce texte est resté lettre morte. On ne peut pas davantage démontrer que l’action directe des ouvriers aurait pu l’imposer. Quant à moi, je pense que des facteurs beaucoup plus puissants que la bombe de Haymarket ont joué un rôle.

D’un autre côté, si l’on croit que l’influence négative de la bombe a été si puissante, alors les conditions de travail et l’exercice des activités syndicales devraient être bien plus difficiles à Chicago que dans les villes où rien d’aussi grave ne s’est produit. Pourtant on constate le contraire. Même si les conditions des travailleurs y sont déplorables, elles sont bien moins mauvaises à Chicago que dans d’autres grandes villes, et le pouvoir des syndicats y est plus développé que dans n’importe quel autre endroit, excepté San Francisco. Si l’on veut donc absolument tirer des conclusions à propos des effets de la bombe de Haymarket, il faut tenir compte de ces faits avant d’avancer une hypothèse. En ce qui me concerne, je ne pense pas que cet événement ait joué un rôle important dans l’évolution du mouvement ouvrier.

Et il en sera de même avec la vigoureuse actuelle contre la violence. Rien n’a fondamentalement changé. Deux hommes ont été emprisonnés pour ce qu’ils ont fait (il y a vingt-quatre ans, leurs semblables ont été pendus pour des actes qu’ils n’avaient pas commis) et quelques autres seront peut-être incarcérés. Mais les forces de la Vie continueront à se révolter contre leurs chaînes économiques. Cette révolte ne faiblira pas, peu importe le parti qui remportera ou perdra les élections, jusqu’à ces chaînes soient brisées.

Comment pourrons-nous briser nos chaînes ?

Les partisans de l’action politique nous racontent que seule l’action électorale du parti de la classe ouvrière pourra atteindre un tel résultat ; une fois élus, ils entreront en possession des sources de la Vie et des moyens de production ; ceux qui aujourd’hui possèdent les forêts, les mines, les terres, les canaux, les usines, les entreprises et qui commandent aussi au pouvoir militaire à leur botte, en bref les exploiteurs, abdiqueront demain leur pouvoir sur le peuple dès le lendemain des élections qu’ils auront perdues.

Et en attendant ce jour béni ?

En attendant, soyez pacifiques, travaillez bien, obéissez aux lois, faites preuve de patience et menez une existence frugale (comme Madero le conseilla aux paysans mexicains après les avoir vendus à Wall Street).

Si certains d’entre vous sont privés de leurs droits civiques, ne vous révoltez même pas contre cette mesure, cela risquerait de « faire reculer le parti ».

Action politique et action directe

J’ai déjà dit que, parfois, l’action politique obtient quelques résultats positifs — et pas toujours sous la pression des partis ouvriers, d’ailleurs. Mais je suis absolument convaincue que les résultats positifs obtenus occasionnellement sont annulés par les résultats négatifs ; de même que je suis convaincue que, si l’action directe a parfois des conséquences négatives, celles-ci sont largement compensées par ses conséquences positives.

Presque toutes les lois originellement conçues pour le bénéfice des ouvriers sont devenues une arme entre les mains de leurs ennemis, ou bien sont restées lettre morte, sauf lorsque le prolétariat et ces organisations ont imposé directement leur application. En fin de compte, c’est toujours l’action directe qui a le rôle moteur. Prenons par exemple la loi antitrusts censée bénéficier au peuple en général et à la classe ouvrière en particulier. Il y environ deux semaines, 250 dirigeants syndicaux ont été cités en justice. La compagnie de chemins de fer Illinois Central les accusait en effet d’avoir formé un trust en déclenchant une grève !

Mais la foi aveugle en l’action indirecte, en l’action politique, a des conséquences bien plus graves : elle détruit tout sens de l’initiative, étouffe l’esprit de révolte individuelle, apprend aux gens à se reposer sur quelqu’un d’autre afin qu’il fasse pour eux ce qu’ils devraient faire eux-mêmes ; et enfin, elle fait passer pour naturelle une idée absurde : il faudrait encourager la passivité des masses jusqu’au jour où le parti ouvrier gagnera les élections ; alors, par la seule magie d’un vote majoritaire, cette passivité se transformera tout à coup en énergie. En d’autres termes, on veut nous faire croire que des gens qui ont perdu l’habitude de lutter pour eux-mêmes en tant qu’individus, qui ont accepté toutes les injustices en attendant que leur parti acquière la majorité ; que ces individus vont tout à coup se métamorphoser en véritables « bombes humaines », rien qu’en entassant leurs bulletins dans les urnes !

Les sources de la Vie, les richesses naturelles de la Terre, les outils nécessaires pour une production coopérative doivent devenir accessibles à tous. Le syndicalisme doit élargir et approfondir ses objectifs, sinon il disparaîtra ; et la logique de la situation forcera graduellement les syndicalistes à en prendre conscience. Les problèmes des ouvriers ne pourront jamais être résolus en tabassant des jaunes, tant que des cotisations élevées et d’autres restrictions limiteront les adhésions au syndicat et pousseront certains travailleurs à aider les patrons. Les syndicats se développeront moins en combattant pour des salaires plus élevés qu’en luttant pour une semaine de travail plus courte, ce qui permettra d’augmenter le nombre de leurs membres, d’accepter tous ceux qui veulent adhérer. Si les syndicats veulent gagner des batailles, tous les ouvriers doivent s’allier et agir ensemble, agir rapidement (sans en avertir les patrons à l’avance) et profiter de leur liberté d’agir ainsi à chaque fois. Et si, un jour, les syndicats regroupent tous les ouvriers, aucune conquête ne sera permanente, à moins qu’ils se mettent en grève pour tout obtenir — pas une augmentation de salaire, ni une amélioration secondaire, mais toutes les richesses de la nature — et qu’ils procèdent, dans la foulée, à l’expropriation directe et totale !

Le pouvoir des ouvriers ne réside pas dans la force de leur vote, mais dans leur capacité à paralyser la production. La majorité des électeurs ne sont pas des ouvriers. Ceux-ci travaillent à un endroit aujourd’hui, à un autre demain, ce qui empêche un grand nombre d’entre eux de voter ; un grand pourcentage des ouvriers dans ce pays sont des étrangers qui n’ont pas le droit de voter. Les dirigeants socialistes le savent parfaitement. La preuve ? Ils affadissent leur propagande sur tous les points afin de gagner le soutien de la classe capitaliste, du moins des petits entrepreneurs. Selon la presse socialiste, des spéculateurs de Wall Street assurent qu’ils sont prêts à acheter des actions de Los Angeles à un administrateur socialiste aussi bien qu’à un administrateur capitaliste. Les journaux socialistes prétendent que l’administration actuelle de Milwaukee a créé une situation économique très favorable aux petits investisseurs ; leurs articles publicitaires conseillent aux habitants de cette ville de se rendre chez Dupont ou Durand sur Milwaukee Avenue, qui les servira aussi bien qu’un grand magasin dépendant d’une grosse chaîne commerciale. En clair, parce que nos socialistes savent qu’ils ne pourront pas obtenir une majorité sans les voix de cette classe sociale, ils essaient désespérément de gagner le soutien (et de prolonger la vie) de la petite-bourgeoisie que l’économie socialiste fera disparaître.

Au mieux, un parti ouvrier pourrait, en admettant que ses députés restent honnêtes, former un solide groupe parlementaire qui conclurait des alliances ponctuelles avec tel ou tel autre groupe afin d’obtenir quelques mini-réformes politiques ou économiques.

Mais lorsque la classe ouvrière sera regroupée dans une seule grande organisation syndicale, elle pourra montrer à la classe possédante, en cessant brusquement le travail dans toutes les entreprises, que toute la structure sociale repose sur le prolétariat ; que les biens des patrons n’ont aucune valeur sans l’activité des travailleurs ; que des protestations comme les grèves sont inhérentes à ce système fondé sur la propriété privée et qu’elles se reproduiront tant qu’il ne sera pas aboli. Et, après l’avoir montré dans les faits, les ouvriers exproprieront tous les possédants.

« Mais le pouvoir militaire, objectera le partisan de l’action politique, nous devons d’abord obtenir le pouvoir politique, sinon on utilisera l’armée contre nous ! »

Contre une véritable grève générale, l’armée ne peut rien. Oh, bien sûr, si vous avez un socialiste dans le genre d’Aristide Briand au pouvoir, il sera prêt à déclarer que les ouvriers sont tous des « serviteurs de l’État » et à essayer de les faire travailler contre leurs propres intérêts. Mais contre le solide mur d’une masse d’ouvriers immobiles, même un Briand se cassera les dents.

En attendant, tant que la classe ouvrière internationale ne se réveillera pas, la guerre sociale se poursuivra, malgré toutes les déclarations hystériques de tous ces individus bien intentionnés qui ne comprennent pas que les nécessités de la Vie puissent s’exprimer ; malgré la peur de tous ces dirigeants timorés ; malgré toutes les revanches que prendront les réactionnaires ; malgré tous les bénéfices matériels que les politiciens retirent d’une telle situation. Cette guerre de classe se poursuivra parce que la Vie crie son besoin d’exister, qu’elle étouffe dans le carcan de la Propriété, et qu’elle ne se soumet pas.

Et que la Vie ne se soumettra pas.

Cette lutte durera tant que l’humanité ne se libérera pas elle-même pour chanter l’Hymne à l’Homme de Swinburne :

« Gloire à l’Homme dans ses plus beaux exploits, 

Car il est le maître de toutes choses. »

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Lectures complémentaires:

Louise-Michel_De-la-commune-a-la-pratique-anarchiste

Un-autre-regard-anarchiste-sur-la-vie-avec-emma-goldman

Rudolph Rocker_Anarchie de la theorie a la pratique

Ecrits-choisis-anarchistes-sebastien-faure-mai-2018

Manifeste pour la Société des Sociétés

Dieu et lEtat_Bakounine

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

Bakounine_et_letat_marxiste_Leval

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

Les_amis_du_peuple_révolution_française

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Appel au Socialisme Gustav Landauer

L’anarchie (Élisée Reclus)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 24 juin 2018 by Résistance 71


Géographes et anarchistes

 

Très beau texte peu connu d’Élisée Reclus, géographe et militant à l’instar de son ami Pierre Kropotkine, sur l’anarchie, simple et direct, ancré dans le réel et l’empirique ; ce qu’est de fait l’anarchie…

~ Résistance 71 ~

 

Lecture complémentaire:

Manifeste pour la Société des Sociétés

 

L’anarchie

 

Elisée Reclus

1894

 

L’anarchie n’est point une théorie nouvelle. Le mot lui-même pris dans son acception « absence de gouvernement », de « société sans chefs », est d’origine ancienne et fut employé bien avant Proudhon.

D’ailleurs qu’importent les mots? Il y eut des « acrates » avant les anarchistes, et les acrates n’avaient pas encore imaginé leur nom de formation savante que d’innombrables générations s’étaient succédé. De tout temps il y eu des hommes libres, des contempteurs de la loi, des hommes vivant sans maître de par le droit primordial de leur existence et de leur pensée. Même aux premiers âges nous retrouvons partout des tribus composés d’hommes se gérant à leur guise, sans loi imposée, n’ayant d’autre règle de conduite que leur « vouloir et franc arbitre », pour parler avec Rabelais, et poussés même par leur désir de fonder la « foi profonde » comme les « chevaliers tant preux » et les « dames tant mignonnes » qui s’étaient réunis dans l’abbaye de Thélème.

Mais si l’anarchie est aussi ancienne que l’humanité, du moins ceux qui la représentent apportent-ils quelque chose de nouveau dans le monde. Ils ont la conscience précise du but poursuivi et, d’une extrémité de la Terre à l’autre, s’accordent dans leur idéal pour repousser toute forme de gouvernement. Le rêve de liberté mondiale a cessé d’être une pure utopie philosophique et littéraire, comme il l’était pour les fondateurs des cités du Soleil ou de Jérusalem nouvelles; il est devenu le but pratique, activement recherché par des multitudes d’hommes unis, qui collaborent résolument à la naissance d’une société dans laquelle il n’y aurait plus de maîtres, plus de conservateurs officiels de la morale publique, plus de geôliers ni de bourreaux, plus de riches ni de pauvres, mais des frères ayant tous leur part quotidienne de pain, des égaux en droit, et se maintenant en paix et en cordiale union, non par l’obéissance à des lois, qu’accompagnent toujours des menaces redoutables, mais par le respect mutuel des intérêts et l’observation scientifique des lois naturelles.

Sans doute, cet idéal semble chimérique à plusieurs d’entre vous, mais je suis sûr aussi qu’il paraît désirable à la plupart et que vous apercevez au loin l’image éthérée d’une société pacifique où les hommes désormais réconciliés laisseront rouiller leurs épées, refondront leurs canons et désarmeront leurs vaisseaux. D’ailleurs n’êtes vous pas de ceux qui, depuis longtemps, depuis des milliers d’années, dites-vous, travaillent à construire le temple de l’égalité? Vous êtes « maçons », à la fin de maçonner un édifice de proportions parfaites, où n’entrent que des hommes libres, égaux et frères, travaillant sans cesse à leur perfectionnement et renaissant par la force de l’amour à une vie nouvelle de justice et de bonté. C’est bien cela, n’est-ce pas, et vous n’êtes pas seuls? Vous ne prétendez point au monopole d’un esprit de progrès et de renouvellement. Vous ne commettez pas même l’injustice d’oublier vos adversaires spéciaux, ceux qui vous maudissent et vous excommunient, les catholiques ardents qui vouent à l’enfer les ennemis de la Sainte Église, mais qui n’en prophétisent pas moins la venue d’un âge de paix définitive. François d’Assise, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila et tant d’autres encore parmi les fidèles d’une foi qui n’est point la vôtre, aimèrent certainement l’humanité de l’amour le plus sincère et nous devons les compter au nombre de ceux qui vivaient pour un idéal de bonheur universel. Et maintenant, des millions et des millions de socialistes, à quelque école qu’ils appartiennent, luttent aussi pour un avenir où la puissance du capital sera brisée et où les hommes pourront enfin se dire « égaux » sans ironie.

Le but des anarchistes leur est donc commun avec beaucoup d’hommes généreux, appartenant aux religions, aux sectes, aux partis les plus divers, mais ils se distinguent nettement par les moyens, ainsi que leur nom l’indique de la manière la moins douteuse. La conquête du pouvoir fut presque toujours la grande préoccupation des révolutionnaires, mêmes des plus intentionnés. L’éducation reçue ne leur permettrait pas de s’imaginer une société libre fonctionnant sans gouvernement régulier, et, dès qu’ils avaient renversé des maîtres haïs, ils s’empressaient de les remplacer par d’autres maîtres, destinés selon la formule consacrée, à « faire le bonheur de leur peuple ». D’ordinaire on ne se permettait même pas de se préparer à un changement de prince ou de dynastie sans avoir fait hommage ou obéissance à quelque souverain futur: « Le roi est tué! Vive le roi! » s’écriaient les sujets toujours fidèles même dans leur révolte. Pendant des siècles et des siècles tel fut immanquablement le cours de l’histoire. « Comment pourrait-on vivre sans maîtres! » disaient les esclaves, les épouses, les enfants, les travailleurs des villes et des campagnes, et, de propos délibéré, ils se plaçaient la tête sous le joug comme le fait le boeuf qui traîne la charrue. On se rappelle les insurgés de 1830 réclamant « la meilleure des républiques » dans la personne d’un nouveau roi, et les républicains de 1848 se retirant discrètement dans leur taudis après avoir mis « trois mois de misère au service du gouvernement provisoire ». A la même époque, une révolution éclatait en Allemagne, et un parlement populaire se réunissait à Francfort: « l’ancienne autorité est un cadavre » clamait un des représentants. « Oui – répliquait le président- mais nous allons le ressusciter. Nous appellerons des hommes nouveaux qui sauront reconquérir par le pouvoir la puissance de la nation. » 

N’est-ce pas ici le cas de répéter les vers de Victor Hugo: « Un vieil instinct humain mène à la turpitude? »

Contre cet instinct, l’anarchie représente vraiment un esprit nouveau. On ne peut point reprocher aux libertaires qu’ils cherchent à se débarrasser d’un gouvernement pour se substituer à lui: « Ôte-toi de là que je m’y mette! » est une parole qu’ils auraient horreur de prononcer, et, d’avance, ils vouent à la honte et au mépris, ou du moins à la pitié, celui d’entre eux qui, piqué de la tarentule du pouvoir, se laisserait aller à briguer quelque place sous prétexte de faire, lui aussi, le « bonheur de ses concitoyens ». Les anarchistes professent, en s’appuyant sur l’observation, que l’État et tout ce qui s’y rattache n’est pas une pure entité ou bien quelque formule philosophique, mais un ensemble d’individus placés dans un milieu spécial et en subissant l’influence. Ceux-ci élevés en dignité, en pouvoir, en traitement au-dessus de leurs concitoyens, sont par cela même forcés, pour ainsi dire, de se croire supérieurs aux gens du commun, et cependant les tentations de toute sorte qui les assiègent les font choir presque fatalement au-dessous du niveau général.

C’est là ce que nous répétons sans cesse à nos frères, – parfois des frères ennemis – les socialistes d’État: « Prenez garde à vos chefs et mandataires! Comme vous, certainement, ils sont animés des plus pures intentions; ils veulent ardemment la suppression de la propriété privée et de l’État tyrannique; mais les relations, les conditions nouvelles les modifient peu à peu; leur morale change avec leurs intérêts, et, se croyant toujours fidèles à la cause de leurs mandants, ils deviennent forcément infidèles. Eux aussi, détenteurs du pouvoir, devront se servir des instruments du pouvoir: armée, moralistes, magistrats, policiers et mouchards. Depuis plus de trois mille ans, le poète hindou du Mahâ Bhârata a formulé sur ce sujet l’expérience des siècles: « L’homme qui roule dans un char ne sera jamais l’ami de l’homme qui marche à pied! »

Ainsi les anarchistes ont, à cet égard, les principes les plus arrêtés: d’après eux, la conquête du pouvoir ne peut servir qu’à en prolonger la durée avec celle de l’esclavage correspondant. Ce n’est donc pas sans raison que le nom d' »anarchistes » qui, après tout, n’a qu’une signification négative, reste celui par lequel nous sommes universellement désignés. On pourrait nous dire « libertaires », ainsi que plusieurs d’entre nous se qualifient volontiers, ou bien « harmonistes » à cause de l’accord libre des vouloirs qui, d’après nous, constituera la société future; mais ces appellations ne nous différencient pas assez des socialistes. C’est bien la lutte contre tout pouvoir officiel qui nous distingue essentiellement; chaque individualité nous paraît être le centre de l’univers, et chacune a les mêmes droits à son développement intégral, sans intervention d’un pouvoir qui la dirige, la morigène ou la châtie.

Vous connaissez notre idéal. Maintenant la première question qui se pose est celle-ci: « Cet idéal est-il vraiment noble et mérite-t-il le sacrifice des hommes dévoués, les risques terribles que toutes les révolutions entraînent après elle? La morale anarchiste est-elle pure, et dans la société libertaire, si elle se constitue, l’homme sera-t-il meilleur que dans une société reposant sur la crainte du pouvoir et des lois? Je réponds en toute assurance et j’espère que bientôt vous répondrez avec moi: « Oui, la morale anarchiste est celle qui correspond le mieux à la conception moderne de la justice et de la bonté. »

Le fondement de l’ancienne morale, vous le savez, n’était autre que l’effroi, le « tremblement », comme dit la Bible et comme maints préceptes vous l’ont appris dans votre jeune temps. « La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse », tel fut naguère le point de départ de toute éducation: la société dans son ensemble reposait sur la terreur. Les hommes n’étaient pas des citoyens, mais des sujets ou des ouailles; les épouses étaient des servantes, les enfants des esclaves, sur lesquels les parents avaient un reste de l’ancien droit de vie et de mort. Partout, dans toutes les relations sociales, se montraient les rapports de supériorité et de subordination; enfin, de nos jours encore, le principe même de l’État et de tous les États partiels qui le constituent, est la hiérarchie, ou l’archie « sainte », l’autorité « sacrée », – c’est le vrai sens du mot. Et cette domination sacro-sainte comporte toute une succession de classes superposées dont les plus hautes ont toutes le droit de commander, et les inférieures toutes le devoir d’obéir. La morale officielle consiste à s’incliner devant le supérieur, à se redresser fièrement devant le subordonné. Chaque homme doit avoir deux visages, comme Janus, deux sourires, l’un flatteur, empressé, parfois servile, l’autre superbe et d’une noble condescendance. Le principe d’autorité – c’est ainsi que cette chose-là se nomme – exige que le supérieur n’est jamais l’air d’avoir tort, et que, dans tout échange de paroles, il ait le dernier mot. Mais surtout il faut que ses ordres soient observés. Cela simplifie tout: plus besoin de raisonnements, d’explications, d’hésitations, de débats, de scrupules. Les affaires marchent alors toutes seules, mal ou bien. Et, quand un maître n’est pas là pour commander, n’a-t-on pas des formules toutes faites, des ordres, décrets ou lois, édictés aussi par des maîtres absolus ou des législateurs à plusieurs degrés? Ces formules remplacent les ordres immédiats et on les observe sans avoir à chercher si elles sont conformes à la voix intérieure de la conscience.

Entre égaux, l’oeuvre est plus difficile, mais elle est plus haute: il faut chercher âprement la vérité, trouver le devoir personnel, apprendre à se connaître soi-même, faire continuellement sa propre éducation, se conduire en respectant les droits et les intérêts des camarades. Alors seulement on devient un être réellement moral, on naît au sentiment de sa responsabilité. La morale n’est pas un ordre auquel on se soumet, une parole que l’on répète, une chose purement extérieure à l’individu; elle devient une partie de l’être, un produit même de la vie. C’est ainsi que nous comprenons la morale, nous, anarchistes. N’avons-nous pas le droit de la comparer avec satisfaction à celle que nous ont léguée les ancêtres?

Peut-être me donnerez-vous raison? Mais encore ici, plusieurs d’entre vous prononceront le mot de « chimère ». Heureux déjà, que vous y voyez au moins une noble chimère, je vais plus loin, et j’affirme que notre idéal, notre conception de la morale est tout à fait dans la logique de l’histoire, amenée naturellement par l’évolution de l’humanité.

Poursuivis jadis par la terreur de l’inconnu aussi bien que par le sentiment de leur impuissance dans la recherche des causes, les hommes avaient créé par l’intensité de leur désir, une ou plusieurs divinités secourables qui représentaient à la fois leur idéal informe et le point d’appui de tout ce monde mystérieux visible, et invisible, des choses environnantes. Ces fantômes de l’imagination, revêtus de la toute-puissance, devinrent aussi aux yeux des hommes le principe de toute justice et de toute autorité: maîtres du ciel, ils eurent naturellement leurs interprètes sur la terre, magiciens, conseillers, chefs de guerre, devant lesquels on apprit à se prosterner comme devant les représentants d’en haut. C’était logique, mais l’homme dure plus longtemps que ses oeuvres, et ces dieux qu’il créa n’ont cessé de changer comme des ombres projetées sur l’infini. Visibles d’abord, animés de passions humaines, violents et redoutables, ils reculèrent peu à peu dans un immense lointain; ils finirent par devenir des abstractions, des idées sublimes, auxquelles ont ne donnait même plus de nom, puis ils arrivèrent à se confondre avec les lois naturelles du monde; ils rentrèrent dans cet univers qu’ils étaient censés avoir fait jaillir du néant, et maintenant l’homme se retrouve seul sur la terre, au-dessus de laquelle il avait dressé l’image colossale de Dieu.

Toute la conception des choses change donc en même temps. Si Dieu s’évanouit, ceux qui tiraient de leurs titres à l’obéissance voient aussi se ternir leur éclat emprunté: eux aussi doivent rentrer graduellement dans les rangs, s’accommoder de leur mieux à l’état des choses. On ne trouverait plus aujourd’hui de Tamerlan qui commandât à ses quarante courtisans de se jeter du haut d’une tour, sûr que, dans un clin d’oeil, il verrait des créneaux les quarante cadavres sanglants et brisés. La liberté de penser à fait de tous les hommes des anarchistes sans le savoir. Qui ne se réserve maintenant un petit coin de cerveau pour réfléchir? Or, c’est là précisément le crime des crimes, le péché par excellence, symbolisé par le fruit de l’arbre qui révéla aux hommes la connaissance du bien et du mal. De là la haine de la science que professa toujours l’Église. De là cette fureur que Napoléon, un Tamerlan moderne, eut toujours pour les « idéologues ».

Mais les idéologues sont venus. Ils ont soufflé sur les illusions d’autrefois comme sur une buée, recommençant à nouveau tout le travail scientifique par l’observation et l’expérience. Un d’eux même, nihiliste avant nos âges, anarchiste s’il en fut, du moins en paroles, débuta par faire « table rase » de tout ce qu’il avait appris. Il n’est maintenant guère de savant, guère de littérateur, qui ne professe d’être lui-même son propre maître et modèle, le penseur original de sa pensée, le moraliste de sa morale. « Si tu veux surgir, surgis de toi-même! » disait Goethe. Et les artistes ne cherchent-ils pas à rendre la nature telle qu’ils la voient, telle qu’ils la sentent et la comprennent? C’est là d’ordinaire, il est vrai, ce qu’on pourrait appeler une « anarchie aristocratique », ne revendiquant la liberté que pour le peuple choisi des Musantes, que pour les gravisseurs du Parnasse. Chacun d’eux veut penser librement, chercher à son gré son idéal dans l’infini, mais tout en disant qu’il faut « une religion pour le peuple! » Il veut vivre en homme indépendant, mais « l’obéissance est faite pour les femmes »; il veut créer des oeuvres originales, mais « la foule d’en bas » doit rester asservie comme une machine à l’ignoble fonctionnement de la division du travail! Toutefois, ces aristocrates du goût et de la pensée n’ont plus la force de fermer la grande écluse par laquelle se déverse le flot. Si la science, la littérature et l’art sont devenus anarchistes, si tout progrès, toute nouvelle forme de la beauté sont dus à l’épanouissement de la pensée libre, cette pensée travaille aussi dans les profondeurs de la société et maintenant il n’est plus possible de la contenir. Il est trop tard pour arrêter le déluge.

La diminution du respect n’est-elle pas le phénomène par excellence de la société contemporaine? J’ai vu jadis en Angleterre des foules se ruer par milliers pour contempler l’équipage vide d’un grand seigneur. Je ne le verrais plus maintenant. En Inde, les parias s’arrêtaient dévotement aux cent quinze pas réglementaires qui les séparaient de l’orgueilleux brahmane: depuis que l’on se presse dans les gares, il n’y a plus entre eux que la paroi de clôture d’une salle d’attente. Les exemples de bassesse, de reptation vile ne manquent pas dans le monde, mais pourtant il y a progrès dans le sens de l’égalité. Avant de témoigner son respect, on se demande quelquefois si l’homme ou l’institution sont vraiment respectables. On étudie la valeur des individus, l’importance des oeuvres. La foi dans la grandeur a disparu; or, là où la foi n’existe plus, les institutions disparaissent à leur tour. La suppression de l’État est naturellement impliquée dans l’extinction du respect.

L’oeuvre de critique frondeuse à laquelle est soumis l’État s’exerce également contre toutes les institutions sociales. Le peuple ne croit plus à l’origine sainte de la propriété privée, produite, nous disaient les économistes, – on n’ose plus le répéter maintenant – par le travail personnel des propriétaires; il n’ignore point que le labeur individuel ne crée jamais des millions ajoutés à des millions, et que cet enrichissement monstrueux est toujours la conséquence d’un faux état social, attribuant à l’un le produit du travail de milliers d’autres; il respectera toujours le pain que le travailleur a durement gagné, la cabane qu’il a bâtie de ses mains, le jardin qu’il a planté, mais il perdra certainement le respect des mille propriétés fictives que représentent les papiers de toutes espèces contenus dans les banques. Le jour viendra, je n’en doute point, où il reprendra tranquillement possession de tous les produits du labeur commun, mines et domaines, usines et châteaux, chemins de fer, navires et cargaisons. Quand la multitude, cette multitude « vile » par son ignorance et la lâcheté qui en est la conséquence fatale, aura cessé de mériter le qualificatif dont on l’insulta, quand elle saura, en toute certitude que l’accaparement de cet immense avoir repose uniquement sur une fiction chirographique, sur la foi en des paperasses bleues, l’état social actuel sera bien menacé! En présence de ces évolutions profondes, irrésistibles, qui se font dans toutes les cervelles humaines, combien niaises, combien dépourvues de sens paraîtront à nos descendants ces clameurs forcenées qu’on lance contre les novateurs! Qu’importent les mots orduriers déversés par une presse obligée de payer ses subsides en bonne prose, qu’importent même les insultes honnêtement proférées contre nous, par ces dévotes « saintes mais simples » qui portaient du bois au bûcher de Jean Huss! Le mouvement qui nous emporte n’est pas le fait de simples énergumènes, ou de pauvres rêveurs, il est celui de la société dans son ensemble. Il est nécessité par la marche de la pensée, devenue maintenant fatale, inéluctable, comme le roulement de la Terre et des Cieux.

Pourtant un doute pourrait subsister dans les esprits si l’anarchie n’avait jamais été qu’un idéal, qu’un exercice intellectuel, un élément de dialectique, si jamais elle n’avait eu de réalisation concrète, si jamais un organisme spontané n’avait surgi, mettant en action les forces libres de camarades travaillant en commun, sans maître pour les commander. Mais ce doute peut être facilement écarté. Oui des organismes libertaires ont existé de tout temps; oui, il s’en forme incessamment de nouveaux, et chaque année plus nombreux, suivant les progrès de l’initiative individuelle. Je pourrais citer en premier lieu diverses peuplades dites sauvages, qui même de nos jours vivent en parfaite harmonie sociale sans avoir besoin ni de chefs ni de lois, ni d’enclos ni de force publique; mais je n’insiste pas sur ces exemples qui ont pourtant leur importance; je craindrais qu’on ne m’objectât le peu de complexité de ces sociétés primitives, comparées à notre monde moderne, organismes avec une complication infinie. Laissons donc de côté ces tribus primitives pour nous occuper seulement des nations déjà constituées, ayant tout un appareil politique et social.

Sans doute, je ne pourrais vous en montrer aucune dans le cours de l’histoire qui se soit constituée dans un sens purement anarchique, car toute se trouvaient alors dans leur période de lutte entre des éléments divers non encore associés; c’est que chacune de ces sociétés partielles, quoique non fondues en un ensemble harmonique, fut d’autant plus prospère, d’autant plus créative qu’elle était plus libre, que la valeur personnelle de l’individu y était le mieux reconnue. Depuis les âges préhistoriques, où nos sociétés naquirent aux arts, aux sciences, à l’industrie, sans que des annales écrites aient pu nous en apporter la mémoire, toutes les grandes période de la vie des nations ont été celles où les hommes, agités par les révolutions, eurent le moins à souffrir de la longue et pesante étreinte d’un gouvernement régulier. Les deux grandes périodes de l’humanité, par le mouvement des découvertes, par l’efflorescence de la pensée, par la beauté de l’art, furent des époques troublées, des âges de « périlleuse liberté ». L’ordre régnait dans l’immense empire des Mèdes et des Perses, mais rien de grand n’en sortit, tandis que la Grèce républicaine, sans cesse agitée, ébranlée par de continuelles secousses, a fait naître les initiateurs de tout ce que nous connaissons de haut et de noble dans la civilisation moderne: il nous est impossible de penser, d’élaborer une oeuvre quelconque sans que notre esprit ne se reporte vers ces Hellènes libres qui furent nos devanciers et qui sont encore nos modèles. Deux mille années plus tard, après des tyrannies, des temps sombres qui ne semblaient jamais devoir finir, l’Italie, les Flandres et toute l’Europe des communiers s’essaya de nouveau à reprendre haleine; des révolutions innombrables secouèrent le monde. [Giuseppe] Ferrari ne compta pas moins de sept mille secousses locales pour la seule Italie; mais aussi le feu de la pensée libre se mit à flamber et l’humanité à refleurir: avec les Raphaël, les Vinci, les Michel-Ange, elle se sentit jeune pour la deuxième fois.

Puis vint le grand siècle de l’encyclopédie avec les révolutions mondiales qui s’ensuivirent et la proclamation des Droits de l’Homme. Or, essayez si vous le pouvez d’énumérer tous les grands progrès qui se sont accomplis depuis cette grande secousse de l’humanité. On se demande si pendant ce dernier siècle ne s’est pas concentrée plus de la moitié de l’histoire. Le nombre des hommes s’est accru de plus d’un demi-milliard; le commerce a plus que décuplé, l’industrie s’est comme transfigurée, et l’art de modifier les produits naturels s’est merveilleusement enrichi; des sciences nouvelles ont fait leur apparition, et, quoi qu’on en dise une troisième période de l’art a commencée; le socialisme conscient et mondial est né dans son ampleur. Au moins se sent-on vivre dans le siècle des grands problèmes et des grandes luttes. Remplacez par la pensée les cent années issues de la philosophie du dix-huitième siècle, remplacez-les par une période sans histoire où quatre cent millions de pacifiques Chinois eussent vécu sous la tutelle d’un « père du peuple », d’un tribunal des rites et de mandarins munis de leurs diplômes. Loin de vivre avec élan comme nous l’avons fait, nous nous serions graduellement rapprochés de l’inertie et de la mort. Si Galilée, encore tenu dans les prisons de l’Inquisition, ne put que murmurer sourdement: « pourtant elle se meut! », nous pouvons maintenant grâce aux révolutions, grâce aux violences de la pensée libre, nous pouvons le crier sur les toits ou sur les places publiques: « le Monde se meut et il continuera de se mouvoir! »

En dehors de ce grand mouvement qui transforme graduellement la société toute entière dans le sens de la pensée libre, de la morale libre, de l’action libre, c’est-à-dire de l’anarchie dans son essence, il existe ainsi un travail d’expériences directes qui se manifeste par la fondation de colonies libertaires et communistes: ce sont autant de petites tentatives que l’on peut comparer aux expériences de laboratoire que font les chimistes et les ingénieurs. Ces essais de communes modèles ont toutes le défaut capital d’être fait en dehors des conditions ordinaires de la vie, c’est-à-dire loin des cités où se brassent les hommes, où surgissent les idées, où se renouvellent les intelligences. Et pourtant on peut citer nombre de ces entreprises qui ont pleinement réussi, entre autres celle de la « Jeune Icarie », transformation de la colonie de Cabet, fondée il y a bientôt un demi-siècle sur les principes d’un communisme autoritaire: de migration en migration, le groupe des communiers devenu purement anarchiste, vit maintenant d’une existence modeste dans une campagne de l’Iowa, près de la rivière Desmoines.

Mais là où la pratique anarchiste triomphe, c’est dans le cours ordinaire de la vie, parmi les gens du populaire, qui certainement ne pourraient soutenir la terrible lutte de l’existence s’ils ne s’entraidaient spontanément, ignorant les différences et les rivalités des intérêts. Quand l’un d’entre eux tombe malade, d’autres pauvres prennent ses enfants chez eux, on le nourrit, on partage la maigre pitance de la semaine, on tâche de faire sa besogne, en doublant les heures. Entre les voisins une sorte de communisme s’établit par le prêt, le va et vient constant de tous les ustensiles de ménage et des provisions. La misère unit les malheureux en une ligue fraternelle: ensemble ils ont faim, ensemble ils se rassasient. La morale et la pratique anarchistes sont la règle même dans les réunions bourgeoises d’où, au premier abord, elles nous semblent complètement absentes. Que l’on s’imagine une fête de campagne où quelqu’un, soit l’hôte, soit l’un des invités, affecte des airs de maître, se permettant de commander ou de faire prévaloir indiscrètement son caprice! N’est-ce pas la mort de toute joie, de tout plaisir? Il n’est de gaieté qu’entre égaux et libres, entre gens qui peuvent s’amuser comme il leur convient, par groupes distincts, si cela leur plaît, mais rapprochés les uns des autres et s’entremêlant à leur guise, parce que les heures passées ainsi leur semblent plus douces.

Ici je me permettrais de vous narrer un souvenir personnel. Nous voguions sur un de ces bateaux modernes qui fendent les flots superbement avec la vitesse de quinze à vingt noeuds, et qui tracent une ligne droite de continent à continent malgré vent et marée. L’air était calme, le soir était doux et les étoiles s’allumaient une à une dans le ciel noir. On causait à la dunette, et de quoi pouvait-on causer si ce n’est de cette éternelle question sociale, qui nous étreint, qui nous saisit à la gorge comme la sphinge d’Oedipe. Le réactionnaire du groupe était pressé par ses interlocuteurs, tous plus ou moins socialistes. Il se retourna soudain vers le capitaine, le chef, le maître, espérant trouver en lui un défenseur-né des bons principes: « Vous commandez ici! Votre pouvoir n’est-il pas sacré, que deviendrait le navire s’il n’était dirigé par votre volonté constante? » – « Homme naïf que vous êtes, répondit le capitaine. Entre nous, je puis vous dire que d’ordinaire je ne sers absolument à rien. L’homme à la barre maintient le navire dans sa ligne droite, dans quelques minutes un autre pilote lui succédera, puis  d’autres encore, et nous suivrons régulièrement, sans mon intervention, la route accoutumée. En bas les chauffeurs et les mécaniciens travaillent sans mon aide, sans mon avis, et mieux que si je m’ingérais à leur donner conseil. Et tous ces gabiers, ces matelots savent aussi quelle besogne ils ont à faire, et, à l’occasion je n’ai qu’à faire concorder ma petite part de travail avec la leur, plus pénible quoique moins rétribuée que la mienne. Sans doute, je suis censé guider le navire. Mais ne croyez-vous pas que c’est là une simple fiction? Les cartes sont là et ce n’est pas moi qui les ai dressées. La boussole nous dirige et ce n’est pas moi qui l’inventai. On a creusé pour nous le chenal du port d’où nous venons et celui du port dans lequel nous entrerons. Et le navire superbe, se plaignant à peine dans ses membrures sous la pression des vagues, se balançant avec majesté dans la houle, cinglant puissamment sous la vapeur, ce n’est pas moi qui l’ai construit. Que suis-je ici en présence des grands morts, des inventeurs et des savants, nos devanciers, qui nous apprirent à traverser les mers? Nous sommes tous leurs associés, nous, et les matelots mes camarades, et vous aussi les passagers, car c’est pour vous que nous chevauchons les vagues, et en cas de péril, nous comptons sur vous pour nous aider fraternellement. Notre oeuvre est commune, et nous sommes solidaires les uns des autres! » Tous se turent et je recueillis précieusement dans le trésor de ma mémoire les paroles de ce capitaine comme on n’en voit guère.

Ainsi ce navire, ce monde flottant où, d’ailleurs les punitions sont inconnues, porte une république modèle à travers l’océan malgré les chinoiseries hiérarchiques. Et ce n’est point là un exemple isolé. Chacun de vous connaît du moins par ouï-dire, des écoles où le professeur, en dépit des sévérités du règlement, toujours inappliquées, a tous les élèves pour amis et collaborateurs heureux. Tout est prévu par l’autorité compétente pour mater les petits scélérats, mais leur grand ami n’a pas besoin de tout cet attirail de répression; il traite les enfants comme des hommes faisant constamment appel à leur bonne volonté, à leur compréhension des choses, à leur sens de la justice et tous répondent avec joie. Une minuscule société anarchique, vraiment humaine, se trouve ainsi constituée, quoique tout semble ligué dans le monde ambiant pour en empêcher l’éclosion: lois, règlements, mauvais exemples, immoralité publique.

Des groupes anarchistes surgissent donc sans cesse, malgré les vieux préjugés et le poids mort des moeurs anciennes. Notre monde nouveau pointe autour de nous, comme germerait une flore nouvelle sous le détritus des âges. Non seulement il n’est pas chimérique, comme on le répète sans cesse, mais il se montre déjà sous mille formes; aveugle est l’homme qui ne sait pas l’observer. En revanche, s’il est une société chimérique, impossible, c’est bien le pandémonium dans lequel nous vivons. Vous me rendrez cette justice que je n’ai pas abusé de la critique, pourtant si facile à l’égard du monde actuel, tel que l’ont constitué le soi-disant principe d’autorité et la lutte féroce pour l’existence. Mais enfin, s’il est vrai que, d’après la définition même, une société est un groupement d’individus qui se rapprochent et se concertent pour le bien-être commun, on ne peut dire sans ambiguïté que la masse chaotique ambiante constitue une société. D’après ses avocats, – car toute mauvaise cause a les siens – elle aurait pour but l’ordre parfait par la satisfaction des intérêts de tous. Or n’est-ce pas une risée que de voir une société ordonnée dans ce monde de la civilisation européenne, avec la suite continue de ses drames intestins, meurtres et suicides, violences et fusillades, dépérissements et famines, vols, dols et tromperies de toute espèce, faillites, effondrements et ruines. Qui de nous, en sortant d’ici, ne verra se dresser à côté de lui les spectres du vice et de la faim? Dans notre Europe, il y a cinq millions d’hommes n’attendant qu’un signe pour tuer d’autres hommes, pour brûler les maisons et les récoltes; dix autres millions d’hommes en réserve hors des casernes sont tenus dans la pensée d’avoir à accomplir la même oeuvre de destruction; cinq millions de malheureux vivent ou, du moins, végètent dans les prisons, condamnés à des peines diverses, dix millions meurent par an de morts anticipées, et sur 370 millions d’hommes, 350, pour ne pas dire tous, frémissent dans l’inquiétude justifiée du lendemain: malgré l’immensité des richesses sociales, qui de nous peut affirmer qu’un revirement brusque du sort ne lui enlèvera pas son avoir? Ce sont là des faits que nul ne peut contester, et qui devraient, ce me semble, nous inspirer à tous la ferme résolution de changer cet état de choses, gros de révolutions incessantes.

J’avais un jour l’occasion de m’entretenir avec un haut fonctionnaire, entraîné par la routine de la vie dans le monde de ceux qui édictent des lois et des peines: « Mais défendez donc votre société! – lui disais-je. – Comment voulez vous que je la défende, répondit-il, elle n’est pas défendable! » Elle se défend pourtant, mais par des arguments qui ne sont pas des raisons, par la schlague, le cachot et l’échafaud.

D’autre part, ceux qui l’attaquent peuvent le faire dans toute la sérénité de leur conscience. Sans doute le mouvement de transformation entraînera des violences et des révolutions, mais déjà le monde ambiant est-il autre chose que violence continue et révolution permanente? Et dans les alternatives de la guerre sociale, quels seront les hommes responsables? Ceux qui proclament une ère de justice et d’égalité pour tous, sans distinction de classes ni d’individus, ou ceux qui veulent maintenir les séparations et par conséquent les haines de castes, ceux qui ajoutent lois répressives à lois répressives, et qui ne savent résoudre les questions que par l’infanterie, la cavalerie, l’artillerie! L’histoire nous permet d’affirmer en toute certitude que la politique de haine engendre toujours la haine, aggravant fatalement la situation générale, ou même entraînant une ruine définitive. Que de nations périrent ainsi, oppresseurs aussi bien qu’opprimés! Périrons-nous à notre tour?

J’espère que non, grâce à la pensée anarchiste qui se fait jour de plus en plus, renouvelant l’initiative humaine. Vous-mêmes n’êtes vous pas, sinon anarchistes, du moins fortement nuancés d’anarchisme? Qui de vous, dans son âme et conscience, se dira le supérieur de son voisin, et ne reconnaîtra pas en lui son frère et son égal? La morale qui fût tant de fois proclamée ici en paroles plus ou moins symboliques deviendra certainement une réalité. Car nous, anarchistes, nous savons que cette morale de justice parfaite, de liberté et d’égalité, est bien la vraie, et nous la vivons de tout coeur, tandis que nos adversaires sont incertains. Ils ne sont pas sûrs d’avoir raison; au fond, ils sont même convaincus d’être dans leur tort, et, d’avance, ils nous livrent le monde.