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Résistance politique: Voie populaire, voie prolétaire ?… (Nestor Makhno)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 14 janvier 2018 by Résistance 71

Juste un petit rappel sur ce qu’est le prolétariat. Est prolétaire toute personne qui n’a pour seule alternative pour survivre dans le monde actuel que de vendre sa force de travail contre une rémunération devant assurer sa pitance, personne condamnée au travail aliéné vampirisé par la classe capitaliste parasite. Ceci revient à dire que 99,9% de l’humanité est prolétaire, de l’ouvrier agricole au médecin en passant par l’enseignant, le flic et le bidasse. Cela nous confère à tous une sérieuse convergence d’intérêt n’est-il pas ?
~ Résistance 71 ~

 

 

Les voies du pouvoir prolétarien

 

Nestor Makhno (1932)

 

Cela fait bien longtemps que l’intelligentsia socialiste d’avant-garde a formulé, de manière plus ou moins achevée, les fins de la lutte historique du prolétariat contre la bourgeoisie et que les prolétaires, adoptant sans aucun correctif cette formulation de l’intelligentsia, sont rentré sous sa direction dans cette lutte. Cela a été un triomphe incontestable pour l’intelligentsia qui donné ainsi pour but de mener le prolétariat à l’émancipation complète par le biais par la destruction du pouvoir et de l’Etat bourgeois, devant faire place à un Etat et un pouvoir « prolétarien ».

Bien naturellement, ni l’intelligentsia, ni le prolétariat lui-même n’ont pas épargné leur efforts et connaissances pour démontrer devant la plus grande audience le mal commis par l’Etat bourgeois. Grâce à cela ils ont pu développer et renforcer parmi les masses laborieuses l’idée d’un pouvoir « prolétarien » qui devrait résoudre tous leurs problèmes. Selon cette conception, le prolétariat utiliserait ainsi, à travers son pouvoir et Etat de classe, le seul moyen existant, pour lui et les autres classes, de se libérer de la bourgeoisie et d’instaurer un principe égalitaire et libre dans les relations entre les hommes. Une telle prédestination du pouvoir « prolétarien » nous a toujours semblé, à nous anarchistes, grossièrement erronée. Nos camarades des temps passés se sont constamment insurgés contre cette conception et ont démontré l’égarement déteste lorsque ceux-ci distinguaient le pouvoir « prolétarien » du pouvoir d’Etat en général, en désignant au premier une mission qui lui était profondément étrangère.

Les socialistes étatiques sont pourtant restés fidèle à leur école autoritaire et c’est avec cette acception qu’ils ont appréhendé la Grande Révolution russe, révolution d’une profondeur et ampleur sociales encore inconnue jusque là. Quant à nous, anarchistes, nous nous sommes arraché à leur prédestination du pouvoir « prolétarien ». Au cours de cette polémique, nous avons démontré aux étatiste de tout Etat, qu’il soit bourgeois ou prolétarien, ne tend par sa nature même qu’à exploiter l’homme, qu’à détruire en chacun comme en tous toutes les qualités naturelles de l’esprit humain qui poussent à la liberté et à la solidarité qui la fonde. Cela nous a valu, de la part des socialistes étatistes, une haine encore plus grande. Or, l’existence et la pratique du pouvoir prolétarien en Russie ont confirmer et confirment sans cesse la justesse de notre analyse. L’Etat « prolétarien » a mis de plus en plus sa nature à nu et prouvé que son caractère prolétarien était simple fiction, ce que les prolétaires ont pu constater dès les premières années de la révolution, d’autant plus qu’ils ont contribué eux-même à l’installer.

Le fait que le pouvoir « prolétarien », au cours de sa dégénérescence, ne s’est révélé être qu’un pouvoir d’Etat tout court est devenu indiscutable et l’a amené à ne plus dissimuler savamment son vrai visage. Par sa pratique, il a abondamment prouvé que ses fins et celles de la Grande Révolution russe n’avaient absolument rien de commun. Au cours de toutes ces années d’hypocrisie, il n’a pu soumettre pacifiquement les fins de la révolution russe aux siennes propres et à du affronter tout ceux qui menaçaient de mettre à nu son essence véritable – une plaie immense et purulente sur le corps de la révolution -, dont la lâcheté et la fourberie apportent la mort et la dévastation à tous sans exception, en premier lieu à ceux qui tentent d’être indépendants et d’agir librement.

On peut se demander: comment se fait-il que cela se soit passé ainsi? Selon Marx et Lénine, le pouvoir « prolétarien » ne devait en aucun cas ressembler au pouvoir bourgeois. Une partie de l’avant-garde du prolétariat n’aurait-elle pas sa part de responsabilité dans ce résultat?

De nombreux anarchistes sont enclins à penser que le prolétariat n’y est pour rien, ayant été dupé par la caste des intellectuels socialistes, laquelle aspirerait, au cours d’une série d’événement purement socio-historique et en vertu de la logiques des transformations étatiques inévitables, à remplacer le pouvoir de la bourgeoisie par le sien propre. Ce serait pour cette raison que l’intelligentsia socialiste s’efforcerait de diriger en permanence la lutte du prolétariat contre le monde capitaliste et bourgeois.

A mon avis, cette formulation n’est, ni tout à fait exacte, ni vraiment suffisante. L’expérience révolutionnaire de la Russie nous fournit d’abondantes données objectives à ce sujet. Elle nous montre de façon irréfutable que le prolétariat n’a nullement été homogène au cours de la révolution. Ainsi, le prolétariat urbain, lorsqu’il a participé au renversement dans de nombreuses ville du pouvoir de l’ennemi de classe – la bourgeoisie – , a hésité un moment entre les voies de la révolution de Février et d’Octobre 1917. Ce n’est qu’après un certain temps, à la suite de la victoire militaire d’Octobre sur Février, qu’une partie notable du prolétariat urbain à commencé à fusionner avec une partie de ses frères, les partisans directs des conquêtes d’Octobre. Bientôt, cette partie du prolétariat non seulement a oublié de défendre elle-même ses conquête, mais s’est en plus pressée de rallier le parti bolchevik au pouvoir qui a su flatter immodérément en lui inculquent un goût pour les privilèges politiques, économiques et juridiques de classe. Imbue de ses privilèges de classe, cette partie du prolétariat s’est éprise d’un égal amour pour son « Etat prolétarien de classe ». Bien évidemment, le parti social démocrate bolchevik l’a entièrement soutenue et encouragée dans cette évolution, car celle-ci ouvrait devant lui une large arène pour appliquer son programme propre qui consistait à utiliser la lutte révolutionnaire pratique du prolétariat pour se soumettre l’ensemble de celui-ci puis de s’emparer au nom du pouvoir d’Etat, Chemin faisant, pour mieux se singulariser, le parti social démocrate bolchevik s’est transformé en parti « communiste bolchevik », ne se privant aucunement d’user de la démagogie la plus effrontée, ne dédaignant aucun moyen, n’hésitant pas au besoin de voler des programmes d’autres formations politiques; tout ce la dans l’unique but de mieux faire adhérer le prolétariat, auquel il promettait son aide indéfectible, alors qu’en fait il n’avançait que vers son propre but. C’est en cela que ce parti a incarné au mieux les espérances historiques de la caste intellectuelle: replacer au pouvoir la bourgeoisie et exercer ce pouvoir à quelque prix que ce soit. Une partie du prolétariat ne s’est pas opposé à ses vues, bien au contraire, elle s’est reconnue dans ses action et ne s’en est faite la complice.

Cette partie du prolétariat avec pourtant été éduquée durant des générations dans l’idée que le prolétariat ne s’émanciperait de la bourgeoisie que lorsqu’il ne briserait son pouvoir, à détruire son organisation étatique afin d’édifier la sienne propre. Néanmoins, cette partie du prolétariat a aidé le parti bolchevik-communiste à organiser son « pouvoir prolétarien » et à édifier son état de classe.

La voie suivie et les moyens employés n’ont pas tardé à rendre cette partie du prolétariat semblable en tous points à la bourgeoisie renversée, tout aussi impudente et arrogante, ne craignant pas abuser de la violence la plus féroce pour asseoir sa domination sur le peuple et la révolution.

Il va sans dire que cette violence était toute naturelle chez la caste intellectuelle du parti, car elle était préparée durant de longues années à l’utiliser et s’en est grisée. Quand à la masse du prolétariat – l’esclave muet d’hier -, la violence exercée sur ses semblable lui est profondément étrangère. Occupée à édifier son « Etat de classe », une partie du prolétariat a donc été amenée à se comporter, par l’usage de la violence d’une manière répugnante à l’égard de la liberté individuelle, de la liberté de parole et d’expression de quelqu’organisation révolutionnaire que ce soit, à partir du moment où elle divergeait d’avec l’impudence du « pouvoir prolétarien ». Cette partie du prolétariat s’est empressée d’occuper, sous la direction du parti bolchevik communiste, les places laissées vacante par les despotes de la bourgeoisie renversée, devenant à son tour une maîtresse tyrannique, n’hésitant pas à user pour cela de la violence la plus horrible, sans aucun discernement, contre tous ceux qui s’opposaient à ses visées. Ce comportement a été en même temps habilement masqué par la « défense de la révolution ».

Cette violence a été surtout exercée sur le corps de la révolution russe au profit des intérêts étroit d’une partie du prolétariat et du parti bolchevik-communiste, et au nom de leur domination complète sur toutes les autres classes laborieuses. On ne peut y voir seulement un égarement passager du prolétariat. Encore une fois, nous pouvons constater avec beaucoup de netteté comment tout pouvoir d’Etat manifeste impudemment sa nature, le qualificatif de prolétarien n’y changeant absolument rien.

A mon avis, c’est pour toutes ces raisons que tous les camarades étrangers, qui n’ont pas connu cette expérience, doivent étudier avec soin toutes les étapes de la révolution russe, en particulier le rôle qu’y ont joué la parti bolchevik-communiste et la partie du prolétariat qui l’a suivi. Cela afin de se garder de tomber dans les mêmes erreurs, à la suite de la démagogie éhontée des bolchevik et de leurs partisans, à propos de l’utilité du « pouvoir prolétarien ».

Il est également vrai que la lutte actuelle de tous nos camarades contre le mensonge bolchevik doit être menée à l’aide de sérieuses connaissances de ce qu’ils peuvent proposer eux-même aux larges masses à la place de ce « pouvoir prolétarien ». Les beaux slogans ne suffisent pas, bien que souvent la masse n’y soit pas indifférente. Cette lutte s’y déroule à partir de situation concrètes et amène à se poser continuellement les questions vitales et pressantes: comment et quels moyens d’actions sociales les masses laborieuses doivent-elles employer pour s’émanciper totalement?

Il convient de répondre à de telles questions le plus directement possible et avec la plus grande clarté. C’est une nécessité essentielle, non seulement pour pouvoir mener une lutte active contre le monde capitaliste et bourgeois, mais aussi pour notre mouvement anarchiste, car c’est d’elle que dépendra l’influence de nos idée sur le début et l’issue de cette lutte. Cela signifie donc que le prolétariat ne doit pas répéter l’erreur commise par ses frère de Russie, c’est a dire de ne pas s’occuper d’organiser un « pouvoir prolétarien », sous la baguette quelconque d’un parti, même dit « prolétarien », mais uniquement d’organiser la satisfaction des besoins de tous et de défendre la révolution contre toutes sortes de pouvoir d’Etat.

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Résistance politique: Analyse visionnaire sur le syndicalisme (Errico Malatesta)

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Intervention au congrès anarchiste d’Amsterdam au sujet du syndicalisme

Errico Malatesta (1907)

Je tiens à déclarer tout de suite que je ne développerai ici que les parties de ma pensée sur lesquelles je suis en désaccord avec les précédents orateurs, et tout particulièrement avec Monatte. Agir autrement serait vous infliger de ces répétitions oiseuses qu’on peut se permettre dans les meetings, quand on parle pour un public d’adversaires ou d’indifférents. Mais ici nous sommes entres camarades, et certes aucun d’entre vous, en m’entendant critiquer ce qu’il y a de critiquable dans le syndicalisme, ne sera tenté de me prendre pour un ennemi de l’organisation et de l’action des travailleurs ; ou alors celui-là me connaîtrait bien mal !

La conclusion à laquelle en est venu Monatte, c’est que le syndicalisme est un moyen nécessaire et suffisant de révolution sociale. En d’autres termes, Monatte a déclaré que « le syndicalisme se suffit à lui-même ». Et voilà, selon moi, une doctrine radicalement fausse. Combattre cette doctrine sera l’objet de ce discours.

Le syndicalisme, ou plus exactement le mouvement ouvrier (le mouvement ouvrier est un fait que personne ne peut ignorer, tandis que le syndicalisme est une doctrine, un système, et nous devons éviter de les confondre) le mouvement ouvrier, dis-je a toujours trouvé en moi un défenseur résolu, mais non aveugle. C’est que je voyais en lui un terrain particulièrement propice à notre propagande révolutionnaire, en même temps qu’un point de contact entre les masses et nous. Je n’ai pas besoin d’insister là-dessus. On me doit cette justice que je n’ai jamais été de ces anarchistes intellectuels qui, lorsque la vieille Internationale eut été dissoute, se sont bénévolement enfermés dans la tour d’ivoire de la pure spéculation ; que je n’ai cessé de combattre, partout où je la rencontrais, en Italie, en France, en Angleterre et ailleurs, cette attitude d’isolement hautain, ni de pousser de nouveau les compagnons dans cette voie que les syndicalistes, oubliant un passé glorieux, appellent nouvelle, mais qu’avaient déjà entrevue et suivie, dans l’Internationale, les premiers anarchistes.

Je veux, aujourd’hui comme hier, que les anarchistes entrent dans le mouvement ouvrier. Je suis, aujourd’hui comme hier, un syndicaliste, en ce sens que je suis partisan des syndicats. Je ne demande pas des syndicats anarchistes qui légitimeraient, tout aussitôt des syndicats social-démocratiques, républicains, royalistes ou autres et seraient, tout au plus, bons à diviser plus que jamais la classe ouvrière contre elle-même. Je ne veux pas même de syndicats dits rouges, parce que je ne veux pas de syndicats dits jaunes. Je veux au contraire des syndicats largement ouverts à tous les travailleurs sans distinction d’opinions, des syndicats absolument neutres.

Donc je suis pour la participation la plus active possible au mouvement ouvrier. Mais je le suis avant tout dans l’intérêt de notre propagande dont le champ se trouverait ainsi considérablement élargi. Seulement cette participation ne peut équivaloir en rien à une renonciation à nos plus chères idées. Au syndicat, nous devons rester des anarchistes, dans toute la force et toute l’ampleur de ce terme. Le mouvement ouvrier n’est pour moi qu’un moyen, – le meilleur évidemment de tous les moyens qui nous sont offerts. Ce moyen, je me refuse à le prendre pour un but, et même je n’en voudrais plus s’il devait nous faire perdre de vue l’ensemble de nos conceptions anarchistes, ou plus simplement nos autres moyens de propagande et d’agitation.

Les syndicalistes, au rebours, tendent à faire du moyen une fin, à prendre la partie pour le tout. Et c’est ainsi que, dans l’esprit de quelques-uns de nos camarades, le syndicalisme est en train de devenir une doctrine nouvelle et de menacer l’anarchisme dans son existence même. Or, même s’il se corse de l’épithète bien inutile de révolutionnaire, le syndicalisme n’est et ne sera jamais qu’un mouvement légalitaire et conservateur, sans autre but accessible -et encore !- que l’amélioration des conditions de travail. Je n’en chercherai d’autre preuve que celle qui nous est offerte par les grandes unions nord-américaines. Après s’être montrées d’un révolutionnarisme radical, aux temps où elles étaient encore faibles, ces unions sont devenues, à mesure qu’elles croissaient en force et en richesse, des organisations nettement conservatrices, uniquement occupées à faire de leurs membres des privilégiés dans l’usine, l’atelier ou la mine et beaucoup moins hostiles au capitalisme patronal qu’aux ouvriers non organisés, à ce prolétariat en haillons flétri par la social-démocratie ! Or ce prolétariat toujours croissant de sans-travail, qui ne compte pas pour le syndicalisme, ou plutôt qui ne compte pour lui que comme obstacle, nous ne pouvons pas l’oublier, nous autres anarchistes, et nous devons le défendre parce qu’il est le pire des souffrants.

Je le répète : il faut que les anarchistes aillent dans les unions ouvrières. D’abord pour y faire de la propagande anarchiste : ensuite parce que c’est le seul moyen pour nous d’avoir à notre disposition, le jour voulu, des groupes capables de prendre en mains la direction de la production, nous devons y aller enfin pour réagir énergiquement contre cet état d’esprit détestable qui incline les syndicats à ne défendre que des intérêts particuliers.

L’erreur fondamentale de Monatte et de tous les syndicalistes révolutionnaires provient, selon moi, d’une conception beaucoup trop simpliste de la lutte de classe. C’est la conception selon laquelle les intérêts économiques de tous les ouvriers -de la classe ouvrière- seraient solidaires, la conception selon laquelle il suffit que des travailleurs prennent en mains la défense de leurs intérêts propres pour défendre du même coup les intérêts de tout le prolétariat contre le patronat. La réalité est , selon moi, bien différente.

Les ouvriers, comme les bourgeois, comme tout le monde, subissent cette loi de concurrence universelle qui dérive du régime de la propriété privée et qui ne s’éteindra qu’avec celui-ci. Il n’y a donc pas de classes, au sens propre du mot, puisqu’il n’y a pas d’intérêts de classes. Au sein de la « classe » ouvrière elle-même, existent, comme chez les bourgeois, la compétition et la lutte. Les intérêts économiques de telle catégorie ouvrière sont irréductiblement en opposition avec ceux d’une autre catégorie. Et l’on voit parfois qu’économiquement et moralement certains ouvriers sont beaucoup plus près de la bourgeoisie que du prolétariat. Comélissen nous a fourni des exemples de ce fait pris en Hollande même. Il y en a d’autres. Je n’ai pas besoin de vous rappeler que, très souvent, dans les grèves, les ouvriers emploient la violence… contre la police ou les patrons ? Non pas : contre les Kroumirs (note : En Italie et en Suisse, on appelle ainsi les jaunes, ceux qui travaillent en temps de grève.) qui pourtant sont des exploités comme eux et même plus disgraciés encore, tandis que les véritables ennemis de l’ouvrier, les seuls obstacles à l’égalité sociale, ce sont les policiers et les patrons.

Cependant , parmi les prolétaires, la solidarité morale est possible, à défaut de la solidarité économique. Les ouvriers qui se cantonnent dans la défense de leurs intérêts corporatifs ne la connaîtront pas, mais elle naîtra du jour ou une volonté commune de transformation sociale aura fait d’eux des hommes nouveaux. La solidarité, dans la société actuelle, ne peut être que le résultat de la communion au sein d’un même idéal. Or c’est le rôle des anarchistes d’éveiller les syndicats à l’idéal, en les orientant peu à peu vers la révolution sociale, – au risque de nuire à ces  » avantages immédiats  » dont nous les voyons aujourd’hui si friands.

Que l’action syndicale comporte des dangers, c’est ce qu’il ne faut plus songer à nier. Le plus grand de ces dangers est certainement, dans l’acceptation par le militant de fonctions syndicales, surtout quand celles-ci sont rémunérées. Règle générale : l’anarchiste qui accepte d’être le fonctionnaire permanent et salarié d’un syndicat est perdu pour la propagande, perdu pour l’anarchisme ! Il devient désormais l’obligé de ceux qui le rétribuent et, comme ceux-ci ne sont pas anarchistes, le fonctionnaire salarié placé désormais entre sa conscience et son intérêt, ou bien suivra sa conscience et perdra sa son poste, ou bien suivra son intérêt et alors, adieu l’anarchisme !

Le fonctionnaire est dans le mouvement ouvrier un danger qui n’est comparable qu’au parlementarisme : l’un et l’autre mènent à la corruption et de la corruption à la mort, il n’y a pas loin.

Et maintenant, passons à la grève générale.

Pour moi, j’en accepte le principe que je propage tant que je puis depuis des années. La grève générale m’a toujours paru un moyen excellent pour ouvrir la révolution sociale. Toutefois gardons-nous bien de tomber dans l’illusion néfaste qu’avec la grève générale, l’insurrection armée devient une superfétation.

On prétend qu’en arrêtant brutalement la production, les ouvriers en quelques jours affameront la bourgeoisie qui, crevant de faim, sera bien obligée de capituler. Je ne puis concevoir absurdité plus grande. Les premiers à crever la faim, en temps de grève générale, ce ne seraient pas les bourgeois qui disposent de tous les produits accumulés, mais les ouvriers qui n’ont que leur travail pour vivre. La grève générale telle qu’on nous la décrit d’avance est une pure utopie. Ou bien l’ouvrier, crevant de faim après trois jours de grève, rentrera à l’atelier, la tête basse, et nous compterons une défaite de plus. Ou bien, il voudra s’emparer des produits de vive force. Qui trouvera-t-il devant lui pour l’en empêcher ? Des soldats, des gendarmes, sinon les bourgeois eux-mêmes, et alors il faudra bien que la question se résolve à coups de fusils et de bombes. Ce sera l’insurrection, et la victoire restera au plus fort.

Préparons-nous donc à cette insurrection inévitable, au lieu de nous borner à préconiser la grève générale, comme une panacée s’appliquant à tous les maux. Qu’on n’objecte pas que le gouvernement est armé jusqu’aux dents et sera toujours plus fort que les révoltés. A Barcelone, en 1902, la troupe n’était pas nombreuse. Mais on n’était pas préparé à la lutte armée et les ouvriers, ne comprenant pas que le pouvoir politique était le véritable adversaire, envoyaient des délégués au gouverneur pour lui demander de faire céder les patrons.

D’ailleurs la grève générale, même réduite à ce qu’elle est réellement, est encore une de ces armes à double tranchant qu’il ne faut employer qu’avec beaucoup de prudence. Le service des subsistances ne saurait admettre de suspension prolongée. Il faudra donc s’emparer par la force des moyens d’approvisionnement, et cela tout de suite, sans attendre que la grève se soit développée en insurrection.

Ce n’est donc pas tant à cesser le travail qu’il faut inviter les ouvriers, c’est bien plutôt à le continuer pour leur propre compte. Faute de quoi, la grève générale se transformerait vite en famine générale, même si l’on avait été assez énergiques pour s’emparer dès l’abord de tous les produits accumulés dans les magasins. Au fond l’idée de grève générale a sa source dans une croyance entre toutes erronée : c’est la croyance qu’avec les produits accumulés par la bourgeoisie, l’humanité pourrait consommer, sans produire, pendant je ne sais combien de mois ou d’années. Cette croyance a inspiré les auteurs de deux brochures de propagande publiées il y a une vingtaine d’années : Les Produits de la Terre et les Produits de l’Industrie , et ces brochures ont fait, à mon avis, plus de bien que de mal. La société actuelle n’est pas aussi riche qu’on le croit. Kropotkine a montré quelque part qu’à supposer un brusque arrêt de production, l’Angleterre n’aurait que pour un mois de vivres ; Londres n’en aurait que pour trois jours. Je sais bien qu’il y a le phénomène bien connu de surproduction. Mais toute surproduction a son correctif immédiat dans la crise qui ramène bientôt l’ordre dans l’industrie. La surproduction n’est jamais que temporaire et relative.

Il faut maintenant conclure.

Je déplorais jadis que les compagnons s’isolassent du mouvement ouvrier. Aujourd’hui je déplore que beaucoup d’entre nous, tombant dans l’excès contraire, se laissent absorber par ce même mouvement. Encore une fois, l’organisation ouvrière, la grève, la grève générale, l’action directe, le boycottage, le sabotage et l’insurrection armée elle-même, ce ne sont là que des moyens. L’anarchie est le but.

La révolution anarchiste que nous voulons dépasse de beaucoup les intérêts d’une classe : elle se propose la libération complète de l’humanité actuellement asservie, au triple point de vue économique, politique et moral.

Gardons-nous donc de tout moyen d’action unilatéral et simpliste. Le syndicalisme, moyen d’action excellent à raison des forces ouvrières qu’il met à notre disposition, ne peut pas être notre unique moyen. Encore moins doit-il nous faire perdre de vue le seul but qui vaille un effort : l’Anarchie !

Nouvel Ordre Mondial: Le trafic de drogue, levier et source majeure de revenus pour l’empire anglo-américain (VT)

Posted in actualité, économie, canada USA états coloniaux, CIA et traffic de drogue, colonialisme, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 7 janvier 2018 by Résistance 71

“Il est important de savoir que la cocaïne de Colombie dans les années 1980 aidait à financer pratiquement toutes les factions en concurrence des Contras d’Amérique Centrale soutenus par la CIA. C’était en fait une pratique établie de longue date pour la CIA de permettre ses armées clientes d’agrémenter leurs revenus par le trafic de la drogue, parfois avec la complète assistance de l’agence de renseignement: de la Birmanie au Laos dans les années 1950 et 60 à l’armée de guérilla anti-soviétique en Afghanistan dans les années 1980. […] Le gouvernement américain n’a pas fait qu’approuver le trafic de drogue de la plupart des factions des contras, il a aussi favorisé des trafiquants connus dans l’obtention de contrats gouvernementaux et est intervenu pour empêcher que des personnes impliquées dans le trafic de la drogue soient inculpées…
En mai 1979, des mois avant l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS, l’ISI [services secrets pakistanais] ont mit la CIA en contact avec Hekmatyar, le protégé de l’ISI qui deviendrait la figure centrale du trafic de drogue pour les moudjahidines. La CIA a alors établi cette relation à un moment où le trafic international de l’héroïne avait souffert une énorme baisse à cause du manque de l’opium du triangle d’or et qu’elle devait donc reconstruire une nouvelle source…”
~ Peter Dale Scott, 2003 ~

 

Le trafic de la drogue influence t’il la politique mondiale des Etats-Unis ?

 

Gordon Duff

 

1er janvier 2018

 

Source: https://www.veteranstoday.com/2018/01/02/neo-does-the-narcotics-trade-influence-us-global-policy/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Pour les quelques ceux qui observent l’occupation américaine de l’Afghanistan, ils ne peuvent pas le faire sans considérer quelques réalités. Lorsque l’Amérique est entrée en Afghanistan en 2001, la réalité a commencé à se déformer. Les alliés de l’Amérique sur le terrain furent appelés “L’Alliance du Nord”. En réalité ils étaient des barons de la drogue ouzbeks et tadjiks ayant des armées privées et qui avaient été financièrement éviscérés par les politiques anti-drogues des Talibans.

Il n’y avait virtuellement pas de production d’opium en Afghanistan en 2001 lorsque les Etats-Unis ont renversé les Talibans pour rechercher ce que le ministre de la défense Donald Rumsfeld avait décrit comme littéralement des “douzaines” de bases avancées souterraines qui abritaient une armée de quelques 30 000 combattants d’Al Qaïda. Ces bases qui avaient été soi-disant “cartographiées” de la manière dont Netanyahou avait, bien plus tard, fait son graphique de la bombe iranienne à l’ONU, furent montrés dans des débats télévisés. L’Amérique cherche toujours ces bases, aucune n’a encore été trouvée. On a appris plus tard que les Talibans avaient en réalité été les “hôtes” de 12 membres saoudiens d’Al Qaïda qui avaient demandé un asile religieux et qu’aucune force taliban n’avait jamais existé en Afghanistan ni que personne ne fut jamais impliqué dans quelque attaque que ce soit sur les Etats-Unis et que rien ne pouvait les lier à l’Afghanistan ni au Talibans.

Ce qui a transpiré de tout ça en fait, est un énorme programme de production d’opium organisé par l’USAID ,qui a fourni les engrais et les fonds pour les projets d’irrigation qui furent spécifiquement mis en place pour la reprise de la production d’opium et son expansion. D’après l’ONU, dès 2005, en 4 courtes années, une nation qui n’avait aucune production d’opium produisait 95% de l’opium mondial.

De plus, d’après la lanceuse d’alerte du FBI Sibel Edmonds, un groupe d’investissement d’Amérique, associé avec un groupe renégats au sein des services secrets pakistanais de l’ISI et en association avec la famille du premier ministre afghan d’alors Hamid Karzaï, a commencé à construire les laboratoires de transformation de l’opium en héroïne à travers la province d’Helmand.

Parmi les propriétaires, il y avait deux sénateurs américains et un membre de la chambre des représentants (députés). L’affaire opérait sous le couvert d’entreprises de nettoyage à sec qui importaient les produits chimiques nécessaires à la production d’héroïne via le port pakistanais de Karachi et était transporté en Afghanistan payant des droits de passage aux Talibans pour assurer une utilisation routière sans embarras. (NdT: dans les secteurs routiers que ceux-ci contrôlaient encore après avoir été évincés du pouvoir en 2001)

Derrière tout ceci réside l’histoire du financement sous forme de lettres de crédits transportées par des diplomates américains impliquant les associations et qui ont été récemment exposées à la fois dans les scandales des “Panama and Paradise Papers”.

Une autre source de capital pour la drogue des officiels US met en scène des accusations proférées contre l’ancien candidat à la présidence des Etats-Unis, Mitt Romney. Fin 2012, quelques semaines avant les élections, un agent retraité du FBI ayant une certaine réputation, délivra des dossiers montrant la relation entre près d’un tiers des élus américains et toute une série de cartels de la drogue opérant depuis la Colombie et le Mexique.

Inclus s’y trouvaient des documents et des photographies montrant comment des milliards de dollars étaient blanchis au travers de comptes en banques aux îles Caïmans par une firme d’investissement américaine très connue, sur des comptes personnels aux noms de politiciens incluant des ténors du congrès des Etats-Unis, quelques 1500 comptes en banques en tout.

Les liens des Etats-Unis au trafic mondial de la drogue n’ont rien de nouveau. Longtemps après que la Grande-Bretagne ait abandonné la traite des esclaves, l’Amérique continua ce commerce de la main d’œuvre africaine dont la force de travail devint de bien plus de valeur après l’invention du gin de coton par Eli Whitney.

Bien que le coton fut “roi”, les véritable fortune furent construites dans le trafic de l’opium après que la Grande-Bretagne ait aussi abandonné sa participation dans le trafic chinois de l’opium en sous-traitant le transit de l’opium avec des entreprises de marine marchande américaines, créant ainsi la base de quelques unes des plus grandes fortunes d’aujourd’hui et la fortune des élites de “sang bleu” de la côte Est américaine.

Plus près de nous, l’Amérique est en train d’être dévastée par un commerce illégal de deux substances, la pire d’entre elles étant les opiacées pharmaceutiques. L’espérance de vie en Amérique a baissé ces quelques dernières années à cause du commerce des opiacés, dont la vase majorité est légalement fabriquée aux Etats-Unis et distribuée au travers d’ordonnances médicales en bonne et due forme écrite par des médecins sous licence avec l’agence anti-narcotique américaine ou l’USDEA.

Au-delà de ça est la substance méthamphétamine (Meth), qui est fabriquée officieusement et largement distribuée à travers les Etats-Unis, un commerce mis en scène dans la série télévisée à succès “Breaking Bad”.

Depuis peu, Hollywood et l’internet ont remis au goût du jour de manière romancée les années Reagan et le trafic de cocaïne et d’armes qui mena à la condamnation de 47 membres de l’exécutif américain sous ce qui fut appelé “l’affaire Iran-Contras”.

Sous ce programme, le président Ronald Reagan autorisa la vente d’armes de haute technologie à l’Iran au travers d’agents israéliens et saoudiens tout en blanchissant l’argent liquide au travers des barons de la drogue colombiens. Une fiction de cette histoire implique la ville de Mena dans l’Arkansas comme étant le centre des opérations avec des rumeurs de l’implication de la famille Clinton (NdT: qui était alors le gouverneur de l’état d’Arkansas et qui ne pouvait pas ignorer l’ampleur d’une telle opération si tant est que ce se soit passé sur ces terres, l’histoire avait ressurgi lors de la dernière campagne électorale yankee…)

La vérité est un peu différente, suffisamment pour questionner pourquoi des films récents comme “American Made” avec Tom Cruise, théoriquement l’histoire de l’agent de la CIA Barry Seal accusé de trafic de drogue, sont faits et diffusés maintenant.

Des sources très proches de ces opérations de l’époque décrivent un scénario différent. Elles décrivent un programme utilisant des pilotes gérant un trafic de drogues et d’armes sous la supervision de firmes sous-traitantes de la sécurité comme Kroll Group et Wackenhut, amenant des milliards de dollars à être blanchis au travers de ce qui était des bureaux propriété de la famille Bush, de la Bank of Venezuela, sise dans le bloc du 1400 Brickell Avenue à Miami.

Des “vieux de la vieille” de la CIA décrivent comment les chefs de cartels comme Pablo Escobar et d’autres voyageaient à travers les Etats-Unis avec les membres de l’équipe de Reagan, donnant des ordres aux officiels de la CIA et du FBI tandis que le ministère de la défense américain fournissait un équipement de brouillage électronique haute technologie afin de permettre à la cocaïne de pénétrer sans être détectée dans l’espace américain, où elle était larguée dans les marécages des Everglades de Floride et éventuellement, amenée directement sur des terrains d’aviation aussi loin au Nord que le Commonwealth de la Pennsylvanie.

Des douzaines de banques américaines, des grosses maisons d’investissement de Wall Street et des leaders politiques et de l’armée US de l’époque étaient impliqués jusqu’au cou.

Ainsi, lorsque des théoriciens de la conspiration, comme ils sont si utilement appelés (NdT: expression, rappelons-le, inventée par la CIA pour discréditer ceux qui doutaient de la version officielle de l’assassinat de JFK…), font allusion à une complicité des officiels du gouvernement US, militaires et civils, dans les attaques du 11 septembre, ces mêmes officiels étaient, en fait, ceux qui avaient aussi géré le trafic de drogue lors de l’affaire Iran-Contra ou du cartel de commerce du NAFTA (North America Free Trade Agreement entre les US, le Canada et le Mexique) avec le Mexique ou même le trafic suspecté du tristement célèbre “triangle d’or” lors de la guerre du Vietnam.

Une fois de plus, juste après les attentats du 11 septembre 2001, l’énorme trafic d’opium/héroïne depuis l’Afghanistan commença… Est-ce une coïncidence ?…

Changement de paradigme politique… L’inévitable anarchie (Pierre Kropotkine ~ 2ème partie)

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Lectures connexes:

Manifeste de la societe des societes

L’anarchie pour la jeunesse

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

le-prince-de-levolution-Dugatkin

 

 

 

L’inévitable anarchie

 

Pierre Kropotkine

Texte publié dans “La société nouvelle”, 11ème année, t.1, 1895

 

1ère partie

2ème partie

Et pourtant si, fermant le livre ou le journal, nous jetons un coup d’œil d’ensemble sur la société telle qu’elle est, nous sommes frappés de la part infinitésimale que prend le gouvernement dans la vie : des millions d’êtres ont passé sans avoir jamais eu rien à faire avec le gouvernement, tous les jours des millions de transactions sont conclues sans son intervention et n’en sont pas moins valables. — On peut même dire que les dettes dont il refuse de se porter garant, font peut-être les mieux payées (jeux de Bourse, dettes de jeu). La seule habitude de tenir parole, la crainte de perdre son crédit suffisent généralement pour que l’on tienne ses engagements. Sans doute, dans mainte occasion, la loi pourrait y contraindre ; mais sans parler des cas innombrables qu’il ne serait pas possible de déférer aux tribunaux, toute personne connaissant un peu les affaires n’ignore pas qu’il ne pourrait y avoir de commerce si un si grand nombre de commerçants ne se faisaient un point d’honneur de satisfaire à leurs obligations Ces mêmes marchands et fabricants qui ne craignent pas d’empoisonner leurs clients de drogues infectes, dûment étiquetées, gardent la parole donnée. Et puisqu’on peut déjà compter sur une moralité relative dans les conventions commerciales qui n’ont d’autre mobile que le désir de faire fortune, combien plus loyales seront les relations quand elles n’auront plus pour point de départ cet axiome économique que « la richesse est le travail des autres ».

Une autre des particularités de ce siècle est toute en faveur de cette tendance à se passer de gouvernement. C’est le nombre toujours croissant d’entreprises dues à l’initiative privée et le rapide développement d’institutions fondées sur le simple accord des parties. Le réseau des chemins de fer européens — confédération de centaines de sociétés particulières — et le transport direct des voyageurs et des marchandises, qui s’opère sur une multitude de voies ferrées, indépendantes les unes des autres, construites par petits tronçons et fédérées ensuite, sans qu’il y ait eu besoin pour cela d’un office central des chemins de fer européens, sont un des plus frappants exemples de l’harmonie fondée sur le consentement mutuel. On aurait traité de fou celui qui se serait avisé de prédire, il y a quelque cinquante ans, que des chemins de fer construits par tant de compagnies différentes, constitueraient finalement cet admirable réseau. On se serait hâté de prédire que ces mille et une compagnies, agissant toutes dans leurs intérêts, ne pourraient s’entendre sans en référer à un bureau central appuyé sur une Convention internationale des États européens et muni de pouvoirs dictatoriaux. Mais on s’est passé de Conventions et l’on n’en est pas moins tombé d’accord. Les Beurden hollandais qui régissent les rivières d’Allemagne et jusqu’au commerce maritime de la Baltique, les innombrables fédérations manufacturières et syndicats sont encore des exemples à l’appui. Qu’importe que la plupart de ces institutions s’unissent dans un intérêt d’exploitation trop visible ! Si des hommes n’ayant en vue qu’un misérable gain personnel s’entendent pour agir de concert, d’autres hommes poursuivant un but plus élevé s’entendront encore plus facilement en se groupant pour le bien commun.

Du reste, il ne manque pas d’associations libres en vue d’institutions purement humanitaires. L’une des plus belles créations du siècle n’est-elle pas la Société anglaise des Sauveteurs ! Depuis ses humbles commencements que nous nous rappelons tous, elle n’a pas sauvé moins de 32,000 vies. Elle fait appel aux plus nobles instincts et n’a d’autre mobile que le dévouement ; ses comités locaux s’organisent comme ils l’entendent. Mentionnons en même temps l’Association des hôpitaux de l’Angleterre et tant d’organisations analogues opérant sur une large échelle. Mais que savons-nous des résultats obtenus par la coopération ? nous qui sommes si instruits des actes du gouvernement, enregistrés par des milliers de volumes, des moindres améliorations qu’il est censé avoir introduites, dans lesquelles on exagère le bien qu’il a pu faire tandis que le mal est passé sous silence ? Où se trouve le livre qui mentionne les bienfaits dus à la coopération d’hommes de cœur ? — On fonde aussi tous les jours par centaines des associations destinées à donner satisfaction à l’immense variété des besoins de l’homme civilisé ; des sociétés pour tous les genres d’études, quelques-unes d’entre elles embrassant le vaste champ des sciences naturelles, d’autres plus modestes ; des sociétés de gymnastique, de sténographie : des sociétés qui se proposent d’étudier un auteur unique, des sociétés athlétiques et de jeux ; les unes, se préoccupant des moyens de conserver la vie, d’autres des moyens de la détruire ; des sociétés philosophiques, industrielles, artistiques et anti-artistiques, de travail sérieux et de simple amusement. En un mot, il n’est pas pour les hommes un champ d’activité où ils ne cherchent à travailler de concert, combinant leurs efforts vers un but commun. Tous les jours de nouvelles associations se forment, tous les jours d’anciennes associations se fédèrent à travers les frontières et coopèrent à de communs travaux. Voilà la tendance de notre siècle.

Ce qui frappe le plus dans ces institutions modernes, c’est qu’elles ne cessent d’empiéter sur l’ancien domaine de l’État ou de la municipalité. Le moindre propriétaire d’une maison, sur les bords du Léman, est membre d’une douzaine de sociétés différentes, fondées pour satisfaire à des besoins qui, ailleurs, sont du domaine des fonctions municipales. La fédération libre de communes indépendantes pour des fins temporaires ou permanentes, se retrouve au fond du régime civil en Suisse. C’est aux fédérations que ce pays doit en maint canton ses routes et ses fontaines, ses riches vignobles, ses forêts bien aménagées et ses prairies qu’admire le voyageur. En dehors de ces sociétés qui se substituent à l’État dans une sphère limitée, on en voit d’autres opérant de la même manière, mais sur une plus large échelle. En Angleterre, le soin de défendre le territoire, c’est-à-dire la fonction capitale de l’État, incombe en grande partie à une armée de volontaires, qui résisterait certainement à n’importe qu’elle armée d’esclaves commandés par un despote. Bien plus, on parle sérieusement d’une association pour la défense des côtes. Qu’elle se fonde ! et certainement elle deviendra une arme plus sûre pour la défense que les cuirassés de la flotte. Une des sociétés les plus en vue cependant, quoique récemment organisée, est celle de la Croix-Rouge. Coucher les hommes sur les champs de bataille, c’est l’État qui s’en charge ; mais ce même État se déclare impuissant à prendre soin des blessés. Il abandonne en grande partie cette tâche à l’initiative particulière. Quel débordement de sarcasmes aurait assailli le pauvre utopiste qui, il y a vingt-cinq ans, se serait permis d’avancer que le soin des blessés pourrait être confié à des associations privées ! « Personne n’irait où serait le danger ! Les infirmiers se trouveraient partout excepté où l’on en aurait besoin ! Les rivalités nationales feraient que les blessés mourraient sans aucun secours ! » On aurait dit cela et bien d’autres choses. La guerre de 1871 a prouvé combien sont perspicaces ces prophètes qui ne croient jamais à l’intelligence, au dévouement et au bon sens humains.

Ces faits si nombreux et si habituels qu’on ne les mentionne même pas, sont, à notre avis, un des traits les plus saillants de la seconde moitié de ce siècle. Les groupements se forment si naturellement, ils s’étendent et se fusionnent si rapidement, ils dérivent si évidemment de l’accroissement des besoins et des facultés de l’homme civilisé, ils remplacent si bien l’intervention de l’État, que nous devons les considérer comme un facteur nouveau et important dans notre existence. Le progrès moderne tend réellement à confier à des agrégations libres d’individus libres, tous les services dont l’État avait la gestion et dont il s’acquittait le plus souvent très mal.

Quant à la législation parlementaire et au gouvernement représentatif, ils tombent rapidement en désuétude. Les quelques penseurs qui les ont battus en brèche n’ont pas assez insisté sur la défaveur croissante de l’opinion publique. On commence à comprendre qu’il est tout simplement puéril d’élire certains hommes pour fabriquer des lois sur tous les sujets possibles, sujets dont la plupart ignorent le premier mot ; on commence à entrevoir que le gouvernement de la majorité n’est pas moins défectueux que les autres, et l’humanité cherche et trouve de nouvelles solutions pour résoudre les questions pendantes. L’Union postale n’a pas élu de parlement international pour réglementer toutes les organisations postales qui adhèrent à l’Union. Les chemins de fer européens n’ont pas élu de parlement international pour régler la marche des trains et répartir les bénéfices. Les associations météorologiques n’ont pas élu de parlement pour fonder des stations polaires, et les géologues n’ont pas élu un pouvoir pour déterminer la classification des formations géologiques ou pour teinter uniformément les cartes. Tous procèdent par voie d’arrangements amiables et si l’on a recours à des congrès et qu’on y envoie des délégués, ce ne sont pas des membres du parlement, « bons à tout faire », auxquels on aurait dit : « Votez comme vous l’entendrez, nous vous obéirons ! » Ce n’est pas un mandat de législateur qu’on leur confère. On commence par discuter soi-même les questions à l’ordre du jour : puis, on prend des hommes connaissant la question spéciale qui sera discutée au Congrès, et l’on envoie des délégués — non pas des députés. Et ces délégués, en revenant du Congrès, rapportent à leurs mandataires, non pas une loi dans la poche, mais une proposition d’entente, qui sera acceptée par eux, ou non. Tels sont les usages déjà en pratique actuellement (ils sont aussi très anciens) pour nombre de choses d’intérêt public, et ces usages remplacent déjà les lois bâclées par un gouvernement représentatif. Le gouvernement représentatif a fait son temps et accompli sa mission historique. Il a porté un coup mortel à l’autorité monarchique et, par ses débats, intéressé les citoyens aux affaires publiques. Mais ce serait commettre une erreur grossière que de le considérer comme le gouvernement de la société future. À toute phase économique il faut une phase politique correspondante, et il est impossible de toucher au système économique actuel, qui repose sur la propriété privée, sans ébranler du même coup l’organisation politique. La pratique nous indique déjà dans quelle direction se fera le changement. Non pas vers un accroissement des pouvoirs de l’État, mais vers l’organisation et la fédération libres se substituant à l’État dans tous les domaines dont il avait jusqu’ici le monopole.

On prévoit les objections : « Que faire de ceux qui ne tiendront pas leurs engagements, de ceux qui ne voudront pas travailler, de ceux qui transgresseront la loi écrite de la société ou, dans l’hypothèse anarchiste, les usages non écrits ? L’anarchie peut convenir à une humanité supérieure, non aux hommes de notre génération. » La formule de ces objections est bien vieille.

Et d’abord il y a deux sortes d’engagements : Celui qu’on accepte de plein gré, en toute liberté de choix, entre diverses propositions, et la capitulation forcée, imposée par l’une des parties, et qui n’est pas consentement mais pure résignation à la nécessité. Malheureusement la grande majorité des contrats actuels appartient à cette catégorie. Un ouvrier qui vend pour un modique salaire son travail au patron, sait parfaitement que celui-ci retient indûment une partie de ce que l’ouvrier aura produit, sans même lui garantir du travail pour plus tard, mais il n’ignore pas non plus que sa femme et ses enfants mourraient de faim au bout d’une semaine : N’est-ce pas une amère ironie que d’appeler cette transaction un libre contrat ? Les économistes modernes peuvent la désigner ainsi, mais le promoteur de l’économie politique, Adam Smith, ne donna pas dans ce travers. Aussi longtemps que les trois quarts de l’humanité seront contraints d’accepter des conventions de ce genre, la force sera nécessaire, non seulement pour les imposer, mais encore pour maintenir cet état de choses. II faudra la force — et même beaucoup de force — pour empêcher les travailleurs de reprendre ce qu’ils considèrent comme étant injustement possédé par quelques privilégiés ; beaucoup pour contraindre de nouveaux sujets, les « non-civilisés », à se plier sous le même joug. Le parti des anti-étatistes spencériens le comprend si bien que, tout en s’opposant à l’usage de la force pour renverser les conditions actuelles, il demande que l’on use encore plus librement de la force pour maintenir le régime de propriété actuel. Quant à l’anarchie, elle est visiblement aussi incompatible avec la ploutocratie qu’avec tous les autres genres de craties.

Nous ne voyons pas du tout la nécessité de la force pour imposer des conventions librement consenties. Nous n’avons, en effet, jamais entendu dire qu’on infligeât une pénalité quelconque à un sauveteur qui refuse de monter en bateau en cas de besoin. Tout ce que ses camarades font et peuvent faire, dans un cas pareil, c’est de l’inviter à quitter l’association pour toujours. On n’a jamais entendu dire, non plus, qu’un contributeur au dictionnaire de Murray [2] fût passible d’amende pour avoir apporté un article en retard, ou que des gendarmes aient ramené au combat des volontaires de Garibaldi. Les engagements libres ne s’imposent pas.

Quant à l’objection si souvent répétée que personne ne travaillerait sans y être contraint par la nécessité, que de fois nous l’avons entendue lors de l’émancipation des esclaves en Amérique, des serfs en Russie, et nous avons eu dès lors le temps de l’apprécier à sa juste valeur ! Aussi n’essaierons-nous pas de convaincre ceux qui ne peuvent l’être que par le fait accompli. Quant à ceux qui réfléchissent, ils devraient savoir que, s’il en a été réellement ainsi pour une infime partie de l’humanité à l’état sauvage, — et encore, qu’en savons-nous ? — ou s’il en est ainsi dans quelques communautés ou chez quelques individus pris de désespoir par un insuccès constant dans leur lutte contre un milieu hostile, le contraire a lieu pour l’immense majorité dans les nations civilisées. Chez nous le travail est la règle et la paresse une exception artificielle. Sans doute s’il faut, parce qu’on travaille à un métier manuel, peiner toute la vie ses dix heures par jour, et souvent davantage, pour faire une infime partie d’un objet quelconque, des têtes d’épingles par exemple ; si le maigre salaire fournit à peine de quoi vivre à la famille ; s’il faut rester toujours dans la crainte d’être demain privé de son emploi — et l’on sait combien sont fréquentes les crises industrielles et la misère qu’elles engendrent ; — s’il faut toujours s’attendre à une mort prématurée dans un hospice d’indigents, et pis encore ; subir le mépris de ceux que le travail fait vivre ; renoncer pour toujours aux jouissances profondes que donnent à l’homme les sciences et les arts.. — oh ! alors, il n’est pas étonnant qu’on n’aie qu’un rêve, — l’ouvrier manuel comme tout le monde, — celui de s’assurer cette condition fortunée où les autres travailleront pour lui. Quand je vois des écrivains se vanter d’être les vrais travailleurs et traiter les ouvriers manuels de vulgaires paresseux, je voudrais leur demander : Qui donc a fait tout ce qui vous entoure, les maisons où vous demeurez, les fauteuils qui vous donnent le repos, les tapis que vous foulez aux pieds, les rues où vous faites vos promenades, les habits que vous portez ? Qui donc a construit les Universités où vous avez étudié ? Qui vous a fourni de quoi manger pendant les années d’école ? Et que resterait-il de votre entrain au travail si vous passiez comme eux toute la vie sur une tête d’épingle et dans de telles conditions ? Sans doute qu’on vous traiterait aussi de vulgaires paresseux ! Et j’affirme qu’aucun homme intelligent ne peut étudier de près les ouvriers européens sans s’étonner au contraire de leur empressement au travail, même dans ces conditions abominables.

L’excès de travail répugne à la nature humaine, non le travail : L’excès de travail qui donne le luxe aux privilégiés, non le travail qui nourrit les hommes. Le travail, la vie active sont une nécessité physiologique, car il importe d’utiliser les forces physiques emmagasinées, il y va de la santé, de la vie même. Et si tant de travaux utiles ne sont exécutés qu’avec dégoût, ils le doivent à une organisation abominable, ou au surmenage. Mais nous savons — le vieux Franklin savait — que, si tout le monde travaillait utilement, quatre heures par jour suffiraient amplement pour produire tout ce qui est nécessaire à un confort que la classe moyenne seule possède aujourd’hui, à condition, sans doute, de ne point gaspiller nos forces productives comme nous le faisons actuellement. Quant à cet enfantillage ressassé depuis cinquante ans, à savoir qui est-ce qui ferait le travail désagréable ? — je regrette qu’aucun de nos savants n’ait eu l’occasion de le faire, au moins une fois dans la vie. S’il y a encore des travaux réellement désagréables, c’est que notre personnel scientifique n’a jamais daigné s’occuper de les rendre salubres ou même intéressants. Ils savent bien qu’il y a toujours assez de meurt-de-faim pour les exécuter contre un salaire dérisoire.

L’objection qui conclut à la nécessité d’un gouvernement pour punir les transgresseurs des lois sociales, est bien plus sérieuse ; mais il y aurait tant à dire sur la question qu’on hésite à le faire incidemment. Disons seulement que plus nous l’étudions, plus nous en arrivons à la conviction que la société elle-même est responsable des actes antisociaux qui se commettent dans son sein et qu’il n’y a ni peines, ni prisons, ni exécuteurs des hautes œuvres qui puissent en diminuer le nombre, rien, sauf la reconstitution de la société. Les trois quarts des délits déférés aux tribunaux proviennent directement ou indirectement de l’organisation actuelle de la production et de la répartition de la fortune publique, et non de la perversité de notre nature. Quant aux actes relativement rares qui résultent des dispositions antisociales de quelques individus, la prison ni même la guillotine ne pourraient les prévenir. La prison les multiplie et corrompt davantage le criminel. Par nos mouchards, notre « prix du sang », nos exécutions et nos cachots, nous inondons la civilisation d’un océan de basses passions et de mœurs déplorables. Celui qui voudrait étudier ces institutions jusqu’en leurs extrêmes résultats, serait épouvanté du mal que l’on fait sous prétexte de défendre la morale [3]. Il faut que l’on cherche d’autres remèdes, et ces remèdes sont depuis longtemps indiqués.

Sans doute, lorsque, comme aujourd’hui, une mère qui cherche du pain et un abri pour ses enfants, doit passer sans entrer devant des magasins emplis jusqu’aux combles des comestibles les plus recherchés et les plus appétissants, qu’un luxe insolent s’étale à côté d’une misère noire, que le cheval et le chien de l’homme riche sont mieux traités que des millions d’enfants dont les parents gagnent un maigre salaire au fond de la mine, que la « modeste » robe de soirée d’une grande dame représente comme valeur huit mois ou un an de travail humain, que l’enrichissement aux dépens des autres est le but avoué des « classes supérieures », et qu’on ne peut tracer de limite entre les moyens honnêtes et les moyens malhonnêtes d’obtenir cet enrichissement, — sans doute la force seule peut maintenir cet état de choses, et des années de policiers, de juges et d’exécuteurs deviennent une institution indispensable.

Mais si tous nos enfants — tous les enfants sont nos enfants — recevaient une instruction et une éducation saines — et nous avons le moyen de les leur donner ; si chaque famille habitait une maison convenable, et cela est déjà possible au taux élevé de notre production actuelle ; si l’on donnait un métier manuel à chaque garçon et à chaque fille en même temps qu’une instruction scientifique, et que le travail manuel ne fût pas considéré comme une preuve d’infériorité ; si les hommes entretenaient des rapports fréquents entre eux et se chargeaient en commun des affaires publiques, confiées aujourd’hui à une minorité et si, en conséquence de cette association et de cette proximité, ils en arrivaient à s’intéresser autant aux peines et aux difficultés du prochain qu’ils s’intéressaient autrefois aux peines et aux difficultés de leurs seuls parents et amis, il n’y aurait plus besoin de policiers, de juges ni d’exécuteurs. Les actes antisociaux ne seraient pas punis, mais prévenus en germe ; les quelques contestations qui pourraient s’élever seraient facilement élucidées par des arbitres dont les décisions ne nécessiteraient pas plus le recours à la force pour être exécutées qu’en Chine le verdict du conseil de famille ou qu’à Valence les prescriptions des tribunaux de paysans siégeant pour la répartition des eaux.

Et ici, nous touchons à une grave question : Que deviendrait la moralité dans une société qui ne reconnaîtrait pas les lois et affirmerait la liberté absolue de l’individu ? La réponse sera simple. La moralité est indépendante de la loi et de la religion et leur est antérieure. Jusqu’à présent les enseignements moraux s’étaient associés aux enseignements religieux, mais ceux-ci ont beaucoup perdu de leur influence et la sanction que la moralité puisait dans la religion voit le terrain lui manquer. Des millions d’existences se succèdent dans nos cités sans s’intéresser à l’ancienne foi. Serait-ce une raison pour méconnaître aussi la moralité et pour la traiter avec la même indifférence que les vieilles cosmogonies ?

Évidemment non. Aucune société ne pourrait se soutenir sans admettre certains principes. Si tout le monde s’habituait à tromper le prochain, si on ne comptait plus sur la parole et les promesses les uns des autres, si chacun traitait son semblable en ennemi contre lequel toute guerre est justifiable, la société disparaîtrait. C’est pourquoi, malgré la désuétude des croyances religieuses, les principes de moralité restent inébranlables. Nous l’avons dit, ils ont précédé les religions et leur survivent. Les Tchuktchis primitifs n’ont pas de religion, ils ne sont que superstitieux et craignent les forces hostiles de la nature : mais ils professent la même morale que les chrétiens, les bouddhistes, les musulmans et les hébreux. Quelques unes de leurs coutumes indiquent même chez eux une compréhension plus élevée des devoirs de la tribu que ne l’ont nos modernes des devoirs de la société. En réalité, toute religion nouvelle prend ses principes de morale au seul fonds commun, c’est-à-dire aux coutumes de sociabilité que les hommes adoptent par la force des choses dès qu’ils se réunissent en familles, tribus ou nations. Il ne se forme pas de société animale qui n’aboutisse à l’éclosion et au développement de certaines habitudes de support mutuel et même de sacrifice à la cause commune. Ces habitudes sont une condition nécessaire au perfectionnement de l’espèce dans la lutte pour l’existence, la coopération entre les individus étant un facteur bien autrement important pour leur conservation que la lutte physique pour les moyens d’existence qui a tant fait parler et tant fait écrire. Les « plus aptes » dans le monde organique sont ceux qui s’accoutument à la vie en société, et la vie en société implique naturellement des habitudes de moralité. Il s’est développé dans l’humanité, durant le cours de sa longue existence, un noyau d’habitudes sociales, d’habitudes morales qui ne peuvent disparaître tant que durera la société. Et c’est pourquoi, malgré les influences contraires qui sont à l’œuvre par suite de nos présentes circonstances économiques, le noyau de nos habitudes morales se perpétue. Les lois et les religions ne font pas autre chose que se les approprier et cherchent à les appuyer par leur sanction.

Quelle que soit la diversité des théories, la morale peut se classer en morale religieuse, morale utilitaire et morale d’habitude, résultant des nécessités de la vie en société. Toute morale religieuse sanctifie ses prescriptions en leur donnant la Révélation pour origine et cherche à imposer son enseignement par la perspective de récompenses et de punitions dans ce monde et dans l’autre. Ce système, on le sait, perd son ascendant. La morale utilitaire conserve l’idée d’une récompense, mais l’homme doit la trouver en lui-même ; elle l’invite à analyser ses peines et ses jouissances, à les classer et à donner la préférence à celles qui sont plus intenses et plus durables, — les jouissances morales. Nous devons reconnaître que, nonobstant l’influence qu’il a exercée, ce système aussi a été jugé superficiel par la grande majorité. Enfin, il y a la morale, suivant laquelle les actes sociaux ne sont pour l’homme qu’un moyen de se réjouir avec ses frères de leur bonheur, à s’affliger avec eux de leur peine, moralité qui devient une habitude et une seconde nature et que développe constamment la vie sociale. Cette moralité est celle de l’humanité, elle est aussi celle de l’anarchie.

On ne pourrait rendre plus évidente la différence entre ces systèmes de morale différents qu’en rappelant cet exemple. Un enfant se noie en présence de trois hommes qui se tiennent sur la rive : Un moraliste religieux, un utilitarien et un homme du peuple. L’homme pieux se dit qu’en sauvant l’enfant il gagnera le paradis, peut-être aussi une récompense en ce monde, et il sauve l’enfant. Il s’est montré bon calculateur, voilà tout. L’utilitarien s’est fait ce raisonnement : les joies de la vie sont de deux sortes, les unes supérieures et les autres moins relevées. En sauvant l’enfant j’éprouverai une jouissance de premier ordre, et il saute dans l’eau. Ces utilitariens sont aussi des calculateurs, et la société fera bien de ne pas beaucoup compter sur eux. L’homme du peuple ne calcule pas. Il a l’habitude de sentir les peines et les joies de ceux qui l’entourent. Agir en conséquence est devenu sa seconde nature : Il se jette à l’eau comme un bon chien et sauve l’enfant grâce à l’énergie et à la promptitude de son dévouement. Et si la mère le remercie : « Je n’aurais pu faire autrement. » Voilà la véritable moralité, celle des masses, la moralité qui est entrée dans les mœurs et qui persistera, quelles que soient les théories émises par les philosophes, et qui se perfectionnera, grâce aux progrès de la vie sociale. Une telle moralité n’a pas besoin de force pour se maintenir, elle s’accroît au contraire en vertu de la sympathie qu’éveille chez tous les hommes le moindre appel à une conception plus large et plus élevée des devoirs sociaux.

Voilà le résumé très sommaire des principaux principes de l’anarchie. Chacun d’eux s’attaque à un préjugé, et résulte cependant de l’analyse de tendances réelles. Chacun d’eux est fertile en conséquences et demande la revision de plus d’une opinion courante. Et nous ne parlons pas ici en vue de l’avenir, dans une époque lointaine. Aujourd’hui, déjà, quelle que soit la sphère d’action de l’individu, il peut agir ! Agir d’accord avec les principes anarchistes ou prendre une direction contraire. S’il choisit l’anarchie, il suivra la voie du progrès à venir. Mais tout ce que l’on tentera dans la direction contraire ne sera qu’un effort infructueux pour forcer l’humanité à rétrograder.

 

  1. Les Bases scientifiques de l’anarchie. Voir n° 44 de la Société nouvelle (août 1888).
  2. Aller
    ↑ Ce dictionnaire est fait par Murray avec l’aide d’un millier ou plus de collaborateurs volontaires.
  3. Aller
    ↑ Voy. In Russian and French Prisons du même auteur. Londres. 1886 (Ward and Downey). Aussi Les Prisons, conférence faite à Paris en 1888.

Résistance politique: Que faire ? La marche vers la tyrannie globale, comment s’en sortir ? (version PDF)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 16 décembre 2017 by Résistance 71

Résistance 71

16 décembre 2017

Jo nous a fait un super pdf que nous publions ci-dessous, du premier article publié au nom du collectif Résistance 71 en juin 2010 où nous analysions la marche de l’empire et du Nouvel Ordre Mondial vers la tyrannie globale, la possibilité et la méthodologie potentielle pour en sortir.

Ce premier écrit qui bénéficia d’une réflexion collective fut rédigé par un des fondateurs du collectif Résistance 71. « Que faire ? » qui se veut être un clin d’œil antinomique au plus célèbre « Que faire ? » de Lénine, contient en lui l’embryon de ce qui est devenu en octobre 2017, 7 ans (de réflexion) plus tard et 100 ans mois pour mois après la révolution d’octobre en Russie que Lénine ruina, notre « Manifeste pour la société des sociétés », analyse et solution politico-économique radicale répondant à la question initiale posée dans le sous titre de notre premier article: « La marche vers la tyrannie globale, comment s’en sortir ?… »

Avons-nous plus ou moins consciemment passé les 7 dernières années à tenter de répondre à cette question ? Possible, probable… Nous vous proposons d’en juger par vous-mêmes en vous offrant de lire les deux écrits l’un après l’autre dans leur version PDF gratuite bien entendu.

I. L’embryon d’une pensée politique (juin 2010):

Que faire ? La marche vers la tyrannie globale, comment s’en sortir ?

II. La pensée politique constituée (octobre 2017):

Manifeste de la societe des societes

 

Communiqué suite au 76ème Congrès de la Fédération Anarchiste

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et social, politique française, résistance politique, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , on 28 novembre 2017 by Résistance 71

La Fédération Anarchiste, réunie en son 76e congrès à Paris les 11 et 12 novembre 2017, a débattu de la situation politique et sociale et des enjeux de la lutte des classes.

Source: FA, novembre 2017

L’Etat « macroniste » se radicalise et accèlere le programme capitaliste mené par Gattaz, l’OCDE, le FMI et consorts, dans la continuité des gouvernements précédents.

Le capitalisme ne connait pas de frontières et la lutte pour l’émancipation doit également s’affranchir des Etats et étendre le combat révolutionnaire à l’échelle mondiale. C’est pourquoi nous développons l’Internationale des Fédérations anarchistes.

Le mouvement social et syndical peine à construire un rapport de forces et la convergence des luttes.

La strategie de mobilisation dans la rue ne remplace pas le blocage économique. Seule la grève générale reconductible peut menacer les profits et ouvrir ainsi une perspective révolutionnaire.

La Fédeération anarchiste est engagée dans ce mouvement social et syndical qui doit assumer et affirmer sa légitimité politique et opposer un projet de société en rupture avec le modèle capitaliste et du chacun-pour-soi qu’on nous impose.

La Fédération anarchiste participera de toutes ses forces au mouvement social et s’opposera a toute tentative de tutelle politique y compris celle de Mélenchon qui crée la division en portant la lutte sur le terrain parlementaire.

Notre rôle est de préserver le mouvement social de toute contamination politicienne et électorale.

La Charte d’Amiens demeure pertinente aujourd’hui ; malgré ses imperfections et ses limites, elle reste à nos yeux un outil nécessaire affirmant les principes de l’action syndicale :

  • L’amélioration continue et immédiate des conditions de travail et la transformation sociale ;
  • L’indépendance par rapport aux partis et a l’Etat ;
  • La construction de la grève générale expropriatrice et autogestionnaire qui abolira le salariat.

Notre mouvement doit également diffuser des pratiques d’auto-organisation et d’action directe. La propagande par l’exemple et les alternatives en actes sont à même de développer des pratiques en rupture avec le consumérisme et la délégation.

Les religions ont toujours été l’outil des puissants, du patriarcat et du militarisme. Au côté du Capital, elles incitent à la résignation et à l’ignorance. La Fédération anarchiste revendique haut et fort « Ni dieu ni maitre ». L’émancipation de l’humanité nécessite une lutte radicale et définitive avec l’idée de dieu.

La Fédération anarchiste appelle les individus et les groupes attachés à l’émancipation sociale a s’organiser et à oeuvrer pour une société fédéraliste libertaire et autogestionnaire, pour un monde débarrassé des classes, des religions et des Etats et toutes les dominations.

Fédération Anarchiste

Paris, le 12 novembre 2017

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Il n’y a pas de solution au sein du système, il n’y en a jamais eu et n’y en aura jamais !

Pour un changement radical de paradigme politico-social:

Manifeste de la societe des societes

~ Résistance 71 ~

Résistance politique: quoi de neuf sur le front… national ?

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La seule grève valide et efficace dont la simple perspective fait trembler l’oligarchie dans ses loques: La grève générale illimitée et expropriatrice… Tout le reste n’est que pisser dans un violon. Le but de cette grève doit être le changement radical de société pour parvenir enfin à la société des sociétés, finalité émancipatrice de l’humanité.

~ Résistance 71 ~

A lire et diffuser sans modération:

Manifeste de la societe des societes

L’anarchie pour la jeunesse

Errico_Malatesta_écrits_choisis

Exemple_de_charte_confederale_Bakounine

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Appel au Socialisme (PDF)

 

Le capital décide, l’État exécute

 

Groupe Anarchiste Salvador Ségui

 

14 novembre 2017

 

Source: https://salvador-segui.org/2017/11/14/16-novembre-loi-travail/ 

 

 

Si d’aucuns n’y ont pas cru pendant les élections, il est aujourd’hui plus difficile de nier que la politique de ce gouvernement est une politique de classe. De la bourgeoisie, par la bourgeoisie, pour la bourgeoisie. Depuis cet été, les mesures proposées et votées s’attaquent aux plus fragiles (hausse de la CSG et baisse des APL, facilitation des licenciements, précarisation des relations de travail) et sont favorables aux plus riches (baisse de l’ISF). De plus, la systématisation du gouvernement par ordonnance, parfaitement légale, émaille quelque peu le vernis démocratique de la République.

Non content de creuser les inégalités et d’étaler son mépris – sous le principe très paternaliste que ceux qui ont le pouvoir l’auraient acquis de par leurs qualités naturellement supérieures, ce qui leur donnerait à la fois le droit de le garder au détriment des autres, mais également le devoir de l’exercer (au détriment des autres) –, Macron se moque ouvertement de ses administrés, « qui ne sont rien », sinon « des fainéants et des cyniques », ceux qui « foutent le bordel ».

Mais ce qui est encore plus caractéristique de cette dynamique de fond, c’est l’attaque simultanée et intraitable de toutes les solidarités, sur la lancée des politiques des gouvernements précédents.

C’est l’individualisation et la mise en concurrence des carrières professionnelles et des droits des travailleurs à travers la casse du Code du travail, laissant le salarié seul dans un un rapport très inégal face à son employeur. C’est l’affaiblissement des derniers garde-fous contre la délinquance patronale (conseils de prud’hommes, DS, DP, CHSCT, etc.). C’est l’attaque financière et morale des services publics (éducation, santé, transports). C’est une vision élitiste de l’éducation, au service des intérêts capitalistes. C’est la baisse des prestations sociales et la culpabilisation de ceux qui en bénéficient, quand ce n’est pas leur suppression pure et simple. C’est la mise en péril des associations, par la baisse des financements publics et la fin des contrats aidés, alors même que l’action sociale de proximité se décharge de l’État vers les associations. C’est la remise en question du droit syndical, en réduisant les possibilités de contestation et en ne laissant la place qu’à des structures d’accompagnement. C’est l’exacerbation d’un patriotisme nationaliste et militariste.

C’est, enfin, la criminalisation des mouvements sociaux de protestation, que ce soient les grèves, les manifestations ou les dénonciations de violences policières, où des militants sont jugés et condamnés très lourdement sous des prétextes mis en scène. Par ailleurs, la récente loi « sécurité intérieure et lutte contre le terrorisme » vient appuyer la répression policière, dont les exactions jouissent au contraire d’une relative impunité.

La seule réponse que nous pouvons opposer est de renforcer nos liens, à la base, et sans attendre une aide providentielle de l’État ou du sort.

Si la confédération syndicale semble aujourd’hui l’organisation de classe la plus indiquée pour parvenir à un rapport de force susceptible de défendre les acquis sociaux et en obtenir de nouveaux, par la construction d’une grève généralisée et reconductible, encore faut-il que les syndicats se ressaisissent des principes de la charte d’Amiens : d’une part l’indépendance vis-à-vis des organisations politiques, d’autre part le double objectif d’amélioration immédiate des conditions de travail et d’ouverture à des perspectives révolutionnaires d’expropriation capitaliste et d’autogestion, sans quoi nous nous condamnerions à subir sans fin les attaques d’une classe dirigeante.

Par ailleurs, les axes et les collectifs de luttes sont multiples. La faiblesse dont ils font preuve à cause de leur éclatement, ainsi que la force dont ils font preuve malgré cet éclatement, doit nous pousser aujourd’hui à reconsidérer et confronter nos pratiques militantes pour œuvrer ensemble à la construction d’un mouvement social conséquent et cohérent, pour l’émancipation de toutes et tous.

Groupe anarchiste Salvador-Seguí

Paris, le 14 novembre 2017