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Résistance politique et révolution sociale 2/2 (Emma Goldman)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 15 juin 2018 by Résistance 71

Dans cet seconde partie de « La révolution sociale », Emma Goldman non seulement analyse et explique pourquoi la révolution bolchevique a échoué en Russie, mais nous éclaire sur le fondement même de ce qu’est cette révolution sociale et sur l’esprit que nous devons insuffler à notre société pour nous débarrasser de l’État, outil du maintien de la division politique, et pour embrasser la complémentarité qui nous est intrinsèque et naturelle afin de transcender l’antagonisme induit qui nous ruine et ruine toute velléité révolutionnaire véritable.
Emma Goldman pose en cela les bases saines pour qu’advienne la « société des sociétés » tel que l’avait déjà envisagé Gustav Landauer peu de temps avant Emma, en 1911 et que nous avons tenter de synthétiser dans une version moderne « Le manifeste de la société des société » en nous fondant sur les dernières recherches historiques et anthropologiques disponibles.

Cette seconde partie de « La révolution sociale » d’Emma Goldman est un texte fondamental pour la compréhension de ce que devra être la révolution sociale qui mènera l’Homme libéré, enfin à son émancipation totale…

~ Résistance 71 ~

 

La révolution sociale

est porteuse d’un changement radical des valeurs

 

Emma Goldman

1923

 

1ère partie

2ème partie

 

3.

Il est désormais clair pourquoi la révolution russe, dirigée par le Parti communiste, a échoué. Le pouvoir politique du Parti, organisé et centralisé dans l’État, a cherché à se maintenir par tous les moyens à sa disposition. Les autorités centrales ont essayé de canaliser de force les activités du peuple dans des formes correspondant aux objectifs du Parti.

Le seul but des bolcheviks était de renforcer l’État et de contrôler toutes les activités économiques, politiques, sociales, et même culturelles. La révolution avait un but totalement différent puisque, par nature, elle incarnait la négation même de l’autorité et de la centralisation. La révolution s’est efforcée d’ouvrir des champs de plus en plus larges à l’expression du prolétariat et multiplier les possibilités d’initiatives individuelles et collectives. Les buts et les tendances de la révolution étaient diamétralement opposés à ceux du parti politique dominant.

Les méthodes de la révolution et de l’État sont elles aussi diamétralement opposées. Les méthodes de la révolution sont inspirées par l’esprit de la révolution lui-même : l’émancipation de toutes les forces oppressives et limitatrices, c’est-à-dire les principes libertaires. Les méthodes de l’État, au contraire — de l’État bolchevik ou de n’importe quel gouvernement — sont fondées sur la coercition, qui progressivement se transforme nécessairement en une violence, une oppression et une terreur systématiques. Telles étaient les deux tendances en présence : l’État bolchevik et la révolution. Il s’agissait d’une lutte à mort. Ayant des objectifs et des méthodes contradictoires, ces deux tendances ne pouvaient pas travailler dans le même sens ; le triomphe de l’État signifiait la défaite de la révolution.

Ce serait une erreur de penser que la révolution a échoué uniquement à cause de la personnalité des bolcheviks. Fondamentalement, la révolution a échoué à cause de l’influence des principes et des méthodes du bolchevisme. L’esprit et les principes autoritaires de l’État ont étouffé les aspirations libertaires et libératrices. Si un autre parti politique avait gouverné la Russie, le résultat aurait, pour l’essentiel, été le même. Ce ne sont pas tant les bolcheviks qui ont tué la révolution russe que leur idéologie. Il s’agissait d’une forme modifiée de marxisme, d’un étatisme fanatique. Seule une telle explication des forces sous-jacentes qui ont écrasé la révolution peut éclairer cet événement qui a ébranlé le monde. La révolution russe reflète, à une petite échelle, la lutte séculaire entre le principe libertaire et le principe autoritaire. En effet, qu’est-ce que le progrès sinon l’acceptation plus générale des principes de la liberté contre ceux de la coercition ? La révolution russe représentait un mouvement libertaire qui fut battu par l’État bolchevik, par la victoire temporaire de l’idée réactionnaire, de l’idée étatiste.

Cette victoire est due à plusieurs causes. J’ai abordé la plupart d’entre elles dans les chapitres précédents de ce livre. Mais la cause principale n’était pas l’arriération industrielle de la Russie, comme l’ont écrit de nombreux auteurs. Cette cause était d’ordre culturel et, si elle procurait au peuple russe certains avantages sur leurs voisins plus sophistiqués, elle avait aussi des inconvénients fatals. La Russie était « culturellement arriérée » dans la mesure où elle n’avait pas été souillée par la corruption politique et parlementaire. D’un autre côté, elle manquait d’expérience face aux jeux politiciens et elle crut naïvement au pouvoir miraculeux du parti qui parlait le plus fort et brandissait le plus de promesses. Cette foi dans le pouvoir de l’État a servi à rendre le peuple russe esclave du Parti communiste, avant même que les grandes masses réalisent qu’on leur avait passé le joug autour du cou.

Le principe libertaire était puissant dans les premiers jours de la révolution, le besoin de la liberté d’expression s’avérait irrépressible. Mais lorsque la première vague d’enthousiasme recula pour laisser la place aux difficultés prosaïques de la vie quotidienne, il fallait de solides convictions pour maintenir en vie la flamme de la liberté. Seule une poignée d’hommes et de femmes, sur le vaste territoire de la Russie, ont maintenu cette flamme allumée : les anarchistes, dont le nombre était réduit et dont les efforts, férocement réprimés sous le tsar, n’ont pas eu le temps de porter fruit. Le peuple russe, qui est dans une certaine mesure anarchiste par instinct, ne connaissait pas assez les véritables principes et méthodes anarchistes pour les mettre en œuvre efficacement. La plupart des anarchistes russes eux-mêmes se trouvaient malheureusement englués dans de tout petits groupes et des combats individuels, plutôt que dans un grand mouvement social et collectif. Un historien impartial admettra certainement un jour que les anarchistes ont joué un rôle très important dans la révolution russe — un rôle beaucoup plus significatif et fécond que leur nombre relativement limité pouvait le faire croire. Cependant l’honnêteté et la sincérité m’obligent à reconnaître que leur travail aurait été d’une valeur pratique infiniment plus grande s’ils avaient été mieux organisés et équipés pour guider les énergies bouillonnantes du peuple afin de réorganiser la vie sociale selon des fondements libertaires.

Mais l’échec des anarchistes pendant la révolution russe, dans le sens que je viens d’indiquer, ne signifie absolument pas la défaite de l’idée libertaire. Au contraire, la révolution russe a clairement prouvé que l’étatisme, le socialisme d’État, dans toutes ses manifestations (économiques, politiques, sociales et éducatives), est entièrement et définitivement voué à l’échec. Jamais dans l’histoire, l’autorité, le gouvernement, l’État n’ont montré à quel point ils étaient en fait statiques, réactionnaires et même contre-révolutionnaires. Ils incarnent l’antithèse même de la révolution.

Comme en témoigne la longue histoire du progrès, seuls l’esprit et la méthode libertaires peuvent faire avancer l’homme dans sa lutte éternelle pour une vie meilleure, plus agréable et plus libre. Appliquée aux grands soulèvements sociaux que sont les révolutions, cette tendance est aussi puissante que dans le processus de l’évolution ordinaire. La méthode autoritaire a échoué au cours de toute l’histoire de l’humanité et maintenant elle a échoué une nouvelle fois pendant la révolution russe. Jusqu’ici l’intelligence humaine n’a pas découvert d’autre principe que le principe libertaire, car l’homme a compris une grande vérité lorsqu’il a saisi que la liberté est la mère de l’ordre et non sa fille. Malgré ce que prétendent toutes les théories et tous les partis politiques, aucune révolution ne peut véritablement et durablement réussir si elle ne s’oppose pas farouchement à la tyrannie et à la centralisation, et si elle ne lutte pas avec détermination pour passer au crible toutes les valeurs économiques, sociales et culturelles. Il ne s’agit pas de substituer un parti à un autre afin qu’il contrôle le gouvernement, ni de camoufler un régime autocratique sous des slogans prolétariens, ni de masquer la dictature d’une nouvelle classe sur une classe plus ancienne, ni de se livrer à des manœuvres quelconques dans les coulisses du théâtre politique, non il s’agit de supprimer complètement tous les principes autoritaires pour servir la révolution.

Dans le domaine économique, cette transformation doit être effectuée par les masses ouvrières : elles ont le choix entre un industrialisme étatiste et l’anarcho-syndicalisme. Dans le premier cas, le développement constructif de la nouvelle structure sociale sera aussi menacé que par l’État politique. Il constituera un poids mort qui pèsera sur la croissance des nouvelles formes de vie sociale. C’est pour cette raison que le syndicalisme seul ne suffit pas, comme ses partisans le savent bien. Ce n’est que lorsque l’esprit libertaire imprègnera les organisations économiques des travailleurs que les multiples énergies créatrices du peuple pourront se manifester librement, et que la révolution pourra être préservée et défendue. Seule la liberté d’initiative et la participation populaire aux affaires de la révolution pourront empêcher les terribles fautes commises en Russie. Par exemple, étant donné que des puits de pétrole se dressaient à une centaine de kilomètres seulement de Petrograd, cette ville n’aurait pas souffert du froid si les organisations économiques des travailleurs de Petrograd avaient pu exercer leur initiative en faveur du bien commun.

Les paysans de l’Ukraine n’auraient pas eu du mal à cultiver leurs terres s’ils avaient eu accès à l’outillage agricole stocké dans les entrepôts de Kharkov et des autres centres industriels qui attendaient les ordres de Moscou pour les distribuer. Ces quelques exemples de l’étatisme et de la centralisation bolcheviks devraient alerter les travailleurs d’Europe et d’Amérique contre les effets destructeurs de l’étatisme.

Seul le pouvoir industriel des masses, qui s’exprime à travers leurs associations libertaires, à travers l’anarcho-syndicalisme, peut organiser efficacement la vie économique et poursuivre la production. D’un autre côté, les coopératives, travaillant en harmonie avec les organisations ouvrières, servent de moyens de distribution et d’échange entre les villes et les campagnes, et en même temps constituent un lien fraternel entre les masses ouvrières et paysannes. Un lien créateur d’entraide et de services mutuels se forme ainsi et ce lien est le rempart le plus solide de la révolution — bien plus efficace que le travail forcé, l’Armée rouge ou la terreur. C’est seulement de cette façon que la révolution peut agir comme un levier qui accélère l’avènement de nouvelles formes de vie sociale et incite les masses à réaliser de plus grandes choses.

Mais les organisations ouvrières libertaires et les coopératives ne sont pas les seuls moyens d’interaction entre les phases complexes de la vie sociale. Il existe aussi les forces culturelles qui, bien qu’elles soient étroitement liées aux activités économiques, jouent leur propre rôle. En Russie, l’État communiste est devenu l’unique arbitre de tous les besoins du corps social. Il en est résulté une stagnation culturelle complète, et la paralysie de tous les efforts créatifs. Si l’on veut éviter une telle débâcle dans le futur, les forces culturelles, tout en restant enracinées dans l’économie, doivent bénéficier d’un champ d’activité indépendant et d’une liberté d’expression totale. Ce n’est pas leur adhésion au parti politique dominant mais leur dévotion à la révolution, leur savoir, leur talent et surtout leurs impulsions créatrices qui permettront de déterminer leur aptitude au travail culturel. En Russie, cela a été rendu impossible, presque dès le début de la révolution d’Octobre, parce que l’on a violemment séparé les masses et l’intelligentsia. Il est vrai que le coupable au départ fut l’intelligentsia, surtout l’intelligentsia technique, qui, en Russie, s’est accrochée avec ténacité aux basques de la bourgeoisie — comme elle le fait dans les autres pays. Incapable de comprendre le sens des événements révolutionnaires, elle s’est efforcée d’endiguer la vague révolutionnaire en pratiquant le sabotage. Mais en Russie, il existait une autre fraction de l’intelligentsia — qui avait un passé révolutionnaire glorieux depuis un siècle. Cette fraction avait gardé sa foi dans le peuple, même si elle n’accepta pas sans réserves la nouvelle dictature. L’erreur fatale des bolcheviks fut de ne faire aucune distinction entre les deux catégories.

Ils combattirent le sabotage en instaurant une terreur aveugle et systématique contre toute la classe de l’intelligentsia et ils lancèrent une campagne de haine encore plus intensive que la persécution de la bourgeoisie elle-même — méthode qui créa un abîme entre l’intelligentsia et le prolétariat et empêcha tout travail constructif.

Lénine fut le premier à se rendre compte de cette faute criminelle. Il souligna qu’il s’agissait d’une grave erreur de faire croire aux ouvriers qu’ils pouvaient construire des industries et s’engager dans un travail culturel sans l’aide et la coopération de l’intelligentsia. Le prolétariat ne possédait ni les connaissances ni la formation pour mener à bien ces tâches et il fallait redonner à l’intelligentsia la direction de la vie industrielle. Mais le fait d’avoir reconnu une erreur n’empêcha pas Lénine et son Parti d’en commettre immédiatement une autre. L’intelligentsia technique fut rappelée à la rescousse, mais d’une façon qui renforça à la fois la désintégration sociale et l’hostilité contre le régime.

Tandis que les ouvriers continuaient à avoir faim, les ingénieurs, les experts industriels et les techniciens reçurent de hauts salaires, des privilèges spéciaux et les meilleures rations. Ils devinrent les chouchous de l’État et les nouveaux surveillants des masses réduites en esclavage. Éduquées durant des années dans l’idée fausse que seuls les muscles comptaient pour assurer le succès de la révolution et que seul le travail manuel était productif, et par des campagnes de haine qui dénonçaient tous les intellectuels comme des contre-révolutionnaires et des spéculateurs, les masses ne purent évidemment pas faire la paix avec ceux qu’on leur avait appris à mépriser et à soupçonner.

Malheureusement la Russie n’est pas le seul pays où prédomine cette attitude hostile du prolétariat contre l’intelligentsia. Partout, les politiciens démagogues jouent sur l’ignorance des masses, ils leur enseignent que l’éducation et la culture sont des préjugés bourgeois, que les ouvriers peuvent s’en passer et qu’ils sont capables de reconstruire seuls la société. La révolution russe a pourtant montré très clairement que le cerveau et le muscle sont indispensables pour régénérer la société. Le travail intellectuel et le travail manuel coopèrent étroitement dans le corps social, comme le cerveau et la main dans le corps humain. L’un ne peut fonctionner sans l’autre.

[Note de R71: C’est le principe de complémentarité… Le système étatique est fondé sur la division et l’antagonisme qui permet à une classe dominante de dominer le reste. Nous devons faire table rase de toute cette fumisterie artificiellement créée et comprendre que l’émancipation réelle ne viendra que du lâcher-prise de l’antagonisme et de l’adoption de la pratique de la complémentarité en tout et pour tout.
Tout le reste n’est que pisser dans un violon !…]

Il est vrai que la plupart des intellectuels se considèrent comme une classe à part, supérieure aux ouvriers, mais partout les conditions sociales minent rapidement le piédestal de l’intelligentsia. Les intellectuels sont forcés d’admettre qu’eux aussi sont des prolétaires, et qu’ils sont même encore plus dépendants des maîtres de l’économie que les travailleurs manuels.

Contrairement au prolétaire manuel qui travaille avec sa force physique, qui peut ramasser ses outils et parcourir le monde en vue d’améliorer sa situation humiliante, les prolétaires intellectuels sont beaucoup plus solidement enracinés dans leur environnement social spécifique et ne peuvent pas facilement changer de métier ou de façon de vivre. C’est pourquoi il est essentiel de faire comprendre aux ouvriers que les intellectuels sont en train d’être rapidement prolétarisés — ce qui crée un lien entre eux. Si le monde occidental veut profiter des leçons de la Russie, il doit mettre un terme à la flatterie démagogique des masses comme à l’hostilité aveugle contre l’intelligentsia. Cela ne signifie pas, cependant, que les ouvriers doivent remettre leur sort entre les mains des intellectuels. Au contraire, les masses doivent commencer immédiatement à se préparer, à s’équiper pour la grande tâche que la révolution exigera d’eux. Ils devront acquérir le savoir et l’habileté techniques nécessaires pour gérer et diriger les mécanismes complexes des structures industrielles et sociales de leurs pays respectifs. Mais même s’ils déploient toutes leurs capacités, les ouvriers auront besoin de la coopération des spécialistes et des intellectuels. De leur côté, ces derniers doivent aussi comprendre que leurs véritables intérêts sont identiques à ceux des masses. Une fois que les deux forces sociales apprendront à fusionner dans un tout harmonieux, les aspects tragiques de la révolution russe seront en grande partie éliminés. Personne ne sera fusillé parce qu’il « a fait des études ». Le savant, l’ingénieur, le spécialiste, le chercheur, l’enseignant et l’artiste créateur, tout comme le menuisier, le machiniste, et tous les autres travailleurs font intégralement partie de la force collective qui permettra à la révolution de construire le nouvel édifice social. Elle n’emploiera pas la haine, mais l’unité ; pas l’hostilité, mais la camaraderie ; pas le peloton d’exécution, mais la sympathie — telles sont les leçons à tirer du grand échec russe pour l’intelligentsia comme pour les ouvriers. Tous doivent apprendre la valeur de l’entraide mutuelle et de la coopération libertaire. Cependant chacun doit être capable de rester indépendant dans sa sphère particulière et en harmonie avec le meilleur de ce qu’il peut apporter à la société. Ce n’est que de cette façon que le travail productif, et les efforts éducatifs et culturels s’exprimeront dans des formes chaque fois plus nouvelles et plus riches. Telle est pour moi la leçon essentielle, universelle, que m’a apprise la révolution russe.

J’ai essayé d’expliquer pourquoi les principes, les méthodes et les tactiques bolcheviks ont échoué, et pourquoi ces mêmes principes et méthodes échoueront demain dans n’importe quel autre pays, même le plus industrialisé. J’ai également montré que ce n’est pas seulement le bolchevisme qui a échoué, mais le marxisme lui-même. L’expérience de la révolution russe a démontré la faillite de l’Étatisme, du principe autoritaire.

Si je devais résumer toute ma pensée en une seule phrase, je dirais : Par nature, l’État a tendance à concentrer, réduire et contrôler toutes les activités sociales ; au contraire, la révolution a vocation à croître, s’élargir et se diffuser en des cercles de plus en plus larges. En d’autres termes, l’État est institutionnel et statique, tandis que la révolution est fluide, dynamique. Ces deux tendances sont incompatibles et vouées à se détruire mutuellement. L’étatisme a tué la révolution russe et il jouera le même rôle dans les révolutions à venir, à moins que l’idée libertaire ne l’emporte.

Mais je dois aller plus loin. Ce ne sont pas seulement le bolchevisme, le marxisme et l’étatisme qui sont fatals à la révolution ainsi qu’au progrès vital de l’humanité. La principale cause de la défaite de la révolution russe est beaucoup plus profonde. Elle réside dans la conception socialiste de la révolution elle-même.

La conception dominante, la plus répandue, de la révolution — particulièrement chez les socialistes — est que la révolution provoque un violent changement des conditions sociales au cours duquel une classe sociale, la classe ouvrière, devient dominante et triomphe d’une autre classe, la classe capitaliste. Cette conception est centrée sur un changement purement matériel, et donc implique surtout des manœuvres politiques en coulisse et des rafistolages institutionnels. La dictature de la bourgeoisie est remplacée par la « dictature du prolétariat » — ou celle de son « avant-garde », le Parti communiste. Lénine prend la place des Romanoff, le cabinet impérial est rebaptisé Conseil des commissaires du peuple, Trotsky est nommé ministre de la Guerre et un travailleur devient gouverneur militaire général de Moscou. Voilà à quoi se réduit, essentiellement, la conception bolchevik de la révolution, du moins lorsqu’elle est mise en pratique. Et, à quelques détails près, c’est aussi l’idée de la révolution que partagent les autres partis socialistes.

Cette conception est, par nature, fausse et vouée à l’échec. La révolution est certes un processus violent. Mais si elle n’aboutit qu’à une nouvelle dictature, à un simple changement des noms et des personnalités au pouvoir, alors elle n’a aucune utilité. Un résultat aussi limité ne justifie pas tous les combats, les sacrifices, les pertes en vies humaines et les atteintes aux valeurs culturelles provoquées par toutes les révolutions. Si une telle révolution amenait un plus grand bien-être social (ce qui n’a pas été le cas en Russie), elle ne vaudrait pas davantage le terrible prix à payer ; on peut améliorer la société sans avoir recours à une révolution sanglante. Le but de la révolution n’est pas de mettre en place quelques palliatifs ni quelques réformettes.

L’expérience de la révolution russe a puissamment renforcé ma conviction que la grande mission de la révolution, de la RÉVOLUTION SOCIALE, est un changement fondamental des valeurs sociales et humaines. Les valeurs humaines sont encore plus importantes parce qu’elles fondent toutes les valeurs sociales. Nos institutions et nos conditions sociales reposent sur des idées profondément ancrées. Si l’on change ces conditions sans toucher aux idées et valeurs sous-jacentes, il ne s’agira alors que d’une transformation superficielle, qui ne peut être durable ni amener une amélioration réelle. Il s’agit seulement d’un changement de forme, pas de substance, comme la Russie l’a tragiquement montré.

C’est à la fois le grand échec et la grande tragédie de la révolution russe : elle a essayé (sous la direction du parti politique dominant) de ne changer que les institutions et les conditions matérielles en ignorant totalement les valeurs humaines et sociales qu’implique une révolution. Pire encore, dans sa folle passion pour le pouvoir, l’État communiste a même renforcé et développé les idées et conceptions mêmes que la révolution était venu détruire. L’État a soutenu et encouragé les pires comportements antisociaux et systématiquement étouffé l’essor des nouvelles valeurs révolutionnaires. Le sens de la justice et de l’égalité, l’amour de la liberté et de la fraternité humaine — ces piliers d’une régénération authentique de la société — l’État communiste les a combattus au point de les anéantir. Le sentiment instinctif de l’équité a été brocardé comme une manifestation de sentimentalisme et de faiblesse ; la liberté et la dignité humaines sont devenues des superstitions bourgeoises ; le caractère sacré de la vie, qui est la base même de la reconstruction sociale, a été condamné comme a-révolutionnaire, presque contre-révolutionnaire. Cette terrible perversion des valeurs fondamentales portait en elle-même le germe de la destruction. Si l’on y ajoute la conception selon laquelle la révolution ne constituait qu’un moyen de s’emparer du pouvoir politique, il était inévitable que toutes les valeurs révolutionnaires fussent subordonnées aux besoins de l’État socialiste ; pire même, qu’elles fussent exploitées pour accroître la sécurité du nouveau pouvoir gouvernemental. « La raison d’État », camouflée sous le masque des « intérêts de la Révolution et du Peuple », est devenue le seul critère de l’action, et même des sentiments. La violence, l’inévitabilité tragique de soulèvements révolutionnaires, est devenue une coutume établie, une habitude, et a été vantée comme une institution « idéale ». Zinoviev n’a-t-il pas canonisé Dzerjinski, le chef de la sanguinaire de la Tcheka, en le présentant comme le « saint de la Révolution » ? L’État n’a-t-il pas rendu les plus grands honneurs à Uritsky, le fondateur et le chef sadique de la Tcheka de Petrograd ?

Cette perversion des valeurs éthiques s’est rapidement cristallisée dans le slogan omniprésent du Parti communiste : LA FIN JUSTIFIE TOUS LES MOYENS. Déjà, dans le passé, l’Inquisition et les Jésuites adoptèrent ce slogan et lui subordonnèrent toute moralité. Cette maxime se vengea des Jésuites comme elle s’est vengée de la révolution russe. Ce précepte n’a fait qu’encourager le mensonge, la tromperie, l’hypocrisie, la trahison et le meurtre, public et secret. 

Ceux qui s’intéressent à la psychologie sociale devraient se demander pourquoi deux mouvements, aussi séparés dans le temps et aux idées aussi différentes que le jésuitisme et le bolchevisme, ont abouti exactement aux mêmes résultats en appliquant ce principe. Le parallèle historique, passé presque inaperçu jusqu’ici, contient une leçon fondamentale pour toutes les révolutions futures et pour l’avenir de l’humanité.

Rien n’est plus faux que de croire que les objectifs et les buts sont une chose, les méthodes et les tactiques une autre. Cette conception menace gravement la régénération sociale. Toute l’expérience de l’humanité nous enseigne que les méthodes et les moyens ne peuvent être séparés du but ultime. Les moyens employés deviennent, à travers les habitudes individuelles et les pratiques sociales, partie intégrante de l’objectif final ; ils l’influencent, le modifient, puis les fins et les moyens finissent par devenir identiques. Dès le premier jour de mon retour en Russie je l’ai senti, d’abord de façon vague, puis de plus en plus clairement et consciemment. Les grands objectifs qui inspiraient la Révolution ont été tellement obscurcis par les méthodes utilisées par le pouvoir politique dominant qu’il est devenu difficile de distinguer entre les moyens temporaires et l’objectif final. Sur le plan psychologique et social, les moyens influencent nécessairement les objectifs et les modifient. Toute l’histoire de l’humanité prouve que, dès que l’on se prive des méthodes inspirées par des concepts éthiques on s’enfonce dans la démoralisation la plus aiguë. Telle est la véritable tragédie de la philosophie bolchevik appliquée à la révolution russe. Espérons que l’on saura en tirer les leçons.

Aucune révolution ne deviendra jamais un facteur de libération si les MOYENS utilisés pour l’approfondir ne sont pas en harmonie, dans leur esprit et leur tendance, avec les OBJECTIFS à accomplir. La révolution représente la négation de l’existant, une protestation violente contre l’inhumanité de l’homme envers l’homme et les milliers d’esclavages qu’elle implique. La révolution détruit les valeurs dominantes sur lesquelles a été construit un système complexe d’injustice et d’oppression, reposant sur l’ignorance et la brutalité. La révolution est le héraut de NOUVELLES VALEURS, car elle débouche sur la transformation des relations fondamentales entre les hommes, ainsi qu’entre les hommes et la société. La révolution ne se contente pas de soigner quelques maux, de poser quelques emplâtres, de changer les formes et les institutions, de redistribuer le bien-être social. Certes, elle fait tout cela, mais elle représente plus, beaucoup plus. Elle est d’abord et avant tout LE VECTEUR d’un changement radical, PORTEUR de valeurs NOUVELLES. Elle ENSEIGNE UNE NOUVELLE ÉTHIQUE qui inspire l’homme en lui inculquant une nouvelle conception de la vie et des relations sociales. La révolution déclenche une régénération mentale et spirituelle.

[Note de R71: pour retrouver le “Geist” tel que le voyait Gustav Landauer, l’esprit de la société qui a été remplacé par l’État…]

Son premier précepte éthique est l’identité entre les moyens utilisés et les objectifs recherchés. Le but ultime de tout changement social révolutionnaire est d’établir le caractère sacré de la vie humaine, la dignité de l’homme, le droit de chaque être humain à la liberté et au bien-être. Si tel n’est pas l’objectif essentiel de la révolution, alors les changements sociaux violents n’ont aucune justification. Car des bouleversements sociaux externes peuvent être, et ont été, accomplis dans le cadre du processus normal de l’évolution. La révolution, au contraire, ne signifie pas seulement un changement externe, mais un changement interne, fondamental, essentiel. 

[Note de R71: Landauer disait que la révolution sociale est avant tout un changement d’attitude envers les institutions et que tant que nous ne changerons pas d’attitude, rien ne pourra jamais changer…] 

Ce changement interne des conceptions et des idées, se diffuse dans des couches sociales de plus en plus larges, pour finalement culminer dans un soulèvement violent qu’on appelle une révolution. Une telle apogée peut-elle inverser le changement radical de valeurs, se retourner contre lui, le trahir ? C’est ce qui s’est produit en Russie. La révolution doit accélérer et approfondir le processus dont elle est l’expression cumulative ; sa principale mission est de l’inspirer, de l’emporter vers de plus grandes hauteurs, de lui donner le maximum d’espace pour sa libre expression. Ce n’est que de cette façon que la révolution est fidèle à elle-même.

En pratique, cela signifie que la prétendue «étape transitoire » doit introduire de nouvelles conditions sociales. Elle représente le seuil d’une NOUVELLE VIE, de la nouvelle MAISON DE L’HOMME ET DE L’Humanité. Elle doit être animée par l’esprit de la nouvelle vie, en harmonie avec la construction du nouvel édifice.

Aujourd’hui engendre demain. Le présent projette son ombre très loin dans le futur. Telle est la loi de la vie, qu’il s’agisse de l’individu ou de la société. La révolution qui se débarrasse de ses valeurs éthiques pose les prémices de l’injustice, de la tromperie et de l’oppression dans la société à venir. Les moyens utilisés pour préparer l’avenir deviennent sa pierre angulaire. Il suffit d’observer la tragique condition actuelle de la Russie. Les méthodes de la centralisation étatique ont paralysé l’initiative et l’effort individuels ; la tyrannie de la dictature a effrayé le peuple, l’a plongé dans une soumission servile et a totalement éteint la flamme de la liberté ; la terreur organisée a corrompu et brutalisé les masses, étouffant toutes les aspirations idéalistes ; le meurtre institutionnalisé a déprécié le prix de la vie humaine ; toutes les notions de dignité humaine, de valeur de la vie ont été éliminées ; la coercition a rendu chaque effort plus dur, transformant le travail en une punition ; la vie sociale se réduit désormais à une succession de tromperies mutuelles, les instincts les plus bas et les plus brutaux de l’homme se sont à nouveau réveillés. Triste héritage pour commencer une nouvelle vie fondée sur la liberté et la fraternité.

On ne soulignera jamais assez que la révolution ne sert à rien si elle n’est pas inspirée par son idéal ultime. Les méthodes révolutionnaires doivent être en harmonie avec les objectifs révolutionnaires. Les moyens utilisés pour approfondir la révolution doivent correspondre à ses buts. En d’autres termes, les valeurs éthiques que la révolution infusera dans la nouvelle société doivent être disséminées par les activités révolutionnaires de la « période de transition ». Cette dernière peut faciliter le passage à une vie meilleure mais seulement à condition qu’elle soit construite avec les mêmes matériaux que la nouvelle vie que l’on veut construire. La révolution est le miroir des jours qui suivent ; elle est l’enfant qui annonce l’Homme de demain.

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Résistance politique et révolution sociale 1/2 (Emma Goldman)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, démocratie participative, documentaire, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire with tags , , , , , , , , , , on 12 juin 2018 by Résistance 71

« Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents. Le socialiste englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons.”

“La terre et l’esprit [Geist] sont donc la solution du socialisme… Les socialistes ne peuvent en aucune manière éviter le combat contre la propriété foncière. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire !”

~ Gustav Landauer ~

D’où on comprend comment Lénine (et Trotsky mais ce n’est pas le sujet ici), fut un bon agent de ses maîtres banquiers et comment il rune la révolution sociale russe pourtant ayant bien des atouts pour réussir dès le départ. La révolution et le peuple russes ont été trahis de l’intérieur par les forces infiltrées du capital. Le but était de virer la dynastie Romanov qui avait elle-même viré la Standard Oil des Rockefeller hors de Russie et de réaliser l’entreprise d’un marché captif russe dépendant de la technologie anglo-américaine, Ce fut un succès sur toute la ligne comme l’a très bien documenté l’historien Antony C. Sutton dans son « Wall Street et la révolution bolchévique »...
~ Résistance 71 ~

 

La révolution sociale

est porteuse d’un changement radical des valeurs

 

Emma Goldman

1923

 

1ère partie

2ème partie

 

1.

Les critiques socialistes, mais non bolcheviks, de l’échec de la Russie affirment que la révolution a échoué parce que l’industrie n’avait pas atteint un niveau de développement suffisant dans ce pays. Ils se réfèrent à Marx, pour qui la révolution sociale était possible uniquement dans les pays dotés d’un système industriel hautement développé, avec les antagonismes sociaux qui en découlent. Ces critiques en déduisent que la révolution russe ne pouvait être une révolution sociale et que, historiquement, elle était condamnée à passer par une étape constitutionnelle, démocratique, complétée par le développement d’une industrie avant que le pays ne devienne économiquement mûr pour un changement fondamental.

Ce marxisme orthodoxe ignore un facteur plus important, et peut-être même plus essentiel, pour la possibilité et le succès d’une révolution sociale que le facteur industriel. Je veux parler de la conscience des masses à un moment donné. Pourquoi la révolution sociale n’a-t-elle pas éclaté, par exemple, aux États-Unis, en France ou même en Allemagne ? Ces pays ont certainement atteint le niveau de développement industriel fixé par Marx comme le stade culminant. En vérité, le développement industriel et les puissantes contradictions sociales ne sont en aucun cas suffisants pour donner naissance à une nouvelle société ou déclencher une révolution sociale. La conscience sociale et la psychologie nécessaires aux masses manquent dans des pays comme les États-Unis et ceux que je viens de mentionner. C’est pourquoi aucune révolution sociale n’a eu lieu dans ces régions.

De ce point de vue, la Russie possédait un avantage sur les pays plus industrialisés et « civilisés ». Certes elle était moins avancée sur le plan industriel que ses voisins occidentaux mais la conscience des masses russes, inspirée et aiguisée par la révolution de Février, progressait si rapidement qu’en quelques mois le peuple fut prêt à accepter des slogans ultra révolutionnaires comme « Tout le pouvoir aux soviets » et « La terre aux paysans, les usines aux ouvriers ».

Il ne faut pas sous-estimer la signification de ces mots d’ordre. Ils exprimaient, dans une large mesure, la volonté instinctive et semi-consciente du peuple, la nécessité d’une complète réorganisation sociale, économique et industrielle de la Russie. Quel pays, en Europe ou en Amérique, est prêt à mettre en pratique de tels slogans révolutionnaires ? Pourtant, en Russie, au cours des mois de juin et juillet 1917, ces mots d’ordre sont devenus populaires ; ils ont été repris activement, avec enthousiasme, sous la forme de l’action directe, par la majorité de la population paysanne et ouvrière d’un pays de plus de 150 millions d’habitants. Cela prouve l’«aptitude », la préparation du peuple russe pour la révolution sociale.

En ce qui concerne la « maturi-té » économique, au sens marxien du terme, il ne faut pas oublier que la Russie est surtout un pays agraire. Le raisonnement implacable de Marx présuppose la transformation de la population paysanne en une société industrielle, hautement développée, qui fera mûrir les conditions sociales nécessaires à une révolution.

Mais les événements de Russie, en 1917, ont montré que la révolution n’attend pas ce processus d’industrialisation et — plus important encore — qu’on ne peut faire attendre la révolution. Les paysans russes ont commencé à exproprier les propriétaires terriens et les ouvriers se sont emparés des usines sans prendre connaissance des théorèmes marxistes. Cette action du peuple, par la vertu de sa propre logique, a introduit la révolution sociale en Russie, bouleversant tous les calculs marxiens. La psychologie du Slave a prouvé qu’elle était plus solide que toutes les théories social-démocrates.

Cette conscience se fondait sur un désir passionné de liberté, nourri par un siècle d’agitation révolutionnaire parmi toutes les classes de la société. Heureusement, le peuple russe est resté assez sain sur le plan politique : il n’a pas été infecté par la corruption et la confusion créées dans le prolétariat d’autres pays par l’idéologie des libertés « démocratiques » et du « gouvernement au service du peuple ». Les Russes sont demeurés, sur ce plan, un peuple simple et naturel, qui ignore les subtilités de la politique, des combines parlementaires et les arguties juridiques. D’un autre côté, son sens primitif de la justice et du bien était robuste, énergique, il n’a jamais été contaminé par les finasseries destructrices de la pseudo-civilisation. Le peuple russe savait ce qu’il voulait et n’a pas attendu que des « circonstances historiques inévitables » le lui apportent sur un plateau : il a eu recours à l’action directe. Pour lui, la révolution était une réalité, pas une simple théorie digne de discussion.

C’est ainsi que la révolution sociale a éclaté en Russie, en dépit de l’arriération industrielle du pays. Mais faire la révolution n’était pas suffisant. Il fallait aussi qu’elle progresse et s’élargisse, qu’elle aboutisse à une reconstruction économique et sociale. Cette phase de la révolution impliquait que les initiatives personnelles et les efforts collectifs puissent s’exercer librement. Le développement et le succès de la révolution dépendaient du déploiement le plus large du génie créatif du peuple, de la collaboration entre les intellectuels et le prolétariat manuel. L’intérêt commun est le leitmotiv de tous les efforts révolutionnaires, surtout d’un point de vue constructif.

Cet objectif commun et cette solidarité mutuelle ont entraîné la Russie dans une vague puissante, au cours des premiers jours de la révolution russe, en octobre-novembre 1917. Ces forces enthousiastes auraient pu déplacer des montagnes si le souci exclusif de réaliser le bien-être du peuple les avait intelligemment guidées. Il existait un moyen efficace pour cela : les organisations des travailleurs et les coopératives qui couvraient la Russie d’un réseau liant et unissant les villes aux campagnes ; les soviets qui se multipliaient pour répondre aux besoins du peuple russe ; et finalement, l’intelligentsia, dont les traditions, depuis un siècle, avaient servi de façon héroïque la cause de l’émancipation de la Russie.

Mais une telle évolution n’était absolument pas au programme des bolcheviks. Pendant les premiers mois qui ont suivi Octobre, ils ont toléré l’expression des forces populaires, ils ont laissé le peuple développer la révolution au sein d’organisations aux pouvoirs sans cesse plus étendus. Mais dès que le Parti communiste s’est senti suffisamment installé au gouvernement, il a commencé à limiter l’étendue des activités du peuple. Tous les actes des bolcheviks qui ont suivi — leur politique, leurs changements de ligne, leurs compromis et leurs reculs, leurs méthodes de répression et de persécution, leur terreur et la liquidation de tous les autres groupes politiques —, tout cela ne représentait que des moyens au service d’une fin : la concentration du pouvoir de l’État entre les mains du Parti. En fait, les bolcheviks eux-mêmes, en Russie, n’en ont pas fait mystère. Le Parti communiste, affirmaient-ils, incarne l’avant-garde du prolétariat, et la dictature doit rester entre ses mains. Malheureusement pour eux, les bolcheviks n’avaient pas tenu compte de leur hôte, la paysannerie, que ni la razvyortska (la Tcheka), ni les fusillades massives n’ont persuadé de soutenir le régime bolchevik. La paysannerie est devenu le récif sur lequel tous les plans et projets conçus par Lénine sont venus s’échouer. Lénine, habile acrobate, a su opérer malgré une marge de manœuvre extrêmement étroite. La Nep (Nouvelle politique économique) a été introduite juste à temps pour repousser le désastre qui, lentement mais sûrement, allait balayer tout l’édifice communiste.

2.

La Nep a surpris et choqué la plupart des communistes. Ils ont vu dans ce tournant le renversement de tout ce que leur Parti avait proclamé — le rejet du communisme lui-même. Pour protester, certains des plus vieux membres du Parti, des hommes qui avaient affronté le danger et les persécutions sous l’ancien régime, tandis que Lénine et Trotsky vivaient à l’étranger en toute sécurité, ces hommes donc ont quitté le Parti communiste, amers et déçus. Les dirigeants ont alors décidé une sorte de lock-out. Ils ont ordonné que le Parti soit purgé de tous ses éléments « douteux ». Quiconque était soupçonné d’avoir une attitude indépendante et tous ceux qui n’acceptèrent pas la nouvelle politique économique comme l’ultime vérité de la sagesse révolutionnaire furent exclus. Parmi eux se trouvaient des communistes qui, pendant des années, avaient loyalement servi la cause. Certains d’entre eux, blessés au vif par cette procédure brutale et injuste, et bouleversés par l’effondrement de ce qu’ils vénéraient, ont même eu recours au suicide. Mais il fallait que le nouvel Évangile de Lénine puisse se diffuser en douceur, cet Évangile qui désormais prêche — au milieu des ruines provoquées par quatre années de révolution — l’intangibilité de la propriété privée ainsi que l’impitoyable liberté de la concurrence.

Cependant, l’indignation communiste contre la Nep n’exprimait que la confusion mentale des opposants à Lénine. Comment expliquer autrement que des militants, qui ont toujours approuvé les multiples cascades et acrobaties politiques de leur chef, s’indignent soudain devant son dernier saut périlleux qui constitue leur aboutissement logique ? Les communistes dévots ont un grave problème : ils s’accrochent au dogme de l’Immaculée Conception de l’État socialiste, État censé sauver le monde grâce à la révolution. Mais la plupart des dirigeants communistes n’ont jamais partagé de telles illusions. Lénine encore moins que les autres.

Dès mon premier entretien avec lui, j’ai compris que j’avais affaire à un politicien retors : il savait exactement ce qu’il voulait et semblait décidé à ne s’embarrasser d’aucun scrupule pour arriver à ses fins. Après l’avoir entendu parler en diverses occasions et avoir lu ses ouvrages, je crois que Lénine ne s’intéressait guère à la révolution et que le communisme n’était pour lui qu’un objectif très lointain. Par contre, l’État politique centralisé était la divinité de Lénine, au service de laquelle il fallait tout sacrifier. Quelqu’un a déclaré un jour que Lénine était prêt à sacrifier la révolution pour sauver la Russie. Sa politique, cependant, a prouvé qu’il était prêt à sacrifier à la fois la révolution et le pays, ou en tout cas une partie de ce dernier, afin d’appliquer son projet politique dans ce qui restait de la Russie.

Lénine était certainement le politicien le plus souple de l’Histoire. Il pouvait être à la fois un super-révolutionnaire, un homme de compromis et un conservateur. Lorsque, comme une puissante vague, le cri de « Tout le pouvoir aux soviets » se répandit dans toute la Russie, Lénine suivit le courant. Lorsque les paysans s’emparèrent des terres et les ouvriers des usines, non seulement Lénine approuva ces méthodes d’action directe mais il alla plus loin. Il avança le fameux slogan : « Expropriez les expropriateurs » , slogan qui sema la confusion dans les esprits et causa des dommages irréparables à l’idéal révolution-naire.

Jamais avant lui, un révolutionnaire n’avait interprété l’expropriation sociale comme un simple transfert de richesses d’un groupe d’individus à un autre. Cependant, c’est exactement ce que signifiait le slogan de Lénine. Les raids aveugles et irresponsables, l’accumulation des richesses de l’ancienne bourgeoisie entre les mains de la nouvelle bureaucratie soviétique, les chicaneries permanentes contre ceux dont le seul crime était leur ancien statut social, tout cela fut le résultat de l’ « expropriation des expropriateurs [1] ». Toute l’histoire de la Révolution qui s’ensuivit offre un kaléidoscope des compromis de Lénine et de la trahison de ses propres slogans.

Les actes et les méthodes des bolcheviks depuis la révolution d’Octobre peuvent sembler contredire la Nep. Mais en réalité ils font partie des anneaux de la chaîne qui allait forger le gouvernement tout-puissant centralisé et dont le capitalisme d’État était l’expression économique. Lénine avait une vision très claire et une volonté de fer. Il savait comment faire croire à ses camarades, à l’intérieur de la Russie mais aussi à l’extérieur, que son projet aboutirait au véritable socialisme et que ses méthodes étaient révolutionnaires. Lénine méprisait tellement ses partisans qu’il n’a jamais hésité à leur jeter ses quatre vérités au visage. « Seuls des imbéciles peuvent croire qu’il est possible d’instaurer le communisme maintenant en Russie », répondit-il aux bolcheviks qui s’opposaient à la Nep.

De fait, Lénine avait raison. Il n’a jamais essayé de construire un véritable communisme en Russie, à moins de considérer que trente-trois niveaux de salaires, un système différencié de rations alimentaires, des privilèges assurés pour quelques-uns et l’indifférence pour la grande masse soient du communisme.

Au début de la révolution, il fut relativement facile au Parti de s’emparer du pouvoir. Tous les éléments révolutionnaires, enthousiasmés par les promesses ultrarévolutionnaires des bolcheviks, les ont aidés à prendre le pouvoir. Une fois en possession de l’État, les communistes ont entamé leur processus d’élimination. Tous les partis et les groupes politiques qui ont refusé de se soumettre à leur nouvelle dictature ont dû partir. D’abord cela concerna les anarchistes et les socialistes-révolutionnaires de gauche, puis les mencheviks et les autres opposants de droite, et enfin tous ceux qui osaient avoir une opinion personnelle. Toutes les organisations indépendantes ont connu le même sort. Soit elles ont été subordonnées aux besoins du nouvel État, soit elles ont été détruites, comme ce fut le cas des soviets, des syndicats et des coopératives — les trois grands piliers des espoirs révolutionnaires.

Les soviets sont apparus pour la première fois au cours de la révolution de 1905. Ils jouèrent un rôle important durant cette période brève mais significative. Même si la révolution fut écrasée, l’idée des soviets resta enracinée dans l’esprit et le cœur des masses russes. Dès l’aube qui illumina la Russie en février 1917, les soviets réapparurent et fleurirent très rapidement. Pour le peuple, les soviets ne portaient absolument pas atteinte à l’esprit de la révolution. Au contraire, la révolution allait trouver son expression pratique la plus élevée, la plus libre dans les soviets. C’est pourquoi les soviets se répandirent aussi spontanément et aussi rapidement dans toute la Russie. Les bolcheviks comprirent où allaient les sympathies du peuple et se joignirent au mouvement. Mais lorsqu’ils contrôlèrent le gouvernement, les communistes se rendirent compte que les soviets menaçaient la suprématie de l’État.

En même temps, ils ne pouvaient pas les détruire arbitrairement sans miner leur propre prestige à la fois dans le pays et à l’étranger, puisqu’ils apparaissaient comme les promoteurs du système soviétique. Ils commencèrent donc à priver graduellement les soviets de leurs pouvoirs pour finalement les subordonner à leurs propres besoins.

Les syndicats russes furent beaucoup plus faciles à émasculer. Sur le plan numérique et du point de vue de leur fibre révolutionnaire, ils étaient encore dans leur prime enfance. En déclarant que l’adhésion aux syndicats était obligatoire, les organisations syndicales russes acquirent une certaine force numérique, mais leur esprit resta celui d’un tout petit enfant. L’État communiste devint alors la nounou des syndicats. En retour, ces organisations servirent de larbins à l’État. «L’école du communisme », comme le déclara Lénine au cours de la fameuse controverse sur le rôle des syndicats. Il avait tout à fait raison. Mais une école vieillotte où l’esprit de l’enfant est enchaîné et écrasé par ses professeurs. Dans aucun pays du monde, les syndicats ne sont autant soumis à la volonté et aux diktats de l’État que dans la Russie bolchevik.

Le sort des coopératives est bien trop connu pour que je m’étende à leur sujet. Elles constituaient le lien le plus essentiel entre les villes et les campagnes. Elles apportaient à la révolution un moyen populaire et efficace d’échange et de distribution, ainsi qu’une aide d’une valeur incalculable pour reconstruire la Russie. Les bolcheviks les ont transformées en rouages de la machine gouvernementale et elles ont donc perdu à la fois leur utilité et leur efficacité.

A suivre…

 

Lectures complémentaires:

Sutton_Le_meilleur_ennemi_quon_puisse_acheter

Sutton_Wall-Street_et_la_Révolution_Bolchévique

Manifeste pour la Société des Sociétés

Ecrits-choisis-anarchistes-sebastien-faure-mai-2018

Rudolph Rocker_Anarchie de la theorie a la pratique

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

Que faire ?

L’anarchie pour la jeunesse

Errico_Malatesta_écrits_choisis

la-sixta

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Appel au Socialisme Gustav Landauer

Politique, État et société: le marxisme contre la révolution russe (Emma Goldman)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 27 novembre 2017 by Résistance 71

Un texte de plus pour comprendre qu’il n’y a pas de solutions au sein du système, qu’il n’y en a jamais eu et qu’il n’y en aura jamais…

Solution ? Petit précis ici:  Manifeste de la societe des societes

~ Résistance 71 ~

 

Le désillusionnement d’Emma Goldman avec le marxisme-léninisme (bolchévisme) et non pas la révolution russe

Le marxisme contre la révolution russe

 

Emma Goldman (1924)

 

Novembre 2017

 

Source:

https://robertgraham.wordpress.com/2017/11/18/emma-goldmans-disillusionment-with-marxism-leninism-not-the-russian-revolution/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Les critiques socialistes non bolchéviques (NdT: non marxiste-léniniste) de l’échec russe soutienne que la révolution n’aurait pas pu être un succès en Russie parce que les conditions industrielles n’avaient pas encore atteint le niveau supérieur nécessaire dans ce pays. Ils pointent vers Marx qui enseigna que la révolution sociale n’est possible que dans des pays ayant un haut système industriel couplé avec ses antagonismes sociaux attenants. Ils affirment donc que la révolution russe ne pouvait pas être une révolution sociale et qu’historiquement, elle devait évoluer le long de lignes constitutionnelles et démocratiques, complétées par une industrie croissante afin que le pays soit mûr pour un changement de base.

Cette vue marxienne orthodoxe ne tient pas compte d’un facteur, un facteur peut-être le plus vital à la possibilité de succès d’une révolution sociale, plus vital que l’élément industriel: celui de la psychologie des masses à une époque donnée. Pourquoi n’y a t’il pas par exemple, de révolution sociale aux Etats-Unis, en France ou même en Allemagne ? Ces pays ont certainement atteint le point culminant industriel établi par Marx. (NdT: en fait non, Goldman se trompe ici, le point culminant n’était pas atteint, la marchandise n’avait pas encore atteint le stade ultime de sa tyrannie… Comparons simplement avec aujourd’hui, nous en sommes bien plus proche, un siècle plus tard…) La vérité est que le développement industriel et les grands contrastes sociaux ne sont pas en eux-mêmes des moyens suffisants pour donner naissance à une nouvelle société ou appeler à une révolution. La conscience sociale nécessaire, la psychologie de masse requise manquent à l’appel dans des pays comme les Etats-Unis et autres cités. Cela explique pourquoi aucune révolution sociale ne s’y est tenue.

A cet égard, La Russie avait l’avantage sur d’autres terres plus industrialisées, plus “civilisées”. Il est vrai que la Russie n’était pas aussi industriellement avancée que ses voisins européens. Mais la psychologie des masses russes, inspirée et intensifiée par la révolution de février (1917) mûrissait à une telle vitesse qu’en quelques mois, le peuple fut prêt pour des slogans ultra-révolutionnaires tels que “Tout le pouvoir aux Soviets” et “La terre aux paysans, les usines aux ouvriers”.

La signification de ces slogans ne doit pas être sous-estimée. Exprimant de manière large la volonté instinctive et semi-consciente des gens, ils signifiaient pourtant la réorganisation sociale, économique, politique et industrielle de la Russie. Quel pays en Europe ou aux Amériques est préparé à interprété de tels slogans révolutionnaires pour les mettre en pratique dans la vie de tous les jours ? Pourtant en Russie, aux mois de juin et juillet 1917, ces slogans sont devenus populaires et de manière enthousiaste, active, mis en avant sous la forme de l’action directe, par la masse de la population agraire et industrielle de plus de 150 millions de personnes. Ceci fut la preuve suffisante pour dire que le peuple russe était “mûr” pour la révolution social.

Quant à la “préparation économique” dans le sens marxien, on ne doit pas oublier que la Russie est un pays essentiellement agraire. Le diktat de Marx présuppose l’industrialisation de la population paysanne dans tous les pays développés, comme une étape de santé sociale pour la révolution. Mais les évènements en Russie de 1917 ont démontré que la révolution n’attend pas ce processus d’industrialisation et, ce qui est le plus important, ne peut pas attendre. Les paysans russes ont commencé à exproprier les grands propriétaires terriens et les ouvriers ont commencé à prendre possession des usines sans attendre, sans avoir connaissance du diktat de Marx. Cette action populaire, par la vertu de sa propre logique interne, a poussé la révolution sociale en Russie, renversant tous les calculs marxiens. La psychologie slave a prouvé être plus forte que les théories socio-démocrates.

Cette psychologie a impliqué ce désir passionné de liberté entretenu par un siècle d’agitation révolutionnaire parmi toutes les classes de la société. Le peuple russe était heureusement demeuré politiquement non-sophistiqué et vierge de la corruption et de la confusion créées au sein du prolétariat des autres pays par la liberté “démocratique” et l’auto-gouvernement. Les Russes restèrent en ce sens, naturels et simples, étrangers aux subtilité de la politique politicienne, aux tricheries parlementaires et au bidouillage légal. D’un autre coté, son sens primordial de la justice et du droit était fort et vital, sans cette finesse de la désintégration de la pseudo-civilisation. Le peuple savait ce qu’il voulait et il n’a pas attendu “l’inéluctable raison historique” pour le faire: il a employé l’action directe. Pour lui, la révolution était un fait de la vie et non pas une théorie à discuter.

Ainsi la révolution sociale se produisit en Russie et ce malgré le retard industriel du pays. Mais faire la révolution n’était pas suffisant. Il était nécessaire qu’elle progresse et s’élargisse, qu’elle se développe en une reconstruction socio-économique. Cette phase de la révolution nécessitait la participation pleine de l’initiative personnelle et de l’effort collectif. Le développement et le succès de la révolution dépendaient du plus large exercice du génie créateur du peuple, sur la coopération du prolétariat intellectuel et manuel. L’intérêt commun est le leitmotiv de toute destinée révolutionnaire, spécifiquement dans son côté constructif. Cet esprit de but mutuel et de solidarité souffla sur la Russie en cette puissante vague dès les premiers jours d’octobre/novembre 1917. Inhérent à cet enthousiasme furent les forces qui auraient pu déplacer des montagnes si elles avaient été guidées par la considération exclusive du bien-être de tout un peuple. L’environnement pour une telle efficacité était possible: les organisations du travail et les coopératives agricoles qui abondaient en Russie et la recouvraient comme un réseau de ponts reliant les villes ; les soviets qui devinrent actifs et efficaces aux besoins du peuple russe et finalement, l’intelligentsia dont les traditions depuis un siècle exprimaient la dévotion héroïque à la cause de l’émancipation de la Russie.

Mais un tel développement n’était en aucun cas au programme des bolchéviques. Depuis plusieurs après Octobre, ils endurèrent la manifestation des forces populaires, de ce peuple qui portait la révolution dans des endroits toujours plus élargis. Mais dès que le parti communiste se sentit suffisamment fort sur la selle gouvernementale, il commença à limiter le champ d’action populaire. Toutes les actions bolchéviques qui s’en suivirent, toutes leurs politiques subséquentes, changements de politique, leurs compromis, leurs retraites et traîtrises, leurs méthodes de suppression et d’oppression, de persécution, leur terrorisme et l’extermination des autres idées politiques, ne furent que les moyens justifiés par la fin: la rétention du pouvoir d’état aux mains du parti communiste. En fait, les bolchéviques eux-mêmes, en Russie, n’en firent pas un secret. Le parti communiste dirent-ils, est l’avant-garde du prolétariat et la dictature doit rester entre ses mains. Hélas, les bolchéviques ne tinrent pas compte de leur hôte, sans la paysannerie que ni la razvyoriska, la Tchéka, ni les massacres, ne purent persuader de soutenir le régime bolchévique, la paysannerie est devenue la pierre sur laquelle les meilleurs plans de Lénine furent fracassés. Mais Lénine, agile acrobate, était performant dans l’action à marge de sécurité minimum. La “nouvelle politique économique” ou NEP fut introduite juste à temps pour éviter le désastre qui doucement mais sûrement, minait l’édifice communiste complet.

(NdT: La NEP fut une mesure de capitalisme d’état avec laquelle Lénine et Trotsky remplissaient leur part du contrat passé avec la City de Londres et sa succursale de Wall Street, faire de la future URSS un marché captif pour les financiers et industriels de l’empire qui émergera de la première guerre mondiale: l7empire anglo-américain)

Résistance politique: L’abécédaire d’Emma Goldman

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Revue Ballast

 

25 novembre 2016

 

Source:
http://www.revue-ballast.fr/labecedaire-demma-goldman/

 

Emma Goldman n’était pas née aux États-Unis mais elle se percevait comme l’un de ses enfants « adoptés » : non pas, confiait-elle, en raison d’une carte d’identité mais d’« un état d’esprit », celui de l’immensité des terres et d’un certain souci de la liberté. À l’heure où un milliardaire nationaliste s’apprête à fanfaronner dans les bureaux de la Maison Blanche, (re)plongeons-nous dans l’œuvre-vie de cette militante née en Lituanie en 1869 : anarchiste, communiste et féministe, amatrice de danse et de théâtre, elle fut incarcérée pour s’être levée contre la Première Guerre mondiale et avoir défendu le droit des femmes à la contraception. Exilée en Russie, elle se sépara des bolcheviks qu’elle avait initialement soutenus et partit appuyer les libertaires en Espagne, contre Franco. Celle que les services secrets nord-américains tenaient pour l’une des voix les plus « dangereuses » mourut d’un accident vasculaire cérébral à Toronto, en 1940, après avoir dénoncé le Pacte germano-soviétique… Une vie, disait-elle, « de désespoir noir et de fervent espoir » — l’un de ses amis salua, sur sa tombe, celle qui se battit sans relâche, en tant qu’ouvrière, infirmière, essayiste et activiste, pour « un monde sans guerre, un monde sans pauvreté, un monde d’espoir et de fraternité humaine ».

Amour libre : « S’il était possible d’autopsier l’essentiel des cas de jalousie, il apparaîtrait probablement que moins les protagonistes sont animés par un grand amour, plus leur jalousie est violente et déterminée. Deux personnes liées par l’unité et par une harmonie relationnelle ne craignent pas de réduire leur confiance mutuelle et leur sécurité si l’un d’entre eux éprouve de l’attraction pour un autre. »
(« Jealousy: Causes and a Possible Cure », 1912)

Berceau : « La France est le berceau de l’anarchie. C’est à ses fils les plus brillants que nous en devons la paternité, notamment au plus grand de tous, Proudhon. Ils ont livré pour leur idéal une bataille exténuante, ont encouru les persécutions, l’emprisonnement, parfois au prix de leur propre vie. Pas en vain. »
(Living my Life, 1932)

Communisme libertaire : « Le communisme est nécessairement libertaire. Anarchiste. »
(« Le communisme n’existe pas en URSS », avril 1935)

De la fin et des moyens : « On ne soulignera jamais assez que la révolution ne sert à rien si elle n’est pas inspirée par son idéal ultime. Les méthodes révolutionnaires doivent être en harmonie avec les objectifs révolutionnaires. Les moyens utilisés pour approfondir la révolution doivent correspondre à ses buts. En d’autres termes, les valeurs éthiques que la révolution infusera dans la nouvelle société doivent être disséminées par les activités révolutionnaires de la “période de transition”. Cette dernière peut faciliter le passage à une vie meilleure mais seulement à condition qu’elle soit construite avec les mêmes matériaux que la nouvelle vie que l’on veut construire. La révolution est le miroir des jours qui suivent ; elle est l’enfant qui annonce l’Homme de demain. » (Postface à My Disillusionment in Russia, 1923)

État : « Hommes et femmes, savez-vous que l’État est votre pire ennemi ? C’est une machine qui vous écrase pour mieux soutenir vos maîtres, ceux que l’on nomme la classe dirigeante. Et comme des enfants naïfs, vous vous en remettez à vos leaders politiques. Avec votre complicité, ils s’emparent de votre confiance, mais c’est pour la vendre au plus offrant. »
(Living my Life, 1932)

Force collective : « Le savant, l’ingénieur, le spécialiste, le chercheur, l’enseignant et l’artiste créateur, tout comme le menuisier, le machiniste, et tous les autres travailleurs font intégralement partie de la force collective qui permettra à la révolution de construire le nouvel édifice social. Elle n’emploiera pas la haine, mais l’unité ; pas l’hostilité, mais la camaraderie ; pas le peloton d’exécution, mais la sympathie — telles sont les leçons à tirer du grand échec russe pour l’intelligentsia comme pour les ouvriers. »
(Postface à My Disillusionment in Russia, 1923)

Geôle : « Plus que tout autre chose, la prison fut une véritable école de la vie. Une école douloureuse, mais combien précieuse ! C’est là que je découvris les profondeurs et les complexités de l’âme humaine, là que je compris le sens des mots laideur et beauté, mesquinerie et générosité. J’y appris à regarder la vie avec mes propres yeux […]. »
(Living my Life, 1932)

Homosexualité : « Le [sujet] le plus tabou de notre société : l’homosexualité. Cependant la censure vint de mes propres rangs parce que je traitais de sujets aussi “peu naturels” que l’homosexualité. L’anarchisme était suffisamment calomnié, et on accusait déjà les militants de dépravation […]. Moi, je croyais à la liberté d’expression, et la censure dans mon camp avait sur moi le même effet que la répression policière. Elle me renforçait dans ma volonté de défendre ceux qui sont victimes d’injustice sociale comme ceux qui sont victimes de préjugés puritains. »
(Living my Life, 1932)

Interruption volontaire de grossesse : « Ces accouchements me rendaient malade et me désespéraient : lorsque j’en revenais, je haïssais les hommes, que je tenais pour responsables des conditions effrayantes dans lesquelles vivaient ces femmes et ces enfants. Et je me haïssais encore plus de ne pas voir comment les secourir. […] Une vie non désirée que l’on maintient dans une pauvreté abjecte ne m’a jamais paru “sacrée”. »
(Living my Life, 1932)

Journalisme : « Le grand problème avec les journalistes est que, généralement, ils ignorent les événements courants ou que, manquant d’honnêteté, ils ne les évoquent jamais. »
(« Le patriotisme, une menace contre la liberté », 1911)

Kropotkine : « [Il] montre que dans le règne animal aussi bien que dans la société humaine, la coopération — par opposition aux luttes intestines — œuvre dans le sens de la survivance et de l’évolution des espèces. […] Pierre Kropotkine a montré les résultats fantastiques qu’on peut attendre lorsque cette force qu’est l’individualité humaine œuvre en coopération avec d’autres. »
(« L’individu, la société et l’État », 1940)

Libertaires russes : « La plupart des anarchistes russes eux-mêmes se trouvaient malheureusement englués dans de tout petits groupes et des combats individuels, plutôt que dans un grand mouvement social et collectif. Un historien impartial admettra certainement un jour que les anarchistes ont joué un rôle très important dans la révolution russe — un rôle beaucoup plus significatif et fécond que leur nombre relativement limité pouvait le faire croire. Cependant, l’honnêteté et la sincérité m’obligent à reconnaître que leur travail aurait été d’une valeur pratique infiniment plus grande s’ils avaient été mieux organisés […]. » (Postface à My Disillusionment in Russia, 1923)

Mouvement : « Une cause qui défendait un si bel idéal, qui luttait pour l’anarchie, la libération et la liberté, contre les idées reçues et les préjugés, une telle cause ne pouvait exiger que l’on renonce à la vie et à la joie. Je précisai que la Cause ne pouvait espérer que je devienne une nonne, ni que le Mouvement se transforme en cloître. »
(Living my Life, 1932)

Nietzsche : « Avec lui, j’atteignis des hauteurs auxquelles je n’avais pas rêvé jusque-là. Ce langage incantatoire, cette beauté visionnaire me donnaient envie de dévorer chaque ligne de ses écrits : mais j’étais trop pauvre pour les acheter. »
(Living my Life, 1932)

Oppression des femmes : « [La femme] devrait être son égale [à l’homme] face au monde, comme elle l’est dans la réalité. Elle est aussi capable que lui, mais quand elle travaille elle est moins payée. Pourquoi ? Parce qu’elle porte des jupes au lieu de pantalons. […] La femme, au lieu d’être considérée comme la reine de la maison selon les livres classiques, est en fait la servante, la maîtresse et l’esclave du mari et des enfants. Elle perd totalement sa propre individualité, elle perd même son nom qu’elle n’est pas autorisée à conserver. »
(Interview publiée dans le Sunday Magazine Post Dispatch de Saint Louis, le 24 octobre 1897)

Prostitution : « Ce système qui force les femmes à vendre leur féminité et leur indépendance au plus offrant n’est qu’une ramification du même système infernal qui permet à quelques uns de vivre sur les richesses produites par leurs semblables, dont 99 % doivent travailler et se réduire en esclavage du matin au soir pour un salaire à peine suffisant à leur survie, cependant que les fruits de leur travail sont absorbés par une minorité de vampires désœuvrés qui vivent entourés de tout ce que le monde compte de plus luxueux. »
(« L’anarchisme et la question sexuelle », 27 septembre 1896)

Question religieuse : « J’étais de religion juive quand j’étais enfant — vous savez, je suis juive —, mais maintenant je suis athée. Personne n’a été capable de prouver ni les origines de la Bible, ni l’existence d’un dieu selon mon opinion. Je ne crois pas dans un au-delà à l’exception de l’au-delà qui est trouvé dans la matière physique qui existe dans le corps humain. Je pense que les vies existent dans d’autres formes ; et je ne pense pas que ce qui a été créé peut être perdu ; cela continue encore et à nouveau sous une forme ou une autre. L’âme n’existe pas ; tout est dans la matière physique. »
(Interview publiée dans le Sunday Magazine Post Dispatch de Saint Louis, le 24 octobre 1897)

Révolution : « Les valeurs humaines sont encore plus importantes parce qu’elles fondent toutes les valeurs sociales. Nos institutions et nos conditions sociales reposent sur des idées profondément ancrées. Si l’on change ces conditions sans toucher aux idées et valeurs sous-jacentes, il ne s’agira alors que d’une transformation superficielle, qui ne peut être durable ni amener une amélioration réelle. […] Le but ultime de tout changement social révolutionnaire est d’établir le caractère sacré de la vie humaine, la dignité de l’homme, le droit de chaque être humain à la liberté et au bien-être. Si tel n’est pas l’objectif essentiel de la révolution, alors les changements sociaux violents n’ont aucune justification. »
(Postface à My Disillusionment in Russia, 1923)

Sionisme : « Je m’oppose depuis de nombreuses années au sionisme, qui n’est que le rêve des capitalistes juifs dans le monde entier de créer un État juif avec tous ses accessoires : gouvernement, lois, police, militarisme, etc. En d’autre termes, ils veulent créer une machine étatique juive pour protéger les privilèges d’une minorité contre une majorité. » 
(Lettre à l’éditeur de Spain and the World, 26 août 1938)

Travail : « Le cerveau et le muscle sont indispensables pour régénérer la société. Le travail intellectuel et le travail manuel coopèrent étroitement dans le corps social, comme le cerveau et la main dans le corps humain. L’un ne peut fonctionner sans l’autre. Il est vrai que la plupart des intellectuels se considèrent comme une classe à part, supérieure aux ouvriers, mais partout les conditions sociales minent rapidement le piédestal de l’intelligentsia. Les intellectuels sont forcés d’admettre qu’eux aussi sont des prolétaires […]. »
(Postface à My Disillusionment in Russia, 1923)

URSS : « Il est désormais clair pourquoi la révolution russe, dirigée par le Parti communiste, a échoué. Le pouvoir politique du Parti, organisé et centralisé dans l’État, a cherché à se maintenir par tous les moyens à sa disposition. Les autorités centrales ont essayé de canaliser de force les activités du peuple dans des formes correspondant aux objectifs du Parti. […] La révolution russe reflète, à une petite échelle, la lutte séculaire entre le principe libertaire et le principe autoritaire. »
(Postface à My Disillusionment in Russia, 1923

Violence : « Je n’ai jamais nié que la violence est inévitable […]. Néanmoins, c’est une chose d’employer la violence dans le combat, comme moyen de défense. C’est tout à fait autre chose d’en faire un principe de terreur, de l’institutionnaliser, de l’assigner à la place la plus essentielle de la lutte sociale. Un tel terrorisme engendre la contre-révolution et, à son tour, il devient lui-même contre-révolutionnaire. »
(Préface à My Disillusionment in Russia, 1922)

WWI : « Les masses européennes qui se battent dans les tranchées et sur les champs de bataille ne sont pas motivées par un désir profond de faire la guerre ; ce qui les a poussées sur les champs de bataille, c’est la compétition impitoyable entre d’infimes minorités de profiteurs soucieux de développer les équipements militaires, des armées plus efficaces, des bateaux de guerre plus grands, des canons de plus longue portée. On ne peut construire une armée puis la ranger dans une boîte comme on le fait avec des soldats de plomb. »
(« La préparation militaire nous conduit tout droit au massacre universel », 10 décembre 2015)

Xénophobie : « L’Amérique est essentiellement un melting-pot. Dans ce pays, aucun groupe national ne peut se vanter d’appartenir à une race pure et supérieure, d’être détenteur d’une mission historique particulière ou d’une culture plus spirituelle. Et pourtant les chauvins et les spéculateurs bellicistes n’arrêtent pas d’ânonner les slogans sentimentaux du nationalisme hypocrite : “L’Amérique aux Américains”, “L’Amérique d’abord, avant tout et toujours”. »
(« La préparation militaire nous conduit tout droit au massacre universel », 10 décembre 2015)

Yachting : « Regardez les soirées et les dîners des enfants de ces bourgeois, dont un seul plat aurait suffi à nourrir des centaines d’affamés pour qui un repas d’eau et de pain est un luxe. Regardez ces fanatiques de la mode passer leur temps à inventer de nouveaux moyens de s’amuser : sorties au théâtre, bals, concerts, yachting, courant d’une partie à l’autre du globe dans une recherche folle de gaieté et plaisirs. Et alors tournez vous un moment et regardez ceux qui produisent la richesse qui paie ces divertissement excessifs et artificiels. »
(« L’Anarchisme et la question sexuelle », 1896)

Zénith : « Le capitalisme a atteint son zénith le plus éhonté. Eussent les travailleurs la possibilité d’avoir leurs propres représentants — ce que réclament à corps et à cris nos bons politiciens socialistes —, qu’en est-il de leur honnêteté et de leur bonne foi ? Il faut garder à l’esprit que le chemin politicien des bonnes intentions est pavé de pièges : on y trouve toutes formes de manigances possibles et imaginables — grâce auxquelles l’aspirant politicien peut atteindre le succès. »
(« Ce que signifie l’anarchisme », 1917)

Jo de JBL1960 en a fait un super pdf, voir ici

 

Réflexion politique: L’individu, la société et l’État (Emma Goldman)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 14 janvier 2017 by Résistance 71

Suite à notre discussion avec Hervé Hum d’Agoravox, nous republions en dédicace ce texte rare mais Ô combien dense et d’actualité datant de 1940. Il s’agit du texte d’une des toutes dernières apparitions publiques d’Emma Goldman à Chicago en 1940, très peu de temps avant sa mort.

Nous avons publié ce texte en novembre 2011, voici ce que nous en disions alors pour l’introduire:

“Nous reproduisons ici un texte de l’activiste anarchiste et féministe américaine Emma Goldman (1869-1940) qui fut publié en 1940, à la fin de sa vie.

Ce texte essentiel pose les véritables problèmes, toujours non résolus, qui altèrent la relation de l’individu, de la société et de l’état. L’évidence historique de ce qui est avancé ici ainsi que l’analyse de l’individu dans sa relation avec la société (et inversement) en fait toujours un texte d’une actualité brûlante 71 ans plus tard…

Emma Goldman comme beaucoup de penseurs anarchistes étaient une visionnaire, qui par sa compréhension aigüe de la subjugation de la nature humaine et de la société par une idéologie oligarchique et oppressive, a montré sa vie durant le chemin vers l’émancipation et la liberté.

A lire, méditer et diffuser sans modération…”

L’emphase en caractère gras est ajoutée, elle n’apparaît pas dans le texte original.

— Résistance 71 —

 

L’individu la société et l’État

 

Emma Goldman

 

Discours au Forum de la Free Society
Chicago, 1940

 

Le doute règne dans l’esprit des hommes car notre civilisation tremble sur ses bases. Les institutions actuelles n’inspirent plus confiance et les gens intelligents comprennent que l’industrialisation capitaliste va à l’encontre des buts mêmes qu’elle est censée poursuivre.

Le monde ne sait comment s’en sortir. Le parlementarisme et la démocratie périclitent et certains croient trouver un salut en optant pour le fascisme ou d’autres formes de gouvernements «forts».

Du combat idéologique mondial sortiront des solutions aux problèmes sociaux urgents qui se posent actuellement (crises économiques, chômage, guerre, désarmement, relations internationales, etc.). Or, c’est de ces solutions que dépendent le bien-être de l’individu et le destin de la société humaine.

L’État, le gouvernement avec ses fonctions et ses pouvoirs, devient ainsi le centre d’intérêt de l’homme qui réfléchit. Les développements politiques qui ont eu lieu dans toutes les nations civilisées nous amènent à nous poser ces questions: voulons-nous d’un gouvernement fort ?

Devons nous préférer la démocratie et le parlementarisme ? Le fascisme, sous une forme ou sous une autre, la dictature qu’elle soit monarchique, bourgeoise ou prolétarienne offrent-ils des solutions aux maux ou aux difficultés qui assaillent notre société ?

En d’autres termes, parviendrons-nous à effacer les tares de la démocratie à l’aide d’un système encore plus démocrate, ou bien devrons-nous trancher le noeud gordien du gouvernement populaire par l’épée de la dictature ?

Ma réponse est : ni l’un ni l’autre. Je suis contre la dictature et le fascisme, je suis opposée aux régimes parlementaires et au soi-disant démocraties politiques.

C’est avec raison qu’on a parlé du nazisme comme d’une attaque contre la civilisation. On pourrait dire la même chose de toutes les formes de dictature, d’oppression et de coercition. Car qu’est-ce que la civilisation ? Tout progrès a été essentiellement marqué par l’extension des libertés de l’individu au dépens de l’autorité extérieure tant en ce qui concerne son existence physique que politique ou économique. Dans le monde physique, l’homme a progressé jusqu’à maîtriser les forces de la nature et les utiliser à son propre profit. L’homme primitif accomplit ses premiers pas sur la route du progrès lorsqu’il parvient à faire jaillir le feu, triomphant ainsi de l’homme, à retenir le vent et à capter l’eau.

Quel rôle l’autorité ou le gouvernement ont-ils joué dans cet effort d’amélioration, d’invention et de découverte ? Aucun, ou plutôt aucun qui soit positif. C’est toujours l’individu qui accomplit le miracle, généralement en dépit des interdictions, des persécutions et de l’intervention de l’autorité, tant humaine que divine.

De même dans le domaine politique, le progrès consiste à s’éloigner de plus en plus de l’autorité du chef de tribu, de clan, du prince et du roi, du gouvernement et de l’État. Économiquement, le progrès signifie plus de bien-être pour un nombre sans cesse croissant. Et culturellement, il est le résultat de tout ce qui s’accomplit par ailleurs, indépendance politique, intellectuelle et psychique de plus en plus grande.

Dans ces perspectives, les problèmes de relation entre l’homme et l’État revêtent une signification tout à fait nouvelle. Il n’est plus question de savoir si la dictature est préférable à la démocratie, si le fascisme italien est supérieur ou non à l’hitlérisme. Une question beaucoup plus vitale se pose alors à nous : le gouvernement politique, l’État est-il profitable à l’humanité et quelle est son influence sur l’individu ?

L’individu est la véritable réalité de la vie, un univers en soi. Il n’existe pas en fonction de l’État, ou de cette abstraction qu’on appelle «société» ou «nation», et qui n’est autre qu’un rassemblement d’individus. L’homme a toujours été, est nécessairement la seule source, le seul moteur d’évolution et de progrès. La civilisation est le résultat d’un combat continuel de l’individu ou des groupements d’individus contre l’État et même — contre la «société», c’est-à-dire contre la majorité hypnotisée par l’État et soumise à son culte. Les plus grandes batailles que l’homme ait jamais livrées l’ont été contre des obstacles et des handicaps artificiels qu’il s’est lui-même imposés et qui paralysent son développement. La pensée humaine a toujours été faussée par les traditions, les coutumes, l’éducation trompeuse et inique, dispensées pour servir les intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir et jouissent de privilèges; autrement dit, par l’État et les classes possédantes. Ce conflit incessant a dominé l’histoire de l’humanité.

On peut dire que l’individualité, c’est la conscience de l’individu d’être ce qu’il est, et de vivre cette différence. C’est un aspect inhérent à tout être humain et un facteur de développement. L’État et les institutions sociales se font et se défont, tandis que l’individualité demeure et persiste. L’essence même de l’individualité, c’est l’expression, le sens de la dignité et de l’indépendance, voilà son terrain de prédilection. L’individualité, ce n’est pas cet ensemble de réflexes impersonnels et machinaux que l’État considère comme un «individu». L’individu n’est pas seulement le résultat de l’hérédité et de l’environnement, de la cause et de l’effet. C’est cela, mais aussi beaucoup plus. L’homme vivant ne peut pas être défini; il est source de toute vie et de toutes valeurs, il n’est pas une partie de ceci ou de cela ; c’est un tout, un tout individuel, un tout qui évolue et se développe, mais qui reste cependant un tout constant.

L’individualité ainsi décrite n’a rien de commun avec les diverses conceptions de l’individualisme et surtout pas avec celui que j’appellerai «individualisme de droite, à l’américaine», qui n’est qu’une tentative déguisée de contraindre et de vaincre l’individu dans sa singularité. Ce soi-disant individualisme, que suggère les formules comme «libre entreprise», «american way of life», arrivisme et société libérale, c’est le laisser-faire économique et social ; l’exploitation des masses par les classes dominantes avec l’aide de la fourberie légale; la dégradation spirituelle et l’endoctrinement systématique de l’esprit servile, processus connu sous le nom «d’éducation». Cette forme d’ «individualisme» corrompu et vicié, véritable camisole de force de l’individualité, réduit la vie à une course dégradante aux biens matériels, au prestige social; sa sagesse s’exprime en une phrase: «Chacun pour soi et maudit soit le dernier».

Inévitablement, l’ «individualisme» de droite débouche sur l’esclavage moderne, les distinctions sociales aberrantes et conduit des millions de gens à la soupe populaire. Cet «individualisme»-là, c’est celui des maîtres, tandis que le peuple est enrégimenté dans une caste d’esclaves pour servir une poignée de «surhommes» égocentriques. L’Amérique est, sans doute, le meilleur exemple de cette forme d’individualisme, au nom duquel tyrannie politique et oppression sociale sont élevées au rang de vertus : tandis que la moindre aspiration, la moindre tentative de vie plus libre et plus digne seront immédiatement mises au compte d’un anti-américanisme intolérable et condamnées, toujours au nom de ce même individualisme.

Il fut un temps où l’État n’existait pas. L’homme a vécu dans des conditions naturelles, sans État ni gouvernement organisé. Les gens étaient groupés en petites communautés de quelques familles, cultivant le sol et s’adonnant à l’art et à l’artisanat. L’individu, puis plus tard la famille, était la cellule de base de la vie sociale; chacun était libre et l’égal de son voisin. La société humaine de cette époque n’était pas un État mais une association volontaire où chacun bénéficiait de la protection de tous. Les aînés et les membres les plus expérimentés du groupe en étaient les guides et les conseillers. Ils aidaient à régler les problèmes vitaux, ce qui ne signifie pas gouverner et dominer l’individu. Ce n’est que plus tard qu’on vit apparaître gouvernement politique et État, conséquences du désir des plus forts de prendre l’avantage sur les plus faibles, de quelques-uns contre le plus grand nombre.

L’État ecclésiastique, ou séculier, servit alors à donner une apparence de légalité et de droit aux torts causés par quelques-uns au plus grand nombre. Cette apparence de droit était le moyen le plus commode de gouverner le peuple, car un gouvernement ne peut exister sans le consentement du peuple, consentement véritable, tacite ou simulé. Le constitutionnalisme et la démocratie sont les formes modernes de ce consentement prétendu, inoculé par ce qu’on appelle «éducation», véritable endoctrinement public et privé.

Le peuple consent parce qu’on le persuade de la nécessité de l’autorité ; on lui inculque l’idée que l’homme est mauvais, virulent et trop incompétent pour savoir ce qui est bon pour lui. C’est l’idée fondamentale de tout gouvernement et de toute oppression. Dieu et l’État n’existent et ne sont soutenus que par cette doctrine.

Pourtant l’État n’est rien d’autre qu’un nom, une abstraction. Comme d’autres conceptions du même type, nation, race, humanité, il n’a pas de réalité organique. Appeler l’État un organisme est une tendance maladive à faire d’un mot un fétiche.

Le mot État désigne l’appareil législatif et administratif qui traite certaines affaires humaines, mal la plupart du temps. Il ne contient rien de sacré, de saint ou de mystérieux. L’État n’a pas de conscience, il n’est pas chargé d’une mission morale, pas plus que ne le serait une compagnie commerciale chargée d’exploiter une mine de charbon ou une ligne de chemin de fer.

L’État n’a pas plus de réalité que n’en ont les dieux ou les diables. Ce ne sont que des reflets, des créations de l’esprit humain, car l’homme, l’individu est la seule réalité. L’État n’est que l’ombre de l’homme, l’ombre de son obscurantisme, de son ignorance et de sa peur.

La vie commence et finit avec l’homme, l’individu. Sans lui, pas de race, pas d’humanité, pas d’État. Pas même de société. C’est l’individu qui vit, respire et souffre. Il se développe et progresse en luttant continuellement contre le fétichisme qu’il nourrit à l’égard de ses propres inventions et en particulier de l’État.

L’autorité religieuse a édifié la vie politique à l’image de celle de l’Église. L’autorité de l’État , les «droits» des gouvernants venaient d’en haut ; le pouvoir, comme la foi, était d’origine divine. Les philosophes écrivirent d’épais volumes prouvant la sainteté de l’État, allant parfois jusqu’à lui octroyer l’infaillibilité. Certains répandirent l’opinion démente que l’État est «suprahumain», suprême, que c’est la réalité suprême, «l’absolu».

La recherche était un blasphème, la servitude la plus haute des vertus. Grâce à de tels principes, on en vint à considérer certaines idées comme des évidences sacrées, non que la vérité en eut été démontrée, mais parce qu’on les répétait sans cesse.

Les progrès de la civilisation sont essentiellement caractérisés par une mise en question du «divin» et du «mystère», du prétendu sacré et de la «vérité» éternelle, c’est l’élimination graduelle de l’abstrait auquel se substitue peu à peu le concret. Autrement dit, les faits prennent le pas sur l’imaginaire, le savoir sur l’ignorance, la lumière sur l’obscurité.

Le lent et difficile processus de libération de l’individu ne s’est pas accompli avec l’aide de l’État. Au contraire, c’est en menant un combat ininterrompu et sanglant que l’humanité a conquis le peu de liberté et d’indépendance dont elle dispose, arraché des mains des rois, des tsars et des gouvernements.

Le personnage héroïque de ce long Golgotha est celui de l’Homme. Seul ou uni à d’autres, c’est toujours l’individu qui souffre et combat les oppressions de toute sorte, les puissances qui l’asservissent et le dégradent.

Plus encore, l’esprit de l’homme, de l’individu, est le premier à se rebeller contre l’injustice et l’avilissement; le premier à concevoir l’idée de résistance aux conditions dans lesquelles il se débat. L’individu est le générateur de la pensée libératrice, de même que de l’acte libérateur.

Et cela ne concerne pas seulement le combat politique, mais toute la gamme des efforts humains, en tout temps et sous tous les cieux. C’est toujours l’individu, l’homme avec sa puissance de caractère et sa volonté de liberté qui ouvre la voie du progrès humain et franchit les premiers pas vers un monde meilleur et plus libre ; en sciences, en philosophie, dans le domaine des arts comme dans celui de l’industrie, son génie s’élève vers des sommets, conçoit «l’impossible», matérialise son rêve et communique son enthousiasme à d’autres, qui s’engagent à leur tour dans la mêlée. Dans le domaine social, le prophète, le visionnaire, l’idéaliste qui rêve d’un monde selon son cœur, illumine la route des grandes réalisations.

L’État, le gouvernement, quels qu’en soient la forme, le caractère, qu’il soit autoritaire ou constitutionnel, monarchique ou républicain fasciste, nazi ou bolchevik, est de par sa nature même conservateur, statique, intolérant et opposé au changement. S’il évolue parfois positivement c’est que, soumis à des pressions suffisamment fortes, il est obligé d’opérer le changement qu’on lui impose, pacifiquement parfois, brutalement le plus souvent, c’est-à-dire par les moyens révolutionnaires. De plus, le conservatisme inhérent à l’autorité sous toutes ses formes devient inévitablement réactionnaire. Deux raisons à cela : la première c’est qu’il est naturel pour un gouvernement, non seulement de garder le pouvoir qu’il détient, mais aussi de le renforcer, de l’étendre et de le perpétuer à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières. Plus forte est l’autorité, plus grands l’État et ses pouvoirs, plus intolérable sera pour lui une autorité similaire ou un pouvoir politique parallèle. La psychologie gouvernementale impose une influence et un prestige en constante augmentation, nationalement et internationalement, et il saisira toutes les occasions pour les accroître. Les intérêts financiers et commerciaux soutenant le gouvernement qui les représente et les sert, motivent cette tendance. La raison d’être fondamentale de tous les gouvernements, sur laquelle les historiens des temps passés fermaient volontairement les yeux, est si évidente aujourd’hui que les professeurs eux-mêmes ne peuvent plus l’ignorer.

L’autre facteur, qui astreint les gouvernements à un conservatisme de plus en plus réactionnaire, est la méfiance inhérente qu’il porte à l’individu, la crainte de l’individualité. Notre système politique et social ne tolère pas l’individu avec son besoin constant d’innovation. C’est donc en état de «légitime défense» que le gouvernement opprime, persécute, punit et parfois tue l’individu, aidé en cela par toutes les institutions dont le but est de préserver l’ordre existant. Il a recours à toutes les formes de violence et il est soutenu par le sentiment «d’indignation morale» de la majorité contre l’hérétique, le dissident social, le rebelle politique : cette majorité à qui on a inculqué depuis des siècles le culte de l’État, qu’on a élevée dans la discipline, l’obéissance et la soumission au respect de l’autorité, dont l’écho se fait entendre à la maison, à l’école, à l’église et dans la presse.

Le meilleur rempart de l’autorité, c’est l’uniformité : la plus petite divergence d’opinion devient alors le pire des crimes. La mécanisation à grande échelle de la société actuelle entraîne un surcroît d’uniformisation. On la trouve partout présente dans les habitudes, les goûts, le choix des vêtements les pensées, les idées. Mais c’est dans ce qu’on est convenu d’appeler «l’opinion publique» qu’on en trouve le concentré le plus affligeant. Bien peu ont le courage de s’y opposer. Celui qui refuse de s’y soumettre est aussitôt «bizarre, différent, suspect», fauteur de troubles au sein de l’univers stagnant et confortable de la vie moderne. 
Plus encore sans doute que l’autorité constituée, c’est l’uniformité sociale qui accable l’individu. Le fait même qu’il soit «unique, différent» le sépare et le rend étranger à son pays et même à son foyer, — plus parfois que l’expatrié dont les vues coïncident généralement avec celles des «indigènes». Pour un être humain sensible, il n’est pas suffisant de se trouver dans son pays d’origine, pour se sentir chez lui, en dépit de ce que cela suppose de traditions, d’impressions et de souvenirs d’enfance, toutes choses qui nous sont chères. I1 est beaucoup plus essentiel de trouver une certaine atmosphère d’appartenance, d’avoir conscience de «faire corps» avec les gens et l’environnement, pour se sentir chez soi, qu’il s’agisse de relations familiales, de relations de voisinage ou bien de celles qu’on entretient dans la région plus vaste qu’on appelle communément son pays. L’individu capable de s’intéresser au monde entier, ne se sent jamais aussi isolé, aussi incapable de partager les sentiments de son entourage que lorsqu’il se trouve dans son pays d’origine.

Avant la guerre, l’individu avait tout au moins la possibilité d’échapper à l’accablement national et familial. Le monde semblait ouvert à ses recherches, à ses élans, à ses besoins. Aujourd’hui, le monde est une prison et la vie une peine de détention perpétuelle à purger dans la solitude. Cela est encore plus vrai depuis l’avènement de la dictature, celle de droite comme celle de gauche.

Friedrich Nietzsche qualifiait l’État de monstre froid. Comment qualifierait-il la bête hideuse cachée sous le manteau de la dictature moderne ? Non que l’État ait jamais alloué un bien grand champ d’action à l’individu ; mais, les champions de la nouvelle idéologie étatique ne lui accorde même plus le peu dont il disposait. «L’individu n’est rien», estiment-ils. Seule la collectivité compte. Ils ne veulent rien moins que la soumission totale de l’individu pour satisfaire l’appétit insatiable de leur nouveau dieu.

Curieusement, c’est au sein de l’intelligentsia britannique et américaine qu’on trouve les plus farouches avocats de la nouvelle cause. Pour le moment, les voilà entichés de la «dictature du prolétariat». En théorie seulement, bien sûr. Car, en pratique, ils préfèrent encore bénéficier des quelques libertés qu’on leur accorde dans leur pays respectif. Ils vont en Russie pour de courtes visites, ou en tant que courtiers de la «révolution», mais ils se sentent tout de même plus en sûreté chez eux.

D’ailleurs, ce n’est peut-être pas seulement le manque de courage qui retient ces braves Britanniques et ces Américains dans leur propre pays. Ils sentent, peut-être inconsciemment, que l’individu reste le fait fondamental de toute association humaine et que, si opprimé et persécuté qu’il soit, c’est lui qui vaincra à la longue.

Le «génie de l’homme» qui n’est autre qu’une façon différente de qualifier la personnalité et son individualité, se fraie un chemin à travers le labyrinthe des doctrines, à travers les murs épais de la tradition et des coutumes, défiant les tabous, bravant l’autorité. affrontant l’outrage et l’échafaud — pour être parfois comme prophète et martyr par les générations suivantes. Sans ce «génie de l’homme», sans son individualité inhérente et inaltérable, nous en serions encore à parcourir les forêts primitives.

Pierre Kropotkine a montré les résultats fantastiques qu’on peut attendre lorsque cette force qu’est l’individualité humaine œuvre en coopération avec d’autres. Le grand savant et penseur anarchiste a pallié ainsi, biologiquement et sociologiquement, l’insuffisance de la théorie darwinienne sur le combat pour l’existence. Dans son ouvrage remarquable l’Entraide,Kropotkine montre que dans le règne animal aussi bien que dans la société humaine, la coopération — par opposition aux luttes intestines — œuvre dans le sens de la survivance et de l’évolution des espèces. Il démontre que, au contraire de l’État dévastateur et omnipotent, seules l’entraide et la coopération volontaire constituent les principes de base d’une vie libre fondée sur l’individu et l’association.

Pour le moment, l’individu n’est qu’un pion sur l’échiquier de la dictature et entre les mains des fanatiques de «l’individualisme à l’américaine». Les premiers se cherchent une excuse dans le fait qu’ils sont à la poursuite d’un nouvel objectif. Les seconds ne prétendent même pas être des innovateurs. En fait, les zélateurs de cette «philosophie» réactionnaire n’ont rien appris et rien oublié. Ils se contentent de veiller à ce que survive l’idée d’un combat brutal pour l’existence, même si la nécessité de ce combat a complètement disparu. Il est évident qu’on perpétue celui-ci justement parce qu’il est inutile. La soi-disant surproduction n’en est-elle pas la preuve ? La crise économique mondiale n’est-elle pas l’éloquente démonstration que ce combat pour l’existence ne doit sa survie qu’à l’aveuglement des tenants du «chacun pour soi», au risque d’assister à l’autodestruction du système.

L’une des caractéristiques insensées de cette situation, c’est l’absence de relation entre le producteur et l’objet produit. L’ouvrier moyen n’a aucun contact profond avec l’industrie qui l’emploie, il reste étranger au processus de production dont il n’est qu’un rouage. Et comme tel, il est remplaçable à tout moment par d’autres êtres humains tout aussi dépersonnalisés.

Le travailleur qui exerce une profession intellectuelle ou libérale, bien qu’il ait la vague impression d’être plus indépendant, n’est guère mieux loti. Lui non plus n’a pas eu grand choix, ni plus de possibilité de trouver sa propre voie dans sa branche d’activité, que son voisin le travailleur manuel. Ce sont généralement des considérations matérielles, un désir de prestige social qui déterminent l’orientation de l’intellectuel. Vient s’ajouter à cela la tendance à embrasser la carrière paternelle pour devenir instituteur, ingénieur, reprendre le cabinet d’avocat ou de médecin, etc. car la tradition familiale et la routine ne demandent ni gros efforts ni personnalité. En conséquence, la majorité des gens sont mal insérés dans le monde du travail. Les masses poursuivent péniblement leur route, sans chercher plus loin, d’abord parce que leurs facultés sont engourdies par une vie de travail et de routine ; et puis il leur faut bien gagner leur vie. On retrouve la même trame dans les cercles politiques, peut-être avec, plus de force. Il n’y est fait aucune place pour le libre choix, la pensée ou l’activité indépendantes. On n’y rencontre que des marionnettes tout juste bonnes à voter et à payer les contributions.

Les intérêts de l’État et ceux de l’individu sont fondamentalement antagonistes. L’État et les institutions politiques et économiques qu’il a instaurées ne peuvent survivre qu’en façonnant l’individu afin qu’ils servent leurs intérêts ; ils l’élèvent donc dans le respect de la loi et de l’ordre, lui enseignent l’obéissance, la soumission et la foi absolue dans la sagesse et la justice du gouvernement; ils exigent avant tout le sacrifice total de l’individu lorsque l’État en a besoin, en cas de guerre par exemple. L’État juge ses intérêts supérieurs à ceux de la religion et de Dieu. Il punit jusque dans ses scrupules religieux ou moraux l’individu qui refuse de combattre son semblable parce qu’il n’y a pas d’individualité sans liberté et que la liberté est la plus grande menace qui puisse peser sur l’autorité.

Le combat que mène l’individu dans des conditions aussi défavorables — il en va souvent de sa vie — est d’autant plus difficile qu’il ne s’agit pas, pour ses adversaires, de savoir s’il a tort ou raison. Ce n’est ni la valeur ni l’utilité de sa pensée ou de son action qui dresse contre lui les forces de l’État et de «l’opinion publique». Les persécutions contre l’innovateur, le dissident, le protestataire, ont toujours été causées par la crainte que l’infaillibilité de l’autorité constituée ne soit mise en question et son pouvoir sapé.

L’homme ne connaîtra la véritable liberté, individuelle et collective, que lorsqu’il s’affranchira de l’autorité et de sa foi en elle. L’évolution humaine n’est qu’un pénible cheminement dans cette direction. Le développement, ce n’est en soi ni l’invention ni la technique. Rouler à 150 Km à l’heure n’est pas un signe de civilisation. C’est à l’individu, véritable étalon social, que se mesure notre degré de civilisation ; à ses facultés individuelles, à ses possibilités d’être librement ce qu’il est ; de se développer et de progresser sans intervention de l’autorité coercitive et omniprésente.

Socialement parlant, la civilisation et la culture se mesurent au degré de liberté et aux possibilités économiques dont jouit l’individu ; à l’unité et à la coopération sociale et internationale, sans restriction légale ni autre obstacle artificiel ; à l’absence de castes privilégiées ; à une volonté de liberté et de dignité humaine ; en bref, le critère de civilisation, c’est le degré d’émancipation réelle de l’individu.

L’absolutisme politique a été aboli parce que l’homme s’est aperçu, au cours des siècles, que le pouvoir absolu est un mal destructeur. Mais il en va de même de tous les pouvoirs, que ce soit celui des privilèges, de l’argent, du prêtre, du politicien ou de la soi-disant démocratie. Peu importe le caractère spécifique de la coercition s’il revêt la couleur noire du fascisme, le jaune du nazisme ou le rouge prétentieux du bolchevisme. Le pouvoir corrompt et dégrade aussi bien le maître que l’esclave, que ce pouvoir soit aux mains de l’autocrate, du parlement ou du soviet. Mais le pouvoir d’une classe est plus pernicieux encore que celui du dictateur, et rien n’est plus terrible que la tyrannie de la majorité.

Au cours du long processus historique, l’homme a appris que la division et la lutte mènent à la destruction et que l’unité et la coopération font progresser sa cause, multiplient ses forces et favorisent son bien-être. L’esprit gouvernemental travaille depuis toujours à l’encontre de l’application sociale de cette leçon fondamentale, sauf lorsque l’État y trouve son intérêt. Les principes conservateurs et antisociaux de l’État et de la classe privilégiée qui le soutient, sont responsables de tous les conflits qui dressent les hommes les uns contre les autres. Ils sont de plus en plus nombreux ceux qui commencent à voir clair, sous la surface de l’ordre établi. L’individu se laisse moins aveugler par le clinquant des principes étatiques et les «bienfaits» de «l’individualisme» préconisé par les sociétés dites libérales. Il s’efforce d’atteindre les perspectives plus amples des relations humaines que seule procure la liberté. Car la véritable liberté n’est pas un simple chiffon de papier intitulé «constitution, droit légal ou loi». Ce n’est pas non plus une abstraction dérivée de cette autre irréalité appelée «État». Ce n’est pas l’acte négatif d’être libéré de quelque chose ; car cette liberté-là n’est que la liberté de mourir de faim. La vraie liberté est positive ; c’est la liberté vers quelque chose, la liberté d’être, de faire et les moyens donnés pour cela.

II ne peut alors s’agir d’un don, mais d’un droit naturel de l’homme, de tous les êtres humains.

Ce droit ne peut être accordé ou conféré par aucune loi, aucun gouvernement. Le besoin, le désir ardent s’en fait sentir chez tous les individus. La désobéissance à toutes les formes de coercition en est l’expression instinctive. Rébellion et révolution sont des tentatives plus ou moins conscientes pour se l’octroyer. Ces manifestations individuelles et sociales sont les expressions fondamentales des valeurs humaines. Pour nourrir ces valeurs, la communauté doit comprendre que son appui le plus solide, le plus durable, c’est l’individu. Dans le domaine religieux comme dans le domaine politique, on parle d’abstractions tout en croyant qu’il s’agit de réalités. Mais quand on en vient vraiment à traiter de choses concrètes, il semble que la plupart des gens soient incapables d’y trouver un intérêt vital. C’est peut-être que la réalité est par trop terre-à-terre, trop froide pour éveiller l’âme humaine. Seuls les sujets différents, peu ordinaires, soulèvent l’enthousiasme. Autrement dit, l’Idéal qui fait jaillir l’étincelle de l’imagination et du cœur humain. Il faut quelque idéal pour sortir l’homme de l’inertie et de la monotonie de son existence et transformer le vil esclave en personnage héroïque.

C’est ici qu’intervient évidemment l’opposant marxiste dont le marxisme — dépasse d’ailleurs celui de Marx lui-même. Pour celui-là, l’homme n’est qu’une figurine aux mains de cette toute puissance métaphysique qu’on appelle déterminisme économique, plus vulgairement lutte des classes. La volonté de l’homme, individuelle et collective, sa vie psychique, son orientation intellectuelle, tout cela compte pour bien peu de chose chez notre marxiste et n’affecte en rien ses conceptions de l’histoire humaine.

Aucun étudiant intelligent ne nierait l’importance du facteur économique dans le progrès social et le développement de l’humanité. Mais seul un esprit obtus et obstinément doctrinaire se refusera à voir le rôle important de l’idée, en tant que conception de l’imagination et résultat des aspirations de l’homme.

Il serait vain et sans intérêt de tenter de comparer deux facteurs de l’histoire humaine. Aucun facteur ne peut être considéré, à lui seul, comme le facteur décisif de l’ensemble des comportements individuels et sociaux. Nous sommes trop peu avancés en psychologie humaine, peut-être même n’en saurons-nous jamais assez pour peser et mesurer les valeurs relatives de tel ou tel facteur déterminant du comportement humain. Formuler de tels dogmes, dans leurs connotations sociales, n’est que fanatisme ; pourtant, on verra une certaine utilité dans le fait que cette tentative d’interprétation politico-économique de l’histoire prouve la persistance de la volonté humaine et réfute les arguments des marxistes.

Heureusement, certains marxistes commencent à voir que leur Credo n’est pas toute vérité ; après tout, Marx n’était qu’un être humain, bien trop humain pour être infaillible. Les applications pratiques du déterminisme économique en Russie ouvrent, actuellement, les yeux des marxistes les plus intelligents. On peut voir, en effet, des réajustements s’opérer au niveau des principes marxistes dans les rangs socialistes et même dans les rangs communistes des pays européens. Ils comprennent lentement que leur théorie n’a pas assez tenu compte de l’élément humain, des Menschen ainsi que le souligne un journal socialiste. Aussi important soit-il, le facteur économique n’est cependant pas suffisant pour déterminer à lui seul le destin d’une société. La régénération de l’humanité ne s’accomplira pas sans l’aspiration, la force énergétique d’un idéal.

Cet idéal, pour moi, c’est l’anarchie, qui n’a évidemment rien à voir avec l’interprétation erronée que les adorateurs de l’État et de l’autorité s’entendent à répandre. Cette philosophie jette les bases d’un ordre nouveau fondé sur les énergies libérées de l’individu et l’association volontaire d’individus libres.

De toutes les théories sociales, l’Anarchie est la seule à proclamer que la société doit être au service de l’homme et non l’homme au service de la société. Le seul but légitime de la société est de subvenir aux besoins de l’individu et de l’aider à réaliser ses désirs. Ce n’est qu’alors qu’elle se justifie et participe aux progrès de la civilisation et de la culture. Je sais que les représentants des partis politiques et les hommes qui luttent sauvagement pour le pouvoir me taxeront d’anachronisme incorrigible. Eh bien, j’accepte joyeusement cette accusation. C’est pour moi un réconfort de savoir que leur hystérie manque d’endurance et que leurs louanges ne sont jamais que temporaires.

L’homme aspire à se libérer de toutes les formes d’autorité et de pouvoir et ce ne sont pas les discours fracassants qui l’empêcheront de briser éternellement ses chaînes. Les efforts de l’homme doivent se poursuivre et ils se poursuivront.

Résistance politique: Quand la propagande étatique ressort le patriotisme inepte du placard… La guerre n’est plus bien loin…

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« Un gouvernemnt donc, spécifiquement un gouvernement qui a une puissance militaire, est la plus dangereuse des organisations possible… Les gens du commun de tous les pays sont opposés à la guerre. Tout ce que nous désirons est qu’on nous laisse tranquille. Les hommes mariés, pères de famille, fiancés, ayant leur maison, des parents âgés, ne veulent pas partir faire la guerre où que ce soit contre qui que ce soit. Nous sommes pacifiques et avons peur de la guerre, nous la détestons […] Certains disent, s’il n’y a pas de gouvernement, les gens vont se voler et s’entre-tuer. Pourquoi ? Qu’on nous explique pourquoi l7abolition d’une organisation qui est née des conséquences de la violence et qui traditionnellement a été donnée en héritage de génération en génération pour perpétrer la violence, pourquoi donc l’abolition d’une telle organisation, ferait que les gens se jetteraient dessus pour s’entre-tuer ? Bien au contraire, la présomption est que l’abolition d’un tel organe de violence résulterait en ce que les gens cessent de se voler et de se tuer les uns les autres. Se débarrasser du gouvernement ne serait que nous débarrasser d’une organisation inutile que nous avons hérité du passé pour commettre la violence et surtout justifier son emploi. »
~ Léon Tolstoï, Pirigova, Mai 1900 ~

 

Le patriotisme une menace contre la liberté

 

Emma Goldman (1911)

 

Qu’est-ce que le patriotisme ? Est-ce le fait d’aimer le lieu où l’on est né, l’endroit où se sont déployés les rêves et les espoirs de notre enfance, nos aspirations les plus profondes ? Est-ce l’endroit où, dans notre naïveté enfantine, nous regardions les nuages défiler dans le ciel à vive allure en nous demandant pourquoi nous ne pouvions nous déplacer aussi rapidement ? Le lieu où nous comptions des milliers d’étoiles scintillantes, effrayés à l’idée que chacune d’entre elles puisse être l’un des yeux du Seigneur et fût capable de percer les grands secrets de notre petite âme ? L’endroit où nous écoutions le chant des oiseaux, et désirions ardemment avoir des ailes pour voler, tout comme eux, vers de lointaines contrées ? Ou celui où nous nous asseyions sur les genoux de notre mère, fascinés par des contes merveilleux relatant des exploits inouïs et d’incroyables conquêtes ? En résumé, le patriotisme se définit-il par l’amour pour un morceau de cette terre où chaque centimètre carré représente des souvenirs précieux, chers à notre cœur,  et qui nous rappelle une enfance heureuse, joyeuse, espiègle?

Si c’était cela le patriotisme, il serait difficile de faire appel à ces sentiments aujourd’hui en Amérique : en effet, nos terrains de jeux ont été transformés en usines, en fabriques et en mines, et le vacarme assourdissant des machines a remplacé la musique des oiseaux. Il ne nous est plus possible d’écouter de belles histoires, de rêver à de nobles exploits, car aujourd’hui nos mères ne nous parlent plus que de leurs peines, leurs larmes et leur douleur.

Alors, qu’est-ce que le patriotisme? «Le patriotisme, monsieur, est l’ultime ressource des vauriens», a déclaré le Dr Johnson. Léon Tolstoï, le plus célèbre des antipatriotes de notre époque, le définit ainsi : le patriotisme est un principe qui justifie l’instruction d’individus qui commettront des massacres de masse ; un commerce qui exige un bien meilleur outillage pour tuer d’autres hommes que la fabrication de produits de première nécessité — chaussures, vêtements ou logements; une activité économique qui garantit de bien meilleurs profits et une gloire bien plus éclatante que celle dont jouira jamais l’ouvrier moyen.

Gustave Hervé, un autre grand antipatriote (1), considère le patriotisme comme une superstition, bien plus dangereuse, brutale et inhumaine que la religion. La superstition de la religion provient de l’incapacité de l’homme à expliquer les phénomènes naturels. En effet, lorsque les hommes primitifs entendaient le roulement du tonnerre ou voyaient des éclairs, ils ne pouvaient leur trouver d’explication. Ils en concluaient donc que, derrière ces phénomènes, se cachait une force plus puissante qu’eux-mêmes. De même, les hommes ont vu une entité surnaturelle dans la pluie et dans les différentes manifestations de la nature. Le patriotisme, quant à lui, est une superstition créée artificiellement et entretenue par tout un réseau de mensonges et de faussetés; une superstition qui enlève à l’homme tout respect pour lui-même et toute dignité, et accroît son arrogance et son mépris.

En effet, mépris, arrogance et égoïsme sont les trois éléments fondamentaux du patriotisme. Permettez-moi de vous donner un exemple. Suivant la théorie du patriotisme, notre globe serait divisé en petits territoires, chacun entouré d’une clôture métallique. Ceux qui ont la chance d’être nés sur un territoire particulier se considèrent plus vertueux, plus nobles, plus grands, plus intelligents que ceux peuplent tous les autres pays. Et c’est donc le devoir de tout habitant de ce territoire de se battre, de tuer et de mourir pour tenter d’imposer sa supériorité à tous les autres.

Les occupants des autres territoires raisonnent de la même façon, bien sûr. Résultat : dès ses premières années, l’esprit de l’enfant est empoisonné par de véritables récits d’épouvante concernant les Allemands, les Français, les Italiens, les Russes, etc. Lorsque l’enfant atteint l’âge adulte, son cerveau est complètement  intoxiqué : il croit avoir été choisi par le Seigneur en personne pour défendre sa patrie contre l’attaque ou l’invasion de n’importe quel étranger. C’est pourquoi tant de citoyens exigent bruyamment que l’on accroisse les forces armées, terrestres ou navales, que l’on construise davantage de bateaux de guerre et de munitions. C’est pourquoi l’Amérique a, en une très courte période, dépensé quatre cents millions de dollars. Réfléchissez à ce chiffre: on a prélevé quatre cents millions de dollars sur les richesses produites par le peuple. Car ce ne sont pas, bien sûr, les riches qui contribuent financièrement à la cause patriotique. Eux, ils ont un esprit cosmopolite et sont à l’aise dans tous les pays. Nous, en Amérique, nous connaissons parfaitement ce phénomène. Les riches Américains sont Français en France, Allemands en Allemagne et Anglais en Angleterre. Et ils gaspillent, avec une grâce toute cosmopolite, des fortunes qu’ils ont accumulées en faisant travailler des enfants américains dans leurs usines et des esclaves dans leurs champs de coton. Leur patriotisme leur permet d’envoyer des messages de condoléances à un despote comme le tsar de Russie, quand il lui arrive malheur, comme par exemple lorsque le président Roosevelt, au nom du peuple américain, a présenté ses condoléances après que l’archiduc Serge eut été abattu par les révolutionnaires russes.

C’est le patriotisme qui aidera le super meurtrier Porfirio Diaz (2) à supprimer des milliers de vies à Mexico, ou fera même arrêter des révolutionnaires mexicains sur notre sol et les enfermera dans des geôles américaines, sans la moindre raison.

Le patriotisme ne concerne pas ceux qui détiennent la richesse et le pouvoir. C’est un sentiment valable uniquement pour le peuple. Cela me rappelle la phrase historique de Frédéric le Grand, l’ami intime de Voltaire: «La religion est une escroquerie mais il faut l’entretenir pour les masses.»

Le patriotisme est une institution plutôt coûteuse et personne n’en doutera après avoir lu les statistiques suivantes. La progression des dépenses pour les principales armées du monde durant le dernier quart de siècle est tellement fulgurante que ce seul fait devrait faire réagir toute personne s’intéressant tant soit peu aux problèmes économiques. En l’espace de 24 ans, de 1881 à 1905, les dépenses ont évolué de la façon suivante:

Grande-Bretagne : de 2 101 848 936  de dollars à 4 143 226 885 de dollars. 
France : de 3 324 500 000  à 3 455 109 900 de dollars. 
Allemagne : de 725 000 200  à 2 700 375 600 de dollars. 
États-Unis : de 1 275 500 750 à 2 650 900 450 de dollars. 
Russie : de 1 900 975 500 à 5 250 445 100 de dollars. 
Italie : de 1 600 975 750 à 1 755 500 100 de dollars. 
Japon : de 182 900 500 à 700 925 475 de dollars.

De 1881 à 1905, les dépenses militaires de la Grande-Bretagne ont quadruplé, celles des États-Unis ont triplé, celles de la Russie ont doublé ; quant à celles de l’Allemagne, de la France et du Japon elles ont augmenté respectivement de 35, 15 et 500 %. Si nous comparons les dépenses militaires de ces nations avec leurs dépenses totales pendant cette période de 24 années, l’augmentation est la suivante:

La part des dépenses militaires est passée de 20 à 37 % du budget global en Grande-Bretagne, de 15 à 23 % aux États-Unis, de 16 à 18 % en France, de 12 à 15 % en Italie, de 12 à 14 % au Japon.

D’un autre côté, il est intéressant de noter que la proportion en Allemagne a diminué de 58 à 25 %, baisse due à l’énorme augmentation des dépenses impériales dans d’autres domaines, et au fait que les dépenses militaires pour la période 1901-1905 étaient proportionnellement plus élevées que dans toutes les tranches de 5 ans antérieures.

Les statistiques montrent que les pays où les dépenses militaires représentaient la part la plus importante dans le revenu national total étaient, dans l’ordre, la Grande-Bretagne, les États-Unis, le Japon, la France et l’Italie.

En ce qui concerne les différentes marines nationales, la progression est également impressionnante. De 1881 à 1905, les dépenses navales ont augmenté de la façon suivante: Grande-Bretagne, 300 % ; France, 60 % ; Allemagne, 600 % ; États-Unis, 525% ; Russie, 300 % ; Italie, 250 % et Japon, 700 %.

A l’exception de la Grande-Bretagne, les États-Unis gaspillent plus pour leur marine que n’importe quelle autre nation ; cette dépense représente également une fraction plus importante du budget national que chez toutes les autres puissances. De 1881 à 1905, les dépenses navales des États-Unis sont passées de 6,2 dollars sur 100 consacrés au budget de l’Etat, à 6,6, puis 8,1, 11,7 et enfin 16,4 dollars pour la dernière période (1901-1905). Les chiffres des dépenses pour la période 1905-1910 indiqueront certainement une croissance encore supérieure.

Le coût de plus en plus élevé du militarisme peut être encore illustré si on le calcule comme un impôt affectant chaque contribuable. De 1889 à 1905, en Grande-Bretagne, les dépenses sont passées de 18,47 dollars par habitant à 52,5 dollars ; en France de 19,66 dollars à 23,62 dollars ; en Allemagne, de 10,17 dollars à 15,51 dollars ; aux États-Unis, de 5,62 dollars à 13,64 dollars ; en Russie, de 6,14 dollars à 8,37 dollars ; en Italie, de 9,59 dollars à 11,24 dollars, et au Japon de 86 cents à 3,11 dollars.

Ces calculs montrent à quel point le coût économique du militarisme pèse sur la population. Quelle conclusion tirer de ces données ? L’augmentation du budget militaire dépasse la croissance de la population dans chacun des pays cités ci-dessus. En d’autres termes, les exigences croissantes du militarisme menacent d’épuiser les ressources humaines et matérielles de chacune de ces nations.

L’horrible gâchis qu’entraîne le patriotisme devrait être suffisant pour guérir les hommes, même moyennement intelligents, de cette maladie. Cependant les exigences du patriotisme ne s’arrêtent pas là. On demande au peuple d’être patriote et, pour ce luxe, il paie non pas en soutenant ses «défenseurs», mais en sacrifiant ses propres enfants. Le patriotisme réclame une allégeance totale au drapeau, ce qui implique d’obéir et d’être prêt à tuer son père, sa mère, son frère ou sa sœur.

«Nous avons besoin d’une armée permanente pour protéger le pays contre une invasion étrangère», affirment nos gouvernants. Tout homme et toute femme intelligents sait pourtant qu’il s’agit d’un mythe destiné à effrayer les gens crédules et les obliger à obéir. Les gouvernements de cette planète connaissent parfaitement leurs intérêts respectifs et ne s’envahissent pas les uns les autres. Ils ont appris qu’ils peuvent gagner bien davantage en recourant à l’arbitrage international pour régler leurs conflits qu’en se faisant la guerre et en essayant de conquérir d’autres territoires. En vérité, comme l’a dit Carlyle, «la guerre est une querelle entre deux voleurs trop lâches pour mener leur propre combat ; c’est pourquoi ils choisissent deux jeunes gens issus de villages différents, leur mettent un uniforme sur le dos, leur donnent un fusil et les lâchent comme des bêtes sauvages pour qu’ils s’entre-tuent».

Nul besoin d’être très savant pour trouver une cause identique à toutes les guerres. Prenons la guerre hispano-américaine, censée être un grand événement patriotique dans l’histoire des États-Unis. Comme nos cœurs ont brûlé d’indignation en apprenant les atrocités espagnoles ! Reconnaissons que notre indignation n’a pas éclaté spontanément. Elle a été nourrie par la presse, durant des mois et des mois, et longtemps après que le boucher Weyler (3) eut tué de nombreux nobles Cubains et violé de nombreuses Cubaines.

Néanmoins, rendons justice à la nation américaine : non seulement elle s’est indignée et a montré sa volonté de se battre mais elle a combattu courageusement. Cependant, lorsque la fumée s’est dissipée, que les morts ont été enterrés et que le coût de la guerre est retombé sur le peuple sous la forme d’une augmentation du prix des marchandises et des loyers, lorsque nous avons émergé de notre cuite patriotique, nous avons soudain compris que la véritable cause de la guerre hispano-américaine était le prix du sucre : ou, pour être encore plus explicite, que les vies, le sang et l’argent du peuple américain avaient été utilisés pour protéger les intérêts des capitalistes américains, menacés par le gouvernement espagnol.

Je n’exagère absolument pas. Mon affirmation se fonde sur des faits et des statistiques incontestables, comme le prouve également l’attitude du gouvernement américain face aux travailleurs cubains. Lorsque Cuba s’est trouvée coincée entre les griffes des États-Unis, les soldats envoyés pour libérer Cuba ont reçu l’ordre de fusiller les travailleurs cubains pendant la grande grève des fabriques de cigares, grève qui s’est déroulée peu après la guerre hispano-américaine.

Et nous ne sommes pas les seuls à faire la guerre pour de telles raisons. On commence seulement à dévoiler les véritables motifs de la terrible guerre russo-japonaise qui a coûté tant de sang et de larmes.

Et nous voyons de nouveau que, derrière le cruel Moloch de la Guerre, se tient le dieu encore plus cruel du Commerce. Kouropatkine, le ministre russe de la Guerre durant ce conflit, a révélé le véritable secret qui se cache derrière les apparences. Le tsar et ses grands ducs avaient investi de l’argent dans des concessions coréennes; ils ont imposé la guerre uniquement dans l’intérêt des fortunes qui étaient en train de s’édifier à toute allure.

La constitution d’une armée permanente est-elle la meilleure façon d’assurer la paix ? Cet argument est absolument illogique : c’est comme si l’on prétendait que le citoyen le plus pacifique est celui qui est le mieux armé. L’expérience montre que des individus armés désirent toujours tester leur force. Il en est de même pour les gouvernements. Les pays véritablement pacifiques ne mobilisent pas leurs ressources et leur énergie dans des préparatifs de guerre, évitant ainsi tout conflit avec leurs voisins.

Ceux qui réclament l’augmentation des moyens de l’armée et de la marine ne pensent à aucun danger extérieur. Ils observent la croissance du mécontentement des masses et de l’esprit internationaliste parmi les travailleurs. Voilà ce qui les inquiète véritablement. C’est pour affronter leur ennemi intérieur que les gouvernants de différents pays se préparent en ce moment ; un ennemi, qui, une fois réveillé, s’avérera plus dangereux que n’importe quel envahisseur étranger.

Les puissants qui ont réduit les masses en esclavage pendant des siècles ont soigneusement étudié leur psychologie. Ils savent que les peuples en général sont comme des enfants dont le désespoir, la peine et les pleurs peuvent se transformer en joie à la vue d’un petit jouet. Et plus le jouet est joliment présenté, plus les couleurs sont vives, plus il plaira à des millions d’enfants.

L’armée et la marine sont les jouets du peuple. Afin de les rendre encore plus attrayants et acceptables, on dépense des centaines et des milliers de dollars pour les exhiber un peu partout. C’est l’objectif que recherchait le gouvernement américain lorsqu’il a équipé une flotte et l’a envoyée croiser le long des côtes du Pacifique, afin que chaque citoyen américain puisse être fier des exploits techniques des Etats-Unis. La ville de San Francisco a dépensé cent mille dollars pour l’amusement de la flotte, Los Angeles soixante mille, Seattle et Tacoma environ cent mille dollars. Pour amuser la flotte, ai-je dit ? Pour offrir de la bonne chère et des vins fins à quelques officiers supérieurs pendant que les «braves trouffions» devaient se mutiner pour obtenir une nourriture décente. Oui, deux cent soixante mille dollars ont été dépensés pour financer des feux d’artifice, des spectacles et des festivités, à un moment où des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, dans tout le pays, crevaient de faim dans les rues, à un moment où des centaines de milliers de chômeurs étaient prêts à vendre leur travail à n’importe quel prix.

Deux cent soixante mille dollars ! Que de choses on aurait pu accomplir avec une somme aussi énorme ! Mais, plutôt que de leur donner un toit et de les nourrir correctement, on a préféré emmener les enfants de ces villes assister aux manœuvres de la flotte, car ce spectacle, comme l’a dit un journaliste, laissera «un souvenir ineffable dans leur mémoire».

Quel merveilleux souvenir, n’est-ce pas ! Tous les ingrédients nécessaires à un massacre civilisé. Si l’esprit des enfants est intoxiqué par de tels souvenirs, quel espoir y a-t-il pour l’avènement d’une véritable fraternité humaine ?

Nous, les Américains, prétendons aimer la paix. Il paraît que nous détestons verser le sang, que nous sommes opposés à la violence. Et pourtant nous sautons de joie lorsque nous apprenons que des machines volantes pourront balancer des bombes bourrées de dynamite sur des citoyens sans défense. Nous sommes prêts à pendre, électrocuter ou lyncher toute personne qui, poussée par la nécessité économique, risquera sa propre vie en attentant à celle d’un magnat industriel. Cependant nos cœurs se gonflent d’orgueil à la pensée que l’Amérique deviendra la nation la plus puissante de la terre, et qu’elle écrasera de son talon de fer les autres nations.

Telle est la logique du patriotisme.

Si  le patriotisme nuit au commun des mortels, ce n’est rien en comparaison des dommages et blessures qu’il inflige au soldat lui-même, cet homme trompé, victime de la superstition et de l’ignorance. Qu’offre le patriotisme au sauveur de son pays, au protecteur de sa nation ? Une vie d’esclave soumis, de dépravation durant la paix; une vie de danger, de risques mortels et de mort durant la guerre.

Au cours d’une récente tournée de lectures à San Francisco, j’ai visité le Presidio,un endroit merveilleux qui surplombe la baie et le parc du Golden Gate.On aurait pu y installer des terrains de jeux pour les enfants, des jardins et des orchestres pour divertir la population. Au lieu de cela, on y a bâti une caserne constituée de bâtiments horribles, gris et ternes, bâtiments dans lesquels les riches ne laisseraient même pas leurs chiens dormir.

Dans ces misérables baraquements on entasse des soldats comme du bétail ; ils perdent leur temps et leur jeunesse à cirer les bottes et les boutons de leurs officiers supérieurs. Là, aussi, j’ai pu observer les différences de classes : les robustes fils d’une République libre, disposés en rang comme des prisonniers, sont obligés de saluer chaque fois qu’un avorton galonné passe devant eux. Ah ! comme l’égalité américaine dégrade l’humanité et exalte l’uniforme !

La vie de caserne tend à développer la perversion sexuelle (4). Elle produit graduellement des résultats semblables dans les armées européennes. Havelock Ellis, spécialiste renommé en matière de psychologie sexuelle, a mené une étude détaillée à ce sujet.

«Certains baraquements sont de véritables bordels pour les prostitués mâles… Le nombre de soldats qui veulent se prostituer est bien plus grand que nous sommes prêts à l’admettre. Dans certains régiments, la majorité des conscrits sont disposés à se vendre… En été, on voit des soldats de la Garde royale et d’autres régiments exercer leur commerce dès la fin de l’après-midi, à Hyde Park et aux alentours d’Albert Gate, ils ne se cachent pas, certains se baladent même en uniforme. (…) Le bénéfice de ces activités rapporte une somme confortable qui vient renflouer leur maigre solde.»

Cette perversion a progressé dans l’armée, au point que des maisons spécialisées ont été créées pour cette forme de prostitution. La pratique ne se limite pas à l’Angleterre, elle est universelle. «Les soldats sont aussi recherchés en France qu’en Angleterre ou en Allemagne, et des bordels spécialisés dans la prostitution militaire existent à la fois à Paris et dans les villes de garnison.»

Si M. Havelock Ellis avait enquêté sur la perversion sexuelle en Amérique, il aurait découvert que la même situation existe dans notre armée. La croissance d’une armée permanente ne peut qu’accroître l’étendue de la perversion sexuelle; les casernes en sont les incubateurs.

En dehors des conséquences sexuelles déplorables de la vie commune dans les casernes, l’armée tend à rendre le soldat inapte à travailler lorsqu’il quitte ses rangs. Il est rare que des hommes qualifiés s’engagent mais  quand il arrive qu’ils le fassent, au bout de quelques années d’expérience militaire, ils ont du mal à reprendre leurs occupations antérieures. Ayant pris goût à l’oisiveté, à certaines formes d’excitation et d’aventure, aucune occupation pacifique ne peut plus les satisfaire. Dégagés de leurs obligations militaires, ils deviennent incapables d’effectuer le moindre travail utile. Mais habituellement le recrutement se fait surtout parmi la racaille ou est proposé à des prisonniers que l’on libère dans ce but. Ceux-ci acceptent soit pour survivre, soit parce qu’ils sont poussés par leurs inclinations criminelles. Il est bien connu que nos prisons regorgent d’ex-soldats, tandis que, d’un autre côté, l’armée et la marine accueillent beaucoup d’ex-condamnés. Ces individus-là, lorsqu’ils ont fini leur temps, retournent à leur vie criminelle antérieure, encore plus violents et dépravés qu’avant.

De tous les phénomènes négatifs que je viens de décrire, aucun ne me semble plus nuisible à l’intégrité humaine que les conséquences du patriotisme pour le deuxième classe Willam Buwalda. Parce qu’il a commis la folie de croire que l’on peut être un soldat et exercer ses droits d’être humain, les autorités militaires l’ont sévèrement puni. Certes, il avait servi son pays pendant quinze ans, pendant lesquels son dossier avait été impeccable.

Selon le général Funston, qui a réduit la condamnation de Buwalda à trois ans de prison, «le premier devoir d’un officier ou d’un engagé est d’obéir aveuglément et loyalement au gouvernement. Le fait qu’il approuve ou non le gouvernement n’entre pas en ligne de compte». Cette déclaration éclaire le véritable caractère de l’allégeance patriotique. Selon le général Funston, le fait d’entrer dans l’armée annule les principes de la Déclaration d’indépendance.

A quel étrange résultat aboutit ce patriotisme qui transforme un être pensant en une machine loyale !

Pour justifier la scandaleuse condamnation de Buwalda, le général Funston explique aux Américains que ce soldat a commis «un crime grave qui équivaut à la trahison». De quoi s’agit-il exactement? William Buwalda a assisté à un meeting de 1 500 personnes qui s’est déroulé à San Francisco. Après quoi — ô horreur ! — il a serré la main de l’oratrice : Emma Goldman. Un terrible crime, effectivement, que le général Funston qualifie de «grave crime militaire, infiniment plus grave que la désertion» !

Quel argument plus accablant peut-on invoquer contre le patriotisme que le fait de stigmatiser cet homme comme un criminel, de le jeter en prison et de lui dérober le fruit de quinze années de bons et loyaux services ?

Buwalda a donné à son pays les meilleures années de sa vie adulte. Mais tout cela ne compte pas. Comme tous les monstres insatiables, le patriotisme inflexible exige un dévouement absolu. Il n’admet pas qu’un soldat est aussi un être humain, qu’il a le droit d’avoir ses opinions et sentiments personnels, ses penchants et ses idées propres. Non, le patriotisme ne l’admet pas. Buwalda a dû apprendre cette leçon, à  un prix élevé, mais pas inutile. Lorsqu’il est sorti de prison, il avait perdu sa position dans l’armée, mais il avait reconquis le respect de lui-même. Après tout, cela vaut bien trois ans de prison.

Un journaliste a récemment publié un article sur le pouvoir qu’exercent les militaires allemands sur les civils. Ce monsieur pense, notamment, que si notre République n’avait pas d’autre fonction que de garantir à tous les citoyens des droits égaux, son existence serait déjà pleinement justifiée. Je suis convaincue que ce journaliste ne se trouvait pas dans le Colorado, pendant le régime patriotique du général Ball. Il aurait probablement changé d’avis s’il avait vu la façon dont, au nom du patriotisme et de la République, on jetait des hommes dans des cellules communes, puis on les en faisait sortir pour leur faire traverser la frontière et les soumettre à toutes sortes de traitements indignes. Et l’incident survenu au Colorado n’est pas un incident isolé dans le développement du pouvoir militaire aux États-Unis. Il est rare qu’une grève survienne sans que l’armée ou les milices ne viennent au secours des possédants, et alors ces hommes agissent de façon aussi arrogante et brutale que  ceux qui portent l’uniforme du Kaiser. De plus nous avons la loi militaire Dick. Ce journaliste l’a-t-il oublié?

Le grand problème avec les journalistes est que, généralement, ils ignorent les événements courants ou que, manquant d’honnêteté, ils ne les évoquent jamais. Et c’est ainsi que la loi militaire Dick a été introduite précipitamment devant le Congrès, sans être vraiment discutée et sans qu’on en parle dans la presse. Cette loi donne au Président le droit de transformer un paisible citoyen en un tueur assoiffé de sang, en théorie pour défendre son pays, en réalité pour protéger les intérêts du parti dont le Président est le porte-parole.

Notre journaliste prétend que le militarisme ne pourra jamais acquérir autant de pouvoir en Amérique que dans d’autres pays, puisque que nous ne connaissons pas la conscription obligatoire comme dans l’Ancien Monde. Ce monsieur oublie deux faits très importants. Tout d’abord cet enrôlement a créé en Europe une profonde haine contre le militarisme, haine enracinée dans toutes les classes de la société. Des milliers de jeunes recrues protestent au moment de leur incorporation et, une fois dans l’armée, ils essaient souvent, par tous les moyens, de déserter. Deuxièmement, notre journaliste ne tient pas compte du fait que la conscription obligatoire a créé un mouvement antimilitariste très important, que les puissances européennes craignent plus que tout. En effet, le militarisme est le rempart le plus solide du capitalisme. Dès qu’il sera ébranlé, le capitalisme vacillera sur ses bases. Certes, en Amérique, nous n’avons pas de service militaire obligatoire, les hommes ne sont pas obligés de s’enrôler dans l’armée, mais nous avons développé une force bien plus exigeante et rigide : la nécessité. Durant les crises économiques, le nombre d’engagés ne monte-t-il pas en flèche ? Le métier de militaire est peut-être moins lucratif ou honorable que d’autres, mais il vaut mieux être soldat que d’errer dans tout le pays à la recherche d’un travail, de faire la queue dans une soupe populaire, ou de dormir dans des asiles de nuit. Après tout, un soldat touche actuellement 13 dollars par mois, mange trois repas par jour et bénéficie d’un endroit où dormir. Cependant la nécessité n’est pas un facteur assez puissant pour humaniser l’armée. Pas étonnant que nos autorités militaires se plaignent de la «mauvaise qualité» des éléments qui s’engagent. Cet aveu est très encourageant. Il prouve que l’esprit d’indépendance et l’amour de la liberté sont encore suffisamment répandus chez les Américains pour les inciter à préférer crever de faim plutôt que d’endosser l’uniforme.

Les hommes et les femmes qui réfléchissent dans ce monde commencent à comprendre que le patriotisme est une conception trop étroite et limitée pour répondre aux besoins de notre époque. La centralisation du pouvoir a créé un sentiment international de solidarité parmi les nations opprimées du monde, solidarité qui révèle une plus grande communauté d’intérêts entre les ouvriers américains et leurs frères de classe à l’étranger, qu’entre un mineur américain et son compatriote qui l’exploite, une solidarité qui ne craint aucune invasion étrangère, parce qu’elle amènera tous les ouvriers à dire un jour à leurs patrons: «Allez vous faire tuer, si vous en avez envie. Nous, cela fait trop longtemps que nous nous battons à votre place.»

Cette solidarité éveille également la conscience des soldats, qui font aussi partie de la grande famille humaine. Cette solidarité s’est avérée infaillible plus d’une fois durant les luttes passées, et  elle a poussé les soldats parisiens, durant la Commune de 1871, à refuser d’obéir quand on leur a ordonné de tirer sur leurs frères. Elle a donné du courage aux marins qui se sont récemment mutinés sur les bateaux de guerre russes. Et elle provoquera un jour le soulèvement de tous les opprimés et la révolte contre leurs exploiteurs internationaux.

Le prolétariat européen a compris la grande force de cette solidarité et a donc commencé une guerre contre le patriotisme et son spectre, le nihilisme. Des milliers d’hommes remplissent les prisons de France, d’Allem agne, de Russie et des pays scandinaves parce qu’ils ont osé défier une très ancienne superstition. Et ce mouvement ne se limite pas à la classe ouvrière, il concerne toutes les catégories sociales, ses principaux porte-parole sont des hommes et des femmes éminents dans le domaine des arts, des sciences et des lettres.

L’Amérique empruntera un jour le même chemin. L’esprit du militarisme envahit déjà tous les domaines de la vie sociale. Je suis convaincue que le militarisme deviendra un danger plus important en Amérique que n’importe où dans le monde, parce que le capitalisme sait corrompre ceux qu’il souhaite détruire.

Le processus est déjà enclenché dans les écoles. Évidemment, le gouvernement défend la vieille conception jésuitique:  «Donnez-moi l’esprit d’un enfant et je le façonnerai.» On apprend aux enfants l’intérêt des tactiques militaires, on leur vante les grandes victoires, et les esprits jeunes sont pervertis dans l’intérêt du gouvernement.  De plus, on édite de superbes affiches pour inciter  les jeunes du pays à s’engager. «Une occasion de parcourir le monde !» crient les larbins du gouvernement. Et c’est ainsi que l’on force moralement des jeunes innocents à se fourvoyer dans le patriotisme et que le Moloch militaire continue à conquérir la nation.

Lors des grèves, l’ouvrier américain a terriblement souffert des interventions des soldats, qu’ils soient envoyés contre lui par l’État local ou par le gouvernement fédéral. Il est donc tout à fait normal que l’ouvrier méprise les parasites en uniforme et manifeste son opposition contre eux. Cependant, il ne suffira pas d’une simple diatribe pour résoudre ce grave problème. Nous avons besoin d’une propagande qui fasse l’éducation du soldat : une littérature antipatriotique qui l’éclaire sur les véritables horreurs de son métier, et lui fasse prendre conscience de sa relation avec ceux dont le travail lui permet d’exister. C’est précisément ce dont les autorités ont le plus peur. Un soldat qui assiste à une réunion révolutionnaire commet déjà un crime de haute trahison. Il est certain qu’ils condamneront également à la même peine un soldat qui lira une brochure révolutionnaire. L’autorité n’a-t-elle pas, depuis des temps immémoriaux, dénoncé comme une trahisontout pas vers le progrès ? Ceux qui luttent sérieusement pour la reconstruction sociale sont parfaitement capables de mener à bien cette tâche, car il est probablement plus important de porter le message de la vérité dans les casernes que dans les usines.

Une fois que nous aurons dévoilé le mensonge patriotique, nous aurons ouvert la voie à l’avènement de la grande structure où toutes les nationalités s’uniront dans une fraternité universelle: une société véritablement libre.

Politique et société: Le leurre et l’escroquerie du marxisme, capitalisme d’état au service de l’oligarchie…

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Cet excellent essai d’Emma Goldman en relation directe avec ce que nous disions dans l’article précédent sur la clique Rockefeller/Kissinger encourageant la Chine « communiste » et leur pays du goulag levant à œuvrer pour un Nouvel Ordre Mondial.

— Résistance 71 —

 

Le Communisme n’existe pas en Russie

 

Emma Goldman (1935)

 

BOLCHEVISME = COMMUNISME ?

Le mot communisme est maintenant sur toutes les lèvres. Certains en parlent avec l’enthousiasme exagéré des néophytes, d’autres le craignent et le condamnent comme une menace sociale. Mais je suis presque sûre que ni ses admirateurs — la grande majorité d’entre eux — ni ceux qui le dénoncent n’ont une idée très claire de ce qu’est vraiment le «communisme» à la sauce bolchevik.

Si l’on veut en donner une définition très générale, le communisme représente un idéal d’égalité et de fraternité humaine: il considère l’exploitation de l’homme par l’homme comme la source de tout esclavage et de toute oppression. L’inégalité économique conduit à l’injustice sociale et est l’ennemie du progrès moral et intellectuel.

Le communisme vise à créer une société où les classes seront abolies, où sera instaurée la propriété commune des moyens de production et de distribution. L’homme ne pourra jouir de la liberté, de la paix et du bien-être que dans une communauté sans classes et solidaire.

Mon objectif initial, en écrivant cet article, était de comparer l’idéal communiste avec la façon dont il est appliqué en URSS, mais je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une tâche impossible. En réalité, le communisme n’existe pas en Russie. Pas un seul principe communiste, pas un seul élément de ses enseignements n’est appliqué par le Parti communiste dans ce pays.

Aux yeux de certains, ma position semblera totalement absurde; d’autres penseront que j’exagère grossièrement. Cependant je suis sûre qu’un examen objectif de la situation russe actuelle convaincra le lecteur honnête que je dis la vérité.

Intéressons-nous d’abord à l’idée fondamentale qui sous-tend le prétendu «communisme» des bolcheviks. Leur idéologie ouvertement centraliste, autoritaire, est fondée presque exclusivement sur la coercition et la violence étatiques. Loin d’être fondé sur la libre association, il s’agit d’un communisme étatique obligatoire. On doit garder cela en mémoire si l’on veut comprendre la méthode utilisée par l’État soviétique pour appliquer ses projets et leur donner un petit air «communiste».

NATIONALISATION OU  SOCIALISATION ?

La première condition pour que se réalise le communisme est la socialisation des terres, des outils de production et de la distribution. On socialise la terre et les machines, pour qu’elles soient utilisées par des individus ou des groupes, en fonction de leurs besoins. En Russie, la terre et les moyens de production ne sont pas socialisés mais nationalisés. Le terme de nationalisation est trompeur, car ce mot n’a aucun contenu. En réalité, la richesse nationale n’existe pas. La «nation» est une entité trop abstraite pour «posséder» quoi que ce soit. Soit la propriété est individuelle, soit elle est partagée par un groupe d’individus; elle repose toujours sur une réalité quantitativement définissable.

Lorsqu’un bien n’appartient ni à un individu, ni à un groupe, il est ou nationalisé ou socialisé. S’il est nationalisé, il appartient à l’État; en clair, le gouvernement en a le contrôle et peut en disposer selon son bon plaisir. Mais si un bien est socialisé, chaque individu y a librement accès et peut l’utiliser sans l’ingérence de qui que ce soit.

En Russie, ni la terre, ni la production, ni la distribution ne sont socialisées. Tout est nationalisé et appartient au gouvernement, exactement comme la Poste aux États-Unis ou les chemins de fer en Allemagne ou dans d’autres pays européens. Ce statut n’a absolument rien de communiste.

La structure économique de l’URSS n’est pas plus communiste que la terre ou les moyens de production. Toutes les sources d’existence sont la propriété du gouvernement central; celui-ci dispose du monopole absolu du commerce extérieur; les imprimeries lui appartiennent: chaque livre, chaque feuille de papier imprimé est une publication officielle. En clair, le pays et tout ce qu’il contient sont la propriété de l’État, comme cela se passait auparavant, au temps des tsars. Les quelques biens qui ne sont pas nationalisés, comme certaines vieilles maisons délabrées à Moscou, par exemple, ou de petits magasins miteux disposant d’un misérable stock de cosmétiques, sont uniquement tolérés : à tout moment le gouvernement peut exercer son droit indiscuté à s’en saisir par simple décret.

Une telle situation relève du capitalisme d’État, mais il serait extravagant d’y déceler quoi que ce soit de communiste.

PRODUCTION ET CONSOMMATION

Tournons-nous maintenant vers la production et la consommation, leviers de toute existence. Peut-être y dénicherons-nous une dose de communisme qui justifierait que nous utilisions le terme «communiste» pour décrire la vie en URSS, du moins à une certaine échelle.

J’ai déjà fait remarquer que la terre et les outils de production sont propriété de l’État. Les méthodes de production et les quantités qui doivent être produites par chaque industrie dans chaque atelier, chaque fabrique, chaque usine, sont déterminées par l’État, par le gouvernement central — qui siège à Moscou — à travers ses différents organes.

L’URSS est un pays très étendu qui couvre environ un sixième de la surface de la Terre. Abritant une population composite de 165 millions d’habitants, elle comporte plusieurs grandes Républiques, différentes ethnies et nationalités, et chaque région a ses besoins et intérêts particuliers. Certes, la planification industrielle et économique a une importance vitale pour le bien-être d’une communauté.

Le véritable communisme — l’égalité économique entre les hommes et entre les communautés — exige que chaque communauté organise la planification la meilleure et la plus efficace, en se fondant sur ses nécessités et possibilités locales. Une telle planification repose sur la liberté complète de chaque communauté de produire et de disposer de ses produits selon ses besoins, besoins qu’elle doit fixer elle-même : chaque communauté doit échanger son surplus avec d’autres communautés indépendantes sans que nulle autorité externe n’intervienne.

Telle est la nature fondamentale du communisme sur le plan politique et économique. Cela ne peut pas fonctionner ni être possible sur d’autres bases. Le communisme est nécessairement libertaire. Anarchiste.

On ne décèle pas la moindre trace d’un tel communisme — du moindre communisme — en Russie soviétique. En fait, la seule allusion à une telle organisation est considérée comme un crime là-bas, et toute tentative de la mettre en pratique serait punie de mort.

La planification industrielle, ainsi que tous les processus de production et de distribution, se trouve entre les mains du gouvernement central. Le Conseil économique suprême est uniquement soumis à l’autorité du Parti communiste.

Il est totalement indépendant de la volonté ou des souhaits des gens qui forment l’Union des républiques socialistes soviétiques. Son travail est conditionné par les politiques et les décisions du Kremlin. C’est pourquoi la Russie soviétique a exporté d’énormes quantités de blé et d’autres céréales tandis que de vastes régions dans le sud et le sud-est de la Russie étaient frappées par la famine, au point que plus de deux millions de personnes sont mortes de faim en 1932 et 1933.

La «raison d’État » est entièrement responsable de cette situation. Cette expression a toujours servi à masquer la tyrannie, l’exploitation et la détermination des dirigeants à prolonger et perpétuer leur domination.

En passant, je signalerai que, malgré la famine qui a affecté tout le pays et le manque des ressources les plus élémentaires pour vivre en Russie, le premier plan quinquennal visait uniquement  à développer l’industrie lourde, industrie qui sert ou peut servir à des objectifs militaires.

Il en est de même pour la distribution et toutes les autres formes d’activité. Non seulement les bourgs et les villes, mais toutes les parties constitutives de l’Union soviétique sont privées d’existence indépendante. Puisqu’elles ne sont que de simples vassales de Moscou, leurs activités économiques, sociales et culturelles sont conçues, planifiées et sévèrement contrôlées par la «dictature du prolétariat» à Moscou. Pire: la vie de chaque localité, et même de chaque individu, dans les prétendues républiques «socialistes» est gérée dans le moindre détail par la «ligne générale» fixée par le «centre». En d’autres termes, par le Comité central et le Bureau politique du Parti, tous deux contrôlés d’une main de fer par un seul homme. Comment certains peuvent appeler communisme cette dictature, cette autocratie plus puissante et plus absolue que celle de n’importe quel tsar, cela dépasse mon imagination.

LA VIE QUOTIDIENNE EN URSS

Examinons maintenant comment le «communisme» bolchevik influence la vie des masses et de l’individu.

Certains naïfs croient qu’au moins quelques caractéristiques du communisme ont été introduites dans la vie du peuple russe. Je souhaiterais que cela fût vrai, car ce serait un gage d’espoir, la promesse d’un développement potentiel dans cette direction. Malheureusement, dans aucun des aspects de la vie soviétique, ni dans les relations sociales ni dans les relations individuelles, on n’a jamais tenté d’appliquer les principes communistes sous une forme ou sous une autre. Comme je l’ai souligné auparavant, le fait même de suggérer que le communisme puisse être libre et volontaire est tabou en Russie. Une telle conception est considérée comme contre-révolutionnaire et relève de la haute trahison contre l’infaillible Staline et le sacro-saint Parti «communiste».

Mettons de côté, un instant, le communisme libertaire, anarchiste. On ne trouve même pas la moindre trace, dans la Russie soviétique, d’une manifestation quelconque de communisme d’État, fût-ce sous une forme autoritaire, comme le révèle l’observation des faits de la vie quotidienne dans ce pays.

L’essence du communisme, même de type coercitif, est l’absence de classes sociales. L’introduction de l’égalité économique constitue la première étape. Telle a été la base de toutes les philosophies communistes, même si elles diffèrent entre elles sur d’autres aspects. Leur objectif commun  était d’assurer la justice sociale;  toutes affirmaient qu’on ne pouvait parvenir à la justice sociale sans établir l’égalité économique. Même Platon, qui prévoyait l’existence de différentes catégories intellectuelles et morales dans sa République, s’était prononcé en faveur de l’égalité économique absolue, car les classes dirigeantes ne devaient pas y jouir de droits ou de privilèges plus importants que ceux situés en bas de l’échelle sociale.

La Russie soviétique représente le cas exactement opposé. Le bolchevisme n’a pas aboli les classes en Russie: il a seulement inversé leurs relations antérieures. En fait, il a même aggravé les divisions sociales qui existaient avant la Révolution.

RATIONS ET PRIVILÈGES

Lorsque je suis retournée en Russie en janvier 1920, j’ai découvert d’innombrables catégories économiques, fondées sur les rations alimentaires distribuées par le gouvernement. Le marin recevait la meilleure ration, supérieure en qualité, en quantité et en variété à la nourriture que mangeait le reste de la population. C’était l’aristocrate de la Révolution ; sur le plan économique et social, tous considéraient qu’il appartenait aux nouvelles classes privilégiées. Derrière lui venait le soldat, l’homme de l’Armée Rouge, qui recevait une ration bien moindre, et moins de pain. Après le soldat on trouvait l’ouvrier travaillant dans les industries d’armement; puis les autres ouvriers, eux-mêmes divisés en ouvriers qualifiés, artisans, manœuvres, etc.

Chaque catégorie recevait un peu moins de pain, de matières grasses, de sucre, de tabac et des autres produits (lorsqu’il y en avait). Les membres de l’ancienne bourgeoisie, classe officiellement abolie et expropriée, appartenaient à la dernière catégorie économique et ne recevaient pratiquement rien. La plupart d’entre eux ne pouvaient avoir ni travail ni logement, et personne ne se souciait de la façon dont ils allaient survivre, sans se mettre à voler ou à rejoindre les armées contre-révolutionnaires ou les bandes de pillards.

Le possesseur d’une carte rouge, membre du Parti communiste, occupait une place située au-dessus de tous ceux que je viens de mentionner. Il bénéficiait d’une ration spéciale, pouvait manger dans la stolovaya(cantine) du Parti et avait le droit, surtout s’il était recommandé par un responsable plus élevé, à des sous-vêtements chauds, des bottes en cuir, un manteau de fourrure ou d’autres articles de valeur. Les bolcheviks les plus éminents disposaient de leurs propres restaurants, auxquelles les militants de base n’avaient pas accès. A Smolny, qui abritait alors le quartier général du gouvernement de Petrograd, il existait deux restaurants, un pour les communistes les mieux placés, un autre pour les bolcheviks moins importants. Zinoviev, alors président du soviet de Petrograd et véritable autocrate du District du Nord, ainsi que d’autres membres du gouvernement prenaient leurs repas chez eux, à l’Astoria, autrefois le meilleur hôtel de la ville, devenu la première Maison du Soviet, où ils vivaient avec leurs familles.

Plus tard je constatai une situation identique à Moscou, Kharkov, Kiev, Odessa — dans toute la Russie soviétique.

Voilà ce qu’était le «communisme» bolchevik. Ce système eut des conséquences désastreuses: il suscita l’insatisfaction, le ressentiment et l’hostilité dans tout le pays; il provoqua des sabotages dans les usines et les campagnes, des grèves et des révoltes incessantes. «L’homme ne vit pas que de pain», paraît-il. C’est vrai, mais il meurt s’il n’a rien à manger. Pour l’homme de la rue, pour les masses russes qui avaient versé leur sang en espérant libérer leur pays, le système différencié de rations symbolisait le nouveau régime. Le bolchevisme représentait pour eux un énorme mensonge, car il n’avait pas tenu sa promesse d’instaurer la liberté ; en effet,  pour eux la liberté signifiait la justice sociale et l’égalité économique. L’instinct des masses les trompe rarement ; dans ce cas il s’avéra prophétique. Pourquoi s’étonner par conséquent que l’enthousiasme général pour la révolution se soit rapidement transformé en déception et amertume, hostilité et haine? Combien de fois des ouvriers russes se sont plaints à moi: «Cela nous est égal de travailler dur et d’avoir faim. C’est l’injustice qui nous révolte. Si un pays est pauvre, s’il y a peu de pain, alors partageons entre tous le peu qu’il y a, mais partageons-le de façon équitable. Actuellement, la situation est la même qu’avant la révolution ; certains reçoivent beaucoup, d’autres moins, et d’autres rien du tout.»

L’inégalité et les privilèges créés par les bolcheviks ont rapidement eu des conséquences inévitables: ce système a approfondi les antagonismes sociaux ; il a éloigné les masses de la Révolution, paralysé leur intérêt pour elle, étouffé leurs énergies et contribué à anéantir tous les projets révolutionnaires.

Ce système inégalitaire fondé sur des privilèges s’est renforcé, perfectionné et sévit encore aujourd’hui.

La révolution russe était, au sens le plus profond, un bouleversement social : sa tendance fondamentale était libertaire, son but essentiel l’égalité économique et sociale. Bien avant la révolution d’octobre-novembre 1917, le prolétariat urbain avait commencé à s’emparer des ateliers, des fabriques et des usines, pendant que les paysans expropriaient les grandes propriétés et cultivaient les terres en commun. Le développement continu de la révolution dans une direction communiste dépendait de l’unité des forces révolutionnaires et de l’initiative directe, créatrice, des masses laborieuses. Le peuple était enthousiasmé par les grands objectifs qu’il avait devant lui ; il s’appliquait passionnément, énergiquement, à reconstruire une nouvelle société. En effet, seuls ceux qui avaient été exploités pendant des siècles étaient capables de trouver librement le chemin vers une société nouvelle, régénérée.

Mais les dogmes bolcheviks et l’étatisme «communiste» ont constitué un obstacle fatal aux activités créatrices du peuple. La caractéristique fondamentale de la psychologie bolchevik était sa méfiance envers les masses. Les théories marxistes, qui voulaient exclusivement concentrer le pouvoir entre les mains du Parti, aboutirent rapidement à la disparition de toute collaboration entre les révolutionnaires, à l’élimination brutale et arbitraire des autres partis et mouvements politiques. La politique  bolchevique aboutit à éliminer le moindre signe de mécontentement, à étouffer les critiques et les opinions indépendantes, ainsi qu’à écraser les efforts ou initiatives populaires. La centralisation de tous les moyens de production entre les mains de la dictature communiste handicapa les activités économiques et industrielles du pays. Les masses ne purent façonner la politique de la Révolution, ni prendre part à l’administration de leurs propres affaires. Les syndicats étaient étatisés et se contentaient de transmettre les ordres du gouvernement. Les coopératives populaires — instrument essentiel de la solidarité active et de l’entraide entre villes et campagnes — ont été liquidées,  les soviets de paysans et d’ouvriers vidés de leur contenu et transformés en comités de béni-oui-oui. Le gouvernement s’est mis à contrôler tous les domaines de la vie sociale. On a créé une machine bureaucratique inefficace, corrompue et brutale. En s’éloignant du peuple, la révolution s’est condamnée à mort ; et au-dessus de tous planait le redoutable glaive de la terreur bolchevik.

Tel était le communisme des «bolcheviks» au cours des premières étapes de la révolution. Chacun sait qu’il provoqua la paralysie complète de l’industrie, de l’agriculture et des transports. C’était la période du «communisme de guerre», de la conscription paysanne et ouvrière, de la destruction totale des villages paysans par l’artillerie bolchevik — toutes ces mesures sociales et économiques qui ont abouti à la terrible famine de 1921.

QU’EST-CE QUI A CHANGE DEPUIS 1921?

Qu’en est-il aujourd’hui? Le «communisme» a-t-il changé de nature ? Est-il véritablement différent du «communisme» de 1921 ? A mon grand regret je suis obligée d’affirmer que, malgré toutes les décisions politiques et les mesures économiques bruyamment annoncées, le bolchevisme «communiste» est fondamentalement le même qu’en 1921.

Aujourd’hui la paysannerie, dans la Russie soviétique, est entièrement dépossédée de sa terre. Les sovkhozes sont des fermes gouvernementales sur lesquelles les paysans travaillent en échange d’un salaire, exactement comme l’ouvrier dans une usine. Les bolcheviks appellent cela «l’industrialisation» de l’agriculture, la «transformation du paysan en prolétaire». Dans le kolkhoze, la terre n’appartient que nominalement au village. En fait, elle est la propriété de l’Etat. Celui-ci peut à tout moment — et il le fait souvent — réquisitionner les membres du kolkhoze et leur ordonner de partir travailler dans d’autres régions ou les exiler dans de lointains villages parce qu’ils n’ont pas obéi à ses ordres. Les kolkhozes sont gérés collectivement mais le contrôle gouvernemental est tel que la terre a été en fait expropriée par l’État. Celui-ci fixe les impôts qu’il veut; il décide du prix des céréales ou des autres produits qu’il achète. Ni le paysan individuel ni le village soviétique n’ont leur mot à dire. Imposant de nombreux prélèvements et emprunts étatiques obligatoires, le gouvernement s’approprie les produits des kolkhozes. Il s’arroge également le droit, en invoquant des délits réels ou supposés, de les punir en réquisitionnant toutes leurs céréales.

On s’accorde à dire que la terrible famine de 1921 a été provoquée surtout par la razverstka,l’expropriation brutale en vogue à l’époque. C’est à cause de cette famine, et de la révolte qui en résulta, que Lénine décida d’introduire la Nep — la Nouvelle politique économique — qui limita les expropriations menées par l’État et permit aux paysans de disposer de certains de leurs surplus pour leur propre usage. La Nep améliora immédiatement les conditions économiques dans le pays. La famine de 1932-1933 fut déclenchée par des méthodes «communistes» semblables : la volonté d’imposer la collectivisation.

On retrouva la même situation qu’en 1921, ce qui força Staline à réviser un peu sa politique. Il comprit que le bien-être d’un pays, surtout à dominante agraire comme la Russie, dépend principalement de la paysannerie. Le slogan fut lancé : il fallait donner au paysan la possibilité d’accéder à un «bien-être» plus grand. Cette «nouvelle» politique n’est qu’une astuce, un répit temporaire pour le paysan. Elle n’est pas plus communiste que la précédente politique agricole. Depuis le début de la dictature bolchevik, l’État n’a fait que poursuivre l’expropriation, avec plus ou moins d’intensité, mais toujours de la même manière ; il dépouille la paysannerie en édictant des lois répressives, en employant la violence, en multipliant chicaneries et représailles, en édictant toutes sortes d’interdictions, exactement comme aux pires jours du tsarisme et de la première guerre. La politique actuelle n’est qu’une variante du «communisme de guerre» de 1920-1921 — avec de plus en plus de «guerre» (de répression armée) et de moins en moins de «communisme». Son «égalité» est celle d’un pénitencier; sa «liberté» celle d’un groupe de forçats enchaînés. Pas étonnant que les bolcheviks affirment que la liberté est un préjugé bourgeois.

Les thuriféraires de l’Union soviétique insistent sur le fait que le «communisme de guerre» était justifié au début de la Révolution, à l’époque du blocus et des fronts militaires. Mais plus de seize années ont passé. Il n’y a plus ni blocus, ni combats sur les fronts, ni contre-révolution menaçante. Tous les grands États du monde ont reconnu l’URSS.  Le gouvernement soviétique insiste sur sa bonne volonté envers les États bourgeois, sollicite leur coopération et commerce beaucoup avec eux. Il entretient même des relations amicales avec Mussolini et Hitler, ces fameux champions de la liberté. Il aide le capitalisme à faire face à ses tempêtes économiques en achetant des millions de dollars de marchandises et en lui ouvrant de nouveaux marchés.

Voici donc, dans les grandes lignes, ce que la Russie soviétique a accompli durant les dix-sept années qui ont suivi la révolution. Mais en ce qui concerne le communisme proprement dit, le gouvernement bolchevik suit exactement la même politique qu’auparavant. Il a effectué quelques changements politiques et économiques superficiels, mais fondamentalement il s’agit toujours du même État, fondé sur le même principe de violence et de coercition et qui emploie les mêmes méthodes de terreur et de contrainte que pendant la période 1920-1921.

LA MULTIPLICATION DES CLASSES

Il existe davantage de classes en Russie soviétique aujourd’hui qu’en 1917, et que dans la plupart des autres pays. Les bolcheviks ont créé une vaste bureaucratie soviétique qui jouit de privilèges spéciaux et d’une autorité quasiment illimitée sur les masses ouvrières et paysannes. Cette bureaucratie est elle-même commandée par une classe encore plus privilégiée de «camarades responsables» — la nouvelle aristocratie soviétique.

La classe ouvrière est divisée et sub-divisée en une multitude de catégories: les oudarniki (les troupes de choc des travailleurs, à qui l’on accorde différents privilèges), les «spécialistes», les artisans, les simples ouvriers et les manœuvres. Il y a les «cellules» d’usines, les comités d’usines, les pionniers, les komsomols, les membres du Parti, qui tous jouissent d’avantages matériels et d’une parcelle d’autorité.

Il existe aussi la vaste classe des lishenti,les personnes privées de droits civiques, dont la plupart n’ont pas la possibilité de travailler, ni le droit de vivre dans certains endroits : elles sont pratiquement privées de tout moyen d’existence. Le fameux «carnet» de l’époque tsariste, qui interdisait aux juifs de vivre dans certaines régions du pays, a été réinstauré pour toute la population grâce à la création du nouveau passeport soviétique.

Au-dessus de toutes ces classes, règne la Guépéou, institution redoutée, secrète, puissante et arbitraire, véritable gouvernement à l’intérieur du gouvernement. La Guépéou à son tour possède ses propres catégories sociales. Elle a ses forces armées, ses établissements commerciaux et industriels, ses lois et ses règlements, et dispose d’une vaste armée d’esclaves : la population pénitentiaire. Même dans les prisons et les camps de concentration, on trouve différentes classes bénéficiant de privilèges spéciaux.

Dans l’industrie règne le même genre de communisme que dans l’agriculture. Un système Taylor soviétisé fonctionne dans toute la Russie, combinant des normes de qualité très basses et le travail à la pièce — système le plus intensif d’exploitation et de dégradation humaine, et qui suscite d’innombrables différences de salaires et de rémunérations.

Les paiements se font en argent, en rations, en réductions sur les charges (loyers, électricité, etc.), sans parler des primes et des récompenses spéciales pour les oudarniki. En clair, c’est le salariat qui fonctionne en Russie.

Ai-je besoin d’ajouter qu’un système économique fondé sur le salariat ne peut avoir le moindre lien avec le communisme et en est l’antithèse absolue?

UNE DICTATURE DE PLUS EN PLUS IMPITOYABLE

Telles sont les principales caractéristiques du système soviétique actuel. Il faut faire preuve d’une naïveté impardonnable, ou d’une hypocrisie encore plus inexcusable, pour prétendre, comme le font les zélateurs du bolchevisme, que le travail forcé en Russie démontre les capacités «d’auto-organisation des masses dans le domaine de la production».

Étrangement, j’ai rencontré des individus apparemment intelligents qui prétendent que, grâce à de telles méthodes, les bolcheviks «sont en train de construire le communisme». Apparemment certains croient que construire une nouvelle société consiste à détruire brutalement, physiquement et moralement, les plus hautes valeurs de l’humanité. D’autres prétendent que la route de la liberté et de la coopération passe par l’esclavage des ouvriers et l’élimination des intellectuels. Selon eux, distiller le poison de la haine et de l’envie, instaurer un système généralisé d’espionnage et de terreur, constitue la meilleure façon pour l’humanité de se préparer à l’esprit fraternel du communisme ! 
Je suis évidemment en total désaccord avec ces conceptions. Rien n’est plus pernicieux que d’avilir un être humain et d’en faire le rouage d’une machine sans âme, de le transformer en serf, en espion ou en victime de cet espion. Rien n’est plus corrupteur que l’esclavage et le despotisme.

L’absolutisme politique et la dictature ont de nombreux points communs : les moyens et les méthodes utilisés pour atteindre un but donné finissent par devenir l’objectif. L’idéal du communisme, du socialisme, a cessé depuis longtemps d’inspirer les chefs bolcheviks. Le pouvoir et le renforcement du pouvoir sont devenus leur seul but. Mais la soumission abjecte, l’exploitation et l’avilissement des hommes ont transformé la mentalité du peuple.

La nouvelle génération est le produit des principes et méthodes bolcheviks, le résultat de seize années de propagation d’opinions officielles, seules opinions permises dans ce pays. Ayant grandi dans un régime où toutes les idées et les valeurs sont édictées et contrôlées par l’État, la jeunesse soviétique sait peu de choses sur la Russie elle-même, et encore moins sur les autres pays. Cette jeunesse compte de nombreux fanatiques aveugles, à l’esprit étroit et intolérant, elle est privée de toute perception morale, dépourvue du sens de la justice et du droit. A cet élément vient s’ajouter l’influence de la vaste classe des carriéristes, des arrivistes et des égoïstes éduqués dans le dogme bolchevik : «La fin justifie les moyens.» Néanmoins il existe des exceptions dans les rangs de la jeunesse russe. Un bon nombre d’entre eux sont profondément sincères, héroïques et idéalistes. Ils voient et sentent la force des idéaux que revendique bruyamment le Parti. Ils se rendent compte que les masses ont été trahies. Ils souffrent profondément du cynisme et du mépris que le Parti prône envers toute émotion humaine. La présence des komsomols dans les prisons politiques soviétiques, les camps de concentration et l’exil, et les risques incroyables que certains d’entre eux prennent pour s’enfuir de ce pays prouvent que la jeune génération n’est pas seulement composée d’individus serviles ou craintifs. Non, toute la jeunesse russe n’a pas été transformée en pantins, en fanatiques, ou en adorateurs du trône de Staline et du mausolée de Lénine.

La dictature est devenue une nécessité absolue pour la survie du régime. Car là où règnent un système de classes et l’inégalité sociale, l’État doit recourir à la force et à la répression. La brutalité d’un tel régime est toujours proportionnelle à l’amertume et au ressentiment qu’éprouvent les masses. La terreur étatique est plus forte en Russie soviétique que dans n’importe quel pays du monde civilisé actuel, parce que Staline doit vaincre et réduire en esclavage une centaine de millions de paysans entêtés. C’est parce que le peuple hait le régime que le sabotage industriel est aussi développé en Russie, que les transports sont aussi désorganisés après plus de seize années de gestion pratiquement militarisée ; on ne peut expliquer autrement la terrible famine dans le Sud et le Sud-Est, en dépit des conditions naturelles favorables, malgré les mesures les plus sévères prises pour obliger les paysans à semer et récolter, et malgré l’extermination et la déportation de plus d’un million de paysans dans les camps de travail forcé.

La dictature bolchevik incarne une forme d’absolutisme qui doit sans cesse se durcir pour survivre, qui supprime toute opinion indépendante et toute critique dans le Parti, à l’intérieur même de ses cercles les plus élevés et les plus fermés. Il est significatif, par exemple, que les bolcheviks et leurs agents, stipendiés ou bénévoles, ne cessent d’assurer au reste du monde que «tout va bien en Russie soviétique» et que «la situation s’améliore constamment». Ce type de discours est aussi crédible que les propos pacifistes que tient Hitler, alors qu’il accroît frénétiquement sa force militaire.

PRISE D’OTAGES ET PATRIOTISME

Loin de s’adoucir, la dictature est chaque jour plus impitoyable. Le dernier décret contre les prétendus contre-révolutionnaires, ou les traîtres à l’État soviétique, devrait convaincre même certains des plus ardents thuriféraires des miracles accomplis en Russie. Ce décret renforce les lois déjà existantes contre toute personne qui ne peut pas, ou ne veut pas, respecter l’infaillibilité de la Sainte Trinité — Marx-Lénine-Staline. Et les effets de ce décret sont encore plus drastiques et cruels contre toute personne jugée coupable. Certes, la prise d’otages n’est pas une nouveauté en Union soviétique.  On la pratiquait déjà lorsque je suis revenue vivre pendant deux ans en URSS. Pierre Kropotkine et Vera Figner ont protesté en vain contre cette tache noire sur l’écusson de la révolution russe. Maintenant, au bout de dix-sept années de domination bolchevik, le pouvoir a jugé nécessaire d’édicter un nouveau décret. Non seulement, il renoue avec la pratique de la prise d’otages, mais il punit cruellement tout adulte appartenant à la famille du criminel — supposé ou réel. Voici comment le nouveau décret définit la trahison envers l’État : «tout acte commis par un citoyen de l’URSS et qui nuit aux forces armées de l’URSS, à l’indépendance ou à l’inviolabilité du territoire, tel que l’espionnage, la trahison de secrets militaires ou de secrets d’État, le passage à l’ennemi, la fuite ou le départ en avion vers un pays étranger».

Les traîtres ont bien sûr toujours été fusillés. Ce qui rend ce nouveau décret encore plus terrifiant c’est la cruelle punition qu’il exige pour tout individu vivant avec la malheureuse victime ou qui lui apporte de l’aide, que le «complice» soit au courant du délit ou en ignore l’existence. Il peut être emprisonné, exilé, ou même fusillé, perdre ses droits civiques, et être dépossédé de tout ce qu’il a. En d’autres termes, ce nouveau décret institutionnalise une prime pour tous les informateurs qui, afin de sauver leur propre peau, collaboreront avec la Guépéou pour se faire bien voir et dénonceront aux hommes de main de l’État russe l’infortuné parent qui a offensé les Soviets.

Ce nouveau décret devrait définitivement balayer tout doute subsistant encore à propos de l’existence du communisme en Russie. Ce texte juridique ne prétend même plus défendre l’internationalisme et les intérêts du prolétariat. Le vieil hymne internationaliste s’est maintenant transformé en une chanson païenne qui vante la patrie et que la presse soviétique servile encense bruyamment: « La défense de la Patrie est la loi suprême de la vie, et celui qui élève la main contre elle, qui la trahit, doit être éliminé.»

Il est désormais évident que la Russie soviétique est, sur le plan politique, un régime de despotisme absolu et, sur le plan économique, la forme la plus grossière du capitalisme d’État.