Archive pour autogestion

Résistance politique: Analyse et parties de solutions au marasme politico-économique ambiant… 1ère partie

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 7 octobre 2013 by Résistance 71

En savoir plus sur un projet moderne de société autogestionnaire devient de plus en plus vital. Créer un contre-pouvoir autogestionnaire véritable devient une évidence, tant le fait de dire « q’il n’y a pas de solutions au sein du système » n’a jamais autant été d’actualité, il suffit de regarder le monde dans lequel nous vivons et l’analyser pendant cinq minutes, pas plus….

Le capitalisme privé ou d’état n’est en aucun cas « la fin de l’Histoire », mais juste un passage néfaste obligé (malheureusement…) pour une compréhension globale des avantages universels d’une société libre autogérée et fonctionnant sur la large base de communes confédérées.

Ci-dessous la première partie d’un excellent texte d’analyse de la situation. L’emphase textuelle est de notre cru et n’apparaît pas dans le texte original.

— Résistance 71 —

 

Nationalisation, privatisation, socialisation, autogestion : le droit de propriété en question (1ère partie)

Un article paru dans « Les Cahiers d’alter » d’août 2013

 

Catherine Lebrun & Christian Maheux (SUD et Solidaires)

 

url de l’article:

http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article5490

 

1ère Partie

2ème Partie

 

Nationalisation, privatisation, socialisation, autogestion… Le syndicalisme ne peut pas faire l’économie d’approfondir ces questions car elles sont au cœur de tout projet de transformation sociale radicale.

Au-delà des positions de principe de lutte contre le système capitaliste, les réponses et les stratégies alternatives à construire doivent prendre la mesure de l’évolution du capitalisme et des conditions concrètes dans lesquelles se mènent la lutte des classes. Elles reposent sur la nécessaire articulation entre revendications immédiates et changements structurels, entre revendications et construction du rapport de force pour les faire aboutir, entre projet alternatif et formes d’action (démocratie ouvrière, démocratie dans les luttes, grèves de masse, grèves reconductible, autonomie des mouvements sociaux, conséquences politiques concrètes des luttes, etc.)

Le présent texte ne prétend à nulle exhaustivité, il n’entend pas fixer une quelconque ligne politique en dehors des cadres de débats et décisions de notre organisation syndicale. C’est une contribution, dont l’objectif est de relancer la réflexion et les échanges sur ces sujets. Elle est basée sur les acquis historiques [1] du mouvement ouvrier, l’analyse de la société dans laquelle nous vivons, la prise en compte des rapports de forces nécessaires à une organisation différente de la société qui passe par une rupture avec le capitalisme. C’est un, très partiel et modeste, outil pour les militant-es qui veulent renouer avec ce nécessaire travail, individuel et collectif, d’élaboration d’une stratégie émancipatrice.

Les auteurs : Catherine Lebrun, issue de SUD-Emploi, et Christian Mahieux, issu de SUD-Rail, sont membres du bureau national de Solidaires.

Nationalisation, socialisation, autogestion, ces concepts ont imprégné des années de débats au sein du mouvement syndical. Ce ne sont pas des discussions « dans le vide » ; des expériences ont été menées, des bilans ont été tirés. La gestion des outils de production [2] directement par celles et ceux qui travaillent est possible. C’est un premier point important car il rappelle que des alternatives sont possibles, en vrai, pas seulement sous forme de slogans.

Réapproprions-nous notre histoire, ne nous laissons pas imposer la vision de la classe dominante dont un des objectifs est de nous conduire à accepter comme fait acquis que « le capitalisme est la fin de l’histoire » [3] !

Dans le cadre du système capitaliste, la gestion directe d’entreprises ou services est possible comme le montrent quelques expérience ; mais pas l’autogestion, car il s’agit là d’un projet de transformation sociale de la société dans son ensemble, avec des modifications fondamentales en termes de pouvoir de décision, de rapports entre classes sociales, de notions de hiérarchie et de responsabilité, etc. Il nous faut donc construire notre réflexion en intégrant cette nécessaire rupture avec le système capitaliste. Là encore, pour que ce soit utile, nous devons retrouver et inventer des revendications, des formes d’action, des organisations, des slogans, des exemples de luttes, qui rendent crédibles aux yeux de nos collègues ces changements fondamentaux.

A travers certaines résistances et luttes sociales actuelles, est parfois posée la question de l’organisation du travail dans toutes ses dimensions : qui décide dans l’entreprise et dans chaque collectif de travail ? Que produire ? Dans quelles conditions ? Quelle utilité sociale ? Ce ne sont que des interrogations, rarement des tentatives concrètes, nullement un mouvement de fond. Mais n’est-ce pas à nous de créer les conditions pour que celui-ci existe ?

Réponses alternatives, mouvement de masse, changements concrets

Le bilan des politiques de nationalisation et de privatisation menées depuis cinquante ans et les leçons à tirer des luttes pour une appropriation sociale collective, sont autant de repères pour ébaucher des réponses alternatives destinées à construire un mouvement de masse permettant la rupture avec le système capitaliste.

Les crises économiques et financières successives et leurs conséquences sociales dévastatrices ont mis à jour l’impasse du capitalisme financier, phase actuelle de ce système économique. Elles renforcent la nécessité d’une utopie transformatrice. Mais les effets du néo-libéralisme en termes de chômage de masse, de précarisation, d’individualisation de la relation salariale handicapent toute velléité de dynamique d’émancipation, sans oublier le bilan désastreux des expériences du « socialisme » dit réel, par exemple dans les ex-pays de l’est qui pèse encore dans l’inconscient collectif.

Dans ce contexte contradictoire et paradoxal, le syndicalisme ne peut pas se limiter à la défense des intérêts immédiats des travailleurs-euses mais se doit d’élaborer un projet de transformation sociale à la hauteur des bouleversements du capitalisme contemporain et conforme à notre volonté d’émancipation des travailleurs et des travailleuses.

Trop de forces syndicales, hexagonales et mondiales, ont abandonné cette tâche essentielle et ne visent plus qu’à aménager, voire à accompagner les effets du libéralisme. Rien d’étonnant par conséquent que leurs stratégies et leurs revendications ne visent plus à remettre en cause le système ni à esquisser les contours d’une autre organisation sociale.

Créer les conditions de nouveaux rapports de force idéologiques et sociaux implique de se battre sur des orientations syndicales inversant la logique même du système d’exploitation capitaliste et faisant le lien avec la situation et les revendications quotidiennes des salarié-es, chômeurs-ses, jeunes en formation et retraité-es.

Entre autres problématiques auxquelles travaille, encore insuffisamment, l’Union syndicale Solidaires, citons la répartition des richesses, la socialisation des moyens de production, la transition écologique, les inégalités femmes/hommes, les formes d ‘organisation sociales et les processus de décision sur les choix économiques et sociaux que porte notamment la thématique de l’autogestion.

Du passé, avant de faire table rase, tirons les enseignements !

La question de la propriété est toujours révélatrice de l’état des rapports de force entre les classes sociales, et de l’état du débat social et politique du moment. Sans retracer des siècles de débat sur cette question, reprenons quelques périodes charnières, parmi les plus récentes.

Suite à la crise de 1929, le débat sur les nationalisations refait surface en Europe entre les partisans d’une politique de nationalisation des infrastructures et des secteurs clefs de l’économie et ceux préconisant un régime d’économie mixte où le régime de propriété capitaliste reste dominant. En France, un clivage existe dans le mouvement syndical (notamment entre CGT et CGTU puis dans la CGT réunifiée) entre les « réformistes » et les « syndicalistes révolutionnaires », ces derniers considérant qu’étatiser une partie de l’économie sans rompre avec le régime du profit et les inégalités de classe, est un leurre. La nationalisation des chemins de fer par la création de la SNCF en 1937 illustre cette situation, puisqu’il s’agit avant tout d’éponger les dettes des grands actionnaires des compagnies privées, sans toucher aux profits accumulés depuis des dizaines d’années, et en les indemnisant très généreusement : « socialiser les pertes, privatiser les profits », est une revendication patronale ancienne…

A l’échelle internationale, les collectivisations en Espagne, entre 1936 et 1938, sont une expérience particulièrement intéressante ; sans les mythifier, elles montrent que « c’est possible » à grande échelle, sans recours aux nationalisations étatiques mais en fédérant des initiatives mises en œuvre à la base. Plusieurs millions de personnes participèrent à des réalisations sans précédent : les collectivités agricoles d’Aragon et la socialisation d’entreprises et des services publics en Catalogne par exemple, se sont faites sans recours à l’État. Celles et ceux qui produisaient se sont emparé-es des usines, des bureaux, des champs. Ils et elles ont géré directement la production, sa répartition, les échanges, mais aussi les moyens à mettre en commun pour l’éducation, la santé, etc. Dans certaines collectivités, un salaire unique a été mis en place, dans d’autres l’argent était aboli au profit de bons d’échange, non capitalisables et utiles pour la seule satisfaction des besoins familiaux,… Bien entendu, le contexte politique, économique et social [4] de l’Espagne de 1936 n’est pas celui de notre monde contemporain, mais ces expériences méritent toute notre attention.

Le débat sur le pouvoir, et en fait sur l’autogestion, a traversé le mouvement ouvrier dans tous les pays et dans des périodes bien différentes. On sait ce qu’il advint de la révolution russe de 1917 et ce que furent les régimes autoritaires des pays dits « communistes ». Mais, en Russie, de 1917 au début des années 20, la remise en cause du pouvoir des conseils ouvriers (les soviets [5]) a été contestée y compris au sein du parti bolchevik au pouvoir [6].

En 1945, après la seconde guerre mondiale, où tout est à reconstruire et afin d’écarter toute velléité de remise en cause du système, nombre de gouvernements européens mettent en place des politiques dites keynésiennes [7] fondées sur un interventionnisme étatique fort. En France, dans le cadre du Conseil national de la résistance (CNR) regroupant les courants politiques de droite et de gauche, le projet était « le retour à la nation de tous les grands moyens de production monopolisée, fruit du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques » ; le préambule de la constitution de 1946 reprend ces principes. Une grande partie du patronat ne s’y oppose pas, non seulement parce que les actionnaires indemnisé-es pourront investir dans des secteurs plus juteux à court terme, mais aussi parce que les lourds investissements assumés par l’État seront profitables au développement du capitalisme. De surcroît, la gestion des secteurs nationalisés n’étant pas sous contrôle ouvrier [8], le changement juridique de la propriété ne remet en cause, ni la logique de rentabilité, ni le pouvoir de décision et de gestion des dirigeant-es. Rien d’étonnant, comme le disait le sociologue Bourdieu, tant la porosité entre « la noblesse d’état » technocratique [9] et les pouvoirs économiques, contredit la notion « d’État garant de l’intérêt général ».

L’important travail de recherches, de confrontation d’idées, mené au cours des années 60 dans des organisations ouvrières (y compris syndical, notamment dans la CFTC/CFDT) et la dynamique de Mai 68, mettent l’autogestion au centre de nombreux débats. Avec le recul, certains « exemples » d’alors méritent d’être considérablement rediscutés [10].

C’est dans ce contexte où se mêlent débats théoriques et forte volonté de « changer les choses dès maintenant » que naît le conflit des LIP [11] en 1973 à Besançon. Contre les licenciements, les salarié-es, massivement syndiqué-es, réquisitionnent le stock de montres et s’emparent des plans de fabrication. S’en suit une période novatrice, qui cristallise espoirs et soutien populaire, au cours de laquelle est mis en œuvre le slogan « c’est possible, on produit, on vend, on se paie ».

Les nationalisations de 1982, sous Mitterrand, représenteront 17% du PIB, et toucheront plusieurs dizaines de sociétés industrielles (Compagnie générale d’électricité, Saint-Gobain, Pechiney, Rhône-Poulenc, Thomson-brandt) et financières, mais elles suivront la même logique que les processus antérieurs, avec 47 milliards de francs d’indemnisations pour les actionnaires. Il n’y avait aucune volonté politique de permettre une remise en cause des choix stratégiques de production, du pouvoir de décision et de gestion des salariés-es dans les entreprises.

Les équipes dirigeantes resteront les mêmes notamment dans le secteur bancaire où la course à la spéculation aboutira à une facture salée pour les contribuables (cf. les 100 milliards de dette du Crédit Lyonnais). Le gouvernement PS/PCF est loin même du programme commun de la gauche des années 70 qui préconisait la mise en place de conseils d’ateliers et de services pour un contrôle ouvrier des entreprises. Les libéraux comme les sociaux démocrates utilisent la socialisation des pertes comme une transition avant un retour fructueux au secteur privé. A l’instar des politiques ultralibérales anglo-américaines de Thatcher et Reagan dont la doctrine est la restauration de « l’ordre spontané du Marché », le gouvernement « socialiste » opérera le tournant libéral en 1983.

Les privatisations ne vont pas cesser de s’enchaîner sous les gouvernements de droite comme de gauche, notamment sous le gouvernement Jospin (PS/PCF/Verts, de 1997 à 2002). Le drame de la sidérurgie française privatisée en 1996 est un des symboles. D’autres secteurs verront la participation de l’Etat baisser sans cesse et en bout de course circonscrite à l’énergie, les transports, l’audiovisuel public, les télécommunications, la Poste… souvent de plus en plus partiellement d’ailleurs.

Cette contre révolution conservatrice amorcée dans les années 1980, prendra dans les années 1990 des formes nouvelles de domination de la finance sur l’ensemble de la sphère économique dont la recherche de rentabilité maximum et à court terme, conjuguée avec une concentration croissante des entreprises, abouti à l’extension des privatisations et à une offensive brutale contre les services publics.

Force est de constater que le bilan des privatisations est marqué par un coût social élevé. Les Etats ont souvent bradé les entreprises publiques au secteur privé. Ce dernier, guidé par la recherche du profit immédiat, n’a cure des productions nocives écologiquement et désastreuse socialement pour les salariés-es. Et quand, celui- ci est en faillite, les états renflouent, sans contreparties, et font payer la note aux populations, détruisent le secteur public, comme c’est le cas aujourd’hui avec les politiques d’austérité instaurées en Europe dans la foulée de la crise économique et financière de 2008. Ce ne sont pas les quelques mesures de B.Hamon sur l’économie sociale et solidaires, ni le projet de Hollande sur la possibilité de reprise par les salariés-es d’entreprises bénéficiaires, qui modifieront la domination de la loi du marché et la captation des pouvoirs de décision par une oligarchie minoritaire.

Socialisation, autogestion : une autre voie possible

Les questions que nous devons poser sont celles de la répartition des fruits des richesses produites et de l’organisation de la production (ce qui implique celles sur son contenu, son utilité sociale, ses implications écologiques, etc.)

La nationalisation de tel ou tel secteur, où seule la forme juridique de la propriété change en devenant étatique, ne bouleverse pas la logique du système dans son ensemble. A certains moments, elles peuvent permettre de sauvegarder les intérêts des salariés-es ; mais une véritable transformation sociale du système suppose la socialisation de l’ensemble des moyens de production et d’échange donc la remise en cause de la propriété privée, et du pouvoir par les travailleurs-ses, au sein des entreprises mais aussi plus largement pour « l’administration de la société ». Cela implique également un cadre national de planification des besoins sociaux futurs, des ressources allouées pour les satisfaire, en tenant compte des impératifs écologiques.

L’articulation de ces orientations, à l’échelle nationale et internationale, avec les besoins locaux, ceux des entreprises et des branches, pose la question de l’ensemble de la « chaine démocratique » pour assurer des choix cohérents au profit de la collectivité dans son ensemble.

Au-delà des mots différents (autogestion, collectivisation, socialisation…), ce que nous entendons par autogestion c’est que les classes sociales qui produisent la richesse collective [12], aujourd’hui sans pouvoir, peuvent gérer l’économie (donc les entreprises, les services, etc.) et plus généralement la société. Ceci suppose l’appropriation collective directe des outils de production et des moyens d’échanges. Nous ne voulons par là décrire un modèle idéal pour « après la révolution », mais d’une part « construire par nos luttes d’aujourd’hui la société de demain », d’autre part créer les conditions pour que des luttes faisant bouger réellement les choses se développent.

Ces principes posés, l’évolution du capitalisme et ses effets sur la structuration du salariat, nous obligent à repenser les termes du débat sur ces thématiques. Nous ne sommes plus dans les années 1970 où nous étions face à un capitalisme encore largement patrimonial, familial, avec un pouvoir de décision unique et identifié.

L’internationalisation du capital, les centres de pouvoir opaques et insaisissables, l’interdépendance économique à l’échelle planétaire, la domination des multinationales sur l’ensemble des filières, des petites et moyennes entreprises (PME), et du marché des matières premières, impliquent de redéfinir le contenu des réponses alternatives et les stratégies syndicales et politiques.

La perspective de socialisation des secteurs clefs de l’économie et autogérés par les salariés-es suppose d’anticiper la chaîne de conditions économiques de production et de la repenser au-delà des murs d’une seule entreprise. En d’autres termes, l’autogestion n’est pas concevable en l’organisant entreprise par entreprise, sans prendre en compte les interactions entre de nombreuses entités tout au long de la production d’un produit ou d’un service. C’est sans doute une des raisons qui explique que « l’aventure » autogestionnaire surgisse rarement des luttes d’entreprises, les salariés-es évaluant eux-mêmes les conditions nécessaires à sa réussite. Le caractère outrageusement réformiste de la majorité du mouvement syndical contemporain, que nous évoquions plus haut, est aussi une des explications.

Cela ne veut pas dire que des espaces d’expériences autogestionnaires sont impossibles, même sous des formes inachevées comme les SCOP [13] en France ou plus abouties et plus nombreuses comme par exemple en Argentine (les entreprises « récupérées ») ou la coopératives ouvrière Mondragon au pays basque espagnol, mais dans les tous les cas ce sont dans des secteurs et des créneaux restreints.

Le mode d’organisation en SCOP permet des ruptures importantes avec le schéma dominant dans l’économie capitaliste : sur la propriété, la hiérarchie, la répartition des tâches, etc. Dans un autre registre, mais avec la même aspiration, le développement des AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) pose les questions des circuits courts entre paysan-nes et consommateurs-trices, de l’inutilité des grands groupes prédateurs de la distribution mais aussi la qualité de la nourriture produite et du soutien à une agriculture non productiviste.

Quant à « l’économie sociale et solidaire », appelée aussi « tiers secteur », si elle traduit parfois une aspiration à sortir des lois du marché, elle n’est pas exempte de contradictions ; la gestion de ces entités, à l’exemple de nombre de Comités d’Entreprise ou d’associations, étant loin d’être en rupture avec le modèle dominant ! Elle se situe aux marges du système et sans vue d’ensemble, perméable à l’instrumentalisation dans un processus de privatisation des services publics, et à la récupération marchande comme le commerce équitable par les grandes chaînes de distribution.

Les expériences qui peuvent être menées à travers des CE (bien peu !) ou des SCOP, aussi utiles et intéressantes soient-elles, ne sont pas l’autogestion au sens d’un projet d’ensemble qui a des conséquences sur toute la société, et remet en cause les rapports entre classes sociales que nous connaissons. Le projet autogestionnaire dont nous nous revendiquons est nécessairement en rupture avec le système capitaliste.

A suivre…

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Développons la résistance politique et sociale: Foire à l’autogestion de Toulouse… Visions sur la construction du contre-pouvoir autogestionnaire…

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Foire à l’autogestion de Toulouse, du 29 avril au 5 mai 2013

 

Alternative Libertaire

 

Le 23 Mars 2013

 

url: http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article5276

 

Après Montreuil l’année dernière (et encore cette année), à Toulouse d’organiser sa Foire à l’Autogestion. Moments de rencontres de débats, de retour sur expériences, avec comme point central l’autogestion.

 

Ce sera au parc des sports du Bazacle et à Utopia. Débats, ateliers, musique, théâtre, animations, espace foire, librairie, restauration et buvette… Le programme détaillé est sur www.bazaraubazacle.org

Entrée libre et participation libre et nécessaire pour les spectacles.

LUNDI 29 AVRIL :

A L’UTOPIA : 20h projection de LIP, l’imagination au pouvoir. Débat animé par Roland Mérieux et des syndicalistes toulousains.

Il y a quarante ans, déjà, les ouvrières et ouvriers de l’entreprise LIP furent confrontés à la fermeture de leur usine. Loin de baisser les bras ils-elles décident de relever le défit autogestionnaire. Passant de l’autogestion des luttes à celle de la mise en pratique économique au travers d’une coopérative ouvrière, les LIP ont ouvert la voie vers une mise en mouvement qui fait écho actuellement. En effet, aujourd’hui encore, les ouvriers de certaines entreprises victime de la gestion libérale de l’économie, se posent la question, de gérer par eux même leur outil de travail et pour certains passent à l’acte !

MERCREDI 1er MAI

10H – 13H : MANIF (animée par la BATUCASOL)

Repas

A partir de 14h : Espace d’échanges et de savoirs avec tenue de stands associatifs, syndicats, librairie, expos et réparation vélos avec Vélorution

15H – 17H : « Histoire de l’autogestion et mouvements populaires » Table ronde

Après midi : Foot auto-géré avec la FSGT (Fédération Sportive Gymnique du Travail) Apportez vos équipements de sport pour rejoindre les équipes sur place.

17H-19H : Atelier : Auto-gestion et Éducation : L’éducation est un enjeu central. Au travers des bourses du travail, des université populaires ou de pédagogie émancipatrices, de nombreuses expérimentations éclosent partout dans le monde. Nous vous proposons de discuter éducation avec Gilbert Dalgalian, auteur de « Reconstruire l’éducation ou le désir d’apprendre ». Il abordera plus particulièrement la question du statut de l’élève, l’adaptation des structures éducatives aux enfants, la nécessité de repenser l’évaluation.

17h – 19h : Atelier : Projection de 2 films sur des expériences d’autogestion au Portugal (SCOP autogérées) avec débat. Escola veut dire école en Portugais, détourné en ES.COL.A ou Espace Collectif Autogéré, ce court métrage témoigne de l’expérience de la Fontinha, une école publique de Porto abandonnée, puis occupée et ré-ouverte au quartier et à ses habitants, jusqu’à son évacuation par les autorités. Suite à cette éviction et en solidarité avec la Fontinha, l’immeuble municipal de la rue de São Lazaro à Lisbonne, abandonné depuis 12 ans, est occupé le 25 avril 2012 et auto géré en assemblées ouvertes au public durant 1 mois. Si un bâtiment occupé peut déranger beaucoup de monde, 5000 abandonnés, comme à Lisbonne ou à Porto, en dérangent bien plus. Dans un pays acculé par la crise et ses misères sociales, où les pouvoirs publics laissent pourrir leur patrimoine par manque de moyen mais aussi pour satisfaire les gros bailleurs et maintenir pression foncière, la réappropriation de ces toits et de leur autogestion par tout un chacun est plus que jamais d’actualité.

Animation avec Sylviane Blanquart autour de l’orgue de barbarie (chant de lutte)

Repas

19h30 Musique de rue avec Brancaleone

Théâtre de la Brique Rouge, soirée : « Ta Limania Xena » musiques populaires de Grèce avec projection documentaire « Grèce générale » et petit débat.

JEUDI 2 MAI

A l’Utopia

à 20h30, projection de « Les Femmes de la Bruckman » en Argentine. Débat animé par Maxime Quijoux auteur du livre « Néo libéralisme et autogestion, l’expérience Argentine », éditions IHEAL et Guillaume de Gracia, auteur du livre L’Horizon Argentin aux éditions de la CNT. Le Chaos économique, social et institutionnel qu’a connu l’Argentine, en 2000, a donné cours à l’initiative autogestionnaire à partir « d’entreprises récupérées » par des travailleurs et travailleuses. Ce phénomène ne s’est pas cantonné qu’à ces entreprises mais a touché des pans entiers de la société Argentine qui aurait pu déboucher sur le développement d’une société alternative au système libéral défaillant. Pourtant après 6 mois d’expérience autogestionnaire et un mot d’ordre populaire « que se vayan todos » destiné aux élites corrompues, celles-ci sont revenues aux commandes du pays. Que pourrait-on tirer de cet échec ? Retrouvez Maxime Quijoux sur les ondes de radio Mon Païs dans l’émission « fréquences latines » le 1er mai entre 20h et 22h.

Au Bazacle

17h-19h : Atelier : Grands projets inutiles (film Notre Dame des landes)

Repas

Festival débattons dans les rues : Soirée de lancement du festival Débattons dans les rues

Festival expérimental d’éducation populaire désobéissante et festive et pis aussi avec de l’humour. Ce festival qui dure une dizaine de jours aura lieu fin mai sur Toulouse. Pendant la soirée : des concerts, de la bouffe, à boire et surtout, toutes les infos sur le festival …

VENDREDI 3 MAI

A partir de 14h : Espace d’échanges et de savoirs avec tenue de stands associatifs, syndicats, bouquins, expos et réparation vélos avec Vélorution

17h-19h : Atelier : Logement et autogestion animé par des militants des squats, associations et syndicats. Situation du logement en France et en particulier sur Toulouse. La Dynamique des luttes des squats sur la ville ces dernières années. Présentation du livre de Florence Bouillon : « le squat problème social ou lieu d’émancipation ? »

17h-19h : Atelier : Santé et autogestion. Faire de l’autogestion entre professionnels de santé est une chose, mais prolonger cette dynamique à destination des accueillis en est une autre !

Repas

21h : Cie le Périscope « Les Forains »

Musique festive : Sale Pierrot ou Ca peut plaire à ta mère

SAMEDI 4 MAI

10h – 13h : Atelier pratique d’autodéfense par et pour les femmes afin d’élargir nos capacité d’action face aux agressions rencontrées dans les espaces publics, privés et professionnels.

11h -14h : atelier Médias et politique

Repas

A partir de 14h : Espace d’échanges et de savoirs avec tenue de stands associatifs, syndicats, bouquins, expos et réparation vélos avec Vélorution

14h- 16h : Atelier : Auto-organisation dans les luttes des Femmes

14h-16h : Atelier : Les coopératives / Communautés aux Etats Unis. Les Etats Unis sont plus connus comme le champion du système capitaliste que pour ses alternatives collectives autogérées. Pourtant, dès leur naissance, des utopistes socialistes ont tenté d’édifier des espaces autogérés. A la fin du 19ième et au début du 20ième, ce sont des éléments socialistes et libertaires du prolétariat de ce pays qui ont construit des communautés autogérées, intégrant l’activité économique, l’éducation et le logement dans un même espace. Qu’en est-il à l’heure actuelle ? Débat présenté par Ronald Creagh, auteur de Utopies américaines, expériences libertaires du XIXe siècle à nos jours.

14h-16h : Atelier : La Coopérative intégrale : Un modèle d’autogestion et auto-organisation locale pour l’actuelle époque de transition et de sortie du capitalisme. Principes de base et historique. Etat des lieux en Catalogne et reste de l’Espagne, à Nantes et Toulouse. Quels sont les acteurs qui participent aux différents projets ? De quelle façon le modèle s’adapte-t-il aux conditions locales ?

15H : spectacle Jeune Public de 3 à 10 ans (marionnettes) « Anatole a disparu » par la Cie « Des mains et des pieds »

Après midi musique de rue avec Brancaleone

Après midi : Atelier cirque jeune public, parade, animation avec Arts Maniacs

16H – 18H : Atelier : Les SCOPS en région à partir de 3 expériences concrètes : Net Sol Eco (nettoyage à la Reynerie), Les Verreries d’Albi et Epurnature (épuration des eaux,..) avec 2 Diaporamas

16H-18H : Atelier : Municipalités : pouvoir ou contre pouvoir, entre élu-e-s et action citoyenne, quelle pratique autogestionnaire ?

18H30 : spectacle « Les Usines sur les planches ». Ce spectacle NH3 a été créé à partir de textes poétiques écrits par des salariés de AZF,SNPE, auxquels se sont rajoutés ceux des SANOFI, MOLEX et dernièrement JOB et AIR France.

Repas

Musique festive : Sale Pierrot ou Ca peut plaire à ta mère

DIMANCHE 5 MAI

A partir de 14h : Espace d’échanges et de savoirs avec tenue de stands associatifs, syndicats, bouquins, expos et réparation vélos avec Vélorution

15h Table ronde : autogestion des luttes, quelles convergences ? avec la participation de travailleurs de Molex, Freescale, Sanofi, Job, de la Fonderie de Fumel, de la santé, des intermittents et précaires,…….

Après midi : Atelier cirque jeune public, parade, animation avec Arts Maniacs

Restauration

18h Apéro concert avec la fanfare les Belles gambettes

PENDANT LES 4 JOURS

Tenue d’une buvette auto-gérée (permettra de financer l’opération).

Nous proposons 2 types de restauration : 
 Cuisine nomade Caracol : bio végétarienne (dispose d’une charrette cuisine) Prix libres 
 Cuisine de Jako. Il avait assuré le Bazar de l’an dernier

Voici ci-dessous les signataires du Bazar au Bazacle et de la Foire à l’autogestion :

Bazar au Bazacle : CMCAS EDGDF, Théâtre de la Brique Rouge, Théâtre du Roseau, Cie Lazzi Théâtre, Cie Arts Maniacs, Cie Jeux de Mômes, Droit au Logement (DAL), ATTAC, SUD culture Solidaires, TV Bruits, Radio FMR, Solidaires 31, Batucasol.

Le Collectif Foire à l’autogestion : Les Alternatifs, Alternative libertaire, Association pour l’Autogestion, Comités syndicalistes révolutionnaires, Coordination des Groupes Anarchistes, Fase, Fédération anarchiste, ETM 31, le Maquis, Mouvement des Objecteurs de Croissance, Nouveau Parti Anticapitaliste.

Avec la participation cette année : des Compagnies le Périscope, Des mains et des pieds, des groupes Ta Limania Xena, les Sales Pierrot, les « Ca peut plaire à ta mère », Artistes en liberté, Batucasol, Brancaleone Featuring Rita Macedo, la Fanfare des Belles gambettes, des Collectifs GPS (Groupement pour la défense du travail social), Collectif « Grève des femmes » 31, Fédération Sportive Gymnique du Travail, Faire Face, CREA, Clandé, Chapelle, Myris, le GAF, Vélorution, NH3 les usines sur les planches, Collectif 31 Notre Dame Des Landes, des salarié-es des SCOP (Net Sol Eco, Verreries d’Albi, Case Santé, Imprimerie 34, Avanti Popolo, Epurnature) et de Molex, Freescale, Sanofi, ex-Job,la Fonderie de Fumel….les cuisines de Caracol et de Jako, des librairies…, Théatre itinérant de la cabane et son chapiteau, d’Utopia.

Résistance politique: Un exemple d’autogestion.. AureaSocial: centre de santé autogéré à Barcelone

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, santé, société libertaire with tags , , , , , , , , , on 12 juin 2012 by Résistance 71

Ceci n’est pas une « expérience », c’est LA solution à bien des misères physiques et sociales… Le salut de l’humanité est dans cette voie, celle de la solidarité et du regain de notre autonomie d’être vivant, d’humain. La voie étatico-capitaliste n’est que destructrice et mortifère. Du marasme économico-politique mondial présent jaillira une société éveillée et en voie d’émancipation.

Capitalisme privé ou étatique = Mort

Solidarité + Autogestion = Vie

Le choix est vite fait !

 

— Résistance 71 —

 

Catalunya en lluita I  visite dans un centre de santé coopératif et autogéré à Barcelone

 

Par Julien Simard

 

url de l’article original:

http://alterautogestion.blogspot.jp/2012/06/catalunya-en-lluita-i-visite-dans-un.html

 

À Barcelona, les marées de touristes (12 millions en 2011) donnent une façade de centres d’achats à une ville qui est aussi une termitière de luttes sociales depuis au moins 150 ans. Oui, Mango et l’anarchie cohabitent ici.

Rappelons-nous que Barcelone a été quasiment autogérée entre 1936 et 1939, à l’époque de la guerre civile, avant que le linceul du fascisme ne la couvre pour trop longtemps. Mais aujourd’hui, avec le 15-M (le mouvement des indignés espagnols qui a débuté « officiellement » le 15 mai 2011), la ville retrouve une certaine vigueur populaire (l’a-t-elle jamais perdue ?).

Mais le 15-M, ce n’est que le moment où les mouvements sont devenus visibles les uns pour les autres, m’a dit un activiste. Il ne faudrait pas croire que tout commence là, ce serait idiot, ce serait comme dire que Montréal n’a jamais lutté avant les casseroles, même si en vérité de nombreuses personnes ont commencé à assister à des assemblées et à faire partie de collectifs populaires à partir de ces moments d’ébullition, à Barcelona comme à Montréal. Ainsi, plus qu’une complète nouveauté, le 15-M est une cristallisation. En 2012, plus d’un an après l’occupation des Plazas, les assemblées populaires de quartier (au nombre de 23 à Barcelone) [1] se transforment lentement mais sûrement en nouveaux collectifs, en groupes organisés, s’implantant dans des locaux et des espaces autogérés et qui s’ajoutent aux réseaux d’autogestion qui existent déjà et qui perdurent tant bien que mal depuis des décennies.

Mais devant cette démocratie directe, à Barcelone comme à Montréal, les corps policiers aiguisent leurs canines. Le 29 mars dernier (29-M), plus de 8 000 bras armés (si on compte une matraque par policier) ont été déployés dans la ville pour défendre symboliquement et préventivement la rencontre de la Banque centrale européenne qui a eu lieu du 3 au 5 mai. Dans cette opération conjointe entre la police espagnole et le Mosso d’Esquadra (police catalane), plusieurs centaines de personnes ont été arrêtées. Mais, « malgré la stratégie de criminaliser la dissidence sociale, une bonne partie des citoyens ne cède pas à la peur »[2].

C’est ce que j’ai pu rapidement constater.

Dans le but de comprendre un peu plus tout cela, mais surtout comment se passe la lutte au quotidien, j’ai visité un centre de santé autogéré du nom d’AureaSocial (www.aureasocial.org), dans le quartier de la Sagrada Familia. Le centre, fraîchement rénové avec de l’argent dont je n’ai toujours pas compris la provenance, fait partie du réseau de la Cooperativa Integral Catalana, un réseau assez immense de coopératives et collectifs de tous genre. Des coopératives « intégrales » existent aussi dans la plupart des régions d’Espagne. La Cooperativa Integral Catalana peut compter sur des fermes autogérées en campagne, qui permettent d’implanter une « souveraineté alimentaire et agroécologique » comme à Calafou, des entreprises de microcrédit comme la CASX (Cooperative d’Autofinançament Social en Xarxa), des groupes d’éducation « libre » et populaire, des communications et serveurs informatiques, etc… Le site se trouve ici : https://cooperativa.ecoxarxes.cat/. Leur but est clair : « il est de notre devoir de ré-investir la vie publique et que le bien commun, ni étatique ni privé, soit géré par le peuple »[3].

Ultimement, m’a-t-on dit, l’objectif est de s’organiser de façon autonome en-dehors du marché et de l’État, en formant une communauté réseautée capable de répondre à ses propres besoins de logement, de nourriture, de santé, d’éducation, de financement, etc… En somme, réaliser l’autogestion ! Les groupes de travail qui oeuvrent au sein d’ AureaSocial – qui se dédie principalement à la santé, rappelons-le – tentent de lutter tout à la fois contre les reprises de domiciles, l’embourgeoisement des quartiers, le transport à coût exorbitant, la nourriture impossible à se procurer ou les impôts.

Contradictions ? Éparpillement ? AureaSocial cherche à implanter l’ « unification de la médecine », en prenant en compte simultanément les dimensions bio-psycho-sociales-éthico-spirituelles des personnes à soigner. Impossible, donc, de rester aveugle aux contextes de vie des personnes dans une perspective de guérison ou de santé. C’est ce que Samuel, médecin de formation et force unificatrice-organisatrice du groupe, nomme le modèle « holonique » en référence au principe de l’hologramme où chaque partie du tout contient toutes les autres parties.

Ce modèle est à mettre en complète opposition avec médecine « allopathique », la biomédecine des causes et des conséquences, qui ne s’attarde qu’à l’aspect biologique de la santé humaine. « Si on ne comprend pas comment tout est relié, nous ne pourrons pas auto-gérer la santé », me dit-il. Le principe du « tout est dans tout » s’intègre donc à tous les niveaux. Cette « santé publique coopérative » s’inscrit donc de façon très affirmée dans des luttes politiques anti-autoritaires, anti-étatiques et anticapitalistes. En ne réglant pas le problème du capitalisme, on ne règle pas la question de la santé, et vice-versa dans tous les sens de la formule : c’est simple, non ?

« Ce modèle est basé dans la construction et l’action participative comme parties intégrantes du développement humain de l’individu, dans toutes ses dimensions et dans un processus collectif. Cela signifie effectuer un investissement social dans les capacités humaines, principalement en éducation et en santé, avec l’objectif que personnes puissent travailler de façon synergique et créative pour établir une société libre »[4]

La bâtisse de trois étages d’AureaSocial a l’air d’un centre zen du Mile-end ou d’un CHSLD privé, ou une banque, ce qui est très étrange : matériel Ikea, images de fleurs, toilettes puissantes. On se demande comment ils ont pu se payer tout ça. « Rien n’est impossible », me répond M., une activiste du début. Dans les nombreuses salles aux chaises nouveau genre les différents groupes de travail tiennent des ateliers de tous types, des ateliers d’apprentissage, de discussions et d’organisation, mais aussi des séances de thérapie. On y retrouve tout ce qui se situe à « gauche » de la médecine, de l’acupuncture à la thérapie régressive en passant par les techniques de respiration. Le centre abrite également une cuisine communautaire et une terrasse abondamment utilisée pour fumer des cigarettes roulées. Comme quoi, en Catalogne, autogestion de la santé ne veut pas nécessairement dire puritanisme d’habitudes de vie. Petit choc culturel.

J’ai assisté à une journée de formation sur les « facilitadores de salud », les « facilitateurs de santé ». À AureaSocial, tout le monde a le potentiel de devenir thérapeute, d’animer des ateliers ou « soigner ». La vision de la posture thérapeutique ici est très différente de ce que l’on trouve dans les systèmes de santé « traditionnels » ou étatiques comme les CLSC : les gens ici sont animés par le dépassent de la sur-spécialisation, des étiquettes, de la « contamination de la formation » et de la « mission » du thérapeute. Le but est de créer des relations thérapeutiques d’égal à égal, d’humain à humain, dans une perspective d’aider l’autre, quel qu’il soit, à trouver ses propres façons de régler ses problèmes, dans une perspective de construction mutuelle et collective de l’autonomie. Les personnes sont accompagnées dans le processus de « maladie » pour arriver à autogérer progressivement leur santé.

On guérit ici dans la « vertu de ne pas savoir », une posture gage d’humilité et d’horizontalité. De même, pas question de distinguer médecine « orientale » et « occidentale », car le corps est toujours le même, uni dans la rencontre de toutes les perspectives énumérées plus tôt. La personne est une : ni totalement « malade », ni simplement un corps. Comme la santé est un processus qui dépend de la collectivité, elle est à construire à chaque instant.

« On nous apprend sans cesse à diviser », disent-ils. Il faut maintenant penser à unir. C’est là toute la force du paradigme nouveau qui se dessine ici, celui du réseau ou du rhizome comme disaient Deleuze et Guattari, ou encore de la « Otra Salud » comme la font les Zapatistes au Mexique et qui semble beaucoup inspirer les gens d’AureaSocial.

Mais c’est en mangeant avec le groupe que j’ai réalisé l’importance, pour eux, de la nourriture. Cette nourriture produite par les campements autogérés, partagée et réalisée en commun, symbolise la rencontre. Ils n’ont cesse de répéter que la santé passe par l’alimentation, par ailleurs, et surtout la souveraineté alimentaire. Manger devient acte de réappropriation et de création sociale, un moment de complicité, un rituel. Cet espace de mise en commun, aux yeux de certains à qui j’ai parlé, est thérapeutique en soi. On revient encore une fois à cette merveilleuse maxime qui semble s’implanter de plus en plus en pratique, dans les groupes autogérés de par le monde : politics and therapy are one (La politique et la thérapie ne sont qu’une).

Pour finir, une citation du journal Rebel-leu-vos!, voix écrite du mouvement d’autogestion :

« Au-delà de la défense de la santé publique étatique existante, la société, incluant les travailleurs de la santé, doivent comprendre et assumer activement la construction d’un nouveau système de santé qui a pour principe la personne comme sujet et la santé comme droit humain ».

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[1] Federació d’associacions de veïns i veïnes de Barcelona (FAVB), Carrer 123. Pocs serveis socials per a tant crisi, Maig 2012.

[2] Ibid.

[3] Dans la revue Rebel-leu-vos…i germinem la llavor de la revolució integral. Voir aussi : http://www.autogestio.cat

[4] Ibid., « Per la nostra salut », p. 8.

http://voir.ca/julien-simard/2012/06/05/catalunya-en-lluita-i-visite-dans-un-systeme-de-sante-cooperatif-et-autogere-a-barcelone/

Illusion démocratique: les bienfaits de l’abstentionnisme libertaire

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire with tags , , , , , , , , , , , , , , on 15 janvier 2012 by Résistance 71

L’abstentionnisme libertaire: de la démocratie parlementaire à la gestion sociale directe

 

Par Guillaume Goutte

 

Avril 2011,

 

url de l’article original:

http://www.monde-libertaire.fr/autogestion/14476-labstentionnisme-libertaire-de-la-democratie-parlementaire-a-la-gestion-sociale-directe

 

 

Politiser l’abstention

Les récentes élections cantonales et les très prochaines présidentielles (2012) sont l’occasion de remettre au goût du jour l’abstentionnisme que nous, anarchistes, portons depuis des années pour dénoncer l’illusion électorale et proposer une autre façon de prendre les décisions et, de fait, de gérer la société. D’autant que, face à une droite de plus en plus désavouée – y compris par ceux qui l’ont portée à la présidence – et une gauche désunie, qui préfère s’enliser dans des querelles de pouvoir au sein de ses partis et qui, globalement, porte un programme politique très proche de ce que propose la droite, nombre de votants sont tentés par le populisme du Front national ou une abstention apolitique. Il est donc essentiel que les anarchistes fassent valoir à nouveau une autre voie, celle d’une abstention politique, porteuse à la fois d’une critique du système démocratique parlementaire et d’un projet de transformation globale de la société.

Critique de la démocratie parlementaire

Le principe de démocratie parlementaire en application dans notre pays depuis quelques siècles est, malgré les discours répétés sur la liberté qu’il serait censé incarner, une dépossession effective de la souveraineté individuelle et collective (populaire) puisqu’il confie la gestion de la société (autrement dit, l’ensemble des choses qui nous concernent) à l’État, c’est-à-dire à quelques individus renouvelés – ou non – toutes les X années. Certes, ces individus sont au préalable élus par le peuple (c’est-à-dire, en France, par les hommes et les femmes de nationalité française âgés de 18 ans ou plus), mais une fois les élections passées, ils ont carte blanche pour faire ce que bon leur semble, qu’ils aient ou non l’appui (ne serait-ce que de la majorité) de la population qu’ils gouvernent. L’exemple actuel d’un président de la République qui, bien que désavoué par plus de 75 % des Français, tire toujours les ficelles de nos vies, est éloquent. Il en va de même pour la réforme des retraites qui, malgré un mouvement social qui jetait hebdomadairement dans les rues françaises plusieurs millions de personnes, a été adoptée dans le mépris le plus total de l’opposition sociale. En réalité, donc, en démocratie parlementaire, le peuple ne dispose pas d’une souveraineté sur la gestion des choses qui le concernent, mais seulement du choix – toujours très réduit – des personnes qui le feront à sa place jusqu’aux prochaines élections où, à nouveau, il pourra revivre la même mascarade.

Certains me rétorqueront qu’il est possible d’exercer – ou d’instaurer – un contrôle des élus, de manière à éviter que ces derniers ne se coupent des préoccupations et des volontés du peuple qu’ils sont censés représenter. Mais, dans une société de classes comme la nôtre – une société capitaliste – dont la démocratie parlementaire est, nous le verrons plus loin, l’une des principales garantes, comment le peuple, qui en grande partie passe son temps à travailler pour gagner sa vie, aurait-il le temps de s’intéresser aux affaires politiques dans les mains de ses représentants ? Et, quand bien même trouverait-il du temps pour y jeter un œil ou une oreille, en aurait-il encore suffisamment pour s’adonner à l’instruction, à la réflexion, à l’analyse et aux discussions nécessaires à la bonne compréhension de ces mêmes affaires ? Il est évident que non, le peuple n’a fondamentalement pas de quoi comprendre les multiples intrigues politiques que fomentent tous les jours ses dirigeants qui, rémunérés pour leur mandat, peuvent s’y adonner quotidiennement. Autrement dit, la démocratie parlementaire, en professionnalisant la politique (au sens de gestion de la société), l’a rendue inaccessible à ceux qui n’en font pas leur « travail » – les travailleurs –, leur enlevant, de fait, la possibilité de gérer eux-mêmes collectivement, la société. Alors non, il est clair que le peuple n’est pas en mesure de pouvoir exercer un véritable contrôle sur ses élus. Et, de fait, la démocratie parlementaire n’est pas une « démocratie » au sens propre du terme (pouvoir du peuple), mais une oligarchie, puisque la gestion de la société repose dans les mains d’un groupe d’individus incontrôlables.

Basée sur le vote majoritaire, la démocratie parlementaire implique toujours la soumission et le désaveu des souhaits d’une partie, souvent très large, de la population. Car dans ce système, seul suffit l’obtention de l’accord d’une majorité pour, après une élection, confier à quelques individus la gestion de toute une société ou, après un vote dans les instances décisionnaires gouvernementales, pour valider une loi. La minorité, quelle que soit son importance, n’a rien à dire et ses souhaits ne sauraient être pris en compte. L’exemple des dernières élections présidentielles, qui portèrent au pouvoir un individu réprouvé par presque la moitié des votants (46,94 %), suffit à en témoigner largement. Même s’il est toujours préférable que ce soit une majorité de personnes qui décide plutôt qu’une minorité, la démocratie parlementaire n’offre cependant aucune possibilité pour que la minorité ne soit pas complètement exclue et rejetée : aucun consensus n’est recherché, ni possible.

En outre, bien que toujours brandie comme le meilleur des systèmes, comme le modèle à suivre mondialement, force est de constater, sans difficulté aucune, que la démocratie parlementaire n’a jamais éliminé les inégalités sociales, l’exploitation économique et les rapports de domination dans la société. Au contraire, non seulement elle ne les a pas supprimés, mais elle les a entretenus. Car, fondamentalement, le principe électoral de la démocratie parlementaire est là pour choisir au fil du temps les individus qui composent l’appareil étatique. Et en renouvelant ainsi systématiquement à des échelles de temps et de hiérarchie interne différentes ses forces vives, le principe électoral contribue à pérenniser l’existence de l’État. Or, celui-ci étant le principal rempart du capitalisme, puisque créé pour maintenir une « paix sociale » destinée, il va de soi, à préserver les intérêts des puissances économiques qui l’ont construit, on ne peut espérer voir un jour les élections changer en profondeur la société.

De même, ce lien naturel et inévitable entre la démocratie parlementaire et l’existence de l’État, outre le fait qu’il condamne les élections à ne pouvoir jamais changer fondamentalement la donne sociale, impose au peuple le principe même de l’existence d’un gouvernement. On ne lui demande jamais, en effet, de se prononcer sur le bienfondé de l’idée gouvernementale, mais sur les gens qui l’incarneront ou, à la rigueur, sur la forme qu’elle prendra (république, monarchie parlementaire, etc.) L’idée de gouvernement étant ainsi admise de fait et non discutable, la démocratie nous condamne à vivre sous l’autorité. Le choix qu’elle nous offre en matière de politique est donc extrêmement réduit et à relativiser largement.

Si la légitimité du système démocratique parlementaire demeure toujours importante dans l’opinion publique, elle ne l’est plus autant depuis quelques années, un certain nombre d’individus s’étant concrètement rendu compte de ses limites : certains en constatant la dépossession de souveraineté individuelle et collective qu’elle incarnait, d’autres ne croyant désormais plus à sa capacité à répondre au problème social. Les taux d’abstention records obtenus aux échéances électorales de ces dernières années témoignent clairement de cette baisse de confiance dans le bulletin de vote. Sans doute inquiétés par cette désertion des urnes, nos dirigeants et autres politiciens se sont empressés, à grands coups de critiques de l’abstention et de culpabilisation des abstentionnistes, de renverser la donne. Parmi eux, et notamment du côté de la gauche socialiste, certains se sont mis à proposer une « démocratie participative », pensant ainsi répondre, par l’illusion, au problème posé par la mise à l’écart des citoyens dans les prises de décision. Dans cette logique, on a pu voir fleurir, ces dernières années, des conseils de quartier, des assemblées de citoyens et autres réunions organisées par (ou avec) les autorités municipales, et pendant lesquelles on nous agite le hochet de la démocratie participative. Mais, en réalité, les prises de décisions auxquelles peuvent participer les citoyens dans le cadre de ces instances s’inscrivent toujours sur une petite échelle, locale, et frôlent parfois la superficialité méprisante (comme, par exemple, choisir la peinture des grilles du parc du quartier…). Cette participation ne concerne et ne concernera jamais, dans ce cadre, des décisions importantes touchant les domaines clés de la vie de la société (comme l’économie, par exemple) à une échelle plus large que celle des rues du quartier. Au fond, sous couvert de donner aux citoyens la possibilité de s’exprimer et de participer aux prises de décisions, la démocratie participative, telle qu’elle est aujourd’hui pratiquée par les autorités municipales, ressemble davantage à de la com’ politique qu’à une volonté d’instaurer une véritable gestion sociale. Ce n’est pas une alternative à la démocratie parlementaire, ce n’est qu’une tentative de lui redonner un peu de légitimité auprès de ceux qui n’y croient plus.

Réflexions autour d’une gestion sociale directe

Beaucoup d’anarchistes ont coutume d’opposer l’autogestion à la société démocratique parlementaire mais, personnellement, et même si cela recouvre les mêmes propositions, je préférerais parler de socialisme libertaire, terme qui me semble plus approprié (les choses ne se gèrent jamais toutes seules automatiquement, mais seulement avec l’action humaine, sociale). Le socialisme libertaire – ou, pour ceux qui préfèrent, société autogérée – est un système dans lequel la gestion de la collectivité est sociale, c’est-à-dire qu’elle permet et implique la participation effective de l’ensemble des individus qui y vivent. Pour ma part, cette gestion sociale s’articulerait autour de deux types de structures sociales qui constituent la base de la société : les syndicats – c’est-à-dire les organisations rassemblant les travailleurs – et les municipalités – les structures réunissant l’ensemble des individus formant une collectivité, travailleurs ou non. À cela, nous pourrions rajouter la fédération, qui permet d’établir un lien permanent entre les collectivités pour une gestion sociale à grande échelle. Prenons le temps de nous attarder un peu sur une telle organisation de la société.

Les syndicats, qui rassemblent les travailleurs d’une même profession, auraient en charge la gestion de l’économie. Ce sont eux qui organiseraient le monde du travail, la production et la distribution. Par leur biais, l’ensemble des travailleurs participerait à la gestion de son lieu et de son outil de travail : organisation du temps, méthode de travail, gestion technique et administrative de l’entreprise, etc. Les travailleurs ne seraient ainsi soumis à aucune autorité patronale, sauf s’ils choisissaient eux-mêmes de se doter d’une hiérarchie (mais c’est peu probable, du moins espérons-le).

Par souci de coordination et d’organisation, et parce que la société de demain ne pourra fonctionner que sur une échelle locale, les syndicats devront rassembler les travailleurs à plusieurs niveaux, comme c’est le cas, actuellement, dans le syndicalisme de lutte : à l’échelle de l’entreprise, à l’échelle de la profession, et à l’échelle de l’industrie. Prenons, par exemple, la fabrication de jeans : les travailleurs s’organiseraient à l’échelle de l’unité dans lequel ils fabriquent ce type de pantalons, à l’échelle de la profession des fabricants de jeans, et à l’échelle de l’industrie du textile.

Les syndicats seraient donc le cadre d’une gestion sociale du travail dans laquelle l’ensemble des travailleurs serait pleinement impliqué, tant dans la production que dans le fonctionnement de l’entreprise. Ils ne seraient plus seulement des travailleurs, ils seraient aussi acteurs et décideurs de l’organisation de l’ensemble du secteur professionnel auquel ils appartiennent. De cette manière, ils disposeraient d’un plein contrôle de leur activité : ils ne travailleraient plus pour et sous les ordres d’un patron, mais pour eux-mêmes, pour la société et, surtout, comme ils l’auraient décidé ensemble. Il ne s’agirait même plus de gestion participative du travail, mais de gestion collective : personne n’appellerait les travailleurs à participer à la gestion de quoi que ce soit, ce seraient eux qui, collectivement, organiseraient la vie et l’aménagement de leur travail, tant sur une échelle locale que globale.

La municipalité, quant à elle, réunirait l’ensemble d’une collectivité (c’est-à-dire un ensemble de personnes librement associées entre elles sur des bases géographiques et/ou affinitaires), travailleurs ou non. Ce serait l’élément central et souverain de la gestion sociale. Ce serait elle qui définirait les besoins de la collectivité, ce travail d’analyse permettant de fixer aux syndicats les quantités et les qualités de biens et de services à produire. Le fait que cette décision revienne aux municipalités et non aux syndicats est essentiel pour s’assurer que ceux qui ne travaillent pas – enfants, vieillards, invalides, etc. – ne soient pas rejetés et qu’ils puissent eux aussi voir leurs besoins comblés en étant acteurs des décisions prises au sein de l’assemblée. En revanche, si les besoins définis par la collectivité venaient à être remplis, la municipalité n’aurait pas son mot à dire dans l’organisation interne du travail, celle-ci ne relevant que des travailleurs, seuls concernés.

La municipalité serait également l’instance par laquelle la collectivité gérerait son espace public (aménagement urbain, etc.). C’est aussi à elle que reviendrait l’organisation de la gestion des tâches indispensables, qui pourraient être délaissées dans un système qui se refuse d’imposer à qui que ce soit une profession qu’il ne voudrait faire (par exemple l’entretien urbain, la circulation, etc.). Ces tâches seraient confiées par roulement à l’ensemble « capable » de la collectivité.

Tout comme les syndicats, il serait impératif que les municipalités se rassemblent et se fédèrent entre elles à différentes échelles géographiques, de manière à tisser des liens et des interconnexions permanents. La fédération, structure nécessaire à la gestion d’une société globale, permettrait d’établir la « centralisation » indispensable à l’exécution de décisions débattues et prises par les structures de base (municipalités, syndicats) au sein des structures fédérales et concernant des projets collectifs de grande ampleur, tels les transports (chemins de fer, autoroutes), les communications (téléphone, internet), le réseau des institutions sanitaires (hôpitaux), entre autres.

Évidemment, en fonction des échelles géographique et démographique sur lesquelles s’organiserait une semblable gestion collective – aussi bien au niveau des syndicats, des municipalités et des fédérations –, la tenue des assemblées nécessiterait inévitablement la mise en place de délégations représentatives : au-delà d’un certain nombre de personnes concernées, les assemblées ne pourraient se tenir qu’avec des délégués. Mais, inscrites dans une démarche libertaire, ces délégations ne devraient reposer que sur des mandats clairs et contrôlés : chaque délégué ne pourrait venir porter et soutenir à l’assemblée que le discours élaboré et validé par ceux qui l’auraient mandaté. Outre la délégation représentative, le mandatement serait aussi essentiel et nécessaire au fonctionnement de la société (notamment administratif) car, là encore, il va de soi qu’il sera impossible que tout un chacun s’occupe de tout tout le temps : tout le monde ne dispose pas de l’expérience, de la connaissance et de la disponibilité requises pour mener à bien telle ou telle tâche. Mais, afin que le mandaté ne se transforme pas en « chefaillon » de par ses responsabilités, il serait soumis, tout comme le délégué, au contrôle de son activité par l’assemblée. S’il venait à sortir des cadres de son mandat, ou s’il l’accomplissait d’une piètre façon, il pourrait se voir révoqué dans l’immédiat, qu’il ait ou non fini la période pour laquelle il aurait été nommé. Ainsi les mandatés, choisis pour une tâche définie et une durée limitée et pouvant être contrôlés et congédiés par l’assemblée, seraient dans l’incapacité de transformer le pouvoir temporaire dont ils disposent en instrument de domination.

Pour finir, et afin de rompre avec ce que l’on a appelé la « dictature de la majorité », les prises de décisions au sein des assemblées – que ce soient celles des syndicats, des municipalités ou de la fédération – se feraient après la recherche préalable d’une unanimité, imposant ainsi le débat, la transparence et la mise en place d’un consensus, et évitant les manipulations et autres coups bas si fréquents lorsqu’il s’agit de simplement conquérir à tout prix une majorité. Si toutefois l’unanimité n’était pas obtenue, c’est l’avis majoritaire qui l’emporterait. L’on pourrait ici me rétorquer que ce serait retomber dans les travers de la démocratie parlementaire, mais il n’en est rien. Car ce n’est pas le vote au suffrage universel qui est critiquable en soi, mais son usage au sein d’un système d’exploitation et de domination politico-économique où, comme nous l’avons vu précédemment, il est utilisé comme un moyen de pérenniser l’appareil étatique et les intérêts de la bourgeoisie capitaliste. Mais dans une société anarchiste, où il n’y a plus ni aliénation économique ni oppression politique, le vote au suffrage universel demeure le moyen le plus juste pour prendre des décisions qui ne parviendraient pas à faire consensus. Car il va de soi que, comme dans toute vie sociale, des décisions devront être prises constamment en société libertaire, et, même si l’unanimité n’est pas obtenue, il faudra tout de même bien choisir et se décider, le risque étant de tomber dans un immobilisme destructeur. Dans ce cas-là, le vote au suffrage universel sera toujours meilleur que, comme le disait Michel Bakounine, « le suffrage restreint [ou] le despotisme d’un seul 1 ». Professer le contraire et s’opposer au principe même de vote comme dernier recours à une prise de décision, reviendrait, une fois de plus, à nous déconnecter de la réalité.

Il va de soi qu’il ne s’agit là que de quelques pistes de réflexion autour d’une gestion sociale de la société, et non d’un quelconque programme politique destiné à diriger le mouvement social. Ce ne sont que quelques orientations nécessaires et à creuser davantage, car, comme le disait Pierre Besnard, « il faut, j’en suis absolument certain, laisser à l’improvisation le minimum de travail. On improvisera toujours trop, parce qu’on n’aura pas assez préparé. Trop de défaites viennent de la marge trop large laissée à l’improvisation de bavards ignorants ou gens bien intentionnés mais incapables. Sans vouloir enfermer la vie dans un cadre rigide, il faut savoir, au moins d’une façon générale – et détaillée si possible – ce qu’on veut, où l’on va et comment on veut y aller 2 ».

Le dogme abstentionniste

L’abstentionnisme ainsi conçu – l’abstentionnisme libertaire – n’est plus le synonyme d’un désintérêt pour les affaires et la vie de « la Cité », mais la caractérisation d’un rejet et d’un refus de participer à des mécanismes de pouvoir qui non seulement nous dépossèdent de la capacité à gérer nous-mêmes collectivement notre société, mais rendent aussi quasi impossible toute transformation sociale profonde. Et, à partir de cette critique, l’abstentionnisme est également une force de proposition d’un autre type de société dans laquelle tout un chacun serait partie intégrante des prises de décisions. Pour autant, gardons-nous d’ériger l’abstentionnisme en dogme « sacro-saint » qui biaiserait la rationalité de nos raisonnements. Car, dans certaines situations, prendre part à la mascarade électorale en allant mettre son bulletin dans l’urne peut s’avérer stratégique. Ce fut le cas, par exemple, en 1936, lorsque la centrale anarcho-syndicaliste CNT appela les ouvriers à se rendre aux urnes pour voter massivement en faveur du Front populaire, et ceci afin de permettre, en cas de victoire, que les 30 000 prisonniers politiques qui croupissaient dans les geôles de la république soient libérés. Devant de telles situations d’urgence pratique, il est évident qu’il faut savoir dépasser ses postulats idéologiques. Les dogmes n’ont jamais rien eu de bon, évitons donc d’en ériger de nouveaux, fussent-ils libertaires.

1. Lettre intitulée « La situation politique en France », rédigée à Lyon, le 29 septembre 1870-début octobre 1870. Citée par René Berthier dans Kropotkine, une approche scientifique de l’anarchisme, texte disponible sur : www.monde-nouveau.net

2. Pierre Besnard, Les Syndicats ouvriers et la Révolution sociale, Le Monde nouveau, 1978.

Guillaume Goutte

Espoir d’avenir: les communes autonomes et autogerees existent et se portent tres bien… Un exemple roumain

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Imaginons quelques milliers voir quelques centaines de milliers de communes telles celle-ci, toutes autonomes, autogerees et federees entr’elles. C’est le principe de l’avenir. C’est la seule façon pour l’humain de devenir enfin adulte en sortant de l’infantilisme dans lequel l’oligarchie nous maintient.

Merci a Emma pour nous avoir communiquer cet article !

Vive l’autonomie et l’autogestion !

— Resistance 71 —

 

Choisir la solidarité

 

Par Dan Gheorghe

 

url de l’article original:

http://www.courrierinternational.com/article/2011/11/04/choisir-la-solidarite

 

En Roumanie, les habitants du village de Limba n’attendent plus rien du gouvernement. Ils ont pris en main leur localité et s’en occupent tous ensemble.

En 2007, dans le village de Limba, en Roumanie, le clocher de l’église, vieux de 70 ans, était sur le point de s’écrouler. Les villageois ont établi une liste de matériel nécessaire : bois, tôle, clous. Ils ont également organisé une collecte pour payer les artisans embauchés. Et puis ils les ont aidés en préparant leurs repas. Par la suite, les villageois se sont rendu compte qu’ils avaient besoin d’un chemin plus court vers les terres de cultures.

La route s’arrêtait devant un ravin sans pont, ce qui les obligeait à faire un détour de trois kilomètres pour atteindre leurs champs. Les gens se sont rassemblés un dimanche. Ils avaient déjà récupéré du matériel de l’ancienne CAP [coopérative agricole de production, unité de production paysanne de l’époque communiste]. Et en une journée ils ont construit le pont. En 2011, les villageois se sont mobilisés pour venir en aide à une femme du village qui était entre la vie et la mort. Elle avait des problèmes cardiaques, et pas d’argent pour payer l’opération nécessaire à sa survie. A l’appel du prêtre, les villageois ont réussi à lever 2 500 euros en une semaine. En avril, la malade a finalement été opérée et, aujourd’hui, elle va bien.

Cette même année, les gens se sont cotisés et ont envoyé 11 enfants de familles pauvres en colonie de vacances pour une semaine. 

Ce sont là quelques exemples de la manière dont cette petite communauté de Transylvanie [centre de la Roumanie] entend résoudre seule ses problèmes. C’est l’histoire de Limba. Une localité de 157 familles, située à quelques kilomètres de la ville d’Alba Iulia, pour qui le travail en commun de ses habitants est la seule richesse.

Les villageois ont créé une association dont le nom s’inspire de celui du hameau, “Limbenii”. Ils ont établi dès le départ quelques principes : une assemblée générale, des projets pour l’année à venir, l’élection d’un président de l’association et d’une équipe de quatre conseillers. L’une des règles fondamentales stipule que personne ne doit faire de politique. Par ailleurs, les chefs doivent habiter le village.

L’équipe de Dorin Bucur, le président actuel, s’est fixé comme objectifs pour 2011 la réalisation de travaux de maintenance du réseau de canalisations, le nettoyage du cimetière et la construction d’un Abribus. 

Les villageois ont également défini un projet de développement pour leur localité. Une priorité puisque la grande majorité des habitants du village est encore jeune. Les salariés des entreprises établies dans le bourg le plus proche, Alba Iulia, y sont plus nombreux que les paysans. Mais l’on voit d’après l’aspect du village – et ses maisons bien entretenues – que ce sont des bosseurs.

Un document intitulé La Vision du développement du village de Limba prévoit d’ailleurs de s’appuyer sur le tourisme pour construire l’avenir. Dans ce village traditionnel, chaque ménage a deux corps de maison. Vers la rue, “la maison de devant”, pour les invités. Donnant sur le jardin potager, “la maison de derrière”, plus simple et plus discrète, où habitent les hôtes. “La maison de devant” pourrait acquérir le statut de pension, une solution qui est à l’étude en ce moment.

Un dernier détail : si vous cherchez une taverne dans le village de Limba, sachez que vous n’en trouverez pas. Il n’en existe tout simplement pas, “parce qu’il n’y en a pas besoin”. Les habitants préfèrent se rendre visite les uns les autres au gré des occasions ou juste pour dire bonjour. Et tout le monde se rassemble pour les grandes fêtes de l’année : le nouvel an, Pâques, la Fête des mères. Ou les “fils du village”, l’une des fêtes les plus importantes de Limba, qui a célébré sa quarante-troisième édition les 3 et 4 septembre 2011. A ces occasions, chacun sait quelle nourriture apporter et en quelle quantité. Idem pour la boisson. Et pour rémunérer les musiciens, tout le monde se cotise.


 

Autogestion, résistance sociale: Sociétés contre l’État

Posted in actualité, autogestion, démocratie participative, résistance politique, société libertaire with tags , , , , on 12 mars 2011 by Résistance 71

Sans foi, sans loi, sans roi…

« Les Indiens n’ont d’humain que l’apparence et ignorent tout de la civilisation, des arts, de la religion, plus bestiaux que les bêtes qu’ils chassent, plus sauvages que ces étendues où se déchaînent les éléments et où ils errent plutôt qu’ils n’habitent, créatures de Satan [1]. » Cette vision brutale des « primitifs » par la « civilisation » européenne du XVIIe siècle a laissé place à une ethnologie évolutionniste, notamment marxiste, plus compatissante à l’égard de ces sociétés, « enfance de l’humanité » : l’absence d’un État qui dit le bien commun et l’impose, montre leur incomplétude, dixit le « matérialisme historique », véritable théologie de l’histoire.
Pourtant, dès le XVIe siècle, alors que les Indiens découvrent armes et croix que portent mercenaires et missionnaires, La Boétie [2] montre qu’il y a rupture radicale entre l’ère de la liberté et celle de l’État, qu’il appelle l’« Innommable », impliquant la servitude.
Plus récemment, dans les années 1970, l’anthropologue Pierre Clastres [3], familier des Indiens guayaki et guarani, affirme que les sociétés « primitives » n’ont pas d’État car elles refusent la division entre dominants et dominés, ce sont des sociétés contre l’État. Ainsi le « chef » a un devoir de « porte-parole », mais sa parole ne sera écoutée que si elle exprime le point de vue de la société comme totalité une. B. Traven [4] rapporte plaisamment la symbolique liée à la fête d’investiture d’un chef indien, choisi pour un an : assis sur son trône, il s’adresse dignement à la communauté, qui plaisante et se réjouit ; son postérieur dénudé est posé sur une chaise percée, placée au-dessus de braises rougeoyantes, afin de lui rappeler « qu’il n’est pas installé pour se reposer, mais pour travailler pour le peuple » ; les cicatrices dont il hérite sont la marque de l’honneur d’avoir été choisi, mais aussi le soustraient à la tentation de se faire réélire.
De son côté, Marshall Sahlins [5] avait expliqué que le « mode de production domestique » primitif fonctionne comme une machine antiproduction, hostile à la formation de surplus, condition nécessaire à l’instauration d’un pouvoir séparé. Des sociétés ont fait le choix de fonctionner sans État et sans marché.

 

Démocratie directe en zone rurale

Pour beaucoup, ces « bons sauvages » ne méritent que la « repentance » pour le passé et l’« écotourisme » pour le présent. Mais quelle surprise de voir des Indiens tseltals, tsotsils, choles, tojolabals, mames, zoques sortir de la forêt lacandon en 1994 ! Depuis, plusieurs centaines de milliers de paysans du Chiapas, malgré la répression et les vautours des multinationales, ont entrepris de se gouverner eux-mêmes. Ainsi dans chaque commune autonome, qui regroupe plusieurs villages, l’assemblée choisit le conseil de la commune, ceux ou celles qui vont remplir les diverses « cargas » (charges) pour deux ans : services non rémunérés, utiles à la communauté (santé, éducation, alimentation, culture, information, justice, etc.). Ces mandats sont révocables.

La coordination des communes autonomes est réalisée par un « conseil de bon gouvernement » qui se réunit au « caracol », centre de chacune des cinq régions zapatistes, où se trouvent également coopératives de production, cliniques, écoles, centres culturels, etc. Chaque commune y est représentée par un ou deux délégués, tournant rapidement (quelques semaines) parmi les conseillers communaux. Cette rotation permet d’éviter toute dissociation avec la vie locale, où les décisions sont prises au consensus. Cette conception non spécialisée[6] des tâches collectives risque de désorienter l’« occidental », adepte de l’efficacité, devant la « lenteur » de certaines prises de décision, qui permet pourtant de laisser le temps de s’informer, soupeser les avis, élaborer collectivement une solution obtenant l’adhésion de tous. Dans tous les domaines, les activités se répartissent entre le local et le régional : agents communautaires de santé, microcliniques, cliniques, écoles primaires, secondaires, formation d’enseignants, etc. Les différences de développement entre communes sont compensées par la région.
Pour les zapatistes cette forme de gouvernement collectif, basée sur une démocratie directe issue des « us et coutumes » communautaires, n’est pas destinée aux seuls peuples indiens et s’adresse « à tous les peuples du monde ». 

Démocratie directe en zone urbaine

En 2006, des centaines de milliers d’insurgés ont défié l’État [7], dans la « Commune d’Oaxaca », montrant la relation très étroite qui subsiste entre la population pauvre des villes et le monde indien. Beaucoup d’habitants des « colonias » (quartiers populaires) viennent des communautés indigènes. Quand, en ville et dans les gros bourgs, tout ce qui rappelle le pouvoir (mairie, administration, police, etc.) est occupé et fermé, c’est la tradition de l’assemblée comme instance de prise de décision et d’initiatives qui le remplace.
Pourtant, dès le début de l’explosion sociale, une trentaine de dirigeants d’organisations mettent en place un front unique, structure « provisoire » de coordination. Mais l’investissement des « colonias », des « barricadiers », des peuples indiens impose la mise en place de l’Assemblée populaire des peuples de l’Oaxaca (Appo) qui comptera jusqu’à 1 500 délégués. De vives critiques s’y élèvent contre ceux qui se présentent comme les leaders devant les caméras et qui ne goûtent ni la recherche du consensus ni la participation collective à la prise de décisions. « En s’engageant de façon autonome, un peu comme la Commune de Paris, qui reste le symbole de ce type d’organisation à la base des gens eux-mêmes [8]», les habitants ont rapidement pris confiance, ont communiqué entre eux et « ont retrouvé le goût d’une vie sociale libérée de la servitude, des hommes du pouvoir et de la politique [9] ». Ainsi les centaines de barricades deviennent un espace autonome, un lieu de convivialité, de cohabitation quotidienne, la colonne vertébrale de l’insurrection.
Malgré une répression féroce, les espoirs d’émancipation n’ont pas disparu ; dans les « colonias » se développent boulangeries collectives, jardins communautaires, lieux de discussions. Pour préserver l’autonomie du mouvement, Vocal (Voix oaxaquègne construisant l’autonomie et la liberté) est créé en mars 2007. David Venegas rappelle que « ce mouvement horizontal et assembléiste s’adresse à l’ensemble des peuples de l’Oaxaca, des peuples indiens, des travailleurs, des paysans, l’ensemble de tous ceux et de toutes celles qui luttent et rêvent d’un monde meilleur où aient leur place tous les mondes ».

 

Le monde doit changer de bases

L’autonomie traditionnelle, qui constitue l’essence du mode de vie indien, prend aujourd’hui une autre dimension, par l’adaptation d’une identité politique et sociale anticapitaliste, la recherche d’alliances nationales et internationales, la plus grande participation des femmes et des jeunes, le développement de réseaux multiethniques. Rubén Valencia, membre de Vocal, souligne que « face à la chute des idéologies, du socialisme collectiviste au capitalisme individualiste, certains ont commencé à s’intéresser à cette idée, la communalisation des moyens de production, ce que pratiquent un grand nombre de peuples depuis plus de cinq cents ans ».
En « Occident », toutes les tendances de la « modernité politique » se sont employées à nous convaincre que la seule forme possible de l’intérêt commun est l’État. Pourtant, seule une organisation politique fondée sur l’autonomie des communes locales, sur leur capacité à se fédérer, peut permettre notre émancipation. Des tentatives sont déjà apparues en Europe : conseils (ouvriers, paysans, quartiers, villes), en Russie en 1905 et 1917 avant que le parti bolchevik ne les vide de leur substance, en Allemagne, Hongrie, Italie entre 1918 et 1923, en Catalogne et Aragon en 1936-1937.
Raoul Zibechi [10] montre que des mouvements sociaux forts entraînent la désarticulation de la centralisation étatique et l’adoption de formes d’organisation ne créant pas de nouvel appareil bureaucratique. Il observe qu’en Amérique latine, à partir des pratiques et des luttes des communautés indigènes, une culture politique horizontale se diffuse dans de nouveaux groupes sociaux. De même, David Graeber [11], anthropologue américain, relève que les principes anarchistes traditionnels – autonomie, association volontaire, autogestion, entraide, démocratie directe – jouent un rôle important dans les mouvements radicaux du monde entier.
Toutes ces alternatives anarchistes en actes, si elles se développent et se fédèrent, renverront le capitalisme et l’État dans les poubelles de l’histoire.

 

Élan noir

 

1. Nancy Delanoë, L’Entaille rouge, Albin Michel, 1996.
2. « Il y a trois sortes de tyrans. Les uns régnant par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession. Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d’esclaves. »
3La Société contre l’État, Éditions de Minuit, 1974.
4Indios, 1931 (éd. fr., Christian Bourgois, 1990).
5Âge de pierre, âge d’abondance, Gallimard, 1972.
6. « Tous nous avons été gouvernement. »
7. Georges Lapierre, La Commune d’Oaxaca, Rue des Cascades, 2008.
8. Miguel, membre du Cipo (Conseil indigène et populaire d’Oaxaca), organisation indienne d’esprit libertaire
9. David Venegas, membre de l’Appo et de Vocal.
10. Raoul Zibechi, Disperser le pouvoir, L’Esprit frappeur, 2009.
11Pour une anthropologie anarchiste, Lux éditeur, 2006.

url de l’article original: http://www.monde-libertaire.fr/autogestion/item/13571-societes-contre-letat

Sociétés contre l’Etat

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, militantisme alternatif, philosophie, politique et social with tags , , , , , , , , , , on 19 août 2010 by Résistance 71

Sociétés contre l’État

Url de l’article original: http://www.monde-libertaire.fr/autogestion/item/13571

Sans foi, sans loi, sans roi…

« Les Indiens n’ont d’humain que l’apparence et ignorent tout de la civilisation, des arts, de la religion, plus bestiaux que les bêtes qu’ils chassent, plus sauvages que ces étendues où se déchaînent les éléments et où ils errent plutôt qu’ils n’habitent, créatures de Satan 1. » Cette vision brutale des « primitifs » par la « civilisation » européenne du XVIIe siècle a laissé place à une ethnologie évolutionniste, notamment marxiste, plus compatissante à l’égard de ces sociétés, « enfance de l’humanité » : l’absence d’un État qui dit le bien commun et l’impose, montre leur incomplétude, dixit le « matérialisme historique », véritable théologie de l’histoire.

Pourtant, dès le XVIe siècle, alors que les Indiens découvrent armes et croix que portent mercenaires et missionnaires, La Boétie 2 montre qu’il y a rupture radicale entre l’ère de la liberté et celle de l’État, qu’il appelle l’« Innommable », impliquant la servitude. Plus récemment, dans les années 1970, l’anthropologue Pierre Clastres 3, familier des Indiens guayaki et guarani, affirme que les sociétés « primitives » n’ont pas d’État car elles refusent la division entre dominants et dominés, ce sont des sociétés contre l’État. Ainsi le « chef » a un devoir de « porte-parole », mais sa parole ne sera écoutée que si elle exprime le point de vue de la société comme totalité une. B. Traven 4 rapporte plaisamment la symbolique liée à la fête d’investiture d’un chef indien, choisi pour un an : assis sur son trône, il s’adresse dignement à la communauté, qui plaisante et se réjouit ; son postérieur dénudé est posé sur une chaise percée, placée au-dessus de braises rougeoyantes, afin de lui rappeler « qu’il n’est pas installé pour se reposer, mais pour travailler pour le peuple » ; les cicatrices dont il hérite sont la marque de l’honneur d’avoir été choisi, mais aussi le soustraient à la tentation de se faire réélire. De son côté, Marshall Sahlins 5 avait expliqué que le « mode de production domestique » primitif fonctionne comme une machine antiproduction, hostile à la formation de surplus, condition nécessaire à l’instauration d’un pouvoir séparé. Des sociétés ont fait le choix de fonctionner sans État et sans marché.

Démocratie directe en zone rurale

Pour beaucoup, ces « bons sauvages » ne méritent que la « repentance » pour le passé et l’« écotourisme » pour le présent. Mais quelle surprise de voir des Indiens tseltals, tsotsils, choles, tojolabals, mames, zoques sortir de la forêt lacandon en 1994 ! Depuis, plusieurs centaines de milliers de paysans du Chiapas, malgré la répression et les vautours des multinationales, ont entrepris de se gouverner eux-mêmes. Ainsi dans chaque commune autonome, qui regroupe plusieurs villages, l’assemblée choisit le conseil de la commune, ceux ou celles qui vont remplir les diverses « cargas » (charges) pour deux ans : services non rémunérés, utiles à la communauté (santé, éducation, alimentation, culture, information, justice, etc.). Ces mandats sont révocables.

La coordination des communes autonomes est réalisée par un « conseil de bon gouvernement » qui se réunit au « caracol », centre de chacune des cinq régions zapatistes, où se trouvent également coopératives de production, cliniques, écoles, centres culturels, etc. Chaque commune y est représentée par un ou deux délégués, tournant rapidement (quelques semaines) parmi les conseillers communaux. Cette rotation permet d’éviter toute dissociation avec la vie locale, où les décisions sont prises au consensus. Cette conception non spécialisée 6 des tâches collectives risque de désorienter l’« occidental », adepte de l’efficacité, devant la « lenteur » de certaines prises de décision, qui permet pourtant de laisser le temps de s’informer, soupeser les avis, élaborer collectivement une solution obtenant l’adhésion de tous. Dans tous les domaines, les activités se répartissent entre le local et le régional : agents communautaires de santé, microcliniques, cliniques, écoles primaires, secondaires, formation d’enseignants, etc. Les différences de développement entre communes sont compensées par la région.

Pour les zapatistes cette forme de gouvernement collectif, basée sur une démocratie directe issue des « us et coutumes » communautaires, n’est pas destinée aux seuls peuples indiens et s’adresse « à tous les peuples du monde ».

Démocratie directe en zone urbaine

En 2006, des centaines de milliers d’insurgés ont défié l’État 7, dans la « Commune d’Oaxaca », montrant la relation très étroite qui subsiste entre la population pauvre des villes et le monde indien. Beaucoup d’habitants des « colonias » (quartiers populaires) viennent des communautés indigènes. Quand, en ville et dans les gros bourgs, tout ce qui rappelle le pouvoir (mairie, administration, police, etc.) est occupé et fermé, c’est la tradition de l’assemblée comme instance de prise de décision et d’initiatives qui le remplace.

Pourtant, dès le début de l’explosion sociale, une trentaine de dirigeants d’organisations mettent en place un front unique, structure « provisoire » de coordination. Mais l’investissement des « colonias », des « barricadiers », des peuples indiens impose la mise en place de l’Assemblée populaire des peuples de l’Oaxaca (Appo) qui comptera jusqu’à 1 500 délégués. De vives critiques s’y élèvent contre ceux qui se présentent comme les leaders devant les caméras et qui ne goûtent ni la recherche du consensus ni la participation collective à la prise de décisions. « En s’engageant de façon autonome, un peu comme la Commune de Paris, qui reste le symbole de ce type d’organisation à la base des gens eux-mêmes 8 », les habitants ont rapidement pris confiance, ont communiqué entre eux et « ont retrouvé le goût d’une vie sociale libérée de la servitude, des hommes du pouvoir et de la politique 9 ». Ainsi les centaines de barricades deviennent un espace autonome, un lieu de convivialité, de cohabitation quotidienne, la colonne vertébrale de l’insurrection.

Malgré une répression féroce, les espoirs d’émancipation n’ont pas disparu ; dans les « colonias » se développent boulangeries collectives, jardins communautaires, lieux de discussions. Pour préserver l’autonomie du mouvement, Vocal (Voix oaxaquègne construisant l’autonomie et la liberté) est créé en mars 2007. David Venegas rappelle que « ce mouvement horizontal et assembléiste s’adresse à l’ensemble des peuples de l’Oaxaca, des peuples indiens, des travailleurs, des paysans, l’ensemble de tous ceux et de toutes celles qui luttent et rêvent d’un monde meilleur où aient leur place tous les mondes ».

Le monde doit changer de bases

L’autonomie traditionnelle, qui constitue l’essence du mode de vie indien, prend aujourd’hui une autre dimension, par l’adaptation d’une identité politique et sociale anticapitaliste, la recherche d’alliances nationales et internationales, la plus grande participation des femmes et des jeunes, le développement de réseaux multiethniques. Rubén Valencia, membre de Vocal, souligne que « face à la chute des idéologies, du socialisme collectiviste au capitalisme individualiste, certains ont commencé à s’intéresser à cette idée, la communalisation des moyens de production, ce que pratiquent un grand nombre de peuples depuis plus de cinq cents ans ». En « Occident », toutes les tendances de la « modernité politique » se sont employées à nous convaincre que la seule forme possible de l’intérêt commun est l’État. Pourtant, seule une organisation politique fondée sur l’autonomie des communes locales, sur leur capacité à se fédérer, peut permettre notre émancipation. Des tentatives sont déjà apparues en Europe : conseils (ouvriers, paysans, quartiers, villes), en Russie en 1905 et 1917 avant que le parti bolchevik ne les vide de leur substance, en Allemagne, Hongrie, Italie entre 1918 et 1923, en Catalogne et Aragon en 1936-1937.

Raoul Zibechi 10 montre que des mouvements sociaux forts entraînent la désarticulation de la centralisation étatique et l’adoption de formes d’organisation ne créant pas de nouvel appareil bureaucratique. Il observe qu’en Amérique latine, à partir des pratiques et des luttes des communautés indigènes, une culture politique horizontale se diffuse dans de nouveaux groupes sociaux. De même, David Graeber 11, anthropologue américain, relève que les principes anarchistes traditionnels – autonomie, association volontaire, autogestion, entraide, démocratie directe – jouent un rôle important dans les mouvements radicaux du monde entier.

Toutes ces alternatives anarchistes en actes, si elles se développent et se fédèrent, renverront le capitalisme et l’État dans les poubelles de l’histoire.

Élan noir

1. Nancy Delanoë, L’Entaille rouge, Albin Michel, 1996.

2. « Il y a trois sortes de tyrans. Les uns régnant par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession. Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d’esclaves. »

3. La Société contre l’État, Éditions de Minuit, 1974.

4. Indios, 1931 (éd. fr., Christian Bourgois, 1990).

5. Âge de pierre, âge d’abondance, Gallimard, 1972.

6. « Tous nous avons été gouvernement. »

7. Georges Lapierre, La Commune d’Oaxaca, Rue des Cascades, 2008.

8. Miguel, membre du Cipo (Conseil indigène et populaire d’Oaxaca), organisation indienne d’esprit libertaire

9. David Venegas, membre de l’Appo et de Vocal.

10. Raoul Zibechi, Disperser le pouvoir, L’Esprit frappeur, 2009.

11. Pour une anthropologie anarchiste, Lux éditeur, 2006.