Changement radical et nécessaire de paradigme : petite discussion sur l’anarchie avec Federica Montseny

Quelques bons points développés ici par Federica Montseny*, qui nous donnent l’opportunité de montrer une fois de plus qu’il ne faut pas scinder une pensée, qu’il faut la voir dans son évolution progressive et intégrer chaque nouvel élément à ce qui précède. Il n’y a pas de “conflit” entre la pensée anarchiste du XIXème siècle et celle des penseurs et acteurs modernes, il n’y a qu’une continuité pour arriver à une conclusion finale qui est des plus similaires.

Il en va de même avec la pensée marxienne (et non pas marxiste de parti, qui n’existe que dans la division, le catéchisme et la dichotomie…), qui, au bout du chemin de la pensée et de la pratique, se réconcilie avec la pensée anarchiste pour énoncer la mise à bas de l’État, de ses institutions, de la marchandise, de l’argent et du salariat, dans un grand lâcher prise de toute l’illusion démocratique de la dictature de la marchandise écrasant tout sur son passage ; chosifiant tout pour l’assujettir dans un grand maelström menant à la destruction de l’humanité, qui n’est fort heureusement pas inéluctable pourvu que nous comprenions le sens réel et profond de l’histoire pour l’intégrer dans notre changement d’attitude radical envers le paradigme mortifère étatico-capitaliste en fin de parcours…

Voici un texte illustrant parfaitement ce propos.

~ Résistance 71 ~

 

 

Discussion sur l’anarchie

 

Federica Montseny*

 

Extrait des actes de la conférence: “Les anarchistes et l’Anarchie dans le monde contemporain” du 5 décembre 1969

Je rends hommage à la bonne volonté du Professeur Valiani et à l’effort méritoire qu’il a fait pour exposer les grandes lignes de la pensée anarchiste. Mais je dois dire qu’à mon avis il n’est pas allé au-delà de ce qu’on pourrait qualifier d’anarchisme du XIXe siécle, réduisant singuliérement les perspectives de l’anarchisme dans son ensemble. En parlant des anarchistes espagnols, par exemple, il ne cite que des hommes du XIXe siècle. Ses références à tout ce qu’a produit la pensée anarchiste espagnole, sont pratiquement inexistantes.

Contre l’avis de plusieurs historiens et de certains penseurs s’intéressant aux problèmes de l’anarchisme, j’affirme que ce mouvement ne c’est pas arrêté ni à la pensée de Proudhon, ni à celle de Bakounine, ni à celle de Kropotkine, ni même à la pensée de Malatesta, le plus proche de nous. L’anarchisme, aujourd’hui, n’est pas seulement une pensée philosophique, mais un mouvement politique et social qui dépasse largement cette conception artisanale de la société qu’on veut bien lui attribuer – communisme des premiers chrétiens, Guildes de Moyen Age, idéalisme bucolique à la Rousseau – L’anarchisme n’est pas une utopie fossilisée dans la conception mutualiste de Proudhon, de Bakounine, dans le communisme humaniste de l’Ethique et l’entraide de Kropotkine, son ‟ prenez dans le tas ” et sa croyance dans la bonté de l’homme, idées que nous trouvons déjà chez Rousseau. L’anarchisme est un mouvement en évolution continuelle et qui a, aujourd’hui comme hier, la faculté d’évoluer, de s’intégrer dans la marche de l’humanité, de reconnaître et d’accepter tous les faits nouveaux. Il y a donc, à mon avis, une erreur fondamentale lorsqu’on circonscrit l’anarchisme aux affirmations de ses premiers théoriciens.

Les anarchistes espagnols – je parle d’eux parce que ce sont eux que je connais les mieux – ont été constamment habités par l’idée de faire une révolution transformant la société actuelle et instaurant une nouvelle société, tout en tenant compte du progrès scientifique et technologique et des réalités économiques.

A plusieurs reprises, dans tous les congrès célébrés en Espagne, en dehors d’Espagne et dans le dernier Congrès anarchiste de Carrara, en 1968, nous avons eu soin de toujours apporter des projets d’organisation d’une nouvelle société, justement parce que nous avions pris conscience des réalités actuelle : pas des rêves et autre chose que des théories. Je veux insister sur ceci, parce que je sais que l’on admet généralement que cet anarchisme ‟ romantique ” et ‟ généreux ”, réduit à une affirmation de liberté, a plus ou moins inspiré différents mouvements internationaux, mais qu’il reste une pure aspiration, un mouvement de la pensée, coupé de l’évolution sociale, politique, scientifique, économique, du monde d’aujourd’hui.

Je tiens à dire que la révolution espagnole de 1936, dans un pays qui n’est pas évidemment le plus avancé de l’Europe, mais dans une contrée qui est la plus évoluée de l’Espagne, la Catalogne, a démontré par les faits que les anarchistes ne rêvent pas et qu’ils sont capables d’organiser la gestion de la production et la distribution et de prendre demain, en somme, l’organisation de la société.

Il y a une constante, il est vrai, dans l’idéologie anarchiste : c’est la destruction de l’Etat, non par une position philosophique, mais parce que nous sommes arrivés à la conclusion que l’Etat, tant qu’il existera, sera toujours l’origine et la cause de l’autorité et de tous les privilèges, injustices et inégalités que cette autorité implique.

Nous avons vécu l’expérience de la révolution russe. L’Etat a pris le nom de socialiste, de communiste, de révolutionnaire, mais il a été tout aussi oppresseur que l’Etat du passé et il a crée à nouveaux les organes et les besoins inhérents à tout Etat. Nous fondons notre idéologie sur la destruction de l’Etat, mais la destruction de l’Etat ne signifie ni chaos ni ‟ anarchie ”, dans le sens péjoratif du mot, non dans le sens éthymologique du terme. Nous voulons détruire l’Etat parce que nous croyons qu’il est à l’origine de tous les maux de l’humanité, et nous voulons le substituer par l’administration des choses, de l’homme jusqu’à la Commune et à la Confédération des Communes ; du producteur jusqu’au syndicat et à la Confédération des syndicats, pour parvenir enfin à la Confédération des peuples. C’est à dire, que nous avons cherché, et peut-être trouvé, un moyen d’utiliser les mêmes organismes que les travailleurs en révolte contre le capitalisme ont crée dans cette société, pour organiser la première période de la révolution, en substituant l’Etat et ses organismes par des Conseils élus directement par les producteurs et représentant toute la gamme des activités économiques et sociales. Conseils qui n’auront aucune faculté directive et qui seront constamment révocables et renouvables.

Plusieurs théoriciens, écrivains, militants syndicalistes, anarcho-syndicalistes, l’ont défini : on l’oublie et on ne lit probablement pas les théoriciens comme Malatesta ou Besnard qui dégagèrent des idées très réalistes sur l’organisation de la société nouvelle. Ou oublie tout ce que l’anarchisme a apporté de constructif, devenant chaque jour plus actuel, pour évoquer uniquement le vieil anarchisme ‟ romantique ” et ‟ généreux ” de tous les premiers théoriciens.

(*) Federica Montseny née à Madrid en 1905, décédée à Toulouse en 1994, anarchiste espagnole, ministre de la santé durant la révolution sociale espagnole de 1936 ; essayiste, chroniqueuse pour les journaux anarchistes Solidaridad Obrera (Solidarité Ouvrière) et Tierra y Libertad (Terre et Liberté). Membre de la Confederacion Nacional del Trabajo (CNT), rejoint la Federacion Anarquista Iberica (FAI) en 1927, grande oratrice et première femme “ministre” d’Europe Occidentale.
(Résistance 71)

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Lectures complémentaires:

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

 

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