Archive pour raoul vaneigem l’état n’est plus rien soyons tout

Du dernier libelle* de Raoul Vaneigem, à mettre sur tous les ronds-points Gilets Jaunes !

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« L’État n’est plus rien, soyons tout ! »

 

Résistance 71

 

25 juin 2019

 

(*) Note: libelle, n.m qui provient du latin libellus qui veut dire « petit livre », écrit court, concis, direct et précis de style pamphlet sur un sujet particulier. Le mot « libelle » n’a aucun sens péjoratif étymologiquement.
Vaneigem , en conclusion, qualifie lui-même son petit ouvrage de « libelle ».

Petit livre donc, pétillant et truculent, essai politique imagé, poétique et offrant des solutions quant à un changement radical de paradigme politique pour notre société dictatoriale marchande au bout du rouleau.

Le titre est évocateur comme chaque ouvrage de Vaneigem: « Appel à la vie, contre la tyrannie étatique et marchande » avec en exergue ce cri du cœur: « Le cri des rebelles est le cri de la vie qui renaît. »

Petit format (il tient dans la poche arrière d’un jean) de 86 pages, il est un enchaînement subtil de directs, crochets et uppercuts dans ce vieux sparring partner usé et élimé qu’est la tyrannie étatique et marchande. Il est, comme le suggère peut-être le dessin de couverture, comme une comète en trajectoire de collision avec le vieux monde de l’aliénation et dont l’impact pourrait avoir de lumineuses répercussions… C’est un petit ouvrage qui se lit d’un trait, clair et concis et très complémentaire à la fois de notre « Manifeste pour la société des sociétés » (octobre 2017) et de quelques autres textes que nous vous mettons ci-dessous.

Nous suggérons que des collectes se fassent sur les ronds-points et dans les assemblées Gilets Jaunes pour se procurer ce livre qui devrait rester en permanence sur les ronds-point pour consultation et discussions collectives.
Il coûte 8 « machins » + 2 « machins » de frais de port. Plus que raisonnable en achat collectif.

Une analyse et proposition de solution faites sur mesure pour le Mouvement des Gilets Jaunes. A lire, diffuser et à discuter ensemble sans absolument aucune modération.

Publié par les éditions « Libertalia » de Montreuil (Seine-Saint-Denis)

Cliquez sur ce lien pour vous procurer le livre.

Note: Nous précisons que nous ne touchons absolument rien sur quelque vente que ce soit, nous sommes des adaptes de la gratuité totale, simplement nous pensons que ce livre est idéal et ce qui s’est écrit de mieux dans le contexte pré-révolutionnaire actuel du mouvement des Gilets Jaunes, depuis novembre 2018… Vaneigem y va lui-même de sa petite analyse.

Voici trois citations du livre pour vous mettre l’eau à la bouche, la première est du début du livre, la seconde du milieu et la dernière de la fin :

« Je n’ai rien à dire à quelqu’un qui n’est pas écœuré par la lavasse des vieilleries remises à neuf, par le brouet dont se nourrissent depuis des siècles nos cultures, nos gestes et nos mœurs, par le harcèlement d’une éducation permanente qui s’emploie avec un zèle frénétique à nous désapprendre à vivre. […] Le règne de l’antiphysis – de l’antinature – n’a jamais cessé de s’imposer. Nous en sommes toujours à la réalité d’un corps honoré comme machine à produire et honni comme lieu de vie, de désirs, de jouissance à affiner. »

« La subjectivité radicale est la lutte que chaque être humain mène en tant que sujet contre la détermination du vieux monde d’en faire un objet. […] L’expérience intime de la radicalité, la lutte que je mène pour retrouver en moi les racines du vivant, c’est cela la radicalité. Qui ne mène pas en tant que sujet une guerre endémique contre la menace d’être transformé en objet, en marchandise, abandonne la radicalité au profit du radicalisme. »

« Nous nous acheminons vers deux formes de luttes à la fois distinctes et convergentes. Une résistance, où le refus massif de payer tribut à l’État et à ses banquiers progresse et se radicalise et, dans le même temps, l’instauration et la multiplication de territoires où (non sans pagaille), de nouvelles formes de sociétés, des sociétés autogérées, sont expérimentées. […] Même si la colère des Gilets Jaunes stagne, reflue, réintègre le moule des servitudes anciennes, une grande vague véritablement populaire – et non pas populiste – s’est élevée et a prouvé que rien ne résiste aux élans de la vie… Rien ne m’ôtera de l’idée que Homo œeconomicus, c’est fini ! Le spectacle se termine. »

Bonne lecture et discussions sur les ronds-points et en assemblées !

Tout le pouvoir au Ronds-Points !

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Lectures complémentaires en PDF gratuits à télécharger et/ou à imprimer pour les ronds-points:

L’essentiel-et-l’indispensable-de-Raoul_Vaneigem

L’abbcedaire de Raoul Vaneigem

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Manifeste pour la Société des Sociétés

 

 

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Gilets Jaunes ! Les acquis sociaux sont déjà perdus… Temps de penser à changer de système et non pas de le réformer pour la énième fois …

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Raoul Vaneigem: “Sauver les acquis sociaux ?… Ils sont déjà perdus !”

 

Revue Ballast

 

7 juin 2019

 

url de l’article: 

https://www.revue-ballast.fr/raoul-vaneigem-sauver-les-acquis-sociaux-ils-sont-deja-perdus/

 

Auteur d’une quarantaine d’ouvrages, le philosophe et médiéviste belge n’en démord pas : il ne tient qu’à nous de changer la donne. Figure de l’Internationale situationniste (IS) — qui, de 1957 à 1972, s’opposa au règne de la marchandise et du « travail aliénant » pour mieux louer « l’autogestion généralisée1 » —, Vaneigem s’est tenu, sa vie durant, à distance des grands médias. Celui qui publia il y a quelques décennies de cela un appel à la grève sauvage et au sabotage sous le nom de Ratgeb observe aujourd’hui le soulèvement des gilets jaunes et les ZAD avec un enthousiasme non dissimulé ; hors de l’Europe, c’est au Chiapas et au Rojava qu’il perçoit les formes d’une alternative émancipatrice. Persuadé que les urnes ne sont d’aucun secours, son dernier livre enfonce le clou ; la frappe est optimiste : tourner la page de l’Homo œconomicus et défendre l’ensemble du vivant, cela se peut encore. Nous nous sommes entretenus avec lui.

Vous avez écrit au début des années 2000 que les mots « communisme », « socialisme » et « anarchisme » ne sont plus que des « emballages vides et définitivement obsolètes ». Ces trois noms ont pourtant permis aux humains de rendre pensables l’émancipation et la fin de l’exploitation. Par quoi les remplacer ?

En 2000, cela faisait pas mal de temps que l’idéologie, dont Marx dénonçait le caractère mensonger, avait vidé de sa substance des concepts qui, issus de la conscience prolétarienne et forgés par la volonté d’émancipation, n’étaient plus que les oriflammes brandis par les protagonistes d’une bureaucratie syndicale et politique. Les luttes de pouvoir avaient très vite supplanté la défense du monde ouvrier. On sait comment le combat pour le prolétariat a viré à une dictature exercée contre lui et en son nom. Le communisme et le socialisme en ont fait la preuve. L’anarchisme de la révolution espagnole n’y a pas échappé — je pense aux factions de la CNT et de la FAI complices de la Généralité catalane2. Communisme, socialisme, anarchisme étaient des concepts confortablement délabrés quand le consumérisme a réduit à néant jusqu’à leur couverture idéologique. L’activité politique est devenue un clientélisme, les idées n’ont plus été que ces articles dont les prospectus de supermarché stimulent la vente promotionnelle.

Les techniques publicitaires l’ont emporté sur la terminologie politique, emmêlant, comme on sait, gauche et droite. Quand on voit d’un côté le ridicule d’élections accaparées par une démocratie totalitaire qui prend les gens pour des imbéciles, et d’autre part le mouvement des gilets jaunes qui se moque des étiquettes idéologiques, religieuses, politiques, refuse les chefs et les représentants non mandatés par la démocratie directe des assemblées et affirme sa détermination de faire progresser le sens humain, on a raison de se dire que tout ce fatras idéologique, qui a fait couler tant de sang, obtenant au mieux des acquis sociaux désormais envoyés à la casse, décidément, oui, nous n’en avons plus rien à foutre !

Votre dernier livre se conclut justement sur ce mouvement. Un « bonheur », un « immense soulagement », dites-vous. Que charrie plus précisément cet enthousiasme ?

Il n’exprime rien de plus et rien de moins que ce que je précise dans l’Appel à la vie : « Cela fait, depuis le Mouvement des occupations de mai 1968, que je passe — y compris aux yeux de mes amis — pour un indéracinable optimiste, à qui ses propres rengaines ont tourné la tête. Faites-moi l’amitié de penser que je me fous superbement d’avoir eu raison, alors qu’un mouvement de révolte (et pas encore de révolution, loin s’en faut) affermit la confiance que j’ai toujours accordée à ce mot de liberté, si galvaudé, si corrompu, si “substantifiquement” pourri. Pourquoi mon attachement viscéral à la liberté s’encombrerait-il de raison et de déraison, de victoires et de défaites, d’espoirs et de déconvenues, alors qu’il s’agit seulement pour moi de l’arracher à chaque instant aux libertés du commerce et de la prédation, qui la tuent, et de la restituer à la vie dont elle se nourrit ? » Ce moment, j’en rêve depuis ma lointaine adolescence. Il a inspiré, il y a plus de 50 ans, le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations. On ne m’ôtera pas le bonheur de saluer ces gilets jaunes, qui n’ont guère eu besoin de lire le Traité pour illustrer sa mise en œuvre poétique. Comment ne pas les remercier, au nom de l’humanité qu’ils ont résolu d’affranchir de toute barbarie ?


G. Debord et R. Vaneigem

À la démocratie parlementaire, vous opposez la démocratie directe fondée sur des assemblées. On pense forcément à Murray Bookchin — même si l’IS l’avait qualifié de « crétin confusionniste » ! Mais deux points, au moins, vous séparent : le principe majoritaire et le pouvoir. Bookchin affirmait que seule la loi majoritaire permet la démocratie et que la recherche du consensus induit un « autoritarisme insidieux » ; il estimait également qu’abolir le pouvoir est « absurde » et qu’il faut seulement lui « donner une forme institutionnelle concrète d’émancipation »…

Ce fut une erreur de sous-estimer Bookchin et l’importance de l’écologie. Ce ne fut pas ma seule erreur ni la seule de l’IS. Mais cette erreur a une cause. Elle réside dans la confusion (dont le Traité n’est pas exempt) entre l’intellectualité et la prise de conscience du moi et du monde, entre l’intelligence de la tête et l’intelligence sensible du corps. Les récents événements aident à clarifier la notion d’intellectualité. Les gilets jaunes qui scandent obstinément à la face de l’État « On est là, on est là » font frémir les élites intellectuelles de tous bords, celles qui, progressistes ou conservatrices, s’attribuent la mission de penser pour les autres. Quoi d’étonnant si les sectateurs du gauchisme et de la critique-critique3 se sont empressés de les railler du haut de leur condescendance ! Qu’est-ce que ces rustauds qui battent le pavé ? Ils ont la tête vide, pas de programme, pas de pensée. Holà ! Ces ouvriers, paysans, petits commerçants, artisans, entrepreneurs, retraités, enseignants, chômeurs, travailleurs harassés par la quête d’un salaire, déshérités sans abris, écoliers sans école, automobilistes à taxes et à péages, avocats, chercheurs scientifiques ; en somme, toutes celles et tous ceux qui sont simplement révoltés par l’injustice et par l’arrogance des morts-vivants qui nous gouvernent. Hommes et femmes de tout âge ont brusquement cessé de s’agglutiner en une masse grégaire : ils ont quitté les bêlants troupeaux de la majorité silencieuse. Ce ne sont pas des gens de rien, ce sont des gens réduits à rien et ils en prennent conscience. Et ils ont un projet : instaurer la prééminence de la dignité humaine en brisant le système de profit qui dévaste la vie et la planète. 

Leur terrain, c’est la réalité vécue, la réalité d’un salaire, d’une maigre allocation, d’une retraite insuffisante, d’une existence de plus en plus précaire, où la part de vraie vie se raréfie. Elle se heurte, cette réalité, à une gymnastique de chiffres pratiquée en haut lieu. Si la subtilité des calculs a de quoi égarer l’entendement, en revanche le résultat final est d’une simplicité exemplaire et alarmante : contentez-vous de l’aumône consentie par les pouvoirs publics (que vous financez) et empressez-vous de mourir, en citoyens respectueux des statistiques comptabilisant le nombre excessif de vieux, de vieilles et autres maillons qui fragilisent la chaîne du rentable. Cet écart entre la vie et sa représentation abstraite permet de mieux comprendre aujourd’hui ce qu’est l’intellectualité. Loin de constituer un élément inhérent à la nature de l’Homme, elle est un effet de sa dénaturation. Elle résulte d’un phénomène historique, le passage d’une société, fondée sur une économie de cueillette, à un système, principalement agraire, pratiquant l’exploitation de la nature et de l’Homme par l’Homme. L’apparition de Cités-États et le développement de sociétés structurées en classe dominante et classe dominée a soumis le corps à la même division. Le caractère hiérarchique du corps social, composé de maîtres et d’esclaves, va de conserve, au fil des siècles, avec une scissiparité4 qui affecte le corps de l’homme et de la femme. La tête — le chef — est appelée à gouverner le reste du corps, l’Esprit, céleste et terrestre, dompte, contrôle, réprime les pulsions vitales de même que le prêtre et le prince imposent leur autorité à l’esclave. La tête assume la fonction intellectuelle — privilège des maîtres — qui dicte ses lois à la fonction manuelle, activité réservée aux esclaves. Nous en sommes encore à payer les frais de cette unité perdue, de cette rupture qui livre le corps individuel et charnel à une guerre endémique avec lui-même. Nul n’échappe à cette aliénation.

Depuis que la nature, réduite à un objet marchand, est devenue (à l’instar de la femme) un élément hostile, effrayant, méprisable, nous sommes tous en proie à cette malédiction que seule est capable d’éradiquer une évolution renaturée, une humanité en symbiose avec toutes les formes de vie. Avis à celles et ceux qui en ont assez des fadaises de l’écologisme ! Il s’est trouvé, dans un passé récent, des ouvriéristes assez sots ou assez retors pour glorifier le statut de prolétaire, comme s’il n’était pas marqué au sceau d’une indignité dont seule une société sans classe permettrait de s’émanciper. Qui voit-on s’infatuer aujourd’hui de cette fonction intellectuelle qui est une des raisons majeures de la misère existentielle et de l’incompréhension de soi et du monde ? Des renifleurs aux aguets d’un pouvoir à exercer, des candidats à un poste de chefaillon, des aspirants au rôle de gourou. Quand un mouvement revendique un refus radical des chefs et des représentants non mandatés par les individus qui composent une assemblée de démocratie directe, il n’a que faire de ces intellectuels fiers de leur intellectualité. Il ne tombe pas dans le piège de l’anti-intellectualisme professé par les intellectuels du populisme fascisant (« Quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver5 » ne fait que traduire le parti-pris intellectuel de l’obscurantisme et de l’ignorance militante, si prisés par l’intégrisme religieux comme par le camp des néonazis). Ce n’est pas de la dénonciation des chefs grenouillant dans les assemblées d’autogestion que nous avons besoin, c’est de la prééminence accordée à la solidarité, au sens humain, à la prise de conscience de notre force potentielle et de notre imagination créatrice. Certes, la mise en œuvre délibérée d’un projet plus vaste est encore tâtonnante et confuse, mais au moins est-elle déjà l’expression d’une saine et tranquille colère qui décrète : plus personne ne me donnera des ordres, plus personne ne m’aboiera dessus !

Quant à la question de la majorité et de la minorité, je me suis plus d’une fois expliqué à ce sujet. Selon moi, le vote en assemblée autogérée ne peut se réduire à du quantitatif, à du mécanique. La loi du nombre s’accorde mal avec la qualité du choix. Pourquoi une minorité devrait-elle s’incliner devant une majorité ? N’est-ce pas retomber dans la vieille dualité de la force et de la faiblesse ? Passe pour les situations où l’urgence prescrit d’éviter les discussions et tergiversations sans fin, mais même s’il s’agit de décider d’une broutille sans conséquence dommageable, la concertation, la palabre, la conciliation, l’harmonisation des points de vue, autrement dit le dépassement des contraires, sont indéniablement préférables à la relation de pouvoir qu’implique la dictature des chiffres. Essayons de n’avoir pas à « travailler dans l’urgence. » A fortiori, j’estime que, serait-elle adoptée à une large majorité, une décision inhumaine — un châtiment, une peine de mort par exemple — est irrecevable. Ce ne sont pas des Hommes qu’il faut mettre hors d’état de nuire, c’est un système, ce sont les machines de l’exploitation et du profit. Le sens humain d’un seul l’emportera toujours sur la barbarie de beaucoup.

Quiconque s’identifie à un territoire ou à une langue, écrivez-vous, se dépouille de sa vitalité et de son humanité. Mais être hors-sol et sans langue maternelle, n’est-ce pas là le destin des seuls robots ?

Curieuse alternative qu’avoir à choisir soit l’appartenance à une entité géographique, soit l’errance de l’exilé. Pour ma part, ma patrie c’est la Terre. M’identifier à l’être humain en devenir — ce que je m’efforce d’être — me dispense de verser dans le nationalisme, le régionalisme, le communautarisme ethnique, religieux, idéologique, de succomber à ces préjugés archaïques et morbides que perpétue la robotisation traditionnelle des comportements. Vous invoquez l’internationalisme mafieux de la mondialisation. Je mise sur une internationale du genre humain et j’ai sous les yeux la pertinacité d’une insurrection pacifique qui la concrétise.

Vous appelez à ne plus collaborer avec l’État, ce valet « des banques et des entreprises multinationales ». En clair : à ne plus payer ses impôts. Beaucoup d’anticapitalistes continuent de penser que ce que Bourdieu nommait « la main gauche » de l’État — les services publics, par exemple — mérite encore d’être sauvé. Nous devons lui trancher les deux mains sans hésiter ?

Sauver les acquis sociaux ? Ils sont déjà perdus. Trains, écoles, hôpitaux, retraites sont poussés à la casse par le bulldozer de l’État. La liquidation continue. La machine du profit, dont l’État n’est qu’un banal engrenage, ne fera pas marche arrière. Les conditions idéales seraient pour lui d’entretenir une atmosphère de guerre civile, de quoi effrayer les esprits et rentabiliser le chaos. Les mains de l’État ne manipulent que l’argent, la matraque et le mensonge. Comment ne pas faire plutôt confiance aux mains qui dans les carrefours, les maisons du peuple, les assemblées de démocratie directe, s’activent à la reconstruction du bien public ?

Vous vous êtes dit favorable à une « allocation mensuelle » — ce que d’autres appellent le revenu de base ou le revenu universel. Mais sans État, comment l’instituer ?

Le principe d’accorder à tous et toutes de quoi ne pas sombrer sous le seuil de la misère partait d’une bonne intention. Je l’ai abandonné devant l’évidence. C’était là s’illusionner sur l’intelligence qui à l’époque n’avait pas déserté la tête des gouvernants. Un certain Tobin avait proposé d’effectuer sur la bulle financière, menacée d’apoplexie, une ponction salutaire de quelque 0,001 % qui eût permis d’éviter l’implosion financière et d’investir le montant de la taxe dans la préservation des acquis sociaux. Le décervelage accéléré des « élites » étatiques exclut désormais une mesure que, au reste, les derniers résidus du socialisme n’avaient pas osé adopter. L’État n’est plus désormais qu’un Leviathan réduit à la fonction grand-guignolesque de gendarme. Tout reprend racine à la base. C’est là que nous allons apprendre à nous prémunir contre les retombées de la grande Baliverne étatique et le dessein de nous entraîner dans son effondrement. Si l’on voit sortir de leurs trous tant de sociologues, de politologues, de nullités philosophiques, n’est-ce pas que le bateau coule ? Tout est à rebâtir, voire à réinventer : enseignement, thérapies, sciences, culture, énergie, permaculture, transports. Que les débats, les palabres, les réflexions se situent sur ce terrain-là, non dans les sphères éthérées de la spéculation économique, idéologique, intellectuelle ! N’est-ce pas à nous de réinventer une monnaie d’échange et une banque solidaire qui, en préparant la disparition de l’argent, permettraient d’assurer à chacune et à chacun un minimum vital ?

Vous mettez en avant le Chiapas zapatiste et le Rojava communaliste. Ces deux expériences se fondent, en partie, sur une armée : l’EZLN et les YPG-J. Comment votre appel à « fonder des territoires » affranchis du pouvoir et du marché mondial appréhende-t-il la question de l’autodéfense, puisque l’État enverra, tôt ou tard, ses flics ou son armée ?

Il va de soi que chaque situation présente une spécificité qui exige un traitement approprié. Notre-Dame-des-Landes n’est pas le Rojava. L’EZNL n’est pas un produit d’exportation. À chaque territoire en voie de libération, ses propres formes de lutte. Les décisions appartiennent à celles et ceux qui sont sur le terrain. Cependant, il est bon de le rappeler : la façon d’appréhender les êtres et les choses varie selon la perspective adoptée. L’orientation donnée à la lutte exerce une influence considérable sur sa nature et sur ses conséquences. Le comportement diffère du tout au tout si l’on combat militairement la barbarie avec les armes de la barbarie ou si l’on oppose comme un fait accompli ce droit irrépressible à la vie, qui parfois régresse mais n’est jamais vaincu et recommence sans cesse. La première option est celle de la guérilla. Le gauchisme paramilitaire a démontré par ses défaites qu’entrer sur le terrain de l’ennemi c’était se plier à sa stratégie et subir sa loi. La victoire des affrontements prétendument émancipateurs a fait pire encore. Le pouvoir insurrectionnel a tourné ses fusils contre celles et ceux qui lui avaient permis de triompher. Dans L’État n’est plus rien, soyons tout, j’ai hasardé la formule « Ni guerriers ni martyrs ». Elle n’apporte aucune réponse, elle pose seulement la question : comment faire de la volonté de vivre et de sa conscience humaine une arme qui ne tue pas, une arme absolue ? L’énergie que les casseurs militants gaspillent en feux de poubelles et bris de vitrines ne serait-elle pas plus judicieuse dans la défense des ZAD en lutte contre l’implantation de nuisances et d’inutilités rentables ? Une interrogation similaire vaut pour les manifestants qui épisodiquement promènent l’illusion d’obtenir des mesures en faveur du climat. Qu’attendre d’États qui sont les commis-voyageurs de l’économie polluante ? La présence massive des protestataires serait mieux venue là où cette économie empoisonne une région, un territoire. La rencontre d’une violence aveugle et d’une volonté paisible mais résolue n’aurait-elle pas quelque chance de fonder une manière de pacifisme insurrectionnel dont l’obstination briserait peu à peu le joug de l’État de profit ?

Vous évoquez les « casseurs ». Et vous avez effectivement, plus d’une fois, avancé que la « casse » ne sert pas l’affranchissement mais « restaure » l’ordre. Le soulèvement des gilets jaunes a transformé de nombreuses personnes « non-violentes » en sympathisantes des Black Blocs : seule la « casse », disent-elles en substance, a fait réagir le pouvoir, seul le feu a fait trembler Macron. Est-ce faux ?

La belle victoire que de faire trembler un technocrate qui a le cerveau d’un tiroir-caisse ! L’État n’a rien cédé, il ne le peut, il ne le veut. Sa seule réaction a consisté à surévaluer les violences, à recourir au matraquage physique et médiatique pour détourner l’attention des véritables casseurs, ceux qui ruinent le bien public. Comme je l’ai dit, les bris de vitrines, si chers aux journalistes, sont l’expression d’une colère aveugle. La colère se justifie, l’aveuglement non ! La valse à mille temps des pavés et des lacrymogènes fait du sur-place. Les instances gouvernementales y trouvent leur compte. Ce qui va l’emporter c’est le développement de la conscience humaine, c’est la résolution de plus en plus ferme, malgré la lassitude et les doutes comptabilisés par la peur et par la veulerie médiatiques. La puissance de cette détermination ne cessera de s’accroître parce qu’elle ne se soucie ni de victoire ni de défaite. Parce que, sans chefs ni représentants récupérateurs, elle est là et assume à elle seule — et pour toutes et tous — la liberté d’accéder à une vie authentique. Soyez-en assurés : la démocratie est dans la rue, pas dans les urnes.

En 2003, avec Le Chevalier, la Dame, le Diable et la mort, vous consacriez de belles pages à la question animale. Elle s’est depuis imposée de façon quotidienne dans le « débat public ». Vous parliez plus récemment d’une « nouvelle civilisation » à créer : pourra-t-elle tourner la page des massacres journaliers d’animaux sur lesquels s’érigent encore nos sociétés ?

Les biotopes dévastés, les pesticides, le massacre des abeilles, des oiseaux, des insectes, la faune marine étouffée par le déversement des plastiques, l’élevage concentrationnaire des bêtes, l’empoisonnement de la terre, de l’air, de l’eau, autant de crimes que l’économie de profit perpétue impunément, en toute légalité pré-fabriquée. Aux indignés qui clament « Il faut sauver l’humanité du désastre », les cadavres qui nous gouvernent opposent le spectacle des promesses intenables. Ils réitèrent cyniquement le caractère irrévocable de leur décret : il faut sauver l’économie, la rentabilité, l’argent et payer, pour ce noble idéal, le prix de la misère et du sang. Leur monde n’est pas le nôtre. Ils le savent, il s’en moquent. À nous de décider de notre vie et de notre environnement. À nous de nous moquer de leurs contraintes bureaucratiques, juridiques, policières, en brisant leur emprise à la base, là où nous sommes, là où elle nous étouffe. Comme disaient les sans-culottes de 1789 : « Vous vous foutez de nous ? Vous ne vous en foutrez plus longtemps ! » Nous nous acheminons vers un style de vie fondé sur une nouvelle alliance avec le milieu naturel. C’est dans une telle perspective que le sort des bêtes sera abordé, non dans un esprit caritatif ou compassionnel mais sous l’angle d’une réhabilitation : celle de l’animalité qui nous constitue et que nous exploitons, torturons, réprimons de la même façon que nous maltraitons, réprimons, maltraitons ces frères inférieurs qui sont aussi nos frères intérieurs.

Vous parlez souvent de « la prééminence de l’humain ». Comment assumer la singularité de l’Homo Sapiens tout en lui rappelant, à l’heure de l’anthropocène, qu’il devrait en rabattre puisqu’il ne représente que 0,01 % de la biomasse ?

Il serait grand temps que le Ya Basta !, il y en a marre, c’en est assez !, s’applique à ce dogme fabriqué par un système d’exploitation qui, en faisant la part belle aux maîtres, propageait la croyance en la débilité et en la faiblesse native de l’être humain. On n’a cessé de le rabattre, ce pauvre hère. Il n’a été pendant longtemps qu’une déjection des dieux, triturée au gré de leurs caprices. On l’a affublé d’une malédiction ontologique, d’une malformation naturelle, d’un état de puérilité permanente, qui nécessitait la tutelle d’un maître. Il finit aujourd’hui dans une poubelle, où il est réduit à un objet, à un chiffre, à une statistique, à une valeur marchande. Tout sauf à lui reconnaître une créativité, une richesse potentielle, une subjectivité qui aspire à s’exprimer librement. Vous continuez à prêcher l’angoisse des espaces infinis du janséniste Pascal, alors qu’une révolution de la vie quotidienne privilégie l’individu et l’initie à une solidarité capable de le libérer du calcul égoïste et de l’individualisme où l’enfermait la société grégaire. Alors que des hommes et des femmes jettent les bases d’une société égalitaire et fraternelle, le sermon qu’inlassablement rabâchent les propagandistes de la servitude volontaire trouve donc encore des porte-voix ! Les seuls espaces infinis qui me passionnent sont ceux que l’immensité d’une vie à découvrir et à créer ouvre devant nous. On criait hier « À la niche les glapisseurs de rois et de curés ! ». Ce sont les mêmes, aujourd’hui reconvertis. À la niche les glapisseurs de marché !

1. Internationale situationniste, n° 11, octobre 1967, p. 39.
2. En septembre 1936, deux mois après le soulèvement nationaliste, plusieurs militants de la CNT, syndicat anarchiste, entrent dans le gouvernement de la Généralité de Catalogne.
3. En 1845, Marx et Engels ont publié le pamphlet La Sainte famille, sous-titré Critique de la Critique critique contre Bruno Bauer et consorts.
4. Multiplication par la division.
5. Phrase inspirée par l’acte 1, scène 1, de la pièce de théâtre Schlageter, de Hanns Johst : « Quand j’entends parler de culture… je relâche la sécurité de mon Browning ! » Elle sera par la suite régulièrement attribuée aux cadres nazis Goebbels et Göring.

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Lectures complémentaires:

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Francis_Cousin Ce n’est qu’un début…

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

L’abbcedaire de Raoul Vaneigem

L’essentiel-et-l’indispensable-de-Raoul_Vaneigem

 

Résistance politique: Contre la société marchande pour une société vivante avec Raoul Vaneigem (compilation pdf)

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« L’État n’est plus rien, soyons tout ! »

 

Résistance 71

 

25 mai 2019

 

Nous publions régulièrement depuis 2011-12 des textes de Raoul Vaneigem, ancien pilier de l’Internationale Situationniste qu’il quitta en 1970. Moins laconique, plus vivant que son comparse Guy Debord, Vaneigem a toujours eu nos faveurs pour son style plus enjoué à écorner l’establishment de la société du spectacle marchand et surtout offrir une solution alternative.
Une fois de plus, nous trouvons une grande complémentarité dans leur travail et leur pensée respective et ce n’est pas un hasard si les circonstances historiques les ont fait se rencontrer et coopérer entre le début des années 60 et 1970. Une fois de plus nous assistons à la force dévastatrice de la complémentarité, se plaçant décidément au cœur de toute solution à apporter au marasme en phase terminale de notre société humaine.

Nous avons compilé une série de texte au fil des années tous plus pertinent les uns que les autres pour ce que nous vivons aujourd’hui dans notre société inique et criminelle de la dictature marchande et que devrait s’approprier le mouvement des Gilets Jaunes. Jo nous a fait de ces textes un très beau PDF, aéré et facile à lire comme à son habitude.

Des textes à (re)lire et diffuser sans aucune modération. Bonne Lecture !

 

L’essentiel-et-l’indispensable-de-Raoul_Vaneigem
(format PDF)

 

A bas l’État !
A bas la marchandise !
A bas l’argent !
A bas le salariat !

Pour la Société des Sociétés

Résistance politique: Gilets Jaunes, à bas l’État et fondons des territoires… partout (Raoul Vaneigem)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , on 8 mai 2019 by Résistance 71

Excellent texte de Vaneigem auquel bien entendu nous adhérons tout à fait. Le temps est venu de lâcher prise des antagonismes induits, forcés sur nous, pour finalement embrasser la complémentarité de la diversité de tous les éléments formant une, les sociétés humaines, c’est ce faisant que tomberont les institutions obsolètes de l’État et de la dictature marchande. On n’annihile pas l’État (ni le pouvoir), on le dissout en changeant radicalement d’attitude à son égard en ne répondant plus aux signaux d’obéissance aveugle qui nous ont été implantés de longe date.
Notre attitude à l’État et à la marchandise n’est que pavlovienne, elle n’est en rien inéluctable. Tout ce que l’Homme a construit peut-être démonté et reconstruit. Le pouvoir coercitif du petit nombre sur la très vaste majorité dont l’État est le garant n’est en rien une fatalité, une inéluctabilité ; il est sans doute une nécessité historique de compréhension de notre réalité afin de mieux la transformer et vaincre l’aliénation résultant de l’imposition de cette fiction sur nous. Une fois cela bien compris, les bases de la société émancipée sont déjà posées, il suffit de construire dessus, ensemble, solidairement, dans notre complémentarité, pour en faire la société des sociétés, celle de l’être générique retrouvé ayant vaincu l’avoir mortifère au bout de sa réalisation historique.

~ Résistance 71 ~

 


« L’État n’est plus rien… Soyons tout ! »

 

Fonder des territoires

 

Raoul Vaneigem

 

2 mai 2019

 

url de l’article:
https://www.revue-ballast.fr/fonder-des-territoires-par-raoul-vaneigem/

 

Raoul Vaneigem, philosophe belge et ancienne figure de l’Internationale situationniste, publie ce jour, 2 mai 2019, son dernier livre aux éditions Libertalia : Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande. Bien qu’il s’en défende, ce texte prend en charge, en pleine mobilisation sociale des gilets jaunes, la toute aussi cruciale qu’ancienne question « Que faire ? ». Il n’est aucune pertinence, selon lui, à s’emparer du pouvoir central (par les urnes ou par les armes) : fort des dernières expériences menées au Chiapas, au Rojava et dans les ZAD françaises, l’auteur enjoint à rompre en masse avec l’État et ses relais, à faire sécession pour « fonder des territoires » auto-administrés. Nous en publions un chapitre, affaire de ravitailler les débats sur la bataille en cours.

Il est vain d’attendre de l’arrogance de l’État et de la cupidité des multinationales qu’elles tolèrent notre résolution de fonder et de propager des collectifs hostiles à toute forme de pouvoir — à commencer par la prédation des ressources naturelles. Mais qu’il soit tout aussi évident de notre part que nous n’avons nullement l’intention de tolérer leur répression bottée, casquée, épaulée par la veulerie journalistique. Nous n’allons pas nous incliner devant la désertification programmée de ce qui vit en nous et autour de nous.

L’écrasement de la tentative communaliste de Notre-Dame-des-Landes est un coup de semonce, parmi d’autres, de l’ordre mondial et de ses rouages étatiques. Le gouvernement mexicain et ses paramilitaires menacent sans discontinuer les collectivités zapatistes. Les intérêts de l’Occident et des dictatures pétrolières isolent les combattants du Rojava qui opposent à ce parti de la mort, dont la barbarie islamisée n’est pas la seule composante, une société résolue d’instaurer non les droits d’un peuple, non les droits du peuple, mais les droits de l’être humain.

La vie est notre seule revendication. Nous refusons sa version rapetissée, amputée, sacrifiée. Nous la voulons souveraine. Nous la voulons créant et recréant sans cesse notre existence et notre environnement. Elle est pour nous le ferment d’une société où l’harmonisation des désirs individuels et collectifs soit le fruit d’une expérience passionnelle. Pour mener plus avant une telle entreprise, nous n’avons d’autres armes que la vie elle-même.

Vous qui nous taxez d’utopistes, ayez l’honnêteté de convenir qu’en matière d’utopie vous avez choisi la pire : la croyance en une économie libératrice, en un progrès technique conduisant au bonheur. Vous vous êtes mis jusqu’au cou dans la merde et vous traitez de songe-creux, de chimériques, celles et ceux qui s’en échappent pour aller défricher une terre où ils pourront respirer sans risquer de s’embrener1.

Les hordes du profit, les drogués de l’argent fou, les pantins mécaniques qui n’ont d’intelligence que celle des engrenages, tels sont nos vrais ennemis. Les guerres mafieuses dont ils se déchirent entre eux ne sont pas les nôtres, ne nous concernent pas.

Ils connaissent tout de la mort car c’est la seule chose qu’ils savent donner. Ils ignorent tout des richesses que la vie dispense à qui sait les recueillir. C’est un territoire inconnu pour eux que la créativité et l’imagination dont chaque enfant, chaque femme, chaque homme dispose quand il est à l’écoute de sa volonté de vivre.

La peur de se jeter dans la bataille pour réaliser ses désirs les plus chers est l’un des effets les plus déplorables de la servitude volontaire. Pour rhétorique qu’elle soit, l’exhortation de Danton « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! » retrouverait sa pertinence si elle animait celles et ceux qui tentent l’aventure de territoires arrachés à l’État et à la marchandise ; si elle les déterminait à outrepasser la simple résistance qu’ils opposent à l’implantation de nuisances et, sur cette solidarité acquise, à fonder, si modestement que ce soit, des modes de rassemblements collectifs radicalement nouveaux.

Partout où la guérilla subversive et la guerre insurrectionnelle ont obéi au slogan abject « le pouvoir est au bout du fusil » leur triomphe a planifié une situation souvent pire que l’ancienne. À l’État jeté à bas en a succédé un autre, non moins oppressant. Les fusils au service du pouvoir se sont tournés contre ceux qui, en les maniant, leur avait prêté le poids de la liberté. Russie prétendument soviétique, Chine maoïste, Cuba castriste, guévarisme, Farc, Zengakuren, Fraction armée rouge et autres gauchismes paramilitaires, ces palinodies ne vous ont pas suffi ?

Une leçon à ne pas oublier. La première défaite de la révolution espagnole de 1936 date de ses débuts, lorsque la militarisation exigée par le Parti communiste obtint de transformer en une soldatesque disciplinée les volontaires qui, avec les colonnes armées de Durruti et de ses amis, avaient brisé la première offensive fasciste. La récupération des initiatives populaires fut menée de conserve avec l’apparition d’un gouvernement dit révolutionnaire où les organisations libertaires (la CNT et la FAI) siégeaient aux côtés des nationalistes catalans, des socialistes, des communistes aux ordres de Moscou.

Le fonctionnel tue. La poésie est une renaissance perpétuelle.

Ce qui fait la puissance répressive de l’État tient moins à sa flicaille qu’à l’État qui est en nous, l’État intériorisé, qui nous matraque de sa peur, de sa culpabilité, de sa désespérance astucieusement programmée.

La plupart des collectivités libertaires ont succombé aux tares résiduelles du vieux monde, qui entravaient leur combat pour un monde nouveau. Les petits chefs poussent aisément sur le fumier de la passivité qu’ils entretiennent.

Combien de microsociétés libertaires n’a-t-on vu sombrer dans des rivalités de pouvoir ? Combattre la barbarie et le parti de la mort avec les armes de la barbarie et de la mort condamne à une nouvelle forme de servitude volontaire.

[…] Le parti pris de la vie nous dispense de former un parti. Voyez ce qu’il est advenu du mouvement des Indignés laissant place, en Espagne, au parti Podemos, de l’antiparlementarisme d’un groupe italien, très vite induit à constituer le parti Cinq étoiles et à clignoter de lueurs brunes dans l’hémicycle du gouvernement. En janvier 1938, dans l’Espagne républicaine, le stalinien Togliatti avait déjà révélé l’astuce. Il déclarait préférer l’ouverture d’un front unique avec les instances libertaires (CNT, FAI) plutôt que risquer l’affrontement avec elles. Car, disait-il, l’union permettra de mettre définitivement en déroute l’anarchisme pour la bonne raison qu’aux yeux de la masse ouvrière la CNT a l’avantage de ne pas participer au gouvernement.

Cultiver les jardins de la vie terrestre (il n’y en a pas d’autres), c’est inventer des territoires qui, n’offrant aucune prise à l’ennemi — ni appropriation, ni pouvoir, ni représentation — nous rend insaisissables. Non pas invincibles mais inaliénables, à l’instar de la vie que sa perpétuelle renaissance délivre de son joug ancestral. Aucune destruction ne viendra à bout d’une expérience que nous sommes déterminés à recommencer sans trêve.

Plus nous développerons l’aventure existentielle de la vie à explorer, plus nous dissuaderons les cadavres, galvanisés par le pouvoir, de transformer la terre en cimetière. Il suffit de peu pour que se grippe et couine le mécanisme qui meut les palotins fonctionnels des instances étatiques. Faites confiance à vous-mêmes non à un Dieu, à un maître, à un gourou. Peu importent les maladresses et les erreurs, elles se corrigeront. Abandonnez Sisyphe au rocher de l’ambition, que son asservissement pousse jour et nuit.

Notre éducation ne nous a appris que le jeu de la mort. C’est un jeu pipé puisqu’il est entendu que la mort l’emporte dès le premier coup.

C’est au jeu de la vie que nous allons nous initier. Il n’y a ni gagnant ni perdant. Quel casse-tête pour les boutiquiers politiques qui en dehors de l’offre et de la demande ne voient rien, ne perçoivent rien. Cela n’a pas empêché le bulldozer étatique d’écraser les jardins collectifs, la bergerie, les autoconstructions et les rêves sociaux de Notre-Dame-des-Landes ? Certes, mais les yeux morts du pouvoir ne soupçonnent pas que tout se reprend à la base, se reconstruit, recommence et s’affermit.

L’être humain possède en lui, dès l’enfance, un génie ludique. C’est ce génie que ranime la lutte pour la vie : la poésie qu’elle insuffle lui restitue l’énergie que lui ôtait les absurdes luttes compétitives de la survie et du travail. Ne vous étonnez pas que de ses infimes étincelles s’embrase un monde qui aspire aux illuminations de la joie, dont on l’a spolié.

Le plus sûr garant des territoires libérés de la tyrannie étatique et marchande, c’est que les habitants accordent la priorité à de nouveaux modes de vie, au développement de la jouissance créative, à la solidarité festive, à l’alliance avec les autres espèces, jusqu’ici méprisées, au progrès de la conscience humaine bannissant toute forme de hiérarchie et de pouvoir.

Plutôt que de qualifier de pacifique l’insurrection de la vie, mieux vaut parler d’un mouvement de pacification. Nous sommes pris en tenaille entre une volonté de vivre qui ne supporte ni les interdits ni l’oppression et un système dont la fonction est d’exploiter et de réprimer le vivant. Comment mener une guerre en l’évitant ? Telle est la gageure.

À la périphérie de ce rayonnement vital, de ce noyau insécable, il existe une zone de frictions où se manifeste la vieille hostilité à la vie, une force d’inertie agressive, accumulée depuis des siècles par la servitude volontaire. En marge des terres libres s’étend un no man’s land, une zone d’intranquillité, une frange d’inquiétude. Cette peur s’estompera à mesure que le noyau de vie rayonnera de plus en plus, mais c’est là qu’il peut s’avérer nécessaire d’éradiquer les menaces de destruction qui pèsent sur notre réinvention de la vie. Là se meuvent ceux et celles que stigmatisent du nom de « casseur » les véritables casseurs, les responsables de la dégradation planétaire, les palotins blêmes de la finance.

La gratuité est une arme qui ne tue pas. C’est en toute légitimité que nous avons le droit de refuser de payer les taxes, les impôts, les péages en tous genre que nous imposent l’État et les mafias financières qui le gèrent. Car jadis affecté (en partie) au bien public, cet argent sert désormais à renflouer les malversations bancaires.

Agir individuellement tomberait aussitôt sous le matraquage des lois édictées par le profit. Agir ensemble en revanche assure l’impunité.

« Ne payons plus » est une réponse appropriée à ceux qui nous paupérisent pour s’enrichir. Ne payons plus les trains, les transports en commun. Ne payons plus l’État, ne payons plus ses taxes et ses impôts. Décrétons l’autonomie de lieux de vie où coopératives et inventivité solidaire jettent les bases d’une société d’abondance et de gratuité.

Les zapatistes du Chiapas ont montré que de petites collectivités autonomes et fédérées pouvaient cultiver la terre par et pour tous et toutes, assurer des soins médicaux, produire une énergie naturelle, renouvelable et gratuite (une option parfaitement ignorée par les mafias écologiques). Il est primordial que la gratuité pénètre, à l’instar de la vie, dans nos mœurs et dans nos mentalités, dont elle a été bannie, exclue, interdite pendant des millénaires. Pas d’illusions cependant : le combat contre les chaînes dont nous nous sommes entravés sciemment risque d’être très long. Ce qui est une bonne raison pour s’y vouer immédiatement.

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Lectures complémentaires:

Michel_Bakounine_La_Commune_de_Paris_et_la_notion_detat

Paulo_Freire_Extension ou Communication

Leducation-comme-pratique-de-la-liberte_Paulo_Freire_1965

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

Francis_Cousin Ce n’est qu’un début…

Pierre_Bance_Lheure_de_la_commune_des_communes_a_sonne

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

Manifeste pour la Société des Sociétés

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

 

 

Clin d’œil politique aux Gilets Jaunes: L’abécédaire de Raoul Vaneigem

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“Le thème de la révolution permanente se transporte ainsi dans l’expérience individuelle. Vivre, c’est faire vivre l’absurde. Le faire vivre, c’est avant tout le regarder. Au contraire d’Euridice, l’absurde ne meurt que lorsqu’on s’en détourne. L’une des seules positions philosophiques cohérentes c’est ainsi la révolte. Elle est une confrontation perpétuelle de l’homme et de sa propre obscurité. Elle est exigence d’une impossible transparence. Elle remet le monde en question à chacune de ses secondes.”
~ Albert Camus, “Le mythe de Sisyphe”, 1942 ~

 

 

L’abécédaire de Raoul Vaneigem

 

Revue Ballast

 

Avril 2019

 

Source: https://www.revue-ballast.fr/labecedaire-de-raoul-vaneigem/

 

En version PDF
clin-doeil-politique-aux-gj-labecedaire-de-raoul-vanegeim-source-revue-ballast-via-r71-mai-2019

 

Fin 2018, le philosophe belge lançait : « Tout est possible. » Son parti ? Celui qu’il nomme « la vie » — l’élan contre la résignation, l’indifférence, la mutilation, la marchandise et la survie. Figure de l’Internationale situationniste (qu’il quitta en 1970 sans jamais revoir Guy Debord), Raoul Vaneigem se tient volontairement loin des médias et invite, inlassablement, à transformer le désespoir en colère joyeuse et quotidienne : une vingtaine de livres rien que depuis l’an 2000. Battre le capitalisme global et le pouvoir militarisé d’État sur leur terrain tient à ses yeux de l’impasse ; il leur oppose « un réseau de résistance » à construire sur des territoires libérés, affranchis, soucieux de la « vie humaine, animale, végétale » et capables de se défendre. L’expérience zapatiste au Mexique irrigue ses propositions ; les ZAD et les gilets jaunes le poussent à n’en pas douter : qu’attendons-nous pour « faire nos affaires nous-mêmes » ?

Armes : « Qu’en est-il des réponses que la guérilla propose ? Chaque fois qu’elle l’a emporté, ce fut pour le pire. Le triomphe des armes aboutit toujours à une amère défaite humaine. » (L’État n’est plus rien, soyons tout, Rue des Cascades, 2010)

Bête : « Notre animalité résiduelle a été refoulée au nom d’un esprit qui n’était que l’émanation d’un pouvoir céleste et temporel chargé de dompter la matière terrestre et corporelle. Aujourd’hui, l’alliance avec les énergies naturelles s’apprête à supplanter la mise à sac des ressources planétaires et vitales. Redécouvrir notre parenté avec le règne animal, c’est nous réconcilier avec la bête qui est en nous, c’est l’affiner au lieu de l’opprimer, de la refouler et de la condamner aux cruautés du défoulement. Notre humanisation implique de reconnaître à l’animal le droit d’être respecté dans sa spécificité. » (Entretien paru dans Siné Mensuel, octobre 2011)

Casser : « Brûler une banque, ce n’est pas foutre en l’air le système bancaire et la dictature de l’argent. Incendier les préfectures et les centres de la paperasserie administrative, ce n’est pas en finir avec l’État (pas plus que destituer ses notables et prébendiers). Il ne faut jamais casser les hommes (même chez quelques flics, il reste une certaine conscience humaine à sauvegarder). » (« Les raisons de la colère », Siné Mensuel, décembre 2018)

Démocratie directe : « Nous ne sommes ni des pirates, ni des en-dehors, ni des marginaux, nous sommes au centre d’une société solidaire à créer et, que nous le voulions ou non, il faudra bien que nous apprenions à opposer une démocratie directe à cette démocratie parlementaire, clientéliste et corrompue qui s’effondre avec les puissances financières qui la soutenaient et la dévoraient. » (Entretien paru dans Article 11, 14 octobre 2008)

Être humain : « Nous n’avons été jusqu’à ce jour que des hybrides, mi-humains mi-bêtes sauvages. Nos sociétés ont été de vastes entrepôts où l’homme, réduit au statut d’une marchandise, également précieuse et vile, était corvéable et interchangeable. Nous allons inaugurer le temps où l’homme va assumer sa destinée de penseur et de créateur en devenant ce qu’il est et n’a jamais été : un être humain à part entière. » (L’État n’est plus rien, soyons tout, Rue des Cascades, 2010)

Fureur : « Montrez-moi aujourd’hui un seul endroit où le regard ne soit agressé, où l’air, l’eau, la terre ne subissent la fureur dévastatrice de la cupidité marchande ! Tout ce qui est utile et agréable est systématiquement mis à mal. » (Entretien paru dans L’Obs, mai 2018)

Gilets jaunes : « Du mouvement des gilets jaunes émane une colère joyeuse. Les instances étatiques et capitalistes aimeraient la traiter d’aveugle. Elle est seulement en quête de clairvoyance. » (« Les raisons de la colère », Siné Mensuel, décembre 2018)

Horreurs : « Le prétendu devoir de mémoire, qui nous enseigne les horreurs du passé, les guerres, les massacres, la sainte Inquisition, les pogromes, les camps d’extermination et les goulags, perpétue le vieux dogme religieux d’une impuissance congénitale à vaincre le mal, auquel l’honneur prescrit d’opposer cette éthique qui repose sur le libre arbitre comme un fakir sur une chaise à clous. » (Prologue à La Commune d’Oaxaca — Chroniques et considérations, de Georges Lapierre, Rue des Cascades, 2008)

Idées : « Il n’y a ni bon ni mauvais usage de la liberté d’expression, il n’en existe qu’un usage insuffisant. […] L’absolue tolérance de toutes les opinions doit avoir pour fondement l’intolérance absolue de toutes les barbaries. Le droit de tout dire, de tout écrire, de tout penser, de tout voir et entendre découle d’une exigence préalable, selon laquelle il n’existe ni droit ni liberté de tuer, de tourmenter, de maltraiter, d’opprimer, de contraindre, d’affamer, d’exploiter. […] Aucune idée n’est irrecevable, même la plus aberrante, même la plus odieuse. » (Rien n’est sacré, tout peut se dire — Réflexions sur la liberté d’expression, La Découverte, 2015)

Joies : « Comment s’étonner que les écoles imitent si bien, dans leur conception architecturale et mentale, les maisons de force où les réprouvés sont exilés des joies ordinaires de l’existence ? […] Si l’enseignement est reçu avec réticence, voire avec répugnance, c’est que le savoir filtré par les programmes scolaires porte la marque d’une blessure ancienne : il a été castré de sa sensualité originelle. La connaissance du monde sans la conscience des désirs de vie est une connaissance morte. Elle n’a d’usage qu’au service des mécanismes qui transforment la société selon les nécessités de l’économie. » (Avertissement aux écoliers et lycéens, Mille et une nuits, 1998)

Krach : « Désormais les États ne sont plus que les valets des banques et des entreprises multinationales. Or, celles-ci sont confrontées à la débâcle de cet argent fou qui, investi dans les spéculations boursières et non plus dans l’essor des industries prioritaires et des secteurs socialement utiles, forme une bulle promise à l’implosion, au krach boursier. » (L’État n’est plus rien, soyons tout, Rue des Cascades, 2010)

Local : « Il n’y a que les assemblées locales qui soient au courant des problèmes rencontrés par les habitants d’un village, d’un quartier, d’une région. Il n’y a que l’assemblée populaire pour tenter de résoudre ces problèmes et pour fédérer ces petites entités afin qu’elles forment un front, inséparablement local et international, contre cette Internationale du fric dont la pourriture journalistique consacre le caractère et le développement inéluctable en le baptisant mondialisation. » (« Le combat des zapatistes est le combat universel de la vie contre la désertification de la terre », La Jornada, 20 janvier 2019)

Martyrs : « Il n’y a pas de peuples martyrs, il n’y a que des hommes résignés à la servitude volontaire. » (Lettre de Staline à ses enfants réconciliés, Verdier, 1998)

Notre-Dame-des-Landes : « Ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes illustre un conflit qui concerne le monde entier. Il met aux prises, d’une part, les puissances financières résolues à transformer en marchandise les ressources du vivant et de la nature et, d’autre part, la volonté de vivre qui anime des millions d’êtres dont l’existence est précarisée de plus en plus par le totalitarisme du profit. » (« Solidarité avec Notre-Dame-des-Landes », Siné Mensuel, avril 2018)

Organe étatique : « Le bolchevisme, lui, s’est voulu un humanisme : il a récupéré cyniquement la tentative d’affranchissement que fut, pour le prolétariat exploité, la démocratie directe des soviets ou conseils, il en a popularisé l’image à des fins de propagande dans le même temps qu’un Soviet suprême devenu l’organe étatique de la classe dominante interdisait toute velléité d’émancipation individuelle et collective. » (Lettre de Staline à ses enfants réconciliés, Verdier, 1998)

Pouvoir : « Quiconque exerce un pouvoir se conduit en intellectuel, quiconque se cantonne dans l’intellectualité a l’haleine amère de l’autorité. » (Lettre à mes enfants et aux enfants du monde à venir, Cherche Midi, 2012)

Quantitatif : « L’idéologie, l’information, la culture tendent de plus en plus à perdre leur contenu pour devenir du quantitatif pur. Moins une information a d’importance, plus elle est répétée et mieux elle éloigne les gens de leurs véritables problèmes. Mais nous sommes loin du gros mensonge dont Goebbels dit qu’il passe mieux que tout autre. La surenchère idéologique étale avec la même force de conviction cent bouquins, cent poudres à lessiver, cent conceptions politiques dont elle a successivement fait admettre l’incontestable supériorité. » (Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, Gallimard, 1967–1992)

Religion : « La religion ne verra sa fin qu’avec la fin d’une économie qui réduit l’homme au travail et l’arrache à la vraie destinée de se créer en recréant le monde. […] Ceux qui ont médité de la détruire en la réprimant n’ont jamais réussi qu’à la ranimer, car elle est par excellence l’esprit de l’oppression renaissant de ses cendres. » (De l’inhumanité de la religion, Denoël, 2000)

Sentence : « Ma relation amicale avec Guy Debord s’était bâtie sur une hâte commune d’en finir avec l’univers, finissant, d’une impossible vie. Avant de tourner à la fièvre obsidionale, l’idée du groupe en péril fut le garant de notre solidarité. Nous avions le sentiment d’être mandatés par l’Histoire — celle que nous faisions — pour exécuter contre la civilisation marchande la sentence de mort qu’elle avait promulguée à son encontre. » (L’État n’est plus rien, soyons tout, Rue des Cascades, 2010)

Transgression : « Nous avons tout à gagner de nous attaquer au système et non aux hommes qui en sont à la fois les responsables et les esclaves. Céder à la peste émotionnelle, à la vengeance, au défoulement, c’est participer au chaos et à la violence aveugle dont l’État et ses instances répressives ont besoin pour continuer d’exister. Je ne sous-estime pas le soulagement rageur auquel cède une foule qui incendie une banque ou pille un supermarché. Mais nous savons que la transgression est un hommage à l’interdit, elle offre un exutoire à l’oppression, elle ne la détruit pas, elle la restaure. L’oppression a besoin de révoltes aveugles. » (L’État n’est plus rien, soyons tout, Rue des Cascades, 2010)

Univers : « Ceux qui font de la terre un cloaque sont devenus le cloaque de la terre. Je ne sais si, exauçant les vœux du brave Meslier, le dernier bureaucrate sera pendu avec les tripes du dernier des prêtres. En revanche, je ne doute pas qu’un jour les enfants des enfants des managers dévastant et infectant l’univers leur cracheront au visage. Vous objecterez que, d’ici là, les patrons seront des cadavres ? Pour tout dire, ils le sont déjà, mais il est des charognes qui, à pourrir longtemps, transforment la terre en cimetière. » (Pour l’abolition de la société marchande — Pour une société vivante, Payot & Rivages, 2002)

Vie : « Le parti pris de la vie est un parti pris politique. Nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui. » (Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, Gallimard, 1967–1992)

Week-end : « À heures et dates fixes, ils désertent les bureaux, les établis, les comptoirs pour se jeter, avec les mêmes gestes cadencés, dans un temps mesuré, comptabilisé, débité à la pièce, étiqueté de noms qui sonnent comme autant de flacons joyeusement débouchés : week-end, congé, fête, repos, loisir, vacances. Telles sont les libertés que leur paie le travail et qu’ils paient en travaillant. […] Pourtant, le dimanche, vers les quatre heures de l’après-midi, ils sentent, ils savent qu’ils sont perdus, qu’ils ont, comme en semaine, laissé à l’aube le meilleur d’eux-mêmes. Qu’ils n’ont pas arrêté de travailler. » (Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l’opportunité de s’en défaire, Seghers, 1990)

XIXe siècle : « De même que la révolution industrielle a suscité, dès le début du XIXe siècle, un nombre considérable d’inventeurs et d’innovations — électricité, gaz, machine à vapeur, télécommunications, transports rapides —, de même notre époque est-elle en demande de nouvelles créations qui remplaceront ce qui ne sert aujourd’hui la vie qu’en la menaçant : le pétrole, le nucléaire, l’industrie pharmaceutique, la chimie polluante, la biologie expérimentale… et la pléthore de services parasitaires où la bureaucratie prolifère. » (Avertissement aux écoliers et lycéens, Mille et une nuits, 1998)

Yeux : « Il n’y a pas d’innocents aux yeux du pouvoir, des magistrats, des policiers. La condamnation est un préalable. L’échafaud est dressé en permanence. » (Contribution à l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique, Payot & Rivages, 2018)

Zapatistes : « J’ai perçu dans les communautés paysannes indigènes, qui comptent parmi les plus pauvres du Mexique, un mouvement d’affranchissement, à la fois intense et lent, où s’esquisse une réalité que je n’ai observée nulle part ailleurs : une démocratie directe fondée sur un véritable progrès humain. Les zapatistes du Chiapas ont entrepris de résister à toutes les formes de pouvoir en s’organisant par eux-mêmes et en pratiquant l’autonomie. » (L’État n’est plus rien, soyons tout, Rue des Cascades, 2010)

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Lectures complémentaires:

Paulo_Freire_Extension ou Communication

Leducation-comme-pratique-de-la-liberte_Paulo_Freire_1965

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

Inevitable_anarchie_Kropotkine

Que faire ?

Compilation Howard Zinn

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

Résistance politique: L’État n’est plus rien… Soyons tout (Raoul Vaneigem)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , on 29 septembre 2015 by Résistance 71

Plus on lit Vaneigem, plus on se dit qu’on ne fait pas fausse route.
A lire et diffuser sans aucune modération !

~ Résistance 71 ~

 

Raoul Vaneigem La gratuité est l’arme absolue

 

26 septembre 2015

 

Texte repris sur:

http://www.les7duquebec.com/7-dailleurs-invites/raoul-vaneigem-nous-sommes-au-coeur-dun-changement-de-civilisation-2/

Interview du situationniste historique par un de ses vieux potes.

(2011)

Membre de l’Internationale situationniste de 1961 à 1970, Raoul Vaneigem est l’auteur du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (Gallimard, 1967), d’où furent tirés les slogans les plus percutants de Mai 68, et d’une trentaine d’autres livres. Dernier titre paru : L’État n’est plus rien, soyons tout (Rue des Cascades, 2011).

Siné Mensuel : Peux-tu donner une brève définition des situationnistes ?

Raoul Vaneigem : Non. Le vivant est irréductible aux définitions. Ce qu’il y avait de vie et de radicalité chez les situationnistes continue à se développer dans les coulisses d’un spectacle qui a toutes les raisons de le taire et de l’occulter. En revanche, la récupération idéologique dont cette radicalité a été l’objet connaît une vague mondaine dont les intérêts n’ont rien de commun avec les miens.

  1. M. : Que voulaient dire les situs quand ils affirmaient que le situationnisme n’existait pas ?
  2. V. : Les situationnistes ont toujours été hostiles aux idéologies, et parler de situationnisme serait mettre une idéologie où il n’y en a pas.
  3. M. : Pour quelles raisons as-tu rompu avec l’Internationale situationniste en 1970 ? Avec le recul, que penses-tu de Guy Debord ?
  4. V. : J’ai rompu parce que la radicalité qui avait été prioritaire jusqu’en mai 1968 était en train de se dissoudre dans des comportements bureaucratiques. Chacun a alors choisi ou de poursuivre seul sa voie, ou d’abandonner le projet d’une société autogérée. Peut-être Debord et moi étions-nous plus dans la complicité que dans l’affection, mais qu’importe la rupture ! Ce qui a été sincèrement vécu n’est jamais perdu. Le reste n’est que l’écume de la futilité.
  5. M. : Quel regard portes-tu sur le mouvement des Indignés ?
  6. V. : C’est une réaction de salut public, à l’encontre de la résignation et de la peur qui donnent à la tyrannie du capitalisme financier son meilleur soutien. Mais l’indignation ne suffit pas. Il s’agit moins de lutter contre un système qui s’effondre qu’en faveur de nouvelles structures sociales, fondées sur la démocratie directe. Alors que l’État envoie à la casse les services publics, seul un mouvement autogestionnaire peut prendre en charge le bien-être de tous.
  7. M. : L’utopisme est-il toujours à l’ordre du jour ?
  8. V. : L’utopisme ? Mais c’est désormais l’enfer du passé. Nous avons toujours été contraints de vivre dans un lieu qui est partout et où nous ne sommes nulle part. Cette réalité est celle de notre exil. Elle nous a été imposée depuis des millénaires par une économie fondée sur l’exploitation de l’homme par l’homme. L’idéologie humaniste nous a fait croire que nous étions humains alors que nous restions, pour une bonne part, réduits à l’état de bêtes dont l’instinct prédateur s’assouvissait dans la volonté de pouvoir et d’appropriation. Notre « vallée de larmes » était considérée comme le meilleur des mondes possibles. Or, a-t-on inventé un mode d’existence plus fantasmatique et plus absurde que la toute-puissante cruauté des dieux, la caste des prêtres et des princes régnant sur les peuples asservis, l’obligation de travailler censée garantir la joie et accréditant le paradis stalinien, le Troisième Reich millénariste, la Révolution culturelle maoïste, la Société de bien-être (le Welfare state), le totalitarisme de l’argent hors duquel il n’y a ni salut individuel ni salut social, l’idée enfin que la survie est tout et que la vie n’est rien ? À cette utopie-là, qui passe pour la réalité, s’oppose la seule réalité qui vaille : ce que nous essayons de vivre en assurant notre bonheur et celui de tous. Désormais, nous ne sommes plus dans l’utopie, nous sommes au cœur d’une mutation, d’un changement de civilisation qui s’esquisse sous nos yeux et que beaucoup, aveuglés par l’obscurantisme dominant, sont incapables de discerner. Car la quête du profit fait des hommes des brutes prédatrices, insensibles et stupides.
  9. M. : Explique-nous comment la gratuité est, selon toi, un premier pas décisif vers la fin de l’argent.
  10. V. : L’argent n’est pas seulement en train de dévaluer (le pouvoir d’achat le prouve), il s’investit si sauvagement dans la bulle de la spéculation boursière qu’elle est vouée à imploser. La tornade du profit à court terme détruit tout sur son passage, elle stérilise la terre et dessèche la vie pour en tirer de vains bénéfices. La vie, humainement conçue, est incompatible avec l’économie qui exploite l’homme et la terre à des fins lucratives. À la différence de la survie, la vie donne et se donne. La gratuité est l’arme absolue contre la dictature du profit. En Grèce, le mouvement « Ne payez plus ! » se développe. Au départ, les automobilistes ont refusé les péages, ils ont eu le soutien d’un collectif d’avocats qui poursuit l’État, accusé d’avoir vendu les autoroutes à des firmes privées. Il est question maintenant de refuser le paiement des transports publics, d’exiger la gratuité des soins de santé et de l’enseignement, de ne plus verser les taxes et les impôts qui servent à renflouer les malversations bancaires et à enrichir les actionnaires. Le combat pour la jouissance de soi et du monde ne passe pas par l’argent mais, au contraire, l’exclut absolument.

Il est aberrant qu’une grève entrave la libre circulation des personnes alors qu’elle pourrait décréter la gratuité des transports, des soins de santé, de l’enseignement. Il faudra bien que l’on comprenne, avant le krach financier qui s’annonce, que la gratuité est l’arme absolue de la vie contre l’économie.

Il ne s’agit pas de casser les hommes mais de casser le système qui les exploite et les machines qui font payer.

  1. M. : Tu prônes la désobéissance civile. Qu’entends-tu par là ?
  2. V. : C’est ce qui se passe en Grèce, en Espagne, en Tunisie, au Portugal. C’est ce que résume le titre de mon pamphlet écrit pour des amis libertaires de Thessalonique : L’État n’est plus rien, soyons tout. La désobéissance civile n’est pas une fin en soi. Elle est la voie vers la démocratie directe et vers l’autogestion généralisée, c’est-à-dire la création de conditions propices au bonheur individuel et collectif.

Le projet d’autogestion amorce sa réalisation quand une assemblée décide d’ignorer l’État et de mettre en place, de sa propre initiative, les structures capables de répondre aux besoins individuels et collectifs. De 1936 à 1939, les collectivités libertaires d’Andalousie, d’Aragon et de Catalogne ont expérimenté avec succès le système autogestionnaire. Le Parti communiste espagnol et l’armée de Lister l’écraseront, ouvrant la voie aux troupes franquistes.

Rien ne me paraît plus important aujourd’hui que la mise en œuvre de collectivités autogérées, capables de se développer lorsque l’effondrement monétaire fera disparaître l’argent et, avec lui, un mode de pensée implanté dans les mœurs depuis des millénaires.

  1. M. : Tu désapprouves le système carcéral mais, en 1996, à la suite de l’affaire Dutroux, tu as participé à Bruxelles à la « Marche blanche » qui, selon la presse française, réclamait une répression accrue des actes de pédophilie. N’est-ce pas contradictoire ?
  2. V. : Voilà bien un exemple de contre-vérité journalistique manifeste. Si les parents des victimes de Dutroux avaient réclamé la peine de mort pour l’assassin, la foule aurait abondé dans leur sens. Or, c’est le contraire qui s’est passé. J’admire le courage et le sens humain de Gino et Carine Russo, qui se sont opposés résolument à toute idée de peine de mort (ils ont même prévenu qu’ils n’accepteraient pas que le meurtrier soit, comme de coutume, liquidé par les autres prisonniers). La Marche blanche a été l’exemple rarissime d’une émotion populaire qui en appelait au refus de la pédophilie au nom de l’humain et du refus des prédateurs, et non par le biais de la répression pénale. Il y avait là une dignité tranchant avec l’ignominie populiste qui consiste à se servir de l’émotion pour promouvoir la bestialité répressive, la vengeance. Où voit-on aujourd’hui une réaction collective dénoncer cette stratégie du bouc émissaire qui, pour empêcher que la colère des citoyens s’en prenne aux mafias affairistes, qui les ruinent, sonne le tocsin de la peur et du sécuritaire pour désigner comme menace et ennemi potentiel l’autre, l’étranger, le « différent » – juif, arabe, tzigane, homosexuel ou, au besoin, simple voisin ?
  3. M. : Tu as plusieurs enfants. Ne trouves-tu pas cruel de faire délibérément naître de nouveaux êtres dans ce monde-ci ?
  4. V. : J’exècre la politique nataliste qui, en multipliant mécaniquement les enfants, les condamne à la misère, à la maladie, à la désaffection, à l’exploitation laborieuse, militaire et sexuelle. Seul l’obscurantisme religieux, idéologique et affairiste y trouve son compte. Mais je refuse qu’un État ou une autorité, quelle qu’elle soit, m’impose ses ukases. Chacun a le droit d’avoir des enfants ou de n’en avoir pas. L’important est qu’ils soient désirés et engendrés avec la conscience que tout sera fait pour les rendre heureux. Ce sont ces nouvelles générations – tout à fait différentes de celles qui furent les fruits de l’autoritarisme familial, du culte de la prédation, de l’hypocrisie religieuse – qui aujourd’hui sont en train d’opposer, si confusément que ce soit, la liberté de vivre selon ses désirs au totalitarisme marchand et à ses larbins politiques.
  5. M. : Parle-nous de la cause animale, dont les penseurs révolutionnaires n’ont longtemps tenu aucun compte.
  6. V. : Il s’agit moins d’une cause animale que d’une réconciliation de l’homme avec une nature terrestre qu’il a exploitée jusqu’à présent à des fins lucratives. Ce qui a entravé l’évolution de l’homme vers une véritable humanité, c’est l’aliénation du corps mis au travail, c’est l’exploitation de la force de vie transformée en force de production. Notre animalité résiduelle a été refoulée au nom d’un esprit qui n’était que l’émanation d’un pouvoir céleste et temporel chargé de dompter la matière terrestre et corporelle. Aujourd’hui, l’alliance avec les énergies naturelles s’apprête à supplanter la mise à sac des ressources planétaires et vitales. Redécouvrir notre parenté avec le règne animal, c’est nous réconcilier avec la bête qui est en nous, c’est l’affiner au lieu de l’opprimer, de la refouler et de la condamner aux cruautés du défoulement. Notre humanisation implique de reconnaître à l’animal le droit d’être respecté dans sa spécificité.
  7. M. : En Belgique, le vote, en principe, est obligatoire. As-tu déjà voté dans ta vie ? Tu paies les amendes ?
  8. V. : Je ne vote jamais, je n’ai jamais reçu d’amende.
  9. M. : Quelle leçon peut-on tirer de cette longue année pendant laquelle la Belgique s’est passée de tout gouvernement ?
  10. V. : Aucune. Pendant le sommeil lucratif des hommes politiques – 55 ministres qui n’ont pas de problèmes de fins de mois – les mafias financières continuent à faire la loi et se passent très bien des larbins qui sont à leur botte.
  11. M. : Comment vois-tu la « révolution » en cours dans les pays arabes ? L’islam te semble-t-il une menace pour elles ?
  12. V. : Où le social l’emporte, les préoccupations religieuses s’effacent. La liberté qui se débarrasse aujourd’hui de la tyrannie laïque n’est pas disposée à s’accommoder d’une tyrannie religieuse. L’islam va se démocratiser et connaître le même déclin que le christianisme. J’ai apprécié le slogan tunisien : « Liberté pour la prière, liberté pour l’apéro ! »
  13. M. : Finalement, tu restes un optimiste irréductible, non ?
  14. V. : Je pourrais me contenter de la formule de Scutenaire* : « Pessimistes, qu’aviez-vous donc espéré ? » Mais je ne suis ni optimiste, ni pessimiste. Je me fous des définitions. Je veux vivre en recommençant chaque jour. Il faudra bien que la dénonciation et le refus des conditions insupportables qui nous sont faites cèdent la place à la mise en œuvre d’une société humaine, en rupture absolue avec la société marchande.

Propos recueillis par Jean-Pierre Bouyxou
Illustration : Etienne Delessert

L’écrivain belge Louis Scutenaire (1905-1987) est l’auteur de Mes inscriptions. Raoul Vaneigem lui a consacré un livre dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » (Seghers, 1991).
Le questionnaire de Siné Mensuel
Votre blague belge favorite ?
Je les oublie, le temps d’en rire.

Le livre que vous préférez ?
Le Discours de la servitude volontaire de La Boétie.

Le métier que vous vouliez faire, enfant ?
Tous, pour être malheureux, et aucun, pour avoir le temps de fabriquer un peu de bonheur.

Si vous étiez un animal ?
Je serais une proie et un prédateur, comme tant d’abrutis qui peuplent le monde. Qu’on me laisse le plaisir de devenir de plus en plus humain et de continuer à choyer mes chats.

Paru dans Siné Mensuel N°2 – octobre 2011