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Une trilogie des femmes anarchistes: Emma Goldman, Louise Michel et Voltairine de Cleyre, textes choisis en format PDF 2/3

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Résistance 71

 

25 juin 2018

 

Après le pdf de quelques textes d’Emma Goldman, Jo de JBL1960 nous  a compilé quelques textes essentiels de Louise Michel en un tout aussi remarquable pdf que nous vous livrons ici:

Louise-Michel_De-la-commune-a-la-pratique-anarchiste

 

Nous terminerions la trilogie avec quelques textes essentiels de Voltairine de Cleyre, militante anarchiste américaine de la fin XIXène et début XXème siècles.

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Critique radicale pour une ère nouvelle (Louise Michel)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 11 mai 2018 by Résistance 71

“Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents. Le socialiste englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons.”
~ Gustav Landauer ~

“Aucun État centralisé, bureaucratique et par là même militaire, s’appela-t-il même république, ne pourra entrer sérieusement et sincèrement dans une confédération internationale. Par sa constitution, qui sera toujours une négation ouverte ou masquée de la liberté à l’intérieur, il serait nécessairement une déclaration de guerre permanente, une menace contre l’existence des pays voisins. Fondé essentiellement sur un acte ultérieur de violence, la conquête, ou ce que dans la vie privée on appelle le vol avec effraction, — acte béni par l’Église d’une religion quelconque, consacré par le temps et par là même transformé en droit historique, — et s’appuyant sur cette divine consécration de la violence triomphante comme sur un droit exclusif et suprême, chaque État centraliste se pose par là même comme une négation absolue du droit de tous les autres États, ne les reconnaissant jamais, dans les traités qu’il conclut avec eux, que dans un intérêt politique ou par impuissance.”
~ Michel Bakounine, 1895 ~

Lecture complémentaire:

Manifeste pour la societe des societes

 

 

L’ère nouvelle

Louise Michel (1887)

I

Pareil à la sève d’avril, le sang monte au renouveau séculaire dans le vieil arbre humain ( le vieil arbre de misère ). Sous l’humus des erreurs qui tombent pour s’entasser pareilles à des feuilles mortes, voici les perce-neige et les jonquilles d’or, et le vieil arbre frissonne aux souffles printaniers. Les fleurs rouges du joli bois sortent saignantes des branches ; les bourgeons gonflés éclatent : voici les feuilles et les fleurs nouvelles.

C’est une étape de la nature.

Cela deviendra les fourrés profonds où s’appelleront les nids, où mûriront les fruits ; et tout retournera au creuset de la vie universelle.

Ainsi souffle la brise matinière à la vermeille aurore du Monde nouveau.

Les religions et les États sont encore là, devant nos yeux, mais les cadavres n’ont-ils pas gardé l’apparence humaine quand on les ensevelit pour les confier à la terre ?

La pâleur, la rigidité des morts, l’odeur de la décomposition, n’indiquent-elles pas que tout est fini pour l’être qui a cessé de vivre ?

Cette pâleur, cette décomposition, la vieille société les a déjà dans les affres de son agonie.

Soyez tranquille, elle va finir.

Elle se meurt la vieille ogresse qui boit le sang humain depuis les commencements pour faire durer son existence maudite.

Ses provocations, ses cruautés incessantes, ses complots usés, tout cela n’y fera rien ; c’est l’hiver séculaire, il faut que ce monde maudit s’en aille : voici le printemps où la race humaine préparera le nid de ses petits, plus malheureux jusqu’à présent que ceux des bêtes.

Il faut bien qu’il meure ce vieux monde, puisque nul n’y est plus en sûreté, puisque l’instinct de conservation de la race s’éveille, et que chacun, pris d’inquiétude et ne respirant plus dans la ruine pestilentielle, jette un regard désespéré vers l’horizon.

On a brûlé les étapes ; hier encore, beaucoup croyaient tout cela solide ; aujourd’hui, personne autre que des dupes ou des fripons ne nie l’évidence des faits. — La Révolution s’impose. L’intérêt de tous exige la fin du parasitisme.

Quand un essaim d’abeilles, pillé par les frelons, n’a plus de miel dans sa ruche, il fait une guerre à mort aux bandits avant de recommencer le travail.

Nous, nous parlementons avec les frelons humains, leur demandant humblement de laisser un peu de miel au fond de l’alvéole, afin que la ruche puisse recommencer à se remplir pour eux.

Les animaux s’unissent contre le danger commun ; les bœufs sauvages s’en vont par bandes chercher des pâtures plus fertiles : ensemble, ils font tête aux loups.

Les hommes, seuls, ne s’uniraient pas pour traverser l’époque terrible où nous sommes ! Serions-nous moins intelligents que la bête ?

Que fera-t-on des milliers et des milliers de travailleurs qui s’en vont affamés par les pays noirs dont ils ont déjà tiré tant de richesses pour leurs exploiteurs ?

Vont-ils se laisser abattre comme des bandes de loup ?

Les Romains, quand ils n’étaient pas assez riches pour envoyer le trop-plein de leurs esclaves à Carthage, les enfouissaient vivants ; une hécatombe eût fait trop de bruit ; le linceul du sable est muet. Est-ce ainsi que procédera la séquelle capitaliste?

Emplira-t-on les prisons avec tous les crève-de-faim? Elles regorgeraient bientôt jusqu’à la gueule.

En bâtira-t-on de nouvelles ? Il n’y a plus assez d’argent même pour le mal : les folies tonkinoises et autres ont absorbé les millions, les fonds secrets sont épuisés pour tendre des traquenards aux révolutionnaires.

Essaiera-t-on de bercer, d’endormir encore les peuples avec des promesses ?

Cela est devenu difficile. Les Don Quichotte revanchards qui soufflent dans leurs clairons au moindre signe des Bismarck ( pour les protéger en donnant l’illusion qu’ils les menacent ) ne trompent heureusement pas la jeunesse entière : l’esprit de l’Internationale a survécu aux fusillades versaillaises.

Plus hauts et plus puissants que le cuivre tonnent de cime en cime les appels de la Liberté, de l’Égalité, dont la légende éveille des sens nouveaux.

Il faut maintenant la réalité de ces mots partout inscrits, et qui, nulle part, ne sont en pratique.

La chrysalide humaine évolue : on ne fera plus rentrer ses ailes dans l’enveloppe crevée.

Il faut que tout s’en aille à l’Océan commun, sollicité par des besoins de renouveau, par des sens jusqu’ici inconnus et dont rien ne peut arrêter le développement fatal.

Comme la goutte d’eau tient à la goutte d’eau d’une même vague et d’un même océan, l’humanité entière roule dans la même tempête vers le grand but.

La bête humaine qui, au fond des âges, avait monté de la famille à la tribu, à la horde, à la nation, monte, monte encore, monte toujours ; et la famille devient race entière.

Les langues, qui ont évolué suivant les vicissitudes humaines, adoptent pour leurs besoins nouveaux des mots semblables, parce que tous les peuples éprouvent ce même besoin : la Révolution.

Et la révolution dans la science, dans les arts, comme dans l’industrie, rend de plus en plus nécessaire cette langue universelle qui déjà se forme d’elle-même et qui sera le corollaire de la grande éclosion.

II

La société humaine n’en a plus pour longtemps de ces guerres qui ne servent qu’à ses ennemis, ses maîtres : nul ne peut empêcher le soleil de demain de succéder à notre nuit. Aujourd’hui nul homme ne peut vivre autrement que comme l’oiseau sur la branche, c’est-à-dire guetté par le chat ou le chasseur. Les États eux-mêmes ont l’épée de Damoclès suspendue sur leur tête : la dette les ronge et l’emprunt qui les fait vivre s’use comme le reste.

Les crève-de-faim, les dents longues, sortent des bois ; ils courent les plaines, ils entrent dans les villes : la ruche, lasse d’être pillée, bourdonne en montrant l’aiguillon. Eux qui ont tout créé, ils manquent de tout.

Au coin des bornes, il y a longtemps qu’ils crèvent, vagabonds, devant les palais qu’ils ont bâtis : l’herbe des champs ne peut plus les nourrir, elle est pour les troupeaux des riches.

Il n’y a de travail que pour ceux qui s’accommodent d’un salaire dérisoire ou qui s’abrutissent dans une tâche quotidienne de huit à dix heures.

Alors la colère monte : les exploités se sentent, eux aussi, un cœur, un estomac, un cerveau.

Tout cela est affamé, tout cela ne veut pas mourir ; et ils se lèvent ! Les Jacques allument la torche aux lampes des mineurs : nul prolétaire ne rentrera dans son trou : mieux vaut crever dans la révolte.

La révolte ! c’est le soulèvement des consciences, c’est l’indignation, c’est la revendication des droits violés… Qui donc se révolte sans être lésé ?

Plus on aura pesé sur les misérables, plus la révolte sera terrible ; plus ceux qui gouvernent commettront de crimes, plus on verra clair enfin, et plus implacablement on fera justice…

III

-Le Capital ! dit-on avec un respect craintif, — on parle de détruire le capital ! Hein ? … Ah ! Il y a longtemps que la raison, que la logique en a fait justice du Capital : est-il d’essence supérieure au travail et à la science ? Supposez des Rothschild quelconques, possédant toutes les mines d’or et de diamants de la terre, qu’en feraient-ils sans les mineurs ? Qui donc extrairait l’or du sable, le diamant de la gemme ?

Donnez aux exploiteurs des carrières de marbre sans personne pour en tailler, pour en arracher les blocs…

Que ces gens-là le sachent, ils sont incapables de tirer parti de rien sans les travailleurs : mangeront-ils la terre si personne ne la fait produire ?

Allez, allez ! il y a longtemps que la Bastille capitaliste ne compte plus pour l’avenir.

Et, du reste, cette portion de biens qu’ils détiennent au détriment de la foule des déshérités est infime en regard des prodigieuses richesses que nous donnera la science !

Ce n’est pas pour le reconstituer sur la terre qu’on a détruit l’enfer d’outre-vie ; détruit, le jour où l’on a eu conscience qu’il serait monstrueux, ce Dieu éternellement bourreau, qui, pouvant mettre partout la justice, laisserait le monde se débattre à jamais dans tous les désespoirs, dans toutes les horreurs ; et en même temps que l’enfer des religions s’écroulent les enfers terrestres avec les amorces de récompenses égoïstes qui n’engendrent que corruption.

C’est avec ces récompenses corruptrices qu’on a fait patienter si longtemps les uns que leur patience est usée, et si bien persuadé aux autres que tout doit se passer ainsi de par l’ injustice séculaire, qu’ils ont la conscience ankylosée et commettent ou subissent le crime.

Cela est fini : les voiles de tous les tabernacles se déchirent.

Finis les trônes, finies les chamarreries de dignités illusoire, finis les grelots humains.

Toute chose à laquelle on ne croit plus est morte.

On commence à s’apercevoir que les oiseaux, les fourmis, les abeilles se groupent librement, pour faire ensemble le travail et résister au danger qui pourrait surgir ; et que les animaux donnent aux hommes l’exemple de la sociabilité.

Comment tombera la geôle du passé que frappent de toutes parts les tempêtes populaires ?

Nul ne le sait.

Croulera-t-elle dans les désastres ?

Les privilégiés, acculés par le malheur commun, feront-ils une immense nuit du 4 Août ?

La marée populaire couvrira-t-elle le monde ?…

Ce qui est sûr, c’est que le siècle ne se couchera pas sans que se lève enfin l’astre de la Révolution : l’homme, comme tout être, veut vivre, et nul -pas même l’exploiteur- ne pourra bientôt plus vivre si le droit ne remplace la force.

Prolétaires, employés, petits commerçants, petits propriétaires, tous sentent que d’un bout à l’autre de la société, chacun, dans son âpre lutte pour l’existence, est, à la fois, dévorant et dévoré.

Le grand propriétaire, le grand capitaliste, pèse sur le petit de la même manière que les petits boutiquiers pèsent sur les travailleurs, lesquels travailleurs s’infligent entre eux les mêmes lois fatales de la concurrence et ont de plus à supporter tout le poids des grands et petits exploiteurs ; aussi, comme le grain sous la meule, sont-ils finalement broyés.

On s’aperçoit, d’autre part, que le soleil, l’air, appartenant à tous ( parce qu’on n’a pas pu les affermer au profit de quelques-uns ), n’en continuent pas moins à vivifier la nature au bénéfice de tous ; qu’en prenant le chemin de fer, aucun voyageur n’empêche les autres de parvenir à destination ; que les lettres ou télégrammes reçus par les uns n’entravent nullement l’arrivée des lettres ou télégrammes au profit des autres.

Au contraire, plus les communications s’universalisent et mieux cela vaut pour chacun.

On n’a que faire, pour toutes ces choses, de gouvernement qui entrave, taxe, impose, en gros et en détail, on même qui gaspille, mais on a besoin de travail, d’intelligence, de libre essor qui vivifient.

En somme, le principe de tout pour tous se simplifie, se formule clairement dans les esprits.

On pourrait dire, cependant, que le soleil et l’air n’appartiennent pas également à tout le monde, puisque les uns ont mille fois plus d’espace et de lumière qu’il ne leur en faut, et que les autres en ont mille fois moins ; mais la faute en étant aux inégalités sociales, doit disparaître avec elles.

L’ignorance qui les engendre, quelle calamité !

L’ignorance des premières notions d’hygiène est cause que tant de citadins — qui succombent faute d’air — diminuent encore cette quantité d’air.

Comme si la santé — le premier des biens — n’exigeait pas qu’on balayât, par la ventilation, les miasmes du bouge où l’on nous entasse, de l’usine où l’on nous dépouille !

Comme si pour assainir, l’air pur n’était pas le complément du feu !

« Courants d’air ! courants d’air ! » quelle sempiternelle rengaine déchire l’oreille de ceux dont l’enfance s’est épanouie aux douces senteurs des champs, dont les poumons se sont trempés dans l’atmosphère rustique de la belle Nature !

Heureux le riche !

Il est de fait que la naissance et la mort, ces grandes égalitaires, ne se présentent pas de la même façon pour le riche que pour le pauvre. Étant donné nos lois iniques, il n’en peut être autrement.

Mais ces lois iniques disparaîtront avec le reste : il faut bien arracher le chaume et retourner la terre pour semer le blé nouveau.

IV

Supposons que la chose soit faite, que dans la tempête révolutionnaire, l’épave sur laquelle nous flottons ait enfin touché le rivage, malgré ceux qui, stupidement, préfèrent s’engloutir avec la société actuelle. Supposons que la ruche travailleuse, se répande libre dans l’espace, voici ce qu’elle dirait : –Nous ne pouvons plus vivre comme nos aïeux de l’âge de pierre, ni comme au siècle passé, puisque les inventions successives, puisque les découvertes, de la science ont amené la certitude que tout produira au centuple quand on utilisera ces découvertes pour le bien-être général, au lieu de ne laisser qu’une poignée de rapaces s’en servir pour affamer le reste.

Les machines, dont chacune tue des centaines de travailleurs, parce qu’elles n’ont jamais été employées que pour l’exploitation de l’homme par l’homme, seraient, étant à tous, une des sources de richesses infinies pour tous.

Jusqu’à présent le peuple est victime de la machine ; on n’a perfectionné que les engrenages qui multiplient le travail : on n’a pas touché à l’engrenage économique qui déchire le travailleur sous ses dents.

Dam ! comme on ne peut pas établir d’abattoirs pour se débarrasser des prolétaires exténués avant l’âge, la machine s’en charge, et ce serait dommage d’entraver d’aussi hautes œuvres.

Eh bien ! au contraire, la machine, devenue l’esclave de l’ouvrier, ferait produire à chacun, au bénéfice général, ce que produisent actuellement un si grand nombre d’exploités au bénéfice des quelques-uns et souvent du seul individu qui les exploite, et même alors chacun aurait tous les jours, pour son repos ou ses études, plus de temps, plus de loisirs, qu’il n’en peut avoir, aujourd’hui, dans toute sa semaine.

Le repos après le travail ! l’étude ! c’est si bon ! et si rare, excepté pour les riches qui en ont trop.

Autant celui qui ne travaille jamais ignore le bien-être d’un peu de repos, autant l’être surmené y aspire.

Celui dont le cerveau s’est rétréci, muré par l’égoïsme, n’a plus d’idées : elles ne jaillissent plus, elles sont mortes.

Au contraire, le cerveau, comme l’estomac du travailleur, deviennent avides par l’activité dévorante de toute une race sans pâture depuis des siècles, activité mise encore en appétit par l’époque virile de l’humanité : dans les cerveaux incultes germent des idées fortes et fières pareilles aux poussées des forêts vierges.

C’est bien le temps du renouveau.

En attendant, vous savez ces vers du bon Lafontaine :

Pour un âne enlevé, deux voleurs se battaient :

Survint un troisième larron

Qui saisit maître Aliboron…

Telle est l’histoire des gouvernements qui légifèrent et des Compagnies financières gloutonnes qui affament le gréviste et se repaissent avec les détritus des vieilles sociétés : gouvernements et Compagnies le harcèlent, toujours tenant les fusils de l’ordre sur sa gorge, et discutent pour savoir si c’est la Compagnie ou si c’est l’État qui reprendra l’exploitation ( comme à Decazeville ). Survient le troisième larron de la fable, sous forme de la ruine, qui détruit la mine sans mineurs, la mine où s’enflamme la poussière des charbons abandonnés, la mine envahie par l’eau qui s’engouffre dès qu’on cesse de la combattre. Partout où n’est plus la main créatrice du pionnier, l’industrie meurt, et cette main créatrice, cette main du pionnier seule la ressuscitera dès qu’il le pourra sans forfaiture ; et il le pourra la mine étant à ceux qui la fouillent, la terre à ceux qui la font produire, la machine à ceux qui la font grincer, c’est-à-dire, à chacun et à tous, tous les moyens de produire et tous les produits.

La Révolution, la Révolution violente est hâtée, soufflée, rendue inévitable par l’affolement du pouvoir.

La propriété n’est plus si les prolétaires préfèrent crever de faim que d’engraisser leurs maîtres, leurs sangsues, et le Capital aura vécu comme les autres erreurs quand on le voudra.

S’il plaît au travailleur de faire grève, s’il lui plaît de se révolter, la terre est noire des fourmis humaines. Elles sont le nombre, le nombre immense qui n’a jamais su sa force : le désespoir la lui apprendra.

Les coups de cravache l’apprennent au lion en cage comme le coup de massue l’apprend au taureau à l’abattoir : alors le lion prend sous ses ongles l’histrion qui l’a cravaché ; le taureau brise la corde qui lui courbait la tête à l’anneau du supplice, s’échappe et sème l’effroi sur son passage.

On l’a vu en 1793 et au 18 Mars, on l’a vu à Decazeville quand la mesure a été comble : on le verra ailleurs, peut-être un jour à Vierzon.

V

Rien n’est inutile dans la nature : pas plus que les bourgeons printaniers qui couvrent les arbres en avril, les sens nouveaux qui gonflent les cerveaux des foules ne resteront sans germe et ne germeront en vain. Remarquez ceci : la plupart des grévistes soit de Decazeville, soit du Borinage, ne savaient un mot de socialisme ; les mots de Liberté ou d’Égalité, qu’ils épellent au fronton des édifices, ne leur disaient rien. Mais ils ont jeté des effluves si chaudes, ces mots-là, que partout ils deviennent des sens rudimentaires et font que partout la race humaine doit remplacer le bétail humain que nous sommes encore.

Le dernier des grands bardes solitaires est mort. Voici le choeur des bardes, et les bardes ce sont les foules : comme chacun parle, comme chacun marche, chacun se servira de son oreille, de sa voix, de ses yeux.

L’oreille se développe par l’éducation musicale ; les yeux deviennent justes chez les peintres ; les mains, qui, chez le sculpteur, savent tailler le bois, le marbre et la pierre, deviendront, par la pratique, expertes chez tous ; car nul n’a des yeux, des oreilles, des mains pour ne pas s’en servir, de sorte que les races atteindront à un degré difficile à comprendre.

Elle sera magnifique, la légende nouvelle chantée par ceux qui nous succéderont.

Tous étant poètes, tous étant savants, tous sachant se servir de facultés jusqu’alors rudimentaires, rien de nos sauvageries présentes ne subsistera.

L’Humanité évoluant enfin en pleine lumière de liberté, des objections, basées alors sur les mœurs d’aujourd’hui, seraient encore moins valables.

-Comment vivraient les paresseux ? Comment l’envie, la jalousie s’arrangeraient-elles de l’égalité ?

-Est-ce que dans le bien-être général ces arguments ne tombent pas d’eux-mêmes ?

Eh parbleu ! comment vivront les fainéants ?

Est-ce qu’il n’y aura pas encore pendant longtemps des estropiés de corps ou d’esprit, des fainéants, des gens qui, par atavisme, hériteront des infirmités présentes ?

Les paresseux, comme les aveugles, ou les sourds, sont des infirmes qui ont droit à la vie, et ils vivront, ou plutôt végéteront sans nuire à personne.

Quant à la jalousie, quant à l’envie, etc., est-ce qu’il y aura de tels états possibles ? Puisque la machine sera au service de l’homme, et au profit de tous, à quoi donc servirait d’envier ce dont on serait toujours sûr de jouir en toute plénitude ?

Est-ce que la science universalisée n’empêchera pas les folies de l’orgueil ?

Est-ce que les travailleurs, alors, resteront enchaînés à un métier qu’ils ne pourraient faire, par manque d’aptitudes ou parce qu’il ne leur plairait pas de l’exercer ? Est-ce qu’en changeant de groupements ils ne trouveraient pas toujours des ressources nouvelles ?

Au lieu d’héritages qui font les parricides, chacun aura l’héritage de l’humanité, héritage immense, et dont nous avons à peine une idée, sous forme des richesses de chaque genre, ou plutôt de tous les genres de travail, dans leurs incommensurables variétés.

Les groupements libres d’individus libres, le travail fait pour le bien-être de tous et de chacun : il faudra bien qu’on en arrive là ( par nécessité ), puisque quelques oisifs, quelques monstrueux parasites, ne peuvent faire disparaître, à leur gré, les légions sans nombre, les légions grondantes de ceux qui travaillent.

Faut-il que ceux dont la mort n’empêcherait rien de marcher causent la perte de l’espèce entière ? Les choses, du reste, seront bien simplifiées : l’Europe, l’univers éprouvent, les mêmes anxiétés qui sont le prélude de l’enfantement du Monde nouveau pour lequel toute entraille de penseur se sent déjà tressaillir.

Les âges de pierre et de bronze ont passé ; notre âge passera : nous ressentons les heurts spasmodiques de son agonie, et c’est dans sa mort que nous voyons l’histoire de toutes les époques disparues.

Chacune d’elles emporte froides les choses qui l’ont passionnée ; elles sont finies : alors dans le renouveau grandissent les choses regardées comme utopies à la dernière étape.

Les idées jetées en jalons par les sentinelles perdues servent à de nouveaux explorateurs et, sans fin, on va vers des temps incomparablement plus proches de l’Idéal.

Entre ces temps et le nôtre justement est la période où l’humanité, devenant virile, ne supporte plus qu’en regimbant les chaînes qui l’immobilisent dans l’ornière.

Nulle promesse endormeuse ne bercera plus ceux qui auront vu les malheurs amoncelés sur notre espèce par la crédulité, pas même les miroitements d’amélioration basés sur des paroles vaines. Les paroles s’envolent à tous les vents : serments et plaintes tombent ensemble dans le balayage éternel.

C’est ce qui, sous le nom de parlementarisme, allonge l’étape actuelle où nous piétinons.

Étape tourmentée où le vertige habite de plus en plus les sommets du pouvoir : l’impuissance, le parasitisme, la bêtise, la folie, étayés l’un sur l’autre, sont encore debout.

Mais quelle ruine dure toujours ?

Aussi n’y a-t-il pas de doute que la plus abominable de toutes les caducités — notre état social — ne doive bientôt disparaître.

Avec cette société devenue coupe-gorge, il y a nécessité absolue d’en finir.

VI

Savez-vous comment on s’apercevra que le vieux monde n’existe plus ? Ceux qui, d’une oubliette, sont revenus à la lumière, à la sécurité, ceux-là, seuls, pourraient le dire. Les groupements formés par le danger commun et survivant seuls à la ruine commune reprendront naturellement les choses d’intérêt général, dont aujourd’hui nos ennemis mortels sont les seuls à bénéficier : Postes, chemins de fer, télégraphes, mines, agriculture, seront d’autant plus en activité que les communications entre les travailleurs auront la surabondance de vie des foules délivrées — enfin respirant libres.

Plus de guerres, plus de parasites à gorger : la puissance de l’homme sur les choses d’autant plus grande et d’autant plus salutaire que le pouvoir des individus les uns sur les autres aura été détruit.

Plus de luttes pour l’existence — de luttes pareilles à celles des fauves : toutes les forces pour multiplier les productions, afin que chaque être nage dans l’abondance ; toutes les inventions nouvelles — et la science, enfin libre dans ses investigations — servant, pour la première fois, à l’humanité entière : rayonnantes, fécondes, audacieuses, elles frapperont de leur fulgurence tout ce qu’à cette heure encore on amoindrit, étouffe, enténèbre.

S’il se dépense, hélas ! autant d’efforts pour entraver la marche irrésistible du progrès, c’est que, outre ceux qui vivent d’ignorance, d’erreur, d’injustice, il y a ceux qui en meurent et trouvent cela bien ; il y a aussi les retardataires s’entêtant sur des choses inutiles parce qu’elles leur ont coûté beaucoup à conquérir — c’est naturel — et ce n’est pas avec des paroles qu’on guérira les gens de pareils béguins : les catastrophes seules pourront y suffire.

On discutera encore dans nos parlotes bourgeoises ( et même révolutionnaires ) quand le ras de marée des crève-de-faim nous passera sur la tête à tous.

Il monte vite, et, par les trouées faites un peu partout : à Decazeville, en Belgique, en Angleterre, en Amérique, le récif qui protège le monde vermoulu de jour en jour s’ébrèche et c’est par ces brèches que passera l’océan de la révolte qui partout mugit. ( Tout vient à son heure. )

C’est dans cet océan-là que les fleuves humains se précipitent : ainsi s’en vont : arts, littératures, sciences, ainsi tout se noie sous le flot de la rouge aurore du vingtième siècle qui déjà reluit.

Et sous le flot de cette aurore grandissante, comme un amas de poussières en fusion les petites vanités deviennent l’immense amour du progrès humain ; et les grelots de célébrité, d’honneurs, cessent de tinter pour des oreilles, pour des coeurs brûlant d’une soif de perfectibilité.

Tout ce qui nous semble indéchiffrable : l’électricité, le magnétisme, aura, dans vingt-cinq ans, donné des résultats tels, qu’en y joignant les découvertes sur la chimie, l’agriculture, le mécanisme, on se demandera, stupéfait, comment les hommes de notre époque pouvaient croire que la misère qui décime les masses fût une calamité inévitable et fût nécessaire au bien-être d’une poignée de privilégiés !

N’est-il pas grandement temps que chacun le soit, privilégié ! N’y a-t-il pas assez longtemps déjà que cela dure, assez longtemps que chacun traîne son boulet, que chacun tire sur sa chaîne sans parvenir à la rompre ! Rompues ? Alors elles le seront toutes.

« Voici les rouges pâques », dit la chanson des Jacques.

Les rouges pâques après lesquelles la chrysalide humaine aura évolué, pressée par les souffles de germinal, pour être jetée ensuite sur la terre, les ailes déchirées, peut-être. Qu’importe ! elle a senti l’air libre : d’autres y voleront, et gagnés de la même fièvre sublime, tous y voleront à leur tour.

VII

A quoi bon comparer toujours ce qui se passe sous ce régime infect à ce qui se passera dans des milieux salubres ? Est-ce que les fenêtres fermées à la neige d’hiver ne s’ouvrent pas toutes grandes aux haleines chaudes de l’été ? Est-ce que les âges de la vie ont les mêmes besoins, les mêmes aptitudes ?

Ne nous arrêtons donc plus à des arguments oiseux.

Est-ce que les besoins nouveaux, les aptitudes nouvelles, ne sont pas, à leur tour, les sources d’autres besoins éveillant d’autres aptitudes ?

L’homme se façonne aux arts, aux sciences, aux idées de justice, comme chez les protées aveugles évolue le sens visuel sollicité par la lumière ; et malgré des milieux défavorables, la bête humaine, enfin, se sent, elle aussi, appelée par des horizons lumineux.

Du feu ravi au cratère fumant, de forêts enflammées par la foudre, ou même du simple frottement de deux morceaux de bois, est venue une si grande poussée en avant, qu’après avoir fixé les Prométhées au pic rocheux où le dévorent les vautours, l’homme adora le feu et le divinisa.

Rien de plus expressif que cette légende.

Toujours ceux qui sont le plus intéressés au progrès se révoltent le plus farouchement contre ce progrès.

On immola les premiers qui firent du feu ; on battit de verges le premier qui, proclamant le mouvement de la terre autour du soleil, détruisait la légende de Josué, comme on ôte une pierre à une citadelle.

Toujours ceux qui s’attaquèrent aux dieux et aux rois furent brisés dans la lutte ; pourtant les dieux sont tombés, les rois tombent, et bientôt se vérifieront les paroles de Blanqui : « Ni Dieu ni maître ! »

Que les Prométhées soient livrés aux vautours, est-ce que cela empêche la tribu de se grouper au foyer commun ? Est-ce que cela empêche la vapeur de faire des merveilles, l’électricité d’en promettre de plus grandes ?

Au contraire, l’idée arrosée de sang germe plus vite et mieux, elle ramifie plus profondément ; dans les cerveaux fouillés par la douleur, électrisés par les passions ardentes et âprement généreuse, elle se fertilise ; et, pareille à la graminée sauvage, elle deviendra froment.

Plus on brise les hommes, et plus profondément, sinon plus rapidement, les idées se répandent.

On voit loin par les fenêtres des cellules. Au grand silence, l’être grandit dans l’humanité entière. On vit en avant, le présent disparaît : l’esprit, qui pressent l’Ère nouvelle, plane dans l’Avenir.

A présent, la lutte s’est faite suprême par le concours d’événements, de circonstances impérieuses, qui acculent, à notre fin de siècle, la vieille société comme une bête enragée que le travail et la science remplacent avant même qu’elle ne crève.

Qu’est-ce que cela fait qu’elle nous étouffe dans le spasme de son agonie, la bête maudite, puisqu’elle va mourir ?

Il faudra bien que le droit triomphe, à moins qu’on n’abatte les travailleurs, qu’on les assomme, qu’on les fusille comme des bandes de loups qui hurlent la faim.

Et ceux qui produisent tout, et qui n’ont ni pain, ni abri, commencent à sentir que chaque que chaque être doit avoir sa place au banquet du trop-plein.

On ne peut pas plus empêcher ce grandissement des sociétés humaines qu’on ne fera remonter l’homme adulte à son berceau.

Le monde a eu sa première enfance bercée de légendes, puis, sa jeunesse chevaleresque, et le voilà à l’âge viril, qui déjà prépare le nid des races à venir.

Des individualités se dessinent : l’humanité où vivent et pullulent tous les êtres est à la fois une et multiple.

Des figures étranges et hardies passent qui joignent l’idée nouvelle aux types d’autrefois.

S’il est, hélas ! des pieuvres humaines à qui le sang du monde entier ne suffirait pas : finances, pouvoir, ânerie, lâcheté, monstres grouillant dans notre humus — et ce n’est pas de trop de toutes les foules pour les y étouffer — nous avons aussi des fakirs jetant leur vie comme on verse une coupe, les uns pour l’idée, les autres pour la science, mais tous pour le grand triomphe.

Après ses luttes, la race, voulant vivre, se groupera sur le sol délivré.

Les astres s’attirent pour graviter ensemble dans les espaces stellaires : ainsi les hommes, librement, prendront leur place par groupes.

Le travail libre, conscient, éclairé, fera les moissons fertiles là où sont les champs déserts.

La force des tempêtes et des gouffres, portée comme un outil, broiera les rochers, creusera des passages dans les montagnes pour ne faire qu’un seul paradis humain des deux hémisphères.

Les navires sous-marins explorant le fond de l’Océan mettront à découvert des continents disparus : et l’Atlantide peut-être nous apparaîtra morte sous son linceul de flots et gisant pâle dans des ruines cyclopéennes enguirlandées de gigantesques coraux et d’herbes marines.

L’électricité portera les navires aériens par-dessus les glaces des pôles, pour assister aux nuits de six mois sous la frange rouge des aurores polaires.

Que de choses quand on regarde en avant, de choses tellement grandes que lorsqu’on y songe il devient impossible de s’occuper de son misérable individu !

En y songeant, elles seront loin les personnalités !

Chacun vivra inoffensif et heureux, dans l’humanité entière, aidant à multiplier indéfiniment les forces, la pensée, la vie.

VIII

Les idées ayant germé sous notre ombre, les voilà qui dardent leur flamme ; on voit partout sous leur vrai jour les choses que l’obscurité faisait vagues et trompeuses. Les voilà dans la vie, les idées de Liberté, d’Égalité, de Justice, si longtemps affichées sur les geôles. On admire les oeuvres d’une réunion de savants, d’artistes, de travailleurs ; on a admiré les monuments auxquels ont travaillé des générations d’hommes.

Les idées s’allument, flamboient, remuées, fertilisées par la lutte, le coeur se dilate, la vie se multiplie.

Sur les agglomérations des foules passent des souffles brûlants ; cela vous empoigne, vous transfigure, vous jette au courant qui se précipite à l’océan révolutionnaire, au creuset où la fange même s’irradie en soleil.

Les hommes ne pèsent guère dans ce cataclysme, le progrès seul y survit, le progrès juste, implacable, celui qui bat en brèche les vieux récifs.

Quelle parcelle de terre n’est couverte de sang, quelle loi du réseau maudit ne sert de noeud coulant qui nous étrangle ?…

Rien n’est à garder.

Vous avez vu le laboureur retourner les sillons pour semer le blé nouveau : ainsi seront retournées toutes les couches humaines comme pour y enfouir, pareilles aux vieux chaumes, toutes les iniquités sociales.

Il le faut !

Pour qui seraient donc les découvertes, les sciences, pour qui seraient donc les machines, si ce n’est pour créer le bonheur de tous en même temps que multiplier les forces vivifiantes ?

A quoi bon le sens des arts, si c’est pour l’étouffer chez les multitudes, et ne le cultiver qu’à grands frais chez quelques vaniteux artistes ?

Tous ont les mêmes sens, excepté que les races qui ont trop joui ont le cerveau plus aride encore que ne l’ont les autres sans culture.

Attendez qu’un quart de siècle ait passé sur la race, qu’elle ait évolué en pleine lumière de liberté, la différence entre la végétation intellectuelle à cette époque et la végétation présente sera telle que le vulgaire, imbu des sornettes dirigeantes, ne peut actuellement le saisir.

Ni les États dont nous voyons les derniers haillons trempés du sang des humbles flotter dans la tourmente, ni les mensonges de carte géographique, de race, d’espèce, de sexe, rien ne sera plus de ces fadaises.

Chaque caractère, chaque intelligence prendra sa place.

Les luttes pour l’existence étant finies, la science ayant régénéré le monde, nul ne pourra plus être bétail humain, ni prolétaire.

Et la femme dont la vie, jusqu’à présent, n’a été qu’un enfer ?…

Qu’il s’en aille, aussi cet enfer-là avec les songes creux des enfers mystiques !

Chaque individu vivant en tout le genre humain ; tous vivant en chaque individu et surtout vivant en chaque individu et surtout vivant en avant, en avant toujours où flamboie l’idée, dans la grande paix, si loin, si loin, que l’infini du progrès apparaîtra à tous dans le cycle des transformations perpétuelles.

C’est ainsi qu’avant de retourner au creuset, chaque homme, en quelques ans, en quelques jours, aura l’éternité.

Histoire et anarchie: Les questions d’hier sont toujours celles d’aujourd’hui…

Posted in actualité, documentaire, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 29 juin 2017 by Résistance 71

… faisons en sorte qu’elles ne soient plus celles de demain !

~ Résistance 71 ~

 

« C’est parce que le pouvoir est maudit
que je suis anarchiste… »

 

L’ère nouvelle

Louise Michel

I

Pareil à la sève d’avril, le sang monte au renouveau séculaire dans le vieil arbre humain ( le vieil arbre de misère ).

Sous l’humus des erreurs qui tombent pour s’entasser pareilles à des feuilles mortes, voici les perce-neige et les jonquilles d’or, et le vieil arbre frissonne aux souffles printaniers.

Les fleurs rouges du joli bois sortent saignantes des branches ; les bourgeons gonflés éclatent : voici les feuilles et les fleurs nouvelles.

C’est une étape de la nature.

Cela deviendra les fourrés profonds où s’appelleront les nids, où mûriront les fruits ; et tout retournera au creuset de la vie universelle.

Ainsi souffle la brise matinière à la vermeille aurore du Monde nouveau.

Les religions et les États sont encore là, devant nos yeux, mais les cadavres n’ont-ils pas gardé l’apparence humaine quand on les ensevelit pour les confier à la terre ?

La pâleur, la rigidité des morts, l’odeur de la décomposition, n’indiquent-elles pas que tout est fini pour l’être qui a cessé de vivre ?

Cette pâleur, cette décomposition, la vieille société les a déjà dans les affres de son agonie.

Soyez tranquille, elle va finir.

Elle se meurt la vieille ogresse qui boit le sang humain depuis les commencements pour faire durer son existence maudite.

Ses provocations, ses cruautés incessantes, ses complots usés, tout cela n’y fera rien ; c’est l’hiver séculaire, il faut que ce monde maudit s’en aille : voici le printemps où la race humaine préparera le nid de ses petits, plus malheureux jusqu’à présent que ceux des bêtes.

Il faut bien qu’il meure ce vieux monde, puisque nul n’y est plus en sûreté, puisque l’instinct de conservation de la race s’éveille, et que chacun, pris d’inquiétude et ne respirant plus dans la ruine pestilentielle, jette un regard désespéré vers l’horizon.

On a brûlé les étapes ; hier encore, beaucoup croyaient tout cela solide ; aujourd’hui, personne autre que des dupes ou des fripons ne nie l’évidence des faits. — La Révolution s’impose. L’intérêt de tous exige la fin du parasitisme.

Quand un essaim d’abeilles, pillé par les frelons, n’a plus de miel dans sa ruche, il fait une guerre à mort aux bandits avant de recommencer le travail.

Nous, nous parlementons avec les frelons humains, leur demandant humblement de laisser un peu de miel au fond de l’alvéole, afin que la ruche puisse recommencer à se remplir pour eux.

Les animaux s’unissent contre le danger commun ; les bœufs sauvages s’en vont par bandes chercher des pâtures plus fertiles : ensemble, ils font tête aux loups.

Les hommes, seuls, ne s’uniraient pas pour traverser l’époque terrible où nous sommes ! Serions-nous moins intelligents que la bête ?

Que fera-t-on des milliers et des milliers de travailleurs qui s’en vont affamés par les pays noirs dont ils ont déjà tiré tant de richesses pour leurs exploiteurs ?

Vont-ils se laisser abattre comme des bandes de loup ?

Les Romains, quand ils n’étaient pas assez riches pour envoyer le trop-plein de leurs esclaves à Carthage, les enfouissaient vivants ; une hécatombe eût fait trop de bruit ; le linceul du sable est muet. Est-ce ainsi que procédera la séquelle capitaliste?

Emplira-t-on les prisons avec tous les crève-de-faim? Elles regorgeraient bientôt jusqu’à la gueule.

En bâtira-t-on de nouvelles ? Il n’y a plus assez d’argent même pour le mal : les folies tonkinoises et autres ont absorbé les millions, les fonds secrets sont épuisés pour tendre des traquenards aux révolutionnaires.

Essaiera-t-on de bercer, d’endormir encore les peuples avec des promesses ?

Cela est devenu difficile. Les Don Quichotte revanchards qui soufflent dans leurs clairons au moindre signe des Bismarck ( pour les protéger en donnant l’illusion qu’ils les menacent ) ne trompent heureusement pas la jeunesse entière : l’esprit de l’Internationale a survécu aux fusillades versaillaises.

Plus hauts et plus puissants que le cuivre tonnent de cime en cime les appels de la Liberté, de l’Égalité, dont la légende éveille des sens nouveaux.

Il faut maintenant la réalité de ces mots partout inscrits, et qui, nulle part, ne sont en pratique.

La chrysalide humaine évolue : on ne fera plus rentrer ses ailes dans l’enveloppe crevée.

Il faut que tout s’en aille à l’Océan commun, sollicité par des besoins de renouveau, par des sens jusqu’ici inconnus et dont rien ne peut arrêter le développement fatal.

Comme la goutte d’eau tient à la goutte d’eau d’une même vague et d’un même océan, l’humanité entière roule dans la même tempête vers le grand but.

La bête humaine qui, au fond des âges, avait monté de la famille à la tribu, à la horde, à la nation, monte, monte encore, monte toujours ; et la famille devient race entière.

Les langues, qui ont évolué suivant les vicissitudes humaines, adoptent pour leurs besoins nouveaux des mots semblables, parce que tous les peuples éprouvent ce même besoin : la Révolution.

Et la révolution dans la science, dans les arts, comme dans l’industrie, rend de plus en plus nécessaire cette langue universelle qui déjà se forme d’elle-même et qui sera le corollaire de la grande éclosion.

II

La société humaine n’en a plus pour longtemps de ces guerres qui ne servent qu’à ses ennemis, ses maîtres : nul ne peut empêcher le soleil de demain de succéder à notre nuit.

Aujourd’hui nul homme ne peut vivre autrement que comme l’oiseau sur la branche, c’est-à-dire guetté par le chat ou le chasseur.

Les États eux-mêmes ont l’épée de Damoclès suspendue sur leur tête : la dette les ronge et l’emprunt qui les fait vivre s’use comme le reste.

Les crève-de-faim, les dents longues, sortent des bois ; ils courent les plaines, ils entrent dans les villes : la ruche, lasse d’être pillée, bourdonne en montrant l’aiguillon. Eux qui ont tout créé, ils manquent de tout.

Au coin des bornes, il y a longtemps qu’ils crèvent, vagabonds, devant les palais qu’ils ont bâtis : l’herbe des champs ne peut plus les nourrir, elle est pour les troupeaux des riches.

Il n’y a de travail que pour ceux qui s’accommodent d’un salaire dérisoire ou qui s’abrutissent dans une tâche quotidienne de huit à dix heures.

Alors la colère monte : les exploités se sentent, eux aussi, un cœur, un estomac, un cerveau.

Tout cela est affamé, tout cela ne veut pas mourir ; et ils se lèvent ! Les Jacques allument la torche aux lampes des mineurs : nul prolétaire ne rentrera dans son trou : mieux vaut crever dans la révolte.

La révolte ! c’est le soulèvement des consciences, c’est l’indignation, c’est la revendication des droits violés… Qui donc se révolte sans être lésé ?

Plus on aura pesé sur les misérables, plus la révolte sera terrible ; plus ceux qui gouvernent commettront de crimes, plus on verra clair enfin, et plus implacablement on fera justice…

III

— Le Capital ! dit-on avec un respect craintif, — on parle de détruire le capital ! Hein ? …

Ah ! Il y a longtemps que la raison, que la logique en a fait justice du Capital : est-il d’essence supérieure au travail et à la science ?

Supposez des Rothschilds quelconques, possédant toutes les mines d’or et de diamants de la terre, qu’en feraient-ils sans les mineurs ? Qui donc extrairait l’or du sable, le diamant de la gemme ?

Donnez aux exploiteurs des carrières de marbre sans personne pour en tailler, pour en arracher les blocs…

Que ces gens-là le sachent, ils sont incapables de tirer parti de rien sans les travailleurs : mangeront-ils la terre si personne ne la fait produire ?

Allez, allez ! il y a longtemps que la Bastille capitaliste ne compte plus pour l’avenir.

Et, du reste, cette portion de biens qu’ils détiennent au détriment de la foule des déshérités est infime en regard des prodigieuses richesses que nous donnera la science !

Ce n’est pas pour le reconstituer sur la terre qu’on a détruit l’enfer d’outre-vie ; détruit, le jour où l’on a eu conscience qu’il serait monstrueux, ce Dieu éternellement bourreau, qui, pouvant mettre partout la justice, laisserait le monde se débattre à jamais dans tous les désespoirs, dans toutes les horreurs ; et en même temps que l’enfer des religions s’écroulent les enfers terrestres avec les amorces de récompenses égoïstes qui n’engendrent que corruption.

C’est avec ces récompenses corruptrices qu’on a fait patienter si longtemps les uns que leur patience est usée, et si bien persuadé aux autres que tout doit se passer ainsi de par l’ injustice séculaire, qu’ils ont la conscience ankylosée et commettent ou subissent le crime.

Cela est fini : les voiles de tous les tabernacles se déchirent.

Finis les trônes, finies les chamarreries de dignités illusoire, finis les grelots humains.

Toute chose à laquelle on ne croit plus est morte.

On commence à s’apercevoir que les oiseaux, les fourmis, les abeilles se groupent librement, pour faire ensemble le travail et résister au danger qui pourrait surgir ; et que les animaux donnent aux hommes l’exemple de la sociabilité.

Comment tombera la geôle du passé que frappent de toutes parts les tempêtes populaires ?

Nul ne le sait.

Croulera-t-elle dans les désastres ?

Les privilégiés, acculés par le malheur commun, feront-ils une immense nuit du 4 Août ?

La marée populaire couvrira-t-elle le monde ?…

Ce qui est sûr, c’est que le siècle ne se couchera pas sans que se lève enfin l’astre de la Révolution : l’homme, comme tout être, veut vivre, et nul — pas même l’exploiteur — ne pourra bientôt plus vivre si le droit ne remplace la force.

Prolétaires, employés, petits commerçants, petits propriétaires, tous sentent que d’un bout à l’autre de la société, chacun, dans son âpre lutte pour l’existence, est, à la fois, dévorant et dévoré.

Le grand propriétaire, le grand capitaliste, pèse sur le petit de la même manière que les petits boutiquiers pèsent sur les travailleurs, lesquels travailleurs s’infligent entre eux les mêmes lois fatales de la concurrence et ont de plus à supporter tout le poids des grands et petits exploiteurs ; aussi, comme le grain sous la meule, sont-ils finalement broyés.

On s’aperçoit, d’autre part, que le soleil, l’air, appartenant à tous ( parce qu’on n’a pas pu les affermer au profit de quelques-uns ), n’en continuent pas moins à vivifier la nature au bénéfice de tous ; qu’en prenant le chemin de fer, aucun voyageur n’empêche les autres de parvenir à destination ; que les lettres ou télégrammes reçus par les uns n’entravent nullement l’arrivée des lettres ou télégrammes au profit des autres.

Au contraire, plus les communications s’universalisent et mieux cela vaut pour chacun.

On n’a que faire, pour toutes ces choses, de gouvernement qui entrave, taxe, impose, en gros et en détail, on même qui gaspille, mais on a besoin de travail, d’intelligence, de libre essor qui vivifient.

En somme, le principe de tout pour tous se simplifie, se formule clairement dans les esprits.

On pourrait dire, cependant, que le soleil et l’air n’appartiennent pas également à tout le monde, puisque les uns ont mille fois plus d’espace et de lumière qu’il ne leur en faut, et que les autres en ont mille fois moins ; mais la faute en étant aux inégalités sociales, doit disparaître avec elles.

L’ignorance qui les engendre, quelle calamité !

L’ignorance des premières notions d’hygiène est cause que tant de citadins — qui succombent faute d’air — diminuent encore cette quantité d’air.

Comme si la santé — le premier des biens — n’exigeait pas qu’on balayât, par la ventilation, les miasmes du bouge où l’on nous entasse, de l’usine où l’on nous dépouille !

Comme si pour assainir, l’air pur n’était pas le complément du feu !

« Courants d’air ! courants d’air ! » quelle sempiternelle rengaine déchire l’oreille de ceux dont l’enfance s’est épanouie aux douces senteurs des champs, dont les poumons se sont trempés dans l’atmosphère rustique de la belle Nature !

Heureux le riche !

Il est de fait que la naissance et la mort, ces grandes égalitaires, ne se présentent pas de la même façon pour le riche que pour le pauvre. Étant donné nos lois iniques, il n’en peut être autrement.

Mais ces lois iniques disparaîtront avec le reste : il faut bien arracher le chaume et retourner la terre pour semer le blé nouveau.

IV

Supposons que la chose soit faite, que dans la tempête révolutionnaire, l’épave sur laquelle nous flottons ait enfin touché le rivage, malgré ceux qui, stupidement, préfèrent s’engloutir avec la société actuelle.

Supposons que la ruche travailleuse, se répande libre dans l’espace, voici ce qu’elle dirait :

— Nous ne pouvons plus vivre comme nos aïeux de l’âge de pierre, ni comme au siècle passé, puisque les inventions successives, puisque les découvertes, de la science ont amené la certitude que tout produira au centuple quand on utilisera ces découvertes pour le bien-être général, au lieu de ne laisser qu’une poignée de rapaces s’en servir pour affamer le reste.

Les machines, dont chacune tue des centaines de travailleurs, parce qu’elles n’ont jamais été employées que pour l’exploitation de l’homme par l’homme, seraient, étant à tous, une des sources de richesses infinies pour tous.

Jusqu’à présent le peuple est victime de la machine ; on n’a perfectionné que les engrenages qui multiplient le travail : on n’a pas touché à l’engrenage économique qui déchire le travailleur sous ses dents.

Dam ! comme on ne peut pas établir d’abattoirs pour se débarrasser des prolétaires exténués avant l’âge, la machine s’en charge, et ce serait dommage d’entraver d’aussi hautes œuvres.

Eh bien ! au contraire, la machine, devenue l’esclave de l’ouvrier, ferait produire à chacun, au bénéfice général, ce que produisent actuellement un si grand nombre d’exploités au bénéfice des quelques-uns et souvent du seul individu qui les exploite, et même alors chacun aurait tous les jours, pour son repos ou ses études, plus de temps, plus de loisirs, qu’il n’en peut avoir, aujourd’hui, dans toute sa semaine.

Le repos après le travail ! l’étude ! c’est si bon ! et si rare, excepté pour les riches qui en ont trop.

Autant celui qui ne travaille jamais ignore le bien-être d’un peu de repos, autant l’être surmené y aspire.

Celui dont le cerveau s’est rétréci, muré par l’égoïsme, n’a plus d’idées : elles ne jaillissent plus, elles sont mortes.

Au contraire, le cerveau, comme l’estomac du travailleur, deviennent avides par l’activité dévorante de toute une race sans pâture depuis des siècles, activité mise encore en appétit par l’époque virile de l’humanité : dans les cerveaux incultes germent des idées fortes et fières pareilles aux poussées des forêts vierges.

C’est bien le temps du renouveau.

En attendant, vous savez ces vers du bon Lafontaine :

Pour un âne enlevé, deux voleurs se battaient :

Survint un troisième larron

Qui saisit maître Aliboron…

Telle est l’histoire des gouvernements qui légifèrent et des Compagnies financières gloutonnes qui affament le gréviste et se repaissent avec les détritus des vieilles sociétés : gouvernements et Compagnies le harcèlent, toujours tenant les fusils de l’ordre sur sa gorge, et discutent pour savoir si c’est la Compagnie ou si c’est l’État qui reprendra l’exploitation ( comme à Decazeville ).

Survient le troisième larron de la fable, sous forme de la ruine, qui détruit la mine sans mineurs, la mine où s’enflamme la poussière des charbons abandonnés, la mine envahie par l’eau qui s’engouffre dès qu’on cesse de la combattre.

Partout où n’est plus la main créatrice du pionnier, l’industrie meurt, et cette main créatrice, cette main du pionnier seule la ressuscitera dès qu’il le pourra sans forfaiture ; et il le pourra la mine étant à ceux qui la fouillent, la terre à ceux qui la font produire, la machine à ceux qui la font grincer, c’est-à-dire, à chacun et à tous, tous les moyens de produire et tous les produits.

La Révolution, la Révolution violente est hâtée, soufflée, rendue inévitable par l’affolement du pouvoir.

La propriété n’est plus si les prolétaires préfèrent crever de faim que d’engraisser leurs maîtres, leurs sangsues, et le Capital aura vécu comme les autres erreurs quand on le voudra.

S’il plaît au travailleur de faire grève, s’il lui plaît de se révolter, la terre est noire des fourmis humaines. Elles sont le nombre, le nombre immense qui n’a jamais su sa force : le désespoir la lui apprendra.

Les coups de cravache l’apprennent au lion en cage comme le coup de massue l’apprend au taureau à l’abattoir : alors le lion prend sous ses ongles l’histrion qui l’a cravaché ; le taureau brise la corde qui lui courbait la tête à l’anneau du supplice, s’échappe et sème l’effroi sur son passage.

On l’a vu en 1793 et au 18 Mars, on l’a vu à Decazeville quand la mesure a été comble : on le verra ailleurs, peut-être un jour à Vierzon.

V

Rien n’est inutile dans la nature : pas plus que les bourgeons printaniers qui couvrent les arbres en avril, les sens nouveaux qui gonflent les cerveaux des foules ne resteront sans germe et ne germeront en vain.

Remarquez ceci : la plupart des grévistes soit de Decazeville, soit du Borinage, ne savaient un mot de socialisme ; les mots de Liberté ou d’Égalité, qu’ils épellent au fronton des édifices, ne leur disaient rien.

Mais ils ont jeté des effluves si chaudes, ces mots-là, que partout ils deviennent des sens rudimentaires et font que partout la race humaine doit remplacer le bétail humain que nous sommes encore.

Le dernier des grands bardes solitaires est mort. Voici le choeur des bardes, et les bardes ce sont les foules : comme chacun parle, comme chacun marche, chacun se servira de son oreille, de sa voix, de ses yeux.

L’oreille se développe par l’éducation musicale ; les yeux deviennent justes chez les peintres ; les mains, qui, chez le sculpteur, savent tailler le bois, le marbre et la pierre, deviendront, par la pratique, expertes chez tous ; car nul n’a des yeux, des oreilles, des mains pour ne pas s’en servir, de sorte que les races atteindront à un degré difficile à comprendre.

Elle sera magnifique, la légende nouvelle chantée par ceux qui nous succéderont.

Tous étant poètes, tous étant savants, tous sachant se servir de facultés jusqu’alors rudimentaires, rien de nos sauvageries présentes ne subsistera.

L’Humanité évoluant enfin en pleine lumière de liberté, des objections, basées alors sur les mœurs d’aujourd’hui, seraient encore moins valables.

— Comment vivraient les paresseux ? Comment l’envie, la jalousie s’arrangeraient-elles de l’égalité ?

— Est-ce que dans le bien-être général ces arguments ne tombent pas d’eux-mêmes ?

Eh parbleu ! comment vivront les fainéants ?

Est-ce qu’il n’y aura pas encore pendant longtemps des estropiés de corps ou d’esprit, des fainéants, des gens qui, par atavisme, hériteront des infirmités présentes ?

Les paresseux, comme les aveugles, ou les sourds, sont des infirmes qui ont droit à la vie, et ils vivront, ou plutôt végéteront sans nuire à personne.

Quant à la jalousie, quant à l’envie, etc., est-ce qu’il y aura de tels états possibles ? Puisque la machine sera au service de l’homme, et au profit de tous, à quoi donc servirait d’envier ce dont on serait toujours sûr de jouir en toute plénitude ?

Est-ce que la science universalisée n’empêchera pas les folies de l’orgueil ?

Est-ce que les travailleurs, alors, resteront enchaînés à un métier qu’ils ne pourraient faire, par manque d’aptitudes ou parce qu’il ne leur plairait pas de l’exercer ? Est-ce qu’en changeant de groupements ils ne trouveraient pas toujours des ressources nouvelles ?

Au lieu d’héritages qui font les parricides, chacun aura l’héritage de l’humanité, héritage immense, et dont nous avons à peine une idée, sous forme des richesses de chaque genre, ou plutôt de tous les genres de travail, dans leurs incommensurables variétés.

Les groupements libres d’individus libres, le travail fait pour le bien-être de tous et de chacun : il faudra bien qu’on en arrive là ( par nécessité ), puisque quelques oisifs, quelques monstrueux parasites, ne peuvent faire disparaître, à leur gré, les légions sans nombre, les légions grondantes de ceux qui travaillent.

Faut-il que ceux dont la mort n’empêcherait rien de marcher causent la perte de l’espèce entière ?

Les choses, du reste, seront bien simplifiées : l’Europe, l’univers éprouvent, les mêmes anxiétés qui sont le prélude de l’enfantement du Monde nouveau pur lequel toute entraille de penseur se sent déjà tressaillir.

Les âges de pierre et de bronze ont passé ; notre âge passera : nous ressentons les heurts spasmodiques de son agonie, et c’est dans sa mort que nous voyons l’histoire de toutes les époques disparues.

Chacune d’elles emporte froides les choses qui l’ont passionnée ; elles sont finies : alors dans le renouveau grandissent les choses regardées comme utopies à la dernière étape.

Les idées jetées en jalons par les sentinelles perdues servent à de nouveaux explorateurs et, sans fin, on va vers des temps incomparablement plus proches de l’Idéal.

Entre ces temps et le nôtre justement est la période où l’humanité, devenant virile, ne supporte plus qu’en regimbant les chaînes qui l’immobilisent dans l’ornière.

Nulle promesse endormeuse ne bercera plus ceux qui auront vu les malheurs amoncelés sur notre espèce par la crédulité, pas même les miroitements d’amélioration basés sur des paroles vaines.

Les paroles s’envolent à tous les vents : serments et plaintes tombent ensemble dans le balayement éternel.

C’est ce qui, sous le nom de parlementarisme, allonge l’étape actuelle où nous piétinons.

Étape tourmentée où le vertige habite de plus en plus les sommets du pouvoir : l’impuissance, le parasitisme, la bêtise, la folie, étayés l’un sur l’autre, sont encore debout.

Mais quelle ruine dure toujours ?

Aussi n’y a-t-il pas de doute que la plus abominable de toutes les caducités — notre état social — ne doive bientôt disparaître.

Avec cette société devenue coupe-gorge, il y a nécessité absolue d’en finir.

VI

Savez-vous comment on s’apercevra que le vieux monde n’existe plus ? Ceux qui, d’une oubliette, sont revenus à la lumière, à la sécurité, ceux-là, seuls, pourraient le dire.

Les groupements formés par le danger commun et survivant seuls à la ruine commune reprendront naturellement les choses d’intérêt général, dont aujourd’hui nos ennemis mortels sont les seuls à bénéficier :

Postes, chemins de fer, télégraphes, mines, agriculture, seront d’autant plus en activité que les communications entre les travailleurs auront la surabondance de vie des foules délivrées — enfin respirant libres.

Plus de guerres, plus de parasites à gorger : la puissance de l’homme sur les choses d’autant plus grande et d’autant plus salutaire que le pouvoir des individus les uns sur les autres aura été détruit.

Plus de luttes pour l’existence — de luttes pareilles à celles des fauves : toutes les forces pour multiplier les productions, afin que chaque être nage dans l’abondance ; toutes les inventions nouvelles — et la science, enfin libre dans ses investigations — servant, pour la première fois, à l’humanité entière : rayonnantes, fécondes, audacieuses, elles frapperont de leur fulgurance tout ce qu’à cette heure encore on amoindrit, étouffe, enténèbre.

S’il se dépense, hélas ! autant d’efforts pour entraver la marche irrésistible du progrès, c’est que, outre ceux qui vivent d’ignorance, d’erreur, d’injustice, il y a ceux qui en meurent et trouvent cela bien ; il y a aussi les retardataires s’entêtant sur des choses inutiles parce qu’elles leur ont coûté beaucoup à conquérir — c’est naturel — et ce n’est pas avec des paroles qu’on guérira les gens de pareils béguins : les catastrophes seules pourront y suffire.

On discutera encore dans nos parlotes bourgeoises ( et même révolutionnaires ) quand le ras de marée des crève-de-faim nous passera sur la tête à tous.

Il monte vite, et, par les trouées faites un peu partout : à Decazeville, en Belgique, en Angleterre, en Amérique, le récif qui protège le monde vermoulu de jour en jour s’ébrèche et c’est par ces brèches que passera l’océan de la révolte qui partout mugit. ( Tout vient à son heure. )

C’est dans cet océan-là que les fleuves humains se précipitent : ainsi s’en vont : arts, littératures, sciences, ainsi tout se noie sous le flot de la rouge aurore du vingtième siècle qui déjà reluit.

Et sous le flot de cette aurore grandissante, comme un amas de poussières en fusion les petites vanités deviennent l’immense amour du progrès humain ; et les grelots de célébrité, d’honneurs, cessent de tinter pour des oreilles, pour des coeurs brûlant d’une soif de perfectibilité.

Tout ce qui nous semble indéchiffrable : l’électricité, le magnétisme, aura, dans vingt-cinq ans, donné des résultats tels, qu’en y joignant les découvertes sur la chimie, l’agriculture, le mécanisme, on se demandera, stupéfait, comment les hommes de notre époque pouvaient croire que la misère qui décime les masses fût une calamité inévitable et fût nécessaire au bien-être d’une poignée de privilégiés !

N’est-il pas grandement temps que chacun le soit, privilégié ! N’y a-t-il pas assez longtemps déjà que cela dure, assez longtemps que chacun traîne son boulet, que chacun tire sur sa chaîne sans parvenir à la rompre ! Rompues ? Alors elles le seront toutes.

« Voici les rouges pâques », dit la chanson des Jacques.

Les rouges pâques après lesquelles la chrysalide humaine aura évolué, pressée par les souffles de germinal, pour être jetée ensuite sur la terre, les ailes déchirées, peut-être. Qu’importe ! elle a senti l’air libre : d’autres y voleront, et gagnés de la même fièvre sublime, tous y voleront à leur tour.

VII

A quoi bon comparer toujours ce qui se passe sous ce régime infect à ce qui se passera dans des milieux salubres ?

Est-ce que les fenêtres fermées à la neige d’hiver ne s’ouvrent pas toutes grandes aux haleines chaudes de l’été ?

Est-ce que les âges de la vie ont les mêmes besoins, les mêmes aptitudes ?

Ne nous arrêtons donc plus à des arguments oiseux.

Est-ce que les besoins nouveaux, les aptitudes nouvelles, ne sont pas, à leur tour, les sources d’autres besoins éveillant d’autres aptitudes ?

L’homme se façonne aux arts, aux sciences, aux idées de justice, comme chez les protées aveugles évolue le sens visuel sollicité par la lumière ; et malgré des milieux défavorables, la bête humaine, enfin, se sent, elle aussi, appelée par des horizons lumineux.

Du feu ravi au cratère fumant, de forêts enflammées par la foudre, ou même du simple frottement de deux morceaux de bois, est venue une si grande poussée en avant, qu’après avoir fixé les Prométhées au pic rocheux où le dévorent les vautours, l’homme adora le feu et le divinisa.

Rien de plus expressif que cette légende.

Toujours ceux qui sont le plus intéressés au progrès se révoltent le plus farouchement contre ce progrès.

On immola les premiers qui firent du feu ; on battit de verges le premier qui, proclamant le mouvement de la terre autour du soleil, détruisait la légende de Josué, comme on ôte une pierre à une citadelle.

Toujours ceux qui s’attaquèrent aux dieux et aux rois furent brisés dans la lutte ; pourtant les dieux sont tombés, les rois tombent, et bientôt se vérifieront les paroles de Blanqui : « Ni Dieu ni maître ! »

Que les Prométhées soient livrés aux vautours, est-ce que cela empêche la tribu de se grouper au foyer commun ? Est-ce que cela empêche la vapeur de faire des merveilles, l’électricité d’en promettre de plus grandes ?

Au contraire, l’idée arrosée de sang germe plus vite et mieux, elle ramifie plus profondément ; dans les cerveaux fouillés par la douleur, électrisés par les passions ardentes et âprement généreuse, elle se fertilise ; et, pareille à la graminée sauvage, elle deviendra froment.

Plus on brise les hommes, et plus profondément, sinon plus rapidement, les idées se répandent.

On voit loin par les fenêtres des cellules. Au grand silence, l’être grandit dans l’humanité entière. On vit en avant, le présent disparaît : l’esprit, qui pressent l’Ère nouvelle, plane dans l’Avenir.

A présent, la lutte s’est faite suprême par le concours d’événements, de circonstances impérieuses, qui acculent, à notre fin de siècle, la vieille société comme une bête enragée que le travail et la science remplacent avant même qu’elle ne crève.

Qu’est-ce que cela fait qu’elle nous étouffe dans le spasme de son agonie, la bête maudite, puisqu’elle va mourir ?

Il faudra bien que le droit triomphe, à moins qu’on n’abatte les travailleurs, qu’on les assomme, qu’on les fusille comme des bandes de loups qui hurlent la faim.

Et ceux qui produisent tout, et qui n’ont ni pain, ni abri, commencent à sentir que chaque que chaque être doit avoir sa place au banquet du trop-plein.

On ne peut pas plus empêcher ce grandissement des sociétés humaines qu’on ne fera remonter l’homme adulte à son berceau.

Le monde a eu sa première enfance bercée de légendes, puis, sa jeunesse chevaleresque, et le voilà à l’âge viril, qui déjà prépare le nid des races à venir.

Des individualités se dessinent : l’humanité où vivent et pullulent tous les êtres est à la fois une et multiple.

Des figures étranges et hardies passent qui joignent l’idée nouvelle aux types d’autrefois.

S’il est, hélas ! des pieuvres humaines à qui le sang du monde entier ne suffirait pas : finances, pouvoir, ânerie, lâcheté, monstres grouillant dans notre humus — et ce n’est pas de trop de toutes les foules pour les y étouffer — nous avons aussi des fakirs jetant leur vie comme on verse une coupe, les uns pour l’idée, les autres pour la science, mais tous pour le grand triomphe.

Après ses luttes, la race, voulant vivre, se groupera sur le sol délivré.

Les astres s’attirent pour graviter ensemble dans les espaces stellaires : ainsi les hommes, librement, prendront leur place par groupes.

Le travail libre, conscient, éclairé, fera les moissons fertiles là où sont les champs déserts.

La force des tempêtes et des gouffres, portée comme un outil, broiera les rochers, creusera des passages dans les montagnes pour ne faire qu’un seul paradis humain des deux hémisphères.

Les navires sous-marins explorant le fond de l’Océan mettront à découvert des continents disparus : et l’Atlantide peut-être nous apparaîtra morte sous son linceul de flots et gisant pâle dans des ruines cyclopéennes enguirlandées de gigantesques coraux et d’herbes marines.

L’électricité portera les navires aériens par-dessus les glaces des pôles, pour assister aux nuits de six mois sous la frange rouge des aurores polaires.

Que de choses quand on regarde en avant, de choses tellement grandes que lorsqu’on y songe il devient impossible de s’occuper de son misérable individu !

En y songeant, elles seront loin les personnalités !

Chacun vivra inoffensif et heureux, dans l’humanité entière, aidant à multiplier indéfiniment les forces, la pensée, la vie.

VIII

Les idées ayant germé sous notre ombre, les voilà qui dardent leur flamme ; on voit partout sous leur vrai jour les choses que l’obscurité faisait vagues et trompeuses.

Les voilà dans la vie, les idées de Liberté, d’Égalité, de Justice, si longtemps affichées sur les geôles.

On admire les oeuvres d’une réunion de savants, d’artistes, de travailleurs ; on a admiré les monuments auxquels ont travaillé des générations d’hommes.

Les idées s’allument, flamboient, remuées, fertilisées par la lutte, le coeur se dilate, la vie se multiplie.

Sur les agglomérations des foules passent des souffles brûlants ; cela vous empoigne, vous transfigure, vous jette au courant qui se précipite à l’océan révolutionnaire, au creuset où la fange même s’irradie en soleil.

Les hommes ne pèsent guère dans ce cataclysme, le progrès seul y survit, le progrès juste, implacable, celui qui bat en brèche les vieux récifs.

Quelle parcelle de terre n’est couverte de sang, quelle loi du réseau maudit ne sert de noeud coulant qui nous étrangle ?…

Rien n’est à garder.

Vous avez vu le laboureur retourner les sillons pour semer le blé nouveau : ainsi seront retournées toutes les couches humaines comme pour y enfouir, pareilles aux vieux chaumes, toutes les iniquités sociales.

Il le faut !

Pour qui seraient donc les découvertes, les sciences, pour qui seraient donc les machines, si ce n’est pour créer le bonheur de tous en même temps que multiplier les forces vivifiantes ?

A quoi bon le sens des arts, si c’est pour l’étouffer chez les multitudes, et ne le cultiver qu’à grands frais chez quelques vaniteux artistes ?

Tous ont les mêmes sens, excepté que les races qui ont trop joui ont le cerveau plus aride encore que ne l’ont les autres sans culture.

Attendez qu’un quart de siècle ait passé sur la race, qu’elle ait évolué en pleine lumière de liberté, la différence entre la végétation intellectuelle à cette époque et la végétation présente sera telle que le vulgaire, imbu des sornettes dirigeantes, ne peut actuellement le saisir.

Ni les États dont nous voyons les derniers haillons trempés du sang des humbles flotter dans la tourmente, ni les mensonges de carte géographique, de race, d’espèce, de sexe, rien ne sera plus de ces fadaises.

Chaque caractère, chaque intelligence prendra sa place.

Les luttes pour l’existence étant finies, la science ayant régénéré le monde, nul ne pourra plus être bétail humain, ni prolétaire.

Et la femme dont la vie, jusqu’à présent, n’a été qu’un enfer ?…

Qu’il s’en aille, aussi cet enfer-là avec les songes creux des enfers mystiques !

Chaque individu vivant en tout le genre humain ; tous vivant en chaque individu et surtout vivant en chaque individu et surtout vivant en avant, en avant toujours où flamboie l’idée, dans la grande paix, si loin, si loin, que l’infini du progrès apparaîtra à tous dans le cycle des transformations perpétuelles.

C’est ainsi qu’avant de retourner au creuset, chaque homme, en quelques ans, en quelques jours, aura l’éternité.

L’histoire tronquée de la Commune de 1871… (Louise Michel)

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Devant le spectacle affligeant de la politique franchouillarde moderne, il est bon de se replonger dans le passé pour y comprendre ce qu’est finalement la république, mode de fonctionnement de l’État: une machine répressive, coercitive, qui ne fait que massacrer toute velléité de changement radical, parce que sa fonction est celle d’un cerbère du statu quo oligarchique. Pensez-y bien quand vous lâcherez une fois de plus votre papelard dans la boîte à suggestion de l’oligarchie, quand vous irez accomplir votre pseudo-devoir électoral qui n’est qu’un acquiescement à la dictature du plus petit nombre. Lorsque vous aurez lâché votre papelard, vous cesserez d’être souverain, vous désignerez un maître (même si ce n’est pas celui que vous avez choisi, le simple fait de participer à cette mascarade vous en rend complice…), qui dirigera en votre nom et perpétuera la grande tradition républicaine de la boucherie organisée. Louise Michel nous en fait ici un portrait édifiant…
~ Résistance 71 ~

 

Les communes de province

 

Louise Michel

 

Chapitre IX de la 3ème partie de “La Commune” (1898)

 

Note de R71: Dans ce chapitre, Louise Michel décrit l’extension du mouvement des communes en France en 1871 et fait une liste quasi exhautive des villes qui se sont soulevées et/ou qui ont officiellement soutenu la Commune, ce qui est très très peu dit dans les livres d’histoire puisque la Commune de 1871 y est bâclée le plus souvent en 3 lignes lapidaires. Exemple: loin d’être le pire des livres scolaires d’histoire de France, bien au contraire, la dernière édition 2016 de “La Chronologie de l’histoire de France des origines à nos jours”, Bescherelle, Hatier (431 pages), réserve 3 pages à “L’année terrible: 1870-71” et à la guerre de 1870, deux encarts sur le boucher républicain Adolphe Thiers et un petit encadré de 12 lignes sur la Commune de Paris avec en médaillon.. Louise Michel. Rien n’y est bien sûr mentionné de ce que Michel nous dit ici concernant les villes de Lyon, Marseille, Le Creusot, Bordeaux, Narbonne, Montpellier, Béziers, Le Mans, Lille et d’autres…

Questions: l’État a t’il intérêt à ce que la véritable histoire de la Commune soit connue de tous ?… L’État a t’il un intérêt au contraire à étouffer, omettre suffisamment d’éléments sur le comment une république dite “modérée” a réprimé dans un bain de sang (plus de 30 000 exécutions en une semaine du 21 au 28 mai 1871, suite à la chute de la Commune et 40 000 arrestations menant à des milliers de déportations dans les bagnes et galères de la république ?

Il entre dans les vues du sanglant Tom Pouce qui tient entre ses mains les forces organisées de la France de consommer la scission entre Paris et les départements, de faire la paix à tout prix, de décapitaliser Paris révolutionnaire, d’écraser les revendications ouvrières, de rétablir une monarchie, nul crime ne lui coûtant.

(Rochefort, le Mot d’Ordre.)

Dans un livre, paru longtemps après la Commune : Un diplomate à Londres, chez Plon, 10, rue Garancière à Paris, 1895, on lit, entre mille choses du même ordre prouvant l’entente cordiale de M. Thiers avec ceux qui, dans leurs rêves, voyaient danser des couronnes sur des brouillards de sang :

« M. Thiers avait fait placer à l’ambassade de Londres des orléanistes : le duc de Broglie, M. Charles Gavard, etc.

» Il était, dit l’auteur de ce livre, bien difficile de saisir la nuance exacte des termes pleins de déférence, mais exclusivement respectueux, dans lequel il (le comte de Paris) s’exprimait à l’égard de M. Thiers. J’ai eu la bonne idée de prier le prince de prendre lui-même la plume et il a écrit sur ma table la dépêche suivante :

» Le comte de Paris est venu samedi à Albert-Gate-House, il m’a dit que l’ambassade était territoire national, il avait hâte d’en franchir le seuil ; sa visite avait d’ailleurs spécialement pour objet d’exprimer au représentant officiel de son pays la joie profonde que lui causait la décision par laquelle l’Assemblée nationale venait de lui ouvrir les portes d’une patrie qu’il n’a jamais cessé d’aimer par dessus tout.

» Il m’a demandé tout particulièrement d’être l’interprète de ses sentiments auprès du chef du pouvoir exécutif et de lui transmettre l’assurance de son respect.

» La dépêche est partie le soir même, avec la simple addition : S. A. R. Mgr devant le nom du comte de Paris.

(Un diplomate à Londres, pages 46 et 47.)

» Londres, 12 janvier 1871.

On lit, à la page 5 de ce même livre : « On avait les d’Orléans sous la main, les derniers événements ayant rendu les Bonaparte impossibles. »

Il est superflu d’en citer plus, ce serait tout le volume.

Oh ! si, de nos jours, quelque prétendant avait un cœur d’homme, comme il jetterait les sanglantes défroques dont veulent l’affubler des gens vivant dans le passé ! Comme il prendrait sa place dans le combat, parmi ceux qui veulent la délivrance du monde !

Tandis que M. Thiers s’occupait des prétendants qu’on avait sous la main, il n’oubliait rien pour noyer dans le sang les mouvements vers la liberté qui se produisaient en France :

Les Communes de Lyon et de Marseille, déjà étouffées par Gambetta, renaissaient de leurs cendres.

« Nous voulons, écrivait la Commune de Marseille à la commune de Paris, le 30 mars 1871, la décentralisation administrative, avec l’autonomie de la Commune, en confiant au conseil municipal élu de chaque grande cité les attributions administratives et municipales.

» L’institution des préfectures est funeste à la liberté.

» Nous voulons la consolidation de la République par la fédération de la garde nationale sur toute l’étendue du territoire.

» Mais, par dessus tout et avant tout, nous voulons ce que voudra Marseille. »

Les élections devaient avoir lieu le 5 avril, à 6 heures du matin ; c’est pourquoi le général Espivent réunit aux équipages de la Couronne et Magnanime toutes les troupes dont il put disposer et, le 4, il bombarda la Ville.

Un coup de canon à blanc avait averti les soldats ; mais, comme ils rencontrèrent une manifestation sans armes suivant un drapeau noir et criant : Vive Paris ! ils se laissèrent entraîner par la foule, avec les artilleurs et la pièce de canon qui venait de tirer deux autre coups.

Espivent, de l’autre côté, par le fort Saint-Nicolas, faisait bombarder la préfecture où il supposait la Commune.

Landeck, Megv, Canlet de Taillac, délégués de Paris, allèrent avec Gaston Crémieux trouver Espivent et lui exposèrent qu’il ne voudrait pas faire égorger des hommes sans défense.

Espivent, pour toute réponse, fit arrêter Gaston Crémieux et les délégués de Paris, contre l’avis formel de ses officiers.

Il fut obligé, cependant, de laisser aller ces derniers, qui avaient mission de lui signifier les volontés de Marseille ; (les élections libres et les gardes nationaux seuls chargés de la sécurité de la ville.)

« Moi, dit Espivent, je veux la préfecture dans dix minutes, ou je la prends de force dans une heure, »

« Vive la Commune ! » s’écrièrent les délégués et à travers la foule et les soldats fraternisant avec le peuple, ils partirent.

Espivent fit cacher derrière les fenêtres des réactionnaires et des chasseurs. La fusillade dura sept heures, soutenue par les canons du fort Saint-Nicolas.

Quand cessa le feu, la terre était couverte de cadavres.

Tandis que le sang coulait dans les rues pleines de morts, le Galiffet de Marseille donna l’ordre de fusiller les prisonniers à la gare (c’étaient des garibaldiens qui avaient combattu contre l’invasion de la France et des soldats qui n’avaient pas voulu tirer sur le peuple).

Une femme, son enfant dans ses bras, et un passant qui trouvaient sévères les ordres d’Espivent, furent passés par les armes ainsi que quelques autres citoyens de Marseille, entre autres le chef de gare, dont le jeune fils demandait grâce pour son père. Espivent écrivait à son gouvernement, à Versailles :

Marseille, 5 avril 1871.

« Le général de division à M. le ministre de la guerre.

» J’ai fait mon entrée triomphale dans la ville de Marseille avec mes troupes ; j’ai été beaucoup acclamé.

» Mon quartier général est installé à la préfecture. Les délégués du comité révolutionnaire ont quitté la ville individuellement hier matin.

Le procureur général près la cour d’Aix qui me donne le concours le plus dévoué lance des mandats d’amener dans toute la France ; nous avons cinq cents prisonniers que je fais conduire au château d’If.

Tout est parfaitement tranquille en ce moment à Marseille.

» Général Espivent. »

Ainsi fut définitivement égorgée la Commune de Marseille, par ce même Espivent, qui sur des données fantastiques mena dans le port de Marseille la fameuse chasse aux requins dont pas un seul n’existait.

Malgré les épouvantables répressions de Marseille, Saint-Étienne se leva.

Le préfet de Lespée y rétablit d’abord l’ordre à la façon d’Espivent, on cita de lui cette phrase : Je sais ce que c’est qu’une émeute : la canaille ne me fait pas peur !

La canaille, comme il disait, le connaissait si bien, qu’ayant momentanément repris Saint-Étienne, elle le fit arrêter et conduire à l’Hôtel-de-Ville où sa mort arriva dans des circonstances inattendues.

De Lespée avait été confié à deux hommes, nommés l’un Vitoire, l’autre Fillon ; ils devaient simplement veiller sur lui.

Vitoire était une sorte de Girondin, Fillon au contraire était si exalté, qu’il s’était mis deux écharpes, souvenirs de luttes passées, l’une autour de la taille, l’autre flottant à son chapeau.

Bientôt, une discussion s’éleva entre Vitoire qui cherchait à excuser le préfet, et Fillon, qui citait le propos tenu par de Lespée.

Vitoire continuant à soutenir de Lespée, Fillon, hors de lui, tira un coup de revolver à Vitoire, un autre au préfet, et reçut lui-même, un coup de fusil, d’un des gardes nationaux accourus au bruit. — Il avait tant vu trahir, le pauvre vieux, qu’il en était devenu fou, ne s’imaginant partout que trahisons.

La mort de Lespée fut reprochée à tous les révolutionnaires, celle de Fillion à son meurtrier.

Étant, il y a quelques années, en tournée de conférences, d’anciens habitants de Marseille, me racontèrent avoir été frappés comme d’une vision, lorsque le vieux Fillion, en avant de tous, marchait à l’Hôtel-de-Ville, son écharpe rouge flottant à son chapeau, ses yeux, lançant des éclairs.

La bouche largement ouverte, jetant par dessus tout ces cris qu’on entendait au loin : En avant ! En avant la Commune ! la Commune ! déjà c’était un spectre, celui des représailles.

Les mineurs remontés des puits s’étaient joints au soulèvement, mais ce ne fut point la garde nationale qui maintint la sécurité dans la ville ; l’ordre fut fait par la mort.

Narbonne alors se leva. Digeon, caractère de héros, avait entraîné la ville.

Une première fois les soldats sont, eux aussi, entraînés.

Raynal aîné, ayant été l’auteur d’une attaque de la réaction, est pris comme otage.

La proclamation de Digeon se terminait ainsi :

« Que d’autres consentent à vivre éternellement opprimés ! qu’ils continuent à être le vil troupeau dont on vend la laine et la chair !

» Quant à nous, nous ne désarmerons que lorsqu’on aura fait droit à nos justes revendications, et si on a recours encore à la force, pour les repousser, nous le disons, à la face du ciel, nous saurons les défendre jusqu’à la mort ! »

Brave Digeon ! il avait vu tant de choses, qu’au retour de Calédonie nous l’avons retrouvé anarchiste de révolutionnaire autoritaire qu’il avait été, sa grande intégrité lui montrant le pouvoir comme la source de tous les crimes entassés contre les peuples.

Narbonne, ne voulant pas se rendre, on fit venir des troupes et des canons. Les autorités de Montpellier envoyèrent deux compagnies du génie, celles de Toulouse fournirent l’artillerie, celles de Foix, l’infanterie. Carcassonne envoya de la cavalerie ; Perpignan, des Compagnies d’Afrique. Le général Zents prit le commandement de cette armée, à qui on suggérait qu’il fallait traiter comme des hyènes et des ennemis de l’humanité, ces gens qui se soulevaient pour la justice et l’humanité.

Quand on leur eut fait sentir l’odeur du sang, on découpla ces meutes.

Le combat commencé de nuit, dura jusqu’à deux heures de l’après-midi.

La ville n’étant plus qu’un cimetière, elle se rendit.

Digeon resté seul à l’Hôtel-de-Ville ne voulait pas capituler, la foule l’emporta ; le lendemain seulement, il fut arrêté, ne voulant pas se dérober.

Dix-neuf soldats du 52e de ligne, condamnés à mort, pour avoir refusé de tirer sur le peuple, ne furent pas exécutés parce qu’on craignit les vengeances populaire ; on se contenta de passer par les armes sommairement ceux qu’on rencontra dans la lutte.

Narbonne conserva les noms des dix-neuf du conseil guerre.

C’étaient : Meunier, Varache, Renon, Bossard, Meyer, Parrenain Malaret, Lestage, Arnaud, Royer, Monavent, Legat, Ducos, Adam, Delibessart, Garnier, Charruet, René.

Au Creusot, le soulèvement avait eu lieu avant la Commune de Paris, il commença par un guet-apens, contre les ouvriers sur la route de Montchanin, où à chaque révolte ils se rendaient d’abord pour avertir leurs camarades.

Des individus suspects, ayant été vus sur la route, en voulant se rendre compte, quinze hommes y furent tués, par l’explosion d’une bombe qui y avait été placée : c’est ainsi que le gouvernement pensait avoir arrêté le mouvement.

Le Creusot s’éveilla, à la nouvelle du 18 mars ; une première fois les troupes furent retirées : Faites votre Commune, avait dit le commandant. Le Creusot se mît en fête, criant : Vive la République ! Vive la Commune !

Alors, la troupe revenue en plus grand nombre dissipa les manifestants, qui cependant purent faire prisonniers des agents de Schneider, qui se mêlaient dans leurs rangs, en criant : Vive la guillotine ! Ils avouèrent leur mission d’agents provocateurs.

Les révolutionnaires du Creusot envoyèrent des délégués à Lyon et à Marseille, où régnait une grande agitation.

À Lyon, la place de la Guillotière était pleine de foule, un appel affiché dans toute la ville, conviait les populations à ne pas être assez lâches, pour laisser assassiner Paris et la République.

Non, les Lyonnais n’étaient pas lâches, mais le préfet Valentin et le général Crauzat, disposant de forces considérables, ils s’en servirent comme ils ne l’eusse jamais fait contre l’invasion.

La garde nationale de l’ordre se réunit à l’armée ; l’écrasement de la Commune de Lyon commença.

Le combat dura cinq heures à la Guillotière et à nombreuses places dans la ville ;

Albert Leblanc, délégué de l’Internationale, n’ayant pu passer pour aller à la Guillotière, prit dans la ville sa place de combat.

Après ces cinq heures de lutte terrible d’hommes mal armés contre des bataillons, la Commune de Lyon fut morte.

Des secousses, pareilles à celles qui agitent les membres de quelqu’un frappé mortellement en pleine vie, se firent sentir longtemps dans les grandes villes après que le mouvement y eut été saigné à la gorge.

De nombreux documents existent sur les soulèvements de Bordeaux, Montpellier, Cette, Béziers, Clermont, Lunel, L’Hérault, Marseillan, Marsillargnes, Montbazin, Gigan, Maraussan, Abeilhan, Villeneuve les Béziers, Thibery.

Toutes ces villes et nombre d’autres avaient résolu d’envoyer des délégués à un congrès général qui devait s’ouvrir le 14 mai, au grand théâtre de Lyon.

Des lettres de réprobation furent envoyées à Versailles, par les villes de province. On sait les noms de Grenoble, Nyons, Mâcon, Valence, Troyes, Limoges, Pamiers, Béziers, Limoux, Nîmes, Draguignan, Charolles, Agen, Montélimar, Vienne, Beaune, Roanne, Lodève, Tarare, Châlons. Malon, bien informé, comptait par milliers les lettres indignées de province à la ville maudite,

En apprenant la nomination de la Commune de Paris, Le Mans se leva. Deux régiments de ligne envoyés de Rennes et des cuirassiers appelés pour écraser les manifestants, fraternisèrent avec eux.

Le comité radical de Mâcon inscrivit à la tête de son manifeste envoyé à la Commune :

« La République est au-dessus du suffrage universel…

» Les coups d’État et les plébiscites sont les causes directes de tous les malheurs qui nous accablent. »

Le plébiscite venait encore de le montrer et la nomination de l’assemblée de Bordeaux n’est pas sans mystères quand on se rend compte du mouvement qui agita la France entière. Du reste, les dessous du suffrage universel ne peuvent être un secret pour personne ; si on ajoute l’effroi des répressions, on verra que les villages seuls purent être complètement dupes, tout le reste du pays fut maintenu par la terreur.

L’adresse du comité radical de Mâcon à la Commune de Paris était signée : P. Ordinaire, Pierre Richard, Orleat, Lauvernier, Seignot, Verge, Chachuat, Jonas, Guinet, en date du 9 mars 71.

Les républicains de Bordeaux publièrent également leur manifeste, et le projet d’un congrès convoqué a Bordeaux, dans le but de déterminer les mesures les plus propres à terminer la guerre civile, assurer les franchises municipales et consolider la République.

La Commune était alors la forme qui semblait la plus facile pour assurer la liberté. Ce manifeste était signé : Léon Billot, journaliste, Chevalier, négociant, Cousteau, armateur, Delboy, conseiller municipal, Deligny, ingénieur civil, Depuget, négociant, Sureau, capitaine de la garde nationale, Martin, négociant, Milliou, chef de bataillon de la garde nationale, Parabère, idem, Paulet, conseiller municipal sortant, Roussel, négociant, Docteur Sarreau, journaliste, Saugeon, ancien conseiller général de la Gironde, Tresse, propriétaire.

Tous gens venant à la Commune non par entraînement, mais en considération des tendances générales, peut-être aussi en dégoût des menées de Versailles, dont on peut avoir une idée par la circulaire qui suit, transmise hiérarchiquement, et dont on eut connaissance par une mairie de Seine-et-Oise.

« Note pour M. le maire,

» Surveiller journellement les hôtels et les garnis, tenir la main à ce que les maîtres de ces établissements inscrivent sur leurs registres de police le nom des personnes admises à loger, faire représenter ces registres à la mairie, au commissaire de police, ou à la gendarmerie.

» Inviter, par un arrêté spécial, les particuliers qui logeraient momentanément des étrangers à la localité, à en faire la déclaration à la mairie, en donnant le nom des personnes, avec le lieu et la date de la naissance, leur domicile et profession.

» Surveiller les auberges, cafés et cabarets. Empêcher qu’aucun journal de Paris, puisse y être lu. »

Toute la hiérarchie des employés, hauts ou petits, du gouvernement de Versailles, devait s’occuper de besognes policières, et la France entière était devenue une souricière. — À mesure que se découvraient ces indignités, les consciences se révoltaient.

À Rouen, dès les premiers jours d’avril, les francs-maçons déclarèrent adhérer pleinement au manifeste officiel du conseil de l’ordre, qui porte inscrits sur son drapeau, les mots liberté, égalité, fraternité. — Prêche la paix parmi les hommes, et au nom de l’humanité, proclame inviolable la vie humaine et maudit toutes les guerres, il veut arrêter l’effusion du sang et poser les bases d’une paix définitive, qui soit l’aurore d’un avenir nouveau.

Voilà, disaient les signataires, ce que nous demandons énergiquement, et si notre voix n’est pas entendue, nous vous disons ici que l’humanité et la patrie l’exigent et l’imposent.

Le président d’honneur de la maçonnerie rouennaise Desseaux. — Le vénérable des Arts réunis, Hédiard ; le vénérable de la Constance éprouvée, Loraud ; le vénérable de la Persévérance couronnée, E. Vienot.

Les T : S. des Arts réunis et de la Persévérance Couronnée, Hédiard et Goudy ; le président du conseil philosophique, Dieutie, et par mandements des ateliers réunis, et de l’Orient de Rouen ; le secrétaire Jules Godefroy.

L’effusion du sang ! L’humanité ! Combien ces gens-là, malgré leurs titres moyen-âge, parlaient une langue inconnue encore des sauvages de Versailles !

Le 26 avril, cinq cents membres répondant à l’appel du comité fédéral, se réunirent salle de la Fédération, à deux heures de l’après-midi. Le parquet fit cerner la salle, et le commissaire central Gérard, avec vingt-cinq agents, firent leur entrée, pour procéder à des arrestations, ils trouvèrent la salle vide, l’heure de la réunion ayant été avancée, ils saisirent quelques papiers, et se rendirent chez les membres de la fédération de l’Internationale. Quelques-uns furent arrêtés : Vaughan, Cord’homme, Mondet, Fristch, Boulanger.

Ceux qu’on pensait les meneurs étant sous les verrous, les autorités craignant encore, parlaient de les envoyer à Belle-Isle-en-Mer, ou même plus loin ; vingt-cinq composaient cette première fournée.

Le Gaulois publia à Versailles, des détails effrayants sur les prisonniers.

Il y avait tant de découvertes et ramifications, que malgré la diligence faite au parquet criminel de Rouen, pour terminer l’instruction du procès des Communeux, l’affaire trop complexe ne pourrait être évoquée immédiatement.

« Le secret qui avait d’abord été appliqué aux prisonniers venait d’être levé.

» Nous pouvons, ajoutait le Gaulois, fournir quelques détails sur les principaux accusés.

» Cord’homme le principal est à la fois riche propriétaire et marchand de vins en gros ; il avait été élu conseiller général pour le faubourg de Saint-Séver lors des élections de 70.

» Opinions politiques à part, il est assez aimé dans le pays, c’est un honnête homme qui a toujours eu la manie révolutionnaire.

» Vaughan, adjoint au maire de Darnetal près Rouen, membre très influent et très actif de l’Internationale, passe pour un chimiste distingué, est-ce à cela qu’il a dû la verve plus que gauloise, avec laquelle il a écrit un poème sur certain sujet ; Cambronne fait dans sa cellule des vers sur le directeur de la prison ; attitude très ferme.

» Delaporte, ancien rédacteur du journal le Patriote, supprimé par l’autorité prussienne, jeune homme qu’on dit être très intelligent.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

» Les pièces relevées par M. Leroux, juge d’instruction, sont au nombre de deux.

» La première est un appel à l’abstention pour les dernières élections municipales.

» Appel formulé d’une façon blâmable, vis-à-vis du gouvernement légal de Versailles.

» La seconde, est une adhésion à la Commune de Paris, ou du moins une copie non signée de cet acte, cette pièce trouvée chez le nommé Frossart, cordonnier à Elbeuf ; également impliqué dans le complot.

(Le Gaulois, 14 avril 1871.)

Ce n’est pas d’aujourd’hui, que les brouillons non signés, comptent comme revêtus de signatures. Ce n’est pas d’aujourd’hui non plus, que ceux qui réclament leur liberté, se défient de celle que leur offre l’ennemi, les élections auxquelles les révolutionnaires de Rouen refusaient de prendre part, devaient être quelque chose comme un plébiscite gouvernemental.

La population apeurée de Versailles, devant ces accusations qui n’en étaient même pas, tremblait d’épouvante, conseillant de se tenir sur ses gardes, parce qu’un des accusés Ridnet, ancien officier d’état-major de l’armée du Havre, contre lequel on ne trouvait absolument rien, avait été mis en liberté provisoire, sur sa parole, de se présenter à la prison si on découvrait quelque chose.

À Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Grenoble, Saint-Étienne, le mouvement toujours étouffé se réveillait toujours : les journaux poursuivis renaissaient de leurs cendres, emplissant Versailles d’effroi, malgré ses canons bombardant Issy, Neuilly, Courbevoie, et les armées de volontaires appelés contre Paris, sans grand résultat, étaient si infime minorité que Versailles attirait par la peur de voir partager ce qu’ils n’avaient pas.

À Paris, naïfs au contraire par générosité, les Communeux laissaient le vieux et non moins naïf Beslay, coucher à la Banque pour la garder au besoin de sa vie, s’imaginaient l’honneur de la Commune attaché là. Sur la foi de de Pleuc, il crut avoir sauvé la révolution en sauvegardant la forteresse capitaliste.

Il y eut un moment où tous, à Paris, venaient à la Commune, tant Versailles se montrait féroce, toutes les villes de France demandaient la fin des tueries (elles ne faisaient que commencer).

Le manifeste de Lyon, en date du 5 mai, disait que de tous côtés des adresses avaient été envoyées à l’Assemblée et à la Commune pour leur porter des paroles d’apaisement, la Commune seule répondait.

Paris assiégé par une armée française après l’avoir été par les hordes prussiennes, tend une fois encore ses mains vers la province ; il ne demande pas son concours armé mais son appui moral ; il demande que son autorité pacifique s’interpose pour désarmer les combattants. La province pourrait-elle rester sourde à ce suprême appel ?

Ce manifeste était signé par les membres de l’ancien conseil municipal, Barodet, Barbecat, Baudy, Bouvalier, Brialon, Chepié, Colon, Condamin, Chaverot, Cotlin, Chrestin, Degoulet, Despagnes, Durand, Ferouillat, Henon, membres du conseil sortants ; Hivert, Michaud-Vathier, Pascot, Ruffin, Vaille, Vallier, Chapuis, Verrières, élus du 30 avril, démissionnaires.

La ville de Nevers envoya à la Commune, un manifeste demandant l’union indissoluble entre Paris et la France, la prompte dissolution, et au besoin la déchéance de l’Assemblée de Versailles, dont le mandat était expiré.

Le comité républicain de Melun, dont la devise était : l’ordre dans la liberté ! déclara se rallier à ceux qui cherchaient à guérir les maux du pays, non en rétablissant un ordre de choses suranné, mais en assurant l’avenir. Les membres de ce comité se nommaient Auberge, Baucal fils, Derougemont, Daudé, Despagnat, Delhiré, Dormoy, Drouin, Dupuy, Finot père, Hensé, Nivet, Pernetaini, Fouteau, Riol, Robillard, Saby, Thomas, Ninnebaux. Le manifeste fut envoyé dès le 24 mars 1871.

À Limoges, le 4 avril, les soldats d’un régiment de ligne qui y était caserné ayant reçu l’ordre d’aller renforcer l’armée de Versailles, la foule les conduisit à la gare, leur fit jurer de ne pas s’employer à l’égorgement de Paris, ils le jurèrent en effet, et remirent leurs armes à ceux qui les reconduisaient, puis retournèrent à la caserne, où devant leurs officiers la ville tout entière leur fit une ovation.

Les autorités se réunirent à l’hôtel-de-ville, et le préfet étant en fuite, le maire se chargea de la répression, il ordonna aux cuirassiers de s’emparer du détachement qui refusait d’obéir, et de charger la multitude ; alors le combat s’engagea et bientôt devint terrible, le parti de l’ordre, en force, eut la victoire, mais le colonel des cuirassiers et un capitaine furent tués.

Dans le Loiret, le mouvement révolutionnaire fut considérable, il y avait à Paris un comité d’initiative énergique ayant pour secrétaires François David, de Batile-sur-Loiret, Garnier et Langlois, de Meung-sur-Loire, ils envoyèrent des délégués chargés de s’entendre avec la Commune.

L’association jurassienne, les habitants de plusieurs villes de Seine-et-Marne, (et même de Seine-et-Oise) malgré Versailles avaient également à Paris des comités correspondants.

Au nord de la France, toutes les villes industrielles aussi bien que les villes du Midi voulaient leur Commune.

L’Algérie, dès le 28 mars, donna son adhésion par l’adresse suivante.

« À la Commune de Paris,

La Commune de l’Algérie.

» Citoyens,

» Les délégués de l’Algérie déclarent au nom de tous leurs commettants, adhérer de la façon la plus absolue à la Commune de Paris.

» L’Algérie tout entière revendique les libertés communales ;

» Opprimés pendant quarante années par la double concentration de l’armée et de l’administration, la colonie a compris depuis longtemps que l’affranchissement complet de la Commune est le seul moyen pour elle d’arriver à la liberté et à la prospérité. »

» Paris, le 28 mars 1870.

Alexandre Lambert,
Lucien Rabuel,
Louis Calvinhac.

L’Émancipation de Toulouse quelques jours après le 18 mars jugeait ainsi les hommes de Versailles.

« Il y a en effet un complot, organisé pour exciter à la haine des citoyens les uns contre les autres, et pour faire succéder à la guerre contre l’étranger la hideuse guerre civile. Les auteurs de cette criminelle tentative sont les drôles qui se gratifient indûment du titre de défenseurs de l’ordre, de la famille et de la propriété.

L’un des agents les plus actifs de ce complot contre la sûreté publique s’appelle Vinoy ; il est général et il fut sénateur.

L’Émancipation de Toulouse, fin mars 71.

Les premières histoires de 71, écrites lorsque le gouvernement était encore en délire de sang, n’osèrent à cause des répressions, toujours à craindre, mentionner tous les soulèvements révolutionnaires de France, correspondants à la Commune, à ceux d’Europe, et du monde, Espagne, Italie, Russie, Asie, Amérique. L’histoire en est partout à écrire comme prologue de la situation présente.

Commune de Paris : L’abécédaire de Louise Michel

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, militantisme alternatif, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 14 mars 2017 by Résistance 71

“Le socialisme est la tendance de la volonté d’Hommes unifiés de créer quelque chose de nouveau pour la réalisation d’un idéal.”

“L’État ne s’établira jamais au sein de l’individu. Il n’est jamais devenu une qualité individuelle, il n’a jamais été volontaire. Il réside dans le centralisme du commandement et de la discipline au lieu d’être dans le centre qui régit le monde de l’esprit, c’est à dire la pensée libre, pulsant comme un battement de cœur…”

“Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents. Le socialiste englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons.

“Le socialisme, disons le clairement que les marxistes l’entendent bien, ne dépend pas, pour la possibilité de sa réalisation, de quelque forme de technologie que ce soit ni de la satisfaction des besoins. Le socialisme est possible à tout moment, si suffisamment de personnes le désirent. Mais il sera toujours différent selon le niveau de technologie disponible, rien ne commence de rien… Le capitalisme ne va pas nécessairement se transformer en socialisme ; il doit périr. Le socialisme ne va pas nécessairement se produire, ni du reste le socialisme capitaliste d’état prolétaire des marxistes et ceci n’est pas plus mal. Pourtant, le socialisme peut venir, doit venir, si nous le voulons, si nous le créons.”

~ Gustav Landauer, “Appel au socialisme”, 1911 ~

 

L’abécédaire de Louise Michel

 

Mars 2017

 

Source: http://www.revue-ballast.fr/labecedaire-de-louise-michel/

 

Lire les mémoires de Louise Michel

 

L’institutrice et poétesse Louise Michel disparut en 1905, année de la séparation des Églises et de l’État et de la première phase de la révolution russe. Celle que la presse surnomma « la grande druidesse de l’anarchie » fut l’une des figures de la Commune de Paris et appuya, déportée en Nouvelle-Calédonie, la lutte des Kanak contre le régime colonial au nom des idéaux qui l’avaient justement poussée dans les rangs de la Commune. Elle fut libertaire et n’en était pas moins, pour reprendre les mots de l’un de ses biographes, « ouverte à toutes les tendances du socialisme révolutionnaire1 ». Elle fut féministe et insistait sur la nécessité de lier le combat pour l’égalité entre les sexes à celui du prolétariat tout entier. Elle fut ardente défenseuse des animaux et ne manquait pas de rappeler que leur exploitation, par les humains, était à l’origine de son implication révolutionnaire. Elle fut bien souvent minoritaire et continuait d’en appeler à « la vile multitude » : le peuple, la masse des déshérités, ceux qui font face à la « gueule des canons » et aux « appétits des parasites ». « Tout va ensemble », lançait-elle : on ne saurait mieux dire.

Anarchie : « L’anarchie seule peut rendre l’homme conscient, puisqu’elle seule le fera libre ; elle sera donc la séparation complète entre les troupeaux d’esclaves et l’humanité. Pour tout homme arrivant au pouvoir, l’État c’est lui, il le considère comme le chien regarde l’os qu’il ronge, et c’est pour lui qu’il le défend. Si le pouvoir rend féroce, égoïste et cruel, la servitude dégrade ; l’anarchie sera donc la fin des horribles misères dans lesquelles a toujours gémi la race humaine. » (Mémoires, 1886)

Bêtes : « Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes. Depuis la grenouille que les paysans coupent en deux, laissant se traîner au soleil la moitié supérieure, les yeux horriblement sortis, les bras tremblants cherchant à s’enfouir sous la terre, jusqu’à l’oie dont on cloue les pattes, jusqu’au cheval qu’on fait épuiser par les sangsues ou fouiller par les cornes des taureaux, la bête subit, lamentable, le supplice infligé par l’homme. Et plus l’homme est féroce envers la bête, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent. […] C’est que tout va ensemble, depuis l’oiseau dont on écrase la couvée jusqu’aux nids humains décimés par la guerre. […] Et le cœur de la bête est comme le cœur humain, son cerveau est comme le cerveau humain, susceptible de sentir et de comprendre. » (Mémoires, 1886)

Culture : « À quoi bon le sens des arts, si c’est pour l’étouffer chez les multitudes, et ne le cultiver qu’à grands frais chez quelques vaniteux artistes ? » (« L’Ère nouvelle », 1887)

Domination : « Dominer c’est être tyran, être dominés c’est être lâches ! » (Mémoires, 1886)

Exploiteurs : « Supposez des Rothschilds quelconques, possédant toutes les mines d’or et de diamants de la terre, qu’en feraient-ils sans les mineurs ? Qui donc extrairait l’or du sable, le diamant de la gemme ? Donnez aux exploiteurs des carrières de marbre sans personne pour en tailler, pour en arracher les blocs… Que ces gens-là le sachent, ils sont incapables de tirer parti de rien sans les travailleurs : mangeront-ils la terre si personne ne la fait produire ? » (« L’Ère nouvelle », 1887)

Femme : « Esclave est le prolétaire, esclave entre tous est la femme du prolétaire. […] Partout, l’homme souffre dans la société maudite ; mais nulle douleur n’est comparable à celle de la femme. » (Mémoires, 1886)

Grève : « Refuse paysan, ton fils pour aller égorger les autres peuples, ta fille, pour les plaisirs des maîtres ou des valets ; apprends leur la révolte afin qu’ils aient enfin la Sociale, la République du genre humain. Refuse tes deniers pour payer les limiers qui te mordent, refuse tout, afin que vienne plus vite la grève dernière, la grève de misère. » (« Prise de possession », 1890)

Humanité : « Les Anglais font des races d’animaux pour la boucherie ; les gens civilisés préparent les jeunes filles pour être trompées, ensuite ils leur en font un crime et un presque honneur au séducteur. Quel scandale quand il se trouve de mauvaises têtes dans le troupeau ! Où en serait-on si les agneaux ne voulaient plus être égorgés ? Il est probable qu’on les égorgerait tout de même, qu’ils tendent ou non le cou. Qu’importe ! Il est préférable de ne pas le tendre. Quelquefois les agneaux se changent en lionnes, en tigresses, en pieuvres. C’est bien fait ! Il ne fallait pas séparer la caste des femmes de l’humanité. » (Mémoires, 1886)

Inégalité : « Si l’égalité entre les deux sexes était reconnue, ce serait une fameuse brèche dans la bêtise humaine. En attendant, la femme est toujours, comme le disait le vieux Molière, le potage de l’homme. Le sexe fort descend jusqu’à flatter l’autre en le qualifiant de beau sexe. Il y a fichtre longtemps que nous avons fait justice de cette force-là, et nous sommes pas mal de révoltées, prenant tout simplement notre place à la lutte, sans la demander. — Vous parlementeriez jusqu’à la fin du monde ! Pour ma part, camarades, je n’ai pas voulu être le potage de l’homme, et je m’en suis allée à travers la vie, avec la vile multitude, sans donner d’esclaves aux Césars. » (Mémoires, 1886)

Justice : « Mais pourquoi me défendrais-je ? Je vous l’ai déjà déclaré, je me refuse à le faire. Vous êtes des hommes, qui allez me juger ; vous êtes devant moi à visage découvert ; vous êtes des hommes et moi je ne suis qu’une femme, et pourtant je vous regarde en face. Je sais bien que tout ce que je pourrai vous dire ne changera rien à votre sentence. Donc un seul et dernier mot avant de m’asseoir. Nous n’avons jamais voulu que le triomphe de la Révolution ; je le jure par nos martyrs tombés sur le champ de Satory, par nos martyrs que j’acclame encore ici hautement, et qui un jour trouveront bien un vengeur. Encore une fois, je vous appartiens ; faites de moi ce qu’il vous plaira. Prenez ma vie si vous la voulez ; je ne suis pas femme à vous la disputer un seul instant. […] J’ai fini… Si vous n’êtes pas des lâches, tuez-moi… » (Le procès de Louise Michel : compte-rendu de la Gazette des Tribunaux, audience du 16 décembre 1871)

Kanaky : « Quand Ataï [chef kanak, ndlr] fit révolter les tribus contre l’occupation française pour reprendre leur liberté, on les combattit avec des obusiers de montagnes, contre des sagaies (ce qui donna la victoire à ce qu’on appelle la civilisation) sur ce qu’il est convenu d’appeler la sauvagerie. C’était très beau pour les Canaques, de se dresser contre l’artillerie moderne avec la sagaie, la fronde et quelques vieux fusils à pierre obtenus par de longues années de louage à Nouméa. » (« Prise de possession », 1890)

La Commune : « Pas de discours, un immense cri, un seul, “Vive la Commune !” […] Si un pouvoir quelconque pouvait faire quelque chose, c’eût été la Commune composée d’hommes d’intelligence, de courage, d’une incroyable honnêteté, qui tous de la veille ou de long temps, avaient donné d’incontestables preuves de dévouement et d’énergie. Le pouvoir, incontestablement les annihila, ne leur laissant plus d’implacable volonté que pour le sacrifice, ils surent mourir héroïquement. » (La Commune, troisième partie, 1898)

Machines : « Nous ne pouvons plus vivre comme nos aïeux de l’âge de pierre, ni comme au siècle passé, puisque les inventions successives, puisque les découvertes de la science ont amené la certitude que tout produira au centuple quand on utilisera ces découvertes pour le bien-être général, au lieu de ne laisser qu’une poignée de rapaces s’en servir pour affamer le reste. Les machines, dont chacune tue des centaines de travailleurs, parce qu’elles n’ont jamais été employées que pour l’exploitation de l’homme par l’homme, seraient, étant à tous, une des sources de richesses infinies pour tous. Jusqu’à présent le peuple est victime de la machine ; on n’a perfectionné que les engrenages qui multiplient le travail : on n’a pas touché à l’engrenage économique qui déchire le travailleur sous ses dents. » (« L’Ère nouvelle », 1887)

Ni Dieu ni maître : « Toujours ceux qui s’attaquèrent aux dieux et aux rois furent brisés dans la lutte ; pourtant les dieux sont tombés, les rois tombent, et bientôt se vérifieront les paroles de Blanqui : “Ni Dieu ni maître !” » (« L’Ère nouvelle », 1887)

Organisation : « Les femmes ne doivent pas séparer leur cause de celle de l’humanité, mais faire partie militante de la grande armée révolutionnaire. […] Nous voulons, non pas quelques cris isolés, demandant une justice qu’on n’accordera jamais sans la force ; mais le peuple entier et tous les peuples debout pour la délivrance de tous les esclaves, qu’ils s’appellent le prolétaire ou la femme, peu importe. » (Mémoires, 1886)

Paris : « Versailles étend sur Paris un immense linceul rouge de sang ; un seul angle n’est pas encore rabattu sur le cadavre. Les mitrailleuses moulent dans les casernes. On tue comme à la chasse ; c’est une boucherie humaine : ceux qui, mal tués, restent debout ou courent contre les murs, sont abattus à loisir. […] La Commune n’a plus de munitions, elle ira jusqu’à la dernière cartouche. La poignée de braves du Père-Lachaise se bat à travers les tombes contre une armée, dans les fosses, dans les caveaux au sabre, à la baïonnette, à coups de crosse de fusil : les plus nombreux, les mieux armés, l’armée qui garda sa force pour Paris assomme, égorge les plus braves. Au grand mur blanc qui donne sur la rue du Repos, ceux qui restent de cette poignée héroïque sont fusillés à l’instant. Ils tombent en criant : “Vive la Commune !” » (La Commune, quatrième partie, 1898)

Questions particulières : « Je ne m’occupe guère des questions particulières, étant, je le répète, avec tous les groupes qui attaquent soit par la pioche, soit par la mine, soit par le feu, l’édifice maudit de la vieille société ! » (Mémoires, 1886)

Riches : « Les crève-de-faim, les dents longues, sortent des bois ; ils courent les plaines, ils entrent dans les villes : la ruche, lasse d’être pillée, bourdonne en montrant l’aiguillon. Eux qui ont tout créé, ils manquent de tout. Au coin des bornes, il y a longtemps qu’ils crèvent, vagabonds, devant les palais qu’ils ont bâtis : l’herbe des champs ne peut plus les nourrir, elle est pour les troupeaux des riches. » (« L’Ère nouvelle », 1887)

Suffrage universel : « Peut-on encore parler du suffrage universel sans rire ? Tous sont obligés de reconnaître que c’est une mauvaise arme ; que du reste le pouvoir en tient le manche, ce qui ne laisse guère aux bons électeurs que le choix des moyens pour être tonquinés ou endormis. » (« Prise de possession », 1890)

Trompe-l’œil : « J’en vins rapidement à être convaincue que les honnêtes gens au pouvoir y seront aussi incapables que les malhonnêtes seront nuisibles, et qu’il est impossible que jamais la liberté s’allie avec un pouvoir quelconque. Je sentis qu’une révolution prenant un gouvernement quelconque n’était qu’un trompe-l’œil ne pouvant que marquer le pas, et non ouvrir toutes les portes au progrès ; que les institutions du passé, qui semblaient disparaître, restaient en changeant de nom, que tout est rivé à des chaînes dans le vieux monde et qu’il est ainsi un bloc destiné à disparaître tout entier pour faire place au monde nouveau heureux et libre sous le ciel. » (Mémoires, 1886)

Urnes : « Il y avait longtemps que les urnes s’engorgeaient et se dégorgeaient périodiquement sans qu’il fut possible de prouver d’une façon aussi incontestable que ces bouts de papier chargés disait-on de la volonté populaire et qu’on prétendait porter la foudre, ne portent rien du tout. La volonté du peuple ! avec cela qu’on s’en soucie de la volonté du peuple ! Si elle gêne, on ne la suit pas. » (« Prise de possession », 1890)

Vampire : « Comme l’anthropophagie a passé, passera le capital. Là est le cœur du vampire, c’est là qu’il faut frapper. C’est là comme dans la légende de Hongrie que le pieu doit être enfoncé aussi bien pour la délivrance de ceux qui possèdent que pour celle des déshérités. » (« Prise de possession », 1890)

Wagons : « On nous entassa quarante dans des wagons à bestiaux hermétiquement fermés et privés de lumière, nous donnant pour tout potage un peu de biscuit et quelques bidons d’eau. […] Plusieurs d’entre nous étaient devenus fous. Pensez donc ! » (La Commune, 1898)

XVIIIe arrondissement : « J’entends encore l’appel et je pourrais dire tous les noms. Aujourd’hui c’est l’appel des fantômes. Les comités de vigilance de Montmartre ne laissaient personne sans asile, personne sans pain. On y dînait avec un hareng pour quatre ou cinq, mais on n’épargnait pas pour ceux qui en avaient besoin les ressources de la mairie, ni les moyens révolutionnaires des réquisitions. Le XVIIIe arrondissement était la terreur des accapareurs et autres de cette espèce. Quand on disait “Montmartre va descendre !” les réactionnaires se fourraient dans leurs trous, lâchant comme des bêtes poursuivies les caches où les vivres pourrissaient, tandis que Paris crevait de faim. » (Mémoires, 1886)

Yeux : « Je reviens aux duretés de l’homme pour l’animal. […] Les pauvres bêtes ne pouvant ni vivre ni mourir cherchent à s’ensevelir sous la poussière ou dans des coins de fumier ; on voit, au grand soleil, briller comme un reproche leurs yeux devenus énormes et toujours doux. Les couvées d’oiseaux sont pour les enfants qui les torturent ; s’ils échappent, les raquettes sont tendues à l’automne, le long des sentiers du bois ; ils y meurent, pris par une patte et voletants, désespérés jusqu’à la fin. Et les vieux chiens, les vieux chats, j’en ai vu jeter aux écrevisses. Si la femme qui jetait la bête était tombée dans le trou, je ne lui aurais pas tendu la main. J’ai vu, depuis, les travailleurs des champs traités comme des bêtes et ceux des villes mourir de faim ; j’ai vu pleuvoir les balles sur les foules désarmées. J’ai vu les cavaliers défoncer les rassemblements avec les poitrines de leurs chevaux ; la bête, meilleure que l’homme, lève les pieds de peur d’écraser, fonce à regret sous les coups. » (Mémoires, 1886)

Zèle : « Malgré les dénonciations de quelques imbéciles à ce sujet et sur mes opinions politiques, ma classe marchait d’autant mieux que j’avais le zèle de la première jeunesse ; je la faisais avec passion. Les amis de l’ordre, qui daignaient s’occuper de moi, me disaient rouge, c’est–à–dire républicaine. » (Mémoires, 1886)

Résistance et harangue politique: La défense du drapeau noir de l’anarchie (Louise Michel 1883)

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“L’État est une société d’assurance mutuelle entre le propriétaire terrien, le général militaire, le juge, le prêtre et plus tard, le capitaliste, afin de soutenir l’autorité de l’un l’autre sur le peuple et pour exploiter la pauvreté des masses tout en s’enrichissant eux-mêmes.
Telle fut l’origine de l’État, telle fut son histoire et telle est son essence actuelle.”

~ Pierre Kropotkine ~

 

Texte de défense du drapeau noir

Louise Michel

Texte de la Défense de Louise Michel, prononcée le 22 juin 1883*, devant la Cour d’Assise de la Seine.

Il y a quelque chose de plus important, dans ce procès, que l’enlèvement de quelques morceaux de pain. II s’agit d’une idée qu’on poursuit, il s’agit des théories anarchistes qu’on veut à tout prix condamner.

On insiste sur la fameuse brochure : « A l’armée ! » à laquelle le ministère public semble s’être appliqué à faire une publicité à laquelle on ne s’attendait guère.
 On a agi autrement durement envers nous en 1871. 
J’ai vu les généraux fusilleurs ; j’ai vu M. de Gallifet faire tuer, sans jugement, deux négociants de Montmartre qui n’avaient jamais été partisans de la Commune ; j’ai vu massacrer des prisonniers, parce qu’ils osaient se
 plaindre. On a tué les femmes et les enfants ; on a traqué les fédérés comme des bêtes fauves ; j’ai vu des coins de rue remplis de cadavres. Ne vous étonnez pas si vos poursuites nous émeuvent peu.

Ah, certes, monsieur l’avocat général, vous trouvez étrange qu’une femme ose prendre la défense du drapeau noir. Pourquoi avons-nous abrité la manifestation sous le drapeau noir ? Parce que ce drapeau est le drapeau des grèves et qu’il indique que l’ouvrier n’a pas de pain.

Si notre manifestation n’avait pas dû être pacifique, nous aurions pris le drapeau rouge ; il est maintenant cloué au Père-Lachaise, au-dessus de la tombe de nos morts. Quand nous l’arborerons nous saurons nous défendre.
 Nous n’avons pas fait appel à l’Internationale morte parce qu’on n’a pu en réunir les tronçons et parce que l’Internationale est un pouvoir occulte et qu’il est temps que le peuple se montre au grand jour.

On parlait tout à l’heure de soldats tirant sur les chefs : Eh bien ! à Sedan, si les soldats avaient tiré sur les chefs, pensez-vous que c’eût été un crime ? L’honneur au moins eût été sauf. Tandis qu’on a observé cette
 vieille discipline militaire, et on a laissé passer M. Bonaparte, qui allait livrer la France à l’étranger.
 Mais je ne poursuis pas Bonaparte ou les Orléans ; je ne poursuis que l’idée.
 J’aime mieux voir Gautier, Kropotkine et Bernard dans les prisons qu’au ministère. Là ils servent l’idée socialiste, tandis que dans les grandeurs on est pris par le vertige et on oublie tout.

Quant à moi, ce qui me console, c’est que je vois au-dessus de vous, au-dessus des tribunaux se lever l’aurore de la liberté et de l’égalité humaine.

Nous sommes aujourd’hui en pleine misère et nous sommes en République. Mais ce n’est pas là la République. La République que nous voulons, c’est celle où tout le monde travaille, mais aussi où tout le monde peut consommer ce
qui est nécessaire à ses besoins…

On nous parle de liberté : il y a la liberté de la tribune avec cinq ans de bagne au bout. Pour la liberté de réunion c’est la même chose En Angleterre le meeting aurait eu lieu ; en France, on n’a même pas fait les sommations de la loi pour faire retirer la foule qui serait partie sans résistance Le peuple meurt de faim, et il n’a pas même le droit de dire qu’il meurt de faim. Eh bien, moi, j’ai pris le drapeau noir et j’ai été dire que le peuple était sans travail et sans pain. Voilà mon crime ; vous le jugerez comme vous voudrez.

Vous dites que nous voulons faire une révolution. Mais ce sont les choses qui font les révolutions : c’est le désastre de Sedan qui a fait tomber l’empire, et quelque crime de notre gouvernement amènera aussi une révolution.
Cela est certain. Et peut-être vous-mêmes, à votre tour, vous serez du côté des indignés si votre intérêt est d’y être. Songez-y bien.

S’il y a tant d’anarchistes c’est qu’il y a beaucoup de gens dégoûtés de la triste comédie que depuis tant d’années nous donnent les gouvernements. Je suis ambitieuse pour l’humanité moi je voudrais que tout le monde fût assez
 artiste, assez poète pour que la vanité humaine disparût. Pour moi, je n’ai plus d’illusion. Et tenez, quand M. l’avocat général parle de ma vanité. Et bien ! j’ai trop d’orgueil même pour être un chef : il faut qu’un chef à des
moments donnés, s’abaisse devant ses soldats, et puis, tout chef devient un despote.

Je ne veux pas discuter l’accusation de pillage que l’on me reproche, cela est trop ridicule. Mais, si vous voulez me punir, je commets tous les jours des délits de presse, de parole, etc. Eh bien ! Poursuivez-moi pour ces délits.

En somme, le peuple n’a ni pain ni travail, et nous n’aurons en perspective que la guerre. Et nous, nous voulons Ia vie en paix de l’humanité par l’union des peuples.
Voilà les crimes que nous avons commis.
Chacun cherche sa route ; nous cherchons la nôtre et nous pensons que le jour où le règne de la liberté et de l’égalité sera arrivé, le genre humain sera heureux.

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(*) Cette même année 1883 où était jugée encore une fois Louise Michel, Friedrich Nietzsche publiait “Ainsi parlait Zarathoustra” dans lequel il disait ceci à propos de l’État:

“L’État, c’est ainsi que s’appelle le plus froid des monstres froids et il ment froidement et le mensonge que voici sort de sa bouche: ‘Moi, l’État, je suis le peuple !’… Là où le peuple existe encore, il ne comprend pas l’État et il le hait comme un mauvais œil et comme un pêché contre les coutumes et les droits… L’État, lui, ment dans tous les idiomes du bien et du mal ; et quoi qu’il dise, il ment et ce qu’il possède il l’a volé. Tout est faux en lui, il mord avec des dents volées, lui qui mord si volontiers. Fausses sont même ses entrailles… ‘Sur Terre il n’est rien de plus grand que moi: je suis le doigt qui crée l’ordre, le doigt de dieu’, voilà ce que hurle ce monstre…”