Archive pour anarchie et société des sociétés

Gilets Jaunes… Écoutez !…

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L’anarchisme, c’est la vie en action contre la mort

 

Paris-Luttes Info

 

25 octobre 2019

 

url de l’article original:

https://paris-luttes.info/l-anarchisme-c-est-la-vie-en-12769?lang=fr

 

Ce texte tente de répondre à toutes ces personnes qui, trop habituées à ce que l’État administre le moindre aspect de nos vies, demandent sans cesse aux anarchistes « Mais vous, qu’est-ce que vous proposez ? »

Au-delà du fait que les méchants anarchistes sont anti-beaucoup-de-choses, il peut être utile de rappeler qu’en termes de construction collective, ils n’ont pas de leçons à recevoir du reste du monde.

Tout d’abord, l’anarchisme n’est pas né de la dernière pluie et existe depuis au moins 160 ans, sans compter que des sociétés fonctionnant sans autorité politique existent depuis la nuit des temps. Je renvoie ici lâchement à la fiche Wikipedia, car lire avant de parler peut être utile. Et sans chercher dans l’histoire, quelques expérimentations sociales de type « municipalisme libertaire » existent actuellement au Chiapas ou au Rojava, si tant est qu’on accepte de s’y intéresser et qu’on ne s’arrête pas aux kalachnikovs que les combattants de ces régions tiennent dans les mains ou aux cagoules qu’ils portent sur la tête.

Et comme l’anarchiste ne se revendique pas d’une seule pensée et qu’il a son libre arbitre, il s’interroge sur le monde sans cesse et produit de la réflexion politique en continu, diffusée sous forme de livres et de journaux certes, mais également sous forme de brochures dites « samizdat » (le « do it yourself » russe) qu’on peut voir traîner partout dans le monde si l’on veut bien se donner un peu la peine de chercher : voir par exemple sur Infokiosques.net et Couteau entre les dents

À partir de cet instant, l’anarchisme lui-même se décline en tellement de courants différents, qu’on va immédiatement cesser de le nommer toujours anarchiste. Comme l’anti-autoritarisme reste pour tous les avatars de l’anarchisme l’une des valeurs fondamentales, on va ici et pour simplifier appeler toute notre engeance les « libertaires ». Il semblerait que c’est moins connoté…

Et parce que les libertaires c’est pas que des mecs, on va à partir d’ici « dégenrer » ce texte. Oui, les libertaires sont relou·e·s et se soucient aussi des oppressions de genre.

C’est bien gentil l’histoire, mais qu’est-ce qu’il·elle·s glandent les libertaires aujourd’hui ?

En termes d’espaces de vie et d’organisation, les libertaires tiennent les murs depuis des décennies malgré la volonté de la société capitaliste de les voir disparaître. Pour commencer, dans la plupart des grandes villes, mais aussi parfois dans des bleds paumés, vous trouverez des cafés, lieux de concerts et librairies anarchistes. Et dans nombre de ces lieux, vous trouverez une programmation de débats, autour de thématiques ou de livres. Ça réfléchit un·e libertaire, en plus de casser des vitres.

Pour se tenir informé·e·s de ce qu’il se passe autour d’eux·elles, les libertaires refusent généralement de se fier à la télévision, mais utilisent internet comme tout le monde, où les sites d’information mutualistes foisonnent. En France, un réseau de « média mutu » couvre tout le territoire : Mars Info (Marseille), Rebellyon (Lyon), Disjoncter (Dijon), Manif-est (Nancy), Paris Luttes Info (Paris), Expansive(Rennes), Bourrasque Info (Brest), Basse-Chaîne (Angers), La Rotative (Tours), A l’Ouest (Rouen), IATAA (Toulouse), Le Pressoir (Montpellier), Le Cric (Grenoble), Reims Media Libres (Reims), La Bogue (Limoges), Numéro Zéro (Saint-Étienne)… Et dans certaines villes françaises subsistent encore des sites du vieux réseau international Indymedia, mis en place à l’occasion du contre-sommet de Seattle en 1999 : Nantes, Lille, Grenoble… La spécificité de ces médias, c’est qu’ils fonctionnent en « open publishing » (publication ouverte, collaborative), ce qui permet à chacun·e de se réapproprier l’information.

Sans compter les centaines de sites, blogs et pages Facebook qui relaient sur les ondes les idées et actions des réseaux libertaires. Pour ne citer que quelques pages Facebook : Lille insurgée, Nantes révoltée, Cerveaux non disponibles, ACTA

En termes de structures numériques, ces réseaux s’appuient sur des hébergeurs et fournisseurs de services numériques sympathisants, tels que Riseup, Immerda, Autistici/Inventati, Noblogs, Nadir, Globenet/No-log, etc.

On dit aussi que les libertaires squattent des maisons vides, parce qu’il·elle·s pensent qu’une baraque habitée vaut mieux qu’une baraque vide, et qu’à défaut de loger tous les pauvres la société doit bien accepter ce petit désagrément pour rester viable. Sans parler de la spéculation, qui n’est pas vraiment un principe très cool et solidaire. Pour s’informer sur la vie des squats, il existe aussi plusieurs sites : Squat.net ; Radar.squat.net ; Planet.squat.net

C’est pas couchsurfing ni airbnb, mais quand on est libertaire et qu’on « a un contact », c’est un bon moyen d’arriver dans une nouvelle ville et d’y rencontrer les personnes avec qui l’on a des affinités politiques. Dans un certain nombre de squats, dont certains font office de centres sociaux autogérés, vivent également des personnes sans papiers ou sans logement (oui, les libertaires vivent avec des pauvres, pour répondre à l’insupportable répartie du réac-de-la-rue : « vous n’avez qu’à les prendre chez vous ! ». Et il·elle·s s’organisent avec eux·elles, en plus de juste leur prêter un matelas). On peut appeler ça la solidarité si l’on veut. D’ailleurs, les pauvres en question peuvent être libertaires et les libertaires peuvent être pauvres, c’est pas incompatible.

Depuis ces espaces de vie collective, les groupes libertaires se réapproprient la mécanique, les travaux, l’électricité, la plomberie, la couture, la menuiserie, l’informatique, la médecine, dans la perspective de s’autonomiser face aux « spécialistes », qui souvent se font de la thune sur notre dos, sous prétexte que dans cette société on ne sait souvent pas quoi faire de ses dix doigts et l’on est souvent coincé·e·s dans des rapports de dépendance. Il y a même moyen de passer son permis de façon autogérée

Et comme on continue de vivre en système capitaliste, il faut bien que les libertaires bossent pour ne pas mourir la gueule ouverte, alors il·elle·s ont créé plusieurs associations et syndicats pour défendre les droits et libertés des travailleur·euse·s, tels que la Confédération générale du travail (CGT) en 1895 (avant qu’elle ne soit reprise par les communistes autoritaires dans les années 1920), l’Industrial Workers of the World (IWW) à Chicago en 1905, l’Association internationale des travailleurs (AIT) à Berlin en 1922, la Confédération nationale du travail (CNT) à Barcelone en 1910, puis sa version française à Paris en 1946. Le syndicalisme révolutionnaire, même s’il fait aujourd’hui bien pâle figure, est essentiel pour faire front face aux patron·ne·s et ne pas négocier des miettes comme le font d’autres « partenaires sociaux ».

Précisons par ailleurs qu’il est très rare que les libertaires, individuellement, bossent directement pour les banques, l’immobilier, la vente automobile, les forces de l’ordre, la justice et ses huissiers, le commerce international, l’industrie de l’armement ou encore l’exploitation des ressources minières. C’est une question d’éthique. A contrario, on retrouve pas mal de libertaires employé·e·s dans les secteurs du social, de la santé, de l’éducation, de la culture, sans compter les milliers de boulots précaires et flexibles qui n’impliquent pas de détenir un pouvoir sur les autres. On ne peut rien généraliser, mais la tendance lourde dit quelque chose des aspirations des milieux libertaires à œuvrer pour un monde de solidarité et de partage, y compris sous la contrainte du salariat. Alors c’est vrai, les libertaires sont des fainéant·e·s, mais pas plus que tou·te·s les autres (CQFD). C’est donc plutôt aux rentiers de la bourgeoisie qu’il faudrait dire « va travailler ! ».

Et puisqu’on parle de solidarité matérielle, rappelons que le principe du mutuellisme, volé et déformé par le capitalisme par la suite pour donner le mutualisme, fut l’invention de libertaires comme Proudhon, mise en place à large échelle par les caisses de secours mutuel à partir de 1848. Jusqu’à aujourd’hui, des centaines de collectifs libertaires fonctionnent sur le principe équitable du mutuellisme, y compris pour se solidariser face aux taxes et amendes, comme pour les « mutuelles de fraudeurs ».

Par ailleurs, les libertaires s’alimentent comme tout être humain et mettent sur pieds un peu partout des cantines autogérées, qui pensent le ravitaillement des réseaux de lutte et la convivialité dans les quartiers : Nourrir la grève (Rennes), Cantine des Pyrénées (Paris), Cantine Graine Pop (Montreuil), La Pagaille (Ivry), Graille Cantine (Grenoble), Carroterie du Canton et Couteau entre les dents (Dijon), Ravitaillement alimentaire autonome réseaux d’entraide (Angers), etc. Sans compter le réseau international « Food not bombs » et d’autres cantines qui se déplacent régulièrement depuis d’autres pays lors d’événements politiques, comme Le Sabot ou Kokerellen…

Dans le cadre de ces cantines, mais aussi dans leur vie de tous les jours, les libertaires n’ont pas attendu les injonctions des acteurs du greenwashing pour lutter contre le gaspillage : la pratique de la récup est très répandue dans les milieux libertaires depuis des décennies, au point qu’il existe même un courant « freegan » qui revendique le fait de ne s’alimenter que de façon gratuite, en récupérant les invendus et les déchets encore comestibles de la grande distribution. En termes d’antispécisme, les grands rendez-vous libertaires respectent en général le principe de ne pas préparer de la viande, une grande partie des libertaires ayant choisi d’être véganes, même si ce n’est pas unanime. En tout cas, les repas distribués par les cantines sont végétaliens par défaut.

Dans le domaine de la santé, l’autonomie des soins est une préoccupation centrale dans les espaces d’organisation et de vie libertaires, tant la médecine est réservée aux riches et dominée par l’industrie pharmaceutique. On s’y interroge beaucoup sur la psychiatrie, sur les drogues, la contraception, le bien-être, la place du corps… Et malgré ce qui est dit dans la presse depuis trois ans, cela fait des décennies que les libertaires ont adopté la pratique des « street medics » consistant à prendre en charge le secours aux blessé·e·s durant les manifestations. Les secouristes bénévoles qui inondent les manifestations depuis la révolte des Gilets jaunes n’ont rien inventé, ne faisant que reproduire pour beaucoup les schémas institutionnels de la sécurité civile, sans prendre en considération la dimension politique et révolutionnaire de la pratique des street medics.

Touché·e·s de près par la répression, les libertaires constituent également, depuis belle lurette, des collectifs de soutien et d’autodéfense juridique, ainsi que des caisses de solidarité pour subvenir aux frais de justice des personnes poursuivies, qu’on retrouve aussi dans un certain nombre de villes et de lieux : Lille, Paris, Rennes, Caen, Rouen, Nantes, Le Mans, Lyon, Grenoble, Toulouse, Saint-Étienne, Marseille, Dijon, Bure, Bayonne, Calais

Au-delà, de nombreux collectifs s’emploient à soutenir les prisonnier·ère·s, comme l’Anarchist Black Cross (réseau international qui existe depuis 1905), l’Envolée ou Kalimero.

Et ce qui est notable, c’est qu’a contrario du capitalisme, qui se propose d’exaucer l’individualisme de chacun·e, et des fascistes, qui n’ont rien à offrir et sont juste laid·e·s et mesquin·e·s comme des hyènes, les libertaires préfèrent au repli sur soi identitaire et à l’égoïsme la solidarité internationale, ce qui les amène régulièrement à mener des actions directes ou symboliques en solidarité avec des personnes qui luttent pour leur liberté à l’autre bout du monde.

Alors oui, évidemment, on peut dire que tout ça ne sent pas trop le « respect de la loi », mais au regard de la décrépitude du monde et du néant moral proposé par le système capitaliste, enfreindre un certain nombre de lois iniques pour vivre libre et se donner les moyens de combattre le totalitarisme partout où il nous empêche de vivre, c’est que tchi ! La révolution ne se fait pas dans les salons.

Et à ceux·elles· qui pensent que l’absence d’autorité c’est le chaos et le consensus c’est l’immobilisme, merci de comparer objectivement les expérimentations anarchistes avec les modes de gouvernance du système capitaliste. Nos modes d’organisation ont survécu suffisamment longtemps au désastre capitaliste et à sa violence, y compris dans la répression à notre égard, qu’il serait peut-être temps de se dire que ça ne coûte rien d’essayer de les reproduire partout. Le système capitaliste quant à lui, a bien démontré à quel point il n’était pas viable. Et s’il n’a pas encore implosé, ce n’est désormais qu’une question d’années, puisqu’il a commencé à épuiser toutes les ressources que le globe terrestre pouvait bien nous offrir. #JeVendsLAirQueJeRespire

On l’admet malgré tout, il n’est pas rare que les libertaires détestent la police, cassent des vitrines et brûlent les infrastructures qui les oppressent, mais avouez que cette « violence » apparaît tout à coup bien relative. Leur rage est à la hauteur de leur sincérité et de leurs soucis quotidiens de vivre dans une société meilleure. On ne peut juger une personne sur l’acte qu’elle pose à un moment t et sans le mettre en perspective avec tout ce qu’elle vit et fait le reste de sa vie.

Qu’on se le dise, donc, les milieux libertaires ne ressemblent en rien à la caricature qui en est faite. Le modèle de société qui nous est imposé, ainsi que le fascisme qu’il entretient, n’ont rien d’autre à offrir que l’austérité et l’individualisme, l’autoritarisme et la violence, la haine de l’autre et une morale patriarcale étouffante et misogyne. Il est tout bonnement mortifère.

Ah, juste encore une chose : on ne peut pas être nationaliste et libertaire, n’essayez même pas 😉

Vivre sans État et sans nations, ce n’est pas juste une lubie, c’est un besoin vital. Alors là tout de suite, il faut commencer par s’organiser dans son quartier, puis dans sa commune. Et quand on aura réussi à libérer quelques communes de l’autoritarisme et de la connerie capitaliste, alors peut-être on pourra les fédérer les unes aux autres pour créer un ensemble cohérent qu’on pourra appeler comme on veut : confédéralisme démocratique, municipalisme anarchiste, communalisme libertaire…

À l’heure où les peuples du monde entier se révoltent les uns après les autres, on ne va pas aller par quatre chemins : il est plus que temps d’arrêter de voter et de devenir anarchiste. On vous attend. Bises.

= = =

Lectures complémentaires:

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

lindispensable-de-pierre-kropotkine

L’essentiel-et-l’indispensable-de-Raoul_Vaneigem

Michel_Bakounine_La_Commune_de_Paris_et_la_notion_detat

Paulo_Freire_Extension ou Communication

Leducation-comme-pratique-de-la-liberte_Paulo_Freire_1965

Pierre_Kropotkine_La_Commune_de_Paris_PDF

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Tract_Gilets_Jaunes

L’essentiel-de-Resistance71-de-2010-a-2018

Francis_Cousin Ce n’est qu’un début…

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Pierre_Bance_Lheure_de_la_commune_des_communes_a_sonne

Emile_Pouget_textes-choisis-anarchistes-du-pere-peinard

Du_Principe_Federatif_Proudhon

Louise-Michel_De-la-commune-a-la-pratique-anarchiste

Rudolph Rocker_Anarchie de la theorie a la pratique

Ecrits-choisis-anarchistes-sebastien-faure-mai-2018

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

Dieu et lEtat_Bakounine

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Manifeste contre le travail

Un monde sans argent: le communisme

Inevitable_anarchie_Kropotkine

Le_monde_nouveau_Pierre_Besnard

L’anarchie pour la jeunesse

faramineuse conversation sur l’avenir (Père Peinard 1896)

Errico_Malatesta_écrits_choisis

Les_amis_du_peuple_révolution_française

vie_et_oeuvre_gustav_landauer

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Appel au Socialisme Gustav Landauer

le-prince-de-levolution-Dugatkin

 

 

Entretien avec un prisonnier politique anarchiste d’une commune en lutte d’Oaxaca Mexique…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, police politique et totalitarisme, politique et social, résistance politique, société des sociétés, société libertaire with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 17 octobre 2019 by Résistance 71


… l’autre lutte autonome

 

Entretien avec Miguel Peralta, prisonnier anarchiste d’Eloxochitlan de Flores Magon, Oaxaca, Mexique

 

Miguel Peralta

 

15 octobre 2019

 

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/Entretien-avec-Miguel-Peralta-prisonnier-anarchiste-d-Eloxochitlan-de-Flores

 

Histoire des luttes de son village, assemblée communautaire, infiltration des partis politiques, répression, solidarité internationale, liens entre mouvement libertaire et mouvement indigène au Mexique…

Dans cet entretien réalisé au printemps 2018 par Voices in Movement pour le média anarchiste américain It’s going down, Miguel Peralta revient sur la longue histoire collective qui l’a conduit, à trente-quatre ans, à se retrouver sous la menace d’une peine de cinquante ans de prison.

Après quatre ans, cinq mois et quinze jours d’enfermement, Miguel a été libéré le 15 novembre 2019 à la suite d’une longue grève de la faim appuyée par le Groupe de solidarité pour la liberté de Miguel Peralta au Mexique et un mouvement de solidarité internationale.

En France, la solidarité avec Miguel est organisée par le Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL), qui a diffusé cet entretien et les informations sur sa situation. Pour tout message, aide financière, événement de soutien… contacter le CSPCL : cspcl(at)samizdat.net

Voices in Movement : Hola, bonne après-midi ou bonne nuit à toutes et tous, nous sommes ici avec notre compañero Miguel, prisonnier politique d’Oaxaca, au Mexique, et on va un peu parler avec lui de sa procédure judiciaire, de sa vision des différentes luttes à Oaxaca et au Mexique, de la relation entre les mouvements anarchistes et autochtones, et aussi au final des différentes choses en lien avec la solidarité internationale dans ces cas-là, et des formes possibles par lesquels on pourrait l’aider dans son procès judiciaire.

Salut Miguel, merci d’être avec nous !

Miguel : Comment va ? Bonne nuit, ou bonjour à tous les compas qui nous écoutent.

Ok on va commencer, est-ce que tu peux nous parler un peu de toi, de qui tu es, d’où tu viens, où tu te trouves actuellement et n’importe quelle autre chose que tu aimerais partager avec les compas qui écoutent cette émission ?

Ok bon, mon nom complet c’est Miguel Ángel Peralta Betanzos, je fais partie de la communauté d’Eloxochitlán de Flores Magón, qui fait elle-même partie du groupe autochtone mazatèque, et qui se situe au nord-est de l’État d’Oaxaca. Dans ma communauté et dans la région mazatèque nous parlons la langue mazatèque.

J’ai étudié un peu d’anthropologie, depuis petit j’ai toujours aimé être entouré d’amis, tant des compas d’autres endroits du monde que de mon propre village. Connaître son territoire, arpenter un peu la communauté et ses sentiers… J’aime bien la musique, différents types de sons et… la bouffe, la gastronomie de ma communauté et des autres endroits, j’aime beaucoup lire aussi, faire du sport, jouer, faire du basket, un peu de foot, nager, aller à la rivière, sentir et marcher sous la pluie, marcher pieds nus dans la boue, depuis petit. J’aime les fêtes traditionnelles de mon village, la fête des morts qui est le moment où on peut le plus célébrer et partager la communalité [1], la communalité avec nos compas et nos proches sur notre terre. J’aime me souvenir de nos morts aussi, mes grands-parents, mes oncles qui ont été vivants et qui nous ont laissé leur empreinte dans notre conscience.

Je suis membre de l’assemblée communautaire, qui est l’entité où se développent différentes activités collectives comme le tequio ou la faena [2] , qui font partie du travail ou de l’entraide qui se vivent au quotidien dans la communauté. On a aussi participé à différentes luttes, que ce soit au sein de la communauté mais aussi en dehors comme en 2006, où on a participé aux révoltes d’Oaxaca.

Tu peux mentionner quelques antécédents de la lutte dans ton village, Eloxochitlán de Flores Magón ?

Lors du boom de la culture du café, dans les années 1970, 1980, 1990, il y a eu une augmentation du caciquisme, du despotisme. La figure du cacique, c’est la personne qui arrivait à s’imposer grâce à son pouvoir et grâce à l’argent, et qui s’appuyait aussi sur des gens armés. Il décidait en gros de la destinée de la communauté, c’est lui aussi qui répartissait les charges collectives ou les charges municipales. Eh bon face à cela, au travers des instituteurs démocratiques et des paysans conscients, il y a eu une lutte contre le caciquisme qui a démarré durant ces décennies-là eh bon, durant les années 1990, en 1996, il y a eu un congrès indigène qui a eu lieu dans la communauté d’Eloxochitlán.

Les thèmes qui y avaient été développés concernaient l’identité et l’autonomie. C’était le moment de la lutte zapatiste, qui avait détonné en 1994, et en 1996 il y a eu ce congrès dans la communauté d’Eloxochitlán. À ce congrès il y a eu différents villages des alentours qui ont partagé leurs expériences de lutte. En 1997, il y a eu tout un cycle d’activités qui a démarré avec une marche-randonnée du village jusqu’à la ville de Mexico, qui a duré à peu près cinq jours et à laquelle ont participé quelque chose comme quatre cents personnes, cela pour rendre hommage à la mort de Ricardo Flores Magón [3] qui a été assassiné dans une prison des États-Unis, et pour lancer ce qu’ils ont appelé l’année citoyenne Ricardo Flores Magón, eh bon durant toute cette année-là il y a eu des discussions sur les questions de genre, sur le féminisme, sur la paramilitarisation et sur l’autodéfense évidemment, et il y a eu des concerts de rock et de punk dans la communauté, de musique traditionnelle mazatèque aussi. Il y a eu aussi des ateliers de médecine traditionnelle, des projections de films, et aussi des ateliers sur la terre, les cultures et les semences transgéniques. Ça, c’était en 1997.

Et en 2001, il y a une radio communautaire qui a été mise en place qui servait un peu de pont dans la lutte pour l’autodétermination, en plus d’un fanzine qui s’appelait La Voz de N’guixó [4], et ça servait pour renforcer la conscience sur la défense des ressources naturelles et ça a aussi permis de lutter contre les partis politiques. Après, il y a eu la création d’un conseil, qu’ils ont appelé le conseil indigène, eh bon, je crois que c’est ça un peu les antécédents qui ont été à l’origine d’une partie de la lutte que nous avons menée contre les partis politiques, et aussi pour la défense du territoire.

Et donc maintenant que nous entrons un peu plus dans le vif du sujet, tu peux nous expliquer un peu comment se passe la politique dans les villages d’Oaxaca, et en particulier le système des us et coutumes ?

Dans l’État d’Oaxaca, il y a approximativement plus de cinq cents municipalités, la majorité autochtones et qui sont réparties en huit régions. C’est très caractéristique d’Oaxaca cette question, parce que la majorité des gens parlent une langue autochtone, mais aussi parce que depuis très longtemps ces municipalités sont régies par un système qui s’appelle us et coutumes, plus de la moitié sont régies par ce système dont le nom a été modifié il y a tout juste quelques années de cela, il y a cinq ans, pour le remplacer par celui de système normatif interne, qui veut dire qu’on suppose que les municipalités ont leur propre autonomie dans laquelle elles se régissent par ce système, et où elles élisent leurs autorités, tant leurs autorités municipales que toutes les charges qui sont liées à cette organisation politique.

Mais c’est de cette manière aussi que l’État a une forme d’ingérence à Oaxaca, parce que, au final bon ok,  les municipalités sont régies par les us et coutumes, les élections se font par une assemblée et c’est en assemblée que sont pris les accords pour élire leurs autorités, mais quand elles élisent leur représentant ou leurs différents représentants, elles envoient leurs documents au bureau du « Système normatif interne », et c’est là qu’ils avalisent pour de bon les représentants. Mais la voix et la parole de ces représentants est importante, et elle se donne durant l’assemblée communautaire, durant les assemblées communautaires des municipalités.

Ok, continuons avec le panorama historique de lutte et d’organisation de ton village.

Après, durant la décennie des années 2000, notre communauté était supposée être régie par les us et coutumes, et ne pas se retrouver avec des partis politiques. Mais aux alentours de 2006, après le soulèvement d’Oaxaca, il s’est formé une sorte de tendance au sein de la communauté visant à y introduire les partis politiques, mais cette fois de manière visible, à visage découvert, à la « gueule du chien », comme on dit ici. Et donc est entré le PRI, qui a de fait beaucoup de gens sous sa coupe, mais aussi le PAN, et le PRD, bien évidemment [5]. Mais d’autres partis sont aussi entrés, comme Convergencia il me semble ; tout cela s’est passé entre 2009 et 2011, et en 2011 les élections ont été menées comme si elles avaient lieu avec des partis politiques.

Une personne qui se nomme Manuel Zepeda Cortés débute alors sa campagne électorale, une chose que l’on n’avait jamais vu jusqu’alors au sein de la communauté : qu’une personne fasse du prosélytisme et qu’en plus elle distribue de l’argent pour que les gens votent pour lui ! Car bon, jusque-là les élections dans la communauté, elles étaient appelées en soufflant dans une conque, une date était fixée, et les personnes se rendaient au centre du village pour pouvoir élire leurs autorités traditionnelles.

Mais cette fois-là, cela ne s’est pas déroulé comme cela, ça s’est divisé en deux, et cette personne a demandé qu’on lui apporte ses tee-shirts orange, et il les a fait revêtir aux personnes de son groupe. Et c’est là que ça a commencé, cette tendance des partis, et qu’a commencé la lutte contre les partis politiques, mais d’une manière très directe, très frontale, parce qu’on n’a pas permis que cette personne arrive et s’empare du palais municipal en 2011, et ce qu’il a fait alors, c’est d’appeler la police de l’État d’Oaxaca, et de fait, l’armée entre dans notre communauté en février 2011 sous le prétexte de chercher des armes et de la drogue, mais on sait bien que cela ils l’ont fait pour lui, car ils ont ouvert le palais municipal pour cette personne.

Et c’est comme ça qu’il y a eu des affrontements durant tout son triennat, et de fait le mandat de cette personne était en partie illégal, parce que le tribunal a mis en cause cette élection car la communauté n’était pas d’accord pour que cette personne gouverne, et il l’a fait de manière dictatoriale en utilisant les moyens policiers et la répression sous ses différentes formes, à tel point que la peur a commencé à s’installer à l’intérieur de la communauté du fait des personnes armées qu’il a amenées. De fait, il a formé un groupe paramilitaire au sein de la communauté afin de s’en prendre aux personnes qui étaient contre lui.

Une autre chose que cette personne a faite, c’est d’exproprier l’eau du village pour ses bassins, et d’acheter des terrains pour en extraire de la pierre et du sable ; parce que cette personne avait une broyeuse et se chargeait de vendre ce matériau à quelques entreprises dédiées à la construction de routes ou de bâtiments ; et il y a eu beaucoup de gens qui n’étaient pas d’accord avec cette situation et qui ont commencé à protester, parce qu’il s’appropriait de l’eau des autres ; mais à ce moment-là, il avait déjà un groupe paramilitaire et il avait déjà la police de l’État de son côté ainsi que l’armée, et il les appelait chaque fois qu’il se passait quelque chose.

Ensuite, en 2012 ils arrêtent le compañero Pedro Peralta et ils le torturent, et ils l’incarcèrent trois ans dans la prison de Cuicatlán, et une lutte démarre pour la liberté des prisonniers politiques. Ils incarcèrent aussi le compañero Jaime Betanzos et le compañero Alfredo Bolaños à cette époque. Après il y a cette lutte qui commence contre les partis politiques, et la communauté commence à s’unifier ; et en 2014 on retourne à une élection plus collective, plus traditionnelle, où les groupes ont pu se mettre d’accord et élire leurs autorités.

Mais ça, ça n’a pas duré longtemps, à peu près huit mois, car ensuite il y a eu l’attaque des autorités communautaires, car durant le triennat révolu de ce monsieur, qui s’est passé de manière dictatoriale, il y a eu du vol, de l’enrichissement illicite. Il a volé tout l’argent de la communauté et il a commencé à se construire d’autres trucs, à s’acheter des voitures, des terrains et bien d’autres choses, des comptes bancaires à l’étranger et ces choses que vous saurez par le futur ; et la cour des comptes supérieure de l’État d’Oaxaca, qui est l’institution en charge de l’argent des villages, a requis en 2014 au président municipal du village, qui était alors Alfredo Bolaños, qu’il convoque ce monsieur Manuel Zepeda afin qu’il procède aux justifications concernant les 21 millions de pesos de dépenses qu’il restait à justifier, et c’est cela qui a abouti au conflit dans lequel nous nous trouvons maintenant, qui s’est transformé en un affrontement en 2014.

Prétextant ne pas avoir à rendre de comptes, celui-ci a occupé le palais municipal et c’est alors qu’a commencé l’escalade de la violence. Et le peuple s’est organisé pour défendre ses droits collectifs, et c’est pour cela que nous sommes incarcérés aujourd’hui.

Le 17 novembre 2014, après que la cour des comptes supérieure de l’État d’Oaxaca a fait citer Manuel Zepeda Cortés à comparaître, celui-ci se refuse à le faire et le même jour, aux alentours de midi, il occupe avec environ quatre-vingts personnes le palais municipal et séquestre les autorités communautaires ; il les maintient séquestrées pendant environ huit heures, et les gens commencent à s’organiser pour aller libérer ces personnes enfermées dans le palais municipal, mais eux les avait frappées, et ils ont fait signer au président municipal un acte par lequel il renonçait à sa charge élective, chose qui ne pouvait avoir lieu car la communauté l’avait élu, à moins que ce document n’ait été émis par le Congrès de l’État d’Oaxaca. Mais après cela une ambiance hostile s’est déposée sur la communauté, une ambiance de violence sourde prête à éclater, car le groupe de cette personne n’arrêtait pas de patrouiller, ils circulaient armés dans la communauté, insinuant la peur.

Le 14 décembre, une assemblée est convoquée dans la communauté d’Eloxochitlán pour élire un représentant communautaire, l’alcalde municipal, qui est la personne chargée de délimiter le territoire. Ce doit être une personne adulte, qui connaît les terres de la communauté, pour que puisse être vendus les terrains si certaines personnes veulent les vendre ou les céder, ainsi que pour surveiller les espaces communs du village et du territoire. Ce jour-là, l’assemblée communautaire se rassemble au centre du village, et c’est là qu’un affrontement éclate, car les gens de ce monsieur Manuel Zepeda Cortés appellent aussi à cette assemblée, mais eux convoquent pour l’agresser, pour lancer l’agression contre les compañeros de l’assemblée communautaire. Moi je me trouvais alors à Mexico, car j’avais été mandaté pour acheter des jouets pour les enfants qui allaient être offerts le 6 janvier suivant, le 6 janvier 2015 (on était encore en 2014) [6]. Et c’est là que j’apprends qu’un affrontement avait éclaté. Tout d’abord, à 11 heures du matin, les compañeros montent jusqu’au centre du village en faisant une petite manifestation jusqu’au palais municipal, où doit être célébrée l’assemblée, et là ils sont reçus par des tirs d’armes à feu. L’affrontement commence, et certains se retrouvent blessés par balle.


Oaxaca… Guerre sociale, mort à l’État

Il y a ensuite un second épisode, cette fois dans la maison de ce monsieur Manuel Zepeda Cortés, et là ils arrêtent une personne, qui se nomme Manuel Zepeda Lagunas — le fils —, qu’ils arrêtent en possession d’une arme à feu, et ils l’emmènent à Huautla, parce que c’est là que se trouve un commissariat. L’autorité municipale — les représentants communautaires — les emmènent là-bas, au commissariat de Huautla, et ils le livrent à la police de l’État d’Oaxaca. Après que cette agression a eu lieu, dans la communauté l’ambiance est tendue, parce que personne ne sait exactement ce qui s’est passé à partir de là. Là-bas, une fois que cette personne est livrée au commissariat, il y a d’autres compañeros qui emmènent à l’hôpital nos compas qui ont été blessés, certains par des tirs dans la nuque, la tête, les mains. Ils les emmènent à l’hôpital pour qu’ils soient pris en charge, mais à partir de 8 heures du soir, [les flics] commencent arrêter les compañeros, et notamment celui qui était chargé de la présidence municipale, Alfredo Bolaños Pacheco, ainsi que les policiers de village qui l’accompagnaient et qui avaient amené [au commissariat] cette personne qu’ils avaient arrêtée.

Après cela, le compañero Jaime Betanzos est aussi arrêté, alors qu’il se trouvait en train d’attendre un transport pour revenir à notre communauté. Il est détenu par des agents de la police ministérielle à Huautla, au carrefour à côté de Banco Azteca, et ils l’emmènent à la ville d’Oaxaca ; sept autres compañeros sont eux aussi emmenés avec lui, tous accusés du délit d’homicide, alors qu’ils ont apporté cette personne en vie. À partir de ce moment commence la chasse contre les membres de l’assemblée ; beaucoup de gens sont obligés de fuir de la communauté, beaucoup de gens s’en vont, par peur de la répression. De fait, la police de l’État d’Oaxaca monte une unité spéciale ; la police fédérale arrive elle aussi le 15 décembre, et à ce moment sur place, on ne respire que la peur.

À partir de là, l’assemblée commence à se séparer, à se désagréger, eh bon, la lutte pour les prisonniers a été très diverse, très vague disons, très séparée au niveau de l’organisation pour cette raison même, de par la peur qui a été semée et qu’ils ont réussi à semer également au travers des médias : au travers de la police et de la répression, mais aussi au travers de l’apathie et du déplacement forcé, car beaucoup de familles se sont déplacées vers d’autres villes et d’autres communautés. Des familles entières ont dû se déplacer, et c’est la raison pour laquelle cela n’a pas été possible de revenir et de s’organiser, car beaucoup vivent dans la peur, et ils nous disent seulement cela, que celui qui s’organise va finir en prison, et c’est là que se trouve le compliqué de la situation. La peur part de là, on mentionne la prison et ils ont peur de finir ici, en prison. C’est toujours un peu compliqué d’avoir un proche enfermé, parce que c’est des frais, pour plein de raisons très différentes, et parce que, au final, c’est très difficile d’arriver à se réorganiser. Il y a beaucoup de compañeros qui parfois cherchent à résoudre la question de l’harmonie et de la communauté, mais la communauté de leur famille, eh bon, du coup ils ne cherchent pas à partager ce qui a trait au communautaire, à la lutte.

Cela, c’est ce qui s’est passé dans notre communauté : qu’il y a énormément de peur qui a été semée au travers des médias et de la répression, et que cela, ça a fait que nous n’avons pas pu avancer dans la lutte pour notre liberté à nous, les compañeros qui sommes emprisonnés, et au-delà pour la liberté et pour l’autodétermination de notre village, pour recommencer à nous organiser contre cette imposition qui existe et qui continue à semer la peur au travers de ces personnes qui se font passer pour des défenseurs des droits humains et qui demandent des mesures de protection pour elles-mêmes, et que le gouvernement leur accorde cette « couverture » afin de continuer à gouverner au travers de la répression.

C’est là qu’on en est aujourd’hui. On tente de se réorganiser, au moins pour qu’on soit libérés, au travers des différentes formes de lutte que nous avons à l’intérieur de la prison, c’est-à-dire tant depuis le travail qu’on y fait [des sacs et des hamacs vendus en solidarité, NdT], que des jeûnes ou des grèves de la faim qu’on mène depuis l’enfermement/isolement.

Bien. Tu veux nous raconter les détails de ton arrestation ?

Eh bien… Bon, moi on m’a arrêté le 30 avril 2015, alors que je travaillais à Mexico dans le quartier de Tepito. Des personnes vêtues en civil, sans identification, sont entrées dans le local où je travaillais avec mon frère. Ils ont commencé à nous agresser, sans jamais s’identifier. Ils n’avaient pas d’ordre d’arrestation et on a résisté un moment à la détention. Mais il y a de plus en plus de flics qui sont arrivés et ils ont réussi à nous sortir sous la menace de leur flingue et sous la lacrymo. Ils m’ont emmené à la Procuraduria [équivalent du parquet du juge d’instruction, NdT] de la capitale dans une voiture banalisée et après ils m’ont fait la révision médicale, ils m’ont mis face à un journaliste, ils m’ont pris quelques photos très générales. Ensuite ils m’ont confié à la police ministérielle d’Oaxaca et ces policiers m’ont emmené à une taule qui s’appelle « Tlaxiaco », qui se trouve dans la région mixteca d’Oaxaca, à environ 400 à 500 kilomètres de ma communauté. C’est ça, le panorama de mon arrestation.

Et où tu te trouves aujourd’hui ?

Aujourd’hui… ! Bon, en fait à Tlaxiaco je ne suis resté qu’un mois, parce qu’on a sollicité avec mes avocats mon transfert à une prison plus rapprochée de ma communauté, ce qui est dans mes droits. Du coup je suis maintenant dans un endroit qui s’appelle San Juan Bautista Cuicatlán, qui se trouve dans la région de la cañada d’Oaxaca, à quatre heures de ma communauté. C’est là que je me trouve. J’ai passé à peu près deux ans et huit mois dans cet enfermement [NdT : aujourd’hui plus de quatre ans et demi].

Et ton dossier judiciaire, il en est où aujourd’hui ?

Eh bien on est dans une procédure irrégulière, il n’y a pas eu de procédure normale et conforme au droit, vu que tout le dossier est une construction politique. De fait, en ce moment nous sommes sept prisonniers de ma communauté, certains sont dans la prison d’Ixcotel (centre d’Oaxaca), un autre compañero se trouve enfermé à Etla, et moi je suis ici à Cuicatlán. À chaque fois les audiences ont été différées. On a sollicité par exemple des interrogatoires, et les personnes offensées ou bien celles qui nous accusent ont tardé énormément pour se présenter. De fait, il manque toujours les déclarations de deux personnes, et bien que plus de deux ans se soient écoulés, elles ne sont jamais venues déclarer. Il n’y a que les policiers de l’État d’Oaxaca et les flics ministériaux qui l’ont fait car c’est dans leur obligation, et nous nous avons insisté énormément pour qu’ils aillent remettre leur compte-rendu. Et par exemple moi, cela fait plus de deux ans que j’ai fait un recours, et ce n’est qu’en décembre dernier qu’est sortie la résolution du tribunal à ce sujet, pour me le nier. Au sujet de la procédure au tribunal mixte de Huautla, ils ont laissé couler. Il n’y a pas de justice impartiale, ils ont été payés. Les juges ont été remplacés plein de fois durant notre procédure, et ils n’ont fait aucun cas de nos demandes, qui sont des questions de droit et des questions légales, là où je pense que, s’il y avait de la justice et de l’impartialité, on devrait être libres, parce qu’il n’y a aucun signalement direct déterminant la conduction du prétendu crime que nous aurions commis, ou du délit qu’on nous impute.


Oaxaca… Vive la Commune, vive l’insurrection

Bon, Miguel, tu nous as parlé de la lutte de ton village et de ton cas judiciaire, mais pour les gens d’ailleurs, tu peux nous faire un panorama plus large des luttes sociales au Mexique ? Où est-ce que tu vois les exemples de lutte qui t’inspirent, et qu’est-ce que tu penses être les nécessités de cette diversité des luttes du Mexique… Et une chose qui m’intéresse plus, si tu peux donner ton avis : toi tu es d’un village indigène de la Sierra mazateca d’Oaxaca, mais tu es aussi influencé par des réflexions et des pratiques libertaires et anarchistes. Tu pourrais partager avec nous comment tu vois cette relation entre les mouvements et les courants de lutte anarchistes et les mouvements et les luttes indigènes ?

Je crois que la lutte ou les luttes sociales au Mexique sont très diverses, il existe une infinité de mouvements, tant des mouvements urbains qui sont dans la défense ou l’autodéfense de leur propre territoire, ou dans l’organisation pour s’approprier des espaces publics, comme dans les assemblées des quartiers de la ville de Mexico, par exemple en ce moment. Suite au tremblement de terre[6], il y a beaucoup de gens qui sont en train de se réorganiser pour avoir un toit et pouvoir lutter aussi contre les mégaprojets. Et c’est sans parler des luttes de la campagne, du mouvement indigène en soi et des mouvements qui se trouvent hors des villes, qui sont dans la lutte contre le même monstre qui est le capitalisme et contre les mégaprojets. Le problème des exploitations minières notamment, cela englobe toute la question des ressources naturelles, parce que l’eau se trouve au centre. Et même jusqu’aux plantes médicinales, que certaines entreprises étrangères (japonaises, américaines, canadiennes, espagnoles et françaises) tentent de monopoliser ou de breveter pour les commercialiser et vendre le médicament, et nous rendre dépendants de leurs médecines et qu’on consomme cela, alors qu’on sait bien qu’il existe une médecine traditionnelle des peuples.

Il y a des luttes pour le territoire, pour l’autodétermination et pour l’autonomie, et il y a beaucoup de différences de fait dans le mouvement indigène, parce que certains sont dans la question du refus de l’intromission des partis politiques, quand d’autres sont dans la lutte pour la défense du territoire, sans être pleinement conscients que les partis politiques sont fourrés là-dedans, et d’autres qui sont dans la question de l’autonomie en soi, sans avoir aucune ingérence avec l’État.

Et donc sur quelques questions, par exemple comme ce que tu me demandes sur la relation qui existerait entre mouvements indigènes et mouvements libertaires ou anarchistes, je crois qu’ils partagent certains principes basiques au sein de la réflexion libertaire et il y a quelques penseurs libertaires qui ont influencé aussi la luttes des villages et des peuples, comme par exemple sur la question de l’autogestion, de l’autonomie, de la défense du territoire, de l’expropriation aussi de ses ressources et de ses espaces, de l’autodétermination, et toutes ses luttes se conjuguent contre un même monstre, qui est le capitalisme depuis ses débuts.

Il y a aussi des ruptures au sein des luttes ; il y a une rupture très forte au sujet de la question électorale au Mexique. Il y a des mouvements ou une partie du mouvement indigène qui cheminent vers la question électorale, qu’ils ont appelé le « bon gouvernement », et il y a une autre partie du mouvement indigène qui n’est pas dans cette situation-là, qui continue à défendre la question de l’autonomie sans avoir aucune visée vers la question électorale ou de prendre le pouvoir national, eh bon, chacun mène la lutte depuis chez lui et depuis ses espaces. Je crois qu’il existe quelques mouvements et quelques communautés qui ont leurs propres formes communautaires de défense, et je crois que cela, c’est ce qui guide et ce qui peut avoir une certaine relation avec le mouvement libertaire, et que cela part d’une lutte de l’être même, depuis la communauté ou depuis les individus. Il y a par exemple des communautés qui ne luttent pas seulement contre les mégaprojets, certaines luttent contre l’identité même, ou pour leur propre identité à elles, pour la langue, pour le maïs, pour leur cosmovision, pour leur manière de se vêtir, et aussi contre les aliments [industriels] et les transgéniques, et je crois aussi que cela, cela fait partie du mouvement indigène et aussi du mouvement libertaire, le fait que nous luttions pour être soi-même, pour être libres. Au final, ces deux parties cherchent un bien commun, de fait c’est cela qu’on idéalise, cette question du bien commun, du fait que cela exige l’autogestion dans les communautés et aussi dans le mouvement libertaire.

Au fil du territoire et de la géographie qui est la nôtre, il existe des mouvements qui nous inspirent, comme par exemple à Oaxaca la lutte des Ikoots, à Álvaro Obregón, qui luttent contre les éoliennes, à Cherán [dans le Michoacán] les compas qui luttent pour l’autonomie, les Yaquis, dans le Sonora, qui luttent pour la défense du territoire et pour la défense du fleuve Yaqui, il y a les compañeros de Xanica dans la Sierra sud d’Oaxaca qui défendent leur territoire, leur système communautaire et leur organisation, et, plus au sud du continent, les compañeros mapuche qui ont toute une longue tradition dans leur lutte en défense du territoire, de l’autonomie, de l’autodétermination et de l’identité mapuche ancestrale, et je crois que, dans toutes ces luttes, la question, c’est que toutes maintiennent leurs propres formes d’organisation. Au final, on ne peut pas idéaliser, dire que tout est harmonie et que dans les luttes indigènes tout est harmonieux, parce qu’il y a aussi des conflits, il y a beaucoup de questions qui sont en lutte à l’intérieur comme la question du machisme, la question culturelle…

Il y a aussi des compas dans la Sierra Norte de l’État de Puebla, les Totonaques et les Nahuas, qui sont en train de lutter contre les entreprises chinoises et canadiennes qui sont en train de leur piquer leur eau et les minerais de ces endroits et de leurs villages, et là aussi il y a une tradition de médecine naturelle et traditionnelle, et de lutte pour un marché juste, où ils puissent commercialiser les produits qu’ils font. Tout ça, c’est les luttes qui nous inspirent en ce moment.

Pour les compas qui écoutent cet entretien, comment peuvent-ils faire ou comment peut-on faire pour te soutenir dans la procédure judiciaire que tu traverses toi et les autres compañeros prisonniers d’Eloxochitlán de Flores Magón ? Et pour finir, tu pourrais mentionner pour toi ce que la solidarité internationale signifie, et de quelle manière peut-on cultiver cette solidarité ?

La question de la solidarité internationale me paraît très importante, à partir du moment où il y a cette réciprocité entre compañeros, au moins par le biais de lettres, d’appels… Parce que au final la solidarité internationale ce n’est pas pour une lutte locale ou pour une question territoriale, c’est une question plus large, et une lutte plus large qu’on ne peut pas réduire à un seul endroit seulement, mais c’est dans le monde entier et pour tous les individus. C’est quelque chose qui rompt les murs et les frontières. Je crois que la solidarité internationale est importante aussi parce qu’au travers de ses formes de mobilisation, elle génère une certaine pression dans les pays et dans les espaces où se font la lutte et le soutien…

Par exemple nous, qui sommes enfermés dans une prison : si vous téléphonez au tribunal, si vous envoyez des lettres par exemple, cela génère une certaine pression, et on entre dans une autre dimension de la lutte… Et il y a des question importantes que ça amène, comme l’accompagnement, la camaraderie, et il y a une certaine amitié qui se crée aussi entre compañeros car on échange des lettres, des appels et on peut s’écouter au travers des différents médias à notre disposition, eh bon, dans notre cas pour moi ça me paraît important cette partie-là, parce que vous vous pouvez diffuser nos histoires dans d’autres endroits et vous pouvez amener notre parole et nos petites luttes jusqu’à d’autres endroits, d’autres lieux. Et une autre partie, ce serait de nous aider à commercialiser nos produits, parce que moi par exemple je dédie mon temps à faire des hamacs et des sacs, et une partie ce serait de pouvoir nous aider économiquement pour la question juridique, pour que nos proches puissent venir nous voir, puissent nous amener des aliments à la prison, parce que ici c’est compliqué d’obtenir pas mal de choses qu’il faut amener de l’extérieur. C’est pour cela que ça me paraît important cette partie de l’accompagnement international ou de la solidarité avec des compañeros avec lesquels on ne se connaît pas, mais avec qui on a des choses en commun qui nous attirent et nous appellent à être ensemble dans cette lutte.

Une autre chose qui me paraît importante de mentionner est le fait que la solidarité internationale puisse se diriger vers des compañeros qui sont d’autres endroits, d’autres lieux du globe afin qu’ils soient attentifs à la situation qu’on traverse depuis l’enfermement, en sollicitant leur soutien aux mobilisations qui sont organisées au travers de l’envoi de lettres, en appelant au téléphone, ou bien, s’il y a un moment de répression, me demander aussi à moi mon soutien pour les situations qui éclatent au cours de la procédure et au cours de cette lutte qu’on mène depuis l’isolement.

Il y a quelque chose d’autre que tu veux partager avec les compas qui écoutent cet entretien ?

Eh bien remercier les compañeros qui écoutent [ou lisent ! Merci à vous, NdT], qui sont partie prenante des luttes et qui se solidarisent aussi avec les compañeros dans le monde qui sont emprisonnés, ou avec les luttes libertaires ou les luttes des peuples, car on est pareils. Et j’aimerais aussi remercier le collectif Los Otros Abogados, qui sont les compañeros qui s’occupent de mon dossier et qui ont mis de leurs efforts et de leur solidarité pour pouvoir avancer dans cette procédure et arriver à nous libérer de ce joug de la loi, de l’injustice et du pouvoir, et pouvoir avancer vers la liberté. Avec l’effort de ces compas nous avons avancé lentement, mais on arrive peu à peu à ouvrir la brèche grâce à leur solidarité, leur effort, leur travail avant tout, eh bon, on a une dette envers eux.

De l’autre, eh bien vous demander votre soutien à notre petite lutte, comme je vous l’expliquais on a ces manières de nous organiser et de lutter depuis l’enfermement, on a quelques produits à commercialiser, pour que vous puissiez aussi acquérir certaines choses comme je vous disais, les hamacs et les sacs que je fabrique ici pour tuer le temps, pour ne pas m’ennuyer, mais aussi pour pouvoir nous maintenir avec un peu de ressources pour les coûts immédiats pour les question de défense, des avocats, pour pouvoir faire les dépôts administratifs, pour que nos familles puissent venir nous visiter et pour l’alimentation et les nécessités basiques des personnes qui nous retrouvons dans l’isolement. Et puis eh bien, depuis ici je vous adresse une forte embrassade, et j’espère que vous aussi vous allez bien dans vos luttes, eh bon que la force soit avec vous… et à bas les murs des prisons !

Notes

[1] La communalité est une notion politique développée à Oaxaca, qui se réfère à ce qui a trait à la vie communale d’un village ou d’un peuple : les fêtes, le travail collectif, le territoire commun, la cosmovision… « l’être-communal ».

[2] Le tequio (appelé faena dans la Mazateca), ce sont les travaux collectifs effectués au nom de la communauté, et convoqués traditionnellement par le représentant du village au travers du soufflement dans une conque de caracol.

[3] Ricardo Flores Magón est un célèbre anarchiste mexicain du début du vingtième siècle né à Eloxochitlán, fondateur du journal Regeneración, et qui initia la révolution mexicaine par des soulèvements armés en 1910 au nom des idéaux de « Terre et Liberté ».

[4] « La Voix de N’guixó », nom mazatèque de la communauté, NdT.

[5] PRI : Parti révolutionnaire institutionnel, ancien parti-État qui a dirigé le Mexique des années 1930 aux années 2000. PAN : Parti d’action nationale, qui lui a succédé au pouvoir de 2000 à 2012, parti capitaliste de la droite intégriste. PRD : Parti de la révolution démocratique, formé dans les années 1980 de l’agglomérat de différents partis de tendance marxistes avec des scissions nationalistes du PRI, telle celle de López Obrador, actuel président du Mexique et qui a depuis créé son propre parti, Morena (Mouvement de régénération nationale), pour gagner les dernières élections politiques.

[6] À la différence de la France, l’Espagne et les pays latino-américains distribuent les « cadeaux de Noël » le 6 janvier, jour des Rois mages qui seraient venus offrir leurs cadeaux au petit Jésus, NdT.

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Lectures complémentaires:

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

Nous_sommes_tous_des_colonisés (PDF)

Pierre_Clastres_De l’ethnocide

Pierre_Clastres_Echange-et-pouvoir-philosophie-de-la-chefferie-indienne

Leducation-comme-pratique-de-la-liberte_Paulo_Freire_1965

Pierre_Kropotkine_La_Commune_de_Paris_PDF

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

3ri-et-societe-des-societes-du-chiapas-zapatistes-aux-gilets-jaunes-en-passant-par-le-rojava-fevrier-2019

zenon_pourquoi suis je anarchiste ?

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Abdullah-Ocalan-Confederalisme-democratique

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

Inevitable_anarchie_Kropotkine

Le_monde_nouveau_Pierre_Besnard

 

 

 

Gilets Jaunes et résistance politique: L’action directe contre l’illusion démocratique parlementaire…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 4 octobre 2019 by Résistance 71

 

Action directe contre parlementarisme

 

George Barrett

publié en 1920

 

Source:

https://robertgraham.wordpress.com/2019/09/22/george-barrett-direct-action-v-parliamentarianism/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

A lire : Appel à la grève générale illimitée (et expropriatrice ?) pour décembre 2019

 

Le parlement et la loi ont été utilisés par la classe dominante actuelle pour satisfaire leurs intérêts ; pourquoi ne pourraient-ils pas être utilisés pour les nôtres ?

Cette question est fondée sur un énorme malentendu. Il semblerait qu’ils soit acquis que le capitalisme et le mouvement des travailleurs aient la même finalité, le même objectif en vue. Si cela était le cas, ils pourraient  peut-être utiliser les mêmes moyens ; mais comme le capitaliste est là pour perfectionner son système d’exploitation et de gouvernement, tandis que le travailleur est là pour s’émanciper et gagner sa liberté, il est bien évident que les mêmes moyens ne peuvent pas être employés pour les deux objectifs.

Ceci répond à la question sûrement aussi loin que ce soit une question bien définie. Mais dans la mesure où elle contient la vague suggestion que le gouvernement est l’agent de réformes, de progrès et de révolution, elle touche le point sensible sur lequel les anarchistes diffèrent de tous les partis politiques quels qu’ils soient. Cela vaut donc la peine d’analyser la suggestion d’un peu plus près.

Les politiciens enthousiastes pensent qu’une fois qu’ils ont capturé le gouvernement, de leur position de pouvoir ils pourront façonner la société dans la forme voulue. Passons des lois idéales, pensent-ils, et la société idéale en sera le résultat. Simple non ? Nous devrions donc obtenir la révolution dans les termes que nous avaient promis le merveilleux Blatchford: “sans effusion de sang et sang perdre un jour de travail”, mais hélas ! Le raccourci vers l’âge d’or n’est qu’une illusion. D’abord, toute société façonnée par des lois ne saurait être idéale. Ensuite, la loi ne peut pas façonner la société, du reste c’est plutôt l’inverse qui est vrai. C’est ce second point qui est très important.

Ceux qui comprennent les forces qui sont derrière le progrès verront la loi boiter à la traîne et jamais réussir à rester au contact du progrès réalisé par les peuples; en fait toujours résistant à toute avancée, toujours essayant de commencer une réaction, mais sur le long cours, toujours devoir abandonner et permettre toujours plus de liberté. Même les champions du gouvernement reconnaissent ce fait lorsqu’ils veulent opérer des changements drastiques, ils peuvent ensuite balancer la prétention de la loi et se tourner vers des méthodes révolutionnaires. (NdT: qui boucleront la boucle et réétabliront des lois [révolutionnaires] pour repartir pour un tour de manège de la division et de la domination de caste… bref, le changement pour que rien ne change vraiment)

La classe régnante actuelle, qui est supposée être la preuve vivante que le gouvernement peut tout faire, est elle-même quelque peu candide dans son admission qu’elle ne peut pas faire grand chose. Quiconque étudiera son arrivée au pouvoir verra que pour en arriver là, elle prêche en théorie et établit dans les faits, le principe de la résistance à la loi. De fait, il est tout à fait pertinent de noter qu’immédiatement après la révolution, il devint séditieux de prêcher contre la résistance de la loi tout comme aujourd’hui il est séditieux de prêcher en faveur de la résistance à la loi.

Pour résumer, s’il y avait une logique dans la question, mais il n’y en a pas, nous pourrions la reformuler ainsi: “Alors que la classe dominante actuelle n’a pas été capable de remplir ses objectifs en utilisant le parlement et la loi, pourquoi devrions-nous espérer gagner les nôtres par ce système ?

L’action directe

Pour clarifier la signification de l’expression “action directe”, illustrons-la. Il n’y a pas si longtemps, s’il y avait une calamité d’ordre national, comme par exemple une épidémie de peste, les religieux déclaraient de manière générale que le seul remède possible était de prier dieu pour qu’il retire sa malédiction. Ces mêmes personnes furent choquées lorsque vinrent des scientifiques qui prirent des mesures sanitaires de base afin d’éradiquer la maladie.

La première était une méthode indirecte: on envoyait des prières aux cieux pour que dieu puisse agir de sa bonne influence contre la peste. Ceci constituait une route bien indirecte pour atteindre une maladie qui était en quelque sorte, juste “voisine”. Le scientifique quant à lui étudia la maladie en elle-même, étudia sa nature et essaya de trouver des moyens pour l’éradiquer. Ceci constitue une action directe.

De la même façon aujourd’hui, les gens sont confrontés à deux méthodes. Dans leurs maisons et leurs lieux de travail, ils sont mécontents et certains proposent d’influencer le chef de la société: le parlement, afin qu’il exerce le pouvoir pour améliorer les choses et fixer les problèmes. Ceux-ci sont à leur tour choquer d’entendre et de voir d’autres personnes étudier la nature des problèmes et de proposer d’appliquer des solutions directes à ces problèmes, sans passer par un intermédiaire. Les premiers croient en une méthode indirecte: celle de la gouvernance par voie parlementaire, les seconds sont des gens de l’action directe qui pensent que si on doit corriger les problèmes du travail et de la politique, les meilleurs qui peuvent s’en occuper sont les gens qui sont directement impliqués dedans et non pas les politiciens, détachés des réalités.

Imaginez l’incroyable absurdité d’un groupe de politiciens siégeant au parlement et discutant à bâton rompu du bien-être des gens, du peuple. Dans le même temps où ils font cela, n’y a t’il pas dans les rues un nombre conséquent d’ouvriers, de boulangers, de constructeurs et de tailleurs, qui sont sans travail, maintenus à l’écart par ces mêmes lois que les politiciens ont votées, des moyens de production, de la machinerie et des outils avec lesquels ils pourraient produire ce dont ils ont quotidiennement besoin ?… Briser les lois et permettre à ces gens de produire ce qu’ils ont besoin pour leur nécessité première et ce en toute égalité avec les autres travailleurs, est la façon d’abolir la pauvreté. (NdT: ainsi qu’en supprimant, l’argent, la marchandise et la division qui en découle…)

Il est clair que si nous voulons nous débarrasser des troubles qui nous dominent jusqu’à présent, nous devons organiser un tout nouveau système de distribution des biens. Je ne veux pas dire par là que nous devons partager équitablement, mais que la richesse produite doit cesser d’être pompée vers le riche qui ne produit absolument rien ; le flot doit être changé de façon à ce que cela vienne directement aux producteurs.

Mais qui distribue les biens et la richesse ? Est-ce le politicien ? Certainement pas ; de fait, ce sont les travailleurs du transport. Si donc les travailleurs producteurs désirent une altération dans la manière actuelle de distribution, à qui doivent ils demander ? A leurs camarades du transport et certainement pas aux politiciens qui n’ont absolument rien à voir là dedans. De la même manière quand de nouvelles conditions sont nécessaires dans les usines, qui sont les gens capables de faire, de transformer cela ? Ce sont les ouvriers qui ont besoin de ces changements, ce sont donc eux qui doivent les faire, directement.

La tache qui se présente aux travailleurs aujourd’hui est la même que dans le passé: la classe des esclaves doit se sortir du diktat de la classe dominante, c’est à dire de ceux en position d’autorité.

Telle est la simple logique du pratiquant de l’action directe et il est très clair de comment cela mène nécessairement à une révolution anarchiste. Nous devenons toutefois faire attention en suivant ce principe, non pas que nous ayons peur que cela nous mène trop loin mais au contraire pas assez loin. L’expression a tant été utilisée en contradiction à la législation, que quiconque jette une brique dans une vitrine est généralement supposé être un partisan de l’action directe. Cette personne peut ou ne pas l’être.

Pour être logique et vrai au sens réel du terme, tout acte devrait bien entendu, être sur le chemin direct vers l’objectif désiré et dans notre cas, la révolution sociale. Il est parfois difficile d’être entièrement constant mais il est néanmoins d’une extrême importance qu’au moins une minorité de travailleurs comprenne ce qu’est la voie directe, ainsi chaque escarmouche peut être transformée en un pas supplémentaire vers le renversement définitif du capitalisme.

Au risque de me répéter, laissez-moi reformuler cette position plus clairement. Nous avons deux classes: la classe dominante, gouvernante et possédante d’un côté et ceux gouvernés sans rien ou peu s’en faut de l’autre ; en un mot: une classe de maîtres et une classe d’esclaves.

Quand la classe d’esclaves est mécontente et résiste, elle a plusieurs choses à considérer avant de décider ce qui donnera de meilleures conditions. On peut discuter de ceci:

  1. Comme les maîtres actuels ne nous donnent pas suffisamment de bonnes choses de la vie, on doit les sortir et choisir un nouveau panel depuis la classe des esclaves ou
  2. Comme la classe des esclaves est composée de producteurs et que la classe des maîtres en est de ce fait dépendante, la première est donc en position de force pour demander à ce que les maîtres leur donnent plus de ce qu’ils désirent ou
  3. Comme la classe des esclaves est la productrice de toutes les nécessités de la vie, il n’y a aucun besoin de demander quoi que ce soit aux maîtres. La classe des esclaves doit simplement couper les vivres à la classe des maîtres et commencer à satisfaire ses propres besoins pleinement.

Le premier argument est celui des politiciens et peut-être rejeté sans aucun autre commentaire, car il ne comprend en rien la réalité des choses. Ceci n’est pas une question de savoir qui sera le maître, mais de la relation maître/esclave et donc peu importe qui est qui.

Le second argument est celui du syndicaliste non parlementaire mais non révolutionnaire. Il est juste dans le fait qu’il reconnait où réside le véritable pouvoir, celui des travailleurs dans leur lutte contre le capitalisme, mais il a tort dans la mesure où il ne propose aucune changement de rapport entre les deux.

Si la classe des esclaves serait mieux logée, habillée, nourrie depuis les magasins des maîtres, cela veut dire que les esclaves seront de plus en plus la possession des maîtres. Ceci n’est en rien révolutionnaire car la proposition maintien le rapport maître/esclave et ne fait qu’à peine tenter d’améliorer les conditions de cette dernière. (NdT: on est là dans le réformisme, on arrondit certains angles mais on ne change surtout rien, on œuvre à rendre ls système plus “vertueux” ce qui est impossible par sa construction même, fondée sur la division et la domination/oppression/exploitation…)

Le troisième argument est bien entendu celui du révolutionnaire. Il est d’accord avec le second sur l’arme à utiliser mais il dit que la tache se présentant aux gens est celle de se loger, de se nourrir et de s’habiller par eux-mêmes et non pas de se préoccuper de rendre les maîtres de meilleurs capitalistes.

Couper les vivres aux capitalistes et conserver ce qui est produit pour l’usage des travailleurs sont les points essentiels de la lutte révolutionnaire. Dans toutes les disputes industrielles, il n’y en a vraiment que deux qui sont essentielles. D’un côté il y a les usines, les hangars, les chemins de fer, les mines etc… qu’on peut nommer “propriété industrielle” et de l’autre côté les travailleurs. Unifier les deux, c’est accomplir la révolution sociale, car ce sont ces deux éléments seuls qui construiront une nouvelle société.

La classe capitaliste des maîtres ne peut en général maintenir sa position qu’aussi longtemps qu’elle peut maintenir les travailleurs en dehors des hangars de stockages et des usines, car en leur sein réside la substance de la vie matérielle (NdT: nécessaire à la vie biologique, on parle ici de produits et services de bases et non pas de gadgets style smartphone et autres…) et que les travailleurs ne sont autorisés à utiliser ces moyens de production et de distribution que sous la stricte condition qu’ils comprennent qu’ils doivent tirer un bénéfice [pour le maître] et doivent se soumettre aux conditions dictées par le système capitaliste. Faire la grève et sortir est donc considéré comme une rébellion et n’est pas une révolution quelque soit la rigueur qui y est appliquée. Rester dans les usines et les lieux de travail et travailler en condition égalitaire, libre de tout diktat d’une classe de maîtres inutile et parasite, est le véritable objectif du révolutionnaire.

Ainsi, l’action directe, dans son sens strictement révolutionnaire, veut dire prendre possession des moyens de production et de distribution et des nécessités de la vie, par les travailleurs qui produisent et la réorganisation de l’industrie et de la production / distribution en accord avec les principes de liberté. (NdT: travail non aliéné)

La doctrine de l’action directe ne comporte pas une clause de sauvetage facile des travailleurs. Elle est en fait la reconnaissance du fait si terriblement simple que rien ne peut nous sauver si ce n’est notre propre intelligence et notre propre pouvoir. Nous, les travailleurs, sommes la force créative, car n’est-ce pas nous qui avons produit toute la nourriture, les vêtements et les habitations ? Et tout aussi sûrement, nous en avons besoin. Qu’est-ce que le politicien a à voir avec tout cela ? Rien, absolument rien !…

Pourquoi rendre à la classe des maîtres tout ce que nous produisons et continuer à nous disputer sur la quantité qui doit nous revenir ? Au lieu de cela, nous devons bloquer l’approvisionnement, réorganiser les industries, non pas depuis le haut mais depuis la base productrice et voir que dans le futur tout ce qui est produit aille aux producteurs et non pas à la classe dominante (NdT: qui sera de facto abolie puisque n’ayant plus aucune raison de demeurer). Voilà ce qu’est l’action directe, et ça… c’est l’Anarchie.

Mais hélas ! Il est plus facile de faire la révolution sur le papier au moyen d’une froide logique que de la faire dans la réalité. Nous devons aussi lutter contre le manque de compréhension de la part des travailleurs et l’habileté des politiciens à entretenir cette ignorance. Nous savons aussi que la classe dominante résistera tout changement profond avec le seul argument qui reste de son côté: la force brutale (NdT: de son bras armé: l’État et son monopole de la “violence légitime”…)

Alors qu’il est important de comprendre que l’action directe proprement utilisée est de fait la “conquête du pain” et la prise de possession des usines et des moyens de production et de distribution, nous devrons sans doute nous contenter pendant encore un petit moment d’utiliser l’action directe dans le cadre des deux premiers arguments donnés ci-dessus, pour demander de meilleures conditions à la classe capitaliste.

Ce n’est pas trop d’espérer que dans un futur proche, les anarchistes formeront une bonne part militante chez les travailleurs, ce qui finira par donner à toute lutte et rébellion industrielle son véritable sens révolutionnaire.  [NdT: ceci s’est réalisé en Espagne 36 même si trop d’erreurs furent commises contre la coalition des états capitalistes, URSS incluse…) Les travailleurs comme les capitalistes commencent à comprendre qu’il y a un meilleur plan pour nourrir les grévistes, ce serait de se saisir des boulangeries et ceci constitue sans doute le premier pas de la révolution sociale: la réappropriation des moyens de se nourrir et des premières nécessités.

En plus de ce véritable problème, simple mais important, les promesses des politiciens paraissent si vides et dérisoires. A quel point paraît absurde l’idée d’acquérir la liberté aux travers des urnes. Ces pathétiques hommes et femmes de gouvernement, qui parlent avec une si sublime imbécilité de nourriture, de logement, d’habillement, ne font qu’ajouter l’insulte à la douleur du peuple. La bâtisse dans laquelle ils se tiennent pour tenir leurs minables discours fut construite par les ouvriers du bâtiment et ce sont les travailleurs du peuple qui les logent et les nourrissent.

Au delà de nos doutes et de nos hésitations, qu’est-ce qui nous fait obstacle ? Inspirons-nous de la vaine position de nos ennemis. Ne sont-ils pas vains ? La matraque du policier n’est-elle pas façonnée par l’ouvrier et son ridicule uniforme cousu par des ouvrières sous-payées ? Le fusil du soldat (NdT: Le LBD du flic…) n’est certainement pas fait des mains de la classe dirigeante, dans tous les secteurs que nous puissions analyser, nos “maîtres” sont de fait totalement dépendants de nous.

Chaque instrument de notre oppression leur est fourni par nous et nous les maintenons en vie en les nourrissant tous les jours. Il devient alors certainement pleinement apparent que ce changement DOIT venir. Ceux d’en haut sont sans pouvoir pour le bien ou la malfaisance ; la révolution ne peut provenir que d’un soulèvement du bas, de la seule section vitale et active de la société humaine: ses travailleurs.

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Lectures complémentaires:

voltairine-de-cleyre-une-anarchiste-americaine (action directe en page 37)

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

L’essentiel-et-l’indispensable-de-Raoul_Vaneigem

Pierre_Kropotkine_L’anarchie-dans-l’evolution-socialiste-2eme-edition-1892

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Francis_Cousin Ce n’est qu’un début…

Il y a 50 ans… Mai 68

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Pierre_Bance_Lheure_de_la_commune_des_communes_a_sonne

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

Ricardo_Flores_Magon_Textes_Choisis_1910-1916

Du_Principe_Federatif_Proudhon

La_Conquête_du_Pain_Kropotkine

James_C_Scott_Lart_de_ne_pas_etre_gouverne

Manifeste pour la Société des Sociétés

champs-usines-et-ateliers-par-pierre-kropotkine-1910

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

Notre page « Illusion Démocratique »

 

Solution anthropologique pour une société des sociétés

Posted in actualité, altermondialisme, démocratie participative, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés with tags , , , , , , , on 12 septembre 2019 by Résistance 71


… des sociétés

 

Résistance 71

 

12 septembre 2019

 

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie
(Version PDF)

 

En octobre 2017, nous avons publié un « Manifeste pour la société des sociétés » après plusieurs années de recherches historiques, anthropologiques, philosophiques et de mises en commun d’idées et d’analyses (parfois saugrenues) nécessaires à la réflexion critique entreprise.

Ce manifeste revisite et analyse quelques 1,8 millions années d’histoire de l’humanité et se termine par un exposé de ce que nous pensons être une sérieuse tentative de débroussaillage du chemin menant à un changement de paradigme politique viable et durable ayant pour but l’émancipation totale de la société humaine.
Pour ce faire, nous avons patiemment, au fil du temps, étudié les recherches historiques, anthropologiques, archéologiques de scientifiques exemplaires, souvent inconnus du grand public. Des gens intègres et sérieux comme Marcel Mauss, Pierre Clastres, Robert Jaulin, Jacques Lizot, Marshall Sahlins, James C. Scott, Charles McDonald, David Graeber, Alain Guillerm, Howard Zinn, Jean-Paul Demoule, Marylène Patou-Mathis.
Dans cette liste le second nommé fut sans aucun doute une révélation et un phare dans notre quête de réponses aux questions sur la société humaine, son organisation, l’origine de l’État, de la coercition, de la violence et pourquoi l’humanité en est là où elle en est aujourd’hui. Peut-on changer quelque chose radicalement ou sommes-nous voués à notre autodestruction sous le joug d’une entité factice et imposée ?

Si la réflexion et les résultats des recherches de Clastres, anthropologue politique anarchiste français (1934-1977) nous guida grandement, elle nous mena aussi à l’impasse de la question contradictoire (ce qu’on appelle une aporie en philosophie) à laquelle il était parvenu, mais que son décès précoce ne lui permit ni de formuler, ni bien sûr de solutionner.
Lors de la rédaction du « Manifeste pour la société des sociétés », nous nous sommes rendus compte que nous avions potentiellement résolu l’aporie à laquelle Clastres était parvenu.
Dans ce second essai, nous tentons de la formuler dans le contexte de son apparition au gré de la recherche de l’anthropologue et nous nous appuyons sur notre « manifeste » pour la résoudre et, nous le pensons, offrir une voie, certes en la circonstance toujours théorique, pour un changement radical (en remontant à la racine même du problème) de paradigme politique débouchant à terme sur la mise en place d’une société des sociétés, fondée sur la complémentarité et le lâcher prise de tous les antagonismes factices.

Sans plus attendre, nous vous livrons notre réflexion que nous laisserons un moment décanter sans plus rien publier pendant quelques temps comme nous l’avions déjà fait en 2017 pour le « manifeste ».
Nous répondrons bien entendu à tous commentaires et avons créé une adresse courriel spécifique sur laquelle vous pouvez nous contacter:
anthropologie.politique@protonmail.com

Merci à Jo pour la mise en page que nous désirions sobre.

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie
(Version PDF)

 


… politique

Gilets Jaunes: Le mouvement est-il anarchiste ? (Charles MacDonald, anthropologue CNRS)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , on 6 juillet 2019 by Résistance 71


Tout le pouvoir aux Ronds-Points !…

 

Les Gilets Jaunes sont-ils des anarchistes ?

 

Charles MacDonald

Anthropologue / ethnologue, CNRS

 

2 février 2019

 

url de l’article:

http://serpent-libertaire.over-blog.com/2019/01/les-gilets-jaunes-sont-ils-des-anarchistes-par-charles-macdonald.html

 

Un grand nombre d’opinions ont été émises par les politologues, sociologues, historiens et autres sur la nature du mouvement des Gilets Jaunes (GJ). Ce mouvement déconcerte. On ne trouve pas le modèle qui le définirait le mieux. Jacquerie, Mai 68, résurgence des grandes grèves du passé, Nuits Debout, Prise de la Bastille ? Les -ismes (poujadisme, nationalisme, extrémisme de droite ou de gauche, réformisme, fascisme, antifascisme) ne conviennent pas vraiment. Il y a un déficit de vocabulaire. Les intellectuels s’affairent. Mais, dans cette fébrilité conceptuelle, un mot n’est presque jamais prononcé, celui d’anarchisme. Pourquoi ?

A-t-on oublié que le terme « anarchie » signifie simplement « sans chef » ? Les GJ sont-ils sans chefs ? Incontestablement. Des représentants ou porte-parole plus ou moins auto-désignés sont apparus, pour disparaître aussitôt. Les GJ sont-ils encadrés par des partis ou des syndicats ? Evidemment non. Reçoivent-ils des ordres d’une autorité supérieure ? Aucunement. Ils sont donc anarchistes au sens étymologique, simple, primaire du terme. Pourquoi ne pas prononcer ce mot ? Pour des raisons évidentes. Les anarchistes, dans la pensée politique et académique ambiante signifie « casseurs », « voyous » « nihilistes ». Anarchisme signifie, pour la quasi totalité de nos intellectuels dument formatés, chaos et destruction. Ce sens n’est pas le bon.

Et pourtant l’anarchie et l’anarchisme sont des constantes de l’histoire et de l’évolution humaine. Elle peut apparaître sous différentes formes, spontanée, non idéologique (anarchie) ou idéologique, doctrinaire, organisée (anarchisme) mais elle a toujours deux aspects fondamentaux. Le premier, déjà indiqué par son nom, est le refus du pouvoir et de l’institution qui l’incarne suprêmement, l’Etat. L’autre est celui de la création de communautés fondées sur l’entraide, la coopération, l’équivalence radicale de sujets concrets. Or n’est-ce pas exactement ce que l’on observe chez une partie au moins des GJ ? Ces ronds-points qui voient se dresser des cabanes, où l’on se parle, où des individus qui ne connaissaient pas se trouvent et s’accordent, où des commerçants apportent du pain et des croissants, où l’on boit du café dans une ambiance de camaraderie, autour de feux, dans le froid, où finalement l’on retrouve ce grand festin de l’humanité qui est de se retrouver dans la convivialité heureuse. Après, il faut s’organiser, et alors commence un long processus qui transforme l’anarchisme spontané et viscéral en un combat pour le pouvoir où il risque de se perdre.

Les GJ ont surgi de l’indifférenciation, de leur condition d’inférieurs, de leur statut de sujets abstraits et invisibles du tout social. Ils sont devenus des sujets concrets, vivants, et non plus des numéros, des catégories statistiques. Ils ne proposent pas d’abord de slogan politique, de dispositif économique, de mesure administrative. Ils disent : je suis pauvre, je suis humilié. Ils racontent leur histoire. Ils sont devant les caméras des personnes à part entière. Ils parlent à la première personne et disent au grand chef : dégage ! Ils protestent contre l’aliénation dont ils sont victimes. Celle du pouvoir, celle de l’existence. Ils sont, en tout cela, sinon anarchistes, en tout cas « anarches », même s’ils sont aussi beaucoup d’autres choses.

En tout état de cause les GJ veulent plus d’égalité, produisent de la fraternité et rejettent les hiérarchies. Même s’ils sont loin pour une grande part des idées libertaires ou des programmes anarchistes, même s’ils ne se réclament pas de Bakounine, de Proudhon ou de Bookchin, ils appartiennent à la grande mouvance humaine pour laquelle les termes d’anarchie et d’anarchisme doivent être utilisés.

Charles Macdonald est directeur de recherche honoraire en anthropologie au CNRS et auteur notamment de L’ordre contre l’Harmonie. Anthropologie de l’anarchie (Paris, Editions Petra, 2018, https://www.editionspetra.fr/livres/lordre-contre-lharmonie-anthropologie-de-lanarchie).

Le blog de Charles MacDonald

Lectures complémentaires:

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Francis_Cousin Ce n’est qu’un début…

Chiapas-Feu-et-Parole-dun-Peuple-qui-Dirige-et-dun-Gouvernement-qui-Obeit

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Manifeste pour la Société des Sociétés

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Pierre_Clastres_De l’ethnocide

Pierre_Clastres_Echange-et-pouvoir-philosophie-de-la-chefferie-indienne

Appel au Socialisme Gustav Landauer

 

 

Résistance et vision politiques… Anarchie et Communisme (Carlo Cafiero)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire with tags , , , , , , , , , , , on 1 juin 2019 by Résistance 71

 

Anarchie et Communisme

 

Carlo Cafiero (1846-1892)*

1881

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Mai 2019

 

(*) Carlo Cafiero fut très influent dans la pensée socialiste et anarchiste italienne, il fut une figure de la 1ère Internationale dont il fut expulsé par Marx et Engels avec son ami Bakounine et le reste des anarchistes. Il différa néanmoins du collectivisme de son ami Bakounine pour reconnaître la complémentarité de l’anarchie et du communisme, le rapprochant en cela d’Élisée Reclus et de Pierre Kropotkine. C’est avec Reclus que Cafiero mit de l’ordre posthume dans les écrit de leur compagnon de lutte Bakounine et qu’ils firent publier “Dieu et l’État” quelques années après la mort de Bakounine.

(Résistance 71)

-[]- Notre idéal révolutionnaire est le vieil idéal de tous ceux qui refusent de se résigner à l’oppression et à l’exploitation ; pour nous et pour nos prédécesseurs, cela se résume en deux termes non moins anciens: la liberté et l’égalité.

Aussi vieux que la servitude humaine, c’est à dire que l’humanité, cet idéal a toujours été limité, a toujours eu une application partielle grâce aux efforts des réactionnaires, qui de tout temps ont muselé la révolution. Mais malgré le passé et les réactions, cet idéal a continué de se répandre et va se réaliser dans sa plus complète application dans notre révolution.

Ayant appris de l’histoire ancienne, qui nous montre les multiples mensonges sans fin pratiqués par les réactionnaires de toute sorte et de toutes périodes afin de museler, de corrompre, de calomnier la véritable valeur de la liberté et de l’égalité, c’est à dire la révolution en soi, nous avons été prévenus et plaçons à côté de la valeur apparente de ces deux pièces souvent contre-façonnées, la valeur réelle qu’elles ont toutes deux, afin que nous puissions l’accepter comme véritable.

Ces deux pièces très précieuses doivent payer pour la rédemption éternelle de l’humanité et la transaction n’aura jamais lieu tant que le temps de leur vraie valeur ne coïncide pas avec celui leur valeur apparente.

Maintenant, nous exprimons les deux valeurs réelles de la liberté et de l’égalité avec les deux termes d’Anarchie et de Communisme.

En conséquence, nous n’accepterons pas comme véritable toute liberté qui ne correspond pas exactement, qui n’est pas parfaitement identique et parfaitement égale au communisme, toute autre égalité représentée sera fausse et vile pour nous.

Ainsi, si la liberté pour nous est l’anarchie et l’égalité le communisme, alors notre formule révolutionnaire sera : Révolution = (Liberté et Egalité) (Anarchie et Communisme).

Anarchie et Communisme, comme force et matière, sont deux termes qui devraient en fait ne former qu’un seul terme, car ils expriment conjointement un seul concept.

La soumission des prolétaires, c’est à dire la très vaste majorité de l’humanité, aux accumulateurs, spéculateurs des matières premières et des moyens de production, une petite minorité, est la cause principale de toute oppression et exploitation, de toute les inégalités, du despotisme et de la brutalité humaine. La communauté humaine affirmant possession sur ces matériaux et moyens est une affirmation de liberté et d’égalité pour tous les Hommes. Mais gardant, préservant le trésor qui nous a été dérobé, se trouve l’État avec toutes ses autorités constituées et sa puissance armée, obstacles que nous devons abattre si nous voulons que les biens généraux nous soient restitués. Ainsi, alors que les deux termes de notre révolution sont jumeaux, l’anarchie est destinée à sortir de la matrice en premier afin de paver la route pour le communisme.

= = =

Lire notre récente publication « Vers l’anarchie » d’Eric Malatesta

Deux ouvrages à lire et à diffuser sans modération

 

Lâcher prise de l’illusion démocratique… L’anarchisme aujourd’hui

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, société libertaire, terrorisme d'état, Union Europeenne et nouvel ordre mondial with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 21 mai 2019 by Résistance 71


Boycott du cirque électoral !…

 

Editorial du Monde Libertaire N0 1806, avril 2019

 

Comité de Rédaction

 

25 avril 2019

 

Source: 

https://www.monde-libertaire.fr/?article=EDITO_DU_ML_N_1806

 

Halte à la publicité mensongère ! La couverture de ce Monde Libertaire laisserait sous-entendre au lecteur amateur de sensations fortes qu’il allait trouver dans ces pages de quoi ricaner sarcastiquement du vieux monde abattu par quelques cocktails Molotov. Que nenni… Relisez le titre « On préfère l’anarchisme ! », théorie politique qui a pour but de créer une société dans laquelle les individus participent librement et à égalité ; donc de créer l’anarchie, c’est-à-dire l’absence de maître, de souverain (dixit Proudhon). 

Mais l’imagerie populaire préfère caricaturer : il y a eu les bolchéviques représentés un couteau entre les dents et les anarchistes une bombe à la main. Certes, durant une courte période de l’histoire sociale, vers 1890, des anarchistes ont usé de la bombe. Ils étaient minoritaires et pensaient changer le système. Il y eut des morts, toujours ciblés. Mais difficile de trouver une idéologie, une religion ayant moins de sang sur les mains.

Inutile de nous croire responsables de l’incendie de Notre-Dame-du-Fouquet’s. L’anarchisme que nous revendiquons, loin de prôner la destruction pour la destruction, loin de prôner l’absence d’accords ou de contrats entre les individus (ce qui reviendrait à prôner la loi de la jungle), fédère ces individus dans un but d’émancipation et d’égalité sociale. Être dans la marge, c’est être dans le cahier en se contentant de la part étriquée de la page. Comme il n’est pas question de réfléchir à un projet en marge de la société capitaliste, il va de soi qu’il faudra la disparition de celle-ci.

Projet ambitieux ? Certainement mais va-t-on dire aux Algériens, dans la rue pour un autre futur, que leur projet est ambitieux ? Sommes-nous des utopistes ? Bien sûr puisque nous voulons que les enfants aillent à l’école plutôt qu’au fond des mines, nous voulons des journées de labeur qui ne dépassent pas huit heures, nous voulons des congés payés… Ok, ces trois exemples sont déjà réalisés mais lorsqu’en amont, des travailleurs, anarchistes ou non, avaient de telles revendications, ils étaient traités d’utopistes. Après, on les virait, on les embastillait ou on les tuait pour leur apprendre à vivre…

L’anarchisme aujourd’hui ? Certainement la seule théorie crédible pour ne pas foncer dans le mur. Revenir aux sources de l’humanité, c’est-à-dire s’unir pour satisfaire nos besoins, le plus économiquement possible, que ce soit dans l’utilisation des ressources ou dans la somme d’heures de travail à effectuer pour y parvenir. Vous allez dire, et vous aurez raison, que le dossier traite beaucoup plus du passé que du présent. Le présent est en construction, des expérimentations apparaissent çà et là et il est difficile de toujours trouver le temps d’écrire. Que cela ne vous empêche pas de prendre le temps de lire.

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Six textes fondamentaux sur R71 pour nous aider à  y parvenir, ensemble, à  lire, relire et diffuser sans aucune modération: