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Hommage de l’anthropologue Marshall Sahlins à son ami et accessoirement élève David Graeber

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, militantisme alternatif, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 8 septembre 2020 by Résistance 71

 

“Le véritable problème me semble t’il, ne réside pas dans le simple fait de jugements universalistes, mais dans l’existence d’un appareil de contrôle bureaucratique mondial soutenu par toute une panoplie de formes de violence physique et économique afin de mettre ces jugements en application… Mais il y a une alternative : nous pouvons demander ce qu’il faudrait pour éliminer entièrement de telles structures coercitives. Le faire reviendrait alors à poser toute une série de questions bien différentes. Premièrement et principalement, sur quelle base peut-on tenir ces structures comme étant intrinsèquement illégitimes ?… […] Après tout, ce qui est le plus essentiel au sujet des êtres humains n’est pas ce qu’ils sont à tout moment donné, mais quelle capacité de devenir ont-ils…
[…] Les principes de base de l’anarchie, l’auto-organisation, l’association volontaire, l’entraide, sont aussi vieux que l’humanité. Pareillement, le rejet de l’État et de toutes formes de violence structurelle, d’inégalité ou de domination, ne sont en aucun cas des trouvailles du XIXème siècle. […]”

~ David Graeber, extrait de son livre “Possibilities, Essays on Hierarchy, Rebellion and Desire”, AK Press, 2007

 


David Graeber sur Résistance 71

 

Hommage à David Graeber, élève et ami

 

Marshall Sahlins*

 

6 septembre 2020

 

Traduit de l’anglais par Résistance 71

 

“Décès de l’anthropologue David Graeber”

 

Il y a quelques années, quand David fut choisi pour donner la prestigieuse conférence Malinowski de Londres, Olivia Harris, qui l’introduisit au public présent, me demanda mon expérience en tant que son superviseur de thèse de doctorat. Il est une véritable fontaine d’idées, a t’elle dit, comment avez-vous supervisé David Graeber ? Vous ne le supervisez pas, ai-je répondu, du reste comment feriez-vous pour superviser un anarchiste ? David fut l’élève le plus créatif que j’ai jamais eu, mettant sans cesse sens dessus-dessous la sagesse anthropologique conventionnelle, montrant le plus souvent ostensiblement comment les peuples dominés, par leurs propres moyens, subvertissaient les états, les rois, et autres institutions coercitives, les affligeant pour créer leurs enclaves de communautés auto-gouvernées. Ses deux années de terrain dans les villages reculés de Madagascar ont démontré que les gens remplissaient des feuilles d’impôt mais ne payaient pas d’impôts, et que les rapports certifiant l’existence active de l’état dans ces campagnes avaient été surgonflés et bien exagérés.

L’activisme de David et son anthropologie étaient une, d’un seul tenant et étaient inséparables. Le petit livre qu’il a écrit : “Fragments d’une anthropologie anarchiste” est son manifeste anarchiste. Ce n’est pas au sujet d’insurrection et de lancer de bombes, mais au sujet du comment les gens dans le monde de l’Amazonie au Congo, ont patiemment créé des asiles d’auto-détermination face au spectre du pouvoir autoritaire des états. Se faisant l’avocat d’une reconstruction globale, David devint de bien des façons un être global. En 2016, alors que nous écrivions un livre ensemble, il envoyait des courriels de commentaires depuis Naplouse en Cisjordanie, depuis la Syrie et de quelque part en Turquie, où il avait rejoint des anarchistes dans leur juste combat. Une personne des plus généreuses, avec toujours le temps, la connaissance et la compassion pour ceux qui en avaient besoin. Davis devint global dans l’extension de sa présence personnelle et intellectuelle, la figure centrale de tout un réseau international de camarades acquis à cette cause.

Ses vues et actions politiques de la même manière furent globales, incluant des demandes d’abolition de frontières pour donner une libre circulation de tout le monde partout, ainsi que pour une annulation de la dette mondiale dans une grande année de Jubilé. Au sein de tout cela, David demeura un universitaire anthropologue jusqu’au plus profond, global aussi dans sa culture et sa connaissance, un des derniers anthropologues ayant une connaissance encyclopédique des cultures du monde et une profonde connaissance d’une variété d’expérience humaine. Les chasseurs du paléolithique supérieur, les royaumes d’Afrique Occidentale, les chefs polynésiens, les états malgaches et les républiques pirates, entre autres, ne lui étaient aucunement étrangers. Tout cela était instructif pour lui.

Un des livres de David est intitulé : “Possibilities”. C’est une juste et valide description de son travail. C’en est même une meilleure de sa vie. Nous offrir des possibilités de liberté pas encore imaginées fut le cadeau qu’il nous fit.

(*) Marshall Sahlins : PhD en anthropologie, professeur d’anthropologie à l’université du Michigan, doctorat en anthropologie de l’université de Colombia en 1954. Auteur de nombreux ouvrages et articles, notamment de son œuvre phare “Âge de pierre, âge d’abondance”, en anglais “Stone Age Economics, the Original Affluent Society”, publié en 1972, travail de référence sur l’étude de l’organisation politique et économique des sociétés primitives, ouvrage qui a fait passer plus d’un mythe par la fenêtre.
Professeur Emeritus d’anthropologie de l’université de Chicago. Coopéra avec David Graeber, son élève, sur la publication de leur ouvrage comme “On Kings”, 2017.
Marshall Sahlins fut aussi un ami de l’anthropologue politique français Pierre Clastres (1932-1977).

“Nous n’avons jamais affaire à des idées pures et abstraites, pas plus que nous n’ayons jamais à faire avec une production purement mécanique. Ainsi, l’idée même qu’il existe soit des idées pures ou une action matérielle irréfléchie est une idéologie dont les opérations doivent sérieusement être recherchées.”
~ David Graeber, “Possibilities”, 2007 ~

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Retrouvez Graeber et Sahlins sur notre page « Anthropologie politique »

« Fragments anthropologiques pour changer l’histoire de l’humanité » avec David Graeber (PDF)

 


Marshall Sahlins

Décès de l’anthropologue David Graeber à 59 ans

Posted in actualité, altermondialisme, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 4 septembre 2020 by Résistance 71

 


La dette… de la société à David Graeber
se paiera post-mortem…

 

David Graeber était professeur d’anthropologie, spécialiste en économie politique, de la London Schools of Economics, après avoir été viré de Yale pour ses vues radicales de la société. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages de références dont « Fragments d’anthropologie anarchiste », « Possibilities » et « La dette, les premiers 5000 ans ». Membre de l’IWW (syndicat anarchiste Industrial Workers of the World) et une des figures de proue du mouvement Occupy Wall Street, il est aussi reconnu par avoir inventé la phrase « Nous sommes les 99% » (en contraste au 1% d’oligarques gouvernant) lors des assemblées de rue d’OWS auxquelles il participait activement.
Nous avons traduit et publié des fragments de son travail depuis 2013-2014, il est avec Marshall Sahlins (avec qui il a co-écrit un livre), James C. Scott et quelques autres, un des dignes héritiers de l’anthropologue français Pierre Clastres.
La perte d’un intellectuel du calibre de Graeber est grande pour la dissidence à la réalité étatico-capitaliste. Il est décédé des suites de problèmes de santé indéterminés dans un hôpital de Venise le 3 septembre selon la déclaratoin de sa compagne .
Ses travaux décisifs sur la réalité de la société humaine et son devenir passeront à la postérité. Puisse t’il être plus lu et compris dans un proche avenir.
~ Résistance 71 ~

Lecture complémentaire :

David Graeber « Fragments anthropologiques »

Retrouvez Graeber, Clastres, Sahlins, Scott, Jaulin, Mauss, MacDonald sur notre page « Anthropologie politique »

Hommage de l’anthropologue Marshall Sahlins à son ami et élève David Graber

 

 

Société et déliquescence… Les 5 catégories de boulots de merde inutiles (David Graeber)

Posted in actualité, altermondialisme, économie, documentaire, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, pédagogie libération, politique et lobbyisme, politique et social, politique française, résistance politique with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 3 juillet 2018 by Résistance 71

Les cinq types de boulots de merde inutiles (David Graeber)

 

Résistance 71

 

1er juillet 2018

 

Dans un entretien avec le Real News Network (voir la vidéo ci-dessous, en anglais), l’anthropologue politique David Graeber a ironiquement et cyniquement identifié les 5 catégories de “boulots de merde inutiles” de notre société moderne déliquescente suite à une étude approfondie du sujet. 

Les voici:

 

1- Les fayot(e)s: Ces boulots n’existent que comme faire-valoir, pour faire briller en général un cadre de l’exécutif d’une entreprise (ou administration). Un exécutif est jugé par le nombre de ses subordonnés. Pour donner plus de crédibilité à cette caste de l’exécutif, une pléiade de millions de ces boulots inutiles est créée.

2- Les pousseurs(euses): n’existent que parce les autres entreprises en ont. Graeber compare avec les armées qui n’existent que parce que les autres en ont.

3- Les rafistoleurs (euses): Existent pour fixer des problèmes qui à la base n’ont aucun lieu d’être. Graeber utilise la comparaison suivante: Imaginez avoir une fuite à votre toiture. Vous payez quelqu’un pour vider les seaux toutes les demies-heures lorsqu’il pleut plutôt que de faire arranger votre toit. Ces boulots n’existent que pour fixer des problèmes dûs à une mauvaise organisation, ce qui avec une certaine efficacité ne devrait pas se produire. C’est de la gestion après coup de l’incompétence avérée. Il y a des millions de boulots de ce type.

4- Les cocheurs (euses) de cases: Ces boulots existent pour dire et rapporter le fait que ce qui devait être fait a été fait. Il y en a énormément dans les gouvernements et les administrations, mais aussi de plus en plus dans les entreprises. Inhérent à une bureaucratie rampante.

5- Les maîtres(ses) de cérémonie: Boulots qui existent pour superviser des gens qui n’ont pas besoin d’être supervisée. Cette catégorie représente la vaste majorité des activités de ce qu’on appelle le “mid-management”, toute cette myriade de “petits chefs” intermédiaires, dont la fonction est aussi de pourvoir à la création de nouveaux boulots inutiles…

David Graeber a étudié ces secteurs d’activité, il s’est entretenu avec des centaines d’employés de ces diverses fonctions et continuent de compiler les données de ce qu’il appelle en anglais les “Bullshit Jobs” et qu’il associe à la bureaucratisation effrénée de notre société moderne dans une “soviétisation” de la gestion économique des affaires, dans une soviétisation bureaucratique du capitalisme. Nous sommes de plein pied dans une société de la gestion de l’inutile. Il n’y a aucun doute que l’humain peut mieux faire, il l’a déjà fait et peut le refaire pourvu qu’il se débarrasse de toute cette fange qui obscurcit sa vision des choses.

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Lectures complémentaires:

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

Manifeste pour la Société des Sociétés

Manifeste contre le travail

Que faire ?

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Clastres_Préface_Sahlins

Notre page « Anthropologie politique »

 

Fragments anthropologiques pour changer l’histoire de l’humanité avec David Graeber (compilation PDF)

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Résistance 71

 

4 mai 2018

 

Nous avons demandé à Jo de JBL1960 de nous compiler la plupart de nos traductions de l’anthropologue politique David Graeber, que nous avons publiées ces dernières années dans un PDF qui permettrait aux lecteurs de mieux saisir la variété des dernières trouvailles en matière d’anthropologie et d’évolution de la société humaine.
Dans la lignée de l’anthropologue français anarchiste Pierre Clastres et de son professeur Marshall Sahlins, David Graeber, anthropologue américain (ex-Yale) chercheur à la London Schools of Economies, est dans une démarche de rassembler des recherches complémentaires de scientifiques qui le plus souvent ne communiquent entre eux que rarement, mais qui pourtant auraient tout intérêt à le faire pour expliquer au grand public les dernières trouvailles dans leur domaine qui révolutionnent le catéchisme du consensus oligarchique anthropologique ; comme par exemple en sciences humaines, une plus grande communication entre anthropologues, archéologues, sociologues, historiens et philosophes.
Dans le dernier article que nous avons traduit, Graeber comble ce vide en s’associant avec un archéologue anglais de renom pour nous parler du rapport humain au pouvoir sous un angle novateur.
Sans plus attendre, voici cette compilation, bonne lecture à toutes et à tous !

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité (PDF)

 

Lectures complémentaires:

Manifeste pour la societe des societes

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Clastres_Préface_Sahlins

On a retrouvé l’histoire de france (Jean Paul Demoule)

le_defi_celtique_aguillerm

petit_precis_sur_la_societe_et_letat

Notre page « Anthropologie Politique »

Anthropologie politique et changement de l’histoire humaine (David Graeber) ~ 1ère partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, documentaire, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 20 avril 2018 by Résistance 71

“Le socialisme est un mouvement culturel, une lutte pour la beauté, la grandeur, l’abondance.”
~ Gustav Landauer ~

 

Comment changer le cours de l’histoire humaine

 

David Graeber et David Wengrow

 

2 mars 2018

 

url de l’article:

https://www.eurozine.com/change-course-human-history/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

1ère partie

2ème partie

 

L’histoire que nous nous sommes racontée au sujet de nos origines est fausse et perpétue l’idée d’une inévitable inégalité sociale. David Graeber (anthropologue) et David Wengrow (archéologue) posent la question du pourquoi le mythe de la “révolution agricole” [NdT: du néolithique] demeure si persistant et argumentent qu’il y a bien plus de choses que nous pouvons apprendre de nos ancêtres.

1. Au début était le mot

Pendant des siècles, nous nous sommes racontés une simple histoire au sujet des origines de l’inégalité sociale. Pendant la plus grande partie de leur histoire, les humains ont vécu au sein de petites bandes de chasseurs-cueilleurs. Puis est venu l’agriculture, qui amena la propriété privée, puis la mise en place des cités c’est à dire de la civilisation au sens propre. La civilisation a voulu dire plein de mauvaises choses comme les guerres, les impôts, la bureaucratie, le patriarcat, l’esclavage… mais a aussi rendu possible la littérature, la science, la philosophie et la plupart des grands succès de l’humanité.

Presque tout le monde connaît ce narratif dans ses grandes lignes. Depuis au moins l’époque de Jean-Jacques Rousseau, ce narratif a cadré avec ce que nous pensons être la direction générale de l’histoire humaine. Ceci est important parce que ce narratif définit également notre sens de la possibilité politique. Beaucoup voit la civilisation et donc l’inégalité, comme une nécessité tragique. Certains rêvent de revenir à une utopie passée, de trouver un équivalent industriel au “communisme primitif” et même dans des cas extrêmes de tout détruire et de retourner à la chasse et à la cueillette. Mais personne ne défie la structure de base de ce narratif. Il y a un problème fondamental avec celui-ci…

C’est qu’il est faux.

Des preuves surabondantes en provenance de l’archéologie, de l’anthropologie et disciplines affiliées commencent à nous donner une bien meilleure et plus claire idée de ce qu’ont été en réalité les derniers 40 000 ans de l’histoire humaine et en quasiment tout, ne ressemblent en rien au narratif conventionnel énoncé. Notre espèce n’a pas passé le plus clair de son temps en fait au sein de petites bandes, l’agriculture n’a pas été la marque indélébile et irréversible de l’évolution sociale ; les toutes premières cités furent souvent de robustes entités égalitaires. Pourtant, alors même que les chercheurs sont graduellement parvenus à un consensus sur toutes ces questions, ils demeurent bizarrement circonspects quant à annoncer leurs trouvailles au public. ou même à des universitaires et experts d’autres disciplines, sans parler de réfléchir sur les implications politiques qu’elles ont sur le politique au sens plus large.

Ainsi, ceux qui réfléchissent sur les “grandes questions” de l’histoire humaine, les Jared Diamond, Francis Fukuyama, Ian Morris et bien d’autres prennent toujours la question de Rousseau (“quelle est l’origine de l’inégalité sociale?”) comme point de départ et assument que l’histoire au sens large va commencer après une sorte chute, de la perte d’une innocence primordiale (NdT: la théorie du “bon sauvage” corrompu chère à Rousseau..)

Simplement formuler cette question de la sorte veut dire supputer :

1. Qu’il y a une chose appelée “inégalité”

2. Que c’est un problème et

3. Qu’il y a eu un temps où cela n’a pas existé

Depuis le crash financier de 2008, bien entendu, et le tumulte qui s’en est suivi, le “problème de l’inégalité sociale” s’est retrouvé au centre du débat politique. Il semble y avoir un consensus parmi les strates intellectuelle et politique, admettant que les niveaux d’inégalité sociale sont hors norme et que les problèmes du monde en résultent d’une manière ou d’une autre. Mettre ceci en évidence est vu comme une mise en défi des structures du pouvoir global, mais comparez ceci là la façon dont des problèmes similaires auraient été discutés une génération plus tôt. A l’encontre de termes comme “capital” ou “pouvoir de classe”, le mot “égalité” est pratiquement fait pour mener à des compromis et à des demies-mesures. On peut parfaitement imaginer renverser le capitalisme ou briser le pouvoir de l’État, mais il est très difficile d’imagine d’éliminer “l’inégalité”. En fait, il n’est pas évident de savoir même ce que cela veut vraiment dire dans la mesure où les gens ne sont pas tous identiques et que personne ne voudrait vraiment qu’ils le soient.

“L’inégalité” est une manière de cadrer les problèmes sociaux en accord avec des réformateurs technologiques, le genre de personnes qui assument dès le départ que toute vision réelle de transformation sociale a été retirée depuis longtemps de la table des enjeux politiques. Cela permet de bidouiller les chiffres, d’argumente au sujet du coefficient de Gini (NdT: coefficient inventé pour mesurer la disparité sociale entre les différentes strates d’une société, par exemple le meilleur CG du monde occidental se trouve dans les pays scandinaves où la différences entre riches et pauvres est la moins élevée…) et des limites du malfonctionnement, de réajuster les régimes fiscaux ou les mécanismes de redistribution sociale et même choquer le public en montrant à quel point les choses sont devenues mauvaises: imaginez ! 0,1% de la population mondiale détient plus de 50% de la richesse mondiale !! et ce sans avoir à jamais adresser les facteurs sur lesquels les gens objectent grandement au sujet d’un tel “arrangement social” si inégal: par exemple que certains parviennent à transformer leur richesse en un pouvoir sur les autres ou que des personnes s’entendent dire que leurs besoins ne sont en rien importants et que leurs vies n’ont aucune valeur intrinsèque.

Nous sommes supposés croire que ce dernier point est juste un effet inévitable de l’inégalité et l’inégalité le résultat inévitable de vivre dans une société urbaine complexe, et à haute sophistication technologique. Voilà le véritable message politique émit par des invocations sans fin d’un âge imaginaire de l’innocence, avant l’invention de l’inégalité: que si nous voulons nous débarrasser de ces problèmes entièrement, nous devrons dans une certaine mesure nous débarrasser des 99,9% de la population terrestre et retourner dans des bandes primitives de chasseurs-cueilleurs. Autrement, le mieux que nous puissions espérer est de nous adapter à la taille de la botte qui nous écrase le visage, pour toujours, ou peut-être faire un peu plus de place pour que quelques uns d’entre nous puissent y échapper temporairement.

La science sociale commune semble maintenant mobilisée pour renforcer ce sens général de désespoir. chaque mois, nous sommes confrontés à des publications essayant de projeter l’obsession actuelle de la distribution de la propriété à l’âge de pierre, nous mettant sur le chemin d’une fausse quête des “sociétés égalitaires” définies de telle manière qu’elles ne pourraient pas exister en dehors de petites bandes de collecteurs (et peut-être même pas). Nous allons faire deux choses dans cet essai, d’abord nous allons passer un peu de temps à regarder ce qui passe pour avoir une opinion informée sur ce sujet, de révéler en quelque sorte comment se joue le jeu, comment des universitaires de renom et en apparence sophistiqués en viennent à reproduire la sagesse conventionnelle telle qu’elle fut établie en France et en Ecosse disons vers 1760. Puis nous tenterons de définir les fondations initiales d’un narratif tout à fait différent. Ceci ne constitue en fait qu’un travail de débroussaillage.

Les questions que nous traitons sont si gigantesques et les problèmes si importants, que cela prendrait des années de recherche et de débat pour commencer à seulement comprendre leurs pleines implications. Mais il y a une chose sur laquelle nous insistons. Abandonner l’histoire d’une chute d’une innocence primordiale ne veut pas dire abandonner les rêves pour une émancipation de la société humaine, c’est à dire d’une société où personne ne peut transformer son droit de propriété en un droit de réduire autrui en esclavage et où personne ne peut s’entendre dire que sa vie et ses besoins n’ont aucune importance. Au contraire. L’histoire humaine devient un endroit bien plus intéressant, contenant bien plus de moments d’espoir qu’on nous a mené à imaginer, une fois qu’on a appris à jeter nos chaînes conceptuelles et percevons ce qui est véritablement là.

2. Les auteurs contemporains sur les origines de l’inégalité sociale ou…  l’éternel retour de Jean-Jacques Rousseau

Commençons par tracer les grandes lignes du cours de l’histoire humaine, le narratif se déroule comme suit:

Alors que le rideau se lève sur l’histoire de l’humanité, il y a disons quelques 200 000 ans, avec l’apparence de l’Homo sapiens moderne, nous trouvons notre espèce vivant en de petites bandes nomades allant de 30 à 40 individus. Ces bandes recherchent des territoires pour la chasse et la cueillette, suivent les hardes, récoltant noix et baies. Si les ressources se raréfient ou les tensions sociales augmentent, leur réponse est de se déplacer. La vie de ces humains qui est on peut le penser dans l’enfance de l’humanité, est dure et dangereuse mais aussi pleine de possibilités. Il y a peu de possession matérielle, mais le monde est pur et invite à l’exploration. Les individus ne travaillent que quelques heures par jour et la taille modeste des groupes permet de maintenir des rapports de camaraderie sans structure formelle de domination.

Rousseau, qui écrivait au XVIIIème siècle, référait à “l’état de nature”, mais de nos jours, il est présumé que cela comprenait la plus grande partie de notre histoire. Il est aussi assumé que cette époque est la seule qui a vu l’être humain vivre dans des “sociétés d’égaux”, sans classes, sans castes, sans leaders héréditaires ou sans gouvernement centralisé.

Hélas, ce joyeux état des choses eut une fin. Notre vision conventionnelle de l’histoire du monde place ce moment il y a environ 10 000 ans, à la fin du dernier âge glaciaire.

A ce moment, nous trouvons nos acteurs humains imaginaires dispersés sur les continents du monde, commençant à faire pousser leurs propres récoltes et à élever leurs troupeaux. Quelqu’en soient les raisons locales (qui sont toujours en débat), les effets sont énormes et les mêmes partout. L’attachement au territoire et la propriété privée prennent une importance jusqu’ici inconnue et avec eux, des rivalité sporadiques et la guerre. L’agriculture fournit un surplus de nourriture, qui permet à certains d’accumuler une richesse et d’obtenir une influence s’étendant au-delà de leur groupe relationnel.

D’autres utilisent leur liberté gagnée sur l’arrêt de la quête perpétuelle de nourriture pour développer de nouvelles techniques comme l’invention d’armes plus sophistiquées, d’outils, de véhicules et de fortifications ou la mise en place de politique et de religions organisées. En conséquence, ces “fermiers néolithiques” prennent rapidement la mesure sur leurs voisins toujours chasseurs-cueilleurs et se mettent à les éliminer ou à les absorber dans leur nouveau mode de vie supérieur bien que moins égalitaire.

Pour rendre les choses toujours plus difficiles, du moins comme le raconte l’histoire, l’agriculture permet une augmentation de la population mondiale. Alors que les gens arrivent dans de toujours plus grandes concentrations, nos ancêtres ignorants prennent une autre mesure irréversible vers l’inégalité et il y a environ 6000 ans, des villes apparaissent et notre destin est scellé. Avec les villes survient le besoin d’un gouvernement centralisé. De nouvelles classes de bureaucrates, de prêtres et de politiciens-guerriers s’y installent de manière permanente afin de maintenir l’ordre et d’assurer le flot tranquille des produits et des services ainsi que des services publics. Les femmes qui ont auparavant eu un rôle important dans les affaires humaines se retrouvent séquestrées ou emprisonnées dans des harems.

Les prisonniers des guerres sont réduits en esclavage. L’inégalité totale fait son apparition et on ne peut plus s’en débarrasser. Mais, nous assure toujours les diseurs de contes, pas tout ce qui émergea de la civilisation urbaine n’est mauvais. L’écriture est inventée, d’abord à des fins de comptabilité, mais ceci permet aussi de grandes avancées dans les domaines de la science, de la technologie et des arts. Au prix de notre innocence, nous sommes devenus modernes et pouvons maintenant contempler avec pitié et jalousie ces quelques sociétés “traditionnelles et primitives” qui quelque part, ont loupé le train en marche.

C’est cette histoire qui, comme on dit, forme la fondation de tout le débat contemporain sur l’inégalité. Si, disons, un expert en relations internationales ou un psychologue, veulent réfléchir sur de tels sujets, ils assumeront certainement que, pour la plupart de l’histoire humaine, nous avons vécu au sein de petites bandes de collecteurs égalitaires ou que la venue des cités a aussi voulu dire l’arrivée de l’État. Il en va de même pour la plupart des livres récents qui essaient de regarder l’histoire générale de l’humanité afin d’en tirer des conclusions politique applicables à la vie contemporaine.

Considérons le livre de Francis Fukuyama The Origins of Political Order: From Prehuman Times to the French Revolution”:

“Dans ses premières étapes, l’organisation politique humaine est similaire à la société de bandes observée chez les primates supérieurs comme les chimpanzés. Ceci peut-être vu comme une forme d’organisation sociale par défaut… Rousseau a fait remarquer que l’origine de l’inégalité politique repose dans le développement de l’agriculture et en cela il eut largement raison. Comme les sociétés de bandes sont pré-agricoles, il n’y a pas de propriété privée dans le sens moderne du terme. Comme les bandes de chimpanzés, les bandes de chasseurs-cueilleurs habitent une taille de territoire qu’ils peuvent garder et éventuellement protéger. Mais ils ont moins de raisons comparés aux agriculteurs de marquer un bout de terrain et de dire “c’est à moi”. Si leur territoire est envahi par un autre groupe ou est infiltré par de dangereux prédateurs, les sociétés de bandes peuvent avoir l’option de simplement se déplacer ailleurs dûe aux faibles densités de population. Les sociétés de bandes sont hautement égalitaires… Le leadership repose sur des individus pour leur force, leur intelligence et leur confiance, mais il tend à aller d’un individu à l’autre.

Jared Diamond dans son “World Before Yesterday: What Can We Learn from Traditional Societies?” suggère que de telles bandes (dans lesquelles ils pensent que les humains vivaient toujours il y a encore 11 000 ans), ne comptaient que quelques douzaines d’individus, essentiellement biologiquement reliés. Ils menaient une existence frugale “chassant et collectant tout animal ou plante vivant dans un acre de forêt” (pourquoi juste un acre il ne l’a jamais expliqué). Leur vie sociale, d’après Diamond, était des plus simples. Les décisions étaient prises après des discussions en face à face, il y avait “très peu de possessions personnelles” et “pas de leadership formel ni de spécialisation économique”. Diamond en conclut que ce n’est tristement que dans ce type de sociétés que l’humain est parvenu à un degré signifiant d’égalité sociale.

Pour Diamond et Fukuyama, tout comme pour Rousseau quelques siècles plus tôt, ce qui a mis un terme à l’égalité, partout et pour toujours, fut l’invention de l’agriculture et les plus hauts niveaux de population qu’elle permit d’entretenir. L’agriculture amenant un changement de la bande d’individus à la tribu, à l’accumulation de surplus de nourriture qui nourrit alors une croissance de population, menant certaines “tribus” à se développer en des sociétés hiérarchisées connues sous le vocable de “chefferies”. Fukuyama en fait une description quasi biblique, un départ de l’Eden terrestre: Alors que de petites bandes d’humains migrèrent et s’adaptèrent à différents environnements, elles commencèrent leur exode de l’état de nature en développant de nouvelles institutions sociales.” Ces gens firent la guerre pour des ressources. Pubères, ces sociétés se dirigeaient vers toujours plus de problèmes.

Il était temps de grandir, temps de nommer un leadership approprié. Avant longtemps, les chefs se déclarèrent rois, même empereurs. Cela ne servait à rien de résister. Tout ceci était inévitable une fois que les humains avaient adopté des formes larges et complexes d’organisation. Même lorsque les leaders commencèrent à mal agir, s’emparant des surplus agricoles pour promouvoir leurs sbires et leurs familles, rendant leur statut permanent et héréditaire, collectionnant les trophées, les crânes et des harems de femmes esclaves, ou arrachant les cœurs de leurs rivaux aux couteaux, on ne pouvait plus faire machine arrière. Les grandes populations, opine Diamond, “ne peuvent pas fonctionner sans leaders qui prennent les décisions et des exécutifs qui mettent ces décisions en pratique, des bureaucrates qui administrent les décisions et le lois. Hélas pour vous, lecteurs anarchistes qui rêvez de vivre sans état ni gouvernement, ce sont les raisons du pourquoi votre rêve n’est pas réaliste: vous devrez trouver de petites bandes d’individus qui vous accepterons, là où personne n’est étranger à personne et où rois, présidents et bureaucrates sont inutiles.

Une triste conclusion, pas seulement pour les anarchistes, mais pour tous ceux qui se sont jamais demander s’il pouvait y avoir une alternative viable au statu quo. Mais la chose remarquable est que, malgré le ton péremptoire, de telles affirmations et déclarations ne sont en fait fondés sur aucune preuve scientifiquement établie. Il n’y a absolument aucune raison de croire que de petits groupes sont plus enclins à être égalitaires et que ces larges groupes doivent nécessairement avoir des rois, des présidents ou des bureaucraties. Ce ne sont que des préjudices, des opinions déclarés comme faits.

Dans le cas de Fukuyama et de Diamond au moins, notez qu’ils ne furent jamais entraînés dans  les disciplines idoines pour le sujet (le premier fait de la science politique et l’autre a un doctorat en physiologie de la vésicule biliaire…). Pourtant, même quand des anthropologues et des archéologues s’essaient aux narratifs de « la grande fresque” de notre histoire, ils ont une tendance bizarre à terminer  avec une variations mineure sur la théorie de Rousseau. Dans leur livre: “The Creation of Inequality: How our Prehistoric Ancestors Set the Stage for Monarchy, Slavery, and Empire”, Kent Flannery et Joyce Marcus, deux éminents universitaires , mettent par écrit quelques 500 pages sur des cas d’études archéologiques et ethnographiques pour essayer de résoudre le puzzle. Ils admettent que nos ancêtres de l’âge glaciaire n’étaient pas entièrement ignorant des institutions de hiérarchie et de servitude, mais insistent sur le fait qu’ils ont essentiellement rencontré ces affaires dans le domaine du surnaturel (esprits ancestraux et les choses de ce type). L’invention de l’agriculture, proposent-ils, a mené à l’émergence de “clans” ou de “groupes de descendance” démographiquement étendus et alors que cela se produisait,  l’accès aux esprits et aux morts devint la route vers le pouvoir terrestre (comment exactement n’est pas clairement expliqué). D’après Flannery et Marcus, le grand pas suivant vers l’inégalité s’en vint lorsque certains membres des clans de talent ou de renommée inhabituels, guérisseurs experts, guerriers ou autres super-doués , reçurent le droit de transmettre leur statut à leur descendant, sans aucun regard envers l’aptitude et la compétence de l’héritier. Ceci sema dès lors la graine et voulut dire dès cet instant que ce n’était plus qu’une question de temps pour qu’arrivent les villes, la monarchie, l’esclavage et l’empire.

La chose curieuse au sujet du livre de Flannery et Marcus est que seulement avec la naissance des états et des empires amènent-ils de véritables preuves archéologiques. Tous les véritables moments clef de leur compte-rendu de la “création de l’inégalité” dépend de descriptions relativement récentes de dénicheurs, de gardiens de troupeaux et de cultivateurs à petite échelle tels les Hadza des plateaux de l’Afrique orientale ou les Mambikwara de la forêt amazonienne. Les comptes-rendus de telles “sociétés traditionnelles” sont traités comme s’ils étaient des fenêtres ouvertes sur les temps paléolithiques et néolithiques passés. Le problème est qu’elles ne sont rien de la sorte. Les Hadza et les Mambikwara ne sont pas des fossiles vivants. Ils ont été en contact avec des états et des empires agraires, des pillards, des commerçants, pendant des millénaires et leurs institutions sociales furent façonnés de manière décisive au travers de leurs tentatives de s’engager avec ou au contraire de les éviter. Seule l’archéologie peut nous dire ce qu’ils ont de communs avec les sociétés préhistoriques, si tant est qu’il y ait des point communs. Donc, alors que Flannery et Marcus nous fournissent une foule de points de vue très intéressants sur le comment les inégalités pourraient éventuellement émerger dans les sociétés humaines, Ils nous donnent très peu de raisons de penser que ce fut de fait ce qui se produisit.

Finalement, considérons l’ouvrage de Ian Morris “Foragers, Farmers, and Fossil Fuels: How Human Values Evolve”. Morris suit un projet intellectuel différent: amener les trouvailles en archéologie, en histoire ancienne et en anthropologie en dialogue avec le travail d’économistes comme Thomas Piketty sur les causes de l’inégalité dans le monde moderne ou du point de vue plus politiquement orienté de Sir Tony Atkinson et son: “Inequality: What can be done ?” Le “temps profond” de l’histoire humaine, nous informe Morris, a quelque chose d’important à nous dire au sujet de telles questions, mais seulement si nous établissons en premier lieu une mesure uniforme de l’inégalité applicable à tout le spectre sociétal. Il réalise cela en traduisant les “valeurs” des chasseurs-cueilleurs et des fermiers du paléolithique et du néolithique en termes familiers aux économistes modernes et ensuite en utilisant ces valeurs pour établir des coefficients Gini ou ratio formel d’inégalité. Au lieu des inégalités spirituelles mises en lumière par Flannery et Marcus, Morris nous donne quant à lui une vision matérialiste sans excuse, divisant l’histoire humaine incluant les trois grands “F” de son titre, selon la manière dont ils dirigent la chaleur. Toutes les sociétés, suggère t’il, ont un niveau “optimal” d’inégalité sociale, un “niveau spirituel” incorporé pour utiliser les termes de Piketty et Atkinson, qui est approprié à leur mode prévalent d’extraction énergétique.

Dans un article de 2015 publié dans le New York Times, Morris nous donne des chiffes, des revenus primordiaux quantifiées en dollar US et fixés à la valeur de 1990. Il assume également que les chasseurs.cueilleurs du dernier âge glaciaire vivaient essentiellement en petites bandes nomades. En résultat, ils consommaient peu, l’équivalent suggère t’il de 1,10 US$ / jour. En conséquence il jouissait d’un coefficient Gini de 0,25, ce qui est à peu près aussi bas qu’on puisse aller, car il y avait très peu de surplus ou capital qui aurait pu être capté par une élite voulant se dégager. Les sociétés agraires et pour Morris ceci inclut tout depuis le village néolithique de Çatalhöyük il y a 9000 ans à la Chine de Kubilaï Khan ou la France de Louis XIV, étaient plus peuplées et plus opulentes avec une consommation moyenne de l’ordre de 1,50 à 2,20 US$ / jour et une propension à accumuler le surplus de richesse. Mais les gens travaillaient aussi bien plus dur et dans des conditions rendues inférieures, ainsi les société agricoles tendaient à avoir bien plus d’inégalités sociales.

Les sociétés à énergie hydrocarburée auraient vraiment dû changer tout cela en nous libérant de la pénibilité du travail manuel et nous ramener vers des coefficients Gini bien plus raisonnables, plus proches de ceux de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs et pendant un moment il apparut que cela commença, mais pour une raison étrange, que Morris ne comprend pas très bien, les choses se sont inversées de nouveau et la richesse est une fois de plus pompée dans les mains d’une infime élite mondiale:

Si les méandres de l’histoire économique de ces derniers 15 000 ans et la volonté populaire peuvent être des guides de tendance, le “bon” niveau de revenu après imposition semble se situer entre 0,25 et 0,35 et celui de l’inégalité de richesse entre 0,70 et 0,80. Beaucoup de pays sont maintenant sur ou au-delà de la limite supérieure de ces niveaux, ce qui suggère que Mr Piketty a raison de prédire des problèmes.
Un ajustement technocratique est définitivement à l’orde du jour !

Laissons de côté les prescriptions de Morris, mais concentrons-nous juste sur un chiffre, celui du revenu paléolithique de 1,10 US$ / jour . D’où cela tombe t’il ? De manière présumée, le calcul à quelque chose à voir avec la valeur calorifique de l’ingestion quotidienne d’aliments. Mais on compare cela au revenu quotidien actuel, ne devrions-nous pas alors aussi inclure comme facteur les autres choses que les récolteurs paléolithiques avaient gratuitement mais que nous sommes attendus de payer à notre époque comme: sécurité gratuite, résolution de disputes gratuite, éducation primaire gratuite, gratuité des soins pour les anciens, gratuité des traitements médicaux, sans mentionner la gratuité des loisirs: musique, contes et services religieux ? Même lorsqu’on en vient à la nourriture, on doit considérer aussi la qualité: après, on parle ici d’une nourriture 100% bio de produits entièrement naturels, lavés à l’eau de source la plus pure qui soit. La plus grande partie des revenus actuels part dans le remboursement des emprunts ou dans les loyers. mais considérez les prix d’emplacement de camping sur des sites de premières qualités en Dordogne ou au Vézère, sans parler des cours du soir de luxe comprenant la peinture rupestre et la sculpture sur ivoire, et tous ces superbes manteaux de fourrure. Certainement que tout ceci doit coûter bien au delà de 1,10 US$ par jour, même à la valeur du dollar de 1990. Ce n’est pas pour rien que l’anthropologue Marshall Sahlins référait aux collecteurs de ces sociétés comme faisant partie de la “société affluente originale”. Une telle vie aujourd’hui ne serait certainement pas bon marché.

Nous reconnaissons que tout ceci est un peu poussé à dessein, mais c’est notre sujet. Si on réduit l’histoire du monde au coefficient Gini, il s’ensuivra nécessairement des choses bien bizarres et un peu idiotes. Toutes très déprimantes. Au moins Morris sent bien que quelque chose déraille avec la récente galopade des inégalités globales. Par contraste, l’historien Walter Scheider a pris le style de lecture de Piketty de l’histoire humaine et l’a mené jusqu’au bout de sa conclusion misérable dans son livre publié en 2017: “The Great Leveler: Violence and the History of Inequality from the Stone Age to the Twenty-First Century”, concluant qu’il n’y a rien que nous puissions vraiment faire en ce qui concerne l’inégalité. La civilisation invariablement met toujours à sa tête une petite élite qui se saisit de toujours plus de parts du gâteau La seule chose qui ait jamais été efficace pour les déloger est une catastrophe: guerre, peste, conscription de masse, souffrance et mort généralisées. Les demies-mesures ne marchent jamais. Donc, si vous ne voulez pas retourner vivre au fond d’une grotte ou mourir dans un holocauste nucléaire (qui de manière présumée se termine aussi avec les survivants allant vivre dans des grottes…), vous devrez juste accepter l’existence des Warren Buffet et Bill Gates.

L’alternative libérale ? Flannery et Marcus, qui se sont ouvertement identifiés avec la tradition de Rousseau, terminent leur recherche avec la suggestion intéressante suivante:

Nous avons une fois abordé ce sujet avec Scotty MacNeish, un archéologue qui a passé 40 ans de sa vie à étudier l’évolution sociale. Comment, nous demandions-nous, la société pourrait-elle devenir plus égalitaire ? Après avoir brièvement consulté son vieux pote “Jack Daniels”, MacNeish répliqua: ‘Mettez les chasseurs-cueilleurs en charge de la société’”.

A suivre…

“Le socialisme vient des siècles et des millénaires précédents, en cela, aucun politicien du quotidien ne peut être un socialiste. Le socialisme englobe toute la société et son passé, sent et sait d’où nous venons et ensuite détermine où nous allons…”
~ Gustav Landauer ~

Lectures complémentaires:

Manifeste pour la societe des societes

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Clastres_Préface_Sahlins

On a retrouvé l’histoire de france (Jean Paul Demoule)

le_defi_celtique_aguillerm

Notre page « Anthropologie Politique »

Résistance politique: le mouvement révolutionnaire au XXIème siècle (David Graeber)

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Lectures complémentaires:

Manifeste pour la societe des societes

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

Appel au Socialisme (PDF)

 


« Etes-vous anarchiste ? »

 

L’Anarchisme ou le mouvement révolutionnaire du XXIème siècle

 

David Graeber et Andrej Grubacic

2004

 

Source:

https://fr.theanarchistlibrary.org/library/david-graeber-andrej-grubacic-l-anarchisme-ou-le-mouvement-revolutionnaire-du-vingt-et-unieme-s

 

Il devient de plus en plus évident que le temps des révolutions n’est pas terminé. De même, il devient de plus en plus clair que le mouvement révolutionnaire mondial du vingt et unième siècle trouvera moins ses origines dans la tradition marxiste, ou même dans le socialisme au sens strict, que dans l’anarchisme.

Partout, de l’Europe de l’Est à l’Argentine, de Seattle à Bombay, les idées et principes anarchistes sont en train de faire naitre de nouvelles visions et rêves radicaux. Souvent, leurs défenseurs ne se revendiquent pas « anarchistes ». Ils se présentent sous d’autres noms : autonome, anti-autoritarisme, horizontalité, Zapatisme, démocratie directe … Malgré tout on retrouve partout les mêmes principes de base : décentralisation, association volontaire, assistance mutuelle, modèle de réseau et plus que tout, le rejet de l’idée que la fin justifie les moyens, sans parler de celle selon laquelle la tache d’un révolutionnaire est de s’emparer du pouvoir d’état et donc de commencer à imposer sa vision au bout du fusil. Par dessus tout, l’anarchisme comme une éthique de pratiques – l’idée de construire une société nouvelle “à l’intérieur de l’ancienne” — est devenu l’inspiration de base du “mouvement des mouvements” (dont les auteurs font partie), dont le but a été dès le début moins de s’emparer du pouvoir d’état que dénoncer, délégitimer et démanteler les mécanismes de domination tout en gagnant des espaces d’autonomie toujours plus grands, avec à l’intérieur une gestion participative.

Il existe des raisons évidentes à l’attraction envers les idées anarchistes au début de ce 21ème siècle : la plus évidente, les échecs et catastrophes résultant des si nombreux efforts pour renverser le capitalisme en s’emparant du contrôle des appareils de gouvernement durant le 20eme. Un nombre toujours plus important de révolutionnaires ont commencé à admettre que “la révolution” ne surviendra pas comme un grand moment apocalyptique, la prise de l’équivalent d’un Palais d’Hiver mais comme un long processus qui s’est déroulé depuis une grande partie de l’histoire de l’humanité (même si, comme la plupart des choses, cela s’est accéléré ces derniers temps), rempli de stratégies d’offensives et de replis autant que d’affrontements spectaculaires et qui ne connaitra jamais – en fait la plupart des anarchistes pensent ne devrait jamais connaître – une conclusion définitive.

C’est un peu déconcertant, mais cela nous offre une énorme consolation : nous n’avons pas à attendre jusqu’à “après la révolution” pour entrevoir à quoi ressemble la vraie liberté. Comme l’exprime joliment le Crimethinc Collective, les propagandistes les plus importants de l’anarchisme américain contemporain: “la liberté n’existe que dans les moments de révolution. Et ces moments ne sont pas aussi rares que vous le pensez.” Pour un anarchiste, en fait, essayer de créer des expériences non aliénantes, une démocratie réelle, est un impératif éthique; c’est seulement en construisant une forme d’organisation au présent, au moins une approximation rudimentaire de comment fonctionnerait réellement une société libre, où tous, chaque jour, seraient en mesure de vivre, que l’on pourra garantir que nous ne redégringolerons pas dans le désastre. Des révolutionnaires sinistres et tristes qui sacrifient tous les plaisirs à la cause ne peuvent produire que des sociétés sinistres et tristes.

Ces changements ont été difficiles à documenter parce que, jusqu’à aujourd’hui, les idées anarchistes n’ont reçu quasiment aucune attention dans les milieux de la recherche. Il existe encore des milliers de chercheurs marxistes mais presque aucun anarchistes. Ce vide est quelque peu difficile à expliquer. C’est sans doute en partie parce que le marxisme a toujours eu des affinités avec le milieu universitaire, affinités dont ne bénéficie pas l’anarchisme de toute évidence. Après tout, le marxisme a été le seul grand mouvement social inventé par un Docteur en Philosophie. La plupart des travaux sur l’histoire de l’anarchisme partent du principe qu’il était en gros similaire au marxisme : l’anarchisme est présenté comme l’invention personnelle de quelques penseurs du 19ème siècle (Proudhon, Bakounine, Kropotkine…) qui inspirèrent ensuite des organisations de la classe ouvrière, s’empêtrèrent dans des luttes politiques, se divisèrent en sectes…

L’anarchisme apparaît couramment dans les études comme le cousin pauvre du marxisme, théoriquement un peu maladroit mais fait pour des cerveaux, peut-être, avec passion et sincérité. L’analogie est réellement fausse. Les « fondateurs » de l’anarchisme ne se voyaient pas comme ayant inventé quelque chose de particulièrement nouveau. Ils considéraient ses principes de base — assistance mutuelle, association volontaire, prise de décision égalitaire— aussi vieux que l’humanité. Il en va de même pour le rejet de l’état et toutes les formes de violence structurelle, inégalité ou domination (anarchisme signifie littéralement “sans gouvernants”) — avec l’affirmation que toutes ces formes sont reliées entre elles et se renforcent. Aucun de ces principes n’étaient considérés comme le départ d’une nouvelle et surprenante doctrine, mais comme une tendance inscrite de longue date dans l’histoire de la pensée humaine et qui ne peut être inclus dans aucune théorie générale d’une idéologie.[1]

D’un certain point de vue c’est une sorte de foi: la croyance que la plupart des formes d’irresponsabilités qui semblent rendre nécessaire le pouvoir sont en réalité les effets du pouvoir lui-même. En pratique, c’est un questionnement constant, un effort pour identifier chaque relation obligatoire ou hiérarchique dans la vie humaine et leur mise à l’épreuve pour en tester la validité, et si cela n’est pas possible — ce qui s’avère généralement être le cas— un effort pour limiter leur pouvoir et donc élargir ainsi la portée de la liberté humaine. Tout comme un soufi pourrait dire que le soufisme est le noyau de vérité derrière toutes les religions, un anarchiste pourrait prétendre que l’anarchisme est l’incitation à la liberté derrière toutes les idéologies politiques

Les écoles du marxisme ont toujours eu des fondateurs. Tout comme le marxisme est né du cerveau de Marx ; nous avons des léninistes, des maoïstes, des althussériens… (Notez comment la liste commence avec des chefs d’états et des classes sociales pour la plupart des professeurs français — qui à leur tour sont capables de donner naissance à leur propre secte : Lacaniens, Foucauldiens….)

Les écoles de l’anarchisme au contraire, émergent presque invariablement d’une forme quelle qu’elle soit de principe d’organisation ou de forme de pratique : Anarcho-syndicalistes et Anarcho-Communistes, Insurrectionnalistes et Plateformistes, Coopérativistes, Conseillistes, Individualistes, etc

Les anarchistes se distinguent par ce qu’ils font et comment ils s’organisent pour le faire. Et en effet, c’est à réfléchir et à débattre de cela que les anarchistes ont passé le plus clair de leur temps. Ils n’ont jamais montré beaucoup d’intérêt pour les diverses grandes stratégies ou questions philosophiques qui préoccupent les marxistes, du genre :est-ce que les paysans représentent une classe potentiellement révolutionnaire? (les anarchistes considèrent que c’est aux paysans de décider) ou quelle est la nature de la marchandise ? Ils ont plutôt tendance à débattre sur la manière réellement démocratique de conduire une réunion, à quel moment l’organisation cesse de donner de la puissance à l’individu et commence à entraver la liberté individuelle. Est-ce que le “leadership” est nécessairement une mauvaise chose? Ou, encore, au sujet de l’éthique de l’opposition aux pouvoirs: Qu’est-ce que l’action directe ? Doit-on condamner quelqu’un qui assassine un chef d’état? Quand est-il juste de lancer un pavé?

Le marxisme, donc, a eu tendance à se constituer en un discours théorique ou analytique sur la stratégie révolutionnaire. L’anarchisme a eu tendance à tenir un discours éthique sur cette même pratique. Il en résulte que, si le marxisme a produit des brillantes théories sur la praxis, c’est la plupart du temps des anarchistes qui ont travaillé sur la praxis en elle-même.

Il apparaît actuellement comme une rupture entre les générations de l’anarchisme: entre ceux dont la formation politique remonte aux années 60 et 70 — et qui ne se sont pas encore débarrassés des habitudes sectaires du siècle dernier— ou qui agissent encore dans ce cadre, et des militants plus jeunes beaucoup mieux informés, entre autres, à travers les idées des mouvements indigènes, féministes, écologistes et contre culturels. Les premiers s’organisent principalement à travers des Fédérations Anarchistes en vue telles que IWA, NEFAC ou IWW. Les seconds travaillent avant tout à travers les réseaux du mouvement social mondial comme Peoples Global Action, qui réunit des collectifs anarchistes d’Europe et d’ailleurs avec des groupes allant de militants Maoris en Nouvelle Zélande, des pêcheurs d’Indonésie en passant par le syndicat des postiers canadiens.[2] Ces derniers — que l’on pourrait appeler approximativement des « anarchistes, avec un a minuscule”, sont aujourd’hui de loin la majorité. Mais cela est difficile à affirmer puisque beaucoup d’entre eux ne revendiquent pas très ouvertement leurs affinités. En réalité, ils sont nombreux à prendre si sérieusement les principes anarchistes d’anti-sectarisme et d’évolutivité ouverte qu’ils refusent de se qualifier d’anarchistes pour ces raisons mêmes.[3]

Mais les trois points essentiels qui traversent toutes les expressions de l’idéologie anarchiste sont bel et bien là — anti-étatisme, anti-capitalisme et actions politiques préfiguratives (par exemple,. modes d’organisation qui ressemblent délibérément à la société que l’on veut créer. Ou, comme un historien anarchiste de la révolution espagnol l’a formulé “un effort pour penser non seulement l’idées mais les réalités elles-mêmes de l’avenir”.[4] Cela est présent partout des collectifs contre culturels [jamming] jusqu’à Indymédia, tout cela pouvant être nommé anarchiste au nouveau sens du terme.[5] Dans certains pays, il n’existe qu’un degré limité de confluences entre les deux générations coexistantes, principalement sous la forme d’un suivi de ce que fait l’autre — mais pas beaucoup plus.

L’une des raisons en est que la nouvelle génération est beaucoup plus intéressée à développer de nouvelles formes de pratiques que de débattre sur les plus petits détails idéologiques. L’exemple le plus spectaculaire en a été le développement de nouvelles formes de prises de décision, les prémisses, au moins, d’une culture alternative de la démocratie. Les célèbres spokescouncils[6] nord-américains ou des milliers de militants coordonnent des actions à grande échelle par consensus, sans structure formelle de leadership, n’en sont que les plus spectaculaires.

A vrai dire, qualifier ces formes de « nouvelles » est quelque peu fallacieux. L’une des principales inspirations pour la nouvelle génération d’anarchistes sont les municipalités autonomes zapatistes du Chiapas, basés à Tzeltal ou Tojolobal — des communautés qui ont utilisé le consensus depuis des milliers d’années — et adopté maintenant seulement par des révolutionnaires pour garantir aux femmes et aux plus jeunes d’avoir une voix égale. En Amérique du Nord, le « processus du consensus” a émergé plus que tout autre chose du mouvement féministe des années 70, comme une vaste réaction négative contre le style macho de leadership typique de la Nouvelle gauche des années 60. L’idée même de consensus a été empruntée aux Quakers, qui eux-mêmes, disent avoir été inspirés par les Six Nations et autres pratiques indiennes.

Le consensus est souvent mal compris. On entend souvent des critiques qui prétendent qu’il engendre une conformité étouffante, mais ces critiques ne proviennent pratiquement jamais de personnes qui ont réellement observé le consensus en action, du moins, guidé par des facilitateurs entrainés et expérimentés (quelques expérimentations récentes en Europe, où il n’existe pas une grande tradition dans ce genre d’exercice se sont révélées quelques peu maladroites). En fait, l’hypothèse de départ est que personne n’est capable de convertir entièrement quelqu’un à son point de vue ou ne le devrait, probablement. Au lieu de cela, le but du processus de consensus est de permettre à un groupe de décider en commun du déroulement d’une action. Au lieu de va et vient de propositions soumises au vote, ces propositions sont travaillées et retravaillées, amalgamées ou réinventées, avec un processus de compromis et de synthèse, jusqu’à ce que cela se termine par quelque chose qui convient à tous. Lorsque cela arrive à l’étape finale, réellement « trouver un consensus”, il existe deux niveaux possibles d’ objection: On peut “rester à l’écart”, dire “Je n’aime pas cela et ne participerais pas mais je n’empêcherais personne de le faire”, ou “bloquer”, ce qui a l’effet d’un veto. On ne peut bloquer que si l’on pense qu’une proposition est en violation des principes fondamentaux ou des raisons pour lesquelles un groupe s’est constitué. On pourrait dire que la fonction qui , dans la constitution américaine, est délégué aux tribunaux pour annuler des décisions législatives qui violent les principes constitutionnels, est ici délégué à toute personne qui a le courage de s’opposer à la volonté collective du groupe ( avec toutefois, bien sûr, des moyens de contester des blocages sans fondement).

On pourrait continuer longtemps sur les méthodes élaborées et incroyablement sophistiquées qui ont été mises en place pour rendre possible tout ce fonctionnement ;des formes de consensus modifié exigées par de très grands groupes; de la façon dont le consensus lui-même renforce le principe de décentralisation en faisant en sorte qu’on ne souhaite pas présenter des propositions devant un groupe très grand si l’on n’a pas les moyens de garantir l’égalité entre les sexes et ceux de la résolution des conflits … Il s’agit d’une forme de démocratie directe très différente de celle que nous associons habituellement à ce terme — ou, d’ailleurs, avec le type de vote à la majorité habituellement employé par les anarchistes européens et nord-américains des générations précédentes ou encore employé dans, disons, les assemblées argentines classe moyenne urbaine (bien qu’il ne le soit, la plupart du temps, parmi les piqueteros les plus radicaux qui tendent à fonctionner par consensus.) Avec des contacts internationaux toujours plus nombreux entre différents mouvements, l’ inclusion de groupes et de mouvements d’Afrique, d’Asie et d’Océanie avec des traditions radicales différentes indigènes, nous assistons au début d’une nouvelle conception mondiale de la signification du terme “démocratie”, aussi éloignée que possible du parlementarisme néolibéral tel qu’il est généralement défendu par les pouvoirs en place à travers le monde.

Il est difficile de suivre ce nouvel esprit de synthèse en lisant la plupart de la littérature anarchiste actuelle, parce que ceux qui dépensent la plupart de leur énergie sur des questions théoriques , plutôt que sur des formes de pratiques émergentes, sont les plus susceptibles de préserver la vieille logique dichotomique sectaire. L’anarchisme moderne est imprégné d’innombrables contradictions. En même temps que les anarchistes,avec un a minuscule, intègrent lentement des idées et des pratiques apprises de leurs alliés indigènes dans leur mode d’organisation ou au sein de leurs communautés alternatives, la principale trace dans la littérature a été l’émergence d’une secte de primitivistes, une bande notoirement controversée qui appelle à la destruction complète de la civilisation industrielle et même, dans certain cas, agricole.[7] Pourtant, ce n’est qu’une question de temps avant que cette vieille logique du soit/ou laisse place à quelque chose qui ressemblera davantage à la pratique des groupes basée sur le consensus.

A quoi pourrait ressembler cette nouvelle synthèse? Il est possible d’en discerner quelques grandes lignes à l’intérieur du mouvement. Elle insistera sur la nécessité d’approfondir constamment le sujet de l’ant-iautoritarisme, en prenant ses distances du réductionnisme de classe pour essayer d’englober « l’ensemble des formes de domination », c’est à dire mettre l’accent non seulement sur l’état mais également sur les relations entre sexes, non seulement sur l’économie mais aussi sur les relations culturelles et l’écologie, la sexualité et la liberté sous toutes ses formes, et tout cela non seulement à travers les relations à l’autorité mais également basé sur des concepts plus riches et variés

Cette approche ne nécessite pas une expansion sans limite de production matérielle, ou ne prétend pas que la technologie soit neutre, mais elle ne dénonce pas non plus la technologie per se. Au contraire, elle se l’approprie et l’emploie de différentes manières si cela est approprié. Elle ne se contente pas non plus de contester les institutions per se, ou les formes d’organisations politiques per se, elle essaie de concevoir de nouvelles formes d’institutions et d’organisations politiques pour le militantisme et la société nouvelle, incluant des nouvelles formes de réunions, de prises de décision, de coordination, de la même façon qu’ont déjà été revitalisés des groupes affinitaires et de paroles. Et elle ne dénonce pas seulement les réformes per se, mais lutte pour définir et gagner des réformes non réformistes, attentive au besoins immédiats des gens et à l’amélioration de leur vie ici et maintenant , tout en recherchant des gains plus lointains et, finalement, une transformation totale.[8]

Et bien sûr la théorie doit coïncider avec la pratique. Pour être pleinement efficace , l’anarchisme moderne devra inclure au moins trois niveaux : des militants, des organisations populaires et des chercheurs. Le problème du moment est que les intellectuels anarchistes qui veulent dépasser les vieilles habitudes avant-gardistes — les vestiges sectaires marxistes qui hantent encore le monde intellectuel radical— ne sont pas tout à fait sûr de ce qu’est supposé être leur rôle. L’anarchisme doit devenir réfléchi. Mais comment ? D’un côté, la réponse semble évidente. On ne devrait pas faire de conférences magistrales, ni dicter, ni même se considérer comme un professeur mais seulement écouter, explorer et découvrir. Démêler et rendre explicite la logique tacite déjà présente dans les nouvelles formes de pratiques radicales. Se mettre au service des militants en apportant des informations, ou en exposant les intérêts de l’élite dominante, soigneusement cachés derrière une soi disant objectivité, des discours qui feraient autorité, plutôt que d’essayer d’imposer une version nouvelle de la même démarche. Mais, en même temps, la plupart des gens reconnaissent que le combat intellectuel à besoin de regagner sa place. Nombreux sont ceux qui commencent à remarquer qu’une des faiblesses fondamentales de l’anarchisme aujourd’hui, par rapport à disons, l’époque des Kropotkine, Reclus ou Herbert Read, est de négliger précisément le symbolique, le visionnaire et de privilégier la recherche de l’efficacité dans la théorie. Comment aller de l’ethnographie à des visions utopiques — idéalement à autant de visions utopiques que possible? Ce n’est pas une coïncidence si les plus grands recruteurs de l’anarchisme dans des pays comme les États-Unis sont des écrivaines féministes de sciences fiction comme Starhawk ou Ursula K. LeGuin.[9]

L’une des raisons pour laquelle cela commence à arriver c’est que des anarchistes commencent à récupérer l’expérience d’autres mouvement sociaux à l’aide d’un corpus théorique plus élaboré, des idées qui proviennent de cercles proches ou inspirées par l’anarchisme. Prenons par exemple l’idée d’économie participative, qui représente une vision économiste anarchiste par excellence et qui complète et rectifie la tradition économiste anarchiste. Les théoriciens de la Parecon exposent l’existence de non seulement deux mais trois classes principales dans le capitalisme moderne: pas seulement une bourgeoisie et un prolétariat mais également une classe de « coordinateurs » dont le rôle est de diriger et contrôler le travail de la classe ouvrière. Il s’agit de la classe qui comprend la l’appareil hiérarchique de direction, les consultants professionnels et les conseillers, ayant un rôle central dans le système de contrôle — comme avocats, ingénieurs, analystes, et ainsi de suite. Ils conservent cette position de classe grâce à leur monopolisation respective de leurs connaissances, compétences et relations. Par conséquent, des économistes et autres travaillant sur cette tradition ont essayé de créer des modèles pour une économie qui éliminerait systématiquement les divisions entre travail manuel et intellectuel. Maintenant que l’anarchisme est devenu clairement le centre de la créativité révolutionnaire, les adversaires de tels modèles se sont, sinon rallié exactement au drapeau, mais ont souligné malgré tout combien ces idées étaient compatibles avec la vision anarchiste.[10]

Des choses similaires commencent à apparaître avec l’évolution des visions politiques anarchistes. C’est un domaine ou l’anarchisme classique avait déjà une longueur d’avance sur le marxisme classique , qui n’a jamais développé une quelconque théorie de l’organisation politique. Des écoles différentes de l’anarchisme ont déjà préconisé des formes d’organisations sociales très précises, même si elles sont souvent en nette contradiction les unes avec les autres. Pourtant, l’anarchisme dans son ensemble a eu tendance à mettre en avant ce que les libéraux appellent des « libertés négatives », des ‘libertés contre,’ plutôt que des ‘libertés pour.’ positives. Cela a été souvent salué comme la preuve du pluralisme de l’anarchisme, de sa tolérance idéologique ou de sa créativité. Mais en contrepartie, se sont manifestées la réticence à aller au-delà de formes d’organisations à petite échelle et l’opinion selon laquelle des structures plus grandes et plus complexes pourront être improvisés plus tard dans le même esprit.

Il y a eu quelques exceptions. Pierre Joseph Proudhon a essayé d’inventer une vision globale du fonctionnement d’une société libertaire.[11] Cela est généralement considéré comme un échec, mais a montré la voie pour des visions plus élaborées comme le “municipalisme libertaire” des North American Social Ecologists. Par exemple Il existe un débat animé sur comment équilibrer le contrôle des ouvriers – mis en avant par les partisans de la Parecon — et la démocratie directe , mise en avant par les Écologistes Sociaux.[12]

Pourtant, il existe encore de nombreux détails à régler : quelles sont, dans leur totalité, les alternatives institutionnelles constructives des anarchistes face aux pouvoirs législatifs , tribunaux, forces de police et diverses structures exécutives actuelles ? Comment présenter une vision politique qui englobe la législation, la mise en application, l’adjudication et la défense de ce qui devrait être accompli concrètement de manière anti-autoritaire — non seulement pour entretenir un espoir à long terme mais également pour faire part de réponses immédiates face au système électoral, législatif, de maintien de l’ordre, et judiciaire et donc d’offrir de nombreux choix stratégiques. Évidemment, il ne pourra jamais y avoir une ligne de parti anarchiste sur ces sujets, le sentiment général, au moins parmi les anarchistes avec un a minuscule, étant que nous avons besoin de nombreuses visions concrètes. Néanmoins, entre les expérimentations sociales actuelles au sein de communautés autogérées en pleine croissance dans des régions comme le Chiapas et en Argentine, et les efforts des militants/chercheurs anarchistes comme les forums du Planetary Alternatives Network nouvellement créé ou de Life After Capitalism qui commencent à localiser et à recenser des exemples réussis d’initiatives économiques et politiques , le travail est commencé.[13] C’est de tout évidence un processus à long terme. Mais le siècle anarchiste ne fait que commencer.

NDT : Je suis plus réservé que les auteurs sur PGA, devenu inactif aujourd’hui semble t’il, même si l’idée de départ était intéressante.

[1] Cela ne signifie pas que les anarchistes doivent être opposés à la théorie. Il ne devrait pas y avoir besoin de Grande Théorie, au sens courant. Sans aucun doute, il ne devrait pas existé une seule Grande Théorie Anarchiste. Cela serait totalement contraire à l’esprit de l’anarchisme. Préférable de loin, pensons-nous, quelque chose davantage dans l’esprit du processus de prises de décisions anarchiste: appliqué à la théorie, cela signifierait accepter la nécessité d’une diversité. Plutôt que d’être fondé sur le besoin de prouver que les affirmations des autres sont fausses, quelque chose qui cherche à trouver des projets précis qui renforce les unes et les autres. Que les théories soient incommensurables à certains égards ne signifient pas qu’elles ne peuvent exister côte à côte ou même se renforcer les unes les autres, de la même façon que des individus avec des visions du monde uniques et différentes peuvent devenir amis ou amants ou encore travailler à des projets communs. Plus encore qu’une Grande Théorie, ce dont l’anarchisme a besoin pourrait être appelé une petite théorie: une façon de se confronter avec ces questions concrètes, immédiates qui émergent d’un projet de transformation.

[2] Pour plus d’information sur l’histoire passionnante de Peoples Global Action , nous suggérons le livre We are Everywhere: The Irresistible Rise of Global Anti-capitalism, édité par Notes from Nowhere, London: Verso 2003. Voir aussi le site web de PGA :

[3] Cf. David Graeber, “New Anarchists”, New left Review 13, Janvier— Février 2002

[4] Voir Diego Abad de Santillan, After the Revolution, New York: Greenberg Publishers 1937

[5] Pour plus d’ information : http://www.indymedia.org

[6] Note de la Traduction: Un spokescouncil est une réunion de groupes affinitaires afin de définir ensemble des actions communes

[7] Cf. Jason McQuinn, “Why I am not a Primitivist”, Anarchy: a journal of desire armed, printemps/été 2001.Cf. le site anarchiste http://www.anarchymag.org . Cf. John Zerzan, Future Primitive & Other Essays, Autonomedia, 1994.

[8] Cf. Andrej Grubacic, Towards an Another Anarchism, : Sen, Jai, Anita Anand, Arturo Escobar et Peter Waterman, The World Social Forum: Against all Empires, New Delhi: Viveka 2004.

[9] Cf. Starhawk, Webs of Power: Notes from Global Uprising, San Francisco 2002. Voir aussi: http://www.starhawk.org

[10] Albert, Michael, Participatory Economics, Verso, 2003. Voir également: http://www.parecon.org

[11] Avineri, Shlomo. The Social and Political Thought of Karl Marx. London: Cambridge University Press, 1968

[12] Voir The Murray Bookchin Reader, édité par Janet Biehl, London: Cassell 1997. Egalement le site web de lnstitute for Social Ecology

[13] Pour plus d’information sur le forum Life After Capitalism

Analyse politico-économique: État, société et les premières 5000 années de dette, avec l’anthropologue David Graeber…

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Appel au Socialisme (PDF)

Anthropologie politique

 

 

Dette, les 5000 premières années*

 

David Graeber, 2009

 

Anthropologue anarchiste, viré de Yale et qui, bizarrement, enseigne actuellement à la London School of Economics. Il s’est spécialisé en anthropologie socio-économique.

(*) Essai précédant son livre éponyme qui fut publié en 2012 et réédité en 2014 dans une version mise à jour par les éditions Melville House sous le titre “Debt: the first 5000 years” (560 pages) et qui fut publié en français aux éditions Babel en 2016 sous le titre: “Dette: 5000 ans d’histoire” (667 pages)

 

Ce qui suit est un fragment d’un projet de recherche beaucoup plus large sur la dette et l’argent de la dette dans l’histoire humaine. La conclusion première et majeure de ce projet est qu’en étudiant l’histoire économique, on tend à ignorer systématiquement le rôle de la violence, le rôle absolument central de la guerre et de l’esclavage dans la création et la formation de ce que nous appelons maintenant « l’économie ». De plus, les origines comptent. La violence est peut être invisible, mais elle reste inscrite dans la logique même de notre sens commun économique, dans la nature apparemment évidente des institutions qui n’auraient jamais pu et ne pourraient jamais exister en dehors du monopole de la violence – mais aussi, la menace systématique de la violence – maintenu par l’Etat contemporain.

Laissez-moi commencer par l’institution de l’esclavage, dont le rôle, je pense, est central. Dans la plupart des époques et des lieux, l’esclavage est vu comme une conséquence de la guerre. Parfois la plupart des esclaves sont réellement des captifs de guerre, parfois ce n’est pas le cas, mais presque invariablement, la guerre est vue comme la fondation et la justification de l’institution. Si vous vous rendez dans une guerre, ce que vous rendez est votre vie; votre conquérant a le droit de vous tuer, et souvent il le fera. S’il choisit de ne pas le faire, vous lui devez littéralement votre vie; une dette conçue comme absolue, infinie, impossible à payer [irredeemable]. Il peut en principe exiger [extract] ce qu’il veut, et toutes les dettes – les obligations – que vous pourriez avoir vis-à-vis d’autres (vos amis, votre famille, les anciennes allégeances politiques), ou que d’autres ont vis-à-vis de vous, sont vues comme absolument nulles [negated]. Votre dette vis à vis de votre propriétaire est tout ce qui existe désormais.

Cette sorte de logique a au moins deux conséquences très intéressantes, bien qu’on puisse dire qu’elles tirent dans deux directions opposées. Tout d’abord, comme nous le savons tous, c’est un trait typique – qui le définit peut être – de l’esclavage, que les esclaves peuvent être achetés ou vendus. Dans ce cas, la dette absolue n’est alors (dans un autre contexte, celui du marché) plus absolue. En fait, elle peut être précisément quantifiée. Il y a de bonnes raisons de croire que ce fut précisément cette opération qui rendit possible la création de quelque chose comme notre forme contemporaine d’argent pour commencer, puisque ce que les anthropologues avaient l’habitude d’appeler « monnaie primitive », celle que l’on trouve principalement dans les sociétés sans État (la monnaie de plumes des îles Salomons, les Wampun Iroquois), était principalement utilisée pour arranger des mariages, résoudre des vendettas, et pour manipuler d’autres sortes de relations entre les gens, plutôt que pour acheter ou vendre des marchandises. Par exemple, si l’esclavage est une dette, alors la dette peut mener à l’esclavage. Un paysan babylonien a pu payer une petite somme en argent [le métal] aux parents de sa femme pour officialiser le mariage, mais il ne la possède en aucune façon. Il ne pourrait certainement pas acheter ou vendre la mère de ses enfants. Mais tout ceci changerait s’il contractait un emprunt. S’il se retrouvait en situation de non-paiement, ses créditeurs pourraient tout d’abord prendre ses moutons et son équipement, puis sa maison, ses champs et vergers, et finalement prendraient sa femme, ses enfants, et même lui en tant qu’esclave pour dette jusqu’à ce que l’affaire soit réglée (ce qui, comme ses ressources se sont évaporées, devient évidemment de plus en plus difficile à faire). La dette fut la charnière qui rendit possible d’imaginer une chose telle que l’argent au sens moderne du terme, et donc, aussi, de produire ce que nous aimons appeler le marché : une arène où tout peut être acheté et vendu, parce que tous les objets (comme les esclaves) sont sortis de leur anciennes relations sociales et existent seulement en relation à l’argent.

Mais dans le même temps la logique de la dette comme conquête peut, comme je l’ai mentionné, tirer dans une autre direction. Les Rois, à travers l’histoire, tendent à être profondément ambivalents en ce qui concerne le fait de permettre à la dette d’échapper à tout contrôle. Ce n’est pas parce qu’ils sont hostiles aux marchés. Au contraire, normalement ils les encouragent, pour la simple raison que les gouvernements trouvent ça incommode de prélever tout ce dont ils ont besoin (soie, roues de chariot, langues de flamands roses, lapis-lazuli) directement auprès de leur population sujette ; c’est bien plus facile d’encourager des marchés et ensuite d’acheter ces choses. Les premiers marchés historiques suivaient souvent les armées et les entourages royaux, ou se formaient près des palais ou sur les bords des postes militaires. Ceci permet en fait d’expliquer un comportement plutôt énigmatique de la part des cours monarchiques : après tout, puisque les rois contrôlaient habituellement les mines d’or et d’argent, quel était exactement le but de frapper des morceaux de ce truc avec son visage dessus, de les déverser dans la population civile, et de demander ensuite qu’elle vous les redonne en tant que taxe ? Ça ne fait sens que si le prélèvement des taxes étaient en fait un moyen d’obliger tout le monde à acquérir des pièces, afin de faciliter l’émergence de marchés, puisqu’il est pratique d’avoir des marchés sous la main. Toutefois, pour le présent propos, la question critique est: comment ces impôts étaient-ils justifiés ? Pourquoi les sujets devaient-ils les payer, quelle dette remboursaient-ils quand ils les payaient ? Ici nous retournons encore au droit de conquête (en fait, dans le monde ancien, les citoyens libres – que ce soit en Mésopotamie, en Grèce, ou à Rome – n’avaient souvent pas à payer de taxes directes pour cette raison précise, mais évidemment je suis en train de simplifier.) Si les rois prétendaient détenir le pouvoir de vie et de mort sur leurs sujets en vertu du droit de conquête, alors les dettes de leurs sujets étaient aussi, au final, infinies ; et aussi bien, au moins dans ce contexte, leurs relations les uns aux autres, ce qu’ils se devaient mutuellement, étaient sans importance. Tout ce qui existait vraiment était leur relation au roi. Ceci explique en retour pourquoi les rois et les empereurs essayaient invariablement de réguler les pouvoirs que les maîtres avaient sur leurs esclaves, et ceux des créditeurs sur les débiteurs [debtors]. Au minimum ils insistaient toujours, s’ils en avaient le pouvoir, pour que les prisonniers qui avaient déjà eu leurs vies épargnées ne puissent plus être tués par leurs maîtres. En fait, seuls les souverains pouvaient avoir le pouvoir arbitraire de vie et de mort. La dette ultime de tout un chacun était due à l’État, c’était la seule qui soit réellement illimitée, qui pouvait avoir des prétentions absolues, cosmiques.

La raison pour laquelle j’insiste là dessus est que cette logique est encore avec nous. Quand nous parlons d’une «société » (la société française, la société jamaïcaine) nous parlons en réalité de gens organisés par un unique État-nation. C’est le modèle tacite, en tout cas. « Les Sociétés », sont en réalité des États, la logique des États est celle de la conquête et elle est au final identique à celle de l’esclavage. Il est vrai, entre les mains des apologistes de l’État, ceci se transforme en une « dette sociale » plus bienveillante. Il y a là une petite histoire qui nous est racontée, une sorte de mythe. Nous sommes tous nés avec une dette infinie envers la société qui nous a élevés, cultivés, nourris et habillés, envers tous ces morts depuis longtemps qui ont inventé notre langage et nos traditions, envers tous ceux qui ont rendu possible notre existence. Dans les temps anciens nous pensions que nous devions ça aux dieux (c’était remboursé par le sacrifice, ou bien le sacrifice était en fait seulement le paiement des intérêts – au final, c’était remboursé par la mort). Plus tard la dette fut adoptée par l’État, lui-même une institution divine, avec les impôts et taxes diverses comme substitut du sacrifice, et le service militaire pour la dette de vie. L’argent était simplement la forme concrète de cette relation sociale, la manière de la gérer. Les keynésiens aiment cette sorte de logique. De même divers types de socialistes, de sociaux-démocrates, et même de crypto-fascistes comme Auguste Comte (le premier, autant que je sache, à avoir forgé l’expression « dette sociale »). Mais cette logique court à travers une bonne part de notre sens commun : considérez par exemple, l’expression, « payer sa dette à la société », ou « je sentais que je devais quelque chose à mon pays », ou « je voulais donner quelque chose en retour ». Toujours, dans ce genre de cas, les droits et les obligations mutuelles, les engagements mutuels – le genre de relations que les gens authentiquement libres peuvent créer les uns avec les autres – tendent à être subsumés en une conception de la « société » où nous sommes tous égaux seulement en tant que débiteurs absolus envers la figure (désormais invisible) du roi, qui tient la place de votre mère, et par extension, de l’humanité.

Ce que je suggère, donc, est qu’alors que les prétentions des marchés et les prétentions de la « société » sont souvent juxtaposées – et ont certainement eu une tendance à manoeuvrer les unes par par rapport aux autres de toute sorte de manières pratiques – elles sont au final fondées sur une logique très similaire de violence. Ce n’est pas non plus une simple affaire d’origines historiques qui peut être écartée comme quelque chose qui ne porte pas à conséquence : ni les États ni les marchés n’existent sans une menace constante d’usage de la force.

Nous pourrions demander, alors, quelle est l’alternative ?

Vers une histoire de la monnaie virtuelle

Je peux maintenant retourner à mon propos de départ: l’argent n’est pas originellement apparu sous cette forme froide, métallique, impersonnelle. Il est apparu originellement sous la forme d’une mesure, d’une abstraction, mais aussi comme une relation (de dette et d’obligation) entre des êtres humains. Il est important de noter qu’historiquement c’est l’argent-marchandise [commodity money] qui a toujours été le plus directement lié à la violence. Comme un historien le dit, « les lingots » [bullion] [*] sont les accessoires de la guerre, et non du commerce pacifique ».[1]

La raison en est simple. L’argent-marchandise, en particulier sous la forme de l’or et de l’argent, est distingué de l’argent-crédit par-dessus tout par un trait spectaculaire : il peut être volé. Puisqu’un lingot d’or ou d’argent est un objet sans pedigré, à travers la majeure partie de l’histoire les lingots ont eu le même rôle que les valises pleines de billets de dollars des dealers de drogue contemporains, en tant qu’objet sans histoire et qui sera accepté en échange d’autres objets de valeur, à peu près partout, sans questions posées. En conséquence, on peut voir les derniers 5000 ans d’histoire humaine comme l’histoire d’une sorte d’alternance. Les systèmes de crédit semblent émerger, et devenir dominants, dans des périodes de paix sociale relative, le long de réseaux de confiance, qu’ils soient créés par les États ou, dans la plupart des périodes, des institutions transnationales, alors que les métaux précieux les remplacent dans des périodes caractérisées par le pillage général. Les systèmes de prêt prédateurs existent certainement dans toutes les périodes, mais ils semblent avoir eu les effets les plus délétères dans la période où l’argent était le plus facilement convertible en liquidités.

Donc comme point de départ de toute tentative pour discerner les grands rythmes qui définissent le moment historique présent, je propose la division suivante de l’histoire eurasienne selon l’alternance entre périodes d’argent virtuelle et périodes d’argent métallique…[2]

I. L’âge des premiers empires agraires (3500 – 800 av. J.C.)

Forme dominante de l’argent: l’argent-crédit virtuel.

Nos meilleures informations sur les origines de la monnaie remontent à la Mésopotamie ancienne, mais il semble qu’il n’y ait aucune raison particulière de croire que les choses étaient radicalement différentes dans l’Égypte pharaonique, la Chine de l’âge du bronze, ou dans la vallée de l’Indus. L’économie mésopotamienne était dominée par de grandes institutions publiques (Temples et Palais) dont les administrateurs bureaucratiques créèrent effectivement une monnaie de compte en établissant une équivalence fixe entre l’argent [le métal] et la culture de base, l’orge. Les dettes étaient calculées en argent [le métal], mais l’argent était rarement utilisé dans les transactions. À la place, les paiements étaient faits en orge ou en n’importe quoi d’autre qui se trouvait être à la fois commode et acceptable. Les dettes majeures étaient enregistrées sur des tablettes en cunéiformes gardées en tant que garantie par les deux parties à la transaction.

Sans doute que les marchés existaient. Les prix de certaines marchandises qui n’étaient pas produites dans les domaines  des Temples ou des Palais, et qui n’étaient donc pas sujettes à la grille des prix administrés, devaient tendre à fluctuer selon les aléas de l’offre et de la demande. Mais la majeure partie des actes d’achats et de ventes quotidiens, en particulier ceux qui n’étaient pas effectués entre étrangers absolus, semblent avoir été fait à crédit. « Les femmes  brassières», c’est à dire les aubergistes locales, servaient de la bière, par exemple, et louaient souvent des chambres; les clients avaient une ardoise ; normalement, la somme entière était envoyée au moment de la récolte. Les vendeurs de marché agissaient probablement comme ils le font aujourd’hui dans les petits marchés en Afrique, ou en Asie Centrale, tenant des listes de clients dignes de confiance à qui ils peuvent faire crédit. L’habitude du prêt d’argent à intérêt a aussi son origine à Sumer – cela resta inconnu, par exemple, en Égypte. Les taux d’intérêts, fixés à 20 pour-cent, restèrent stables pendant 2000 ans (ce n’était pas un signe de contrôle gouvernemental du marché : à cette étape, les institutions comme celles-là étaient ce qui rendait possibles les marchés). Cela entraîna cependant de sérieux problèmes sociaux. Dans les années de mauvaises récoltes en particulier, les paysans tendaient à devenir désespérément endettés envers les riches, et avaient à céder leur ferme et, finalement, les membres de leur famille, en esclavage pour couvrir la dette dûe. Graduellement, cette condition semble avoir mené à une crise sociale – n’entraînant pas tellement d’insurrections populaires, mais l’abandon des villes et du territoire domestiqué par les gens du commun qui devenaient alors des « bandits » semi-nomades et des pillards. Cela devint vite une tradition pour les nouveaux souverains que d’effacer l’ardoise, d’annuler toutes les dettes, et de faire une déclaration d’amnistie générale ou « liberté », de sorte que tous les travailleurs captifs pouvaient retourner auprès de leurs familles. (Il est significatif que le premier mot pour « liberté » connu dans une langue humaine, le sumérien « amarga », signifie littéralement « retour à la mère ».) Les prophètes bibliques instituèrent une coutume similaire, le Jubilé, par lequel, au bout de sept ans, toutes les dettes étaient effacées de la même manière. Comme l’a indiqué l’économiste Michael Hudson, il semble que ce soit l’un des malheurs de l’histoire mondiale que l’institution du prêt d’argent à intérêt se soit disséminée en dehors de la Mésopotamie, sans que, dans la plupart des cas, elle ne fût accompagnée par ses freins et contrepoids originaux.

II. L’âge Axial (800 av. J.C. – 600 ap. J.C. )

Forme dominante d’argent : pièces et lingots métalliques.

C’est l’âge qui a vu l’émergence de la frappe de pièces de monnaie [coinage], ainsi que la naissance, en Chine, en Inde et dans le Moyen-Orient, de toutes les religions mondiales majeures.[3] De la période des Royaumes Combattants en Chine, à la fragmentation de l’Inde, et au carnage et la mise en esclavage de masse qui a accompagné l’expansion (et plus tard, la dissolution) de l’Empire Romain, ce fut une période de créativité spectaculaire à travers le monde, mais d’une violence presque aussi spectaculaire. La frappe de monnaie, qui a permis l’usage actuel de l’or et de l’argent comme moyen d’échange, a aussi rendu possible la création de marchés dans le sens maintenant plus familier, plus impersonnel du terme. Les métaux précieux étaient aussi bien plus appropriés pour une période de guerre généralisée, pour la raison évidente qu’ils pouvaient être volés. La frappe de monnaie, certainement, n’a pas été inventée pour faciliter le commerce (les Phéniciens, commerçants accomplis du Monde Ancien, furent parmi les derniers à l’adopter). Il semble qu’elle a en premier lieu été inventée pour payer des soldats, probablement en tout premier par les dirigeants de la Lydie en Asie Mineure pour payer leurs mercenaires grecs. Carthage, une autre grande nation commerçante, ne commença à frapper des pièces que très tardivement, et alors explicitement pour payer ses soldats étrangers.

Tout au long de l’Antiquité on peut continuer à parler de ce que Geoffrey Ingham a nommé le « complexe militaro-monétaire ». Il aurait peut-être été mieux de l’appeler « complexe militaro-monétaire-esclavagiste », puisque la diffusion de nouvelles technologies militaires (hoplites grecques, légions romaines) était toujours liée à la capture et la commercialisation d’esclaves. L’autre source majeure d’esclaves était la dette: comme désormais les États n’effaçaient plus régulièrement les ardoises, ceux qui n’étaient pas assez chanceux pour être les citoyens des Cités-États militaires majeures – qui étaient en général protégés des prêteurs prédateurs – étaient des proies légitimes. Les systèmes de crédit du Proche-Orient ne se sont pas effondrés sous la compétition commerciale; ils furent détruits par les armées d’Alexandre – armées qui nécessitaient une demie-tonne de lingots d’argent par jour pour les salaires. Les mines dans lesquelles les lingots étaient produits étaient en général travaillées par des esclaves. Les campagnes militaires assuraient en retour un flot incessant de nouveaux esclaves. Les systèmes de taxes impériales, comme noté plus haut, étaient largement conçus pour forcer leurs sujets à créer des marchés, pour que les soldats (et aussi, évidemment, les fonctionnaires de gouvernement), puissent utiliser ces lingots pour acheter tout ce qu’ils voulaient. Le genre de marchés impersonnels qui autrefois tendaient à surgir entre les sociétés, ou dans les lisières des opérations militaires, commença alors à imprégner la société entière.

Aussi indignes que soient leurs origines, la création de nouveaux médias d’échanges – la monnaie apparue presque simultanément en Grèce, en Inde, et en Chine – semble avoir eu de profonds effets intellectuels. Certains sont allés jusqu’à soutenir que la philosophie grecque fut elle-même rendue possible par les innovations conceptuelles introduites par la monnaie. Le motif le plus remarquable, ceci dit, est l’émergence, presque exactement aux mêmes moments et dans les lieux où l’on voit aussi l’expansion précoce de la monnaie, de ce qui devint les religions mondiales modernes: le Judaïsme prophétique, le Christianisme, le Bouddhisme, le Jaïnisme, le Confucianisme, le Taoïsme, et, finalement, l’Islam. Bien que les liens précis sont encore à explorer complètement, de certaines manières, ces religions semblent avoir surgi en relation directe avec la logique du marché. Pour dire les choses de manière un peu crûment : si on consacre un espace social donné simplement à l’acquisition égoïste des choses matérielles, il est presque inévitable que bientôt quelqu’un d’autre viendra pour mettre de côté un autre autre domaine pour y prêcher que, du point de vue des valeurs ultimes, les choses matérielles sont sans importance, et que l’égoïsme – ou même le « soi » – est illusoire.

III. Le Moyen-Âge (600 ap. J.C – 1500 ap. J.C.)

Le retour à l’argent-crédit virtuel.

Si l’âge axial a vu l’émergence des idéaux complémentaires du marché des marchandises et des religions mondiales universelles, le Moyen-Âge[4] fut la période où ces deux institutions commencèrent à fusionner. Les religions commencèrent à s’emparer des systèmes de marché. Du commerce international à l’organisation des foires locales, tout en vint à être accompli à travers des réseaux sociaux définis et régulés par les autorités religieuses. Ceci permit le retour de diverses formes d’argent crédit virtuel à travers l’Eurasie.

En Europe, où tout ceci prit place sous l’égide de la Chrétienté, les pièces de monnaie étaient seulement sporadiquement et irrégulièrement disponibles. Les prix après l’an 800 étaient largement calculés en termes d’une vieille monnaie carolingienne qui n’existait alors plus (elle était en fait désignée à l’époque comme « monnaie imaginaire »), mais les achats et ventes quotidiennes ordinaires étaient entreprises principalement par d’autres moyens. Un expédient commun, par exemple, était l’utilisation de « bâton de comptage », des morceaux de bois entaillés qui étaient cassés en deux pour servir d’enregistrement de dette, une moitié étant gardée par le créditeur, et l’autre par le débiteur. De tels bâtons de comptage étaient encore d’usage commun dans la majeure partie de l’Angleterre jusqu’au XVI ème siècle. Les transactions plus importantes étaient entreprises grâce aux lettres de change, les grandes foires commerciales leur servant de chambres de compensation. L’Église, pendant ce temps, fournissait le cadre légal, appliquant des contrôles stricts sur le prêt d’argent à intérêt et la prohibition de la servitude pour dette.

Le véritable centre nerveux de l’économie-monde médiévale, cependant, était l’Océan Indien, qui, avec les routes de caravanes d’Asie centrale, connectait les grandes civilisations d’Inde, de Chine et du Moyen-Orient. Là, le commerce était mené au travers du cadre de l’Islam, qui non seulement fournissait une structure légale hautement propice aux activités mercantiles (tout en interdisant absolument le prêt d’argent à intérêt), mais rendait aussi possible des relations pacifiques entre marchands sur une partie remarquablement grande du globe, permettant la création d’une variété d’instruments de crédit sophistiqués. En fait, l’Europe occidentale était, comme en tant d’autres domaines, une retardatrice relative à cet égard : la plupart des innovations financières qui ont atteint l’Italie et la France aux XIème et XIIème siècles avaient été d’usage commun en Égypte et en Irak depuis le VIII ème ou le IX ème siècle. Le mot « chèque », par exemple, dérive de l’arabe « sakk », et il n’est apparu en anglais qu’aux alentours des années 1220.

Le cas de la Chine est encore plus compliqué : le Moyen Âge commence là avec la diffusion rapide du bouddhisme qui, bien qu’il ne fût aucunement en position d’édicter des lois ou de réguler le commerce, a rapidement pris des mesures contre les usuriers locaux par l’invention du prêteur sur gages – les premières boutiques de prêteurs sur gages étant basées dans les temples bouddhistes comme moyen d’offrir aux fermiers pauvres une alternative aux usuriers locaux. Peu de temps après, cependant, l’État s’est réaffirmé, comme il tend toujours à le faire en Chine. Mais ce faisant, il n’a pas seulement régulé les taux d’intérêts et essayé d’abolir l’esclavage pour dette, il s’est aussi entièrement éloigné de la monnaie métallique [bullion] en inventant la monnaie-papier. Tout ceci fut accompagné par le développement, encore une fois, d’une variété d’instruments financiers complexes.

Tout ceci ne veut pas dire que cette période n’a pas connu sa part de carnage et de pillage (particulièrement pendant les grandes invasions nomades), ou que la monnaie métallique n’était pas, dans beaucoup de lieux et d’époques, un moyen important d’échange. Cependant, ce qui caractérise vraiment la période semble être un mouvement dans l’autre sens. La majeure partie de la période médiévale a vu l’argent largement dissocié des institutions coercitives. Les changeurs d’argent, pourrait-on dire, furent invités à revenir dans les temples, où ils pouvaient être surveillés. Le résultat fut l’éclosion d’institutions reposant sur un degré beaucoup plus haut de confiance sociale [social trust].

IV. L’âge des Empires Européens (1500-1971)

Le retour des métaux précieux.

Avec l’avènement des grands empires européens – ibériens, puis Nord-Atlantique – le monde a vu à la fois le retour à l’esclavage de masse, au pillage, et aux guerres de destructions, et le retour rapide aux lingots d’or et d’argent  comme principale forme de devise. L’investigation historique va probablement finir par démontrer que les origines de ces transformations furent plus compliquées qu’il n’est d’ordinaire supposé. Une partie de tout ceci commençait à se mettre en place avant même la conquête du Nouveau Monde. Un des principaux facteurs du retour à la monnaie sur métal précieux, par exemple, fut l’émergence de mouvements populaires au début de la dynastie Ming, aux XV ème et XVI ème siècles, qui au final forcèrent le gouvernement à abandonner non seulement la monnaie-papier, mais aussi toute tentative d’imposer sa propre devise. Ceci entraîna le retour du vaste marché chinois à l’étalon-argent non-frappé]. Comme les taxes étaient aussi graduellement converties en argent, cela devint plus ou moins la politique officielle chinoise d’essayer d’amener autant d’argent dans le pays que possible, afin de garder les taxes à un niveau bas et de prévenir de nouvelles vagues d’agitation sociale. L’énorme demande soudaine d’argent [le métal] eut des effets sur toute la planète. La plupart des métaux précieux pillés par les conquistadors puis extraits par les espagnols des mines du Mexique et de Potosi (à un prix en vies humaines quasiment inimaginable) finissaient en Chine. Ces connections à une échelle globale ont été documentées en détails. L’idée cruciale est que la dissociation de l’argent vis-à-vis des institutions religieuses, et sa ré-association avec des institutions coercitives (en particulier l’État), furent accompagnées alors par un retour idéologique au « métallisme ».[5]

Le crédit, dans ce contexte, était dans l’ensemble une affaire d’États qui étaient eux-mêmes largement menés par le financement par déficit, une forme de crédit qui fut, quant à elle, inventée pour financer des guerres de plus en plus chères. Au niveau international l’Empire britannique fut déterminé à maintenir l’étalon-or au cours du XIX ème et au début du XX ème siècle, et de grandes batailles politiques furent menées aux États-Unis pour savoir si c’était l’étalon-or ou l’étalon-argent qui devait prévaloir.

Ce fut aussi, évidemment, la période de la montée du capitalisme, de la révolution industrielle, de la démocratie représentative, etc. Ce que j’essaie de faire ici n’est pas de nier leur importance, mais de fournir un cadre pour voir de tels évènements familiers dans un contexte moins familier. Cela rend plus facile, par exemple, la détection des liens entre la guerre, le capitalisme et l’esclavage. L’institution du travail salarié, par exemple, a historiquement émergé à l’intérieur de celle de l’esclavage (les premiers contrats de salaire que nous connaissons, de la Grèce au Cités-États malaises, étaient de fait des locations d’esclaves), et elle a tendu, historiquement, a être intimement liée à diverses formes d’esclavage pour dette – comme elle l’est en fait encore aujourd’hui. Le fait que nous ayons moulé de telles institutions dans un langage de liberté ne veut pas dire que ce que nous concevons maintenant comme liberté économique ne repose pas au final sur une logique qui, pendant la majeure partie de l’histoire humaine, a été considérée comme la véritable essence de l’esclavage.

IV. Période contemporaine (1971 et après).

L’empire de la dette.

On peut dire que la période actuelle a commencé le 15 août 1971, quand le président des États-Unis Richard Nixon a officiellement suspendu la convertibilité du dollar en or et a effectivement créé les régimes actuels de devises flottantes. Nous sommes retournés, de toute façon, à un âge d’argent virtuel, dans lequel les achats du consommateur dans les pays riches impliquent rarement ne serait-ce que de la monnaie-papier, et les économies nationales sont largement tirées par la dette de consommation. C’est dans ce contexte que nous pouvons parler de « financiarisation » du capital, par quoi la spéculation sur les devises et les instruments financiers devient un domaine en elle-même, détaché de toute relation immédiate avec la production ou même le commerce. Ceci est évidemment le secteur qui est entré en crise aujourd’hui.

Que pouvons-nous dire à propos de cette nouvelle période ? Jusqu’ici, très, très peu de choses. Trente ou quarante ans ne sont rien en termes de l’échelle à laquelle nous avons eu affaire. Clairement, cette période vient tout juste de commencer. Ceci dit, l’analyse qui suit, aussi grossière soit-elle, nous permet quand même de commencer à faire quelque suggestions informées.

Historiquement, comme nous l’avons vu, l’âge de la monnaie virtuelle, de crédit, a aussi impliqué la création, d’une sorte ou d’une autre, d’institution générale – la royauté sacrée mésopotamienne, le jubilé mosaïque, la Charia ou la loi canon – qui mettait en place des contrôles sur les conséquences sociales potentiellement catastrophiques de la dette. Presque invariablement, elles impliquaient des institutions (habituellement pas tout à fait concomitantes à l’État, habituellement plus grandes) pour protéger les débiteurs. Jusqu’ici le mouvement a cette fois-ci été dans l’autre sens : à partir des années 80, nous avons commencé à voir la création du premier système administratif planétaire effectif, opérant à travers le FMI, la Banque Mondiale, les corporations et les autres institutions financières, largement dans le but de protéger les intérêts des créditeurs. Cependant, cet appareil a été très rapidement mis en crise, d’abord par le développement très rapide des mouvements sociaux globaux (le mouvement alter-mondialiste), qui a effectivement détruit l’autorité morale des institutions comme le FMI et laissé beaucoup d’entre elles proches de la banqueroute, et maintenant par la crise bancaire actuelle et l’effondrement économique global. Alors que la nouvelle période d’argent virtuel vient tout juste de commencer et que les conséquences à long terme sont encore entièrement indistinctes, nous pouvons déjà dire deux ou trois choses. La première est que le mouvement vers l’argent virtuel n’est pas en lui-même, nécessairement, un effet insidieux du capitalisme. En fait, il pourrait bien signifier exactement le contraire. Durant la majeure partie de l’histoire humaine, les systèmes d’argent virtuel furent conçus et régulés pour s’assurer que rien de tel que le capitalisme ne puisse jamais émerger – pour le moins, pas tel qu’il apparaît dans sa forme présente, avec la majorité de la population mondiale placée dans une condition qui, dans bien d’autres périodes historiques, aurait été considérée comme équivalente à l’esclavage. Le deuxième argument consiste à souligner le rôle absolument crucial de la violence dans la définition des termes mêmes avec lesquels nous imaginons à la fois « la société » et « les marchés » – en fait, beaucoup de nos idées les plus élémentaires de la liberté. Un monde moins entièrement imprégné de violence commencerait rapidement à développer d’autres institutions. Finalement, réfléchir à la dette en dehors de la double camisole intellectuelle de l’État et du marché ouvre des possibilités excitantes. Par exemple, nous pouvons nous demander : dans une société dans laquelle cette fondation de violence aurait finalement été arrachée, qu’est-ce, exactement, que des hommes et des femmes libres devraient les uns aux autres ? Quelle sorte de promesses et d’engagements devraient-ils se faire ?

Espérons que tout le monde sera un jour en position de commencer à poser de telles questions. Par les temps qui courent, on ne sait jamais.

[1] Geoffrey W. Gardiner, « The Primacy of Trade Debts in the Development of Money », in Randall Wray (ed.), Credit and State Theories of Money: The Contributions of A. Mitchell Innes, Cheltenham: Elgar, 2004, p.134.

[2] Note de la Traduction: La notion anglaise de « bullion » n’a pas, je crois, de traduction exacte en français. Si j’ai bien compris, le mot peut désigner à la fois les lingots concrets, mais aussi de manière plus générale et abstraite la monnaie sous forme métallique, ou de manière encore plus générale, les métaux précieux comme l’or et l’argent. Je choisis donc de traduire dans ce texte « bullion » par « les lingots », ce qu’il faut donc comprendre non seulement comme des lingots concrets, mais aussi plus généralement comme les métaux précieux utilisés comme monnaie-marchandise.

[3] La formule « Âge axial » a été au départ créée par Karl Jaspers pour décrire la période relativement brève entre 800 av. JC et 200 ap. JC dans laquelle, croyait-il, toutes les principales traditions philosophiques qui nous sont familières aujourd’hui ont surgi simultanément en Chine, en Inde, et dans l’est méditerranéen. Ici, je l’utilise dans le sens plus large de Lewis Mumford comme la période qui a vu la naissance de toutes les religions mondiales, s’étendant en gros du temps de Zoroastre à celui de Mahomet.

[4] Ici je relègue tout ce qui est en général appelé les « âges sombres » en Europe à la période précédente, caractérisée par le militarisme prédateur et l’importance des lingots [bullion] qui en découle : les raids vikings, et la célèbre extraction du danegeld en Angleterre dans les années 800, peuvent être vus comme une des dernières manifestations d’un âge où le militarisme prédateur allaient main dans la main avec les amas de lingots d’or et d’argent.

[5] Le mythe du troc et les théories de l’argent comme marchandise [commodity theories of money] furent évidemment développées dans cette période.

 

Analyse sociétale: Emplois inutiles dans une société inutile (David Graeber)

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Emplois inutiles (Bullshit jobs)

 

David Graeber, 2013

 

David Graeber est professeur d’anthropologie, spécialiste en économie politique, de la London Schools of Economics, après avoir été viré de Yale pour ses vues radicales de la société. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages de références dont « Fragments d’anthropologie anarchiste », « Possibilities » et « La dette, les premiers 5000 ans ».
~ Résistance 71 ~

 

Dans les années 30, John Maynard Keynes avait prédit que, à la fin du siècle, les technologies seront suffisamment avancées pour que des pays comme le Royaume Uni ou les Etats Unis envisagent des temps de travail de 15 heures par semaine. Il y a toutes les raisons de penser qu’il avait raison. Et pourtant cela n’est pas arrivé. Au lieu de cela, la technologie a été manipulée pour trouver des moyens de nous faire travailler plus. Pour y arriver, des emplois ont du être créés et qui sont par définition, inutiles. Des troupes entières de gens, en Europe et en Amérique du Nord particulièrement, passent leur vie professionnelle à effectuer des tâches qu’ils savent sans réelle utilité. Les nuisances morales et spirituelles qui accompagnent cette situation est profonde. C’est une cicatrice qui balafre notre âme collective. Et pourtant personne n’en parle.

Pourquoi donc, l’utopie promise par Keynes – et qui était encore attendue dans les années 60 – ne s’est jamais matérialisée? La réponse standard aujourd’hui est qu’il n’a pas su prédire la croissance massive du consumérisme. Entre moins d’heure passés à travailler et plus de jouets et de plaisirs, nous avons collectivement choisi le dernier. Cela nous présente une jolie fable morale, mais même un moment de réflexion nous montre que cela n’est pas vrai. Oui, nous avons été les témoins de la création d’une grande variété d’emplois et d’industries depuis les années 20, mais peu ont un rapport avec la production et distribution de sushi, iPhones ou baskets à la mode.

Quels sont donc ces nouveaux emplois précisément? Un rapport récent comparant l’emploi aux Etats Unis entre 1910 et 2000 nous en donne une bonne image (et je notes au passage, il en est de même pour le Royaume Uni). Au cours du siècle dernier, le nombre de travailleurs, employés dans l’industrie ou l’agriculture a dramatiquement diminué. Au même moment, les emplois en tant que « professionnels, clercs, managers, vendeurs et employés de l’industrie de service » ont triplés, passant « de un quart à trois quart des employés totaux ». En d’autres mots, les métiers productifs, comme prédit, ont pu être largement automatisés (même si vous comptez les employés de l’industrie en Inde et Chine, ce type de travailleurs ne représente pas un pourcentage aussi large qu’avant)

Mais plutôt que de permettre une réduction massive des heures de travail pour libérer la population mondiale et leur permettre de poursuivre leurs projets, plaisirs, visions et idées, nous avons pu observer le gonflement, non seulement des industries de « service », mais aussi du secteur administratif, jusqu’à la création de nouvelles industries comme les services financiers, le télémarketing, ou la poussée sans précédent de secteurs comme les avocats d’affaire, des administrations, ressources humaines ou encore relations publiques. Et ces chiffres ne prennent pas en compte tous ceux qui assurent un soutien administratif, technique ou sécuritaire à toutes ces industries, voir toutes les autres industries annexes rattachées à celles-ci (les laveurs de chiens, livreurs de pizza ouvert toute la nuit) qui n’existent seulement parce-que tout le monde passe tellement de temps au travail.

C’est ce que je vous propose d’appeler des « Emplois Foireux ».[1]

C’est comme si quelqu’un inventait des emplois sans intérêt, juste pour nous tenir tous occupés. Et c’est ici que réside tout le mystère. Dans un système capitaliste, c’est précisément ce qui n’est pas censé arriver. Dans les inefficaces anciens états socialistes, comme l’URSS, où l’emploi était considéré comme un droit et un devoir sacré, le système fabriquait autant d’emploi qu’il était nécessaire (une des raisons pour lesquelles il fallait trois personnes pour vous servir dans les supermarchés un morceau de viande). Mais, bien sûr, c’est le genre de problème que le marché compétitif est censé régler. Selon les théories économiques, en tout cas, la dernière chose qu’une entreprise qui recherche le profit va faire est de balancer de l’argent à des employés qu’ils ne devraient pas payer. Pourtant, cela arrive en quelque sorte.

Alors que les entreprises s’engagent dans des campagnes de licenciement, celles ci touchent principalement la classe des gens qui font, bougent, réparent ou maintiennent les choses, alors que à travers une alchimie bizarre que personne ne peut expliquer, le nombre de salariés « pousse-papier » semble gonfler, et de plus en plus d’employés se retrouvent, au contraire des travailleurs de l’ex URSS, travaillant 40 ou 50 heures par semaine, mais travaillant de façon réellement efficace 15 heures, comme Keynes l’avait prédit, passant le reste de leur temps à organiser ou aller à des séminaires de motivation, mettre à jour leur profile Facebook ou télécharger des séries télévisées.

La réponse n’est clairement pas économique: elle est morale et politique. La classe dirigeante a découvert qu’une population heureuse et productive avec du temps libre est un danger mortel (pensez à ce qui c’est passé lorsque cette prophétie à commencé à se réaliser dans les années 60). Et, d’un autre côté, le sentiment que le travail est une valeur morale en elle même, et que quiconque qui ne se soumet pas à une forme intense de travail pendant leur temps de veille ne mérite rien, est particulièrement pratique pour eux.

Une fois, en contemplant la croissance apparente des responsabilités administratives dans les départements académiques, j’en suis arrivé à une vision possible de l’enfer. L’enfer est un ensemble de gens qui passent la majorité de leur temps sur une tâche qu’ils n’aiment pas et dans laquelle ils ne sont pas spécialement bons. Disons qu’ils ont été engagés car ils sont de très bons menuisiers, et qu’ils découvrent qu’ils doivent passer une grande partie de leur temps à cuire du poisson. La tâche n’a rien de passionnant, au moins il y a une quantité limitée de poissons à faire cuire. Et pourtant, ils deviennent complètement obsédés par le fait que certains de leurs collègues pourrait passer plus de temps à faire de la menuiserie, et ne pas faire leur part des responsabilités de cuisson de poisson, sous peu des piles entières de poisson inutiles et mal cuits envahiront l’atelier, et cuire des poissons est devenu l’activité principale.

Je penses que c’est plutôt une description précise de la dynamique morale de notre économie.

Maintenant, je réalise qu’un tel argument va inévitablement générer des objections: « qui êtes vous, pour définir quels emplois sont réellement nécessaires? Et c’est quoi votre définition d’utile? Vous êtes un professeur d’anthropologie, qui a ‘besoin’ de ça? » (et il est vrai que beaucoup de lecteurs de tabloids[2] pourraient envisager mon travail comme l’exemple même de l’inutilité) Et sur un certain niveau, c’est vrai. Il n’y a pas de mesure objective de la valeur sociale du travail.

Je ne voudrais pas dire à quelqu’un, qui est convaincu qu’il effectue une réelle contribution à l’humanité et au monde, que en fait, non. Mais qu’en est-il des gens qui sont convaincus que leur travail n’a pas de sens? Il y a peu j’ai repris contact avec un ami d’enfance que je n’avais pas vu depuis l’âge de 12 ans. J’ai été étonné d’apprendre, que dans l’intervalle, il était d’abord devenu un poète, puis le chanteur d’un groupe de rock indépendant. J’avais entendu certaines de ses chansons à la radio, sans savoir que c’était quelqu’un que je connaissais. Il était clairement brillant, innovant, et son travail avait sans aucun doute illuminé et amélioré la vie de gens au travers du monde. Pourtant, après quelques albums sans succès, il perdit son contrat, et plombé de dettes et devant s’occuper d’un jeune enfant, finit comme il le dit lui même « à prendre le choix par défaut de beaucoup de gens sans direction: la fac de droit ». Il est aujourd’hui un avocat d’affaires travaillant pour une firme proéminente new-yorkaise. Il était le premier à admettre que son travail n’avait aucun sens, ne contribuait en rien au monde, et de sa propre estimation, ne devrait pas réellement exister.

On pourrait être en droit de se poser beaucoup de questions, à commencer par, qu’est ce que cela dit sur notre société – une demande extrêmement limitée en musiciens poètes talentueux, mais une demande apparemment infinie d’avocats spécialiste des affaires? (Réponse: si 1% de la population contrôle la plupart des richesses disponibles, ce que nous appelons le « marché » reflète ce qu’ils pensent est utile ou important, et personne d’autre). Mais encore plus, cela montre que la plupart des gens dans ces emplois en sont conscients. En fait, je ne penses pas que j’ai rencontré un avocat d’affaire qui ne pense pas que son emploi soit merdique. Il en est de même pour toutes les nouvelles industries citées plus haut. Il existe une classe entière de professionnels qui, si vous deviez les rencontrer dans une soirée et admettent que vous faites quelque chose d’intéressant (un anthropologiste, par exemple), feront tout pour éviter de discuter leur travail. Après quelques verres, ils risquent même de se lancer dans des tirades sur combien leur travail est stupide et sans intérêt.

Cela est profondément psychologiquement violent. Comment peut on commencer à discuter de dignité au travail, quand on estime que son travail ne devrait même pas exister? Comment cette situation ne peut-elle pas créer un sentiment profond de rage et de ressentiment? Pourtant et c’est tout le génie de cette société, dont les dirigeants ont trouvé un moyen, comme dans le cas des cuiseurs de poisson, de s’assurer que la rage est directement dirigée précisément vers ceux qui font un travail qui a du sens. Par exemple, dans notre société, il semble y avoir une règle, qui dicte que plus le travail bénéficie aux autres, moins il sera payé pour ce travail. Encore une fois, une mesure objective est difficile à trouver, mais un moyen simple de se faire une idée est de se demander: qu’arriverait-il si cette classe entière de travailleurs disparaissait? Dites ce que vous voulez à propose des infirmières, éboueurs ou mécaniciens, mais si ils venaient à disparaître dans un nuage de fumée, les conséquences seraient immédiates et catastrophiques. Un monde sans profs ou dockers serait bien vite en difficulté, et même un monde sans auteur de science fiction ou musicien de ska serait clairement un monde moins intéressant. Ce n’est pas complètement clair comment le monde souffrirait de la disparition des directeurs généraux d’entreprises, lobbyistes, chercheurs en relation presse, télémarketeurs, huissiers de justice ou consultant légaux (Beaucoup soupçonnent que la vie s’améliorerait grandement). Pourtant à part une poignées d’exceptions (les médecins), la règle semble valide.

De façon encore plus perverse, il semble exister un consensus sur le fait que c’est la façon dont les choses devraient se passer. C’est un des points forts secrets du populisme de droite. Vous pouvez le voir quand les tabloids s’en prennent aux cheminots, qui paralysent le métro londonien durant des négociations: le fait que ces travailleurs peuvent paralyser le métro, montre que leur travail est nécessaire, mais cela semble être précisément ce qui embête les gens. C’est encore plus clair aux Etats Unis, où les Républicains ont réussi à mobiliser les gens contre les professeurs d’école ou les travailleurs de l’industrie automobile (et non contre les administrateur des écoles ou les responsables de l’industrie automobile qui étaient la source du problème) pour leurs payes et avantages mirifiques. C’est un peu comme si ils disaient « mais vous pouvez apprendre aux enfants! ou fabriquer des voitures! c’est vous qui avez les vrais emplois! et en plus de ça vous avez le toupet de demander une retraite et la sécu? »

Si quelqu’un avait conçu un plan pour maintenir la puissance du capital financier aux manettes, il est difficile de voir comment ils auraient mieux fait. Les emplois réels, productifs sont sans arrêt écrasés et exploités. Le reste est divisé en deux groupes, entre la strate des sans emplois, universellement vilipendé et une strate plus large de gens qui sont payés à ne rien faire, dans une position qui leur permet de s’identifier aux perspectives et sensibilités de la classe dirigeante (managers, administrateurs, etc.) et particulièrement ses avatars financiers, mais en même temps produit un ressentiment envers quiconque à un travail avec un valeur sociale claire et indéniable. Clairement, le système n’a pas été consciemment conçu, mais a émergé d’un siècle de tentatives et d’échecs. Mais c’est la seule explication du pourquoi, malgré nos capacités technologiques, nous ne travaillons pas 3 à 4 heures par jour.

[1] Note de la traduction: pas trouvé de traduction correcte pour « Bullshit Jobs » – ou emplois merdiques.

[2] NDT: équivalent anglais des magazines people et à scandale

Résistance politique: la contradiction de l’état démocratique… (David Graeber)

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“Je pense que Marcel Mauss et Pierre Clastres ont réussi, même un peu contre eux-mêmes, à mettre en place la fondation pour une théorie de contre-pouvoir révolutionnaire.”

“L’action révolutionnaire ne doit pas nécessairement viser à renverser les gouvernements. Les tentatives de créer des communautés autonomes face au pouvoir en place, seraient en l’occurence, presque par définition, des actes révolutionnaires. L’histoire nous montre qu’une accumulation continue de tels actes peut changer (pratiquement) tout.”

“La violence, particulièrement la violence structurelle où le pouvoir est d’un côté, crée l’ignorance…  C’est pourquoi la violence a toujours été le recours préféré des imbéciles : c’est une forme de stupidité contre laquelle il est pratiquement impossible de répondre de manière intelligente. elle est aussi bien évidemment, le fondement même de l’État.”

~ David Graeber, “Fragments d’anthropologie anarchiste”, 2004 ~

 

 

L’impossible mariage de la démocratie et de l’État

 

David Graeber*

 

extrait de son livre “The Democracy Project” (2013)

 

Source: https://robertgraham.wordpress.com/2017/07/17/david-graeber-democracy-v-the-state/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

*David Graeber est professeur d’anthropologie politique au Goldsmith College de l’université de Londres. Il est membre de l’IWW (Industrial Workers of the World), un syndicat anarchiste. Anarchiste et activiste, fils d’un couple d’autodictates ouvriers, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont “Fragments d’une anthropologie anarchiste” et “La dette, les premiers 5000 ans”.

Les deux cent dernières années, les démocrates ont passé leur temps à essayer de greffer des idéaux d’auto-gouvernance populaire sur l’appareil coercitif qu’est l’État. Au bout du compte, ce projet ne peut pas fonctionner. L’État ne peut pas, par sa nature même, être véritablement démocratisé. Il est après tout, la manière d’organiser (NdT: de monopoliser) la violence. Les fédéralistes américains étaient en fait assez réalistes lorsqu’ils argumentaient que la démocratie est inconsistante avec une société fondée sur les inégalités de richesse ; depuis et afin de protéger la richesse, on a besoin d’un appareil coercitif de protection afin de contrôler cette même “foule” que la démocratie rendrait puissante. Athènes fut un cas unique en ce sens car elle fut de fait, transitoire: il y avait certainement des inégalités de richesse et même sans contestation, une classe dirigeante, mais il n’y avait virtuellement aucun système de coercition. C’est pourquoi il n’y a pas de consensus parmi ceux qui l’étudient pour dire si elle fut un État ou non.

C’est précisément lorsqu’on considère le monopole de la force coercitive détenu par l’État moderne que se dissout toute prétention de démocratie dans une masse informe de contradictions. Par exemple: tandis que les élites modernes ont mis de côté le discours précédent de la “foule” en tant que “grande bête assassine”, la même imagerie ressurgit pourtant dans presque sa forme identique du XVIème siècle, au moment où quelqu’un propose de démocratiser quelques aspects de l’appareil de coercition. Aux Etats-Unis par exemple, ceux qui soutiennent le “mouvement pour un jury pleinement informé”, qui font remarquer que la constitution permet en fait les juries de décider sur des affaires légales, pas juste sur des preuves, sont régulièrement dénoncés dans les médias comme étant des gens qui veulent en fait “retourner à l’époque des lynchages par une foule qui fait justice elle-même”. Ce n’est pas du tout une coïncidence que de constater que les Etats-Unis, un pays qui s’enorgueillit toujours de son esprit démocratique, ont aussi mené le monde vers la mythologisation, même la déification de leur police.

Francis Dupuis-Deri en 2002 a inventé le terme d’ “agoraphobie politique” pour référer à la suspicion sur la délibération publique et le processus de prise de décision qui courent au sein de la tradition occidentale, tout comme dans les travaux de Constant, Sieyès ou Madison, tout comme chez Platon ou Aristote. J’ajouterai même que les réussites les plus impressionnantes de l’état libéral, ses éléments sans aucun doute les plus démocratiques, à savoir ses garantis sur la liberté d’expression et la liberté d’assemblée, sont fondés sur une telle agoraphobie. Ce n’est en fait qu’une fois qu’il est devenu absolument clair que la liberté de parole et celle d’assemblée ne sont plus en elles-mêmes le milieu de la décision politique, qu’elles peuvent devenir sacro-saintes. Critiquement, cette agoraphobie n’est pas seulement partagée par les politiciens et les journalistes professionnels, mais dans une très large mesure par le public lui-même.

Les raisons en sont a mon avis pas très loin à chercher. Tandis que les “démocraties” libérales n’ont rien qui pourrait ressembler à l’agora athénienne, elles ne manquent certainement pas de ce qui pourrait être comparé au cirque romain. Le phénomène de la laideur dans le miroir, par lequel les élites encouragent des formes de participation populaire qui ne font que constamment rappeler au public à quel point il n’est pas fait et est incapable de diriger, ceci a été amené senble-t’il dans l’État moderne à un stade sans précédent de quasi perfection. Par exemple, considérez ici la vision de la nature humaine  que l’on peut dériver généralisant de l’expérience de conduire au travail dans sa voiture sur la route de celle que l’on peut dériver de l’expérience d’aller au travail en prenant les transports en commun.. Et pourtant les Américains ou les Allemands et leur histoire d’amour avec leur voiture est le résultat de décisions politiques conscientes par les élites entrepreneuriales et politiques qui ont commencé dans les années 1930. On pourrait écrire une histoire similaire sur la télévision ou le culte de la consommation ou comme le nota il y a peu Polanyi; “le marché”.

Les juristes dans le même temps, sont depuis longtemps au courant que la nature coercitive de l’État assure que les constitutions “démocratiques” sont fondées sur une contradiction fondamentale. Walter Benjamin en 1978, l’a bien résumé en faisant remarquer que tout ordre légal qui affirme un monopole d’utilisation de la violence doit être fondé par un pouvoir autre que lui-même, ce qui veut immanquablement dire par des actes qui étaient illégaux en accord avec quelque système légal le précédant. La légitimité d’un système légal, repose ainsi sur des actes de violence criminels. Les révolutionnaire américains et français étaient après tout, coupables de haute trahison sous le système légal les précédant. Bien sûr, des rois sacrés de l’Afrique au Népal ont su résoudre cet imbroglio de la logique en se plaçant eux-mêmes, comme dieu, en dehors du système.

Mais comme nous le rappellent des théoriciens politiques d’Agamben à Negri, il n’y a pas de manière évidente pour “le peuple” d’exercer la souveraineté de la même façon. A la fois la solution de la droite (les ordres constitutionnels sont fondés et peuvent être écartés par des leaders inspirés, qu’ils soient pères fondateurs ou Führers, représentant la volonté populaire) et la solution de la gauche (les ordres constitutionnels en général gagnent leur légitimité au moyen de violentes révolutions populaires), mènent à des contradictions pratiques sans fin. En fait, comme l’a suggéré le sociologue Michael Mann en 1999, la vaste majorité des massacres du XXème siècle dérive de quelque version de cette contradiction. La demande de créer simultanément un appareil de coercition uniforme au sein de chaque bout de terre sur la surface de la planète et de maintenir la prétention que la légitimité de cet appareil coercitif provient du peuple, a mené à un besoin insatiable de déterminer qui, précisément, “le peuple” est supposé être. Dans tous les tribunaux allemands ces derniers 80 ans, de Weimar à la RFA, la RDA en passant par l’Allemagne nazie, les juges ont toujours utilisé l’exacte même formule: “In Namen des Volkes” / “Au nom du peuple”. Les tribunaux américains préfèrent annoncer la formule: “l’affaire du peuple contre …X…” (Mann, 1999:19)

En d’autres termes, le “peuple” doit être évoqué comme l’autorité derrière l’attribution de la violence, malgré le fait que toute suggestion que le processus ne soit de quelque manière que ce soit, démocratisé, a toutes les chances de rencontrer les moues horrifiées de tous ceux concernés. Mann suggère que des efforts pragmatiques pour résoudre cette contradiction, d’utiliser l’appareil de la violence pour identifier et constituer un “peuple” que ceux qui maintiennent cet appareil sentent être digne d’être la source de leur autorité, ont été responsables d’au moins 60 millions de morts, de meurtres, rien qu’au XXème siècle.

C’est dans ce contexte que je pourrais suggérer que la solution anarchiste, qu’il n’y a pas de solution à ce paradoxe, n’est en fait pas du tout déraisonnable (NdT: en d’autres termes notre affirmation qu’il n’y a pas, n’y a jamais eu et n’y aura jamais de solutions au sein du système est ici, une fois de plus validée…). L’État démocratique a toujours été une contradiction. Le mondialisme a simplement exposé le sous-jacent pourri, en créant le besoin pour des structures de prise de décision politique à l’échelle planétaire où toute tentative de maintenir la prétention d’une souveraineté populaire, encore moins la participation, serait éminemment absurde. La solution néo-libérale, bien évidemment, est de déclarer que le marché est la seule forme de délibération publique dont nous ayons besoin et de restreindre l’État à ses fonctions coercitives. Dans ce contexte, la solution zapatiste (NdT: du Chiapas au Mexique depuis 1994), d’abandonner la notion que la révolution est une affaire de saisir le contrôle de l’appareil coercitif qu’est l’État et au lieu de cela, proposer de restructurer, de refonder en fait la démocratie dans l’auto-organisation des communautés autonomes, est en fait pleine de bon sens. C’est la raison du reste pour laquelle une obscure insurrection dans une province du sud du Mexique a fait tant sensation dans les milieux radicaux.

Ainsi, la démocratie retourne pour le moment, dans les espaces d’où elle fut originaire: les espaces entre, les interstices. Que cela puisse ensuite englober le monde dépend peut-être moins de quelles théories nous en faisons que de ce que nous croyons honnêtement que les êtres humains ordinaires, s’asseyant ensemble dans des corps de délibération, seraient capables de gérer leurs propres affaires mieux que les élites, dont les décisions sont protégées et soutenues par la puissance et le pouvoir des armes, peuvent le faire pour eux et même de savoir s’ils ont le droit d’essayer. Pendant le plus clair de l’histoire humaine, faisant face à de telles questions, les intellectuels professionnels se sont presque universellement rangés du côté des “élites”. J’ai plutôt l’impression que, si on en arrive là, la plus grande majorité est toujours séduite par les nombreux miroirs de la laideur et n’a pas de véritable foi dans les possibilités de la démocratie de par et pour le peuple. Peut-être que ceci pourrait bien changer.

Mieux comprendre société et état pour un changement politique profond: Fragments d’une anthropologie anarchiste (avec David Graeber) ~ 2ème partie ~

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, colonialisme, démocratie participative, guerres hégémoniques, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , on 29 février 2016 by Résistance 71

“Qui donc sont les réalistes ? Les réalistes je pense, sont les gens mentionnés plus tôt [dans ce livre “L’illusion occidentale de la nature humaine”], qui prennent la culture comme l’état originel de l’existence humaine et l’espèce biologique comme secondaire voire même conditionnelle… La culture est plus ancienne que l’Homo Sapiens, bien plus vieille et la culture était une condition fondamentale du développement biologique de l’espèce. La preuve de la culture dans la lignée humaine remonte à environ 3 millions d’années, tandis que la forme humaine courante remonte à environ quelques centaines de milliers d’années, l’homme actuel moderne ayant environ juste 50 000 ans… Le point critique est que durant ces 3 millions d’années les humains ont évolué biologiquement sous une sélection culturelle. Nous avons été façonnés corps et âme pour une existence culturelle.”

~ Marshall Sahlins ~

 

“Le monde occidental lui-même est une communauté, mais négative et cette négativité est la mort de toute communauté, de toute civilisation.

L’idée ‘blanche’ au terme de laquelle serait d’un côté ‘la nature’, nature que l’on respecte ou non, de l’autre ‘l’humanité’, est une idée ‘décivilisée’.”

~ Robert Jaulin ~

 

“La communauté primitive [originelle] est à la fois une totalité et une unité. Une totalité en cela qu’elle est complète, autonome, entièrement unie, sans cesse attentive à la préservation de son autonomie: une société dans le plein sens du mot. Elle est une unité en cela que son être homogène continue de refuser la division sociale, d’exclure l’inégalité, d’interdire l’aliénation. La société primitive est une totalité singulière en cela que le principe de son unité ne lui est pas extérieur: elle ne permet aucune configuration pour que l’Un se détache du corps social afin de le représenter, afin de lui faire prendre corps comme unité. Voilà pourquoi le critère de non-division de la société est fondamentalement politique: si le chef sauvage n’a pas de pouvoir, c’est parce que la société n’accepte aucunement que le pouvoir soit séparé de son être propre, qu’une division soit établie entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent.”

~ Pierre Clastres ~

 

Fragments d’une anthropologie anarchiste

 

Extraits du texte de David Graeber* “Fragments of an Anarchist Anthropology”

2004, Pricly Paradigm Press

 

Analyse et traduction d’extraits: Résistance 71

 

Février 2016

 

Le livre a été traduit en français sous le titre “Pour une anthropologie anarchiste”, Lux, 2006

 

1ère partie

2ème partie

 

La mondialisation et l’élimination des inégalités Nord-Sud

Sur le long terme, la position anarchiste sur la mondialisation est évidente: effacement des états-nations ce qui voudra dire l’élimination des frontières nationales. Ceci est la véritable mondialisation. Tout le reste n’est qu’escroquerie.

[…] Une fois, pendant les manifestations que soulevait la réunion du World Economic Forum (Davos), où les riches prétendaient discuter de moyens de soulager la pauvreté mondiale, je fus invité à engager un de leurs représentants dans un débat radiophonique. La tâche en incomba finalement à un autre activiste, mais j’avais néanmoins préparé pour l’occasion, un programme en trois points qui aurait je le pense résolu l’affaire assez efficacement:

  • Une amnistie immédiate sur la dette internationale
  • Une annulation immédiate de toutes les patentes et autres droits de “propriété intellectuelle” de plus d’un an liés à la technologie
  • L’élimination immédiate de toutes restrictions sur la liberté de voyager et de résider mondialement

Le reste en aurait découlé. Au moment même où le citoyen lambda de Tanzanie ou du Laos, ne se verrait plus interdire le droit de résider et de s’établir par exemple à Minneapolis ou à Rotterdam, le gouvernemnt de chaque pays riche déciderait très certainement qu’il n’y aurait rien de plus important que de trouver un moyen de s’assurer que ces gens préferrent rester chez eux plutôt que de se déplacer pour vivre ailleurs. Ne pensez-vous pas qu’ils trouveraient bien quelque chose ?

Alors vous allez me dire “Mais vos propositions sont complètement irréalistes !…” Certes, mais pourquoi ? Essentiellement parce que ces riches types faisant de belles réunions à l’hôtel Waldorf de Davos, ne voudraient rien entendre, cela ne va pas dans leurs intérêts. C’est pourquoi nous disons qu’ils sont le problème en eux-mêmes.

La lutte contre le travail

La lutte contre le travail a toujours été centrale à l’organisation anarchiste. Je veux dire par là, pas la lutte pour de meilleures conditions de travail ou de plus hauts salaires, non, mais la lutte pour éliminer le travail (salarié) en tant que relation de domination. D’où le slogan de l’Industrial Workers of the World (IWW), le syndicat des ouvriers de l’industrie du monde: “Contre le salariat !” Ceci est bien sûr un objectif de long terme et ce qui ne peut pas êrtre éliminer peut du moins être réduit. Au début du XXème siècle, les “Wobblies” (syndiqués de l’IWW) gagnèrent bien des combats sociaux et contribuèrent grandement à l’adoption de la semaine de 5 jours de travail à 8 heures par jour. La lutte des Wobblies aujourd’hui aux Etats-Unis est la semaine de 4 jours de travail à 4 heures par jour: la “semaine des 16 heures”.

[…] Quels boulots sont donc vraiment nécessaires ?

Pour commencer, il y a bien des travaux dont la disparition ne serait contestée par personne et serait un grand gain pour l’humanité. Considérez dans cette liste les télépublicitaires, les producteurs de “stretch-SUV” et les avocats, juristes d’affaire. Nous éliminerions aussi la totalité de l’industrie publicitaire et du marketing, relation publique, tous les politiciens et leurs personnels, tout ceci sans même aller chercher loin dans les fonctions de la société. L’élimination de l’industie de la publicité réduirait de facto considérablement la production, la distribution et la vente de produits totalement inutiles. L’élimination des inégalités radicales signifierait aussi que nous n’aurions plus besoin des services des millions d’employés actuels à ouvrir et fermer les portes, les forces de sécurité privées, gardiens de prison ou équipes de police spécialisées, sans parler de l’armée. Au-delà de cela, il faudra conduire une recherche. Les financiers, banquiers, assureurs et agents d’investissement sont tous essentiellement des parasites, mais il pourra demeurer quelques fonctions utiles dans ces secteurs d’activité, qui ne pourront pas simplement être remplacés par des logiciels.

[…] Ceci nous amène à une question vitale: “Qui va faire les sales boulots ?” La sempiternelle question qui est toujours lancée à la face des anarchistes. Pierre Kropotkine a pointé il y a bien longtemps à l’absurdité de cette question/argument. Il n’y a en fait aucune raison pour laquelle ces boulots devraient exister. Si on divisait les taches déplaisantes de manière équitable, cela voudrait dire que les top scientifiques et ingénieurs et chirurgiens du monde devraient les faire également. On pourrait alors très facilement concevoir la création très rapide de cuisines auto-nettoyantes et de robots de nettoyage, d’assainissement ou fonctionnant pour le travail minier et ce pratiquement immédiatement.

Démocratie

Ceci pourrait bien donner au lecteur une chance d’apercevoir ce qu’est une organisation anarchiste, ou inspirée par l’anarchisme ; quelques contours du nouveau monde sont en train d’être construits dans la coquille de l’ancien et de montrer ce que la perspective historico-ethnographique que j’ai essayée de développer ici et de voir comment notre science non-existante pourrait y contribuer.

Le premier cycle du nouveau soulèvement mondial, ce que les médias insistent à appeler de manière ridiculement croissante “le mouvement anti-mondialisation”, a commencé avec les municipalités autonomes du Chiapas au Mexique et vint au top avec les asembleas barreales de Buenos Aires et des villes argentines. Il n’y a ni le temps ni l’espace ici pour en expliquer l’histoire complète. Cela a commencé avec le refus des Zapatistes de l’EZLN de prendre le pouvoir et leur tentative de créer un modèle d’autogestion démocratique qui inspirerait le reste du Mexique, leur initiative de créer un réseau international du People’s Global Action ou PGA (Action Global Populaire), qui appela à des journées d’action contre l’OMC à Seattle), contre le FMI (Washington, Prague…) etc… L’effondrement final de l’économie argentine et le révolte populaire qui s’en suivit, qui encore une fois rejeta l’idée qu’on puisse trouver une solution en remplaçant un set de politiciens par un autre. Le slogan du mouvement argentin fut des le départ: Que se vayan todas, qu’ils s’en aillent tous ! Au lieu d’un nouveau gouvernement, ils établirent un vaste réseau d’institutions alternatives, à commencer par les assemblées populaires afin d’organiser chaque voisinage où la seule restriction à la participaton était pour ceux qui appartenaient à un parti politique, il y eut des centaines d’usines occupées par les ouvriers et autogérées par ceux-ci, un système complexe de “troc” et un système de monnaie d’échange alternatif afin de les maintenir opérationnels, bref, une longue variation sur le thème de la démocratie directe. Tout ceci se produisit sous le radar des médias, qui complètement loupèrent la signification de ces grandes mobilisations pour cause d’asservissement corporatiste.

L’organisation de ces actions fut faite pour donner une illustration vivante de ce que pourrait être un monde véritablement démocratique.

[…]

Anthropologie

Chapitre dans lequel l’auteur mord à regret, la main qui le nourrit… (Note de R71: Ce sous-titre existe factuellement dans la version anglaise du livre, ironiquement ou non, Graeber est un peu du genre “pince-sans-rire”… Il sera viré de Yale un an après avoir publié ce livre.)

La question finale, celle que j’ai de mon propre aveu éviter de poser jusqu’ici, est pourquoi les anthropologues n’ont pas éprouvé plus d’affinité avec l’anarchisme jusqu’ici ?

[…] C’est un peu bizarre, parce qu’après tout, les anthropologues sont le seul groupe de scientifiques universitaires qui savent quelque chose au sujet des sociétés sans état existant réellement ; bon nombre d’entre eux ont physiquement vécu dans des endroits du monde où les États ont cessé de fonctionner ou du moins se sont effacés et ont laissé les peuples gérer leurs propres affaires de manière autonome. Si rien d’autre, les anthropologues sont parfaitement au courant de ce que la supposition générale de ce qui serait supposé arriver en l’absence de l’État et qui voudrait que “les gens simplement se massacreraient entre eux !…” est factuellement fausse.

Pourquoi donc ?

Il y a plusieurs raisons. Quelques unes sont compréhensibles.

La discipline que nous connaissons aujourd’hui a été rendue possible par de terribles et horribles schémas de conquête, de colonisation et de meurtre de masse, tout comme d’autres disciplines scientifiques comme la géographie, la botanique, comme aussi les mathématiques, la linguistique ou la robotique, mais les anthropologues, dont le travail tend à connaître personnellement les victimes, ont fini par agoniser sur ces faits et ces façons de faire comme sans doute aucun autre protagoniste n’a pu le faire.

[…] Pour les anthropologues, les résultats ont été bizarrement paradoxaux. Alors que ces scientifiques sont littéralement assis sur de très vastes archives d’expérience humaine, d’expériences sociales et politiques, dont personne d’autre n’a vraiment connaissance, ce corps d’ethnographie comparative est vu comme quelque chose de honteux. Comme je l’ai dit, ce n’est pas traité comme l’héritage commun de l’humanité, mais comme notre sale petit secret. Ce qui est très utile, du moins dans la mesure où jusqu’ici le pouvoir académique est largement constitué de l’établissement des droits de propriété sur une certaine forme de connaissance et de s’assurer que les autres n’y aient pas vraiment accès ; parce que comme je l’ai dit, notre sale petit secret est toujours le notre. Ce n’est pas quelque chose qu’on a besoin de partager avec les autres.

Mais il y a plus. De biens des façons, l’anthropologie semble être une discipline qui semble être absolument terrifiée de son propre potentiel. Elle est par exemple, la seule discipline scientifique qui est en position de faire des généralisations au sujet de l’humanité dans sa globalité, car c’est la seule discipline qui prend de fait en compte toute l’humanité et qui est familière avec les cas d’anomalies (ex: “toutes les sociétés pratiquent le mariage dites-vous ? Et bien cela dépend du comment vous définissez le mariage. Chez les Nayar par exemple….) Et pourtant, elle refuse résolument de le faire.

Je ne pense pas que ceci soit seulement une réaction compréhensible de la “droite” encline à faire de grands arguments au sujet de la nature humaine afin de justifier des institutions sociales particulièrement néfastes et répressives come le viol, la guerre, le libre-marché, le capitalisme etc bien que ce soit sans aucune doute une partie de la raison. C’est partiellement aussi à cause de la taille du sujet, son immensité. Qui a par exemple les moyens et le temps de discuter disons des conceptions du désir ou de l’imagination ou du soi ou de la souveraineté en considérant tout ce que les penseurs chinois, indiens et mulsulmans pensent sur les sujets en plus des canons de la pensée occidentale, sans même parler des conceptions émanant des centaines, des milliers de peuples au travers des îles océaniques, des Indiens des Amériques et autres peuples ? C’est bien trop vaste. Ainsi les anthropologues ne produisent plus de généralisations théoriques et tournent ce travail aux philosophes européens qui n’ont aucun problème à discuter du désir ou de l’imagination ou du soi ou de la souveraineté comme si ces concepts avaient été inventés par les Platon, Aristote, développés par Kant ou le divin marquis et n’avaient jamais été discutés de manière profonde en dehors de l’élite des traditions littéraires européennes et nord-américaines. Là où autrefois les termes théoriques anthropologistes clef étaient des mots comme mana, totem, ou tabou, les nouveaux mots à la mode dérivent tous invariablemet du grec, du latin via le français et un peu d’allemand.

Alors donc que l’anthropologie semble être parfaitement positionnée pour fournir un forum intellectuel pour toutes sortes de conversations planétaires politiques ou autre, il y a une certaine gêne intégrée à le faire.

Il y a ensuite la question politique.

La plupart des anthropologues écrivent comme si leur travail avait une importance politique évidente et d’un ton qui trahit qu’ils pensent que ce qu’ils font est radical et certainement de centre-gauche. Mais en quoi exactement consiste cette politique ? C’est de plus en plus difficile à dire. Les anthropologues ont-ils une tendance à être anti-capitalistes ? Il est certainement difficile d’en trouver qui ont quelque chose de bien à dire du capitalisme. Beaucoup ont pris pour habitude de décrire l’âge actuel comme étant celui de la “fin du capitalisme”, comme si le fait de le dire allait y mettre fin et qu’ils pourraient par ce simple fait précipiter sa disparition. Mais il est aussi difficile de penser à un anthropologue qui aurait récemment fait une quelconque suggestion sur ce que pourrait être une alternative au capitalisme. Alors sont-ils des libéraux ? Beaucoup ne peuvent prononcer ce mot sans un grognement de dédain. Alors quoi ? Aussi loin que je puisse le comprendre, il n’y a qu’un seul sentiment bien partagé à travers le spectre de la profession: celui du populisme. Si rien d’autre, nous ne sommes définitivement pas du côté de qui que ce soit, dans une situation donnée, est ou se targue d’être l’élite. Nous sommes pour les petites gens. Comme en pratique la plupart des anthropologues sont attachés à des universités ou si non terminent avec des boulots comme des consultations en marketing ou des boulots à l’ONU, des positions au sein même de l’appareil de réglementation global, ce qui en revient vraiment à une sorte de constante, une déclaration ritualisée de déloyauté à cette même élite mondiale dont nous-mêmes, en tant qu’universitaires et membres de l’academia, formons clairement (même si de manière admise marginale) une faction.”

[…]

Pour clore son petit livre/essai/manifeste Graeber commente sur l’expérience anarchiste qui ne dit pas son nom parce qu’ancrée dans le mode de gouvernance et la tradition autochtone des participants: Les Zapatistes du Chiapas dans le sud du Mexique, descendants directs des peuples Mayas. Ce qui est une très bonne façon de conclure son discours puisque le plus souvent, c’est ce qu’on voit ou apprend en dernier qui reste.

Graeber écrit son livre en 2004, soient 10 ans après l’avènement des Zapatistes en 1994. Aujourd’hui en 2016, le mouvement anarcho-indigène du Chiapas est dans sa 23ème année d’existence et continue à inspirer de plus en plus mondialement.

Laissons le mot de la fin à David Graeber et au mouvement zapatiste du Chiapas…

Les Zapatistes sont venus essentiellement des communautés de langue Maya Tzeltal, Tzotzil, et Tojolobal, qui se sont établies dans la jungle de Lacandon (NdT: sud-est du Mexique à la frontière guatémaltèque). Ce sont des communautés parmi les plus pauvres et les plus exploitées du Mexique. Les Zapatistes ne s’appellent pas eux-mêmes anarchistes, ni même autonomistes. Ils représentent leur propre voie au sein de cette tradition indienne bien plus vaste, en fait ils essaient même de révolutionner les stratégies révolutionnaires en abandonnant toute notion de parti d’avant-garde saisissant et contrôlant l’état et ses institutions (NdT: ce que prône toutes les factions marxistes… Les Zapatistes ne sont pas des marxistes) ; au lieu de cela combattant pour créer des enclaves libres qui pourraient servir de modèles pour des gouvernements autonomes, permettant ainsi une réorganisation générale de la société mexicaine en un réseau complexe de groupes autogérés se chevauchant les uns les autres et qui pourraient ensuite commencer à discuter la réinvention de la société politique.

Il y eut des divergences d’opinion au sein du mouvement zapatiste quant aux formes de pratiques démocratiques à employer et à promouvoir. La base qui parlait les langues maya poussèrent pour une forme de processus consensuel adopté de leur propre tradition communale, mais reformulée pour être plus radicalement égalitaire. Quelques uns des membres de la faction armée zapatiste parlant espagnol furent très sceptiques sur le fait d’appliquer cela à l’échelle nationale. Finalement, ils se rangèrent derrière la vision de ceux qu’ils “mènent en obéissant” comme le dit si bien le dicton zapatiste. Mais ce qui est remarquable est ce qu’il se passa lorsque les nouvelles de cette rébellion se propagèrent au reste du monde. C’est là où on peut voir à l’œuvre la “machine identitaire” de Leve.

Plutôt qu’une bande de rebelles ayant une vision radicale de transformation démocratique, ils furent immédiatement redéfinis comme une bande d’Indiens Maya demandant l’autonomie indigène. C’est ainsi que les médias internationaux en ont fait le portrait, c’est ce qui était considéré comme important à leur sujet venant de tout le monde, des organisations humanitaires aux bureaucrates mexicains en passant par les contrôleurs des droits de l’Homme de l’ONU. Alors que le temps passait, les Zapatistes, dont la stratégie a été dès le départ dépendante de gagner des alliés dans la communauté internationale, furent forcés de plus en plus de jouer également la carte indigène, sauf en s’arrangeant avec leurs alliés les plus motivés.

Cette stratégie n’a pas été inefficace. Dix ans plus tard (NdT: 22 ans plus tard en 2016..), l’EZLN est toujours là, sans avoir pratiquement dû tirer un coup de feu même si cela est dû au fait que jusque maintenant ils ont minimisé le mot “national” qui est dans leur nom (Ejercito Zapatista de Liberación Nacional ou Armée Zapatiste de Libération Nationale).

[…] Ce que les Zapatistes proposaient de faire était exactement de commencer ce travail difficile qui ignore tant au sujet de “l’identité”: essayer de réussir ce qui forme une organisation, ce qui forme un processus et une délibération, seront requis pour créer un monde dans lequel les gens et les communautés seront acrtuellement libres de déterminer pour eux-mêmes quels types de peuples et de communautés ils désireront être.

Et qu’est-ce qu’on leur a dit aux Zapatistes ?

Ils furent effectivement informés que comme ils étaient Mayas, ils ne pouvaient rien avoir à dire au monde au sujet des processus par lesquels l’identité se forme, se construit, ou au sujet de la nature des possibilités politiques. En tant que Mayas, la seule déclaration politique qu’ils pourraient faire aux autres serait au sujet de leur propre identité maya. Ils pouvaient affirmer leur droit de demeurer Mayas. Ils pouvaient demander d’être reconnus en tant que Mayas ; mais pour un Maya de dire quelque chose au monde qui ne fusse pas seulement un commentaire sur leur propre identité serait simplement inconcevable.

Et qui au final a écouté ce que les Zapatistes avaient à dire ?

Et bien largement une collection d’adolescents anarchistes en Europe et en Amérique du Nord, qui commencèrent bientôt à assiéger les sommets économiques et politiques de cette même élite mondialiste avec laquelle les anthropologues maintiennent une telle alliance difficile et inconfortable.

Mais les anarchistes avaient raison. Je pense que les anthropologues devraient faire bien plus cause commune avec eux. Nous avons des outils dans les mains qui pourraient bien être d’une énorme importance au final pour la liberté humaine. Commençons donc par en faire usage.