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De l’antagonisme à la complémentarité : Nietzsche et la tradition anarchiste 5ème partie

Posted in actualité, altermondialisme, gilets jaunes, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , on 4 juillet 2021 by Résistance 71

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Friedrich Nietzsche 

Guy A. Aldred

Extrait du livre “I am not a man, I am dynamite, Friedrich Nietzsche and the anarchist tradition”, 2004

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

Juillet 2021

2ème partie

1ère partie

3ème partie

4ème partie

5ème partie

La fascination exercée sur un toujours plus grand nombre de suiveurs par ce génie brillant bien que quelque peu imprévisible, Friedrich Nietzsche, sert à faire sortir non seulement plusieurs points d’attraction répulsion caractérisant sa philosophie de la révolte, mais aussi l’extension du fait qu’il ait été si mal compris. […]

L’instinct d’auto-préservation que tout le monde reconnaît comme étant la première loi de la nature est montrée par Nietzsche être la dernière loi de la morale. Entre le droit d’auto-assertion, intellectuellement exprimé et l’auto-réalisation sociale au service de tous, il ne trace aucune ligne de démarcation. Pour lui, ils sont un et identiques. L’indépendance absolue de toute autorité extérieure, l’être sans dieu ni maître, la souveraineté de “l’être” sur le “faire”, sont les défis qu’il lance aux médiocres qui souffrent eux-mêmes d’être les victimes du désordre légalisé. Il n’hésite pas non plus à attaquer les phases variées de l’expertisme. Avec lui, les droits prennent la place des devoirs, puisque pour le surhumain, la performance des devoirs sera le droit le plus haut.

Beaucoup ne comprennent pas l’essence de cette philosophie d’individualisme communiste, “l’égoïsme” nietzschéen a été confondu avec un individualisme spencérien décadent (NdT: d’Herbert Spencer, l’ex-anarchiste devenu darwiniste social et eugéniste au XIXème siècle). Tour à tour adepte de Schopenhauer, Wagner et Auguste Comte, Nietzsche fonda un système qui n’était pas tant une réaction contre les idées de ses anciens maîtres qu’un développement et une unification de leurs thèses respectives, et seulement opposées en apparence à leurs enseignements initiaux d’égoïsme philosophique et nirvanique. Où il y a une différence, celle-ci est plus de caractérielle qu’autre chose. Nietzsche a mis l’accent sur l’ultime détachement de l’être comme Schopenhauer, l’élévation de l’humanité est une partie toute aussi importante de son système comme ce le fut pour Comte, mais Nietzsche y apporta des caractéristiques de tempérament à soutenir une fois les deux systèmes réunis. En d’autres termes, essentiellement un enseignant religieux et apôtre de de l’iconoclasme, opposé au monde métaphysique érigé par des théologiens mais aussi par de nombreux scientifiques et philosophes, le système philosophique de Nietzsche était néanmoins fondé sur une conservation inconsciente des enseignements des philosophes auxquels son système était supposé s’opposer.

L’humain tel qu’on le connaît, avec son respect des conventions morales et contrôlé par des règles de conduite externes, était quelque chose qui devait être surmonté. Les espoirs de surnaturalité, qu’ils soient scientifiques, théologiques ou philosophiques, qui animent l’humain dans la phase de transition devaient être consignés dans le vortex de l’oubli. Le conseil du philosophe ou du scientifique à l’Homme de se préserver de la misère de ceux qui l’entourent en regardant le monde de l’art et de la science comme des aspirations élévatrices, le monde subjectif idéal, comme pacificateur des maux du monde objectif, était vu par Nietzsche comme une amélioration infime sur le paradis objectif du théologien. Ce n’est pas que Nietzsche réprouvait ce monde idéal subjectif, mais il voulait que tout homme se hisse à ce niveau, associé à une assertion de son individualité. Son système de pensée était basé sur une extension et une conservation des idéaux qui trouvèrent leur expression dans ce monde subjectif. Mais son égoïsme était à l’opposé de celui de tels philosophes. Ceux-ci demandaient aux hommes de faire avec leurs conditions de vie sordides, de continuer à être les esclaves des autres, aussi loin qu’ils pouvaient faire l’expérience des “réalités” de ce monde subjectif de l’idéalisme.

Mais Nietzsche ne pouvait voir de réalité dans cet idéalisme subjectif s’il était séparé de l’auto-assertion de l’individu ou opposé à son bien-être physique. Le scientifique qui faisait partie de cette école de philosophie séparait connaissance et vérité du bonheur de l’individu et voudrait vous voir ne pas croire en son être auto-contenu. Si Nietzsche embrasse le pessimisme de Schopenhauer, il insista néanmoins sur la réalité de l’être de l’homme. La vérité et la connaissance par conséquent, n’avaient de valeur que lorsqu’elles devenaient soumises à la réalité de l’être auto-contenu, seulement utiles dans la mesure où elles administraient la liberté individuelle contre l’oppression des autres ou par les autres.

Tous les chemins mènent à Rome et tous les aphorismes de Nietzsche mènent à une finalité, la supériorité du surhumain. Mais celle-ci demande un nouveau système social et est autant une régénération sociale qu’une avancée individuelle. tant que la domination de l’Homme sur l’Homme continue, le surhumain ne peut pas être. Le surhumain sera supérieur à l’humain car il sera placé de telle façon qu’il ne soit ni esclave ni maître. Libéré du désir et du pouvoir économique de domination, il ne sera ni dominateur ni dominé. Mais dans la mesure où une hérédité différente produit des traits différents, les spécificités de chacun varieront et ce manque d’officialité s’appellerait liberté, variété et génie conséquent. Car là où il y a liberté et variété, il y a aussi génie. Ainsi l’humain sera heureux indépendamment de canons de moralité extérieurs, servant ses semblables de manière si saine que rien ne sera vu comme “service”, bénéficiant le reste de ses semblables en simplement osant être lui-même. 

Telles sont la qualité et la grandeur de la philosophie propagée par Nietzsche, une philosophie qui rattache l’Homme à être vrai envers lui-même et de cesser d’être soit l’exploiteur ou l’exploité de la science, d’une industrie fourvoyée et d’un luxe bestial.

Pour ceux qui n’ont pas maîtrisé la pensée de Nietzsche, il est regardé comme cet individualiste décadent, mais pour ceux qui apprennent toujours, il est le héraut des plus hautes principes socialistes, le héraut de la révolte et de la liberté, le penseur profond qui réalisa que le socialisme doit inévitablement être identique à la liberté individuelle absolue. Ainsi, sa mémoire sera toujours chère à tous ceux qui, mariant l’éthique de la liberté de pensée avec une économie socialiste, affirme la combinaison “anarcho-communisme”, la fraternité de l’humanité qui dépend pour son bonheur du totalitarisme de personne. Et quel plus haut socialisme pourrait l’Homme avoir que celui qui leur demande en tout temps d’être eux-mêmes et de servir les hommes non pas à cause de pressions variées des circonstances, mais parce que de tels actes bénéficieraient la communauté d’un principe interne supérieur de l’être véritable ?

[Cet écrit est originellement apparu dans, “The Message of Nietzsche,” in Freedom, June 1907, and as the pamphlet Nietzsche—Apostle of Individualism (London: Bakunin Press, nd).]

De l’antagonisme à la complémentarité : Nietzsche et la tradition anarchiste 3ème partie

Posted in actualité, autogestion, documentaire, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , on 20 mai 2021 by Résistance 71

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Emma Goldman & Nietzsche

Nous sommes en phase totale avec ce texte présentant l’analyse d’Emma Goldman sur la pensée de Nietzsche, qui, comme l’avait si bien dit Albert Camus : “Nous n’aurons jamais fini de réparer l’injustice qui lui a été faite [à Nietzsche]. On connaît sans doute des philosophies qui ont été traduites et trahies dans l’histoire. Mais jusqu’à Nietzsche et au national socialisme, il était sans exemple qu’une pensée tout entière éclairée par la noblesse et les déchirements d’une âme exceptionnelle ait été illustrée aux yeux du monde par une parade de mensonges et par l’affreux entassement des cadavres concentrationnaires.”
Plus on lit Nietzsche, et plus on trouve une grande continuité de valeurs entre sa pensée et l’anarchie. Nietzsche n’a jamais voulu se laisser enfermer dans ce qu’il voyaient comme un océan de dogmes politiques et religieux engluant la pensée et l’ingéniosité humaine en tout domaine, il a fustigé l’anarchie comme le reste, pour nous forcer à aller au delà et d’entrevoir les “ponts du surhumain”.
Dans la philosophie occidentale, il y a eu les pré-socratiques et Nietzsche, entre les deux, un océan de faux-sens, de tentatives et d’inepties. Depuis Nietzsche… c’est le vide intersidéral.
~ Résistance 71 ~

“L’État, c’est ainsi que s’appelle le plus froid des monstres froids et il ment froidement et le mensonge que voici sort de sa bouche: ‘Moi, l’État, je suis le peuple !’… Là où le peuple existe encore, il ne comprend pas l’État et il le hait comme un mauvais œil et comme un pêché contre les coutumes et les droits… L’État, lui, ment dans tous les idiomes du bien et du mal ; et quoi qu’il dise, il ment et ce qu’il possède il l’a volé. Tout est faux en lui, il mord avec des dents volées, lui qui mord si volontiers. Fausses sont même ses entrailles… ‘Sur Terre il n’est rien de plus grand que moi: je suis le doigt qui crée l’ordre, le doigt de dieu’, voilà ce que hurle ce monstre…”

“L’Église ? répondis-je, c’est une espèce d’État et c’en est l’espèce la plus mensongère. Cependant, tais-toi donc, chien hypocrite, mieux que personne tu connais ta propre espèce !

Tout comme toi, l’État est un chien hypocrite ; tout comme toi il aime à parler par fumée et hurlement afin de faire croire, tout comme toi, qu’en lui parle le ventre des choses. Car il veut à toute force, l’État, être l’animal le plus important sur terre ; et on le croit.”

~ Friedrich Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra, 1883) ~

“ ‘En un ami, vous devez avoir votre meilleur ennemi’ dit Zarathoustra et Nietzsche prouve certainement être le meilleur ami et le pire ennemi de l’anarchisme.”
~ Max Cafard ~

De l’antagonisme à la complémentarité : Nietzsche et la tradition anarchiste

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“Nietzsche était un anarchiste” : Reconstruire les conférences d’Emma Goldman sur Nietzsche

Leigh Starcross

Extrait du livre “I am not a man, I am dynamite, Friedrich Nietzsche and the anarchist tradition”, 2004

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

Mai 2021

Entre 1913 et 1917, Emma Goldman donna toute une série de conférences publiques à travers les Etats-Unis sur le sujet de Nietzsche et de sa philosophie ainsi que de l’importance de ses théories en termes de leur relation avec des sujets anarchistes contemporains. En tout, elle apparut durant cette période dans au moins vingt-trois conférences publiques, de Los Angeles à New York, parlant et discutant de la relation de la pensée de Nietzsche sur des thèmes comme l’athéisme, l’anti-étatisme et (étant donné le contexte de la première guerre mondiale), l’anti-nationalisme et l’anti-militarisme. Il semblerait donc que l’évaluation de Goldman sur Nietzsche soit sujet à archivage public et que nous n’aurions donc qu’à consulter les textes de ces conférences afin de s’assurer de la nature exacte de ses affirmations en ce qui concerne de la pertinence de Nietzsche sur l’anarchisme. Ce n’est malheureusement pas le cas. A cause de raids de police dans les bureaux du journal anarchiste “Mother Earth”, que Goldman co-éditait, tout matériel suspecté d’être séditieux ou d’endommager l’effort de guerre américain fut confisqué. Apparemment, Goldman elle-même (NdT: décédée en 1940) chercha des copies de ses conférences sans succès. Ainsi, les textes écrits de ses conférences furent perdus à la postérité.

Malgré cela, d’autres références existantes rendent possible de rassembler une cohérence de l’aspect fondamental de Nietzsche pour Goldman en termes de la constitution d’une praxis moderne anarchiste, tout autant que la dette quelle lui a reconnue tout en formant sa propre voie. De brèves références à Nietzsche sont éparpillées tout au long de ses essais, mais c’est son autobiographie “Living my Life” (publiée en 1930, bien des années après ses conférences), qui rend limpide l’influence formative de Nietzsche sur Goldman, une de celle qui a provoqué non seulement un élan intellectuel, mais aussi un impact sur sa vie personnelle. Survivants aussi furent des rapports contemporains, fournis aux journaux “Free Society” et “Mother Earth” concernant quelques unes des conférences sur Nietzsche. bien que frustrant dans leur narratif, ces rapports donnent quelques indications sur le contenu général et la teneur de ses conférences sur le sujet.

Lorsque combinés avec ses commentaires sur Nietzsche, à la fois dans son autobiographie et ses essais, ces comptes-rendus aident à fournir les seuls indices subsistants sur ce que Goldman avait à dire sur Nietzsche et sa philosophie dans ses conférences. Ce faisant, nous avons une bonne compréhension sur l’importance que le rôle de la pensée de Nietzsche puisse jouer dans la théorie et la pratique anarchistes, ce qui après tout, était le message que Goldman voulait si intensément faire passer.

Goldman date sa première rencontre avec le travail de Nietzsche à la période de son bref passage à Vienne durant les années 1895 et 1899 alors qu’elle étudiait là-bas pour être infirmière et sage-femme. Hors de ses études, elle visita aussi Londres et Paris où elle fit des conférences et participa à des réunions anarchistes clandestines, développant ainsi une réputation internationale dans le milieu révolutionnaire. C’est ainsi qu’elle rencontra des anarchistes déjà renommés comme Pierre Kropotkine, Louise Michel et Errico Malatesta ; mais son autobiographie rend évident le fait que les auteurs auxquels elle fut introduite durant ses lectures à cette période, Nietzsche étant l’un de ceux-ci, étaient aussi importants pour elle que le fait d’être une anarchiste.

Ceci fut lié à son insistance sur le fait que les choses de nature culturelle, la musique, le théâtre, la littérature, avaient des possibilités équivalentes en termes révolutionnaires que les choses de nature plus politique. Alors qu’elle était en Europe par exemple, à part les réunions anarchistes auxquelles elle participa, elle se rendit à des opéras de Wagner, vit des performances d’Eleonora Duse et se rendit à des conférences de Levy Bruhl et de Sigmund Freud. Elle découvrit aussi les travaux d’Henrik Ibsen, de Gerhardt Hauptmann, de von Hofmannstahl tout aussi bien que Nietzsche. Goldman loue particulièrement ces écrivains pour avoir “jeté leurs anathèmes contre les vieilles valeurs”, une action qu’elle trouvait tout à fait compatible avec l’esprit anarchiste.

De fait, ces noms comme ceux listés ci-dessus étaient parmi les plus en vogue dans l’avant-garde européenne de l’époque. Un intellectuel, écrivain ou artiste, afin de se considérer comme “moderne” et dans le ton du Zeitgeist (NdT: “l’esprit du temps” en allemand…), se devait d’être au fait avec leurs travaux. Nietzsche était embrassé par cette bohême de fin de siècle et particulièrement dans le monde germanophone, comme un grand exemple iconoclaste. Il semblait être un prophète appelant à dégager les débris et le poids d’un passé oppresseur, de sa moralité, de sa religion, de ses conventions et institutions. Et à la fin du XIXème siècle, ceci était associé avec le rejet de l’héritage et des traditions, du vieil ordre mondial, celui du “père” ; ce phénomène demeura jusqu’à la première guerre mondiale, plus notoirement avec les expressionnistes allemands.

En tant qu’anarchiste néanmoins, Goldman était particulière dans ses enthousiasmes et étant donné les deux facteurs additionnels d’être une femme et d’être juive, son intérêt dans Nietzsche est peut-être même remarquable. Quoi qu’il en soit, être culturellement dans son époque la rendit politiquement déphasée comme elle allait s’en rendre compte alors qu’elle essayait de partager son excitement au sujet de Nietzsche (“le plus entreprenant” des “jeunes iconoclastes”), avec l’anarchiste le plus proche d’elle à cette époque, Ed Brady. Elle lui écrivit de manière passionnée au sujet d’un Nietzsche représentant “le nouvel esprit littéraire de l’Europe” vantant “la magie de sa langue, la beauté de sa vision”. Mais “Ed, évidemment ne partagea pas ma ferveur pour le nouvel art… il insista pour que je ne fourvoie pas mes énergies dans de futiles lectures. Je fus très déçue, mais je me consolais de son appréciation de l’esprit révolutionnaire de la nouvelle littérature lorsqu’il avait la chance et l’opportunité d’en lire.

En Amérique, des années plus tard, serait constituait le même espoir de Goldman pour les audiences de ses conférences sur Nietzsche et pour d’autres anarchistes qui, comme Brady, ne pouvait pas comprendre comment la révolution devait être autant culturelle que politique. Pour Brady et leur relation, comme elle le découvrit rapidement, il n’y avait pas d’espoir. Ses idées politiques et littéraires étaient demeuraient “classiques” et comme tant d’autres anarchistes de cette époque, il ne pouvait pas voir ce que l’un avait à voir avec l’autre. Le passage de “Living my Life” qui décrit comment et pourquoi Goldman mit fin à sa relation avec Brady vaut la peine d’être cité parce qu’il illustre parfaitement la force de ses convictions concernant sa position à la fois comme anarchiste et comme “moderniste” :

Ce fut la faute de Nietzsche… Un soir… James Huneker était là ainsi qu’un de nos jeunes amis, P. Yelinek, un peintre de talent. Ils commencèrent à discuter de Nietzsche. Je pris part à la discussion, exprimant mon enthousiasme sur ce grand philosophe-poète et sur l’influence de sont travail sur moi. Huneker fut surpris, ‘je ne savais pas que tu t’intéressais à autre chose que la propagande.’ remarqua t’il.

“C’est parce que tu ne comprends rien à l’anarchie”, répliquais-je, “autrement, tu comprendrais qu’elle embrasse chaque phase de la vie, chaque effort et qu’elle affaiblit les vieilles valeurs désuètes.” Yelinek déclara qu’il était anarchiste parce qu’il était artiste et que toute personne créative se devait d’être anarchiste, car il y avait besoin de sens et de liberté pour leur expression. Huneker insista que l’art n’avait rien à voir avec quelque “-isme” que ce soit. “Nietzsche lui-même en est la preuve.” argumenta t’il. “c’est un aristocrate, son idée est celle du super homme parce qu’il n’a aucune sympathie ni aucune confiance dans la masse des gens.” J’ai fait remarquer que Nietzsche n’était pas un théoricien social mais un poète, un rebelle et un innovateur. Son aristocratie n’était en rien de naissance ou de bourse mais d’esprit. A cet égard, Nietzsche était un anarchiste et tous les vrais anarchistes sont des aristocrates de l’esprit, ai-je dit.

Ici, Goldman défend les concepts de Nietzsche et leur importance face à l’incompréhension, comme elle le fera plus tard dans ses essais et ses conférences. La réponse de Brady est l’exemple typique de la résistance avec laquelle elle était devenue familière :

Nietzsche est un fou, un homme à l’esprit malade. Il était voué à la naissance à cette idiotie qui l’a finalement dominé. Il sera oublié dans moins de dix ans tout comme  tous ces pseudos-modernes. Ils ne sont que des contorsions futiles comparés à la grandeur du passé.

Dans sa fureur au sujet de cet incident, Goldman décida de quitter Brady : “Tu es enraciné dans le vieux. Très bien, restes-y ! Mais n’imagine pas un seul instant que tu vas m’y enchaîner. Je vais me libérer même si cela signifie que je doive t’arracher de mon cœur.” De manière évidente, pour Goldman, la tache nietzschéenne de la transmutation de toutes les valeurs était quelque chose qu’elle avait passionnément à cœur. Afin de réaliser un projet à la fois “moderniste” et anarchiste, elle avait la volonté de questionner et / ou de rejeter toute chose l’en empêchant même si cela lui coûtait à titre personnel.

Suivant immédiatement cet épisode, Goldman s’embarqua dans une tournée de conférences arrangée par le cercle anarchiste évoluant autour du journal “Free Society”. A ce titre, elle présenta un discours à Philadelphie en février 1898 intitulé “La base de la moralité”, dans lequel elle citait Nietzsche argumentant contre l’oppression des systèmes moraux et légaux totalisant. Le journal fit un rapport de ses commentaires : “La camarade Goldman a maintenu que toute moralité est dépendante de ce qui est connu à tout moraliste en tant que “conception matérialiste”, c’est à dire, l’ego. Elle a dit être en accord parfait avec Nietzsche et son “Crépuscule des idoles” lorsqu’il écrivit que “notre morale présente est une particularité dégénérée qui a causé un mal indicible.

Citant aussi Kropotkine et Lacassagne, Goldman “refusa à l’église ou à l’État un droit quelconque de cadrer un code moral ou éthique à être utilisé comme base fondamentale de l’action morale.” Cette tactique de placer des références politiques côte à côte avec d’autres littéraires est typique du discours de Goldman et une preuve de sa croyance que l’expression artistique pourrait bien donner une inspiration et une vision révolutionnaires équivalente ou même supérieure que les tracts plus ouvertement politiques.

Dans ses essais postérieurs, Goldman attribua une influence plus profonde à l’art et à la littérature plutôt qu’à la propagande, c’est à dire le discours politique pur et dur. En publiant le mensuel anarchiste “Mother Earth” à partir de 1906, elle espéra fournir en partie un forum de discussion pour la théorie tout en présentant “un art socialement significatif”. Cette attitude trouve sa plus claire expression dans sa préface de 1911 d’”Anarchisme et autres essais”.

Ma grande foi en ce travailleur merveilleux, en la parole dite, n’existe plus. J’ai compris son inefficacité pour éveiller la pensée ou même l’émotion. Graduellement, j’en suis venue à voir que la propagande verbale est au mieux un moyen de secouer les gens de leur léthargie : elle ne laisse aucune impression durable… Il en va tout autrement avec le mode écrit de l’expression humaine… C’est totalement différent avec le mode écrit de l’expression humaine… La relation entre l’écrivain et le lecteur est bien plus intime. Il est vrai que les livres ne sont que ce que nous voulons qu’ils soient, plutôt ce que nous lisons en eux. Que nous puissions le faire démontre l’importance de l’écrit sur l’expression orale.

Pour ces raisons, Emma Goldman réitère continuellement que les modes d’expression choisis par Nietzsche, poétique, littéraire, visionnaire même, sont aussi fondamentalement importants que le contenu qu’ils colportent. Son expression représente une vision importante concernant les limites du discours politique et une qui est toujours signifiante aujourd’hui.

Encore et toujours, dans ses essais et ses conférences, on peut trouver Goldman défendant les concepts nietzschéens de la même manière qu’elle le fit face à Brady et ses préjugés persistants. Elle était très avide de clarifier certaines mauvaises compréhensions au sujet des idées de Nietzsche qui circulaient juste avant la première guerre mondiale et l’entrée en guerre des Etats-Unis (1917), des mauvaises interprétations auxquelles vinrent plus tard s’ajouter celles des nazis, longtemps après que le philosophe ait cessé d’être une force guide parmi les intellectuels et les artistes. Ces mauvaises compréhensions et interprétations concernent essentiellement le concept très connu et controversé de Nietzsche, celui du “surhomme, surhumain”, ainsi que ses idées concernant un type “aristocratique” d’individualisme, que Goldman voyait proche de Stirner. Ainsi, elle exprime sa frustration lorsque confrontée avec de mauvaises lectures et compréhensions ignorantes de Nietzsche :

La tendance la plus commune et la plus frustrante parmi les lecteurs [de Nietzsche] est de retirer une phrase de son contexte et la prendre comme le critère des idées de l’auteur ou de sa personnalité. Friedrich Nietzsche par exemple, est critiqué pour détester les faibles parce qu’il croit au surhomme. Il ne vient pas à l’esprit de ces interprètes superficiels de ce géant de la pensée que la vision même du surhomme appelle aussi à une société qui ne donnera pas naissance à des êtres faiblards ou esclaves.

Elle poursuit en pourfendant “la même attitude étriquée” qui réduit la marque d’individualisme de Stirner à la formule sortie de son contexte “chacun pour soi, le diable prend le dernier”.

De la même manière, en promulguant l’athéisme au lieu du christianisme (ou du judaïsme qu’elle a rejeté plus tôt), Goldman fonde sa position antinomique de l’individualisme de Stirner et de Nietzsche, qui ont dit-elle “pris en compte de trans-évaluer les valeurs morales sociales défuntes du passé.” Les deux philosophes affirme t’elle s’opposaient au christianisme parce que :

Ils ont vu en lui une pernicieuse morale d’esclave, le déni de la vie, le destructeur de tous les éléments qui donnent force et caractère. Vrai, Nietzsche s’est opposé à la morale d’esclave, à son idée inhérente au christianisme pour une morale maîtresse pour les quelques privilégiés. Mais je m’aventure à suggérer que cette idée maîtresse n’avait rien à voir avec la vulgarité de position, de caste ou de richesse. Elle voulait plutôt dire ce qui était la maîtrise des capacités et des possibilités humaines, ce qu’il y a de plus achevé dans l’humain qui l’aiderait à surmonter les vieilles traditions et les valeurs éculées afin qu’il puisse apprendre à devenir le créateur de choses nouvelles et belles.

Ces préoccupations sont réitérées dans la série de conférences suivante de Goldman entre 1913 et 1917. Beaucoup de ses conférences pendant ces années furent spécifiquement sur Nietzsche ou sur des sujets directement liés. Bien que ces textes de conférence n’existent plus, cela apparaît de temps en temps au travers d’expressions qui ont pu être identiquement présentées dans les conférences, bien que les titres furent parfois changés pour une audience particulière ou pour les actualiser. Par exemple, en de multiples occasions, elle s’adressa à son audience sur le sujet de “Nietzsche, la tempête intellectuelle au centre de l’Europe”, “Friedrich Nietzsche, la tempête intellectuelle centre de la grande guerre” ou “Nietzsche et l’empereur allemand”.

Ces conférences, combinées avec ses autres activités anti-conscription et anti-guerre, eurent éventuellement pour résultat, en 1917 (l’année de l’entrée en guerre des Etats-Unis), son arrestation avec Alexandre Berkman sur chef d’inculpation de “conspiration” et d’obstruction à la conscription ; ils furent tous deux déportés vers la Russie nouvellement “communiste”. D’autres choses impliquées dans cette série de conférences furent la signification de la pensée de Nietzsche sur un nombre varié  de préoccupations anarchistes : l’individualisme, l’athéisme, l’anti-étatisme et l’anti-moralisme. Le reste, bien que non directement lié à Nietzsche, voit le désir de Goldman d’avoir une discussion informée sur les questions sociales comme le suffrage des femmes, la contraception, l’amour libre, le temps dans un concept stirno-nietzschéen d’individualisme. Comme elle le dit elle-même : “Mon manque de confiance dans la majorité est dicté par ma confiance dans les potentialités de l’individu. Seul, et lorsque ce dernier devient libre de choisir ses associés pour un but commun, pouvons-nous espérer avoir l’ordre et l’harmonie dans ce monde de chaos et d’inégalité.

Le 25 juillet 1915 à San Francisco, Emma Goldman délivra son discours sur “Friedrich Nietzsche, la tempête intellectuelle centre de la grande guerre”, l’essentiel étant publié dans “Mother Earth”. Il est évident que Goldman fut de nouveau confrontée à de multiples mauvaises interprétations menant à des accusations contre la pensée du philosophe, incluant l’accusation disant que “l’homme qui s’est fait l’avocat de ‘la volonté de puissance’ devrait être tenu pour responsable du carnage se déroulant en Europe.” Le journal “Mother Earth” relate la manière dont Goldman gérait de manière générale ces fausses assertions : “Mlle Goldman fit remarquer que le ’surhomme’ de Nietzsche, s’il émergeait, devra émerger d’une conception révisée des standards actuels… Il a cité “Ainsi parlait Zarathoustra” de Nietzsche pour montrer son attitude envers le modèle débile et uniforme que nous nommons “aristocratie”… Personne ayant entendu Mlle Goldman et son interprétation ne peut mettre Nietzsche sur la liste d’aspiration à courte vue. Elle a clairement expliqué qu’il se tenait à un niveau de profondeur qu’il est difficile aujourd’hui de mesurer et que ceux qui disputent ce fait démontrent clairement qu’ils ne comprennent pas Friedrich Nietzsche.

Goldman fit une remarque similaire dans un essai non daté “La jalousie : causes et cure possible” :

Nietzsche, philosophe par delà le bien et le mal, est maintenant dénoncé comme le perpétrateur de la haine nationale et de la destruction par mitrailleuse, mais seuls les mauvais lecteurs et les mauvais élèves l’interprètent de la sorte. “Par delà le bien et le mal” veut dire au-delà du jugement, de l’accusation, du meurtre etc. Cet écrit ouvre devant nos yeux une vista dont la toile de fond est l’assertion individuelle combinée avec la compréhension de tous les autres qui sont le plus assurément différents de nous.

“Mother Earth” rapporte aussi sur une conférence donnée à Philadelphie en 1915 et intitulée : “Friedrich Nietzsche  l’œil du cyclone intellectuel de l’Europe” dans lequel Goldman prend encore ce sujet à bras le corps. Le journal commente :

En ce moment, Nietzsche donne une excuse à des nations et des individus (qui ne le lisent pas et ne le comprendraient du reste pas s’ils le faisaient) pour toute forme de brutalité sans pitié égoïste et de veulerie sans nom. “Je suis nietzschéen” est avancé au bout de bien des actions égoïstes ; mais pour une interprétation synthétique du véritable Nietzsche et pour un exposé sur sa philosophie, on écoute Emma Goldman en silence.

Que ce sujet soit aussi vu comme un sujet d’expertise de Goldman est aussi bien apparent dans le commentaire du journaliste : “C’est dans cette conférence plus encore que dans les autres que Mlle Goldman nous donne une partie d’elle-même. Il est très rare, si cela arrive même, qu’un conférencier soit plus en harmonie avec son sujet.

Et Goldman était plus que capable d’harmoniser son sujet favori avec n’importe lequel des évènements important du moment, quelques soient les problèmes ou les débats que l’époque mettait en avant. Pourtant, elle ne sautait jamais dans un train en marche. On avait toujours le sens que Goldman maîtrisait son propre agenda et déterminait ses propres priorités en termes de praxis anarchiste. Dans ses conférences et ses essais, on assistait à un savant mélange d’individualisme nietzschéen et de communisme kropotkinien, ce qui rendait sa pensée très distincte. C’est ceci qui lui permet de promouvoir la primauté de l’individu et de son autonomie tout en s’intéressant simultanément aux problèmes sociaux, à ceux des femmes, de l’enfance, de l’éducation, des relations entre les sexes.

Mais c’est son insistance sur le fait que le soi autonome ne doit jamais être sacrifié au profit du collectif qui rend la pensée de Goldman décalée par rapport au communisme ou socialisme ou même un certain type d’anarchisme comme le syndicalisme, qui ne voient que la masse des travailleurs que sous une lumière révolutionnaire. En cela, et comme toujours, Nietzsche fut son exemple : Friedrich Nietzsche appela l’État un monstre froid. Comment aurait-il appelé la bête hideuse vêtue de l’habit de la dictature moderne ? Non pas que le gouvernement ait jamais laissé libre-court à l’individu, mais les champions de la nouvelle idéologie d’état ne lui donne rien de plus. ‘L’individu n’est rien”, déclarent-ils, “seul le collectif compte”. Rien de moins que la capitulation totale de l’individu ne satisfera l’appétit de la nouvelle déité.

Mais Goldman avait aussi du mal à distinguer ce qu’elle nommait “l’individualité” de l’idéologie dominante américaine et son concept chéri “d’individualisme rugueux”. Ce dernier qu’elle rejette comme “n’étant qu’une tentative masquée de réprimer et de vaincre l’individu et son individualité”, une doctrine qui représente “tout l’individualisme pour les maîtres tandis que les gens sont régimentés dans une caste d’esclave pour servir une poignée supermen auto-proclamés.” Un thème similaire aurait bien pu être le sujet de sa conférence donnée à New York en mai 1917 et intitulée “L’État et ses puissants opposants : Friedrich Nietzsche, Max Stirner, Ralph Waldo Emerson, David Thoreau et autres”.

En tant qu’anarchiste qui était simultanément russe (lithuanienne), allemande et femme émigrée juive parlant le yiddish, la pensée de Goldman était clairement intellectuellement, culturellement et linguistiquement distincte de celle du radicalisme américain tel qu’il était pratiqué par des gens comme Benjamin Tucker, l’héritage américain de la contestation et de la dissidence dérivant son caractère d’une combinaison de protestantisme, d’individualisme emeronien et thoreuiste et de démocratie jeffersonienne ; des philosophies et points de vue auxquels l’anarchisme de Goldman ne devait vraiment pas grand chose. Comme d’autres émigrés européens du milieu anarchiste où elle évoluait, elle avait laissé le passé du vieux monde derrière elle, seulement pour se retrouver sans racines dans le nouveau monde. De la même façon, sa philosophie politique avait des origines autres que celles de la tradition radicale de ceux nés aux Etats-Unis. Goldman reformulait le concept du soi de Stirner et le communisme de Kropotkine et les combinait avec le projet nietzschéen de la transmutation de toutes les valeurs, appliquant le mélange résultant à un contexte socio-culturel américain.

Si l’attention combinée de Goldman sur l’individualisme et le social est inhabituel, l’est aussi son intérêt du temporel tout en valorisant l’intemporel, le déphasé. Bien qu’elle partagea un intérêt commun pour Nietzsche avec bon nombre de ses contemporains, elle le fit dans un sens plutôt différent. Pour les intellectuels de cette fin de siècle ou les expressionnistes du début du XXème siècle, par exemple, le surhumain de Nietzsche représentait la supériorité du génie créatif sur les conventions du commun ou l’idéologie bourgeoise. Quelques artistes et écrivains allemands, bien que s’opposant à l’ancien ordre mondial de l’état et de ses institutions décrépites, allèrent même jusqu’à encenser la première guerre mondiale, au début du moins, comme étant une instance de la supposée destruction nietzschéenne de laquelle naîtrait un nouveau monde, libre de toutes contraintes traditionnelles et de l’histoire.

Ceci représente bien sûr exactement le type d’approche erronée sur la philosophie de Nietzsche que Goldman combattit toujours et qui n’est en rien compatible avec l’esprit général de la pensée du philosophe, ni avec l’anarchisme. Ce, parce que Goldman lit Nietzsche, non pas comme quelqu’un ayant pour préoccupation de rester en accord avec le Zeitgeist, ou pour juste rester “moderne”, mais plutôt, en tout premier lieu, en tant qu’anarchiste. C’est ça qui sépare sa lecture de Nietzsche de la grande majorité de ses contemporains, elle remarque du reste :

“Les artistes “arrivés” sont des âmes mortes à l’horizon intellectuel. Les esprits intrépides et sans compromis n’”arrivent” jamais. Leur vie représente une bataille sans fin contre la stupidité et l’ennui de leur temps. Ils doivent demeurer ce que Nietzsche qualifie “déphasés”, parce que tout ce qui pousse pour une nouvelle forme, une nouvelle expression ou de nouvelles valeurs est toujours condamné à être déphasés.

Ainsi, tout en s’engageant avec des tendances contemporaines de contre-culture et adressant des problèmes sociaux et politiques qui étaient très en vogue, les conférences de Goldman sur Nietzsche, dans l’esprit même du philosophe, visent apparemment à délivrer des messages déphasés. Ceci, pour Goldman, représente le but continu de l’anarchisme, une introspection qui permet parfaitement de considérer son affirmation de ce que : “Nietzsche était un anarchiste.”

APPENDIX: La chronologie des conférences d’Emma Goldman sur Nietzsche

1913

April 25, 5 PM: the Women’s Club, and 8 PM: Howe Hall, Denver. Scheduled to present the opening lecture in a series on Nietzsche. 

April 26, 5 PM: Women’s Club, and 8 PM: Normal Hall, Denver. Scheduled to give lecture on Nietzsche. 

April 28, 5 PM Women’s Club, and 8 PM: Howe Hall, Denver. Scheduled to give talk on Nietzsche. 

April 25: Women’s Club, Denver. Scheduled to give lecture on Nietzsche. 

April 30, 5 PM: Women’s Club, 8 PM: Howe Hall, Denver. Scheduled to present a paper on Nietzsche. 

May 1: Women’s Club, Denver. Scheduled to give lecture on Nietzsche. 

June 8: Jefferson Square Hall, San Francisco. “The Anti-Christ Friedrich Nietzsche: Powerful Attack Upon Christianity.” 

June 15: Mammoth Hall, Los Angeles. “Friedrich Nietzsche, The Anti-Governmentalist.” 

July 20: Jefferson Square Hall, San Francisco. “Friedrich Nietzsche, The AntiGovernmentalist.” 

November 23: Harlem Masonic Temple, New York City. “Friedrich Nietzsche, The Anti-Governmentalist.” 

November 30: Harlem Masonic Temple, New York City. “Beyond Good and Evil.” 

December 21: Harlem Masonic Temple, New York City. “The Anti-Christ: Friedrich Nietzsche’s Powerful Attack on Christianity.”

1915

March 21: Harlem Masonic Temple, New York City. “Nietzsche, the Intellectual Storm Center of the Great War.” 

May 30: Marble Hall, Denver. “Friedrich Nietzsche, the Intellectual Storm Center of the European War.” 

July 25: Averill Hall, San Francisco. “Nietzsche, the Intellectual Storm Center of the War.” 

August 3: Turn Hall, Portland, Oregon. “Nietzsche and War.” Date unknown, Philadelphia: “Friedrich Nietzsche, the Intellectual Storm Center of Europe.” 

November 16: Turner Hall, Detroit, Michigan. “Friedrich Nietzsche, the Intellectual Storm Center of the European War.” 

December 2: Fine Arts Theatre, Chicago, Illinois. “Nietzsche and the German Kaiser.”

1916

February 13: Harlem Masonic Temple, New York City. “Nietzsche and the German Kaiser.” 

March 23: Arcade Hall, Washington, D.C. “Nietzsche and the German Kaiser.” 

March 28: Conservatory of Music, Pittsburgh. “Friedrich Nietzsche, the Intellectual Storm Center of the Great War.” 

June 15: Burbank Hall, Los Angeles. “Friedrich Nietzsche and the German Kaiser.” 

July 21: Averill Hall, San Francisco. “Friedrich Nietzsche and the German Kaiser.”

1917

May 20: Harlem Masonic Temple, New York City. “The State and Its Powerful Opponents: Friedrich Nietzsche, Max Stirner, Ralph Waldo Emerson, David Thoreau and Others”; scheduled to give talk on Nietzsche.

Information provided by Emma Goldman Papers Project, University of California at Berkeley.

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“Obéir, non ! Et gouverner ? Jamais !”

~ F. Nietzsche (Le gai savoir #33) ~

Notre page : “Friedrich Nietzsche, l’intégrale en PDF”

“Oui, il a été inventé là une mort pour les multitudes, une mort qui se vante d’être la vie: en vérité un fier service rendu à tous les prédicateurs de mort. J’appelle État le lieu où sont tous ceux qui boivent du poison, qu’ils soient bons ou méchants… État le lieu où le lent suicide de tous s’appelle… la vie.”

“Là où cesse l’État, c’est là que commence l’Homme, celui qui n’est pas superflu : là commence le chant de ce qui est nécessaire, la mélodie unique et irremplaçable. Là où cesse l’État — regardez donc mes frères ! Ne les voyez-vous pas, l’arc-en-ciel et les ponts du surhumain ?”

~ Friedrich Nietzsche, “De la nouvelle idole” ~

“Emma Goldman est nietzschéenne car elle pense que l’individu vaut, par ses potentialités, davantage que les masses. L’affection inconditionnelle qu’elle porte à Nietzsche, ou du moins, à son œuvre, ferait probablement d’elle l’une des chefs de file de l’anarcho-nietzschéisme.”
~ Max Leroy, “Dionysos au drapeau noir”, 2014 ~

Friedrich Nietzsche sur Résistance 71
L’intégrale en PDF

Nous conseillons de lire cette analyse avant même d’entreprendre la lecture de Nietzsche :

Albert Camus : Réflexion sur la philosophie de Nietzsche

et celle du grand spécialiste et traducteur de Nietzsche Georges-Arthur Goldsmidt :

G.A Goldsmidt : Analyse de la philiosophie de Nietzsche et de son « Ainsi parlait Zarathoustra »

Lecture complémentaire :

Du chemin de la société vers son humanité réalisée (Résistance 71)

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Emma Goldman

De l’antagonisme à la complémentarité : Nietzsche et la tradition anarchiste 2ème partie

Posted in actualité, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , on 8 mai 2021 by Résistance 71

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“Renverser des idoles, j’appelle ainsi toute espèce d’idéal, c’est déjà bien plutôt mon affaire.. Le mensonge de l’idéal a été jusqu’à présent la malédiction suspendue au-dessus de la réalité. L’humanité elle-même, à force de se pénétrer de ce mensonge, a été faussée et falsifiée jusque dans ses instincts les plus profonds, jusqu’à l’adoration des valeurs opposées à celles qui garantiraient le développement, l’avenir, le droit supérieur à l’avenir.”

“Je n’ai jamais réfléchi à des questions qui n’en sont pas, je ne me suis jamais gaspillé. […] “Dieu”, “l’immortalité de l’âme”, “le salut”, “l’au-delà”, ce sont là des conceptions auxquelles je n’ai pas accordé d’attention, au sujet desquelles je n’ai pas perdu mon temps, pas même lorsque j’étais enfant, peut-être n’étais-je pas assez ingénu pour cela ! L’athéisme n’est pas chez moi le résultat de quelque chose et encore moins un évènement de ma vie : chez moi, il va de soi, il est une chose instinctive. […] Dieu est une question grosse comme le poing, un manque de délicatesse à l’égard de nous autres penseurs. Je dirai même qu’il n’est, en somme, qu’une interdiction grosse comme le poing : il est défendu de penser !”

~ Friedrich Nietzsche, Ecce Homo, 1888 ~

De l’antagonisme à la complémentarité : Nietzsche et la tradition anarchiste

2ème partie

1ère partie

3ème partie

4ème partie

La relevance de l’œuvre de Nietzsche avec une pensée philosophique et politique anarchiste

Max Leroy

Extrait du livre “Dionysos au drapeau noir, Nietzsche et les anarchistes”

Editions Atelier de Création Libertaire, 2014 (p.29 et suivantes)

Compilé par Résistance 71, mais 2021

Que peut-on prélever dans l’œuvre de Nietzsche en vue d’une pensée philosophique et politique socialiste libertaire ? L’inventaire qui va suivre ne prétend évidemment pas parler au nom de tout un mouvement : qui donc, d’ailleurs, serait à même de définir ce qui relève de la pensée anarchiste ou non ? […] qui validerait le certificat de conformité ? Sauf à croire qu’il existe une ligne, un Parti ou un protocole, personne.

Mort au pur esprit

Nietzsche a littéralement pulvérisé l’idéalisme qui, de Platon à Kant, en passant par le christianisme, imposait son règne sur la pensée. […]

Nietzsche pose ses charges explosives et anéantit l’escroquerie dualiste : la chair et l’esprit ne font qu’un, l’âme immatérielle est une fiction, le pur esprit est une fable. N’a cours par conséquent, qu’une seule et même réalité immanente : celle d’un monde terrestre et mortel oublié des dieux. Ni paradis, ni enfer, ni Ciel des Idées, ni arrière-mondes : seulement l’ici-bas et rien que lui.

Nietzsche a également combattu l’homme du concept, “l’homme abstraitement parfait” et a réduit en cendres l’empire des lettres capitales : plus de Raison, plus de Beau, de Vérité, plus d’Objectivité. […]

Le combat pour l’émancipation gagnerait à marcher sur terre, celles des hommes, imparfaits et bancroches, qui ne se nourrissent pas seulement d’Idées.

Vivre sans dieux

Nietzsche a décrypté tous les mécanismes de la croyance, la dette qu’il nous laisse est par trop immense pour que l’on puisse l’honorer.  […]

Le philosophe livre tout particulièrement bataille contre le christianisme, cette “métaphysique de bourreau”, dans la mesure où cette religion occupe les terres européennes qu’il parcourt, mais le penseur n’épargne pas le judaïsme, cette matrice monothéiste qui rendit “l’humanité fausse”, et il lui arrive de mentionner le bouddhisme et l’islam. Sa violence verbale n’a toutefois rien de commun avec la violence physique que les croyants les plus frénétiques se plaisent à exercer à l’encontre de leurs adversaires : sa guerre reste philosophique et les seuls cadavres qu’il entend laisser derrière lui sont des concepts. […] Il tint même à préciser dans “Ecce homo”, qu’il n’en voulait nullement aux croyants, car comment condamner la victime d’un esclavage plurimillénaire ?

Mais revenons à “L’antéchrist” (1888). La religion, en tant qu’elle prône la sainteté, corrompt la vie. Dieu, comme notion, fut inventé par les hommes pour nuire à la nature et au “vouloir-vivre”. Dieu n’est rien d’autre qu’une “antithèse de la vie”.

[…] “Ce qui est chrétien, c’est la haine contre l’esprit ; contre la fierté, le courage, la liberté, le libertinage de l’esprit ; ce qui est chrétien c’est la haine contre les sens, contre les joies des sens, contre la joie tout court…” L’âme, le pêché, le jugement dernier, la vie éternelle ? Trouvailles de faussaires et de décadents ! Le mensonge s’érige en lieu et place du monde réel et les seuls biens dont l’homme dispose sont voués au mépris : les religions dénigrent le corps (au nom d’une toute supposée “âme immatérielle”) et rabaissent l’homme au rang de moyen (le croyant est nécessairement un homme dépendant, incapable de se poser lui-même comme fin). La religion a anémié l’existence. […] Deux syllabes peuvent enluminer le monde : athée. Et Nietzsche, n’en déplaise à certaines gloses d’égouts, l’est, sans détours ni ambages.

La philosophie libertaire n’a jamais dissimulé son rejet des religions. A quelques exceptions près (Tolstoï, Ellul, Sénac…), l’anarchisme prône l’immanence la plus radicale et le matérialisme le plus strict. […]

L’athéisme est l’une des passerelles les plus solides entre la tradition libertaire et Nietzsche, même si les angles d’attaque peuvent diverger.

[…] Engels a eu cependant raison de rappeler que l’on n’abolit pas dieu par décret : l’Histoire a démontré l’inutilité de la coercition en la matière et l’anticléricalisme bourgeois se fourvoie dès lors qu’il élude la question sociale.

Contre le capitalisme

Un anticapitalisme intransigeant irrigue la philosophie nietzschéenne. Un passage d’ “Aurore” invite les ouvriers, ces “esclaves des fabriques”, à refuser d’être les rouages du machinisme comme du productivisme. Nietzsche estime que l’augmentation de leur salaire ne leur permettra pas de retrouver leur dignité : un esclave, même avec des chaînes en or, reste un esclave… […] Nietzsche ne préconise pas de former une classe soudée prête à renverser le pouvoir bourgeois afin de s’approprier les moyens de production, mais exhorte au contraire les ouvriers à “se considérer comme une véritable impossibilité en tant que classe”. […] N’attendez plus demain, ce demain qui jamais n’adviendra, pour vous libérer ! clame le philosophe. N’attendez plus le jour de la révolution pour prendre la clef des champs de coton ! Devenez ou redevenez dès maintenant maîtres de vous-mêmes ! Comment ? Nietzsche prêche la désertion. Que les ouvriers n’hésitent pas à partir. Tout plutôt que d’accepter d’être le pion d’une mécanique aliénante, le pantin d’un parti ou le serf d’une état capitaliste. […]

Nietzsche révèle dans “La naissance de la tragédie”, la nature barbare de la division du travail puis vilipende le jargon productiviste et esclavagiste du marché dans ses “Considérations inactuelles”. Il invite dans “Le voyageur et son ombre” à empêcher “l’accumulation des grandes fortunes” et considère les riches comme “des êtres dangereux”. Quelques pages plus loin, il s’en prend au machinisme moderne qui asservit et plonge l’humanité dans un “esclavage anonyme et impersonnel.

La prophétie marxiste s’est pris les pieds dans le tapis de l’Histoire. Les contradictions internes du capitalisme n’ont pas entraîné sa chute (du moins pas encore) et le prolétariat a subi la dictature à défaut d’avoir pu l’exercer. Les libertaires avaient, dès Proudhon, bâti des propositions alternatives à la téléologie marxiste prétendument “scientifique” : un socialisme moins fasciné par le progrès, plus éthique, moins enclin à subordonner l’individu aux “roues de l’histoire”, plus concret, un socialisme où le passé n’a pas à faire table rase et où l’homme n’est pas l’Homme abstrait, prolétaire hors sol et effigie de papier des écrits de quelques-uns.

Tendre vers la simplicité volontaire

[…] Nietzsche décrie le pouvoir corrupteur de l’argent et de l’appât du gain. […]

Le philosophe a toujours vécu modestement : un salaire de professeur puis, rapidement, une bourse après qu’il eût démissionné de l’enseignement pour raisons médicales. Il louait des chambres bon marché, sillonnait la nature des heures durant et se tenait à l’écart des frasques de la ville. C’est donc en toute cohérence qu’il a pu vanter dans “Aurore” la “pauvreté volontaire”. Nietzsche aspirait à fuir le salariat (qu’il compara à la “meilleure des polices”), quitte à vivre chichement, quitte à coudoyer la misère, le déshonneur, les périls pour la santé et pour la vie. Qui possède est possédé. Un aphorisme du “Gai savoir” rappelle qu’il a “tout jeté loin de lui”, un autre condamne la rapacité nord-américaine et l’obsession du rendement. Nietzsche célébrait l’oisiveté et le loisir comme des modalités de l’intelligence.

[…]

Contre l’État

Les positions de Nietzsche sur l’État (sa formule a fait florès : “le plus froid des monstres froids”) sont à l’origine de bien des sympathies anarchistes. […]

Que pense le penseur de l’État ? Il consacre un chapitre complet de “Humain trop humain” et de “Ainsi parlait Zarathoustra” à la question. L’État apparaît comme une nouvelle idole menteuse et voleuse. L’État trompe son monde lorsqu’il prétend parler au nom du peuple : “Là où cesse l’État, c’est la que commence l’homme.” Si l’on trouve chez Nietzsche des contradictions et des évolutions, parfois violentes, son appel à dépasser les états-nations reste constant. […] Nietzsche ne possédait aucune maison ; il traversait, errant, les frontières européennes en quête d’un climat propice à ses besoins physiologiques. Son statut d’apatride, telle était sa situation administrative objective, l’avait rendu imperméable à tout sentiment cocardier.

Son aversion pour le nationalisme retentit dans plusieurs de ses ouvrages. […]

Nietzsche s’y décrit plus loin [dans “Le gai savoir”] comme un Européen, un sans-patrie, un être de sangs mêlés ; bref un ennemi de la “mensongère auto-idolâtrie raciale” qui sévit en Allemagne.

[…] Les anarchistes ont coutume d’abhorrer l’État. […] Le système représentatif et la démocratie parlementaire ne sont qu’un théâtre où les députés grassement payés par les contribuables, ne songent qu’à leurs intérêts particuliers. La politique des politiciens professionnels crée l’illusion des dissensions ; les élus proviennent des mêmes écoles et pataugent dans le même petit monde pour partager, in fine, la même conception de la chose publique : raisonner à court terme, spéculer sur le prochain scrutin, maintenir son poste… L’État envoie ses enfants, les plus pauvres bien sûr, dans des tranchées truffées de rats et d’excréments pour y mourir à moins de trente ans. Ils s’empare de terres étrangères et massacre, viole, incendie, bombarde, torture au nom des droits de l’Homme (ou du marché, pour les langues sans bois). Ses bonnes intentions ont l’haleine du napalm. La Patrie et les drapeaux empestent le sang chaud ! Et quid d’un état révolutionnaire ? Foutaises ! Oxymore ! La révolution retourne sa veste dans les palais de la présidence et s’accommode fort bien du pouvoir qu’elle décriait hier encore. La dictature du prolétariat chargée de gouverner l’État transitoire (perspective marxiste) ne peut, par essence, qu’aboutir à la dictature sur le prolétariat.

[…] La critique que Nietzsche effectua de la furie nationaliste demeure indépassable.

[…]

Ni obéir, ni gouverner

La philosophie libertaire a ceci de spécifique dans la vaste et cacophonique mais non moins glorieuse famille socialiste, qu’elle se méfie du pouvoir comme de la peste. Les anarchistes savent que celui-ci n’aspire qu’à abuser de lui-même. Ils le savent et en tirent les conséquences : l’anarchisme se trahit s’il commande, gouverne, régente. […] La phrase de Nietzsche “il m’est aussi odieux de suivre que de guider”, trouve un écho plus que favorable dans les consciences réfractaires de l’anarchie.

L’anarchiste, pareil au funambule, refuse d’avoir à choisir. Berger ou mouton ? Il foule le dilemme aux pieds et prend les sentier de la solitude partagée… Tel Nestor Makhno qui en son temps, ferrailla contre les Blancs et les Rouges, l’anarchiste refuse l’amitiés des ennemis de ses ennemis et n’entend pas s’assoir à la table de la realpolitik. Aux compromis, il préfère la quarantaine.

Célébrer la vie

La trajectoire de Nietzsche doit se lire comme une leçon de philosophie existentielle : alité, fiévreux, rompu, à genoux, les poings ensanglantés contre les murs, il ne cessa, plutôt que de maudire cette vie qui l’accablait si souvent, de se relever pour faire des contusions du présent une force pour l’avenir. Le grand enseignement nietzschéen réside dans l’amour de la vie : trop d’existences renâclent à vivre ; trop se contentent d’une présence au monde rabougrie, étriquée et sèche comme du bois mort, trop n’obéissent qu’à la seule activité de leurs organes. Que l’on ne s’y méprenne point : Nietzsche n’appelle pas à la jouissance hédoniste des petits-bourgeois en mal d’émoi ; l’élan vital nietzschéen se blottit à l’abri des regards gras, loin des villes et du fracas, là-haut sous les sommets glacés… Épicuriens mondains et fêtards effrénés, passez votre chemin.

Nietzsche a combattu ce qu’il nommait l’idéal ascétique : le mépris du corps, des sens, de la terre, de la joie, de la santé et de la vigueur ; l’ascétisme ou l’éloge de la vie vermoulue, épuisée, anémique, malingre et rongée par des vers à moitié vides…

[…] A condition, et c’est ici que Nietzsche peut paradoxalement nourrir la révolte, d’encadrer ces émotions fétides, de les sangler et de les tenir en laisse, un soulèvement socialiste ne peut en aucun cas faire de la haine une fin et il devra, du mieux qu’il peut, éviter d’en contaminer les moyens. L’acrimonie, l’envie et la rancœur irriguent trop souvent les pensées subversives. Le venin de la vengeance infuse trop fréquemment les révolutionnaires. Ils ne se battent plus pour ce qu’ils rêvent d’instituer mais contre tout ce qu’ils entendent exterminer. […]

Poétiser l’existence

Énoncer petit-bourgeois ? Nous méprisons les âmes qui mêlent l’élégance à l’insolence au prétexte que cela rime, les dandys riant de leurs bons mots, les cadavres maquillés dans le fond des miroirs et les esthètes toisant le monde d’une tour d’ivoire. La poésie réchauffe le souffle froid du quotidien et colore la prose du temps passant. Ne la laissons pas à ceux qui se plaisent à la faire tourner dans le fond de leurs verres. Nietzsche invitait ses lecteurs à devenir des poètes de leurs existences et à philosopher en artiste. Ouvrons l’œil.

Notre modernité, Moloch aux mains d’argent, claquemure la vie dans ses bureaux et ses buildings. La langue s’est transformée en machine-outil des échanges marchands. La syntaxe s’est indexée sur l’idiome de l’occupant anglo-saxon ; la grammaire est épuisée, elle ne chante ni ne danse plus ; aphone, la voici qui gît aux pieds des vitrines et des slogans. “Le code opératoire de l’outillage industriel s’égrène sans le parler du quotidien. La parole de l’homme qui habite en poète est à peine tolérée, comme une protestation marginale, en tant qu’elle ne dérange pas la foule, qui fait queue devant l’appareil distributeur des produits”, rappelait Ivan illich dans “La convivialité”, La vie poétique ne requiert aucune connaissance de la métrique : hémistiches, césures et hexamètres ne font pas le poète ; on ne compte plus les techniciens de la rime et les exécutants du verbe !

Avec Edgar Morin, célébrons donc la “qualité poétique de la vie”, c’est à dire ce qui échappe aux serres de la pourriture monétaire.

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Friedrich Nietzsche sur Résistance 71
L’intégrale en PDF

Nous conseillons de lire cette analyse avant même d’entreprendre la lecture de Nietzsche :

Albert Camus : Réflexion sur la philosophie de Nietzsche

et celle du grand spécialiste et traducteur de Nietzsche Georges-Arthur Goldsmidt :

G.A Goldsmidt : Analyse de la philiosophie de Nietzsche et de son « Ainsi parlait Zarathoustra »

Lecture complémentaire :

Du chemin de la société vers son humanité réalisée (Résistance 71)

Tout

De l’antagonisme à la complémentarité : Nietzsche et la tradition anarchiste 1ère partie

Posted in actualité, altermondialisme, gilets jaunes, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , on 3 mai 2021 by Résistance 71

“Nietzsche a manqué le coche du socialisme. Lui seul, pourtant, est en mesure de barrer la route au nihilisme et de construire le rêve du philosophe : la surhumanité. Il faut dire oui à ce qui élève la vie mais contester ce qui l’abaisse.”
~ Albert Camus ~

Nietzsche et la tradition anarchiste

Extrait du livre de Max Leroy “Dionysos au drapeau noir”, ACL, 2014 (p.45-52)

Compilé par Résistance 71, mai 2021

Max Leroy

1ère partie

2ème partie

3ème partie

4ème partie

Nous avons découvert, au fil de nos recherches, un essai publié aux Etats-Unis en 2004, “I am not a man, I am dynamite”, sous-titré “Friedrich Nietzsche and the anarchist tradition” (introuvable en français, NdR71 : nous en traduisons certains passages en ce moment même pour combler ce vide… du moins en partie). Il semblerait fort qu’il n’existe aucune autre ouvrage sur le sujet.

[…] Le concept de transvaluation de toutes les valeurs (NdR71 : en fait le terme de Nietzsche est “transmutation de toutes les valeurs”) n’est pas seulement compatible avec le projet anarchiste, il en est un élément intégral, tout comme l’idée d’une philosophie au marteau sous-tend l’engagement anarchiste en faveur d’une transformation sociale radicale.

[…] Revenons vers le Vieux Monde. Et penchons-nous brièvement sur ces figures du mouvement anarchiste qui manifestent leur attachement sinon leur admiration pour Friedrich Nietzsche. Cette liste n’a pas, on l’imagine, la prétention d’être exhaustive.

Louise Michel (1830-1905), communarde déportée en Nouvelle-Calédonie, déclara: “Nous voulons la conquête du pain, la conquête du logement et des habits pour tout le monde… Alors le rêve superbe de Nietzsche, qui prophétisait l’avènement du surhomme se réalisera.”

E. Armand (1872-1963), fils de communard et partisan des “milieux libres”, s’inspira de l’individualisme nietzschéen pour forger sa pensée. Il célébra l’homme en marge, le solitaire contre le vent, l’âme ardente qui brûle loin des cendres de la société, le séditieux et l’insoumis face aux troupeaux consentants ; bref l’en-dehors. Son mot d’ordre ? “Défendre l’individu contre l’Homme”, cet indécrottable suiveur, incurable superficiel et éternel grégaire. Son “Petit manuel anarchiste individualiste”, rédigé en 1911 (NdR71: la même année que “L’appel au socialisme” de Gustav Landauer), rappelait ainsi que “l’anarchiste va, semant le révolte contre ce qui opprime, entrave, s’oppose à a libre expansion de l’être individuel”. Les maux du monde ne procèdent pas seulement de la propriété privée et du système capitaliste ; l’espèce humaine endosse la plus lourde responsabilité et les esclaves n’existent qu’en ce qu’ils acquiescent à leurs maîtres. A quoi bon une révolution ? Les tyrans se passent le mot, par-delà les régimes et les structures politiques. Resta à suivre sa route, sans horizons radieux ni Grand Soir, sans pratiquer l’exploitation ni la subir.

L’historien allemand Rudolph Rocker (1873-1958) traduisit “Ainsi parlait Zarathoustra” en yiddish et cita Nietzsche à quatre reprises dans son ouvrage le plus célèbre “Nationalisme et culture”. Il y salua ses analyses sur le déclin culturel allemand, se joignit à son rejet de l’appareil d’État mais déplora son “individualisme exorbitant” et regretta que le “déchirement intérieur” du philosophe (tiraillé entre ses penchants autoritaires et ses inclinations libertaires) l’ait empêché d’approfondir sa critique du pouvoir.

Albert Libertad (1875-1908), créateur des “causeries populaires”, présentait l’œuvre de Nietzsche lors des conférences qu’il animait. Celui qui fut incarcéré pour avoir crié “A bas l’armée!” déclamait son amour acharné de la vie et sa haine des pensées efflanquées.

Le peintre Salvador Segui (1886-1923), secrétaire général de la CNT catalane, était engagé dans le mouvement ouvrier depuis ses quinze ans. Il fut dans sa jeunesse un fervent partisan de Nietzsche, au point selon un article de “L’humanité” en 1932, qu’il n’était pas rare de l’entendre discuter du philosophe immoraliste aux terrasses des cafés ouvriers. Une organisation monarchiste proche du patronat l’abattit dans une rue de Barcelone un jour du mois de mars 1923.

Federica Montseny (1905-1944)m milita auprès de la CNT avant de devenir durant la guerre civile espagnole, la première femme à accéder au poste de ministre. Elle dût fuir le franquisme et s’installa à Toulouse. Nietzsche, qu’elle vénérait (avec Stirner, Ibsen et Reclus) l’avait amenée à célébrer le volontarisme, l’élan vital et la primauté de l’individu sur la masse.

Le poète Léo Ferré (1916-1993) affirma également avoir été influencé par Nietzsche, que l’on retrouve dans ses textes “Les poètes” et “Le chemin de l’enfer”. Ennemi autoproclamé du pouvoir, fut-il de gauche ou “socialiste”, des partis, des syndicats et des gouvernements, le chanteur ne cessa d’étriller les révolutionnaires professionnels (Robespierre, Lénine, Trostky, Castro, Mao, Debray) au profit de la révolte et de l’insurrection permanente.

L’essayiste et poète Alain Jouffroy (né en 1928) autoproclamé “anarchiste modéré” car non-violent, réhabilita Nietzsche dans son ouvrage phare “De l’individualisme révolutionnaire” (essai qui propose de réconcilier a notion d’individu à celle de révolution collective, par delà les cloisonnements idéologiques : “se révolutionner soi-même à travers les autres et grâce à eux” – NdR71 : cela dit-il quelque chose à nos lecteurs ? Que disons-nous depuis bien des années… sans connaître Jouffroy ?…) et lui consacra un ouvrage plus littéraire “Caffe Fiorio, une heure avant l’effondrement de Nietzsche”.

L’écrivain belge Marcel Moreau (né en 1933), activiste du corps, poète du cœur et pourfendeur de la Raison reine et roide, éleva le père de Zarathoustra au rang de professeur. Moreau exhorte à respirer les grands airs dionysiaques et nietzschéens. L’homme renvoie dos à dos les démences collectives du socialisme scientifique et l’ignominie marchande du libéralisme. […]

Le poète Christian Erwin Andersen (né en 1944) revendique sans détour son nietzschéisme. […]

L’essayiste Daniel Colson, professeur de sociologie à l’université de Saint-Etienne et libraire anarchiste à ses heures, s’active, au fil de ses textes, à intégrer la pensée nietzschéenne au corpus anarchiste. Il publie en 2001 un portrait du penseur allemand sur la couverture de son “Petit lexique philosophique de l’anarchisme”, aux côtés de Proudhon, Bakounine, Louise Michel et Nestor Makhno, puis évoque en 2004, un “Nietzsche émancipateur” et “la nature des affinités entre Nietzsche et les mouvements libertaires” dans “Trois essais de philosophie anarchiste”. Un an plus tard il commit l’article “Nietzsche et l’anarchisme” dans la revue A contretemps.

[…] L’auteur rebondit sur le concept nietzschéen de l’éternel retour pour avancer l’idée que la perception du temps, envisagé à l’aune de l’anarchisme, n’est pas linéaire, quoi qu’aient pu dire Kant, Hegel ou Marx, l’Histoire n’a ni début ni fin, ni attente ni espérance, ni signification ni évolution, ni sens ni but. L’Histoire est chaos et l’on se berne en croyant que l’on pourra, un jour, par la maîtrise technique, soumettre le cosmos à la volonté de l’humain…Comment croire encore que demain sera mieux qu’hier après qu’un B-29 a lâché 64 kilogrammes d’uranium 235 sur la ville d’Hiroshima ? Comment croire encore à l’amélioration de l’espèce humaine après les expériences médicales réalisées sur les Tziganes du camp de Sachsenhausen ? Comment croire encore que l’étape suivante sera qualitativement supérieure à la précédente après les bombardements au phosphore blanc sur la population de Gaza ? C’est ce que demande Colson, sans le formuler ainsi, lorsqu’il définit le progrès comme une “illusion née au XIXème siècle et morte dans les désastres du siècle suivant.L’éternel retour, entendu dans une perspective libertaire, oblige à penser le présent et l’instant qui l’accompagne. […]

Notons enfin que Michel Perraudeau consacra une page à Nietzsche dans son “Dictionnaire de l’individualisme libertaire” (2011) ; le philosophe allemand y est présenté comme un penseur luttant contre les aliénations “étatiques, religieuses, politiques, laborieuses, familiales.

[…]

NdR71 : la suite du livre se penche sur la relation de huit penseurs avec la pensée de Nietzsche. Nous publierons sur certains d’entre eux comme Emma Goldman, Gustav Landauer, Hakim Bey et le plus méconnu : Renzo Novatore, dont nous avons découvert la pensée avec grand intérêt dans le bouquin de Leroy… Pour se faire nous utiliserons ce livre ainsi que l’autre cité en anglais “I am not a man, I am dynamite” dont nous traduirons certains passages. 

A suivre donc…

= = =

Friedrich Nietzsche sur Résistance 71
L’intégrale en PDF

Nous conseillons de lire cette analyse avant même d’entreprendre la lecture de Nietzsche :

Albert Camus : Réflexion sur la philosophie de Nietzsche

et celle du grand spécialiste et traducteur de Nietzsche Georges-Arthur Goldsmidt :

G.A Goldsmidt : Analyse de la philiosophie de Nietzsche et de son « Ainsi parlait Zarathoustra »

Lecture complémentaire :

Du chemin de la société vers son humanité réalisée (Résistance 71)

La philosophie occidentale en bref ou la nécessité d’évoluer au delà des antagonismes

Posted in actualité, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , on 4 octobre 2020 by Résistance 71

 

La philosophie occidentale en bref : la nécessité d’évoluer au delà des antagonismes

Résistance 71

4 octobre 2020

La philosophie occidentale tient sur deux jambes :

  • Les présocratiques des VIème et Vème siècles avant notre ère, dont nous reproduisons ici même les fragments de trois des leurs : Parménide, Empédocle et Héraclite sous format PDF
  • Friedrich Nietzsche, dont nous avons reproduit les écrits majeurs en PDF

Les premiers établirent la complémentarité et non pas l’antagonisme du Tout et du Multiple ainsi que posèrent les jalons de cette même complémentarité en ce qui concerne l’idéal, le spirituel et le matériel. Le second a nettoyé au Kärcher et au marteau piqueur les leurres dans lesquels était tombée la philosophie occidentale après les présocratiques, ceux qui la menèrent dans des guerres de clochers incessantes, spécifiquement cette rixe entre pensée “idéaliste” et pensée “matérialiste”, symbole jusqu’à aujourd’hui d’une scission fictive entre l’idéalisme et le matérialisme, deux idéologies se voulant chacune exclusive mais se limitant en elles-mêmes lorsque dressées l’une contre l’autre . Nietzsche balaya tous les fourvoiements de la pensée occidentale en remettant la philosophie, la pensée radicale (au sens d’originelle) sur la voie initiale des présocratiques dépouillée de toute tendance potentielle de succomber à cette dictature de la morale qui a plombé l’humanité depuis… Socrate.

Nietzsche fit entrevoir à l’humanité les ponts du surhumain, c’est à dire de notre réalisation complète en tant qu’Humains, par delà les antagonismes philosophico-religieux induits et futiles.

Ainsi, la pensée occidentale radicale, fondamentale, naquit de la réflexion sur l’éther du grand Tout pour se terminer avec la mort de dieu et la vision d’une réalisation complète de l’humain par delà le bien et le mal.

Parménide nous dit au Vème siècle avant notre ère, il y a donc quelques 2500 ans, “qu’au milieu du Tout est la divinité qui gouverne toute chose… Elle a conçu l’Amour, le premier de tous les dieux.” Nietzsche nous dit, 2400 ans plus tard : “Dieu est mort.” et “Tout ce qui est fait par Amour se fait par delà le bien et le mal.”

Entre les deux, 24 siècles de tâtonnements et d’ânonnements philosophiques et religieux, divisant et maintenant les humains dans un marécage intellectuel souvent vain et prétentieux.

Bien entendu, les idéalistes et les matérialistes ne se fourvoyèrent pas en tout, mais commirent l’erreur de l’exclusivité, ce qui entretint, jusqu’à aujourd’hui, division et antagonisme dont certains tirèrent un certain profit tant politique que plus tard, économique.

La réalité est que personne des deux camps n’a à 100% tort ou raison et que ces deux pensées ne sont, en regard de la nature des choses, aucunement antagonistes mais purement complémentaires et c’est cette complémentarité qu’il nous faut embrasser pour pouvoir la dépasser et franchir les ponts du surhumain.

Ce que nous enseigne la philosophie résumée en ses deux piliers fondamentaux ici présentés, est que notre évolution mature en tant qu’humanité, réside dans le lâcher-prise des antagonismes tous aussi factices et contre-nature les uns que les autres et d’oser accepter ce qui est perçu comme irrémédiablement opposé et producteur de peur, cet ingrédient nécessaire du pouvoir coercitif, comme étant le complément de nous-mêmes, et donc de la réconciliation entre le corps et l’esprit au sein de ce Grand Tout qui ne juge pas et ne saurait juger, n’attend rien mais qui est… tout simplement.

Les présocratiques fragments version PDF :

Les-presocratiques-Fragments_Empedocle_Parmenide_Heraclite

et

Friedrich Nietzsche, l’intégrale en PDF

 

 

Nouvelle page consacrée à l’intégrale de Nietzsche en PDF

Posted in actualité, altermondialisme, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 11 mars 2020 by Résistance 71

 

 

Résistance 71 

 

11 mars 2020

 

Ce court billet pour annoncer à nos lecteurs l’addition d’une page sur ce blog consacrée entièrement à l’intégrale des textes majeurs de Friedrich Nietzsche en format PDF (merci à Jo pour son superbe travail et sa patience…).
Afin d’éviter les confusions usuelles à la lecture de cette montagne (pour beaucoup infranchissable…) de la pensée occidentale, nous y avons ajouté en exergue deux textes PDF, le premier est le chapitre intégral de « L’homme révolté » d’Albert Camus sur Nietzsche (qu’à notre connaissance vous ne trouverez nulle par ailleurs…) et le second des extraits de la préface et des commentaires du traducteur et spécialiste de Nietzsche et d’ « Ainsi parlait Zarathoustra », Georges Arthur Goldschmidt.

Analyser le monde et la société humaine aliénée dans une optique nietzschéenne ouvre certaines portes et connecte bien des points entre eux. On peut ne pas être d’accord avec tout ce qu’il dit (c’est notre cas…), mais la volonté de Nietzsche de transmuter toutes les valeurs pour une humanité achevée nous montre au moins une voie…

Celle du lâcher-prise et de la volonté de construire les ponts vers le « surhumain », l’Homme achevé dans son humanité profonde par delà le bien et le mal.

Bonne lecture à toutes et à tous !

 

Notre page « Friedrich Nietzsche, l’intégrale en PDF »

 

Reflets de l’humain: Les quatre grandes erreurs (avec F. Nietzsche)

Posted in actualité, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , on 24 février 2020 by Résistance 71

 

 

Les quatre grandes erreurs

 

Friedrich Nietzsche

6ème chapitre du “Crépuscule des idoles”, 1888

1.

Erreur de la confusion entre la cause et l’effet. — Il n’y a pas d’erreur plus dangereuse que de confondre l’effet avec la cause : j’appelle cela la véritable perversion de la raison. Néanmoins cette erreur fait partie des plus anciennes et des plus récentes habitudes de l’humanité : elle est même sanctifiée parmi nous, elle porte le nom de « religion » et de « morale ». Toute proposition que formule la religion et la morale renferme cette erreur ; les prêtres et les législateurs moraux sont les promoteurs de cette perversion de raison. Je cite un exemple. Tout le monde connaît le livre du célèbre Cornaro où l’auteur recommande sa diète étroite, comme recette d’une vie longue et heureuse — autant que vertueuse. Bien peu de livres ont été autant lus, et, maintenant encore, en Angleterre, on en imprime chaque année plusieurs milliers d’exemplaires. Je suis persuadé qu’aucun livre (la Bible exceptée, bien entendu) n’a jamais fait autant de mal, n’a jamais raccourci autant d’existences que ce singulier factum qui part d’ailleurs d’une bonne intention. La raison en est une confusion entre l’effet et la cause. Ce brave Italien voyait dans sa diète la cause de sa longévité : tandis que la condition première pour vivre longtemps, l’extraordinaire lenteur dans l’assimilation et la désassimilation, la faible consommation des matières nutritives, étaient en réalité la cause de sa diète. Il n’était pas libre de manger beaucoup ou peu, sa frugalité ne dépendait pas de son « libre arbitre » : il tombait malade dès qu’il mangeait davantage. Non seulement celui qui n’est pas une carpe fait bien de manger suffisamment, mais il en a absolument besoin. Un savant de nos jours, avec sa rapide consommation de force nerveuse, au régime de Cornaro, se ruinerait complètement. Credo experto.

2.

La formule générale qui sert de base à toute religion et à toute morale s’énonce ainsi : « Fais telle ou telle chose, ne fais point telle ou telle autre chose — alors tu seras heureux ! Dans l’autre cas… » Toute morale, toute religion n’est que cet impératif — je l’appelle le grand péché héréditaire de la raison, l’immortelle déraison. Dans ma bouche cette formule se transforme en son contraire — premier exemple de ma « transmutation de toutes les valeurs » : un homme bien constitué, un « homme heureux » fera forcément certaines actions et craindra instinctivement d’en commettre d’autres, il reporte le sentiment de l’ordre qu’il représente physiologiquement dans ses rapports avec les hommes et les choses. Pour m’exprimer en formule : sa vertu est la conséquence de son bonheur… Une longue vie, une postérité nombreuse, ce n’est pas là la récompense de la vertu ; la vertu elle-même, c’est au contraire ce ralentissement dans l’assimilation et la désassimilation qui, entre autres conséquences, a aussi celles de la longévité et de la postérité nombreuse, en un mot ce qu’on appelle le « Cornarisme ». — L’Eglise et la Morale disent : « Le vice et le luxe font périr une race ou un peuple. » Par contre ma raison rétablie affirme : « Lorsqu’un peuple périt, dégénère physiologiquement, les vices et le luxe (c’est-à-dire le besoin d’excitants toujours plus forts et toujours plus fréquents, tels que les connaissent toutes les natures épuisées) en sont la conséquence. Ce jeune homme pâlit et se fane avant le temps. Ses amis disent : telle ou telle maladie en est la cause. Je réponds : le fait d’être tombé malade, de ne pas avoir pu résister à la maladie est déjà la conséquence d’une vie appauvrie, d’un épuisement héréditaire. Les lecteurs de journaux disent : un parti se ruine avec telle ou telle faute. Ma politique supérieure répond : un parti qui fait telle ou telle faute est à bout — il ne possède plus sa sûreté d’instinct. Toute faute, d’une façon ou d’une autre, est la conséquence d’une dégénérescence de l’instinct, d’une désagrégation de la volonté : par là on définit presque ce qui est mauvais. Tout ce qui est bon sort de l’instinct — et c’est, par conséquent, léger, nécessaire, libre. La peine est une objection, le dieu se différencie du héros par son type (dans mon langage : les pieds légers sont le premier attribut de la divinité). 

3.

Erreur d’une causalité fausse. — On a cru savoir de tous temps ce que c’est qu’une cause : mais d’où prenions-nous notre savoir, ou plutôt la foi en notre savoir ? Du domaine de ces célèbres « faits intérieurs », dont aucun, jusqu’à présent, ne s’est trouvé effectif. Nous croyions être nous-mêmes en cause dans l’acte de volonté, là du moins nous pensions prendre la causalité sur le fait. De même on ne doutait pas qu’il faille chercher tous les antécédents d’une action dans la conscience, et qu’en les y cherchant on les retrouverait — comme « motifs » : car autrement on n’eût été ni libre, ni responsable de cette action. Et enfin qui donc aurait mis en doute le fait qu’une pensée est occasionnée, que c’est « moi » qui suis la cause de la pensée ?… De ces « trois faits intérieurs » par quoi la causalité semblait se garantir, le premier et le plus convaincant, c’est la volonté considérée comme cause ; la conception d’une conscience (« esprit ») comme cause, et plus tard encore celle du moi (du « sujet ») comme cause ne sont venues qu’après coup, lorsque, par la volonté, la causalité était déjà posée comme donnée, comme empirisme… Depuis lors nous nous sommes ravisés. Nous ne croyons plus un mot de tout cela aujourd’hui. Le « monde intérieur » est plein de mirages et de lumières trompeuses : la volonté est un de ces mirages. La volonté ne met plus en mouvement, donc elle n’explique plus non plus, — elle ne fait qu’accompagner les événements, elle peut aussi faire défaut. Ce que l’on appelle un « motif » : autre erreur. Ce n’est qu’un phénomène superficiel de la conscience, un à-côté de l’action qui cache les antécédents de l’action bien plutôt qu’il ne les représente. Et si nous voulions parler du moi ! Le moi est devenu une légende, une fiction, un jeu de mots : cela a tout à fait cessé de penser, de sentir et de vouloir !… Qu’est-ce qui s’ensuit ? Il n’y a pas du tout de causes intellectuelles ! Tout le prétendu empirisme inventé pour cela s’en est allé au diable ! Voilà ce qui s’ensuit. — Et nous avions fait un aimable abus de cet « empirisme », en partant de là nous avions créé le monde, comme monde des causes, comme monde de la volonté, comme monde des esprits. C’est là que la plus ancienne psychologie, celle qui a duré le plus longtemps, a été à l’œuvre, elle n’a absolument pas fait autre chose : tout événement lui était action, toute action conséquence d’une volonté ; le monde devint pour elle une multiplicité de principes agissants, un principe agissant (un « sujet ») se substituant à tout événement. L’homme a projeté en dehors de lui ses trois « faits intérieurs », ce en quoi il croyait fermement, la volonté, l’esprit, le moi, — il déduisit d’abord la notion de l’être de la notion du moi, il a supposé les « choses » comme existantes à son image, selon sa notion du moi en tant que cause. Quoi d’étonnant si plus tard il n’a fait que retrouver toujours, dans les choses, ce qu’il avait mis en elles ? — La chose elle-même, pour le répéter encore, la notion de la chose, n’est qu’un réflexe de la croyance au moi en tant que cause… Et même votre atome, messieurs les mécanistes et physiciens, combien de psychologie rudimentaire y demeure encore ! — Pour ne point parler du tout de la « chose en soi », de l’horrendum pudendum des métaphysiciens ! L’erreur de l’esprit comme cause confondu avec la réalité ! Considérée comme mesure de la réalité ! Et dénommée Dieu !

4.

Erreur des causes imaginaires. — Pour prendre le rêve comme point de départ : à une sensation déterminée, par exemple celle que produit la lointaine détonation d’un canon, on substitue après coup une cause (souvent tout un petit roman dont naturellement la personne qui rêve est le héros). La sensation se prolonge pendant ce temps, comme dans une résonance, elle attend en quelque sorte jusqu’à ce que l’instinct de causalité lui permette de se placer au premier plan — non plus dorénavant comme un hasard, mais comme la « raison » d’un fait. Le coup de canon se présente d’une façon causale dans un apparent renversement du temps. Ce qui ne vient qu’après, la motivation, semble arriver d’abord, souvent avec cent détails qui passent comme dans un éclair, le coup suit… Qu’est-il arrivé ? Les représentations qui produisent un certain état de fait ont été mal interprétées comme les causes de cet état de fait. — En réalité nous faisons de même lorsque nous sommes éveillés. La plupart de nos sentiments généraux — toute espèce d’entrave, d’oppression, de tension, d’explosion dans le jeu des organes, en particulier l’état du nerf sympathique — provoquent notre instinct de causalité : nous voulons avoir une raison pour nous trouver en tel ou tel état, — pour nous porter bien ou mal. Il ne nous suffit jamais de constater simplement le fait que nous nous portons de telle ou telle façon : nous n’acceptons ce fait, — nous n’en prenons conscience — que lorsque nous lui avons donné une sorte de motivation. — La mémoire qui, dans des cas pareils, entre en fonction sans que nous en ayons conscience, amène des états antérieurs de même ordre et les interprétations causales qui s’y rattachent, — et nullement leur causalité véritable. Il est vrai que d’autre part la mémoire entraîne aussi la croyance que les représentations, que les phénomènes de conscience accompagnateurs ont été les causes. Ainsi se forme l’habitude d’une certaine interprétation des causes qui, en réalité, en entrave et en exclut même la recherche.

5.

Explication psychologique de ce fait. — Ramener quelque chose d’inconnu à quelque chose de connu allège, tranquillise et satisfait l’esprit, et procure en outre un sentiment de puissance. L’inconnu comporte le danger, l’inquiétude, le souci — le premier instinct porte à supprimer cette situation pénible. Premier principe : une explication quelconque est préférable au manque d’explication. Comme il ne s’agit au fond que de se débarrasser de représentations angoissantes, on n’y regarde pas de si près pour trouver des moyens d’y arriver : la première représentation par quoi l’inconnu se déclare connu fait tant de bien qu’on la « tient pour vraie ». Preuve du plaisir (« de la force ») comme critérium de la vérité. — L’instinct de cause dépend donc du sentiment de la peur qui le produit. Le « pourquoi », autant qu’il est possible, ne demande pas l’indication d’une cause pour l’amour d’elle-même, mais plutôt une espèce de cause — une cause qui calme, délivre et allège. La première conséquence de ce besoin c’est que l’on fixe comme cause quelque chose de déjà connu, de vécu, quelque chose qui est inscrit dans la mémoire. Le nouveau, l’imprévu, l’étrange est exclu des causes possibles. On ne cherche donc pas seulement à trouver une explication à la cause, mais on choisit et on préfère une espèce particulière d’explications, celle qui éloigne le plus rapidement et le plus souvent le sentiment de l’étrange, du nouveau, de l’imprévu, — les explications les plus ordinaires. — Qu’est-ce qui s’en suit ? Une évaluation des causes domine toujours davantage, se concentre en système et finit par prédominer de façon à exclure simplement d’autres causes et d’autres explications. — Le banquier pense immédiatement à « l’affaire », le chrétien au « péché », la fille à son amour.

6.

Tout le domaine de la morale et de la religion doit être rattaché à cette idée des causes imaginaires. — « Explication » des sentiments généraux désagréables. — Ces sentiments dépendent des êtres qui sont nos ennemis (les mauvais esprits : c’est le cas le plus célèbre — les hystériques qu’on prend pour des sorcières.) Ils dépendent d’actions qu’il ne faut point approuver (le sentiment du péché, de l’état de péché est substitué à un malaise physiologique — on trouve toujours des raisons pour être mécontent de soi). Ils dépendent de l’idée de punition, de rachat pour quelque chose que nous n’aurions pas dû faire, que nous n’aurions pas dû être (idée généralisée par Schopenhauer, sous une forme impudente, dans une proposition où la morale apparaît telle qu’elle est, comme véritable empoisonneuse et calomniatrice de la vie : « Toute grande douleur, qu’elle soit physique ou morale, énonce ce que nous méritons : car elle ne pourrait pas s’emparer de nous si nous ne la méritions pas. » Monde comme volonté et comme représentation, II, 666). Ils dépendent enfin d’actions irréfléchies qui ont des conséquences fâcheuses (— les passions, les sens considérés comme causes, comme coupables ; les calamités physiologiques tournées en punitions « méritées » à l’aide d’autres calamités). — « Explication » des sentiments généraux agréables. — Ils dépendent de la confiance en Dieu. Ils dépendent du sentiment des bonnes actions (ce que l’on appelle la « conscience tranquille », un état physiologique qui ressemble, quelquefois à s’y méprendre, à une bonne digestion). Ils dépendent de l’heureuse issue de certaines entreprises (— fausse conclusion naïve, car l’heureuse issue d’une entreprise ne procure nullement des sentiments généraux agréables à un hypocondriaque ou à un Pascal). Ils dépendent de la foi, de l’espérance et de la charité — les vertus chrétiennes. — En réalité toutes ces prétendues explications sont les conséquences d’états de plaisir ou de déplaisir, transcrits en quelque sorte dans un langage erroné : on est en état d’espérer puisque le sentiment physiologique dominant est de nouveau fort et abondant ; on a confiance en Dieu, puisque le sentiment de la plénitude et de la force vous procure du repos. — La morale et la religion appartiennent entièrement à la physiologie de l’erreur : dans chaque cas particulier on confond la cause et l’effet, ou bien la vérité avec l’effet de ce que l’on considère comme vérité, ou bien encore une condition de la conscience avec la causalité de cette condition.

7.

Erreur du libre arbitre. — Il ne nous reste aujourd’hui plus aucune espèce de compassion avec l’idée du « libre arbitre » : nous savons trop bien ce que c’est — le tour de force théologique le plus mal famé qu’il y ait, pour rendre l’humanité « responsable », à la façon des théologiens, ce qui veut dire : pour rendre l’humanité dépendante des théologiens… Je ne fais que donner ici la psychologie de cette tendance à vouloir rendre responsable. — Partout où l’on cherche des responsabilités, c’est généralement l’instinct de punir et de juger qui est à l’œuvre. On a dégagé le devenir de son innocence lorsque l’on ramène un état de fait quelconque à la volonté, à des intentions, à des actes de responsabilité : la doctrine de la volonté a été principalement inventée à fin de punir, c’est-à-dire avec l’intention de trouver coupable. Toute l’ancienne psychologie, la psychologie de la volonté n’existe que par le fait que ses inventeurs, les prêtres, chefs des communautés anciennes, voulurent se créer le droit d’infliger une peine — ou plutôt qu’ils voulurent créer ce droit pour Dieu… Les hommes ont été considérés comme « libres », pour pouvoir être jugés et punis, — pour pouvoir être coupables : par conséquent toute action devait être regardée comme voulue, l’origine de toute action comme se trouvant dans la conscience (— par quoi le faux-monnayage in psychologicis, par principe, était fait principe de la psychologie même…). Aujourd’hui que nous sommes entrés dans le courant contraire, alors que nous autres immoralistes cherchons, de toutes nos forces, à faire disparaître de nouveau du monde l’idée de culpabilité et de punition, ainsi qu’à en nettoyer la psychologie, l’histoire, la nature, les institutions et les sanctions sociales, il n’y a plus à nos yeux d’opposition plus radicale que celle des théologiens qui continuent, par l’idée du « monde moral », à infester l’innocence du devenir, avec le « péché » et la « peine ». Le christianisme est une métaphysique du bourreau…

8.

Qu’est-ce qui peut seul être notre doctrine ? — Que personne ne donne à l’homme ses qualités, ni Dieu, ni la société, ni ses parents et ses ancêtres, ni lui-même (— le non-sens de l’« idée », réfuté en dernier lieu, a été enseigné, sous le nom de « liberté intelligible », par Kant et peut-être déjà par Platon). Personne n’est responsable du fait que l’homme existe, qu’il est conformé de telle ou telle façon, qu’il se trouve dans telles conditions, dans tel milieu. La fatalité de son être n’est pas à séparer de la fatalité de tout ce qui fut et de tout ce qui sera. L’homme n’est pas la conséquence d’une intention propre, d’une volonté, d’un but ; avec lui on ne fait pas d’essai pour atteindre un « idéal d’humanité », un « idéal de bonheur », ou bien un « idéal de moralité », — il est absurde de vouloir faire dévier son être vers un but quelconque. Nous avons inventé l’idée de « but » : dans la réalité le « but » manque… On est nécessaire, on est un morceau de destinée, on fait partie du tout, on est dans le tout, — il n’y a rien qui pourrait juger, mesurer, comparer, condamner notre existence, car ce serait là juger, mesurer, comparer et condamner le tout… Mais il n’y a rien en dehors du tout !Personne ne peut plus être rendu responsable, les catégories de l’être ne peuvent plus être ramenées à une cause première, le monde n’est plus une unité, ni comme monde sensible, ni comme « esprit » : cela seul est la grande délivrance, — par là l’innocence du devenir est rétablie… L’idée de « Dieu » fut jusqu’à présent la plus grande objection contre l’existence… Nous nions Dieu, nous nions la responsabilité en Dieu : par là seulement nous sauvons le monde.

Friedrich Nietzsche sur Résistance 71

Au sujet de l’organisation (morale et mensongère) d’une meilleure humanité… (Friedrich Nietzsche)

Posted in actualité, altermondialisme, pédagogie libération, philosophie, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , on 29 janvier 2020 by Résistance 71

 

 

Ceux qui veulent rendre l’humanité “meilleure”

 

Friedrich Nietzsche

7ème chapitre du “Crépuscule des idoles”, 1888

 

1.

On sait ce que j’exige du philosophe : de se placer par-delà le bien et le mal, — de placer au-dessous de lui l’illusion du jugement moral. Cette exigence est le résultat d’un examen que j’ai formulé pour la première fois : je suis arrivé à la conclusion qu’il n’y a pas du tout de faits moraux. Le jugement moral a cela en commun avec le jugement religieux de croire à des réalités qui n’en sont pas. La morale n’est qu’une interprétation de certains phénomènes, mais une fausse interprétation. Le jugement moral appartient, tout comme le jugement religieux, à un degré de l’ignorance, où la notion de la réalité, la distinction entre le réel et l’imaginaire n’existent même pas encore : en sorte que, sur un pareil degré, la « vérité » ne fait que désigner des choses que nous appelons aujourd’hui « imagination ». Voilà pourquoi le jugement moral ne doit jamais être pris à la lettre : comme tel il ne serait toujours que contresens. Mais comme sémiotique il reste inappréciable : il révèle, du moins pour celui qui sait, les réalités les plus précieuses sur les cultures et les génies intérieurs qui ne savaient pas assez pour se « comprendre » eux-mêmes. La morale n’est que le langage des signes, une symptomatologie : il faut déjà savoir de quoi il s’agit pour pouvoir en tirer profit.

2.

Voici, tout à fait provisoirement, un premier exemple. De tout temps on a voulu « améliorer » les hommes : c’est cela, avant tout, qui s’est appelé morale. Mais sous ce même mot « morale » se cachent les tendances les plus différentes. La domestication de la bête humaine, tout aussi bien que l’élevage d’une espèce d’hommes déterminée, est une « amélioration » : ces termes zoologiques expriment seuls des réalités, — mais ce sont là des réalités dont l’ « améliorateur » type, le prêtre ne sait rien en effet, — dont il ne veut rien savoir… Appeler « amélioration » la domestication d’un animal, c’est là, pour notre oreille, presque une plaisanterie. Qui sait ce qui arrive dans les ménageries, mais je doute bien que la bête y soit « améliorée ». On l’affaiblit, on la rend moins dangereuse, par le sentiment dépressif de la crainte, par la douleur et les blessures on en fait la bête malade. — Il n’en est pas autrement de l’homme apprivoisé que le prêtre a rendu « meilleur ». Dans les premiers temps du Moyen-âge, où l’Église était avant tout une ménagerie, on faisait partout la chasse aux beaux exemplaires de la « bête blonde », — on « améliorait » par exemple les nobles Germains. Mais quel était après cela l’aspect d’un de ces Germains rendu « meilleur » et attiré dans un couvent ? Il avait l’air d’une caricature de l’homme, d’un avorton : on en avait fait un « pécheur », il était en cage, on l’avait enfermé au milieu des idées les plus épouvantables… Couché là, malade, misérable, il s’en voulait maintenant à lui-même ; il était plein de haine contre les instincts de vie, plein de méfiance envers tout ce qui était encore fort et heureux. En un mot, il était « chrétien »… Pour parler physiologiquement : dans la lutte avec la bête, rendre malade est peut-être le seul moyen d’affaiblir. C’est ce que l’Église a compris : elle a perverti l’homme, elle l’a affaibli, — mais elle a revendiqué l’avantage de l’avoir rendu « meilleur ».

3.

Prenons l’autre cas de ce que l’on appelle la morale, le cas de l’élevage d’une certaine espèce. L’exemple le plus grandiose en est donné par la morale hindoue, par la « loi de Manou » qui reçoit la sanction d’une religion. Ici l’on se pose le problème de ne pas élever moins de quatre races à la fois. Une race sacerdotale, une race guerrière, une race de marchands et d’agriculteurs, et enfin une race de serviteurs, les Soudra. Il est visible que nous ne sommes plus ici au milieu de dompteurs d’animaux : une espèce d’hommes cent fois plus douce et plus raisonnable est la condition première pour arriver à concevoir le plan d’un pareil élevage. On respire plus librement lorsque l’on passe de l’atmosphère chrétienne, atmosphère d’hôpital et de prison, dans ce monde plus sain, plus haut et plus large. Comme le Nouveau Testament est pauvre à côté de Manou, comme il sent mauvais ! — Mais cette organisation, elle aussi, avait besoin d’être terrible, — non pas, cette fois-ci, dans la lutte avec la bête, mais avec l’idée contraire de la bête, avec l’homme qui ne se laisse pas élever, l’homme du mélange incohérent, le Tchândâla. Et encore elle n’a pas trouvé d’autre moyen pour le désarmer et pour l’affaiblir, que de le rendre malade, — c’était la lutte avec le « plus grand nombre ». Peut-être n’y a-t-il rien qui soit aussi contraire à notre sentiment que cette mesure de sûreté de la morale hindoue. Le troisième édit par exemple (Avadana-Sastra I), celui des « légumes impurs », ordonne que la seule nourriture permise aux Tchândâla soit l’ail et l’oignon, attendu que la Sainte Écriture défend de leur donner du blé ou des fruits qui portent des graines, et qu’elle les prive d’eau et de feu. Le même édit déclare que l’eau dont ils ont besoin ne peut être prise ni des fleuves, ni des sources, ni des étangs, mais seulement aux abords des marécages et des trous laissés dans le sol par l’empreinte des pieds d’animaux. De même il leur est interdit de laver leur linge, et de se laver eux-mêmes, parce que l’eau qui leur est accordée par grâce ne peut servir qu’à étancher leur soif. Enfin il existait encore une défense aux femmes Soudra d’assister les femmes Tchândâla en mal d’enfant, et, pour ces dernières, de s’assister mutuellement… — Le résultat d’une pareille police sanitaire ne devait pas manquer de se manifester : épidémies meurtrières, maladies sexuelles épouvantables, et, comme résultat, derechef la « loi du couteau », ordonnant la circoncision pour les enfants mâles, et l’ablation des petites lèvres pour les enfants femelles. — Manou lui-même disait : « Les Tchândâla sont le fruit de l’adultère, de l’inceste et du crime (— c’est là la conséquence nécessaire de l’idée d’élevage). Ils ne doivent avoir pour vêtements que les lambeaux enlevés aux cadavres, pour vaisselle des tessons, pour parure de vieille ferraille, et les mauvais esprits pour objets de leur culte ; ils doivent errer d’un lieu à l’autre, sans repos. Il leur est défendu d’écrire de gauche à droite et de se servir de la main droite pour écrire, l’usage de la main droite et de l’écriture de gauche à droite étant réservé aux gens de vertu, aux gens de race. » —

4.

Ces prescriptions sont assez instructives : nous voyons en elles l’humanité arienne absolument pure, absolument primitive, — nous voyons que l’idée de « pur sang » est le contraire d’une idée inoffensive. D’autre part on aperçoit clairement dans quel peuple elle est devenue religion, elle est devenue génie… Considérés à ce point de vue, les Évangiles sont un document de premier ordre, et plus encore le livre d’Énoch. — Le christianisme, né de racines judaïques, intelligible seulement comme une plante de ce sol, représente le mouvement d’opposition contre toute morale d’élevage, de la race et du privilège : — il est la religion anti-arienne par excellence : le christianisme, la transmutation de toutes les valeurs ariennes, la victoire des évaluations des Tchândâla, l’évangile des pauvres et des humbles proclamé, l’insurrection générale de tous les opprimés, des misérables, des ratés, des déshérités, leur insurrection contre la « race », — l’immortelle vengeance des Tchândâla devenue religion de l’amour

5.

La morale de l’élevage et la morale de la domestication se valent absolument par les moyens dont elles se servent pour arriver à leurs fins : nous pouvons établir comme règle première que pour faire de la morale il faut absolument avoir la volonté du contraire. C’est là le grand, l’inquiétant problème que j’ai poursuivi le plus longtemps : la psychologie de ceux qui veulent rendre l’humanité « meilleure ». Un petit fait assez modeste au fond, celui de la pia fraus, m’ouvrit le premier accès à ce problème : la pia fraus fut l’héritage de tous les philosophes, de tous les prêtres qui voulurent rendre l’humanité « meilleure ». Ni Manou, ni Platon, ni Confucius, ni les maîtres juifs et chrétiens n’ont jamais douté de leur droit au mensonge. Ils n’ont pas douté de bien d’autres droits encore… Si l’on voulait s’exprimer en formule, on pourrait dire : tous les moyens par lesquels jusqu’à présent l’humanité devrait être rendue plus morale étaient foncièrement immoraux. —

= = =

Friedrich Nietzsche sur Résistance 71:

Friedrich_Nietzsche_La_morale_ou_la_contre_nature

Friedrich-Nietzsche_L’Antéchrist_1888

Patrice_Sanchez_LA RELIANCE ET LA GUIDANCE QUANTIQUES

Patrice_Sanchez_MESSAGE HUMANI-TERRE A L’INTENTION DE LA COMMUNAUTE INTELLECTUELLE

 

 

Réflexion sur le « monde-vérité » avant trêve estivale…

Posted in actualité, altermondialisme, pédagogie libération, philosophie, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , on 28 juillet 2019 by Résistance 71

Quelques réflexions avant notre trêve estivale annuelle sur le vaste sujet du « monde-vérité » émanant d’un des plus grands esprits ayant vécu sur cette planète, Nietzsche et son art de la philosophie au marteau. Ce texte très court issu de son « crépuscule des idoles » (1888) possède cette capacité de surprendre son lecteur à y repenser bien après l’avoir lu ; le genre de texte qui « travaille » le sujet, l’esprit, jusque dans le « subconscient ».. Dans notre prochain billet de trêve estivale, quelques conseils de lectures pour une rentrée dynamique et éveillée, même si la lutte , elle, ne prend pas de vacances. Bonne lecture !
~ Résistance 71 ~

 

 

« Dans le Crépuscule des Idoles, Nietzsche développe une critique de Platon et de l’équation morale bien=beau=vertu. 
Il montre que derrière la morale se cache un nihilisme déguisé. La mort de Socrate en est une preuve, ou plutôt un symptôme : Socrate voulait mourir.
La religion cache aussi un nihilisme sous-jacent, ainsi que le rationalisme, qui nie le devenir. »
~ Les philosophes.fr ~

 

Comment le “monde-vérité” devint enfin une fable

Histoire d’une erreur.

 

Friedrich Nietzsche, “Le crépuscule des idoles”, 1888

 

1.

Le « monde-vérité », accessible au sage, au religieux, au vertueux, — il vit en lui, il est lui-même ce monde.

(La forme la plus ancienne de l’idée, relativement intelligente, simple, convaincante. Périphrase de la proposition : « Moi Platon, je suis la vérité. »)

2.

Le « monde-vérité », inaccessible pour le moment, mais permis au sage, au religieux, au vertueux (« pour le pécheur qui fait pénitence »).

(Progrès de l’idée : elle devient plus fine, plus insidieuse, plus insaisissable, — elle devient femme, elle devient chrétienne…)

3.

Le « monde-vérité », inaccessible, indémontrable, que l’on ne peut pas promettre, mais, même s’il n’est qu’imaginé, une consolation, un impératif.

(L’ancien soleil au fond, mais obscurci par le brouillard et le doute ; l’idée devenue pâle, nordique, kœnigsbergienne.)

4.

Le « monde-vérité » — inaccessible ? En tous les cas pas encore atteint. Donc inconnu. C’est pourquoi il ne console ni ne sauve plus, il n’oblige plus à rien : comment une chose inconnue pourrait-elle nous obliger à quelque chose ?…

(Aube grise. Premier bâillement de la raison. Chant du coq du positivisme.)

5.

Le « monde-vérité » — une idée qui ne sert plus de rien, qui n’oblige même plus à rien, — une idée devenue inutile et superflue, par conséquent, une idée réfutée : supprimons-la !

(Journée claire ; premier déjeuner ; retour du bon sens et de la gaieté ; Platon rougit de honte et tous les esprits libres font un vacarme du diable.)

6.

Le « monde-vérité », nous l’avons aboli : quel monde nous est resté ? Le monde des apparences peut-être ?… Mais non ! avec le monde-vérité nous avons aussi aboli le monde des apparences !

Midi ; moment de l’ombre la plus courte ; fin de l’erreur la plus longue ; point culminant de l’humanité ; INCIPIT ZARATHOUSTRA.

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Lectures complémentaires:

Friedrich_Nietzsche_La_morale_ou_la_contre_nature

PSanchez_LA RELIANCE ET LA GUIDANCE QUANTIQUES

Friedrich-Nietzsche_L’Antéchrist_1888

 


Porte de la perception…

Le chemin de l’émancipation passe par le lâcher-prise du contre-naturel, morale incluse (avec F. Nietzsche)

Posted in actualité, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , on 1 juillet 2019 by Résistance 71

Ce texte de Nietzsche que nous republions ci-dessous est une torture pour l’esprit et ne peut à notre sens être bien compris que vu sous l’angle de ce que Nietzsche appela le “surhumain”, c’est à dire d’une transmutation des valeurs qui mène l’humain à ce qu’il est par delà le “bien et le mal”. Nietzsche est le philosophe de la nature radicale contre toute Morale qui ne peut-être que contre la vie. Il est le moraliste de la vie contre toute autre usurpation.

On doit comprendre le texte ci-dessous à la lumière de ce que nous dit Nietzsche par ailleurs:

“Là où cesse l’État, c’est là que commence l’homme, celui qui n’est pas superflu: là commence le chant de ce qui est nécessaire, la mélodie unique et irremplaçable. Là où cesse l’État, regardez donc frères ! Ne les voyez-vous pas, l’arc-en-ciel et les ponts du surhumain ?”

Son texte “La Morale ou la contre-nature”,  publié dans “La revue blanche” en 1897, analyse l’antagonisme et la diversité dans leur compréhension et application non encore émancipées, ce texte est une étape (douloureuse ?) vers le dépouillement et le dépassement des barrières qui restreignent notre humanité vraie. Nietzsche, philosophe immoraliste, est sans doute le plus moral de tous, car il est celui qui détruit pour aller au-delà, qui transmute le “dernier homme” , être aliéné et gesticulant de l’inutile et de l’impuissance, vers le surhumain réconcilié avec la Nature et donc Homme achevé.

Un texte qui met mal à l’aise quelque soit l’approche qu’on en fasse et dont on ne peut pas, ne doit pas sortir indemne…

~ Résistance 71 ~

 

“Deviens celui que tu es.”, Le gai savoir

“Ne pouvoir exister c’est impuissance et au contraire pouvoir exister c’est puissance.”, Ainsi parlait Zarathoustra

“Tous les moyens par lesquels l’humanité jusqu’ici, devait être rendue morale étaient fondamentalement immoraux.”, Le crépuscule des idoles

 


« Vouloir libère… »

 

La Morale ou la Contre-nature

 

Friedrich Nietzsche

1897

I

Toutes les passions ont un temps où elles sont exclusivement funestes, où le poids de leur stupidité entraîne leur propre sacrifice, — il vient ensuite plus tard, beaucoup plus tard, une période où elles se marient avec l’esprit, se spiritualisent. Autrefois, à cause de la stupidité dans la passion, on faisait la guerre à la passion même ; les hommes étaient conjurés pour l’anéantir ; tous les vieux plésiosaures de la morale sont unanimes là-dessus : « Il faut tuer les passions. » La formule la plus célèbre s’en trouve dans le Nouveau Testament, dans ce sermon sur la montagne où, soit dit en passant, les choses ne sont pas du tout considérées de haut. Il y est dit, par exemple, relativement à la passion sexuelle : « Si ton œil t’agace, arrache-le. » Heureusement, aucun chrétien n’agit suivant ce précepte. Vouloir anéantir les passions et les désirs, uniquement pour prévenir leur stupidité et les conséquences fâcheuses de cette stupidité nous paraît aujourd’hui être en soi une forme aiguë de la stupidité. Nous n’admirons plus les dentistes qui nous arrachent les dents afin qu’elles ne nous fassent plus mal. D’autre part, il faut avoir la justice de reconnaître que, sur le sol où est poussé le christianisme, l’idée de la « spiritualisation des passions » ne pouvait être conçue. La première Église a combattu comme on sait contre les « Intelligents » en faveur des « Pauvres d’esprit » ; comment aurait-on pu attendre d’elle une guerre intelligente contre les passions ? L’Église combat les passions par l’excision en tous sens ; sa méthode, sa « cure », c’est la castration. Elle ne se demande pas : comment spiritualiser, embellir, diviniser une passion ? De tout temps, elle a placé la force de la discipline dans l’extirpation (de la sensualité, de l’orgueil, des instincts de domination, d’avarice, de vengeance). — Mais attaquer les passions à la racine, c’est attaquer la vie à la racine. La pratique de l’Église est ennemie de la vie.

II

Le même moyen, excision, extirpation, est choisi instinctivement, dans la lutte avec le désir, par ceux qui sont trop faibles de volonté, trop dégénérés pour lui imposer une mesure, par ces natures qui ont besoin de la Trappe au figuré (ou sans figure), qui sentent la nécessité d’une déclaration de guerre définitive, d’un gouffre entre eux et la passion. Les moyens radicaux ne sont indispensables qu’aux dégénérés ; la faiblesse de la volonté, à proprement parler, l’impuissance à réagir contre une tentation est en soi-même une autre forme de la dégénérescence. L’hostilité radicale, l’hostilité mortelle manifestée contre les appétits des sens, demeure un symptôme significatif ; on est en droit d’avoir des soupçons sur le fond d’une pareille exagération. Cette hostilité, cette haine atteint toute son acuité lorsque de telles natures n’ont pas elles-mêmes la fermeté suffisante pour une cure radicale, pour renoncer à Satan ». Qu’on passe en revue l’histoire des prêtres et des philosophes, y compris les artistes — ; les paroles les plus venimeuses contre les sens n’ont pas été dites par les impotents et les ascètes, mais par les ascètes impuissants, par ceux qui n’avaient pas ce qu’il fallait pour être ascètes.

III

La spiritualisation de la sensualité se nomme l’amour : elle est un grand triomphe sur le christianisme. Un autre triomphe est notre « spiritualisation de l’hostilité ».

Elle consiste en ceci que l’on comprend profondément le prix qu’il y a à avoir des ennemis : bref, l’on agit et l’on raisonne aujourd’hui à l’inverse d’autrefois. L’Église de tout temps a voulu l’anéantissement de ses ennemis : mais, nous immoralistes et antichrétiens, nous voyons notre avantage à ce que l’Église subsiste… — En politique aussi l’hostilité s’est spiritualisée — elle est devenue beaucoup plus sage, beaucoup plus réfléchie, beaucoup plus modérée. Tout parti comprend que son propre intérêt de conservation exige que le parti contraire ne s’affaiblisse pas. Il en est de même dans la grande politique. Une nouvelle création surtout, un nouvel empire par exemple, a besoin d’ennemis plus que d’amis : c’est dans l’opposition seulement qu’il se sent nécessaire, c’est dans l’opposition seulement qu’il devient nécessaire. Nous ne nous comportons pas autrement à l’égard des « ennemis intérieurs », là aussi nous avons spiritualisé l’hostilité, là aussi nous avons compris sa valeur. On ne produit qu’à condition d’être riche en antagonismes, on ne reste jeune qu’à condition que l’âme ne se détente pas, n’aspire pas au repos. Rien ne nous semble plus étrange que ce desideratum des temps passés, la paix de l’âme, desideratum chrétien. Rien ne nous fait moins d’envie que la Morale-Ruminant et le gros bonheur de la bonne conscience. On a renoncé au grand côté de la vie quand on renonce à la guerre. En bien des cas, à vrai dire, la « paix de l’âme » n’est qu’un malentendu, c’est quelque chose d’autre, qui n’a pas su trouver de dénomination plus récente. Examinons-en quelques cas sans ambages et sans préjugés. La « paix de l’âme » peut être, par exemple, en morale et en religion, le rayonnement d’une riche animalité. Ou le commencement de la lassitude, celle que projette le soir, toute espèce de soir. Ou un indice que l’air est humide, que le vent du sud va souffler. Ou la reconnaissance inconsciente pour une heureuse digestion (nommée parfois aussi amour de l’humanité). Ou la quiétude du convalescent pour qui toute chose a un goût nouveau et qui attend. Ou l’état qui suit le fort assouvissement d’une passion maîtresse, la béatitude d’une extraordinaire satiété. Ou la faiblesse sénile de noire volonté, de nos désirs de nos vices. Ou la paresse persuadée par la vanité de se réformer moralement. Ou le commencement d’une certitude, même d’une terrible certitude après la longue tension et le martyre de l’incertitude. Ou l’expression de la maturité et de la perfection, dans le fait, dans la création, dans l’action et dans la volonté, la respiration tranquille, la liberté de la volonté conquise… qui sait ! Peut-être le Crépuscule des Idoles n’est-il aussi qu’une sorte de « Paix de l’âme ».

IV

Je formule ce principe : tout naturalisme dans la morale, autrement dit, toute saine morale, est commandé par un instinct de vie, toute sommation vitale contient une norme déterminée de « tu dois » et « tu ne dois pas », toute hostilité, tous les obstacles placés sur le chemin de la vie sont de cette façon mis de côté. La morale contre nature c’est-à-dire presque toute morale, jusqu’ici enseignée, vénérée et prêchée, est tournée précisément au rebours des instincts de la vie. Elle est la condamnation tantôt secrète, tantôt avérée et impudente de ces instincts. Tandis qu’elle dit « Dieu voit le cœur », elle dit Non aux exigences les plus infimes comme les plus hautes de la vie et prend Dieu pour l’ennemi de la vie… Le Saint qui plaît à Dieu est le Castrat idéal… La vie cesse où commence le « royaume de Dieu ».

V

Si l’on a saisi le sacrilège d’une telle insurrection contre la vie, insurrection devenue presque sacro-sainte dans la morale chrétienne, on y aura heureusement vu encore autre chose : l’inutilité, la fausseté, l’absurdité, le mensonge d’une telle insurrection. Une condamnation de la vie de la part d’un vivant n’est encore finalement que le symptôme d’une sorte déterminée de vie. Il n’y a pas d’ailleurs à soulever le moins du monde la question de tort ou de raison. On devrait avoir une position extérieure à la vie, et d’autre part 1 a connaître aussi bien qu’un, que beaucoup, que tous ceux qui l’ont vécue, pour pouvoir toucher en général au problème, la valeur de la vie. Raisons suffisantes pour comprendre que le problème est pour nous impraticable. Quand nous parlons de la valeur de la vie, nous parlons sous l’inspiration, sous l’optique de la vie. La vie même nous contraint à fixer des valeurs. Il s’ensuit ainsi que toute morale ou Contre-nature qui conçoit Dieu comme idée opposée et comme condamnation de la vie, n’est qu’un jugement en valeur de la vie  — De quelle vie ? de quelle espèce de vie ? — Mais j’ai déjà donné la réponse : de la vie qui s’étiole, de la vie affaiblie, fatiguée, condamnée. La morale, comme elle a été comprise jusqu’ici, comme elle a été enfin formulée par Schopenhauer — « la négation du Vouloir-vivre » — est l’instinct même de la décadence qui se manifeste impérativement. Elle dit : Meurs ! la Morale, c’est l’arrêt des condamnés.

VI

Voyez enfin quelle naïveté il y a à dire : « l’homme devrait être tel et tel. » La réalité nous montre une richesse enivrante de types, une multiplicité de formes d’une exubérance et d’une profusion inouïes, et un misérable portefaix de moraliste va dire : non, l’homme devrait être autre ! Il sait bien lui, ce pauvre hère, ce cagot, comme il devrait être. Il se peint sur le mur et dit : « ecce homo… » Mais, même quand le moraliste s’adresse simplement à un individu particulier et lui dit : « tu devrais être tel et tel », il ne cesse pas d’être ridicule. L’individu est un des éléments du fatum, du passé et du devenir, une loi de plus, une nécessité de plus pour tout ce qui vient-et sera. Lui dire « méfie-toi », c’est demander que tout se modifie, même ce qui est passé.

En réalité, il y a eu des moralistes consciencieux, ils voulaient que l’homme fût autre, autrement dit vertueux, à leur image, c’est-à-dire cagot, et pour cela ils niaient le monde. Voilà qui n’est pas une mince folie, ni une forme modeste de l’impudence ! La Morale en tant qu’elle condamne, en évitant de se placer au point de vue de la vie et de ses desseins, est une erreur spécifique pour laquelle on ne doit avoir aucune pitié, une idiosyncrasie de dégénérés qui a causé des dommages incalculables !… Nous autres, immoralistes, avons au contraire ouvert notre cœur tout grand pour tout comprendre, pour tout concevoir, pour tout approuver. Nous ne nions pas facilement et nous mettons notre honneur à être des affirmateurs. Chaque jour notre œil s’ouvre un peu plus sur cette Économie qui sait encore employer et utiliser tout ce que la folie sacrée du prêtre reproche à la raison malade dans le prêtre, sur cette Économie dans la loi de la vie, Économie qui tire même profit de l’espèce repoussante du cagot, du prêtre, de l’homme vertueux — quel profit ? Mais, nous-mêmes, immoralistes, sommes la réponse.

= = =

“Les plus soucieux demandent aujourd’hui comment fera t’on pour conserver l’Homme ? Mais Zarathoustra demande et il est seul et le premier: ‘comment fera t’on pour surmonter l’Homme ? […] Comment conserver l’Homme le plus longtemps, le mieux et le plus agréablement possible ? Par là ils sont les maîtres d’aujourd’hui.
Surmontez-les, ces maîtres d’aujourd’hui, Ô mes frères, ces petites gens: eux sont le plus grand danger pour le surhomme !
Surmontez, vous hommes supérieurs, surmontez les petites vertus, les petites astuces, les égards pour les grains de sable, le farfouillis de fourmis, le misérable bien-être, le ‘bonheur du plus grand nombre’…”

(Ainsi parlait Zarathoustra, 1883)

Note de R71: Mensch (Übermensch) en allemand a une connotation d’humanité, il est donc plus approprié de parler de surhumain plutôt que de surhomme. die Menschlichkeit est “l’humanité”.

“Le surhumain n’est pas une fatalité future, une sorte de finalité, de but vers lequel certains hommes élus sont appelés: mais il est actuellement effort futur, surpassement continuel par lequel l’Homme doit se surmonter sans cesse et radicalement récuser, dans le même acte, le carcan des lois, des obligations, des devoirs, que dès le berceau on lui a imposés comme s’ils faisaient partie de lui-même. […] Tout le livre de Nietzsche [Ainsi parlait Zarathoustra] n’est que la tentative quasi surhumaine de retrouver, à travers tous les sédiments, la vie et la puissance (qui n’est pas la domination) se voulant elles-mêmes en tant que telles ; en cela l’entreprise nietzschéenne s’inscrit à côté de celle de Marx (il faut relire à cet égard les manuscrits de 1844) et de Freud dans la même volonté de destruction totale et de transmutation des valeurs.
Le dépassement incessant. Il n’y a de centre nulle part et partout. Zarathoustra nous dit: ‘Tout se brise, tout est redisposé: éternellement se reconstruit la même maison de l’être. Tout se sépare, tout se retrouve ; éternellement reste fidèle à lui-même l’anneau de l’être.’…”

~ Georges Arthur Goldschmidt ~ (Professeur d’allemand, traducteur de Nietzsche et de Peter Handke, grand spécialiste de la philosophie allemande)

En résumé : Le “Surhomme” est un franchisseur, un lutteur pour la terre, un être de volonté, un acte pur, une oeuvre. Il est au-delà de la Morale, il est la vie dans sa plénitude achevée.

Le terme a sans doute généré bien des incompréhensions, des détournements et des débordements, qui ne furent pas tempérés, après sa mort, par l’attitude de la sœur de Nietzsche envers son œuvre qu’elle détourna dans une grande mesure au profit d’une bien sombre et morbide idéologie servant la dégénérescence consommée de l’humanité…

Plus simplement et avec humilité nous pensons que ce que Nietzsche appelait le “surhomme”, transmutation du “dernier homme”, n’est en fait que l’humain réalisé dans sa nature vraie, réconcilié avec la Nature et son évolution, dans la joie, le jeu et l’amour ; il est l’Homme réalisé, celui qui crée comme le pensait aussi Gustav Landauer, une société des sociétés, libérée de l’aliénation.

Il est temps de construire les passerelles du lâcher-prise des antagonismes illusoires entre nous, pour cheminer vers notre humanité enfin achevée.

Devenons donc ceux que nous sommes…

Le texte en version PDF:
Friedrich_Nietzsche_La_morale_ou_la_contre_nature

 

 

Friedrich Nietzsche sur R71

« L’antéchrist » (1888) en version PDF

Gustav Landauer « Appel au socialisme » (1911)

Notre « Manifeste pour la société des sociétés » (2017)

Patrice Sanchez « Reliance et guidance quantique » (2018)