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De l’antagonisme à la complémentarité : Nietzsche et la tradition anarchiste 1ère partie

Posted in actualité, altermondialisme, gilets jaunes, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , on 3 mai 2021 by Résistance 71

“Nietzsche a manqué le coche du socialisme. Lui seul, pourtant, est en mesure de barrer la route au nihilisme et de construire le rêve du philosophe : la surhumanité. Il faut dire oui à ce qui élève la vie mais contester ce qui l’abaisse.”
~ Albert Camus ~

Nietzsche et la tradition anarchiste

Extrait du livre de Max Leroy “Dionysos au drapeau noir”, ACL, 2014 (p.45-52)

Compilé par Résistance 71, mai 2021

Max Leroy

1ère partie

2ème partie

3ème partie

4ème partie

Nous avons découvert, au fil de nos recherches, un essai publié aux Etats-Unis en 2004, “I am not a man, I am dynamite”, sous-titré “Friedrich Nietzsche and the anarchist tradition” (introuvable en français, NdR71 : nous en traduisons certains passages en ce moment même pour combler ce vide… du moins en partie). Il semblerait fort qu’il n’existe aucune autre ouvrage sur le sujet.

[…] Le concept de transvaluation de toutes les valeurs (NdR71 : en fait le terme de Nietzsche est “transmutation de toutes les valeurs”) n’est pas seulement compatible avec le projet anarchiste, il en est un élément intégral, tout comme l’idée d’une philosophie au marteau sous-tend l’engagement anarchiste en faveur d’une transformation sociale radicale.

[…] Revenons vers le Vieux Monde. Et penchons-nous brièvement sur ces figures du mouvement anarchiste qui manifestent leur attachement sinon leur admiration pour Friedrich Nietzsche. Cette liste n’a pas, on l’imagine, la prétention d’être exhaustive.

Louise Michel (1830-1905), communarde déportée en Nouvelle-Calédonie, déclara: “Nous voulons la conquête du pain, la conquête du logement et des habits pour tout le monde… Alors le rêve superbe de Nietzsche, qui prophétisait l’avènement du surhomme se réalisera.”

E. Armand (1872-1963), fils de communard et partisan des “milieux libres”, s’inspira de l’individualisme nietzschéen pour forger sa pensée. Il célébra l’homme en marge, le solitaire contre le vent, l’âme ardente qui brûle loin des cendres de la société, le séditieux et l’insoumis face aux troupeaux consentants ; bref l’en-dehors. Son mot d’ordre ? “Défendre l’individu contre l’Homme”, cet indécrottable suiveur, incurable superficiel et éternel grégaire. Son “Petit manuel anarchiste individualiste”, rédigé en 1911 (NdR71: la même année que “L’appel au socialisme” de Gustav Landauer), rappelait ainsi que “l’anarchiste va, semant le révolte contre ce qui opprime, entrave, s’oppose à a libre expansion de l’être individuel”. Les maux du monde ne procèdent pas seulement de la propriété privée et du système capitaliste ; l’espèce humaine endosse la plus lourde responsabilité et les esclaves n’existent qu’en ce qu’ils acquiescent à leurs maîtres. A quoi bon une révolution ? Les tyrans se passent le mot, par-delà les régimes et les structures politiques. Resta à suivre sa route, sans horizons radieux ni Grand Soir, sans pratiquer l’exploitation ni la subir.

L’historien allemand Rudolph Rocker (1873-1958) traduisit “Ainsi parlait Zarathoustra” en yiddish et cita Nietzsche à quatre reprises dans son ouvrage le plus célèbre “Nationalisme et culture”. Il y salua ses analyses sur le déclin culturel allemand, se joignit à son rejet de l’appareil d’État mais déplora son “individualisme exorbitant” et regretta que le “déchirement intérieur” du philosophe (tiraillé entre ses penchants autoritaires et ses inclinations libertaires) l’ait empêché d’approfondir sa critique du pouvoir.

Albert Libertad (1875-1908), créateur des “causeries populaires”, présentait l’œuvre de Nietzsche lors des conférences qu’il animait. Celui qui fut incarcéré pour avoir crié “A bas l’armée!” déclamait son amour acharné de la vie et sa haine des pensées efflanquées.

Le peintre Salvador Segui (1886-1923), secrétaire général de la CNT catalane, était engagé dans le mouvement ouvrier depuis ses quinze ans. Il fut dans sa jeunesse un fervent partisan de Nietzsche, au point selon un article de “L’humanité” en 1932, qu’il n’était pas rare de l’entendre discuter du philosophe immoraliste aux terrasses des cafés ouvriers. Une organisation monarchiste proche du patronat l’abattit dans une rue de Barcelone un jour du mois de mars 1923.

Federica Montseny (1905-1944)m milita auprès de la CNT avant de devenir durant la guerre civile espagnole, la première femme à accéder au poste de ministre. Elle dût fuir le franquisme et s’installa à Toulouse. Nietzsche, qu’elle vénérait (avec Stirner, Ibsen et Reclus) l’avait amenée à célébrer le volontarisme, l’élan vital et la primauté de l’individu sur la masse.

Le poète Léo Ferré (1916-1993) affirma également avoir été influencé par Nietzsche, que l’on retrouve dans ses textes “Les poètes” et “Le chemin de l’enfer”. Ennemi autoproclamé du pouvoir, fut-il de gauche ou “socialiste”, des partis, des syndicats et des gouvernements, le chanteur ne cessa d’étriller les révolutionnaires professionnels (Robespierre, Lénine, Trostky, Castro, Mao, Debray) au profit de la révolte et de l’insurrection permanente.

L’essayiste et poète Alain Jouffroy (né en 1928) autoproclamé “anarchiste modéré” car non-violent, réhabilita Nietzsche dans son ouvrage phare “De l’individualisme révolutionnaire” (essai qui propose de réconcilier a notion d’individu à celle de révolution collective, par delà les cloisonnements idéologiques : “se révolutionner soi-même à travers les autres et grâce à eux” – NdR71 : cela dit-il quelque chose à nos lecteurs ? Que disons-nous depuis bien des années… sans connaître Jouffroy ?…) et lui consacra un ouvrage plus littéraire “Caffe Fiorio, une heure avant l’effondrement de Nietzsche”.

L’écrivain belge Marcel Moreau (né en 1933), activiste du corps, poète du cœur et pourfendeur de la Raison reine et roide, éleva le père de Zarathoustra au rang de professeur. Moreau exhorte à respirer les grands airs dionysiaques et nietzschéens. L’homme renvoie dos à dos les démences collectives du socialisme scientifique et l’ignominie marchande du libéralisme. […]

Le poète Christian Erwin Andersen (né en 1944) revendique sans détour son nietzschéisme. […]

L’essayiste Daniel Colson, professeur de sociologie à l’université de Saint-Etienne et libraire anarchiste à ses heures, s’active, au fil de ses textes, à intégrer la pensée nietzschéenne au corpus anarchiste. Il publie en 2001 un portrait du penseur allemand sur la couverture de son “Petit lexique philosophique de l’anarchisme”, aux côtés de Proudhon, Bakounine, Louise Michel et Nestor Makhno, puis évoque en 2004, un “Nietzsche émancipateur” et “la nature des affinités entre Nietzsche et les mouvements libertaires” dans “Trois essais de philosophie anarchiste”. Un an plus tard il commit l’article “Nietzsche et l’anarchisme” dans la revue A contretemps.

[…] L’auteur rebondit sur le concept nietzschéen de l’éternel retour pour avancer l’idée que la perception du temps, envisagé à l’aune de l’anarchisme, n’est pas linéaire, quoi qu’aient pu dire Kant, Hegel ou Marx, l’Histoire n’a ni début ni fin, ni attente ni espérance, ni signification ni évolution, ni sens ni but. L’Histoire est chaos et l’on se berne en croyant que l’on pourra, un jour, par la maîtrise technique, soumettre le cosmos à la volonté de l’humain…Comment croire encore que demain sera mieux qu’hier après qu’un B-29 a lâché 64 kilogrammes d’uranium 235 sur la ville d’Hiroshima ? Comment croire encore à l’amélioration de l’espèce humaine après les expériences médicales réalisées sur les Tziganes du camp de Sachsenhausen ? Comment croire encore que l’étape suivante sera qualitativement supérieure à la précédente après les bombardements au phosphore blanc sur la population de Gaza ? C’est ce que demande Colson, sans le formuler ainsi, lorsqu’il définit le progrès comme une “illusion née au XIXème siècle et morte dans les désastres du siècle suivant.L’éternel retour, entendu dans une perspective libertaire, oblige à penser le présent et l’instant qui l’accompagne. […]

Notons enfin que Michel Perraudeau consacra une page à Nietzsche dans son “Dictionnaire de l’individualisme libertaire” (2011) ; le philosophe allemand y est présenté comme un penseur luttant contre les aliénations “étatiques, religieuses, politiques, laborieuses, familiales.

[…]

NdR71 : la suite du livre se penche sur la relation de huit penseurs avec la pensée de Nietzsche. Nous publierons sur certains d’entre eux comme Emma Goldman, Gustav Landauer, Hakim Bey et le plus méconnu : Renzo Novatore, dont nous avons découvert la pensée avec grand intérêt dans le bouquin de Leroy… Pour se faire nous utiliserons ce livre ainsi que l’autre cité en anglais “I am not a man, I am dynamite” dont nous traduirons certains passages. 

A suivre donc…

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Friedrich Nietzsche sur Résistance 71
L’intégrale en PDF

Nous conseillons de lire cette analyse avant même d’entreprendre la lecture de Nietzsche :

Albert Camus : Réflexion sur la philosophie de Nietzsche

et celle du grand spécialiste et traducteur de Nietzsche Georges-Arthur Goldsmidt :

G.A Goldsmidt : Analyse de la philiosophie de Nietzsche et de son « Ainsi parlait Zarathoustra »

Lecture complémentaire :

Du chemin de la société vers son humanité réalisée (Résistance 71)

Fragment de la voie du surpassement et de la lutte pour notre humanité réelle… « L’antéchrist » (Friedrich Nietzsche, 1888, version PDF)

Posted in actualité, pédagogie libération, philosophie, résistance politique with tags , , , on 18 septembre 2018 by Résistance 71

 

On pourrait tenter de résumer la philosophie, la pensée critique de Nietzsche, comme étant celle du dépassement ; de la mise à bas des artifices enchaînant l’humain pour que celui-ci puisse s’élever à sa véritable nature par delà le bien et le mal, par delà la morale établie en carcans religieux et philosophiques. Par sa récusation continuelle du carcan des lois, des obligations et des devoirs induits et anti-naturels, l’humain s’élève et transcende la condition où il est confiné par des idoles fictives et coercitives, qu’il s’est inventées et qu’on lui a également imposées.

Nietzsche nous incite à vouloir, parce que vouloir libère. Une des grandes étapes de la réconciliation entre le subjectif et l’objectif est de se libérer de l’illusion divine, car une fois débarrassé de “dieu et de sa morale”, l’humain retrouve sa solitude primordiale, il n’a plus de maître. En cela il proclame haut et fort, à l’instar de Max Stirner, le “je” non pas dans le sens égoïstico-maniaque, mais tel qu’il doit se constituer lui-même, dans une quête du devenir par delà le bien et le mal, affranchi de toute morale fictive. La Nature ne reconnaît ni bien ni mal, elle ne reconnaît que l’être et est amorale par essence. De fait, toute morale ne peut être que contre-nature, puisque la nature vue par le prisme religieux, est la source du pêché.

Albert Camus disait: “Pour Nietzsche, [à l’inverse de Marx,] la nature est ce à quoi on obéit pour subjuguer l’histoire.” Voilà qui ne serait sans doute pas désavoué par la pensée organique des peuples premiers de tous les continents.

La pensée de Nietzsche dresse l’humain contre les fléaux principaux de l’esprit qui minent la volonté de dépassement, de franchissement, de lâcher-prise, elle même menant à une surhumanité inhérente: la religion, la morale et l’État. En cela, la philosophie de Nietzsche est la philosophie la plus anti-hégélienne qui soit.

Avec Zarathoustra, Nietzsche a ironiquement mis en scène le prêcheur anti-religieux et anti-étatique, avec son “Antéchrist” (que Nietzsche établit être le christianisme lui-même…) que nous reproduisons ici sous format pdf, il détruit pièce par pièce le christianisme, fléau de l’humanité et ce afin que l’humain aboutisse à une humanité supérieure à qui la tâche de gouverner la terre incombera, par delà le bien et le mal. Bonne lecture !

~ Résistance 71 ~

Friedrich-Nietzsche_L’Antéchrist_1888

Version PDF réalisé par Jo de JBL1960

~ On sait ce que j’exige du philosophe : de se placer par-delà le bien et le mal, — de placer au-dessous de lui l’illusion du jugement moral.
[…] Le jugement moral a cela en commun avec le jugement religieux de croire à des réalités qui n’en sont pas. La morale n’est qu’une interprétation de certains phénomènes, mais une fausse interprétation.
C’est ce que l’Église a compris : elle a perverti l’homme, elle l’a affaibli, — mais elle a revendiqué l’avantage de l’avoir rendu « meilleur ».
[…] Le christianisme admet que l’homme ne sache point, ne puisse point savoir ce qui est bon, ce qui est mauvais pour lui : il croit en Dieu qui seul le sait. La morale chrétienne est un commandement ; son origine est transcendante ; elle est au-delà de toute critique, de tout droit à la critique ; elle n’a de vérité que si Dieu est la vérité,— elle existe et elle tombe avec la foi en Dieu.
~ Friedrich Nietzsche, “Le crépuscule des idoles”, 1888 ~


A. Camus, et la pensée de Nietzsche

 

Introduction à la philosophie de Friedrich Nietzsche

tirée de “L’homme révolté” d’Albert Camus, dans la partie “La révolte métaphysique”, 1951

Compilation R71, septembre 2018

Pour introduire la philosophie de Nietzsche, nous laisserons donc la parole à celui qui en a sans doute le mieux parlé, Albert Camus. De fait, nous conseillons même de lire ce sous-chapitre de ‘L’homme révolté” dans sa totalité (environ 20 pages) avant de lire tout écrit du philosophe allemand, qui est sans aucun doute le philosophe le plus mal compris de l’histoire de la philosophie. Camus aide grandement à ne pas faire les erreurs d’interprétation qui pourraient subvenir à la lecture de celui qui pratiquait la philosophie au marteau.
~ Résistance 71 ~

“Nous nions dieu, nous nions la responsabilité de dieu, c’est seulement ainsi que nous délivrerons le monde.” Avec Nietzsche, le nihilisme semble devenir prophétique… En lui, pour la première fois, le nihilisme devient conscient.
[…] La première démarche de Nietzsche est ainsi de consentir à ce qu’il sait. L’athéisme, pour lui, va de soi. Il est “constructif et radical.” On sait que Nietzsche enviait publiquement à Stendhal sa formule: “La seule excuse de dieu c’est qu’il n’existe pas.” […] Le monde ne peut être jugé. Tout jugement de valeur porté sur lui finalement aboutit à la calomnie de la vie. […] Nietzsche accepte le fardeau entier du nihilisme et de la révolte. […] Il n’a donc pas formulé une philosophie de la révolte, mais édifié une philosophie sur la révolte.
[…] Le royaume des cieux est immédiatement à notre portée. Il n’est qu’une disposition intérieure qui nous permet de mettre nos actes en rapport avec des principes et qui peut nous donner la béatitude immédiate. Non pas la foi, mais les œuvres, voilà, selon Nietzsche, le message du Christ. A partir de là, l’histoire du christianisme n’est qu’une longue trahison de ce message. Le Nouveau Testament est déjà corrompu et, de Paul aux Conciles, le service de la foi fait oublier les œuvres.
Quelle est la corruption profonde que le christianisme ajoute au message de son maître ? L’Idée du jugement, étrangère à l’enseignement du Christ et les notions corrélative de châtiment et de récompense.
[…] “Qu’est-ce que le Christ nie ? Tout ce qui porte à présent le nom de chrétien.”
[…] “Tout individu collabore à tout l’être cosmique, que nous le sachions ou non, que nous le voulions ou non.” […] Seule, la terre “grave et souffrante” est vraie, de même que cet Empédocle qui se précipitait dans l’Etna pour aller chercher la vérité là où elle est, dans les entrailles de la terre, Nietzsche proposait à l’Homme de s’abîmer dans le cosmos pour retrouver sa divinité éternelle et devenir lui-même Dyonisos.
[…] Dans l’histoire de l’intelligence, exception faite pour Marx, l’aventure de Nietzsche n’a pas d’équivalent, nous n’aurons jamais fini de réparer l’injustice qui lui a été faite. On connait sans doute des philosophies qui ont été traduites et trahies dans l’histoire. Mais jusqu’à Nietzsche et au national-socialisme, il était sans exemple qu’une pensée tout entière éclairée par la noblesse et les déchirements d’une âme exceptionnelle ait été illustrée aux yeux du monde par une parade de mensonges et par l’affreux entassement des cadavres concentrationnaires.
[…] Puisque le salut de l’Homme ne se fait pas en dieu, il doit se faire sur la terre. Puisque le monde n’a pas de direction, l’Homme, à partir du moment où il l’accepte, doit lui en donner une, qui aboutisse à une humanité supérieure.

[…]


“La tâche de gouverner la terre va nous échoir.”