Résistance politique: Zomia ou l’art de ne pas être gouverné… Anarchisme dans les sociétés des hauts-plateaux d’Asie du Sud-Est

Nous avons cet ouvrage en anglais et il était dans notre intention future d’en faire un compte-rendu, traduction partielle. Nous avons couvert des aspects des sociétés originelles amérindiennes, les recherches d’anthropologues comme Pierre Clastres et Robert Jaulin, expliquant le côté organisationnel “anarchisant” de ces sociétés, nous avons couvert ce domaine avec les sociétés traditionnelles africaines, nous avons pointé le projecteur sur la société celtique sans Etat qui existait, inter-connectée, du Danube à l’Irlande pendant 8 siècles, la “guerre des Gaules” n’en étant que le tout dernier épisode ; ne manquait plus qu’une étude sur les sociétés asiatiques…

Ce livre de l’anthropologue américain et professeur de science politique James C. Scott sur les sociétés sans État du sud-est asiatique est le maillon qui boucle la boucle.
Partout dans le monde il s’avère qu’au-delà du temps et de l’espace, les sociétés humaines se sont organisées et s’organiseraient toujours si on leur en laissait le loisir (là est toute la problématique…), en société non hiérarchisée, égalitaire, communaliste et donc non pas “sans” État, mais comme le faisait remarquer Pierre Clastres: contre l’État.

L’anthropologue James C. Scott nous confirme une fois de plus que la société politiquememt divisée menant à l’État et sa préservation par et pour une oligarchie dominante politiquement puis économiquement par la fusion du politique dans l’économique, n’est qu’une anomalie et non pas une “évolution” de la société humaine, anomalie qui est devenu un véritable cancer.

~ Résistance 71 ~

« Un calcul approximatif donnerait les populations minoritaires de la seule Zomia au nombre de 80 à 100 millions de personnes. Ses peuples sont fragmentés en des centaines d’identités ethniques parmi cinq grands groupe de langues, ce qui met au défi toute classification basique… Zomia est un terme désignant les habitants des hauts-plateaux, commun à plusieurs langues tibéto-birmanes parlées dans la zone des frontières indo-bengladesho-birmanes. Plus précisément ‘Zo’ veut dire ‘isolé, reclus’ et prend donc la connotation dans ces régions de vivre dans les collines et plateaux ; ‘Mi’ voulant dire ‘peuple’. Comme c’est le cas ailleurs en Asie du Sud-Est, Mi-Zo ou Zo-Mi sont deux termes qui ont désigné les peuples des plateaux et des collines tout en appliquant l’étiquette également à la zone géographique… »
= James C. Scott, professeur d’anthropologie et de science politique a l’université de Yale, membre de l’académie des arts et des sciences des Etats-Unis =

 

Une histoire anarchiste des hautes terres d’Asie du Sud-Est 
Zomia ou l’art de ne pas être gouverné

 

vendredi 17 juin 2016, par Jacques Berguerand

 

James C. Scott
 Zomia ou l’art de ne pas être gouverné

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Guilhot,
Frédéric Joly et Olivier Ruchet
Le Seuil, Paris, 2013
544 pages

Depuis deux mille ans, les communautés d’une vaste région montagneuse d’Asie du Sud-Est refusent obstinément leur intégration à l’État. Zomia, c’est le nom de cette zone d’insoumission qui n’apparaît sur aucune carte, où les fugitifs, environ cent millions de personnes, se sont réfugiés pour échapper au contrôle des gouvernements.

Traités comme des « barbares » par les États qui cherchaient à les soumettre, ces peuples nomades ont mis en place des stratégies de résistance parfois surprenantes pour échapper à l’État, synonyme de travail forcé, d’impôt, de conscription, de soumission. Privilégiant des modèles politiques d’auto-organisation, certains sont allés jusqu’à choisir d’abandonner l’écriture pour éviter l’appropriation de leur mémoire et de leur identité.

Il s’agit ici d’une contre-histoire de la modernité. Comme Pierre Clastres, James C. Scott [1] nous raconte l’histoire d’une « société contre l’État ». Car Zomia met au défi les délimitations géographiques traditionnelles et les évidences politiques, et pose des questions essentielles : que signifie la « civilisation » ? Que peut-on apprendre des peuples qui ont voulu y échapper ? A-t-il existé et existe-t-il encore des sociétés sans État ? Une société peut-elle se constituer contre l’État ? L’histoire de la rebelle Zomia nous rappelle que « civilisation » peut-être synonyme d’oppression.

La Zomia

Zomia signifie « gens de la montagne », terme commun à plusieurs langues tibéto-birmanes parlées dans la zone frontalière entre l’Inde, le Bangladesh et la Birmanie.

Il s’agit d’une étendue de 2,5 millions de kilomètres carrés, équivalente à l’Europe de l’Ouest, qui se trouve à la périphérie de neuf États (Chine, Birmanie, Inde, Bangladesh, Bhoutan, Thaïlande, Laos, Vietnam, Cambodge) et au centre d’aucun, peuplée de minorités d’une variété ethnique et linguistique sidérante. Cinq familles linguistiques sont partagées par des centaines d’identités ethniques, dans un espace d’altitude de 300 à 4 000 mètres. La Zomia est la dernière région du monde dont les peuples n’ont pas encore été complètement intégrés à des États-nations. Ces peuples doivent être plutôt approchés comme des communautés de fuyards, de fugitifs qui ont, au cours des deux derniers millénaires, tenté de se soustraire aux différentes formes d’oppression que renfermaient les projets de construction étatique à l’œuvre dans les vallées. La plupart d’entre eux ont au départ tenté de se soustraire à un État en particulier : l’État chinois Han sous sa forme précoce, à partir du Ier millénaire avant J-C. Il n’y a pas si longtemps, de tels peuples se gouvernant eux-mêmes sans structures étatiques représentaient la majorité de l’humanité. Et l’on peut dire que chaque continent a eu, ou a encore, sa « zomia ». On peut la définir encore comme une zone refuge depuis mille cinq cents ans, en réponse à la construction d’États dans les vallées fertiles.

Il serait faux de voir ces populations comme des vestiges de populations « primitives, archaïques, voire néolithiques », des vestiges d’une formation sociale antérieure. Il semblerait plutôt qu’un certain nombre de peuples indigènes, en Amérique centrale et du Sud par exemple, comme dans certaines régions du Sud-Est asiatique, aient été par le passé des cultivateurs sédentaires obligés de réorganiser leurs sociétés sous la pression d’États en construction. Loin de toute interprétation « évolutionniste », il faut plutôt y voir une réponse politique, une stratégie d’esquive de l’État. Loin de ces « barbares » incapables de progrès culturel, il faut au contraire concevoir le peuplement des collines comme un long processus de migrations avec sédimentation démographique et redéfinition des identités dans cet espace à distance de l’État. La plupart, sinon la totalité, des caractéristiques qui participent à stigmatiser les populations des collines, loin d’être les marqueurs de « primitifs » que la « civilisation » aurait laissés derrière elle, gagnent à être envisagées sur le long terme comme des adaptations destinées à éviter à la fois leur capture par l’État et l’apparition de toute formation étatique en leur sein.

Empires agraires et maritimes

En Asie du Sud-Est, la sédentarisation majoritaire des populations ne semble pas antérieure à la création d’États agraires basés sur la culture céréalière, comme la première dynastie Han en Chine, même si on peut dire que ces États pouvaient se renforcer, ou se construire, à partir d’un poumon rizicole irrigué, préalablement développé très lentement par des générations de familles. En général, les travaux d’irrigation survivaient la plupart du temps à l’effondrement de ces États, très instables politiquement, les archéologues y trouvant des champs de ruines à foison.

Jusqu’au début du XIXe siècle, les difficultés de transport, les technologies militaires, les réalités démographiques limitaient l’extension géographique des États. Depuis une cinquantaine d’années, il n’en est plus de même : États-nations et frontières dominent le monde. Vers 1600, il y avait en Asie du Sud-Est 5,5 habitants au kilomètre carré, 35 en Inde et en Chine, 11 en Europe. Il faut noter aussi l’insignifiance démographique et spatiale des premiers États, Chine, Égypte, Inde, Grèce classique, Rome. Beaucoup d’espaces de repli, donc, pour des populations récalcitrantes.

Un empire continental ne pouvait régner que dans un rayon de 300 kilomètres. Plus loin, il ne contrôlait plus rien. À pied, il fallait compter 25 kilomètres par jour, beaucoup moins en zone de montagne, et les transports se faisaient surtout avec des bœufs. Dans le monde prémoderne, l’eau fait se rejoindre les populations, alors que les montagnes, surtout si elles sont hautes ou accidentées, les séparent. Au milieu du XVIIIe siècle, il fallait le même temps à un citoyen anglais pour aller à pied de Londres à Édimbourg qu’il lui en fallait pour aller en bateau de Southampton au cap de Bonne-Espérance.

Les empires maritimes, ou côtiers, tels que l’Empire malais des XVe et XVIe siècles, étaient plus mobiles, et même s’ils installaient des péages sur les axes stratégiques du commerce, ils ne contrôlaient généralement pas l’intérieur du pays. Là résidait leur faiblesse : difficile de mobiliser des armées nombreuses et de faire suivre l’intendance. De même qu’Athènes, résolument tournée vers la mer, qui fut défaite pendant les guerres du Péloponnèse par Sparte et Syracuse, rivales plus agraires et plus à même de tenir de longs sièges. Là se situent pourtant les principaux États précoloniaux de l’Asie du Sud-Est, grands carrefours culturels et commerciaux. Là existaient aussi des Zomia maritimes, mobiles et pirates, qui écumaient les mers du Sud, qui les écument encore aujourd’hui dans la Corne de l’Afrique.

Zomia partout

En Asie du Sud-Est, les populations rétives partiront dans les montagnes, fuyant les États en formation dans les plaines plus riches. En Amérique latine, ces mêmes populations coloniseront les forêts, fuyant les hauts plateaux plus riches et plus salubres où s’installent les Empires inca, aztèque et maya. Pierre Clastres avance que les sociétés amérindiennes dites primitives d’Amérique du Sud n’étaient pas d’anciennes sociétés ayant échoué à inventer une agriculture sédentaire ou des formes étatiques, mais plutôt des sociétés de cultivateurs anciennement sédentaires ayant abandonné l’agriculture et des villages fixes en réponse aux effets de la construction de ces grands empires, ou de la conquête espagnole. De même un autre ethnologue, Ernest Gellner, analyse l’opposition entre Arabes et Berbères partageant des éléments d’une culture plus vaste et une foi en l’Islam, comme une opposition explicitement et délibérément politique. Il souligne que l’autonomie politique et le tribalisme de la population berbère du Haut-Atlas n’est pas un tribalisme prégouvernemental, mais un rejet stratégique et partiel d’un gouvernement particulier.

Vers 1600, le massif continental du Sud-Est asiatique était sept fois moins peuplé que la Chine. Par conséquent, le pouvoir sur les hommes y conférait le pouvoir sur les terres, tandis qu’en Chine c’était plutôt l’inverse. D’où la nécessité pour les États des plaines rizicoles de maintenir une population nombreuse, généralement réduite à l’esclavage, souvent razziée dans les collines ou obtenue en faisant la guerre à d’autres États, concentrée dans ces riches zones de rizières irriguées faciles à contrôler et à soumettre à l’impôt. Dans ces zones de rizières irriguées, la densité démographique était dix fois plus élevée que dans les zones de riz de colline ou de cultures sur abattis-brûlis. Le phénomène sera le même dans les Philippines sous domination espagnole.

En Europe par exemple, les Cosaques n’étaient à l’origine que des serfs fuyant l’ensemble de la Russie européenne, et qui se regroupèrent aux frontières de l’Empire. De même les Roms et les Sinti, soumis aux galères dans le bassin méditerranéen ou enrôlés de force dans les armées prussiennes, s’installèrent-ils dans les Balkans. Dans l’espace français, on peut interpréter le peuplement du Rouergue albigeois au XIIe siècle comme une réaction à la répression sanglante de l’hérésie cathare. Tout comme le peuplement de certaines montagnes du sud de la France, Luberon, Préalpes franco-italiennes par les Vaudois persécutés au XIIIe siècle par l’Inquisition, ou du sud-est du Massif central par les huguenots pourchassés au XVIIe siècle par Louis XIV.

Au moment de l’exploitation de l’Amérique par les Européens, de nombreux esclaves africains s’enfuirent dans les forêts, comme au Brésil où ils furent vingt mille à créer la République de Palmares. Des communautés noires existent encore aujourd’hui en Colombie. On peut aussi analyser la révolte zapatiste des vingt dernières années au Mexique comme la résurgence d’une Zomia moderne dans ce pays. D’autres refuges existaient, plus modestes, marais, marécages, comme les grands marais du cours inférieur de l’Euphrate qui furent un refuge pendant deux mille ans (ils furent asséchés par Saddam Hussein). Le Grand Marais Maudit à la frontière de la Caroline du Nord et de la Virginie, en Amérique, fut aussi un refuge pour tous les laissés-pour-compte, Européens et Indiens, de l’installation des Français puis des Anglais dans cette région au XVIIe siècle. En Pologne, à la frontière entre la Biélorussie et l’Ukraine actuelles, ce fut le marais du Pripet qui tint ce rôle, tout comme les Marais pontins, près de Rome, accueillirent les esclaves fuyant l’Empire (ils furent asséchés par Mussolini). La liste serait encore très longue.

Centres et périphéries

En fait, il s’agit d’une histoire symbiotique des collines et des vallées, d’une construction commune dans le temps, d’une coévolution de deux espaces antagonistes mais profondément reliés. La Zomia se situe aux frontières des centres étatiques. Elle se construit contre eux.

À partir de la dynastie Ming, au milieu du XIVe siècle, et jusqu’au XIXe avec la dynastie Qing, le sud de la Chine sera l’objet de rébellions massives et d’exodes en réponse à l’expansion Han. En fait, les Hans étaient eux-mêmes poussés par les Mongols venus du Nord et du Nord-Ouest. À l’Ouest, il y aura aussi en Inde une poussée vers l’Est qui alimentera la Zomia. Ces populations se mélangeront avec les populations des collines déjà installées, peu nombreuses et filles de précédentes migrations forcées. Les populations des vallées sont aussi, souvent, d’anciennes populations des collines, et vice versa. Ainsi, on verra la naissance de sociétés en grande partie « marron », nom donné aux esclaves fugitifs dans les Amériques. Les peuples des collines contemporains sont issus d’un long processus de « marronnage » qui les a soustraits aux projets d’étatisation dont les vallées furent le théâtre.

Identités hybrides

Ces sociétés vont se constituer des identités hybrides, sans unité politique, ou très éphémère. En général, elles sont constituées de petits groupes dont les unités élémentaires sont la famille nucléaire, les lignages, les parentèles, les hameaux, les villages, plus rarement les villes et les confédérations. Cette forme d’organisation politique en petites unités répond à un besoin de souplesse face aux razzias permanentes dont elles sont l’objet par les États naissants. Tantôt elles se révoltent, tantôt elles retournent vers leur élément le plus simple, familial ou villageois, le plus apte à assurer la fuite et la survie.

Il faut noter aussi la nature chimérique de leurs principales identités ethniques. En effet, ces « zones de morcèlement » sont un patchwork d’identités culturelles et linguistiques complexes.

Loin d’être la matière première originale qui aurait servi à construire les États et les « civilisations », ces sociétés sont pour l’essentiel un produit dérivé du processus de formation de l’État, conçu pour offrir aussi peu de prise que possible aux logiques d’appropriation. Ces peuples sont une sorte d’archives historiques des croyances et des rituels qui étaient ceux de leurs ancêtres, ou acquis pendant leurs migrations. Au début du XVIIIe siècle, on peut noter des coalitions interethniques ou intertribales, au sud-ouest de la Chine, contre l’emprise croissante des colons hans, et contre le monopole impérial du thé. Ces révoltes millénaristes sont menées par des « prophètes », hommes-dieux chrétiens ou bouddhistes. Les populations collinéennes sont plutôt animistes, et chrétiennes aujourd’hui, contrairement aux vallées bouddhistes ou islamistes. Mais l’animisme n’est jamais loin de toutes ces religions. Marx disait : « La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle, et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. » Pour Max Weber, « le besoin de salut au sens le plus large trouve l’un de ses principaux foyers au sein des classes déshéritées ».

Agricultures nomades

L’unité de ces sociétés se trouve plutôt dans leurs pratiques agricoles : agriculture nomade sur abattis-brûlis, qu’il faut voir comme une « agriculture fugitive » (qui se pratique aujourd’hui encore en de très nombreux endroits), culture de l’igname, du manioc, du millet, de la patate douce, plus tard de la pomme de terre et du maïs, dont les récoltes, peu visibles, peuvent rester dans le sol et être extraites en temps voulu. Utilisation, s’il le faut, de la cueillette, de la chasse, de la pêche, et constitution de confédérations tribales occasionnelles et éphémères. Ces sociétés peuvent aussi, pour certaines, pratiquer le nomadisme pastoral.

Aujourd’hui, on justifie l’interdiction de l’agriculture sur brûlis en la faisant passer pour une pratique nocive pour l’environnement qui détruit la couche superficielle des sols, favorise l’érosion, et menace la forêt. Ces politiques s’expliquent essentiellement par le fait que l’État a besoin de réquisitionner ces terres pour les peupler de façon permanente, tirer un revenu de l’extraction des ressources naturelles, et placer ainsi sous son joug des populations sans État. Au Vietnam se sont déroulées de vastes campagnes de déplacement de populations et de sédentarisation forcée. Le régime colonial français en Indochine, pour sa part, cherchait avant tout à transformer les terres cultivables en plantations de caoutchouc.

Liées malgré tout

Malgré leur mépris pour les populations des collines, les États des vallées leur étaient liés par des liens profonds de dépendance économique, et le caractère complémentaire des niches agro-écologiques qu’ils occupaient respectivement. Les vallées s’étaient vues transformées en monocultures rizicoles irriguées, et de nombreux produits leur parvenaient des collines, pour leur propre consommation et aussi pour le commerce à plus longue distance, souvent côtier. Il s’agissait de produits de la forêt, essences de bois rares, santal et camphrier, résines et latex, plantes thérapeutiques, miel, cire d’abeille, thé, tabac, opium, poivre surtout à partir du XVe siècle, pierres et métaux précieux, bétail et peaux, coton, sarrasin, maïs, patate douce. La liste n’est pas exhaustive. Dans l’autre sens, les marchés des vallées fournissaient aux populations des collines les produits indisponibles chez eux : sel, poisson séché, métaux, céramiques, tissus, outils et armes en métal. Surtout, les gens des collines fournissaient aux États des vallées de la main-d’œuvre sous forme d’esclaves capturés à l’occasion de grandes razzias, et ces esclaves étaient systématiquement tatoués au fer rouge. Pour la société grecque, avant le vin, l’huile d’olive ou le blé, les esclaves représentaient la première marchandise. Certains États, comme à Java vers le Xe siècle, pour amadouer les gens des collines, accordaient des concessions foncières à des bénéficiaires qui s’engageaient à défricher la forêt, et à convertir en rizière permanente et irriguée les essarts livrés à l’agriculture sur brûlis.

Aujourd’hui, on sait que les guerres produisent des masses de migrants, déserteurs ou civils fuyant les zones de combats : Rwanda, Congo, Soudan, Syrie, etc.

« Villages cachés » karènes

L’auteur, qui s’est penché plus particulièrement sur la population karène en Birmanie, raconte l’histoire de ce peuple déraciné vers la fin du XVIIIe siècle pendant les guerres birmano-siamoises, pourchassé aujourd’hui encore par les militaires birmans à l’aide d’une stratégie contre-insurrectionnelle massive. L’armée birmane appelle « villages de la paix » les zones civiles qu’elle contrôle dans les régions karènes, et « villages cachés » celles qui abritent les « rebelles ».

L’armée doit subvenir à ses besoins sur le dos des populations. Les personnes soumises se voient attribuer une carte d’identité, des lotissements sont construits près des garnisons militaires. Nombreux sont ceux qui fuient en Thaïlande. Les autres fuient dans la forêt et se constituent en tout petits groupes, familiaux pour la majorité, et reviennent à des pratiques de cueillette ou à des plantations rustiques, bananier, igname, manioc, patate douce. Les individus, les cultures et les champs sont ainsi déployés de façon à éviter la capture.

Les Britanniques, au début du XXe siècle, avaient déjà tenté vainement de « pacifier » ces collines karènes.

Une histoire anarchiste de la Zomia

Pour l’essentiel de son histoire récente, jusqu’au XVIIIe siècle, l’Asie du Sud-Est a été marquée par une absence relative d’États. Lorsqu’ils apparaissaient, ils avaient tendance à être remarquablement éphémères et relativement faibles au-delà du rayon d’influence, modeste et variable, de leurs centres. Dans cette perspective, on peut dire que ce sont les États qui ont créé les tribus. Les sociétés tribales enregistrées par l’ethnographie sont majoritairement des formations secondaires, qui se distinguent par les mesures spécifiques qu’elles ont prises pour se tenir en dehors du processus d’incorporation au sein d’un appareil d’État. Pour ce dernier, la personne « civilisée » est celle qui est « sujette » d’un État, la « non civilisée » étant celle qui est « non assujettie ». On peut aujourd’hui analyser une partie des résistances contemporaines à nos sociétés avec l’aide de ces outils conceptuels, en les considérant comme une tentative d’échapper à l’assujettissement à un État, même si l’État-nation est en perte de vitesse, et laisse progressivement la place à d’autres formes d’organisation politique de la société, et d’autres structures de contrôle et de coercition des individus et des groupes.

Mais ceci est une autre histoire.

Jacques Berguerand

Texte paru initialement dans Archipel,
n° 228, juillet-août 2014.

Source : infokiosques.net.

Notes

[1] James C. Scott, né en 1936 et professeur à Yale, se consacre depuis le début des années 1970 à l’analyse des formes de résistance auxquelles les dominé·e·s, les peuples colonisés, les laissés-pour-compte ont eu recours pour contrer la domination de l’État, précolonial, colonial ou postcolonial. Il se revendique anarchiste et partage sa vie entre l’écriture et la tenue de sa ferme dans le Connecticut.
Ses principaux ouvrages :
The Moral Economy of the Peasant. Rebellion and Subsistence in Southeast Asia, Yale University Press, 1976.
Weapons of the Weak. Everyday Forms of Peasant Resistance, Yale University Press, 1985.
Domination and the Arts of Resistance. Hidden Transcripts, Yale University Press, 1990 (La Domination ou les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, éditions Amsterdam, trad. Olivier Ruchet, 2009, épuisé).
Seeing like a State. How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed, Yale University Press, 1998
The Art of Not Being Governed. An Anarchist History of Upland Southeast Asia, Yale University Press, 2009 (Zomia, ou l’art de ne pas être gouverné, Paris, Seuil, trad. Nicolas Guilhot, Frédéric Joly, Olivier Ruchet, 2013).
Two Cheers for Anarchism. Six Easy Pieces on Autonomy, Dignity, and Meaningful Work and Play, Princeton University Press, 2012 (Petit éloge de l’anarchisme

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