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La plupart de la résistance ne dit pas son nom. Entretien avec l’anthropologue politique James C. Scott (2018)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, documentaire, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 14 février 2021 by Résistance 71

 

 

“De fait, la chose la plus essentielle est de rassembler ce peuple disséminé partout en nulle part, en groupes ; la chose primordiale est de les rendre saisissables. Quand nous les aurons entre nos mains, nous pourrons alors faire beaucoup de choses qui sont impossibles pour nous à faire aujourd’hui et nous permettra alors peut-être de capturer leurs esprits après que nous ayons capturé leurs corps.”
~ Officier du corps expéditionnaire français, Algérie, 1845, cité par J.C.Scott, 2009 ~

“Avec la collectes d’impôts, la sédentarisation permanente des populations est la plus ancienne des activités de l’État.”
~ James C. Scott, 2009 ~

“L’essentiel de ce que l’on veut dire lorsque nous disons le mot “civilisé”, d’être “Han”, d’être un vrai “Thaï “ou “Birman”, c’est d’être un sujet totalement incorporé, enregistré et taxé de l’État. Par contraste, être “non-civilisé” est souvent l’opposé, c’est à dire vivre en dehors du cadre oppresseur de l’État.”
~ James C. Scott, 2009 ~

Lire James C Scott sur notre page “Anthropologie politique”

 


James C. Scott, anthropologue
professeur de science politique, Yale U.

 

La plupart de la résistance ne dit pas son nom: un entretien avec l’anthropologue politique James C. Scott

 

avec Francis Wade

 

Janvier 2018

 

url de l’article orignal:
https://lareviewofbooks.org/article/most-resistance-does-not-speak-its-name-an-interview-with-james-c-scott/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Février 2021

 

Le texte en format PDF:
Entretien_avec_James_C_Scott_2018

 

FRANCIS WADE: Qu’est-ce qui vous a amené à votre domaine de recherche, la question du comment l’État se développe t’il, comment contrôle t’il ses sujets ? et comment peut-on lui résister ?

JAMES C. SCOTT: A l’origine, cela remonte à ma période d’étude de 3ème cycle et de chercheur sur le sud-est asiatique lorsque je parlais et dissertais contre la guerre du Vietnam. J’étais fasciné par des gens comme Sékou Touré, Ho Chi Minh, Mao Zedong et bien d’autres. et ce ne fut qu’à la fin des années 1960 que j’ai compris que ces types de luttes révolutionnaires ne menaient qu’à des états renforcés qui étaient capables de s’appuyer plus fortement sur des populations de manière plus autoritaire que les états qu’ils avaient remplacés.

Mon premier livre, The Moral Economy of the Peasant, était un effort de comprendre la rébellion paysanne. Ceci mena à des travaux subséquents sur les formes de résistance qui n’étaient pas révolutionnaires, les formes de résistance de la vie quotidienne.

Plus récemment, je me suis intéressé à l’histoire profonde de l’État et un livre précédent sur la question fut un livre sur l’histoire des peuples des hauts-plateaux en Asie du sud-Est. (NdT: “Zomia, ou l’art de ne pas être gouverné”) Mon livre “Against the Grain” ne fut qu’une progression logique de ceci, mais je voulais aussi lui donner une dimension écologique. Le travail académique aujourd’hui est infusé d’un profond sens du doute sur la place que nous occupons de nos jours et du comment nous en sommes arrivés là, que ce soit à cause du réchauffement climatique ou de l’extinction des espèces. Profondément, je partage le souci que les formes d’état et de mode de vie agraire et grégaire qui prévalurent avant l’avènement des sources d’énergies hydrocarbonées, sont partiellement responsables de ce que nous vivons maintenant. Je fus donc déterminé de remonter le temps dans ma recherche aussi loin que possible pour voir comment cette chose qu’on appelle “l’état” et sa concentration d’animaux et de cultures agricoles et de gens dans des espaces sédentaires s’établirent en première instance.

Quelques critiques de votre livre “Against the Grain” l’ont accusé d’avoir été trop dur contre l’état. L’État ne peut-il pas fournir la liberté aussi bien q’il puisse la limiter ?

J’essaie de penser à cette question attentivement au travers de la révolution française, parce que ce fut la toute première fois qu’une population adulte mâle fut affranchie ; et ce fut la première fois que quiconque où que ce soit en France, quelque soit son bien ou son métier, était égal devant le loi de la nation française. La France après la révolution fut un grand état de l’émancipation, mais auparavant, l’État n’avait accès à la population qu’au travers des parlements différents et des différents états de l’ordre féodal. Une fois la révolution réalisée, l’État pour la première fois eut accès directement à ses citoyens. Ce fut la naissance de la citoyenneté et ceci rendit possible la mobilisation totale de la population sous Napoléon. Ainsi vous aviez organisation et mobilisation pour la guerre totale intégralement liées aux résultats de la révolution française. (NdT: En fait, on peut aussi voir ceci de la façon suivante. Le révolution jacobine bourgeoise ne put pas désarmer le peuple, qui resté en armes présentait une menace pour le bon déroulement de la mise en place de la dictature marchande, ne pouvant risquer que la contre-révolution marchande soit brisée par le peuple, les nouveaux dirigeants bourgeois envoyèrent le peuple guerroyer aux quatre coins de l’Europe pour défendre les acquis de la révolution et “libérer” les peuples européens du joug monarchique… La guerre perpétuelle se poursuivit sous le directoire, le consulat et bien sûr l’empire, qui vit alors le système bancaire acheter l’ensemble de la belligérance, l’affaire était pliée en 1815, la banque dominait et annonçait le règne de la pourriture du fric jusqu’à aujourd’hui, dans son ère  totalement achevée de domination réelle capitaliste depuis la 1ère guerre mondiale…)

Ce à quoi j’objecte dans quelques critiques de “Against the Grain” et qu’elles tendent à assumer que les chasseurs cueilleurs avaient l’option de continuer leur existence ou de rejoindre l’état providence danois. Ils choisirent, ou plutôt furent forcés de choisir, de rejoindre, une autocratie agraire d’une sorte ou d’une autre. Dans la mesure où l’État possède des aspects de providence et de sécurité sociale, ce n’est que ce qui est nécessaire pour maintenir une population de manière centralisée, joignant l’utilité à la nécessité.

“Les armes des faibles” explore les façons matérielles et idéologiques par lesquelles des sociétés plus vulnérables résistent au pouvoir d’une élite. Avez-vous physiquement été dans ce village malais pour observer ces méthodes particulières de résistance ?

En fait, par bien des aspects, “Weapons of the Weaks” est le livre dont je suis le plus fier, en grande partie parce qu’il est le fruit de deux ans de recherche de terrain dans ce village malais où rien de révolutionnaire ne se passait. Et j’ai trouvé que ce n’était pas seulement des façons idéologiques subtiles de résistance qu’utilisaient les villageois. Les luttes des gens sans droits citoyens, ce qui revient à dire la vaste population du monde la plupart du temps, sont toujours matérielles dans un sens. Entre 1650 et 1850, le crime le plus  important et le plus fréquent en Grande-Bretagne était le braconnage. Il n’y avait jamais de grandes marches sur Londres, pas de pétitions parlementaires, pas d’émeutes, c’était une lutte pour la propriété commune, communale qui fit rage pendant un ou deux siècles et qui rapportait de véritables bénéfices quotidiens pour la paysannerie.

De manière similaire, regardez la différence entre ‘invasion des sols d’un côté et le squatting de l’autre : les squatteurs ne font aucune demande publique, ils ne sont intéressés que par le résultat factuel. Il en va de même des désertions dans l’armée en rapport aux mutineries, parce que la mutinerie fait une demande publique. Alors il m’est apparu d’un seul coup que la vaste majorité de la résistance dans l’histoire ne fait pas de demande publique et qu’en fait une grande partie de cette résistance est cachée derrière une loyauté au roi ou au tsar. Il me semble que les historiens, en focalisant sur l’organisation et les manifestations publiques, ont loupé en fait la plupart des actes réels de résistance au travers de l’histoire.

Est-ce que ces “armes” quotidiennes utilisées par les villageois malais, traîner les pieds, grève du zèle, évasion, commérage, sont utilisés aussi ici, dans des pays développés comme les Etats-Unis avec de robustes institutions politiques ?

Si nous parlons des pays développés, nous parlons alors d’une aliénation générale de la politique et d’un manque de volonté de donner son cœur et son âme à la lutte dans une arène qu’on voit profondément corrompue et compromise, pourrie. Cette aliénation et le retrait qui en est l’effet sont les formes les plus communes de résistance. en Europe de l’Est, ils avaient l’habitude d’appeler ça la migration interne, vous trouveriez quelque chose d’autre à penser parce que c’était sans espoir de penser à la sphère publique. C’est Hobsbawn qui a dit que le but des paysans était de travailler le système au minimum de leur désavantage, ils ne peuvent pas le battre mais ils peuvent rogner la circonférence.

L’autre chose que j’ai découverte dans ce village malais est la façon dont les gens se représentent mal devant des audiences différentes, comment les pauvres se font une mauvaise idée de leurs accords et de la complicité avec les élites du village, comment ils parlent entre eux en opposition du comment ils parlent au pouvoir. Ceci est quelque chose qui se passe quotidiennement partout. Lorsque les disparités de pouvoir sont grandes, l’incompréhension et la mauvaise représentation sont en relation fortes. Ceci représente les “transcriptions cachées” que j’ai décrites.

Mais rappelez-vous que traîner les pieds n’est pas seulement une technique des sans-pouvoir, c’est aussi utilisé par les bureaucraties. Il y a un bon moment dans la Massassuchetts, le gouvernement de l’état avait décidé de faire des coupes dans les dépenses sociales. Mais il n’avait pas eu le courage de le faire ouvertement et cela aurait été politiquement difficile de changer formellement les critères sociaux et les dépenses. Ce qu’ils firent alors fut de rendre le processus bureaucratique onéreux en utilisant beaucoup de formulaires très longs, de rendre les heures d’ouverture des services sociaux inefficaces et peu amènes pour les mères de famille et leurs enfants, ils utilisèrent toute une série d’obstacles subtils ou un véritable parcours du combattant si vous voulez, afin de s’assurer que personne n’arrive au sucre d’orge. Alors tandis que ce type de résistance peut-être une des seules armes des sans-pouvoir, cela constitue une des armes de la panoplie des élites.

Vous avez dévoué des livres entiers à l’exploration de la résistance à l’état en Asie du Sud-Est ; mais je ressens souvent presque un désir conditionné parmi certaines communautés là-bas pour une forte autorité sans laquelle la société pourrait s’effondrer. La Thaïlande et les Philippines sont les deux exemples récents qui viennent en tête ?

Je n’ai pas la prétention d’être un spécialiste en opinion publique mais cela m’interpelle que les classes moyennes cosmopolites et éduquées de Thaïlande se sont retournées contre un gouvernement élu populiste et sont très heureux de vivre sous la règle militaire (NdT: là Scott ne sait pas trop de choses sur le sujet car il parle du gouvernement du magnat corrompu et mondialiste, populiste au sens le plus vil du terme, de Taksin Shinawatra dont la fonction de 1er ministre n’a fait que l’enrichir, lui, déjà multi-millionnaire et les siens et ses amis du business. Il a été condamné par contumace pour escroquerie, corruption, abus de biens sociaux, fraude électorale et vit en exil aux Emirats Arabes Unis et au Qatar. Lorsqu’il fut déposé par un coup d’état “doux” sans violence, il était aux Etats-Unis où il donnait une conférence au CFR, ironie du sort… Ceux qui connaissent bien la Thaïlande ne furent pas surpris du soutien que reçut ce “coup d’état” au sein d’une vaste majorité du peuple thaïlandais. La sœur de Shinawatra, Yinluk, est devenue quelques années plus tard la 1ère femme premier ministre en Thaïlande, pilotée par son frère depuis l’étranger, elle fut aussi déposée en douceur il y a quelques années.).

Idem aux Philippines pour Duterte qui ne voir aucun lever de boucliers contre lui, ce qui montre un réel désir des Philippins pour la loi et l’ordre aux dépends des libertés démocratiques. (NdT: on ne naît pas ainsi, on le devient. C’est une construction sociale… de plus on ne peut pas comparer la Thaïlande et les Philippines, le facteur très spécial de la monarchie n’existe pas aux Philippines, à plus forte raison la monarchie dans son contexte thaïlandais qui est très spécial et unique au monde)

Au Myanmar (Birmanie), un des objectifs à long terme de l’armée, en terme d’opinion publique, est de faire croire aux gens que le pays va s’effondrer s’il n’y a pas un fort pouvoir militaire en place et que celui-ci ait les mains libres. Ce désir est cultivé depuis le sommet de la pyramide. J’ai le sentiment qu’Aung San Suu Kyi (NdT : elle même fille de général) voulait étendre les cesser-le-feu à toutes les minorités périphériques parce qu’elle voulait le contrôle du problème majeur de la sécurité nationale et que l’armée fut heureuse d’avoir cette disruption et cette flambée de conflits, cela allait dans leur intérêt.

Est-ce que ces campagnes supposément bienveillantes, les cesser-le-feu au Myanmar, la guerre contre la drogue de Duterte aux Philippines, ne pourraient pas être plutôt des stratégies de protection du pouvoir de l’état dans ces régions des pays concernés qui justement en manquent ?

Toute intervention de l’État et extension de pouvoir est vu par les élites comme une bonne chose dans l’intérêt des populations. Mais sans cynisme, cela resultera plus que vraisemblablement en une amplification du pouvoir étatique aux dépends de ses sujets. [NdT: s’ensuit ici l’exemple des Philippines sur Mindanao depuis les années 1950]

Les premiers états ont du gérer une périphérie avec d’autres peuples avec lesquels ils en faisaient des alliés ou les transformaient en mercenaires ou les maintenaient à distance. Maintenant, l’explosion démographique du dernier siècle et demi écoulé signifie qu’il y a des populations des basses terres qui sont affamées qui peuvent être à la fois utilisés pour créer de nouvelles plantations dans les collines ainsi que de nouvelles colonies etc. La périphérie peut-être contrôlée en y envoyant et en transplantant des populations majoritaires. Aujourd’hui, le développement des routes et infrastructures permet aux états de projeter leur pouvoir de manières qui n’étaient ni possibles ni pensables auparavant. Mais je pense que le degré de contrôle de l’État en Asie du Sud-Est varie grandement. La très grande partie du Laos par exemple, à l’exception des quelques zones de vallées, est un espace non-étatique où l’État n’a que peu ou pas d’influence.

Pourrait-il y avoir quelque chose là dans le processus de formation des états qui pourrait faire comprendre ce constant mouvement de balancier entre l’autoritarisme et la démocratie en Asie du Sud-Est ?

Je présume que si je devais m’intéresser à cette question, je regarderais à la période de la seconde guerre mondiale (SGM) et à l’histoire de l’indépendance post-SGM. Au Myanmar (Birmanie) en particulier. il est clair que la mobilisation militaire fut une part absolument cruciale de la création d’un état birman. Une partie de cela est aussi vraie pour l’Indonésie et un peu au Vietnam. Il semble que ces endroits ont eu une poussée militaire tôt dans le jeu, qui était accoutumée à la règle et dans bien des cas à gérer l’économie. elles sont de grand intérêt économique par dessus le marché. Sous cet aspect, je pense qu’il y a une domination militaire institutionnelle qui remonte à loin et l’armée se représente elle-même comme salvatrice et âme de la nation.

Avec ce changement viennent de sévères angoisses au sujet de la stabilité de la société et les leaders nationalistes sont très forts pour faire la propagande de la peur que la démocratie va renverser les ordres sociaux ayant cours de longue date, qu’ils soient ethniques, religieux etc. Nous voyons les résultats létaux de tout ça maintenant au Myanmar.

Si vous vous demandez quels pays ont la plus longue expérience de la politique ouverte démocratique en Asie du Sud-Est, la réponse serait sans aucun doute les Philippines et la Thaïlande et un peu l’Indonésie. Le nœud de l’affaire est qu’une plus longue expérience de stabilité politique sous une concurrence politique saine démocratique réduirait la peur que la nation s’effondre. Je conçois une politique démocratique ouverte comme un processus éducatif graduel. D’un autre côté, si vous avez  une période continue d’autoritarisme, alors les seules formes d’opposition doivent être profondément subversives ou armées, ceci est une prophétie qui s’auto-réalise si la seule opposition que permet un régime militaire birman à sa règle sont des mouvements sécessionnistes armés. Alors le pays s’effondrera. Ceci est en un sens assez caractéristique de la politique que la règle militaire a créée.

Sur la question du Myanmar, cette soi-disante transition vers la démocratie accordée que Suu Kyi espère présider pose un problème : l’armée birmane a loué l’accès à un bon nombre de ressources naturelles à des entreprises étrangères, celles-ci ont accaparé des terres et des entreprises partout dans le pays et se les sont mises en gestion directe. Il n’est pas clair, ce même si la transition était couronnée de succès dans les huit prochaines années, qu’il y ait encore des choses qui n’aient pas été saisies et rendues propriété de l’armée ou d’entreprises étrangères. Ceci en fait est un bien mauvais deal pour les démocrates.

Êtes-vous surpris de l’intensification de la violence ethno-religieuse se passant durant la démocratisation du pays ?

J’ai toujours remarqué, ce depuis que je vais en Birmanie, ce que j’ai toujours pensé être une peur irrationnelle des musulmans en général. C’est une sorte d’hystérie, de dire que ces gens volent les femmes, comme si les femmes étaient propriété des seuls birmans (groupe ethnique majoritaire) Il y a une profonde peur culturelle de l’extinction, spécifiquement liée aux mâles et au bouddhisme dans son déguisement birman et ceci semble toujours être totalement hors de proportion par rapport à tout véritable danger auquel l’état birman a du faire face.

Il ne fait aucun doute que nous avons une véritable tragédie humanitaire qui se déroule devant nos yeux, une de celles que l’Asie du Sud-Est n’a pas vu depuis au moins les derniers massacres en Indonésie après 1965 (NdT: l’élimination physique du PCI et sympathisants par l’armée indonésienne pilotée par la CIA et les forces spéciales américaines, massacres et “disparitions” de centaines de milliers d’opposants dans une vaste chasse aux sorcières délatrice à travers le pays…). Il me semble que les Indonésiens vont devoir gérer cette tache des massacres dans leur histoire pour le siècle à venir, de la même façon que les Turcs doivent faire face aux massacres des Arméniens. Quoi qu’on puisse dire du peuple Rohingya, ce sont des êtres humains et ont été traités comme du bétail ou pire, plus d’un demi-million d’entre eux ont été déplacés, leurs maisons brûlées, leurs vies ruinées. Lorsque la poussière de cette tourmente va retomber tout régime birman devra gérer les conséquences de cette affaire de tragédie humanitaire dont lui et ses milices alliées seront tenus pour responsables. C’est une de ces hontes nationales. Je ne parle pas du point de vue de nations n’ayant pas de génocides à se reprocher ni à expliquer, et les Etats-Unis ont certainement plein de choses à expliquer ; mais la Birmanie / Myanmar a aussi un génocide pour lequel elle doit rendre des comptes.

Comment se peut-il qu’une vaste section de la population se soit ralliée derrière le nettoyage ethnique ? Tout ça ne peut pas juste surgir de nulle part…

Je suis en fait mystifié par le profond doute et les peurs concernant les musulmans et qui remontent à bien avant la crise des Rohingya. Je confesse que je ne le comprend pas.. Il y a tous ces liens avec la population indienne de Rangoun et les grèves des dockers et la violence de la période coloniale. Il y a une histoire derrière tout cela mais je suis mystifié par tant de peur des musulmans dans la population birmane, je lève donc les bras au ciel. Tout ceci a été attisé, cultivé et monté en épingle par les nationalistes bouddhistes qui ont leur agenda particulier, par les militaires que tout ça aide à solidifier leur main mise sur le pouvoir et le contrôle de l’économie et de l’état. Ces attitudes existent et elles sont profondément ancrées, mais elles ont été politiquement mobilisée comme personne ne l’a vu auparavant.

Les Rohingya furent historiquement assez passifs mais maintenant ils sont devenus un point de focalisation de la mobilisation publique. Pourtant, si on voulait exprimer un “souci” au sujet d’une menace extérieure au Myanmar, alors la population chinoise du Yunnan et les entreprises chinoises qui contrôlent tout le nord de la Birmanie, seraient la source d’une préoccupation de domination économique bien plus réaliste et palpable plutôt que les musulmans.

Ceci n’est-il pas un dérivé de la création d’une nouvelle société, l’étatisme comme poursuivi par une majorité à qui on a longtemps refusé ce droit de le faire ?

Il y a un grand nombre de groupes en Asie du Sud-Est comme les Rohingya, qui existent au-delà et en dépit des limites frontalières. Hors de l’ASE, les Kurdes représentent l’exemple contemporain le plus fort. Il me semble que si vous ne voulez pas de guerres de sécession alors la seule façon de les éviter et qu’un système international invente des formes d’association au-delà des frontières sur des questions culturelles, linguistiques, éducatives etc. Toute une série de problèmes qui a à faire avec la cohésion culturelle d’un peuple qui ne menace pas la souveraineté des nations sur lesquelles cette population s’étend. Nous devons inventer quelque chose comme cela pour les Kurdes, les Rohingya, les Hmong, les Karen et pleins d’autres groupes ethniques plus petits.

L’armée birmane n’aurait pas été inquiétée de cette affaire Rohingya il y a encore 30 ans et la presse internationale l’aurait à peine mentionnée. Mais le monde aujourd’hui est plus intégré, ainsi les nations doivent répondre des mauvais traitements infligés aux groupes ethniques minoritaires. sans défense. La seule chose qui met un frein à ce que pourrait endurer de plus les Rohingya au Myanmar est le regard international sur la question, et plus il y a d’observation et mieux c’est. Lorsqu’il en vient de la violation des droits humains essentiels, il ne devrait y avoir absolument aucune place pour pouvoir se cacher. 

Le texte en format PDF : Entretien_avec_James_C_Scott_2018

NdT: et pourtant si peu est fait et c’est pas l’ONU corrompue qui ne fait que distribuer des “mauvais points”, qui changera quoi que ce soit à l’affaire. Une fois de plus il est bien clair qu’…

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Lire James C. Scott sur Résistance 71 en français

Les écrits de James C. Scott en PDF sur Résistance 71:

« Zomia, l’art de ne pas être gouverné »

« Contre le grain, une histoire profonde des premiers états »

« Les formes quotidiennes de la résistance paysanne »

“La cassave / manioc, comme la plupart des cultures de racines et de tubercules, a un grand impact sur la structure sociale des populations qui la cultivent, populations qui à terme deviennent des évadés de l’État… Les communautés du riz, vivent à un rythme uniforme… Une société qui cultive racines et tubercules peut se disperser de manière bien plus vaste et moins coopérer avec les cultivateurs de grain, elle encourage ainsi une structure sociale bien plus résistance à l’incorporation dans une structure étatique et peut-être aussi est mois perméable à la hiérarchie et à la subordination…”
~ James C. Scott, 2009 ~

“Plus on regarde l’Amérique aborigène, et de moins en moins certains sont les phénomènes récurrents de coïncider avec notre concept conventionnel de tribu et de plus en plus apparaît ce concept n’être qu’une création de l’homme blanc, une chose d’utile pour parler des Indiens, pour négocier avec eux, les administrer et finalement peser de tout notre poids pour imposer notre mode de pensée sur le leur…”
~ Alfred Kroeber, cité par J.C.Scott, 2009 ~

« Je ne suis pas un anarchiste qui fait de l’anthropologie, ce sont mes recherches en anthropologie qui m’ont fait devenir anarchiste. »
~ Charles MacDonald ~

 

 

« Voir comme un état » de l’anthropologue James C. Scott enfin traduit en français après… 23 ans. Présentation du livre « L’œil de l’état » aux éditions La Découverte

Posted in actualité, altermondialisme, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique, société des sociétés, technologie et totalitarisme, terrorisme d'état with tags , , , , , on 23 janvier 2021 by Résistance 71

« Les conclusions qui peuvent être tirées des échecs des projets modernes d’ingénierie sociale sont aussi applicables à la standardisation du marché qu’à l’homogénéité bureaucratique. »
~ James C. Scott, « Seeing like a State », 1998 ~

L’Œil de l’État
Moderniser, uniformiser, détruire

mardi 19 janvier 2021, par Ernest London

James C. Scott

L’Œil de l’État
Moderniser, uniformiser, détruire
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Ruchet
La Découverte, 2021, 546 pages

Note de R71 : Ce livre présenté et publié en 2021 est la traduction du livre de James C. Scott “Seeing like a State” datant de 1998 chez Yale University Press en anglais.

Nos publications de James C. Scott en français :

Dans son soucis d’accroître la lisibilité et la simplification de manière à faciliter la levée de l’impôt, la conscription et la prévention des révoltes, l’État, dans l’Europe du début de l’ère moderne, s’est appliqué « à rationaliser et standardiser ce qui n’était auparavant qu’une sorte de hiéroglyphe social » (la langue, les noms de famille, les unités de mesure, les villes et les transports, les propriétés, les registres de population et les cadastres, etc.). James C. Scott étudie les logiques bureaucratiques et scientifiques de projets « haut-modernistes » choisis parmi un vaste champ d’exemple de cette « ingénierie sociale », de la foresterie scientifique à l’urbanisme planifié de Le Corbusier, en passant par la planification autoritaire en Tanzanie et la collectivisation de l’agriculture soviétique. Tous ont échoué. À l’encontre de ces « approches autoritaires centralisées et surplombantes », il défend le rôle de formes de savoirs pratiques qu’il nomme « mētis ».

Il présente l’invention de la sylviculture en Prusse et Saxe à la fin du XVIIIe siècle, « comme métaphore de formes de savoir et de manipulation caractéristiques d’institutions puissantes et aux intérêts bien définis, parmi lesquelles les bureaucraties d’État et les grandes entreprises commerciales sont peut-être les exemples les plus significatifs ». En réduisant la forêt à son rendement des recettes de bois pouvant être extraites chaque année était occulté tout ce qui ne rapportait pas un revenu : le feuillage employé comme fourrage, les fruits, les branches utilisées pour fabriquer des pieux, par exemple, ou les brindilles pour allumer le feu, l’écorce ou les racines utilisées pour préparer des médicaments, la sève qui servait à fabriquer de la résine, etc., mais aussi la flore et la faune, et toutes les interactions humaines avec la forêt (chasse, cueillette, fabrication du charbon de bois, rituel magique, refuge…). « L’arbre réel et ses multiples usages possibles étaient remplacé par un arbre abstrait », considéré comme ressources économiques qu’il convient de gérer de manière efficace et profitable. À cette fin, les sous-bois furent dégagés, le nombre d’essence réduit jusqu’à une forme de monoculture, les plants furent mis en terre simultanément et en ligne droite. « Les forêts allemandes devinrent l’archétype de l’imposition des conceptions soigneusement organisées de la science sur une nature désordonnée », qui se répandit de façon hégémonique à la fin du XIXe siècle. Cependant, comme toutes les conceptions utopiques, celle-ci n’atteint pas son but de fournir un revenu uniforme et continu, du fait des tempêtes, des maladies, de la topographie du paysage, des changements climatiques, du feu, des insectes. La forêt monoculturale constitua un désastre pour les paysans, même s’ils continuaient à y chasser et ramasser du petit bois. De plus cette simplification radicale eut des conséquences biologiques et commerciales tangibles dès la seconde rotation, avec une perte de production de vingt à trente pour cent. Une « foresterie réparatrice » tenta de créer une écologie virtuelle, avec des résultats inégaux, tout en niant la principale condition de sa soutenabilité : la diversité !

De la même façon, certaines pratiques sociales sont « impossibles à digérer bureaucratiquement » à moins de recourir à des formes d’abstraction et de simplification poussées et hautement schématisées. Ainsi dans la France absolutiste du XVIIe siècle, l’État ne disposait pas d’informations ni du quadrillage administratif qui lui aurait permis de percevoir de ses sujets un revenu régulier en phase avec leur capacité à payer. James C. Scott raconte la mise en place des unités de poids et de mesures communes afin d’établir un plan cadastral, ainsi que la résistance farouche que celle-ci dut affronter. Parallèlement, il met en évidence la diversité et la variété déconcertantes des pratiques locales qui s’appliquaient à l’échelle humaine, liées à des activités particulières. « Les mesures sont résolument locales, intéressées, contextuelles et historiquement spécifiques. » Finalement la croissance des échanges marchands poussa à l’uniformisation des mesures, défendue par la philosophie des Lumières. « La Révolution, puis le renforcement de l’État sous Napoléon imposèrent le système métrique en France et dans le reste de l’Empire. »

La complexité des rapports de propriété et d’occupation des sols, processus vivant impossible à geler dans un code rural, a été largement simplifiée et drastiquement uniformisée par l’État moderne : chaque parcelle est désormais détenue par un individu légal, identifié comme propriétaire et donc comme contribuable. Le cadastre a été institué pour référencer tous les biens fonciers, associé à un registre de propriété. L’auteur montre aussi comment les « formules abrégées au moyen desquels les percepteurs doivent approcher la réalité » ont aussi « le pouvoir de transformer les faits qu’elles relèvent », mais aussi comment les pratiques locales résistent à se conformer à la théorie de l’État.

Il explique ensuite comment les villes se sont construites sans plan d’ensemble ni logique géométrique propre, illisibles à la fois pour ses visiteurs et pour les élites extérieures. L’historien de l’urbanisme Lewis Mumford situe l’origine moderne européenne de la symbiose entre un État fort et une ville construite selon un plan uniforme au cœur du style baroque, ouvert et lisible, de la cité-État italienne. Les villes construites à partir de rien, Chicago par exemple, suivent un plan presque utopique. Cet ordre géométrique de l’habitat humain apparaît de façon évidente de l’extérieur plutôt qu’au niveau du sol et son organisation n’est pas forcément répercutée sur le quotidien des habitants. Le vaste projet parisien d’Hausmann et de Napoléon III visait avant tout à protéger la citée réaménagée contre les insurrections populaires. Il constituait également une mesure de salubrité publique et imposa une forte ségrégation sociale de la population, reléguant les pauvres vers les quartiers de la périphérie.

De la même façon, le remplacement des pratiques coutumières particulièrement riches d’attribution de noms à travers le monde, dont l’invention de patronymes permanents et transmis des parents aux enfants fut le dernier épisode, fut initié par l’État, dans le but de permettre aux autorités d’identifier sans ambiguïté la majorité de ses citoyens. L’imposition d’une langue officielle et unique constitue « un phénomène de colonisation intérieure ». Un schéma non centralisé des transports correspondrait « aux mouvements réels des biens et des personnes selon des routes non créées par le fiat administratif », non pas au hasard mais reflétant la plus grande facilité à voyager. L’Étoile Legrand, du nom du directeur des Ponts et Chaussées, véritable esthétique centralisatrice, défiait la logique commerciale et la rentabilité, en reliant à Paris sept destinations, pour permettre le contrôle militaire de la nation dans son ensemble, depuis la capitale.

Un grand nombre d’épisodes tragiques de constructions étatiques de la fin du XIXe et du XXe siècle trouvent leur source dans l’association pernicieuse de « l’aspiration à ordonner administrativement la nature et la société », de « l’usage sans limite du pouvoir instrumental de l’État moderne » et d’« une société civile affaiblie ou prostrée et incapable de s’opposer à ces plans ». S’il existe une « forme d’utopiste haut-moderniste de droite », la majeure partie de l’ingénierie sociale massive par l’État a été le fait d’élites progressistes, voire révolutionnaires, puisque celles-ci arrivaient souvent au pouvoir en portant une critique globale de la société en place et en s’appuyant sur un mandat populaire pour la transformer. James C. Scott définie le haut-modernisme comme une version forte de la foi dans le progrès scientifique et technique associé à l’industrialisation, incarnant une vision notoirement exubérante de la manière dont les bénéfices de ce progrès peuvent être investis dans tous les champs de l’activité humaine. À cette époque, « il devint possible d’imaginer une société artificielle, fabriquée, conçue non par la force des coutumes et des accidents de l’histoire, mais suivant des critères scientifiques conscients et rationnels ». Le haut-modernisme implique une rupture radicale avec le passé, assimilé aux superstitions, aux mythes et aux croyances religieuses, incompatibles avec des modes de production et de vie sociale conçus scientifiquement. Il considère que le destin de l’homme est de dompter la nature selon ses intérêts et sa sécurité. L’auteur date sa « naissance » à la mobilisation allemande durant la Première Guerre mondiale. En s’appuyant sur l’organisation minutieuse du travail en mouvements isolables, précis et répétitifs par Frederick Taylor et la rationalisation du corps humain par le Kaiser Institut fur Arbeitsphysiologie, l’Allemagne mit en place une « économie de guerre », planification étape par étape de la production industrielle, de l’approvisionnement, du transport, du contrôle des prix et du rationnement.

Les projets d’urbanisme de Le Corbusier, réalisés ou non, sont conçus pour « produire un impact visuel puissant en tant que forme » et n’accordent aucun compromis avec le passé : « mariage lyrique entre les formes pures cartésiennes et les besoins implacables de la machine ». Ils appliquent le principe de séparation fonctionnelle dans tous les domaines, y compris dans la circulation puisqu’ils supprimaient jusqu’au mélange des piétons et des véhicules. Ils imposèrent la ligne droite et l’angle droit dans les standards de construction internationaux. « Lorsque deux fonctions doivent être remplies par une même infrastructure ou un plan unique, les compromis deviennent vite des affaires épineuses. (…) La ségrégation des fonctions devait ainsi permettre au planificateur de penser avec plus de clarté et d’efficacité. » La ville de Le Corbusier obéit aux « principes d’urbanisme » de la « mort de la rue » et du « Plan dictateur ». Se considérant comme génie technique exigeant le pouvoir au nom des vérités qu’il détenait, il proposa des plans pour la Société des nations, pour Moscou, auprès de l’élite soviétique, pour le centre de Paris, « La Ville radieuse », et l’ensemble du territoire français, pour un nouvel Alger, pour la capitale de province à Chandigarh. « La ville de Le Corbusier était conçue en premier lieu comme un atelier de production. Les besoins humains y étaient scientifiquement définis par le planificateur. »

Brasilia, construite plus ou moins selon les directives de Le Corbusier et du CIAM (Congrès international d’architecture moderne), se rapproche pratiquement de la ville haut-moderniste. Habitat, travail, loisirs, circulation et administrations y sont spatialement segmentés, sans aucune référence aux habitudes, pratiques et traditions du passé du Brésil ni à ses villes. La rue et les places y sont éliminées comme lieu de la vie publique. En comparaison avec la monumentale place des Trois Pouvoirs, la place Rouge et la place Tiananmen paraissent conviviales et intimistes. La première génération de résidents a témoigné d’un rejet de la standardisation et de l’anonymat de la vie dans la capitale brésilienne. Scott raconte aussi comment, dès le départ, rien ne s’est déroulé comme prévu. La population des sites de constructions dépassant les capacités des logements temporaires prévus, les travailleurs fabriquèrent des baraquements de fortune sur des terrains alentour, puis construisirent de véritables maisons lorsque leur famille les rejoignait. En 1980, 75 pour cent de la population de Brasilia habitait dans ces logements non prévus, tandis que la ville planifiée n’accueillait qu’à peine la moitié des 557 000 habitants envisagés. Un grand nombre de riches ont également fait bâtir leurs propres résidences individuelles fermées. Ces « Brasilia imprévus » ne sont pas accidentelles, mais symbiotiques de la Brasilia planifiée. Chandigarh, conçue également pour transformer le pays, déboucha tout autant sur une ville imprévue, contredisant à la périphérie et dans les marges l’ordre austère régnant au centre.

Jane Jacobs a contribué à une critique solide et étayée de l’urbanisme haut-moderne, abordant la ville depuis le niveau de la rue. Elle soutint que « l’idée que les urbanistes se faisaient d’une ville ne correspondait ni à ses fonctions sociales et économiques réelles ni aux besoins individuels des habitants (les deux étant liés). Leur plus grande erreur tenait à la conception purement esthétique de l’ordre » alors qu’il n’y a pas concordance entre l’aspect bien ordonné de l’ordre géométrique et les systèmes qui répondent effectivement aux besoins quotidiens. Selon elle, la ville pensée comme un organisme social est une structure vivante, en changement constant et pleine de surprises, que la planification encourt toujours le risque de trancher sans le savoir. L’urbaniste est incapable de créer de toutes pièces une communauté fonctionnant convenablement, alors qu’un quartier, dans un contexte démocratique, peut se battre pour créer ou maintenir des écoles, des parcs, des services urbains fondamentaux, un habitat décent.

Lénine, haut-moderniste convaincu, concevait la révolution comme un projet complexe qui devait être confié « au professionnalisme et au savoir scientifique de cadres hautement formés disposant des pleins pouvoirs pour les mener à bien », un parti d’avant-garde qui devait former les prolétaires afin de les intégrer dans une armée révolutionnaire disciplinée. « Lénine croyait que la science du matérialisme dialectique donnait au parti accès à une perspective unique sur le processus révolutionnaire et lui permettait de s’ériger en leader d’une classe ouvrière qui, en son absence, était condamnée à demeurer désorganisée et bernée idéologiquement. » James C. Scott montre comment « le plan haut-moderniste de la révolution ne fonctionna pas mieux en pratique que les plans haut-modernistes de Brasilia et Chandigarh ». En effet, la révolution russe ne fut pas initiée par les bolcheviks mais par la spontanéité des masses dont Lénine se méfiait tant. Ils ne firent que de s’en emparer, une fois celle-ci accomplie. Les ouvriers prirent le contrôle des usines et le pouvoir municipal, les paysans se saisirent des terres, les soldats jetèrent leurs armes et s’en retournèrent chez eux, tous sans la moindre coordination centralisée. Les bolcheviks durent autant faire la guerre contre les « Blancs » que contre ces forces autonomes. Il s’emparèrent des soviets, imposèrent le contrôle du travail et l’abrogation du droit de grève, la collectivisation des campagnes. Le parti d’avant-garde assura l’exercice de l’autorité de l’État après la prise du pouvoir et se représenta, réécrivant l’histoire de façon à ce qu’elle corresponde aux orientations utopiques décrites dans Que faire ?, comme l’instigateur du processus.

Rosa Luxembourg avait perçu la complexité et l’imprévisibilité du processus révolutionnaire et réfuté les arguments de Lénine, lui opposant la créativité autonome de la classe ouvrière. Elle considérait l’ultracentralisme défendu par celui-ci comme stérile et immoral : « Les erreurs commises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l’infaillibilité du meilleur “Comité central”. » Alexandra Kollontaï porta une critique similaire depuis l’intérieur, plaidant pour une forme de gestion partagée de l’industrie avec les syndicats et leur longue expérience pratique.

« La plupart des États (…) sont plus “jeunes” que les sociétés qu’ils entendent administrer. » Pour rendre les zones rurales, leurs productions, leurs habitants, plus identifiables et accessibles par le centre, de nombreux projets de « simplification agraire » ont été entrepris. Après être revenu sur l’exemple de l’Asie du Sud-Est précoloniale qu’il connait bien et a déjà longuement étudié dans Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, James C. Scott examine la collectivisation en Union soviétique et les villages ujamaa en Tanzanie. Il rappelle ce paradoxe de la politique coloniale agraire en Asie du Sud-Est : à l’exception de la canne à sucre, le rendement des petites exploitations dépassait toujours celui des grandes unités de production. Les plantations, malgré un meilleur suivi scientifique et une main-d’œuvre plus abondante, ne donnaient pas de meilleur rendement que les petits producteurs aux coûts fixes bas et à la main-d’œuvre familiale. En revanche, elles étaient plus faciles à surveiller et constituaient des unités fiscales plus pratiques. Il montre aussi que la volonté de rationaliser l’agriculture à grande échelle participait d’une foi partagée à travers le monde, autant aux États-Unis qu’en Union soviétique. Il relate différentes expériences qui toutes se sont révélées désastreuses, de la ferme Campbell en 1918, dont s’inspirèrent pourtant les agronomes russes, très impressionnés par la mécanisation avancée. De leur côté, les Américains admiraient la collectivisation soviétique et enviaient leur absence de contraintes. « À la différence du plan, la ferme n’était pas hypothétique, générique ou abstraite, mais singulière, complexe et imprévisible, avec sa combinaison unique de sols, sa structure sociale, sa culture administrative, son climat, ses structures politiques, ses machines, ses routes et les pratiques et compétences professionnelle de ses employés. »

Entre 1930 et 1934, Staline, voyant qu’il ne pourrait « liquider les koulaks » ni collectiviser à l’aide des soviets ruraux, envoya 25 000 communistes et prolétaires urbains, leur donnant les pleins pouvoirs pour réquisitionner les récoltes, réprimer et collectiviser. L’État « gagna » cette « guerre » contre la paysannerie en faisant des millions de morts. Les sovkhozes et les kolkhozes n’atteignirent aucun objectif si ce n’est celui du contrôle politique, ne réussirent pas à augmenter la production ni à devenir des exploitations technologiquement efficaces. L’agriculture collectivisée persista cependant longtemps, grâce aux improvisations, au marché gris, au troc et à l’ingéniosité qui ont en partie compensé ses échecs.

De la même façon, la « villagisation » en Tanzanie, entre 1973 et 1976, fut un échec économique et écologique, mais garantit le contrôle de la population rurale par le pouvoir central. N’ayant aucunement tenu compte des savoirs locaux, des pratiques des cultivateurs et des bergers, ses concepteurs ne purent s’assurer de la coopération de ceux-ci. Sous la bannière du développement, ce programme ressemblait à une vaste plantation d’État. Toutefois, là encore, les avantages tactiques dont jouissaient les paysans tanzaniens, leurs stratégies de fuite, leur production et leurs échanges non officiels, la contrebande et leur peu d’empressement, évitèrent d’aboutir en pratique à la catastrophe qui s’annonçait.

En Éthiopie, la réimplantation fut plus brutale et mit fin à un héritage précieux d’agriculture locale et de savoir pastoral. Combinée à la sécheresse, elle déboucha sur la famine que les liens sociaux détruits avaient jusqu’à présent su éviter.

La logique à l’œuvre dans l’agriculture haut-moderniste est la même. La simplification radicale conduit à la seule recherche de la maximisation du rendement des récoltes et du profit. Exportée au tiers-monde, la planification agricole a échoué en raison de sa « myopie systématique et cyclopéenne ». L’incapacité à reconnaître ou à incorporer les savoirs produits en dehors de son paradigme ont fortement limité l’utilité des prétentions de la science agronomique.

L’éternelle inquiétude des cultivateurs de ne pas mourir de faim, les a incités à créer une grande variété de cultivars, de « variétés de pays », dont l’étendue correspondait à l’immense diversité des finalités humaines. « L’agriculture moderne et scientifique — caractérisée par la monoculture, la mécanisation, les semences hybrides, l’emploi d’engrais et de pesticides et la forte intensité capitalistique — a engendré un niveau de standardisation sans précédent. » La photo-ingénierie permit d’adapter, par sélection naturelle, le monde naturel au traitement mécanique, au détriment du goût et des qualités nutritionnelles. Cependant, la monoculture et l’uniformité génétique favorisent les épidémies, tandis que la diversité est une barrière contre leur propagation. L’utilisation massive de pesticides représente moins un progrès scientifique qu’« une dimension intégrante de la vulnérabilité génétique ».

Contrairement aux idées reçues, il s’avère que nombre de pratiques locales contrevenant aux « dogmes du catéchisme de l’agriculture haut-moderniste », étaient scientifiquement fondées et même dans certains cas préférables aux prescriptions : polyculture, culture itinérante, entretien de la fertilité des sols plutôt que l’apport d’engrais, plasticité des innovations, constamment ajustées et modifiées, dans les pratiques indigènes. Scott prend plaisir — qu’il sait parfaitement faire partager — à cette démonstration, puis s’attaque aux « hypothèses simplificatrices des sciences agricoles » : de même que les formules des lois de Newton rendent le calcul des orbites de deux corps fort simple, tandis que la réalité est toujours bien plus complexe, l’isolation des variables par la science expérimentale, appliquée à l’agronomie, ne tient pas compte des multiples interactions extra-expérimentales. Il prend l’exemple du DDT, qui permit effectivement de tuer les moustiques, mais dont l’épandage avait d’autres conséquences imprévues puisqu’en dehors du champ de vision de la recherche.

« Si la logique de l’agriculture réelle s’apparente à une réponse pratique et pleine d’inventivité à un environnement hautement instable, la logique de l’agriculture scientifique consiste quant à elle à plier autant que possible l’environnement à ses formules centralisatrices et normalisatrices. » Les dogmes du haut-modernisme, comme autant de « talismans de la vraie foi », dénués de distance critique, et donc fondamentalement non scientifiques, portent la responsabilité de leurs échecs. « La prétention impérialiste du modernisme scientifique n’admet le savoir que s’il lui parvient par la voie de la méthode expérimentale. Les pratiques traditionnelles, telles qu’elles sont codifiées sous forme d’usages et d’adages populaires, sont présumées ne mériter aucune attention ni processus de vérification. »

« Par elles-mêmes, les règles simplifiées ne peuvent en effet jamais générer de communauté, de ville ou d’économie florissantes. De façon plus explicite, on peut avancer que l’ordre formel se comporte toujours dans une très grande mesure comme un parasite aux dépens des processus informels, dont il ne reconnaît pas la présence mais sans lesquels il ne pourrait pas exister, et qu’il ne peut ni créer ni maintenir par lui-même. »

Dans un ultime chapitre, James C. Scott explore ces savoirs locaux capable d’évolution constante, qu’il appelle mētis. « D’une manière générale, la mētis représente un large éventail de savoir-faire pratiques et d’intelligence développés en s’adaptant sans cesse à un environnement naturel et humain en perpétuel changement. » En présentant l’étendue et les résultats possibles de la mētis, la puissance du savoir pratique reposant sur l’observation extrêmement fine et attentive de l’environnement, il montre de quelles connaissances se sont privés les projets haut-modernistes en imposant leurs plans sans concertation. « Le tempérament expérimental des peuples “préscientifiques“, souvent motivés par des menaces mortelles, a mené à de nombreuses découvertes importantes et utiles. » Les Indiens d’Amérique du Sud consommaient l’écorce des arbustes quinquinas pour soigner la malaria, par exemple. Et la variolisation était largement pratiquée bien avant le développement de la vaccination. Les trois quart de la pharmacopée moderne pourraient dériver de traitements traditionnels. Ainsi, « le haut-modernisme a eu rhétoriquement besoin de cet “autre”, de ce jumeau de l’ombre, afin de pouvoir se présenter lui-même comme l’antidote à ce sous-développement ». La destruction de la mētis n’est pas un effet secondaire du progrès économique, mais fait partie du « projet », jamais entièrement couronné de succès, des activités de l’État et du capitalisme bureaucratique à grande échelle. « La logique qui anime ce projet de substitution, néanmoins, est une logique de contrôle et d’appropriation. »

James C. Scott se défend pourtant de faire le procès du haut-modernisme ou des simplifications étatiques, leur reconnaissant des mérites en matière de santé publique, de sécurité sociale, d’éducation publique universelle, de citoyenneté notamment. Il met en garde « contre le danger de l’association des prétentions universalistes du savoir épidémique et de l’ingénierie sociale autoritaire ».

En conclusion, il préconise de procéder à petits pas, de préférer la réversibilité, de s’attendre à des surprises et de compter sur l’inventivité humaine. Les environnements complexes, divers et animés contribuent « à produire une population compétente, flexible et résiliente jouissant d’une plus grande expérience pour faire face aux défis et prendre des initiatives », au contraire des environnements étriqués et planifiés. « La logique de l’ingénierie sociale à cette échelle consiste à produire les sujets que ses plans avaient présumés au départ. » Il plaide aussi « en faveur d’institutions qui seraient multifonctionnelles, d’une grande plasticité, diverses et assez souples pour pouvoir s’adapter — en d’autres termes, des institutions profondément façonnées par la mētis ».

Impressionnant par l’ampleur des champs étudiés, cet ouvrage est un réquisitoire implacable contre « l’impérialisme » de la planification étatique, bureaucratique et capitaliste, un vibrant hommage à l’intelligence collective, une preuve de confiance en ceux qui pensent que « le chemin se créé en marchant », comme dit le poète.

Ernest London,

le bibliothécaire-armurier

Bibliothèque Fahrenheit 451

18 janvier 2021.

Résistance politique: Les formes quotidiennes de la résistance paysanne 2/3 (James C Scott)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, démocratie participative, documentaire, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 17 février 2020 by Résistance 71

 

 

“il faut sinon se moquer, en tout cas se méfier des bâtisseurs d’avenir. Surtout quand pour bâtir l’avenir des hommes à naître, ils ont besoin de faire mourir les hommes vivants. L’homme n’est la matière première que de sa propre vie. Je refuse d’obéir.”
~ Jean Giono ~

« Un homme vivant seul répond à une frappe à sa porte. Devant lui se tient Tyrannie, armée et toute puissante qui lui demande: ‘Te soumettras-tu ?’ L’homme ne répond pas et la laisse entrer. L’homme la sert durant des années, puis Tyrannie devient malade par empoisonnement de sa nourriture. Elle finit par mourir. L’homme ouvre alors sa porte, se débarrasse du corps encore chaud, retourne dans sa maison, ferme la porte derrière lui et dit: ‘Non ! »
— Bertold Brecht —

“La terre et l’esprit [Geist] sont donc la solution du socialisme… Les socialistes ne peuvent en aucune manière éviter le combat contre la propriété foncière. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire !”
~ Gustav Landauer ~

 

 

Les formes quotidiennes de la résistance paysanne (larges extraits)

 

James C. Scott

2012

 

source:

https://libcom.org/history/everyday-forms-peasant-resistance-james-c-scott

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

 

L’effort pour enrayer la moissonneuse-batteuse

L’introduction de la moissonneuse-batteuse, le plus soudain et le plus dévastateur des changements associé avec la double récolte, a aussi généré la plus active des résistances. Celle-ci alla bien plus loin que les arguments tenus au sujet de son efficacité, des plaintes au sujet des pertes salariales et la calomnie contre ceux qui louaient les services de la machine. De par toute la zone de riziculture de la province de Kedah, véritable grenier à riz du pays, il y eut des efforts pour physiquement empêcher les machines d’entrer sur les rizières. Il y eut des cas de sabotages et de vandalisme ainsi que des tentatives étendues d’organiser des “grèves” des transplanteurs envers ceux qui louèrent les machines en premier lieu. Toutes ces actions finirent par échouer d’empêcher la mécanisation des récoltes de la riziculture, bien que sans aucun doute elles la limitèrent et la retardèrent.

Le sabotage et l’obstruction des moissonneuses-batteuses commencèrent dès le début des années 1970 lorsque quelques machines prototypes furent utilisées à titre expérimental dans les champs. Ce ne fut qu’en 1976 qu’un gros effort de mécanisation commerciale commença ainsi que les actes de vengeance affiliés. Les fonctionnaires du Muda Agricultural Development Authority choisirent de ne parler que de simple “vandalisme”.

Des batteries furent enlevées des machines et jetées dans les fossés d’irrigation, des carburateurs et autres filtres à air furent détruits, du sable et de la boue furent introduits dans les réservoirs d’essence. Au moins une moissonneuse-batteuse fut brûlée. Un petit groupe réveilla de nuit le gardien qui dormait dans la cabine, lui demanda de sortir et mit le feu à l’engin avec du kérosen trouvé alentour.. Dans bien des villages, la rumeur de violence fit réfléchir voire dissuada les fermiers d’utiliser les services des machines.

De telles tactiques empêchèrent l’utilisation des machines dans les rizières pendant trois saisons complètes. Deux aspects de ce sabotage et des menaces associées méritent un intérêt particulier. Premièrement, il est clair que l’objectif des saboteurs n’étaient en rien le vol, rien ne fut jamais volé. Deuxièmement, tous les sabotages eurent lieu de nuit et furent commis par des individus ou de petits groupes qui agissaient de manière anonyme. Ils étaient de plus protégés par leurs compagnons villageois qui, même s’ils savaient de qui il s’agissait, clâmait toujours une parfaite ignorance lors des enquêtes de police. Ainsi, il n’y eut jamais de mise en accusation ni d’arrestation. La pratique de poster un veilleur de nuit avec les machines date de ces premiers évènements.

Dans le même temps, ll y eut les débuts d’un mouvement collectif plus discret, celui des femmes afin de mettre la pression sur les fermiers qui louaient les machines. Les hommes et les femmes, souvent de même famille, avaient bien entendu souvent perdu des revenus à cause de la machinerie, mais ce furent les femmes qui eurent une véritable puissance de négociation. Elles étaient toujours jusqu’à cette époque, en contrôle totale des transplants de riz (NdT: transplanter les jeunes pousses de riz dans les rizières, ceci est aujourd’hui entièrement mécanisé dans la plupart des pays d’Asie, par exemple aujourd’hui au Japon, pays industrialisé, une ferme de riz de dizaines d’hectares se gèrent entièrement en famille, 2 ou 3 personnes, tout étant hautement mécanisé… Il n’y a plus d’ouvriers agricoles depuis bien longtemps au Japon, ceci est aussi le fait d’une nécessité démographique). Les femmes qui glanaient les rizières après les récoltes étaient les mêmes qui transplantaient les jeunes pousses de riz en début de culture. Elles perdaient la moitié de leurs revenus saisonniers et elles étaient compréhensiblement reluctantes à transplanter le riz des fermiers qui utiliseraient des machines pour la moisson. Ces groupes de femmes s’organisèrent en opération de boycott qui refusait de transplanter le riz des fermiers qui louaient les moissonneuses-batteuses.

[…]

Le vol de rizière: la résistance routinière

La tentative de coup d’arrêt à la récolte par moissonneuses-batteuses bien que n’étant pas vraiment quelque chose de bien dramatique, sortait sans aucune doute de l’ordinaire. Ceci se produisit sur une toile de fond discrète de résistance routinière au sujet des salaires, de l’occupation des sols, des loyers et de la distribution des rizières qui est une caractéristique permanente dans le Sedaka et dans toute mise en place agraire stratifiée. Un examen rapproché de cette réalité de la lutte met en valeur une forme implicite de syndicalisme local qui est renforcé à la fois par l’entraide entre les pauvres et par une grande quantité de vol et de violence contre la propriété. Rien de cette activité ne pose une menace fondamentale à la structure de base des inégalités agraires, que ce soit matériellement ou symboliquement. Ce que cela représente néanmoins, est un processus constant de mise à l’épreuve et de renégociation des relations de production entre les classes.

Des deux côtés: propriétaire, métayer / paysan-ouvrier agricole, il y a cette quête sans fin de saisir le moindre petit avantage et de le maintenir, de tester les limites de la relation existante, de voir précisément ce qu’on peut en tirer et d’inclure la marge retirée comme partie d’un gain de territoire accepté ou du moins toléré. Aux cours des décennies, il est évident que tout ceci a favorisé les fortunes des grands fermiers et des propriétaires terriens. Ils ont non seulement absorbé une grande partie des terres arables défendues par les locataires et ouvriers agricoles, mais ce faisant, ils ont aussi réduit (en le marginalisant) le périmètre de la lutte. Même sur ce périmètre réduit, il y a une pression constante exercée par ceux qui espèrent regagner du terrain et ce qu’ils ont déjà perdu. Les résistants n’ont pas besoin d’une explication et d’une coordination explicites pour mener la lutte, car le simple impératif de vivre correctement est suffisant pour les motiver.

Les dimensions et modus operandi de cette résistance plus “routinière” pourraient remplir des volumes. Pour le but de notre discussion ici, la plupart des problèmes de base posés par une telle résistance peut être perçu dans la forme particulièrement “populaire” qu’ils prennent: le vol de riz. Le vol rural n’est en rien remarquable en lui-même, il est pratiquement une caractéristique permanente de la vie agraire stratifiée où et quand l’État et ses agents sont insuffisants pour contrôler. Quand le vol prend les dimensions de la lutte dans laquelle les droits à la propriété sont contestés, alors là cela peut devenir un élément essentiel pour toute analyse attentive des relations de classe.

La quantité de terres arables volées au cours d’une saison, bien que pas très grande en proportion de la récolte totale, est alarmante pour le grand fermier et de plus, on pense que cela est en croissance. Il n’y a pas de statistiques officielles disponibles bien sûr, mais j’ai fourni l’effort d’enregistrer toutes ces pertes de terres qui m’ont été rapportées durant la saison principale de 1979-80. La plus grande catégorie est celle du vol de riz complet non battu.

Rapport des vols de riz par sacs pour la saison 1979-80

Fanner Reported Loss

gunny sack(s)

Shahnon 1

Haji Kadir 1

Samat 1

Abu Hassan 2

Ghani Lebai Mat 1

Amin 2

Tok Long 2

Idris 1

Lebai Pendek 2

Fadzil 1

Total 14

(valeur marchande approximative = M$532.)

[…]

D’autres formes de résistance de la part des pauvres de Sedaka changent dans leurs détails mais pas dans l’aspect général. Une des marques de fabrique de pratiquement toute résistance dans le Sedaka est l’absence relative de toute confrontation ouverte de classe que ce soit. Là où la résistance est collective, elle est très prudente ; lorsqu’elle est le fait d’individus ou de petits groupes attaquant la propriété, elle est anonyme et très souvent nocturne. Par sa prudence calculée et son secret, elle préserve dans la plupart des cas, le théâtre du pouvoir qui domine la vie publique du Sedaka. Toute intention de prendre d’assaut la scène publique peut être désavouée et des options sont toujours maintenues de manière consciente. La déférence et la conformité bien que rarement rampantes, continuent d’être la position publique des pauvres. Mais aussi, derrière le décor, il est toujours possible de tester les limites.

La résistance au Sedaka n’offre pratiquement rien de ce qu’on pourrait s’attendre à trouver dans l’histoire typique du conflit rural. Il n’y a pas d’émeutes, pas de manifestations, pas de vandalisme, pas de délinquance sociale organisée, pas de violence ouverte. La résistance découverte n’a aucun lien avec des mouvements politiques extérieurs plus importants, d’idéologies ou de cadres révolutionnaires, bien qu’il soit clair que de telles luttes se soient tenues dans presque tous les villages de la région. Les formes de résistance ici notées ne demandent que très peu de coordination, encore moins d’organisation politique, bien qu’elles pourraient en bénéficier. Bref, elles sont des formes de résistance propres à un village et sa sphère indigène. Si nous sommes prudents avec l’utilisation de ce terme, elles pourraient être vues comme des formes de résistance primitive.

L’utilisation du mot “primitif” n’implique pas, comme le fait Hobsbawm, que ce sont des méthodes arriérées et destinées à évoluer vers des tactiques et idéologies plus élaborées. Cela implique simplement que ces formes de résistance sont les stratégies quasi permanentes, quotidiennes et continues de classes rurales subordonnées œuvrant dans des conditions difficiles. En temps de crise ou de changement politique, elles pourront être appuyées par d’autres formes de lutte qui sont plus opportunes. Il y a eu de chances néanmoins qu’elles disparaissent aussi loin que la structure social rurale demeure inégale et exploiteuse. Elles sont le lit même dans lequel d’autres formes de résistance peuvent grandir et il y a de très grandes chances qu’elles persistent après que de telles autres formes aient réussies ou échouées à leur tout de donner un nouveau schéma inégalitaire.

A suivre…

« La machine de l’État est oppressive par sa nature même, ses rouages ne peuvent fonctionner sans broyer les citoyens, aucune bonne volonté ne peut en faire un instrument du bien public ; on ne peut l’empêcher d’opprimer qu’en le brisant. »
~ Simone Weil ~

“On peut dire qu’il n’y a pas encore eu de révolution dans l’histoire, il ne peut y en avoir qu’une qui serait une révolution définitive. Le mouvement qui semble achever la boucle en entame déjà une nouvelle à l’instant même où le gouvernement se constitue. Les anarchistes, Varlet en tête, ont bien vu que gouvernement et révolution sont incompatibles au sens direct. Il implique contradiction, dit Proudhon, que le gouvernement puisse être jamais révolutionnaire et cela pour la raison toute simple qu’il est gouvernement.’  […] S’il y avait une seule fois révolution, en effet, il n’y aurait plus d’histoire. Il y aurait unité heureuse et mort rassasiée.“
~ Albert Camus ~

Lectures complémentaires:

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Murray_Bookchin_Ecologie_Sociale_1982

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Manifeste pour la Société des Sociétés

 


Il n’y a pas de solution au sein du système !…

La réversibilité de l’État ou l’Homo Domesticus de James C Scott

Posted in actualité, altermondialisme, économie, documentaire, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, technologie et totalitarisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 17 janvier 2019 by Résistance 71

Nous conseillons de lire cet ouvrage en entier. Nous en avons fait une traduction partielle l’an dernier, la voici pour se mettre l’eau à la bouche. Le livre de James C Scott est passionnant et nous explique que l’État n’est en rien irrémédiable et que notre évolution n’est pas linéaire, qu’on ne passe d’une période à une autre au cours des millénaires sans espoir de retour à ce qui a fonctionné dans le passé.

Notre rôle est de le comprendre et de l’adapter à notre réalité socio-politique actuelle pour enfin établir la Société des Sociétés émancipée et donc véritablement libre.

Notre version PDF de larges extraits de l’ouvrage de James C. Scott, anthropologue politique de l’université de Yale: « Contre le Grain, l’origine profonde des premiers états »: 2018

Autre ouvrage de James C. Scott en version PDF:

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

~ Résistance 71 ~

Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers États

 

lundi 14 janvier 2019, par Ernest London

James C. Scott

Homo domesticus
Une histoire profonde des premiers États

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Saint-Upéry

Préface de Jean-Paul Demoule

La Découverte, 2019

302 pages

À la recherche de l’origine des États antiques, James C. Scott, professeur de science politique et d’anthropologie, bouleverse les grands récits civilisationnels. Contrairement à bien des idées reçues, la domestication des plantes et des animaux n’a pas entraîné la fin du nomadisme ni engendré l’agriculture sédentaire. Et jusqu’il y a environ quatre siècles un tiers du globe était occupé par des chasseurs-cueilleurs tandis que la majorité de la population mondiale vivait « hors d’atteinte des entités étatiques et de leur appareil fiscal ».

La première domestication, celle du feu, est responsable de la première concentration de population. La construction de niche de biodiversité par le biais d’une horticulture assistée par le feu a permis de relocaliser la faune et la flore désirables à l’intérieur d’un cercle restreint autour des campements. La cuisson des aliments a externalisé une partie du processus de digestion. Entre 8000 et 6000 avant notre ère, Homo sapiens a commencé à planter toute la gamme des céréales et des légumineuses, à domestiquer des chèvres, des moutons, des porcs, des bovins, c’est-à-dire bien avant l’émergence de sociétés étatiques de type agraire. Les premiers grands établissements sédentaires sont apparus en zones humides et non en milieu aride comme l’affirme les récits traditionnels, dans des plaines alluviales à la lisière de plusieurs écosystèmes (Mésopotamie, vallée du Nil, fleuve Indus, baie de Hangzhou, lac Titicaca, site de Teotihuacán) reposant sur des modes de subsistance hautement diversifiés (sauvages, semi-apprivoisés et entièrement domestiqués) défiant toute forme de comptabilité centralisée. Des sous-groupes pouvaient se consacrer plus spécifiquement à une stratégie au sein d’une économie unifiée et des variations climatiques entraînaient mobilité et adaptation « technologique ». La sécurité alimentaire était donc incompatible avec une spécialisation étroite sur une seule forme de culture ou d’élevage, requérant qui plus est un travail intensif. L’agriculture de décrue fut la première à apparaître, n’impliquant que peu d’efforts humains.

Les plantes complètement domestiquées sont des « anomalies hyperspécialisées » puisque le cultivateur doit contre-sélectionner les traits sélectionnés à l’état sauvage (petite taille des graines, nombreux appendices, etc.). De même les animaux domestiqués échappent à de nombreuses pressions sélectives (prédation, rivalité alimentaire ou sexuelle) tout en étant soumis à de nouvelles contraintes, par exemple leur moins grande réactivité aux stimuli externes va entraîner une évolution comportementale et provoquer la sélection des plus dociles. On peut dire que l’espèce humaine elle-même a été domestiquée, enchaînée à un ensemble de routines. Les chasseurs-cueilleurs maîtrisaient une immense variété de techniques, fondées sur une connaissance encyclopédique conservée dans la mémoire collective et transmise par tradition orale. « Une fois qu’Homo sapiens a franchi le Rubicon de l’agriculture, notre espèce s’est retrouvée prisonnière d’une austère discipline monacale rythmée essentiellement par le tic-tac contraignant de l’horloge génétique d’une poignée d’espèces cultivées. » James C. Scott considère la révolution néolithique récente comme « un cas de déqualification massive », suscitant un appauvrissement du régime alimentaire, une contraction de l’espace vital.

Les humains se sont abstenus le plus longtemps possible de faire de l’agriculture et de l’élevage les pratiques de subsistance dominantes en raison des efforts qu’elles exigeaient. Ils ont peut-être été contraints d’essayer d’extraire plus de ressources de leur environnement, au prix d’efforts plus intense, à cause d’une pénurie de gros gibier.

La population mondiale en 10000 avant notre ère était sans doute de quatre millions de personnes. En 5000, elle avait augmenté de cinq millions. Au cours des cinq mille ans qui suivront, elle sera multipliée par vingt pour atteindre cent millions. La stagnation démographique du néolithique, contrastant avec le progrès apparent des techniques de subsistance, permet de supposer que cette période fut la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité sur le plan épidémiologique. La sédentarisation créa des conditions de concentration démographique agissant comme de véritables « parcs d’engraissement » d’agents pathogènes affectant aussi bien les animaux, les plantes que les humains. Nombre de maladies infectieuses constituent un « effet civilisationnel » et un premier franchissement massif de la barrière des espèces par un groupe pathogène.

Le régime alimentaire céréalier, déficient en acides gras essentiels, inhibe l’assimilation du fer et affecte en premier lieu les femmes. Malgré une santé fragile, une mortalité infantile et maternelle élevée par rapport aux chasseurs-cueilleurs, les agriculteurs sédentaires connaissaient des taux de reproduction sans précédent, du fait de la combinaison d’une activité physique intense avec un régime riche en glucides, provoquant une puberté plus précoce, une ovulation plus régulière et une ménopause plus tardive.

Les populations sédentaires cultivant des céréales domestiquées, pratiquant le commerce par voie fluviale ou maritime, organisées en « complexe proto-urbain », étaient en place au néolithique, deux millénaires avant l’apparition des premiers États. Cette « plate-forme » pouvait alors être « capturée », « parasitée » pour constituer une solide base de pouvoir et de privilèges politiques. Un impôt sur les céréales, sans doute pas inférieur au cinquième de la récolte, fournissait une rente aux élites. « L’État archaïque était comme les aléas climatiques : une menace supplémentaire plus qu’un bienfaiteur. » Seules les céréales peuvent servir de base à l’impôt, de par leur visibilité, leur divisibilité, leur « évaluabilité », leur « stockabilité », leur transportabilité et leur « rationabilité ». Au détour d’une note, James C. Scott réfute l’hypothèse selon laquelle des élites bienveillantes ont créé l’État essentiellement pour défendre les stocks de céréales et affirme au contraire que « l’État est à l’origine un racket de protection mis en œuvre par une bande de voleurs qui l’a emporté sur les autres ». La majeure partie du monde et de sa population a longtemps existé en dehors du périmètre des premiers États céréaliers, qui n’occupaient que des niches écologiques étroites favorisant l’agriculture intensive, les plaines alluviales. Les populations non céréalières n’étaient pas isolées et autarciques mais s’adonnaient à l’échange et au commerce entre elles.

Nombre de villes de Basse-Mésopotamie du milieu du troisième millénaire avant notre ère, étaient entourées de murailles, indicateurs infaillibles de la présence d’une agriculture sédentaire et de stocks d’aliments. De même que les grandes murailles en Chine, ces murs d’enceinte étaient érigés autant dans un but défensif que dans le but de confiner les paysans contribuables et de les empêcher de se soustraire.

L’apparition des premiers systèmes scripturaux coïncide avec l’émergence des premiers États. Comme l’expliquait Proudhon, « être gouverné, c’est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé ». L’administration étatique s’occupait de l’inventaire des ressources disponibles, de statistiques et de l’uniformisation des monnaies et des unités de poids, de distance et de volume. En Mésopotamie l’écriture a été utilisée à des fins de comptabilité pendant cinq siècles avant de commencer à refléter les gloires civilisationnelles. Ces efforts de façonnage radical de la société ont entraîné la perte des États les plus ambitieux : la troisième dynastie d’Ur (vers 2100 avant J.-C.) ne dura qu’à peine un siècle et la fameuse dynastie Qin (221-206 avant J.-C.) seulement quinze ans. Les populations de la périphérie auraient rejeté l’usage de l’écriture, associée à l’État et à l’impôt.

La paysannerie ne produisait pas automatiquement un excédent susceptible d’être approprié par les élites non productrices et devaient être contraintes par le biais de travail forcé (corvées, réquisitions de céréales, servitude pour dettes, servage, asservissement collectif ou paiement d’un tribut, esclavage). L’État devait respecter un équilibre entre maximisation de l’excédent et risque de provoquer un exode massif. Les premiers codes juridiques témoignent des efforts en vue de décourager et punir l’immigration même si l’État archaïque n’avait pas les moyens d’empêcher un certain degré de déperdition démographique. Comme pour la sédentarité et la domestication des céréales, il n’a cependant fait que développer et consolider l’esclavage, pratiqué antérieurement par les peuples sans État. Égypte, Mésopotamie, Grèce, Sparte, Rome impériale, Chine, « sans esclavage, pas d’État ». L’asservissement des prisonniers de guerre constituait un prélèvement sauvage de main-d’œuvre immédiatement productive et compétente. Disposer d’un prolétariat corvéable épargnait aux sujets les travaux les plus dégradants et prévenait les tensions insurrectionnelles tout en satisfaisant les ambitions militaires et monumentales.

La disparition périodique de la plupart de ces entités politiques était « surdéterminée » en raison de leur dépendance à une seule récolte annuelle d’une ou deux céréales de base, de la concentration démographique qui rendait la population et le bétail vulnérables aux maladies infectieuses. La vaste expansion de la sphère commerciale eut pour effet d’étendre le domaine des maladies transmissibles. L’appétit dévorant de bois des États archaïques pour le chauffage, la cuisson et la construction est responsable de la déforestation et de la salinisation des sols. Des conflits incessants et la rivalité autour du contrôle de la main-d’œuvre locale ont également contribué à la fragilité des premiers États. Ce que l’histoire interprète comme un « effondrement » pouvait aussi être provoqué par une fuite des sujets de la région centrale et vécu comme une émancipation. James C. Scott conteste le préjugé selon lequel « la concentration de la population au cœur des centres étatiques constituerait une grande conquête de la civilisation, tandis que la décentralisation à travers des unités politiques de taille inférieure traduirait une rupture ou un échec de l’ordre politique ». De même, les « âges sombres » qui suivaient, peuvent être interprétés comme des moments de résistance, de retours à des économies mixtes, plus à même de composer avec son environnement, préservé des effets négatifs de la concentration et des fardeaux imposés par l’État.

Jusqu’en 1600 de notre ère, en dehors de quelques centres étatiques, la population mondiale occupaient en majorité des territoires non gouvernés, constituant soit des « barbares », c’est-à-dire des « populations pastorales hostiles qui constituaient une menace militaire » pour l’État, soit des « sauvages », impropres à servir de matière première à la civilisation. La menace des barbares limitait la croissance des États et ceux-ci constituaient des cibles de pillages et de prélèvement de tribut. James C. Scott considère la période qui s’étend entre l’émergence initiale de l’État jusqu’à sa conquête de l’hégémonie sur les peuples sans État, comme une sorte d’« âge d’or des barbares ». Les notions de tribu ou de peuple sont des « fictions administratives » inventées en tant qu’instrument de domination, pour désigner des réfugiés politiques ou économiques ayant fui vers la périphérie. « Avec le recul, on peut percevoir les relations entre les barbares et l’État comme une compétition pour le droit de s’approprier l’excédent du module sédentaire “céréales/main-d’œuvre”. » Si les chasseurs-cueilleurs itinérants grappillaient quelques miettes de la richesse étatique, de grandes confédérations politiques, notamment les peuple équestres, véritables « proto-États » ou « empires fantômes » comme l’État itinérant de Gengis Khan ou l’Empire comanche, constituaient des concurrents redoutables. Les milices barbares, en reconstituant les réserves de main-d’œuvre de l’État et en mettant leur savoir-faire militaire au service de sa protection et de son expansion, ont creusé leur propre tombe.

Dans la continuité de Pierre Clastres et ouvrant la voie aux recherches de David Graeber, James C. Scott contribue à mettre à mal les récits civilisationnels dominants. Avec cette étude, il démontre que l’apparition de l’État est une anomalie et une contrainte, présentant plus d’inconvénients que d’avantages, raison pour laquelle ses sujets le fuyaient. Comprendre la véritable origine de l’État c’est découvrir qu’une tout autre voie était possible et sans doute encore aujourd’hui.

Ernest London,

le bibliothécaire-armurier

Bibliothèque Fahrenheit 451

10 janvier 2019.

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Lectures complémentaires:

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Marshall-Sahlins-La-nature-humaine-une-illusion-occidentale-2008

Manifeste pour la Société des Sociétés

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

 


L’État, anomalie sociale contre-nature

Origine et critique de l’État avec James C. Scott 1ère partie: « L’art de ne pas être gouverné, une histoire anarchiste des hauts-plateaux d’Asie du Sud-Est » (version PDF)

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Nous avons traduit de larges extraits du professeur d’anthropologie James C. Scott « The Art of Not Being Governed, an Anarchist History of Upland South-East Asia » dans le but de faire mieux comprendre au plus large public une partie de l’histoire de l’État, son développement dans une zone donnée de la planète et comment des peuples depuis des siècles vont et viennent dans et hors des états, qu’un anthropologue hollandais a nommé « Zomia » et qui regroupe près de 200 millions de personnes au travers de 6 pays allant du Vietnam à l’Inde. Scott nous fait aussi comprendre que l’État, la centralisation et les institutions inhérentes ne sont pas inéluctables et que ce processus d’origine humaine est parfaitement réversible comme cela s’est déjà produit à maintes reprises dans l’histoire de l’humanité post-« révolution néolithique ».

Jo de JBL1960, comme à son habitude, nous en a fait un superbe pdf à télécharger et lire que vous pourrez trouver sous cette introduction.

Le livre existe dans une version française sous le titre de “Zomia, l’art de ne pas être gouverné”, édition Seuil, 2013. Nous encourageons bien évidemment les lecteurs à lire cet ouvrage dans sa totalité, il en vaut la peine.

(*) L’auteur James C Scott est professeur de science politique et d’anthropologie à l’université de Yale aux Etats-Unis. Il y est le co-directeur du programme sur les études agraires et membre de l’Académie des Arts et des Sciences des Etats-Unis.

James C Scott est devenu par ses recherches profondes et pertinentes, un universitaire spécialiste incontournable pour ceux qui désirent analyser et comprendre l’histoire de la société humaine depuis ses lointaines origines en battant en brèches les poncifs et dogmes de ce que l’anthropologie politique “orthodoxe” a prêché au service du statu quo oligarchique depuis des décennies. Scott s’inscrit dans la lignée anthropologique des Pierre Clastres, Marshall Sahlins et du plus jeune David Graeber. Clastrien revendiqué, Scott commence souvent ses livres et conférences avec cette citation de Clastres tirée de “La société contre l’État” (1974):

Il est dit que l’histoire des peuples qui ont une histoire est l’histoire de la lutte des classes. On pourrait dire avec au moins tout autant de véracité que l’histoire des peuples sans histoire est une histoire de leur lutte contre l’État.

James C Scott est l’auteur de 10 livres dont, outre cet ouvrage dont nous traduisons quelques extraits de l’anglais, les célèbres ‘Seeing like a State”, Yale U, 1998 et son tout dernier ouvrage dont nous traduirons également de larges extraits au plus tôt: “Against the Grain, a Deep History of the Eartliest States”, Yale U, 2017 (notre traduction est achevée et sera publiée sous format pdf sous peu). Il participe à de nombreuses conférences dans le monde et la plupart de celles-ci sont disponibles pour visionner gratuitement sur la toile.

Notons pour l’anecdote que le titre complet en anglais du livre de Scott est:

“The Art of Not Being Governed, an Anarchist History of Upland Southeast Asia” qu’on pourrait traduire par: “L’art de ne pas être gouverné, une histoire anarchiste des hauts-plateaux d’Asie du Sud-Est” or la traduction du titre du livre tel que publié en français aux éditions du Seuil en 2013 est comme suit: “Zomia, l’art de ne pas être gouverné”… Il est intéressant de constater que le mot “histoire anarchiste” du titre anglais et publié comme tel, en toute honnêteté et sans censure par les éditions de l’université de Yale, est passé à la trappe dans la traduction française “officielle”, est-ce bien surprenant ?… De quoi ont-ils donc si peur dans le pays qui fut si longtemps le berceau de l’anarchisme ?…

~ Résistance 71 ~


Zomia

La version PDF de notre traduction :

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

 


James C. Scott

Résistance politique: Pouvoir dire non et ne pas être gouvernés !… de ZAD à Zomia ?…

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“Chaque état qui a eu l’ambition de contrôler des parties de la Zomie, que ce soit l’administration et ses fonctionnaires Han du Yunnan et du Guizhou, la cour royale thaïe d’Ayutthaya, la cour birmane d’Ava, les chefs Shan (Sawbwa), l’état colonial britannique et les gouvernements nationaux indépendants, ont toujours cherché et ont aussi toujours échoué à créer des chefferies avec lesquelles ils pourraient traiter pour gérer…”

“L’inaccessibilité et la dispersion sont les ennemies de l’appropriation ; et pour une armée en marche comme pour un état, l’appropriation est la clef de la survie… Le premier principe de l’évasion est la géo-location.”

“Choisir de pratiquer l’agriculture de collines et de plateaux, c’est choisir une vie socio-politique hors du cadre de l’État.”

~ James C. Scott, “L’art de ne pas être gouverné, une histoire anarchiste des hauts-plateaux d’Asie du Sud-Est”, 2009 ~

“Un point important à souligner est qu’une paysannerie, en assumant qu’elle ait largement de quoi subvenir à ses besoins essentiels, ne va pas automatiquement produire un surplus que des élites pourraient s’approprier, mais elle devra être forcée de le faire…”

“La mobilité physique et la dispersion sont les cauchemars du collecteur d’impôts…”

~ James C. Scott, “Against the Grain, a Deep History of the Earliest States”, 2017 ~

 

Point de vue et analyse très intéressants que nous partageons
~ Résistance 71 ~

 

N’être pas gouvernés

 

Roméo Bondon

 

29 mai 2018

 

Source: https://www.revue-ballast.fr/netre-pas-gouvernes/

 

Des communautés d’une vaste région du sud-est asiatique rejettent obstinément leur intégration aux État-nations. Cette zone, c’est la « Zomia » — « Zo » signifie « retiré » et « Mi » le « peuple ». 100 millions de personnes y vivent, loin des gouvernements des plaines, sur une superficie correspondant à environ 55 % de l’Union européenne. L’auteur, fort d’une lecture du libertaire James C. Scott, nous invite à considérer la ZAD nantaise comme une formulation possible, à bien moindre échelle, de cette expérimentation non-étatique.

L’attention des anthropologues s’est bien souvent restreinte au « sauvage », à l’ailleurs, cette altérité en apparence si franche qu’elle semble parfaitement objectivable. La géographie, elle, bien qu’elle ait des racines libertaires certaines1, s’est aussi largement constituée comme science coloniale et étatique2. Peu nombreuses sont les recherches portant sur les « autres » d’ici, souvent présentés, du reste, comme d’archaïques ruraux déjà dépassés par l’avancée de l’Histoire3. Peu nombreuses aussi sont les études géographiques s’arrachant du cadre des États-nations4. Et si l’étrange, dont la différence fait aussi l’intérêt, n’était pas nécessairement lointain dans le temps et l’espace, ni aussi marginal qu’on pourrait le penser ? Et si l’Histoire s’était faite en majeure partie à l’écart de l’État, ou en tout cas contre ses premières formes (États rizicoles en Asie, proto-États dans l’Europe médiévale, jusqu’à leur consolidation progressive à l’époque moderne5) ? L’expérience en cours dans le bocage nantais, à « la ZAD », peut s’inscrire dans ce que le politologue James C. Scott a défini comme des « Zomia Studies », domaine de recherche ouvert avec son ouvrage Zomia, au sous-titre éloquent en ce contexte de lutte(s) : « ou l’art de ne pas être gouverné ».

La ZAD une Zomia à l’échelle locale ?

« La Zomia est la dernière région du monde dont les peuples n’ont pas été intégrés à des États-nations6 ». Zone de deux millions et demi de kilomètres carrés en Asie du Sud-Est, la Zomia est avant tout une construction géographique dont les caractéristiques politiques et culturelles s’opposent fondamentalement à tout type d’État — en l’occurrence celui fondé sur la riziculture sédentaire autour des collines et montagnes de cette partie de l’Asie. « Zone refuge » formée de multiples « zones de morcellement7 », la Zomia n’obéit pas à des frontières fixes ; plus précisément, elle s’inscrit contre ces dernières, les fuyant à mesure qu’elles se sont étendues. Bien que la ZAD (Zone à défendre) de Notre-Dame-des-Landes se soit inscrite dans la délimitation stricte d’une ZAD (Zone d’aménagement différé) créée dans les années 1970, c’est sa pluralité d’identités, fédérées contre un projet et le monde qui le porte, qui la caractérise. Si l’on remplace dans le texte de James C. Scott le terme de « colline », propre à son terrain d’étude, par celui de « bocage », la ZAD apparaît comme un lieu exemplaire illustrant ce qu’est une Zomia. « Les collines ne sont pas seulement un espace de résistance politique : elles sont une zone de refus culturel8 ». C’est justement cet ajout que ne veulent pas voir les pourfendeurs de la ZAD, et qui les empêche d’en comprendre la portée.

Certes, le combat politique le plus visible a été gagné avec l’abandon du projet d’aéroport. Mais la lutte s’est toujours inscrite aussi contre une normalisation des comportements, dans la revendication d’une altérité qui se décline politiquement — des naturalistes en lutte aux autonomes, en passant par des paysans reconvertis — aussi bien que dans les pratiques — une agriculture à la marge des impératifs productivistes imposés par les subventions, des projets s’ancrant sur un territoire réduit mais en interdépendance avec celui-ci (là où la mondialisation implique une déterritorialisation des produits). Dans la région d’Asie qui occupe l’auteur, « “Habitants des forêts” ou “personnes des collines” est synonyme de non-civilisé9 » : n’est-ce pas comme tel que sont traités les opposants, traqués par une troupe de CRS détruisant toute habitation considérée comme précaire sur son passage ? Pour James C. Scott, « plus vous laissez de traces, plus grande est votre place dans l’histoire10 » : les archives sont matérielles ; l’Histoire qui en résulte est nécessairement partielle. De même qu’il ne reste plus rien du centre universitaire de Vincennes aujourd’hui, si ce n’est une clairière11, les autorités souhaitent que la lutte, victorieuse une fois, ne le soit pas de manière pérenne à travers une installation permanente. Les constructions collectives sont détruites pour cette même raison : elles symbolisent ce dont l’État ne veut pas, à savoir la mutualisation, la mise en commun, à rebours d’une jeune tradition propriétaire qui se veut originelle12. Le refus par l’État de tout projet collectif va dans ce sens ; la destruction d’un lieu au nom aussi symbolique que « La Ferme des Cent Noms » également. Car « même les structures sociales et les types d’habitats dans les collines pourraient être utilement envisagées comme des choix politiques13 ». L’utilisation de matériaux de récupération et légers sur la ZAD, comme dans les arbres à Bure ou à l’Amassada à deux pas des Causses, est une décision dictée par la nécessité de construire vite, mais est surtout la traduction d’une volonté de montrer qu’autre chose est possible : des chantiers collectifs pour des cabanes, des hangars, un phare, des habitations aussi diverses qu’il y a d’habitants, comme autant de pieds de nez à l’imposition de chantier décrétés « d’utilité publique ».

Se fédérer contre, se diviser pour

Sur la ZAD peut-être plus que sur les autres sites en lutte, la diversité dans les profils d’habitants est la règle. Cette multiplicité s’est unie contre un projet, alors même que les installations sont diverses et les raisons de continuer la lutte aussi. Là où le cauteleux Nicolas Hulot a appelé à « ne pas confondre écologie et anarchie », les habitants de la ZAD prouvent que les deux sont indissociables dans leur combat. Une fois de plus, l’anarchie souffre de son image défigurée par ceux qui ont le pouvoir de le faire depuis plus d’un siècle. Qui mieux que le géographe libertaire Élisée Reclus pour rappeler que l’attention au milieu comme à la terre et l’anarchie s’associent bien plus qu’ils ne s’opposent ? Lui qui déplore les conséquences de l’industrialisation de son époque sur les cours d’eau dans son Histoire d’un ruisseau (1869) a également œuvré toute sa vie pour la réalisation de ses principes : « Notre destinée, c’est d’arriver à cet état de perfection idéale où les nations n’auront plus besoin d’être sous la tutelle ou d’un gouvernement ou d’une autre nation ; c’est l’absence de gouvernement, c’est l’anarchie, la plus haute expression de l’ordre14. » Les occupants de la ZAD l’avaient depuis le début annoncé : ils luttaient « contre l’aéroport et son monde » — Hulot n’a retenu que le premier de ces combats. L’aéroport étant abandonné, place au monde qui l’a porté : « Nous savons tous que ce que nous aurons à arracher demain sera le maintien de l’usage commun d’un territoire insoumis et ouvert, qui en inspire d’autres. Et que pour ce faire, nous devons construire des formes inédites15. »

Même si ce sont les barricades qui sont les plus visibles, la lutte est avant tout idéologique ; elle dessine un nouveau front entre les tenants de la propriété, l’État, et ceux qui souhaitent bâtir une vie hors d’un cadre uniformisé, dans un ensemble de projets collectifs. James C. Scott oppose une « agriculture d’évasion », qu’il perçoit comme faisant partie de « formes de culture destinées à se soustraire à l’appropriation étatique16 », à une agriculture sédentaire, pratiquée dans les plaines asiatiques et promue par les États pour fixer les populations. Les propositions d’installation sur la ZAD se veulent à la marge des cadres réglementaires habituellement mobilisés mais n’excluent pas d’être intégrées à un territoire dépassant la zone. Le grand écart avec l’État se situe dans la manière dont ces installations souhaitent durer. La « Ferme des Cent Noms » en est l’exemple le plus frappant : ce sont des projets collectifs qui étaient jusqu’à peu proposés, sans titre de propriété individuel. Le collectif des Cent Noms regroupait une vingtaine de personnes travaillant aux alentours de la ferme éponyme ; les chantiers collectifs, comme ceux menés au Très Petit Jardin en dépit des nuages de lacrymo, participent à la réalisation par tous d’un projet qui ne s’arrête pas à une personne. Étendre cette communalisation serait rendre les occupants invisibles pour les instances de régularisation agricoles (MSA et chambres d’agriculture) ; c’est cela même qui gêne tant l’État. « Les dirigeants étatiques considèrent comme presque impossible d’instaurer une souveraineté effective sur une population constamment en mouvement, qui n’a pas de forme permanente d’organisation, qui ne se sédentarise pas, dont le gouvernement est éphémère, dont les formes de subsistance sont flexibles et peuvent changer17 ».

L’impossible souveraineté, et dès lors l’improbable autorité étatique sur ces projets, implique un emploi de la force pour les détruire. La seule alternative proposée passe par la propriété individuelle. À cela, les habitants de la ZAD pourraient opposer l’histoire coloniale de l’État français et ceux qui lui ont résisté. C’est cette même altérité qui a été combattue dans une Algérie colonisée par la loi Warnier (1873), interdisant toute indivision des terres et permettant l’accaparement de plus de terres encore par les colons. S’appuyant sur d’autres exemples historiques, situés pour leur part en forêt, Jean-Baptiste Vidalou a rappelé la connivence entre la colonisation et l’aménagement du territoire, la colonisation et l’action violente de l’État, là où ce dernier peine à se faire « respecter »18. La propriété en indivision décrétée par les opposants au transformateur électrique de Saint-Victor-et-Melvieu, village où s’est bâti l’Amassada, est une manière de lutter contre une confrontation par trop déséquilibrée entre un propriétaire et l’État. Celui-ci trouve face à lui une pluralité d’habitants, qu’il ne sait dès lors comment traiter autrement que par la force.

Se diviser contre, se fédérer pour

On pourrait appliquer à chaque territoire en lutte ce que l’anthropologue Pierre Clastres relevait de ses observations chez les Guarani et dans ses lectures ethnographiques : une Zomia, la ZAD ou le Chiapas, ces espaces se définissent comme un « tout fini » parce qu’ils sont « un Nous indivisé ». Pour Clastres, « la communauté primitive peut se poser comme totalité parce qu’elle s’institue comme unité19 ». En dépit d’un essentialisme problématique chez l’auteur, on peut néanmoins souligner que ce même processus est visible à Notre-Dame-des-Landes et sur nombre de territoires en lutte : un combat fédère et englobe dès lors, sous un seul nom, une multitude de choix. Ce « Nous indivisé » que forment les « zadistes » peut également s’atomiser pour contraindre au mieux l’avancée des forces de l’ordre, en utilisant leur terrain. Cette connaissance de l’espace, les habitants de la ZAD la partagent avec les Ariégeois lors de la guerre des Demoiselles au XIXe siècle ou les Cévenols au XVIIe lors de la guerre des Camisards, chacun des deux territoires s’étant opposé à l’avancée de la puissance étatique. Comme le rappelle Jean-Baptiste Vidalou, la pratique quotidienne de la forêt était un atout dans la dispersion des habitants ou le regroupement opportun. Au sein de la ZAD, s’il y a division, c’est avec bienveillance — du moins, tant que faire se peut —, entre les différents choix de vie expérimentés : « Il y avait dans l’air comme un esprit joyeux de jacquerie et de partage : “On se côtoyait aussi bien autour d’un repas que derrière une barricade”. Gilles s’anime : “Au cours de ces moments intenses, les étiquettes disparaissent”, les identités deviennent poreuses, “de l’anarcho-communisme au paysan, du punk au naturaliste, on ne sait plus qui est qui”20. »

S’il y a division, c’est aussi sous la contrainte, comme outil stratégique pour éviter de s’enfoncer dans un conflit sans fin — c’est la « stratégie d’autodéfense administrative », soit l’acceptation, par une délégation, de proposer des projets d’installation individuels va dans ce sens. Mais il ne fait aucun doute que ces derniers n’auront d’individuel que le nom : le nom de celui ou celle qui subira les obligations imposées par l’UE et l’État à toute exploitation agricole. La multifonctionnalité des paysans, réclamée par l’OCDE dès les années 1990 et décrétée dans les années 2000 avec la réforme de la PAC, est pourtant au principe de ce qu’est la paysannerie. L’impératif « post-productif » lancé aux campagnes aujourd’hui croit être novateur en mêlant travail sur la terre et préservation du paysage : c’était pourtant un processus à l’œuvre bien avant que l’agriculture industrielle ne s’immisce au cœur des pratiques paysannes. Seulement, alors que l’accroissement normatif est avant tout dirigé vers les monocultures céréalières, chacun y est sujet comme s’il était aussi néfaste sur le plan environnemental — et les projets portés à Notre-Dame-des-Landes n’y feront peut-être pas exception. Bien que l’étude soit datée, les affirmations du sociologue rural Henri Mendras prophétisant La Fin des paysans (1967) peuvent encore être lues avec profit : « c’est le passage de la logique paysanne à la rationalité économique dans la gestion des exploitations qui résume et symbolise le conflit de civilisation et la transformation du paysan en producteur agricole21 ». C’est aujourd’hui le mouvement inverse qui effraie l’État et déclenche sa logique répressive.

L’indivision est un principe fondamental de ces luttes, laissant à la diversité des projets la possibilité de s’étendre sans entrave. Mais la fédération de chacun autour d’un combat ne s’opère pas seulement contre un monde ou une agression ; elle se construit également pour un avenir commun. Des expérimentations similaires se retrouvent sur chacun des territoires en lutte ou en passe de l’être : des projets agricoles ayant à cœur de revenir à l’autonomie paysanne, des lieux de vie communs où échanger et partager comme à l’Amassada de Saint-Victor-et-Melvieu, des bibliothèques comme celle du Taslu à la ZAD, communes elles-aussi… L’importance des moyens mis en œuvre pour déloger les habitants de la ZAD indique la crainte de l’État de voir son autorité remise en cause. Mais, peut-être plus encore, c’est de voir émerger un contre-pouvoir qui, au lieu de combattre frontalement, ne souhaite que rester à l’écart et prouver que ce qu’il fait est possible, qui effraie. Ce qui se joue à Notre-Dame-des-Landes prouve que se poser à la marge n’est pas une attitude si absurde que ça ; que c’est plutôt encourager l’inacceptable — de l’agriculture industrielle à la financiarisation de la culture, de la précarisation des travailleurs au délaissement des plus démunis — qui est inimaginable.

Notes:

1. Elisée Reclus et Pierre Kropotkine ont tous deux appliqué leur raisonnement géographique à leur anarchisme, et inversement. Le premier a écrit une Nouvelle Géographie Universelle (1876-1894) aussi bien que L’Évolution, la révolution et l’idéal anarchique (1902) ; le second appuie sa théorisation de l’entraide sur les observations qu’il a pu mener en Sibérie.
2. L’Institut Géographique National (IGN) est issu du Service Géographique de l’Armée (SGA) ; les colonies françaises ont servi de terrain à de nombreux géographes, constituant un courant à part entière — la géographie coloniale — dont la géographie tropicale puis du développement sont issues.
3. Voir Yvonne Verdier, Façons de dire, façons de faire, Gallimard, 1979.
4. Le géographe libertaire canadien Simon Springer revient sur cette connivence dans son ouvrage Pour une géographie anarchiste (2018) : les géographes ont d’abord été mobilisés dans des contextes belliqueux — Emmanuel De Martone a par exemple été convoqué pour la modification des frontières européennes suite à la Première Guerre mondiale — puis pour l’aménagement du territoire. Par ailleurs, si le marxisme, à la suite de David Harvey, est bien représenté dans la discipline, l’anarchisme était jusqu’à peu quasiment inexistant.
5. Voir Philippe Contamine (dir.), Guerre et concurrence entre les États européens du XIVe au XVIIIe siècle, PUF, 1998.
6. James C. Scott, Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, Seuil, 2013, p. 9.
7. Ibid., p. 29.
8. Ibid., p. 44.
9. Ibid., p. 54.
10. Ibid., p. 61.
11. Voir Virginie Linhart, Vincenne, l’université perdue, coproduction Arte France, Agat films & Cie, 2016.
12. Le droit de propriété est défini comme droit naturel et imprescriptible dans l’article deux de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen ; la Loi du partage du 5 juin 1793 réduit la possibilité d’user de biens communaux. Tout comme le mouvement des enclosures en Angleterre, l’avènement de la propriété privée comme droit est historique, datable donc, et non naturel.
13. James C. Scott, op. cit., p. 59.
14. Elisée Reclus, L’Anarchie (1894), dans Écrits sociaux, Héros-Limite, 2012.
15. Collectif Mauvaise Troupe, Saisons – nouvelles de la zad, éditions de l’Éclat, 2017.
16. James C. Scott, op.cit., p. 47.
17. Ibid., p. 67.
18. Voir Jean-Baptiste Vidalou, Être forêts, habiter des territoires en lutte, La Découverte, 2017.
19. Pierre Clastres, Archéologie de la violence, la guerre dans les sociétés primitives, éditions de l’Aube, 2013, p. 43.
20. Gaspard d’Allens et Lucile Leclair, Les Néo-paysans, Seuil / Reporterre, 2016, p. 62.
21. Henri Mendras, La Fin des paysans, Acte Sud, 1992, p. 24.

 


Zomia Asie du Sud-Est

Lectures complémentaires:

Manifeste pour la Société des Sociétés

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

Comprendre-le-systeme-legal-doppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-steven-newcomb1

Effondrer le colonialisme

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Quand Hulot rime avec Monsanto

 

Résistance politique: Zomia ou l’art de ne pas être gouverné… Anarchisme dans les sociétés des hauts-plateaux d’Asie du Sud-Est

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Nous avons cet ouvrage en anglais et il était dans notre intention future d’en faire un compte-rendu, traduction partielle. Nous avons couvert des aspects des sociétés originelles amérindiennes, les recherches d’anthropologues comme Pierre Clastres et Robert Jaulin, expliquant le côté organisationnel “anarchisant” de ces sociétés, nous avons couvert ce domaine avec les sociétés traditionnelles africaines, nous avons pointé le projecteur sur la société celtique sans Etat qui existait, inter-connectée, du Danube à l’Irlande pendant 8 siècles, la “guerre des Gaules” n’en étant que le tout dernier épisode ; ne manquait plus qu’une étude sur les sociétés asiatiques…

Ce livre de l’anthropologue américain et professeur de science politique James C. Scott sur les sociétés sans État du sud-est asiatique est le maillon qui boucle la boucle.
Partout dans le monde il s’avère qu’au-delà du temps et de l’espace, les sociétés humaines se sont organisées et s’organiseraient toujours si on leur en laissait le loisir (là est toute la problématique…), en société non hiérarchisée, égalitaire, communaliste et donc non pas “sans” État, mais comme le faisait remarquer Pierre Clastres: contre l’État.

L’anthropologue James C. Scott nous confirme une fois de plus que la société politiquememt divisée menant à l’État et sa préservation par et pour une oligarchie dominante politiquement puis économiquement par la fusion du politique dans l’économique, n’est qu’une anomalie et non pas une “évolution” de la société humaine, anomalie qui est devenu un véritable cancer.

~ Résistance 71 ~

« Un calcul approximatif donnerait les populations minoritaires de la seule Zomia au nombre de 80 à 100 millions de personnes. Ses peuples sont fragmentés en des centaines d’identités ethniques parmi cinq grands groupe de langues, ce qui met au défi toute classification basique… Zomia est un terme désignant les habitants des hauts-plateaux, commun à plusieurs langues tibéto-birmanes parlées dans la zone des frontières indo-bengladesho-birmanes. Plus précisément ‘Zo’ veut dire ‘isolé, reclus’ et prend donc la connotation dans ces régions de vivre dans les collines et plateaux ; ‘Mi’ voulant dire ‘peuple’. Comme c’est le cas ailleurs en Asie du Sud-Est, Mi-Zo ou Zo-Mi sont deux termes qui ont désigné les peuples des plateaux et des collines tout en appliquant l’étiquette également à la zone géographique… »
= James C. Scott, professeur d’anthropologie et de science politique a l’université de Yale, membre de l’académie des arts et des sciences des Etats-Unis =

 

Une histoire anarchiste des hautes terres d’Asie du Sud-Est 
Zomia ou l’art de ne pas être gouverné

 

vendredi 17 juin 2016, par Jacques Berguerand

 

James C. Scott
 Zomia ou l’art de ne pas être gouverné

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Guilhot,
Frédéric Joly et Olivier Ruchet
Le Seuil, Paris, 2013
544 pages

Depuis deux mille ans, les communautés d’une vaste région montagneuse d’Asie du Sud-Est refusent obstinément leur intégration à l’État. Zomia, c’est le nom de cette zone d’insoumission qui n’apparaît sur aucune carte, où les fugitifs, environ cent millions de personnes, se sont réfugiés pour échapper au contrôle des gouvernements.

Traités comme des « barbares » par les États qui cherchaient à les soumettre, ces peuples nomades ont mis en place des stratégies de résistance parfois surprenantes pour échapper à l’État, synonyme de travail forcé, d’impôt, de conscription, de soumission. Privilégiant des modèles politiques d’auto-organisation, certains sont allés jusqu’à choisir d’abandonner l’écriture pour éviter l’appropriation de leur mémoire et de leur identité.

Il s’agit ici d’une contre-histoire de la modernité. Comme Pierre Clastres, James C. Scott [1] nous raconte l’histoire d’une « société contre l’État ». Car Zomia met au défi les délimitations géographiques traditionnelles et les évidences politiques, et pose des questions essentielles : que signifie la « civilisation » ? Que peut-on apprendre des peuples qui ont voulu y échapper ? A-t-il existé et existe-t-il encore des sociétés sans État ? Une société peut-elle se constituer contre l’État ? L’histoire de la rebelle Zomia nous rappelle que « civilisation » peut-être synonyme d’oppression.

La Zomia

Zomia signifie « gens de la montagne », terme commun à plusieurs langues tibéto-birmanes parlées dans la zone frontalière entre l’Inde, le Bangladesh et la Birmanie.

Il s’agit d’une étendue de 2,5 millions de kilomètres carrés, équivalente à l’Europe de l’Ouest, qui se trouve à la périphérie de neuf États (Chine, Birmanie, Inde, Bangladesh, Bhoutan, Thaïlande, Laos, Vietnam, Cambodge) et au centre d’aucun, peuplée de minorités d’une variété ethnique et linguistique sidérante. Cinq familles linguistiques sont partagées par des centaines d’identités ethniques, dans un espace d’altitude de 300 à 4 000 mètres. La Zomia est la dernière région du monde dont les peuples n’ont pas encore été complètement intégrés à des États-nations. Ces peuples doivent être plutôt approchés comme des communautés de fuyards, de fugitifs qui ont, au cours des deux derniers millénaires, tenté de se soustraire aux différentes formes d’oppression que renfermaient les projets de construction étatique à l’œuvre dans les vallées. La plupart d’entre eux ont au départ tenté de se soustraire à un État en particulier : l’État chinois Han sous sa forme précoce, à partir du Ier millénaire avant J-C. Il n’y a pas si longtemps, de tels peuples se gouvernant eux-mêmes sans structures étatiques représentaient la majorité de l’humanité. Et l’on peut dire que chaque continent a eu, ou a encore, sa « zomia ». On peut la définir encore comme une zone refuge depuis mille cinq cents ans, en réponse à la construction d’États dans les vallées fertiles.

Il serait faux de voir ces populations comme des vestiges de populations « primitives, archaïques, voire néolithiques », des vestiges d’une formation sociale antérieure. Il semblerait plutôt qu’un certain nombre de peuples indigènes, en Amérique centrale et du Sud par exemple, comme dans certaines régions du Sud-Est asiatique, aient été par le passé des cultivateurs sédentaires obligés de réorganiser leurs sociétés sous la pression d’États en construction. Loin de toute interprétation « évolutionniste », il faut plutôt y voir une réponse politique, une stratégie d’esquive de l’État. Loin de ces « barbares » incapables de progrès culturel, il faut au contraire concevoir le peuplement des collines comme un long processus de migrations avec sédimentation démographique et redéfinition des identités dans cet espace à distance de l’État. La plupart, sinon la totalité, des caractéristiques qui participent à stigmatiser les populations des collines, loin d’être les marqueurs de « primitifs » que la « civilisation » aurait laissés derrière elle, gagnent à être envisagées sur le long terme comme des adaptations destinées à éviter à la fois leur capture par l’État et l’apparition de toute formation étatique en leur sein.

Empires agraires et maritimes

En Asie du Sud-Est, la sédentarisation majoritaire des populations ne semble pas antérieure à la création d’États agraires basés sur la culture céréalière, comme la première dynastie Han en Chine, même si on peut dire que ces États pouvaient se renforcer, ou se construire, à partir d’un poumon rizicole irrigué, préalablement développé très lentement par des générations de familles. En général, les travaux d’irrigation survivaient la plupart du temps à l’effondrement de ces États, très instables politiquement, les archéologues y trouvant des champs de ruines à foison.

Jusqu’au début du XIXe siècle, les difficultés de transport, les technologies militaires, les réalités démographiques limitaient l’extension géographique des États. Depuis une cinquantaine d’années, il n’en est plus de même : États-nations et frontières dominent le monde. Vers 1600, il y avait en Asie du Sud-Est 5,5 habitants au kilomètre carré, 35 en Inde et en Chine, 11 en Europe. Il faut noter aussi l’insignifiance démographique et spatiale des premiers États, Chine, Égypte, Inde, Grèce classique, Rome. Beaucoup d’espaces de repli, donc, pour des populations récalcitrantes.

Un empire continental ne pouvait régner que dans un rayon de 300 kilomètres. Plus loin, il ne contrôlait plus rien. À pied, il fallait compter 25 kilomètres par jour, beaucoup moins en zone de montagne, et les transports se faisaient surtout avec des bœufs. Dans le monde prémoderne, l’eau fait se rejoindre les populations, alors que les montagnes, surtout si elles sont hautes ou accidentées, les séparent. Au milieu du XVIIIe siècle, il fallait le même temps à un citoyen anglais pour aller à pied de Londres à Édimbourg qu’il lui en fallait pour aller en bateau de Southampton au cap de Bonne-Espérance.

Les empires maritimes, ou côtiers, tels que l’Empire malais des XVe et XVIe siècles, étaient plus mobiles, et même s’ils installaient des péages sur les axes stratégiques du commerce, ils ne contrôlaient généralement pas l’intérieur du pays. Là résidait leur faiblesse : difficile de mobiliser des armées nombreuses et de faire suivre l’intendance. De même qu’Athènes, résolument tournée vers la mer, qui fut défaite pendant les guerres du Péloponnèse par Sparte et Syracuse, rivales plus agraires et plus à même de tenir de longs sièges. Là se situent pourtant les principaux États précoloniaux de l’Asie du Sud-Est, grands carrefours culturels et commerciaux. Là existaient aussi des Zomia maritimes, mobiles et pirates, qui écumaient les mers du Sud, qui les écument encore aujourd’hui dans la Corne de l’Afrique.

Zomia partout

En Asie du Sud-Est, les populations rétives partiront dans les montagnes, fuyant les États en formation dans les plaines plus riches. En Amérique latine, ces mêmes populations coloniseront les forêts, fuyant les hauts plateaux plus riches et plus salubres où s’installent les Empires inca, aztèque et maya. Pierre Clastres avance que les sociétés amérindiennes dites primitives d’Amérique du Sud n’étaient pas d’anciennes sociétés ayant échoué à inventer une agriculture sédentaire ou des formes étatiques, mais plutôt des sociétés de cultivateurs anciennement sédentaires ayant abandonné l’agriculture et des villages fixes en réponse aux effets de la construction de ces grands empires, ou de la conquête espagnole. De même un autre ethnologue, Ernest Gellner, analyse l’opposition entre Arabes et Berbères partageant des éléments d’une culture plus vaste et une foi en l’Islam, comme une opposition explicitement et délibérément politique. Il souligne que l’autonomie politique et le tribalisme de la population berbère du Haut-Atlas n’est pas un tribalisme prégouvernemental, mais un rejet stratégique et partiel d’un gouvernement particulier.

Vers 1600, le massif continental du Sud-Est asiatique était sept fois moins peuplé que la Chine. Par conséquent, le pouvoir sur les hommes y conférait le pouvoir sur les terres, tandis qu’en Chine c’était plutôt l’inverse. D’où la nécessité pour les États des plaines rizicoles de maintenir une population nombreuse, généralement réduite à l’esclavage, souvent razziée dans les collines ou obtenue en faisant la guerre à d’autres États, concentrée dans ces riches zones de rizières irriguées faciles à contrôler et à soumettre à l’impôt. Dans ces zones de rizières irriguées, la densité démographique était dix fois plus élevée que dans les zones de riz de colline ou de cultures sur abattis-brûlis. Le phénomène sera le même dans les Philippines sous domination espagnole.

En Europe par exemple, les Cosaques n’étaient à l’origine que des serfs fuyant l’ensemble de la Russie européenne, et qui se regroupèrent aux frontières de l’Empire. De même les Roms et les Sinti, soumis aux galères dans le bassin méditerranéen ou enrôlés de force dans les armées prussiennes, s’installèrent-ils dans les Balkans. Dans l’espace français, on peut interpréter le peuplement du Rouergue albigeois au XIIe siècle comme une réaction à la répression sanglante de l’hérésie cathare. Tout comme le peuplement de certaines montagnes du sud de la France, Luberon, Préalpes franco-italiennes par les Vaudois persécutés au XIIIe siècle par l’Inquisition, ou du sud-est du Massif central par les huguenots pourchassés au XVIIe siècle par Louis XIV.

Au moment de l’exploitation de l’Amérique par les Européens, de nombreux esclaves africains s’enfuirent dans les forêts, comme au Brésil où ils furent vingt mille à créer la République de Palmares. Des communautés noires existent encore aujourd’hui en Colombie. On peut aussi analyser la révolte zapatiste des vingt dernières années au Mexique comme la résurgence d’une Zomia moderne dans ce pays. D’autres refuges existaient, plus modestes, marais, marécages, comme les grands marais du cours inférieur de l’Euphrate qui furent un refuge pendant deux mille ans (ils furent asséchés par Saddam Hussein). Le Grand Marais Maudit à la frontière de la Caroline du Nord et de la Virginie, en Amérique, fut aussi un refuge pour tous les laissés-pour-compte, Européens et Indiens, de l’installation des Français puis des Anglais dans cette région au XVIIe siècle. En Pologne, à la frontière entre la Biélorussie et l’Ukraine actuelles, ce fut le marais du Pripet qui tint ce rôle, tout comme les Marais pontins, près de Rome, accueillirent les esclaves fuyant l’Empire (ils furent asséchés par Mussolini). La liste serait encore très longue.

Centres et périphéries

En fait, il s’agit d’une histoire symbiotique des collines et des vallées, d’une construction commune dans le temps, d’une coévolution de deux espaces antagonistes mais profondément reliés. La Zomia se situe aux frontières des centres étatiques. Elle se construit contre eux.

À partir de la dynastie Ming, au milieu du XIVe siècle, et jusqu’au XIXe avec la dynastie Qing, le sud de la Chine sera l’objet de rébellions massives et d’exodes en réponse à l’expansion Han. En fait, les Hans étaient eux-mêmes poussés par les Mongols venus du Nord et du Nord-Ouest. À l’Ouest, il y aura aussi en Inde une poussée vers l’Est qui alimentera la Zomia. Ces populations se mélangeront avec les populations des collines déjà installées, peu nombreuses et filles de précédentes migrations forcées. Les populations des vallées sont aussi, souvent, d’anciennes populations des collines, et vice versa. Ainsi, on verra la naissance de sociétés en grande partie « marron », nom donné aux esclaves fugitifs dans les Amériques. Les peuples des collines contemporains sont issus d’un long processus de « marronnage » qui les a soustraits aux projets d’étatisation dont les vallées furent le théâtre.

Identités hybrides

Ces sociétés vont se constituer des identités hybrides, sans unité politique, ou très éphémère. En général, elles sont constituées de petits groupes dont les unités élémentaires sont la famille nucléaire, les lignages, les parentèles, les hameaux, les villages, plus rarement les villes et les confédérations. Cette forme d’organisation politique en petites unités répond à un besoin de souplesse face aux razzias permanentes dont elles sont l’objet par les États naissants. Tantôt elles se révoltent, tantôt elles retournent vers leur élément le plus simple, familial ou villageois, le plus apte à assurer la fuite et la survie.

Il faut noter aussi la nature chimérique de leurs principales identités ethniques. En effet, ces « zones de morcèlement » sont un patchwork d’identités culturelles et linguistiques complexes.

Loin d’être la matière première originale qui aurait servi à construire les États et les « civilisations », ces sociétés sont pour l’essentiel un produit dérivé du processus de formation de l’État, conçu pour offrir aussi peu de prise que possible aux logiques d’appropriation. Ces peuples sont une sorte d’archives historiques des croyances et des rituels qui étaient ceux de leurs ancêtres, ou acquis pendant leurs migrations. Au début du XVIIIe siècle, on peut noter des coalitions interethniques ou intertribales, au sud-ouest de la Chine, contre l’emprise croissante des colons hans, et contre le monopole impérial du thé. Ces révoltes millénaristes sont menées par des « prophètes », hommes-dieux chrétiens ou bouddhistes. Les populations collinéennes sont plutôt animistes, et chrétiennes aujourd’hui, contrairement aux vallées bouddhistes ou islamistes. Mais l’animisme n’est jamais loin de toutes ces religions. Marx disait : « La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle, et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. » Pour Max Weber, « le besoin de salut au sens le plus large trouve l’un de ses principaux foyers au sein des classes déshéritées ».

Agricultures nomades

L’unité de ces sociétés se trouve plutôt dans leurs pratiques agricoles : agriculture nomade sur abattis-brûlis, qu’il faut voir comme une « agriculture fugitive » (qui se pratique aujourd’hui encore en de très nombreux endroits), culture de l’igname, du manioc, du millet, de la patate douce, plus tard de la pomme de terre et du maïs, dont les récoltes, peu visibles, peuvent rester dans le sol et être extraites en temps voulu. Utilisation, s’il le faut, de la cueillette, de la chasse, de la pêche, et constitution de confédérations tribales occasionnelles et éphémères. Ces sociétés peuvent aussi, pour certaines, pratiquer le nomadisme pastoral.

Aujourd’hui, on justifie l’interdiction de l’agriculture sur brûlis en la faisant passer pour une pratique nocive pour l’environnement qui détruit la couche superficielle des sols, favorise l’érosion, et menace la forêt. Ces politiques s’expliquent essentiellement par le fait que l’État a besoin de réquisitionner ces terres pour les peupler de façon permanente, tirer un revenu de l’extraction des ressources naturelles, et placer ainsi sous son joug des populations sans État. Au Vietnam se sont déroulées de vastes campagnes de déplacement de populations et de sédentarisation forcée. Le régime colonial français en Indochine, pour sa part, cherchait avant tout à transformer les terres cultivables en plantations de caoutchouc.

Liées malgré tout

Malgré leur mépris pour les populations des collines, les États des vallées leur étaient liés par des liens profonds de dépendance économique, et le caractère complémentaire des niches agro-écologiques qu’ils occupaient respectivement. Les vallées s’étaient vues transformées en monocultures rizicoles irriguées, et de nombreux produits leur parvenaient des collines, pour leur propre consommation et aussi pour le commerce à plus longue distance, souvent côtier. Il s’agissait de produits de la forêt, essences de bois rares, santal et camphrier, résines et latex, plantes thérapeutiques, miel, cire d’abeille, thé, tabac, opium, poivre surtout à partir du XVe siècle, pierres et métaux précieux, bétail et peaux, coton, sarrasin, maïs, patate douce. La liste n’est pas exhaustive. Dans l’autre sens, les marchés des vallées fournissaient aux populations des collines les produits indisponibles chez eux : sel, poisson séché, métaux, céramiques, tissus, outils et armes en métal. Surtout, les gens des collines fournissaient aux États des vallées de la main-d’œuvre sous forme d’esclaves capturés à l’occasion de grandes razzias, et ces esclaves étaient systématiquement tatoués au fer rouge. Pour la société grecque, avant le vin, l’huile d’olive ou le blé, les esclaves représentaient la première marchandise. Certains États, comme à Java vers le Xe siècle, pour amadouer les gens des collines, accordaient des concessions foncières à des bénéficiaires qui s’engageaient à défricher la forêt, et à convertir en rizière permanente et irriguée les essarts livrés à l’agriculture sur brûlis.

Aujourd’hui, on sait que les guerres produisent des masses de migrants, déserteurs ou civils fuyant les zones de combats : Rwanda, Congo, Soudan, Syrie, etc.

« Villages cachés » karènes

L’auteur, qui s’est penché plus particulièrement sur la population karène en Birmanie, raconte l’histoire de ce peuple déraciné vers la fin du XVIIIe siècle pendant les guerres birmano-siamoises, pourchassé aujourd’hui encore par les militaires birmans à l’aide d’une stratégie contre-insurrectionnelle massive. L’armée birmane appelle « villages de la paix » les zones civiles qu’elle contrôle dans les régions karènes, et « villages cachés » celles qui abritent les « rebelles ».

L’armée doit subvenir à ses besoins sur le dos des populations. Les personnes soumises se voient attribuer une carte d’identité, des lotissements sont construits près des garnisons militaires. Nombreux sont ceux qui fuient en Thaïlande. Les autres fuient dans la forêt et se constituent en tout petits groupes, familiaux pour la majorité, et reviennent à des pratiques de cueillette ou à des plantations rustiques, bananier, igname, manioc, patate douce. Les individus, les cultures et les champs sont ainsi déployés de façon à éviter la capture.

Les Britanniques, au début du XXe siècle, avaient déjà tenté vainement de « pacifier » ces collines karènes.

Une histoire anarchiste de la Zomia

Pour l’essentiel de son histoire récente, jusqu’au XVIIIe siècle, l’Asie du Sud-Est a été marquée par une absence relative d’États. Lorsqu’ils apparaissaient, ils avaient tendance à être remarquablement éphémères et relativement faibles au-delà du rayon d’influence, modeste et variable, de leurs centres. Dans cette perspective, on peut dire que ce sont les États qui ont créé les tribus. Les sociétés tribales enregistrées par l’ethnographie sont majoritairement des formations secondaires, qui se distinguent par les mesures spécifiques qu’elles ont prises pour se tenir en dehors du processus d’incorporation au sein d’un appareil d’État. Pour ce dernier, la personne « civilisée » est celle qui est « sujette » d’un État, la « non civilisée » étant celle qui est « non assujettie ». On peut aujourd’hui analyser une partie des résistances contemporaines à nos sociétés avec l’aide de ces outils conceptuels, en les considérant comme une tentative d’échapper à l’assujettissement à un État, même si l’État-nation est en perte de vitesse, et laisse progressivement la place à d’autres formes d’organisation politique de la société, et d’autres structures de contrôle et de coercition des individus et des groupes.

Mais ceci est une autre histoire.

Jacques Berguerand

Texte paru initialement dans Archipel,
n° 228, juillet-août 2014.

Source : infokiosques.net.

Notes

[1] James C. Scott, né en 1936 et professeur à Yale, se consacre depuis le début des années 1970 à l’analyse des formes de résistance auxquelles les dominé·e·s, les peuples colonisés, les laissés-pour-compte ont eu recours pour contrer la domination de l’État, précolonial, colonial ou postcolonial. Il se revendique anarchiste et partage sa vie entre l’écriture et la tenue de sa ferme dans le Connecticut.
Ses principaux ouvrages :
The Moral Economy of the Peasant. Rebellion and Subsistence in Southeast Asia, Yale University Press, 1976.
Weapons of the Weak. Everyday Forms of Peasant Resistance, Yale University Press, 1985.
Domination and the Arts of Resistance. Hidden Transcripts, Yale University Press, 1990 (La Domination ou les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, éditions Amsterdam, trad. Olivier Ruchet, 2009, épuisé).
Seeing like a State. How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed, Yale University Press, 1998
The Art of Not Being Governed. An Anarchist History of Upland Southeast Asia, Yale University Press, 2009 (Zomia, ou l’art de ne pas être gouverné, Paris, Seuil, trad. Nicolas Guilhot, Frédéric Joly, Olivier Ruchet, 2013).
Two Cheers for Anarchism. Six Easy Pieces on Autonomy, Dignity, and Meaningful Work and Play, Princeton University Press, 2012 (Petit éloge de l’anarchisme