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Résistance politique: Les formes quotidiennes de la résistance paysanne 2/3 (James C Scott)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, démocratie participative, documentaire, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 17 février 2020 by Résistance 71

 

 

“il faut sinon se moquer, en tout cas se méfier des bâtisseurs d’avenir. Surtout quand pour bâtir l’avenir des hommes à naître, ils ont besoin de faire mourir les hommes vivants. L’homme n’est la matière première que de sa propre vie. Je refuse d’obéir.”
~ Jean Giono ~

« Un homme vivant seul répond à une frappe à sa porte. Devant lui se tient Tyrannie, armée et toute puissante qui lui demande: ‘Te soumettras-tu ?’ L’homme ne répond pas et la laisse entrer. L’homme la sert durant des années, puis Tyrannie devient malade par empoisonnement de sa nourriture. Elle finit par mourir. L’homme ouvre alors sa porte, se débarrasse du corps encore chaud, retourne dans sa maison, ferme la porte derrière lui et dit: ‘Non ! »
— Bertold Brecht —

“La terre et l’esprit [Geist] sont donc la solution du socialisme… Les socialistes ne peuvent en aucune manière éviter le combat contre la propriété foncière. La lutte pour le socialisme est une lutte pour la terre ; la question sociale est une question agraire !”
~ Gustav Landauer ~

 

 

Les formes quotidiennes de la résistance paysanne (larges extraits)

 

James C. Scott

2012

 

source:

https://libcom.org/history/everyday-forms-peasant-resistance-james-c-scott

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

 

L’effort pour enrayer la moissonneuse-batteuse

L’introduction de la moissonneuse-batteuse, le plus soudain et le plus dévastateur des changements associé avec la double récolte, a aussi généré la plus active des résistances. Celle-ci alla bien plus loin que les arguments tenus au sujet de son efficacité, des plaintes au sujet des pertes salariales et la calomnie contre ceux qui louaient les services de la machine. De par toute la zone de riziculture de la province de Kedah, véritable grenier à riz du pays, il y eut des efforts pour physiquement empêcher les machines d’entrer sur les rizières. Il y eut des cas de sabotages et de vandalisme ainsi que des tentatives étendues d’organiser des “grèves” des transplanteurs envers ceux qui louèrent les machines en premier lieu. Toutes ces actions finirent par échouer d’empêcher la mécanisation des récoltes de la riziculture, bien que sans aucun doute elles la limitèrent et la retardèrent.

Le sabotage et l’obstruction des moissonneuses-batteuses commencèrent dès le début des années 1970 lorsque quelques machines prototypes furent utilisées à titre expérimental dans les champs. Ce ne fut qu’en 1976 qu’un gros effort de mécanisation commerciale commença ainsi que les actes de vengeance affiliés. Les fonctionnaires du Muda Agricultural Development Authority choisirent de ne parler que de simple “vandalisme”.

Des batteries furent enlevées des machines et jetées dans les fossés d’irrigation, des carburateurs et autres filtres à air furent détruits, du sable et de la boue furent introduits dans les réservoirs d’essence. Au moins une moissonneuse-batteuse fut brûlée. Un petit groupe réveilla de nuit le gardien qui dormait dans la cabine, lui demanda de sortir et mit le feu à l’engin avec du kérosen trouvé alentour.. Dans bien des villages, la rumeur de violence fit réfléchir voire dissuada les fermiers d’utiliser les services des machines.

De telles tactiques empêchèrent l’utilisation des machines dans les rizières pendant trois saisons complètes. Deux aspects de ce sabotage et des menaces associées méritent un intérêt particulier. Premièrement, il est clair que l’objectif des saboteurs n’étaient en rien le vol, rien ne fut jamais volé. Deuxièmement, tous les sabotages eurent lieu de nuit et furent commis par des individus ou de petits groupes qui agissaient de manière anonyme. Ils étaient de plus protégés par leurs compagnons villageois qui, même s’ils savaient de qui il s’agissait, clâmait toujours une parfaite ignorance lors des enquêtes de police. Ainsi, il n’y eut jamais de mise en accusation ni d’arrestation. La pratique de poster un veilleur de nuit avec les machines date de ces premiers évènements.

Dans le même temps, ll y eut les débuts d’un mouvement collectif plus discret, celui des femmes afin de mettre la pression sur les fermiers qui louaient les machines. Les hommes et les femmes, souvent de même famille, avaient bien entendu souvent perdu des revenus à cause de la machinerie, mais ce furent les femmes qui eurent une véritable puissance de négociation. Elles étaient toujours jusqu’à cette époque, en contrôle totale des transplants de riz (NdT: transplanter les jeunes pousses de riz dans les rizières, ceci est aujourd’hui entièrement mécanisé dans la plupart des pays d’Asie, par exemple aujourd’hui au Japon, pays industrialisé, une ferme de riz de dizaines d’hectares se gèrent entièrement en famille, 2 ou 3 personnes, tout étant hautement mécanisé… Il n’y a plus d’ouvriers agricoles depuis bien longtemps au Japon, ceci est aussi le fait d’une nécessité démographique). Les femmes qui glanaient les rizières après les récoltes étaient les mêmes qui transplantaient les jeunes pousses de riz en début de culture. Elles perdaient la moitié de leurs revenus saisonniers et elles étaient compréhensiblement reluctantes à transplanter le riz des fermiers qui utiliseraient des machines pour la moisson. Ces groupes de femmes s’organisèrent en opération de boycott qui refusait de transplanter le riz des fermiers qui louaient les moissonneuses-batteuses.

[…]

Le vol de rizière: la résistance routinière

La tentative de coup d’arrêt à la récolte par moissonneuses-batteuses bien que n’étant pas vraiment quelque chose de bien dramatique, sortait sans aucune doute de l’ordinaire. Ceci se produisit sur une toile de fond discrète de résistance routinière au sujet des salaires, de l’occupation des sols, des loyers et de la distribution des rizières qui est une caractéristique permanente dans le Sedaka et dans toute mise en place agraire stratifiée. Un examen rapproché de cette réalité de la lutte met en valeur une forme implicite de syndicalisme local qui est renforcé à la fois par l’entraide entre les pauvres et par une grande quantité de vol et de violence contre la propriété. Rien de cette activité ne pose une menace fondamentale à la structure de base des inégalités agraires, que ce soit matériellement ou symboliquement. Ce que cela représente néanmoins, est un processus constant de mise à l’épreuve et de renégociation des relations de production entre les classes.

Des deux côtés: propriétaire, métayer / paysan-ouvrier agricole, il y a cette quête sans fin de saisir le moindre petit avantage et de le maintenir, de tester les limites de la relation existante, de voir précisément ce qu’on peut en tirer et d’inclure la marge retirée comme partie d’un gain de territoire accepté ou du moins toléré. Aux cours des décennies, il est évident que tout ceci a favorisé les fortunes des grands fermiers et des propriétaires terriens. Ils ont non seulement absorbé une grande partie des terres arables défendues par les locataires et ouvriers agricoles, mais ce faisant, ils ont aussi réduit (en le marginalisant) le périmètre de la lutte. Même sur ce périmètre réduit, il y a une pression constante exercée par ceux qui espèrent regagner du terrain et ce qu’ils ont déjà perdu. Les résistants n’ont pas besoin d’une explication et d’une coordination explicites pour mener la lutte, car le simple impératif de vivre correctement est suffisant pour les motiver.

Les dimensions et modus operandi de cette résistance plus “routinière” pourraient remplir des volumes. Pour le but de notre discussion ici, la plupart des problèmes de base posés par une telle résistance peut être perçu dans la forme particulièrement “populaire” qu’ils prennent: le vol de riz. Le vol rural n’est en rien remarquable en lui-même, il est pratiquement une caractéristique permanente de la vie agraire stratifiée où et quand l’État et ses agents sont insuffisants pour contrôler. Quand le vol prend les dimensions de la lutte dans laquelle les droits à la propriété sont contestés, alors là cela peut devenir un élément essentiel pour toute analyse attentive des relations de classe.

La quantité de terres arables volées au cours d’une saison, bien que pas très grande en proportion de la récolte totale, est alarmante pour le grand fermier et de plus, on pense que cela est en croissance. Il n’y a pas de statistiques officielles disponibles bien sûr, mais j’ai fourni l’effort d’enregistrer toutes ces pertes de terres qui m’ont été rapportées durant la saison principale de 1979-80. La plus grande catégorie est celle du vol de riz complet non battu.

Rapport des vols de riz par sacs pour la saison 1979-80

Fanner Reported Loss

gunny sack(s)

Shahnon 1

Haji Kadir 1

Samat 1

Abu Hassan 2

Ghani Lebai Mat 1

Amin 2

Tok Long 2

Idris 1

Lebai Pendek 2

Fadzil 1

Total 14

(valeur marchande approximative = M$532.)

[…]

D’autres formes de résistance de la part des pauvres de Sedaka changent dans leurs détails mais pas dans l’aspect général. Une des marques de fabrique de pratiquement toute résistance dans le Sedaka est l’absence relative de toute confrontation ouverte de classe que ce soit. Là où la résistance est collective, elle est très prudente ; lorsqu’elle est le fait d’individus ou de petits groupes attaquant la propriété, elle est anonyme et très souvent nocturne. Par sa prudence calculée et son secret, elle préserve dans la plupart des cas, le théâtre du pouvoir qui domine la vie publique du Sedaka. Toute intention de prendre d’assaut la scène publique peut être désavouée et des options sont toujours maintenues de manière consciente. La déférence et la conformité bien que rarement rampantes, continuent d’être la position publique des pauvres. Mais aussi, derrière le décor, il est toujours possible de tester les limites.

La résistance au Sedaka n’offre pratiquement rien de ce qu’on pourrait s’attendre à trouver dans l’histoire typique du conflit rural. Il n’y a pas d’émeutes, pas de manifestations, pas de vandalisme, pas de délinquance sociale organisée, pas de violence ouverte. La résistance découverte n’a aucun lien avec des mouvements politiques extérieurs plus importants, d’idéologies ou de cadres révolutionnaires, bien qu’il soit clair que de telles luttes se soient tenues dans presque tous les villages de la région. Les formes de résistance ici notées ne demandent que très peu de coordination, encore moins d’organisation politique, bien qu’elles pourraient en bénéficier. Bref, elles sont des formes de résistance propres à un village et sa sphère indigène. Si nous sommes prudents avec l’utilisation de ce terme, elles pourraient être vues comme des formes de résistance primitive.

L’utilisation du mot “primitif” n’implique pas, comme le fait Hobsbawm, que ce sont des méthodes arriérées et destinées à évoluer vers des tactiques et idéologies plus élaborées. Cela implique simplement que ces formes de résistance sont les stratégies quasi permanentes, quotidiennes et continues de classes rurales subordonnées œuvrant dans des conditions difficiles. En temps de crise ou de changement politique, elles pourront être appuyées par d’autres formes de lutte qui sont plus opportunes. Il y a eu de chances néanmoins qu’elles disparaissent aussi loin que la structure social rurale demeure inégale et exploiteuse. Elles sont le lit même dans lequel d’autres formes de résistance peuvent grandir et il y a de très grandes chances qu’elles persistent après que de telles autres formes aient réussies ou échouées à leur tout de donner un nouveau schéma inégalitaire.

A suivre…

« La machine de l’État est oppressive par sa nature même, ses rouages ne peuvent fonctionner sans broyer les citoyens, aucune bonne volonté ne peut en faire un instrument du bien public ; on ne peut l’empêcher d’opprimer qu’en le brisant. »
~ Simone Weil ~

“On peut dire qu’il n’y a pas encore eu de révolution dans l’histoire, il ne peut y en avoir qu’une qui serait une révolution définitive. Le mouvement qui semble achever la boucle en entame déjà une nouvelle à l’instant même où le gouvernement se constitue. Les anarchistes, Varlet en tête, ont bien vu que gouvernement et révolution sont incompatibles au sens direct. Il implique contradiction, dit Proudhon, que le gouvernement puisse être jamais révolutionnaire et cela pour la raison toute simple qu’il est gouvernement.’  […] S’il y avait une seule fois révolution, en effet, il n’y aurait plus d’histoire. Il y aurait unité heureuse et mort rassasiée.“
~ Albert Camus ~

Lectures complémentaires:

James-C-Scott-Contre-le-Grain-une-histoire-profonde-des-premiers-etats

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Murray_Bookchin_Ecologie_Sociale_1982

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

Charles-Macdonald_Anthropologie_de_l’anarchie

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

Manifeste pour la Société des Sociétés

 


Il n’y a pas de solution au sein du système !…

La réversibilité de l’État ou l’Homo Domesticus de James C Scott

Posted in actualité, altermondialisme, économie, documentaire, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, société des sociétés, technologie et totalitarisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 17 janvier 2019 by Résistance 71

Nous conseillons de lire cet ouvrage en entier. Nous en avons fait une traduction partielle l’an dernier, la voici pour se mettre l’eau à la bouche. Le livre de James C Scott est passionnant et nous explique que l’État n’est en rien irrémédiable et que notre évolution n’est pas linéaire, qu’on ne passe d’une période à une autre au cours des millénaires sans espoir de retour à ce qui a fonctionné dans le passé.

Notre rôle est de le comprendre et de l’adapter à notre réalité socio-politique actuelle pour enfin établir la Société des Sociétés émancipée et donc véritablement libre.

Notre version PDF de larges extraits de l’ouvrage de James C. Scott, anthropologue politique de l’université de Yale: « Contre le Grain, l’origine profonde des premiers états »: 2018

Autre ouvrage de James C. Scott en version PDF:

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

~ Résistance 71 ~

Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers États

 

lundi 14 janvier 2019, par Ernest London

James C. Scott

Homo domesticus
Une histoire profonde des premiers États

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Saint-Upéry

Préface de Jean-Paul Demoule

La Découverte, 2019

302 pages

À la recherche de l’origine des États antiques, James C. Scott, professeur de science politique et d’anthropologie, bouleverse les grands récits civilisationnels. Contrairement à bien des idées reçues, la domestication des plantes et des animaux n’a pas entraîné la fin du nomadisme ni engendré l’agriculture sédentaire. Et jusqu’il y a environ quatre siècles un tiers du globe était occupé par des chasseurs-cueilleurs tandis que la majorité de la population mondiale vivait « hors d’atteinte des entités étatiques et de leur appareil fiscal ».

La première domestication, celle du feu, est responsable de la première concentration de population. La construction de niche de biodiversité par le biais d’une horticulture assistée par le feu a permis de relocaliser la faune et la flore désirables à l’intérieur d’un cercle restreint autour des campements. La cuisson des aliments a externalisé une partie du processus de digestion. Entre 8000 et 6000 avant notre ère, Homo sapiens a commencé à planter toute la gamme des céréales et des légumineuses, à domestiquer des chèvres, des moutons, des porcs, des bovins, c’est-à-dire bien avant l’émergence de sociétés étatiques de type agraire. Les premiers grands établissements sédentaires sont apparus en zones humides et non en milieu aride comme l’affirme les récits traditionnels, dans des plaines alluviales à la lisière de plusieurs écosystèmes (Mésopotamie, vallée du Nil, fleuve Indus, baie de Hangzhou, lac Titicaca, site de Teotihuacán) reposant sur des modes de subsistance hautement diversifiés (sauvages, semi-apprivoisés et entièrement domestiqués) défiant toute forme de comptabilité centralisée. Des sous-groupes pouvaient se consacrer plus spécifiquement à une stratégie au sein d’une économie unifiée et des variations climatiques entraînaient mobilité et adaptation « technologique ». La sécurité alimentaire était donc incompatible avec une spécialisation étroite sur une seule forme de culture ou d’élevage, requérant qui plus est un travail intensif. L’agriculture de décrue fut la première à apparaître, n’impliquant que peu d’efforts humains.

Les plantes complètement domestiquées sont des « anomalies hyperspécialisées » puisque le cultivateur doit contre-sélectionner les traits sélectionnés à l’état sauvage (petite taille des graines, nombreux appendices, etc.). De même les animaux domestiqués échappent à de nombreuses pressions sélectives (prédation, rivalité alimentaire ou sexuelle) tout en étant soumis à de nouvelles contraintes, par exemple leur moins grande réactivité aux stimuli externes va entraîner une évolution comportementale et provoquer la sélection des plus dociles. On peut dire que l’espèce humaine elle-même a été domestiquée, enchaînée à un ensemble de routines. Les chasseurs-cueilleurs maîtrisaient une immense variété de techniques, fondées sur une connaissance encyclopédique conservée dans la mémoire collective et transmise par tradition orale. « Une fois qu’Homo sapiens a franchi le Rubicon de l’agriculture, notre espèce s’est retrouvée prisonnière d’une austère discipline monacale rythmée essentiellement par le tic-tac contraignant de l’horloge génétique d’une poignée d’espèces cultivées. » James C. Scott considère la révolution néolithique récente comme « un cas de déqualification massive », suscitant un appauvrissement du régime alimentaire, une contraction de l’espace vital.

Les humains se sont abstenus le plus longtemps possible de faire de l’agriculture et de l’élevage les pratiques de subsistance dominantes en raison des efforts qu’elles exigeaient. Ils ont peut-être été contraints d’essayer d’extraire plus de ressources de leur environnement, au prix d’efforts plus intense, à cause d’une pénurie de gros gibier.

La population mondiale en 10000 avant notre ère était sans doute de quatre millions de personnes. En 5000, elle avait augmenté de cinq millions. Au cours des cinq mille ans qui suivront, elle sera multipliée par vingt pour atteindre cent millions. La stagnation démographique du néolithique, contrastant avec le progrès apparent des techniques de subsistance, permet de supposer que cette période fut la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité sur le plan épidémiologique. La sédentarisation créa des conditions de concentration démographique agissant comme de véritables « parcs d’engraissement » d’agents pathogènes affectant aussi bien les animaux, les plantes que les humains. Nombre de maladies infectieuses constituent un « effet civilisationnel » et un premier franchissement massif de la barrière des espèces par un groupe pathogène.

Le régime alimentaire céréalier, déficient en acides gras essentiels, inhibe l’assimilation du fer et affecte en premier lieu les femmes. Malgré une santé fragile, une mortalité infantile et maternelle élevée par rapport aux chasseurs-cueilleurs, les agriculteurs sédentaires connaissaient des taux de reproduction sans précédent, du fait de la combinaison d’une activité physique intense avec un régime riche en glucides, provoquant une puberté plus précoce, une ovulation plus régulière et une ménopause plus tardive.

Les populations sédentaires cultivant des céréales domestiquées, pratiquant le commerce par voie fluviale ou maritime, organisées en « complexe proto-urbain », étaient en place au néolithique, deux millénaires avant l’apparition des premiers États. Cette « plate-forme » pouvait alors être « capturée », « parasitée » pour constituer une solide base de pouvoir et de privilèges politiques. Un impôt sur les céréales, sans doute pas inférieur au cinquième de la récolte, fournissait une rente aux élites. « L’État archaïque était comme les aléas climatiques : une menace supplémentaire plus qu’un bienfaiteur. » Seules les céréales peuvent servir de base à l’impôt, de par leur visibilité, leur divisibilité, leur « évaluabilité », leur « stockabilité », leur transportabilité et leur « rationabilité ». Au détour d’une note, James C. Scott réfute l’hypothèse selon laquelle des élites bienveillantes ont créé l’État essentiellement pour défendre les stocks de céréales et affirme au contraire que « l’État est à l’origine un racket de protection mis en œuvre par une bande de voleurs qui l’a emporté sur les autres ». La majeure partie du monde et de sa population a longtemps existé en dehors du périmètre des premiers États céréaliers, qui n’occupaient que des niches écologiques étroites favorisant l’agriculture intensive, les plaines alluviales. Les populations non céréalières n’étaient pas isolées et autarciques mais s’adonnaient à l’échange et au commerce entre elles.

Nombre de villes de Basse-Mésopotamie du milieu du troisième millénaire avant notre ère, étaient entourées de murailles, indicateurs infaillibles de la présence d’une agriculture sédentaire et de stocks d’aliments. De même que les grandes murailles en Chine, ces murs d’enceinte étaient érigés autant dans un but défensif que dans le but de confiner les paysans contribuables et de les empêcher de se soustraire.

L’apparition des premiers systèmes scripturaux coïncide avec l’émergence des premiers États. Comme l’expliquait Proudhon, « être gouverné, c’est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé ». L’administration étatique s’occupait de l’inventaire des ressources disponibles, de statistiques et de l’uniformisation des monnaies et des unités de poids, de distance et de volume. En Mésopotamie l’écriture a été utilisée à des fins de comptabilité pendant cinq siècles avant de commencer à refléter les gloires civilisationnelles. Ces efforts de façonnage radical de la société ont entraîné la perte des États les plus ambitieux : la troisième dynastie d’Ur (vers 2100 avant J.-C.) ne dura qu’à peine un siècle et la fameuse dynastie Qin (221-206 avant J.-C.) seulement quinze ans. Les populations de la périphérie auraient rejeté l’usage de l’écriture, associée à l’État et à l’impôt.

La paysannerie ne produisait pas automatiquement un excédent susceptible d’être approprié par les élites non productrices et devaient être contraintes par le biais de travail forcé (corvées, réquisitions de céréales, servitude pour dettes, servage, asservissement collectif ou paiement d’un tribut, esclavage). L’État devait respecter un équilibre entre maximisation de l’excédent et risque de provoquer un exode massif. Les premiers codes juridiques témoignent des efforts en vue de décourager et punir l’immigration même si l’État archaïque n’avait pas les moyens d’empêcher un certain degré de déperdition démographique. Comme pour la sédentarité et la domestication des céréales, il n’a cependant fait que développer et consolider l’esclavage, pratiqué antérieurement par les peuples sans État. Égypte, Mésopotamie, Grèce, Sparte, Rome impériale, Chine, « sans esclavage, pas d’État ». L’asservissement des prisonniers de guerre constituait un prélèvement sauvage de main-d’œuvre immédiatement productive et compétente. Disposer d’un prolétariat corvéable épargnait aux sujets les travaux les plus dégradants et prévenait les tensions insurrectionnelles tout en satisfaisant les ambitions militaires et monumentales.

La disparition périodique de la plupart de ces entités politiques était « surdéterminée » en raison de leur dépendance à une seule récolte annuelle d’une ou deux céréales de base, de la concentration démographique qui rendait la population et le bétail vulnérables aux maladies infectieuses. La vaste expansion de la sphère commerciale eut pour effet d’étendre le domaine des maladies transmissibles. L’appétit dévorant de bois des États archaïques pour le chauffage, la cuisson et la construction est responsable de la déforestation et de la salinisation des sols. Des conflits incessants et la rivalité autour du contrôle de la main-d’œuvre locale ont également contribué à la fragilité des premiers États. Ce que l’histoire interprète comme un « effondrement » pouvait aussi être provoqué par une fuite des sujets de la région centrale et vécu comme une émancipation. James C. Scott conteste le préjugé selon lequel « la concentration de la population au cœur des centres étatiques constituerait une grande conquête de la civilisation, tandis que la décentralisation à travers des unités politiques de taille inférieure traduirait une rupture ou un échec de l’ordre politique ». De même, les « âges sombres » qui suivaient, peuvent être interprétés comme des moments de résistance, de retours à des économies mixtes, plus à même de composer avec son environnement, préservé des effets négatifs de la concentration et des fardeaux imposés par l’État.

Jusqu’en 1600 de notre ère, en dehors de quelques centres étatiques, la population mondiale occupaient en majorité des territoires non gouvernés, constituant soit des « barbares », c’est-à-dire des « populations pastorales hostiles qui constituaient une menace militaire » pour l’État, soit des « sauvages », impropres à servir de matière première à la civilisation. La menace des barbares limitait la croissance des États et ceux-ci constituaient des cibles de pillages et de prélèvement de tribut. James C. Scott considère la période qui s’étend entre l’émergence initiale de l’État jusqu’à sa conquête de l’hégémonie sur les peuples sans État, comme une sorte d’« âge d’or des barbares ». Les notions de tribu ou de peuple sont des « fictions administratives » inventées en tant qu’instrument de domination, pour désigner des réfugiés politiques ou économiques ayant fui vers la périphérie. « Avec le recul, on peut percevoir les relations entre les barbares et l’État comme une compétition pour le droit de s’approprier l’excédent du module sédentaire “céréales/main-d’œuvre”. » Si les chasseurs-cueilleurs itinérants grappillaient quelques miettes de la richesse étatique, de grandes confédérations politiques, notamment les peuple équestres, véritables « proto-États » ou « empires fantômes » comme l’État itinérant de Gengis Khan ou l’Empire comanche, constituaient des concurrents redoutables. Les milices barbares, en reconstituant les réserves de main-d’œuvre de l’État et en mettant leur savoir-faire militaire au service de sa protection et de son expansion, ont creusé leur propre tombe.

Dans la continuité de Pierre Clastres et ouvrant la voie aux recherches de David Graeber, James C. Scott contribue à mettre à mal les récits civilisationnels dominants. Avec cette étude, il démontre que l’apparition de l’État est une anomalie et une contrainte, présentant plus d’inconvénients que d’avantages, raison pour laquelle ses sujets le fuyaient. Comprendre la véritable origine de l’État c’est découvrir qu’une tout autre voie était possible et sans doute encore aujourd’hui.

Ernest London,

le bibliothécaire-armurier

Bibliothèque Fahrenheit 451

10 janvier 2019.

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Lectures complémentaires:

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

Marshall-Sahlins-La-nature-humaine-une-illusion-occidentale-2008

Manifeste pour la Société des Sociétés

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

Entraide_Facteur_de_L’evolution_Kropotkine

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes

 


L’État, anomalie sociale contre-nature

Origine et critique de l’État avec James C. Scott 1ère partie: « L’art de ne pas être gouverné, une histoire anarchiste des hauts-plateaux d’Asie du Sud-Est » (version PDF)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, écologie & climat, économie, chine colonialisme, colonialisme, démocratie participative, documentaire, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, pédagogie libération, politique et social, résistance politique, sciences et technologies, technologie et totalitarisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 8 septembre 2018 by Résistance 71

 

Nous avons traduit de larges extraits du professeur d’anthropologie James C. Scott « The Art of Not Being Governed, an Anarchist History of Upland South-East Asia » dans le but de faire mieux comprendre au plus large public une partie de l’histoire de l’État, son développement dans une zone donnée de la planète et comment des peuples depuis des siècles vont et viennent dans et hors des états, qu’un anthropologue hollandais a nommé « Zomia » et qui regroupe près de 200 millions de personnes au travers de 6 pays allant du Vietnam à l’Inde. Scott nous fait aussi comprendre que l’État, la centralisation et les institutions inhérentes ne sont pas inéluctables et que ce processus d’origine humaine est parfaitement réversible comme cela s’est déjà produit à maintes reprises dans l’histoire de l’humanité post-« révolution néolithique ».

Jo de JBL1960, comme à son habitude, nous en a fait un superbe pdf à télécharger et lire que vous pourrez trouver sous cette introduction.

Le livre existe dans une version française sous le titre de “Zomia, l’art de ne pas être gouverné”, édition Seuil, 2013. Nous encourageons bien évidemment les lecteurs à lire cet ouvrage dans sa totalité, il en vaut la peine.

(*) L’auteur James C Scott est professeur de science politique et d’anthropologie à l’université de Yale aux Etats-Unis. Il y est le co-directeur du programme sur les études agraires et membre de l’Académie des Arts et des Sciences des Etats-Unis.

James C Scott est devenu par ses recherches profondes et pertinentes, un universitaire spécialiste incontournable pour ceux qui désirent analyser et comprendre l’histoire de la société humaine depuis ses lointaines origines en battant en brèches les poncifs et dogmes de ce que l’anthropologie politique “orthodoxe” a prêché au service du statu quo oligarchique depuis des décennies. Scott s’inscrit dans la lignée anthropologique des Pierre Clastres, Marshall Sahlins et du plus jeune David Graeber. Clastrien revendiqué, Scott commence souvent ses livres et conférences avec cette citation de Clastres tirée de “La société contre l’État” (1974):

Il est dit que l’histoire des peuples qui ont une histoire est l’histoire de la lutte des classes. On pourrait dire avec au moins tout autant de véracité que l’histoire des peuples sans histoire est une histoire de leur lutte contre l’État.

James C Scott est l’auteur de 10 livres dont, outre cet ouvrage dont nous traduisons quelques extraits de l’anglais, les célèbres ‘Seeing like a State”, Yale U, 1998 et son tout dernier ouvrage dont nous traduirons également de larges extraits au plus tôt: “Against the Grain, a Deep History of the Eartliest States”, Yale U, 2017 (notre traduction est achevée et sera publiée sous format pdf sous peu). Il participe à de nombreuses conférences dans le monde et la plupart de celles-ci sont disponibles pour visionner gratuitement sur la toile.

Notons pour l’anecdote que le titre complet en anglais du livre de Scott est:

“The Art of Not Being Governed, an Anarchist History of Upland Southeast Asia” qu’on pourrait traduire par: “L’art de ne pas être gouverné, une histoire anarchiste des hauts-plateaux d’Asie du Sud-Est” or la traduction du titre du livre tel que publié en français aux éditions du Seuil en 2013 est comme suit: “Zomia, l’art de ne pas être gouverné”… Il est intéressant de constater que le mot “histoire anarchiste” du titre anglais et publié comme tel, en toute honnêteté et sans censure par les éditions de l’université de Yale, est passé à la trappe dans la traduction française “officielle”, est-ce bien surprenant ?… De quoi ont-ils donc si peur dans le pays qui fut si longtemps le berceau de l’anarchisme ?…

~ Résistance 71 ~


Zomia

La version PDF de notre traduction :

James_C_Scott_L’art_de_ne_pas_être_gouverné

 


James C. Scott

Résistance politique: Pouvoir dire non et ne pas être gouvernés !… de ZAD à Zomia ?…

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“Chaque état qui a eu l’ambition de contrôler des parties de la Zomie, que ce soit l’administration et ses fonctionnaires Han du Yunnan et du Guizhou, la cour royale thaïe d’Ayutthaya, la cour birmane d’Ava, les chefs Shan (Sawbwa), l’état colonial britannique et les gouvernements nationaux indépendants, ont toujours cherché et ont aussi toujours échoué à créer des chefferies avec lesquelles ils pourraient traiter pour gérer…”

“L’inaccessibilité et la dispersion sont les ennemies de l’appropriation ; et pour une armée en marche comme pour un état, l’appropriation est la clef de la survie… Le premier principe de l’évasion est la géo-location.”

“Choisir de pratiquer l’agriculture de collines et de plateaux, c’est choisir une vie socio-politique hors du cadre de l’État.”

~ James C. Scott, “L’art de ne pas être gouverné, une histoire anarchiste des hauts-plateaux d’Asie du Sud-Est”, 2009 ~

“Un point important à souligner est qu’une paysannerie, en assumant qu’elle ait largement de quoi subvenir à ses besoins essentiels, ne va pas automatiquement produire un surplus que des élites pourraient s’approprier, mais elle devra être forcée de le faire…”

“La mobilité physique et la dispersion sont les cauchemars du collecteur d’impôts…”

~ James C. Scott, “Against the Grain, a Deep History of the Earliest States”, 2017 ~

 

Point de vue et analyse très intéressants que nous partageons
~ Résistance 71 ~

 

N’être pas gouvernés

 

Roméo Bondon

 

29 mai 2018

 

Source: https://www.revue-ballast.fr/netre-pas-gouvernes/

 

Des communautés d’une vaste région du sud-est asiatique rejettent obstinément leur intégration aux État-nations. Cette zone, c’est la « Zomia » — « Zo » signifie « retiré » et « Mi » le « peuple ». 100 millions de personnes y vivent, loin des gouvernements des plaines, sur une superficie correspondant à environ 55 % de l’Union européenne. L’auteur, fort d’une lecture du libertaire James C. Scott, nous invite à considérer la ZAD nantaise comme une formulation possible, à bien moindre échelle, de cette expérimentation non-étatique.

L’attention des anthropologues s’est bien souvent restreinte au « sauvage », à l’ailleurs, cette altérité en apparence si franche qu’elle semble parfaitement objectivable. La géographie, elle, bien qu’elle ait des racines libertaires certaines1, s’est aussi largement constituée comme science coloniale et étatique2. Peu nombreuses sont les recherches portant sur les « autres » d’ici, souvent présentés, du reste, comme d’archaïques ruraux déjà dépassés par l’avancée de l’Histoire3. Peu nombreuses aussi sont les études géographiques s’arrachant du cadre des États-nations4. Et si l’étrange, dont la différence fait aussi l’intérêt, n’était pas nécessairement lointain dans le temps et l’espace, ni aussi marginal qu’on pourrait le penser ? Et si l’Histoire s’était faite en majeure partie à l’écart de l’État, ou en tout cas contre ses premières formes (États rizicoles en Asie, proto-États dans l’Europe médiévale, jusqu’à leur consolidation progressive à l’époque moderne5) ? L’expérience en cours dans le bocage nantais, à « la ZAD », peut s’inscrire dans ce que le politologue James C. Scott a défini comme des « Zomia Studies », domaine de recherche ouvert avec son ouvrage Zomia, au sous-titre éloquent en ce contexte de lutte(s) : « ou l’art de ne pas être gouverné ».

La ZAD une Zomia à l’échelle locale ?

« La Zomia est la dernière région du monde dont les peuples n’ont pas été intégrés à des États-nations6 ». Zone de deux millions et demi de kilomètres carrés en Asie du Sud-Est, la Zomia est avant tout une construction géographique dont les caractéristiques politiques et culturelles s’opposent fondamentalement à tout type d’État — en l’occurrence celui fondé sur la riziculture sédentaire autour des collines et montagnes de cette partie de l’Asie. « Zone refuge » formée de multiples « zones de morcellement7 », la Zomia n’obéit pas à des frontières fixes ; plus précisément, elle s’inscrit contre ces dernières, les fuyant à mesure qu’elles se sont étendues. Bien que la ZAD (Zone à défendre) de Notre-Dame-des-Landes se soit inscrite dans la délimitation stricte d’une ZAD (Zone d’aménagement différé) créée dans les années 1970, c’est sa pluralité d’identités, fédérées contre un projet et le monde qui le porte, qui la caractérise. Si l’on remplace dans le texte de James C. Scott le terme de « colline », propre à son terrain d’étude, par celui de « bocage », la ZAD apparaît comme un lieu exemplaire illustrant ce qu’est une Zomia. « Les collines ne sont pas seulement un espace de résistance politique : elles sont une zone de refus culturel8 ». C’est justement cet ajout que ne veulent pas voir les pourfendeurs de la ZAD, et qui les empêche d’en comprendre la portée.

Certes, le combat politique le plus visible a été gagné avec l’abandon du projet d’aéroport. Mais la lutte s’est toujours inscrite aussi contre une normalisation des comportements, dans la revendication d’une altérité qui se décline politiquement — des naturalistes en lutte aux autonomes, en passant par des paysans reconvertis — aussi bien que dans les pratiques — une agriculture à la marge des impératifs productivistes imposés par les subventions, des projets s’ancrant sur un territoire réduit mais en interdépendance avec celui-ci (là où la mondialisation implique une déterritorialisation des produits). Dans la région d’Asie qui occupe l’auteur, « “Habitants des forêts” ou “personnes des collines” est synonyme de non-civilisé9 » : n’est-ce pas comme tel que sont traités les opposants, traqués par une troupe de CRS détruisant toute habitation considérée comme précaire sur son passage ? Pour James C. Scott, « plus vous laissez de traces, plus grande est votre place dans l’histoire10 » : les archives sont matérielles ; l’Histoire qui en résulte est nécessairement partielle. De même qu’il ne reste plus rien du centre universitaire de Vincennes aujourd’hui, si ce n’est une clairière11, les autorités souhaitent que la lutte, victorieuse une fois, ne le soit pas de manière pérenne à travers une installation permanente. Les constructions collectives sont détruites pour cette même raison : elles symbolisent ce dont l’État ne veut pas, à savoir la mutualisation, la mise en commun, à rebours d’une jeune tradition propriétaire qui se veut originelle12. Le refus par l’État de tout projet collectif va dans ce sens ; la destruction d’un lieu au nom aussi symbolique que « La Ferme des Cent Noms » également. Car « même les structures sociales et les types d’habitats dans les collines pourraient être utilement envisagées comme des choix politiques13 ». L’utilisation de matériaux de récupération et légers sur la ZAD, comme dans les arbres à Bure ou à l’Amassada à deux pas des Causses, est une décision dictée par la nécessité de construire vite, mais est surtout la traduction d’une volonté de montrer qu’autre chose est possible : des chantiers collectifs pour des cabanes, des hangars, un phare, des habitations aussi diverses qu’il y a d’habitants, comme autant de pieds de nez à l’imposition de chantier décrétés « d’utilité publique ».

Se fédérer contre, se diviser pour

Sur la ZAD peut-être plus que sur les autres sites en lutte, la diversité dans les profils d’habitants est la règle. Cette multiplicité s’est unie contre un projet, alors même que les installations sont diverses et les raisons de continuer la lutte aussi. Là où le cauteleux Nicolas Hulot a appelé à « ne pas confondre écologie et anarchie », les habitants de la ZAD prouvent que les deux sont indissociables dans leur combat. Une fois de plus, l’anarchie souffre de son image défigurée par ceux qui ont le pouvoir de le faire depuis plus d’un siècle. Qui mieux que le géographe libertaire Élisée Reclus pour rappeler que l’attention au milieu comme à la terre et l’anarchie s’associent bien plus qu’ils ne s’opposent ? Lui qui déplore les conséquences de l’industrialisation de son époque sur les cours d’eau dans son Histoire d’un ruisseau (1869) a également œuvré toute sa vie pour la réalisation de ses principes : « Notre destinée, c’est d’arriver à cet état de perfection idéale où les nations n’auront plus besoin d’être sous la tutelle ou d’un gouvernement ou d’une autre nation ; c’est l’absence de gouvernement, c’est l’anarchie, la plus haute expression de l’ordre14. » Les occupants de la ZAD l’avaient depuis le début annoncé : ils luttaient « contre l’aéroport et son monde » — Hulot n’a retenu que le premier de ces combats. L’aéroport étant abandonné, place au monde qui l’a porté : « Nous savons tous que ce que nous aurons à arracher demain sera le maintien de l’usage commun d’un territoire insoumis et ouvert, qui en inspire d’autres. Et que pour ce faire, nous devons construire des formes inédites15. »

Même si ce sont les barricades qui sont les plus visibles, la lutte est avant tout idéologique ; elle dessine un nouveau front entre les tenants de la propriété, l’État, et ceux qui souhaitent bâtir une vie hors d’un cadre uniformisé, dans un ensemble de projets collectifs. James C. Scott oppose une « agriculture d’évasion », qu’il perçoit comme faisant partie de « formes de culture destinées à se soustraire à l’appropriation étatique16 », à une agriculture sédentaire, pratiquée dans les plaines asiatiques et promue par les États pour fixer les populations. Les propositions d’installation sur la ZAD se veulent à la marge des cadres réglementaires habituellement mobilisés mais n’excluent pas d’être intégrées à un territoire dépassant la zone. Le grand écart avec l’État se situe dans la manière dont ces installations souhaitent durer. La « Ferme des Cent Noms » en est l’exemple le plus frappant : ce sont des projets collectifs qui étaient jusqu’à peu proposés, sans titre de propriété individuel. Le collectif des Cent Noms regroupait une vingtaine de personnes travaillant aux alentours de la ferme éponyme ; les chantiers collectifs, comme ceux menés au Très Petit Jardin en dépit des nuages de lacrymo, participent à la réalisation par tous d’un projet qui ne s’arrête pas à une personne. Étendre cette communalisation serait rendre les occupants invisibles pour les instances de régularisation agricoles (MSA et chambres d’agriculture) ; c’est cela même qui gêne tant l’État. « Les dirigeants étatiques considèrent comme presque impossible d’instaurer une souveraineté effective sur une population constamment en mouvement, qui n’a pas de forme permanente d’organisation, qui ne se sédentarise pas, dont le gouvernement est éphémère, dont les formes de subsistance sont flexibles et peuvent changer17 ».

L’impossible souveraineté, et dès lors l’improbable autorité étatique sur ces projets, implique un emploi de la force pour les détruire. La seule alternative proposée passe par la propriété individuelle. À cela, les habitants de la ZAD pourraient opposer l’histoire coloniale de l’État français et ceux qui lui ont résisté. C’est cette même altérité qui a été combattue dans une Algérie colonisée par la loi Warnier (1873), interdisant toute indivision des terres et permettant l’accaparement de plus de terres encore par les colons. S’appuyant sur d’autres exemples historiques, situés pour leur part en forêt, Jean-Baptiste Vidalou a rappelé la connivence entre la colonisation et l’aménagement du territoire, la colonisation et l’action violente de l’État, là où ce dernier peine à se faire « respecter »18. La propriété en indivision décrétée par les opposants au transformateur électrique de Saint-Victor-et-Melvieu, village où s’est bâti l’Amassada, est une manière de lutter contre une confrontation par trop déséquilibrée entre un propriétaire et l’État. Celui-ci trouve face à lui une pluralité d’habitants, qu’il ne sait dès lors comment traiter autrement que par la force.

Se diviser contre, se fédérer pour

On pourrait appliquer à chaque territoire en lutte ce que l’anthropologue Pierre Clastres relevait de ses observations chez les Guarani et dans ses lectures ethnographiques : une Zomia, la ZAD ou le Chiapas, ces espaces se définissent comme un « tout fini » parce qu’ils sont « un Nous indivisé ». Pour Clastres, « la communauté primitive peut se poser comme totalité parce qu’elle s’institue comme unité19 ». En dépit d’un essentialisme problématique chez l’auteur, on peut néanmoins souligner que ce même processus est visible à Notre-Dame-des-Landes et sur nombre de territoires en lutte : un combat fédère et englobe dès lors, sous un seul nom, une multitude de choix. Ce « Nous indivisé » que forment les « zadistes » peut également s’atomiser pour contraindre au mieux l’avancée des forces de l’ordre, en utilisant leur terrain. Cette connaissance de l’espace, les habitants de la ZAD la partagent avec les Ariégeois lors de la guerre des Demoiselles au XIXe siècle ou les Cévenols au XVIIe lors de la guerre des Camisards, chacun des deux territoires s’étant opposé à l’avancée de la puissance étatique. Comme le rappelle Jean-Baptiste Vidalou, la pratique quotidienne de la forêt était un atout dans la dispersion des habitants ou le regroupement opportun. Au sein de la ZAD, s’il y a division, c’est avec bienveillance — du moins, tant que faire se peut —, entre les différents choix de vie expérimentés : « Il y avait dans l’air comme un esprit joyeux de jacquerie et de partage : “On se côtoyait aussi bien autour d’un repas que derrière une barricade”. Gilles s’anime : “Au cours de ces moments intenses, les étiquettes disparaissent”, les identités deviennent poreuses, “de l’anarcho-communisme au paysan, du punk au naturaliste, on ne sait plus qui est qui”20. »

S’il y a division, c’est aussi sous la contrainte, comme outil stratégique pour éviter de s’enfoncer dans un conflit sans fin — c’est la « stratégie d’autodéfense administrative », soit l’acceptation, par une délégation, de proposer des projets d’installation individuels va dans ce sens. Mais il ne fait aucun doute que ces derniers n’auront d’individuel que le nom : le nom de celui ou celle qui subira les obligations imposées par l’UE et l’État à toute exploitation agricole. La multifonctionnalité des paysans, réclamée par l’OCDE dès les années 1990 et décrétée dans les années 2000 avec la réforme de la PAC, est pourtant au principe de ce qu’est la paysannerie. L’impératif « post-productif » lancé aux campagnes aujourd’hui croit être novateur en mêlant travail sur la terre et préservation du paysage : c’était pourtant un processus à l’œuvre bien avant que l’agriculture industrielle ne s’immisce au cœur des pratiques paysannes. Seulement, alors que l’accroissement normatif est avant tout dirigé vers les monocultures céréalières, chacun y est sujet comme s’il était aussi néfaste sur le plan environnemental — et les projets portés à Notre-Dame-des-Landes n’y feront peut-être pas exception. Bien que l’étude soit datée, les affirmations du sociologue rural Henri Mendras prophétisant La Fin des paysans (1967) peuvent encore être lues avec profit : « c’est le passage de la logique paysanne à la rationalité économique dans la gestion des exploitations qui résume et symbolise le conflit de civilisation et la transformation du paysan en producteur agricole21 ». C’est aujourd’hui le mouvement inverse qui effraie l’État et déclenche sa logique répressive.

L’indivision est un principe fondamental de ces luttes, laissant à la diversité des projets la possibilité de s’étendre sans entrave. Mais la fédération de chacun autour d’un combat ne s’opère pas seulement contre un monde ou une agression ; elle se construit également pour un avenir commun. Des expérimentations similaires se retrouvent sur chacun des territoires en lutte ou en passe de l’être : des projets agricoles ayant à cœur de revenir à l’autonomie paysanne, des lieux de vie communs où échanger et partager comme à l’Amassada de Saint-Victor-et-Melvieu, des bibliothèques comme celle du Taslu à la ZAD, communes elles-aussi… L’importance des moyens mis en œuvre pour déloger les habitants de la ZAD indique la crainte de l’État de voir son autorité remise en cause. Mais, peut-être plus encore, c’est de voir émerger un contre-pouvoir qui, au lieu de combattre frontalement, ne souhaite que rester à l’écart et prouver que ce qu’il fait est possible, qui effraie. Ce qui se joue à Notre-Dame-des-Landes prouve que se poser à la marge n’est pas une attitude si absurde que ça ; que c’est plutôt encourager l’inacceptable — de l’agriculture industrielle à la financiarisation de la culture, de la précarisation des travailleurs au délaissement des plus démunis — qui est inimaginable.

Notes:

1. Elisée Reclus et Pierre Kropotkine ont tous deux appliqué leur raisonnement géographique à leur anarchisme, et inversement. Le premier a écrit une Nouvelle Géographie Universelle (1876-1894) aussi bien que L’Évolution, la révolution et l’idéal anarchique (1902) ; le second appuie sa théorisation de l’entraide sur les observations qu’il a pu mener en Sibérie.
2. L’Institut Géographique National (IGN) est issu du Service Géographique de l’Armée (SGA) ; les colonies françaises ont servi de terrain à de nombreux géographes, constituant un courant à part entière — la géographie coloniale — dont la géographie tropicale puis du développement sont issues.
3. Voir Yvonne Verdier, Façons de dire, façons de faire, Gallimard, 1979.
4. Le géographe libertaire canadien Simon Springer revient sur cette connivence dans son ouvrage Pour une géographie anarchiste (2018) : les géographes ont d’abord été mobilisés dans des contextes belliqueux — Emmanuel De Martone a par exemple été convoqué pour la modification des frontières européennes suite à la Première Guerre mondiale — puis pour l’aménagement du territoire. Par ailleurs, si le marxisme, à la suite de David Harvey, est bien représenté dans la discipline, l’anarchisme était jusqu’à peu quasiment inexistant.
5. Voir Philippe Contamine (dir.), Guerre et concurrence entre les États européens du XIVe au XVIIIe siècle, PUF, 1998.
6. James C. Scott, Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, Seuil, 2013, p. 9.
7. Ibid., p. 29.
8. Ibid., p. 44.
9. Ibid., p. 54.
10. Ibid., p. 61.
11. Voir Virginie Linhart, Vincenne, l’université perdue, coproduction Arte France, Agat films & Cie, 2016.
12. Le droit de propriété est défini comme droit naturel et imprescriptible dans l’article deux de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen ; la Loi du partage du 5 juin 1793 réduit la possibilité d’user de biens communaux. Tout comme le mouvement des enclosures en Angleterre, l’avènement de la propriété privée comme droit est historique, datable donc, et non naturel.
13. James C. Scott, op. cit., p. 59.
14. Elisée Reclus, L’Anarchie (1894), dans Écrits sociaux, Héros-Limite, 2012.
15. Collectif Mauvaise Troupe, Saisons – nouvelles de la zad, éditions de l’Éclat, 2017.
16. James C. Scott, op.cit., p. 47.
17. Ibid., p. 67.
18. Voir Jean-Baptiste Vidalou, Être forêts, habiter des territoires en lutte, La Découverte, 2017.
19. Pierre Clastres, Archéologie de la violence, la guerre dans les sociétés primitives, éditions de l’Aube, 2013, p. 43.
20. Gaspard d’Allens et Lucile Leclair, Les Néo-paysans, Seuil / Reporterre, 2016, p. 62.
21. Henri Mendras, La Fin des paysans, Acte Sud, 1992, p. 24.

 


Zomia Asie du Sud-Est

Lectures complémentaires:

Manifeste pour la Société des Sociétés

David Graber Fragments Anthropologiques pour Changer l’histoire de l’humanité

L’anarchisme-africain-histoire-dun-mouvement-par-sam-mbah-et-ie-igariwey

Comprendre-le-systeme-legal-doppression-coloniale-pour-mieux-le-demonter-avec-steven-newcomb1

Effondrer le colonialisme

40ans_Hommage_Pierre_Clastres

Quand Hulot rime avec Monsanto

 

Résistance politique: Zomia ou l’art de ne pas être gouverné… Anarchisme dans les sociétés des hauts-plateaux d’Asie du Sud-Est

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Nous avons cet ouvrage en anglais et il était dans notre intention future d’en faire un compte-rendu, traduction partielle. Nous avons couvert des aspects des sociétés originelles amérindiennes, les recherches d’anthropologues comme Pierre Clastres et Robert Jaulin, expliquant le côté organisationnel “anarchisant” de ces sociétés, nous avons couvert ce domaine avec les sociétés traditionnelles africaines, nous avons pointé le projecteur sur la société celtique sans Etat qui existait, inter-connectée, du Danube à l’Irlande pendant 8 siècles, la “guerre des Gaules” n’en étant que le tout dernier épisode ; ne manquait plus qu’une étude sur les sociétés asiatiques…

Ce livre de l’anthropologue américain et professeur de science politique James C. Scott sur les sociétés sans État du sud-est asiatique est le maillon qui boucle la boucle.
Partout dans le monde il s’avère qu’au-delà du temps et de l’espace, les sociétés humaines se sont organisées et s’organiseraient toujours si on leur en laissait le loisir (là est toute la problématique…), en société non hiérarchisée, égalitaire, communaliste et donc non pas “sans” État, mais comme le faisait remarquer Pierre Clastres: contre l’État.

L’anthropologue James C. Scott nous confirme une fois de plus que la société politiquememt divisée menant à l’État et sa préservation par et pour une oligarchie dominante politiquement puis économiquement par la fusion du politique dans l’économique, n’est qu’une anomalie et non pas une “évolution” de la société humaine, anomalie qui est devenu un véritable cancer.

~ Résistance 71 ~

« Un calcul approximatif donnerait les populations minoritaires de la seule Zomia au nombre de 80 à 100 millions de personnes. Ses peuples sont fragmentés en des centaines d’identités ethniques parmi cinq grands groupe de langues, ce qui met au défi toute classification basique… Zomia est un terme désignant les habitants des hauts-plateaux, commun à plusieurs langues tibéto-birmanes parlées dans la zone des frontières indo-bengladesho-birmanes. Plus précisément ‘Zo’ veut dire ‘isolé, reclus’ et prend donc la connotation dans ces régions de vivre dans les collines et plateaux ; ‘Mi’ voulant dire ‘peuple’. Comme c’est le cas ailleurs en Asie du Sud-Est, Mi-Zo ou Zo-Mi sont deux termes qui ont désigné les peuples des plateaux et des collines tout en appliquant l’étiquette également à la zone géographique… »
= James C. Scott, professeur d’anthropologie et de science politique a l’université de Yale, membre de l’académie des arts et des sciences des Etats-Unis =

 

Une histoire anarchiste des hautes terres d’Asie du Sud-Est 
Zomia ou l’art de ne pas être gouverné

 

vendredi 17 juin 2016, par Jacques Berguerand

 

James C. Scott
 Zomia ou l’art de ne pas être gouverné

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Guilhot,
Frédéric Joly et Olivier Ruchet
Le Seuil, Paris, 2013
544 pages

Depuis deux mille ans, les communautés d’une vaste région montagneuse d’Asie du Sud-Est refusent obstinément leur intégration à l’État. Zomia, c’est le nom de cette zone d’insoumission qui n’apparaît sur aucune carte, où les fugitifs, environ cent millions de personnes, se sont réfugiés pour échapper au contrôle des gouvernements.

Traités comme des « barbares » par les États qui cherchaient à les soumettre, ces peuples nomades ont mis en place des stratégies de résistance parfois surprenantes pour échapper à l’État, synonyme de travail forcé, d’impôt, de conscription, de soumission. Privilégiant des modèles politiques d’auto-organisation, certains sont allés jusqu’à choisir d’abandonner l’écriture pour éviter l’appropriation de leur mémoire et de leur identité.

Il s’agit ici d’une contre-histoire de la modernité. Comme Pierre Clastres, James C. Scott [1] nous raconte l’histoire d’une « société contre l’État ». Car Zomia met au défi les délimitations géographiques traditionnelles et les évidences politiques, et pose des questions essentielles : que signifie la « civilisation » ? Que peut-on apprendre des peuples qui ont voulu y échapper ? A-t-il existé et existe-t-il encore des sociétés sans État ? Une société peut-elle se constituer contre l’État ? L’histoire de la rebelle Zomia nous rappelle que « civilisation » peut-être synonyme d’oppression.

La Zomia

Zomia signifie « gens de la montagne », terme commun à plusieurs langues tibéto-birmanes parlées dans la zone frontalière entre l’Inde, le Bangladesh et la Birmanie.

Il s’agit d’une étendue de 2,5 millions de kilomètres carrés, équivalente à l’Europe de l’Ouest, qui se trouve à la périphérie de neuf États (Chine, Birmanie, Inde, Bangladesh, Bhoutan, Thaïlande, Laos, Vietnam, Cambodge) et au centre d’aucun, peuplée de minorités d’une variété ethnique et linguistique sidérante. Cinq familles linguistiques sont partagées par des centaines d’identités ethniques, dans un espace d’altitude de 300 à 4 000 mètres. La Zomia est la dernière région du monde dont les peuples n’ont pas encore été complètement intégrés à des États-nations. Ces peuples doivent être plutôt approchés comme des communautés de fuyards, de fugitifs qui ont, au cours des deux derniers millénaires, tenté de se soustraire aux différentes formes d’oppression que renfermaient les projets de construction étatique à l’œuvre dans les vallées. La plupart d’entre eux ont au départ tenté de se soustraire à un État en particulier : l’État chinois Han sous sa forme précoce, à partir du Ier millénaire avant J-C. Il n’y a pas si longtemps, de tels peuples se gouvernant eux-mêmes sans structures étatiques représentaient la majorité de l’humanité. Et l’on peut dire que chaque continent a eu, ou a encore, sa « zomia ». On peut la définir encore comme une zone refuge depuis mille cinq cents ans, en réponse à la construction d’États dans les vallées fertiles.

Il serait faux de voir ces populations comme des vestiges de populations « primitives, archaïques, voire néolithiques », des vestiges d’une formation sociale antérieure. Il semblerait plutôt qu’un certain nombre de peuples indigènes, en Amérique centrale et du Sud par exemple, comme dans certaines régions du Sud-Est asiatique, aient été par le passé des cultivateurs sédentaires obligés de réorganiser leurs sociétés sous la pression d’États en construction. Loin de toute interprétation « évolutionniste », il faut plutôt y voir une réponse politique, une stratégie d’esquive de l’État. Loin de ces « barbares » incapables de progrès culturel, il faut au contraire concevoir le peuplement des collines comme un long processus de migrations avec sédimentation démographique et redéfinition des identités dans cet espace à distance de l’État. La plupart, sinon la totalité, des caractéristiques qui participent à stigmatiser les populations des collines, loin d’être les marqueurs de « primitifs » que la « civilisation » aurait laissés derrière elle, gagnent à être envisagées sur le long terme comme des adaptations destinées à éviter à la fois leur capture par l’État et l’apparition de toute formation étatique en leur sein.

Empires agraires et maritimes

En Asie du Sud-Est, la sédentarisation majoritaire des populations ne semble pas antérieure à la création d’États agraires basés sur la culture céréalière, comme la première dynastie Han en Chine, même si on peut dire que ces États pouvaient se renforcer, ou se construire, à partir d’un poumon rizicole irrigué, préalablement développé très lentement par des générations de familles. En général, les travaux d’irrigation survivaient la plupart du temps à l’effondrement de ces États, très instables politiquement, les archéologues y trouvant des champs de ruines à foison.

Jusqu’au début du XIXe siècle, les difficultés de transport, les technologies militaires, les réalités démographiques limitaient l’extension géographique des États. Depuis une cinquantaine d’années, il n’en est plus de même : États-nations et frontières dominent le monde. Vers 1600, il y avait en Asie du Sud-Est 5,5 habitants au kilomètre carré, 35 en Inde et en Chine, 11 en Europe. Il faut noter aussi l’insignifiance démographique et spatiale des premiers États, Chine, Égypte, Inde, Grèce classique, Rome. Beaucoup d’espaces de repli, donc, pour des populations récalcitrantes.

Un empire continental ne pouvait régner que dans un rayon de 300 kilomètres. Plus loin, il ne contrôlait plus rien. À pied, il fallait compter 25 kilomètres par jour, beaucoup moins en zone de montagne, et les transports se faisaient surtout avec des bœufs. Dans le monde prémoderne, l’eau fait se rejoindre les populations, alors que les montagnes, surtout si elles sont hautes ou accidentées, les séparent. Au milieu du XVIIIe siècle, il fallait le même temps à un citoyen anglais pour aller à pied de Londres à Édimbourg qu’il lui en fallait pour aller en bateau de Southampton au cap de Bonne-Espérance.

Les empires maritimes, ou côtiers, tels que l’Empire malais des XVe et XVIe siècles, étaient plus mobiles, et même s’ils installaient des péages sur les axes stratégiques du commerce, ils ne contrôlaient généralement pas l’intérieur du pays. Là résidait leur faiblesse : difficile de mobiliser des armées nombreuses et de faire suivre l’intendance. De même qu’Athènes, résolument tournée vers la mer, qui fut défaite pendant les guerres du Péloponnèse par Sparte et Syracuse, rivales plus agraires et plus à même de tenir de longs sièges. Là se situent pourtant les principaux États précoloniaux de l’Asie du Sud-Est, grands carrefours culturels et commerciaux. Là existaient aussi des Zomia maritimes, mobiles et pirates, qui écumaient les mers du Sud, qui les écument encore aujourd’hui dans la Corne de l’Afrique.

Zomia partout

En Asie du Sud-Est, les populations rétives partiront dans les montagnes, fuyant les États en formation dans les plaines plus riches. En Amérique latine, ces mêmes populations coloniseront les forêts, fuyant les hauts plateaux plus riches et plus salubres où s’installent les Empires inca, aztèque et maya. Pierre Clastres avance que les sociétés amérindiennes dites primitives d’Amérique du Sud n’étaient pas d’anciennes sociétés ayant échoué à inventer une agriculture sédentaire ou des formes étatiques, mais plutôt des sociétés de cultivateurs anciennement sédentaires ayant abandonné l’agriculture et des villages fixes en réponse aux effets de la construction de ces grands empires, ou de la conquête espagnole. De même un autre ethnologue, Ernest Gellner, analyse l’opposition entre Arabes et Berbères partageant des éléments d’une culture plus vaste et une foi en l’Islam, comme une opposition explicitement et délibérément politique. Il souligne que l’autonomie politique et le tribalisme de la population berbère du Haut-Atlas n’est pas un tribalisme prégouvernemental, mais un rejet stratégique et partiel d’un gouvernement particulier.

Vers 1600, le massif continental du Sud-Est asiatique était sept fois moins peuplé que la Chine. Par conséquent, le pouvoir sur les hommes y conférait le pouvoir sur les terres, tandis qu’en Chine c’était plutôt l’inverse. D’où la nécessité pour les États des plaines rizicoles de maintenir une population nombreuse, généralement réduite à l’esclavage, souvent razziée dans les collines ou obtenue en faisant la guerre à d’autres États, concentrée dans ces riches zones de rizières irriguées faciles à contrôler et à soumettre à l’impôt. Dans ces zones de rizières irriguées, la densité démographique était dix fois plus élevée que dans les zones de riz de colline ou de cultures sur abattis-brûlis. Le phénomène sera le même dans les Philippines sous domination espagnole.

En Europe par exemple, les Cosaques n’étaient à l’origine que des serfs fuyant l’ensemble de la Russie européenne, et qui se regroupèrent aux frontières de l’Empire. De même les Roms et les Sinti, soumis aux galères dans le bassin méditerranéen ou enrôlés de force dans les armées prussiennes, s’installèrent-ils dans les Balkans. Dans l’espace français, on peut interpréter le peuplement du Rouergue albigeois au XIIe siècle comme une réaction à la répression sanglante de l’hérésie cathare. Tout comme le peuplement de certaines montagnes du sud de la France, Luberon, Préalpes franco-italiennes par les Vaudois persécutés au XIIIe siècle par l’Inquisition, ou du sud-est du Massif central par les huguenots pourchassés au XVIIe siècle par Louis XIV.

Au moment de l’exploitation de l’Amérique par les Européens, de nombreux esclaves africains s’enfuirent dans les forêts, comme au Brésil où ils furent vingt mille à créer la République de Palmares. Des communautés noires existent encore aujourd’hui en Colombie. On peut aussi analyser la révolte zapatiste des vingt dernières années au Mexique comme la résurgence d’une Zomia moderne dans ce pays. D’autres refuges existaient, plus modestes, marais, marécages, comme les grands marais du cours inférieur de l’Euphrate qui furent un refuge pendant deux mille ans (ils furent asséchés par Saddam Hussein). Le Grand Marais Maudit à la frontière de la Caroline du Nord et de la Virginie, en Amérique, fut aussi un refuge pour tous les laissés-pour-compte, Européens et Indiens, de l’installation des Français puis des Anglais dans cette région au XVIIe siècle. En Pologne, à la frontière entre la Biélorussie et l’Ukraine actuelles, ce fut le marais du Pripet qui tint ce rôle, tout comme les Marais pontins, près de Rome, accueillirent les esclaves fuyant l’Empire (ils furent asséchés par Mussolini). La liste serait encore très longue.

Centres et périphéries

En fait, il s’agit d’une histoire symbiotique des collines et des vallées, d’une construction commune dans le temps, d’une coévolution de deux espaces antagonistes mais profondément reliés. La Zomia se situe aux frontières des centres étatiques. Elle se construit contre eux.

À partir de la dynastie Ming, au milieu du XIVe siècle, et jusqu’au XIXe avec la dynastie Qing, le sud de la Chine sera l’objet de rébellions massives et d’exodes en réponse à l’expansion Han. En fait, les Hans étaient eux-mêmes poussés par les Mongols venus du Nord et du Nord-Ouest. À l’Ouest, il y aura aussi en Inde une poussée vers l’Est qui alimentera la Zomia. Ces populations se mélangeront avec les populations des collines déjà installées, peu nombreuses et filles de précédentes migrations forcées. Les populations des vallées sont aussi, souvent, d’anciennes populations des collines, et vice versa. Ainsi, on verra la naissance de sociétés en grande partie « marron », nom donné aux esclaves fugitifs dans les Amériques. Les peuples des collines contemporains sont issus d’un long processus de « marronnage » qui les a soustraits aux projets d’étatisation dont les vallées furent le théâtre.

Identités hybrides

Ces sociétés vont se constituer des identités hybrides, sans unité politique, ou très éphémère. En général, elles sont constituées de petits groupes dont les unités élémentaires sont la famille nucléaire, les lignages, les parentèles, les hameaux, les villages, plus rarement les villes et les confédérations. Cette forme d’organisation politique en petites unités répond à un besoin de souplesse face aux razzias permanentes dont elles sont l’objet par les États naissants. Tantôt elles se révoltent, tantôt elles retournent vers leur élément le plus simple, familial ou villageois, le plus apte à assurer la fuite et la survie.

Il faut noter aussi la nature chimérique de leurs principales identités ethniques. En effet, ces « zones de morcèlement » sont un patchwork d’identités culturelles et linguistiques complexes.

Loin d’être la matière première originale qui aurait servi à construire les États et les « civilisations », ces sociétés sont pour l’essentiel un produit dérivé du processus de formation de l’État, conçu pour offrir aussi peu de prise que possible aux logiques d’appropriation. Ces peuples sont une sorte d’archives historiques des croyances et des rituels qui étaient ceux de leurs ancêtres, ou acquis pendant leurs migrations. Au début du XVIIIe siècle, on peut noter des coalitions interethniques ou intertribales, au sud-ouest de la Chine, contre l’emprise croissante des colons hans, et contre le monopole impérial du thé. Ces révoltes millénaristes sont menées par des « prophètes », hommes-dieux chrétiens ou bouddhistes. Les populations collinéennes sont plutôt animistes, et chrétiennes aujourd’hui, contrairement aux vallées bouddhistes ou islamistes. Mais l’animisme n’est jamais loin de toutes ces religions. Marx disait : « La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle, et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. » Pour Max Weber, « le besoin de salut au sens le plus large trouve l’un de ses principaux foyers au sein des classes déshéritées ».

Agricultures nomades

L’unité de ces sociétés se trouve plutôt dans leurs pratiques agricoles : agriculture nomade sur abattis-brûlis, qu’il faut voir comme une « agriculture fugitive » (qui se pratique aujourd’hui encore en de très nombreux endroits), culture de l’igname, du manioc, du millet, de la patate douce, plus tard de la pomme de terre et du maïs, dont les récoltes, peu visibles, peuvent rester dans le sol et être extraites en temps voulu. Utilisation, s’il le faut, de la cueillette, de la chasse, de la pêche, et constitution de confédérations tribales occasionnelles et éphémères. Ces sociétés peuvent aussi, pour certaines, pratiquer le nomadisme pastoral.

Aujourd’hui, on justifie l’interdiction de l’agriculture sur brûlis en la faisant passer pour une pratique nocive pour l’environnement qui détruit la couche superficielle des sols, favorise l’érosion, et menace la forêt. Ces politiques s’expliquent essentiellement par le fait que l’État a besoin de réquisitionner ces terres pour les peupler de façon permanente, tirer un revenu de l’extraction des ressources naturelles, et placer ainsi sous son joug des populations sans État. Au Vietnam se sont déroulées de vastes campagnes de déplacement de populations et de sédentarisation forcée. Le régime colonial français en Indochine, pour sa part, cherchait avant tout à transformer les terres cultivables en plantations de caoutchouc.

Liées malgré tout

Malgré leur mépris pour les populations des collines, les États des vallées leur étaient liés par des liens profonds de dépendance économique, et le caractère complémentaire des niches agro-écologiques qu’ils occupaient respectivement. Les vallées s’étaient vues transformées en monocultures rizicoles irriguées, et de nombreux produits leur parvenaient des collines, pour leur propre consommation et aussi pour le commerce à plus longue distance, souvent côtier. Il s’agissait de produits de la forêt, essences de bois rares, santal et camphrier, résines et latex, plantes thérapeutiques, miel, cire d’abeille, thé, tabac, opium, poivre surtout à partir du XVe siècle, pierres et métaux précieux, bétail et peaux, coton, sarrasin, maïs, patate douce. La liste n’est pas exhaustive. Dans l’autre sens, les marchés des vallées fournissaient aux populations des collines les produits indisponibles chez eux : sel, poisson séché, métaux, céramiques, tissus, outils et armes en métal. Surtout, les gens des collines fournissaient aux États des vallées de la main-d’œuvre sous forme d’esclaves capturés à l’occasion de grandes razzias, et ces esclaves étaient systématiquement tatoués au fer rouge. Pour la société grecque, avant le vin, l’huile d’olive ou le blé, les esclaves représentaient la première marchandise. Certains États, comme à Java vers le Xe siècle, pour amadouer les gens des collines, accordaient des concessions foncières à des bénéficiaires qui s’engageaient à défricher la forêt, et à convertir en rizière permanente et irriguée les essarts livrés à l’agriculture sur brûlis.

Aujourd’hui, on sait que les guerres produisent des masses de migrants, déserteurs ou civils fuyant les zones de combats : Rwanda, Congo, Soudan, Syrie, etc.

« Villages cachés » karènes

L’auteur, qui s’est penché plus particulièrement sur la population karène en Birmanie, raconte l’histoire de ce peuple déraciné vers la fin du XVIIIe siècle pendant les guerres birmano-siamoises, pourchassé aujourd’hui encore par les militaires birmans à l’aide d’une stratégie contre-insurrectionnelle massive. L’armée birmane appelle « villages de la paix » les zones civiles qu’elle contrôle dans les régions karènes, et « villages cachés » celles qui abritent les « rebelles ».

L’armée doit subvenir à ses besoins sur le dos des populations. Les personnes soumises se voient attribuer une carte d’identité, des lotissements sont construits près des garnisons militaires. Nombreux sont ceux qui fuient en Thaïlande. Les autres fuient dans la forêt et se constituent en tout petits groupes, familiaux pour la majorité, et reviennent à des pratiques de cueillette ou à des plantations rustiques, bananier, igname, manioc, patate douce. Les individus, les cultures et les champs sont ainsi déployés de façon à éviter la capture.

Les Britanniques, au début du XXe siècle, avaient déjà tenté vainement de « pacifier » ces collines karènes.

Une histoire anarchiste de la Zomia

Pour l’essentiel de son histoire récente, jusqu’au XVIIIe siècle, l’Asie du Sud-Est a été marquée par une absence relative d’États. Lorsqu’ils apparaissaient, ils avaient tendance à être remarquablement éphémères et relativement faibles au-delà du rayon d’influence, modeste et variable, de leurs centres. Dans cette perspective, on peut dire que ce sont les États qui ont créé les tribus. Les sociétés tribales enregistrées par l’ethnographie sont majoritairement des formations secondaires, qui se distinguent par les mesures spécifiques qu’elles ont prises pour se tenir en dehors du processus d’incorporation au sein d’un appareil d’État. Pour ce dernier, la personne « civilisée » est celle qui est « sujette » d’un État, la « non civilisée » étant celle qui est « non assujettie ». On peut aujourd’hui analyser une partie des résistances contemporaines à nos sociétés avec l’aide de ces outils conceptuels, en les considérant comme une tentative d’échapper à l’assujettissement à un État, même si l’État-nation est en perte de vitesse, et laisse progressivement la place à d’autres formes d’organisation politique de la société, et d’autres structures de contrôle et de coercition des individus et des groupes.

Mais ceci est une autre histoire.

Jacques Berguerand

Texte paru initialement dans Archipel,
n° 228, juillet-août 2014.

Source : infokiosques.net.

Notes

[1] James C. Scott, né en 1936 et professeur à Yale, se consacre depuis le début des années 1970 à l’analyse des formes de résistance auxquelles les dominé·e·s, les peuples colonisés, les laissés-pour-compte ont eu recours pour contrer la domination de l’État, précolonial, colonial ou postcolonial. Il se revendique anarchiste et partage sa vie entre l’écriture et la tenue de sa ferme dans le Connecticut.
Ses principaux ouvrages :
The Moral Economy of the Peasant. Rebellion and Subsistence in Southeast Asia, Yale University Press, 1976.
Weapons of the Weak. Everyday Forms of Peasant Resistance, Yale University Press, 1985.
Domination and the Arts of Resistance. Hidden Transcripts, Yale University Press, 1990 (La Domination ou les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, éditions Amsterdam, trad. Olivier Ruchet, 2009, épuisé).
Seeing like a State. How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed, Yale University Press, 1998
The Art of Not Being Governed. An Anarchist History of Upland Southeast Asia, Yale University Press, 2009 (Zomia, ou l’art de ne pas être gouverné, Paris, Seuil, trad. Nicolas Guilhot, Frédéric Joly, Olivier Ruchet, 2013).
Two Cheers for Anarchism. Six Easy Pieces on Autonomy, Dignity, and Meaningful Work and Play, Princeton University Press, 2012 (Petit éloge de l’anarchisme