La Morale Anarchiste ~ 2ème partie ~ Pierre Kropotkine

 

Pierre Kropotkine (1889)

 

1ère partie

2ème partie

Réalisé par Jo de JBL1960, le PDF du texte entier:

La Morale Anarchiste de Kropotkine)

VI

Ainsi nous voyons qu’en observant les sociétés animales, — non pas en bourgeois intéressé, mais en simple observateur intelligent — on arrive à constater que ce principe : « Traite les autres comme tu aimerais à être traité par eux dans des circonstances analogues » se retrouve partout où il y a société.

Et quand on étudie de plus près le développement ou l’évolution du monde animal, on découvre (avec le zoologiste Kessler et l’économiste Tchernychevsky) que ce principe, traduit par un seul mot, Solidarité, a eu, dans le développement du règne animal, une part infiniment plus grande que toutes les adaptations pouvant résulter d’une lutte entre individus pour l’acquisition d’avantages personnels.

Il est évident que la pratique de la solidarité se rencontre encore plus dans les sociétés humaines. Déjà les sociétés de singes, les plus élevées dans l’échelle animale, nous offrent une pratique de la solidarité des plus frappantes. L’homme fait encore un pas dans cette voie, et cela seul lui permet de préserver sa race chétive au milieu des obstacles que lui oppose la nature et de développer son intelligence.

Quand on étudie les sociétés de primitifs, restés jusqu’à présent au niveau de l’âge de pierre, on voit dans leurs petites communautés la solidarité pratiquée au plus haut degré envers tous les membres de la communauté.

Voilà pourquoi ce sentiment, cette pratique de solidarité, ne cessent jamais, pas même aux époques les plus mauvaises de l’histoire. Lors même que des circonstances temporaires de domination, de servitude, d’exploitation font méconnaître ce principe, il reste toujours dans la pensée du grand nombre, si bien qu’il amène une poussée contre les mauvaises institutions, une révolution. Cela se comprend : sans cela, la société devrait périr.

Pour l’immense majorité des animaux et des hommes, ce sentiment reste, et doit rester à l’état d’habitude acquise, de principe toujours présent à l’esprit, alors même qu’on le méconnaisse souvent dans les actes.

C’est toute l’évolution du règne animal qui parle en nous. Et elle est longue, très longue : elle compte des centaines de millions d’années.

Lors même que nous voudrions nous en débarrasser, nous ne le pourrions pas. Il serait plus facile à l’homme de s’habituer à marcher sur ses quatre pattes que de se débarrasser du sentiment moral. Il est antérieur, dans l’évolution animale, à la posture droite de l’homme.

Le sens moral est en nous une faculté naturelle, tout comme le sens de l’odorat et le sens du toucher.

Quant à la Loi et à la Religion qui, elles aussi, ont prêché ce principe, nous savons qu’elles l’ont simplement escamoté pour en couvrir leur marchandise — leurs prescriptions à l’avantage du conquérant, de l’exploiteur et du prêtre. Sans ce principe de solidarité dont la justesse est généralement reconnue, comment auraient-elles eu la prise sur les esprits ?

Elles s’en couvraient l’une et l’autre, tout comme l’autorité qui, elle aussi, réussit à s’imposer en se posant pour protectrice des faibles contre les forts.

En jetant par-dessus bord la Loi, la Religion et l’Autorité, l’humanité reprend possession du principe moral qu’elle s’est laissé enlever afin de soumettre à la critique et de le purger des adultérations dont le prêtre, le juge et le gouvernant l’avaient empoisonné et l’empoisonnent encore.

Mais nier le principe moral parce que l’Église et la Loi l’ont exploité, serait aussi peu raisonnable que de déclarer qu’on ne se lavera jamais, qu’on mangera du porc infesté de trichines et qu’on ne voudra pas de la possession communale du sol, parce que le Coran prescrit de se laver chaque jour, parce que l’hygiéniste Moïse défendait aux Hébreux de manger le porc, ou parce que le Chariat (le supplément du Coran) veut que toute terre restée inculte pendant trois ans retourne à la communauté.

 

D’ailleurs, ce principe de traiter les autres comme on veut être traité soi-même, qu’est-il, sinon le principe même de l’Égalité, le principe fondamental de l’Anarchie ? Et comment peut-on seulement arriver à se croire anarchiste sans le mettre en pratique ?

Nous ne voulons pas être gouvernés. Mais, par cela même, ne déclarons-nous pas que nous ne voulons gouverner personne ? Nous ne voulons pas être trompés, nous voulons qu’on nous dise toujours rien que la vérité. Mais, par cela même, ne déclarons-nous pas que nous même ne voulons tromper personne, que nous nous engageons à dire toujours la vérité, rien que la vérité, toute la vérité ? Nous ne voulons pas qu’on nous vole les fruits de notre labeur ; mais, par cela même, ne déclarons-nous pas respecter les fruits du labeur d’autrui ?

De quel droit, en effet, demanderions-nous qu’on nous traitât d’une certaine façon, eu nous réservant de traiter les autres d’une façon tout à fait différente ? Serions-nous, par hasard, cet « os blanc » des Kirghizes qui peut traiter les autres comme bon lui semble ? Notre simple sentiment d’égalité se révolte à cette idée.

L’égalité dans les rapports mutuels et la solidarité qui en résulte nécessairement, — voilà l’arme, la plus puissante du monde animal dans la lutte pour l’existence. Et l’égalité c’est l’équité.

En nous déclarant anarchistes, nous proclamons d’avance que nous renonçons à traiter les autres comme nous ne voudrions pas être traités par eux ; que nous ne tolérerons plus l’inégalité qui permettrait à quelques-uns d’entre nous d’exercer leur force, ou leur ruse, ou leur habileté, d’une façon qui nous déplairait à nous-mêmes. Mais l’égalité en tout — synonyme d’équité — c’est l’anarchie même. Au diable l’os blanc qui s’arroge le droit de tromper la simplicité des autres ! Nous n’en voulons pas, et nous le supprimerons au besoin. Ce n’est pas seulement à cette trinité abstraite de Loi, de Religion et d’Autorité que nous déclarons la guerre. En devenant anarchistes, nous déclarons la guerre à tout ce flot de tromperie, de ruse, d’exploitation, de dépravation, de vice — d’inégalité en un mot — qu’elles ont déversé dans les cœurs de nous tous. Noua déclarons guerre à leur manière d’agir, à leur manière de penser. Le gouverné, le trompé, l’exploité, la prostituée et ainsi de suite, blessant avant tout nos sentiments d’égalité. C’est au nom de l’Égalité que nous ne voulons plus ni prostituées, ni exploités, ni trompés, ni gouvernés.

 

On nous dira, peut-être, on l’a dit quelquefois : « Mais si vous pensez qu’il faille toujours traiter les autres comme vous voudriez être traité vous-même, de quel droit userez-vous de la force dans n’importe quelle circonstance ? De quel droit braquer des canons contre des barbares, ou des civilisés, qui envahissent votre pays ? De quel droit déposséder l’exploiteur ? De quel droit tuer non seulement un tyran, mais une simple vipère ?

De quel droit ? Qu’entendez-vous par ce mot baroque, emprunté à la Loi ? Voulez-vous savoir si j’aurai conscience de bien agit en faisant cela ? Si ceux que j’estime trouveront que j’ai bien fait ? Est-ce cela que vous demandez ? En ce cas, notre réponse est simple.

Certainement oui ! Parce que nous demandons qu’on nous tue, nous, comme des bêtes venimeuses, si nous allons taire une invasion au Tonkin ou chez des Zoulous qui ne nous ont jamais fait aucun mal. Nous disons à nos fils, à nos amis : « Tue-moi si je me mets jamais du parti de l’invasion ! »

Certainement oui ! Parce que nous demandons qu’on nous dépossède, nous, si un jour, mentant à nos principes, nous nous emparons d’un héritage — serait-il tombé du ciel — pour l’employer à l’exploitation des autres.

Certainement oui. Parce que tout homme de cœur demande à l’avance qu’on le tue si jamais il devient vipère, qu’on lui plonge le poignard dans le cœur si jamais il prend la place d’un tyran détrôné.

Sur cent hommes ayant femme et enfants il y en aura quatre-vingt-dix qui, sentant l’approche de la folie (la perte du contrôle cérébral sur leurs actions), chercheront à se suicider de peur de faire du mal à ceux qu’ils aiment. Chaque fois qu’un homme de cœur se sent devenir dangereux à ceux qu’il aime, il veut mourir avant de l’être devenu.

Un jour, à Irkoutsk, un docteur polonais et un photographe sont mordus par un petit chien enragé. Le photographe se brûle la plaie au fer rouge ; le médecin se borne à la cautériser. Il est jeune, beau, débordant de vie. Il venait de sortir du bagne auquel la gouvernement l’avait condamné pour son dévouement à la cause du peuple. Fort de son savoir et surtout de son intelligence, il faisait des cures merveilleuses ; les malades l’adoraient.

Six semaines plus tard, il s’aperçoit que le bras mordu commente à enfler. Docteur lui-même, il ne pouvait s’y méprendre : c’était la rage qui venait. Il court chez un ami, docteur et exilé comme lui. — « Vite ! je t’en prie, de la strychnine. Tu vois ce bras, tu sais ce que c’est ? Dans une heure, ou moins, je serai pris de rage, je chercherai à te mordre, toi et les amis, ne perds pas de temps ! de la strychnine : il faut mourir. »

Il se sentait devenir vipère : il demandait qu’on le tuât.

L’ami hésita ; il voulut essayer un traitement antirabique. À deux, avec une femme courageuse, ils se mirent à le soigner…, et deux heures après, le docteur, écumant, se jetait sur eux, cherchant à les mordre ; puis il revenait à soi, réclamait la strychnine — et rageait de nouveau. Il mourut en d’affreuses convulsions.

Que de faits semblables ne pourrions-nous pas citer, basés sur notre expérience ! L’homme de cœur préfère mourir que de devenir la cause de maux pour les autres. Et c’est pourquoi il aura conscience de bien faire, et l’approbation de ceux qu’il estime le suivra s’il tue la vipère ou le tyran.

Pérovskaya et ses amis ont tué le tsar russe. Et l’humanité entière, malgré sa répugnance du sang versé, malgré ses sympathies pour un qui avait laissé libérer les serfs, leur a reconnu ce droit. — Pourquoi ? Non pas qu’elle ait reconnu l’acte utile : les trois quarts en doutent encore ; mais parce qu’elle a senti que pour tout l’or du monde, Pérovskaya et ses amis n’auraient pas consenti à devenir tyrans à leur tour. Ceux mêmes qui ignorent le drame un entier, sont assurés néanmoins que ce n’était pas là une bravade de jeunes gens, un crime de palais, ni la recherche du pouvoir : c’était la haine de la tyrannie jusqu’au mépris de soi-même, jusqu’à la mort.

« Ceux là — s’est-on dit — avaient conquis le droit de tuer », comme on s’est dit de Louise Michel : « Elle avait le droit de piller », ou encore : « Eux, ils avaient le droit de voler », en parlant de ces terroristes qui vivaient de patin sec et qui volaient un million ou deux au trésor de Kichineff en prenant, au risque de périr eux-mêmes, toutes les précautions possibles pour dégager la responsabilité de la sentinelle qui gardait la caisse, baïonniette au canon.

Ce droit d’user de la force, l’humanité ne le refuse jamais à ceux qui l’ont conquis, — que ce droit soit usé sur les barricades ou dans l’ombre d’un carrefour. Mais, pour que tel acte produise une impression profonde sur les esprits, il faut conquérir ce droit. Sans cela, l’acte — utile ou non — resterait un simple fait brutal sans importance pour le progrès des idées. On n’y verrait qu’un déplacement de force, une simple substitution d’exploiteur à un autre exploiteur.

 

VII

Jusqu’à présent, nous avons toujours parlé des actions conscientes, réfléchies, de l’homme (de celles que nous faisons en nous en rendant compte). Mais, à côté de la vie consciente, nous avons la vie inconsciente, infiniment plus vaste et trop ignorée autrefois. Cependant, il suffit d’observer la manière dont nous nous habillons le matin, en nous efforçant de boutonner un bouton que nous savons avoir perdu la veille, ou portant la main pour saisir un objet que nous avons déplacé nous-mêmes, pour avoir une idée de cette vie inconsciente et concevoir la part immense qu’elle joue dans notre existence.

Les trois quarts de nos rapports avec les autres sont faits de cette vie inconsciente. Notre manière de parler, de sourire ou de froncer les sourcils, de nous emporter dans la discussion ou de rester calme — tout cela nous le faisons sans nous en rendre compte, par simple habitude, soit héritée de nos ancêtres humains ou pré-humains (voyez seulement la ressemblance de l’expression de l’homme et de l’animal quand l’un et l’autre se fâchent), ou bien acquise, consciemment ou inconsciemment.

Notre manière d’agir envers les autres passe ainsi à l’état d’habitude. Et l’homme qui aura acquis le plus d’habitudes morales, sera certainement supérieur à ce bon chrétien qui prétend être toujours poussé par le diable à faire le mal et qui ne peut s’en empêcher qu’en évoquant les souffrances de l’enfer ou les joies du paradis.

Traiter les autres comme il aimerait à être traité lui-même, passe chez l’homme et chez tous les animaux sociables à l’état de simple habitude, si bien que généralement l’homme ne se demande même pas comment il doit agir dans telle circonstance. Il agit bien ou mal, sans réfléchir. Et ce n’est que dans des circonstances exceptionnelles, en présence d’un cas complexe ou sous l’impulsion d’une passion ardente, qu’il hésite et que les diverses parties de son cerveau (un organe très complexe, dont les parties diverses fonctionnent avec une certaine indépendance) entrent en lutte. Alors il se substitue en imagination à la personne qui est en face de lui ; il se demande s’il lui plairait d’être traité de la même manière, et sa décision sera d’autant plus morale qu’il se sera mieux identifié à la personne dont il était sur le point de blesser la dignité ou les intérêts. On bien, un ami interviendra et lui dira : « Imagine-toi à sa place ; est-ce que tu aurais souffert d’être traité par lui comme tu viens de le traiter ? » Et cela suffit.

Ainsi, l’appel au principe d’égalité ne se fait qu’en un moment d’hésitation, tandis que dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent nous agissons moralement par simple habitude.

On aura certainement remarqué que dans tout ce que nous avons dit jusqu’à présent nous n’avons rien cherché à imposer. Nous avons simplement exposé comment les choses se passent dans le monde animal et parmi les hommes.

L’Église menaçait autrefois les hommes de l’enfer, pour moraliser, et on sait comment elle y a réussi : elle les démoralisait. Le juge menace du carcan, du fouet, du gibet, toujours au nom de ces mêmes principes de sociabilité qu’il a escamotés à la Société ; et il la démoralise. Et les autoritaires de toute nuance crient encore au péril social à l’idée que le juge peut disparaître de la terre en même temps que le prêtre.

Eh bien, nous ne craignons pas de renoncer au juge et à la condamnation. Nous renonçons même, avec Guyau, à toute espèce de sanction, à toute espèce d’obligation de la morale. Nous ne craignons pas de dire : « Fais ce que tu veux, fais comme tu veux » — parce que nous sommes persuadés que l’immense masse des hommes, à mesure qu’ils seront de plus en plus éclairés et se débarrasseront des entraves actuelles, fera et agira toujours dans une certaine direction utile à la société, tout comme nous sommes persuadés d’avance que l’enfant marchera un jour sur deux pieds et non sur quatre pattes, simplement parce qu’il est né de parents appartenant à l’espèce Homme.

Tout ce que nous pouvons faire, c’est de donner un conseil ; et encore, tout en le donnant nous ajoutons : — « Ce conseil n’aura de valeur que si tu reconnais toi-même par l’expérience et l’observation qu’il est bon à suivre. »

Quand nous voyons un jeune homme courber le dos et se resserrer ainsi la poitrine et les poumons, nous lui conseillons de se redresser et de tenir la tête haute et la poitrine grandement ouverte. Nous lui conseillons d’avaler l’air à pleins poumons, de les élargir, parce que, en cela, il trouvera la meilleure garantie contre la phtisie. Mais, en même temps, nous lui enseignons la physiologie, afin qu’il connaisse les fonctions des poumons et choisisse lui-même la posture qu’il saura être la meilleure.

C’est aussi tout ce que nous pouvons faire en fait de morale. Nous n’avons que le droit de donner un conseil ; auquel nous devons encore ajouter : « Suis-le si tu le trouves bon ».

 

Mais en laissant à chacun le droit d’agir comme bon lui semble ; en niant absolument à la société le droit de punir qui que ce soit et de quelque façon que ce soit, pour quelque acte antisocial qu’il ait commis, — nous ne renonçons pas à notre capacité d’aimer ce qui nous semble bon, et de haïr ce qui nous semble mauvais. Aimer — et haïr ; car il n’y a que ceux qui savent haïr qui sachent aimer. Nous nous réservons cela, et puisque cela seul suffit à chaque société animale pour maintenir et développer les sentiments moraux, cela suffira d’autant plus à l’espèce humaine.

Nous ne demandons qu’une chose, c’est à éliminer tout ce qui, dans la société actuelle, empêche le libre développement de ces deux sentiments, tout ce qui fausse notre jugement : l’État, l’Église, l’Exploitation ; le juge, le prêtre, le gouvernant, l’exploiteur.

Aujourd’hui, quand nous voyons un Jacques l’Éventreur égorger à la file dix femmes des plus pauvres, des plus misérables, — et moralement supérieures aux trois quarts des riches bourgeoises — notre premier sentiment est celui de haine. Si nous le rencontrions le jour où il a égorgé cette femme qui voulait se faire payer par lui les six sous de son taudis, nous lui aurions logé une balle dans le crâne, sans réfléchir que la balle eût été mieux à sa place dans le crâne du propriétaire du taudis.

Mais quand nous nous ressouvenons de toutes les infamies qui l’ont amené, lui à ces meurtres ; quand nous pensons à ces ténèbres dans lesquelles il rôde, hanté par des images puisées dans des livres immondes ou par des pensées soufflées par des livres stupides, — notre sentiment se dédouble. Et le jour où nous saurons Jacques entre les mains d’un juge qui, lui, a froidement massacré dix fois plus de vies humaines, d’hommes, de femmes et d’enfants, que tous les Jacques ; quand nous le saurons entre les mains de ces maniaques à froid où de ces gens qui envoient un Borras au bagne pour démontrer aux bourgeois qu’ils montent la garde autour d’eux — alors toute notre haine contre Jacques l’Éventreur disparaîtra. Elle se portera ailleurs. Elle se transforme en haine contre la société lâche et hypocrite, contre ses représentants reconnus. Toutes les infamies d’un éventreur disparaissent devant cette série séculaire d’infamies commises au nom de la Loi. C’est elle que nous haïssons.

 

Aujourd’hui, notre sentiment se dédouble continuellement. Nous sentons que nous tous, nous sommes plus ou moins volontairement ou involontairement les suppôts de cette société. Nous n’osons plus haïr. Osons-nous seulement aimer ? Dans une société basée sur l’exploitation et la servitude, la nature humaine se dégrade.

Mais, à mesure que la servitude disparaîtra, nous rentrerons dans nos droits. Nous nous sentirons la force de haïr et d’aimer, même dans des cas aussi compliqués que celui que nous venons de citer.

Quant à notre vie de tous les jours, nous donnons déjà libre cours à nos sentiments de sympathie ou d’antipathie ; nous le faisons déjà à chaque instant. Tous nous aimons la force morale et tous nous méprisons la faiblesse morale, la lâcheté. À chaque instant, nos paroles, nos regards, nos sourires expriment notre joie à la vue des actes utiles à la race humaine, de ceux que nous considérons comme bons. À chaque instant, nous manifestons par nos regards et nos paroles la répugnance que nous inspirent la lâcheté, la tromperie, l’intrigue, le manque de courage moral. Nous trahissons notre dégoût, alors même que sous l’influence d’une éducation de « savoir-vivre », c’est-à-dire d’hypocrisie, nous cherchons encore à cacher ce dégoût sous des dehors menteurs qui disparaîtront à mesure que des relations d’égalité s’établiront entre nous.

Eh bien, cela seul suffit déjà pour maintenir à un certain niveau la conception du bien et du mal et se l’imprégner mutuellement ; cela suffira d’autant mieux lorsqu’il n’y aura plus ni juge ni prêtre dans la société, — d’autant mieux que les principes moraux perdront tout caractère d’obligation, et seront considérés comme de simples rapports naturels entre des égaux.

Et cependant, à mesure que ces rapports s’établissent, une conception morale encore plus élevée surgit dans la société et c’est cette conception que nous allons analyser.

 

VIII

Jusqu’à présent, dans toute notre analyse, nous n’avons fait qu’exposer de simples principes d’égalité. Nous nous sommes révolté, et nous avons invité les autres à se révolter contre ceux qui s’arrogent le droit de traiter autrui comme ils ne voudraient nullement être traités eux-mêmes ; contre ceux qui ne voudraient être ni trompés, ni exploités, ni brutalisés, ni prostitués, mais qui le font à l’égard des autres. Le mensonge, la brutalité et ainsi de suite, avons-nous dit, sont répugnants, non parce qu’ils sont désapprouvés par les codes de moralité — nous ignorons ces codes — ils sont répugnants parce que le mensonge, la brutalité, etc., révoltent les sentiments d’égalité de celui pour lequel l’égalité n’est pas un vain mot ; ils révoltent surtout celui qui est réellement anarchiste dans sa façon de penser et d’agir.

Mais rien que ce principe si simple, si naturel et si évident — s’il était généralement appliqué dans la vie — constituerait déjà une morale très élevée, comprenant tout ce que les moralistes ont prétendu enseigner.

Le principe égalitaire résume les enseignements des moralistes. Mais il contient aussi quelque chose de plus. Et ce quelque chose est le respect de l’individu. En proclamant notre morale égalitaire et anarchiste, nous refusons de nous arroger le droit que les moralistes ont toujours prétendu exercer — celui de mutiler l’individu au nom d’un certain idéal qu’ils croyaient bon. Nous ne reconnaissons ce droit à personne ; nous n’en voulons pas pour nous.

Nous reconnaissons la liberté pleine et entière de l’individu ; nous voulons la plénitude de son existence, le développement libre de toutes les facultés. Nous ne voulons rien lui imposer et nous retournons ainsi au principe que Fourier opposait à la morale des religions, lorsqu’il disait : Laissez les hommes absolument libres ; ne les mutilez pas — les religions l’ont assez fait. Ne craignez même pas leurs passions : dans une société libre, elles n’offriront aucun danger.

Pourvu que vous-même n’abdiquiez pas votre liberté ; pourvu que vous-même ne vous laissiez pas asservir par les autres ; et pourvu qu’aux passions violentes et antisociales de tel individu vous opposiez vos passions sociales, tout aussi vigoureuses. Alors vous n’aurez rien à craindre de la liberté[1].

Nous renonçons à mutiler l’individu au nom de n’importe quel idéal : tout ce que nous nous resservons, c’est de franchement exprimer nos sympathies et nos antipathies pour ce que nous trouvons bon ou mauvais. Untel trompe-t-il ses amis ? C’est sa volonté, son caractère ? ? soit ! Eh bien, c’est notre caractère, c’est notre volonté de mépriser le menteur ! Et une fois que tel est notre caractère, soyons francs. Ne nous précipitons pas vers lui pour le serrer sur notre gilet et lui prendre affectueusement la main, comme cela se fait aujourd’hui ! À sa passion active, opposons la nôtre, tout aussi active et vigoureuse.

C’est tout ce que nous avons le droit et le devoir de faire pour maintenir dans la société le principe égalitaire. C’est encore le principe d’égalité, mis en pratique[2].

Tout cela, bien entendu, ne se fera entièrement que lorsque les grandes causes de dépravation : capitalisme, religion, justice, gouvernement, auront cessé d’exister. Mais cela peut se faire déjà en grande partie dès aujourd’hui. Cela se fait déjà.

Et cependant, si les sociétés ne connaissent que ce principe d’égalité ; si chacun, se tenant à un principe d’équité marchande, se gardait à chaque instant de donner aux autres quelque chose en plus de ce qu’il reçoit d’eux — ce serait la mort de la société. Le principe même d’égalité disparaîtrait de nos relations, car pour le maintenir, il faut qu’une chose plus grande, plus belle, plus vigoureuse que la simple équité se produise sans cesse dans la vie.

Et cette chose se produit.

Jusqu’à présent, l’humanité n’a jamais manqué de ces grands cœurs qui débordaient de tendresse, d’esprit ou de volonté, et qui employaient leur sentiment, leur intelligence ou leur force d’action au service de la race humaine, sans rien lui demander en retour.

Cette fécondité de l’esprit, de la sensibilité ou de la volonté prend toutes les formes possibles. C’est le chercheur passionné de la vérité qui, renonçant à tous les autres plaisirs de la vie, s’adonne avec passion à la recherche de ce qu’il croit être vrai et juste, contrairement aux affirmations des ignorants qui l’entourent. C’est l’inventeur qui vit du jour au lendemain, oublie jusqu’à la nourriture et touche à peine au pain qu’une femme qui se dévoue pour lui, lui fait manger comme à un enfant, tandis que lui poursuit son invention destinée, pense-t-il, à changer la face du monde. C’est le révolutionnaire ardent, auquel les joies de l’art, de la science, de la famille même, paraissent âpres tant qu’elles ne sont pas partagées par tous et qui travaille à régénérer le monde malgré la misère et les persécutions. C’est le jeune garçon qui, au récit des atrocités de l’invasion, prenant au mot les légendes de patriotisme qu’on lui soufflait à l’oreille, allait s’inscrire dans un corps franc, marchait dans la neige, souffrait de la faim et finissait par tomber sous les balles.

C’est le gamin de Paris, qui mieux inspiré et doué d’une intelligence plus féconde, choisissant mieux ses aversions et ses sympathies, courait aux remparts avec son petit frère cadet, restait sous la pluie des obus et mourait en murmurant : « Vive la Commune ! » C’est l’homme qui se révolte à la vue d’une iniquité, sans se demander ce qui en résultera et, alors que tous plient l’échine, démasque l’iniquité, frappe l’exploiteur, le petit tyran de l’usine, ou le grand tyran d’un empire. C’est enfin tous ces dévouements sans nombre, moins éclatants et pour cela inconnus, méconnus presque toujours, que l’on peut observer sans cesse, surtout chez la femme, pourvu que l’on veuille se donner la peine d’ouvrir les yeux et de remarquer ce qui fait le bond de l’humanité, ce qui lui permet encore de se débrouiller tant bien que mal, malgré l’exploitation et l’oppression qu’elle subit.

 

Ceux-là forgent, les uns dans l’obscurité, les autres sur une arène plus grande, les vrais progrès de l’humanité. Et l’humanité le sait. C’est pourquoi elle entoure leurs vies de respect, de légendes. Elle les embellit même et en fait les héros de ses contes, de ses chansons, de ses romans. Elle aime en eux le courage, la bonté, l’amour et le dévouement qui manquent au grand nombre. Elle transmet leur mémoire à ses enfants. Elle se souvient de ceux mêmes qui n’ont agi que dans le cercle étroit de la famille et des amis, en vénérant leur mémoire dans les traditions de famille.

Ceux-là font la vraie moralité, — la seule, d’ailleurs, qui soit digne de ce nom — le reste n’était que de simples rapports d’égalité. Sans ces courages et ces dévouements, l’humanité se serait abrutie dans la vase des calculs mesquins. Ceux-là, enfin, préparant la moralité de l’avenir, celle qui viendra lorsque, cessant de compter, nos enfants grandiront dans l’idée que le meilleur usage de toute chose, de toute énergie, de tout courage, de tout amour, est là où le besoin de cette force se sent le plus vivement.

Ces courages, ces dévouements ont existé de tout temps. On les rencontre chez tous les animaux. On les rencontre chez l’homme, même pendant les époques de plus grand abrutissement.

Et, de tout temps, les religions ont cherché à se les approprier, à en battre monnaie à leur propre avantage. Et si les religions vivent encore, c’est parce que — à part l’ignorance — elles ont de tout temps fait appel précisément à ces dévouements, à ces courages. C’est encore à eux que font appel les révolutionnaires — surtout les révolutionnaires socialistes.

Quant à les expliquer, les moralistes religieux, utilitaires et autres, sont tombés, à leur égard, dans les erreurs que nous avons déjà signalées. Mais il appartient à ce jeune philosophe, Guyau — ce penseur, anarchiste sans le savoir — d’avoir indiqué la vraie origine de ces courages et de ces dévouements, en dehors de toute force mystique, en dehors de tous calculs mercantiles bizarrement imaginés par les utilitaires de l’école anglaise. Là où la philosophie kantienne, positiviste et évolutionniste ont échoué, la philosophie anarchiste a trouvé le vrai chemin.

Leur origine, a dit Guyau, c’est le sentiment de sa propre force. C’est la vie qui déborde, qui cherche à se répandre. « Sentir intérieurement ce qu’on est capable de faire, c’est par là même prendre la première conscience de ce qu’on a le devoir de faire ».

Le sentiment moral du devoir, que chaque homme a senti dans sa vie et que l’on a cherché à expliquer par tous les mysticismes. « Le devoir n’est autre chose qu’une surabondance de vie qui demande à s’exercer, à se donner ; c’est en même temps le sentiment d’une puissance ».

Toute force qui s’accumule crée une pression sur les obstacles placés devant elle. Pouvoir agir, c’est devoir agir. Et toute cette « obligation » morale dont on a tant parlé et écrit, dépouillée de tout mysticisme, se réduit ainsi à cette conception vraie : la vie ne peut se maintenir qu’à condition de se répandre.

« La plante ne peut pas s’empêcher de fleurir. Quelquefois fleurir, pour elle, c’est mourir. N’importe, la sève monte toujours ! » conclut le jeune philosophe anarchiste.

Il en est de même pour l’être humain lorsqu’il est plein de force et d’énergie. La force s’accumule en lui. Il répand sa vie. Il donne sans compter — sans cela il ne vivrait pas. Et s’il doit périr, comme la fleur en s’épanouissant — n’importe ! La sève monte, si sève il y a.

Sois fort ! Déborde d’énergie passionnelle et intellectuelle — et tu déverseras sur les autres ton intelligence, ton amour, ta force d’action ! — Voilà à quoi se réduit tout l’enseignement moral, dépouillé des hypocrisies de l’ascétisme oriental.

 

IX

Ce que l’humanité admire dans l’homme vraiment moral, c’est sa force, c’est l’exubérance de la vie, qui le pousse à donner son intelligence, ses sentiments, ses actes, sans rien demander en retour.

L’homme fort de pensée, l’homme qui déborde de vie intellectuelle, cherche naturellement à se répandre. Penser, sans communiquer sa pensée aux autres, n’aurait aucun attrait. Il n’y a que l’homme pauvre d’idées qui, après en avoir déniche une avec peine, la cache soigneusement pour lui apposer plus tard l’estampille de son nom. L’homme fort d’intelligence déborde de pensées : il les sème à pleines nains. Il souffre s’il ne peut les partager, les semer aux quatre vents : c’est là sa vie.

Il en est de même pour le sentiment. — « Nous ne sommes pas assez pour nous-mêmes : nous avons plus de larmes qu’il n’en faut pour nos propres souffrances, plus de joies en réserve que n’en justifie notre propre existence », a dit Guyau, résumant ainsi toute la question de moralité en quelques lignes si justes, prises sur la nature. L’être solitaire souffre, il est pris d’une certaine inquiétude, parce qu’il ne peut partager sa pensée, ses sentiments avec les autres. Quand on ressent un grand plaisir, on voudrait faire savoir aux autres qu’on existe, qu’on sent, qu’on aime, que l’on vit, qu’on lutte, que l’on combat.

En même temps, nous sentons le besoin d’exercer notre volonté, notre force d’action. Agir, travailler est devenu un besoin pour l’immense majorité des hommes ; si bien que lorsque des conditions absurdes éloignent l’homme ou la femme du travail utile, ils inventent des travaux, des obligations futiles et insensées pour ouvrir un champ quelconque à leur force d’action. Ils inventent n’importe quoi — une théorie, une religion, un « devoir social », pour se persuader qu’ils font quelque chose d’utile. Quand ils dansent, c’est pour la charité ; quand ils se ruinent par leurs toilettes, c’est pour maintenir l’aristocratie à sa hauteur ; quand ils ne font rien du tout, c’est par principe.

« On a besoin d’aider autrui, de donner son coup d’épaule au coche qu’entraîne péniblement l’humanité ; en tout cas on bourdonne autour », dit Guyau. Ce besoin de donner son coup d’épaule est si grand qu’on le retrouve chez tous les animaux sociables, si inférieurs qu’ils soient. Et toute cette immense activité qui chaque jour se dépense si inutilement en politique, qu’est-ce, sinon le besoin de donner son coup d’épaule au coche ou de bourdonner autour ?

 

Certainement, cette « fécondité de la volonté », cette soif d’action quand elle n’est accompagnée que d’une sensibilité pauvre et d’une intelligence incapable de créer, ne donnera qu’un Napoléon 1er ou un Bismarck — des toqués qui voulaient faire marcher le monde à rebours. D’autre part, une fécondité de l’esprit, dénuée cependant de sensibilité bien développée, donnera ces fruits secs, les savants qui ne font qu’arrêter le progrès de la science. Et enfin la sensibilité non guidée par une intelligence assez vaste produira ces femmes prêtes à tout sacrifier à une brute quelconque sur laquelle elles versent tout leur amour.

Pour être réellement féconde, la vie doit être en intelligence, en sentiment et en volonté à la fois. Mais alors, cette fécondité dans toutes les directions c’est la vie : la seule chose qui mérite ce nom. Pour un moment de cette vie, ceux qui l’ont entrevue donnent des années d’existence végétative. Sans cette vie débordante, on n’est qu’un vieillard avant l’âge, un impuissant, une plante qui se dessèche sans jamais avoir fleuri.

« Laissons aux pourritures fin de siècle cette vie qui n’en est pas une » — s’écrie la jeunesse, la vraie jeunesse pleine de sève qui veut vivre et semer la vie autour d’elle. Et chaque fois qu’une société tombe en pourriture, une poussée venue de cette jeunesse brise les vieux moules économiques, politiques, moraux pour faire germer une vie nouvelle. Qu’importe si untel ou untel tombe dans la lutte ! La sève monte toujours. Pour lui, vivre c’est fleurir, quelles qu’en soient les conséquences ! Il ne les regrette pas.

Mais, sans parler des époques héroïques de l’humanité, et en prenant la vie de tous les jours — est-ce une vie que de vivre en désaccord avec son idéal ?

De nos jours, on entend dire souvent que l’on se moque de l’idéal. Cela se comprend. On a si souvent confondu l’idéal avec la mutilation bouddhiste ou chrétienne, on a si souvent employé ce mot pour tromper les naïfs, que la réaction est nécessaire et salutaire. Nous aussi, nous aimerions remplacer ce mot « idéal », couvert de tant de souillures, par un mot nouveau plus conforme aux idées nouvelles.

Mais, quel que soit le mot, le fait est là : chaque être humain a son idéal. Bismark a le sien, si fantastique qu’il soit : le gouvernement par le fer et le feu. Chaque bourgeois a le sien, — ne serait-ce que la baignoire d’argent de Gambetta, le cuisinier Trompette, et beaucoup d’esclaves pour payer Trompette et la baignoire sans trop se faire tirer l’oreille.

Mais à côté de ceux-là, il y a l’être humain qui a conçu un idéal supérieur. Une vie de brute ne peut pas le satisfaire. La servilité, le mensonge, le manque de bonne foi, l’intrigue, l’inégalité dans les rapports humains le révoltent. Comment peut-il devenir servile, menteur intrigant, dominateur à son tour ? Il entrevoit combien la vie serait belle si des rapports meilleurs existaient entre tous ; il se sent la force de ne pas manquer, lui, à établir ces meilleurs rapports avec ceux qu’il rencontrera dans son chemin. Il conçoit ce que l’on a appelle l’idéal.

D’où vient cet idéal ? Comment se façonne-t-il, par l’hérédité d’une part et les impressions de la vie d’autre part ? Nous le savons à peine. Tout au plus pourrions-nous en faire dans nos biographies, une histoire plus ou moins vraie. Mais il est là — variable, progressif, ouvert aux influences du dehors, mais toujours vivant. C’est une sensation inconsciente en partie, de ce qui donnera la plus grande somme de vitalité, la jouissance d’être.

Eh bien, la vie n’est vigoureuse, féconde, riche en sensations, qu’à condition de répondre à cette sensation de l’idéal. Agissez contre cette sensation et vous sentez votre vie se dédoubler ; elle n’est plus une, elle perd de sa vigueur. Manquez souvent à votre idéal, et vous finissez par paralyser votre volonté, votre force d’action. Bientôt vous ne retrouverez plus cette vigueur, cette spontanéité de décision que vous connaissiez jadis. Vous êtes brisé.

Rien de mystérieux là-dedans, une fois que vous envisagez l’homme comme un composé de centres nerveux et cérébraux agissant indépendamment. Flottez entre les divers sentiments qui luttent en vous et vous arriverez bientôt à rompre l’harmonie de l’organisme, vous serez un malade sans volonté. L’intensité de la vie baissera et vous aurez beau chercher des compromis, vous ne serez plus l’être complet, fort, vigoureux que vous étiez lorsque vos actes se trouvaient en accord avec les conceptions idéales de votre cerveau.

 

X

Et maintenant, disons, avant de terminer, un mot de ces deux termes, issus de l’école anglaise, altruisme et égoïsme, dont on nous écorche continuellement les oreilles.

Jusqu’à présent nous n’en avons même pas parlé dans cette étude. C’est que nous ne voyons même pas la distinction que les moralistes anglais ont cherché à introduire.

Quand nous disons : « Traitons les autres comme nous voulons être traités nous-mêmes » — est-ce de l’égoïsme ou de l’altruisme que nous recommandons ? Quand nous nous élevons plus haut et que nous disons : « Le bonheur de chacun est intimement lié au bonheur de tous ceux qui l’entourent. On peut avoir par hasard quelques années de bonheur relatif dans une société basée sur le malheur des autres mais ce bonheur est bâti sur le sable. Il ne peut pas durer, la moindre des choses suffit pour le briser ; et il est misérablement petit en comparaison du bonheur possible dans une société d’égaux. Aussi, chaque fois que tu viseras le bien de tous, tu agiras bien ; » quand nous disons cela, est-ce de l’altruisme ou de l’égoïsme que nous prêchons ? Nous constatons simplement un fait.

Et quand nous ajoutons, en paraphrasant une parole de Guyau : « Sois fort ; sois grand dans tous tes actes ; développe ta vie dans toutes les directions ; sois aussi riche que possible en énergie, et pour cela sois l’être le plus social et le plus sociable, — si tu tiens à jouir d’une vie pleine, entière et féconde. Guidé toujours par une intelligence richement développée, lutte, risque, — le risque a ses jouissances immenses — jette tes forces sans les compter, tant que tu en as, dans tout ce que tu sentiras être beau et grand — et alors tu auras joui de la plus grande somme possible de bonheur. Sois un avec les masses, et alors, quoi qu’il t’arrive dans la vie, tu sentiras battre avec toi précisément les cœurs que tu estimes, et battre contre toi ceux que tu méprises ! » Quand nous disons cela, est-ce de l’altruisme ou de l’égoïsme que nous enseignons ?

Lutter, affronter le danger ; se jeter à l’eau pour sauver, non seulement un homme, mais un simple chat ; se nourrir de pain sec pour mettre fin aux iniquités qui vous révoltent ; se sentir d’accord avec ceux qui méritent d’être aimés, se sentir aimé par eux — pour un philosophe infirme, tout cela est peut-être un sacrifice, mais pour l’homme et la femme pleins d’énergie, de force, de vigueur, de jeunesse, c’est le plaisir de se sentir vivre.

Est-ce de l’égoïsme ? Est-ce de l’altruisme ?

En général, les moralistes qui ont bâti leurs systèmes sur une opposition prétendue entre les sentiments égoïstes et les sentiments altruistes, ont fait fausse route. Si cette opposition existait en réalité, si le bien de l’individu était réellement opposé à celui de la société, l’espèce humaine n’aurait pu exister ; aucune espèce animale n’aurait pu atteindre son développement actuel. Si les fourmis ne trouvaient un plaisir intense à travailler toutes, pour le bien-être de la fourmilière, la fourmilière n’existerait pas, et la fourmi ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui : l’être le plus développé parmi les insectes, un insecte dont le cerveau, à peine perceptible sous le verre grossissant, est presque aussi puissant que le cerveau moyen de l’homme. Si les oiseaux ne trouvaient pas un plaisir intense dans leurs migrations, dans les soins qu’ils donnent à élever leur progéniture, dans l’action commune pour la défense de leurs sociétés contre les oiseaux rapaces, l’oiseau n’aurait pas atteint le développement auquel il est arrivé. Le type de l’oiseau aurait rétrogradé, au lieu de progresser.

Et quand Spencer prévoit un temps où le bien de l’individu se confondra avec le bien de l’espèce, il oublie une chose : c’est que si les deux n’avaient pas toujours été identiques, l’évolution même du règne animal n’aurait pu s’accomplir.

C’est qu’il y a eu de tout temps, c’est qu’il s’est toujours trouvé, dans le monde animal comme dans l’espèce humaine, un grand nombre d’individus qui ne comprenaient pas que le bien de l’individu et celui de l’espèce sont, au fond, identiques. Ils ne comprenaient pas que vivre d’une vie intense étant le but de chaque individu, il trouve la plus grande intensité de la vie dans la plus grande sociabilité, dans la plus parfaite identification de soi-même avec tous ceux qui l’entourent.

Mais ceci n’était qu’un manque d’intelligence, un manque de compréhension. De tout temps il y a eu des hommes bornés ; de tout temps il y a eu des imbéciles. Mais jamais, à aucune époque de l’histoire, ni même de la géologie, le bien de l’individu n’a été opposé à celui de la société. De tout temps ils restaient identiques, et ceux qui l’ont le mieux compris ont toujours joui de la vie la plus complète.

La distinction entre l’égoïsme et l’altruisme est donc absurde à nos yeux. C’est pourquoi nous n’avons rien dit, non plus, de ces compromis que l’homme, à en croire les utilitariens, ferait toujours entre ses sentiments égoïstes et ses sentiments altruistes. Ces compromis n’existent pas pour l’homme convaincu.

Ce qui existe c’est que réellement, dans les conditions actuelles, alors même que nous cherchons à vivre conformément à nos principes égalitaires, nous les sentons froissés à chaque pas. Si modestes que soient notre repos et notre lit, nous sommes encore des Rothschild en comparaison de celui qui couche sous les ponts et qui manque si souvent de pain sec. Si peu que nous donnions aux jouissances intellectuelles et artistiques, nous sommes encore des Rothschild en comparaison des millions qui rentrent le soir, abrutis par le travail manuel, monotone et lourd, qui ne peuvent pas jouir de l’art et de la science et mourront sans jamais avoir connu ces hautes jouissances.

Nous sentons que nous n’avons pas poussé le principe égalitaire jusqu’au bout. Mais nous ne voulons pas faire de compromis avec ces conditions. Nous nous révoltons contre elles. Elles nous pèsent. Elles nous rendent révolutionnaires. Nous ne nous accommodons pas de ce qui nous révolte. Nous répudions tout compromis, tout armistice même, et nous nous promettons de lutter à outrance contre ces conditions.

Ceci n’est pas un compromis ; et l’homme convaincu n’en veut pas qui lui permette de dormir tranquille en attendant que cela change de soi-même.

Nous voilà enfin au bout de notre étude.

Il y a des époques, avons-nous dit, où la conception morale change tout à fait. On s’aperçoit que ce que l’on avait considéré comme moral est de la plus profonde immoralité. Ici, c’était une coutume, une tradition vénérée, mais immorale dans le fond. Là, on ne trouve qu’une morale faite à l’avantage d’une seule classe. On les jette par-dessus bord, et l’on s’écrit : « À bas la morale ! » On se fait un devoir de faire des actes immoraux.

Saluons ces époques. Ce sont des époques de critique. Elles sont le signe le plus sûr qu’il se fait un grand travail de pensée dans la société. C’est l’élaboration d’une morale supérieure.

Ce que sera cette morale, nous avons cherché à le formuler en nous basant sur l’étude de l’homme et des animaux. Et nous avons vu la morale qui se dessine déjà dans les idées des masses et des penseurs.

Cette morale n’ordonnera rien. Elle refusera absolument de modeler l’individu selon une idée abstraite, comme elle refusera de le mutiler par la religion, la loi et le gouvernement. Elle laissera la liberté pleine et entière à l’individu. Elle deviendra une simple constatation de faits, une science.

Et cette science dira aux hommes : si tu ne sens pas en toi la force, si les forces sont justes, ce qu’il faut pour maintenir une vie grisâtre, monotone, sans fortes impressions, sans grandes jouissances, mais aussi sans grande souffrance, eh bien, tiens-t’en aux simples principes de l’équité égalitaire. Dans des relations égalitaires, tu trouveras, à tout prendre, la plus grande somme de bonheur possible, étant données tes forces médiocres.

Mais si tu sens en toi la force de la jeunesse, si tu veux vivre, si tu veux jouir de la vie entière, pleine, débordante — c’est-à-dire connaître la plus grande jouissance qu’un être vivant puisse désirer — sois fort, sois grand, sois énergique dans tout ce que tu feras.

Sème la vie autour de toi. Remarque que tromper, mentir, intriguer, ruser, c’est t’avilir, te rapetisser, te reconnaître faible d’avance, faire comme l’esclave du harem qui se sent inférieur à son maître. Fais-le si cela te plaît, mais alors sache d’avance que l’humanité te considérera petit, mesquin, faible, et te traitera en conséquence. Ne voyant pas ta force, elle te traitera comme un être qui mérite la compassion — de la compassion seulement. Ne t’en prends pas à l’humanité, si toi-même tu paralyses ainsi ta force d’action.

Sois fort, au contraire. Et une fois que tu auras vu une iniquité et que tu l’auras comprise, — une iniquité dans la vie, un mensonge dans, la science, ou une souffrance imposée par un autre — révolte-toi contre l’iniquité, le mensonge et l’injustice. Lutte ! La lutte c’est la vie d’autant plus intense que la lutte sera plus vive. Et alors tu auras vécu, et pour quelques heures de cette vie tu ne donneras pas des années de végétation dans la pourriture du marais.

Lutte pour permettre à tous de vivre de cette vie riche et débordante, et sois sûr que tu retrouveras dans cette lutte des joies si grande que tu n’en trouverais pas de pareilles dans aucune autre activité. C’est tout ce que peut te dire la science de la morale. À toi de choisir.

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15 Réponses to “La Morale Anarchiste ~ 2ème partie ~ Pierre Kropotkine”

  1. Je termine le PDF et je vous le colle ici sous peu !
    Quel texte sublime, et la conclusion nous rappelle qu’on a toujours le choix d’être du bon côté de l’histoire… A+ Jo

  2. Tenez, par ce billet de blog ► https://jbl1960blog.wordpress.com/2017/03/19/la-morale-anarchiste-par-pierre-kropotkine-1889/
    J’introduis le PDF (24 pages) que j’ai réalisé de ce magnifique texte de Kropotkine, dont voici le lien pour vous permettre si vous le souhaitez de l’intégrer dans votre article ► https://jbl1960blog.files.wordpress.com/2017/03/pdfpkropotkinelamoraleanarchiste1889.pdf

    Je l’intègre dans ma page de blog illico presto ; Jo

  3. FOISSAC Says:

    « Cette morale n’ordonnera rien. Elle refusera absolument de modeler l’individu selon une idée abstraite, comme elle refusera de le mutiler par la religion, la loi et le gouvernement. Elle laissera la liberté pleine et entière à l’individu. Elle deviendra une simple constatation de faits, une science. »

    c’est exact !!!

    Sauf qu’il ne l’a pas exactement vu…

    Cette constatation de faits, c’est que la création ex nihilo n’existe pas, c’est à dire, que toute création d’une énergie positive, entraine une énergie négative. Qu’ainsi, l’être qui sera enclin à donner plus qu’il reçoit, fera naître l’être qui sera enclin à recevoir plus qu’il donne. C’est à dire, le temps. Et que, pour éviter le déséquilibre néfaste, immoral, il faut toujours récompenser celui qui donne plus en lui rendant autant, pour pas se laisser abuser par celui qui voudrait plus qu’il donne lui même.

    Si la morale est dans l’égalité, c’est un simple constat que tout est dans l’équilibre, alors, elle ne doit être déséquilibré pour quelque raison que ce soit, car elle fera naître l’inégalité de facto.

    Il fait aussi l’amalgame entre équité et égalité. La première consiste à donner à chacun selon ce qu’il donne, alors que la seconde consiste en l’idée de donner à chacun la même chose, indépendamment de son apport. Pour que l’équilibre ne soit pas rompu, l’égalité se doit d’être intérieure à chacun, telle la respiration.

    Bon, son analyse fait l’impasse sur un autre élément fondamental, mais qui était inconnu à son époque, soit, la division fractale. Surtout le fait que ce principe est encore totalement ignoré dans son processus et importance encore aujourd’hui. Mais il dit une chose très claire, c’est qu’au niveau de la société humaine, on peut pas faire l’impasse sur l’établissement de la loi et du calcul. Surtout que le temps est, par définition, la mesure de toute chose et la vie ne fait pas l’impasse sur le temps, sans ce dernier, la vie perd tout son sens. Elle est impossible.

    La division fractale dit que si la morale anarchique existe naturellement au niveau des animaux, elle ne l’est pas au niveau de la pensée humaine et ce pour une raison simple, c’est que le propre du cogito humain est de réfléchir, donc, de mettre en écho ce qui existe en première instance dans la nature. Lui ôtant ainsi son caractère spontanée, naturel et lui donnant son caractère scientifique, donc, raisonnée au sens de résonance. C’est ici le point d’achoppement de notre discussion.

    Ainsi, c’est par cette seule résonance, raisonnement, que l’humain revient à la nature, mais en passant par le calcul. Que fait donc Kropotkine ici même si ce n’est ce calcul ?! C’est la conséquence directe du développement de sa conscience au niveau supérieur qu’est la réflexion de la nature. On peut faire dans le déni, mais pas changer la réalité des faits.

    C’est là où l’étude de Kropotkine avoue ses limites et ses faiblesses et qui fait que non, on ne peut pas se défaire de l’Etat, de la loi et de la monnaie au niveau de l’humain. Sauf à renoncer à vivre en tant qu’être doté d’une conscience supérieure et donc, revenir dans un état antérieur. Pour arriver à abolir l’Etat, la loi et la monnaie, il faut que l’humain se dote d’une capacité encore supérieures qu’est la télépathie, mais là aussi, il y a un prix à payer…

    Tout à un prix, rien est gratuit, c’est ce qu’enseigne la raison pure.

    • Un passant Says:

      L’être humain a bien des caractéristiques qui lui sont propres dont l’une d »elles est incontestablement celle de se croire doté d’une conscience supérieure.
      Je peux même, en tant qu’être humain, être conscient que la Conscience universelle (mais quelle est-elle? Allez savoir) doit en rigoler un bon coup.
      Vive l’Animal ! (dont l’être humain qui laissera à l’échelle du temps infini la trace d’un pet de mouche)
      Vive le Végétal !
      Vive le Minéral !
      Et j’en passe… 😀
      Je ne vaux rien de plus que le caillou que ma godasse vient d’envoyer valser, c’est ce qu’enseigne la sagesse pure.

      • FOISSAC Says:

        La conscience est partout et c’est la même qui anime autant le minéral, le végétal, l’animal et donc, l’humain.

        simplement, force est de constater que l’état de conscience qui anime le végétal est supérieur au minéral et lui même inférieur à l’animal. Mais ce n’est pas là faire injure à l’un ou à l’autre, car ils sont tous liés les uns aux autres et le végétal ne pourrait pas exister sans le minéral et l’animal sans le végétal et l’humain sans sa nature animale. Ici, c’est le principe de division fractale qui permet à la conscience d’évoluer en passant d’un état à l’autre… Sauf que chaque état à ses propres caractéristiques et contraintes ou lois. L’humain, se caractérise par la réflexion de la nature où donc il cède le caractère spontané pour celui de calcul systématique, là où l’animal agit d’abord spontanément et ne calcule que par contrainte.

        Ainsi, contrairement aux autres animaux, l’humain est un animal qui doute de la vie, la remet en question, alors que pour les autres animaux, cette question n’a pas de sens, est absurde. Ce doute, ne peut procéder que de la réflexion et elle seule….. !

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