Analyse politique: Gilets Jaunes… Pour les assemblées populaires sur les carrefours, dans les villages et les quartiers (Raoul Vaneigem)

Six textes fondamentaux pour nous aider à  parvenir, ensemble, à ce dont fait état Raoul Vaneigem ci-dessous. A  lire, relire et diffuser sans aucune modération:

 

 

Tout est possible, même les assemblées d’autogestion au milieu des carrefours, dans les villages, dans les quartiers

 

Raoul Vaneigem

 

25 décembre 2018

 

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/Tout-est-possible-meme-les-assemblees-d-autogestion-au-milieu-des-carrefours

Entretien réalisé le 21/12/18 pour Le Nouveau Magazine Littéraire

 

1. Dans Contribution à l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande, vous écrivez que « préférer le mal d’aujourd’hui à ce qui demain sera pire nous empêche de nous lever ». Pourtant les gilets jaunes se sont levés, et justement pour préserver leur place dans cette civilisation du consumérisme, et de la voiture reine, que vous condamnez.

Il n’a pas dû vous échapper que le propos de mon livre est principalement de secouer la résignation, l’indifférence et l’apathie qui jusqu’à ce jour ont toléré que la désertification de la terre et de la vie soit froidement programmée et imposée, avec un cynisme croissant, aux dépens des populations du Globe. Qu’une grande explosion de colère éclate soudain, inopinément, avec les mobiles dont l’apparence seule est futile, me procure donc une grande satisfaction. Ils se sont levés pour préserver leur place, dites-vous ? Quelle place ? Ils n’ont pas de place dans ce beau monde affairiste qui les exploite comme consommateurs télécommandés, comme producteurs de biens qu’ils doivent payer, comme fournisseurs, bureaucratiquement contrôlés, de taxes et d’impôts qui vont renflouer les malversations bancaires. Certes, le grand cri du « ¡ya basta ! », du « il y en a marre ! », peut retomber, tourner court. La servitude volontaire a maintes fois connu des révoltes sans lendemain. Mais même si la colère des gilets jaunes stagne et reflue, une grande vague véritablement populaire — et non pas populiste — s’est élevée et a prouvé que rien ne résiste aux élans de la vie.

2. Les gilets jaunes sont-ils le nouveau nom de cette classe soumise à « une harassante corvée dont la rétribution salariale sert principalement à investir dans l’achat de marchandise » ?

Ce n’est pas une classe, c’est un mouvement hétéroclite, une nébuleuse où des politisés de toutes les couleurs se mêlent à celles et à ceux qui ont banni la politique de leurs préoccupations. Le caractère global de la colère empêche les traditionnels tribuns du peuple de récupérer et de manipuler le troupeau. Car ici, il n’y a pas, comme d’habitude, un troupeau qui bêle en suivant son boucher. Il y a des individus qui réfléchissent sur les conditions de plus en plus précaires de leur existence quotidienne. Il y a une intelligence des êtres et un refus du sort indigne qui leur est fait. La lucidité se cherche à tâtons, frayant sa voie dans les incertitudes. Que le pouvoir et ses larbins médiatiques prennent les insurgés pour des imbéciles, voilà qui va démontrer à quel point est débile et vulnérable ce capitalisme dont on ne cesse de nous répéter qu’il est inéluctable et invincible.

3. À l’idée que, « abrutis par un luxe de pacotille, les futurs naufragés s’ébattent sur le pont tandis que le bateau coule », ils rétorquent « vous vous préoccupez de la fin du monde, nous nous inquiétons de la fin du mois ». Que leur répondre ?

En s’inquiétant de la fin du mois, il n’est personne, en dehors des affairistes qui nous gouvernent, qui ne se soucie du même coup non de la fin du monde mais de la fin d’un monde dont nous ne voulons plus ; qui ne se soucie du sort que nous réserve à nous et aux enfants un monde livré à la barbarie du « calcul égoïste ». Et ça ce n’est pas une pensée métaphysique, c’est une pensée qui se formule entre les taxes à acquitter, le travail à prester, les contraintes administratives, les mensonges de l’information et « l’abrutissement par un luxe de pacotille » sciemment entretenu par les fabricants d’opinions qui crétinisent les gens. Un sursaut d’intelligence arrive aujourd’hui comme un souffle d’air frais dans l’air confiné des égouts, où la dictature de l’argent nous entraîne à chaque instant.

4. Les gilets jaunes sont-ils un exemple de ce prolétariat qui « a régressé à son ancien statut de plèbe » ? Victime d’un capitalisme financier qui a dégradé « sa conscience humaine et sa conscience de classe » elle ne fait plus la révolution elle se révolte.

Oui, c’est l’illustration même de cette régression. Mais, comme je l’ai écrit, la conscience prolétarienne qui a jadis arraché ses acquis sociaux à l’État n’a été qu’une forme historique de la conscience humaine. Celle-ci renaît sous nos yeux, ranimant la solidarité, la générosité, l’hospitalité, la beauté, la poésie, toutes ces valeurs aujourd’hui étouffées par l’efficacité rentable.

5. Peut-on encore, lorsqu’on appartient aux classes moyennes inférieures excentrées (travail peu rémunérateur, obligation d’utiliser sa voiture pour tous ses déplacements, pavillons à rembourser ou loyer à payer…), reconquérir « l’autogestion du quotidien » ?

Cessez de rabaisser les revendications au niveau du panier de la ménagère ! Vous voyez bien qu’elles sont globales, ces revendications. Elles viennent de partout, des retraités, des lycéens, des agriculteurs, des conducteurs dont la voiture sert plus à aller au boulot qu’à partir se dorer sur un yacht, de toutes ces femmes et de tous ces hommes, de ces anonymes qui s’aperçoivent qu’ils existent, qu’ils veulent vivre et qui en ont assez d’être méprisés par une République du chiffre d’affaires.

6. Vous évoquez un État « réduit à sa simple fonction répressive ». Est-ce celui dont on voit le visage en France aujourd’hui ?

Ce n’est pas un problème national mais international. Je ne sais quel est le visage de la France ni si la France a un visage, mais la réalité que recouvre cette représentation fictive est celle d’hommes et de femmes corvéables à merci, de millions de personnes inféodées à une démocratie totalitaire qui les traite comme des marchandises.

7. La lutte des gilets jaunes et celle des forces que vous saluez dans votre livre (zadistes, féministes, militants écologistes…) peuvent-elle converger ? Ou s’opposent-elles par essence ?

Elles ne s’opposent ni ne convergent. Nous sommes entrés dans une période critique où la moindre contestation particulière s’articule sur un ensemble de revendications globales. Le plant de tomates est plus important que les bottes militaires et étatistes qui viennent l’écraser — comme à Notre-Dame-des-Landes. Les dirigeants politiques et ceux qui se poussent au portillon pour les remplacer pensent le contraire, comme ils pensent que taxer le carburant de ceux à qui l’on a rendu indispensable l’usage de la voiture et de l’essence dispense de toucher aux bénéfices pharamineux de Total et consorts. Les zones à défendre (ZAD) ne se bornent pas à combattre les nuisances que les multinationales implantent au mépris des habitants de la Terre ; elles sont le lieu où l’expérience de nouvelles formes de société fait ses premiers pas. « Tout est possible ! » tel est aussi le message des gilets jaunes.

Tout est possible, même les assemblées d’autogestion au milieu des carrefours, dans les villages, dans les quartiers.

Messages

  • 1. Tout est possible, même les assemblées d’autogestion 
  • au milieu des carrefours, dans les villages, dans les quartiers, 26 décembre, 07:15, par Ida
    A ce que j’en comprends M. Vaneighem, votre sage « savoir vivre » est resté intacte depuis toutes ces années, ces années 68. Quel est donc votre secret de jouvence qui mêle tact et finesse d’esprit à une pensée toujours renouvelée ? Votre livre serait-il cette fois le « Traité du savoir-vivre à l’usage des gilets jaunes » ou celui des expériences d’un nouveau monde hétéroclite et nébuleux qui voudrait enfin respirer et vivre de façon autonome ? Au passage, j’apprends qu’on a chaleureusement réveillonné sur des rond-points… Qui aurait pu imaginer qu’un jour, ces passages à vous faire tourner en bourriques deviendraient des lieux de partages et d’échanges salutaires où s’arrêter signifierait inventer et vivre des possibles ?
  • 2. Au rond-point des coeurs à l’ouvrage , 26 décembre, 10:46, par Denis Tanghe
    Excellent ! je finis à l’instant « Pour l’abolition de la société marchande, pour une société vivante », publié dès 2002 et qui sonne et résonne si fort aujourd’hui dans le sillage des Gilets jaunes et de cette prise de conscience globale d’une nécessité de remédiation locale et horizontale. Au carrefour d’un nouveau paradigme à nourrir, les rond-points sont le coeur du changement ( aussi inéluctable qu’indispensable ) qui arrive… Belle interview & philosophie à diffuser assurément.

 

10 Réponses vers “Analyse politique: Gilets Jaunes… Pour les assemblées populaires sur les carrefours, dans les villages et les quartiers (Raoul Vaneigem)”

  1. Ce midi une GJ indiquait que se formaient des « Plate-formes d’Initiatives Citoyennes » = PIC pour organiser la lutte « autrement » opération coup de poing dans des Préfectures, les Impôts… Plus ciblées, toujours à partir des Ronds-Points (d’échange)…

    Vanegeim est toujours aussi revivifiant à lire, c’est lui je crois qui avait dit : L’État n’est rien ; Soyons TOUT !

    Et à chaque fois que je le lis, me revient en mémoire cette phrase d’Anselme Bellegarrigue ;

    • oui RV aurait pu dire un truc comme ça… RV est un des derniers situationnistes de la « bande à Debord » initiale. Si les analyses de Debord sont judicieuses et très fines, celles de Vaneigem ne le sont pas moins et surtout nous nous sentons plus proches de son style d’expression que de celui de Debord. C’est subjectif bien entendu. 😉

  2. En voyant l’image des 4 barbus, en haut, cela m’a rappelée la chanson « La Révolte » intégrée dans le PDF de Sébastien Faure :

    Sébastien Faure (1896)

    Chantée sous le texte par les 4 Barbus (1969)

    Nous sommes les persécutés
    De tous les temps et de toutes les races
    Toujours nous fûmes exploités
    Par les tyrans et les rapaces
    Mais nous ne voulons plus fléchir
    Sous le joug qui courba nos pères
    Car nous voulons nous affranchir
    De ceux qui causent nos misères

    Refrain :
    Église, Parlement, Capitalisme, État, Magistrature
    Patrons et Gouvernants, libérons nous de cette pourriture
    Pressant est notre appel, donnons l’assaut au monde autoritaire
    Et d’un cœur fraternel nous réaliserons l’idéal libertaire

    Ouvrier ou bien paysan
    Travailleur de la terre ou de l’usine
    Nous sommes dès nos jeunes ans
    Réduits aux labeurs qui nous minent
    D’un bout du monde à l’autre bout
    C’est nous qui créons l’abondance
    C’est nous tous qui produisons tout
    Et nous vivons dans l’indigence

    (Refrain)

    L’État nous écrase d’impôts
    Il faut payer ses juges, sa flicaille
    Et si nous protestons trop haut
    Au nom de l’ordre on nous mitraille
    Les maîtres ont changés cent fois
    C’est le jeu de la politique
    Quels que soient ceux qui font les lois
    C’est bien toujours la même clique

    (Refrain)

    Pour défendre les intérêts
    Des flibustiers de la grande industrie
    On nous ordonne d’être prêts
    À mourir pour notre patrie
    Nous ne possédons rien de rien
    Nous avons horreur de la guerre
    Voleurs, défendez votre bien
    Ce n’est pas à nous de le faire

    (Refrain)

    Déshérités, soyons amis
    Mettons un terme à nos tristes disputes
    Debout! Ne soyons plus soumis
    Organisons la Grande Lutte
    Tournons le dos aux endormeurs
    Qui bercent la misère humaine
    Clouons le bec aux imposteurs
    Qui sèment entre nous la haine

    (Refrain)

    Partout sévit l’Autorité
    Des gouvernants l’Internationale
    Jugule notre liberté
    Dont le souffle n’est plus qu’un râle
    L’heure a sonné de réagir
    En tous lieux la Révolte gronde
    Compagnons, sachons nous unir
    Contre tous les Maîtres du Monde
    (Refrain)

    « La révolte », par les Quatre Barbus (1969) :

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