Résistance politique: L’anarchie pour la jeunesse… Mieux comprendre pour mieux agir

“Un ethnologue français, Pierre Clastres, a émis, pour les sociétés humaines en général, l’hypothèse que la tendance normale dans un groupe est la résistance collective aux excès du pouvoir. Dans une société encore peu complexe, les notables doivent s’attacher leurs obligés en redistribuant en permanence les richesses qu’ils réussissent à grand peine à accumuler. Dans une société guerrière où le prestige est lié aux prouesses de combat, les grands guerriers doivent remettre sans cesse leur titre en jeu, jusqu’au jou où ils finissent par être éliminés.
L’émergence de sociétés inégalitaires ne serait donc pas la norme, mais l’exception et le résultat d’un dysfonctionnment de ces mécanismes de contrôle. Finalement, l’inégalité ne serait pas naturelle…”
~ Jean-Paul Demoule, archéologue, ancien directeur de l’INRAP, 2012 ~

 

“La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation. Avant d’être économique, l’aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l’économique est une dérive du politique, l’émergence de l’État détermine l’apparition des classes.”
~ Pierre Clastres, directeur de recherche en anthropologie politique, CNRS, 1974 ~

 

L’anarchie expliquée pour la jeunesse

 

Résistance 71

 

Janvier 2017

 

Le mot “anarchie” provient du grec ancien “anarkhia”: “a-n” qui est un préfixe privatif et “arkhé” qui veut dire “pouvoir” ou “hiérarchie”, donc “sans pouvoir, sans hiérarchie”.

Ceci s’applique à un mode de vie en société qui soit égalitaire, volontairement associé, anti-autoritaire, dont la cohésion ne soit pas forcée par l’obéissance aveugle à des lois ou à une quelconque autorité.

Un des grands penseurs anarchistes, le Russe Pierre Kropotkine (1842-1921) en a donné une définition pour l’Encyclopédie Britannique (Encyclopaedia Britannica) en 1910 dont voici un extrait:

Anarchie, nom donné à un principe ou théorie de la vie et de comportement sous lequel la société est conçue sans gouvernement ; l’harmonie en une telle société peut-être obtenue non pas par la soumission à la loi ou par une obéissance à une autorité, mais par des accords libres conclus entre des groupes variés d’individus, de territoires et de professions, groupes librement constitués pour le seul besoin de la production et de la consommation ainsi que pour la satisfaction d’une variété infinie de besoins et d’aspirations inhérents aux êtres humains. Dans une société développée sur ces lignes de conduite, les associations volontaires qui commencent déjà à couvrir bien des aspects de l’activité humaine, prendraient une ampleur encore plus importante afin de se substituer à l’État, ses institutions et toutes ses fonctions…

Souvent de nos jours, le mot “anarchie” est associé à tort, mais souvent volontairement, dans les médias et par les gens à la notion de “désordre” et de “chaos”. Cette association d’idées est on ne peut plus fausse. L’anarchie intègre une grande conception de l’ordre, de fait elle est l’ordre sans le pouvoir, du moins le pouvoir coercitif et centralisé.

Certaines études en sciences humaines dans les domaines de l’anthropologie et l’ethnologie ont essayé de démontrer que la société humaine passe par des étapes d’évolution. Ainsi toute société passerait de l’état “sauvage” à l’état de “civilisation” le long d’une chemin de progression et de développement assez linéaire. Cette théorie place la société humaine actuelle, société agencée et contrôlée par des institutions qui forment les états, comme étant le sommet de l’évolution sociale de l’espèce humaine. Ainsi toutes les sociétés “primitives,” au sens de sociétés “premières, originales”, ne seraient que des brouillons de la société actuelle, appelées à se “développer” au gré de leur histoire. Cette théorie est toujours dominante et constitue la théorie officielle évolutionniste dite structuraliste. (fondée sur un développement structurel étape par étape)

Une autre branche d’analyse a démontré plus récemment, que les sociétés dites “primitives” sont en fait non pas des sociétés en “développement”, mais des sociétés, groupes d’humains vivant ensemble, totalement formées tant politiquement qu’économiquement ; des sociétés où l’autorité du “chef”, la hiérarchie et le rapport de domination n’existent non seulement pas, mais seraient impossible à réaliser. Ces sociétés, dont certaines existent toujours aujourd’hui, sont des sociétés sans état, des sociétés où la formation de l’État y est impossible.

Ces sociétés vivent sur un mode social “d’anarchie originelle”, ce qui tendrait à prouver que l’anarchie, son mode de vie, serait de fait l’état naturel de la société humaine.

Le modèle de société commun actuel est un mode étatique d’institutions centralisées ayant des “chefs”, élus ou non et où le pouvoir se communique du haut vers le bas d’une pyramide hiérarchique du pouvoir dans laquelle les peuples ont été dépossédés de toute forme de pouvoir. De fait, le vote n’est qu’une illusion, puisque l’action de voter ne fait que faire glisser la souveraineté à des “élus”, professionnels de la politique, à qui le peuple délègue son pouvoir sans n’avoir plus aucun contrôle sur ce que les représentants vont en faire. De ce fait, voter c’est renier sa souveraineté et se condamner à subir.

La société anarchiste est une société non pyramidale, horizontale où personne ne domine personne, où l’égalité politique, économique et sociale règne, fondée sur un des plus grands facteurs de l’évolution de l’espèce humaine, la coopération et l’entraide.
Dans la pratique, les gens s’associent volontairement et gèrent eux-mêmes (en autogestion) tous les aspects de la vie quotidienne dans les voisinages, sur les lieux de travail, dans la vie sociale de tous les jours. L’essentiel reposant sur une association volontaire des producteurs et des consommateurs pour que tout le monde puisse largement subvenir à tout besoin de nourriture, de logement, d’habillement, d’éducation, de loisir et d’interactions sociales. La société n’est plus régit par des lois forcées sur ses membres, mais par des concepts universels tels que: “Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse en pareille circonstance”, de manière plus positive: “Fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fasse en pareille circonstance” et “A chacun selon sa capacité, à chacun selon ses besoins.” La plupart des décisions sont prises sur les lieux de travail ou d’action considérant que dans une société égalitaire de participation volontaire, il n’y aura plus de ces conflits d’intérêts qui aujourd’hui réduisent de beaucoup l’efficacité et la créativité. Parfois des décisions devront être soumises à débat. Ceci se fera au cours d’assemblées où l’ensemble de la communauté décidera de ce qui doit être fait pour telle ou telle chose demandant des interactions parfois extérieures. Dans de plus grandes assemblées de confédération (union volontaire entre groupes librement associés formant des communes) des délégués des communautés y seront envoyés. Ces délégués n’étant que les porte-parole de décisions prises préalablement localement. Ils n’auront aucun pouvoir décisionnaire et auront des mandats très limités. Tout le monde a tour de rôle sera délégué de sa communauté, impliquant à terme ainsi la totalité des membres dans le processus politique local et confédéré, rendant ainsi chaque membre toujours plus responsable.

De fait, bien des sociétés traditionnelles des cinq continents ont vécu de la sorte pendant des millénaires, certaines vivent encore de cette façon, comme par exemple les sociétés traditionnelles amérindiennes.

Y a t’il eu des sociétés anarchistes dans l’histoire ?

Toutes les sociétés ancestrales jusqu’à la création des premiers grands états il y a environ 5000 ans, vivaient dans une anarchie “primordiale” à quelques variantes près. Certaines sociétés ont refusé et ont échappé à l’étatisation pendant des millénaires, aujourd’hui, certaines de ces sociétés vivent toujours au sein de sociétés anarchistes achevées, généralement dans des endroits reculés. Dans le monde occidental, quelques tentatives eurent lieu, qui furent réprimées par les États en place (qu’ils aient été républicains ou de facture plus totalitaire: monarchies, fascismes, communistes marxistes), on peut citer à titre d’exemple:

  • Le mouvement des sections communales de la révolution française entre 1790 et 1793
  • La Commune de Paris en 1871
  • La première tentative de révolution russe en 1905
  • Les conseils ouvriers italiens de 1920
  • Le mouvement ukrainien des années 1918-1923
  • Cronstadt 1921
  • La révolution sociale espagnole de 1936-1939
  • L’insurrection des conseils ouvrier de Budapest de 1956
  • L’autonomie zapatiste du Chiapas mexicain depuis 1994
  • Les communes autonomes du Rojava kurde depuis 2012

La plupart des évènements évoqués ci-dessus prirent place dans des conditions de guerre ou de révolution violente. La violence est-elle nécessaire pour parvenir à l’anarchie ? Non, bien que l’État veuille faire croire le contraire. L’idée émise par bon nombre serait de fonder une société parallèle des associations libres, court-circuitant les institutions boycottées qui deviennent alors obsolètes. Le modèle du succès de cette société fera changer l’attitude des gens envers les institutions et les rallieront à la société librement associées. C’est ce qui se produisit à grande échelle dans l’Espagne de 1936, même si le climat était un climat de guerre civile résultant d’un coup d’état militaire, des millions de personnes de l’Aragon (région de Saragosse) à l’Andalousie (région de séville) en passant par la Catalogne (région de Barcelone) participèrent à l’effort de la révolution sociale anarchiste.

Que puis-je lire pour en savoir plus sur l’anarchie ?

Ce qu’il faut toujours garder présent à l’esprit est que l’anarchie n’est pas une idéologie ou un dogme, c’est bien plus un mode de vie qui trouve sa véritable signification dans la pratique quotidienne. Néanmoins, à des époques et endroits différents, des penseurs ont réfléchi et réfléchissent encore sur la meilleure façon de marcher pour la société humaine. Dès le XVIème siècle François Rabelais et Etienne de la Boétie s’interrogèrent sur la société et le pouvoir. Puis à partir du XVIIIème siècle avec William Godwin en Angleterre, Jean Varlet et Jacques Roux du mouvement “sans-culotte” et des sections communales de la révolution française, l’activisme et la pensée se combinèrent, mais il faudra attendre le XIXème siècle pour voir les premières grandes analyses et actions politiques et sociales anarchistes avec le Français Pierre-Joseph Proudhon, puis des Russes Michel Bakounine et Pierre Kropotkine, l’Allemand Max Stirner et l’Américain Henry David Thoreau. Plus près de nous au XXème siècle, la pensée et l’analyse anarchistes continuèrent à se propager sous les plumes et les actions de gens comme (dans l’ordre chronologique): Gustav Landauer, Errico Malatesta, Élisée Reclus, Emma Goldman, Alexandre Berkman, Voline, Nestor Makhno, Gaston Leval, Maurice Joyeux, Stuart Christie, Pierre Clastres, Murray Bookchin, Janet Biehl, Howard Zinn, Daniel Guérin, Mohamed Saïl, Abdullah Öcalan, James C. Scott, David Graeber.

Il est évident que tout lire de ces auteurs prendrait beaucoup de temps, on peut néanmoins suggérer ces quelques ouvrages pour débuter: tous sont de petits livres de moins de 150 pages, faciles à lire.

Lectures plus avancées:

Dans la liste qui suit, les livres marqués d’une (*) sont plus difficiles à lire et demande une plus grande connaissance philosophique et politique. 

= = =

“L’État est une société d’assurance mutuelle entre le propriétaire terrien, le général militaire, le juge, le prêtre et plus tard, le capitaliste, afin de soutenir l’autorité de l’un l’autre sur le peuple et pour exploiter la pauvreté des masses tout en s’enrichissant eux-mêmes.
Telle fut l’origine de l’État, telle fut son histoire et telle est son essence actuelle.”

~ Pierre Kropotkine ~

 

 

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6 Réponses to “Résistance politique: L’anarchie pour la jeunesse… Mieux comprendre pour mieux agir”

  1. Cette citation de Kropotkine est vraiment d’une très très grande portée, et je me l’a suis notée celle-là…
    J’ai fait passer à Les Moutons Enragés ce conseil à la jeunesse, parce qu’en ce moment elle vote Hamon, Macron, Fion, Mélenchon, Le Pen…. Elle vote quoi ! Et ça me fout un bourdon ! Jo

    • d’où notre écrit… 😉 Essayons de faire une petite différence en gardant le cap hors fumisterie du grand cirque illusoire électoral et étatique.

      • Tenez, parfaitement ad hoc pour une fois, la conclusion de cet article de Marianne http://www.marianne.net/revenu-universel-hamon-candidat-fin-allocs-chomage-familiales-100249567.html
        Confronté à ces données et à nos questions, Guillaume Balas reconnaît auprès de Marianne la nécessité de « travailler » sur le sujet et de « modéliser » différentes hypothèses pour ne pas pénaliser certaines catégories. On verra bien, donc… Et les allocataires concernés sont priés de signer un chèque en blanc à Benoît Hamon en attendant de découvrir, après les élections, à quelle sauce ils seront mangés.
        Et à nous d’expliquer que l’on peut, en refusant tout net de voter, ne signer aucun chèque en blanc, à qui que soit, évitant ainsi, d’attendre pour voir à quelle sauce nous seront nécessairement mangé, sinon, non ? C’est la première fois, que Marianne, insinue ce genre de propos aussi clairement. Là aussi, on note un changement, très très timide. Mais intéressant, non ? Jo

        • Tout ce que raconte ces guignols n’a absolument aucun intérêt, la seule question politique qui a un intérêt est: Comment sortir définitivement de cette ineptie politico-sociale et établir la société des sociétés durablement et sans violence ?
          En clair: alors la tangente, on la prend ?…
          tout le reste n’est que blablatage stérile et futile… 😉

          • Ouais, on la prend, la tangente, et vous savez que je l’ai déjà définie comme « internationale » autant que faire se peut. Mais on est qques-uns en France et ça a son importance, à constater, qu’on est pas assez nombreux, si on est 2% c’est bien. Loin donc des 10% et c’est cela qu’il faudrait, en France, augmenter. Pour vaincre l’inertie de départ. Sinon, on va se fracasser sur le mur des guignols… Jo

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