Résistance politique: Un exemple de programme coopératif anarchiste… L’Union Anarchiste Italienne ~ 2ème partie ~

Le programme anarchiste de l’Union Anarchiste Italienne

 

Errico Malatesta, 1920

 

Source:

http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Programme_anarchiste

 

1ère partie

2ème partie

 

  1. La lutte économique

L’oppression qui aujourd’hui pèse le plus directement sur les travailleurs, et qui est la cause principale de toutes les sujétions morales et matérielles qu’ils subissent, c’est l’oppression économique. Autrement dit, c’est l’exploitation que les patrons et les commerçants exercent sur le travail, grâce à l’accaparement de tous les grands moyens de productions et d’échange.

Pour supprimer radicalement et sans retour possible cette exploitation, il faut que le peuple, dans son ensemble, soit convaincu qu’il possède l’usage des moyens de production, et qu’il applique ce droit primordial en expropriant ceux qui monopolisent le sol et la richesse sociale, pour la mettre à la disposition de tous.

Mais, est-il possible de passer directement, sans degrés intermédiaires, de l’enfer où vit aujourd’hui le prolétariat au paradis de la propriété commune ? La preuve que le peuple n’en est pas encore capable, est qu’il ne le fait pas. Que faire pour arriver à l’expropriation ?

Notre but est de préparer le peuple, moralement et matériellement, à cette expropriation nécessaire ; d’en tenter et d’en renouveler la tentative, autant de fois qu’une secousse révolutionnaire nous en donne l’occasion, jusqu’au triomphe définitif. Mais de quelle manière pouvons-nous préparer le peuple ? De quelle manière pouvons-nous réaliser les conditions qui rendront possible, non seulement le fait matériel de l’expropriation, mais l’utilisation à l’avantage de tous de la richesse commune ?

Nous avons dit plus haut que la seule propagande, orale ou écrite, est impuissante à conquérir à nos idées toute la grande masse populaire. Il faut une éducation pratique, qui soit tour à tour la cause et le résultat de la transformation graduelle du milieu. Il faut faire se développer peu à peu chez les travailleurs le sens de la rébellion contre les sujétions et les souffrances inutiles, dont ils sont victimes et le désir d’améliorer leurs conditions. Unis et solidaires, ils luttent pour obtenir ce qu’ils désirent.

Et nous comme anarchistes et comme travailleurs, nous devons les inciter et les encourager à la lutte, et lutter avec eux.

Mais ces améliorations sont-elles possibles en système capitaliste ? Sont-elles utiles du point de vue de la future émancipation intégrale par la révolution ?

Quels que soient les résultats pratiques de la lutte pour les améliorations immédiates, leur utilité principale est dans la lutte elle-même. C’est par elle que les travailleurs apprennent à défendre leurs intérêts de classe, comprennent que les patrons et les gouvernants ont des intérêts opposés aux leurs, et qu’ils ne peuvent améliorer leurs conditions, encore moins s’émanciper, autrement qu’en s’unissant entre eux et en devenant plus forts que les patrons. S’ils réussissent à obtenir ce qu’ils veulent, ils vivront mieux. Ils gagneront davantage, ils travailleront moins, ils auront plus de temps et de force pour réfléchir aux choses qui les intéressent ; et ils sentiront soudain des désirs et des besoins plus grands. S’ils ne réussissent pas, ils seront conduits à étudier les causes de leur échec et à reconnaître la nécessité d’une plus grande union, d’une plus grande énergie ; et ils comprendront enfin que pour vaincre sûrement et définitivement, il faut détruire le capitalisme. La cause de la révolution, la cause de l’élévation morale des travailleurs et de leur émancipation ne peuvent que gagner du fait que les ouvriers s’unissent et luttent pour leurs intérêts.

Mais encore une fois, est-il possible que les travailleurs réussissent dans l’état actuel des choses, à améliorer réellement leurs conditions ?

Cela dépend du concours d’une infinité de circonstances. Quoi qu’en disent quelques-uns, il n’existe aucune loi naturelle (loi des salaires) qui détermine la part qui va au travailleur sur le produit de son travail. Ou, si l’on veut formuler une loi, elle ne pourrait être que la suivante : le salaire ne peut descendre normalement au-dessous de ce qui est nécessaire à la conservation de la vie, et ne peut normalement s’élever au point de ne plus laisser aucun profit au patron. Il est clair que, dans le premier cas, les ouvriers mourraient, et ainsi ne recevraient plus de salaire ; et que, dans le second cas, les patrons cesseraient de faire travailler et par conséquent ne paieraient plus rien. Mais entre ces deux extrêmes impossibles, il y a une infinité de degrés, qui vont des conditions presque animales de beaucoup de travailleurs agricoles, jusqu’à celle presque décentes des ouvriers, dans de bons métiers, dans les grandes villes.

Le salaire, la longueur de la journée et toutes les autres conditions de travail sont le résultat des luttes entre patrons et ouvriers. Les premiers cherchent à donner aux travailleurs le moins possible et à les faire travailler jusqu’à épuisement complet ; les autres s’efforcent – ou devraient s’efforcer – de travailler le moins possible et à gagner le plus possible. Là où les travailleurs se contentent de tout et, même mécontents, ne savent pas opposer de résistance valable aux patrons, ils sont bientôt réduit à des conditions de vie presque animale. Là, au contraire, où ils ont une haute idée de ce que devraient être les conditions d’existence des êtres humains ; là où ils savent s’unir et, par le refus du travail et la menace latente ou explicite de la révolte, imposer que les patrons les respectent, là ils sont traités d’une manière relativement supportable. Ainsi, on peut dire que, dans une certaine mesure, le salaire est ce que l’ouvrier exige, non en tant qu’individus, mais en tant que classe.

En luttant, donc, en résistant aux patrons, les salariés peuvent s’opposer, jusqu’à un certain point, à l’aggravation de leur situation ; et même, obtenir des améliorations réelles. L’histoire du mouvement ouvrier a déjà démontré cette vérité.

Il ne faut cependant pas exagérer la portée de ces luttes entre exploités et exploiteurs sur le terrain exclusivement économique. Les classes dirigeantes peuvent céder, et cèdent souvent, aux exigences ouvrières énergiquement exprimées, tant qu’elles ne sont pas trop grandes. Mais quand les salariés commencent – et il est urgent qu’ils le fassent – à réclamer des augmentations telles qu’elles absorberaient tout le profit patronal et constitueraient ainsi une expropriation indirecte, il est certain que les patrons feraient appel au gouvernement et chercheraient à ramener par la violence les ouvriers aux conditions de tous les esclaves salariés.

Et avant, bien avant que les ouvriers puissent prétendre à recevoir en compensation de leur travail, l’équivalent de tout ce qu’ils ont produit, la lutte économique devient impuissante à assurer un sort meilleur.

Les ouvriers produisent tout et sans leur travail, on ne peut vivre. Il semble donc qu’en refusant de travailler, les travailleurs pourraient imposer toutes leurs volontés. Mais l’union de tous les travailleurs, même d’un seul métier, même d’un seul pays, est difficilement réalisable : à l’union des ouvriers s’oppose l’union des patrons. Les premiers vivent au jour le jour, et, s’ils font grève, ils manquent bientôt de pain. Les autres disposent par l’argent de tout ce qui a été produit ; ils peuvent attendre que la faim réduise les salariés à leur merci. L’invention ou l’introduction de nouvelles machines rend inutile le travail d’un grand nombre de travailleurs, accroissant l’armée des chômeurs, que la faim oblige à se vendre à n’importe quel prix. L’immigration apporte soudain, dans les pays où les conditions sont plus favorables, des foules de travailleurs affamés qui, bon gré mal gré, donnent au patronat le moyen de baisser les salaires. Et tous ces faits, dérivant nécessairement du système capitaliste, réussissent à contrebalancer le progrès de la conscience et de la solidarité ouvrière. Souvent même, ils ont un effet plus rapide que ce progrès qu’ils arrêtent et détruisent. Ainsi il reste toujours ce fait primordial que la production dans le système capitaliste est organisée par chaque employeur pour son profit personnel, et non pour satisfaire les besoins des travailleurs.

Le désordre, le gaspillage des forces humaines, la pénurie organisée, les travaux nocifs et malsains, le chômage, l’abandon des terres, la sous utilisation des machines, etc., sont autant de maux qu’on ne peut éviter qu’en enlevant aux capitalistes les moyens de production, et par conséquent la direction de la production.

Les ouvriers qui s’efforcent de s’émanciper ou ceux qui ne cherchent qu’à améliorer vraiment leurs conditions, doivent rapidement se défendre contre le gouvernement, l’attaquer, car il légitime et soutient par la force brutale le droit de propriété, il est un barrage au progrès, barrage qu’il faut faire sauter, si on ne veut pas rester indéfiniment dans les conditions présentes ou d’autres, pires.

De la lutte économique, il faut passer à la lutte politique, c’est-à-dire contre le gouvernement. Au lieu d’opposer aux millions des capitalistes, les quelques centimes réunis péniblement par les ouvriers, il faut opposer aux fusils et aux canons qui défendent la propriété, les moyens les meilleurs que le peuple trouvera pour vaincre la force par la force.

  1. La lutte politique

Par la lutte politique, nous entendons la lutte contre le gouvernement. Le gouvernement est l’ensemble des individus qui détiennent le pouvoir de faire la loi et de l’imposer aux gouvernés, c’est-à-dire au public.

Le gouvernement est la conséquence de l’esprit de domination et de violence, que des hommes ont imposé à d’autres, et en même temps, il est la créature et le créateur des privilèges et aussi leur défenseur naturel.

Il est faux de dire que le gouvernement remplit aujourd’hui le rôle de protecteur du capitalisme, et qu’une fois ce dernier aboli, il deviendrait le représentant et le gérant des intérêts de tous. D’abord, le capitalisme ne sera pas détruit tant que les travailleurs, s’étant débarrassé du gouvernement, n’auront pas pris possession de toute la richesse sociale et organisé eux-mêmes la production et la consommation, dans l’intérêt de tous, sans attendre que l’initiative vienne du gouvernement, qui au demeurant en est incapable.

Si l’exploitation capitaliste était détruite, et le principe gouvernemental conservé, alors, le gouvernement en distribuant toutes sortes de privilèges ne manquerait pas de rétablir un nouveau capitalisme. Ne pouvant contenter tout le monde, le gouvernement aurait besoin d’une classe économiquement puissante pour le soutenir, en échange de la protection légale et matérielle qu’elle recevrait de lui.

On ne peut pas abolir les privilèges et établir définitivement la liberté et l’égalité sociale, sans mettre fin au Gouvernement, et non à tel ou tel gouvernement, mais à l’institution gouvernementale elle-même.

En cela comme pour tout ce qui concerne l’intérêt général, et plus encore ce dernier, il faut le consentement de tous. C’est pourquoi nous devons nous efforcer de persuader les gens que le gouvernement est inutile et nuisible, et qu’on vit mieux en s’en passant. Mais comme nous l’avons déjà dit, la seule propagande est impuissante à atteindre tout cela; et si nous nous contentions de prêcher contre le gouvernement, en attendant, les bras croisés, le jour où les gens seraient convaincus de la possibilité et de l’utilité d’abolir complètement toute espèce de gouvernement, ce jour n’arriverait jamais.

En dénonçant toujours toute espèce de gouvernement, en réclamant toujours la liberté intégrale, nous devons favoriser tout combat pour des libertés partielle, convaincus que c’est par la lutte qu’on apprend à lutter. En commençant à goûter à la liberté, on finit par la vouloir entièrement. Nous devons toujours être avec le peuple; et lorsque nous ne réussissons pas à lui faire vouloir beaucoup, chercher à ce que, du moins, il commence à exiger quelque chose. Et nous devons nous efforcer à ce qu’il apprenne à obtenir par lui-même ce qu’il veut – peu ou beaucoup -, et à haïr et à mépriser quiconque est ou veut aller au gouvernement.

Puisque le gouvernement détient aujourd’hui le pouvoir de régler par des lois la vie sociale, d’élargir ou de restreindre la liberté des citoyens; et puisque nous ne pouvons pas encore lui arracher ce pouvoir, nous devons chercher à l’affaiblir et l’obliger à en faire l’usage le moins dangereux possible. Mais cette action, nous devons la mener toujours hors et contre le gouvernement, par l’agitation dans la rue, en menaçant de prendre de force ce qu’on réclame. Jamais nous ne devrons accepter une fonction législative, qu’elle soit nationale ou locale, car ce faisant, nous diminuerions l’efficacité de notre action et trahirions l’avenir de notre cause.

La lutte contre le gouvernement consiste, en dernière analyse, à la lutte physique et matérielle.

Le gouvernement fait la loi. Il doit donc disposer d’une force matérielle (armée et police) pour imposer la loi. Autrement, obéirait qui voudrait et il n’y aurait plus de loi, mais une simple proposition, que chacun serait libre d’accepter ou de refuser. Les gouvernements ont cette force et s’en servent pour renforcer leur domination, dans l’intérêt des classes privilégiées, en opprimant et en exploitant les travailleurs.

La seule limite à l’oppression gouvernementale est la force que le peuple se montre capable de lui opposer. Il peut y avoir conflit, ouvert ou latent, mais il y a toujours conflit. Car le gouvernement ne s’arrête devant le mécontentement et la résistance populaire que lorsqu’il sent le danger d’une insurrection.

Quand le peuple se soumet docilement à la loi, ou que la protestation reste faible et platonique, le gouvernement prend ses aises, sans s’occuper des besoins du peuple. Quand la protestation est vive, insiste et menace, le gouvernement, selon son humeur, cède ou réprime. Mais il faut toujours en arriver à l’insurrection, parce que si le gouvernement ne cède pas, le peuple finit par se rebeller; et, s’il cède, le peuple prend confiance en lui-même et exige toujours plus, jusqu’à ce que l’incompatibilité entre la liberté et l’autorité soit évidente et déclenche le conflit.

Il est donc nécessaire de se préparer moralement et matériellement pour que quand la lutte violente éclatera, la victoire reste au peuple.

L’insurrection victorieuse est le fait le plus efficace pour l’émancipation populaire, parce que le peuple, après avoir rompu le joug, devient libre de se donner les institutions qu’il croit les meilleures. La distance, qu’il y a entre la loi (toujours retardataire) et le niveau de civisme auquel est parvenue la masse de la population, peut-être franchie d’un saut. L’insurrection détermine la révolution, c’est-à-dire l’activité rapide des forces latentes accumulées durant l’évolution précédente.

Tout dépend de ce que le peuple est capable de vouloir.

Dans les insurrections passées, le peuple, inconscient des véritables causes de ses maux, a toujours voulu bien peu et a obtenu bien peu.

Que voudra-t-il dans les prochaines insurrections ?

Cela dépend en grande partie de la valeur de notre promotion et de l’énergie que nous saurons déployer.

Nous devrons inciter le peuple à exproprier les possédants et à mettre en commun leurs biens, à organiser la vie sociale lui-même, par des associations librement constituées, sans attendre l’ordre de personne, à refuser de nommer ou de reconnaître un gouvernement quelconque et tout corps constitué (Assemblée, Dictature, etc.) qui s’attribuerait, même à titre provisoire, le droit de faire la loi et d’imposer aux autres leur volonté par la force.

Si la masse du peuple ne répond pas à notre appel, nous devrons, au nom du droit que nous avons d’être libres même si les autres veulent demeurer esclaves, et pour montrer l’exemple, appliquer le plus possible nos idées : ne pas reconnaître le nouveau gouvernement, maintenir vive la résistance, faire que les communes, où nos idées sont reçues avec sympathie, repoussent toute ingérence gouvernementale et continuent à vivre à leur manière.

Nous devrons surtout nous opposer par tous les moyens à la reconstitution de la police et de l’armée, et profiter de toute occasion propice pour inciter les travailleurs à utiliser le manque de forces répressives pour imposer le maximum de revendications.

Quelle que soit l’issue de la lutte, il faut continuer à combattre sans répit, les possesseurs, les gouvernants, en ayant toujours en vue l’émancipation complète économique et morale de toute l’humanité.

Conclusion

Nous voulons donc abolir radicalement la domination et l’exploitation de l’homme par l’homme. Nous voulons que les hommes, unis fraternellement par une solidarité consciente, coopèrent volontairement au bien-être de tous. Nous voulons que la société soit constituée dans le but de fournir à tous les moyens d’atteindre le même bien-être possible, le plus grand développement possible, moral et matériel. Nous voulons pour tous le pain, la liberté, l’amour et la science.

Pour ce faire, nous estimons nécessaire que les moyens de production soient à la disposition de tous et qu’aucun homme, ou groupe d’hommes, ne puisse obliger les autres à obéir à sa volonté ; ni à exercer son influence autrement que par le raisonnement et l’exemple.

Donc : expropriation des détenteurs du sol et du capital à l’avantage de tous et abolition du gouvernement.

En attendant : promotion de l’idéal ; organisation des forces populaires ; combat continuel, pacifique ou violent, selon les circonstances, contre le gouvernement et contre les propriétaires pour conquérir le plus possible de liberté et de bien-être pour tous.

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