Illusion démocratique: Peur, obscurantisme, crétinisation et mercantilisme, armes prévisibles du Nouvel Ordre Mondial…

« Quand on pense qu’il suffirait que les gens ne viennent pas pour qu’il n’y ait personne. »

– Coluche —

 

3ème texte essentiel de notre petite trilogie Raoul Vaneigem… A méditer longtemps!

 

1ère partie: Vive la Commune !

2ème partie: La gratuité est l’arme absolue contre l’économie

– Résistance 71 –

 

Par-delà l’impossible

 

par Raoul Vaneigem

 

Avril 2012

 

url de l’article original (en ligne):

http://www.lavoiedujaguar.net/Par-dela-l-impossible

 

L’impossible est un univers clos. Néanmoins, nous en possédons la clé et, comme nous le soupçonnons depuis des millénaires, la porte s’ouvre sur un champ d’infinies possibilités. Ce champ, il nous appartient plus que jamais de l’explorer et de le cultiver. La clé n’est ni magique ni symbolique. Les Grecs anciens la nommaient « poésie », du verbe poiein, construire, façonner, créer.

Depuis qu’avec la civilisation marchande s’est instauré le règne des princes et des prêtres — dont les lamentables résidus continuent de grouiller sur le cadavre de Dieu — le dogme de la faiblesse, de la débilité native de l’homme et de la femme n’a cessé d’être enseigné, aux dépens de la créativité, faculté humaine par excellence. La loi du pouvoir et du profit ne condamne-t-elle pas l’enfant à vieillir prématurément en apprenant à travailler, à consommer, à s’exhiber sur un marché d’esclaves où la roublardise concurrentielle et compétitive étouffe l’intelligence du cœur et de la solidarité ?

Nous sommes en butte à une dénaturation constante où la vie est vidée de sa substance tandis que la nécessité de survivre se réduit à la quête animale de la subsistance. Le droit aléatoire à l’existence s’acquiert au prix d’un comportement prédateur qui monnaie et rentabilise la peur.

Alors que le travail socialement utile — agriculture naturelle, école, hôpitaux, métallurgie, transports — se raréfie et se dégrade, le travail parasitaire, assujetti aux impératifs financiers, gouverne les Etats et les peuples au nom d’une bulle financière vouée à imploser. La peur règne et répond à la peur. La droite populiste récupère la colère populaire. Elle lui désigne des boucs émissaires interchangeables, juifs, arabes, musulmans, chômeurs, homosexuels, métèques, intellectuels, en-dehors, et l’empêche ainsi de s’en prendre au système qui menace la planète entière. Dans le même temps, la gauche populiste canalise l’indignation en des manifestations dont le caractère spectaculaire dispense de tout véritable projet subversif. Le nec plus ultra du radicalisme consiste à brûler les banques et à organiser des combats de gladiateurs entre flics et casseurs comme si ce combat dans l’arène pouvait ébranler la solidité du système d’escroquerie bancaire et les Etats qui, unanimement, en assument les basses œuvres.

Partout la peur, la résignation, la fatalité, la servitude volontaire obscurcissent la conscience des individus et rameutent les foules aux pieds de tribuns et de représentants du peuple, qui tirent de leur crétinisation les derniers profits d’un pouvoir vacillant.

Comment lutter contre le poids de l’obscurantisme qui, du conservatisme à la révolte hargneuse et impuissante du gauchisme, entretient cette léthargie du désespoir, alliée de toutes les tyrannies, si révoltantes, si ridicules, si absurdes qu’elles soient ? Pour en finir avec les diverses formes de grégarisme, dont les bêlements et les hurlements jalonnent le chemin de l’abattoir, je ne vois d’autre façon que de ranimer le dialogue qui est au cœur de l’existence de chacun, le dialogue entre le désir de vivre et les objurgations d’une mort programmée.

Par quelle aberration consentons-nous à payer les biens que la nature nous prodigue : l’eau, les végétaux, l’air, la terre fertile, les énergies renouvelables et gratuites ? Par quel mépris de soi juge-t-on impossible de balayer sous le souffle vivifiant des aspirations humaines cette économie qui programme son anéantissement en accaparant et en saccageant le monde ? Comment continuer à croire que l’argent est indispensable alors qu’il pollue tout ce qu’il touche ?

Que les exploiteurs s’opiniâtrent à convaincre les exploités de leur inéluctable infériorité, c’est dans la logique des choses. Mais que révoltés et révolutionnaires se laissent emprisonner dans le cercle artificieux de l’impossible, voilà qui est scandaleux. J’ignore combien de temps s’écoulera avant que volent en éclats les tables d’airain de la loi du profit, mais aucune société véritablement humaine ne verra le jour tant que ne sera pas brisé le dogme de notre incapacité à fonder une société sur la vraie richesse de l’être : la faculté de se créer et de recréer le monde.

Jusqu’à ce que les mots porteurs de vie se fraient un chemin dans la forêt pétrifiée, où les mots glacés et gélatineux consacrent le pouvoir d’une mort froidement rentabilisée, peut-être est-il indispensable de répéter inlassablement : oui il est possible d’en finir avec la démocratie corrompue en instaurant une démocratie directe ; oui il est possible de pousser plus avant l’expérience des collectivités libertaires espagnoles de 1936 et de mettre en œuvre une autogestion généralisée ; oui il est possible de recréer l’abondance et la gratuité en refusant de payer et en mettant fin au règne de l’argent ; oui il est possible de liquider l’affairisme en prenant à la lettre la recommandation « Faisons nos affaires nous-mêmes » ; oui il est possible de passer outre aux diktats de l’Etat, aux menaces des mafias financières, aux prédateurs politiques de quelque étiquette qu’ils se revendiquent.

Si nous ne sortons pas de la réalité économique en construisant une réalité humaine, nous permettrons une fois de plus à la cruauté marchande de sévir et de se perpétuer.

Le combat qui se livre sur le terrain de la vie quotidienne entre le désir de vivre pleinement et la lente agonie d’une existence appauvrie par le travail, l’argent et les plaisirs avariés, est le même qui tente de préserver la qualité de notre environnement contre les ravages de l’économie de marché. C’est à nous qu’appartiennent les écoles, les produits de l’agriculture renaturée, les transports publics, les hôpitaux, les maisons de santé, la phytothérapie, l’eau, l’air vivifiant, les énergies renouvelables et gratuites, les biens socialement utiles fabriqués par des travailleurs cyniquement spoliés de leur production. Cessons de payer pour ce qui est à nous.

La vie prime l’économie. La liberté du vivant révoque les libertés du commerce. C’est sur ce terrain-là que, désormais, le combat est engagé.

Raoul Vaneigem

Publié dans L’Impossible n° 2, 
avril 2012.

12 Réponses vers “Illusion démocratique: Peur, obscurantisme, crétinisation et mercantilisme, armes prévisibles du Nouvel Ordre Mondial…”

  1. […] « Illusions démocratiques: De votards à communards ou la passion de la liberté ! Illusion démocratique: Peur, obscurantisme, crétinisation et mercantilisme, armes prévisibles du … […]

  2. Merci de votre excellente travail de CONSTRUCTION d’un RESEAU DES RESEAUX de INFORMATION ALTERNATIVE et des CITOYENS CRITIQUES aux NOUVEAU ORDRE MONDIAL, la PROPAGANDE USA/OTAN, le VASELLAGE UE aux USA, LE NEO IMPERIALISME et NEO COLONIALISME et NEO FASCISME …

    Tous ensemble RESISTANCE et partage / discussion avec les jeunes qui ne connaissent pas toujours le PRIX DE LA LIBERTE et SOLIDARITE …!

    • Merci du soutien et de la compréhension. Le seul chemin viable pour l’humanité est de retrouver notre nature évolutrice faite du cheminement de la compassion vers la solidarité pour finir dans l’entr’aide mutuelle au delà de toute barrière factice culturo-religieuse. Ceci s’exprime au mieux et de manière harmonieuse au sein de la société libertaire, qui propose la solution socio-politique au marasme et à la destruction du capitalisme élitiste et mortifère.
      L’idée plus que jamais chemine et germe, elle sera un jour peut-être pas si lointain, vue comme une évidence.

      La vision capitaliste du monde (quand nous disons « capitaliste », cela inclut également la vision communiste-marxiste, qui n’est que le revers de la même médaille capitaliste…) est une vision géocentrique, ptoléméenne du monde social, martelée à grand coup de propagande et préservée par sa police religieuse inquisitoriale, protectrice de la pensée unique. La vision anarchiste du monde est une vision héliocentrique, qui place la société dans une ligne évolutrice organique allant de la société dite primitive tribale à la société émancipée libertaire, autogérée, sans état ni gouvernement. Ceci n’est pas une utopie, ce que nous vivons en est une et une utopie négative s’il en est…

      Toutes les inquisitions politico-sociales étatiques se sont liguées et se liguent toujours pour que n’émerge pas le modèle de la société libre, autogérée par des Hommes libres et véritablement égaux, hors du système perpétré et surprotégé de la propriété. Tout cela n’est que futile agitation…

      « Aucune armée ne peut arrêter une idée dont l’heure est venue » disait Victor Hugo. L’horloge tinte au salon…

      • Une petite remarque,
        le « mal » qui nous ronge n’est pas seulement lié aux institutions, à l’état, et à toute autre organisation (la banque par exemple) qui seraient garants du système bourgeois capitaliste. Celui-ci a le tort de maintenir chaque individu individuellement (et par conséquent collectivement, dès lors qu’il y a un échange) dans cet « état d’esprit » mais la faute est alors à partager.
        Nous avons tous individuellement une responsabilité vis à vis de l’état du groupe, et de la pensée dominante qui s’est insinuée dans l’esprit de chacun.
        C’est un problème, non de groupe que nous devons essayer de résoudre, c’est à mon avis un tort, mais bel et bien un problème personnel vis à vis de ce groupe, qui véhicule -par le biais individuel- des lieux communs, des illusions, etc..
        Par conséquent, on perpétue le paradigme de notre société (et même l’amplifie par le biais de la technique) en ne s’attaquant qu’a une partie du problème; de ne voir que le groupe avant, alors qu’il faut forcément voir l’humain et l’individu (seul) dans sa part de responsabilité, d’abord.
        C’est un problème humain, et ensuite par extension un problème de la société, bien que le système (institutionnel, médiatique, politique, etc.) ne pousse à aucune émancipation (intellectuelle, morale, physique, etc., et individuelle).

        Je donne une piste de réflexion 😉

        • Juste… tout part de l’individu, mais entre l’individu et le collectif, il n’y a pas l’épaisseur d’un cheveu, tel devrait être le cas pour une harmonisation dans les prises de décision.

          La société (tout comme l’état) est organique et c’est par un changement depuis l’intérieur (individus) que le contre-pouvoir pourra être établi afin de changer le chaos inepte ambiant et inhérent à l’étatisme.
          De l’intérieur, les associations libres de producteurs et de consommateurs deviennent les multiples organes de la société vivante et remplacent l’autocratisme et la dictature du système devenu caduc, sans raison d’être.

          A ce titre nous sommes responsables de cette unification et harmonisation interne à la société, personne ne le fera pour nous, certainement pas, bien au contraire, les instances bureaucratiques et privées qui protègent propriétés et capitaux…

  3. Le problème n’est pas le système mais l’homme, l’homme cupide. Quelque soit le système, il y aura toujours quelqu’un qui se croira le plus fort, le plus intelligent, le plus habile. Il manipulera ses semblables et un jour une opposition naîtra … Aujourd’hui nos gouvernements, institutions sont coupables, nous humains, sommes également coupables. Nous pouvons remettre les compteurs à zéro mais l’histoire continuera avec ses atrocités et ses aberrations.

    • La nature humaine est faite de compassion, de solidarité et d’entr’aide mutuelle (dans cet ordre évolutif en société, cf les études de Kropotkine à ce sujet). Le problème est le système et son dogme.
      Attaquons le problème à la source: propriété + l’état qui la protège au profit du petit nombre et tout changera radicalement pour le meilleur.
      Le jour n’est peut-être pas si lointain où cela se verra et sera reconnu comme aussi évident que le nez au milieu de la figure… C’est la (seule) voie du progressisme et de l’émancipation.

      Nous le disons sans cesse ici avec insistance et le dirons toujours: il n’y a pas de solutions au sein du système !

  4. « La nature humaine est faite de compassion, de solidarité et d’entr’aide mutuelle » Mais il y aura toujours quelqu’un qui va profiter anormalement de cette solidarité car cela lui permettra plus de choses, de ‘bonheur’ que la moyenne. Tôt ou tard il faudra établr une régle pour limiter ces abus, puis une procédure de contrôle, puis des sanctions, la roue recommence à tourner c’est inéluctable.
    Rien n’est jamais gagné, l’homme est mortel car la mort est un besoin biologique de la nature. La Mort est pour nous synonyme de souffrances à cause de croyances débiles et des business associés. A côté de la mort, la notion de propriété n’est rien, juste une recherche de sécurité pour nos enfants et nos proches. Pour gérer les conflits inhérents à cette tendance il y a l’état, cest à dire nous, dont certains ont créé la notion de démocratie, de vote, de peuple, … pour prendre le pouvoir absolu. L’auto gestion n’y changera rien, entre son enfant et son voisin nous choisirons toujours le même, une exception sera sans importance. Abolir la notion de famille est impossible à moins de se limiter aux bébés éprouvettes ?

    • Très juste.. Mais pour pouvoir « profiter », il faut que le système s’y prête. Dans le cadre d’une société autogérée par exemple, non étatique, où la propriété a été éradiquée (nous parlons de propriété ici pas de possession, ne pas confondre…) et où les individus seront librement associés, il n’y aura plus de place pour « profiter »…
      Terminé, fin de l’ineptie.
      Pour « profiter », il faut que le système en laisse la possibilité, si on lui coupe l’herbe sous le pied ce n’est plus possible. De plus « profiter » n’est pas dans la nature humaine, c’est totalement induit. C’est un artifice créé de toute pièce comme « l’économie ». C’est du reste fondamentalement lié.
      Il n’est pas question d’abolir la notion de famille, mais de l’intégrer dans des associations libres. Les conflits d’intérêts et ou sociaux n’existent que parce qu’ils ont été artificiellement créés, c’est une matrix nécessaire et aujourd’hui plus suffisante qui sert l’oligarchie.

  5. lebo matondo victor Says:

    democratie collectif l’individuel etu aberration

    • Tout passe par l’individu, qui prend des décisions informées et s’unit avec ses concitoyens dans une société autogérée, non hiérarchique, non autoritaire et fédérée en une confédération des communes libres.
      Mais… tout passe d’abord par l’individu, qui se collectivise librement par l’autogestion et l’entr’aide mutuelle.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.