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Tranches de vie et regards croisés… d’en bas à gauche (Zénon l’ailé) 2ème partie: Communes

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, militantisme alternatif, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 5 novembre 2016 by Résistance 71

J’ai
glissé le long
du sourire
d’un mot,
bien formé.
C’est mon origine…
Mais,
je
ne me rappelle plus
si
je
fus expulsé
ou
si
j’ai pris mes affaires
et
ai glissé
en pensant…

 

Ce furent
des mots
qui
nous
créèrent.
Ils
nous façonnèrent
et étendirent
leurs lignes
pour
nous contrôler.

 

Mais
je
sais
que
quelques hommes
se rassemblent
dans des grottes
en SILENCE

Plus jamais les Zapatistes ne seront seuls…

~ Subcommandante Insurgente Marcos ~
“Poème en deux temps et estocade subversive”
Trahi à la traduction par Résistance 71…

 

=*=

 

Regards croisés (2/2) : Communes

 

Zénon

 

Novembre 2016

 

Lire la 1ère partie

 

Depuis la tombée du jour alternait une régulière succession de paysages de campagne et de plats villages en bord de nationale. Deux ou trois fois seulement, la Lune avait semblé percer la nuit nuageuse. Il n’avait depuis son départ dû croiser qu’une vingtaine d’autres véhicules, tout au plus, ni vu l’horizon violacé par l’éclairage d’un centre-ville depuis une bonne heure. Dans la vieille 205 prêtée pour le voyage par un ami, il n’avait déniché que des albums de Tryo et de Grand Corps Malade… Pas tellement sa came. Rabattu alors sur la radio, il avait écouté France Info puis Rire et chansons, avant de finalement préférer se laisser bercer par le ronronnement du moteur. Il se sentait partir à somnoler, et songeait à s’arrêter quelque part lorsque l’apparition dans son rétro de gyrophares d’une moto de gendarme le tira de son apathie… Le pandore défourcha pesamment sa bécane et avança vers la portière avant. Tony vit alors ce mastard d’une cinquantaine d’années, bedonnant sous sa ceinture trop étroite et visiblement blasé, lui demander ses papiers… Contrôle de routine, il en avait l’habitude. Mais comme chaque fois, il ressentit au creux du bide cette sensation familière. Cette appréhension, quoiqu’adoucie par l’expérience, de voir percé à jour en lui ce mélange de peur et de colère instinctivement ressentis face aux uniformes.

Originaire des Mureaux dans les Yvelines, Tony n’avait durant sa jeunesse connu de tout le territoire que l’immensité bétonnée des grands ensembles périurbains. Plutôt sanguin mais pas belliqueux de nature, il avait été comme pas mal de potes plusieurs fois victime de violences policières sous Sarkozy ministre de l’intérieur. Et il avait littéralement pété une durite après l’accession du nabot à la présidence. Ayant personnellement considéré son élection comme une déclaration de guerre de la part des riches envers ceux d’en-bas, Tony avait décidé qu’il était grand temps de rendre les coups… Il s’était mis à cambrioler boutiques de luxe et hôtels particuliers, avec une habileté qui lui avait à l’époque valu de faire les choux gras de la presse… Puis était arrivé ce jour d’octobre où tout avait basculé. En train de s’accaparer le contenu d’une boîte à bijoux, Tony avait entendu grincer le pas de la porte sur le palier… Croyant de retour les propriétaires des lieux, il s’était préparé à les surprendre à l’entrée en se précipitant dehors comme il l’avait déjà une fois réussi. Et rencontré le plastron rembourré d’un représentant des forces de l’ordre parmi tous ceux en planque à l’attendre. Le flic s’était bousillé le fémur en dégringolant dans les escaliers. Devant la médiatisation de cette affaire ; en plein contexte de compétition d’exemplarité en matière pénale, le procureur l’avait accusé de tentative d’homicide sur un dépositaire de l’autorité publique, et requis contre lui six ans ferme. Il en avait été condamné à cinq.

Dans les premiers temps, seule sa haine du système ; la rancune des injustices qu’il avait subies, le maintint en vie dans cet univers où régnait la loi du plus fort dans sa plus brute expression. Tony dut se bastonner contre certains codétenus ainsi que des matons avant de se faire respecter. Faire sienne la règle du lieu où il se trouvait. Mais le plus difficile de la vie carcérale n’était ni cette violence, ni la promiscuité pas plus que les cris incessants. Le plus dur avait été l’inaction couplée à l’enfermement ; lesquels lui faisaient sans cesse ruminer les mêmes souvenirs et les mêmes pensées. À la contrainte du corps s’ajoutait la réclusion de l’esprit. Il était tentant, dans ces conditions, de se laisser engrainer à donner dans la surenchère… Mais tandis que, depuis une semaine au mitard, il ressassait encore la liste de ses projets de représailles, Tony perçut confusément qu’il n’ajoutait que plus de souffrance au mal en le réactualisant à chaque instant. Il se fit alors en lui un déclic. Il réalisa qu’il était tout à fait capable de décider du cours de ses réflexions. Qu’il était seul responsable de son état d’esprit, et par conséquent seul maître à bord de lui-même.

Son existence en avait été transformée. Il avait depuis ce moment vécu son incarcération comme une occasion de se fortifier mentalement. S’abandonnait désormais à son silence intérieur aussi souvent que possible. Et dévorait à la suite tous les bouquins disponibles. Orwell, Kafka, Dostoïevski, Shakespeare, Tolstoï, Camus, ou encore Balzac et Céline… Ses gueulantes avaient à présent pour unique objet de réclamer ce qu’il n’y avait pas. Avec le temps, il comprenait de mieux en mieux pourquoi la ruade n’était pas la réaction la plus efficace à l’oppression. Et qu’il faut accepter pleinement la réalité de son environnement pour être capable de s’en extraire… Sorti du schéma concurrentiel de savoir qui va baiser qui comme que du besoin de se donner telle ou telle image, Tony découvrait les vertus et possibilités constructives qu’offrait l’échange gagnant/gagnant. Les alliances ou les liens qu’il nouait peu à peu se trouvaient de fait beaucoup plus fiables et plus solides que tous ceux dictés par une volonté de prédation. Ils apportaient mutuellement la confiance et la capacité de croiser les informations… Depuis maintenant deux ans, il connaissait la Taule sur le bout des ongles. Ses amis aussi. Le projet de se faire la malle ne serait resté comme pour les autres qu’un fantasme hypothétique si deux parmi eux n’avaient pas eu la ferme résolution de passer à l’acte, et s’ils n’avaient ensemble découvert la faille par où passer.

La relève de six heures du mat’ était la plus vulnérable. Les renforts de flics dehors idem. Des camarades les attendaient en caisse à l’extérieur… Le premier maîtrisa le maton tout jeune recruté, lui fit remettre son arme et ouvrir les portes des autres en le menaçant de sa lame sur la gorge. Tony n’avait de sa vie jamais connu d’adrénaline aussi forte… Il leur fallait autant que possible progresser vers l’enceinte en sous-sol, pour ne servir de cibles aux miradors qu’au dernier moment. Clameurs et tambours métalliques accompagnaient leur avancée d’un bloc à l’autre. Tenant en otage un des surveillants, ils ne rencontrèrent que peu de résistance chez ses collègues. Pour accroître à la confusion et optimiser leurs chances de sortie, ils firent libérer d’autres taulards. De quatre, ils passèrent à huit puis à quatorze… De son souvenir de la dernière course vers l’extérieur, Tony ne gardait qu’une suite d’instantanés assourdis par les tirs et les cris. Seuls deux autres détenus parvinrent à s’en sortir avec lui. Ils se firent comme convenu déposer l’un après l’autre en différents points de chute. Simplement planqués chez des potes, ses compagnons furent vite repris. Tandis qu’atterri au foyer d’Africains des Aunettes à Sainte-Geneviève-des-Bois, Tony fut initié à une vie tout à fait nouvelle…

Le foyer était une véritable pépinière d’activités parallèles… Le maître-chien croisait en rentrant à sept heures le magasinier qui partait bosser. Les femmes donnaient la journée des devoirs aux mômes à défaut d’école, et des cours de français le soir aux adultes. Tout était mutualisé, le manque de ressources était compensé par la débrouille et la solidarité générales… Le voisin vendait moitié prix des cartes de téléphone pour l’Afrique. D’autres proposaient des jouets ; robots ou poupées tombés du camion, sur des couvertures, dans le hall. Au lever du jour, les daronnes partaient avec des mangues, dattes ou autres fruits exotiques avec l’espoir de faire un billet. Cinq ou six types se partageaient une voiture et se relayaient comme taxis clandestins… Mais le plus beau restait cette cantine aménagée dans une pièce cradingue et mal ventilée du sous-sol. D’énormes matrones y préparaient des plats de mafé ou de poulet tièp assez copieux pour faire deux repas, servis un euro… Grâce à elles, tout le monde mangeait à sa faim non seulement au foyer, mais aussi dans toute la cité environnante. Dans la fumée des fourneaux, on y entendait pêle-mêle parler français, arabe, swahili et soninké. Ce n’était pas tant le talent déployé au système D que l’incroyable gaieté régnant dans les lieux qui fascinait le plus Tony. Il savait ne se trouver là qu’en transit : une cavale sans argent s’organise et il attendait d’autres plans de la part de l’un de ses contacts. Mais il n’avait encore jusque-là jamais rencontré une telle joie de vivre ensemble au sein d’une communauté.

« La plupart des gens qui rêvent d’une autre vie et arrivent ici me demandent toujours : comment faire ? Alors que la réponse est dans la question… Il s’agit de commencer par faire. » Ainsi l’avait accueilli Camille le soir de son arrivée. Elle avait accepté de le cacher moyennant coup de main à la retape de sa ferme dans le Puy-de-Dôme… Il fallait voir ce petit bout de femme d’un mètre cinquante bucheronner le bois pour monter ses ruches ! Un orage en avait détruit la plupart deux mois plus tôt. Plusieurs personnes des villages voisins venaient aussi l’aider tour à tour… Tony était bon gaillard et n’avait pas peur des travaux physiques. Mais il était impressionné par l’inaltérable énergie de Camille. Par le passé aide-soignante citadine et dégoûtée de ses conditions de travail, elle avait du jour au lendemain tout plaqué pour vivre et réaliser son rêve de gamine : devenir apicultrice. Précisément parce que les abeilles disparaissaient… Il n’existait pour elle jamais de cause perdue.

Ce fut également chez Camille que Tony avait rencontré Alain… Un autre spécialiste de la reconversion et du recyclage, puisqu’ancien technicien de maintenance en infrastructure thermonucléaire, il avait tourné casaque et s’était mis à bricoler des éoliennes à partir de déchets en tous genres. Il s’était fait embaucher à la déchetterie locale. Et fournissait aux autonomes du coin tous les matériaux dont ils avaient besoin. Alain portait la barbiche et le sourire franc. Il répétait souvent que le don était le meilleur moyen de ruiner le projet mondialiste : d’une, il était local et créait du lien ; deux, sans déposséder celui qui offrait, il permettait au contraire d’optimiser l’utilité des objets en circulation ; enfin, aussi légal qu’anonyme, il ne présentait aucune prise à la répression de la part du système. Au fil du temps, Alain avait tissé dans le département un large réseau de troc et d’entraide. C’était comme il disait une petite revanche par rapport à son ancienne vie.

Charpente, maçonnerie, plomberie ou bien électricité : autant de domaines dans lesquels Tony avait tout à apprendre. Sur les conseils d’un ami d’Alain également partisan du troc mais plutôt axé sur l’échange de services, Tony avait rallié l’université-libre des savoirs-faire, dans le Lubéron. Non loin des villas de présentateurs télé, de footballeurs et autres starlettes, des hommes et femmes de vingt à quatre-vingt ans venaient ici partager leurs techniques et leurs connaissances : système de récupération d’eau et d’irrigation, leçons de piano, de cuisine, d’arts martiaux, de forge… Langues mortes, préparation de produits d’entretien naturels, tradition druidique, herboristerie, toutes les disciplines combattues par le pouvoir étaient représentées. La philosophie générale du groupe était que lorsque plus rien d’autre n’aurait de valeur que nos bras, seule notre disposition à nous en servir ferait la différence. On mangeait à de longues tablées dressées sous un abri ouvert à tous vents. Et l’on dormait le soir dans le grand cabanon collectif ou bien dans une tente pour ceux désirant préserver leur intimité. À la belle étoile parfois l’été… La vie à l’université-libre était un tourbillon de rencontres et d’affinités.

Mais il ne faisait pas bon pour lui rester trop longtemps quelque part. Aussi Tony fut-il contraint de quitter, à regrets, l’université des savoirs-faire pour se faire embaucher au noir comme cuistot dans une auberge ouverte par un jeune couple dans un petit village du Gard. L’initiative était ambitieuse : il s’agissait, outre le gîte et le couvert, d’offrir à des artistes de tout le pays un lieu de visibilité auprès des locaux. Concerts gratuits, expos de peinture, batailles d’impros sur une scène bricolée de morceaux de palettes… Tony fit la rencontre de très nombreux talents inconnus. Des gens qui s’offraient à leur passion et à leur public sans autre contrepartie que la simple joie d’être ici. Du partage d’un moment, d’une émotion fugitive… Parmi eux, Tony fit la connaissance d’Helena, danseuse Tzigane. Elle lui conta l’antique histoire de leur reine à toutes, Sabaya, qui dansant un jour pour le Vatash, s’était à force de tourner sur elle-même évaporée devant lui. Helena voyait la vie toute entière comme une danse. Elle disait qu’il en allait de même sur un ring de boxe, en politique ou dans le feu d’une discussion : tout personnage n’existait que par la présence de l’Autre. Comme la course des électrons assurant la cohésion des atomes et la roue des cycles célestes. Pour Helena, pas plus nos mouvements que nos idées ne pouvaient nous appartenir : tout n’était qu’infime part d’une continuité d’énergie qui circulait la plupart du temps à leur insu entre les gens… Helena était ravissante. Tony s’en serait facilement laissé enticher, s’il n’avait pas appris en taule qu’on ne touche pas la fille d’un manouche.

Ce fut par son intermédiaire que Tony put être accueilli dans un campement tzigane des environs de Grasse. Au contraire des clichés cinématographiques sur la violence régnant dans leur communauté, il y trouva un sens du respect et de la famille garants de la survie et la cohésion du clan. D’une solidarité qui les avait toujours sauvés de la disparition. Il y avait les interminables parties d’échecs entre les anciens. De poker ou de rami à l’apéro… Carcasses de métal et bécanes de tous côtés. Marmaille à demi-nue et chiens faméliques. Et bien sûr aussi la musique : d’abord les airs lents et graves ; le chœur entonnant tantôt un couplet nostalgique, avant de reprendre par une envolée de joyeuse exubérance. Puis le rythme s’accélérait, la frénésie s’emparait du cœur et du corps, on croyait sortir de soi pour se fondre dans l’atmosphère. Enfin claquaient les dernières notes dans un grand cri d’allégresse, dont l’écho donnait l’impression de paillettes mêlées aux escarbilles et aux volutes de fumée dans la nuit… Tony se souvenait de ces ratas cuisinés pour quinze dans une parabole télé couverte d’alu, des prises de gueules homériques et des réconciliations sans rancune. Des paris perdus d’avance et des décoctions de la petite mère aux herbes… Ayant appris la mécanique auprès des copains du camp, il y était resté bossé avec eux le temps de moyenner de nouveaux papiers, passe-partout impératif à son nouveau départ. Reçu en ami au campement, Tony en repartit en frère. Jamais sa confiance en l’humanité ne s’était trouvée aussi affirmée.

Il avait sillonné la France du nord au sud et d’est en ouest. Connu la multicolore floraison des printemps d’auvergne et les neiges du Béarn en février. Vu à l’aurore fuir une biche à travers les brumes dans un sous-bois. Un glissement de terrain dans le Tarn arracher les arbres et les pylônes électriques. Les inondations dans les caves. Les férias, partout dans le sud… Leur bordel encadré par des lois ancestrales comme le lâcher-prise autrefois des noces païennes. Les eaux-mortes de la Camargue et le soleil couchant sur l’Atlantique… Il avait parcouru les Alpes, le luxuriant massif du Vercors, les pieds de vigne à perte de vue de la vallée du Rhône. Tony revoyait cette ruine d’abbaye perchée au sommet d’un pic, la vieille ville de Carcassonne et les rues pavées de Nantes. Les couleurs fauves du carnaval et l’ambiance des brasseries lilloises… Partout, il avait trouvé des gens prêts à l’accueillir et à l’aider… Un médecin de campagne à la retraite continuant d’exercer sous le manteau contre un stère de bois ou des œufs de poule. La quinzaine de personnes appliquant une méthode coopérative et horizontale pour soustraire sans qu’il n’y paraisse un maximum d’argent du système bancaire. L’ouvrier-maçon qui durant dix ans s’était creusé dans la roche une maison semi-troglodyte à flanc de falaise, et qui lui avait fait visiter les gorges d’où les maquisards balançaient les corps d’officiers Allemands et de collabos. Un groupe de parents d’élèves qui, écœurés par la théorie du genre et la pauvreté des programmes, avaient fini par monter une école et une cantine parentales… Tony songeait à sa jeunesse et à la sinistrose de son quartier. S’il avait pu deviner alors toutes les richesses du pays ! Jamais il ne serait tombé dans le piège du « foutu pour foutu ». Selon les perspectives du système, il n’existait effectivement aucun avenir… Ce dernier ne résidait plus qu’au cœur de l’Humain : dans sa créativité comme dans sa capacité de résilience. Dans la puissance de son amour, le potentiel destructeur de sa haine. Dans les montagnes russes de sa joie et de sa douleur. Dans son éloquence. Ses bégaiements. Dans sa grandeur et sa petitesse. Tony avait compris pourquoi le système n’était pas à combattre de manière frontale. On y perdait au choix sa liberté, sa vie ou son âme. Il était en revanche possible de s’appuyer sur ses nombreux points de chute pour bâtir en parallèle autre chose. Tony était tenté de de sourire à l’idée qu’il comptait parmi ceux déjà à l’œuvre… Mais la situation exigeait un minimum d’équanimité.

Examinant à la lampe de poche son permis et sa carte grise, le gendarme lui demanda sa destination. Tony répondit qu’il rendait visite à sa mère du côté de Dijon. Un bref instant, il rencontra le regard de l’officier lorsque celui-ci lui rendit ses papiers : on pouvait y lire toute la fatigue et le poids des ans passés sous un uniforme… En redémarrant, il se sentit envahi d’une certaine pitié pour le pauvre bougre endimanché comme un playmobil. Et il réalisa que sa vieille rancœur à l’égard des cognes avait disparue… Son évasion physique n’avait été qu’un prélude à sa véritable libération… Plus encore que celle d’agir, sa cavale et tous ces gens qu’il avait rencontrés lui avaient rendu la faculté d’aimer son prochain.

Aux anarchistes de tous pays…

Tranches de vie et regards croisés… d’en bas à gauche (Zénon l’ailé) 1ère partie: Solitudes

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique française, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , on 2 novembre 2016 by Résistance 71

Je suis un fugitif,
Un jour, je suis né
Ils m’enfermèrent en moi-même
Mais je suis parti.
Mon âme me cherche
Par monts et par vaux,
J’espère que mon âme
Jamais ne me trouve.

~ Fernando Pessoa ~

 

Regards croisés

(1/2) : Solitudes

 

Zénon

 

Novembre 2016

 

Avant-propos

« Ce n’est pas la main qui dessine ; c’est l’œil » me disait mon père lorsqu’âgé de neuf ou dix ans, j’essayais de capter au crayon l’expression d’un visage ou la forme d’un arbre. Dans mon dernier texte, je nous invitais tous à jouer ensemble et à être créatifs. Créer, c’est toujours découvrir quelque quelque chose que l’on ne sait pas faire… Quand R71 m’ont parlé d’écrire à propos de personnes que je connaissais, je me voyais mal pondre une simple et froide énumération d’initiatives ou de modes de vie possibles hors-système. Comment dépeindre un parcours de vie ; l’émancipation ou la servitude sans en évoquer les ressorts intimes? L’expérience ne se limite pas à l’instant présent. Elle est une continuité d’interconnexions, sans commencement ni fin. Parce que nous ne sommes tous que de passage et que la nature humaine ne s’appréhende que par le cœur, ce qui suit ne sera pour une fois pas un article, mais une invitation faite au voyageur à sauter le mur.

(Zénon l’ailé, 29/10/2016)

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Manu s’était engagé dans l’armée française en mars 2001. Il avait alors dix-huit ans. Une fois obtenu son bac, rêvant de voyages et ne sachant trop à quelle vocation se destiner, il avait écouté son père et choisi la carrière des armes. Sa promesse d’aventures, de grands espaces et d’une retraite minimale au bout de quinze ans… La jeune recrue était encore à l’école de sous-officiers quand s’effondrèrent les tours du World Trade Center. Il comprit toutefois aussitôt que cet évènement allait bouleverser sa propre vie. Envoyé en 2002 en Afghanistan, Manu prit en pleine gueule toute la violence de la guerre. Non plus celle des jeux vidéo qu’il avait affectionnés, mais la vraie. La souffrance et les cris. L’âcre odeur de corps calcinés. La douleur de perdre certains de ses potes et la peur de mourir à tous les instants… Il découvrit aussi l’héroïne. Toutes les façons possibles de fuir une réalité trop atroce. Le sergent passé sergent-chef épousa une fille de notable abordée en marge d’un défilé. Père de famille, Manu fut en 2010 missionné en Afrique de l’ouest. Il comprenait désormais pleinement son rôle de simple exécutant dans une entreprise d’expropriation coloniale. Mais il lui fallait nourrir ses deux fils… Survinrent alors les premiers retards de versement de primes et les bugs du logiciel Louvois. La nécessité d’emprunter pour s’en sortir. Sa femme, lassée des relances d’impayés et de ses absences, le quitta pour un chef de service d’une mairie de banlieue… Rapatrié au milieu de l’hiver 2015 à la surveillance métropolitaine dans le cadre de l’opération Sentinelle, Manu ressentit toute l’ampleur de la trahison. Les attentats qu’il était maintenant chargé de prévenir n’étaient que la suite logique de ce à quoi il avait participé à l’étranger pendant quatorze ans… Croyant servir loyalement son pays, il n’avait été toutes ces années qu’un garant des intérêts du grand Capital. Et pour finir, simple vigile dans un supermarché planétaire. Un jour gris de juin 2016, Manu s’est tiré une balle dans la tête au sous-sol d’une galerie marchande. Il était âgé d’à peine trente-quatre ans.

Au même instant, dans les étages supérieurs, toute une foule de clients fébriles s’affaire à renouveler sa garde-robe estivale avant les vacances. Il faut faire vite, les congés annuels arrivent dans deux semaines et l’hôtel-club est déjà booké… Ici, le consommateur est roi. La fine fleur de la classe moyenne y a le choix parmi le large éventail d’articles proposés. D’ailleurs, la mode n’est-elle pas l’emblème de la liberté triomphante ? Et comment peut-il en être autrement dans un pays et une époque où chacun dispose de plus de cinq cents chaînes de télé ? Il y a bien la menace terroriste, les appels à la vigilance dans les halls de gare et la montée de l’extrême-droite… Mais jusqu’ici, tout ne va pas si mal. Les banques prêtent à des taux d’intérêt plus intéressants que jamais. Le marché immobilier continue de rapporter des bénefs. L’égalité pour tous est garantie dans les textes. Et les droits des minorités défendus par les plus grands idéologues du moment. Les entreprises réalisent encore de confortables marges, et nos démocraties sont sûrement des modèles du genre, puisqu’on les exporte. Dans ces conditions, comment peut-il venir à l’esprit de quelqu’un de sensé que cette abondance qui l’entoure ne soit en réalité que symptôme de manque ? Que la liberté qu’on lui vend à tous coins de rue n’est qu’un leurre ; seulement celle de se choisir tel ou tel maître, et le narcissisme patent de nos sociétés, un triste reflet de notre aliénation vis-à-vis du Soi véritable ?… Appareillons pour un voyage sur la face cachée du meilleur des Mondes. Et nous verrons ce qu’il en est derrière les décors de publicité.

Châtelet-les-Halles. 9h10. Deux millions d’usagers par jour se bousculent dans les sous-sols crasseux du RER A. Comme tous les matins, Ludovic joue des coudes pour se frayer un chemin dans la foule compacte, attraper sa correspondance et prendre à l’heure son job de consultant pour un cabinet de gestion de patrimoine. Boulot rébarbatif s’il en est. Mais Ludovic a toujours placé la sécurité de l’emploi au cœur de ses préoccupations. Son cursus et ses qualifications le destinaient à ça ou à faire peu ou prou la même chose dans le secteur public, deux fois moins rémunérateur. Alors, il s’estime dans l’ensemble plutôt chanceux. C’est un avantage de la Crise, pense-t-il avec un certain cynisme… Tant que les riches le deviennent encore un peu plus, le boulot ne risque pas de lui manquer… Coincé entre quatre inconnus sans pouvoir bouger, Ludovic promène un regard évasif autour de lui. Un échantillon parfaitement représentatif de la société s’y trouve réuni :

Un quadragénaire obèse en costard finit d’avaler goulûment son petit-déjeuner. Pains au chocolat industriels de supermarché. La sueur perlant de sa nuque et imprégnant son col de chemise trahit un début de problèmes cardio-vasculaires. Il n’a probablement jusque-là pas pris le temps de s’en préoccuper. Il faut dire qu’il porte l’attirail du commercial de base. Pour lui, le temps, c’est de l’argent. Alors sa nourriture se limite à des sandwichs et autres barquettes lyophilisées de plats à réchauffer. Du plastoc et des micro-ondes. Lait pasteurisé, huile de palme et viande synthétique… Il est surprenant de lister tout ce que l’industrie met à la disposition de ceux qui perdent leur vie à la gagner pour accélérer le processus. Pour ce bonhomme-là, l’esclavage n’est aucunement une souffrance. Mais une discipline dans laquelle il lui faut être le meilleur.

Recroquevillée sur son siège entre une Mama des Antilles et un escogriffe aux jambes écartées, une institutrice visiblement sur les nerfs peine à corriger ses copies. Tandis qu’elle mime du bout des lèvres une ou l’autre réponse à l’un de ses élèves, un coin de ses paupières tremble fébrilement à chaque interligne. Son visage long et sa mâchoire sèche indiquent chez elle une certaine rigueur de caractère. Elle doit prendre comme un sacerdoce constamment bafoué d’essayer d’inculquer quelques bases à des écoliers dont le niveau ne fait que chuter d’année en année. De toutes façons, chaque nouvelle réforme appauvrit encore davantage les programmes. Il y a aussi les jeux-vidéos, smartphones et autres tablettes introduits maintenant dans sa classe. Elle n’a aucune chance… Ludovic la regarde avec une pitié teintée de léger mépris. Bien qu’il ne sache qu’assez confusément pourquoi, il considère, aujourd’hui adulte, l’école comme institution de formatage au lieu d’enseignement. Sa déliquescence n’est que suite logique du développement de modèles plus efficaces et meilleurs marché. L’éducation nationale n’est en somme qu’un logiciel obsolète… Pas de quoi s’affoler.

Justement, voici un parfait spécimen tout frais émoulu de l’usine à chômeurs. Peut-être en première année de socio ou d’ethnologie. Un inoffensif. Habillé de fringues moulantes afin de rassurer les donzelles par son absence de virilité… Inutile de chercher de quelque manière à capter son regard. Il n’est juste pas là. Son attention est toute entière absorbée par les derniers commentaires sur sa page perso. Toute une génération ne communique plus que par écrans interposés. Chacun reste retranché derrière son avatar numérique ; ne connaissant des autres comme de lui-même qu’une existence mise en scène… Il n’est pas étonnant que tant d’énormes mensonges pénètrent aussi facilement les consciences, lorsque l’individu se voit ainsi perpétuellement incité à se mentir et se fuir lui-même. La frontière du réel et du virtuel semble le dernier rempart à l’emprise technologique. Et le temps n’est apparemment pas au protectionnisme.

En face de lui se tient un cadre gominé vêtu d’un costume de marque et d’une gabardine. Sacoche en cuir et chaussures cirées. L’archétype du jeune avocat empli d’ambition et de foi en sa profession. Quelques années de pratique lui feront réaliser que sous prétexte de garantir l’égalité des droits, il ne sert en fait que de caution légale à un système judiciaire dont la vocation première est la protection des intérêts de quelques nantis. De perpétuer ainsi l’injustice et l’iniquité. La duplicité dont il saura faire preuve dans ses plaidoiries ne s’en trouvera que plus aiguisée. Partout, l’art du détournement, de l’inversion du sens de chaque chose est devenu la norme et même le modèle… Normal, dans ces conditions, que tant de gens aient recours à ses services pour avoir pété les plombs.

Il y a aussi, assise à quelques mètres de lui, cette petite brunette dans la trentaine au joli minois. Affectant de feuilleter nonchalamment les pages de son magazine et d’ignorer les regards qu’elle sent la plupart du temps rivés sur elle. Inaccessible à ce qui l’entoure par les barbelés sonores de ses écouteurs. Elle avait tout de suite attiré le regard de Ludovic. S’il s’en était d’abord détourné, ce n’était pas en raison de son indifférence affichée, mais à cause du fait qu’il n’oserait ni ne savait comment l’aborder… Comment avoir l’air sûr de soi sans passer pour un gros lourdaud ? Combien de clichés, d’impératifs contradictoires sont colportés par la presse et l’industrie cinématographique ?… Tant et tant d’obstacles artificiellement placés entre l’Homme et la Femme que Ludovic s’est depuis un moment fait une raison. Il ne s’interdit pas l’aventure d’un soir, et a même déjà deux fois vécu en concubinage. Mais il est fermement résolu à ne jamais avoir d’enfant.

À l’autre bout de la rame, une mendiante rom avec son bébé en écharpe avance entre les travées. Le môme d’un ou deux ans dort à poings fermés. Un sédatif dans chaque biberon permet d’assurer qu’il se taise. Il faut émouvoir le chaland… L’essentiel n’est-il pas que ça marche ? Une affichette brocardée sur la vitre rappelle la disparition de Romain, dix-sept ans, le 28 avril à sa sortie de boîte. On se donne ainsi bonne conscience et l’on se rassure en se racontant que les uns s’intéressent aux autres. Et que dans une société si soucieuse du sort de ses membres, nous ne risquons rien. Pourtant, lors des deux tiers d’agressions commises en public, les témoins préfèrent esquiver la situation que s’interposer… À côté chancelle un mec en démence bafouillant d’inintelligibles menaces à un ennemi invisible. Canette à la main. Le futal maculé de pisse… Tout le monde se tient à distance en feignant de l’ignorer. Au milieu de tout ça, une famille de touristes asiatiques se serre de peur que leur échappe un appareil photo ou un portefeuille. En voilà qui se faisaient certainement une autre idée de la « ville-lumière ».

Le plus étrange dans ce décor humain est l’acceptation plus ou moins répandue que tout ceci soit inéluctable… Il suffit qu’une majorité considère telle ou telle absurdité comme la norme pour qu’on l’adopte. Qu’il s’agisse de la perte de sens dans l’immense majorité de nos emplois ; de la présence et l’autojustification pour uniques fonctions ou de la maigre rognure d’espace-temps laissée vacante à l’imaginaire, tout le monde continue de mener son train-train comme si la situation était naturelle. On se cache derrière la nécessité de se nourrir et de payer le loyer. De solder les traites de la bagnole et d’assurer les arrières des gosses. En somme, remplir tous les critères de respectabilité sociale alors même que nous sacrifions jour après jour l’avenir au nom de l’instant présent… D’ordinaire Ludovic se plaît à observer ainsi les gens. À déceler chez eux l’une ou l’autre particularité inédite, ou à surprendre un bref instant dans leurs yeux l’expression d’une pensée intime… Mais aujourd’hui, un sentiment d’oppression et de vague nausée lui monte au cœur à la vue de tous ces visages. Il ne peut tout à fait s’expliquer pourquoi. Mais une telle impression de gâchis lui est devenue insupportable.

Les portes s’ouvrent. Enfin l’air et la délivrance. Le troupeau de sortie se rue au-dehors à travers les couloirs sans fin. Tous les deux mètres, des affiches publicitaires l’exhortent à changer d’assurance. À faire un don contre le cancer. À SOS racisme. À l’agence nationale des déchets radioactifs et au parti socialiste. À s’inscrire sur à-la-bonne-baise, profiter de réductions de chez Au chiant, à s’acheter des prothèses auditives et se faire gratuitement ausculter le rectum… Bien qu’il continue d’avancer, Ludovic se sent sur le point de vomir. « Mensonges ! Mensonges, mensonges ! » réentend-t-il son père hurler sur son lit de mort. Décédé quelque mois plus tôt à l’âge de cinquante-six ans d’une leucémie, celui-ci s’était toute sa vie durant conformé à l’image qu’on attendait de lui. Lors des derniers temps de son agonie, il avait toutefois envoyé bouler les airs faussement contrits de son épouse et la sollicitude empesée de ses amis. Confié à son fils, avant de mourir, qu’il n’avait fait que mentir toutes ces années pour leur complaire… Ludovic a depuis du mal à faire comme si de rien n’était.

Dehors, un furieux concert de klaxons et sirènes de flics le tire de sa somnolence… Il faut encore traverser la place et continuer de l’autre côté sur l’avenue. Un marmot hurlant se laisse traîner au sol par sa mère lui ayant refusé des cartes Pokémon. Ses cris recouverts par les percussions vertébrales d’un marteau-piqueur… Ludovic passe devant le kiosque à journaux. « La France en guerre », « Banlieues : ces zones de non-droit », « Pourquoi faut-il tuer Poutine » ou encore « Hommes : point g, mode d’emploi » en titres du jour. Ludovic se détourne et prend à droite. Un sans-abri inconnu se tient accroupi devant une devanture close. Il doit avoir dans les vingt-huit ans. Il ne fait la manche ni n’a l’air implanté là. Mais sa simple présence retient l’attention. Dans son regard une lueur étrange et inexplicable, que Ludovic ne peut soutenir. Ce n’est pas vraiment la misère ; depuis qu’il est à Paname, Ludovic s’y est habitué. Mais plutôt cet éclat particulier devant lequel il se sent obligé de baisser les yeux.

Bon élève à l’école, diplômé, ayant débuté une brillante carrière au sein d’une compagnie d’assurance et plutôt bien de sa personne, Ronan avait tout pour connaître la « réussite » au sens où l’entendaient ses amis. Depuis le plus jeune âge cependant, il était doté d’une sensibilité particulière l’ayant assez tôt enclin à capter que quelque chose clochait dans l’ordre du Monde. Mais de tempérament plutôt doux et peu disposé à la rébellion, il avait d’abord accepté de « jouer le jeu » qu’on attendait de lui. Ses premiers temps d’expérience professionnelle le confrontèrent à l’impératif de profit ; quels que soient la méthode et la doctrine employées. À la concurrence la plus sauvage entre personnes pourtant capables de s’entraider si le contexte était différent. Et au non-sens total du système hiérarchique, exigeant que le chef ait toujours raison tandis qu’et ses supérieurs, et plus généralement les dirigeants du pays les précipitaient droit dans le mur. Ronan comprit à vingt-cinq ans qu’il ne pourrait indéfiniment se regarder dans une glace en continuant ainsi. Il refusa de se soumettre plus longuement. Abandonna son poste, son appartement. Et il entreprit un long vagabondage sans une thune à travers la France… Ronan s’était promis de ne jamais se sédentariser ; il voulait en explorer tous les coins possibles. Mais après quelques mois d’errance, de manque de sommeil et de nourriture avariée, l’énergie lui avait manqué… Il s’était posé gare de Lyon. Voyait défiler chaque jour devant lui des milliers de personnes. Il ne buvait pas. Mais les nuits cumulées sans plus de quatre heures de sommeil, toujours dans la peur d’un contrôle ou d’une agression, et puis ce vertige d’indifférence de la part des gens, l’avaient conduit à un oubli de lui-même et à une fatigue assez proches de l’état d’hypnose permanente… Quelques jours plus tôt, perdu dans la contemplation d’un reflet du Monde dans une flaque d’eau près de son arbre, Ronan avait vu tomber une goutte de pluie, et y ondoyer d’infinies réfractions de son environnement perceptible. Il avait alors compris que sous nos différences, aussi bien de forme que d’apparence, nous étions tous fondamentalement constitués de la même essence. Et que nos divergences d’opinions, de comportements ou de visions ne correspondaient qu’à des degrés variables de vibration. Ronan regardait depuis lors le Monde avec un sourire dans les yeux… C’était cet éclair de conscience que Ludovic n’avait supporté.

À suivre…