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2021, les tribulations d’un zapatiste en zapatie… le monde et la vie ! (SCI Galeano)

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« On ne peut pas être neutre dans un train en marche »
~ Howard Zinn ~

 

Pour la vie, les Zapatistes parcoureront les 5 continents
“Le regard et la distance à la porte”


SCI Galeano


Octobre 2020


Source en français:
https://www.lavoiedujaguar.net/Cinquieme-partie-Le-regard-et-la-distance-a-la-porte


Supposons qu’il soit possible de choisir, par exemple, le regard. Supposons que vous pouvez vous libérer, ne serait-ce qu’un moment, de la tyrannie des réseaux sociaux qui imposent non seulement ce qu’on regarde et ce dont on parle, mais aussi comment regarder et comment parler. Donc, supposons que vous relevez les yeux. Plus haut : de ce qui est local à ce qui est régional ou à ce qui est national ou à ce qui est mondial. Vous regardez ? Oui, un chaos, un fouillis, un désordre. Alors supposons que vous êtes un être humain, enfin, que vous n’êtes pas une application numérique qui, à toute vitesse, regarde, classifie, hiérarchise, juge et sanctionne. Alors vous choisissez ce que vous regardez… et comment regarder. Il se pourrait, c’est une supposition, que regarder et juger ne soient pas la même chose. Ainsi, vous ne faites pas que choisir, vous décidez aussi. Changer la question « ça, c’est mal ou bien ? » en « qu’est-ce que c’est ? ». Bien sûr, la première question conduit à un débat agréable (il y a encore des débats ?). Et ensuite au « ça, c’est mal — ou bien — parce que je le dis ». Ou, peut-être, il y a une discussion sur ce qu’est le bien et le mal, et de là, des arguments et des citations avec notes de bas de page. C’est vrai, vous avez raison, c’est mieux que de recourir à des « likes » et des « pouces en l’air », mais je vous ai proposé de changer de point de départ : choisir la destination de votre regard.

Par exemple : vous décidez de regarder les musulmans. Vous pouvez choisir, par exemple, entre ceux qui ont perpétré l’attentat contre Charlie Hebdo ou ceux qui marchent maintenant sur les routes de France pour réclamer, exiger, imposer leurs droits. Vu que vous êtes arrivé jusqu’à ces lignes, il est très probable que vous penchiez pour les « sans-papiers ». Bien sûr, vous vous sentez aussi dans l’obligation de déclarer que Macron est un imbécile. Mais, omettant ce rapide coup d’œil ver le haut, vous regardez à nouveau les plantons, campements et manifestations des migrants. Vous vous demandez leur nombre. Ils vous semblent beaucoup, ou peu, ou trop, ou assez. Vous êtes passé de l’identité religieuse à la quantité. Et alors vous vous demandez ce qu’ils veulent, pourquoi ils luttent. Et là, vous décidez si vous recourez aux médias ou aux réseaux pour le savoir… ou vous les écoutez. Supposons que vous pouvez leur demander. Vous leur demandez quelle est leur croyance religieuse, combien ils sont ? Ou vous leur demandez pourquoi ils ont abandonné leur terre et décidé d’arriver à des terres et des cieux où il y a une autre langue, une autre culture, d’autres lois, d’autres façons ? Il se peut qu’ils vous répondent d’un seul mot : guerre. Ou peut-être qu’ils vous détaillent ce que ce mot signifie dans leur réalité à eux. Guerre. Vous décidez d’enquêter : guerre où ? Ou mieux : pourquoi cette guerre ? Alors ils vous submergent d’explications : croyances religieuses, disputes territoriales, pillage des ressources ou, purement et simplement, stupidité. Mais vous ne vous en tenez pas là et vous demandez à qui profite la destruction, le dépeuplement, la reconstruction, le repeuplement. Vous trouvez des références à plusieurs corporations. Vous enquêtez sur ces corporations et découvrez qu’elles sont dans différents pays et qu’elles fabriquent non seulement des armes, mais aussi des autos, des fusées interplanétaires, des fours à micro-ondes, des services de livraison, des banques, des réseaux sociaux, du « contenu médiatique », des vêtements, des portables et des ordinateurs, des chaussures, des aliments bio et non bio, des compagnies maritimes, des ventes en ligne, des trains, des chefs de gouvernement et de cabinets, des centres de recherche scientifique et pas scientifique, des chaînes d’hôtels et de restaurants, des fast food, des lignes aériennes, des centrales thermoélectriques et, bien sûr, des fondations d’aide « humanitaire ». Donc vous pourriez dire que c’est l’humanité ou le monde entier qui est responsable.

Mais vous vous demandez si le monde ou l’humanité ne sont pas responsables, aussi, de cette manifestation, de ce planton, de ce campement de migrants, de cette résistance. Et vous en venez alors à conclure que, peut-être, c’est probable, éventuellement, le responsable est un système intégral. Un système qui produit et reproduit de la douleur à ceux qui l’infligent et à ceux qui la subissent.

Maintenant vous tournez votre regard vers la manif qui parcourt les chemins de France. Supposons qu’ils soient peu, très peu, que c’est seulement une femme qui porte son pichito. Ça vous importe, maintenant, sa croyance religieuse, sa langue, ses habits, sa culture, ses façons ? Ça vous importe que ce soit seulement une femme qui porte son pichito dans ses bras ? Maintenant oubliez la femme un moment et centrez votre regard seulement sur le bébé. Est-ce que ça importe si c’est un garçon ou une fille ou un·e autre ? La couleur de sa peau ? Peut-être découvrez-vous, maintenant, que ce qui importe, c’est sa vie.

Maintenant, allez plus loin, après tout vous êtes déjà arrivé jusqu’à ces lignes, alors quelques-unes de plus ne vous feront pas de mal. Enfin, pas beaucoup de mal.

Supposez que cette femme vous parle et que vous avez le privilège de comprendre ce qu’elle dit. Vous croyez qu’elle exigera que vous lui demandiez pardon de la couleur de votre peau, de votre croyance religieuse ou non, de votre nationalité, de vos ancêtres, de votre langue, de votre genre, de vos façons ? Vous vous hâtez de lui demander pardon de ce que vous êtes ? Vous attendez qu’elle vous pardonne pour retourner à votre vie ayant réglé le problème ? Ou qu’elle ne vous pardonne pas pour vous dire : « bon, au moins j’ai essayé et je me repens sincèrement d’être qui je suis » ?

Ou vous craignez qu’elle ne vous parle pas, qu’elle vous regarde seulement en silence, et que vous sentiez que ce regard vous demande : « Toi, qu’est-ce que tu veux ? »

Si vous arrivez à ce raisonnement-sentiment-angoisse-désespoir, alors, désolé, vous êtes incurable : vous êtes un être humain.

Une fois établi que vous n’êtes pas un bot, répétez l’exercice dans l’île de Lesbos, au détroit de Gibraltar, dans le Pas-de-Calais, à Naples, au Río Suchiate, au Río Bravo.

Maintenant tournez votre regard et cherchez Palestine, Kurdistan, Euskadi et Wallmapu. Oui, je sais, ça fait un peu tourner la tête… et ce n’est pas tout. Mais dans ces endroits il y a des gens (beaucoup ou peu ou trop ou assez) qui luttent aussi pour leur vie. Mais il s’avère qu’ils conçoivent la vie comme inséparablement liée à leur terre, à leur langue, leur culture, leurs façons d’être. À ce que le Congrès national indigène nous a appris à appeler « territoire », et qui n’est pas seulement un morceau de terre. N’avez-vous pas envie que ces personnes vous racontent leur histoire, leur lutte, leurs rêves ? Oui, je sais, ce serait peut-être mieux pour vous de recourir à Wikipédia, mais ça ne vous donne pas envie de l’entendre directement et d’essayer de le comprendre ?

Revenez maintenant à ce qui est entre le Río Bravo et le Río Suchiate. Approchez-vous d’un endroit qui s’appelle « le Morelos ». Un nouveau zoom de votre regard sur la commune de Temoac. Approchez-vous maintenant de la communauté d’Amilcingo. Vous voyez cette maison ? C’est la maison d’un homme qui de son vivant se nommait Samir Flores Soberanes. Devant cette porte, il a été assassiné. Son crime ? S’opposer à un mégaprojet qui signifie la mort pour la vie des communautés auxquelles il appartient. Non, je ne me suis pas trompé dans ma phrase : Samir est assassiné parce qu’il défendait non sa vie individuelle, mais celle de ses communautés.

Qui plus est, Samir a été assassiné parce qu’il défendait la vie de générations auxquelles on ne pense pas encore. Parce que pour Samir, pour ses compañeras et compañeros, pour les peuples originaires regroupés dans le CNI et pour nous autres, femmes, hommes, femmes-hommes zapatistes, la vie de la communauté n’est pas quelque chose qui se passe seulement dans le présent. C’est, surtout, ce qui viendra. La vie de la communauté est quelque chose qui se construit aujourd’hui, mais pour l’avenir. La vie dans la communauté est quelque chose qui se lègue. Vous croyez que le compte est réglé si les assassins — intellectuels et matériels — demandent pardon ? Vous pensez que sa famille, son organisation, le CNI, nous tous·toutes, nous serons satisfaits si les criminels demandent pardon ? « Pardonnez-moi, je l’ai montré aux tueurs pour qu’ils procèdent à son exécution, je n’ai jamais su tenir ma langue. Je tâcherai de me corriger, ou pas. Je vous ai demandé pardon, maintenant retirez votre planton et on va terminer la centrale thermoélectrique, parce que sinon, on va perdre beaucoup d’argent. » Vous supposez que c’est ce qu’ils espèrent, ce que nous espérons, que c’est pour ça qu’ils luttent, que nous luttons ? Pour qu’ils demandent pardon ? Pour qu’ils déclarent : « Excusez, oui, nous avons assassiné Samir et, au passage, avec ce projet, nous assassinons vos communautés. Allez, pardonnez-nous. Et si vous ne nous pardonnez pas, eh bien, ça nous est égal, le projet doit se réaliser » ?

Et il s’avère que ceux-là mêmes qui demanderaient pardon pour la centrale thermoélectrique sont les mêmes du Train mal nommé « maya », les mêmes du « couloir transisthmique », les mêmes des barrages, des mines à ciel ouvert et des centrales électriques, les mêmes qui ferment les frontières pour empêcher la migration provoquée par les guerres qu’eux-mêmes alimentent, les mêmes qui persécutent le Mapuche, les mêmes qui massacrent le Kurde, les mêmes qui détruisent la Palestine, les mêmes qui tirent sur les Afro-Américains, les mêmes qui exploitent (directement ou indirectement) les travailleurs dans n’importe quel coin de la planète, les mêmes qui cultivent et glorifient la violence de genre, les mêmes qui prostituent l’enfance, les mêmes qui vous espionnent pour savoir ce qui vous plaît et vous le vendre — et si rien ne vous plaît, alors ils font que ça vous plaise —, les mêmes qui détruisent la nature. Les mêmes qui veulent faire croire, à vous, aux autres, à nous, que la responsabilité de ce crime mondial en marche est la responsabilité de nations, de croyances religieuses, de résistances au progrès, de conservateurs, de langues, d’histoires, de modes de vie. Que tout se synthétise en un individu ou une individue (ne pas oublier la parité de genre).

Si vous pouviez aller dans tous ces coins de cette planète moribonde, que feriez-vous ? Bon, nous ne le savons pas. Mais nous, femmes, hommes, femmes-hommes zapatistes, nous irions apprendre. Bien sûr, nous irions aussi danser, mais une chose n’exclut pas l’autre, je crois. Si cette opportunité se présentait, nous serions prêt·e·s à tout risquer, tout. Non seulement notre vie individuelle, mais aussi notre vie collective. Et si cette possibilité n’existait pas, nous lutterions pour la créer. Pour la construire, comme s’il s’agissait d’un navire. Oui, je sais, c’est une folie. Quelque chose d’impensable. À qui viendrait à l’esprit que le destin ce ceux qui résistent à une centrale thermoélectrique, dans un tout petit recoin du Mexique, pourrait concerner la Palestine, le Mapuche, le Basque, le migrant, l’Afro-Américain, la jeune environnementaliste suédoise, la guerrière kurde, la femme qui lutte autre part sur la planète, le Japon, la Chine, les Corées, l’Océanie, l’Afrique mère ?

Ne devrions-nous pas plutôt aller, par exemple, à Chablekal, au Yucatán, au local de l’Equipo Indignación, et leur reprocher : « Eh ! Vous avez la peau blanche et vous êtes croyants, demandez pardon ! » ? Je suis presque sûr qu’ils répondraient : « Pas de problème, mais attendez votre tour, parce que pour l’instant nous sommes occupé·e·s à accompagner ceux qui résistent au Train maya, ceux qui subissent des spoliations, la persécution, la prison, la mort. » Et ils ajouteraient :

« De plus nous devons répondre à l’accusation du pouvoir suprême que nous sommes financés par les Illuminati dans le cadre d’un complot interplanétaire pour bloquer la 4T [1]. » Ce dont je suis sûr, c’est qu’ils utiliseraient le verbe « accompagner », et non les verbes « diriger », « commander », « mener ».

Ou nous devrions plutôt envahir les Europes au cri de « rendez-vous, visages pâles ! », et détruire le Parthénon, le Louvre et le Prado et, au lieu de sculptures et de peintures, remplir tout de broderies zapatistes, en particulier de masques zapatistes — qui, soit dit en passant, sont efficaces et très jolis —, et, au lieu de pâtes, de fruits de mer et de paellas, imposer la consommation de maïs, cacaté et yerba mora, au lieu de vins et de bières, pozol obligatoire, et pour ceux qui sortent dans la rue sans passe-montagne, amende ou prison (oui, au choix, car il ne faut pas non plus exagérer), et nous écrier : « Et vous, les rockers, marimba obligatoire ! Et dorénavant rien que des cumbias, pas question de reggaeton (c’est tentant, pas vrai ?). Et toi, Panchito Varona et Sabina, les autres aux chœurs, démarrez avec Cartas Marcadas, et en boucle, même si “nos den las diez, las once, las doce, la una, las dos y las tres…” [2] et vite, parce que demain faut se lever tôt ! Tu entends, toi, un autre toi, ex-roi poudre-d’escampette, fiche la paix à ces éléphants et mets-toi à cuisiner ! Soupe de courge pour toute la cour ! » (je sais, ma cruauté est exquise) ?

Maintenant, dites-moi : vous croyez que le cauchemar de ceux d’en haut, c’est qu’on les oblige à demander pardon ? Ce qui peuple leurs rêves de choses horribles, ce ne serait pas qu’ils disparaissent, qu’ils n’importent plus, qu’on n’en tienne pas compte, qu’ils soient rien, que leur monde s’effrite presque sans faire de bruit, sans que personne ne s’en souvienne, ne leur érige de statues, de musées, de cantiques, de jours de fête ? Ce ne serait pas que la possible réalité les fasse paniquer ?

C’est une des rares fois où feu le SupMarcos ne s’est pas servi d’une métaphore cinématographique pour expliquer quelque chose. Parce que, vous n’êtes censés le savoir ni moi vous le raconter, mais le défunt pouvait évoquer les étapes de sa courte vie chacune en référence à un film. Ou accompagner une explication sur la situation nationale ou internationale d’un « comme dans tel film ». Bien sûr, plus d’une fois il a dû arranger le scénario pour qu’il colle avec la narration. Comme la plupart d’entre nous n’avaient pas vu le film en question, et qu’on ne captait pas avec des portables pour consulter Wikipédia, ben, on le croyait. Mais ne sortons pas du sujet. Attendez, je crois qu’il l’a laissé écrit sur un de ces papiers qui saturent le coffre aux souvenirs… Il est là ! Voici :

« Pour comprendre notre détermination et la taille de notre audace, imaginez que la mort est une porte qu’on franchit. Il y aura des spéculations multiples et variées sur ce qu’il y a derrière cette porte : le ciel, l’enfer, les limbes, le rien. Et des dizaines de descriptions de ces options. La vie pourrait alors être conçue comme le chemin menant à cette porte. La porte, la mort, quoi, serait ainsi un point d’arrivée… ou une interruption, l’impertinente coupure de l’absence blessant l’air de la vie.

On arriverait à cette porte, donc, du fait de la violence de la torture et de l’assassinat, de l’infortune d’un accident, de la pénible entre-ouverture de la porte lors d’une maladie, de la fatigue, du désir. C’est-à-dire que, bien que la plupart du temps on arrive à cette porte sans le désirer ni le vouloir, il serait aussi possible que ce soit un choix.

Chez les peuples originaires, aujourd’hui zapatistes, la mort était une porte qui surgissait presque au début de la vie. Les enfants s’y confrontaient avant l’âge de cinq ans et la franchissaient entre fièvres et diarrhées. Ce que nous avons fait le 1er janvier 1994, ça a été d’essayer d’éloigner cette porte. Bien sûr il fallait être disposé à la franchir pour y arriver, bien que nous ne le désirions pas. Depuis, tout notre effort a consisté, et consiste à éloigner cette porte le plus possible. “Allonger l’espérance de vie”, diraient les spécialistes. Mais d’une vie digne, ajouterions-nous. L’éloigner jusqu’à la mettre sur le côté, mais beaucoup plus loin sur le chemin. C’est pour ça que nous avons dit au début du soulèvement : “pour vivre, nous mourons”. Parce que si nous ne léguons pas la vie, c’est-à-dire le chemin, alors pourquoi vivons-nous ? »

Léguer la vie.

C’est précisément ce qui préoccupait Samir Flores Soberanes. Et c’est ce qui peut synthétiser la lutte du Front des peuples en défense de l’eau et de la terre du Morelos, de Puebla et de Tlaxcala dans sa résistance et sa rébellion contre la centrale thermoélectrique et le soi-disant « Projet intégral Morelos ». À leur exigence d’arrêter et d’annuler un projet de mort, le mauvais gouvernement répond en argumentant qu’on perdrait beaucoup d’argent.

Là, dans le Morelos, on a la synthèse de la confrontation actuelle dans le monde entier : argent versus vie. Et dans cet affrontement, dans cette guerre, aucune personne honnête ne devrait être neutre : ou avec l’agent, ou avec la vie.

[Note de R71 : Rappelons ici la phrase si puissante d’Howard Zinn et titre de son autobiographie en anglais : « On ne peut pas être neutre dans un train en marche… » Clin d’œil de Marcos/Galeano ?]

Ainsi, nous pourrions conclure, la lutte pour la vie n’est pas une obsession chez les peuples originaires. C’est plutôt… une vocation… et une vocation collective.

D’accord. Salut et que nous n’oublions pas que pardon et justice ne sont pas la même chose.

Depuis les montagnes des Alpes, où il se demande qu’envahir en premier : l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse, la France, l’Italie, la Slovénie, Monaco, le Lichtenstein ? Nan, c’est une blague… ou bien pas ?

Le SupGaleano, qui s’exerce à son gribouillis le plus élégant.

Mexique, octobre 2020.

= = =

Lectures complémentaires :

6ème déclaration zapatiste de la forêt de Lacandon

Ricardo Flores Magon, textes choisis 

Chiapas, feu et parole d’un peuple qui dirige et d’un gouvernement qui obéit

Du Chiapas aux Gilets Jaunes…

James C. Scott « L’art de ne pas être gouverné »

 

Réflexions sur l’idéologie et la réalité… ou comment se commettre à la société des sociétés

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Excellente analyse de Georges Lapierre qui rapproche de deux textes concordants traitant du sujet:
Paulo_Freire_La_pedagogie_des_opprimes
et

Manifeste pour la Société des Sociétés

Il est essentiel de comprendre que l’avenir de l’humanité passe par le lâcher-prise du modèle étatico-capitaliste et ses antagonismes diviseurs induits pour embrasser la complémentarité de nos sociétés, les unifiant ainsi dans ce grand tout organique de la diversité humaine apaisée.

~ Résistance 71 ~

 

 

Notes anthropologiques: De l’idéologie et de la réalité (II)

 

Georges Lapierre

 

Novembre 2018 (Mexique)

 

Source:

https://www.lavoiedujaguar.net/Notes-anthropologiques-XXVI

 

Dans les notes anthropologiques précédentes, j’ai pu noter que la réalité se présentait comme le Léviathan, un monstre qui s’autocréait et s’inventait sans répit à partir de sa propre pensée. À ce sujet, il me semble assez justifié de parler d’autogenèse. Cette autogenèse du réel s’accompagne d’une réflexion de la part de ceux que l’on appelle les intellectuels ou les idéologues sur sa nature, soit pour la justifier, soit pour la critiquer. Cette réflexion est idéologique et elle n’a qu’un lointain rapport avec la réalité elle-même (qu’un lointain rapport avec la pensée proprement dite). L’idéologie accompagne la réalité et a le plus souvent une fonction de propagande, mais elle n’est pas la réalité et il ne faudrait pas confondre idéologie et réalité (idéologie et pensée). Seule la réalité est en mesure de critiquer la réalité.Seul le Léviathan a été en mesure de critiquer le dragon ailé de la société médiévale. Seule la pensée critique la pensée. D’ailleurs je me rends compte que l’idéologie loin de critiquer le monde que nous connaissons, dominé par l’activité marchande et ce qu’elle implique, l’accompagne dans son développement et son progrès. La critique sous sa forme idéologique — dans la mesure où elle ne repose pas sur une autre réalité, en résistance ou en construction — reste non seulement imparfaite et compromise, mais elle fait entièrement le jeu de la pensée dominante au sein de laquelle elle s’insère parfaitement — comme les œuvres complètes de Guy Debord s’insèrent dans notre époque — sans grandes conséquences ni grands dégâts.

Le Léviathan, c’est-à-dire la réalité telle qu’elle se crée et se développe à travers l’activité capitaliste, se nourrit, s’engrosse d’autres réalités, qu’il assimile et digère peu à peu. « Un monde qui contiendrait plusieurs mondes » n’est pas une utopie zapatiste. Le monde occidental, chrétien et capitaliste, ce que j’appelle le Léviathan, contient bien en son sein plusieurs réalités qu’il domine et digère peu à peu jusqu’à leur complète disparition. Dans ce que l’on nomme le « premier monde », le Léviathan domine sans partage. De génération à génération d’autres réalités se sont effondrées comme des pans entiers de falaise sous l’action pernicieuse de la mer. En se développant sans cesse, en s’étendant sans cesse, l’activité capitaliste est amenée à englober et à gober d’autres réalités. Elle s’en nourrit. Au fur et à mesure qu’elle se nourrit de réalités, qu’elle se nourrit de l’humain, elle avance et se développe, elle se grossit d’inhumanité.

Ce que nous percevons globalement comme la « réalité » mexicaine forme un ensemble composé de plusieurs réalités qui se superposent, se confondent et se mélangent, s’entrelacent, s’opposent parfois. Il y a le vivre ensemble dans les colonias, dans les quartiers pauvres, le vivre ensemble entre riches, le vivre ensemble métis, le vivre ensemble indien, dans un village de la Sierra Sur, dans un barrio de Mexico, à Tepito ou à Copilco. Il y a la réalité des communautés zapatistes, celle des communautés ayuujk, celle des communautés chontales, binnizá, zoque, etc. Nous aimerions nous trouver en face d’une seule réalité, la réalité mexicaine, et nous nous trouvons face à une multitude de réalités, avec, sans doute, une réalité dominante avec un mode de vie, un mode d’être, qui s’impose progressivement, mais qui n’est pas non plus sans rencontrer des résistances, celles d’autres réalités, qui ne sont pas encore complètement éteintes, écrasées et détruites, celles d’autres modes d’être, qui ne sont pas encore totalement circonvenus. Le Mexique, ou ce que nous appelons la réalité mexicaine, se présente comme un monde où s’affrontent et se confrontent plusieurs réalités : un monde qui contient d’autres mondes.

L’idéologue perçoit ces failles et ces troubles qui lézardent une société. Il peut travailler dans le sens de la pensée dominante et réduire — par la propagande mais aussi en ayant recours aux moyens massifs de destruction que sont la terreur, le massacre, la torture et la délation — la vitalité d’un vivre ensemble autre ou d’un mode d’être autre, s’insurgeant face à l’hégémonie d’un mode de vie qui lui est contraire. Il peut aussi s’appuyer sur cette résistance à l’intérieur de la société pour chercher à imposer son propre point de vue. Dans un cas comme dans l’autre, l’idéologue s’appuie sur une réalité pour faire valoir une idéologie. L’histoire récente de l’Amérique latine nous propose maints exemples de la mise en œuvre de ces différentes options et nous invite à tirer un enseignement de leurs conséquences sur le plan social.

Dans le premier cas, l’idéologue dit de droite ou d’extrême droite, partisan d’une société théocratique, ne réussit pas toujours à imposer son point de vue, mais, en supprimant les obstacles qui se dressent face à la pensée dominante, il lui ouvre tout de même le chemin (Chili, Argentine, Brésil, etc.) ; dans le second cas, l’idéologue de gauche ou d’extrême gauche, lui aussi partisan d’une société théocratique dans laquelle il serait reconnu, aura détourné une pensée en mouvement vers un but qui n’est pas nécessairement le sien (Cuba). Dans le premier cas de figure, l’idéologue de droite, partisan de la force et de l’ordre moral, ne cherche qu’à encadrer un pouvoir qui trouve son expression dans et par l’activité capitaliste ; dans le second cas de figure, l’idéologue de gauche réfute le système capitaliste dont la pensée reste le privilège de quelques-uns (les capitalistes) pour le remplacer par un système dit socialiste dont la pensée serait l’apanage sinon de tous, du moins des cadres du système nouveau et de ses partisans.

J’écris « la réalité », mais il y a sans aucun doute possible plusieurs réalités que nous partageons toujours avec d’autres, c’est ce fait de la partager toujours avec d’autres qui me conduit à parler de la réalité avec un article défini plutôt que d’une ou des réalités. En général, nous ne connaissons et reconnaissons qu’une réalité, la nôtre, celle qui se trouve directement vécue par nous. Il s’agit le plus souvent de la réalité dominante, mais pas toujours. En général nous ne pensons pas, comme ce Touareg avec lequel je discutais il y a quelques années, que notre culture (c’est-à-dire notre réalité) puisse se perdre. Peu importe, la réalité que nous connaissons même si elle n’est pas dominante nous paraît unique. À ma connaissance, seuls les zapatistes semblent avoir reconnu d’autres réalités que la leur, ne serait-ce que celle qui leur fait face et les opprime.

La réalité est ce qui est directement vécu. Je peux bien me comporter comme un individu, c’est-à-dire comme quelqu’un préoccupé avant tout par son propre intérêt, qu’il placera avant l’intérêt général ou intérêt collectif. Ce comportement est celui du marchand, le marchand est individualiste dans l’âme et il cherchera à subordonner l’intérêt général à son intérêt particulier. Il n’est pas le seul. Dans une société marchande nous sommes nombreux à être individualistes dans l’âme sans toujours le savoir, un peu comme le bourgeois gentilhomme, mais en sens inversé ; ce qui nous conduit à nous comporter comme un bourgeois sans être nécessairement bourgeois. La réalité n’est pas seulement la réalité d’un vivre ensemble, elle est aussi (et dans le même temps) celle d’un mode d’être, le mode d’être d’un vivre ensemble : le mode d’être qui détermine une vie sociale ou qu’une vie sociale détermine. Je définirai ce que j’entends par réalité comme « un mode d’être ensemble ». C’est le cas de l’individualiste, c’est le cas du socialiste, c’est le cas du communaliste. Être individualiste consiste à subordonner la collectivité à son propre intérêt, être socialiste consiste à subordonner son intérêt à celui de la société, être communaliste consiste à trouver son intérêt dans celui de la communauté. Dans une société complexe comme la société mexicaine avec son histoire préhispanique et sa conquête, nous décelons ces trois modes d’être, ils se superposent, se confondent et se mélangent souvent.

« Être individualiste » est une réalité de l’être, ce n’est pas une idéologie, et cette réalité de l’être est directement vécue, elle est un mode d’être ensemble dans une société marchande. Elle est aussi la réalité d’une société marchande. L’individualisme, par contre, est bien une idéologie dans le double sens du mot, celui d’idée et celui d’idéal à atteindre ; en tant qu’idée, il contribue à définir une réalité, celle du monde marchand — et c’est dans ce sens que je parle ou que nous parlons idéologiquement de la réalité. En tant que but, l’individualisme se présente comme un idéal à atteindre. Cet idéal est porté par la société marchande, il en est l’émanation, il n’est pas toujours parfaitement réalisé dans une société marchande en formation, il y a des résistances et des nostalgies pour une autre réalité à l’intérieur même de la société, nostalgies et résistances qui s’accompagnent de tentatives pour créer une autre forme de vie sociale reposant nécessairement sur un nouveau mode d’être et qui va à l’encontre de ce qui se prépare, qui va à l’encontre de l’individualisme.

La constitution de collectifs pour vivre sur les terres de Notre-Dame-des-Landes nous en fournit un bon exemple. Il s’agit alors pour les partisans de la société marchande de circonvenir par la force brutale ces velléités de changements reposant sur une autre réalité sociale en formation, sur une autre cosmovision aussi. Cette volonté de changement est perçue comme un obstacle face au devenir marchand (et individualiste) de la société. Nous avons alors affaire à une guerre idéologique, entre socialisme (ou communalisme) et individualisme, par exemple, qui est en quelque sorte comme le reflet d’un antagonisme entre deux réalités ou deux modes d’être à l’intérieur même de la société : un mode d’être qui, dans un cas, subordonne la personne à l’intérêt collectif, c’est le socialisme ou le communalisme, opposé à celui qui subordonne la collectivité à l’intérêt personnel. L’Amérique latine des années 1970 et 1980 nous apporte maints exemples de cet affrontement impitoyable généré par le devenir marchand de la société et la résistance glorieuse (mais vaine) à cette hégémonie d’une partie de la société.

Cette confrontation entre réalités à l’intérieur d’un monde dominant (ou d’une réalité dominante) n’est pas sans apporter une énorme confusion d’autant plus inextricable qu’elle est le théâtre d’un psychodrame où se mélangent les souhaits, les désirs et les idéologies. Le plus souvent c’est le monde dominant qui tire son épingle d’un jeu, qui apparaît trop souvent comme un jeu de dupes.

Ainsi l’idéologie prend-elle plusieurs aspects : celui d’un travail théorique sur la réalité sociale, celui d’un idéal social porté par la société dans son devenir, celui, enfin, d’une réalité en voie d’extinction et qu’il s’agit de retrouver et de reconstruire. Ce dernier aspect ou cette forme d’idéologie va à contre-courant de l’idéologie dominante portée par la société et lui est opposé, cependant, la confusion est si grande, qu’elle emprunte souvent à l’idéologie dominante les expressions de son opposition, qu’elle pense radicale, c’est ainsi, par exemple, qu’elle est amenée à faire l’éloge de l’individu contre la société. Nous voyons bien que l’idéologie apporte comme une fracture, comme un écart entre la pensée en tant que réflexion sur la réalité et la réalité elle-même ; ce qui est directement vécu devient ce qui est indirectement pensé et réfléchi, et cet écart pose problème.

Il est absurde de prétendre changer le cours d’un devenir, le devenir d’une réalité, seulement sur le plan idéologique, par la seule puissance des idées. La force d’un mouvement tectonique ne se trouve pas dans la tête des géologues même si ces derniers peuvent bien s’en faire une idée claire et juste. Les géologues ne pourront jamais imposer leurs idées à la terre, aux roches et aux pressions géologiques. Les mouvements sociaux, les mouvements à l’intérieur d’une société, sont comparables aux mouvements tectoniques [1] ; un idéologue (un anthropologue, un historien, un philosophe, un sociologue, un théoricien, un politique, etc.) peut bien tenter de les repérer et de s’en faire une idée plus ou moins claire, mesurer leur force et prévoir, avec un peu de finesse, leur devenir, il ne pourra jamais agir sur eux, tout juste s’en défendre et s’en protéger (ce que fait Macron face à la communalité) — et ce sont plutôt ces mouvements qui se serviront des idéologues.

Les mouvements sociaux font le désespoir des idéologues ; le plus souvent, ils les surprennent, ensuite, ces mouvements intestinaux n’en font qu’à leur tête ! Enfin le temps du géologue n’est pas celui de la terre, le temps du sociologue n’est pas celui de la société. Il a fallu des siècles à la société marchande pour rompre à l’intérieur même de la société occidentale et chrétienne tous les obstacles qui s’opposaient et qui freinaient comme des coquilles d’œuf, comme des lambeaux de chair d’un temps ancien et révolu, son éclosion, sa croissance et son développement. Encore aujourd’hui elle n’en a pas terminé avec ces reliques toujours bien présentes à l’intérieur de la société et qui sont comme le témoignage d’autres réalités qui semblent encore couver sous la cendre du présent.

Notre temps se présente sous un double aspect, celui de la fin de l’idéologie et celui du retour de l’idéologie, « le roi est mort, vive le roi ! » ; celui de la fin de l’histoire et du retour de l’histoire ; celui du surgissement du présent et celui du surgissement du futur. Nous sommes en plein paradoxe, nous vivons une époque paradoxale, contraints à appréhender et à manier des situations paradoxales. Cette opposition entre réalité et idéologie est seulement une introduction épistémologique à la connaissance de notre époque. D’une part, si la réalité ne peut être en aucune manière idéologique, notre appréhension de la réalité, elle, par contre, ne peut être qu’idéologique. D’autre part le mouvement réel de la pensée à l’intérieur de la société et transformateur de la vie sociale selon les déterminations qui lui sont propres, partant de sa « réalité », de son « présent » pour se présenter comme projet de société, est fatalement porteur d’une idéologie.

Dans ces pages, je n’ai fait que déblayer grossièrement le terrain avant d’aborder la question suivante : une fois le projet marchand abouti quel serait le nouveau projet cherchant à se réaliser dans un futur indéfini et lointain ? Sachant que ce projet, s’il existe (et rien ne nous permet de dire qu’il existe vraiment ; si cela se trouve, il n’existe pas), n’est pas idéologique, bien que porteur d’une idéologie ; il a son fondement dans le réel, dans ce qui est directement vécu, il est lui-même, en tant que mouvement de la pensée dans le monde, une réalité, mais une réalité grosse de son devenir, grosse de sa propre idéologie — accompagnée comme son ombre de toutes les idéologies qui lui sont contraires.

Ce mouvement universel de la pensée comme aliénation de la pensée se termine-t-il avec la société marchande, se termine-t-il dans ce gouffre du réel que représente sa propre réalisation ? Bien des idéologues le pensent qui parlent de la fin de l’histoire, le Léviathan ne rencontrant plus d’obstacles sur son chemin qui le mettraient en péril. Cette réalisation marquerait aussi la fin de l’aliénation de la pensée, de la pensée comme pensée aliénée. Est-ce possible ou est-ce même envisageable ? Le propre de la pensée n’est-il pas de se présenter sous ces deux formes, comme pensée non aliénée et comme pensée aliénée ? Dans ce cas, la fin de l’aliénation de la pensée et sa réalisation ou son actualisation dans la société marchande universelle marqueraient aussi le début d’une nouvelle ère, le commencement d’un nouveau cycle, le point de départ du mouvement universel de la pensée comme aliénation de la pensée. Serait-ce le mouvement zapatiste dans ce coin reculé et oublié de la planète qui a pour nom le Chiapas ? Les zapatistes en sont persuadés, d’autres le pensent, l’espèrent ou l’appréhendent.

Dans de prochaines notes, j’aborderai sommairement cette question : la réalité confrontée au mouvement universel de la pensée se réalisant ; la pensée réalisée face au mouvement universel de l’aliénation de la pensée. Nous sortons alors du domaine de l’idéologie et de l’opposition entre idéologie et réalité pour aborder celui de la réalité et des deux figures contrastées de la réalité : la réalité comme pensée réalisée et la réalité en tant que pensée se réalisant. Alors que l’idéologie est seulement la réflexion que peuvent tenir des individus sur la réalité, la pensée, elle, a une dimension collective qui échappe à l’individu, ainsi sommes-nous amenés à considérer la société (ou toute société) comme la réalité de la pensée, ou encore comme la réalisation de la pensée, la pensée réalisée. Cependant, nous dit Hegel, cette réalisation de la pensée est le résultat du mouvement de la pensée cherchant à se réaliser. Ainsi notre civilisation capitaliste et marchande est-elle le résultat d’une pensée hégémonique se reproduisant et se réalisant sans répit. L’être humain se trouve à la croisée d’un chemin qui bifurque sans cesse entre aliénation et non-aliénation, il est littéralement accaparé par l’Idée qui éveille le mouvement de la pensée [2].

Devons-nous spéculer comme Hegel ou comme Marx que ce mouvement de la pensée connaît une histoire majuscule, qui serait celle de l’Humanité ? Cette histoire universelle de l’humain se termine-t-elle avec l’universalisation de la société marchande ou reprend-elle un nouveau départ ? À partir de quelle nostalgie ? À partir de quelle nostalgie de l’humain ? À partir de quelle velléité de réalité ? À partir de quelle velléité de pensée ? C’est bien dans ce balancement entre présent et devenir, entre non-aliénation et aliénation de la pensée, que se placent consciemment les zapatistes. Ils sont à la fois en résistance, s’appuyant sur la communalité qui est le mode de vie originel des peuples, sur une réalité en extinction donc, et en lutte pour le devenir universel de cette réalité en voie d’extinction.

La guerre menée contre les peuples, en fait contre les sociétés sans État, a sans doute commencé il y a des millénaires dès la formation même des États, elle s’est progressivement accélérée avec la montée en puissance du principe de l’Un ou de l’universel qui se trouve contenu dans l’État et qui a présidé à sa formation. Elle redouble actuellement quand c’est l’humanité et ce qu’elle représente qui se trouve mise en jeu : l’humanité est-elle Une ou doit-on accepter sa diversité ? La diversité constitue-t-elle le point commun de l’humain ? N’y a-t-il pas contradiction à voir dans la pluralité ce qui fait l’unité du genre humain ? L’insurrection zapatiste serait-elle le levain du futur ? Les zapatistes en lutte pour le devenir universel de la pluralité, d’un monde qui contiendrait plusieurs mondes ? Nous sommes en plein paradoxe !

Notes

[1] Cette comparaison peut paraître osée et audacieuse, pourtant elle s’inscrit dans une époque où l’idée d’une nouvelle ère géologique, due à l’activité déchaînée de l’homme, appelée anthropocène fait fureur parmi les nouveaux idéologues quand il s’agit de faire accepter l’enfer du présent au vu d’un futur, désastreux certes, mais qui ouvre de nouvelles, d’immenses, de belles et d’inimaginables perspectives à l’activité marchande. Un futur désastreux pour l’homme mais radieux pour le marchand, un futur désastreux pour l’humanité mais radieux pour l’individu (ou le contraire), n’est-ce pas là tout notre présent ?

[2] Je parlerai de cette Idée majuscule dans de prochaines notes anthropologiques.