Archive pour voline synthèse anarchiste

Vie, société organique et synthèse anarchiste (Voline)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, documentaire, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 27 septembre 2017 by Résistance 71

Avec Voline, il y a toujours cette « touche de zen » qui sied si bien à l’anarchie…
~ Résistane 71 ~

« Il n’y a pas de dialogue avec les propagateurs de la misère et de l’inhumanité. Il n’y a pas de dialogue avec le parti de la mort. Aucune discussion n’est tolérable avec les tenants de la barbarie. Seule l’affirmation obstinée de la vie souveraine et sa conscience briseront les fers qui entravent le progrès de l’homme vers l’humain. »
~ Raoul Vaneigem ~

 

La synthèse anarchiste

 

Voline

 

1934

 

On désigne par synthèse anarchiste une tendance qui se fait actuellement jour au sein du mouvement libertaire, cherchant à réconcilier et ensuite à synthétiser les différents courants d’idée qui divisent ce mouvement en plusieurs fractions plus ou moins hostiles les unes aux autres. Il s’agit, au fond, d’unifier, dans une certaine mesure, la théorie et aussi le mouvement anarchistes en un ensemble harmonieux, ordonné, fini. Je dis : dans une certaine mesure car, naturellement, la conception anarchiste ne pourrait, ne devrait jamais devenir rigide, immuable, stagnante. Elle doit rester souple, vivante, riche d’idées et de tendances variées. Mais souplesse ne doit pas signifier confusion. Et, d’autre part, entre immobilité et flottement, il existe un état intermédiaire. C’est précisément cet état intermédiaire que la synthèse anarchiste cherche à préciser, à fixer et à atteindre.

Ce fut surtout en Russie, lors de la révolution de 1917, que la nécessité d’une telle unification, d’une telle synthèse, se fit sentir. Déjà très faible matériellement (peu de militants, pas de bons moyens de propagande, etc.) par rapport à d’autres courants politiques et sociaux, l’anarchisme se vit affaibli encore plus, lors de la révolution russe, par suite des querelles intestines qui le déchiraient. Les anarcho-syndicalistes ne voulaient pas s’entendre avec les anarchistes-communistes et, en même temps, les uns et les autres se disputaient avec les individualistes (sans parler d’autres tendances). Cet état de choses impressionna douloureusement plusieurs camarades de diverses tendances. Persécutés et finalement chassés de la grande Russie par le gouvernement bolcheviste, quelques-uns de ces camarades s’en allèrent militer en Ukraine où l’ambiance politique était plus favorable, et où, d’accord avec quelques camarades ukrainiens, ils décidèrent de créer un mouvement anarchiste unifié, recrutant des militants sérieux et actifs partout où ils se trouvaient, sans distinction de tendance. Le mouvement acquit tout de suite une ampleur et une vigueur exceptionnelles. Pour prendre pied et s’imposer définitivement, il ne lui manquait qu’une chose : une certaine base théorique.

Me sachant un adversaire résolu des querelles néfastes parmi les divers courants de l’anarchisme, sachant aussi que je songeais, comme eux, à la nécessité de les réconcilier, quelques camarades vinrent me chercher dans une petite ville de la Russie centrale où je séjournais, et me proposèrent de partir en Ukraine, de prendre part à la création d’un mouvement unifié, de lui fournir un fond théorique et de développer la thèse dans la presse libertaire.

J’acceptai la proposition. En novembre 1918, le mouvement anarchiste unifié en Ukraine fut définitivement mis en route. Plusieurs groupements se formèrent et envoyèrent leurs délégués à la première conférence constitutive qui créa la Confédération anarchiste de l’Ukraine Nabat (Tocsin en français). Cette conférence élabora et adopta à l’unanimité une Déclaration proclamant les principes fondamentaux du nouvel organisme. Il fut décidé que très prochainement cette brève déclaration de principes serait amplifiée, complétée et commentée dans la presse libertaire. Les événements tempétueux empêchèrent ce travail théorique. La confédération du Nabat dut mener des luttes ininterrompues et acharnées. Bientôt elle fut, à son tour, liquidée par les autorités bolchevistes qui s’installèrent en Ukraine. À part quelques articles de journaux, la Déclaration de la première conférence du Nabat fut et restera le seul exposé de la tendance unifiante (ou synthétisante) dans le mouvement anarchiste russe.

Les trois idées maîtresses qui, d’après la Déclaration, devraient être acceptées par tous les anarchistes sérieux afin d’unifier le mouvement, sont les suivantes.

1. Admission définitive du principe syndicaliste, lequel indique la vraie méthode de la révolution sociale.

2. Admission définitive du principe communiste (libertaire), lequel établit la base d’organisation de la nouvelle société en formation.

3. Admission définitive du principe individualiste, l’émancipation totale et le bonheur de l’individu étant le vrai but de la révolution sociale et de la société nouvelle.

Tout en développant ces idées, la Déclaration tâche de définir nettement la notion de la révolution sociale et de détruire la tendance de certains libertaires cherchant à adapter, l’anarchisme à la soi-disant période transitoire.

Ceci dit, nous préférons, au lieu de reprendre les arguments de la Déclaration, développer nous-mêmes l’argumentation théorique de la synthèse.

La première question à résoudre est celle-ci.

L’existence de divers courants anarchistes ennemis, se disputant entre eux, est-ce un fait positif ou négatif ? La décomposition de l’idée et du mouvement libertaires en plusieurs tendances s’opposant les unes aux autres, favorise-t-elle ou, au contraire, entrave-t-elle les succès de la conception anarchiste ? Si elle est reconnue favorable, toute discussion est inutile. Si, au contraire, elle est considérée comme nuisible, il faut tirer de cet aveu toutes les conclusions nécessaires.

À cette première question, nous répondons ceci.

Au début, lorsque l’idée anarchiste était encore peu développée, confuse, il fut naturel et utile de l’analyser sous tous ses aspects, de la décomposer, d’examiner à fond chacun de ses éléments, de les confronter, de les opposer les uns aux autres, etc. C’est ce qui a été fait. L’anarchisme fut décomposé en plusieurs éléments (ou courants). Ainsi l’ensemble, trop général et vague, fut disséqué, ce qui aida à approfondir, à étudier à fond aussi bien cet ensemble que ces éléments. A cette époque, le démembrement de la conception anarchiste fut donc un fait positif. Diverses personnes s’intéressant à divers courants de l’anarchisme, les détails et l’ensemble y gagnèrent en profondeur et précision. Mais, par la suite, une fois cette première œuvre accomplie, après que les éléments de la pensée anarchiste (communisme, individualisme, syndicalisme) furent tournés et retournés en tous sens, il fallait penser à reconstituer, avec ces éléments bien travaillés, l’ensemble organique d’où ils provenaient. Après une analyse fondamentale, il fallait retourner (sciemment) à la bienfaisante synthèse.

Fait bizarre : on ne pensa plus à cette nécessité. Les personnes qui s’intéressaient à tel élément donné de l’anarchisme, finirent par le substituer à l’ensemble. Naturellement, elles se trouvèrent bientôt en désaccord et, finalement, en conflit avec ceux qui traitaient de la même manière d’autres parcelles de la vérité entière. Ainsi, au lieu d’aborder l’idée de fusionnement des éléments épars (qui, pris séparément, ne pouvaient plus servir à grand chose) en un ensemble organique, les anarchistes entreprirent pour de longues années la tâche stérile d’opposer haineusement leurs courants les uns aux autres. Chacun considérait son courant, sa parcelle pour l’unique vérité et combattait avec acharnement les partisans des autres courants. Ainsi commença, dans les rangs libertaires, ce piétinement sur place, caractérisé par l’aveuglement et l’animosité mutuelle, qui continue jusqu’à nos jours et qui doit être considéré comme nuisible au développement normal de la conception anarchiste.

Notre conclusion est claire. Le démembrement de l’idée anarchiste en plusieurs courants a rempli son rôle. Il n’a plus aucune utilité. Rien ne peut plus le justifier. Il entraîne maintenant le mouvement dans une impasse, il lui cause des préjudices énormes, il n’offre plus ni ne peut offrir  rien de positif. La première période  celle où l’anarchisme se cherchait, se précisait et se fractionnait fatalement à cette besogne est terminée. Elle appartient au passé. Il est grand temps d’aller plus loin.

Si l’éparpillement de l’anarchisme est actuellement un fait négatif, préjudiciable, il faut chercher à y mettre fin. Il s’agit de se rappeler l’ensemble entier, de recoller les éléments épars, de retrouver, de reconstruire sciemment la synthèse abandonnée.

Une autre question surgit alors : Cette synthèse, est-elle possible actuellement ? Ne serait-elle pas une utopie ? Pourrait-on lui fournir une certaine base théorique ?

Nous répondons : Oui, une synthèse de l’anarchisme (ou, si l’on veut, un anarchisme synthétique) est parfaitement possible. Elle n’est nullement utopique. D’assez fortes raisons d’ordre théorique parlent en sa faveur.

Notons brièvement quelques-unes de ces raisons, les plus importantes, dans leur suite logique.

1. Si l’anarchisme aspire à la vie, s’il escompte un triomphe futur, s’il cherche à devenir un élément organique et permanent de la vie, une de ses forces actives, fécondantes, créatrices, alors il doit chercher à se trouver le plus près possible de la vie, de son essence, de son ultime vérité. Ses bases idéologiques doivent concorder le plus possible avec les éléments fondamentaux de la vie. Il est clair, en effet, que si les idées primordiales de l’anarchisme se trouvaient en contradiction avec les vrais éléments de la vie et de l’évolution, l’anarchisme ne pourrait être vital. Or, qu’est-ce que la vie ? Pourrait-on, en quelque sorte, définir et formuler son essence, saisir et fixer ses traits caractéristiques ? Oui, on peut le faire. Il s’agit, certes, non pas d’une formule scientifique de la vie, formule qui n’existe pas, mais d’une définition plus ou moins nette et juste de son essence visible, palpable, concevable. Dans cet ordre d’idée, la vie est, avant tout, une grande synthèse : un ensemble immense et compliqué, ensemble organique et original, de multiples éléments variés.

2. La vie est une synthèse. Quelles sont donc l’essence et l’originalité de cette synthèse ? L’essentiel de la vie est que la plus grande variété de ses éléments qui se trouvent de plus en un mouvement perpétuel réalise en même temps, et aussi perpétuellement, une certaine unité ou, plutôt, un certain équilibre. L’essence de la vie, l’essence de la synthèse sublime, est la tendance constante vers l’équilibre, voire la réalisation constante d’un certain équilibre, dans la plus grande diversité et dans un mouvement perpétuel (notons que l’idée d’un équilibre de certains éléments comme étant l’essence biophysique de la vie se confirme par des expériences scientifiques physico-chimiques).

3. La vie est une synthèse. La vie (l’univers, la nature) est un équilibre (une sorte d’unité) dans la diversité et dans le mouvement (ou, si l’on veut, une diversité et un mouvement en équilibre). Par conséquent, si l’anarchisme désire marcher de pair avec la vie, s’il cherche à être un de ses éléments organiques, s’il aspire à concorder avec elle et aboutir à un vrai résultat, au lieu de se trouver en opposition avec elle pour être finalement rejeté, il doit, lui aussi, sans renoncer à la diversité ni au mouvement, réaliser aussi, et toujours, l’équilibre, la synthèse, l’unité.

Mais il ne suffit pas d’affirmer que l’anarchisme peut être synthétique : il doit l’être. La synthèse de l’anarchisme n’est pas seulement possible, pas seulement souhaitable : elle est indispensable. Tout en conservant la diversité vivante de ses éléments, tout en évitant la stagnation, tout en acceptant le mouvement conditions essentielles de sa vitalité l’anarchisme doit chercher, en même temps, l’équilibre dans cette diversité et ce mouvement même.

La diversité et le mouvement sans équilibre, c’est le chaos. L’équilibre sans diversité ni mouvement, c’est la stagnation, la mort. La diversité et le mouvement en équilibre, telle est la synthèse de la vie. L’anarchisme doit être varié, mouvant et, en même temps, équilibré, synthétique, uni. Dans le cas contraire, il ne sera pas vital.

4. Notons, enfin, que le vrai fond de la diversité et du mouvement de la vie (et partant de la synthèse) est la création, c’est-à-dire la production constante de nouveaux éléments, de nouvelles combinaisons, de nouveaux mouvements, d’un nouvel équilibre. La vie est une diversité créatrice. La vie est un équilibre dans une création ininterrompue. Par conséquent, aucun anarchiste ne pourrait prétendre que son courant est la vérité unique et constante, et que toutes les autres tendances dans l’anarchisme sont des absurdités. Il est, au contraire, absurde qu’un anarchiste se laisse engager dans l’impasse d’une seule petite vérité, la sienne, et qu’il oublie ainsi la grande vérité réelle de la vie : la création perpétuelle de formes nouvelles, de combinaisons nouvelles, d’une synthèse constamment renouvelée.

La synthèse de la vie n’est pas stationnaire : elle crée, elle modifie constamment ses éléments et leurs rapports mutuels.

L’anarchisme cherche à participer, dans les domaines qui lui sont accessibles, aux actes créateurs de la vie.

Par conséquent, il doit être, dans les limites de sa conception, large, tolérant, synthétique, tout en se trouvant en mouvement créateur.

L’anarchiste doit observer attentivement, avec perspicacité, tous les éléments sérieux de la pensée et du mouvement libertaires.

Loin de s’engouffrer dans un seul élément quelconque, il doit chercher l’équilibre et la synthèse de tous ces éléments donnés.

Il doit, de plus, analyser et contrôler constamment sa synthèse, en la comparant avec les éléments de la vie elle-même, afin d’être toujours en harmonie parfaite avec cette dernière. En effet, la vie ne reste pas sur place, elle change. Et, par conséquent, le rôle et les rapports mutuels de divers éléments de la synthèse anarchiste ne resteront pas toujours les mêmes : dans divers cas, ce sera tantôt l’un, tantôt l’autre de ces éléments qui devra être souligné, appuyé, mis en action.

Quelques mots sur la réalisation concrète de la synthèse.

1. Il ne faut jamais oublier que la réalisation de la révolution, que la création des formes nouvelles de la vie incomberont non pas à nous, anarchistes isolés ou groupés idéologiquement, mais aux vastes masses populaires qui, seules, seront à même d’accomplir cette immense tâche destructive et créatrice. Notre rôle, dans cette réalisation, se bornera à celui d’un ferment, d’un élément de concours, de conseil, d’exemple. Quant aux formes dans lesquelles ce processus s’accomplira, nous ne pouvons que les entrevoir très approximativement. Il est d’autant plus déplacé de nous quereller pour des détails, au lieu de nous préparer, d’un élan commun, à l’avenir.

2. Il n’est pas moins déplacé de réduire toute l’immensité de la vie, de la révolution, de la création future, à de petites idées de détail et à des disputes mesquines. Face aux grandes tâches qui nous attendent, il est ridicule, il est honteux de nous occuper de ces mesquineries. Les libertaires devront s’unir sur la base de la synthèse anarchiste. Ils devront créer un mouvement anarchiste uni, entier, vigoureux. Tant qu’ils ne l’auront pas créé, ils resteront en dehors de la vie.

Dans quelles formes concrètes pourrions-nous prévoir la réconciliation, l’unification des anarchistes et, ensuite, la création d’un mouvement libertaire unifié ?

Nous devons souligner, avant tout, que nous ne nous représentons pas cette unification comme un assemblage mécanique des anarchistes de diverses tendances en une sorte de camp bigarré où chacun resterait sur sa position intransigeante. Une telle unification serait non pas une synthèse mais un chaos. Certes, un simple rapprochement amical des anarchistes de diverses tendances et une plus grande tolérance dans leurs rapports mutuels (cessation d’une polémique violente, collaboration dans des publications anarchistes, participation aux mêmes organismes actifs, etc., etc.) seraient un grand pas en avant par rapport à ce qui se passe actuellement dans les rangs libertaires. Mais nous considérons ce rapprochement et cette tolérance comme, seulement, le premier pas vers la création de la vraie synthèse anarchiste et d’un mouvement libertaire unifié. Notre idée de la synthèse et de l’unification va beaucoup plus loin. Elle prévoit quelque chose de plus fondamental, de plus organique.

Nous croyons que l’unification des anarchistes et du mouvement libertaire devra se poursuivre, parallèlement, en deux sens, notamment :

! Il faut commencer immédiatement un travail théorique cherchant à concilier, à combiner, à synthétiser nos diverses idées paraissant, à première vue, hétérogènes. Il est nécessaire de trouver et de formuler dans les divers courants de l’anarchisme, d’une part, tout ce qui doit être considéré comme faux, ne coïncidant pas avec la vérité de la vie et devant être rejeté ; et, d’autre part, tout ce qui doit être constaté comme étant juste, appréciable, admis. Il faut, ensuite, combiner tous ces éléments justes et de valeur, en créant avec eux un ensemble synthétique (c’est surtout dans ce premier travail préparatoire que le rapprochement des anarchistes de diverses tendances et leur tolérance mutuelle pourraient avoir la grande importance d’un premier pas décisif). Et, enfin, cet ensemble devra être accepté par tous les militants sérieux et actifs de l’anarchisme comme base de la formation d’un organisme libertaire uni, dont les membres seront ainsi d’accord sur un ensemble de thèses fondamentales acceptées par tous.

Nous avons déjà cité l’exemple concret d’un tel organisme : la confédération Nabat, en Ukraine. Ajoutons ici à ce que nous avons déjà dit plus haut que l’acceptation par tous les membres du Nabat de certaines thèses communes n’empêchaient nullement les camarades de diverses tendances d’appuyer surtout, dans leur activité et leur propagande, les idées qui leur étaient chères. Ainsi, les uns (les syndicalistes) s’occupaient surtout des problèmes concernant la méthode et l’organisation de la révolution ; les autres (communistes) s’intéressaient de préférence à la base économique de la nouvelle société ; les troisièmes (individualistes) faisaient ressortir spécialement les besoins, la valeur réelle et les aspirations de l’individu. Mais la condition obligatoire d’être accepté au Nabat était l’admission de tous les trois éléments comme parties indispensables de l’ensemble et le renoncement à l’état d’hostilité entre les diverses tendances. Les militants étaient donc unis d’une façon organique, car, tous, ils acceptaient un certain ensemble de thèses fondamentales. C’est ainsi que nous nous représentons l’unification concrète des anarchistes sur la base d’une synthèse des idées libertaires théoriquement établie.

! Simultanément et parallèlement au dit travail théorique, devra se créer l’organisation unifiée sur la base de l’anarchisme compris synthétiquement.

Pour terminer, soulignons encore une fois que nous ne renonçons nullement à la diversité des idées et des courants au sein de l’anarchisme. Mais il y a diversité et diversité. Celle, notamment, qui existe dans nos rangs aujourd’hui est un mal, est un chaos. Nous considérons son maintien comme une très lourde faute. Nous sommes d’avis que la variété de nos idées ne pourra être et ne sera un élément progressif et fécond qu’au sein d’un mouvement commun, d’un organisme uni, édifié sur la base de certaines thèses générales admises par tous les membres et sur l’aspiration à une synthèse.

Ce n’est que dans l’ambiance d’un élan commun, ce n’est que dans les conditions de recherches de thèses justes et de leur acceptation, que nos aspirations, nos discussions et même nos disputes auront de la valeur, seront utiles et fécondes (c’était précisément ainsi au Nabat). Quant aux disputes et aux polémiques entre de petites chapelles prêchant chacune sa vérité unique, elles ne pourront aboutir qu’à la continuation du chaos actuel, des querelles intestines interminables et de la stagnation du mouvement.

Il faut discuter en s’efforçant de trouver l’unité féconde, et non pas d’imposer à tout prix sa vérité contre celle d’autrui. Ce n’est que la discussion du premier genre qui mène à la vérité. Quant à l’autre discussion, elle ne mène qu’à l’hostilité, aux vaines querelles et à la faillite.

Publicités

L’histoire en question: La révolution russe vue côté anarchiste… Vision passée, vision présente (Voline)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 10 janvier 2016 by Résistance 71

Quelques considérations sur la révolution (russe)

Voline

 Extrait de “La révolution inconnue 1917-1921” (Livre II, chapitre 5.4)

 Note de Résistance 71 : Cet ouvrage, trilogie de plus de 700 pages, a été publié originellement en français par “Les Amis de Voline” en 1947. Voline, de son vrai nom Vsevolod Mikhaïlovitch Eichenbaum (1882-1945) est un poète, écrivain, journaliste et activiste anarchiste qui a participé non seulement à la révolution russe de 1917, mais avant à celle de 1905, 1907 et fut compagnon en tant qu’Ukrainien de naissance, de l’armée révolutionnaire insurrectionnelle et anarchiste ukrainienne de Nestor Makhno, condamné à mort par Trotski, il en réchappe miraculeusement et est banni d’URSS et viendra en Suisse puis en France où il mourra. Il est le père fondateur avec Sébastien Faure du concept de la “synthèse anarchiste” visant à rassembler tous les courants du mouvement libertaire. Voline est injustement peu connu du grand public et même dans le mouvement anarchiste, mais il fut un grand penseur, qui donna à l’anarchisme une dimension parfois “taoïste” de très bonne facture, Excellent narrateur et écrivain, ses écrits sont un régal tant sur le fond que sur la forme. Nous ne pouvons qu’encourager nos lecteurs à le lire. Son historiographie de la révolution russe est unique et essentielle, le premier soviet était anarchiste, il nous raconte la révolution russe de cet angle.

* * *

Naturellement, les masses populaires ne pouvaient pénétrer toutes les subtilités de ces diverses interprétations. Il leur était impossible – même lorsqu’elles entraient parfois en contact avec nos idées – de comprendre la portée réelle des différences dont il est question. Les travailleurs russes étaient les moins rompus aux choses de la politique. Ils ne pouvaient se rendre compte ni du machiavélisme ni du danger de l’interprétation bolcheviste.

Je me rappelle les efforts désespérés que je déployai pour prévenir les travailleurs, autant que cela me fut possible, par la parole et la plume, du danger imminent pour la vraie Révolution au cas où les masses permettraient au parti bolcheviste de s’installer solidement au pouvoir.

J’avais beau insister : les masses ne saisissaient pas le danger. Combien de fois on m’objectait ceci :  » Camarade, nous te comprenons bien. Et, d’ailleurs, nous ne sommes pas trop confiants. Nous sommes d’accord qu’il nous faut être quelque peu sur nos gardes, ne pas croire aveuglément, conserver au fond de nous-mêmes une méfiance prudente. Mais, jusqu’à présent, les bolcheviks ne nous ont jamais trahis ; ils marchent carrément avec nous, ils sont nos amis ; ils nous prêtent un bon coup de main et ils affirment qu’une fois au pouvoir ils pourront faire triompher aisément nos aspirations. Cela nous paraît vrai. Alors, pour quelles raisons les rejetterions-nous ? Aidons-les à conquérir le pouvoir et nous verrons après. « 

J’avais beau affirmer qu’on ne pourrait jamais réaliser les buts de la Révolution Sociale au moyen d’un pouvoir politique ; j’avais beau répéter qu’une fois organisé et armé, le pouvoir bolcheviste, tout en s’avérant fatalement impuissant comme les autres, serait pour les travailleurs infiniment plus dangereux et difficile à abattre que ne l’avait été ceux-là. Invariablement, on me répondait ceci :  » Camarade, c’est nous, les masses, qui avons renversé le tzarisme. C’est nous qui avons renversé le gouvernement bourgeois. C’est nous qui sommes prêts à renverser Kérensky. Eh bien, si tu as raison, si les bolcheviks ont le malheur de nous trahir, de ne pas tenir leurs promesses, nous les renverserons comme les autres. Et alors, nous marcherons définitivement et uniquement avec nos amis les anarchistes. « 

J’avais beau affirmer à nouveau que, pour telles et telles raisons, l’Etat bolcheviste serait beaucoup plus dur à renverser : on ne voulait, on ne pouvait me croire.

Il ne faut nullement s’en étonner puisque même dans les pays habitués aux méthodes politiques et où (comme en France) on en est plus ou moins dégoûté, les masses laborieuses, et même les intellectuels, tout en souhaitant la Révolution, n’arrivent pas encore à comprendre que l’installation au pouvoir d’un parti politique, même d’extrême-gauche, et l’édification d’un Etat, quelle que soit son étiquette, aboutiront à la mort de la Révolution. Pouvait-il en être autrement dans un pays tel que la Russie, n’ayant jamais fait la moindre expérience politique ?

Rentrant sur leurs navires de guerre de Pétrograd à Cronstadt après la victoire d’octobre 1917, les marins révolutionnaires entamèrent aussitôt une discussion sur le danger pouvant résulter de l’existence même du  » Conseil des Commissaires du Peuple  » au pouvoir. D’aucuns affirmaient, notamment, que ce  » sanhédrin  » politique serait capable de trahir un jour les principes de la Révolution d’octobre. Mais, dans leur ensemble, les marins, impressionnés surtout par la facile victoire de celle-ci, déclaraient en brandissant leurs armes :  » Dans ce cas, puisque les canons ont su atteindre le Palais d’Hiver, ils sauront aussi bien atteindre Smolny.  » (L’ex-Institut  » Smolny  » fut le premier siège du gouvernement bolcheviste à Pétrograd, aussitôt après la victoire. )

Comme nous le savons, I’idée politique, étatiste, gouvernementale n’était pas encore discréditée dans la Russie de 1917. Présentement, elle ne l’est encore dans aucun autre pays. Il faudra certainement du temps et d’autres expériences historiques pour que les masses, éclairées en même temps par la propagande, saisissent enfin nettement la fausseté, le vide, le péril de cette idée.

La nuit de la fameuse journée du 25 octobre, je me trouvais dans une rue de Pétrograd. Elle était obscure et calme. Au loin, on entendait quelques coups de fusil espacés. Subitement, une auto blindée me dépassa à toute allure. De l’intérieur de la voiture, une main lança un paquet de feuilles de papier qui volèrent en tous sens. Je me baissai et j’en ramassai une. C’était un appel du nouveau gouvernement  » aux ouvriers et paysans « , leur annonçant la chute du gouvernement de Kérensky et la liste du nouveau gouvernement  » des commissaires du peuple « , Lénine en tête.

Un sentiment compliqué de tristesse, de colère, de dégoût, mais aussi une sorte de satisfaction ironique s’emparèrent de moi  » Ces imbéciles (s’ils ne sont pas, tout simplement, des démagogues imposteurs, pensai-je), doivent s’imaginer qu’ils font ainsi la Révolution Sociale! Eh bien, ils vont voir… Et les masses vont prendre une bonne leçon !  »

Qui eût pu prévoir à ce moment que seulement quatre années plus tard, en 1921, aux dates glorieuses de février – du 25 au 28 exactement – les ouvriers de Pétrograd se révolteraient contre le nouveau gouvernement  » communiste  » ?

Il existe une opinion qui jouit de quelque crédit parmi les anarchistes. On prétend que, dans les conditions données, les anarchistes russes, renonçant momentanément à leur négation de la  » politique  » des partis, de la démagogie, du pouvoir, etc., auraient dû agir  » à la bolchevik « , c’est-à-dire former une sorte de parti politique et tenter de prendre provisoirement le pouvoir. Dans ce cas, dit-on, ils auraient pu  » entraîner les masses  » derrière eux, l’emporter sur les bolcheviks et saisir le pouvoir  » pour organiser ensuite l’anarchie « .

Je considère ce raisonnement comme fondamentalement et dangereusement faux.

Même si les anarchistes, dans ce cas, avaient remporté la victoire (ce qui est fort douteux), celle-ci, achetée au prix de l’abandon  » momentané  » du principe fondamental de l’anarchisme, n’aurait jamais pu aboutir au triomphe de ce principe. Entraînés par la force et la logique des choses, les anarchistes au pouvoir – quel non-sens ! – n’auraient réalisé qu’une variété du bolchevisme.

(J’estime que les récents événements d’Espagne et l’attitude de certains anarchistes espagnols qui acceptèrent des postes gouvernementaux, se lançant ainsi dans le vide de la  » politique  » et réduisant à néant la véritable action anarchiste, confirment, dans une large mesure, mon point de vue.)

Si une pareille méthode pouvait apporter le résultat recherché, s’il était possible d’abattre le pouvoir par le pouvoir, l’anarchisme n’aurait aucune raison d’être.  » En principe « , tout le monde est  » anarchiste « . Si les communistes, les socialistes, etc., ne le sont pas en réalité , c’est précisément parce qu’ils croient possible d’arriver à l’ordre libertaire en passant par le stade de la politique et du pouvoir. (Je parle de gens sincères.) Donc, si l’on veut supprimer le pouvoir par le moyen du pouvoir et des  » masses entraînées « , on est communiste, socialiste, tout ce qu’on voudra mais on n’est pas anarchiste. On est anarchiste, précisément, parce qu’on tient pour impossible de supprimer le pouvoir, l’autorité et l’Etat à l’aide du pouvoir, de l’autorité et de l’Etat (et des masses entraînées). Dès qu’on a recours à ces moyens – ne serait-ce que  » momentanément  » et avec de très bonnes intentions – on cesse d’être anarchiste, on renonce à l’anarchisme, on se rallie au principe bolcheviste.

L’idée de chercher à entraîner les masses derrière le pouvoir est contraire à l’anarchisme qui, justement, ne croit pas que les hommes puissent arriver jamais à leur véritable émancipation par ce chemin.

Je me rappelle, à ce propos, une conversation avec la très connue camarade Marie Spiridonova, animatrice du parti socialiste-révolutionnaire de gauche, en 1919 (ou 1920), à Moscou.

(Au risque de sa vie, Marie Spiridonova exécuta, jadis, un des plus farouches satrapes du tzar. Elle avait subi des tortures, frôlé la mort et séjourné longuement au bagne. Libérée par la révolution de février 1917, elle adhéra au parti socialiste-révolutionnaire de gauche et devint un de ses piliers. C’était une révolutionnaire des plus sincères : dévouée, écoutée, estimée.)

Lors de notre discussion, elle m’affirma que les socialistes-révolutionnaires de gauche se représentaient le pouvoir sous une forme très restreinte : un pouvoir réduit au minimum, donc très faible, très humain et surtout très provisoire.  » Juste le strict nécessaire permettant, le plus rapidement possible, de l’affaiblir, de l’effriter et de le laisser s’évanouir.  » –  » Ne vous trompez pas, lui dis-je : le pouvoir n’est jamais une  » boule de sable  » qui, à force d’être roulée, se désagrège ; c’est toujours une  » boule de neige  » qui, roulée, ne fait qu’augmenter de volume. Une fois au pouvoir, vous ferez comme les autres.  »

Et les anarchistes aussi, aurais-je pu ajouter.

Dans le même ordre d’idées, je me souviens d’un autre cas frappant.

En 1919, je militais en Ukraine. A cette époque, les masses populaires étaient déjà forcément désillusionnées par le bolchevisme. La propagande anarchiste en Ukraine (où les bolcheviks ne l’avaient pas encore totalement supprimée) commençait à remporter un vif succès.

Une nuit, des soldats rouges, délégués par leurs régiments, vinrent au siège de notre Groupe de Kharkov et nous déclarèrent ceci :  » Plusieurs unités de la garnison, déçues par le bolchevisme et sympathisant avec les anarchistes, sont prêtes à agir. On pourrait arrêter sans inconvénient, une de ces nuits, les membres du gouvernement bolcheviste d’Ukraine et proclamer un gouvernement anarchiste qui serait certainement meilleur. Personne ne s’y opposerait, tout le monde en ayant assez du pouvoir bolcheviste. Nous demandons donc au parti anarchiste, dirent-ils, de se mettre d’accord avec nous, de nous autoriser à agir en son nom pour préparer l’action, de procéder à l’arrestation du gouvernement présent et de prendre le pouvoir à sa place, avec notre aide. Nous nous mettons entièrement à la disposition du parti anarchiste.  »

Le malentendu était évident. Rien que le terme :  » parti anarchiste  » en témoignait. Les braves militaires n’avaient aucune notion de l’anarchisme. Ils avaient dû en entendre parler vaguement ou avaient assisté à quelque meeting.

Mais le fait était là. Deux solutions éventuelles se présentaient à nous : ou bien profiter de ce malentendu, faire arrêter le gouvernement bolcheviste et  » prendre le pouvoir  » en Ukraine ; ou bien expliquer aux soldats leur erreur, leur faire comprendre le fond même de l’anarchisme et renoncer à l’aventure.

Naturellement, nous nous arrêtâmes à cette dernière solution. Pendant deux heures, j’exposai aux soldats notre point de vue :  » Si, leur dis-je alors, de vastes masses se soulevaient pour une nouvelle révolution, abandonnant franchement le gouvernement et ayant conscience qu’il ne faut pas le remplacer par un autre pour organiser leur vie nouvelle sur d’autres bases, ce serait la bonne, la vraie Révolution, et tous les anarchistes marcheraient avec les masses. Mais si nous – un groupe d’hommes – arrêtons le gouvernement bolcheviste pour nous mettre à sa place, rien ne changerait au fond. Et, par la suite, entraînés par le même système, nous ne pourrions pas faire mieux que les bolcheviks.  »

Les soldats finirent par comprendre mes explications et partirent en jurant de militer dorénavant pour la véritable Révolution et pour l’idée anarchiste.

Mais ce qui est inconcevable, c’est qu’il existe de nos jours des  » anarchistes  » – et non des  » derniers  » – qui me reprochent de ne pas avoir  » pris le pouvoir  » à ce moment-là. Selon eux, nous aurions dû marcher, faire arrêter le gouvernement bolcheviste et nous installer à sa place. Ils prétendent que nous avons manqué là une belle occasion de réaliser nos idées… à l’aide du pouvoir, ce qui est contraire à nos idées.

Combien de fois ai-je dit à mon auditoire, en pleine Révolution:  » N’oubliez jamais que pour vous, au-dessus de vous, à votre place, personne ne pourra rien faire. Le  » meilleur  » gouvernement ne pourra que faire faillite. Et si, un jour, vous apprenez que tenté par l’idée politique et autoritaire, moi, Voline, j’ai accepté un poste gouvernemental, devenant  » commissaire « , ou  » ministre « , ou quelque chose de semblable, deux semaines après, camarades, vous pourrez me fusiller en toute tranquillité d’esprit et de conscience, sachant que j’ai trahi la vérité, la vraie cause et la véritable Révolution !  » 

L’histoire en question: La révolution russe vue côté anarchiste… La naissance des soviets (Voline)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, documentaire, militantisme alternatif, politique et social, résistance politique, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , on 7 janvier 2016 by Résistance 71

“L’auteur a vécu la Révolution de 1917 (et aussi celle de 1905). Il y a activement participé. Et il désire en exposer et examiner, avec une parfaite objectivité ; les faits authentiques. Tel est son seul souci. S’il ne l’avait pas, il n’aurait jamais songé à écrire ce livre.

Ce souci d’un exposé franc et d’une analyse impartiale est favorisé par la position idéologique de l’auteur. Depuis 1908, il n’appartient à aucun parti politique. Par ses convictions personnelles, il sympathise avec le courant libertaire. Il peut se permettre le luxe d’être objectif car, libertaire, il n’a aucun intérêt à trahir la vérité, aucune raison de « truquer » : il ne s’intéresse ni au pouvoir, ni à un poste de dirigeant, ni à des privilèges, ni même au triomphe « à tout prix » d’une doctrine. Il ne cherche qu’à établir la vérité,car seule la vérité est féconde. Sa passion, son unique ambition est de faire comprendre les événements à la lumière des faits exacts, car seule une telle compréhension permet de formuler des conclusions justes et utiles.
Comme toute Révolution, la Révolution russe possède un trésor de faits ignorés, même insoupçonnés.”

~ Les Amis de Voline (1947) ~

 

La naissance des soviets

 

Voline

 

Extrait de “La révolution inconnue 1917-1921”

 

Note de Résistance 71 : Cet ouvrage, trilogie de plus de 700 pages, a été publié originellement en français par “Les Amis de Voline” en 1947. Voline, de son vrai nom Vsevolod Mikhaïlovitch Eichenbaum (1882-1945) est un poète, écrivain, journaliste et activiste anarchiste qui a participé non seulement à la révolution russe de 1917, mais avant à celle de 1905, 1907 et fut compagnon en tant qu’Ukrainien de naissance, de l’armée révolutionnaire insurrectionnelle et anarchiste ukrainienne de Nestor Makhno, condamné à mort par Trotski, il en réchappe miraculeusement et est banni d’URSS et viendra en Suisse puis en France où il mourra. Il est le père fondateur avec Sébastien Faure du concept de la “synthèse anarchiste” visant à rassembler tous les courants du mouvement libertaire. Voline est injustement peu connu du grand public et même dans le mouvement anarchiste, mais il fut un grand penseur, qui donna à l’anarchisme une dimension parfois “taoïste” de très bonne facture, Excellent narrateur et écrivain, ses écrits sont un régal tant sur le fond que sur la forme. Nous ne pouvons qu’encourager nos lecteurs à le lire. Son historiographie de la révolution russe est unique et essentielle, le premier soviet était anarchiste, il nous raconte la révolution russe de cet angle.

* * *

Nous arrivons maintenant à l’un des points les plus importants de la Révolution russe : l’origine et la première activité des « Soviets ».

Encore un fait paradoxal : c’est en même temps un des points les moins connus et les plus défigurés de la Révolution.

Dans tout ce qui a paru à ce jour sur l’origine des « Soviets » – je parle non seulement des études étrangères, mais aussi de la documentation russe – il existe une lacune qui saute aux yeux du lecteur intéressé : personne n’a pu encore établir avec précision quand, ou et comment fut créé le premier « Soviet » ouvrier .

Jusqu’à présent, presque tous les écrivains et historiens, aussi bien bourgeois que socialistes (« mencheviks », « bolcheviks » ou autres) plaçaient la naissance du premier « Soviet ouvrier » vers la fin de l’année 1905, au moment de la grève générale d’octobre, du fameux Manifeste tzariste du 17 octobre et des événements qui suivirent. Or, c’est faux. En lisant ces pages on comprendra le pourquoi de cette lacune.

Certes, quelques auteurs – notamment P. Milioukov dans ses mémoires – font vaguement allusion à une ébauche des futurs « Soviets » au début de 1905. Mais ils ne donnent aucune précision. Et quand ils essayent d’en donner une, ils se trompent. Ainsi Milioukov croit avoir trouve le berceau des Soviets dans la « Commission Chidlovsky ». Ce fut une entreprise officielle – semi-gouvernementale, semi-libérale – qui tenta vainement de résoudre, au lendemain du 9 janvier 1905, avec la collaboration de quelques délégués ouvriers officiels, certains problèmes sociaux. D’après Milioukov, il y avait, parmi ces délégués, un intellectuel, un certain Nossar, qui plus tard forma avec quelques autres délégués, en marge de la Commission, un « Soviet » – le premier Soviet ouvrier – dont ce même Nossar devint l’animateur et le président. C’est vague. Et surtout ce n’est pas exact. Lorsque Nossar – le lecteur le verra plus loin – se présenta à la « Commission Chidlovsky », il était déjà membre – et même président – du premier Soviet ouvrier qui anait été créé avant cette « Commission » et n’avait aucun rapport avec celle-ci . D’autres auteurs eommettent des erreurs analogues.

Les sociaux-démocrates prétendent parfois avoir été les véritables instigateurs du premier Soviet.

Les bolcheviks s’efforcent souvent de leur ravir cet honneur.

Tous se trompent, ne connaissant pas la vérité qui est fort simple : aucun parti, aucune organisation fixe, aucun « leader » n’ont inspiré l’idée du premier Soviet. Celui-ci surgit spontanément, à la suite d’un accord collectif, au sein d’un petit groupement fortuit et de caractère absolument privé .(3)

Ce que le lecteur trouvera ici, à ce sujet, est tout à fait inédit et constitue un des chapitres les plus inattendus de la « Révolution inconnue ». Il est temps que la vérité historique soit reconstituée. Ceci d’autant plus que cette vérité est suffisamment suggestive.

Le lecteur m’excusera d’avoir à parler ici de ma propre personne. Involontairement, j’ai été mêlé de près à la naissance du premier « Soviet des délégués ouvriers « , créé à Saint-Pétersbourg, non pas à la fin, mais en janvier-février 1905.

Aujourd’hui, je dois être à peu près le seul qui puisse relater et fixer cet épisode historique, à moins que l’un des ouvriers qui prirent part alors à l’action soit encore en vie et à même de le raconter un jour.

Plusieurs fois, déjà, le désir m’a pris de raconter les faits. En parcourant la presse – russe et étrangère – ayant trait aux événements de 1905 et aux Soviets. j’y constatais toujours la même lacune : aucun auteur n’était en état de dire exactement où, quand et comment surgit le premier Soviet ouvrier en Russie. Tout ce qu’on savait, tout ce qu’on sait jusqu’à présent, c’est que ce Soviet naquit à Saint-Pétersbourg, en 1905, et que son premier président fut un clerc d’avoué pétersbourgeois, Nossar , plus connu au Soviet sous le nom de Khroustaleff . Mais d’où et comment vint l’idée de ce Soviet ? Par qui fut-elle lancée ? Dans quelles circonstances fut-elle adoptée et réalisée ? Comment et pourquoi Nossar devint-il président ? D’où venait-il, de quel parti était-il ? Quelle a été la composition de ce premier Soviet ? Quelle fut sa première fonction ? Toutes ces questions, historiquement intéressantes, demeurent encore sans réponse.

Soulignons que cette lacune est compréhensible. La naissance du premier Soviet fut un événement d’ordre tout à fait privé. Elle eut lieu dans une ambiance très intime, à l’abri de toute publicité, en dehors de toute campagne ou action d ‘envergure .

Le lecteur peut obtenir lui-même une preuve indirecte de ce que j’avance. Dans la presse qui traite ce point de la Révolution russe, il trouvera bien le nom de Nossar-Khroustaleff , d’ailleurs cité presque incidemment. Mais, il constatera aussitôt cette chose étrange : personne ne dit jamais où ni comment apparut sur la scène cet homme, pourquoi et dans quelles circonstances il devint président du premier Soviet, etc. En ce qui concerne la presse socialiste, elle est même visiblement gênée de devoir parler de Nossar. Elle cite son nom presque à contre-coeur. Ne pouvant pas se taire sur le fait historique (ce qu’elle préférerait), elle balbutie sur Nossar et son rôle quelques mots inintelligibles ou inexacts et se hâte de passer à l’activité des Soviets à la fin de 1905, lorsque le président du Soviet de Saint-Pétersbourg devint Léon Trotsky.

On comprend aisément cette discrétion, cette gêne et cette hâte. D’abord, ni les historiens, ni les socialistes (y compris Trotsky), ni les partis politiques en général, n’ont jamais rien su de la véritable origine des Soviets , et il est, certes, gênant de l’avouer. Ensuite, même si les socialistes apprenaient les faits et voulaient en tenir compte, il leur faudrait avouer qu’ils n’y furent absolument pour rien et qu’ils surent seulement mettre à profit, beaucoup plus tard, le fait existant. Voilà pourquoi, qu’ils connaissent ou non la vérité, ils essayeront toujours, autant qu’ils le pourront, de glisser sur ce fait et de présenter les choses à leur avantage.

Ce qui m’a empêché, jusqu’à présent, de raconter les faits (4) c’est, avant tout, un sentiment de gêne causé par la nécessité d’avoir à parler de moi-même. D’autre part, je n’ai jamais eu l’occasion de parler des Soviets, dans la « grande presse » à laquelle, d’ailleurs, je ne collabore pas. Le temps a passé sans que je me sois décidé à rompre le silence sur l’origine des Soviets, à combattre les erreurs et les légendes, à dévoiler la vérité.

Une fois pourtant, vivement impressionné par les allusions prétentieuses et mensongères de certains articles de revues, j’allai, il y a plusieurs anmées, voir M. Melgounoff, éditeur d’une revue historique russe à Paris. Je lui proposai de faire, à titre purement documentaire, le récit exact de la naissance du premier Soviet ouvrier. La proposition n’eut pas de suite : d’une part parce que l’éditeur ne voulut pas accepter a priori ma condition de ne rien changer dans la copie ; d’autre part, parce que je compris que sa revue était loin d’être une publication historique impartiale.

Obligé de parler des Soviets, je révèle les faits tels qu’ils se sont produits. Et si la presse – historique ou autre – s’y intéresse, elle n’a qu’à puiser la vérité ici.

L’année 1904 me trouva absorbé par un intense travail de culture et d’enseignement parmi les ouvriers de Saint-Pétersbourg. Je poursuivais seul ma tâche, d’après une méthode qui m’était propre. Je n’appartenais à aucun parti politique, tout en étant intuitivement révolutionnaire. Je n’avais, d’ailleurs, que 22 ans, et je venais à peine de quitter l’Université.

Vers la fin de l’année, le nombre des ouvriers qui s’instruisaient sous ma conduite dépassait la centaine.

Parmi mes élèves se trouvait une jeune femme qui, de même que son mari, adhérait à l’une des « Sections ouvrières » de Gapone. Jusque-là, j’avais à peine entendu parler de Gapone et de ses « sections ». Un soir, mon élève m’emmena à la section de notre arrondissement, voulant m’intéresser à cette ceuvre et particulièrement à la personne de son animateur. Gapone devait, ce soir-là, assister pcrsonnellement à la réunion.

A ce moment, on n’était pas encore fixé sur le véritable rôle de Gapone. Les ouvriers avancés, tout en se méfiant quelque peu de son oeuvre – parce qu’elle était légale et émanait du gouvernement – l’expliquaient à leur façon. La conduite assez mystérieuse du prêtre paraissait confirmer leur version. Ils étaient d’avis, notamment, que sous la cuirasse protectrice de la légalité, Gapone préparait en réalité un vaste mouvement révolutionnaire. (Là est une des raisons pour lesquelles beaucoup d’ouvriers se refusèrent plus tard à croire au rôle policier de l’homme. Ce rôle étant définitivement dévoilé, quelques ouvriers, amis intimes de Gapone, se suicidèrent.)

Fin décembre donc, je fis la connaissance de Gapone.

Sa personnalité m’intrigua vivement. De son côté, il parut – ou voulut paraître – s’intéresser à mon oeuvre d’éducation.

Il fut entendu que nous nous reverrions pour en reparler d’une façon plus approfondie, et dans ce but Gapone me remit sa carte de visite avec son adresse.

Quelques jours plus tard commença la fameuse grève de l’usine Poutiloff. Et, peu après, exactement le 6 janvier (1905) au soir, mon élève, toute émue, vint me dire que les événements prenaient une tournure exceptionnellement grave ; que Gapone déclenchait un mouvement formidable des masses ouvrières de la capitale ; qu’il parcourait toutes les sections, haranguant la foule et l’appelant à se rendre le dimanche 9 janvier devant le Palais d’Hiver pour remettre une « pétition » au tzar; qu’il avait déjà rédigé le texte de cette pétition et qu’il allait lire et commenter celle-ci dans notre Section le lendemain soir, 7 janvier.

La nouvelle me parut à peine vraisemblable. Je décidai de passer le lendemain soir à la Section, voulant juger la situation par moi-même.

Le lendemain, je me rendis à la Section. Une foule considérable s’y pressait, remplissant la salle et la rue, malgré le froid intense. Elle était grave et silencieuse. A part les ouvriers, il y avait là beaucoup d’éléments très variés : intellectuels, étudiants, militaires, agents de police petits commerçants du quartier, etc. Il y avait aussi beaucoup de femmes. Aucun service d’ordre.

Je pénétrai dans la salle. On y attendait « le père Gapone » d’une minute à l’autre.

Il ne tarda pas à arriver. Rapidement il se fraya un passage jusqu’à l’estrade à travers une masse compacte d’hommes, tous debout, serrés les uns contre les autres. La salle pouvait en contenir un millier.

Un silence impressionnant se fit. Et aussitôt, sans même se débarrasser de sa vaste pelisse qu’il déboutonna à peine, laissant voir la soutane et la croix de prêtre en argent, son grand bonnet d’hiver enlevé d’un geste brusque et décidé, laissant tomber en désordre ses longs cheveux, Gapone lut et expliqua la pétition à cette foule attentive et frémissante dés les premiers mots.

Malgré sa voix fortement enrouée – depuis quelques jours il se dépensait sans répit – sa parole lente, presque solennelle, mais en méme temps simple, chaude et visiblement sincère, allait droit au coeur de tous ces gens qui répondaient en délire à ses adjurations et à ses appels.

L’impression était fascinante. On sentait que quelque chose d’immense, de décisif, allait se produire. Il me souvient que je tremblais d’une émotion extraordinaire pendant tout le temps de la harangue.

Celle-ci à peine terminée, Gapone descendit de l’estrade et partit précipitamment, entouré de quelques fidèles, invitant la foule au dehors à écouter la pétition qui devait être relue par un de ses collaborateurs.

Séparé de lui par tout ce monde, le voyant pressé, absorbé, épuisé par un effort surhumain, et entouré d’amis, je ne cherchai pas à l’approcher. D’ailleurs, c’était inutile. J’avais compris que mon élève disait vrai : un formidable mouvement de masses, d’une gravité exceptionnelle, était imminent.

Le jour suivant, 8 janvier, au soir, je me rendis de nouveau à la Section. Je voulais voir ce qui s’y passait. Et surtout je cherchais à prendre contact avec les masses, à me mêler à leur action, à déterminer ma conduite personnelle. Plusieurs de mes élèves m’accompagnaient.

Ce que je trouvai à la Section me dicta mon devoir.

Je vis d’abord, à nouveau, une foule recueillie stationner dans la rue. J’appris qu’à l’intérieur un membre de la Section était en train de lire la « pétition ». J’attendis.

Quelques instants après, la porte s’ouvrit bruyamment. Un millier de personnes sortit de la salle. Un autre millier s’y précipita. J’entrai avec les autres.

Aussitôt la porte refermée, un ouvrier gaponiste assis sur l’estrade commença à donner connaissance de la pétition.

Hélas ! c’était lamentable. D’une voix faible et monotone, sans entrain, sans la moindre explication ni conclusion, l’homme marmottait le texte dévant une masse attentive et anxieuse. Dix minutes lui suffirent pour terminer son endormante lecture. Après la salle fut vidée pour recevoir un nouveau millier d’hommes.

Rapidement je consultai mes amis. Notre décision fut prise. Je me précipitai vers l’estrade. Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais parlé devant les masses. Mais je n’hésitai pas. Il fallait à tout prix changer la façon de renseigner et de soulever le peuple.

Je m’approchai de l’ouvrier qui s’apprêtait à reprendre sa besogne. « Vous devez être joliment fatigué, lui dis-je. Laissez-moi vous remplacer…  » L’homme me regarda surpris, interloqué. Il me voyait pour la première fois. « N’ayez pas peur, continuai-je : Je suis un ami de Gapone. En voici la preuve… » Et je lui tendis la carte de visite de ce dernier. Mes amis appuyèrent l’offre.

L’homme finit par acquiescer. Il se leva, me remit la pétition et se retira.

Aussitôt je commençai la lecture, puis continuai par l’interprétation du document en soulignant surtout les passages essentiels : protestations et revendications, en insistant tout particulièrement sur la certitude d’un refus de la part du tzar.

Je lus ainsi la pétition plusieurs fois, jusqu’à une heure très avancée de la nuit. Et je couchai à la Section, avec des amis, sur des tables rapprochées les unes des autres.

Le lendemain matin – le fameux 9 janvier – je dus lire la pétition une ou deux fois encore. Ensuite nous sortîmes dans la rue. Une foule énorme nous y attendait, prête à se mettre en mouvement au premier signe. Vers 9 heures, mes amis et moi ayant formé, bras dessus, bras dessous, les trois premiers rangs, nous invitâmes la masse à nous suivre et nous nous dirigeâmes vers le Palais. La foule s’ébranla et nous suivit en rangs serrés.

Inutile de dire que nous ne parvînmes pas à la place du Palais. Obligés de traverser la Néva, nous nous heurtâmes aux abords du pont dit « Troïsky » à un barrage de troupes. Après quelques sommations sans effet, on tira sur nous à plusieurs reprises. A la deuxième salve, particulièrement meurtrière, la foule s’arrêta et se dispersa, laissant sur le terrain une trentaine de morts et une soixantaine de blessés. Il faut dire cependant que beaucoup de soldats tirèrent en l’air; de nombreuses vitres, aux étages supérieurs des maisons faisant face aux troupes, volèrent en éclats sous le choc des balles.

Quelques jours passèrent. La grève restait quasi générale à Saint-Pétersbourg.

Il est à souligner que cette vaste grève avait surgi spontanément. Elle ne fut déclenchée par aucun parti politique, par aucun organisme syndical (à l’époque, il n’y en avait pas en Russie), ni même par un comité de grève. De leur propre chef, et dans un élan tout à fait libre, les masses ouvrières abandonnèrent usines et chantiers. Les partis politiques ne surent même pas profiter de l’occasion pour s’emparer, selon leur habitude, du mouvement. Ils restèrent complètement à l’écart.

Cependant, la troublante question se posa aussitôt devant les ouvriers : Que faire maintenant ?

La misère frappait à la porte des grévistes. I1 fallait y faire face sans délai. D’autre part, on se demandait, partout, de quelle façon les ouvriers devraient et pourraient continuer la lutte. Les « Sections », privées de leur chef, se trouvaient désemparées et à peu près impuissantes. Les partis politiques ne donnaient pas signe de vie. Pourtant, la nécessité d’un organisme qui coordonnerait et mènerait l’action se faisait sentir impérieusement.

Je ne sais pas comment ces problèmes étaient envisagés et résolus dans divers quartiers de la capitale. Peut-être, certaines « Sections » surent-elles au moins venir matériéllement en aide aux grévistes de leurs régions. Quant au quartier où j’habitais, les événements y prirent une tournure particulière. Et, comme le lecteur le verra, ils conduisirent plus tard à une action généralisée .

Tous les jours, des réunions d’une quarantaine d’ouvriers de mon quartier avaient lieu chez moi. La police, momentanément, nous laissait tranquilles. Depuis les derniers événements elle gardait une neutralité mystérieuse Nous mettions cette neutralité à profit. Nous cherchions des moyens d’agir. Nous étions à la veille de prendre certaines décisions. Mes élèves décidèrent, d’accord avec moi, de liquider notre organisation d’études, d’adhérer, individuellement, à des partis révolutionnaires et de passer ainsi à l’action. Car, tous, nous considérions les événements comme des prémices d’une révolution imminente.

Un soir – une huitaine de jours après le 9 janvier – on frappa à la porte de ma chambre. J’étais seul. Un homme entra : jeune, de grande taille, d’allure franche et sympathique.

– Vous êtes un tel ? – me demanda-t-il. Et, sur mon geste affirmatif, il continua :

– Je vous cherche depuis quelque temps déjà. Enfin, hier, j’ai appris votre adresse. Moi, je suis Georges Nossar, clerc d’avoué. Je passe tout de suite à l’objet de ma visite. Voici de quoi il s’agit. J’ai assisté, le 8 janvier, à votre lecture de la « Pétition ». J’ai vu que vous aviez beaucoup d’amis, beaucoup de relations dans les milieux ouvriers. Et il me semble que vous n’appartenez à aucun parti politique.

– C’est exact !

– Alors, voici. Je n’adhère, moi non plus, à aucun parti, car je me méfie. Mais, personnellement, je suis révolutionnaire, je sympathise avec le mouvement ouvrier. Or, jusqu’à présent, je n’ai pas une seule connaissance parmi les ouvriers. Par contre, j’ai de vastes relations dans les milieux bourgeois libéraux, oppositionnels. Alors, j’ai une idée. Je sais que des milliers d’ouvriers, leurs femmes et leurs enfants, subissent déjà des privations terribles du fait de la grève. Et, d’autre part, je connais de riches bourgeois qui ne demandent pas mieux que de porter secours à ces malheureux. Bref, je pourrais collecter, pour les grévistes, des fonds assez importants. Il s’agit de les distribuer d’une façon organisée, juste, utile. Pour cela, il faut avoir des relations dans la masse ouvrière. J’ai pensé à vous. Ne pourriez-vous pas, d’accord avec vos meilleurs amis ouvriers, vous charger de recevoir et de distribuer parmi les grévistes et les familles des victimes du 9 janvier les sommes que je vous procurerais ?

J’acceptai d’emblée. Au nombre de mes amis se trouvait un ouvrier qui pouvait disposer de la camionnette de son patron pour aller visiter les grévistes et distribuer les secours.

Le lendemain soir, je réunis mes amis. Nossar était là. Il nous apportait déjà quelques milliers de roubles. Notre action commença tout de suite.

Pendant quelque temps, nos journées furent entièrement absorbées par cette besogne. Le soir je recevais des mains de Nossar, contre reçu, les fonds nécessaires et dressais le programme de mes visites. Et le lendemain, aidé par mes amis, je distribuais l’argent aux grévistes. Nossar lia ainsi amitié avec les ouvriers qui venaient me voir.

Cependant, la grève tirait à sa fin. Tous les jours des ouvriers reprenaient le travail. En même temps, les fonds s’épuisaient.

Alors apparut de nouveau la grave question : Que faire ? Comment poursuivre l’action ? Et que pourrait-elle être maintenant ?

La perspective de nous séparer à jamais, sans tenter de continuer une activité commune, nous paraissait pénible et absurde. La décision que nous avions prise : adhérer individuellement à un parti de notre choix, ne nous satisfaisait pas. Nous cherchions autre chose.

Habituellement, Nossar participait à nos discussions.

C’est alors qu’un soir où, comme d’habitude, il y avait chez moi plusieurs ouvriers – et que Nossar était des nôtres – l’idée surgit parmi nous de créer un organisme ouvrier permanent : une sorte de comité ou plut6t de conseil qui veillerait sur la suite des événements, servirait de lien entre tous les ouvriers, les renseignerait sur la situation et pourrait, le cas échéant, rallier autour de lui les forces ouvrières révolutionnaires.

Je ne me rappelle pas exactement comment cette idée nous vint. Mais je crois me souvenir que ce furent les ouvriers eux-mêmes qui l’avancèrent.

Le mot Soviet qui, en russe, signifie précisément conseil, fut prononcé pour la première fois dans ce sens spécifique.

En somme, il s’agissait, dans cette première ébauche, d’une sorte de permanence ouvrière sociale .

L’idée fut adoptée. Séance tenante, on essaya de fixer les bases d’organisation et de fonctionnement de ce « Soviet ».

Alors, rapidement, le projet prit de l’envergure.

On décida de mettre les ouvriers de toutes les grandes usines de la capitale au courant de la nouvelle création et de procéder, toujours dans l’intimité, aux élections des membres de cet organisme qu’on appela, pour la première fois, Conseil (Soviet) des délégués ouvriers .

En même temps, on posa une autre question : Qui dirigera les travaux du Soviet ? Qui sera placé à sa tête pour le guider ?

Les ouvriers présents, sans hésitation, me proposèrent ce poste.

Très touché par leur confiance, je déclinai néanmoins catégoriquement leur offre. Je dis à mes amis : « Vous êtes des ouvriers . Vous voulez créer un organisme qui devra s’occuper de vos intérêts ouvriers . Apprenez donc, dès le début, à mener vos affaires vous-mêmes . Ne confiez pas vos destinées à ceux qui ne sont pas des vôtres. Ne vous imposez pas de nouveaux maîtres ; ils finiront par vous dominer et vous trahir. Je suis persuadé qu’en ce qui concerne vos luttes et votre émancipation, personne, en dehors de vous-mêmes, ne pourra jamais aboutir à un vrai résultat. Pour vous, au-dessus de vous, à la place de vous-mêmes, personne ne fera jamais rien. Vous devez trouver votre président, votre secrétaire et les membres de votre commission administrative dans vos propres rangs . Si vous avez besoin de renseignements, d’éclaircissements, de certaines connaissances spéciales, de conseils, bref, d’une aide intellectuelle et morale qui relève d’une instruction approfondie, vous pouvez vous adresser à des intellectuels, à des gens instruits qui devront être heureux non pas de vous mener en maîtres, mais de vous apporter leur concours sans se mêler à vos organisations. Il est de leur devoir de vous prêter ce concours, car ce n’est pas de votre faute si l’instruction indispensable vous fait défaut. Ces amis intellectuels pourront même assister à vos réunions – avec voix consultative, sans plus. »

J’y ajoutai une autre objection : « Comment voulez-vous, dis-je, que je sois membre de votre organisation, n’étant pas ouvrier ? De quelle façon pourrais-je y pénétrer ? »

A cette dernière question, il me fut répondu que rien ne serait plus facile : on me procurerait une carte d’ouvrier et je ferais partie de l’organisation sous un nom d’emprunt.

Je m’élevai vigoureusement contre un tel procédé. Je le jugeai non seulement indigne de moi-même et des ouvriers, mais dangereux, néfaste. « Dans un mouvement ouvrier, dis-je, tout doit être franc, droit, sincère. »

Malgré mes suggestions, les amis ne se sentirent pas assez forts pour pouvoir se passer d’un « guide ». Ils offrirent donc le poste de président à Nossar. Celui-ci, n’ayant pas les mêmes scrupules que moi, l’accepta.

Quelques jours plus tard, on lui procurait une carte ouvrière au nom de Khroustaleff , délégué d’une usine.

Bientôt les délégués de plusieurs usines de Saint-Pétersbourg tinrent leur première réunion.

Nossar-Khroustaleff en fut nommé président.

Du même coup, il devenait président de l’organisation : poste qu’il conserva par la suite, .jusqu’à son arrestation.

Le premier Soviet était né.

Quelque temps après, le Soviet de Saint-Pétersbourg fut complété par d’autres délégués d’usines. Leur nombre devint imposant.

Pendant plusieurs semaines le Soviet siégea assez régulièrement, tantôt ouvertement, tantôt en cachette. Il publiait une feuille d’informations ouvrières : Les Nouvelles (Izvestia) du Soviet des délégués ouvriers . En même temps, il dirigeait le mouvement ouvrier de la capitale. Nossar alla, un moment, à la « Commission Chidlovsky », citée plus haut, comme délégué de ce premier Soviet. Désillusionné, il la quitta.

Un peu plus tard, poursuivi par le gouvernement, ce premier Soviet dut cesser presque totalement ses réunions.

Lors du mouvement révolutionnaire d’octobre 1905, le Soviet, entièrement réorganisé, reprit ses réunions publiques. C’est depuis ce moment-là que son existence fut largement connue. Et c’est ainsi que s’explique, en partie, l’erreur courante concernant ses origines. Nul ne pouvait savoir ce qui s’était passé dans l’intimité d’une chambre privée. Nossar – le lecteur trouvera ailleurs quelques mots sur son sort personnel – n’en a, probablement, jamais parlé à personne. De toute façon, pour autant que je sache, il n’a jamais raconté ces faits publiquement. Et quant aux ouvriers au courant de l’affaire, pas un n’eut, certainement, l’idée de la communiquer à la presse (5).

Le parti social-démocrate finit par réussir à pénétrer dans ce Soviet et à s’y emparer d’un poste important. Le social-démocrate Trotsky, le futur commissaire bolchevique, y entra et s’en fit nommer secrétaire. Par la suite, lorsque Khroustaleff-Nossar fut arrêté, Trotsky en devint président.

L’exemple donné par les travailleurs de la capitale en janvier 1905 fut suivi par ceux de plusieurs autres villes. Des Soviets ouvriers furent créés çà et là. Toutefois, leur existence – à l’époque – fut éphémère : ils furent vite repérés et supprimés par les autorités locales.

Par contre – nous l’avons vu – le Soviet de Saint-Pétersbourg se maintint pendant quelque temps. Le gouvernement central, en très mauvaise posture après le 9 janvier et surtout à la suite des revers cruels dans sa guerre avec le Japon, n’osa y toucher. Il se borna, pour l’instant, à l’arrestation de Nossar.

D’ailleurs, la grève de janvier s’était éteinte d’elle-même : à défaut d’un mouvement de plus vaste envergure, l’activité de ce premier Soviet dut être réduite bientôt à des tâches insignifiantes.

Tout à la fin de 1905, le Soviet de Saint-Pétersbourg fut supprimé à son tour. A ce moment-là, le gouvernement tzariste reprit pied, « liquida » les derniers vestiges du mouvement révolutionnaire de 1905, arrêta Trotsky ainsi que des centaines de révolutionnaires, et brisa toutes les organisations politiques de gauche.

Le Soviet de Saint-Pétersbourg (devenu Pétrograd) réapparut lors de la Révolution décisive de février-mars 1917, en même temps que se créèrent des Soviets dans toutes les villes et localités importantes du pays.

Histoire et anarchisme: La véritable origine des « soviets » ou « assemblées… »

Posted in actualité, autogestion, démocratie participative, désinformation, guerres imperialistes, politique et lobbyisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , on 2 juin 2015 by Résistance 71

“Le parti bolchéviste s’empara de l’action [la révolution de 1917] et au lieu de prêter simplement main forte aux travailleurs dans leurs efforts pour achever la révolution et pour s’émanciper, au lieu de les aider dans leur lutte, rôle que dans leur pensée les ouvriers lui assignaient, rôle qui normalement devrait être celui de tous les idéologues révolutionnaires et qui n’exige nullement la prise ni l’exercice du “pouvoir politique”, au lieu de remplir ce rôle, le parti bolchéviste [marxiste], une fois au pouvoir, s’y installa naturellement en maître absolu ; et il s’y corrompit très vite. Il s’organisa en une caste privilégiée et par la suite, écrasa et subjugua la classe ouvrière pour l’exploiter sous des formes nouvelles, pour ses propres intérêts.

De ce fait, toute la révolution sera faussée, déviée, égarée. Lorsque les masses populaires se seront rendus compte de l’erreur et du péril, il sera trop tard. […] La révolution émancipatrice véritable aura été une fois de plus étoufée par les “révolutionnaires” eux-mêmes.”

~ Voline, 1939 ~

 

La naissance des soviets

 

Voline

 

“La révolution inconnue” , 1ère édition 1947 à titre posthume par “Les amis de Voline”

 

Source:

http://kropot.free.fr/Voline-revinco-I.htm#2.2

 

Note de Résistance 71:

Il n’y a personne qui a pu témoigner et parler de la création du 1er soviet (assemblée) en janvier-février 1905. Voline, de son vrai nom Vsevolod Mikhaïlovitch Eichenbaum (1882-1945), anarchiste et militant ukrainien de la Makhnovitchnya en fut un de ses créateurs. Il narre dans un chapitre spécial de son livre “La Révolution Inconnue”, la génèse du premier soviet de St Pétersbourg en 1905 et nous confirme historiquement que les soviets ou assemblées populaires ne furent JAMAIS un concept bolchévique/léniniste ni même partie intégrante de la révolution telle que Lénine et Trotsky, agents des banquiers de Londres et de Wall Street, la concevaient… Voici la véritable histoire des Soviets, les marxistes n’ont fait que la spolier et la bafouer. Voline, qui fut fait prisonnier et condamné à mort par Trotsky, écrivit cette phrase très simple pour présenter le narratif historique de la révolution russe telle qu’il l’a vécu: “Cet ouvrage est un devoir de conscience”. Voline parlait russe, français, allemand, anglais, puis plus tard appris l’espagnol et l’italien. “La Révolution Inconnue” fut originellement rédigé en français, à Marseille où il résidait en exil dans une pauvreté extrême. Voline est mort en France en 1945 et ses cendres reposent au cimetière du Père Lachaise à Paris.

 

-[]- Nous arrivons maintenant à l’un des points les plus importants de la Révolution russe : l’origine et la première activité des « Soviets ».

Encore un fait paradoxal : c’est en même temps un des points les moins connus et les plus défigurés de la Révolution.

Dans tout ce qui a paru à ce jour sur l’origine des « Soviets » – je parle non seulement des études étrangères, mais aussi de la documentation russe – il existe une lacune qui saute aux yeux du lecteur intéressé : personne n’a pu encore établir avec précision quand, ou et comment fut créé le premier « Soviet » ouvrier .

Jusqu’à présent, presque tous les écrivains et historiens, aussi bien bourgeois que socialistes (« mencheviks », « bolcheviks » ou autres) plaçaient la naissance du premier « Soviet ouvrier » vers la fin de l’année 1905, au moment de la grève générale d’octobre, du fameux Manifeste tzariste du 17 octobre et des événements qui suivirent. Or, c’est faux. En lisant ces pages on comprendra le pourquoi de cette lacune.

Certes, quelques auteurs – notamment P. Milioukov dans ses mémoires – font vaguement allusion à une ébauche des futurs « Soviets » au début de 1905. Mais ils ne donnent aucune précision. Et quand ils essayent d’en donner une, ils se trompent. Ainsi Milioukov croit avoir trouve le berceau des Soviets dans la « Commission Chidlovsky ». Ce fut une entreprise officielle – semi-gouvernementale, semi-libérale – qui tenta vainement de résoudre, au lendemain du 9 janvier 1905, avec la collaboration de quelques délégués ouvriers officiels, certains problèmes sociaux. D’après Milioukov, il y avait, parmi ces délégués, un intellectuel, un certain Nossar, qui plus tard forma avec quelques autres délégués, en marge de la Commission, un « Soviet » – le premier Soviet ouvrier – dont ce même Nossar devint l’animateur et le président. C’est vague. Et surtout ce n’est pas exact. Lorsque Nossar – le lecteur le verra plus loin – se présenta à la « Commission Chidlovsky », il était déjà membre – et même président – du premier Soviet ouvrier qui anait été créé avant cette « Commission » et n’avait aucun rapport avec celle-ci . D’autres auteurs eommettent des erreurs analogues.

Les sociaux-démocrates prétendent parfois avoir été les véritables instigateurs du premier Soviet.

Les bolcheviks s’efforcent souvent de leur ravir cet honneur.

Tous se trompent, ne connaissant pas la vérité qui est fort simple : aucun parti, aucune organisation fixe, aucun « leader » n’ont inspiré l’idée du premier Soviet. Celui-ci surgit spontanément, à la suite d’un accord collectif, au sein d’un petit groupement fortuit et de caractère absolument privé .(3)

Ce que le lecteur trouvera ici, à ce sujet, est tout à fait inédit et constitue un des chapitres les plus inattendus de la « Révolution inconnue ». Il est temps que la vérité historique soit reconstituée. Ceci d’autant plus que cette vérité est suffisamment suggestive.

Le lecteur m’excusera d’avoir à parler ici de ma propre personne. Involontairement, j’ai été mêlé de près à la naissance du premier « Soviet des délégués ouvriers « , créé à Saint-Pétersbourg, non pas à la fin, mais en janvier-février 1905.

Aujourd’hui, je dois être à peu près le seul qui puisse relater et fixer cet épisode historique, à moins que l’un des ouvriers qui prirent part alors à l’action soit encore en vie et à même de le raconter un jour.

Plusieurs fois, déjà, le désir m’a pris de raconter les faits. En parcourant la presse – russe et étrangère – ayant trait aux événements de 1905 et aux Soviets. j’y constatais toujours la même lacune : aucun auteur n’était en état de dire exactement où, quand et comment surgit le premier Soviet ouvrier en Russie. Tout ce qu’on savait, tout ce qu’on sait jusqu’à présent, c’est que ce Soviet naquit à Saint-Pétersbourg, en 1905, et que son premier président fut un clerc d’avoué pétersbourgeois, Nossar , plus connu au Soviet sous le nom de Khroustaleff . Mais d’où et comment vint l’idée de ce Soviet ? Par qui fut-elle lancée ? Dans quelles circonstances fut-elle adoptée et réalisée ? Comment et pourquoi Nossar devint-il président ? D’où venait-il, de quel parti était-il ? Quelle a été la composition de ce premier Soviet ? Quelle fut sa première fonction ? Toutes ces questions, historiquement intéressantes, demeurent encore sans réponse.

Soulignons que cette lacune est compréhensible. La naissance du premier Soviet fut un événement d’ordre tout à fait privé. Elle eut lieu dans une ambiance très intime, à l’abri de toute publicité, en dehors de toute campagne ou action d ‘envergure .

Le lecteur peut obtenir lui-même une preuve indirecte de ce que j’avance. Dans la presse qui traite ce point de la Révolution russe, il trouvera bien le nom de Nossar-Khroustaleff , d’ailleurs cité presque incidemment. Mais, il constatera aussitôt cette chose étrange : personne ne dit jamais où ni comment apparut sur la scène cet homme, pourquoi et dans quelles circonstances il devint président du premier Soviet, etc. En ce qui concerne la presse socialiste, elle est même visiblement gênée de devoir parler de Nossar. Elle cite son nom presque à contre-coeur. Ne pouvant pas se taire sur le fait historique (ce qu’elle préférerait), elle balbutie sur Nossar et son rôle quelques mots inintelligibles ou inexacts et se hâte de passer à l’activité des Soviets à la fin de 1905, lorsque le président du Soviet de Saint-Pétersbourg devint Léon Trotsky.

On comprend aisément cette discrétion, cette gêne et cette hâte. D’abord, ni les historiens, ni les socialistes (y compris Trotsky), ni les partis politiques en général, n’ont jamais rien su de la véritable origine des Soviets , et il est, certes, gênant de l’avouer. Ensuite, même si les socialistes apprenaient les faits et voulaient en tenir compte, il leur faudrait avouer qu’ils n’y furent absolument pour rien et qu’ils surent seulement mettre à profit, beaucoup plus tard, le fait existant. Voilà pourquoi, qu’ils connaissent ou non la vérité, ils essayeront toujours, autant qu’ils le pourront, de glisser sur ce fait et de présenter les choses à leur avantage.

Ce qui m’a empêché, jusqu’à présent, de raconter les faits (4) c’est, avant tout, un sentiment de gêne causé par la nécessité d’avoir à parler de moi-même. D’autre part, je n’ai jamais eu l’occasion de parler des Soviets, dans la « grande presse » à laquelle, d’ailleurs, je ne collabore pas. Le temps a passé sans que je me sois décidé à rompre le silence sur l’origine des Soviets, à combattre les erreurs et les légendes, à dévoiler la vérité.

Une fois pourtant, vivement impressionné par les allusions prétentieuses et mensongères de certains articles de revues, j’allai, il y a plusieurs anmées, voir M. Melgounoff, éditeur d’une revue historique russe à Paris. Je lui proposai de faire, à titre purement documentaire, le récit exact de la naissance du premier Soviet ouvrier. La proposition n’eut pas de suite : d’une part parce que l’éditeur ne voulut pas accepter a priori ma condition de ne rien changer dans la copie ; d’autre part, parce que je compris que sa revue était loin d’être une publication historique impartiale.

Obligé de parler des Soviets, je révèle les faits tels qu’ils se sont produits. Et si la presse – historique ou autre – s’y intéresse, elle n’a qu’à puiser la vérité ici.

L’année 1904 me trouva absorbé par un intense travail de culture et d’enseignement parmi les ouvriers de Saint-Pétersbourg. Je poursuivais seul ma tâche, d’après une méthode qui m’était propre. Je n’appartenais à aucun parti politique, tout en étant intuitivement révolutionnaire. Je n’avais, d’ailleurs, que 22 ans, et je venais à peine de quitter l’Université.

Vers la fin de l’année, le nombre des ouvriers qui s’instruisaient sous ma conduite dépassait la centaine.

Parmi mes élèves se trouvait une jeune femme qui, de même que son mari, adhérait à l’une des « Sections ouvrières » de Gapone. Jusque-là, j’avais à peine entendu parler de Gapone et de ses « sections ». Un soir, mon élève m’emmena à la section de notre arrondissement, voulant m’intéresser à cette ceuvre et particulièrement à la personne de son animateur. Gapone devait, ce soir-là, assister pcrsonnellement à la réunion.

A ce moment, on n’était pas encore fixé sur le véritable rôle de Gapone. Les ouvriers avancés, tout en se méfiant quelque peu de son oeuvre – parce qu’elle était légale et émanait du gouvernement – l’expliquaient à leur façon. La conduite assez mystérieuse du prêtre paraissait confirmer leur version. Ils étaient d’avis, notamment, que sous la cuirasse protectrice de la légalité, Gapone préparait en réalité un vaste mouvement révolutionnaire. (Là est une des raisons pour lesquelles beaucoup d’ouvriers se refusèrent plus tard à croire au rôle policier de l’homme. Ce rôle étant définitivement dévoilé, quelques ouvriers, amis intimes de Gapone, se suicidèrent.)

Fin décembre donc, je fis la connaissance de Gapone.

Sa personnalité m’intrigua vivement. De son côté, il parut – ou voulut paraître – s’intéresser à mon oeuvre d’éducation.

Il fut entendu que nous nous reverrions pour en reparler d’une façon plus approfondie, et dans ce but Gapone me remit sa carte de visite avec son adresse.

Quelques jours plus tard commença la fameuse grève de l’usine Poutiloff. Et, peu après, exactement le 6 janvier (1905) au soir, mon élève, toute émue, vint me dire que les événements prenaient une tournure exceptionnellement grave ; que Gapone déclenchait un mouvement formidable des masses ouvrières de la capitale ; qu’il parcourait toutes les sections, haranguant la foule et l’appelant à se rendre le dimanche 9 janvier devant le Palais d’Hiver pour remettre une « pétition » au tzar; qu’il avait déjà rédigé le texte de cette pétition et qu’il allait lire et commenter celle-ci dans notre Section le lendemain soir, 7 janvier.

La nouvelle me parut à peine vraisemblable. Je décidai de passer le lendemain soir à la Section, voulant juger la situation par moi-même.

Le lendemain, je me rendis à la Section. Une foule considérable s’y pressait, remplissant la salle et la rue, malgré le froid intense. Elle était grave et silencieuse. A part les ouvriers, il y avait là beaucoup d’éléments très variés : intellectuels, étudiants, militaires, agents de police petits commerçants du quartier, etc. Il y avait aussi beaucoup de femmes. Aucun service d’ordre.

Je pénétrai dans la salle. On y attendait « le père Gapone » d’une minute à l’autre.

Il ne tarda pas à arriver. Rapidement il se fraya un passage jusqu’à l’estrade à travers une masse compacte d’hommes, tous debout, serrés les uns contre les autres. La salle pouvait en contenir un millier.

Un silence impressionnant se fit. Et aussitôt, sans même se débarrasser de sa vaste pelisse qu’il déboutonna à peine, laissant voir la soutane et la croix de prêtre en argent, son grand bonnet d’hiver enlevé d’un geste brusque et décidé, laissant tomber en désordre ses longs cheveux, Gapone lut et expliqua la pétition à cette foule attentive et frémissante dés les premiers mots.

Malgré sa voix fortement enrouée – depuis quelques jours il se dépensait sans répit – sa parole lente, presque solennelle, mais en méme temps simple, chaude et visiblement sincère, allait droit au coeur de tous ces gens qui répondaient en délire à ses adjurations et à ses appels.

L’impression était fascinante. On sentait que quelque chose d’immense, de décisif, allait se produire. Il me souvient que je tremblais d’une émotion extraordinaire pendant tout le temps de la harangue.

Celle-ci à peine terminée, Gapone descendit de l’estrade et partit précipitamment, entouré de quelques fidèles, invitant la foule au dehors à écouter la pétition qui devait être relue par un de ses collaborateurs.

Séparé de lui par tout ce monde, le voyant pressé, absorbé, épuisé par un effort surhumain, et entouré d’amis, je ne cherchai pas à l’approcher. D’ailleurs, c’était inutile. J’avais compris que mon élève disait vrai : un formidable mouvement de masses, d’une gravité exceptionnelle, était imminent.

Le jour suivant, 8 janvier, au soir, je me rendis de nouveau à la Section. Je voulais voir ce qui s’y passait. Et surtout je cherchais à prendre contact avec les masses, à me mêler à leur action, à déterminer ma conduite personnelle. Plusieurs de mes élèves m’accompagnaient.

Ce que je trouvai à la Section me dicta mon devoir.

Je vis d’abord, à nouveau, une foule recueillie stationner dans la rue. J’appris qu’à l’intérieur un membre de la Section était en train de lire la « pétition ». J’attendis.

Quelques instants après, la porte s’ouvrit bruyamment. Un millier de personnes sortit de la salle. Un autre millier s’y précipita. J’entrai avec les autres.

Aussitôt la porte refermée, un ouvrier gaponiste assis sur l’estrade commença à donner connaissance de la pétition.

Hélas ! c’était lamentable. D’une voix faible et monotone, sans entrain, sans la moindre explication ni conclusion, l’homme marmottait le texte dévant une masse attentive et anxieuse. Dix minutes lui suffirent pour terminer son endormante lecture. Après la salle fut vidée pour recevoir un nouveau millier d’hommes.

Rapidement je consultai mes amis. Notre décision fut prise. Je me précipitai vers l’estrade. Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais parlé devant les masses. Mais je n’hésitai pas. Il fallait à tout prix changer la façon de renseigner et de soulever le peuple.

Je m’approchai de l’ouvrier qui s’apprêtait à reprendre sa besogne. « Vous devez être joliment fatigué, lui dis-je. Laissez-moi vous remplacer…  » L’homme me regarda surpris, interloqué. Il me voyait pour la première fois. « N’ayez pas peur, continuai-je : Je suis un ami de Gapone. En voici la preuve… » Et je lui tendis la carte de visite de ce dernier. Mes amis appuyèrent l’offre.

L’homme finit par acquiescer. Il se leva, me remit la pétition et se retira.

Aussitôt je commençai la lecture, puis continuai par l’interprétation du document en soulignant surtout les passages essentiels : protestations et revendications, en insistant tout particulièrement sur la certitude d’un refus de la part du tzar.

Je lus ainsi la pétition plusieurs fois, jusqu’à une heure très avancée de la nuit. Et je couchai à la Section, avec des amis, sur des tables rapprochées les unes des autres.

Le lendemain matin – le fameux 9 janvier – je dus lire la pétition une ou deux fois encore. Ensuite nous sortîmes dans la rue. Une foule énorme nous y attendait, prête à se mettre en mouvement au premier signe. Vers 9 heures, mes amis et moi ayant formé, bras dessus, bras dessous, les trois premiers rangs, nous invitâmes la masse à nous suivre et nous nous dirigeâmes vers le Palais. La foule s’ébranla et nous suivit en rangs serrés.

Inutile de dire que nous ne parvînmes pas à la place du Palais. Obligés de traverser la Néva, nous nous heurtâmes aux abords du pont dit « Troïsky » à un barrage de troupes. Après quelques sommations sans effet, on tira sur nous à plusieurs reprises. A la deuxième salve, particulièrement meurtrière, la foule s’arrêta et se dispersa, laissant sur le terrain une trentaine de morts et une soixantaine de blessés. Il faut dire cependant que beaucoup de soldats tirèrent en l’air; de nombreuses vitres, aux étages supérieurs des maisons faisant face aux troupes, volèrent en éclats sous le choc des balles.

Quelques jours passèrent. La grève restait quasi générale à Saint-Pétersbourg.

Il est à souligner que cette vaste grève avait surgi spontanément. Elle ne fut déclenchée par aucun parti politique, par aucun organisme syndical (à l’époque, il n’y en avait pas en Russie), ni même par un comité de grève. De leur propre chef, et dans un élan tout à fait libre, les masses ouvrières abandonnèrent usines et chantiers. Les partis politiques ne surent même pas profiter de l’occasion pour s’emparer, selon leur habitude, du mouvement. Ils restèrent complètement à l’écart.

Cependant, la troublante question se posa aussitôt devant les ouvriers : Que faire maintenant ?

La misère frappait à la porte des grévistes. I1 fallait y faire face sans délai. D’autre part, on se demandait, partout, de quelle façon les ouvriers devraient et pourraient continuer la lutte. Les « Sections », privées de leur chef, se trouvaient désemparées et à peu près impuissantes. Les partis politiques ne donnaient pas signe de vie. Pourtant, la nécessité d’un organisme qui coordonnerait et mènerait l’action se faisait sentir impérieusement.

Je ne sais pas comment ces problèmes étaient envisagés et résolus dans divers quartiers de la capitale. Peut-être, certaines « Sections » surent-elles au moins venir matériéllement en aide aux grévistes de leurs régions. Quant au quartier où j’habitais, les événements y prirent une tournure particulière. Et, comme le lecteur le verra, ils conduisirent plus tard à une action généralisée .

Tous les jours, des réunions d’une quarantaine d’ouvriers de mon quartier avaient lieu chez moi. La police, momentanément, nous laissait tranquilles. Depuis les derniers événements elle gardait une neutralité mystérieuse Nous mettions cette neutralité à profit. Nous cherchions des moyens d’agir. Nous étions à la veille de prendre certaines décisions. Mes élèves décidèrent, d’accord avec moi, de liquider notre organisation d’études, d’adhérer, individuellement, à des partis révolutionnaires et de passer ainsi à l’action. Car, tous, nous considérions les événements comme des prémices d’une révolution imminente.

Un soir – une huitaine de jours après le 9 janvier – on frappa à la porte de ma chambre. J’étais seul. Un homme entra : jeune, de grande taille, d’allure franche et sympathique.

– Vous êtes un tel ? – me demanda-t-il. Et, sur mon geste affirmatif, il continua :

– Je vous cherche depuis quelque temps déjà. Enfin, hier, j’ai appris votre adresse. Moi, je suis Georges Nossar, clerc d’avoué. Je passe tout de suite à l’objet de ma visite. Voici de quoi il s’agit. J’ai assisté, le 8 janvier, à votre lecture de la « Pétition ». J’ai vu que vous aviez beaucoup d’amis, beaucoup de relations dans les milieux ouvriers. Et il me semble que vous n’appartenez à aucun parti politique.

– C’est exact !

– Alors, voici. Je n’adhère, moi non plus, à aucun parti, car je me méfie. Mais, personnellement, je suis révolutionnaire, je sympathise avec le mouvement ouvrier. Or, jusqu’à présent, je n’ai pas une seule connaissance parmi les ouvriers. Par contre, j’ai de vastes relations dans les milieux bourgeois libéraux, oppositionnels. Alors, j’ai une idée. Je sais que des milliers d’ouvriers, leurs femmes et leurs enfants, subissent déjà des privations terribles du fait de la grève. Et, d’autre part, je connais de riches bourgeois qui ne demandent pas mieux que de porter secours à ces malheureux. Bref, je pourrais collecter, pour les grévistes, des fonds assez importants. Il s’agit de les distribuer d’une façon organisée, juste, utile. Pour cela, il faut avoir des relations dans la masse ouvrière. J’ai pensé à vous. Ne pourriez-vous pas, d’accord avec vos meilleurs amis ouvriers, vous charger de recevoir et de distribuer parmi les grévistes et les familles des victimes du 9 janvier les sommes que je vous procurerais ?

J’acceptai d’emblée. Au nombre de mes amis se trouvait un ouvrier qui pouvait disposer de la camionnette de son patron pour aller visiter les grévistes et distribuer les secours.

Le lendemain soir, je réunis mes amis. Nossar était là. Il nous apportait déjà quelques milliers de roubles. Notre action commença tout de suite.

Pendant quelque temps, nos journées furent entièrement absorbées par cette besogne. Le soir je recevais des mains de Nossar, contre reçu, les fonds nécessaires et dressais le programme de mes visites. Et le lendemain, aidé par mes amis, je distribuais l’argent aux grévistes. Nossar lia ainsi amitié avec les ouvriers qui venaient me voir.

Cependant, la grève tirait à sa fin. Tous les jours des ouvriers reprenaient le travail. En même temps, les fonds s’épuisaient.

Alors apparut de nouveau la grave question : Que faire ? Comment poursuivre l’action ? Et que pourrait-elle être maintenant ?

La perspective de nous séparer à jamais, sans tenter de continuer une activité commune, nous paraissait pénible et absurde. La décision que nous avions prise : adhérer individuellement à un parti de notre choix, ne nous satisfaisait pas. Nous cherchions autre chose.

Habituellement, Nossar participait à nos discussions.

C’est alors qu’un soir où, comme d’habitude, il y avait chez moi plusieurs ouvriers – et que Nossar était des nôtres – l’idée surgit parmi nous de créer un organisme ouvrier permanent : une sorte de comité ou plut6t de conseil qui veillerait sur la suite des événements, servirait de lien entre tous les ouvriers, les renseignerait sur la situation et pourrait, le cas échéant, rallier autour de lui les forces ouvrières révolutionnaires.

Je ne me rappelle pas exactement comment cette idée nous vint. Mais je crois me souvenir que ce furent les ouvriers eux-mêmes qui l’avancèrent.

Le mot Soviet qui, en russe, signifie précisément conseil, fut prononcé pour la première fois dans ce sens spécifique.

En somme, il s’agissait, dans cette première ébauche, d’une sorte de permanence ouvrière sociale .

L’idée fut adoptée. Séance tenante, on essaya de fixer les bases d’organisation et de fonctionnement de ce « Soviet ».

Alors, rapidement, le projet prit de l’envergure.

On décida de mettre les ouvriers de toutes les grandes usines de la capitale au courant de la nouvelle création et de procéder, toujours dans l’intimité, aux élections des membres de cet organisme qu’on appela, pour la première fois, Conseil (Soviet) des délégués ouvriers .

En même temps, on posa une autre question : Qui dirigera les travaux du Soviet ? Qui sera placé à sa tête pour le guider ?

Les ouvriers présents, sans hésitation, me proposèrent ce poste.

Très touché par leur confiance, je déclinai néanmoins catégoriquement leur offre. Je dis à mes amis : « Vous êtes des ouvriers . Vous voulez créer un organisme qui devra s’occuper de vos intérêts ouvriers . Apprenez donc, dès le début, à mener vos affaires vous-mêmes . Ne confiez pas vos destinées à ceux qui ne sont pas des vôtres. Ne vous imposez pas de nouveaux maîtres ; ils finiront par vous dominer et vous trahir. Je suis persuadé qu’en ce qui concerne vos luttes et votre émancipation, personne, en dehors de vous-mêmes, ne pourra jamais aboutir à un vrai résultat. Pour vous, au-dessus de vous, à la place de vous-mêmes, personne ne fera jamais rien. Vous devez trouver votre président, votre secrétaire et les membres de votre commission administrative dans vos propres rangs . Si vous avez besoin de renseignements, d’éclaircissements, de certaines connaissances spéciales, de conseils, bref, d’une aide intellectuelle et morale qui relève d’une instruction approfondie, vous pouvez vous adresser à des intellectuels, à des gens instruits qui devront être heureux non pas de vous mener en maîtres, mais de vous apporter leur concours sans se mêler à vos organisations. Il est de leur devoir de vous prêter ce concours, car ce n’est pas de votre faute si l’instruction indispensable vous fait défaut. Ces amis intellectuels pourront même assister à vos réunions – avec voix consultative, sans plus. »

J’y ajoutai une autre objection : « Comment voulez-vous, dis-je, que je sois membre de votre organisation, n’étant pas ouvrier ? De quelle façon pourrais-je y pénétrer ? »

A cette dernière question, il me fut répondu que rien ne serait plus facile : on me procurerait une carte d’ouvrier et je ferais partie de l’organisation sous un nom d’emprunt.

Je m’élevai vigoureusement contre un tel procédé. Je le jugeai non seulement indigne de moi-même et des ouvriers, mais dangereux, néfaste. « Dans un mouvement ouvrier, dis-je, tout doit être franc, droit, sincère. »

Malgré mes suggestions, les amis ne se sentirent pas assez forts pour pouvoir se passer d’un « guide ». Ils offrirent donc le poste de président à Nossar. Celui-ci, n’ayant pas les mêmes scrupules que moi, l’accepta.

Quelques jours plus tard, on lui procurait une carte ouvrière au nom de Khroustaleff , délégué d’une usine.

Bientôt les délégués de plusieurs usines de Saint-Pétersbourg tinrent leur première réunion.

Nossar-Khroustaleff en fut nommé président.

Du même coup, il devenait président de l’organisation : poste qu’il conserva par la suite, .jusqu’à son arrestation.

Le premier Soviet était né.

Quelque temps après, le Soviet de Saint-Pétersbourg fut complété par d’autres délégués d’usines. Leur nombre devint imposant.

Pendant plusieurs semaines le Soviet siégea assez régulièrement, tantôt ouvertement, tantôt en cachette. Il publiait une feuille d’informations ouvrières : Les Nouvelles (Izvestia) du Soviet des délégués ouvriers . En même temps, il dirigeait le mouvement ouvrier de la capitale. Nossar alla, un moment, à la « Commission Chidlovsky », citée plus haut, comme délégué de ce premier Soviet. Désillusionné, il la quitta.

Un peu plus tard, poursuivi par le gouvernement, ce premier Soviet dut cesser presque totalement ses réunions.

Lors du mouvement révolutionnaire d’octobre 1905, le Soviet, entièrement réorganisé, reprit ses réunions publiques. C’est depuis ce moment-là que son existence fut largement connue. Et c’est ainsi que s’explique, en partie, l’erreur courante concernant ses origines. Nul ne pouvait savoir ce qui s’était passé dans l’intimité d’une chambre privée. Nossar – le lecteur trouvera ailleurs quelques mots sur son sort personnel – n’en a, probablement, jamais parlé à personne. De toute façon, pour autant que je sache, il n’a jamais raconté ces faits publiquement. Et quant aux ouvriers au courant de l’affaire, pas un n’eut, certainement, l’idée de la communiquer à la presse (5).

Le parti social-démocrate finit par réussir à pénétrer dans ce Soviet et à s’y emparer d’un poste important. Le social-démocrate Trotsky, le futur commissaire bolchevique, y entra et s’en fit nommer secrétaire. Par la suite, lorsque Khroustaleff-Nossar fut arrêté, Trotsky en devint président.

L’exemple donné par les travailleurs de la capitale en janvier 1905 fut suivi par ceux de plusieurs autres villes. Des Soviets ouvriers furent créés çà et là. Toutefois, leur existence – à l’époque – fut éphémère : ils furent vite repérés et supprimés par les autorités locales.

Par contre – nous l’avons vu – le Soviet de Saint-Pétersbourg se maintint pendant quelque temps. Le gouvernement central, en très mauvaise posture après le 9 janvier et surtout à la suite des revers cruels dans sa guerre avec le Japon, n’osa y toucher. Il se borna, pour l’instant, à l’arrestation de Nossar.

D’ailleurs, la grève de janvier s’était éteinte d’elle-même : à défaut d’un mouvement de plus vaste envergure, l’activité de ce premier Soviet dut être réduite bientôt à des tâches insignifiantes.

Tout à la fin de 1905, le Soviet de Saint-Pétersbourg fut supprimé à son tour. A ce moment-là, le gouvernement tzariste reprit pied, « liquida » les derniers vestiges du mouvement révolutionnaire de 1905, arrêta Trotsky ainsi que des centaines de révolutionnaires, et brisa toutes les organisations politiques de gauche.

Le Soviet de Saint-Pétersbourg (devenu Pétrograd) réapparut lors de la Révolution décisive de février-mars 1917, en même temps que se créèrent des Soviets dans toutes les villes et localités importantes du pays.

 

Analyse politique: fascisme brun et fascisme rouge, deux armes des mêmes criminels…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 10 mars 2013 by Résistance 71

Cette analyse réaliste et fondée de Voline, écrite en 1934, est un excellent complément à l’essai de Voline « La synthèse anarchiste », que nous avons publié 5 Mars, ainsi qu’à notre article récent sur le pourquoi l’oligarchie ressort-elle le marxisme du placard ?

Le fascisme rouge (marxisme) et l’autre côté totalitaire de la même pièce et marche la main dans la main avec son pendant du fascisme brun, tous deux financés et soutenus par les mêmes cartels de la finance et de l’industrie (cf les recherches du professeur A. Sutton sur le sujet).

— Résistance 71 —

Le fascisme rouge

Voline

 

Revue Ce Qu’il Faut Dire no2 de Juillet 1934

Je viens de lire un extrait de lettre de notre vaillant camarade A. Petrini, qui se trouve en U.R.S.S., dans une situation de proscrit. J’y trouve les lignes suivantes :

«… Un par un on nous emprisonne tous. Les vrais révolutionnaires ne peuvent pas jouir de la liberté en Russie. La liberté de la presse et celle de la parole sont supprimées, aucune différence donc entre Staline et Mussolini».

J’ai souligné exprès la dernière phrase, car elle est parfaitement juste.

Cependant, pour bien comprendre toute la justesse de cette brève formule, pour bien saisir tout son terrible réalisme, il est indispensable d’avoir du fascisme une notion profonde et nette : plus profonde et plus nette que celle qui est généralement admise dans les milieux de gauche.

Ayant cette notion, le lecteur comprendra la phrase de Petrini non pas comme une sorte de boutade, mais comme l’expression exacte d’une très triste réalité.

* *

Lorsque il y a douze ans, le mouvement de Mussolini — le fascisme italien remporta sa victoire, on croyait généralement que celle-ci n’était qu’un épisode local, passager, sans lendemain.

Depuis, non seulement le «fascisme» s’est consolidé en Italie, mais des mouvements analogues se déclenchèrent et l’emportèrent dans plusieurs pays. Dans d’autres, le «fascisme», sous tel ou tel aspect, forme un courant d’idées menaçant. Le terme lui-même, d’abord purement national, est devenu général, international.

Cet état de choses nous impose la conclusion que voici : le mouvement dit «fasciste» doit avoir des bases historiques concrètes, profondes et vastes. Dans le cas contraire, il ne serait pas ce qu’il est.

Quelles seraient donc ses bases? Quelles seraient les raisons principales de la naissance et, surtout, des succès du fascisme?

Pour ma part, j’en conçois trois, que je considère, dans leur ensemble, comme raisons fondamentales de son triomphe.

Raison économique. Elle est assez nette et généralement bien comprise. En quelques mots la voici : Le capitalisme privé (dont la base économique est la libre concurrence des appétits pour le maximum de profits, et dont l’expression politique est la démocratie bourgeoise) est en pleine décomposition, en pleine faillite. Violemment attaqué par tous ses ennemis, de plus en plus nombreux, il s’écroule dans la boue, dans le crime, dans l’impuissance. Les guerres, la crise, les armées de chômeurs, la misère des masses, face à l’abondance des richesses matérielles et à la possibilité illimitée de les augmenter encore, démontrent cette impuissance du capitalisme privé à résoudre les problèmes économiques de l’époque. D’une façon de plus en plus générale, on est, aujourd’hui, conscient de son agonie, de sa mort imminente. Alors instinctivement ou sciemment, on pense à lui substituer un capitalisme nouveau modèle, dans l’espoir que ce dernier pourra «sauver le monde». On pense — une fois de plus dans l’histoire humaine — à la haute mission d’un État fort, tout-puissant, à base dictatoriale. On pense à un capitalisme d’État, dirigé par une dictature «au-dessus des intérêts privés». Telle est la nouvelle orientation du capitalisme qui alimente le mouvement fasciste économiquement.

Raison sociale. Elle est aussi très nette et, généralement, bien comprise. La faillite du capitalisme privé, avec toutes ses conséquences effroyables, crée une situation nettement révolutionnaire. Les masses, de plus en plus malheureuses, s’agitent. Les courants révolutionnaires gagnent du terrain. Les travailleurs organisés se préparent, de plus en plus activement, à combattre le système qui les écrase au profit de bandes de malfaiteurs. La classe ouvrière, librement et combativement organisée (politiquement, syndicalement, idéologiquement) devient de plus en plus gênante, de plus en plus menaçante pour les classes possédantes.

Ces dernières se rendent compte de leur situation précaire. Elles ont peur. Alors, instinctivement ou sciemment, elles cherchent le salut. Elles s’efforcent de maintenir, à tout prix, leur situation privilégiée, basée sur l’exploitation des masses laborieuses. Il importe surtout que ces dernières restent un troupeau exploité, salarié, tendu par les maîtres.

S’il est impossible de maintenir le mode d’exploitation actuel, il faudra changer le mode (ce qui n’est pas grave), pourvu que le fond reste. Les maîtres d’aujourd’hui pourront rester tels s’ils acceptent de devenir membres d’un vaste appareil dirigeant, économique, social et politique, essentiellement étatiste. Or, pour réaliser cette nouvelle structure sociale, il faut disposer, avant tout, d’un État omnipotent, mené par un homme fort, un homme à poigne, un dictateur, un Mussolini, un Hitler ! Telle est la nouvelle orientation du capitalisme qui alimente le fascisme socialement.

* *

Si le fascisme n’avait que ces deux bases : base économique et base sociale, il n’aurait jamais acquis la puissance que nous lui connaissons. Sans aucun doute, les masses travailleuses organisées lui auraient, rapidement et définitivement barré la route. En effet, les moyens avec lesquels la classe laborieuse lutte généralement contre le capitalisme resteraient valables sauf quelques remaniements de détails, pour lutter efficacement contre la réaction et le fascisme. Ce ne serait que la continuation de la grande lutte historique des travailleurs contre leurs exploiteurs. Combien de fois, déjà, au cours de l’histoire, l’ennemi changea de méthode, de façade ou d’armes! Ceci n’empêchait nullement les travailleurs de continuer leur lutte, sans perdre l’équilibre ou l’assurance, sans se laisser démonter par les manœuvres de et les volte-face de l’adversaire.

Or, voici ce qui est important. Le fascisme, tout en étant considéré comme une nouvelle manœuvre (défensive et offensive) du capitalisme remporta partout où il s’est mis sérieusement à l’œuvre, un tel succès — éblouissant, extraordinaire, fantastique — que la lutte de la classe laborieuse s’avéra du coup et partout, — en Italie comme en Allemagne, en Allemagne comme en Autriche, en Autriche comme en d’autres pays, — non seulement difficile, mais absolument inefficace et impuissante. Non seulement la démocratie libérale bourgeoise ne sut se défendre, mais aussi le socialisme, le communisme (bolcheviste) ; le mouvement syndical, etc., furent absolument impuissants à combattre le capitalisme aux abois manœuvrant pour se sauver. Et non seulement toutes ces forces ne purent livrer une résistance victorieuse au capitalisme réorganisant ses rangs bouleversés, mais ce fut ce dernier qui, rapidement, se regroupa et écrasa tous ses ennemis.

Impuissance du socialisme, qui était si fort en Allemagne, en Autriche, en Italie. Impuissance du «communisme», très fort, lui aussi, surtout en Allemagne. Impuissance des organismes syndicaux. Comment expliquer cela ?

Le problème, déjà assez compliqué, le devient davantage si l’on songe à la situation actuelle en U.R.S.S. Comme on sait, ce fut le communisme autoritaire et étatiste (le bolchevisme) qui y remporta une victoire complète et assez facile lors des événements de 1917. Or, de nos jours, presque 17 ans après cette victoire, non seulement ce communisme s’avère impuissant à résister au fascisme dans d’autres pays, mais même en ce qui concerne le régime de l’U.R.S.S., on qualifie ce dernier, de plus en plus fréquemment, de plus en plus sciemment, de «fascisme rouge». On compare Staline à Mussolini. On constate dans ce pays l’exploitation féroce des masses travailleuses par l’appareil dirigeant, comprenant un million de privilégiés qui s’appuient, comme partout ailleurs, sur une force militaire et policière. On y constate l’absence de toute liberté. On y constate des persécutions arbitraires et impitoyables. Et ce qui importe, c’est que de pareilles constatations ou appréciations émanent non pas des milieux bourgeois, mais surtout des rangs révolutionnaires : socialistes, syndicalistes, anarchistes, et même des rangs de l’opposition communiste (trotskiste) qui, pour cette raison, «reprend la lutte émancipatrice» et forme la IVe Internationale.

Tous ces faits sont extrêmement troublants. Ils nous mènent fatalement à cette conclusion, paraissant paradoxale, que même en U.R.S.S., quoique sous des apparences différentes, c’est le fascisme qui l’emporte ; que c’est un nouveau capitalisme (capitalisme d’État dirigé par un homme à poigne, un dictateur, un Staline !) qui s’installe. 
Comment expliquer tout cela ?

Y aurait-il donc encore un élément, encore une base, encore une raison d’être qui donnerait au fascisme une force tout à fait particulière ?

Je réponds : oui. C’est la troisième raison : celle, précisément, qu’il me reste à examiner. Je la considère comme la plus importante, en même temps que la plus compliquée et la moins comprise. C’est elle, cependant, qui nous explique tout.

Raison psychologique (ou idéologique). La raison fondamentale des succès fascistes et de l’impuissance des forces émancipatrices est, à mon avis, l’idée néfaste de la dictature. Je dirai même plus. Il existe une idée répandue à un tel point qu’elle est devenue presque un axiome. Des millions et des millions d’hommes s’étonneraient, aujourd’hui encore, si on la mettait en doute. Mieux encore : bon nombre d’anarchistes et de syndicalistes ne la tiendraient pas, eux non plus, pour suspecte. Pour ma part, je la considère comme foncièrement fausse. Or, toute idée fausse acceptée comme juste est un grand danger pour la cause qu’elle touche. L’idée en question est celle-ci : Pour gagner dans la lutte et conquérir leur émancipation, les masses travailleuses doivent être guidées, conduites par une «élite», par une «minorité éclairée», par des hommes «conscients» et supérieurs au niveau de cette masse.

Qu’une pareille théorie, — qui, pour moi, n’est qu’une expression adoucie de l’idée de dictature car, en fait, elle enlève aux masses toute liberté d’action et d’initiative — , qu’une pareille théorie soit préconisée par des exploiteurs, rien d’étonnant. Pour être exploitées, les masses doivent être menées et soumises comme un troupeau. Mais qu’une telle idée soit ancrée dans l’esprit de ceux qui se prétendent émancipateurs et révolutionnaires, c’est un des phénomènes les plus étranges de l’histoire. Car — ceci me paraît évident, — pour ne plus être exploitées, les masses ne doivent plus être menées. Tout au contraire: les masses travailleuses arriveront à se débarrasser de toute exploitation seulement lorsqu’elles auront trouver le moyen de se débarrasser de toute tutelle, d’agir par elles-mêmes, de leur propre initiative, pour leurs propres intérêts, à l’aide et au sein de leurs propres et véritables organismes de classe : syndicats, coopératives, etc., fédérés entre eux.

L’idée de la dictature — brutale ou adoucie — étant universellement répandue et adoptée, la route est toute prête pour la psychologie, l’idéologie et l’action fascistes. Cette psychologie pénètre, empoisonne et décompose tout le mouvement ouvrier et l’engage dans une voie périlleuse.

Si la dictature est jugée nécessaire pour mener la lutte émancipatrice de la classe ouvrière, la lutte des classes devient, en réalité, lutte des dictateurs entre eux. Au fond, il s’agit, dans cette lutte, de savoir qui conservera ou gagnera l’emprise décisive sur les masses. L’issue de la lutte dépend alors de toutes sortes de circonstances, d’un caractère plutôt accessoire. Ici, c’est le dictateur X, là le dictateur Y ou Z qui l’emporte. L’un ou l’autre peuvent afficher des idéals très différents, même opposés. Il n’en reste pas moins qu’au lieu d’une libre et vaste activité des masses elles-mêmes, c’est le vainqueur qui va mener les masses, forcées de le suivre, sous peine de répression terrible. Il est évident qu’une telle perspective ne peut avoir rien de commun avec l’émancipation réelle des masses travailleuses.

L’idée de la dictature, de l’élite dirigeante, mène fatalement à la formation de partis politiques: Organismes qui enfantent et soutiennent le futur dictateur. Enfin, tel ou tel parti l’emporte sur les autres. C’est alors sa dictature installée. Quelle qu’elle soit, elle crée rapidement des situations et, finalement, des couches privilégiées. Elle soumet les masses à sa volonté. Elle les opprime, les exploite, et, au fond, devient fatalement fasciste.

* *

Ainsi, je conçois le fascisme d’une façon vaste. Pour moi, tout courant d’idée qui admet la dictature — franche ou estompée, «droite» ou «gauche» — est au fond, objectivement et essentiellement, fasciste. Pour moi, le fascisme est surtout l’idée de mener les masses par une «minorité», par un parti politique, par un dictateur. Le fascisme, au point de vue psychologique et idéologique, est l’idée de la dictature. Tant que cette idée est émise, propagée, appliquée par les classes possédantes, on la comprend. Mais quand la même idée est saisie et mise en pratique par des idéologues de la classe laborieuse comme le moyen de son émancipation, on doit considérer ce fait comme une aberration funeste, comme une singerie aveugle et stupide, comme un égarement périlleux. Car étant essentiellement fasciste, cette idée, appliquée, mène fatalement à une organisation sociale foncièrement fasciste.

Cette vérité a été justement démontrée — sans contestation possible — par «l’expérience russe». L’idée de la dictature comme moyen d’émancipation de la classe ouvrière y a été pratiquement appliquée. Eh bien ! son application produisit fatalement l’effet qui devient aujourd’hui de plus en plus net et que, bientôt, les plus ignorants, les plus aveugles, les plus obstinés, seront obligés de constater : la révolution triomphante, au lieu de mener à l’émancipation de la classe ouvrière, aboutit en fait, et en dépit de toutes les théories des émancipateurs-dictateurs, à l’esclavage et à l’exploitation les plus complets, les plus terribles, de cette classe ouvrière par une classe dirigeante privilégiée.

Telle est la troisième et principale raison de la puissance particulière du fascisme. Il est alimenté surtout par l’idéologie foncièrement fasciste — inconsciemment fasciste — d’une multitudes de gens qui seraient les premiers étonnés et indignés si on les accusait de fascisme. Cette idéologie, répandue partout, voire parmi les «émancipateurs» et les travailleurs eux-mêmes, empoisonne le mouvement ouvrier, le ramollit, le décompose. Elle tue la vrai activité des masses et réduit à néant — ou plutôt au résultat fasciste — leurs luttes et même leurs victoires.

Voilà pourquoi — hélas ! — Petrini a raison. «Aucune différence n’existe entre Staline et Mussolini». Et voilà pourquoi le «fascisme rouge» n’est nullement une boutade, mais l’expression exacte d’une bien triste réalité.

Une consolation existe cependant. Les masses s’instruisent surtout par l’expérience vécue, bien palpable. Cette expérience est là. Elle est là tous les jours, sur une sixième partie du globe. Ses véritables résultats commencent à être connus de plus en plus amplement, avec de plus en plus de précisions. Il faut espérer que les masses travailleuses de tous les pays sauront en dégager, en temps opportun, la leçon indispensable pour le succès de leurs luttes futures.

La réalisation de cet espoir dépend beaucoup de la conduite de tous ceux qui ont déjà compris. Il est de leur devoir de s’employer, avec la plus grande énergie, à faire comprendre aux vastes masses travailleuses le véritable sens négatif de l’expérience russe.

Nous, les anarchistes, nous qui avons compris, nous devons amplifier, intensifier notre propagande, en tenant compte surtout de cette expérience. Si nous remplissons notre devoir, si nous aidons les masses à la comprendre en temps opportun, alors «le fascisme rouge» de l’U.R.S.S. aura rempli, historiquement parlant, un rôle utile : celui d’avoir tué, en l’appliquant, l’idée de la dictature.

Solutions au marasme sociétaire: Voline la « touche de zen » libertaire à (re)découvrir…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, crise mondiale, démocratie participative, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, police politique et totalitarisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, syndicalisme et anarchisme, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , on 5 mars 2013 by Résistance 71

Vsevolod Mikhailovich Eikhenbaum, dit Voline, 1882-1945.

Anarchiste russe, ayant participé à la création du premier “soviet” (assemblée populaire) de St Pétersbourg en 1905.

Si Proudhon était le grand premier théoricien de l’anarchisme, Bakounine en fut un penseur militant, Kropotkine le scientifique militant et Voline le penseur, activiste taoïste du mouvement. A l’instar de l’Allemand Gustav Landauer, Voline pensa l’anarchisme en terme organique, en terme de dynamisme et en termes d’adaptation permanente à la vie, elle-même toujours en mouvement. Il fut le fondateur de la forme organisationnelle de l’anarchisme synthétique, prônant la fusion des différents mouvements anarchistes pour le bien de l’intérêt général et la fonctionalité optimale de la nouvelle société libertaire. Voline fut un des participants actifs de l’expérience libertaire ukrainienne du mouvement Nabat en 1918-1919, puis du mouvement de Viktor Makhno entre 1919 et 1921. Il fut arrêté en 1920 et expulsé de Russie soviétique. Beaucoup d’autres anarchistes n’eurent pas cette chance et furent massacrés par les bolchéviques de Lénine et de Trotsky.

Voline a donné à l’anarchisme une touche de spriritualité proche du taoïsme.

Nous le considérons comme la “touche de zen” de l’anarchisme.

Ci-dessous un de ses textes essentiels de 1934: “La synthèse anarchiste”.

Incontournable… A (re)découvrir pour toute son œuvre et l’héritage vivifiant qu’il a laissé à la pensée et à l’action du communisme libertaire…

 

= Résistance 71 =

 

 

La synthèse anarchiste

 

Voline

 

 L’encyclopédie anarchiste, 1934

 

On désigne par synthèse anarchiste une tendance qui se fait actuellement jour au sein du mouvement libertaire, cherchant à réconcilier et ensuite à synthétiser les différents courants d’idée qui divisent ce mouvement en plusieurs fractions plus ou moins hostiles les unes aux autres. Il s’agit, au fond, d’unifier, dans une certaine mesure, la théorie et aussi le mouvement anarchistes en un ensemble harmonieux, ordonné, fini. Je dis : dans une certaine mesure car, naturellement, la conception anarchiste ne pourrait, ne devrait jamais devenir rigide, immuable, stagnante. Elle doit rester souple, vivante, riche d’idées et de tendances variées. Mais souplesse ne doit pas signifier confusion. Et, d’autre part, entre immobilité et flottement, il existe un état intermédiaire. C’est précisément cet état intermédiaire que la synthèse anarchiste cherche à préciser, à fixer et à atteindre.

Ce fut surtout en Russie, lors de la révolution de 1917, que la nécessité d’une telle unification, d’une telle synthèse, se fit sentir. Déjà très faible matériellement (peu de militants, pas de bons moyens de propagande, etc.) par rapport à d’autres courants politiques et sociaux, l’anarchisme se vit affaibli encore plus, lors de la révolution russe, par suite des querelles intestines qui le déchiraient. Les anarcho-syndicalistes ne voulaient pas s’entendre avec les anarchistes-communistes et, en même temps, les uns et les autres se disputaient avec les individualistes (sans parler d’autres tendances). Cet état de choses impressionna douloureusement plusieurs camarades de diverses tendances. Persécutés et finalement chassés de la grande Russie par le gouvernement bolcheviste, quelques-uns de ces camarades s’en allèrent militer en Ukraine où l’ambiance politique était plus favorable, et où, d’accord avec quelques camarades ukrainiens, ils décidèrent de créer un mouvement anarchiste unifié, recrutant des militants sérieux et actifs partout où ils se trouvaient, sans distinction de tendance. Le mouvement acquit tout de suite une ampleur et une vigueur exceptionnelles. Pour prendre pied et s’imposer définitivement, il ne lui manquait qu’une chose : une certaine base théorique.

Me sachant un adversaire résolu des querelles néfastes parmi les divers courants de l’anarchisme, sachant aussi que je songeais, comme eux, à la nécessité de les réconcilier, quelques camarades vinrent me chercher dans une petite ville de la Russie centrale où je séjournais, et me proposèrent de partir en Ukraine, de prendre part à la création d’un mouvement unifié, de lui fournir un fond théorique et de développer la thèse dans la presse libertaire.

J’acceptai la proposition. En novembre 1918, le mouvement anarchiste unifié en Ukraine fut définitivement mis en route. Plusieurs groupements se formèrent et envoyèrent leurs délégués à la première conférence constitutive qui créa la Confédération anarchiste de l’Ukraine Nabat (Tocsin en français). Cette conférence élabora et adopta à l’unanimité une Déclaration proclamant les principes fondamentaux du nouvel organisme. Il fut décidé que très prochainement cette brève déclaration de principes serait amplifiée, complétée et commentée dans la presse libertaire. Les événements tempétueux empêchèrent ce travail théorique. La confédération du Nabat dut mener des luttes ininterrompues et acharnées. Bientôt elle fut, à son tour, liquidée par les autorités bolchevistes qui s’installèrent en Ukraine. À part quelques articles de journaux, la Déclaration de la première conférence du Nabat fut et restera le seul exposé de la tendance unifiante (ou synthétisante) dans le mouvement anarchiste russe.

Les trois idées maîtresses qui, d’après la Déclaration, devraient être acceptées par tous les anarchistes sérieux afin d’unifier le mouvement, sont les suivantes.

1. Admission définitive du principe syndicaliste, lequel indique la vraie méthode de la révolution sociale.

2. Admission définitive du principe communiste (libertaire), lequel établit la base d’organisation de la nouvelle société en formation.

3. Admission définitive du principe individualiste, l’émancipation totale et le bonheur de l’individu étant le vrai but de la révolution sociale et de la société nouvelle.

Tout en développant ces idées, la Déclaration tâche de définir nettement la notion de la révolution sociale et de détruire la tendance de certains libertaires cherchant à adapter, l’anarchisme à la soi-disant période transitoire.

Ceci dit, nous préférons, au lieu de reprendre les arguments de la Déclaration, développer nous-mêmes l’argumentation théorique de la synthèse.

La première question à résoudre est celle-ci.

L’existence de divers courants anarchistes ennemis, se disputant entre eux, est-ce un fait positif ou négatif ? La décomposition de l’idée et du mouvement libertaires en plusieurs tendances s’opposant les unes aux autres, favorise-t-elle ou, au contraire, entrave-t-elle les succès de la conception anarchiste ? Si elle est reconnue favorable, toute discussion est inutile. Si, au contraire, elle est considérée comme nuisible, il faut tirer de cet aveu toutes les conclusions nécessaires.

À cette première question, nous répondons ceci.

Au début, lorsque l’idée anarchiste était encore peu développée, confuse, il fut naturel et utile de l’analyser sous tous ses aspects, de la décomposer, d’examiner à fond chacun de ses éléments, de les confronter, de les opposer les uns aux autres, etc. C’est ce qui a été fait. L’anarchisme fut décomposé en plusieurs éléments (ou courants). Ainsi l’ensemble, trop général et vague, fut disséqué, ce qui aida à approfondir, à étudier à fond aussi bien cet ensemble que ces éléments. A cette époque, le démembrement de la conception anarchiste fut donc un fait positif. Diverses personnes s’intéressant à divers courants de l’anarchisme, les détails et l’ensemble y gagnèrent en profondeur et précision. Mais, par la suite, une fois cette première œuvre accomplie, après que les éléments de la pensée anarchiste (communisme, individualisme, syndicalisme) furent tournés et retournés en tous sens, il fallait penser à reconstituer, avec ces éléments bien travaillés, l’ensemble organique d’où ils provenaient. Après une analyse fondamentale, il fallait retourner (sciemment) à la bienfaisante synthèse.

Fait bizarre : on ne pensa plus à cette nécessité. Les personnes qui s’intéressaient à tel élément donné de l’anarchisme, finirent par le substituer à l’ensemble. Naturellement, elles se trouvèrent bientôt en désaccord et, finalement, en conflit avec ceux qui traitaient de la même manière d’autres parcelles de la vérité entière. Ainsi, au lieu d’aborder l’idée de fusionnement des éléments épars (qui, pris séparément, ne pouvaient plus servir à grand chose) en un ensemble organique, les anarchistes entreprirent pour de longues années la tâche stérile d’opposer haineusement leurs courants les uns aux autres. Chacun considérait son courant, sa parcelle pour l’unique vérité et combattait avec acharnement les partisans des autres courants. Ainsi commença, dans les rangs libertaires, ce piétinement sur place, caractérisé par l’aveuglement et l’animosité mutuelle, qui continue jusqu’à nos jours et qui doit être considéré comme nuisible au développement normal de la conception anarchiste.

Notre conclusion est claire. Le démembrement de l’idée anarchiste en plusieurs courants a rempli son rôle. Il n’a plus aucune utilité. Rien ne peut plus le justifier. Il entraîne maintenant le mouvement dans une impasse, il lui cause des préjudices énormes, il n’offre plus ni ne peut offrir  rien de positif. La première période  celle où l’anarchisme se cherchait, se précisait et se fractionnait fatalement à cette besogne est terminée. Elle appartient au passé. Il est grand temps d’aller plus loin.

Si l’éparpillement de l’anarchisme est actuellement un fait négatif, préjudiciable, il faut chercher à y mettre fin. Il s’agit de se rappeler l’ensemble entier, de recoller les éléments épars, de retrouver, de reconstruire sciemment la synthèse abandonnée.

Une autre question surgit alors : Cette synthèse, est-elle possible actuellement ? Ne serait-elle pas une utopie ? Pourrait-on lui fournir une certaine base théorique ?

Nous répondons : Oui, une synthèse de l’anarchisme (ou, si l’on veut, un anarchisme synthétique) est parfaitement possible. Elle n’est nullement utopique. D’assez fortes raisons d’ordre théorique parlent en sa faveur.

Notons brièvement quelques-unes de ces raisons, les plus importantes, dans leur suite logique.

1. Si l’anarchisme aspire à la vie, s’il escompte un triomphe futur, s’il cherche à devenir un élément organique et permanent de la vie, une de ses forces actives, fécondantes, créatrices, alors il doit chercher à se trouver le plus près possible de la vie, de son essence, de son ultime vérité. Ses bases idéologiques doivent concorder le plus possible avec les éléments fondamentaux de la vie. Il est clair, en effet, que si les idées primordiales de l’anarchisme se trouvaient en contradiction avec les vrais éléments de la vie et de l’évolution, l’anarchisme ne pourrait être vital. Or, qu’est-ce que la vie ? Pourrait-on, en quelque sorte, définir et formuler son essence, saisir et fixer ses traits caractéristiques ? Oui, on peut le faire. Il s’agit, certes, non pas d’une formule scientifique de la vie, B formule qui n’existe pas, B mais d’une définition plus ou moins nette et juste de son essence visible, palpable, concevable. Dans cet ordre d’idée, la vie est, avant tout, une grande synthèse : un ensemble immense et compliqué, ensemble organique et original, de multiples éléments variés.

2. La vie est une synthèse. Quelles sont donc l’essence et l’originalité de cette synthèse ? L’essentiel de la vie est que la plus grande variété de ses éléments qui se trouvent de plus en un mouvement perpétuel réalise en même temps, et aussi perpétuellement, une certaine unité ou, plutôt, un certain équilibre. L’essence de la vie, l’essence de la synthèse sublime, est la tendance constante vers l’équilibre, voire la réalisation constante d’un certain équilibre, dans la plus grande diversité et dans un mouvement perpétuel (notons que l’idée d’un équilibre de certains éléments comme étant l’essence biophysique de la vie se confirme par des expériences scientifiques physico-chimiques).

3. La vie est une synthèse. La vie (l’univers, la nature) est un équilibre (une sorte d’unité) dans la diversité et dans le mouvement (ou, si l’on veut, une diversité et un mouvement en équilibre). Par conséquent, si l’anarchisme désire marcher de pair avec la vie, s’il cherche à être un de ses éléments organiques, s’il aspire à concorder avec elle et aboutir à un vrai résultat, au lieu de se trouver en opposition avec elle pour être finalement rejeté, il doit, lui aussi, sans renoncer à la diversité ni au mouvement, réaliser aussi, et toujours, l’équilibre, la synthèse, l’unité.

Mais il ne suffit pas d’affirmer que l’anarchisme peut être synthétique : il doit l’être. La synthèse de l’anarchisme n’est pas seulement possible, pas seulement souhaitable : elle est indispensable. Tout en conservant la diversité vivante de ses éléments, tout en évitant la stagnation, tout en acceptant le mouvement conditions essentielles de sa vitalité l’anarchisme doit chercher, en même temps, l’équilibre dans cette diversité et ce mouvement même.

La diversité et le mouvement sans équilibre, c’est le chaos. L’équilibre sans diversité ni mouvement, c’est la stagnation, la mort. La diversité et le mouvement en équilibre, telle est la synthèse de la vie. L’anarchisme doit être varié, mouvant et, en même temps, équilibré, synthétique, uni. Dans le cas contraire, il ne sera pas vital.

4. Notons, enfin, que le vrai fond de la diversité et du mouvement de la vie (et partant de la synthèse) est la création, c’est-à-dire la production constante de nouveaux éléments, de nouvelles combinaisons, de nouveaux mouvements, d’un nouvel équilibre. La vie est une diversité créatrice. La vie est un équilibre dans une création ininterrompue. Par conséquent, aucun anarchiste ne pourrait prétendre que son courant est la vérité unique et constante, et que toutes les autres tendances dans l’anarchisme sont des absurdités. Il est, au contraire, absurde qu’un anarchiste se laisse engager dans l’impasse d’une seule petite vérité, la sienne, et qu’il oublie ainsi la grande vérité réelle de la vie : la création perpétuelle de formes nouvelles, de combinaisons nouvelles, d’une synthèse constamment renouvelée.

La synthèse de la vie n’est pas stationnaire : elle crée, elle modifie constamment ses éléments et leurs rapports mutuels.

L’anarchisme cherche à participer, dans les domaines qui lui sont accessibles, aux actes créateurs de la vie.

Par conséquent, il doit être, dans les limites de sa conception, large, tolérant, synthétique, tout en se trouvant en mouvement créateur.

L’anarchiste doit observer attentivement, avec perspicacité, tous les éléments sérieux de la pensée et du mouvement libertaires.

Loin de s’engouffrer dans un seul élément quelconque, il doit chercher l’équilibre et la synthèse de tous ces éléments donnés.

Il doit, de plus, analyser et contrôler constamment sa synthèse, en la comparant avec les éléments de la vie elle-même, afin d’être toujours en harmonie parfaite avec cette dernière. En effet, la vie ne reste pas sur place, elle change. Et, par conséquent, le rôle et les rapports mutuels de divers éléments de la synthèse anarchiste ne resteront pas toujours les mêmes : dans divers cas, ce sera tantôt l’un, tantôt l’autre de ces éléments qui devra être souligné, appuyé, mis en action.

Quelques mots sur la réalisation concrète de la synthèse.

1. Il ne faut jamais oublier que la réalisation de la révolution, que la création des formes nouvelles de la vie incomberont non pas à nous, anarchistes isolés ou groupés idéologiquement, mais aux vastes masses populaires qui, seules, seront à même d’accomplir cette immense tâche destructive et créatrice. Notre rôle, dans cette réalisation, se bornera à celui d’un ferment, d’un élément de concours, de conseil, d’exemple. Quant aux formes dans lesquelles ce processus s’accomplira, nous ne pouvons que les entrevoir très approximativement. Il est d’autant plus déplacé de nous quereller pour des détails, au lieu de nous préparer, d’un élan commun, à l’avenir.

2. Il n’est pas moins déplacé de réduire toute l’immensité de la vie, de la révolution, de la création future, à de petites idées de détail et à des disputes mesquines. Face aux grandes tâches qui nous attendent, il est ridicule, il est honteux de nous occuper de ces mesquineries. Les libertaires devront s’unir sur la base de la synthèse anarchiste. Ils devront créer un mouvement anarchiste uni, entier, vigoureux. Tant qu’ils ne l’auront pas créé, ils resteront en dehors de la vie.

Dans quelles formes concrètes pourrions-nous prévoir la réconciliation, l’unification des anarchistes et, ensuite, la création d’un mouvement libertaire unifié ?

Nous devons souligner, avant tout, que nous ne nous représentons pas cette unification comme un assemblage mécanique des anarchistes de diverses tendances en une sorte de camp bigarré où chacun resterait sur sa position intransigeante. Une telle unification serait non pas une synthèse mais un chaos. Certes, un simple rapprochement amical des anarchistes de diverses tendances et une plus grande tolérance dans leurs rapports mutuels (cessation d’une polémique violente, collaboration dans des publications anarchistes, participation aux mêmes organismes actifs, etc., etc.) seraient un grand pas en avant par rapport à ce qui se passe actuellement dans les rangs libertaires. Mais nous considérons ce rapprochement et cette tolérance comme, seulement, le premier pas vers la création de la vraie synthèse anarchiste et d’un mouvement libertaire unifié. Notre idée de la synthèse et de l’unification va beaucoup plus loin. Elle prévoit quelque chose de plus fondamental, de plus organique.

Nous croyons que l’unification des anarchistes et du mouvement libertaire devra se poursuivre, parallèlement, en deux sens, notamment :

! Il faut commencer immédiatement un travail théorique cherchant à concilier, à combiner, à synthétiser nos diverses idées paraissant, à première vue, hétérogènes. Il est nécessaire de trouver et de formuler dans les divers courants de l’anarchisme, d’une part, tout ce qui doit être considéré comme faux, ne coïncidant pas avec la vérité de la vie et devant être rejeté ; et, d’autre part, tout ce qui doit être constaté comme étant juste, appréciable, admis. Il faut, ensuite, combiner tous ces éléments justes et de valeur, en créant avec eux un ensemble synthétique (c’est surtout dans ce premier travail préparatoire que le rapprochement des anarchistes de diverses tendances et leur tolérance mutuelle pourraient avoir la grande importance d’un premier pas décisif). Et, enfin, cet ensemble devra être accepté par tous les militants sérieux et actifs de l’anarchisme comme base de la formation d’un organisme libertaire uni, dont les membres seront ainsi d’accord sur un ensemble de thèses fondamentales acceptées par tous.

Nous avons déjà cité l’exemple concret d’un tel organisme : la confédération Nabat, en Ukraine. Ajoutons ici à ce que nous avons déjà dit plus haut que l’acceptation par tous les membres du Nabat de certaines thèses communes n’empêchaient nullement les camarades de diverses tendances d’appuyer surtout, dans leur activité et leur propagande, les idées qui leur étaient chères. Ainsi, les uns (les syndicalistes) s’occupaient surtout des problèmes concernant la méthode et l’organisation de la révolution ; les autres (communistes) s’intéressaient de préférence à la base économique de la nouvelle société ; les troisièmes (individualistes) faisaient ressortir spécialement les besoins, la valeur réelle et les aspirations de l’individu. Mais la condition obligatoire d’être accepté au Nabat était l’admission de tous les trois éléments comme parties indispensables de l’ensemble et le renoncement à l’état d’hostilité entre les diverses tendances. Les militants étaient donc unis d’une façon organique, car, tous, ils acceptaient un certain ensemble de thèses fondamentales. C’est ainsi que nous nous représentons l’unification concrète des anarchistes sur la base d’une synthèse des idées libertaires théoriquement établie.

! Simultanément et parallèlement au dit travail théorique, devra se créer l’organisation unifiée sur la base de l’anarchisme compris synthétiquement.

Pour terminer, soulignons encore une fois que nous ne renonçons nullement à la diversité des idées et des courants au sein de l’anarchisme. Mais il y a diversité et diversité. Celle, notamment, qui existe dans nos rangs aujourd’hui est un mal, est un chaos. Nous considérons son maintien comme une très lourde faute. Nous sommes d’avis que la variété de nos idées ne pourra être et ne sera un élément progressif et fécond qu’au sein d’un mouvement commun, d’un organisme uni, édifié sur la base de certaines thèses générales admises par tous les membres et sur l’aspiration à une synthèse.

Ce n’est que dans l’ambiance d’un élan commun, ce n’est que dans les conditions de recherches de thèses justes et de leur acceptation, que nos aspirations, nos discussions et même nos disputes auront de la valeur, seront utiles et fécondes (c’était précisément ainsi au Nabat). Quant aux disputes et aux polémiques entre de petites chapelles prêchant chacune sa vérité unique, elles ne pourront aboutir qu’à la continuation du chaos actuel, des querelles intestines interminables et de la stagnation du mouvement.

Il faut discuter en s’efforçant de trouver l’unité féconde, et non pas d’imposer à tout prix sa vérité contre celle d’autrui. Ce n’est que la discussion du premier genre qui mène à la vérité. Quant à l’autre discussion, elle ne mène qu’à l’hostilité, aux vaines querelles et à la faillite.