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L’histoire en question: La révolution russe vue côté anarchiste… Vision passée, vision présente (Voline)

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Quelques considérations sur la révolution (russe)

Voline

 Extrait de “La révolution inconnue 1917-1921” (Livre II, chapitre 5.4)

 Note de Résistance 71 : Cet ouvrage, trilogie de plus de 700 pages, a été publié originellement en français par “Les Amis de Voline” en 1947. Voline, de son vrai nom Vsevolod Mikhaïlovitch Eichenbaum (1882-1945) est un poète, écrivain, journaliste et activiste anarchiste qui a participé non seulement à la révolution russe de 1917, mais avant à celle de 1905, 1907 et fut compagnon en tant qu’Ukrainien de naissance, de l’armée révolutionnaire insurrectionnelle et anarchiste ukrainienne de Nestor Makhno, condamné à mort par Trotski, il en réchappe miraculeusement et est banni d’URSS et viendra en Suisse puis en France où il mourra. Il est le père fondateur avec Sébastien Faure du concept de la “synthèse anarchiste” visant à rassembler tous les courants du mouvement libertaire. Voline est injustement peu connu du grand public et même dans le mouvement anarchiste, mais il fut un grand penseur, qui donna à l’anarchisme une dimension parfois “taoïste” de très bonne facture, Excellent narrateur et écrivain, ses écrits sont un régal tant sur le fond que sur la forme. Nous ne pouvons qu’encourager nos lecteurs à le lire. Son historiographie de la révolution russe est unique et essentielle, le premier soviet était anarchiste, il nous raconte la révolution russe de cet angle.

* * *

Naturellement, les masses populaires ne pouvaient pénétrer toutes les subtilités de ces diverses interprétations. Il leur était impossible – même lorsqu’elles entraient parfois en contact avec nos idées – de comprendre la portée réelle des différences dont il est question. Les travailleurs russes étaient les moins rompus aux choses de la politique. Ils ne pouvaient se rendre compte ni du machiavélisme ni du danger de l’interprétation bolcheviste.

Je me rappelle les efforts désespérés que je déployai pour prévenir les travailleurs, autant que cela me fut possible, par la parole et la plume, du danger imminent pour la vraie Révolution au cas où les masses permettraient au parti bolcheviste de s’installer solidement au pouvoir.

J’avais beau insister : les masses ne saisissaient pas le danger. Combien de fois on m’objectait ceci :  » Camarade, nous te comprenons bien. Et, d’ailleurs, nous ne sommes pas trop confiants. Nous sommes d’accord qu’il nous faut être quelque peu sur nos gardes, ne pas croire aveuglément, conserver au fond de nous-mêmes une méfiance prudente. Mais, jusqu’à présent, les bolcheviks ne nous ont jamais trahis ; ils marchent carrément avec nous, ils sont nos amis ; ils nous prêtent un bon coup de main et ils affirment qu’une fois au pouvoir ils pourront faire triompher aisément nos aspirations. Cela nous paraît vrai. Alors, pour quelles raisons les rejetterions-nous ? Aidons-les à conquérir le pouvoir et nous verrons après. « 

J’avais beau affirmer qu’on ne pourrait jamais réaliser les buts de la Révolution Sociale au moyen d’un pouvoir politique ; j’avais beau répéter qu’une fois organisé et armé, le pouvoir bolcheviste, tout en s’avérant fatalement impuissant comme les autres, serait pour les travailleurs infiniment plus dangereux et difficile à abattre que ne l’avait été ceux-là. Invariablement, on me répondait ceci :  » Camarade, c’est nous, les masses, qui avons renversé le tzarisme. C’est nous qui avons renversé le gouvernement bourgeois. C’est nous qui sommes prêts à renverser Kérensky. Eh bien, si tu as raison, si les bolcheviks ont le malheur de nous trahir, de ne pas tenir leurs promesses, nous les renverserons comme les autres. Et alors, nous marcherons définitivement et uniquement avec nos amis les anarchistes. « 

J’avais beau affirmer à nouveau que, pour telles et telles raisons, l’Etat bolcheviste serait beaucoup plus dur à renverser : on ne voulait, on ne pouvait me croire.

Il ne faut nullement s’en étonner puisque même dans les pays habitués aux méthodes politiques et où (comme en France) on en est plus ou moins dégoûté, les masses laborieuses, et même les intellectuels, tout en souhaitant la Révolution, n’arrivent pas encore à comprendre que l’installation au pouvoir d’un parti politique, même d’extrême-gauche, et l’édification d’un Etat, quelle que soit son étiquette, aboutiront à la mort de la Révolution. Pouvait-il en être autrement dans un pays tel que la Russie, n’ayant jamais fait la moindre expérience politique ?

Rentrant sur leurs navires de guerre de Pétrograd à Cronstadt après la victoire d’octobre 1917, les marins révolutionnaires entamèrent aussitôt une discussion sur le danger pouvant résulter de l’existence même du  » Conseil des Commissaires du Peuple  » au pouvoir. D’aucuns affirmaient, notamment, que ce  » sanhédrin  » politique serait capable de trahir un jour les principes de la Révolution d’octobre. Mais, dans leur ensemble, les marins, impressionnés surtout par la facile victoire de celle-ci, déclaraient en brandissant leurs armes :  » Dans ce cas, puisque les canons ont su atteindre le Palais d’Hiver, ils sauront aussi bien atteindre Smolny.  » (L’ex-Institut  » Smolny  » fut le premier siège du gouvernement bolcheviste à Pétrograd, aussitôt après la victoire. )

Comme nous le savons, I’idée politique, étatiste, gouvernementale n’était pas encore discréditée dans la Russie de 1917. Présentement, elle ne l’est encore dans aucun autre pays. Il faudra certainement du temps et d’autres expériences historiques pour que les masses, éclairées en même temps par la propagande, saisissent enfin nettement la fausseté, le vide, le péril de cette idée.

La nuit de la fameuse journée du 25 octobre, je me trouvais dans une rue de Pétrograd. Elle était obscure et calme. Au loin, on entendait quelques coups de fusil espacés. Subitement, une auto blindée me dépassa à toute allure. De l’intérieur de la voiture, une main lança un paquet de feuilles de papier qui volèrent en tous sens. Je me baissai et j’en ramassai une. C’était un appel du nouveau gouvernement  » aux ouvriers et paysans « , leur annonçant la chute du gouvernement de Kérensky et la liste du nouveau gouvernement  » des commissaires du peuple « , Lénine en tête.

Un sentiment compliqué de tristesse, de colère, de dégoût, mais aussi une sorte de satisfaction ironique s’emparèrent de moi  » Ces imbéciles (s’ils ne sont pas, tout simplement, des démagogues imposteurs, pensai-je), doivent s’imaginer qu’ils font ainsi la Révolution Sociale! Eh bien, ils vont voir… Et les masses vont prendre une bonne leçon !  »

Qui eût pu prévoir à ce moment que seulement quatre années plus tard, en 1921, aux dates glorieuses de février – du 25 au 28 exactement – les ouvriers de Pétrograd se révolteraient contre le nouveau gouvernement  » communiste  » ?

Il existe une opinion qui jouit de quelque crédit parmi les anarchistes. On prétend que, dans les conditions données, les anarchistes russes, renonçant momentanément à leur négation de la  » politique  » des partis, de la démagogie, du pouvoir, etc., auraient dû agir  » à la bolchevik « , c’est-à-dire former une sorte de parti politique et tenter de prendre provisoirement le pouvoir. Dans ce cas, dit-on, ils auraient pu  » entraîner les masses  » derrière eux, l’emporter sur les bolcheviks et saisir le pouvoir  » pour organiser ensuite l’anarchie « .

Je considère ce raisonnement comme fondamentalement et dangereusement faux.

Même si les anarchistes, dans ce cas, avaient remporté la victoire (ce qui est fort douteux), celle-ci, achetée au prix de l’abandon  » momentané  » du principe fondamental de l’anarchisme, n’aurait jamais pu aboutir au triomphe de ce principe. Entraînés par la force et la logique des choses, les anarchistes au pouvoir – quel non-sens ! – n’auraient réalisé qu’une variété du bolchevisme.

(J’estime que les récents événements d’Espagne et l’attitude de certains anarchistes espagnols qui acceptèrent des postes gouvernementaux, se lançant ainsi dans le vide de la  » politique  » et réduisant à néant la véritable action anarchiste, confirment, dans une large mesure, mon point de vue.)

Si une pareille méthode pouvait apporter le résultat recherché, s’il était possible d’abattre le pouvoir par le pouvoir, l’anarchisme n’aurait aucune raison d’être.  » En principe « , tout le monde est  » anarchiste « . Si les communistes, les socialistes, etc., ne le sont pas en réalité , c’est précisément parce qu’ils croient possible d’arriver à l’ordre libertaire en passant par le stade de la politique et du pouvoir. (Je parle de gens sincères.) Donc, si l’on veut supprimer le pouvoir par le moyen du pouvoir et des  » masses entraînées « , on est communiste, socialiste, tout ce qu’on voudra mais on n’est pas anarchiste. On est anarchiste, précisément, parce qu’on tient pour impossible de supprimer le pouvoir, l’autorité et l’Etat à l’aide du pouvoir, de l’autorité et de l’Etat (et des masses entraînées). Dès qu’on a recours à ces moyens – ne serait-ce que  » momentanément  » et avec de très bonnes intentions – on cesse d’être anarchiste, on renonce à l’anarchisme, on se rallie au principe bolcheviste.

L’idée de chercher à entraîner les masses derrière le pouvoir est contraire à l’anarchisme qui, justement, ne croit pas que les hommes puissent arriver jamais à leur véritable émancipation par ce chemin.

Je me rappelle, à ce propos, une conversation avec la très connue camarade Marie Spiridonova, animatrice du parti socialiste-révolutionnaire de gauche, en 1919 (ou 1920), à Moscou.

(Au risque de sa vie, Marie Spiridonova exécuta, jadis, un des plus farouches satrapes du tzar. Elle avait subi des tortures, frôlé la mort et séjourné longuement au bagne. Libérée par la révolution de février 1917, elle adhéra au parti socialiste-révolutionnaire de gauche et devint un de ses piliers. C’était une révolutionnaire des plus sincères : dévouée, écoutée, estimée.)

Lors de notre discussion, elle m’affirma que les socialistes-révolutionnaires de gauche se représentaient le pouvoir sous une forme très restreinte : un pouvoir réduit au minimum, donc très faible, très humain et surtout très provisoire.  » Juste le strict nécessaire permettant, le plus rapidement possible, de l’affaiblir, de l’effriter et de le laisser s’évanouir.  » –  » Ne vous trompez pas, lui dis-je : le pouvoir n’est jamais une  » boule de sable  » qui, à force d’être roulée, se désagrège ; c’est toujours une  » boule de neige  » qui, roulée, ne fait qu’augmenter de volume. Une fois au pouvoir, vous ferez comme les autres.  »

Et les anarchistes aussi, aurais-je pu ajouter.

Dans le même ordre d’idées, je me souviens d’un autre cas frappant.

En 1919, je militais en Ukraine. A cette époque, les masses populaires étaient déjà forcément désillusionnées par le bolchevisme. La propagande anarchiste en Ukraine (où les bolcheviks ne l’avaient pas encore totalement supprimée) commençait à remporter un vif succès.

Une nuit, des soldats rouges, délégués par leurs régiments, vinrent au siège de notre Groupe de Kharkov et nous déclarèrent ceci :  » Plusieurs unités de la garnison, déçues par le bolchevisme et sympathisant avec les anarchistes, sont prêtes à agir. On pourrait arrêter sans inconvénient, une de ces nuits, les membres du gouvernement bolcheviste d’Ukraine et proclamer un gouvernement anarchiste qui serait certainement meilleur. Personne ne s’y opposerait, tout le monde en ayant assez du pouvoir bolcheviste. Nous demandons donc au parti anarchiste, dirent-ils, de se mettre d’accord avec nous, de nous autoriser à agir en son nom pour préparer l’action, de procéder à l’arrestation du gouvernement présent et de prendre le pouvoir à sa place, avec notre aide. Nous nous mettons entièrement à la disposition du parti anarchiste.  »

Le malentendu était évident. Rien que le terme :  » parti anarchiste  » en témoignait. Les braves militaires n’avaient aucune notion de l’anarchisme. Ils avaient dû en entendre parler vaguement ou avaient assisté à quelque meeting.

Mais le fait était là. Deux solutions éventuelles se présentaient à nous : ou bien profiter de ce malentendu, faire arrêter le gouvernement bolcheviste et  » prendre le pouvoir  » en Ukraine ; ou bien expliquer aux soldats leur erreur, leur faire comprendre le fond même de l’anarchisme et renoncer à l’aventure.

Naturellement, nous nous arrêtâmes à cette dernière solution. Pendant deux heures, j’exposai aux soldats notre point de vue :  » Si, leur dis-je alors, de vastes masses se soulevaient pour une nouvelle révolution, abandonnant franchement le gouvernement et ayant conscience qu’il ne faut pas le remplacer par un autre pour organiser leur vie nouvelle sur d’autres bases, ce serait la bonne, la vraie Révolution, et tous les anarchistes marcheraient avec les masses. Mais si nous – un groupe d’hommes – arrêtons le gouvernement bolcheviste pour nous mettre à sa place, rien ne changerait au fond. Et, par la suite, entraînés par le même système, nous ne pourrions pas faire mieux que les bolcheviks.  »

Les soldats finirent par comprendre mes explications et partirent en jurant de militer dorénavant pour la véritable Révolution et pour l’idée anarchiste.

Mais ce qui est inconcevable, c’est qu’il existe de nos jours des  » anarchistes  » – et non des  » derniers  » – qui me reprochent de ne pas avoir  » pris le pouvoir  » à ce moment-là. Selon eux, nous aurions dû marcher, faire arrêter le gouvernement bolcheviste et nous installer à sa place. Ils prétendent que nous avons manqué là une belle occasion de réaliser nos idées… à l’aide du pouvoir, ce qui est contraire à nos idées.

Combien de fois ai-je dit à mon auditoire, en pleine Révolution:  » N’oubliez jamais que pour vous, au-dessus de vous, à votre place, personne ne pourra rien faire. Le  » meilleur  » gouvernement ne pourra que faire faillite. Et si, un jour, vous apprenez que tenté par l’idée politique et autoritaire, moi, Voline, j’ai accepté un poste gouvernemental, devenant  » commissaire « , ou  » ministre « , ou quelque chose de semblable, deux semaines après, camarades, vous pourrez me fusiller en toute tranquillité d’esprit et de conscience, sachant que j’ai trahi la vérité, la vraie cause et la véritable Révolution !  » 

Analyse politique: fascisme brun et fascisme rouge, deux armes des mêmes criminels…

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique, société libertaire, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , on 10 mars 2013 by Résistance 71

Cette analyse réaliste et fondée de Voline, écrite en 1934, est un excellent complément à l’essai de Voline « La synthèse anarchiste », que nous avons publié 5 Mars, ainsi qu’à notre article récent sur le pourquoi l’oligarchie ressort-elle le marxisme du placard ?

Le fascisme rouge (marxisme) et l’autre côté totalitaire de la même pièce et marche la main dans la main avec son pendant du fascisme brun, tous deux financés et soutenus par les mêmes cartels de la finance et de l’industrie (cf les recherches du professeur A. Sutton sur le sujet).

— Résistance 71 —

Le fascisme rouge

Voline

 

Revue Ce Qu’il Faut Dire no2 de Juillet 1934

Je viens de lire un extrait de lettre de notre vaillant camarade A. Petrini, qui se trouve en U.R.S.S., dans une situation de proscrit. J’y trouve les lignes suivantes :

«… Un par un on nous emprisonne tous. Les vrais révolutionnaires ne peuvent pas jouir de la liberté en Russie. La liberté de la presse et celle de la parole sont supprimées, aucune différence donc entre Staline et Mussolini».

J’ai souligné exprès la dernière phrase, car elle est parfaitement juste.

Cependant, pour bien comprendre toute la justesse de cette brève formule, pour bien saisir tout son terrible réalisme, il est indispensable d’avoir du fascisme une notion profonde et nette : plus profonde et plus nette que celle qui est généralement admise dans les milieux de gauche.

Ayant cette notion, le lecteur comprendra la phrase de Petrini non pas comme une sorte de boutade, mais comme l’expression exacte d’une très triste réalité.

* *

Lorsque il y a douze ans, le mouvement de Mussolini — le fascisme italien remporta sa victoire, on croyait généralement que celle-ci n’était qu’un épisode local, passager, sans lendemain.

Depuis, non seulement le «fascisme» s’est consolidé en Italie, mais des mouvements analogues se déclenchèrent et l’emportèrent dans plusieurs pays. Dans d’autres, le «fascisme», sous tel ou tel aspect, forme un courant d’idées menaçant. Le terme lui-même, d’abord purement national, est devenu général, international.

Cet état de choses nous impose la conclusion que voici : le mouvement dit «fasciste» doit avoir des bases historiques concrètes, profondes et vastes. Dans le cas contraire, il ne serait pas ce qu’il est.

Quelles seraient donc ses bases? Quelles seraient les raisons principales de la naissance et, surtout, des succès du fascisme?

Pour ma part, j’en conçois trois, que je considère, dans leur ensemble, comme raisons fondamentales de son triomphe.

Raison économique. Elle est assez nette et généralement bien comprise. En quelques mots la voici : Le capitalisme privé (dont la base économique est la libre concurrence des appétits pour le maximum de profits, et dont l’expression politique est la démocratie bourgeoise) est en pleine décomposition, en pleine faillite. Violemment attaqué par tous ses ennemis, de plus en plus nombreux, il s’écroule dans la boue, dans le crime, dans l’impuissance. Les guerres, la crise, les armées de chômeurs, la misère des masses, face à l’abondance des richesses matérielles et à la possibilité illimitée de les augmenter encore, démontrent cette impuissance du capitalisme privé à résoudre les problèmes économiques de l’époque. D’une façon de plus en plus générale, on est, aujourd’hui, conscient de son agonie, de sa mort imminente. Alors instinctivement ou sciemment, on pense à lui substituer un capitalisme nouveau modèle, dans l’espoir que ce dernier pourra «sauver le monde». On pense — une fois de plus dans l’histoire humaine — à la haute mission d’un État fort, tout-puissant, à base dictatoriale. On pense à un capitalisme d’État, dirigé par une dictature «au-dessus des intérêts privés». Telle est la nouvelle orientation du capitalisme qui alimente le mouvement fasciste économiquement.

Raison sociale. Elle est aussi très nette et, généralement, bien comprise. La faillite du capitalisme privé, avec toutes ses conséquences effroyables, crée une situation nettement révolutionnaire. Les masses, de plus en plus malheureuses, s’agitent. Les courants révolutionnaires gagnent du terrain. Les travailleurs organisés se préparent, de plus en plus activement, à combattre le système qui les écrase au profit de bandes de malfaiteurs. La classe ouvrière, librement et combativement organisée (politiquement, syndicalement, idéologiquement) devient de plus en plus gênante, de plus en plus menaçante pour les classes possédantes.

Ces dernières se rendent compte de leur situation précaire. Elles ont peur. Alors, instinctivement ou sciemment, elles cherchent le salut. Elles s’efforcent de maintenir, à tout prix, leur situation privilégiée, basée sur l’exploitation des masses laborieuses. Il importe surtout que ces dernières restent un troupeau exploité, salarié, tendu par les maîtres.

S’il est impossible de maintenir le mode d’exploitation actuel, il faudra changer le mode (ce qui n’est pas grave), pourvu que le fond reste. Les maîtres d’aujourd’hui pourront rester tels s’ils acceptent de devenir membres d’un vaste appareil dirigeant, économique, social et politique, essentiellement étatiste. Or, pour réaliser cette nouvelle structure sociale, il faut disposer, avant tout, d’un État omnipotent, mené par un homme fort, un homme à poigne, un dictateur, un Mussolini, un Hitler ! Telle est la nouvelle orientation du capitalisme qui alimente le fascisme socialement.

* *

Si le fascisme n’avait que ces deux bases : base économique et base sociale, il n’aurait jamais acquis la puissance que nous lui connaissons. Sans aucun doute, les masses travailleuses organisées lui auraient, rapidement et définitivement barré la route. En effet, les moyens avec lesquels la classe laborieuse lutte généralement contre le capitalisme resteraient valables sauf quelques remaniements de détails, pour lutter efficacement contre la réaction et le fascisme. Ce ne serait que la continuation de la grande lutte historique des travailleurs contre leurs exploiteurs. Combien de fois, déjà, au cours de l’histoire, l’ennemi changea de méthode, de façade ou d’armes! Ceci n’empêchait nullement les travailleurs de continuer leur lutte, sans perdre l’équilibre ou l’assurance, sans se laisser démonter par les manœuvres de et les volte-face de l’adversaire.

Or, voici ce qui est important. Le fascisme, tout en étant considéré comme une nouvelle manœuvre (défensive et offensive) du capitalisme remporta partout où il s’est mis sérieusement à l’œuvre, un tel succès — éblouissant, extraordinaire, fantastique — que la lutte de la classe laborieuse s’avéra du coup et partout, — en Italie comme en Allemagne, en Allemagne comme en Autriche, en Autriche comme en d’autres pays, — non seulement difficile, mais absolument inefficace et impuissante. Non seulement la démocratie libérale bourgeoise ne sut se défendre, mais aussi le socialisme, le communisme (bolcheviste) ; le mouvement syndical, etc., furent absolument impuissants à combattre le capitalisme aux abois manœuvrant pour se sauver. Et non seulement toutes ces forces ne purent livrer une résistance victorieuse au capitalisme réorganisant ses rangs bouleversés, mais ce fut ce dernier qui, rapidement, se regroupa et écrasa tous ses ennemis.

Impuissance du socialisme, qui était si fort en Allemagne, en Autriche, en Italie. Impuissance du «communisme», très fort, lui aussi, surtout en Allemagne. Impuissance des organismes syndicaux. Comment expliquer cela ?

Le problème, déjà assez compliqué, le devient davantage si l’on songe à la situation actuelle en U.R.S.S. Comme on sait, ce fut le communisme autoritaire et étatiste (le bolchevisme) qui y remporta une victoire complète et assez facile lors des événements de 1917. Or, de nos jours, presque 17 ans après cette victoire, non seulement ce communisme s’avère impuissant à résister au fascisme dans d’autres pays, mais même en ce qui concerne le régime de l’U.R.S.S., on qualifie ce dernier, de plus en plus fréquemment, de plus en plus sciemment, de «fascisme rouge». On compare Staline à Mussolini. On constate dans ce pays l’exploitation féroce des masses travailleuses par l’appareil dirigeant, comprenant un million de privilégiés qui s’appuient, comme partout ailleurs, sur une force militaire et policière. On y constate l’absence de toute liberté. On y constate des persécutions arbitraires et impitoyables. Et ce qui importe, c’est que de pareilles constatations ou appréciations émanent non pas des milieux bourgeois, mais surtout des rangs révolutionnaires : socialistes, syndicalistes, anarchistes, et même des rangs de l’opposition communiste (trotskiste) qui, pour cette raison, «reprend la lutte émancipatrice» et forme la IVe Internationale.

Tous ces faits sont extrêmement troublants. Ils nous mènent fatalement à cette conclusion, paraissant paradoxale, que même en U.R.S.S., quoique sous des apparences différentes, c’est le fascisme qui l’emporte ; que c’est un nouveau capitalisme (capitalisme d’État dirigé par un homme à poigne, un dictateur, un Staline !) qui s’installe. 
Comment expliquer tout cela ?

Y aurait-il donc encore un élément, encore une base, encore une raison d’être qui donnerait au fascisme une force tout à fait particulière ?

Je réponds : oui. C’est la troisième raison : celle, précisément, qu’il me reste à examiner. Je la considère comme la plus importante, en même temps que la plus compliquée et la moins comprise. C’est elle, cependant, qui nous explique tout.

Raison psychologique (ou idéologique). La raison fondamentale des succès fascistes et de l’impuissance des forces émancipatrices est, à mon avis, l’idée néfaste de la dictature. Je dirai même plus. Il existe une idée répandue à un tel point qu’elle est devenue presque un axiome. Des millions et des millions d’hommes s’étonneraient, aujourd’hui encore, si on la mettait en doute. Mieux encore : bon nombre d’anarchistes et de syndicalistes ne la tiendraient pas, eux non plus, pour suspecte. Pour ma part, je la considère comme foncièrement fausse. Or, toute idée fausse acceptée comme juste est un grand danger pour la cause qu’elle touche. L’idée en question est celle-ci : Pour gagner dans la lutte et conquérir leur émancipation, les masses travailleuses doivent être guidées, conduites par une «élite», par une «minorité éclairée», par des hommes «conscients» et supérieurs au niveau de cette masse.

Qu’une pareille théorie, — qui, pour moi, n’est qu’une expression adoucie de l’idée de dictature car, en fait, elle enlève aux masses toute liberté d’action et d’initiative — , qu’une pareille théorie soit préconisée par des exploiteurs, rien d’étonnant. Pour être exploitées, les masses doivent être menées et soumises comme un troupeau. Mais qu’une telle idée soit ancrée dans l’esprit de ceux qui se prétendent émancipateurs et révolutionnaires, c’est un des phénomènes les plus étranges de l’histoire. Car — ceci me paraît évident, — pour ne plus être exploitées, les masses ne doivent plus être menées. Tout au contraire: les masses travailleuses arriveront à se débarrasser de toute exploitation seulement lorsqu’elles auront trouver le moyen de se débarrasser de toute tutelle, d’agir par elles-mêmes, de leur propre initiative, pour leurs propres intérêts, à l’aide et au sein de leurs propres et véritables organismes de classe : syndicats, coopératives, etc., fédérés entre eux.

L’idée de la dictature — brutale ou adoucie — étant universellement répandue et adoptée, la route est toute prête pour la psychologie, l’idéologie et l’action fascistes. Cette psychologie pénètre, empoisonne et décompose tout le mouvement ouvrier et l’engage dans une voie périlleuse.

Si la dictature est jugée nécessaire pour mener la lutte émancipatrice de la classe ouvrière, la lutte des classes devient, en réalité, lutte des dictateurs entre eux. Au fond, il s’agit, dans cette lutte, de savoir qui conservera ou gagnera l’emprise décisive sur les masses. L’issue de la lutte dépend alors de toutes sortes de circonstances, d’un caractère plutôt accessoire. Ici, c’est le dictateur X, là le dictateur Y ou Z qui l’emporte. L’un ou l’autre peuvent afficher des idéals très différents, même opposés. Il n’en reste pas moins qu’au lieu d’une libre et vaste activité des masses elles-mêmes, c’est le vainqueur qui va mener les masses, forcées de le suivre, sous peine de répression terrible. Il est évident qu’une telle perspective ne peut avoir rien de commun avec l’émancipation réelle des masses travailleuses.

L’idée de la dictature, de l’élite dirigeante, mène fatalement à la formation de partis politiques: Organismes qui enfantent et soutiennent le futur dictateur. Enfin, tel ou tel parti l’emporte sur les autres. C’est alors sa dictature installée. Quelle qu’elle soit, elle crée rapidement des situations et, finalement, des couches privilégiées. Elle soumet les masses à sa volonté. Elle les opprime, les exploite, et, au fond, devient fatalement fasciste.

* *

Ainsi, je conçois le fascisme d’une façon vaste. Pour moi, tout courant d’idée qui admet la dictature — franche ou estompée, «droite» ou «gauche» — est au fond, objectivement et essentiellement, fasciste. Pour moi, le fascisme est surtout l’idée de mener les masses par une «minorité», par un parti politique, par un dictateur. Le fascisme, au point de vue psychologique et idéologique, est l’idée de la dictature. Tant que cette idée est émise, propagée, appliquée par les classes possédantes, on la comprend. Mais quand la même idée est saisie et mise en pratique par des idéologues de la classe laborieuse comme le moyen de son émancipation, on doit considérer ce fait comme une aberration funeste, comme une singerie aveugle et stupide, comme un égarement périlleux. Car étant essentiellement fasciste, cette idée, appliquée, mène fatalement à une organisation sociale foncièrement fasciste.

Cette vérité a été justement démontrée — sans contestation possible — par «l’expérience russe». L’idée de la dictature comme moyen d’émancipation de la classe ouvrière y a été pratiquement appliquée. Eh bien ! son application produisit fatalement l’effet qui devient aujourd’hui de plus en plus net et que, bientôt, les plus ignorants, les plus aveugles, les plus obstinés, seront obligés de constater : la révolution triomphante, au lieu de mener à l’émancipation de la classe ouvrière, aboutit en fait, et en dépit de toutes les théories des émancipateurs-dictateurs, à l’esclavage et à l’exploitation les plus complets, les plus terribles, de cette classe ouvrière par une classe dirigeante privilégiée.

Telle est la troisième et principale raison de la puissance particulière du fascisme. Il est alimenté surtout par l’idéologie foncièrement fasciste — inconsciemment fasciste — d’une multitudes de gens qui seraient les premiers étonnés et indignés si on les accusait de fascisme. Cette idéologie, répandue partout, voire parmi les «émancipateurs» et les travailleurs eux-mêmes, empoisonne le mouvement ouvrier, le ramollit, le décompose. Elle tue la vrai activité des masses et réduit à néant — ou plutôt au résultat fasciste — leurs luttes et même leurs victoires.

Voilà pourquoi — hélas ! — Petrini a raison. «Aucune différence n’existe entre Staline et Mussolini». Et voilà pourquoi le «fascisme rouge» n’est nullement une boutade, mais l’expression exacte d’une bien triste réalité.

Une consolation existe cependant. Les masses s’instruisent surtout par l’expérience vécue, bien palpable. Cette expérience est là. Elle est là tous les jours, sur une sixième partie du globe. Ses véritables résultats commencent à être connus de plus en plus amplement, avec de plus en plus de précisions. Il faut espérer que les masses travailleuses de tous les pays sauront en dégager, en temps opportun, la leçon indispensable pour le succès de leurs luttes futures.

La réalisation de cet espoir dépend beaucoup de la conduite de tous ceux qui ont déjà compris. Il est de leur devoir de s’employer, avec la plus grande énergie, à faire comprendre aux vastes masses travailleuses le véritable sens négatif de l’expérience russe.

Nous, les anarchistes, nous qui avons compris, nous devons amplifier, intensifier notre propagande, en tenant compte surtout de cette expérience. Si nous remplissons notre devoir, si nous aidons les masses à la comprendre en temps opportun, alors «le fascisme rouge» de l’U.R.S.S. aura rempli, historiquement parlant, un rôle utile : celui d’avoir tué, en l’appliquant, l’idée de la dictature.