Archive pour victor serge l’illusion révolutionnaire

En amont de toute grève… Réflexions pertinentes sur « l’ouvriérisme » avec Victor Serge

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, démocratie participative, gilets jaunes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, politique et social, politique française, résistance politique, société des sociétés, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , on 5 novembre 2019 by Résistance 71

Un texte vieux de 109 ans… et qui pourtant, résonne toujours si juste, pourquoi ?… Comme à chaque fois que cela se produit, c’est parce que nous n’avons pas résolu les problèmes posés, ils sont récurrents et nous paralysent.
Le temps de la compréhension profonde, radicale et de l’action justes est venu. La grève générale programmée du 5 décembre 2019 que les Gilets Jaunes appellent à soutenir, peut servir de tremplin pour une réelle transformation de notre réalité.

~ Résistance 71 ~

 

 

L’ouvriérisme

 

Victor Serge

Mars 1910

 

L’ouvriérisme ?

C’est une étrange maladie dont souffre presque toute l’intellectualité dite avancée. Le marxisme et le syndicalisme en sont des formes incurables. Énormément d’anarchistes en souffrent. Elle consiste en une déformation plus ou moins grave des facultés de perception et de la pensée, déformation qui fait qu’aux yeux du malade tout ce qui est ouvrier apparaît beau, bon, utile, autant que ce qui ne l’est pas est laid, mauvais, inutile, sinon nuisible. Le triste abruti, à la silhouette avachie, alcoolique, tabagique, tuberculeux, constituant la masse des bons citoyens et des honnêtes gens, devient par enchantement le travailleur, dont le labeur « auguste » fait vivre et progresser l’humanité, dont l’effort magnanime lui réserve un splendide avenir… Gardez-vous bien de faire remarquer à l’ouvriériste que ledit prolétaire est somme toute le soutien le plus sûr de l’abominable régime du Capital et de l’Autorité, qu’il soutient et sanctionne par le service militaire, le vote, le travail quotidien. Vous vous entendrez immédiatement traiter d’individu arriéré, aux préjugés bourgeois et ne comprenant rien à la… sociologie !

Les causes de cet état d’esprit, quoique assez nombreuses, sont faciles à déterminer. En premier lieu il convient de placer l’idée du travail « geste auguste » puisqu’il entretient la vie ; le travail étant noble en son essence, dirent les esprits simplistes, noble est le travailleur. Voilà ! Ils n’oublièrent qu’une chose ; c’est que la noblesse d’une activité est une conception tout à fait conventionnelle et relative ; que le travail théoriquement si beau est dans la pratique ordinaire, laid, abrutissant, démoralisant ; enfin qu’un geste quel qu’il soit ne saurait être empreint de beauté lorsque celui qui le commet est une pauvre bête humaine tenaillée par la crainte et la faim…

Et cet état d’esprit est certes l’une des causes de l’engouement vers le syndicalisme, contre lequel des anarchistes s’efforcent de réagir. Enthousiasmés par l’essor rapide des associations ouvrières – toujours révolutionnaires à leur origine (ainsi que tous les organismes jeunes et n’ayant rien à perdre, tout à gagner) des cerveaux absolus virent en le nouveau mouvement la panacée universelle. Le syndicalisme répondait à tout, pouvait tout, promettait tout. Pour les uns, il allait par de sages et prudentes réformes améliorer sans fracas l’état social. Pour les autres il était la première cellule de la société future, qu’il instaurerait un beau matin de grève générale. Il a fallu déchanter beaucoup. On s’est aperçu – du moins ceux que l’illusion n’aveuglait pas – que les syndicats devenaient robustes et sages, perdaient envie de chambarder le monde. Que souvent ils finissaient par sombrer dans le légalisme et faire partie des rouages de la vieille société combattue ; que d’autres fois, ils n’arrivaient qu’à fonder des classes d’ouvriers avantagés, aussi conservateurs que les bourgeois tant honnis. Enfin, des trouble-fêtes sont venus dire qu’il ne suffisait pas, pour modifier le milieu, de grouper des abrutis, et que quand même ils seraient puissamment organisés ils ne pourraient rien créer qui fut au-dessus de leur mentalité…

Par ailleurs, dans les milieux plus cultivés, parmi les écrivains, les artistes, il fut convenu d’admirer le prolo. Une littérature surgit où l’on dépeignait en termes indignés les souffrances du pauvre peuple. Les « martyrs du travail » eurent leurs chantres. Et l’on imagina petit à petit un type de travailleur ne correspondant guère à la réalité. C’est l’admirable mineur de Constantin Meunier, le bel ouvrier au torse puissant, au regard fier, que l’on voit sur les gravures socialistes s’en aller joyeusement vers un grand soleil pourpre…

Là-dessus se greffa une idéologie assez compliquée, qui a ses théoriciens et ses humoristes. D’innombrables brochures, des monceaux de journaux, des quantités d’affiches multicolores ont clamé aux bourgeois terrifiés – comment donc ! – l’imminence de la Révolution, la classe ouvrière consciente allant par la grande grève, créer demain – demain sans faute – la cité bienheureuse où sous l’égide d’un vigilant Comité chacun jouira en paix du bonheur confédéral.

On attend, on attend, on se prépare. Trois fois on démolit deux réverbères ; on discute les menus détails de l’inévitable bouleversement, et des pince-sans-rire racontent qu’ils feront la Révolution comme ceci et comme cela. Et personne ne songe que l’attente est de la vie perdue et qu’il vaudrait peut-être mieux commencer par faire un peu de jour dans l’effrayante nuit des cerveaux.

Les anarchistes ne sont pas ouvriéristes. Il leur paraît puéril de porter au pinacle le travailleur dont l’inconscience lamentable est cause de l’universelle douleur, peut-être plus que l’absurde rapacité des privilégiés.

A l’observateur impartial il n’est guère difficile de constater que, loin d’être l’activité bienfaisante vantée par les poètes, le travail dans l’atmosphère présente est répugnant. Semblable est la différence du rêve à la réalité en ce qui concerne les prolétaires…

… Ainsi passons-nous parmi les plèbes semant au hasard la graine des bonnes révoltes. Et des minorités en qui subsiste encore de la force, viennent à nous, viennent grossir les rangs des amants et des batailleurs de la vie.

Le Rétif (alias Victor Serge), L’anarchie N°259, 24 mars 1910.

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textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

 

De l’illusion démocratique à l’illusion révolutionnaire de parti… et réciproquement…

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Après l’illusion démocratique, l’illusion révolutionnaire, du moins dans sa version perpétuellement étatique comme proposée par les “partis d’avant-garde” qui se meurent de nos jours, agents réformistes mangeant au râtelier de l’oligarchie.

La révolution sociale est avant tout une prise de conscience personnelle qui, individuellement et collectivement, par osmose complémentaire, fait changer d’attitude une puis 10, 100, 1000, 10 000, 1 million, 10 millions de personnes sur le pouvoir et sa force de coercition induite qui n’a aucun lieu d’être.

Dès lors s’envisagent et se construisent les associations libres, fondement de la société des sociétés, finalement émancipée de l’État et de sa dictature du pouvoir coercitif, de l’argent, du travail, du salariat, et de toute institution pouvant maintenir la division forcée de l’humanité. Plus d’illusion, mais l’incarnation de la réalité humaine objective faite de coopération, d’empathie et de cohérence sociale pour le bien commun de toutes et tous selon la formule connue d’ “à chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins.”

Il n’y a pas de solutions au sein du système, n’y en a jamais eu et ne peut y en avoir. Cela devient évident pas à pas pour de plus en plus de monde à l’échelle planétaire. Nous sommes tous inter-reliés, complémentaires dans nos actions tendant à la réalisation du bien commun !

~ Résistance 71 ~

 

L’illusion révolutionnaire

 

Victor Serge

 

Avril 1910

 

L’humanité marche enveloppée d’un voile d’illusion », a dit un penseur, Marc Guyau [1]. Il semble même que sans ce voile les hommes ne puissent marcher. A peine la réalité leur a-t-elle arraché un bandeau qu’ils s’empressent d’en mettre un autre, comme si leurs yeux trop faibles craignaient de voir les choses telles qu’elles sont. Il faut à leurs intelligences le prisme du mensonge.

Les scandales Panama, Dreyfus, Syveton, Steinhell, etc. – les turpitudes et l’incapacité des politiciens, enfin les coups de fusil de Narbonne, de Draveil et de Villeneuve ont déchiré pour une minorité considérable le voile de l’illusion parlementaire.

On espérait tout du bulletin de vote. On avait foi en la bonne volonté et le pouvoir des représentants de la nation. Et cette espérance, cette foi empêchaient de voir l’idiotie fondamentale du système qui consiste à déléguer quelqu’un pour veiller aux besoins de tous. Mais le bulletin de vote s’est révélé un vulgaire chiffon de papier. Les parlementaires se sont montrés ambitieux, cupides, corrompus, médiocres surtout. Des gens apparurent qui s’indignèrent de la farce électorale, de la comédie des réformes, du règne des pitres républicains. Une minorité est née, qui grossit nécessairement tous les jours et sur laquelle la vieille illusion n’a plus de prise.

Cependant pour enthousiasmer des gens habitués à être menés, pour stimuler leur activité, il faut des mirages… Alors remplaçant la défunte illusion parlementaire, l’autre illusion s’est forgée, et incrustée dans les cervelles : l’illusion révolutionnaire.

Oui, les lois sont impuissantes à transformer la société ; et les assemblées parlementaires sont lamentables ; et il n’y a rien à attendre des gouvernements. Mais ce que les législations ne peuvent faire, les manifestations et les grèves le feront ; et les assemblées syndicales tiendront les promesses de leurs piteuses devancières : les Chambres. Enfin il faut tout attendre du prolétariat conscient qui… et qui… et que…

Jadis les bons gogos crurent que des discours sonores, des textes officiels rédigés et placardés avec solennité pouvaient modifier favorablement la vie sociale. Ce temps-là est passé. A présent, on s’imagine qu’il suffit pour cela de démolir des lanternes, de brûler des kiosques, de « descendre » un flic de temps à autre (dans de très graves occasions).

Jadis les espérances populaires se concentraient en les députés. Ces petits messieurs bedonnants pouvaient du haut de la tribune décréter quelque matin des choses merveilleuses. Hélas ! – Maintenant qu’on les a vus patauger dans la boue, le type idéal du transformateur apparaît quelque peu différent. C’est le « camarade secrétaire » membre influent de la C.G.T., dont la voix, lors des meetings, déchaîne des rafales d’enthousiasme. C’est Pataud la face malicieuse et joviale, le verbe impératif… Et c’est encore le révolutionnaire aux longs cheveux, au chapeau batailleur, et qui (les voisins l’affirment) ne sort jamais sans ses deux pistolets automatiques…

Jadis les braves électeurs s’en remettaient au Parlement – incarnation de l’Etat Providence – pour organiser leur félicité. Seules les « masses arriérées » gardent jusqu’à ce jour une confiance aussi insensée à leurs élus. Les « avancés », les « conscients », les révolutionnaires, quoi ! savent ce que vaut l’Etat et ce que valent les Parlements. Aussi nous annoncent-ils d’ores et déjà qu’après la grève générale, ce sera la C.G.T. qui organisera l’universelle félicité, et les comités syndicaux délibéreront des mesures à prendre pour le bien-être commun. Comme vous le voyez, ça ne ressemble en rien, mais en rien, au vieux régime parlementaire.

Ainsi que toutes les erreurs, l’illusion parlementaire fut néfaste à ceux qu’elle grisa. Aux bons citoyens de ce pays elle valut l’admirable régime de Démocratie qu’illustrent si bien l’alliance russe – ô la plus avantageuse des alliances ! -, les affaires grandes et petites, et enfin le règne de Clémenceau et de Briand… en attendant celui d’un Jaurès. M. Viviani – aujourd’hui Son Excellence – disait autrefois à propos de je ne sais trop quelle législature : « Il y a eu la Chambre introuvable, il y a la Chambre infâme ! » et cela pourrait se dire équitablement de toutes les législatures qui se sont succédées, s’efforçant vainement de se surpasser en pitreries. Les illusions coûtent cher.

Eh bien, quoiqu’elle ait été coûteuse aux pauvres bougres qui se firent bénévolement tondre, cravacher et fusiller, l’illusion parlementaire n’a pas fait la moitié du mal que peut faire l’autre illusion.

Oh, soyez tranquilles ! on en reviendra. On finira par s’apercevoir que le petit jeu des chambardements n’avance pas à grand-chose. Et nous ne verrons pas se lever l’aube sanglante que nous annonce M. Méric. Les illusions ne durent qu’un temps. Mais des gens seront morts pour la Cause, morts bêtement, inutilement. Mais une ou deux générations auront gaspillé leurs forces en efforts insensés. On aura perdu la vie – voilà tout.

On en reviendra. Le grand jour n’est pas prêt de luire, et fort probablement ne luira jamais que dans les imaginations enfiévrées de ses prophètes.

Pourtant, puisque ce rêve enivre des foules, voyons un peu ce qu’il nous présage. Voyons vers quoi tendent ces efforts, à quoi ils pourraient aboutir si une impossible victoire venait les couronner.

Une brochure a paru il n’y a pas longtemps, qui nous l’apprend. Notre vieille connaissance, le citoyen Méric, dit Flax [2] , en est l’auteur. Cela s’intitule : Comment on fera la Révolution. Elle est sérieuse cette brochure, comme un programme de futur parti. elle est passionnante à certains endroits autant que les romans du capitaine Danrit. Et dans son allure générale elle rappelle les écrits de Mark Twain, l’humour flegmatique et impassible des Américains.

Le citoyen Méric – qui s’y connaît – nous y démontre d’abord qu’une insurrection est somme toute chose facile. Nos amis de Russie ne peuvent en douter. Ensuite, deux mots sur le prolétariat organisé. Mais le chapitre le plus intéressant est sans conteste celui qui nous apprend ce que se passera après l’insurrection triomphale. Là, il est possible d’apprécier jusqu’où peuvent s’égarer des intelligences qu’étreint une illusion. Car s’il est possible que le citoyen Méric ne croie pas un mot de ce qu’il écrit, il est certain que beaucoup de gens conçoivent très sincèrement ce qu’il a formulé.

Au lendemain du grand soir le citoyen Méric nous annonce la Dictature Révolutionnaire, appuyée par la Terreur. Malheur aux adversaires du nouvel ordre social (lisez du Comité Confédéral). « Seule la violence aura pu nous donner une victoire momentanée, seule la Terreur pourra nous conserver cette victoire… Il ne faudra pas craindre d’être féroces ! Nous perlerons de justice, de bonté et de liberté après. » Nous voici prévenus chers copains antiautoritaires.

Dés ces lignes on comprendra le peu d’enthousiasme que suscite parmi les individualistes la révolution de M. Méric. L’ordre présent nous écrase, nous traque, nous tue. L’ordre Révolutionnaire nous écrasera, nous traquera, nous tuera. – Le parti peut compter sur notre concours.

Mais le citoyen Méric continue de mieux en mieux. A la page 22 nous constatons l’existence de deux comités, d’une armée et d’une police révolutionnaire. On exécutera les rebelles (sic, sic, sic). N’est-ce pas que c’est intéressant ?

Les syndicats « ordonneront à tous de se mettre au travail »… Sinon gare ! Après quoi on nommera un parlement ouvrier (resic) qui « n’aura rien de commun avec le parlementarisme odieux d’aujourd’hui ». J’te crois ! Au surplus, on l’a constaté déjà, ce charmant petit régime n’aura rien de commun avec l’abominable oppression bourgeoise.

Il y aura aussi un Conseil du Travail, permanent. Et le camarade achève incontinent : « Déjà la C.G.T. actuelle peut donner une idée approximative de l’organisation ouvrière future. » Ca sera beau !

Pour défendre la nouvelle patrie ainsi édifiée, et qui sera certainement la plus douce des patries, ô ineffable Méric ! on formera des milices. Car la guerre est inévitable…

Et après nous avoir causé d’une « morale nouvelle imposant de lourdes obligations et des sacrifices » ; après nous avoir entretenus des prisons et des tribunaux révolutionnaires, bref de ce qu’il appelle lui-même la tyrannie ouvrière, le citoyen Méric termine tranquillement : « Ce n’est d’ailleurs ni pour aujourd’hui, ni pour demain. » Quand je vous disais qu’il possède l’humour impassible des Anglo-Saxons !

Le Rétif, L’anarchie N°264, 28 Avril 1910.

Notes

[1] Jean-Marie Guyau (1854-1888), poète et philosophe français, auteur de l’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction. Ses théories tentent à substituer aux conventions et principes transcendants une « spontanéité vitale ».

[2] Victor Méric, né Henri Coudon (1867-1933), journaliste, collaborateur du Libertaire à la charnière du siècle, adoucit son anarchisme originel pour s’inscrire en 1906 à la S.F.I.O., sous l’influence du Gustave Hervé. Il se fit alors l’apôtre souvent moqué d’un syndicalisme révolutionnaire naïf. Pendant cette période, il collabora à la Guerre Sociale, et reprit la direction des Hommes du jour. On le retrouve dans les années vingt aux côtés des communistes. Il écrira d’ailleurs un livre sur la « bande à Bonnot » : Les Bandits tragiques, chez Kra, et défendra Serge contre les staliniens des 1928.