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Entretien de Raoul Vaneigem avec le quotidien belge « Le Soir »

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Entretien de Raoul Vaneigem avec le journal “Le Soir” (Belgique)


La Voie du Jaguar


19 novembre 2020


Source:
https://www.lavoiedujaguar.net/Entretien-de-Raoul-Vaneigem-avec-le-journal-Le-Soir


Dans quel milieu avez-vous grandi ? Votre enfance vous a-t-elle préparé à la suite de votre parcours ?

Mon enfance s’est déroulée à Lessines, une petite ville ouvrière. Les carrières de porphyre définissaient les bas-quartiers, où j’habitais, par opposition à ceux du haut, tenus principalement par la bourgeoisie. À l’époque, la conscience de classe était pour ainsi dire rythmée par les sirènes qui à des heures précises signalaient le début, la fin du travail, les pauses et les accidents. Mon père, cheminot, regrettait de n’avoir pu, faute de moyens financiers, poursuivre des études. Il rêvait pour moi d’un sort meilleur, non sans me mettre en garde contre ceux qui, en s’élevant dans l’échelle sociale deviennent « traîtres à leur classe ». Je lui sais gré des réserves que j’ai nourries très tôt envers le rôle d’intellectuel — guide, tribun, maître à penser. La répugnance que suscite aujourd’hui l’état de délabrement des prétendues « élites » confirme le bien-fondé de mes réticences. J’ai montré dans La liberté enfin s’éveille au souffle de la vie pourquoi et comment les gouvernants sont devenus de plus en plus stupides. Qui prend un peu de recul avec le harcèlement médiatique du mensonge peut le vérifier sans peine : l’intelligence intellectuelle décline avec le pouvoir, l’intelligence sensible progresse avec l’humain.

J’ai toujours accordé une place prépondérante au plaisir de savoir, d’explorer, de diffuser les connaissances acquises. Je tiens la curiosité — avec l’amour, la création et la solidarité — pour une des attractions passionnelles les plus indispensables à la construction de l’être humain. C’est précisément ce que persiste à étouffer un système qui n’a pas honte d’appeler éducation le « pousse-toi de là que je m’y mette » où le marché compétitif ramasse ses esclaves.

Je ne suis pas un expert en quoi que ce soit. Mon Mouvement du libre-esprit répond au désir d’examiner de plus près ce Moyen Âge auquel les historiens imputent un peu rapidement une adhésion générale à la foi chrétienne. Ma Résistance au christianisme répond à la préoccupation ludique qui m’a toujours réjoui d’être, selon la belle formule de Prévert, « intact de Dieu ».

La meilleure critique de ce passe-temps, aimablement subversif, est venue des gilets jaunes estimant à juste titre que la lutte existentielle et sociale l’emporte haut la main sur des broutilles comme les opinions religieuses, politiques, philosophiques.

Vous êtes aussi l’inspirateur de générations à la recherche d’une autre société. Comment et quand, vous êtes-vous engagé dans cette voie ? D’où est venu votre regard radical ?

Sans idéaliser une enfance dans un milieu familial plutôt festif (« ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’il faut vivre pauvrement » disait mon père), j’ai eu l’impression paradoxale que la bienveillante affection, qui m’épargnait bien des tourments (sauf la culpabilité omniprésente), me jetait en contact direct avec les conditions cruelles qui autour de moi accablaient hommes, femmes, enfants, animaux. Si bien que la colère contre l’injustice et la barbarie a pris la place de ces révoltes que l’on voit s’exacerber à l’adolescence contre l’autorité parentale. Jamais mon père n’a invoqué son pouvoir ou un manque de respect pour me faire taire alors que je le traitais de « social-démocrate » dans nos orageuses discussions politiques.

Quelles sont les rencontres qui ont été déterminantes dans votre vie ? Pourquoi ?

Celles sans doute qui, tombées sur un terrain fertile, ont répondu à une demande de l’existence, à une béance en mal d’être comblée. Pêle-mêle : Germinal de Zola, Le Combat avec le démon de Zweig, Nietzsche, Marx, Hölderlin, Shelley, Nerval, Jarry, Artaud, le surréalisme. Plus tard, Voline, Cœurderoy, Ciliga, Ida Mett, Victor Serge, Montaigne, Jan Valtin. Fourier, enfin

Quelles sont ces compagnons de route dont le regard a été précieux pour vous ? Siné qui a partagé longtemps à sa manière vos engagements ?

Henri Lefebvre, Guy Debord, Attila Kotányi, Mustapha Khayati. J’ai trop peu connu Siné, dont j’appréciais l’irréductible combat contre la machine à décerveler (si bien huilée par le nazisme et par le stalinisme) qui tourne aujourd’hui à plein rendement.

Qui sont les exemples de personnalités dont vous pensez que tout un chacun pourrait s’inspirer ? Par exemple, le sous-commandant Marcos (maintenant Galeano), qui fut un porte-parole (et non un leader) du mouvement zapatiste ? Ou Noam Chomsky, qui partage avec vous une carrière double d’intellectuel engagé ? Ou Greta Thunberg, qui s’est dressée au niveau local face à la destruction de nos écosystèmes ?

Il n’y a aucune leçon valable à tirer d’une personne si on n’abolit pas au préalable le culte de la personnalité. Les zapatistes ne manquent jamais de rappeler qu’ils ne sont pas un modèle mais une expérience. Je n’ai pas lu Chomsky. J’ignore à quelles manipulations du capitalisme vert-dollar Greta Thunberg est exposée, mais les insultes déversées sur ces adolescents, soucieux de sauver la terre et de la dégager de l’emprise du profit, ont révélé à quel degré de veulerie sont arrivés ceux qui se targuent d’être des intellectuels, voire — comble du ridicule — des philosophes.

Pour la plupart, les sociologues ressassent des constats en dédaignant la poésie qui autour d’eux aspire à changer le monde. Cher jeune Marx, vous qui écriviez : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit maintenant de le transformer ! »

Je me sens en meilleure compagnie avec les insurgés de la vie quotidienne, si confus qu’ils puissent être, qui s’agitent aux quatre coins du monde. Il y a là une pensée qui s’éveille. Elle imprimera dans les mentalités et les mœurs sa radicale nouveauté pour autant qu’elle garde le cap de ses principes fondamentaux : pas de chefs, pas de représentants autoproclamés, pas d’appareils politiques et syndicaux ; auto-organisation, priorité absolue à l’humain et à la solidarité.

Comment vous êtes-vous retrouvé membre influent de l’Internationale situationniste ? Avez-vous été surpris par l’heureux mois de Mai ?

C’est Henri Lefebvre, à qui j’avais écrit, qui m’a mis en contact avec Guy Debord.

Surpris par Mai ? Non, heureux, oui ! La révolution de 1789 n’est pas née de la pensée des Lumières mais il est incontestable que les Diderot, Rousseau, Voltaire n’ont pas été étrangers à son essor insurrectionnel. Si la critique élaborée par l’Internationale situationniste n’a fait que coïncider avec un tournant de l’histoire où le capitalisme découvrait dans le consumérisme une nouvelle source de profit, il est en revanche indéniable que La Société du spectacle de Debord, De la misère en milieu étudiant de Khayati et mon Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations ont eu sur le Mouvement des occupations de Mai 1968 une influence qui ne cesse de se propager clandestinement. Un coup mortel a été porté alors à des vérités tenues pour immuables depuis des millénaires : le pouvoir hiérarchique, le respect de l’autorité, le patriarcat, la peur et le mépris de la femme, la haine de la nature, la vénération de l’armée, l’obédience religieuse et idéologique, la concurrence, la compétition, la prédation, le sacrifice, la nécessité du travail. Depuis lors une idée fait son chemin : la vraie vie ne peut se confondre avec cette survie qui ravale le sort de la femme et de l’homme à celui d’une bête de somme et d’une bête de proie.

Vous avez rompu avec l’Internationale situationniste en faisant le constat de son échec à transformer la société mais aussi pour « refaire absolument votre cohérence » de votre côté. Comment avez-vous vécu ces déchirements politiques au niveau personnel ? Quelles leçons en avez-vous tirées pour le combat ?

Le triomphe de la colonisation consumériste et l’échec de notre projet d’autogestion généralisée ont été durement vécus. Le désespoir a réaffirmé son emprise et bon nombre d’ennemis de la marchandise sont devenus ses adeptes. L’expérience m’a dissuadé de tout engagement politique, de toute participation à un groupe.

Certes, la colonisation consumériste a submergé la pensée radicale mais la vie n’en revendique pas moins ses droits dans le monde entier. La paupérisation qui s’accroît partout menace cet état de bien-être dont la réalité du pouvoir d’achat démontre qu’il ne tient plus que par la persistance du mensonge.

Je mise sur la vie présente en chacun pour susciter un éveil des consciences, pour débarrasser les individus de leur individualisme crétinisant et les rendre à l’intelligence qui fait de chacune et de chacun un être solidaire, humain, tout simplement.

Épicurien, vous faites l’éloge de la « paresse affinée » et vous vous dressez contre l’aliénation du travail salarié. Pourtant vous publiez à tire-larigot.

Je ne suis pas hédoniste (l’idéologie du plaisir en est la falsification). Je n’ai pas le culte de l’écriture. J’ignore la hantise de la page blanche, je redoute seulement de n’avoir pas sous la main de quoi écrire une note que ma mémoire risque d’égarer. Je n’écris que dans la nécessité intérieure de mener plus avant une pensée qui participera de cet éveil de la conscience humaine qu’appelle la grande colère planétaire des peuples.

Vous avez toujours prôné la liberté absolue de l’expression contre toute censure. Des événements tragiques en Europe (l’attentat à Charlie mais aussi le meurtre récent d’un professeur en France) montrent que le droit au blasphème n’est plus aussi garanti qu’avant (même si beaucoup en ont fait les frais auparavant). Qu’en pensez-vous ?

Le blasphème n’a de sens que pour un esprit religieux. La religion a toujours été le cœur d’un monde sans cœur. Lorsque les luttes sociales ont fait battre l’organe vital d’une société radicalement nouvelle, on a assisté à la déconfiture du christianisme, jadis si puissant.

La liquidation de la conscience de classe provoquée par la bureaucratisation syndicale et politique du mouvement ouvrier et surtout par le raz de marée du consumérisme a laissé s’instiller au cœur de la société le pire venin qui soit, celui de l’argent. Comme le christianisme avait profité de la désagrégation des religions romaines, l’islam n’a eu aucune peine à ramasser les débris du christianisme. Aucune répression n’en viendra à bout. Il n’y aura pour détruire son emprise mortifère que le retour au vivant qu’implique l’insurrection existentielle et sociale.

Dans le combat de la désobéissance civile, il n’y a ni couleur de peau ou de cheveux, ni sexe, ni croyance qui vaillent.

Nous vivons une crise sanitaire importante. Quelles précautions prenez-vous vous-même ? Comprenez-vous la limitation de certaines de nos libertés dans ce contexte ? Pensez-vous que cela nécessite une action coordonnée, centralisée, celle de l’État, souvent décriée par les anarchistes ?

J’ai évoqué dans L’Insurrection de la vie quotidienne la possibilité d’une autodéfense sanitaire. Une relation de confiance entre soignés et soignants disposant de moyens techniques révoquerait cette peur qui tue plus que le virus. Cette panique, aujourd’hui propagée selon les méthodes de Goebbels, permet à l’État d’enrichir Big Pharma et ses actionnaires aux dépens de la santé, de l’éducation, du bien public (notre res publica).

L’humanité est en train de mourir pour que survive une économie où l’argent fou tourne en rond en creusant sa propre tombe.

Êtes-vous sensible à ce bouleversement des écosystèmes et comment expliquez-vous que nos comportements mettent tant de temps à changer ?

Comment voulez-vous que se préoccupent du climat les États et les multinationales pour lesquels la vie n’est rien en regard du profit immédiat ? La passivité hargneuse des résignés est pire que la tyrannie des maîtres. On a vu ce qu’ont donné Nuit debout, les Indignés en Espagne ou les mouvements anti-austérité en Grèce.

Il n’y a pas d’autre solution qu’un retour à la base. Les conditions d’existence, la dévastation économique et bureaucratique, l’empoisonnement des aliments, la déshumanisation dont souffrent les peuples sont devenus les moteurs d’une insurrection généralisée (même si elle est intermittente). La vraie démocratie viendra d’initiatives locales se fédérant planétairement. Je renvoie le lecteur à mon analyse des ZAD développée dans Contribution à l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande. Nous avons toujours été induits à raisonner selon une logique de macro-société. Pour la réification marchande, le sujet n’existe pas. Le nombre est un objet mort.

Aujourd’hui, la subjectivité s’ébroue. L’important, c’est ce que j’ai envie de vivre et le combat que je mène quotidiennement contre ce qui m’en empêche. Ce n’est pas le nombre de protestataires qui fait leur force, c’est l’intelligence sensible qui progresse chez les individus et les solidarise, leur évitant l’abrutissement populiste, l’individualisme qui crétinise et cherche un bouc émissaire pour assouvir ses frustrations.

Le mouvement féministe a beaucoup évolué ces derniers temps. Qu’en pensez-vous ?

Il a fallu longtemps pour le comprendre : la libération de la femme et la réhabilitation de la nature sont inséparables. À la société nouvelle, qui lentement sort des limbes, il appartiendra de dépasser l’affrontement entre l’ultime arrogance du patriarcat défaillant et un féminisme que le désir de vengeance aveugle au point de revendiquer le droit aux pires prérogatives de l’homme. La belle victoire que de célébrer l’engeance des Thatcher ! La belle émancipation que de devenir ministre, préfète, militaire, policière, tortionnaire, femme d’affaires !
L’être humain est le devenir de l’homme et de la femme, il est le dépassement du virilisme et du féminisme.

Quel est votre avis sur la Belgique ? Ce pays si compliqué à gouverner signifie-t-il quelque chose pour vous ? Comment voyez-vous son avenir ?

Je refuse de m’identifier à une entité géographique. Je me moque d’être belge ou iroquois mais je me sens touché par cette Bruxelloise qui, interrogée sur les effets du confinement et des fermetures de bistrots, se disait outrée parce que « c’est tout un art de vivre que l’on détruit ».

J’aime les frites, je me régale d’une Triple Westmalle, d’une Bush, d’une Rochefort, d’une St Feuillien Grand Cru, je suis attaché à mon parler picard. Je n’ai rien en commun avec les moutons qui, au nom de je ne sais quelle Belgique, vont continuer à voter pour leurs bouchers. Ce qui tue la joie de vivre fait fête à la charogne.

Vous vous êtes souvent adressé à la jeunesse dans vos écrits. Quelle suggestion feriez-vous à un jeune (disons seize ans) aujourd’hui ?

D’apprendre à vivre, non à ramper comme un chien à qui l’on aboie des ordres. De refuser la servitude volontaire, d’expérimenter des modes de société où il ne soit plus nécessaire de s’avilir pour une poignée de dollars.

Mais de quel droit donner des conseils et pourquoi en tenir compte si vous n’en sentez pas le désir en vous ?

Un groupe de théâtre belge, le « Raoul collectif », se revendique aujourd’hui de votre nom (et de votre héritage), qu’en pensez-vous ?

C’est un témoignage d’amitié et de complicité qui aide à vivre. De tels éléments épars fondent peu à peu le projet d’entraide dont rêvait Kropotkine.

On connaît la citation de Gramsci « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Comment les éviter ?

Nous sommes dans une mutation de civilisation, la vieille meurt, la nouvelle naît en redoutant sa nouveauté. Les monstres disparaîtront quand nous bannirons la peur qui leur confère leur vraie substance.

Enfin, nous demandons normalement aux personnalités que nous interviewons de nous recommander une lecture. Que nous proposeriez-vous ?

Encore, toujours (en réfléchissant surtout à sa mise en pratique) le Discours de la servitude volontaire de La Boétie. Toutefois, la meilleure lecture, la plus difficile et la plus passionnante, reste celle de soi-même.

Propos recueillis par Béatrice Delvaux et Catherine Makereel
et publiés par
Le Soir à Bruxelles le 14 novembre 2020.

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Lectures complémentaires : PDF

L’abécédaire de R. Vaneigem

L’essentiel et l’indispensable de R. Vaneigem

Guy Debord « La société du spectacle »

Il n’y a pas de solution au sein du système, n’y en a jamais eu et ne saurait y en avoir !

Comprendre et transformer sa réalité, le texte:

Paulo Freire, « La pédagogie des opprimés »

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4 textes modernes complémentaires pour mieux comprendre et agir:

Guerre_de_Classe_Contre-les-guerres-de-l’avoir-la-guerre-de-l’être

Francis_Cousin_Bref_Maniffeste_pour _un_Futur_Proche

Manifeste pour la Société des Sociétés

Pierre_Clastres_Anthropologie_Politique_et_Resolution_Aporie

La fin de la société du spectacle mercantile… Place aux collectivités de vie ! (Raoul Vaneigem)

Posted in actualité, altermondialisme, autogestion, économie, colonialisme, crise mondiale, démocratie participative, guerres imperialistes, militantisme alternatif, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société libertaire with tags , , , , , , , , , , , , on 7 août 2014 by Résistance 71

A lire en complément cet excellent petit livre de Raoul Vaneigem: « Pour l’abolition de la société marchande, pour une société vivante », Editions Payot, rivages poche, 2004, 132 pages.
Le livre commence ainsi: « Le 9 décembre 1792, les sans-culottes de la rue Mouffetard adressèrent à la Convention un libelle intitulé: ‘Vous vous foutez de nous ? Vous ne vous en foutrez plus longtemps ! »… Le reste est à l’avenant: verve, truculence et grande vision philosophico-politique…

Dans cet opuscule visionnaire et hautement réflexif, Vaneigem nous dit: « Nous n’écraserons les factions du profit et de la mort qu’en créant partout les conditions d’une vie meilleure. L’air de la créativité libère des remugles de l’histoire révolue… »

Le livre s’achève sur ce paragraphe de conclusion:
« A la question faut-il s’armer pour abattre le tyran ? Etienne de la Boétie, démontrant à quel point il détenait le secret de sauvegarder, par delà la glaciation des siècles, le ferment d’une vie à renaître, fournit à nos contemporains une réponse à laquelle ils ne pourront souscrire sans la mettre en œuvre aussitôt: « Nullement, je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez. Mais seulement ne le soutenez plus ! Et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre. »

Lecture essentielle à notre sens, pour étayer un changement radical de paradigme politico-social.

— Résistance 71 —

 

« La vie a tous les droits, la prédation n’en a aucun »

 

mardi 5 août 2014, par Raoul Vaneigem (Date de rédaction antérieure : 14 octobre 2008).

 

url de l’article:

http://www.lavoiedujaguar.net/La-vie-a-tous-les-droits-la

 

En octobre 2008, suite à la publication de son essai Entre le deuil du monde et la joie de vivre (éditions Verticales), Raoul Vaneigem répondait à quelques questions d’Article11.

-Votre ami Noël Godin nous a récemment confié ne croire que « dans l’insurrection, le débordement alcoolique et le foutre ». C’est une formule qui vous convient ?

C’est un bon début. Je me méfierais d’un mouvement subversif qui impliquerait l’ascétisme, le sacrifice, le militantisme. Je pense aussi qu’il convient d’aller plus avant. Il faut être curé pour parler d’amour sans foutre mais si foutre sans amour a le mérite d’assouvir un besoin, ce n’est souvent qu’une forme de prédation ou une variante de ce consumérisme hédoniste où le désir, en perdant son authenticité, nous replonge dans un monde de falsification et de profit, dont nous ne voulons plus. Une passion qui ne s’affine pas s’inverse en cette pulsion de mort qu’est le réflexe de prédation, moteur de la survie et d’une économie fondée sur l’exploitation de l’homme par l’homme.

-Vous écriviez dans le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations : « Survivre nous a jusqu’à présent empêchés de vivre. » Votre constat serait-il encore plus sombre aujourd’hui ?

Un constat, c’est ce qui sert à évaluer l’adversaire, non à se résigner, quelle que soit la puissance apparente qu’il présente. Pendant des décennies, on a imaginé une armée soviétique capable de fondre sur l’Europe et de l’envahir. On a su très vite que cette armée rouge était rongée par l’intérieur et inopérante mais cela arrangeait les démocraties occidentales. Exagérer le péril leur permettait d’occulter leur corruption et leur propre pourrissement. L’immense empire stalinien est tombé en poussière en quelques semaines, révélant ce qu’il était depuis longtemps : un éparpillement de bureaucraties mafieuses.

Aujourd’hui, c’est l’empire des multinationales qui implose sous nos yeux, et la plupart continuent à se lamenter plutôt que de mettre en place une société où la solidarité et le bien commun seraient restaurés. Il s’agit de rompre avec un système qui nous détruit et de bâtir des collectivités et un environnement où il nous sera donné de commencer à vivre.

-Les années 1960 étaient celles du surgissement de la vie, de l’emballement militant, des excès d’une génération pensant s’approprier le monde. Le siècle s’amorçant semble bien morne, gris et vide en comparaison. Que diriez-vous à un jeune idéaliste pour lui remonter le moral ?

Que le monde marchand craque de toutes parts, qu’il est en train de s’effondrer en entraînant tous ceux qui s’attachent à lui, même en le combattant. Je veux dire qu’au lieu de rabâcher les mêmes critiques désespérées il est temps de jeter les bases d’une société nouvelle, de construire l’autogestion en nous emparant des énergies alternatives et en les mettant au service des collectivités refusant d’avoir des comptes à rendre aux gestionnaires de la faillite mondiale et aux escrocs dont le pouvoir n’a d’autre soutien que la passivité et la résignation des masses. Ce que nous devons redécouvrir c’est notre propre inventivité, c’est la conscience de notre richesse créative. Il faut cesser de geindre sur ce qui nous déconstruit et rebâtir notre vie individuellement et collectivement.

-Dans Entre le deuil du monde et la joie de vivre, vous citez notamment l’expérience libératrice de la guerre d’Espagne. Vous étiez à Oaxaca en novembre 2006 : était-ce aussi l’un de ces moments de grâce et de vie ?

En dépit de la répression meurtrière, des exactions et des tortures, la résistance n’a pas cessé à Oaxaca. Le feu est entretenu sous la cendre. Le mouvement des barricadiers, des libertaires et des communautés indiennes s’est débarrassé des ordures gauchistes — lénino-trotskysto-maoïstes — qui prétendaient récupérer le mouvement. Les choses sont claires et quand le combat reprendra, il sera sans crainte et sans ambiguïté.

En revanche, en Europe, où l’on ne fusille plus personne, ce qui domine c’est la peur et la servitude volontaire. Le système financier s’écroule et les gens sont encore prêts à payer leurs impôts pour renflouer les caisses vidées par les escrocs qu’ils ont portés à la tête des États. Ici, à la différence d’Oaxaca, les citoyens élisent le boucher qui les conduira à l’abattoir.

-Dans le même esprit, que pensez-vous des textes d’Hakim Bey, cette idée que la liberté ne se trouve plus que dans des « zones d’autonomie temporaires » créées pour un temps sur internet, dans des manifs ou lors de fêtes illégales. L’homme libre d’aujourd’hui est-il un pirate occasionnel, surgissant quand l’occasion se présente ?

Je n’ai jamais confondu révolte et révolution, et moins encore émancipation et prédation. Le défoulement est un hommage au refoulement. L’émeute est un exutoire, la révolte est toujours récupérable. Les collectivités autogérées ne le seront pas. Nous ne sommes ni des pirates, ni des en-dehors, ni des marginaux, nous sommes au centre d’une société solidaire à créer et, que nous le voulions ou non, il faudra bien que nous apprenions à opposer une démocratie directe à cette démocratie parlementaire, clientéliste et corrompue qui s’effondre avec les puissances financières qui la soutenaient et la dévoraient.

-À lire votre dernier ouvrage, on comprend que la solution ne peut être globale, mais trouvée en chaque individu. N’est-ce pas un élitisme trompeur, tant les hommes se révèlent plus souvent décevants qu’enthousiasmants ?

Quel homme ? L’arriviste, l’homme de pouvoir, le crétin autoritaire, assurément. Mais ceux qui veulent vivre humainement ne constituent pas une élite, ils ne sont pas des exceptions. Certes, les informations n’en parlent pas, le spectacle les ignore, mais il y a un autre monde que celui de la publicité et de la propagande journalistique, non ? Partout des collectivités se forment. Ce qui s’esquisse là, parfois avec maladresse et confusion, c’est un mode de vie véritablement humain, en rupture totale avec le monde marchand.

Une relecture du dernier livre vous le confirmera : pour moi, la solution ne peut être que globale et locale, collective et individuelle. Le bonheur d’un seul est solidaire du bonheur de tous. Le désespoir est la meilleure arme de nos oppresseurs.

-Vous écrivez : « Je ne prophétise pas une brusque détente du vivant trop longtemps comprimé, je mise sur une échéance secrètement apprêtée, j’aiguise par avance cette conscience qui, en dépit d’interminables régressions léthargiques, lui imprimera son sens humain. » Est-ce à dire qu’il va nous falloir prendre notre mal en patience encore longtemps ?

Le désir d’une vie autre est déjà cette vie-là. Survivre, c’est prendre son mal en patience. Mais tenter de vivre le plus heureusement possible est ce qui assure le plus sûrement de dépasser la survie. Il ne s’agit pas de consommer du bonheur de supermarché, mais de créer pour soi et pour tous un espace et un temps affranchis de l’emprise de la marchandise. Le bonheur est un combat, non une denrée.

-Ne jamais adhérer, ne jamais abdiquer, seulement vivre la tête haute et le cœur en paix, est-ce là le seul mot d’ordre ?

Donner un mot d’ordre, c’est faire peu de cas de l’autonomie et de l’intelligence individuelles. Ce que je souhaite, c’est une prise de conscience de nos propres capacités, c’est une volonté de miser sur ce qu’il y a en nous de vivant et d’humain.

-Le situationnisme a-t-il jamais été plus actuel qu’aujourd’hui ?

En guise de réponse, je vous communique un petit tract rédigé lors des commémorations que vous savez :

Mise au point

Au silence qui, pendant près de quarante ans, a maintenu l’Internationale situationniste dans l’ostracisme a succédé le vacarme de sa récupération mondaine. Le situationnisme triomphe. Il a son marché, ses modes, ses thuriféraires et ses contempteurs. Son histoire est partout exposée, dans les amphithéâtres de la culture, comme une dépouille inanimée mais, par un piquant renversement, ce sont des cadavres qui l’examinent et le contemplent.

Dès le début, les situationnistes ont mis en garde contre le situationnisme, idéologie, catégorie spectaculaire, mensonge du vivant arraché à sa radicalité. De sorte que le situationnisme a réussi à être partout dans le spectacle, alors que les situationnistes n’y sont nulle part. C’est toujours aussi clandestinement que la somme des pensées mises à jour par les situationnistes commencent à se frayer un chemin et à effleurer les consciences en brisant peu à peu l’obscurantisme dominant.

Quel est l’état du monde ? Le nihilisme est la philosophie des affaires et du profit à court terme. Le vieux capitalisme n’entreprend plus rien, mieux, il sacrifie à la spéculation boursière l’industrie et les services publics qu’il se glorifiait hier de promouvoir. Le fétichisme de l’argent établit, plus qu’une complicité, une communion d’esprit entre l’abruti qui agresse les pauvres, brûle une école, une bibliothèque et la brute affairiste qui accroît ses bénéfices en détruisant le bien public. Moins le travail est utile, plus il a d’affidés. Les démocraties corrompues sont obsédées par le despotisme oriental colmatant ses lézardes avec la peur de la femme et les hantises du patriarcat aux abois. Sous le pressoir œcuménique de la marchandise, les religions se vident de leur substance dogmatique et rythment de leurs soubresauts une danse macabre partout réorchestrée pour galvaniser les adeptes de la mort. Il n’y a plus ni idées ni croyances qui ne se trouvent dénuées de sens, éviscérées, réduites à cet état de charogne emblématique, à quoi se rallient si aisément les foules galvanisées par la haine, le désespoir, l’ultime prédation, la quête frénétique d’un emploi d’esclave sur le marché du travail… Et si néanmoins la volonté de vivre soudain balayait de sa vague ces ruines où végète amèrement l’inexistence ?

La pensée situationniste n’est pas un défi mais un pari, elle qui a proclamé : c’en est fini de l’exploitation de la nature, c’en est fini du travail, de l’échange, de l’appropriation, de la séparation d’avec soi, du sacrifice, de la culpabilité, du renoncement au bonheur, du fétichisme de l’argent, du pouvoir, de l’autorité hiérarchique, du mépris et de la peur de la femme, de la subornation de l’enfant, de l’ascendance intellectuelle, du despotisme militaire et policier, des religions, des idéologies, du refoulement et de ses défoulements mortifères !

La vie a tous les droits, la prédation n’en a aucun.