Archive pour USA état terroriste

Pays du Goulag Levant (ex-USA) et crimes contre l’humanité: De Pol Pot à Al Baghdadi… La terreur au service de l’empire (John Pilger)

Posted in 3eme guerre mondiale, actualité, colonialisme, guerre iran, guerre Libye, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, N.O.M, néo-libéralisme et paupérisation, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , , , , , , , , on 19 novembre 2015 by Résistance 71

“Le développement et le soutien des extrémistes radicaux en Syrie fut une décision sciemment prise par le gouvernement [Obama]…”
~ Lieutenant-General Michael Flynn, ex-directeur du renseignement militaire états-unien (DIA) ~

 “De toutes les manières possibles, les Etats-Unis ont utilisé depuis longtemps le terrorisme. En 1978-79, le Sénat essayait de faire passer une loi contre le terrorisme international, dans toutes les versions produites, les avocats conseillers disaient que les Etats-Unis seraient en violation de la loi.”
~ General William Odom, directeur de la NSA sous l’administration de Ronald Reagan ~

 

De Pol Pot à l’EIIL: “tout ce qui vole sur tout ce qui bouge”

 

John Pilger

 

16 Novembre 2015

 

url de l’article original:

http://johnpilger.com/articles/from-pol-pot-to-isis-anything-that-flies-on-everything-that-moves-

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

En transmettant les ordres de Richard Nixon pour un bombardement “massif” du Cambodge en 1969, Henry Kissinger dit alors: “Envoyez tout ce qui vole sur tout ce qui bouge”. Alors que Barack Obama enclanche sa 7ème guerre contre le monde musulman depuis qu’il a eu le prix Nobel de la Paix et que François Hollande promet une attaque “sans merci” sur ce pays [La Syrie] déjà ruiné, l’hystérie orchestrée et les mensonges nous donne presque la nostalgie de l‘honnêteté meurtrière d’un Kissinger.

En tant que témoin des conséquences humaines de la sauvagerie aérienne, incluant des corps décapités et des restes humains tapissant les arbres et les champs, je ne suis pas du tout surpris par le manque de préoccupation pour la mémoire et l’histoire, une fois de plus. Un exemple très parlant est la monté au pouvoir de Pol Pot et des ses Khmers Rouges, qui ont beaucoup en commun avec ce qu’est aujourd’hui l’État Islamique (EI ou EIIL ou ISIS ou Daesh…) en Irak et en Syrie. Eux aussi étaient le pur produit d’une apocalypse américaine, cette fois-là en Asie.

D’après Pol Pot lui-même, son mouvement à l’origine comptait environ “5000 hommes pauvrement armés et entraînés, incertains de leur stratégie, de leurs tactiques, de leur loyauté et de leurs leaders.” Une fois que les B-52 de Nixon et Kissinger entrèrent en action comme partie de “l’Operation Menu”, le dernier démon en date de l’occident ne pouvait pas croire en sa chance. Les Américains larguèrent l’équivalent de 5 Hiroshima en bombes dans les campagnes cambodgiennes entre 1969 et 1973. Ils aplatirent village après village, retournant en vagues bombarder les ruines et les cadavres des mêmes villages. Les cratères des bombes laissèrent des colliers géants de carnage qui sont toujours visibles aujourd’hui depuis les airs. La terreur était inimaginable. Un ancien cadre Khmer Rouge décrivit comment les survivants erraient dans les campagnes “hagards sans pouvoir parler pendant des jours et des jours. Terrifiés et à moitié fous, les gens étaient prêts à croire ce qu’on leur raconterait… c’est ce qui a rendu la tâche si facile aux Khmers Rouges de gagner les gens à leur cause.” Une commission d’enquête gouvernementale finlandaise a estimé que 600 000 civils cambodgiens sont morts dans la guerre civile qui s’ensuivit et décrivit les bombardements américains comme “la première étape d’une décennie de génocide”. Ce que Nixon et Kissinger avaient commencé, Pol Pot, leur bénéficiaire, l’a terminé. Sous les bombes américaines, les Khmers Rouges grossirent alors en une armée formidable de plus de 200 000 hommes.

L’EIIL possède un passé et un présent similaire. En se fiant à des mesures officielles, l’invasion de l’Irak par Bush et Blair en 2003 a mené à la mort d’au moins 700 000 personnes dans un pays qui n’avait absolument aucun historique de djihadisme. Les Kurdes eurent des accords territoriaux et politiques ; les Sunnites et les Chi’ites avaient des différences de classe et sectaire, mais ils étaient en paix, les mariages inter-groupes étaient communs. Trois ans avant l’invasion, j’ai traversé l’Irak en voiture, sans aucune crainte. Sur le chemin j’ai rencontré de braves gens, fiers d’être irakiens, les héritiers d’une civilisation qui paraissait pour eux une véritable présence (NdT: la Mésopotamie)

Bush et Blair ont pulvérisé tout cela. L’Irak est maintenant un nid du djihadisme. Al Qaïda, comme les “djihadistes” de Pol Pot, saisirent l’opportunité fournit par le massacre de la stratégie “Choc et Stupeur” et de la guerre civile qui s’ensuivit. La Syrie “rebelle” a offert de plus grandes “récompenses” avec ces colonnes de rat pour le ravitaillement en armes, munitions et logistique divers de la CIA et des états de Golfe via la Turquie. La venue de recrues étrangères étaient inévitables. Un ancien ambassadeur britannique, Oliver Miles, a écrit: “Le gouvernement Cameron semble suivre l’exemple de celui de Blair, qui ignora un conseil persistant du ministère des affaires étrangères, du MI5 et MI6 que notre politique au Moyen-Orient. Spécifiquement dans les guerres du Moyen-Orient, a été le moteur principal dans le recrutement de musulmans en Grande-Bretagne pour le terrorisme ici.

L’EIIL/Daesh est la progéniture de ceux à Washington, Londres et Paris qui, en conspirant pour détruire l’Irak, la Syrie et la Libye, ont commis un crime épique contre l’humanité. Comme Pol Pot et les Khmers Rouges, l’EIIL est la mutation d’une terreur d’état occidentale dispensée par une élite impérialiste vénale pour qui les conséquences d’actions prises depuis le large géographique et culturel n’ont aucune importance. Leur culpabilité ne peut pas être mentionnée dans “nos” sociétés, rendant ainsi complices ceux qui suppriment cette vérité critique.

Il y a 23 ans qu’un holocauste s’est déclenché en Irak, immédiatement après la guerre du Gollfe, lorsque les USA et la GB ont détourné le conseil de sécurité de l’ONU et on fait imposer des sanctions “punitives” sur la population irakienne, renforçant ironiquement le pouvoir domestique de Saddam Hussein. Cela ressemblait à un siège médiéval. Pratiquement tout ce qui est nécessaire au développment d’une nation moderne fut “bloqué”, du chlore pour purifier et traiter les eaux usées aux crayons pour les écoles en passant par les pièces détachées pour réparer les machines à Rayon X des hôpitaux, les analgésiques et les médicaments y compris ceux servant à lutter contre des cancers jusqu’ici quasiment inconnus en Irak, maladies radiologiques amenées par l’uranium appauvri en provenance des munitions utilisées dans le sud du pays. Juste avant Noël 1999, le ministère du commerce et de l’industrie londonien restreignit l’exportation de vaccins contre la fièvre jaune et la diphtérie. Kim Howells, sous-secrétaire parlementaire du gouvernement de Blair l’expliqua de la sorte: “Les vaccins pour les enfants peuvent être utilisés pour faire des armes de destruction massive.” (NdT: peut-être voulait-il dire que les vaccins sont des armes de destruction massive, qui sait ?…) Le gouvernement pouvait se sortir de cette affaire parce que les médias, manipulés par le ministère des affaires étrangères, rendaient Saddam responsable de tout.

Sous les auspices d’un programme “humanitaire” bidon de l’ONU appelé “pétrole contre nourriture”, la somme de 100 US$ était aloué à chaque citoyen irakien pour vivre pour un an. Ceci devait payer pour toute l’infrastructure irakienne et les services essentielles comme l’eau courante. “Imaginez”, me dit alors le secrétaire adjoint de l’ONU Hans von Poneck “mettre en place cette pitance contre le manque d’eau potable, le fait que la vaste majorité des gens malades ne pouvaient payer pour des soins et le traumatisme absolu pour ces gens de vivre au jour le jour et vous aurz un petit aperçu du véritable cauchemar vécu. Et ne vous méprenez pas, ceci était délibérément voulu. Je n’ai jamais voulu employer le mot génocide dans le passé, mais maintenant c’est inévitable.” Absolument écœuré de tout cela, Von Poneck démissionna de ses fonctions de coordinateur du comité humanitaire de l’ONU en Irak. Son prédécesseur, le non moins distingué Denis Halliday, vétéran de l’ONU démissionna également de ses fonctions. “J’avais reçu des instructions”, m’a t’il dit, “de mettre en place une politique qui satisfaisait en tout la définition de génocide: une politique délibérée, qui a effectivement tuée plus d’un million de personnes en Irak, adultes et enfants.

Une étude du fond des Nations-Unies pour l’enfance, l’UNICEF, a trouvé qu’entre 1991 et 1998, durant le plus dur du blocus contre l’Irak, il y a eu un excès de morts enfantines de plus de 500 000 dans la tranche d’âge du nourrisson à 5 ans. Un journaliste de télévision américain demanda à Madeleine Albright, ambassadrice des Etats-Unis à l’ONU “Est-ce que le prix en valait la peine ?…” Albright répondit: “Nous pensons que oui, cela en valait la peine..

En 2007, le responsable en chef britannique des sanctions, Carne Ross, connu sous le nom de “Mr Irak”, a dit au cours d’une audition de comité d’enquête parlementaire: “Les gouvernements américain et britannique ont effectivement refusé à une population entière ses moyens d’existence.” Lorsque j’ai interviewé Carne Ross trois ans plus tard, il était consummé par les remords. “Je suis honteux”, dit-il alors. Il est aujourd’hui est des très rares rapporteurs de vérité sur la manière dont les gouvernements mentent et comment les médias complices jouent le rôle critique de disséminer et de maintenir le mensonge. “Nous fournissions aux journalistes des factoïdes de renseignement complètement aseptisés”, dit-il “ou on gelait l’info.

L’an dernier, un titre de style classique du Guardian de Londres disait: “Nous devons agir face à l’horreur de l’EIIL”. Le “nous devons agir” est un avertissement de la suppression de la mémoire informée, des faits, des leçons apprises et des regrets ou de la honte. L’auteur de l’article s’appelait Peter Hain, l’ancien ministre des affaires étrangères de Blair responsable de l’Irak. En 1998, quand Denis Halliday révéla l’étendue de la souffrance du peuple en Irak pour laquelle lui et Blair partagent la responsabilité, Hain l’insulta sur le plateau de l’émission Newsnight sur la BBC, le traitant de “supporteur de Saddam Hussein”. En 2003, Hain soutint l’invasion de Blair d’un Irak brisé sur la base de mensonges éhontés. Dans une conférence ultérieure du parti travailliste, il relégua l’invasion comme “une affaire de détail et sans importance”.

Voilà donc Hain demandant “des raids aériens, des drones, de l’équipement militaire et autre soutien logistique” pour ceux “devant faire face au génocide” en Irak et en Syrie. Ceci fera avancer “l’impératif d’une solution politique”. Le jour où parut l’article de Hain, Denis Halliday et Hans von Poneck se trouvaient à Londres et vinrent me rendre visite. Ils n’étaient pas choqués par cette hypocrisie létale de la part d’un politicien, mais se lamentaient de l’absence répétée et presque inexplicable de diplomatie intelligente pour négocier un semblant de trêve. Dans le monde, de l’Irlande du Nord au Népal, ceux se comtemplant les uns les autres comme des terroristes se sont assis à la table de négociation. Pourquoi donc pas en Irak ou en Syrie ? Au lieu de cela, il y a un verbiage limite psychopathe en provenance de gens comme Cameron et Hollande, Obama et leur “coalition des volontaires”, alors qu’ils prescrivent toujours plus de violence délivrée depuis 10 000m d’altitude sur des endroits où le sang d’aventures guerrières précédentes n’a jamais eu le temps de sécher. Ils ont l’air de tellement se repaître de leur violence et de leur stupidité, qu’ils veulent que cette violence renverse leur seul véritable allié potentiel: le gouvernemnt syrien.

Rien de nouveau, comme l’illustre si bien ce dossier de renseignement US-GB fuité:

Afin de faciliter l’action des forces de libération (sic)… un effort spécial devrait être fait pour éliminer certains individus clé et pour procéder à des perturbations internes en Syrie. La CIA est préparée et le SIS (NdT: Secret Intelligence Service britannique, le prédécesseur du MI6 actuel) va tenter de monter des opérations de sabotage mineures et un coup de main (sic) en Syrie en travaillant avec des contacts individuels… La CIA et le SIS devront utiliser… des capacités de terrain à la fois psychologiques et d’action directe pour faire augmenter la tension.

Ceci fut écrit en 1957, bien que cela aurait pu l’être juste hier. Dans le monde impérialiste, rien ne change essentiellement. En 2013, l’ancien ministre français des affaires étrangères Roland Dumas a révélé que “deux ans avant le printemps arabe”, on lui a dit à Londres, qu’une guerre contre la Syrie était planifiée. “Je vais vous dire quelque chose”, déclara t’il dans un entretien avec la chaîne de télévision française LPC, “J’étais en Angleterre deux ans avant que les violences ne commencent en Syrie, j’y étais pour une toute autre affaire. J’ai rencontré des hauts-fonctionnaires britanniques qui m’ont confessé qu’ils préparaient quelque chose en Syrie.. La Grande-Bretagne organisait une invasion de “rebelles” en Syrie. Ils m’ont même demandé, bien que je ne fus plus ministre des AE, si je désirerais y participer… Cette opération remonte à bien longtemps. Elle a été conçue, préparée, planifiée.

Les seuls opposants efficaces contre l’EIIL/Daesh sont les diablotins accrédités de l’occident, le mal incarné: La Syrie, l’Iran, le Hezbollah et maintenant la Russie. L’obstacle est la Turquie, un “allié” et membre de l’OTAN, qui a conspiré avec la CIA, le MI6 et les rétrogrades médiévaux du Golfe, pour fournir un soutien logistique aux “rebelles” syriens, incluant ceux qui maintenant se font appeller EIIL/EI/Daesh. Soutenir la Turquie dans son ambition de longue haleine pour une domination régionale (NdT: une volonté d’un retour à un empire ottoman 2.0) en renversant le gouvernement Assad donne le feu vert à une guerre conventionnelle majeure et à un éclatement horrible de l’état le plus ethniquement diversifié du Moyen-Orient (la Syrie).

Une trêve, quoi que difficile à négocier et à obtenir, est la seule façon de sortir de ce labirynthe ; autrement, les atrocités de Paris et de Beyrouth se répèteront. Avec une trêve, les perpétrateurs majeurs et les superviseurs de la violence au Moyen-Orient que sont les Américains et les Européens, doivent eux-mêmes se “déradicaliser” et démontrer une bonne foi aux communautés musulmanes du monde qu’ils se sont aliénées, incluant celles qu’ils ont intra muros. Il devrait y avoir un arrêt immédiat de tout envoi de matériel de guerre vers Israël et la reconnaissance de la Palestine en tant qu’état. Le problème de la Palestine est la plaie la plus vivace de la région et la justification souvent mentionnée pour une monté d’un islamisme radical. Oussama ben Laden l’avait clairement dit. La Palestine offre aussi un espoir. Rendez justice aux Palestiniens et vous commencerez à changer le monde autour d’eux.

Il y a plus de 40 ans, les bombardements du Cambodge par la paire Nixon-Kissinger déchaîna un torrent de souffrance innommable de laquelle le pays n’a jamais récupéré. La même chose est vraie des crimes de la paire Bush-Blair en Irak ainsi que des crimes de la “coalition” de l’OTAN en Libye et en Syrie. Avec un timing impeccable, le dernier bouquin narcissique de Kissinger est paru avec ce titre satirique “World Order” / “Ordre Mondial”. Dans une des critiques brosse à reluire du livre, Kissinger est décrit comme “le façonneur clef d’un ordre mondial qui resta stable pour un quart de siècle”. Dites tout çà aux Cambodgiens, aux Vietnamiens, aux Laotiens, aux Chiliens, au peuple du Timor Oriental et à toutes les nombreuses victimes de sa “perspicacité étatique”. Ce ne sera que lorsque nous, les occidentaux, reconnaîtrons les criminels de guerre parmi les nôtres et que nous arrêterons de nier la vérité que le sang commencera à sécher.

= = =

Reportages de John Pilger:

“Payer le prix: l’assassinat des enfants en Irak”, 2000 (en anglais), durée: 1h15

L’occident criminel dans toute son horreur, à voir asolument:

http://johnpilger.com/videos/paying-the-price-killing-the-children-of-iraq

http://vimeo.com/17401973

« Year Zero: The Silent Death of Cambodia”, 1979 (en anglais), durée: 52 minutes

http://vimeo.com/17634265

Bouleversant, peut-être le meilleur reportage de la longue carrière de Pilger…

Résistance politique: Quand Poutine dit halte au sketch…

Posted in actualité, guerres hégémoniques, guerres imperialistes, ingérence et etats-unis, N.O.M, neoliberalisme et fascisme, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , on 9 novembre 2014 by Résistance 71

Vladimir Poutine ne perçoit plus les Etats-Unis comme “partenaires”

 

Giulietto Chiesa

 

8 Novembre 2014

 

url de l’article:

http://www.voltairenet.org/article185857.html

 

Le discours de Vladimir Poutine à Sotchi marque un tournant dans les relations internationales. Le président russe a clairement fait comprendre que désormais, il ne perçoit plus les États-Unis comme des « partenaires ». Il ne s’agit pas d’une déclaration de guerre, mais d’un constat : les États-Unis sont en guerre contre le reste du monde. Giulietto Chiesa analyse les conséquences de ce pas en avant.

Sotchi, en ce mois d’octobre 2014, Vladimir Poutine a remis à plat de façon drastique les rapports entre la Russie et Washington. Un discours bien pensé [1] ; en sous-estimer l’importance serait une grave erreur. Bien plus fort, et à certains moments, dramatiquement limpide par rapport à celui qu’il avait prononcé à Munich en 2007 [2]. Au cours de ces 14 années de pouvoir, le président russe n’était jamais allé aussi loin. Et on comprend mieux pourquoi en suivant son raisonnement.

Voyons de quelle remise à plat, ou « Reset », il s’agit. Jusqu’à hier, Poutine était resté « à l’intérieur » du schéma post-Guerre froide. Il y était resté à la fois parce qu’il n’avait pas vraiment le choix, et parce que selon toute probabilité, il croyait à ce schéma qu’il pensait être utile et réaliste. Mais l’idée de le dépasser restait bien présente dans son esprit, à plus ou moins long terme, en bâtissant avec les États-Unis une nouvelle architecture pour la sécurité internationale.

Parler de « couleuvres » à propos de tout ce que la Russie a dû avaler sans piper mot, pendant des années, depuis la chute du Mur est un doux euphémisme. Il serait plus juste de parler de gifles reçues. La Russie a été mise à l’écart de la plupart des décisions majeures au niveau international, reléguée au second plan, écartée sans aucun égard. C’était (aussi) un moyen de lui faire comprendre qu’elle comptait « pour du beurre » , et qu’on ne tenait pas à ce que cela change.

Exclue de la gestion des conflits en Afrique, ignorée dans le débat sur les questions financières, mise dans la file d’attente du Nouvel Ordre Mondial. Durement blessée lors de la guerre en ex-Yougoslavie, jusqu’au bombardement de Belgrade et à l’indépendance du Kosovo. Admise à la table des négociations seulement quand elle était indispensable, comme lors des discussions avec l’Iran et durant la crise syrienne.

Pire : avec les derniers présidents états-uniens, de Bill Clinton à Barack Obama en passant par George W. Bush, les États-Unis ont manœuvré à l’échelle planétaire en omettant royalement de reconnaitre la zone d’influence de la Russie, en allant s’y promener sans aucune espèce d’égard diplomatique. Ils se sont installés dans l’ensemble de l’Asie centrale ex-soviétique : de l’Azerbaïdjan à la Kirghizie. Pas toujours avec le même bonheur évidemment, mais l’essentiel était de faire passer le message : Washington signifiait ainsi à Moscou qu’il ne tenait aucun compte du poids de la Russie dans cette région du monde.

Sans parler de l’Otan, dont l’expansion vers l’est, après la fin du Pacte de Varsovie, s’est poursuivie sans relâche, en même temps que l’élargissement de l’Union européenne à toute l’Europe orientale, jusqu’à inclure certains territoires qui avaient fait partie de l’Union soviétique comme les trois républiques baltes. Le tout, en violation des accords, verbaux et écrits, qui interdisaient à l’Otan d’installer des bases ou des armements dans les nouvelles républiques qui adhéraient les unes après les autres à l’Union européenne. Une expansion accompagnée de déclarations toujours plus en décalage avec les faits, et selon lesquelles l’expansion de l’Otan n’était pas motivée par un encerclement progressif de la Russie.

Enfin, les opérations de ces dernières années, avec l’inclusion de la Géorgie de Mikheil Saakachvili dans les mécanismes de l’Otan, et la promesse d’une future entrée dans l’Otan, toutes voiles dehors, de la quatrième ex-république soviétique ; et avec les pressions et les promesses similaires faites à la Moldavie. Souvenons-nous aussi de la « guerre de Géorgie », qui s’était conclue avec la lourde défaite de Tbilissi après le massacre de Tzkinvali et l’intervention des forces armées russes pour repousser les Géorgiens du territoire d’Ossétie du Sud. La reconnaissance par la Russie des deux républiques d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud (que Poutine n’avait pas officialisée avant août 2008) fut le premier signe montrant que le Kremlin avait décidé – même si ce n’était pas de sa propre initiative, mais contraint par les manœuvres adverses – de dire stop à Washington.

Tout ceci a été tout d’un coup mis au second plan par la périlleuse aventure du coup d’État à Kiev, qui a vu le renversement par la violence du président Viktor Ianoukovytch et l’établissement d’une nouvelle Ukraine ostensiblement belliqueuse et hostile vis-à-vis de Moscou. Le tout non seulement avec le consensus, mais aussi le financement, la supervision, et le contrôle par les États-uniens des opérations sur le territoire ukrainien, au niveau politique d’abord, et militaire ensuite.

On ne peut pas comprendre pleinement la synthèse opérée par Poutine à Sotchi si l’on ne tient pas compte de l’ensemble de ces événements.

La conclusion qui s’impose est la suivante : le leadership états-unien ne prévoit aucune forme de multipolarité ni aucun respect des règles entre partenaires de mêmes niveaux. Il n’existe plus de règles communes. Il ne reste que le chaos, sans aucune direction générale.

Poutine en prend acte – sans le dire explicitement, mais en montrant qu’il a parfaitement compris que la véritable cible, c’était lui, sa propre personne. Que les sanctions économiques ne visaient pas à sanctionner la Russie, mais à pénaliser son propre entourage. Que dans les comportements et les déclarations des dirigeants occidentaux, on discernait aisément l’idée que Poutine ne représentait pas la Russie, et que donc, une fois qu’il aurait été éliminé, la Russie pourrait rentrer dans le rang.

Autrement dit : l’Occident n’entend pas négocier avec la Russie tant que Poutine reste à sa tête.

La riposte de Sotchi est claire et nette, et constitue un point de non-retour. Elle s’appuie sur plusieurs piliers fondamentaux. Le premier est l’idée que l’unité de l’Occident est relativement précaire. L’Europe est loin d’être compacte derrière l’Amérique. Elle reste une partenaire, même sous contraintes. Les chiffres portant sur les échanges économiques et commerciaux parlent d’eux-mêmes, tout comme l’histoire de l’après-guerre. C’est le premier pilier. Et cela pourrait être un pari qui ne se renouvellera pas. Mais c’est clairement une façon de laisser ouvert l’ensemble des scénarios possibles. Poutine montre qu’il sait parfaitement que la Russie qu’il a entre ses mains est associée de mille façons au système occidental. Même durant ses quatorze années de pouvoir, et pas seulement durant la période Eltsine, la Russie s’est liée pieds et poings au destin de l’Occident. Elle est par conséquent vulnérable et devra payer la facture, qui sera sans doute très salée. Poutine se retrouve ainsi le dos au mur, et devra prouver à ses concitoyens qu’il parvient à s’en dépêtrer.

Le problème pourrait se dénouer du fait de la crise politique de cette Europe. L’effritement des partis politiques, pratiquement partout, montre que l’on peut trouver d’autres interlocuteurs, en dehors des « conservateurs » traditionnels liés aux partis de gauche sociaux-démocrates, tous désormais pro-atlantiques. L’Europe populaire se déplace vers la droite, prenant une tendance anti-européenne, antiaméricaine et anti-globaliste, et converge vers l’autre pilier sur lequel Poutine s’appuie : celui du patriotisme, du conservatisme éthique, des valeurs traditionnelles de la famille, de l’éducation, du respect du passé. La « Famille européenne » pourrait bien s’en trouver modifiée dans les prochaines années.

Et il y a un troisième pilier, évident celui-là : l’Orient, la Chine, l’Iran, le reste du monde. C’est dans cette direction que se tournera l’aigle à deux têtes, si les tentatives vers l’Occident devaient mal tourner. Les sanctions —explique Poutine— n’arrêteront pas cette Russie, qui telle qu’il la décrit, apparait comme soudainement réveillée, solidaire, et compacte comme elle ne l’était plus depuis des dizaines d’années. C’est une sorte de prélude à un gouvernement de salut national, auquel pourraient bien participer les communistes de Guennadi Ziouganov, les libéraux démocrates de Vladimir Jirinovski, ainsi que les nationalistes de droite comme de gauche, ignorant superbement les distinctions qui ont cours en Europe et plus généralement en Occident, mais qui n’ont jamais eu de poids réel en Russie.

L’« Amérique » d’Obama, l’« Amérique » que Moscou perçoit comme en proie à une crise sans retour (car après Obama, on pourrait bien avoir le pire du pire, avec Hillary Clinton qui gagnerait les élections sur la base d’un programme républicain des plus forcenés), n’est plus un partenaire.

L’ours russe —ainsi s’est exprimé Poutine— n’entend pas sortir de son territoire. Il n’a pas d’ambitions expansionnistes. Mais il n’est pas pour autant prêt à se faire déloger.

Poutine est arrivé à cette conclusion. C’est son plan pour résister. Il faudra maintenant voir s’il est en mesure de le mener à bien. Et avec cette « Amérique » qui joue à « ça passe ou ça casse », la partie s’annonce ardue. D’autant que les deux protagonistes se retrouvent le dos au mur.

Giulietto Chiesa

Traduction 
IlFattoQutidiano.fr

 

[1] « Discours de Vladimir Poutine au Club de Valdai », par Vladimir Poutine, Traduction sayed7asan, Réseau Voltaire, 24 octobre 2014.

[2] « La gouvernance unipolaire est illégitime et immorale », par Vladimir Poutine, Réseau Voltaire, 11 février 2007.