Archive pour tao te king livre de la voie et de la vertu

Taoïsme et anarchie : vagabondages sans but, un chemin

Posted in actualité, chine colonialisme, militantisme alternatif, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, terrorisme d'état with tags , , , , , , , , , on 9 octobre 2021 by Résistance 71

“La voie qui peut être exprimée par la parole n’est pas la voie éternelle ; le nom qui peut être nommé n’est pas le Nom Eternel. L’être sans nom est l’origine du ciel et de la terre ; avec un nom, il est l’origine de toutes les choses.”

“Revenir à son origine s’appelle être au repos. Être au repos s’appelle revenir à la vie. Revenir à la vie s’appelle être constant.”

~ Lao Tseu, Tao Te King, I, c. VIème s. AEC ~

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Taoïsme : Extraits et introduction à l’œuvre de Tchouang-Tseu

Compilation de Résistance 71 depuis la traduction de l’UNESCO, 1969

Octobre 2021

NdR71 : Lisez Tchouang-tseu et son narratif des interventions et conseils de Lao-Tan / Lao-tseu à Confucius ainsi que son analyse historique de la société humaine plus de 2000 ans avant Pierre Clastres et l’anthropologie politique. Certains passages peuvent-être DIRECTEMENT appliqués à ce que nous vivons aujourd’hui. Effarant d’actualité et lumineux de profond bon sens. La sagesse est universelle et fait fi des facteurs spatio-temporels. Lao-tseu, Tchouang-tseu sont dans la lignée des pré-socratiques par delà les mers et les continents, le temps et les contingences. A lire et diffuser sans modération. Ces penseurs sont l’antidote absolu contre la connerie humaine et leurs écrits sont parties intégrantes du patrimoine spirituel de l’humanité… Ils doivent être (re)lus de toute urgence…

Le texte complet en français “Nan Hoa Chen King”, Chouang-tseu œuvre complète en format PDF, il est constitué de 33 chapitres alternant les anecdotes, les paraboles, les allégories et le narratif philosophique sur le Tao, son principe, la nature et la gestion des affaires humaines en accord avec le principe. Une foule de personnages rend le narratif passionnant parfois truculent. En cela, le Tchouang-tseu est plus agréable à lire que le Tao Te King de Lao-tseu, plus court, plus dense, ce sont deux grands ouvrages taoïstes totalement complémentaires, devenus de grands monuments de la pensée humaine. A rapprocher des “fragments” pré-socratiques (Vème s. AEC), seuls équivalents en provenance d’occident.

Tchouang-Tseu: vers 369 – 286 AEC (pour donner un ordre d’idée, Tchouang-tseu a vécu dans la période où le Gaulois Brennos conquît Rome, près de 3 siècles avant la conquête de la Gaule par Jules César). Issu de la caste marchande de la production de laque, il en partit pour vivre dans l’errance et  la pauvreté. Il est postérieur à Lao Tseu qui écrivit le Tao Te King, il est le dernier grand penseur et praticien du taoïsme de l’antiquité.

La pensée de Tchouang-Tseu prône la recherche du bonheur primitif de l’humanité, ce bonheur universel en harmonie avec le tao régissant l’univers. Le message de Tchouang-Tseu est distillé au fil de son œuvre au moyen d’histoires courtes et d’anecdotes mettant en scène des situations où sont décrits la vertu et le non-agir propre à la voie taoïste de la recherche de l’harmonie perdue.

Extraits de l’œuvre :

Ciel et Terre

[…] Qui saisit l’unité originelle réussit dans toutes ses entreprises ; qui est sans préjugé obtient la soumission des mânes et des esprits.

Le sage dit : “Le tao recouvre et soutient tous les êtres.” Infinie est sa grandeur ! Le sage doit faire table rase de son esprit pour le comprendre : pratiquer le non-agir, voilà le ciel, exprimer le sans-parole, voilà la vertu. Aimer les Hommes et être bon envers les êtres ; voilà la bonté. Considérer comme identiques les différences, voilà la grandeur. Ne se montrer ni hautain ni excentrique, voilà la largeur d’esprit. Embrasser la variété des différences, voilà la richesse. S’attacher à la vertu voilà la règle.

[…] L’homme vertueux chevauche la lumière dans laquelle il s’anéantit avec son corps. On dit que son rayonnement éclaire l’immensité. Il va jusqu’au bout de son destin et de ses possibilités. L’univers entier en est rempli de bonheur, toutes les préoccupations du monde disparaissent et tous les êtres retrouvent leur nature originelle. Cela s’appelle s’identifier avec l’indistinction primordiale.

[…] Qui reconnaît son ignorance n’est pas un grand ignorant ; qui reconnaît son égarement n’est pas un grand égaré. Un grand égaré ne prend jamais conscience de son égarement ; un grand ignorant ne prend jamais conscience de son ignorance.

[…]

La voie du ciel

Qu’il est tranquille l’esprit du sage ! Il est le miroir de l’univers et de tous les êtres. Le vide, la tranquillité, le détachement, l’insipidité, le silence, le non-agir, sont le niveau de l’équilibre de l’univers, la perfection de la voie et de la vertu. Le sage demeure toujours en repos. Ce repos conduit au vide, un vide qui est plénitude, une plénitude qui est totalité. Ce vide confère à l’âme une tranquillité qui fait que toute action accomplie est efficace. Qui garde sa tranquillité n’agit pas. Il laisse ce soin à ceux qui reçoivent mission d’agir. […] Ceci constitue le principe de tous les êtres.

[…] Qui comprend la vertu du ciel et de la terre est censé retrouver le principe premier. Celui-là participe à l’harmonie du ciel. Qui fait régner la paix du monde participe à l’harmonie des hommes, celui-là éprouve la joie des hommes. Qui participe à l’harmonie du ciel partage la joie du ciel

Joie suprême

[…] La vie d’un homme s’accompagne dès la naissance, de soucis de toute espèce  ; s’il vit longtemps, il tombe dans l’abrutissement et finit par se soucier de ne pas mourir. Combien cette condition est misérable et s’éloigne du bien-être du corps.

[…] Dans le non-agir selon moi, réside la vraie joie. […] Le vrai et le faux ici-bas ne sauraient être définis, mais le non-agir permet de déterminer le vrai du faux. Si la joie suprême est de faire la personne, seul le non-agir conserve l’existence. Le ciel n’agit pas, d’où sa limpidité ; la terre n’agit pas, d’où sa stabilité. Ainsi les deux s’accordent pour ne pas agir et cependant par eux, toutes choses se transforment et se produisent.

[…]

La femme de Tchouang-Tseu étant morte, Houei-tseu s’en fut lui offrir ses condoléances. Il trouva Tchouang-tseu assis les jambes écartées, chantant et battant la mesure sur une écuelle. Houei-tseu lui dit : “Que vous ne pleuriez pas la mort de celle qui fut la compagne de votre vie et qui éleva vos enfants, c’est déjà assez, mais que vous chantiez en battant l’écuelle, c’est trop fort !”

“Pas du tout, dit Tchouang-tseu. Au moment de sa mort, je fus naturellement affecté un instant, mais réfléchissant sur le commencement, je découvris qu’à l’origine elle n’avait pas de vie ; non seulement elle n’avait pas de vie, mais pas même de forme, non seulement pas de forme, mais même pas de souffle. Quelque chose de fuyant et d’insaisissable se transforme en souffle, le souffle en forme, la forme en vie et maintenant voici que la vie se transforme en mort. Tout cela ressemble à la succession des quatre saisons de l’année. En ce moment, ma femme est couchée tranquillement dans la Grande Maison (NdR71: le ciel et la terre protecteur de l’être). Si je me lamentais en sanglotant bruyamment, cela signifierait que je ne comprends pas le cours du destin. C’est pourquoi je m’abstiens.”

[…] La vie n’est qu’un emprunt ; c’est par cet emprunt qu’on naît La vie n’est que poussière et ordure. La mort et la vie se succèdent comme le jour et la nuit. D’ailleurs toi et moi sommes ici à contempler un exemple de transformation. Si la transformation me saisit pourquoi en aurais-je horreur ?

[…]

Avoir une pleine compréhension de la vie

Celui qui comprend vraiment la vie ne se préoccupe pas de ce sur quoi sa vie ne peut rien faire : celui qui comprend vraiment le Destin ne se préoccupe pas de ce que son intelligence ne peut rien faire.

[…] “N’avez-vous jamais entendu parler du comportement de l’homme parfait ? demanda maître Pien. L’homme parfait oublie qu’il a un foie et une vésicule biliaire, ne se soucie ni de ses oreilles, ni de ses yeux ; il se promène sans but en dehors du monde poussiéreux et trouve sa liberté dans la pratique du non-agir. Cela veut dire qu’il agit sans rien attendre et guide les hommes sans les contraindre…”

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Qu’est ce que ces Hommes Vrais ?.. Les Hommes Vrais de l’antiquité se laissaient conseiller même par des minorités. Ils ne recherchaient aucune gloire, ni militaire, ni politique. Leurs insuccès ne les chagrinaient pas, leurs succès ne les enflaient pas. Aucune hauteur ne leur donnait le vertige. L’eau ne les mouillait pas, le feu ne les brûlait pas ; parce qu’ils s’étaient élevés jusqu’aux régions sublimes du Principe. — Les Hommes Vrais anciens, n’étaient troublés par aucun rêve durant leur sommeil, par aucune tristesse durant leur veille. Le raffinement dans les aliments leur était inconnu. Leur respiration calme et profonde pénétrait leur organisme jusqu’aux talons ; tandis que le vulgaire respire du gosier seulement, comme le prouvent les spasmes de la glotte de ceux qui se disputent ; plus un homme est passionné, plus sa respiration est superficielle. — Les Hommes Vrais anciens ignoraient l’amour de la vie et l’horreur de la mort. Leur entrée en scène, dans la vie, ne leur causait aucune joie ; leur rentrée dans les coulisses, à la mort, ne leur causait aucune horreur. Calmes ils venaient, calmes ils partaient, doucement, sans secousse, comme en planant. Se souvenant seulement de leur dernier commencement (naissance), ils ne se préoccupaient pas de leur prochaine fin (mort). Ils aimaient cette vie tant qu’elle durait, et l’oubliaient au départ pour une autre vie, à la mort. Ainsi leurs sentiments humains ne contrecarraient pas le Principe en eux ; l’humain en eux ne gérait pas le céleste. Tels étaient les Hommes Vrais.

Alors pourquoi haïrais-je la mort, le commencement de mon prochain contentement ? Le Sage s’attache au tout dont il fait partie, qui le contient, dans lequel il évolue. S’abandonnant au fil de cette évolution, il sourit à la mort prématurée, il sourit à l’âge suranné, il sourit au commencement, il sourit à la fin ; il sourit et veut qu’on sourie à toutes les vicissitudes. Car il sait que tous les êtres font partie du tout qui évolue.

~ Tchouang-tseu, le principe, Œuvre ~

La nature régit le monde. Par l’effet de cette nature, les êtres courbes sont devenus tels, sans intervention du quart de cercle ; les êtres droits, sans qu’on ait employé la ligne ; les ronds et les carrés, sans le compas et l’équerre. Tout se tient dans la nature, sans liens, sans colle, sans vernis. Tout devient, sans violence, par suite d’une sorte d’appel ou d’attraction irrésistible. Les êtres ne se rendent pas compte du pourquoi de leur devenir ; ils se développent sans savoir comment ; la norme de leur devenir et de leur développement étant intrinsèque. Il en fut ainsi de tout temps ; il en est encore ainsi ; c’est une loi invariable. Alors pourquoi prétendre ficeler les hommes et les attacher les uns aux autres, par des liens factices de bonté et d’équité, par les rites et la musique, cordes colle et vernis des philosophes politiciens ? Pourquoi ne pas les laisser suivre leur nature ? Pourquoi vouloir leur faire oublier cette nature ?…

~ Tchouang-tseu, Œuvre, chapitre 8 ~

Dans l’être qui naît, certaines lignes déterminées spécifient sa forme corporelle. Dans cette forme corporelle est renfermé le principe vital. Chaque être a sa manière de faire, qui constitue sa nature propre. C’est ainsi que les êtres descendent du Principe. Ils y remontent, par la culture taoïste mentale et morale, qui ramène la nature individuelle à la conformité avec la vertu agissante universelle, et l’être particulier à l’union avec le Principe primordial, le grand Vide, le grand Tout. Ce retour, cette union, se font, non par action, mais par cessation. Tel un oiseau, qui, fermant son bec, cesse son chant, se tait. Fusion silencieuse avec le ciel et la terre, dans une apathie qui paraît stupide à ceux qui n’y entendent rien, mais qui est en réalité vertu mystique, communion à l’évolution cosmique.”

~ Tchouang-tseu, Œuvre, chapitre 12 ~

“Lao-tzeu dit : Infini en lui-même, le Principe pénètre par sa vertu les plus petits des êtres. Tous sont pleins de lui. Immensité quant à son extension, abîme quant à sa profondeur, il embrasse tout et n’a pas de fond. Tous les êtres sensibles et leurs qualités, toutes les abstractions comme la bonté et l’équité sont des ramifications du Principe, mais dérivées, lointaines. C’est ce que le sur-homme seul comprend ; Confucius, Sage vulgaire, s’est trompé sur ce point. Aussi, quand il gouverne, le sur-homme ne s’embarrasse pas dans ces détails, et par suite le gouvernement du monde n’est pour lui qu’un poids léger. Il ne s’occupe que du manche (la barre du gouvernail), et se garde d’entrer en contact avec les affaires. De haut son coup d’œil domine tout. Aucun intérêt particulier ne le touche. Il ne s’enquiert que de l’essence des choses. Il laisse faire le ciel et la terre, il laisse aller tous les êtres, sans la moindre fatigue d’esprit, puisqu’il est sans passion. Ayant pénétré jusqu’au Principe et identifié son action avec la sienne, il rejette la bonté et l’équité artificielles, les rites et la musique conventionnels. Car l’esprit du sur-homme est dominé par une idée unique et fixe, ne pas intervenir, laisser agir la nature et le temps.”

~ Tchouang-tseu, Œuvre, chapitre 13 ~

La leçon de Lao-Tan à Confucius :

“Une autre fois, Confucius ayant visité Lao-tan, lui exposa ses idées sur la bonté et l’équité. Ecoutez, lui dit celui-ci, les vanneurs n’y voient pas, à force de poussière ; quand les moustiques sont légion, impossible de reposer. Vos discours sur la bonté et l’équité me produisent un effet analogue ; j’en suis aveuglé, affolé. Allons ! laissez les gens tranquilles ! Croyez ce que vous voudrez, en théorie ; mais pratiquement, pliez au vent, acceptez les changements survenus dans le monde, ne battez pas la caisse pour rappeler le fils évadé (ce qui reste de l’antiquité ; comparez chapitre 13 E). Les oies sauvages sont naturellement blanches, les corbeaux sont naturellement noirs ; aucune dissertation ne changera rien à ce fait. Il en est de même des temps successifs, et des hommes de ces temps. Vos discours ne feront pas, des corbeaux d’aujourd’hui, des oies d’antan. Vous ne sauverez pas ce qui reste du monde antique ; son heure est venue. Quand les eaux se dessèchent, les poissons s’amassent dans les trous, et cherchent à sauver leur vie, en s’enduisant mutuellement des viscosités qui les couvrent. Pauvre expédient ! Ils auraient dû se disperser à temps, et gagner les eaux profondes. — Après cette visite, Confucius resta trois jours sans parler. Ses disciples lui demandèrent enfin : Maître, comment avez vous réfuté Lao-tan ? — En la personne de cet homme, j’ai vu le dragon, dit Confucius. Le dragon se replie visible, puis s’étend invisible, produisant le temps couvert ou le temps serein, sans que personne comprenne rien à sa puissante mais mystérieuse action. Je suis resté bouche bée devant cet homme insaisissable. Il est de trop forte envergure pour moi. Que pouvais-je dire pour le réfuter ?

Confucius dit à Lao-tan : J’ai donné mes soins aux Odes, aux Annales, aux Rites et à la Musique, aux Mutations, à la Chronique. Je me suis appliqué longtemps à l’étude de ces six traités, et me les suis rendus familiers. J’ai parlé devant soixante-douze princes déréglés, leur exposant les principes des anciens souverains, des ducs de Tcheou et de Chao, pour leur amendement. Aucun d’eux n’a profité de mes discours. C’est difficile de persuader pareilles gens ! — Quel bonheur ! dit Lao-tzeu, qu’aucun d’eux ne vous ait écouté ! S’ils l’avaient fait, ils seraient devenus pires. Vos six traités, ce sont des vieilleries, récits de faits qui sont arrivés dans des circonstances qui ne sont plus, de gestes qui seraient déplacés dans les circonstances actuelles. Que déduire de l’empreinte d’un pied, sinon qu’elle a été faite par un pied ? Qui ? pourquoi ? comment ? et autres circonstances, l’empreinte est muette sur tout cela. Il en est de même des empreintes laissées par les faits dans l’histoire ; elles ne nous apprennent pas la réalité telle qu’elle fut, vivante et vraie. — Chaque temps a sa nature, comme chaque être a la sienne ; nature à laquelle rien ne peut être changé. Les hérons se fécondent en se regardant, certains insectes en bourdonnant, d’autres sont hermaphrodites, d’autres font autrement. Il n’y a qu’à les laisser faire, chaque espèce d’après sa nature. La nature ne se modifie pas, le destin ne se change pas, le temps ne peut être arrêté, l’évolution ne peut être obstruée. Laissez tout aller son cours naturel, et vous n’aurez que des succès : allez à l’encontre, et vous n’aurez que des insuccès. — Confucius se confina chez lui durant trois mois, pour méditer cette leçon. Au bout de ce temps, il alla trouver Lao-tzeu. J’y suis maintenant, lui dit-il. Les corbeaux et les pies couvent, les poissons imprègnent leur frai, le sphex naît par transformation d’une araignée ; les hommes ont des enfants successifs, la naissance de chaque cadet faisant pleurer l’aîné. Voilà longtemps que moi K’iou je me tenais à l’écart de l’évolution naturelle, ou tentais même de la faire revenir en arrière. C’est pour cela que je n’ai pas réussi à faire évoluer l’humanité. — Bien ! dit Lao-tzeu. Maintenant, K’iou, tu as trouvé la clef.

~ Tchouang-tseu, Œuvre, chapitre 14 ~

Pierre Clastres et l’anthropologie politique moderne résumés plus de 2000 ans avant leur formulation…

Tout au commencement, les hommes étaient simples, comme la nature à ses débuts. Alors aucun trouble dans les mouvements naturels, aucun désordre venant des forces physiques. Le cours des saisons était régulier, aucun être ne souffrait, pas de morts prématurées, ni théories ni sciences. Ce fut l’âge de la parfaite unité et union, de l’homme avec la nature et des hommes entre eux. Personne n’intervenait dans l’ordre naturel. Tout suivait son cours spontanément. — Cependant la décadence vint. Elle commença par les institutions de Soei-jenn et de Fou-hi (production artificielle du feu, lois du mariage et de la famille), qui parurent un progrès, mais inaugurèrent la ruine de la simplicité et de la promiscuité premières. La décadence s’accentua au temps de Chenn-noung et de Hoang-ti (abandon de la vie nomade, agriculture, formation de l’État), le bien-être augmentant, mais aux dépens de la spontanéité ancienne. Elle s’accentua bien davantage, quand Yao et Chounn, régnant, introduisirent l’amendement systématique (par les lois et les écoles), la pratique obligatoire d’un soi-disant bien conventionnel. C’en fut fait des mœurs primitives. Depuis lors les hommes substituèrent leurs théories à l’instinct inné, et la paix disparut de l’empire. Enfin le progrès des lettres et des sciences, acheva d’éteindre ce qui restait de la simplicité naturelle, et remplit les esprits de distractions. Aussi tout n’est plus que désordre et perversion.

~ Tchouang-tseu, Œuvre, chapitre 15 ~

“J’ai rapporté des discours d’autrui, afin de mettre bien au jour certaines controverses ; ceux qui discutent étant enclins à faire grand cas de la thèse de leur parti, et à trop ignorer celle du parti adverse. Les hommes que j’ai cités ainsi, ce sont mes anciens, mes devanciers. Non que je considère tout ancien comme une autorité. Bien loin de là ! Celui qui n’a pas été jusqu’au fond des choses, quelque ancien qu’il soit, il n’est pas à mes yeux une autorité, il ne devrait pas à mon avis avoir d’influence. Ce peut être un conteur de choses anciennes (Confucius), ce n’est pas un maître ès choses anciennes. — J’ai parlé sans art, naturellement, suivant l’impulsion de mon sens intime ; car seules ces paroles là plaisent et durent. En effet, préalablement à tous les discours, il préexiste une harmonie innée dans tous les êtres, leur nature. Du fait de cette harmonie préexistante, mon verbe, s’il est naturel, fera vibrer celui des autres, avec peu ou pas de paroles. De là les axiomes connus : Il est un verbe sans paroles. … Il n’est parfois pas besoin de paroles. … Certains ont parlé toute leur vie sans rien dire. … Certains, qui se sont tus durant toute leur vie, ont beaucoup parlé.

~ Ibid. chapitre 27 ~

Des politiciens

Un certain Ts’ao-chang, politicien de Song, fut envoyé par son prince au roi de Ts’inn. Parti en assez modeste équipage, il revint avec une centaine de chars, chargés des cadeaux reçus du roi de Ts’inn, auquel il avait plu extrêmement. Il dit à Tchoang-tzeu : Jamais je ne pourrais me résoudre à vivre comme vous dans une ruelle de village, mal vêtu et mal chaussé, maigre et hâve à force de faim et de misère. J’aime mieux courtiser les princes. Cela vient encore de me rapporter cent charretées de présents. — Tchoang-tzeu répondit : Je sais le tarif du roi de Ts’inn. Au chirurgien qui lui ouvre un abcès il donne une charretée de cadeaux ; il en donne cinq charretées à celui qui lui lèche ses hémorroïdes. Plus le service qu’on lui rend est vil, mieux il le paye. Qu’avez vous bien pu lui faire pour recevoir encore plus que celui qui lui lèche ses hémorroïdes ? Débarrassez-moi de votre présence !

Détourner les hommes du vrai, et leur enseigner le faux, cela ne profite pas. Et puis, dans ce qu’il fait, cet homme cherche son propre avantage. Agir ainsi, ce n’est pas agir comme le ciel, cela ne profite donc pas. Si vous introduisiez un marchand dans la hiérarchie de vos officiers, l’opinion publique s’en offenserait. Elle s’offenserait bien davantage, si vous faisiez ministre ce trafiquant en politique. Cet homme ne réussira à rien, et ne finira pas bien. Il est des crimes extérieurs, que le bourreau punit. Il est des crimes intérieurs (l’ambition de Confucius), que le yinn et le yang châtient (usure du corps, mort prématurée). Seul le Sage échappe à la sanction pénale.

~ Ibid. chapitre 32 ~

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LaoTseu

Vagabondage sans but : la linguistique du chaos de Tchouang-tseu (larges extraits)

Hakim Bey

1990

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

Octobre 2021

Le taoïsme a t’il une “métaphysique” ?

Il est certain que le taoïsme postérieur, influencé par le bouddhisme et le néo-confucianisme, développa une cosmologie, une ontologie, une théologie, une téléologie et même une eschatologie élaborées, mais ces ajouts “médiévaux” peuvent-ils être parties intégrantes des textes classiques comme le Tao Te King de Lao-tseu, le Tchouang-tseu ou le Li-tseu ?

Et bien oui et non. Le taoïsmne religieux a certes établi une telle connexion ; mais comme le fit si justement remarquer J. Needham, les maoïstes de notre siècle furent capables de faire une lecture marxiste du taoïsme ou du moins de son Tao Te King. Il ne fait aucun doute que toute lecture d’un texte “spirituel” peut trouver une validité dans la meure où l’esprit est par définition indéfini. Le texte du Tao Te King a prouvé être particulièrement malléable.

Mais non seulement Tchouang-tseu n’a pas de métaphysique, mais il condamne et fait dérailler toute métaphysique. Le supernaturel et le matérialisme lui apparaissent tous deux également bizarroïdes. Son seul principe cosmogonique est celui du “chaos”. De manière assez singulière, le seul outil philosophique qu’il utilise est la logique, bien que ce soit la logique du rêve. Il ne fait aucune mention d’un principe divin, du but de l’être ni d’une immortalité personnelle. Il est au-delà du bien et du mal, se moque de la morale et tourne même le yoga en dérision.

Le texte de Tchouang-tseu est sans aucun doute unique dans les écritures catégorisées comme religieuses pour sa tout à fait remarquable anti-métaphysique. On peut qualifier le texte de “révélation”, non pas parce qu’il révèle une connaissance révélée de manière exogène, hors du soi, comme les autres écrits affirment le faire, mais parce qu’il transmet une voie sûre vers la “réalisation spirituelle”. L’AUTO-réalisation, dans ce temps de vie, dans ce corps, dans cette vie quotidienne. Si on pouvait résumer cette voie ou méthode en un mot, on pourrait avancer le mot de spontanéité et si ce terme devait être “défini”, on pourrait mentionner la phrase “wei wu wei” on action / non-action.

L’univers vient à l’existence spontanément, comme le dit Kuo Hsiang, la recherche d’un “dieu” (ou agens) de cette création est un exercice de régression infinie vers le vide. Le Tao n’est pas “dieu”, comme le croit toujours des traducteurs chrétiens de l’ouvrage. Le Tao se produit, il est. A l’échelle humaine, la misère ne surgit que de l’unique capacité humaine à tomber hors de l’harmonie avec le Tao, sa tendance à ne pas être spontané.

Tchouang-tseu n’a aucun intérêt de savoir pourquoi les humains sont si ineptes (aucun concept de “pêché” ici) ; sa seule préoccupation est de renverser le processus et de “retourner” vers le flot, la fluidité. Le “retour” est une action. Le flot lui-même n’est pas une action mais un état, d’où le paradoxe “action / non-action”. Le concept de wu wei joue un tel rôle central dans le taoïsme qu’il survit même dans l’époque moderne du taoïsme religieux comme étant la vérité DERRIERE toutes métaphysiques et rituels. Dans les grands rites communaux et expiatoires du taoïsme de culte comme il est pratiqué par exemple sur l’île de Taïwan ou à Honolulu aujourdhui, au moins une personne, le prêtre, doit atteindre l’union avec le Tao et doit le faire par un processus de vider sa conscience de toute “déité”, de tous principes métaphysiques. Pour ce qui est du très ancien taoïsme “philosophique”, nous pouvons dire qu’il a le wu wei en lieu et place de métaphysique.

Le but de Lao-tseu semble avoir été de convertir l’empereur au taoïsme sur l’assomption que si le dirigeant ne fait rien (wu wei), l’empire va se gérer de lui-même.

En revanche, Tchouang-tseu ne montre quasiment aucun intérêt à conseiller les dirigeants et ses exemples pris de “véritables humains” sont pratiquement toujours des gens de la classe laborieuse (des bouchers, des tailleurs de pierre, des cuisiniers) ou des ermites parias ou des bandits. Si on peut dire que Tchouang-tseu se fasse l’avocat d’un programme social, et je ne suis pas convaincu qu’il le fasse, ceci n’a certainement rien a voir avec des valeurs ou structures impériales, bureaucratiques et confucéennes. Son programme pourrait être résumé en une expression : VAGABONDAGE SANS BUT.

Tchouang-tseu est plus anarchiste que Lao-tseu, mais est-il “anarchiste” ? Je pense que oui, pas parce qu’il veut renverser le gouvernement mais parce qu’il pense le gouvernement être impossible, pas qu’il tomberait si bas que d’épouser un “-isme”, mais parce qu’il voit le chaos comme l’essence de tout devenir.

Laissez-moi d’abord définir quelques termes. J’appelle la “linguistique hermétique” le concept que dieu révéla le langage et qu’il existe une chose appelée la transmission de l’essence par le langage. Cette transmission peut être directe (L’hébreu et l’arabe sont des langues “parlées” par dieu) comme dans la linguistique néo-platonicienne. Elle peut-être “hermétique” (ou occulte comme dans la Kabale) ou même méta-linguistique, mais dans les deux cas cela sauve le langage d’une relativité et d’une opacité crues.

Contre cette théorie traditionnelle du langage, nous les modernes, avons développé une linguistique nihiliste dans laquelle les mots ne transmettent rien de l’essence et en fait ne communiquent pas vraiment quoi que ce soit mis à part le langage lui-même. Je trace ce courant à Nietzsche, à Saussure et son expérience cauchemardesque avec les anagrammes en latin et éventuellement à dada.

[…]

Tchouang-tseu distingue trois sortes de discours et il les utilise tous trois lui-même.

Le premier est parler depuis un endroit. En second lieu, parler avec poids marche 7 fois sur dix. C’est l’aphorisme, la déclaration faite d’autorité / d’expertise, parlé depuis une position en avant des autres.. La troisième catégorie est celle qui intéresse Tchouang-tseu le plus et il l’appelle le “parler par débordement”. “Je l’utilise fréquemment et je laisse la vapeur générée trouver ses propres voies de propagation.”

[…]

Une bonne partie des écritures taoïstes, à la fois canoniques et hétérodoxes, ont été produites de cette façon. […] Comme Nietzsche et G. Bataille l’ont suggéré, le mythe de la rareté n’est qu’un moyen de contrôle par appauvrissement alors que la véritable nature du monde est un débordement d’excès constant. En terme de langage, cette surabondance de sens est trop importante pour pouvoir être gérée par la conscience humaine, d’où l’intervention des esprits, des “muses” et autre sources hors de la conscience. Les écrits taoïstes servent de monument à la “générosité de l’être” ou au débordement perpétuel de la cornucopée du Tao. Au faîte le plus ambigu et chaotique de son expression, cela “sauve” le langage lui-même à la fois de la tyrannie de tout dieu mais aussi de l’abysse de la solitude.

FIN

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Les textes intégraux en format PDF du Tao Te King de Lao-tseu et de l’œuvre de Tchouang-tseu sur Résistance 71 :

Lao_Tseu_Tao_Te_King

Taoisme_Tchouang Tseu_Œuvre

trounoir

tao3

Notre nouvelle page : Taoïsme et ses deux textes fondateurs le Tao Te King et le Nan Hoa Tchen King de Lao-tseu et Tchouang-tseu

Posted in actualité, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés with tags , , , , on 6 octobre 2021 by Résistance 71

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Taoïsme et ses deux textes fondateurs

200ème PDF de notre bibliothèque : Le « Tao Te King » de Lao Tseu

Posted in actualité, documentaire, pédagogie libération, philosophie, politique et social, résistance politique, société des sociétés with tags , , , on 17 octobre 2020 by Résistance 71


Résistance 71


17 octobre 2020

Pour la publication du 200ème PDF de notre bibliothèque (merci à Jo au passage pour toutes ces années de mise en page et son indéfectible enthousiasme à le faire…), nous avons décidé de le réserver à un texte millénaire, traduit dans des dizaines de langues et certainement un des joyaux de la pensée humaine : le « Tao Te King » de Lao Tseu dans la traduction du grand sinologue français Stanislas Julien dans sa version de 1842 et reprise en maintes occasions.

Le « Tao Te King », le livre de la Voie et de la Vertu est le type même d’ouvrage qui, une fois lu, demeure présent dans l’inconscient et dont la portée universelle travaille le lecteur au plus profond de lui-même. Nous parlons souvent de lâcher prise de la fausse réalité qui nous est imposée, le « Tao Te King » est un formidable outil pour pouvoir le faire.

Sans plus attendre, le texte. Bonne lecture à toutes et à tous.

Lao_Tseu_Tao_Te_King
PDF